HISTOIRE DES EMPEREURS ROMAINS

 

TRAJAN

LIVRE UNIQUE

§ I. Trajan est le meilleur et le plus grand prince qu'aient eu les Romains.

 

 

FASTES DU RÈGNE DE TRAJAN.

 

NERVA AUGUSTUS IV. - TRAJANUS CÆSAR II. AN R. 849. DE J.-C. 98.

Trajan reçoit à Cologne la nouvelle de la mort de Nerva, et est proclamé Auguste.

Il reste dans la Germanie pendant toute l'année.

A. CORNELIUS PALMA. - C. SOSIUS SENECIO. AN R. 850. DE J.-C. 99.

Trajan fait son entrée dans Rome à pied, sans aucun faste.

Il gagne tous les cœurs par la douceur, la modération et la sagesse de son gouvernement.

Il reçoit le titre de Père de la patrie. On lui défère celui d'Optimus ou très-bon, qui ne passa néanmoins dans l'usage ordinaire que plusieurs années après.

En acceptant un troisième consulat, il se soumet à tout le cérémonial qu'observaient les particuliers.

TRAJANUS AUGUSTUS III. - M. JULIUS FRONTO. AN R. 851. DE J.-C. 100.

Trajan consul jure l'observation des lois.

Il témoigne une déférence parfaite pour le sénat, qui en exprime sa reconnaissance par les acclamations les plus flatteuses.

Affaire de Marius Priscus.

Affaire de Classicus.

Panégyrique de Trajan, prononcé par Pline au mois de septembre.

Mariage d'Adrien avec Sabine, petite nièce de Trajan.

TAJANUS AUGUSTUS IV. - SEX. ARTICULEIUS PÆTUS. AN R. 852. DE J.-C. 101.

Adrien questeur de l'empereur.

Usage du scrutin introduit dans les élections des magistrats par le sénat.

Guerre contre les Daces. Décébale leur roi est forcé de se soumettre à des conditions très-dures. La paix lui est accordée, et Trajan entre en triomphe dans Rome cette année, ou la suivante.

Adrien avait suivi Trajan dans cette guerre. Lusius Quiétus y exerça un commandement important, et s'y distingua beaucoup.

.... SURANUS. - L. LICINIUS SURA. AN R. 853. DE J.-C. 102.

Mort de Frontin. Pline lui succède dans la dignité d'augure.

Jeux gymniques abolis à Vienne.

Renouvellement des anciennes ordonnances qui défendaient aux avocats de recevoir de l'argent des parties.

Ordonnances de Trajan contre la brigue, et pour n'admettre à aspirer aux charges que ceux qui auraient le tiers de leur bien en fonds de terres ou en maisons dans l'Italie.

TRAJANUS AUGUSTUS V. - L. MAXIMUS. AN R. 854. DE J.-C. 103.

Trajan bâtit le port de Centumcelles, ou Civita Vecchia.

Divers jugements rendus par lui avec beaucoup d'équité.

Pline part pour son gouvernement de Pont et de Bithynie.

L. LICINIUS SURA II. - MARCELLUS. AN R. 855. DE J.-C. 104.

Palais d'or brûlé.

Lettre de Pline à Trajan sur les chrétiens.

Seconde guerre contre les Daces. Pont bâti par Trajan sur le Danube.

TI. JUNIUS CANDIDUS II. - A. JULIUS QUADRATUS II. AN R. 856. DE J.-C. 105.

Tremblements de terre en Asie et en Grèce.

Adrien tribun du peuplé.

Décébale vaincu, désespéré, se tue lui-même. La Dace est réduite en province romaine. Colonies établies dans la Dace, et dans les pays voisins. Second triomphe de Trajan.

Conquête de l'Arabie Pétrée par Cornélius Palma.

.... COMMODUS. - ..... CEREALIS. AN R. 857. DE J.-C. 106.

Grand chemin dressé et construit dans les marais Pontins.

Conjuration de Crassus, punie seulement par l'exil. Trajan entreprend la guerre contre les Parthes, et se transporte en Orient.

L. LICINIUS SURA II. - C. SOSIUS SENECIO II. AN R. 858. DE J.-C. 107.

Préture d'Adrien.

Trajan fait la conquête de l'Arménie. Il refuse Parthamasiris, qui était venu dans son camp lui demander l'investiture de cette couronne. Parthamasiris est tué dans un combat.

AP. ANNIUS TREBONIANUS GALLUS. - M. ATILIUS METELLUS BRADUA. AN R. 859. DE J.-C. 108.

Adrien commande dans la basse Pannonie.

Il semble que l'on doive rapporter à cette année la conquête de la Mésopotamie par Trajan. Prise des villes de Batné, de Singares, de Nisibe. Ce fut Lusius Quiétus qui prit la ville de Singares.

Otages donnés à Trajan par Chosroès roi des Parthes. Paix ou trève entre les Parthes et les Romains. L'Arabie Pétrée réduite en province romaine. Trajan fait reconnaître sa puissance parmi les peuples qui habitaient au nord de l'Arménie, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne.

Ces exploits peuvent avoir occupé Trajan pendant une ou plusieurs des années suivantes, sur lesquelles nous n'avons aucun fait précis à placer.

Nous supposons aussi qu'il revint à Rome, et qu'il y passa plusieurs de ces mêmes années.

A. CORNELIUS PALMA II. - ..... TULLUS. AN R. 860. DE J.-C. 109.

Adrien consul substitué.

PRISCIANUS, OU CRISPINUS. - ..... ORFITUS. AN R. 861. DE J.-C. 110.

C. CALPURNIUS PISO. - M. VETTIUS BOLANUS. AN R. 862. DE J.-C. 111.

TRAJANUS AUGUSTUS IV. - T. SEXTIUS AFRICANUS. AN R. 863. DE J.-C. 112.

L. PUBLIUS CELSUS II. - C. CLODIUS CRISPINUS. AN R. 864. DE J.-C. 113.

Q. NINNIUS HASTA. - P. MANLIUS VOPISCUS. AN R. 865. DE J.-C. 114.

Trajan, après avoir dédié sa magnifique place dans Rome, où il fit ériger la colonne qui porte son nom, retourne en Orient pour renouveler la guerre contre les Parthes.

L. VIPSTANUS MESSALA. - M. VERGILIANUS PEDO. AN R. 866. DE J.-C. 115.

Furieux tremblement de terre à Antioche. Le consul Pédo y périt, et Trajan lui-même n'échappe qu'à grande peine.

Il consulte l'oracle d'Héliopolis. Il fait la conquête de l'Assyrie.

Il revient vers Babylone, repasse le Tigre, et prend les villes de Ctésiphon et de Suse.

Révolte des Juifs dans la Cyrénaïque,  dans l'Égypte, et dans l'île de Chypre.

 L. ÆLIUS LAMIA. - ÆLIANUS VETER. AN R. 867. DE J.-C. 116.

Trajan descend par le Tigre dans le golfe Persique, et pousse sa navigation jusqu'à la grande mer.

Il s'empare d'un port sur la côte méridionale de l'Arabie Heureuse.

Les provinces conquises sur les Parthes par Trajan, savoir l'Arménie, la Mésopotamie, et l'Assyrie, profitent de son absence pour se révolter.

Il apprend cette nouvelle à Babylone, dont il visitait les ruines, et où il rendit des respects à la mémoire d'Alexandre le Grand.

Il est obligé de recommencer la guerre pour faire rentrer sous le joug les provinces révoltées.

Il donne Parthamaspatès pour roi aux Parthes.

Il met le siège devant Atm, et est obligé de le lever. Les Juifs sont réduits par Martius Tubo dans l'Égypte et dans la Cyrénaïque.

Trajan charge Lusius Quiétus de purger la Mésopotamie de la race des Juifs. Ils sont vaincus, et leur vainqueur est fait gouverneur de la Palestine.

Port d'Ancône.

 ..... QUINTUS NIGER. -  C. VISPTANUS APRONIANUS. AN R. 868. DE J.-C. 117.

 Maladie de Trajan. Il reste dans un état de langueur.

Il part pour s'en retourner à Rome, laissant Adrien à la tête de son armée en Syrie.

Toutes les conquêtes de Trajan en Orient perdues pour les Romains.

Il meurt à Sélinonte en Cilicie : et Adrien lui succède à l'empire, sur une fausse adoption, qui est l'ouvrage de l'impératrice Plotine.

Trajan est mis au rang des dieux. Ses cendres sont portées à Rome, et placées sous sa colonne.

 

Trajan passe avec raison pour le plus grand et le meilleur prince qu'aient eu jamais les Romains. On peut en citer qui l'aient égalé en bonté. On peut lui trouver parmi ceux qui l'ont précédé ou suivi des rivaux pour le mérite de la guerre. Sa gloire propre est d'avoir réuni les talents et les vertus, d'avoir mérité également l'admiration et l'amour. Ces deux caractères sont imprimés sur toutes les parties de sa conduite pendant un règne de près de vingt ans, et lui assureraient le premier rang d'estime entre tous les empereurs romains, s'il n'avait pas été trop héros pour être un prince accompli.

Il fallait que les affaires de la Germanie imposassent à Trajan une espèce de nécessité de rester dans le voisinage du Rhin et du Danube, puisque ni son adoption, ni la mort de Nerva ne le déterminèrent à revenir à Rome. Lorsqu'il sut que son père adoptif n'était plus, et le laissait par sa mort maître de l'empire, son premier soin fut de remplir les devoirs que la reconnaissance et la piété filiale exigeaient de lui. Suivant l'usage sacrilège qu'autorisait le paganisme, il le fit mettre au rang des dieux, et lui décerna un temple, un prêtre et des autels. En même temps il écrivit Trajan an au sénat, de sa propre main, pour renouveler l'engagement que Nerva avait pris avec cette compagnie, de respecter la vie des sénateurs[1], et de n'en jamais faire mourir aucun.

Il passa en Germanie toute l'année de son second consulat, qui était la première de son règne. Nous ne pouvons néanmoins spécifier aucun exploit de guerre par lequel il ait signalé sa présence en ces contrées. Il fit mieux : il contint les Barbares, qui n'osèrent, même pendant que le Danube était glacé, profiter de la commodité du passage pour entreprendre leurs courses accoutumées. Non moins sage que vaillant, Trajan arrêta aussi l'ardeur du soldat romain, qui voulait entrer sur les terres ennemies. Cette conduite, également éloignée de la mollesse et de la témérité, lui réussit. Les Germains, qui avaient appris à mépriser sous Domitien les armes romaines, commencèrent à les redouter : ils demandèrent la paix, et donnèrent des otages.

Un autre objet bien digne d'un grand prince l'occupa encore dans ces commencements de son règne ; ce fut le rétablissement de la discipline militaire, non seulement dans l'armée qu'il commandait en personne, mais dans toutes celles de l'empire. Les défiances éternelles et sanguinaires de Domitien avaient mis les généraux dans la nécessité d'appréhender de trop bien faire. Ils laissaient tout languir, de peur que la gloire qu'ils acquerraient ne devînt un crime. Trajan, plein de mérite, n'était point alarmé d'en trouver dans ses inférieurs : au contraire, il leur inspirait, et par ses ordres et par ses exemples, toute la vigueur et toute l'activité nécessaires pour rendre le soldat soumis à ses chefs, et terrible aux ennemis. Afin que ses lieutenants fussent respectés, il les honorait lui-même. Il n'affectait point de les obscurcir par l'éclat de la majesté impériale, et il voulait qu'en son absence et sous ses yeux ils exerçassent tous leurs droits et jouissent de toute leur autorité.

Trajan était encore en Germanie au commencement de l'an de Rome 850, qui eut pour consuls Palma et Sénécion. C'était un usage établi que les empereurs prissent le consulat immédiatement après leur avènement au trône, et le sénat ne manqua pas d'inviter et de presser Trajan de se conformer à l'exemple de ses prédécesseurs. La modestie de ce prince le porta à penser que, s'étant trouvé consul lorsque par la mort de Nerva il était parvenu à l'empire, il avait satisfait à la coutume. Il refusa le consulat qu'on lui offrait, et il laissa à deux particuliers l'honneur d'ouvrir l'année.

Résolu enfin de revenir à Rome, où le rappelaient les vœux de tous les citoyens, il se mit en marche avec un cortège digne du rang suprême, mais exactement discipliné. Les pays qu'il traversa n'éprouvèrent ni vexation, ni rapine, ni injustice. La mémoire était toute récente du ravage qu'avait causé sur cette même route le passage de Domitien ; et Trajan, pour aider à rendre plus exacte cette comparaison, qui tournait toute à sa gloire, donna, dans un placard affiché publiquement par son ordre, le calcul des sommes dépensées pour le voyage de son prédécesseur et pour le sien. Sur quoi Pline lui adresse cet éloge, accompagné d'une judicieuse réflexion : Dans une pareille démarche, lui dit-il[2], vous aviez moins en vue votre gloire que l'utilité commune. Il est bon que l'empereur s'accoutume à compter avec l'empire ; que dans ses voyages il s'impose cette obligation ; qu'il rende publique la dépense qu'il aura faite : de là il arrivera qu'il ne fera point une dépense qu'il ait honte de rendre publique.

C'est entre le départ de Trajan et son arrivée à Rome que Pline, dans son Panégyrique, place l'acceptation du nom de Père de la patrie, qui était offert à ce prince depuis longtemps par le sénat. Trajan voulut mériter un si beau titre avant que de le porter ; et ce ne fin que lorsqu'il crut s'en être rendu digne par ses bienfaits, qu'il se résolut à le recevoir, moins encore comme un honneur que comme un engagement à traiter ses citoyens comme ses enfants.

Il prouva ces sentiments au jour de son entrée dans Rome, qui ne parut pas tant l'entrée d'un souverain dans sa capitale que le retour d'un père au milieu de sa famille. Il marchait à pied, précédé de ses licteurs, qui gardaient un silence modeste, et suivi de quelques compagnies de soldats aussi tranquilles que des bourgeois. Revenu empereur[3] au lieu d'où il était sorti simple particulier, il ne paraissait point qu'il fût arrivé en lui aucun changement. S'égalant à tous, il n'affectait d'autre supériorité que celle de la vertu. Il reconnaissait ses anciens amis, et prenait plaisir à en être reconnu. Il saluait gracieusement les sénateurs et les premiers de l'ordre des chevaliers. Tout le monde avait la liberté de l'approcher, et il fut souvent obligé de s'arrêter par la, foule qui le pressait.

On peut aisément juger que cette foule était immense. Aux motifs généraux qui attirent toujours une grande multitude à ces sortes de cérémonies, se joignait celui d'une affection tendre pour un prince al plein de modestie et de bonté. Tout âge, tout sexe y accourut ; les malades[4] mêmes s'y traînaient pour satisfaire leurs yeux par un spectacle qui, en les comblant de joie, semblait leur rendre la santé. Les uns disaient qu'ils avaient assez vécu, puisqu'ils voyaient Trajan à la tête de l'empire ; les autres en concluaient que c'était pour eux une nouvelle raison de souhaiter de vivre. Les femmes se louaient de leur fécondité, et elles félicitaient leurs enfants d'avoir à passer leur vie sous un gouvernement qui ne serait occupé que du soin de les rendre heureux.

C'est au milieu de ces discours, si flatteurs pour une belle âme, que Trajan monta au Capitole, et ensuite se rendit au palais impérial, où il entra du même air que s'il eût revu sa demeure privée. Plotine sa femme imitait sa modestie ; et lorsqu'elle fut sur les degrés du palais, se tournant vers la multitude qui la suivait, elle lui adressa ces paroles remarquables : Telle que j'entre ici, telle je veux en sortir ; la fortune ne changera rien dans mes mœurs.

Il n'y avait point de fard ni d'artifice dans la conduite si aimable et si populaire de Trajan ; elle partait du cœur, et les effets y répondirent. Il n'avait encore payé aux troupes que la moitié de la gratification que les empereurs avaient coutume de leur faire en arrivant à la souveraine puissance ; et le peuple, qu'il paraissait moins important de contenter, reçut de lui en entier la distribution destinée au soulagement des pauvres citoyens. Il fit cette largesse noblement ; et au lieu que ç'avait été l'usage de n'y compter que les présents, il voulut que ceux qui étaient retenus ou par affaires ou par maladie, ou par quelque antre raison que ce pût être, reçussent, dès qu'ils se présenteraient, la libéralité à laquelle ils avaient droit : il y comprit même les enfants en bas âge, sans attendre qu'on lui demandât cette grâce, et se faisant une joie de prévenir les vœux des pères. Lés réflexions de Pline sur ce dernier article sont si belles, que je ne puis me résoudre à en priver mon lecteur. Vous avez voulu, dit-il à Trajan, que dès les premières années de leur enfance vos citoyens trouvassent en vous un père commun, à qui ils fussent redevables de leur éducation ; qu'ils crussent et se fortifiassent par vos dons, puisqu'ils croissaient pour vous ; que les aliments que vous leur auriez accordés dans un âge tendre, les conduisissent à être un jour payés comme vos soldats, et que tous vous dussent autant à vous seul que chacun doit à ceux de qui il tient la vie.

Les expressions de Pline semblent marquer, non une libéralité passagère, mais un secours continué pendant toute la durée de l'éducation ; et, suivant Dion, Trajan ne renferma pas dans Reine une magnificence si louable, il l'étendit à toutes les villes de l'Italie[5].

Pendant qu'il répandait ainsi ses bienfaits, infiniment éloigné de retirer d'une main ce qu'il donnait de l'autre, il dispensa même les peuples et les villes des contributions volontaires que les nouveaux empereurs avaient coutume de recevoir de leur part.

Il se fit aussi un devoir de procurer l'abondance dans Rome et dans l'Italie, sans néanmoins épuiser les provinces. Les empereurs avaient toujours eu grande attention à approvisionner leur capitale ; mais pour y réussir ils employaient souvent les enlèvements de blés, les extorsions, les vexations ; la voie dont se servit Trajan fut la douceur du gouvernement. Il donna une liberté entière à un commerce si nécessaire. Les peuples des provinces trouvaient leur avantage à apporter leurs blés en Italie ; le fisc les payait, avec fidélité : ainsi l'abondance régnait dans Rome, et la disette ne se faisait sentir en aucun endroit. Trajan prit des mesures et fit des établissements qui tendaient à perpétuer ce bien si désirable aux peuples, et si nécessaire à la tranquillité de l'état.

Le ville de Rome était si abondamment pourvue, qu'elle devint la ressource de l'Égypte affligée de la famine. Cette riche et fertile contrée nourrissait ordinairement, en grande partie, la capitale de l'univers ; mais la crue du Nil ne s'étant point portée à la hauteur convenable, l'Égypte fut frappée de stérilité. Elle implora le secours de Rome, à qui elle avait été jusqu'alors si utile ; et Rome, par la sage prévoyante de Trajan, se trouva en état de lui rendre le service qu'elle était accoutumée d'en tirer elle-même tous les ans.

Trajan eut la même attention à remédier à toutes les calamités qui arrivèrent sous son règne. Rome souffrit une violente inondation du Tibre, et plusieurs incendies, dans l'un desquels fut brûlé le palais d'or de Néron. Il y eut en différentes provinces des tremblements de terre, des disettes, des maladies contagieuses : la bonté du prince apporta à chaque plaie les soulagements convenables. Pour prévenir, s'il était possible, la chute des maisons dans les secousses de tremblements de terre, et diminuer les frais de réparations, il défendit qu'on leur donnât plus de soixante pieds de hauteur.

Les délateurs avaient régné sous Domitien, et la facilité excessive de Nerva l'avait empêché de pousser contre eux la sévérité aussi loin que l'exigeait la grandeur de leurs forfaits : Trajan suppléa à ce qu'aurait dû faire son prédécesseur, et il purgea Rome de toute cette race malfaisante, qu'il fit embarquer sur des vaisseaux, et transporter dans les mêmes îles désertes où tant d'innocents à leurs poursuites avaient été confinés. Si nous nous en rapportons aux expressions de Pline[6], il semblerait que cette flotte odieuse eût été livrée à la merci des vents et des tempêtes. C'est apparemment un tour oratoire, qui, apprécié à sa juste valeur, signifie que l'on n'attendit pas la saison favorable pour mettre en mer des criminels si détestés, et que l'on était disposé, s'ils périssaient dans le trajet, à se consoler aisément d'une semblable perte.

À cet exemple si redoutable pour les délateurs à venir, Trajan ajouta une ordonnance sévère qui enchérissait sur celles de Titus et de Nerva, et qui prononçait des peines plus rigoureuses contre ceux qui seraient convaincus d'avoir accusé injustement. Les délateurs, comme je l'ai observé ailleurs, étaient un mal nécessaire qui naissait de la disposition des lois romaines, selon lesquelles il était permis à tout citoyen de se porter pour accusateur en matière criminelle. L'usage de la partie publique dans les tribunaux n'était point connu ; il fallait donc laisser aux particuliers la liberté d'accuser : mais Trajan prit toutes les précautions possibles pour prévenir les accusations injustes et tyranniques.

Les droits du fisc y servaient souvent d'occasion. Les délateurs affectaient de faire valoir ces droits et de les étendre, pour avoir lieu, sous ce prétexte spécieux, de satisfaire leur cupidité. Trajan[7], ennemi de toutes flatteries, se tenait particulièrement en garde contre celles qui se couvraient d'un zèle faux pour ses intérêts. Il n'abolit point sans doute les redevances 'qui lui appartenaient légitimement ; mais il empêcha qu'on n'en prît occasion de vexer les citoyens. Les tribunaux étaient ouverts à quiconque croyait avoir à se plaindre des agents et des intendants de l'empereur ; et le fisc, dont la cause n'est jamais mauvaise, dit Pline, que sous un bon prince, perdait souvent son procès.

On rapporte que Plotine sa femme l'aida à conserver sa gloire exempte de toute tache sur ce point. Pline assure que les intendants choisis par Trajan étaient si gens de bien, que dans les affaires qui regardaient les droits du prince, souvent les particuliers ne demandaient point d'autres juges. Mais un bon prince peut être trompé : les distractions causées par les autres soins du' gouvernement, la pente même à la facilité et à l'indulgence, donnent lieu aux méchants d'obtenir, contre l'intention du, souverain, des places destinées à la vertu, et d'abuser du pouvoir qu'ils se trouvent avoir en main. Le cas, dit-on, arriva sous Trajan, et quelques-uns de ses intendants tourmentèrent les provinces par des rapines odieuses. Averti par Plotine, il punit les coupables, et il tint la main à prévenir dans la suite de pareils inconvénients. Il avait coutume de dire que le fisc est dans l'état ce qu'est dans le corps humain la rate[8] qui ne peut croître sans que les autres membres en souffrent et tombent dans l'amaigrissement.

Trajan ne craignit pas même de faire brèche à ses revenus, en apposant de nouvelles restrictions au droit de vingtième sur les successions collatérales, établi par Auguste, et déjà modéré par Nerva ; et il voulut même que son ordonnance eût un effet rétroactif par rapport aux degrés de parenté qu'elle affranchissait de cette imposition et que ceux qui se trouvant dans le cas de la nouvelle exemption n'auraient pas encore payé, ne pussent y être assujettis.

Ce qui est bien remarquable, c'est qu'après toutes ces libéralités de différentes espèces que je viens de rapporter, Trajan se trouvait dans l'abondance. La frugalité, la bonne économie, la modestie du prince, suffisaient seules, comme Pline a soin de l'observer, pour suppléer à la diminution de ses revenus, et pour faire face à toutes les dépenses qu'exigeait de lui son inclination à soulager les peuples et à les combler de ses bienfaits.

Il n'est pas besoin de dire que sous un si bon prince les accusations de prétendus crimes de lèse-majesté ne furent point écoutées ; on était même délivré de toute crainte à cet égard. On ne faisait plus consister la sagesse à se laisser oublier[9], et à ensevelir ses talents dans les ténèbres : le mérite osait se montrer ; et, au lieu d'attirer des périls et des disgrâces, il était récompensé et honoré. Trajan aimait dans les citoyens la fermeté et l'élévation d'âme. Loin d'humilier et d'abattre les courages vigoureux, il se faisait un devoir de nourrir en eux la noblesse et la générosité des sentiments. C'était à eux qu'il donnait les charges, les sacerdoces, les gouvernements de provinces : c'était pour eux qu'il prodiguait les témoignages de son estime et de son amitié. Il pensait avec raison[10] que, de même qu'il n'y avait rien de plus différent que le despotisme et la puissance d'un empereur, aussi nuls caractères n'étaient plus disposés à aimer leur prince que ceux qui souffraient le plus impatiemment la servitude.

Il n'ouvrait donc point son cœur aux soupçons, aux craintes, aux ombrages ; sa vertu lui répondait de la fidélité de ceux qui devaient lui obéir. Il prouva bien de Trajan à cette noble confiance lorsque, mettant Saburanus en possession de la charge de préfet du prétoire, il lui dit en lui donnant l'épée, qui était la marque de sa dignité : Je vous confie cette épée pour l'employer à me défendre, si je gouverne bien, ou contre moi, si je me conduis mal[11]. Parole magnanime, mais d'ailleurs propre à autoriser l'idée que nous avons donnée du gouvernement de Rome sous les empereurs, et à faire connaître que la constitution de l'état était toujours républicaine au fond, et que la dignité impériale doit être regardée comme une simple magistrature, comptable envers la république.

Trajan avait eu dans la tyrannie de Domitien une bonne leçon, dont sa modération était en partie l'effet et le fruit. Vous avez vécu avec nous, lui dit son panégyriste[12] ; vous avez couru des risques, ressenti des alarmes : telle était alors la condition du mérite et de la vertu. Vous savez et vous avez éprouvé combien détestent les mauvais princes ceux mêmes qui les rendent mauvais ; vous vous souvenez des souhaits et des plaintes que vous partagiez alors avec nous ; et maintenant que vous êtes empereur, vous vous conduisez par les sentiments que vous avez pris n'étant que particulier.

Pline, en parlant ainsi, ne faisait que répéter le langage de Trajan lui-même, qui, lorsqu'on lui reprochait de ne pas assez conserver une prétendue dignité dans sa conduite, de descendre à une trop grande familiarité, répondait : Tels que j'ai souhaité dans l'état de particulier que les empereurs fussent à mon égard, tel, devenu empereur, je veux être à l'égard des particuliers[13]. En effet, suivant l'exemple d'Auguste, il visitait ses amis, sains et malades ; s'ils célébraient chez eux quelque fête domestique, il venait se ranger parmi les convives ; il prenait place souvent dans leurs voitures. Il se sentait assez de mérite réel pour n'avoir pas besoin de le rehausser par le faste.

Il avait des amis[14], parce qu'il était ami lui-même au sens le plus exact, et il prenait en eux une entière confiance. On avait voulu lui rendre suspect Licinius Sura, qui lui était très-attaché, et qui paraît même avoir contribué à le faire adopter par Nerva. Trajan alla souper chez Sura. En entrant dans la maison, il renvoya toute sa garde ; il employa le ministère du chirurgien de ce sénateur pour quelques soins que demandaient ses yeux ; il se fit raser par son barbier ; et après avoir pris le bain et soupé, il dit le lendemain à ceux qui avaient tenté de faire naître dans son esprit des ombrages : Si Sura eût eu dessein de me tuer, il l'aurait fait hier.

C'est ainsi que Trajan se rendait digne d'être aimé de cœur et d'affection. Il savait que l'amour ne se commande pas, et qu'il ne s'obtient que par l'amour. Un prince, dit Pline, peut être haï de quelques-uns, sans haïr lui-même ; mais s'il n'aime, il ne peut être aimé. Bien loin de craindre de s'avilir par l'amitié, Trajan rie connaissait rien de bas pour un souverain que de haïr. Aimer lui était aussi doux que d'être aimé.

L'histoire compte pour les principaux de ses amis Sura, dont je viens de parler ; Sossius Sénécion, à qui Plutarque adresse plusieurs de ses traités moraux ; Cornélius Palma et Celsus. Trajan leur fit à tous dresser des statues, et il honora la mémoire de Sura, qui mourut avant lui, par de magnifiques funérailles, et par un monument qu'il consacra à son nom. Il construisit des bains qu'il fit appeler les Bains de Sura.

Il aimait ses amis pour eux- mêmes, et sans intérêt propre, n'exigeant point leurs services, et se faisant une loi de leur laisser la liberté, soit de demeurer auprès de sa personne, soit de se retirer de la cour, s'ils préféraient le repos. C'est de quoi Pline nous fournit un exemple remarquable. Un préfet du prétoire, qui avait été mis en place par Trajan, sans avoir désiré ni recherché cet emploi, s'en dégoûta bientôt, et demanda la permission de le quitter et d'aller passer le reste de ses jours à sa campagne. L'empereur eût bien souhaité le retenir ; mais il ne voulut point lui imposer de nécessité : il céda à ses instances sans cesser de l'aimer. Il l'accompagna jusque sur le rivage de la mer ; il l'embrassa tendrement au moment de la séparation ; et, en l'invitant à revenir, il lui permit de s'en aller.

Ses bontés ne se faisaient pas sentir à ses seuls amis ; elles éclataient dans la facilité de ses audiences, auxquelles il admettait tout le monde indifféremment. Nulle place publique, nul temple n'était plus ouvert ni plus accessible que le palais de Trajan. Nerva avait fait mettre sur le frontispice du palais impérial cette inscription : PALAIS PUBLIC. Trajan remplissait toute l'étendue de ce terme ; il semblait que la demeure du prince fût la demeure de tous les citoyens : on n'y trouvait nulle porte fermée, on n'y éprouvait nul rebut, nulle difficulté de la part des gardes ; tout y était modeste et tranquille comme dans une maison privée : Trajan faisait accueil à tous, écoutait tous ceux qui se présentaient. Humain, affable, occupé des affaires dont on venait lui parler comme s'il n'en eût eu aucune autre, il se prêtait même aux conversations familières de ceux qui n'avaient point d'affaire à lui communiquer. On avait pleine liberté de venir lui rendre des devoirs, pleine liberté de s'absenter. Vivant ainsi au milieu de ses citoyens comme un père au milieu de ses enfants, il trouvait dans l'amour des peuples une sûreté que les gardes redoublées, la terreur et la cruauté n'avaient pu procurer à Domitien. Oui, dit Pline, nous apprenons par expérience que la meilleure défense d'un prince est sa bonté et sa vertu. Nulle citadelle, nul rempart plus invincible que de n'avoir besoin ni de citadelle ni de rempart. En vain s'environnera d'une garde redoutable celui qui ne sera point gardé par l'affection des siens ; les armes irritent et provoquent les armes.

Trajan savait goûter les douceurs de la société, et elles étaient l'assaisonnement de ses repas. Il avait toujours à sa table quelques-uns des premiers et des plus vertueux citoyens. La liberté et même l'enjouement régnaient dans ses entretiens ; il attaquait, il répondait. Ou n'admirait point la vaisselle d'or et d'argent, ni la variété des mets et la finesse des ragoûts. Une gaîté aimable, des propos familiers, quelquefois roulant sur des matières de littérature, faisaient de la table de Trajan un vrai et agréable délassement, et pour l'empereur et pour ses convives.

ses repas. En général, les manières de Trajan étaient simples, et ses divertissements portaient ce caractère de simplicité. Il aimait la chasse, et il s'y exerçait sans faste et mollesse, allant lui-même lancer la bête, et la poursuivant à travers monts et vallées. S'il faisait quelque promenade sur mer, il observait la manœuvre, il s'y associait lui-même et maniait la rame, quand il s'agissait de vaincre la violence des vents et des flots. Je ne me lasse point d'employer ce que je trouve de plus beau dans les réflexions de Pline. Voici de quelle manière il raisonne sur la nature des amusements de Trajan. Il est, dit-il[15], des plaisirs qui rendent témoignage à l'intégrité des mœurs et à la tempérance de celui qui les goûte. Quel est l'homme dont les occupations n'aient pas au moins une apparence de sérieux ? Le loisir nous décèle. L'exercice de la chasse, tout militaire, fait honneur à un prince dont les délassements ne sont qu'un changement de travail[16]. — Ce n'est pas, ajoute Pline[17], que le soin d'endurcir le corps et de le rendre robuste doive être regardé par lui-même comme digne de grands éloges mais si ce corps plein de vigueur est gouverné par une ante encore plus vigoureuse ; si à la force extérieure on joint un courage qui ne se laisse point énerver ni amollir par les faveurs de la fortune et par les voluptés qui environnent le trône, c'est alors que je louerai un exercice où la fatigue plaît, et qui fait acheter l'accroissement des forces par des courses laborieuses.

L'exemple des vertus de Trajan influa d'abord sur sa famille. Sa femme et sa sœur imitaient sa modestie ; elles vivaient dans une parfaite union, et le rendaient aussi heureux dans son domestique qu'il était grand au dehors : au moins c'est ainsi qu'en parle Pline, dont peut-être les éloges souffrent ici quelque restriction ; car la protection constante que Plotine accorda à Adrien contre l'inclination de Trajan, et la manœuvre qu'elle joua pour élever le même Adrien à l'empire, ne donnent pas une fort bonne idée de la déférence de cette impératrice pour les volontés de son époux.

Mais rien ne nous empêche d'ajouter foi au témoignage de Pline[18], lorsqu'il assure que les mœurs publiques se réformèrent sur celles du prince, et que, sous un empereur si vertueux, on eut honte d'aimer le vice. Telle est, dit-il[19], la force de l'exemple du souverain. Nous sommes une cire molle entre ses mains ; nous le suivons partout où il nous mène ; car nous voulons mériter son affection et son estime, et c'est de quoi ne peuvent se flatter ceux qui ne lui ressemblent pas. Ajoutez le puissant motif des récompenses. En effet, la vertu ou le vice[20] récompensés font les bons ou les mauvais. Peu d'hommes ont l'âme assez élevée pour aimer le bien en lui-même, et pour ne pas se décider entre la vertu et son contraire, suivant le succès. Le très-grand nombre est de ceux qui, voyant le prix du travail s'accorder à la nonchalance, et la folie de la débauche emporter les honneurs dus à la sagesse et à la bonne conduite, veulent parvenir par les voies qui réussissent aux autres, et imitent les vices honorés. Et réciproquement, lorsque la vertu attire la faveur du prince et les grâces qui en sont les suites, son éclat naturel, secondé par la récompense, reprend ses droits sur les cœurs.

La multitude même se montra docile aux leçons de vertu que Trajan lui présentait. On sait quel était l'enthousiasme du peuple pour le jeu des pantomimes. Domitien les avait chassés ; Nerva avait été forcé de les rétablir : le peuple demanda à Trajan la suppression d'un spectacle enchanteur, qui réunissait tous les attraits du vice. Ainsi ce prince eut la gloire de réformer un abus pernicieux, sur la prière de ceux mêmes qui en avaient toujours été les protecteurs ; et au lieu d'y employer la crainte[21], guide infidèle dans la route du devoir, il laissait à ceux qu'il amenait au bien l'honneur de paraître s'y être portés de leur propre mouvement.

L'heureuse influence de l'exemple de la capitale s'étendit aux provinces. Le premier magistrat de Vienne en Gaule, nommé Trébonius Rufinus, supprima par une ordonnance des combats gymniques qu'un citoyen de la ville avait fondés par son testament. L'affaire excita une, contestation et fut portée au tribunal de Trajan, qui la jugea, assisté d'un conseil choisi. Pline en était. Après que Trébonius eut plaidé lui-même sa cause, on alla aux voix, et Junius Mauricus opina pour confirmer la suppression ordonnée par le magistrat de Vienne, et il ajouta : Plût aux dieux que l'on pût aussi abolir les mêmes spectacles dans Rome ! Son avis passa, et les combats gymniques de Vienne demeurèrent supprimés.

Trajan, sans être lui-même savant, témoigna beaucoup d'estime pour les beaux-arts et pour ceux qui en faisaient profession. Son goût livré aux armes ne lui avait pas permis de cultiver les lettres ; mais en esprit supérieur il ne laissait pas de sentir tout le prix des connaissances qu'il ne s'était pas trouvé dans le cas d'acquérir. Il les aimait ; il se plaisait à en entendre parler. Pour en faciliter la propagation, il établit des bibliothèques. Il rappela donc à la vie toutes les parties de la littérature qui périssaient par la persécution qu'elles avaient soufferte sous Domitien[22]. Il avait raison de protéger l'étude de la sagesse et tous les arts qui perfectionnent l'humanité, puisqu'il remplissait dans sa conduite les devoirs qu'ils prescrivent. Leurs leçons faisaient son éloge ; et pour l'honneur qu'ils lui procuraient, il leur devait l'amour et la protection.

Pline nous administre encore plusieurs autres traits du bon gouvernement de Trajan, et je vais les rapporter dans l'ordre selon lequel il les présente : Vous nous rendez, lui dit-il[23], participants de vos biens, de votre demeure auguste, de votre table : et en même temps vous voulez que nous jouissions de la propriété de ce qui nous appartient. Vous n'envahissez point toutes les possessions des particuliers, comme ont fait plusieurs de vos prédécesseurs. César voit quelque chose qui n'est point à lui : et enfin l'état se trouve plus grand que le domaine du prince.

Trajan fit plus. Se trouvant surchargé de cette multitude de maisons de plaisance, de palais, de jardins superbes, que l'avidité des premiers Césars avait envahis, il en fit mettre en vente une partie, il en donna une autre, ne croyant posséder rien plus réellement que ce qu'il possédait par ses amis.

Si par modestie et par libéralité il se défaisait d'un grand nombre de bâtiments qui appartenaient à l'empereur, on conçoit aisément qu'il était peu curieux d'en construire de nouveaux à son usage. Trajan aimait la magnificence, mais par rapport aux édifices publics. Pline[24] fait mention de portiques, de temples élevés ou achevés par ses ordres, d'une augmentation importante faite au Cirque, dans laquelle il ne voulut point se dresser de loge séparée, content d'être assis au spectacle comme les simples citoyens.

Dans la suite de son règne, il exécuta de plus grands ouvrages encore. Le plus célèbre est la nouvelle place qu'il bâtit dans Rome, et qui porta son nom. Pour en préparer le sol, il fallut couper une colline de cent vingt-huit pieds de hauteur. Il l'environna de galeries et de belles maisons, et il érigea au milieu la fameuse colonne qui subsiste encore aujourd'hui sous son nom, destinée à lui servir de tombeau, et dont la hauteur marque, ainsi que le porte l'inscription[25], celle à laquelle s'élevait anciennement le terrain qui a été aplani. Cette place et cette colonne sont les ouvrages qui frappèrent d'une plus grande admiration l'empereur Constance, lorsqu'il vint à Rome. Il les trouva inimitables, et désespéra de pouvoir jamais rien faire de pareil.

En embellissant Rome, Trajan ne négligea point les provinces. Il y établit diverses colonies : il tira un grand chemin dans toute la longueur de l'empire d'Orient en Occident, à travers dés nations barbares, depuis le Pont-Euxin jusqu'en Gaule. Il fortifia des camps et des châteaux sur les frontières, et dans tous les endroits qui pouvaient en avoir besoin. En Espagne, où il était né, un pont sur le Tage à Almatara, ouvrage merveilleux, et de grands chemins que tant de siècles n'ont pu entièrement détruire, sont des monuments subsistants de sa magnificence. Je parlerai ailleurs du port qu'il construisit à Civita-Vecchia, et du pont qu'il dressa sur le Danube.

Un prince qui faisait ainsi le bonheur de l'univers, en faisait pareillement les délices : et la reconnaissance publique se manifestait envers lui d'une manière aussi simple que vraie. On ne lui décernait point les honneurs divins. Ses statues ne remplissaient point la ville : il n'y en paraissait qu'un petit nombre, et du même métal dont étaient celles des Brutus et des Camille, de qui il représentait si bien les vertus. Ses éloges ne faisaient point retentir le sénat, à temps, à contretemps. Les sénateurs ne se croyaient et n'étaient point obligés, lorsqu'ils opinaient sur des matières totalement étrangères, d'offrir hors de propos leur encens au souverain. Ils le louaient quand l'occasion l'exigeait, par effusion de cœur, naïvement, uniment, sans emphase, sans exagération. La sincérité de leurs éloges les dispensait du faste dont la flatterie a besoin pour couvrir ses mensonges.

Par cette conduite ils entraient dans les intentions de Trajan, dont la modestie refusait tous les titres et tous les honneurs qui sortaient de l'ordre commun. Vous savez, lui dit Pline[26], où réside la vraie gloire d'un monarque, gloire immortelle, et sur laquelle ne peuvent rien ni les flammes, ni la durée des siècles, ni la jalouse malignité des successeurs. Les arcs de triomphe, les statues, les autels et les temples sont sujets à périr par vétusté, à tomber dans l'oubli, à éprouver la négligence de la postérité, et même à réveiller ses censures. Mais une âme élevée au-dessus d'une vaine ambition, et qui sait donner des bornes et un frein à l'orgueil d'un pouvoir illimité, voilà ce qui assure des honneurs que le temps ne peut flétrir, et auxquels il communique au contraire une nouvelle fleur et une nouvelle vie. On loue plus volontiers un prince qui se gouverne par ces maximes, à proportion que l'on y est moins obligé par la nécessité. Ajoutons que les souverains sont certains par leur état d'une renommée, qui peut être bonne ou mauvaise, mais qui ne peut finir. Ce qu'ils ont donc à souhaiter, ce n'est pas qu'on se souvienne d'eux à jamais, mais que leur mémoire soit honorée. Or c'est ce qu'ils obtiendront par les bienfaits et par la vertu, et non par les images et les statues.

Trajan ne souffrit, jamais de son vivant qu'on lui érigeât des temples. Pour ce qui est des trophées, des arcs de triomphe, il ne s'opposa point à cette sorte de monuments lorsqu'il les eut mérités par ses exploits. On l'a même accusé de les avoir trop multipliés : et tout le monde sait la plaisanterie par laquelle on le comparait à la pariétaire[27], parce que son nom, ainsi que cette herbe, s'attachait à toutes les murailles. Peut-être l'ivresse de la haute fortune et des prospérités militaires apporta-t-elle dans la suite quelque altération à la noble simplicité de ses premiers sentiments. Mais dans les commencements de son règne je ne vois rien qui nous empêche de penser avec Pline, que les témoignages de la vénération publique que lui attira sa bonté étaient, non seulement dans la vérité, mais selon son goût, bien au-dessus des monuments les plus fastueux.

La nation lui donna le surnom d'OPTIMUS, très-bon : surnom nouveau[28], et dont l'arrogance des précédents empereurs laissait les prémices à Trajan. Ils avaient été curieux d'accumuler des titres superbes, et ils avaient négligé celui-ci, qui, au jugement des justes estimateurs des choses, est sans contredit le plus beau dont puisse être décoré un mortel. Trajan en sentit toute la valeur, et par la continuité d'une bonne conduite soutenue pendant tout le cours de son règne, il s'en montra si digne, qu'il se le rendit propre en quelque façon. Ce nom devint son attribut spécial, son caractère distinctif : et dans les temps postérieurs, lorsque l'on prodiguait aux nouveaux princes les acclamations les plus flatteuses, on leur souhaitait qu'ils fussent plus heureux qu'Auguste, et meilleurs que Trajan : FELICIOR AUGUSTO, MELIOR TRAJANO.

Il est probable que l'usage de ce titre pour Trajan ne s'établit que par succession de temps. On peut croire que ce ne fut point une délibération expresse, mais la voix publique qui le lui donna d'abord. Il s'accrédita peu à peu, et s'introduisit par degrés dans les monuments et dans les actes. Ce n'est que vers la fin du règne de cet empereur qu'on le trouve employé communément sur ses médailles.

Outre ce titre durable, que l'amour du peuple et du sénat consacra à Trajan, souvent des acclamations subites, et que l'on doit regarder comme l'expression impétueuse d'une affection qui ne pouvait se contenir, remplissaient ce bon prince de joie, et le couronnaient de gloire. On s'écriait souvent en sa présence : Heureux citoyens ! heureux empereur ! Puisse-t-il renouveler toujours les mêmes traits de bonté ! Puisse-t-il entendre toujours sortir de notre bouche les mêmes vœux ! Et à de si tendres paroles, Trajan rougissait et versait des larmes de joie ; car il sentait que c'était à lui qu'elles s'adressaient, et non à la fortune.

Ce fut particulièrement à l'occasion de son troisième consulat qu'il mérita ces sortes d'acclamations, si douces pour un bon prince. Les circonstances dont il accompagna l'acceptation de cette charge, sa gestion, sa démission, présentèrent aux Romains des sujets d'admiration et des motifs d'attachement.

Et d'abord en consentant à devenir consul pour la troisième fois, il imita la modestie de Nerva, et il communiqua le même honneur à deux particuliers, auxquels il donna pareillement un troisième consulat. Il les fit tous deux ses collègues ; car il étendit pour lui jusqu'à quatre mois la durée du consulat, qui pour les autres se renfermait dans la moitié de cet espace. L'un d'eux est Frontin, ou plus vraisemblablement Fronton, dont nous avons parlé sous Nerva. L'autre nous est absolument inconnu. Mais ce que nous savons, c'est qu'il les choisit sur la recommandation de l'estime publique, et du cas singulier que le sénat faisait de leur mérite. Ils étaient du nombre de ceux que cette compagnie avait nommés commissaires sous le règne de Nerva, pour aviser aux moyens de diminuer les dépenses de l'état. Trajan se fit un devoir d'honorer ceux que le sénat honorait, et dans le même ordre dans lequel le sénat les avait placés.

Pline tire avec raison de cette circonstance un sujet d'éloge pour son prince, et il l'exhorte à suivre toujours le même plan. Jugez de nous, lui dit-il[29], par la renommée : qu'elle seule fixe vos regards et votre attention. Ne prêtez point l'oreille aux rapports secrets, aux délations sourdes, qui ne tendent à personne des pièges plus dangereux qu'à ceux qui les écoutent. Il est plus sûr de se régler sur le témoignage de tous, que sur celui d'un seul. Dans ces confidences particulières et mystérieuses, un seul peut tromper et être trompé. Mais jamais personne n'en a imposé à tous : jamais le rapport de tous n'a trompé personne.

Trajan, déterminé à recevoir le consulat, ne se dispensa d'aucune partie du cérémonial usité alors par rapport aux candidats. Le peuple avait encore quelque part dans les élections des magistrats, au moins pour la forme. L'empereur se transporta au champ de Mars, et, tranquille au milieu de l'assemblée, il attendit, comme les autres aspirants, sa nomination.

À ce grand trait de modération Trajan en ajouta aussitôt un autre encore plus signalé. Dès qu'il fut nommé, il alla se présenter au consul.qui avait présidé à l'assemblée, pour prêter le même serment que prêtaient en pareil cas les particuliers. Il était debout, et le consul assis lui dicta la formule du serment dont l'empereur répéta toutes les paroles. Conséquent dans ses principes il monta, ou le même jour, ou lorsqu'il prit possession du consulat, à la tribune aux harangues, et jura l'observation des lois. Il fit une semblable démarche lorsqu'il sortit de charge. Il reparut sur la tribune, dédaignée depuis si longtemps par ses prédécesseurs, et il jura qu'il n'avait rien fait contre les lois.

Je ne sais si jamais aucun empereur, soit avant, soit après Trajan, s'est soumis à tout ce cérémonial. Mais il résulte de sa conduite ce que j'ai déjà observé ailleurs, qu'il regardait la république comme toujours subsistante ; qu'il s'en croyait, non le maître, mais le chef et le premier magistrat ; et qu'il était persuadé que la plénitude de la puissance ne résidait pas en lui, mais dans le corps de l'état.

C'est ce qu'expriment encore les termes de la harangue qu'il prononça dans le sénat le 1er janvier. Il exhorta la compagnie à rentrer en jouissance de la liberté, à prendre soin de l'empire comme d'un bien commun, à veiller à l'utilité publique. Ce langage était usité dans la bouche des empereurs : mais de la part de Trajan il passa pour sincère.

Ce qui n'était point du tout usité, c'est la formule dans laquelle il voulut que fussent conçus les vœux que la république fit pour lui le 3 janvier, suivant une coutume établie depuis Auguste. Il apposa. lui-même aux vœux pour sa conservation et sa prospérité cette condition : Supposé qu'il gouverne bien et pour l'avantage de toutes les affaires de la république[30]. C'était se rendre extrêmement populaire, et en même temps se montrer bien sûr de soi, que de ne désirer la prolongation de ses jours que dépendamment du salut de la république, et de ne point souffrir que l'on formât pour lui des vœux qui n'eussent pour objet l'utilité de ceux qui les faisaient.

Vint ensuite le jour de la désignation des magistrats inférieurs aux consuls, c'est-à-dire préteurs, édiles, questeurs, etc. Car c'est ainsi, je pense, qu'il faut entendre les expressions générales de Pline, qui parlant de choses très-connues de ses auditeurs, n'a pas en besoin de s'expliquer d'une façon précise et déterminée. Cette nomination se faisait par les suffrages du sénat, et Trajan y présidait comme consul. On conçoit aisément qu'une élection, à laquelle on procédait sous la présidence de l'empereur, dépendait principalement et presque uniquement de lui. Mais Trajan déclara aux candidats, qu'ils ne devaient espérer du prince les honneurs qu'ils désiraient qu'autant qu'ils les auraient demandés au sénat, et obtenus par les suffrages de cette auguste compagnie, pour laquelle il les exhorta d'imiter son respect.

Dans le choix entre les candidats, il considérait beaucoup la noblesse des ancêtres. S'il restait encore quelques rejetons de ces anciennes familles, que les Césars travaillaient depuis si longtemps à détruire, il les encourageait, il prenait plaisir à les élever, et par un désintéressement bien louable, il honorait en eux, un avantage qu'il n'avait pas lui-même. Il avait aussi beaucoup d'égard aux services précédents : la bonne conduite dans, une charge inférieure était la meilleure recommandation auprès de lui pour monter à un degré plus haut. Il pesait les témoignages rendus aux candidats par des gens d'honneur et de probité. Il n'omettait rien de ce qui pouvait raider à découvrir le mérite et à le mettre en place : le tout, sans employer la puissance impériale, agissant presque comme un simple sénateur, et donnant le ton par son exemple plus que par son autorité. Ceux qui se voyaient nommés d'une façon si honorable étaient sans doute bien satisfaits : mais Trajan avait l'art de ne point renvoyer mécontents ceux mêmes qui n'avaient pu être placés. Les premiers se retiraient comblés de joie[31], les antres consolés par l'espérance.

Ce n'est pas tout encore. À mesure que chaque candidat avait été nommé pour la charge qu'il demandait, Trajan le félicitait avec la familiarité d'un ami. Il descendait de sa chaise curule pour aller au-devant de lui et l'embrasser : en sorte que l'empereur et le candidat se trouvaient de niveau ; et le sénat, témoin-autrefois de l'orgueil dédaigneux de Domitien, qui à peine présentait sa main à baiser aux premières personnes de l'état, voyait avec ravissement l'inégalité disparaître entre celui qui donnait la charge et celui qui la recevait. Le sénats ne fut pas maître de ses transports[32]. On s'écria de toutes les parties de la salle d'assemblée : Vous en êtes d'autant plus grand, d'autant plus digne de nos respects. Et rien n'était plus vrai. — Qui est au faîte de la grandeur, dit Pline, ne peut plus croître qu'en s'abaissant par bonté. Et la majesté de son rang ne court aucun risque. Nul danger n'est moins à craindre pour un souverain que celui de l'avilissement.

Trajan le craignait si peu, ce danger, que dans la prière-par laquelle il avait commencé[33], selon l'usage, l'assemblée des élections, il n'avait point fait difficulté de se mettre au troisième rang : Je demande aux dieux, avait-il dit, que les différents choix qui vont se faire, tournent à votre avantage, à celui de la république, et au mien. Et il ajouta aux vœux qui faisaient la clôture de la cérémonie, ces paroles non moins pleines de modestie, quoiqu'elles exprimassent en même temps une juste confiance en sa vertu : Puissent les dieux exaucer mes prières, autant et à proportion que je continuerai de mériter votre estime[34].

Le sénat répondit à ces admirables souhaits par des acclamations de tendresse. Heureux prince ! s'écriait-on[35], ne doutez pas que vous ne soyez aimé de nous à jamais. Croyez-en notre témoignage ; croyez-en celui que vous en rend vôtre propre vertu. Que nous sommes heureux nous-mêmes ! Puissent les dieux nous aimer ! puissent-ils aimer notre prince comme notre prince nous aime !

L'usage de ces sortes d'acclamations subsistait depuis longtemps, comme je l'ai observé ailleurs ; mais ce n'étaient communément que des paroles en l'air, qui ne partaient point du cœur, et qu'extorquait la nécessit4 des circonstances ; aussi ne s'embarrassait-on nullement d'en perpétuer le souvenir, et elles périssaient en naissant. Celles dont une affection sincère honorait Trajan ne méritaient pas d'être traitées avec cette différence. Le sénat ordonna, après avoir obtenu avec beaucoup de peine le consentement du prince, qu'elles fussent gravées sur le bronze, afin qu'elles piquassent l'émulation des empereurs qui lui succéderaient, et qu'elles leur apprissent à discerner les expressions du cœur d'avec la flatterie.

Dans les autres fonctions du consulat, Trajan se montra toujours le même. Il n'en regarda aucune comme au-dessous de lui ; il les remplit toutes avec la même assiduité et la même exactitude que s'il n'eût été que consul. Il présidait aux délibérations du sénat ; il montait sur le tribunal pour rendre la justice à tous ceux qui se présentaient. Il n'offusquait aucune magistrature, et laissait à chacune le libre exercice de ses droits. Comme les préteurs avaient toujours été traités de collègues des consuls, Trajan consul les appelait ses collègues, n'ayant point égard au rang d'empereur, qui l'élevait si fort au-dessus d'eux.

L'affaire de Marius Priscus, qui se traita dans le mois de janvier, donna lieu à Trajan de faire prouve d'attention et de patience dans l'exercice du ministère du consulat. Prisons, étant proconsul d'Afrique, avait pillé la province ; et il en disconvenait si peu, qu'il se soumettait volontairement à la peine portée par la loi contre les concussionnaires, c'est-à-dire à la restitution de tout œ qu'il avait enlevé : mais ce n'était pas là son seul crime : il était devenu cruel par avidité, et il ne s'était pas fait un scrupule de recevoir de Par-gent pour condamner et faire périr des innocents. L'énormité de ces derniers forfaits attira la cause au jugement du sénat. Pline et Tacite plaidèrent pour les Africains. L'affaire fut discutée pendant trois jours consécutifs, et chaque séance dura jusqu'au soir. Trajan assista à tout, sans se rebuter d'une telle longueur, sans interposer son autorité pour gêner, en quelque façon que ce pût tare, la liberté d'examiner et d'opiner. Sa bonté parut en ce que Pline ayant été obligé de parler pendant cinq heures de suite avec beaucoup de contention, l'empereur, inquiet sur le tort que pouvait porter à une santé aussi délicate que la sienne cette violente fatigue, le fit avertir plusieurs fois de se ménager. Enfin Priscus fut condamné à l'exil, qui était la plus grande peine qu'imposassent les lois romaines ; mais il avait sauvé une partie de son injuste butin[36], et il l'emporta dans le lieu de son exil. Là, selon l'expression du satirique, il jouit du ciel même irrité contre lui, faisant bonne chère et grande dépense, pendant que la province, qui avait gagné son procès, restait gémissante et dépouillée.

Il parait que l'on doit rapporter à cette même année une autre affaire du même genre, dans laquelle Pline s'employa encore pour venger une province vexée par son proconsul[37]. Cécilius Classicus, Africain d'origine, avait traité la Bétique comme Marius Priscus, né dans la Bétique en usait dans le même temps à l'égard des Africaine. Pline, qui avait déjà servi le juste ressentiment de cette province contre Bébius Massa, ne crut pas pouvoir lui refuser son secours dans une nouvelle occasion où elle en avait besoin ; mais Classicus fut soustrait au jugement du sénat par une mort ou naturelle ou volontaire. Ainsi l'accusateur n'eut à demander contre lui qu'un dédommagement sur ses biens en faveur des habitants de la Bétique, et il l'obtint. Il attaqua ensuite ceux qui s'étaient rendus les ministres des injustices de ce proconsul. Ils étaient en grand nombre, et ils se défendirent sur la prétendue nécessité pour des provinciaux d'obéir au magistrat romain. Leurs excuses parurent avec raison insuffisantes, et ils furent condamnés à différentes peines, selon la diversité les cas où ils se trouvaient. La province avait impliqué dans l'accusation la femme et la fille de Classicus : il tombait quelques soupçons sur la femme ; mais il n'y eut rien de prouvé, et elle fut déchargée de l'accusation. Pour ce qui est de la fille, Pline, la jugeant innocente, déclara qu'il ne la mettrait point en cause et ne prêterait point son ministère à une injuste persécution.

Il avait été chargé des deux affaires contre Priscus et contre Classicus par délibération du sénat ; et les mêmes arrêts qui condamnaient les coupables furent remplis d'éloges pour le zèle, le talent et la probité de l'avocat.

Pline fut consul la même année qu'il plaida ces deux grandes causes. Il géra le consulat pendant les mois de septembre et d'octobre, et il y eut pour collègue Tertullus Cornutus, dont il parle souvent dans ses lettres, son ami de tous les temps, le compagnon de ses dangers sous la tyrannie de Domitien, et déjà associé -avec lui dans la charge d'intendant du trésor publie. Ce fut pour l'un et l'autre une douce satisfaction de se voir de nouveau réunis dans l'exercice de la suprême magistrature. Chacun d'eux se crut obligé et pour soi-même et pour son collègue ; et Trajan mit le comble à son bienfait par les louanges qu'il leur donna en les mettant en place, et par le témoignage qu'il leur rendit d'un amour pour la vertu et pour le bien public qui les égalait aux anciens consuls.

Ce fut pendant son consulat que Pline prononça ce fameux panégyrique dont j'ai tiré presque tout ce que j'ai dit jusqu'ici sur Trajan. Quoique ce soit un éloge, et non pas un monument historique, j'ai cru pouvoir m'en servir avec confiance, parce qu'à très-peu de chose près l'histoire parle de cet empereur comme Pline en a parlé.

L'ordre dans lequel ses lettres sont rangées invite à croire que c'est vers le temps où nous en sommes qu'arriva la mort tragique d'un ancien préteur, qui fut assassiné par ses esclaves. Il se nommait Largius Macédo, fils d'un affranchi, maître dur et inhumain, et qui, voyant dans ses esclaves[38] l'image de la condition où son père avait vécu, au lieu de se sentir encouragé par cette considération à les traiter avec douceur, semblait au contraire en être aigri, et porté d'autant plus à exercer sur eux toutes sortes de barbaries. Ils se vengèrent, et, plusieurs d'entre eux s'étant ligués, l'attaquèrent pendant qu'il était dans le bain, l'assommèrent de coups, et le laissèrent pour mort sur le plancher. Il lui restait pourtant encore de la vie ; et d'autres esclaves plus fidèles lui ayant donné du secours, il reprit ses sens, et vécut assez pour voir le supplice de ses assassins. Il ne parait point que l'on ait pensé en aucune façon, dans l'occasion dont je parle, à exécuter cette loi terrible qui condamnait à la mort tous les esclaves enfermés sous le même toit où leur maitre avait été tué ; et l'on conçoit ici combien elle aurait été injuste.

L'année du troisième consulat de Trajan est la première, époque de l'élévation d'Adrien, qui lui succéda dans la suite à l'empire. Il épousa cette année Julia Sabin, petite-nièce de l'empereur, et sa plus proche héritière.

Bien des nœuds le liaient déjà avec Trajan. Il était né à Rome, mais originaire d'Italica, patrie de ce prince. Son grand-père Marcellinus avait été le premier sénateur de sa famille ; son père Ælius Adrianus Afer ne s'était pas élevé plus haut que la préture ; mais Afer était cousin-germain de Trajan ; et en mourant il le nomma tuteur de son fils, alors âgé de dix ans, avec Cœlius Tatianus[39], chevalier romain. Quand Trajan fut adopté par Nerva, Adrien servait comme tribun dans l'armée de la basse Mésie, et il fut député par cette armée pour aller féliciter son cousin et son tuteur sur une adoption qui lui annonçait le rang suprême. Il vint, il reçut du nouveau César un emploi dans l'armée du haut Rhin ; et à la mort de Nerva, il fut le premier qui en porta la nouvelle à Trajan, dans la basse Germanie, et qui le salua empereur. Pour s'acquérir ce mérite auprès de lui, il eut même des obstacles à vaincre, et il les surmonta par une activité singulière. Servies son beau-frère, qui avait le même objet, le traversa, le retarda, jusqu'à lui faire rompre sa chaise dans le chemin : Adrien acheva la course à pied, et prévint encore le courrier de son beau-frère.

Ce zèle empressé fait assez connaître les vues qu'avait dès lors Adrien, et qui n'étaient pas mal fondées, puisque Trajan était sans enfants : mais ses dépenses et les dettes qu'il contracta prévinrent contre lui l'esprit de Trajan, qui d'ailleurs se sentait peu d'inclination à l'aimer, sans doute parce qu'il découvrait en lui, parmi beaucoup de grandes qualités, des germes de vices qui pouvaient devenir dangereux. Ce qu'Adrien avait de louable n'était pas une puissante recommandation auprès de Trajan. Adrien, né avec les plus heureuses dispositions pour les belles connaissances, les embrassa toutes. Il cultiva l'éloquence dans les deux langues grecque et latine ; il s'appliqua à la philosophie, à l'étude des lois : ce genre de mérite n'était pas le plus capable de plaire à Trajan, prince peu lettré. Adrien, par une suite de son goût pour les sciences et pour les arts, aimait la paix ; et il parait, par la conduite qu'il tint durant son règne, que l'honneur d'étendre l'empire par des conquêtes le touchait moins que celui de le bien gouverner : Trajan aimait la guerre, et l'éclat des trophées et des victoires était sa plus forte passion. Mais surtout la légèreté et l'inconstance capricieuse de l'esprit d'Adrien, son caractère envieux, ombrageux, jaloux du mérite d'autrui, étaient des vices qui devaient inspirer de l'éloignement pour lui à un cœur aussi magnanime que celui de Trajan. Adrien, qui avait beaucoup de pénétration, ne manqua pas de s'apercevoir de ces dispositions de l'empereur si peu favorables à son égard, et il se tourna vers Plotine, épouse de Trajan, et qui avait un grand crédit sur l'esprit de son mari. Il gagna l'amitié de cette princesse ; il fut protégé par elle si constamment, que la malignité en conçut des soupçons contraires à la vertu de Plotine, et l'accusa d'être gouvernée, dans le bien qu'elle faisait à Adrien, par une folle et criminelle passion. Dion l'assure positivement. Quoi qu'il en puisse être, il n'est pas douteux que ce n'ait été Plotine qui, seul avec l'appui de Licinius Sura, engagea Trajan à donner presque malgré lui Sabine sa petite nièce en mariage à Adrien. Sabine était fille de Matidie, qui elle-même était fille de Marcienne, sœur de Trajan.

Le sénat avait été si charmé de la conduite de Trajan dans son troisième consulat, qu'il le pressa d'en prendre un quatrième. Le prince céda aux instances des sénateurs, et se fit consul pour la quatrième fois avec Atticuléius Pétus.

Il choisit cette même année Adrien pour son questeur ; et comme une des fonctions du questeur de l'empereur était de lui servir d'organe et de lire dans le 4' sénat les discours du prince, Adrien, en s'acquittant. de ce ministère, s'attira la risée par une prononciation rustique et provinciale. À l'âge de quinze ans, il avait voulu voir sa patrie et sa famille, et il s'était transporté en Espagne, oh il fit un séjour de quelques années, qui lui donna le temps de prendre l'accent de la province : d'ailleurs, il s'était beaucoup plus appliqué jusque là aux lettres grecques qu'aux latines. Averti par l'événement dont je viens de faire mention, il se corrigea ; il sentit la nécessité de se perfectionner dans l'éloquence latine : il y donna tous ses soins ; et il y réussit si bien, qu'il se rendit le meilleur orateur de son temps.

Après sa questure, il fut chargé de la rédaction des délibérations du sénat ; mais il quitta bientôt cet emploi pour suivre Trajan à la guerre contre les Daces.

On se souvient que cette nation et son roi Décébale avaient fait trembler Domitien, qui s'était estimé heureux d'acheter la paix par un tribut, quoique, non moins vain que lâche, il eût affecté de triompher de ceux qui lui avaient donné la loi. Les Daces, de leur côté, fiers de leur avantage, augmentaient leurs troupes et insultaient les Romains ; ainsi la rupture du traité paraît devoir être attribuée en commun à Trajan et à Décébale. L'un ne pouvait supporter une humiliation qui déshonorait la majesté de l'empire, et l'autre la faisait trop sentir.

Nous sommes peu instruits du détail des exploits de Trajan dans cette guerre, sur laquelle nous n'avons d'autres mémoires que des abrégés assez informes de l'historien Dion ; nous savons seulement qu'il ouvrit la campagne par une victoire signalée, dans laquelle il détruisit l'armée ennemie, mais qui coûta du sang aux Romains. Il y en.eut beaucoup de tués, un plus grand nombre encore de blessés, et Trajan montra à l'égard des uns et des autres les sentiments d'un prince plein de bonté. Comme la multitude des blessés était telle que les bandages manquaient aux plaies, il abandonna pour cet usage sa propre garde-robe ; il rendit aussi les derniers honneurs aux morts avec pompe, et voulut qu'on célébrât tous les ans leur mémoire par un sacrifice solennel.

Trajan suivit sa victoire. Il partagea son année en trois, corps, dont il commandait l'un en personne, et donna la conduite des deux autres à Lusius Quiétus, seigneur maure, dont il sera beaucoup parlé dans la suite, et à Maximus. Il poussa ainsi Décébale de retraite en retraite, força plusieurs châteaux situés sur de hautes montagnes, et enfin pénétra jusqu'à la capitale des Daces, Zarmisegethusa, ville importante alors, dont on ne voit plus que les ruines dans un bourg de Transylvanie appelé Varhel.

Décébale avait été effrayé dès les premiers mouvements qu'il avait vu faire à Trajan. Comme il était prince tout habile et entendu dans la guerre, tout d'un coup que ce n'était plus à Domitien qu'il avait affaire, et que les Romains sous Trajan reprenaient toute leur supériorité, et redevenaient cette fière nation à qui rien ne pouvait résister dans l'univers. La bataille qu'il perdit n'ayant que trop bien vérifié ses craintes, il fit des démarches pour obtenir la paix. Il demanda une entrevue, qui lui fut refusée ; et Trajan envoya en sa place Licinius Sura et Claudius Livianus, préfet du prétoire. Décébale ayant dédaigné d'entrer en conférence avec de simples officiers de l'empereur, ou n'osant se fier à eux, se contenta d'envoyer semblablement quelques personnes de sa cour. Rien ne fut conclu. Mais lorsqu'il se vit pressé vivement, dépouillé de ses forteresses, presque assiégé dans sa capitale, ayant appris d'ailleurs pie sa sœur avait été faite prisonnière par Maximus, il se résolut à tout, et prit le parti d'une soumission pleine et absolue.

Il accepta donc les conditions les plus dures. Il convint de livrer ses armes, ses machines de guerre, ses ingénieurs, de rendre les transfuges, et de n'en plus recevoir ; de détruire ses forteresses ; d'abandonner les conquêtes qu'il avait faites ; enfin d'avoir les mêmes amis et les mêmes ennemis que les Romains. Après ces articles réglés, il eut la permission de se présenter devant Trajan ; et en l'abordant il se prosterna par terre, il jeta ses armes bas pour marquer qu'il s'avouait vaincu il promit d'exécuter avec fidélité ses engagements, et, ce qui me paraît bien remarquable, d'envoyer des ambassadeurs au sénat, afin que le consentement de cette compagnie mît le dernier sceau à la paix. Au reste, il paraît que ces ambassadeurs ne vinrent à Rome qu'avec Trajan, qui, laissant garnison dans Zarmisegethusa et dans les autres postes importants de la Dace, repassa en Italie.

Lorsqu'ils furent introduits dans le sénat, ils renouvelèrent tout l'humiliant cérémonial que leur roi avait subi lui-même devant Trajan : ils jetèrent bas leurs armes, ils croisèrent les mains comme des suppliants qui attendaient de leurs vainqueurs la décision de leur sort, et ils obtinrent ainsi leur pardon et la ratification du traité.

Trajan, en conséquence de sa victoire, triompha et prit le surnom de Dacique. Philostrate débite sur ce triomphe une fable ridicule qui s'assortit fort bien avec toutes les autres puérilités nées sous la plume de cet écrivain sans jugement[40]. Il raconte que l'empereur avait avec lui dans son char triomphal le sophiste Dion Chrysostome, et que, se tournant souvent vers lui pendant la cérémonie, il lui adressait ces doucereuses paroles : Je ne sais pas ce que vous dites ; mais je vous aime comme moi-même. Avoir exposé une pareille misère, c'est l'avoir suffisamment réfutée.

Le triomphe de Trajan fut suivi de fêtes et de spectacles. Il donna des combats de gladiateurs, dans lesquels ce prince guerrier se plaisait à voir une image de la guerre. Il ramena aussi les pantomimes, dont la populace de Rome ne pouvait se passer. Enivrée de leur jeu séducteur, si par un mouvement passager de zèle pour la pureté des mœurs elle avait demandé leur expulsion, elle revenait bientôt par l'inclination du cœur à les regretter. Dion ajoute que Trajan les aimait lui-même. Cet empereur, si parfait modèle dans tout ce qui regarde le gouvernement, n'était rien moins que réglé dans sa conduite personnelle ; l'histoire lui reproche les désordres les plus contraires à la nature ; et c'est, selon le témoignage de Dion, par un attachement de ce genre infâme au pantomime, Pylade qu'il fut porté à rétablir un spectacle si justement proscrit par lui-même peu de temps auparavant.

Je place, d'après M. de Tillemont, la victoire de Trajan sur les Daces dans l'année de son quatrième consulat, et son triomphe sous la même année ou sous la suivante, qui eut pour consuls Licinius Surs et un Suranus peu connu d'ailleurs dans l'histoire.

La paix avec les Daces dura deux ans, pendant lesquels Dion ne nous apprend rien sur Trajan, sinon que ce prince, rendu aux soins du gouvernement intérieur de l'état, s'y livrait avec application, et se faisait un devoir de juger par lui-même les différends pour lesquels on recourait à son autorité : mais les lettres de Pline nous fournissent plusieurs faits parmi lesquels je choisirai les plus intéressants.

Pendant l'année du consulat de Sura, ou sur la fin de la précédente, Frontin mourut, personnage renommé de son temps par les grandes places qu'il remplit avec dignité, et célèbre encore aujourd'hui par les ouvrages qu'il a laissés à la postérité[41]. J'ai parlé de sa préture au commencement du règne de Vespasien. Il fut sans doute élevé au consulat par cet empereur, qui l'envoya commander dans la Grande-Bretagne ; et Tacite[42] loue ses exploits dans cette province. Nerva le fit intendant des aqueducs de Rome, emploi qui fut toujours occupé par des hommes du premier rang. C'était un esprit solide, judicieux, appliqué à ses devoirs, et qui aimait à joindre à l'expérience les secours de la lecture et de l'étude. C'est à cette façon de penser que, nous devons ses ouvrages, dont les principaux sont une collection de Stratagèmes, et des Mémoires sur les aqueducs de Rome. Il s'en explique lui-même dans une courte préface qu'il a mise à la tête de ce dernier traité. Ayant été chargé, dit-il, par l'empereur Nerva or de l'intendance des aqueducs, j'ai cru que mon premier soin devait être de m'instruire de ce qui fait l'objet de ma charge ; car en toute administration il faut poser pour fondement la connaissance exacte de ce qu'il est besoin d'y faire et d'y éviter. En effet, quoi de plus honteux et de plus intolérable pour un homme de sens que d'être conduit dans ses fonctions par les leçons des subalternes ? Leur ministère est nécessaire ; mais ils ne doivent être employés que comme des aides et des instruments dirigés par les ordres du chef.

Pline[43] loue la probité de Frontin, et le met au rang des personnages les plus estimables qui fussent dans Rome. Il lui succéda dans la dignité d'augure, qu'il demanda et obtint de Trajan.

Un sacerdoce tel que l'augurat était comme le faîte de l'élévation pour les premières têtes du sénat ; et Pline en fut félicité par un ami, qui insistait particulièrement sur la conformité que ce nouveau grade mettait entre lui et Cicéron, qui avait aussi été augure. Pline répond à ce compliment avec une modestie placée sans doute, mais qui n'en est pas moins aimable. Plût aux dieux, dit-il[44], qu'ainsi que je me vois devenu son égal par les honneurs du sacerdoce et du consulat, auxquels je suis même parvenu bien plus jeune que lui, je pusse de même, dans la plus grande maturité de l'âge, égaler la sublimité de son génie ! Mais les décorations qui dépendent de la volonté des hommes m'ont été accordées ainsi qu'à bien d'autres : le talent divin par lequel il s'est illustré est trop difficile à atteindre ; il y aurait même de la présomption à l'espérer ; il faut l'avoir reçu du ciel.

Un fait particulier, très-louable dans un jeune homme, mérite de trouver ici sa place. Égnatius Marcellinus étant allé dans une province, qui n'est pas nommée par Pline, en qualité de questeur, le greffier qu'il avait mené avec lui mourut avant l'échéance de ses gages. Le jeune questeur, qui avait reçu du trésor public de quoi payer son greffier, comprit que cet argent ne devait pas rester entre ses mains. Il consulta l'empereur sur l'usage qu'il en devait faire, et il fut renvoyé devant le sénat. Là s'éleva une contestation qui fut plaidée et jugée en règle entre les héritiers du greffier et les intendants du trésor public. Le sénat prononça en faveur de ces derniers. Mais ce qui attira le plus son attention dans cet événement, ce fut la noblesse du procédé d'Égnatius, qui fut universellement applaudi.

Les affaires qui souvent avaient excité de grands mouvements au temps de la république, se décidaient avec une pleine tranquillité sous le gouvernement d'un seul : c'est de quoi nous avons un exemple dans ce qui regarde les suffrages par scrutin. On peut recourir à l'Histoire de Rollin[45] pour les anciens temps. Voici de quelle manière ce même objet fut réglé sous les yeux de Pline, qui nous en rend un compte fort exact.

Les élections des magistrats, depuis qu'elles avaient été réservées au sénat, se faisaient de vive voix ; et d'abord les choses se passèrent avec beaucoup de dignité et de décence. Chaque candidat était cité par son nom. Celui qui avait été cité se levait et exposait brièvement les motifs sur lesquels il fondait ses prétentions ; il rendait compte de toute sa vie ; il représentait les témoignages des généraux sous lesquels il avait servi, et, s'il était dans le cas, des magistrats supérieurs dont devait été questeur ; il nommait les personnages d'autorité qui s'intéressaient pour lui. Ceux-ci prenaient la parole ; et d'un ton grave, sans emphase, sans sollicitations empressées, ils marquaient les bonnes qualités qu'ils connaissaient à leur candidat, et les raisons qui les engageaient à l'appuyer de leur recommandation. Si le candidat avait quelque reproche à faire à un compétiteur sur sa naissance, sur sa conduite, il l'alléguait modestement, sans invective. Le sénat écoutait tranquillement tout ce que chacun avait à dire, et faisait ensuite son choix avec maturité.

Du temps de Pline, tout ce bel ordre était changé. Les assemblées du sénat pour les élections imitaient ou même surpassaient la licence des assemblées populaires. On ne savait ni attendre son moment pour parler, ni se taire à propos, ni même demeurer en place. De toutes parts retentissaient des clameurs bruyantes : tous les solliciteurs s'avançaient au milieu de la salle avec leurs candidats, et là ils formaient plusieurs pelotons, grand fracas, confusion universelle. Frappés de ces inconvénients, les sénateurs se réunirent tous à demander, soit sur la fin du troisième consulat de Trajan, soit au commencement de l'année suivante, que l'on procédât aux élections par voie de scrutin. Le succès justifia ce nouvel arrangement : de dignes sujets furent mis en place, et chacun s'applaudissait d'un remède si heureusement imaginé.

Comme toutes les choses humaines ont deux faces, Pline craignit dès lors l'abus des suffrages secrets. Je ne réponds pas, écrivait-il à un ami[46], que dans ce qui se passe ainsi sous le voile du silence, ne se glisse peut-être bientôt le défaut de pudeur ; car où sont ceux qui respectent les lois de l'honnêteté dans le secret, comme sous les yeux du public ? Plusieurs redoutent l'opinion que l'on aura d'eux ; peu s'embarrassent du témoignage de leur conscience. Ce qu'il avait prévu arriva. À la première élection qui suivit, on trouva plusieurs bulletins remplis de plaisanteries, de badinages, de puérilités. Telle est, dit Pline[47], la témérité qu'inspire aux mauvais esprits cette pensée : Qui le saura ? Le sénat témoigna une extrême indignation d'un jeu si indécent et si déplacé ; mais les coupables demeurèrent inconnus, et l'on fut réduit à gémir de ce que les maux étaient plus forts que les remèdes.

Un autre abus régnait dans la poursuite des charges. Les candidats envoyaient des présents, donnaient des repas, déposaient même des sommes d'argent en main tierce, pour être distribuées après le succès à ceux qui les auraient bien servis. Il en fut fait des plaintes dans le sénat, qui chargea le consul de recourir à l'empereur, et de le prier d'arrêter ces désordres par son autorité suprême. Il le fit, et par une déclaration sur la brigue il obligea les candidats à se comporter plus modestement.

Par la même loi il statua que nul ne pourrait aspirer aux charges, qui n'eût au moins le tiers de son candidats bien placé en fonds de terre, ou en maisons situées en Italie. Il jugeait avec raison peu convenable que des hommes, qui aspiraient à exercer la magistrature dans Rome, regardassent l'Italie comme un lieu de passage, où ils n'eussent aucun établissement.

On avait renouvelé peu auparavant les anciennes ordonnances, qui défendaient aux avocats de recevoir de leurs clients ni argent ni présent. Telle était la disposition de la loi Cincia portée sur la fin de la seconde guerre punique. Cette loi avait été remise en vigueur au commencement du règne de Nerva. Mais la cupidité forçait toutes les barrières, et l'abus renaissant donna lieu, dans le temps dont je parle, au préteur Licinius Nepos, homme ferme et vigoureux, de signaler son zèle. Pline nous instruit dans trois de ses lettres des démarches de ce préteur, mais d'une façon qui laisse pour nous quelque obscurité : et le détail des circonstances serait peu intéressant aujourd'hui. Je me contente d'observer que l'autorité du sénat et celle du prince intervinrent dans la réforme entamée par Nepos : et nous trouvons dans Pline[48] le dispositif d'un sénatus-consulte, qui imposait, non aux avocats, mais, ce qui me paraît singulier, aux parties la nécessité d'un serment sur cette matière. Il fallait que quiconque avait quelque affaire, jurât, avant que d'être admis à plaider, qu'il n'avait rien ni donné ni promis à l'avocat qu'il chargeait de sa cause.

Pline, qui non seulement s'était toujours abstenu de toute convention, mais n'avait jamais voulu recevoir de ses clients ni aucune gratification, ni même de simples présents d'amitié, fut charmé de voir la loi qu'il s'était faite à lui-même devenir une loi générale. On l'en félicitait de toutes parts : et les uns lui disaient en plaisantant qu'il avait été devin, les autres que le nouveau règlement mettait ordre à ses rapines et à ses procédés avides. Il jouissait ainsi d'une gloire à laquelle il n'était que trop sensible ; ce qui n'empêche pas que la noblesse de sa conduite ne soit très-louable. J'ai remarqué ailleurs que la différence des temps et des usages a adouci parmi nous, à cet égard, la sévérité des ordonnances romaines, mais sans ébranler les principes d'humanité et de générosité sur lesquelles elles étaient fondées, et qui conviennent essentiellement à une si honorable profession.

L'an de Rome 854, Trajan prit un cinquième consulat avec Maximus, qui était lui-même consul pour la seconde fois. Ce Maximus paraît être le même qui avait étouffé la rébellion de L. Antonins sous Domitien, et ensuite exercé avec gloire un commandement important dans la guerre de Trajan contre Décébale. L'année du cinquième consulat de Trajan fut encore une année de paix : et ce prince continua d'y faire. aimer son gouvernement par des traits de bonté et de justice. En voici un qui montre son zèle et ses lumières pour confondre la calomnie, et pour protéger l'innocence attaquée par une noire intrigue.

Lustricus Bruttianus avait mené dans la province dont il était gouverneur un certain Montanus Atticianus sur le pied d'ami, et il l'avait employé en divers par ministères. Il eut lieu de s'en repentir. Celui en qui il mettait sa confiance était un scélérat, qui se rendit coupable de toute sorte de crimes : en sorte que Bruttianus se crut obligé d'en écrire à l'empereur. Atticinus outré et alarmé se porta lui-même pour accusateur de Bruttianus : et par une horrible perfidie ayant Trouvé moyen de se faire remettre furtivement entre les mains les registres du magistrat, il en arracha un grand nombre de feuillets ; et il produisait au procès le livre ainsi mutilé, comme une preuve des malversations de celui qu'il accusait. L'affaire s'instruisit devant Trajan, et Pline était l'un des juges. Les parties plaidèrent elles-mêmes leur cause sommairement, article par article : et Bruttianus, sûr de son innocence, ne se contenta pas de repousser les accusations intentées contre lui, mais il développa tous les crimes de son accusateur, et il en fournit les preuves. Trajan, qui ne demandait qu'à être éclairé, saisit le vrai qu'on lui présentait. Il voulut que l'on commençât par prononcer sur l'accusateur, qui fut condamné à l'exil : et Bruttianus sortit d'affaire glorieux et triomphant, avec un éclatant témoignage de son intégrité et de sa bonne conduite.

Trajan se faisait un devoir de rendre lui-même la justice : et même, pendant qu'il était dans ses maisons de plaisance, il ne se croyait pas permis d'interrompre ce soin important du gouvernement. Pline, qui passa trois jours avec lui à Centumcelles[49], nous rend compte de trois affaires qui remplirent chacune leur jour.

La première regardait le plus illustre citoyen d'Éphèse, Claudius Ariston, homme de mœurs magnifiques, et qui se rendait populaire sans aucune vue d'ambition criminelle. La splendeur dans laquelle il vivait lui avait attiré l'envie, et un misérable délateur entreprit de le perdre. Ariston fut absous et vengé.

Le lendemain fut jugée une cause d'adultère. Galitta, femme d'un tribun des soldats qui se disposait à demander les charges, avait souillé son honneur et celui de son mari par un commerce criminel avec un centurion. Le mari s'en était plaint au commandant de l'armée dans laquelle il servait, et celui-ci en avait écrit à l'empereur. Trajan commença par casser le centurion, et même le bannir. Il était question ensuite de faire le procès à la femme : et son mari, amolli par une indigne faiblesse, ne s'empressait pas de la poursuivre. Il l'avait même gardée auprès de lui depuis ce grand éclat, comme s'il se fût contenté de se débarrasser d'un rival. On l'obligea de pousser jusqu'au bout l'action qu'il avait entamée. Galitta fut condamnée, au grand regret de son accusateur, et soumise aux peines de la loi portée par Auguste contre les adultères. Comme cette affaire n'était pas par elle-même de nature à devoir être jugée par l'empereur, et qu'il n'y avait que la qualité des personnes intéressées qui l'eût mis dans le cas d'en prendre connaissance, il eut l'attention, en prononçant son jugement, d'exprimer cette circonstance, et de marquer qu'il s'agissait d'officiers de guerre, afin de ne pas paraître troubler le cours de la justice, ni évoquer à soi toutes les causes.

Le troisième jour on discuta une affaire qui traînait depuis longtemps, et dans laquelle était impliqué Eurythmus affranchi de l'empereur. Le fond du procès roulait sur un codicille suspecté de faux, et les héritiers du testateur avaient intenté action à ce sujet contre Eurythmus, et contre un chevalier romain nommé Sempronius Sénécio. D'abord ils s'étaient tous rendus parties : mais ensuite plusieurs, comme par respect pour un affranchi de César, demandèrent à se désister de leur accusation. Sur quoi Trajan dit cette belle parole : Pourquoi vous désister ? Mon affranchi n'est point Polyclète, ni moi Néron. Cependant il n'y eut que deux des héritiers qui se présentèrent au jour où l'affaire devait être jugée, et ils demandèrent, ou que tous ceux qui avaient avec eux un marne intérêt fussent obligés de se joindre à leur requête, ou qu'il leur fût permis à eux-mêmes d'abandonner leur poursuite. L'avocat de Sempronius et d'Eurythmus s'opposa à cette demande, disant que ses parties demeuraient chargées d'un soupçon qui les déshonorait. Ce n'est pas là ce qui me touche, dit Trajan avec vivacité. Moi-même je deviens suspect de protéger l'injustice. Et s'adressant aux juges, il ajouta : Voyez quel parti nous devons prendre ; car il semble que ces gens-là veulent se plaindre de n'avoir pas eu la liberté de poursuivre leur droit. Il fut décidé que tous les héritiers se mettraient en cause, ou que ceux qui auraient des raisons de s'en dispenser les produiraient, afin que l'on pût juger si elles étaient valables ; qu'autrement ils seraient assujettis à la peine des calomniateurs. Telle était la délicatesse de Trajan par rapport à su réputation. Il ne voulait pas y laisser la tache la plus légère sur l'article de la justice due à tous les citoyens.

Ainsi se passait le temps de la journée à Centumcelles. Le soir on se rassemblait pour le souper, au quel le prince appelait toutes les personnes distinguées Trajan de sa cour. La table était servie modestement et sans faste. Trajan donnait à ses convives le divertissement de la musique et de la comédie ; ou bien une conversation familière et enjouée faisait durer agréablement le repas jusque bien avant dans la nuit. Le dernier jour, l'empereur envoya à ceux qui l'avaient accompagné dans ce petit voyage des présents d'hospitalité, suivant l'usage pratiqué entre amis.

Il s'occupait actuellement à Centumcelles d'un ouvrage très-utile au public. Il y bâtissait un port, auquel il donna son nom, et qui est aujourd'hui le port de Civita Vecchia, où le pape tient ses galères. Trajan forma ce port en construisant deux jetées qui s'avançaient vers la mer, et à l'entrée desquelles il éleva un môle en forme d'île, qui arrêtait la violence des flots et qui assurait la tranquillité des vaisseaux dans le bassin.

Dans la suite il construisit aussi à ses frais un port à Ancône sur la mer Adriatique, voulant rendre l'accès de l'Italie commode et aisé de toutes parts. On voit encore dans cette ville le monument qui fut érigé en son honneur par le sénat et le peuple romain, en reconnaissance de ce bienfait. L'inscription marque la dix-neuvième année de Trajan, que nous comptons 867 de Rome.

C'est peu de temps après le séjour que fit Pline à Centumcelles, que M. de Tillemont place son départ pour le Pont et la Bithynie. Trajan l'envoya gouverner ces deux provinces comme son lieutenant, avec la qualité de propréteur, revêtu de la puissance consulaire. La Bithynie était province du peuple, et conséquemment avait coutume d'être gouvernée par des proconsuls tirés au sort. Mais Trajan écrit lui-même à Pline, qu'il s'y était glissé bien des abus qui demandaient une réforme. Tout récemment, les Bithyniens avaient accusé et poursuivi comme concussionnaires deux de leurs proconsuls, Julius Bassus et Rufus Varénus. On peut conjecturer que par ces raisons Trajan voulut mettre cette province directement sous sa main, au moins pour un temps, et il choisit Pline comme très-capable d'y rétablir le bon ordre.

Pline entra dans son gouvernement le 17 septembre, et il y resta environ dix-huit mois. Nous avons les lettres qu'il écrivit pendant cet espace à Trajan, et les réponses du prince. On y voit que Trajan souffrait qu'on lui donnât le nom de Seigneur, Domine, qu'Auguste avait toujours rejeté. Mais les circonstances étaient changées, et l'usage avait prévalu.

Ce que l'on doit remarquer dans le commerce épistolaire entre Pline et Trajan, c'est d'une part la fidélité du magistrat à demander les ordres du souverain sur toutes les affaires tant soit peu douteuses ; et de l'autre, la dignité, l'équité, le bon sens qui règnent dans les réponses de Trajan, avec mille témoignages de bonté qu'il prodigue à Pline comme à un ami. Mais rien ne nous intéresse de plus près que la fameuse Lettre de Pline au sujet des chrétiens. Quoiqu'elle se trouve partout, elle fait une partie trop essentielle d'un ouvrage tel que celui-ci pour qu'il me soit permis de l'omettre. Je la rapporterai tout entière avec la réponse de Trajan. Pline écrit à l'empereur en ces termes[50] :

C'est ma pratique constante, Seigneur, de vous consulter sur tous mes doutes. Car qui peut mieux que vous, ou résoudre mes difficultés, ou suppléer au défaut de mes lumières ? Je n'ai jamais été appelé à l'instruction ni au jugement d'aucun procès pour cause de christianisme : et ainsi j'ignore ce qui mérite d'être puni en ce genre, et jusqu'où l'on doit porter, soit la rigueur de la peine, soit l'exactitude des recherches. Je n'ai donc pas été peu embarrassé à me décider sur bien des chefs : s'il convient de faire une différence entre les âges, ou si ceux de l'âge le plus tendre doivent être traités comme les personnes déjà formées ; si le repentir peut mériter le pardon, ou si quiconque a été chrétien ne gagne rien à cesser de l'être ; si c'est le nom seul qu'il faut punir, quand même nul crime ne viendrait à sa suite, ou les crimes qui accompagnent le nom. Voici la conduite que j'ai tenue par provision à l'égard de ceux que l'on m'a déférés comme chrétiens. Je les ai interrogés s'ils étaient chrétiens. Sur leur aveu, je leur ai réitéré une seconde et une troisième fois la même question, en les menaçant de la mort. Quand ils ont persisté, je les ai envoyés au supplice. Car, sans examiner si ce qu'ils avouaient était criminel, je n'ai point douté qu'au moins leur opiniâtreté et leur obstination inflexible ne méritassent punition. Parmi ceux qui ont poussé la frénésie jusqu'à cet excès, il s'est trouvé quelques citoyens romains, que j'ai séparés des autres pour les envoyer à Rome. L'attention à suivre cette nature d'affaires en a multiplié le nombre, comme il arrive ordinairement, et m'a présenté de nouvelles espèces à décider. On m'a donné un mémoire anonyme contenant une grande liste de noms. Mais ceux qui m'étaient ainsi déférés ont nié qu'ils fussent ou qu'ils eussent jamais été chrétiens. Et en effet ils ont répété d'après moi les formules de prières que nous adressons à nos dieux : ils ont offert de l'encens et du vin à votre image, que j'avais fait apporter exprès avec les statues des divinités : enfin ils ont maudit celui qu'ils appellent Christ. Sur ces preuves, j'ai cru devoir les décharger de l'accusation. Car on assure que l'on ne peut forcer à rien de semblable ceux qui sont vraiment chrétiens. Il s'en est trouvé d'autres qui ont d'abord avoué qu'ils étaient chrétiens, et ensuite l'ont nié : d'autres encore, qui ont reconnu l'avoir été autrefois, mais qui ont déclaré ne l'être plus, depuis trois ans, depuis un long espace, quelques-uns depuis vingt ans. Tous ont adoré votre image et les statues des dieux : tous ont consenti à maudire Christ. Au reste, ils protestaient que tout leur tort ou leur erreur n'avait consisté qu'en ce qu'ils s'assemblaient en un jour marqué avant le lever du soleil, et là adoraient Christ comme Dieu, chantaient des hymnes en son honneur, et s'engageaient par serment, non à aucun crime, mais à ne commettre ni vols, ni violences, ni adultères, à ne jamais manquer à la foi promise, à ne point retenir les dépôts qui leur auraient été confiés : après quoi ils se retiraient, et se rassemblaient ensuite de nouveau pour prendre ensemble une nourriture commune et innocente. Ils ajoutaient qu'ils s'étaient même abstenus de ces pratiques depuis la publication de l'édit, par lequel, conformément à vos ordres, j'ai défendu les assemblées. Pour m'assurer pleinement du fait, j'ai ordonné que l'on appliquât à la question deux femmes esclaves ; et je n'ai découvert d'autre crime qu'une superstition pleine de travers et de folie. Par ces considérations, j'ai suspendu mes recherches, et j'ai pris le parti de vous consulter, d'autant plus que le nombre de ceux qui se trouvent en danger à cette occasion est très-grand, et embrasse des personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition. Car bon seulement les villes, mais les bourgades et les campagnes sont infectées de la contagion de cette superstition. Le mal n'est pourtant pas sans remède. Déjà je vois les temples, qui étaient devenus presque déserts, se repeupler ; les sacrifices solennels, longtemps interrompus, reprendre leur célébrité. Il ne se trouvait presque plus d'acheteurs pour les victimes : aujourd'hui il s'en vend beaucoup. De là il est aisé de conclure quelle multitude de personnes on peut ramener, si on leur ouvre la porte du repentir.

Cette lettre nous est infiniment précieuse par le beau témoignage qu'elle rend à la pureté des mœurs de nos premiers pères : témoignage auquel on ne peut pas se refuser, puisqu'il sort de la plume de celui qui les condamnait à la mort. Elle atteste la multiplication prodigieuse des chrétiens, si peu 'de temps après la naissance du christianisme. Elle nous donne lieu de déplorer l'aveuglement d'un homme aussi éclairé et aussi judicieux que Pline, qui, sans examiner le vrai ou le faux d'une doctrine, punit du dernier supplice quiconque y demeure constamment attaché. Trajan, si sage et si, bon prince d'ailleurs, ne montra pas plus d'équité que son lieutenant. Voici sa réponse.

Vous avez agi comme vous deviez, mon cher Pline, dans la discussion des causes de ceux que l'on vous a déférés comme chrétiens ; car il n'est pas possible d'établir une loi générale ni une forme de procéder qui soit applicable à tous les cas. Il ne faut point faire de recherches pour les découvrir. S'ils sont amenés à votre tribunal et convaincus, vous devez les punir ; avec cette restriction néanmoins, que si quelqu'un nie qu'il soit chrétien et prouve sa déclaration par des effets, c'est-à-dire en adorant nos dieux, quand même il serait suspect pour le passé, son repentir doit lui procurer le pardon. Pour ce qui est des mémoires anonymes, il ne faut y avoir égard dans aucun genre d'affaire. C'est une chose de trop mauvais exemple, et qui ne convient point à notre temps.

Il était bien digne de Trajan d'interdire l'usage des délations anonymes : mais, dans la première partie de sa réponse, quelle inconséquence que de défendre d'une part que l'on recherchât les chrétiens et d'ordonner de l'autre qu'ils fussent traités. en criminels, lorsqu'il se trouverait quelqu'un qui les dénonçât !

Telle est, au reste, l'idée que l'on doit se former de la persécution que souffrait l'Église sous Trajan. Quoique ce prince, animé peut-être d'un zèle superstitieux pour sa religion, ou plutôt trompé par une fausse politique qui lui faisait regarder indistinctement toute nouveauté en matière de culte comme dangereuse pour l'état, hait les chrétiens et autorisât leurs supplices, il ne rendit point l'édit général contre eux. Des émeutes populaires, le caprice et la cruauté des gouverneurs de provinces, la loi que Trajan s'était faite à lui-même de punir de mort la persévérance dans le christianisme, voilà les causes qui firent sous son règne un grand nombre de martyrs. Les plus célèbres de ces généreux athlètes de Jésus-Christ dont saint Siméon de Jérusalem et saint Ignace d'Antioche ; mais lé récit de leur mort glorieuse appartient à l'histoire ecclésiastique : je me renferme dans mon objet.

Il ne parait pas que Pline ait vécu longtemps depuis son retour du gouvernement de Pont et de Bithynie. L'histoire n'en fait plus mention, et les événements dont parlent ses lettres ne s'étendent pas beaucoup au-delà.

On ne peut lire cet écrivain sans l'aimer ; et je me ferais un devoir de tracer ici, par les faits que ses lettres nous administrent, un tableau de son âme et de toutes ses excellentes qualités, si ce dessein n'était déjà exécuté par une main plus savante que la mienne. Rollin[51] s'est plu à peindre un caractère tout-à-fait semblable au sien, si ce n'est qu'en lui la religion rehaussait et sanctifiait des vertus que Pline déprisait par l'amour d'une gloire frivole, qui était sa dernière fin.

Comme M. Rollin n'a pu ni dû tout dire, il a laissé en arrière un fait qui me paraît très-intéressant dans toutes ses circonstances, et très-honorable à Pline[52]. Je crois que le lecteur sera bien aise de le trouver ici. Pomponia Gratilla, qui paraît avoir été veuve d'Arulénus Rusticus, et que Domitien relégua en même temps qu'il fit mettre à mort son mari, avait d'un autre mariage un fils, nommé Assudius Curianus, dont la conduite lui donnait peu de satisfaction. Elle le déshérita par son testament, et institua Pline son héritier avec Sertorius Sévérus, ancien préteur, et quelques chevaliers romains d'un nom et d'un rang distingués. Curianus, résolu d'attaquer le testament, proposa à Pline de lui faire don de sa portion de l'hérédité, promet-j tant de passer une contre-lettre qui détruirait l'effet de la donation. La vue de Curianus était d'acquérir par cette voie un préjugé contre la validité du testament qu'il voulait faire casser. Pline lui répondit qu'il ne convenait point à son caractère de faire une démarche publique pour la détruire par un acte secret. D'ailleurs, ajouta-t-il, vous êtes riche, vous n'avez point d'enfants ; une donation que je vous ferais serait suspecte d'intérêt. Enfin, telle que vous la demandez, vous n'en retirerez aucun profit ; au lieu qu'une renonciation à mon droit en votre faveur vous serait utile ; et je suis prêt à en passer l'acte, si je suis persuadé une fois que vous êtes injustement exhérédé. — Eh bien, répondit Curianus, je vous prends vous-même pour juge. Pline hésita un moment ; et après y avoir pensé : J'y contiens, dit-il ; car pourquoi aurais-je moins bonne idée de moi que vous ne témoignez l'avoir ? Mais je vous proteste, et souvenez-vous en, que j'aurai le courage, si votre cause est mauvaise, de confirmer le jugement de votre mère. — Il en sera ce que vous voudrez, répliqua Curianus ; car vous ne voudrez rien que de juste. Pline se donna pour assesseurs les deux hommes les plus respectables de la ville, Corellius et Frontin ; et, assisté d'eux, il prit séance dans son appartement. Curianus plaida sa cause. Pline lui répondit, parce que dans la compagnie aucun autre ne pouvait défendre l'honneur de la testatrice ; ensuite il se retira dans son cabinet avec ses assesseurs, et de leur avis il prononça le jugement en ces termes : Curianus, votre mère avait de justes raisons de vous déshériter.

Un tel jugement, où Pline avait fait les fonctions de juge, d'avocat et de partie, fut respecté par celui contre lequel il était rendu. Curianus fit assigner au tribunal des centumvirs les autres héritiers institués par le testament de sa mère, et il ne mit point Pline en cause. Déjà le jour du jugement approchait, et les cohéritiers de Pline en craignaient l'issue à cause du malheur des temps. Domitien vivait encore ; et comme quelques-uns d'entre eux avaient été amis de Rusticus et de Gratilla, ils appréhendaient que, selon qu'il était arrivé à plusieurs autres, une affaire civile ne devint pour eux capitale. Ils témoignèrent leur inquiétude à Pline, et le désir qu'ils avaient de proposer un accommodement. Pline se chargea de la négociation. Il offrit à Curianus ce que les jurisconsultes appellent la quarte falcidienne, c'est-à-dire la quatrième partie de la succession assurée aux héritiers du sang par la loi de Falcidius, et il s'engagea à y contribuer à raison de sa part. Curianus accepta la proposition ; et ce qui montre combien une probité parfaite attire de considération et de respect, c'est que ce mime Curianus, en mourant quelques années après, laissa à Pline un legs dont véritablement la valeur était médiocre, mais qui dans les circonstances lui devait faire et lui fit plus de plaisir qu'une ample et riche succession.

Pline fut lié d'une étroite amitié avec Tacite ; et le nœud de cette liaison fut autant la société des sentiments de probité et de haine contre la tyrannie, que l'amour des lettres et la profession de l'éloquence, qui leur était commune. On les joignait volontiers ensemble, comme les deux plus grands orateurs qui fussent alors ; et Pline[53] en fournit la preuve dans une petite aventure qu'il raconte avec complaisance. Tacite, à un spectacle, se trouva assis à côté d'un inconnu qui, après une conversation assez longue sur des matières de littérature, voulut savoir à qui il parlait. Vous me connaissez, lui dit Tacite, et même par les lettres. — Êtes-vous Tacite ou Pline ? reprit avec vivacité cet inconnu. L'idée de la littérature et de l'éloquence rappelait tout d'un coup les noms de ces deux illustres amis, qui en étaient les héros.

Il n'y avait entre eux nulle rivalité, nulle jalousie. Ils s'envoyaient mutuellement leurs ouvrages, pour recevoir les avis l'un de l'autre, et ils se rendaient ce service réciproque avec cordialité, avec franchise. Pline était plus jeune que Tacite, ét, dès son premier âge, son ambition avait été d'imiter un tel modèle et de le suivre immédiatement, quoiqu'à une grande distance, comme il s'exprime lui-même. Il parvint au point qu'il désirait, et c'était pour lui le sujet d'une joie parfaite. Je suis charmé, écrit-il à Tacite[54], de ce que si l'on parle d'éloquence on nous nomme ensemble ; si l'on fait mention de vous, mon nom vient à la suite du vôtre. Il y a des orateurs que l'on nous préfère à tous deux ; mais peu m'importe en quel rang l'on nous associe, car c'est pour moi la première place que celle qui vous suit. Vous devez même avoir remarqué que dans les testaments, à moins que le testateur ne soit ami particulier de l'un de nous deux, on nous met de compagnie, on nous fait les mêmes legs. Toutes ces observations ont pour objet de nous engager à nous aimer l'un l'autre avec encore plus d'ardeur, puisque les lettres, la ressemblance des mœurs, la renommée, et enfin les dernières volontés des mourants, nous unissent par tant de liens.

Il parait que Tacite a survécu à Pline ; car celui-ci, qui ne manque point de rendre compte dans ses lettres et de faire l'éloge de tous les amis que la mort lui enlève, n'y parle, en aucune façon de la mort de Tacite. On peut même conjecturer, par l'importance et l'étendue des ouvrages que Tacite a composés, qu'il poussa sa vie assez avant sous le règne de Trajan. En effet, il ne commença à écrire l'histoire que sous ce prince. Le premier ouvrage que nous ayons de lui, c'est-à-dire la Description des mœurs des Germains, est daté du second consulat de Trajan, qui concourt avec la première année du règne de ce prince. Tacite donna ensuite la Vie d'Agricola ; et le succès de ces deux écrits, qui sont des chefs-d'œuvre, l'ayant sans doute encouragé, il entreprit ses Histoires, qui comprenaient un espace de vingt-huit ans, depuis le second consulat de Galba jusqu'à la mort de Domitien. Il témoigne qu'il se proposait alors de faire suivre l'Histoire des règnes de Nerva et de Trajan ; mais quoiqu'il se félicite[55] de pouvoir réserver pour sa vieillesse une si riche et si agréable matière ; quoiqu'il loue le rare bonheur du temps où il écrivait, et dans lequel il est permis, dit-il, de penser ce que l'on veut et de dire ce que l'on pense, je m'imagine qu'il convenait peu à un caractère aussi libre que le sien d'écrire l'histoire d'un prince encore vivant, quelque digne de louange qu'il pût être. Aussi, après qu'il eut achevé l'ouvrage que nous appelons ses Histoires, au lieu de descendre suivant l'ordre des temps il remonta beaucoup plus haut, et composa ses Annales, qui commencent à la mort d'Auguste, et qu'il conduisit jusqu'à celle de Néron. Il avait même dessein, si la vie ne lui manquait, de reprendre le règne d'Auguste, après qu'il aurait terminé ses Annales. Il faut croire que la mort ou les infirmités le prévinrent, car il ne nous reste aucun vestige de ce travail qu'il projetait. Ses Histoires et ses Annales jointes ensemble faisaient le nombre de trente livres ; mais nous en avons perdu treize, et, des dix-sept qui ont échappé au naufrage des temps, quatre sont plus ou moins mutilés.

Tacite pouvait être fils d'un Cornélius Tacitus, chevalier romain et intendant de la Belgique, dont il est fait mention dans Pline le naturaliste[56]. Il entra dans la carrière des honneurs sous Vespasien ; Titus l'éleva en dignité ; il devint préteur sous Domitien, l'année même que ce prince donna ses jeux séculaires ; Nerva le fit consul. Il plaida longtemps avec une éloquence dont le propre caractère était la noblesse et la majesté. Ses ouvrages historiques l'ont immortalisé. J'ai tâché de les fondre dans le mien ; et, après l'usage que j'eu ai fait, mes lecteurs le connaissent mieux que je ne saurais le peindre.

Un autre personnage moins illustre dans les lettres, mais qui ne laisse pas d'y tenir un rang, Silius Italicus, mourut dans les premières années du règne de Trajan[57]. J'ai parlé de la brèche qu'il avait faite à sa réputation sous Néron ; mais il se rétablit dans l'estime du public par le bon usage qu'il fit de sa faveur auprès de Vitellius, et par la sagesse et l'intégrité de sa conduite dans le proconsulat d'Asie. L'éloquence et la plaidoirie avaient fait son occupation pendant la vigueur de l'âge ; la poésie fut l'amusement de sa vieillesse. Pline remarque, avec raison, que dans ses vers, on sent plus de travail que de génie. Quoique médiocrement favorisé des muses, il les cultiva avec constance. Retiré du tumulte des affaires, il partageait sa journée entre des entretiens littéraires et la composition de son poème sur la seconde guerre punique. Il vécut dans ce loisir pendant un grand nombre d'années, considéré et honorés comme l'un des premiers de la ville, sans crédit et sans puissance néanmoins, mais aussi à l'abri de l'envie. Les infirmités croissant avec l'âge, il alla s'enfermer dans les maisons de plaisance qu'il avait en Campanie, d'où ne le tira pas même l'obligation de faire sa cour à un nouvel empereur. Il resta à sa campagne pendant que Trajan faisait sa première entrée dans Rome t ; trait de liberté, glorieux au prince qui ne le trouva pas mauvais, glorieux au particulier qui osa se le permettre. Silius était curieux en tableaux et en statues, et il en rassembla un très-grand nombre qui représentaient les hommes les plus illustres de l'antiquité : il révérait tous ces noms célèbres ; mais il ne témoignait plus de vénération pour aucun que pour Virgile, dont il solennisait le jour de la naissance avec plus d'appareil que le sien propre, et au tombeau duquel il allait souvent rendre de religieux respects. À l'âge de soixante-quinze ans, il lui survint un mal qui fut jugé incurable. Plutôt que d'en souffrir les douleurs, il aima mieux se laisser mourir de faim ; et il exécuta sa résolution, malgré toutes les représentations qu'on lui pût faire pour l'en détourner. Il mourut le dernier de ceux que Néron avait faits consuls, de même qu'il était le dernier des consuls mis en place par ce prince. Il laissa un fils, qu'il vit consulaire.

La mort de Silius Italicus fut suivie de près de celle du poète Martial[58], dont tout le monde connaît les épigrammes. Heureux s'il y eût mis autant de modestie et de retenue que l'on y trouve quelquefois de sel et d'enjouement ! Martial avait peu à se louer de sa fortune ; et les libéralités de Domitien, souvent et bassement mandiées, l'aidaient à se soutenir dans Rome. Lorsque ce prince ne fut plus, il fallut que Martial quittât le séjour de la capitale et se retirât dans sa patrie, à Bilbilis[59] en Espagne. En partant, il reçut une gratification de Pline, qu'il avait loué dans ses vers. Il vécut encore environ trois ans ; et à juger de la date de sa mort par l'ordre des lettres de Pline, il parait qu'elle tombe sous l'an de Rome 851.

On croit que Juvénal a écrit sous le règne de Trajan la plupart de ses satires. Elles se ressentent beaucoup, comme M. Despréaux l'a observé, des cris de l'école dans lesquels l'auteur avait été élevé. On y trouve sans doute de grandes et belles maximes, de la noblesse, de l'énergie ; mais cette énergie est souvent poussée jusqu'à une impudence cynique ; et d'ailleurs il règne en général dans ces pièces un ton déclamateur bien peu capable de plaire à ceux qui ont su goûter l'enjouement délicat, les grâces légères et l'aimable négligence des satires d'Horace. Je ne craindrai point de dire que Juvénal me parait même au-dessous de Perse, qui est plus modeste sans comparaison, plus nourri de choses, et dont le style obscur, mais sans emphase, annonce un écrivain persuadé de ce qu'il dit.

À tant de noms plus ou moins recommandables dans la littérature, je crois devoir joindre ici un de leurs contemporains, qui ne leur ressemblera qu'en laid : mauvais orateur, malhonnête homme, mais fameux, important, accrédité et enrichi par l'abus qu'il fit de l'art de la parole. C'est Regulus dont je veux parler. J'ai déjà eu occasion d'en faire mention plus d'une fois, et Pline nous fournit sur son compte plusieurs anecdotes curieuses et intéressantes.

Regulus est un exemple de ce que l'audace et l'effronterie peuvent faire sans le secours d'aucun talent, et presque malgré la nature. Il avait la voix faible et mal articulée[60], la langue épaisse, très-peu d'invention, nulle mémoire ; et néanmoins il suppléait en quelque façon à tout ce qui lui : manquait par une fougue impétueuse qui imposait au vulgaire, et qui le faisait regarder comme orateur par ceux qui ne s'y connaissaient pas. C'était un caractère ardent, et puissant en intrigues. S'il avait une cause à plaider, il demandait et obtenait la liberté de parler autant de temps qu'il jugerait nécessaire ; il amassait par ses brigues une foule d'auditeurs ; en un mot, il savait mettre en œuvre tous les moyens que le désir de briller et de faire du bruit substitue au mérite réer.

À l'ambition insensée il joignait la passion des richesses, et toutes voies lui étaient bonnes pour en acquérir. Nous l'avons vu s'engraisser, encore jeune, du sang des innocents qu'il accusait. Il reçut de Néron sept millions de sesterces[61], pour l'avoir aidé à détruire la maison des Crassus. Il n'avait pas moins d'ardeur à se faire mettre sur les testaments des riches, et il employait pour y parvenir la ruse et l'audace tout ensemble. Voici quelques traits de ce genre que Pline a réunis dans une lettre. 

Pison Licinianus, frère de Crassus, dont Regulus avait causé la perte, et exilé lui-même à la poursuite, comme il est probable, de ce dangereux calomniateur,  adopté depuis par Galba et tué avec lui, avait laissé une veuve nommé Vérania, qui vécut jusque sous Trajan. Cette dame étant tombée dangereusement malade, Regulus, qui savait combien il devait lui être odieux, vient néanmoins la voir, s'assied près de son lit, et, feignant de s'intéresser beaucoup à sa santé, il fait le personnage d'astrologue. Il lui demande quel jour et à quelle heure elle était née. Sur la réponse qu'elle lui fit, il se compose le visage, il prend un air sérieux et appliqué, il remue les lèvres, il compte par ses doigts, le tout pour tenir en suspens la malade et lui faire attendre quelque chose de merveilleux. Vous êtes, lui dit-il, dans votre année climatérique ; mais vous reviendrez de cette maladie : et afin que vous en soyez plus assurée, je consulterai un aruspice dont j'ai souvent expérimenté le savoir. En effet, il offre un sacrifice, et il rapporte à Vérania que les entrailles des victimes sont d'accord avec les astres. On croit volontiers ce qu'on souhaite : la malade, flattée par l'espérance de la guérison, demande son testament, et y ajoute un legs en faveur de Regulus. Peu de temps après le mal augmente ; elle se sent défaillir, et en mourant elle se plaint amèrement de la tromperie qui lui avait été faite : mais l'imposteur tenait sa proie, et il se moquait de ces cris tardifs et impuissants.

Il ne fut pas si heureux dans une autre batterie qu'il dressa contre Velléius Blésus, riche consulaire. Il lui faisait la cour depuis quelque temps, lorsque Blésus fut attaqué d'une grande maladie, et témoigna vouloir changer son testament. Regulus ne douta pas qu'il n'eût bonne part dans les nouvelles dispositions que le malade allait faire de son bien ; et il exhorta, pria, pressa les médecins d'employer toutes les ressources de leur art pour lui prolonger la vie. Lorsque le testament fut fait et signé, il changea de langage. Jusqu'à quand, disait-il à ces mêmes médecins, tourmenterez-vous un pauvre moribond ? Pourquoi lui enviez-vous une mort douce, si vous ne pouvez le faire vivre ? Blésus mourut et, comme s'il eût entendu tous les discours de Regulus, il ne lui laissa pas une obole.

L'impudence, comme je l'ai dit, n'était pas en un moindre degré chez lui que la fourberie ; le trait suivant en est la preuve. Une dame illustre, nommée Aurélia, voulant faire signer son testament par sept témoins, ainsi que le droit romain l'exigeait, pria Regulus d'être l'un de ceux qui lui rendraient ce service. Pour la cérémonie de la signature, elle avait pris de très-beaux habits ; Regulus témoigna souhaiter qu'elle voulût bien les lui léguer. Auras crut d'abord qu'il plaisantait ; rien n'était plus sérieux. Il l'en pressa avec des instances réitérées ; il la força d'ouvrir son testament pour y insérer le legs qu'il demandait ; il l'observa pendant qu'elle écrivait : après qu'elle eut écrit, il regarda et lut, afin de s'assurer que ses intentions étaient remplies. C'est par de semblables manœuvres qu'étant né sans biens il s'enrichit si prodigieusement qu'un jour il dit à Pline qu'il avait désiré de savoir par les entrailles des victimes quand il pourrait arrondir ses possessions jusqu'à la valeur de soixante millions de sesterces[62], et que les présages qu'il y avait trouvés lui en promettaient le double.

Avec de si grands biens, Regulus n'avait qu'un fils, qu'il perdit presque encore enfant. Pline ne croit pas que le père fût véritablement affligé de cette mort, et il doute beaucoup si l'intérêt ne l'emportait pas dans son âme sur les sentiments de la nature ; car il avait fait émanciper ce fils, afin de le rendre maître de disposer de ses biens maternels, qui étaient considérables ; et depuis ce temps il le flattait servilement, dans l'espérance et dans la vue d'engager l'enfant à le nominer par son testament son héritier. Il gagnait donc à cette mort ; mais moins il avait de douleur réelle, plus il en affecta les semblants avec un éclat, avec un fracas qui décelait l'artifice. Son fils avait de petits chevaux de selle et de carrosse, des chiens, des rossignols, des perroquets, des merles ; Regulus fit égorger tous ces animaux autour du bûcher. Il multiplia de toutes les façons imaginables les statues et les portraits de celui qu'il voulait paraître pleurer. Il le fit représenter en bronze, en cire, sur la toile, en argent, en ivoire, en marbre. Lui-même il composa un livre sur la vie de son fils, qui était mort encore enfant, et il le lut publiquement devant un nombreux auditoire. Bien plus, il fit faire mille copies de ce livre y qu'il envoya dans toute l'Italie et dans les provinces ; et il écrivit au sénat de chaque ville, demandant que la compagnie choisît entre ses membres celui qui aurait la plus forte et la plus belle voix pour lire ce même livre au peuple assemblé.

Je terminerai ce morceau, peut-être trop long, sur Regulus, par une judicieuse réflexion de Pline. Quelle vivacité ! dit-il[63] ; quel feu ! que de bien n'aurait pu faire Regulus, s'il eût tourné cette vigueur vers des objets louables ! Je me trompe, ajoute Pline aussitôt : les bons ont moins d'activité que les méchants ; et de même que l'ignorance produit la hardiesse, et que la lumière au contraire amène souvent la timidité, aussi les caractères vertueux sont affaiblis dans leur marche par la modestie qui les retient, l'audace fortifie les vicieux.

J'ai observé ailleurs combien Regulus devint bas et rampant à la mort de Domitien. Il vécut encore quelques années. On peut juger, par une lettre de Pline, qu'il était mort avant l'an de Rome 853.

Après avoir parlé des hommes qui se sont fait un nom dans la littérature, n'oublions pas un enfant célèbre, Valérius Pudens, qui, âgé de treize ans, remporta. le prix de poésie aux jeux capitolins, en 857.

Nous avons depuis longtemps perdu Trajan de vue. Il faut revenir à ce prince, et raconter ce que nous savons de la seconde guerre qu'il entreprit contre les Daces.

 

 

 



[1] Je m'écarte du texte de Dion ou de son abréviateur, selon lequel Trajan promet de n'ôter ni la vie ni l'honneur à aucun homme de bien : promesse vague, et que pourrait faire le plus déterminé tyran comme le meilleur prince. J'ai exprimé ce que mon auteur devait dire, et non ce qu'il dit.

[2] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 20.

[3] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 22.

[4] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 22.

[5] On a trouvé en 1747 à Plaisance un acte original, gravé sur une table d'airain, qui atteste cette libéralité de Trajan, et les fonds assignés par lui pour les aliments des enfants de l'au et de l'autre sexe. Cet acte a été inséré par Antoine Terrasson dans son Histoire de la Jurisprudence romaine.

[6] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 94-95.

[7] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 41.

[8] Je ne sais si ce que Trajan dit ici de la rate est fondé en expérience. Il suffit que telle fût alors l'opinion commune.

[9] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 44.

[10] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 45.

[11] AURÉLIUS VICTOR, Des Césars, 13

[12] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 44.

[13] EUTROPE, VIII, 5

[14] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 85.

[15] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 82.

[16] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 81.

[17] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 82.

[18] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 83-84.

[19] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 45.

[20] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 44.

[21] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 45.

[22] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 47.

[23] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 50.

[24] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 51.

[25] AD DECLARANDUM QUANTÆ ALTITUDINIS MONS ET LOCUS TANTIS OPERIBUS SIT EGESTUS.

[26] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 55.

[27] AMMIEN MARCELLIN, XXVII.

[28] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 2.

[29] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 62.

[30] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 67 et 68.

[31] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 69.

[32] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 71.

[33] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 72.

[34] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 72.

[35] PLINE LE JEUNE, Panégyrique, 74.

[36] JUVÉNAL, Satires, I.

[37] PLINE LE JEUNE, Ep., III, 9.

[38] PLINE LE JEUNE, Ep., III, 14.

[39] Stumaise prétend que ce chevalier romain se nommait Attianus, et non Tatianus. Mais c'est une différente peu importante.

[40] PHILOSTRATE, Vie des sophistes, I, 7.

[41] PLINE LE JEUNE, Ep., IV, 8.

[42] TACITE, Agricola, 17.

[43] PLINE LE JEUNE, Ep., V, 1 ; IV, 8 ; X, 8.

[44] PLINE LE JEUNE, Ep., IV, 8.

[45] Histoire romaine, tom. VII, liv. 27, page 247.

[46] PLINE LE JEUNE, Ep., III, 20.

[47] PLINE LE JEUNE, Ep., IV, 25.

[48] PLINE LE JEUNE, Ep., V, 4, 14 et 21.

[49] Civita Vecchia.

[50] PLINE LE JEUNE, Ep., X, 97.

[51] Voyez Histoire Ancienne, tom. XI, page 294 et suivantes.

[52] PLINE LE JEUNE, Ep., V, 1.

[53] PLINE LE JEUNE, Ep., IX, 23.

[54] PLINE LE JEUNE, Ep., VII, 20.

[55] TACITE, Histoires, I, 1.

[56] PLINE, Histoires naturelles, VII, 16. Cf. TACITE, Histoires, I, 1 ; PLINE LE JEUNE, Ep., II, 11.

[57] PLINE LE JEUNE, Ep., III, 7.

[58] PLINE LE JEUNE, Ep., III, 20.

[59] Il parait que Bilbilis n'était pas loin du lieu où est maintenant Catalayud en Aragon.

[60] PLINE LE JEUNE, Ep., IV, 7.

[61] Huit cent soixante et quinze mille livres.

[62] Sept millions cinq cent mille livres.

[63] PLINE LE JEUNE, Ep., IV, 7.