HISTOIRE DES EMPEREURS ROMAINS

 

CALIGULA

LIVRE UNIQUE

§ I. Utilité que l'on peut tirer des exemples vicieux.

 

 

Nous finissons le règne d'un prince méchant par réflexion et par étude ; et nous commençons celui d'un furieux. Tristes sujets à traiter, s'ils n'étaient utiles et instructifs pour le lecteur. Car l'histoire n'instruit pas seulement par le récit des vertus. Elle présente des exemples de toute espèce, mais qui peuvent servir de leçons, si l'on sait en profiter. Les princes, les ministres, les particuliers, y trouvent des modèles à suivre : ils rencontrent aussi des actions vicieuses dans le projet, funestes dans l'événement, qui les avertissent d'éviter d'en faire de semblables.

La vraie sagesse consiste à savoir faire le discernement entre le beau et le honteux, entre le juste et l'injuste ; et elle n'a pas moins besoin de connaître et de haïr la difformité du vice, que d'aimer l'éclat majestueux de la vertu. Les anciens Spartiates étaient si persuadés de cette maxime, qu'ils enivraient leurs esclaves pour montrer à leurs enfants l'ignominieux état où conduisent les excès du vin. Cette pratique blessait l'humanité. Corrompre les uns pour instruire et réformer les autres, c'est une tyrannie qui dégrade l'homme et le traite en bête. Mais faire servir à inspirer l'horreur du vice les exemples des vicieux, et surtout de ceux qui dans une haute fortune et dans une grande puissance ne se sont signalés que par leurs crimes, c'est une adresse innocente, et qui convertit le poison en remède.

Plutarque, de qui je tire cette réflexion, observe qu'un fameux joueur de flûte faisait entendre à ses disciples de bons et de malhabiles joueurs, en leur disant : Voilà comme il faut jouer : voici au contraire comme il ne faut pas jouer. C'est dans ce même esprit qu'après avoir présenté le tableau d'un gouvernement sage et modéré sous Auguste, je ne me fais point une peine de peindre dans Tibère, dans Caligula, dans Néron, lorsque son temps sera venu, les excès de la plus outrée tyrannie. Ce contraste tournera au profit de la vertu.

CN. ACERRONIUS PROCULUS. - C. PONTIUS NIGRINUS. AN R. 788. DE J.-C. 37.

Il a été marqué ailleurs d'où venait au prince Caïus le surnom de Caligula, sous lequel principalement il est connu parmi nous. Les anciens s'en servent peu : lui-même il s'en tenait offensé, comme d'une espèce de sobriquet injurieux. Je pourrai l'employer quelquefois pour me conformer à l'usage ; mais je me servirai le plus souvent du prénom de Caïus par lequel il est désigné dans l'histoire.

La première démarche de Caïus[1], après avoir été reconnu et proclamé par les soldats prétoriens, fut d'envoyer par Macron au sénat le testament de Tibère, pour le faire casser. Tibère y instituait héritiers ses deux petits-fils, Caïus et Tibérius Gémellus, et il les substituait l'un à l'autre. Caïus était instruit de cette disposition, et il pouvait supprimer le testament. Il aima mieux l'annuler par l'autorité du sénat, à qui Macron représenta de sa part, que Tibère n'était pas en son bon sens lorsqu'il avait fait cet acte ; et qu'il y paraissait bien, puisqu'il leur donnait pour chef un enfant à qui son âge ne permettait pas même d'entrer dans la compagnie. Les sénateurs, qui haïssaient Tibère, trouvèrent ces raisons bonnes ; et le testament fut cassé.

On s'empressa de déférer à Caïus seul tous les droits et tous les titres de la souveraine puissance, qu'Auguste n'avait reçus que par parties, et dont Tibère avait toujours refusé quelques-uns. Caïus voulut aussi paraître modeste ; et jouissant de l'essentiel du pouvoir, il refusa d'abord les titres honorifiques. Mais ensuite, par l'effet de sa légèreté naturelle, il les prit tous à la fois, hors celui de Père de la patrie, dont il ne différa même l'usage que pour peu de temps ; et il y ajouta encore de nouveaux noms d'honneur, tels que LE PIEUX, LE FILS DES CAMPS, LE PÈRE DES ARMÉES, et enfin LE TRÈS-BON ET TRÈS-GRAND CÉSAR, s'appropriant les épithètes consacrées à Jupiter.

En envoyant le testament de Tibère à Rome, avait demandé que l'on décernât à ce prince les mêmes honneurs qui avaient été rendus à Auguste. Les sénateurs étaient bien plus disposés à flétrir la mémoire de Tibère, qu'à l'honorer : d'ailleurs ils conçurent aisément que la demande du jeune empereur était plut6t une formalité de bienséance, que l'effet d'une inclination réelle. Ils prirent un parti mitoyen, qui fut de suspendre la délibération sur cet article jusqu'à son retour, et Caïus n'en parla plus. Tibère ne reçut d'autre honneur que celui des funérailles publiques, qui s'accordait assez souvent à de simples particuliers. Caïus accompagna son corps depuis Misène jusqu'à Rome ; et la pompe étant entrée sur le soir dans.la ville, le lendemain matin les obsèques furent célébrées. Caïus y prononça de dessus la tribune aux harangues l'éloge funèbre de Tibère ; ou plutôt à l'occasion de Tibère, dont il parla très-peu, il rappela le souvenir d'Auguste et de Germanicus, et il chercha ainsi à se concilier l'affection publique.

La chose ne lui était pas difficile. Jamais prince en montant sur le trône ne trouva dans ceux qui devaient lui obéir de plus favorables dispositions. Il était chéri des armées et des provinces, qui presque toutes l'avaient vu enfant à la suite de Germanicus, son père, qu'il accompagna non-seulement sur le Rhin, mais en Orient. L'amour incroyable du peuple romain pour Germanicus rejaillissait sur son fils, et les malheurs de sa maison avaient rendu ce sentiment encore plus tendre, en y joignant celui de la commisération. On sortait d'une tyrannie sous laquelle on avait pendant très longtemps gémi, et la haine contre Tibère se tournait en affection pour Caïus.

Aussi depuis qu'il fut parti de Misène pour amener à Rome le corps de Tibère, malgré l'appareil lugubre d'une cérémonie funèbre, quoiqu'il fût lui-même en grand deuil, il marcha sans cesse au travers d'une foule prodigieuse de peuple, dont les cris de joie faisaient retentir les airs, et qui, mêlant aux noms de grandeur et de puissance ceux d'amour et de tendresse, l'appelaient un astre bienfaisant, leur cher enfant, leur tendre nourrisson ; et pendant les trois premiers mois qui s'écoulèrent depuis son avènement à l'empire, on compta cent soixante mille victimes d'actions de grâces immolées aux dieux.

Dans les provinces la joie n'éclata pas avec moins de vivacité. Pendant plusieurs mois ce ne furent que fêles et réjouissances parmi les grands et les petits, parmi les riches et les pauvres, dans toute l'étendue de l'empire. On se promettait de voir renaître l'âge d'or sous un prince chéri du ciel et des hommes.

Les commencements parurent répondre à de si heureuses espérances. Dans la première assemblée du sénat à laquelle Caïus présida, et qui était grossie d'un grand nombre de chevaliers romains, et même de gens du peuple, il tint le langage le plus flatteur : il leur déclara qu'il partagerait avec eux la souveraine puissance, qu'il se faisait honneur d'être appelé leur fils et leur élève, et que leurs désirs seraient la règle de ses volontés.

Pour vérifier par des effets de si belles paroles, il rendit la liberté à tous ceux qui étaient détenus dans les prisons par ordre de Tibère ; et c'est alors que Pomponius Secundus, commis depuis près de sept ans à la garde de son frère, sortit enfin de sa captivité. Caïus rappela aussi les exilés, abolit pour l'avenir l'accusation de lèse-majesté, l'horreur et l'effroi de tous les citoyens, et fit cesser les poursuites commencées. Il brûla un grand amas de papiers qu'il disait être les instructions et procédures criminelles faites pour de pareils sujets sous Tibère, et surtout les lettres des délateurs et les dépositions des témoins contre sa mère et contre ses frères, protestant qu'il voulait se mettre hors d'état de se venger, quand même il pourrait dans la suite en avoir la pensée.

Ces actions de clémence et de justice remplirent tout le monde de joie. On y prenait confiance : on ne soupçonnait point de duplicité dans un prince si jeune. On se trompait beaucoup. Il n'avait brûlé que des copies, et il conserva les originaux, dont il sut trop bien faire usage, lorsque le temps de la dissimulation fut passé.

En attendant, il jouait parfaitement la comédie. Sachant que rien ne pouvait lui faire plus d'honneur auprès de la nation, que le bon cœur envers ses proches, il se transporta dans les îles de Pandataire et de Ponce, où étaient restées sans honneur les cendres de sa mère Agrippine et de Néron son frère aîné. Il y passa par un gros temps, ce qui fit éclater davantage sa généreuse tendresse ; et lorsqu'il y fut arrivé, il s'approcha avec respect et vénération de ces cendres si chères, lui-même il les enferma dans des urnes ; puis, les embarquant sur un même vaisseau avec lui, il les amena d'abord à Ostie, ensuite par le Tibre jusqu'à Rome, où les plus illustres de l'ordre des chevaliers les reçurent, et les portèrent en pompe au mausolée d'Auguste. Il est à croire qu'il rendit le même honneur aux cendres de Drusus son second frère, qui avait péri misérablement à Rome dans le palais des Césars. Il ordonna que l'on célébrât la mémoire de sa mère et de ses frères par des cérémonies funèbres qui se renouvelassent tous les ans : il voulut qu'en particulier Agrippine fût honorée par des jeux du cirque, dans lesquels on portât sur un char la statue de cette princesse ; et au contraire pour abolir, s'il eût été possible, le souvenir de ses malheurs, il détruisit une fort belle maison de campagne près d'Herculanum, où elle avait été quelque temps retenue prisonnière. Il donna aussi le nom de Germanicus au mois de septembre, en mémoire de son père ; mais l'ancienne dénomination s'est maintenue.

Il combla de toutes sortes d'honneurs Antonia, son aïeule : il lui déféra le surnom d'Augusta, les privilèges des vestales, tout ce qui avait été accordé à Livie. Il décora ses trois sœurs, Agrippine, Drusille, et Julie, de distinctions semblables, et, par un excès qui devenait ridicule, il associa leurs noms au sien dans les serments, dans les formules de vœux et de prières, en sorte qu'il fallait dire, Pour le bonheur et la prospérité de Caïus César et de ses sœurs ; et dans d'autres occasions, je jure que je ne m'aime pas plus moi-même et mes enfants, que Caïus et ses sœurs. Il n'était pas besoin qu'il mît si fort en évidence sa tendresse pour ses sœurs : il ne les aimait que trop.

Il affecta de témoigner beaucoup d'affection à sou cousin Tibérius Gémellus, qu'il avait frustré de ses droits à l'empire. Le jour qu'il lui fit prendre la robe virile, il l'adopta, et le déclara prince de la jeunesse. Il ornait la victime pour l'immoler. Enfin il n'est pas jusqu'à l'imbécile Claude, son oncle, pour qui il ne montrât de la considération. Ce prince, âgé alors de quarante-six ans, avait toujours été, à cause de la faiblesse de son esprit, tellement méprisé, qu'il était resté simple chevalier romain. Caïus le tira de cet état, pour le faire en même temps sénateur, et consul avec lui.

J'ai dit qu'il avait fait casser le testament de Tibère. Cette cassation n'eut d'effet que par rapport à l'article qui concernait Tibérius Gémellus. Du reste Caïus exécuta en plein les dernières volontés de son prédécesseur, et acquitta tous les legs, qui ressemblaient assez à ceux d'Auguste. Il fit donc compter au peuple, aux soldats des cohortes prétoriennes, à ceux de la ville et des légions, les sommes qui leur revenaient, ajoutant de sa part une gratification aux prétoriens, pareille à la valeur du legs de Tibère. Tout ce que distribua Caïus en cette occasion, fut regardé comme largesse, parce qu'à la rigueur il ne devait rien en vertu d'un testament qui avait été annulé. Il y joignit une espèce de restitution, qui fit grand plaisir au peuple. Comme il avait pris la robe virile à Caprée sans aucune cérémonie, sans qu'il eût été fait à ce sujet aucune distribution d'argent aux citoyens, il leur rendit alors ce que la sécheresse de Tibère leur avait refusé ; et non content de leur distribuer deux cent quarante sesterces par tête, il en paya encore soixante pour les arrérages.

Tibère avait laissé sans exécution le testament de sa mère. Caïus se fit un devoir d'en acquitter les legs. La libéralité n'était point une vertu qui cotait à ce prince. Il ne s'agissait pour lui que de savoir y mettre des bornes, et c'est ce qu'il ne faisait point. Donnant, non par jugement et avec choix, mais par légèreté et par caprice ; comblant de ses bienfaits les pantomimes, qu'il avait eu soin de rappeler, et les conducteurs de chariots dans le cirque ; faisant des dépenses prodigieuses en jeux et en spectacles, en combats de gladiateurs, et en autres semblables folies, il dissipa en moins d'un an deux mille trois cents[2], ou selon Suétone[3] deux mille sept cents millions de sesterces, qu'il trouva dans les trésors de Tibère.

Mais les dons, les largesses, les spectacles font toujours plaisir au peuple, qui n'examine point les suites, et qui ne connaît les maux que lorsqu'il les sent. On était charmé de la magnificence de Caïus, qui d'ailleurs était accompagnée en tout de manières populaires et de traits de bonté. Il rétablit l'usage pratiqué par Auguste, mais interrompu par Tibère, d'afficher publiquement l'état des revenus de l'empire. Il laissa aux magistrats le libre exercice du pouvoir de leurs charges, et sans appel à l'empereur. Il fit la revue des chevaliers avec une sévérité mêlée d'indulgence, dégradant ignominieusement ceux qui étaient souillés de quelque opprobre, et se contentant d'effacer du tableau les noms des moins coupables. Il rendit au peuple le droit d'élire les magistrats, qui lui avait été ôté par Tibère. Il exempta l'Italie du centième denier qui se levait sur tout ce qui était vendu à l'encan par autorité publique ; et il réduisit à la sixième partie une légère redevance que payait pour les statues du prince chacun de ceux qui recevaient de sa libéralité des distributions de pain, blé, et autres nourritures. Il dédommagea plusieurs particuliers des pertes causées par les incendies. Attentif à récompenser la vertu, il fit don de quatre-vingt mille sesterces[4] à une femme affranchie, qui avait souffert une question cruelle, sans rien révéler qui pût nuire à son patron. Il montra un grand zèle contre les débauches monstrueuses que Tibère avait autorisées par son exemple. Il voulait que l'on noyât ceux qui s'en trouvaient coupables ; et on eut bien de la peine à obtenir qu'il se contentât de les reléguer. Il déclarait n'avoir point d'oreilles pour les délateurs ; et quelqu'un lui ayant présenté un mémoire qu'il prétendait intéresser la vie du prince, il refusa de le recevoir, disant qu'il n'avait rien fait qui dût lui attirer l'inimitié de personne. Il permit que l'on fît revivre et que l'on répandît dans le public les ouvrages de Crémutius Cordus, de Cassius Sévérus, et de quelques autres écrivains qui s'étaient exprimés avec beaucoup de liberté. Il est de mon intérêt, disait-il, que la vérité des faits soit connue de la postérité.

Tant de traits louables lui méritèrent des applaudissements universels. Il fut ordonné qu'on l'honorerait d'un buste d'or, qui tous les ans serait porté au Capitole en un certain jour par les collèges des prêtres, vers  au milieu des hymnes que chanteraient à sa louange des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles de la première noblesse. On crut devoir regarder le jour où il avait pris possession de l'empire comme le jour de la renaissance de la ville, et il fut dit que ce jour serait appelé Palilia, ainsi que celui auquel Rome avait été fondée.

On voulut le créer consul aussitôt après son avènement à l'empire. Il eut la modération de conserver aux consuls ordinaires, Proculus et Nigrinus, les six mois pleins qui leur avaient été destinés. Il n'accepta le consulat que pour le premier juillet, prenant pour collègue, comme je l'ai dit, Claude, son oncle ; et il ne garda cette charge que deux mois et douze jours, après lesquels il la remit à ceux qui avaient été désignés par Tibère.

Lorsqu'il en prit possession, il fit au sénat une harangue, dans laquelle parcourant tout ce qu'il trouvait de vicieux dans le gouvernement de Tibère, il en fit une censure détaillée, et promit de suivre des maximes entièrement opposées, traçant le plan d'un gouvernement parfait. Le sénat fut charmé, et voulant faire de ce discours un engagement qui liât Caïus, et qui l'empêchât de changer de système, il ordonna que tous les ans on en renouvellerait la lecture : précaution assez bien imaginée, mais inutile néanmoins contre la légèreté réunie à la puissance.

Pendant son consulat, Caïus fit la dédicace du temple d'Auguste bâti par Tibère, et il donna à cette occasion des fêtes superbes, qu'il réitéra avec encore plus de magnificence pour le jour de sa naissance, qui était le trente-et-un d'août. Le lecteur n'attend pas de moi un détail circonstancié de ces sortes de puérilités, qui ne peuvent paraître de grandes choses qu'à de petits esprits. Je recueillerai seulement sur cet objet les traits qui peignent le caractère de Caïus.

Il donna des spectacles de toutes les espèces, pièces de théâtre, combats de musique, courses du cirque, jeu de Troie, gladiateurs, chasse de bêtes fauves, enchérissant dans tous ces différents genres sur tout ce qui s'était pratiqué avant lui. Il poussa la folie jusqu'à sabler le cirque, dans certaines fêtes solennelles, de poudre de vermillon et de chrysocolle ; et les sénateurs, de leur côté, pour illustrer la cérémonie aux dépens de leur honneur, se réservaient à eux seuls la fonction de conduire les chars. Les courses de chariots furent répétées jusqu'à vingt-quatre fois en un jour, au lieu qu'elles n'avaient jamais excédé le nombre de douze. Dans une seule chasse il fut tué cinq cents ours, et un très-grand nombre d'animaux féroces amenés d'Afrique.

La manie de Caïus pour les spectacles était telle, qu'il y passait des journées entières ; et il exigeait des autres la même assiduité, sachant très-mauvais gré à ceux qui s'y rendaient tard, ou qui se retiraient avant qu'ils fussent finis. Pour ôter toute raison et tout prétexte de s'en absenter, il faisait fermer les tribunaux, il abrégeait les deuils, il s'étudiait à procurer aux spectateurs toutes sortes de commodités.

Ces fêtes étaient accompagnées de repas donnés aux sénateurs et aux chevaliers, à leurs femmes et à leurs enfants : et de plus on distribuait dans l'assemblée des corbeilles remplies de viandes, et Caïus y mangeait comme les autres, se familiarisant avec les citoyens, et remarquant ceux qui avaient le meilleur appétit. Ayant vu un chevalier romain qui exploitait sa portion de fort bonne grâce, il lui envoya ce qu'il s'était fait apporter pour lui-même. Il poussa encore le jeu plus loin à l'égard d'un sénateur, qu'il déclara préteur sur-le-champ pour la même raison. C'était avilir la magistrature, que d'en faire la récompense du mérite de bien manger. Tout ce qui appartenait aux divertissements publics le touchait vivement, et il ajouta à perpétuité un cinquième jour aux Saturnales.

Peu de temps après qu'il fut sorti du consulat, une maladie dangereuse qui lui survint mit à l'épreuve la tendresse des citoyens. Il eut bien lieu d'être satisfait des témoignages qu'il en reçut. Toute la ville fut dans une inquiétude mortelle ; on passait la nuit à la porte de son palais. La flatterie s'en mêla. Un certain P. Potitus voua sa vie en échange de celle du prince ; et un chevalier romain nommé Atanius Secundus s'engagea, si les dieux rendaient Caïus au peuple romain, à combattre comme gladiateur. Leur zèle fut mal payé. L'empereur revenu en santé les obligea l'un et l'autre à acquitter leur vœu, de peur, disait-il, qu'ils ne se rendissent coupables de parjure.

Le premier, orné de verveines et de bandelettes, comme une victime dévouée aux dieux, fut livré à une troupe d'enfants, qui le promenèrent dans les rues de Rome en le sommant d'accomplir son vœu, et le conduisirent sur le rempart, d'où on le précipita. Si l'antre ne perdit point la vie, il n'en fut redevable qu'à sa propre valeur et à son adresse, et non à l'équité de Caïus, qui le contraignit de combattre sur l'arène, qui voulut être spectateur du combat, et qui ne lui accorda la permission de se retirer, qu'après qu'il eut vaincu son adversaire, et demandé avec des prières très-humbles et longtemps réitérées la dispense de s'exposer à un nouveau péril.

 C'est là l'époque des cruautés de Caïus, et du dérèglement universel de sa conduite. Depuis sa maladie il ne fut plus reconnaissable, et il agit en tout comme un furieux ; soit que son tempérament en eût été altéré et sa raison dérangée, ou que, ce qui est plus vraisemblable, las de se gêner, et 'se voyant affermi, il lâchât la bride aux vices de l'esprit et du cœur, qu'il avait jusque-là retenus dans la contrainte.

 Il regardait Tibérius Gémellus comme un rival, dont la vie lui portait ombrage. Il s'en défit sous le prétexte que ce jeune prince avait désiré qu'il ne revint point de sa maladie, et fondé sur sa mort des espérances ambitieuses. Il lui imputa encore de prendre du contrepoison ; et il prétendit en avoir senti l'odeur, quoique Tibérius eût simplement fait usage d'un remède qu'on lui avait prescrit contre une toux qui l'incommodait violemment. Mais Caïus voulut que ce fût toute autre chose, et feignant d'être fort irrité d'une précaution qui lui était injurieuse : Quoi ! dit-il, du contrepoison contre César ! et il envoya sur-le-champ un tribun accompagné de quelques centurions pour tuer Tibérius. A cette mort si déplorable par elle-même, Philon ajoute des circonstances qui la rendent encore plus digne de compassion. Il dit que les officiers envoyés par Caïus avaient ordre non de tuer Tibérius, mais de lui commander de se donner la mort à lui-même, parce qu'il n'était permis à personne de verser un sang aussi illustre. Le jeune prince présenta inutilement la gorge aux meurtriers, demandant la mort pour toute grâce. Il fallut qu'il se fit contre lui-même le ministre de la barbarie de Caïus ; et comme il n'avait jamais vu tuer personne, il pria qu'on lui indiquât en quel endroit il devait se blesser pour mourir plus promptement. Les officiers eurent le courage inhumain de lui donner cette funeste leçon, et il se perça avec l'épée qui lui fut mise entre les mains. Caïus n'écrivit point au sénat à ce sujet, et son silence est peut-être moins blâmable que les fausses couleurs qu'il lui eût fallu employer pour déguiser son parricide.

A la mort de Tibérius Gémellus, Dion joint celle de Silanus dont Caïus avait épousé la fille Claudia. Silanus était recommandable non-seulement par sa naissance et par son rang, mais par son mérite et sa vertu. Tibère le considérait tellement, qu'il ne voulait point connaître des affaires une fois jugées par lui, et qu'il lui renvoyait à lui-même ceux qui appelaient de ses jugements à l'empereur. Au contraire Silanus n'éprouva de la part de Caïus, qui avait été son gendre, que haine et que mépris. Il était proconsul d'Afrique à la mort de Tibère, et il avait en cette qualité une légion sous ses ordres. Caïus lui ôta le commandement de la légion, pour le donner à un lieutenant qui ne tînt son pouvoir que de l'empereur, et ne répondît qu'à lui. Cet arrangement subsista, et le proconsul d'Afrique devint un magistrat purement civil, et sans aucun commandement militaire. De retour à Rome, Silanus jouissait de l'honneur d'être le premier à qui les consuls demandassent l'avis dans le sénat. C'était une simple distinction honorifique sans aucun pouvoir, et qui avait toujours été laissée à la disposition des consuls. Caïus voulut en priver son beau-père, et il ordonna que dorénavant les consulaires opineraient suivant leur rang d'ancienneté.

Enfin il saisit un prétexte frivole pour lui ôter la vie. Dans un petit voyage qu'il fit sur mer par un assez mauvais temps, Silanus, qui avait de l'âge, se dispensa de l'accompagner, pour éviter la fatigue de la navigation, et les nausées auxquelles il était sujet. Caïus tourna en crime une conduite si innocente : il prétendit que Silanus n'était resté dans la ville que pour s'en emparer, au cas qu'il arrivât quelque accident. à l'empereur, et sur ce fondement il le contraignit à se couper lui-même la gorge avec un rasoir.

Il y eut apparemment quelque forme de procédure contre Silanus ; car nous apprenons de Tacite que Caïus avait voulu lui susciter pour accusateur Julius Grécinus, sénateur d'un grand mérite, et qui par sa vertu devint le digne objet de la haine d'un tyran. Il refusa de prêter son ministère à une odieuse et injuste accusation, et fut mis à mort.

Cette générosité de Grécinus répondait à tout le reste de sa conduite. Quelque temps auparavant, comme il avait à donner des jeux, ses amis s'empressèrent de lui faire des présents pour l'aider à soutenir cette dépense. Fabius Persicus, homme d'un grand nom, mais tout-à-fait décrié pour ses mœurs, lui ayant envoyé une grande somme d'argent, Grécinus la refusa ; et sur ce que quelques personnes lui en firent des reproches, Voudriez-vous, répondit-il, que j'eusse reçu de l'argent d'un homme de qui je ne voudrais pas à table recevoir une santé[5] ? Caninius Rébilus, personnage consulaire, dont la réputation était aussi mauvaise que celle de Fabius Persicus, envoya pareillement à Grécinus un présent considérable, et Grécinus le refusa pareillement. Comme Rébilus le pressait : Excusez-moi, lui dit-il : je n'ai point voulu non plus recevoir l'argent de Persicus. Ainsi par le choix de ceux à qui il consentait d'avoir obligation, Grécinus sans autre titre que sa vertu exerçait en quelque façon la censure. Cette austérité est d'autant plus remarquable, qu'il était d'une naissance fort inférieure à ceux qu'il notait par ses refus ; fils d'un chevalier romain, et le premier sénateur de sa famille. Il fut père d'Agricola, dont Tacite a immortalisé la mémoire.

Le règne de Caïus nous offrira peu d'événements par rapport aux affaires du dehors. Le plus glorieux, ou plutôt le seul honorable en ce genre, est le traité conclu cette année par L. Vitellius gouverneur de Syrie avec Artabane roi des Parthes. Ce prince orgueilleux, qui n'avait témoigné que du mépris pour Tibère, rechercha le premier l'amitié de Caïus. Il eut avec Vitellius une entrevue, pour laquelle on dressa un pont sur l'Euphrate. Là furent réglées les conditions du traité à l'avantage des Romains. Artabane offrit de l'encens aux aigles romaines et aux images des empereurs Auguste et Caïus ; et il donna en otage un de ses fils en bas âge, nommé Darius.

Dion place sous cette même année la restitution faite à Antiochus du royaume de Commagène, qui avait été réduit en province par Germanicus sous Tibère. Agrippa petit-fils d'Hérode par Aristobule, et le plus illustre des descendants de ce fameux roi des Juifs, éprouva aussi la libéralité de Caïus ; et il y avait un droit légitime, puisqu'il souffrait actuellement disgrâce à son occasion, lorsqu'arriva la mort de Tibère. Pour entendre ceci, il faut nécessairement reprendre de plus haut l'histoire d'Agrippa.

Il avait été élevé à Rome auprès de Drusus fils de Tibère, et sa mère Bérénice était fort considérée d'Antonia mère de Germanicus. Ainsi il se trouvait lié avec toute la famille impériale. De si grandes liaisons lui enflèrent le courage, qu'il avait naturellement haut, et nourrirent en lui le goût pour le faste, pour la magnificence, pour les dépenses au-dessus de ses forces et de ses revenus.

Il ne pouvait plus se soutenir dans Rome ; et la mort de Drusus fut pour lui une nouvelle raison de s'en éloigner, parce que Tibère ne voulait avoir sous les yeux aucun de ceux qui avaient été de la cour de son fils, et qui lui en rappelaient le souvenir. Agrippa retourna donc en Judée, où il passa plusieurs années dans une triste situation, ruiné, accablé de dettes, et toujours aux expédients pour subsister.

Après diverses aventures assez bizarres, dont on peut voir le détail dans Josèphe, il revint en Italie, et fut assez heureux pour être bien reçu de Tibère, qui lui commanda de s'attacher à Tibérius Gémellus. Mais Agrippa préféra Caïus, sur qui il croyait avec raison pouvoir fonder de plus utiles espérances. Il pensa néanmoins se perdre par son indiscrétion.

Dans un entretien avec Caïus, il lui dit qu'il souhaitait que Tibère mourût pour lui faire place, ajoutant que son cousin était un enfant dont il serait aisé de se défaire. Ce discours fut recueilli par le cocher qui les menait, et qui était un affranchi d'Agrippa, nommé Eutyque. Peu de temps après, ce cocher se voyant exposé an courroux de son patron, qu'il avait volé, se rendit le délateur de celui qu'il craignait, et fit dire à Tibère qu'Agrippa le trahissait. Tibère ne tint pas grand compte de cet avis ; et par sa lenteur ordinaire, il aurait laissé tomber la chose, si Agrippa ne se fût opiniâtré à son malheur. Il voulut avoir raison de son affranchi ; et ne pensant à rien moins qu'à ce qu'il avait dit secrètement à Caïus, il employa tout son crédit, et même celui d'Antonia, pour obliger Tibère à entendre Eutyque. L'empereur céda à ses importunités, et ne sut pas plutôt de quoi il s'agissait, qu'il fit charger de chaînes Agrippa. Ce prince malheureux par sa faute resta dans cet état jusqu'à ce que Caïus, devenu empereur par la mort de Tibère, n'eut rien de plus pressé que de le mettre en liberté. Il le combla de biens, lui fit présent d'une chaîne d'or en échange de celle de fer qu'il avait portée, le décora des ornements de la préture, et lui donna avec le titre de roi les tétrarchies de Philippe et de Lysanias alors vacantes, et réunies au gouvernement de Syrie. Il n'eut que trop de confiance en lui aussi-bien qu'en Antiochus de Commagène, s'il est vrai, comme on le pensait communément dans Rome, qu'ils lui donnassent des leçons de tyrannie.

Pilate commença cette année à éprouver les effets de la vengeance divine. Cet homme dur et opiniâtre, qui par ses violences avait donné lieu à plusieurs troubles et séditions parmi les peuples confiés à ses soins, qui n'avait jamais su plier que lorsqu'il s'était agi pour lui de défendre l'innocence et la justice essentielles en la personne de Jésus-Christ, fut enfin destitué par Vitellius, après dix ans de magistrature, sur les plaintes des Samaritains et des Juifs. De retour à Rome il y éprouva de nouvelles disgrâces. La tradition de Vienne en Dauphiné est qu'il fut relégué dans cette ville. L'excès de ses malheurs le porta au désespoir, et le réduisit à se tuer lui-même. Sa mort est rapportée par M. de Tillemont à l'an 40 de J.-C.

Les consuls pour l'année qui suivit celle de la mort de Tibère, avaient été désignés par ce prince, et Caïus les fit jouir de l'effet de cette nomination.

M. AQUILIUS JULIANUS. - P. NONIUS ASPRENAS. AN R. 789. DE J.-C. 38.

Le premier janvier furent renouvelés selon l'usage les serments sur l'observation des ordonnances d'Auguste. On y joignit le nom de Caïus ; mais il ne fut fait aucune mention de Tibère. Cette omission tira à conséquence, et eut lieu dans toute la suite des temps. Tibère ne fut point compris dans la liste des empereurs dont on jurait tous les ans de suivre les ordonnances.

Dion rapporte ici quelques-unes des actions louables ou populaires de Caïus, que nous avons mieux aimé réunir sous un seul point de vue. De ce nombre est le rétablissement des assemblées du peuple romain pour l'élection des magistrats, qui ne peut être daté que de cette année, puisque les consuls en place étaient de la nomination de Tibère. Ce rétablissement avait un air spécieux, et semblait favoriser la liberté. Au fond il était onéreux aux grands, sans être réellement avantageux au peuple, qui ne jouissait qu'en apparence du pouvoir d'élire, accoutumé depuis longtemps à ne décider de rien, que sous le bon plaisir de ses maîtres. Cette vaine image ne fut pas de longue durée. Caïus par la même légèreté qui l'avait porté à rendre sans beaucoup de raison l'ombre de l'ancien droit à la multitude, l'en priva de nouveau l'année d'après, et en revint à la pratique mise en usage par Tibère.

Mais ce sont là des objets de moindre importance. La cruauté de Caïus était un mal redoutable, et qui croissait de jour en jour. Le prétexte dont il se servait contre plusieurs fut la part qu'ils avaient eue aux disgrâces de sa mère et de ses frères. Perfide autant que cruel, il produisit alors les mémoires qui regardaient ces tristes affaires, et qu'il avait feint de brûler, et des fautes anciennes et pardonnées furent punies avec la dernière rigueur.

Il fit périr aussi un très-grand nombre de chevaliers romains, en les forçant de combattre comme gladiateurs ; et ce qui effrayait le plus, c'était l'avidité avec laquelle il se repaissait du sang des misérables, le voyant couler avec une joie qu'il ne s'efforçait pas même de cacher. La vie des hommes lui coûtait si peu, qu'un jour que les criminels manquaient pour être livrés aux bêtes, il ordonna que l'on prit les premiers venus d'entre le peuple qui assistait au spectacle, et qu'on les exposât à leur fureur ; et de peur que ces infortunés ne se plaignissent d'une telle barbarie, il leur fit avant tout couper la langue.

Suétone a rassemblé suivant son usage les traits qui peuvent donner une idée générale de la cruauté monstrueuse de Caïus. Ce détail fait horreur. Il nous suffira, et c'est encore plus que nous ne souhaiterions, de raconter les faits circonstanciés en ce genre, et remarquables par une atrocité singulière.

La mort de Macron pourrait être regardée comme un supplice mérité, si elle eût été ordonnée par un autre que par le prince qui lui avait de si grandes obligations. J'ai peine à ajouter foi à ce que Philon témoigne touchant la cause de cette mort. Il dit que Macron s'attira la haine de Caïus par la liberté de ses remontrances sur les excès auxquels il le voyait se porter. C'est penser bien honorablement d'un scélérat, qui pouvait être blessé des vices énormes de son maître, mais aux intérêts duquel il ne convenait pas que le prince fût vertueux. Il est bien plus naturel de soupçonner que Macron en élevant Caïus à l'empire s'était promis de le gouverner, et de se faire une fortune pareille à celle de Séjan, peut-être avec les mêmes vues et les mêmes espérances. Son orgueil ambitieux, l'ingratitude de Caïus, voilà sans doute la vraie origine de la chute de ce préfet du prétoire. Caïus l'avait nommé à la préfecture d'Égypte : ce qui était, si je ne me trompe, un commencement de disgrâce déguisé sous une apparence de faveur. Car, si la préfecture d'Égypte avait quelque chose de plus brillant, et passait alors pour le comble des honneurs auxquels pût aspirer un chevalier, la charge de préfet des cohortes prétoriennes donnait un pouvoir bien plus solide. Nous sommes réduits à des conjectures, par la stérilité des mémoires qui nous sont restés. Ce qui est certain, c'est que Marron, accusé par Caïus de plusieurs crimes, et de quelques-uns même de ceux qui leur étaient communs, fut contraint de se donner la mort, et son désastre entraîna la ruine de toute sa famille. Ennia sa femme fut punie par Caïus des complaisances criminelles qu'elle avait eues pour lui, et ce prince était trop imbu des maximes de la tyrannie, pour épargner les enfants d'un père et d'une mère qu'il avait fait mourir.

Je ne trouve point dans nos auteurs la date précise des mauvais procédés de Caïus par rapport à Antonia son aïeule, et de la mort de cette princesse qui en fut la suite ; et je place ici ces événements plutôt que sous la première année de Caïus afin de ne les pas trop rapprocher des temps où il masquait encore ses vices sous de faux dehors de vertus. Antonia, fille de Marc-Antoine et d'Octavie, chérie d'Auguste son oncle, considérée de Tibère, fut d'abord extrêmement honorée, comme on l'a vu, par son petit-fils. Il lui devait en partie l'éducation, ayant passé chez elle les trois ou quatre années qui s'écoulèrent depuis la mort de Livie jusqu'à ce que Tibère l'appela auprès de lui à Caprée.

Les respects qu'il rendit à son aïeule à son avènement à l'empire étaient forcés. Il changea tellement de conduite à cet égard, qu'Antonia lui ayant demandé un entretien particulier, il le lui refusa, et voulut que Macron y fût en tiers. Dans une occasion où elle crut devoir lui donner quelques avis, il s'emporta jusqu'à lui répondre avec menace : Souvenez-vous que tout m'est permis, et contre tous sans distinction. Il ne cessa de lui faire souffrir mille indignités, mille affronts, et hâta ainsi sa mort par le chagrin, si même il n'y employa pas le poison. Il ne fit rendre à sa mémoire aucun des honneurs qui lui étaient dus, et il poussa si loin l'oubli de toutes les bienséances, qu'il regarda tranquillement d'une salle où il était à table le bûcher qui consumait le corps de son aïeule.

Il ne respectait rien, et il se faisait un plaisir de diffamer ses ancêtres, comme si la honte n'en eût pas dû, si elle eût été réelle, retomber sur lui-même. Il ne voulait point passer pour petit-fils d'Agrippa, à cause de l'obscurité de la naissance de ce grand homme, qui avait possédé en un si haut degré la vraie noblesse, celle de la vertu et des talents, et il prétendait qu'Agrippine sa mère était le fruit de l'inceste d'Auguste avec Julie sa propre fille. Et non content d'imputer à un prince à qui il devait tant un crime affreux et abominable, il décriait les victoires remportées par lui à Actium et en Sicile, comme funestes à la république.

J'ai dit qu'il définissait Livie sa bisaïeule un Ulysse en jupe. Il l'attaqua même dans une lettre écrite au sénat du côté de la naissance, avançant qu'elle était issue d'un bourgeois de la petite ville de Fondi : reproche ridicule dans sa bouche, quand même il aurait été vrai. Mais il ne l'était pas, et Aufidius aïeul maternel de Livie avait exercé la magistrature dans Rome.

Ses excès à l'égard de ses sœurs sont mêlés de toutes les espèces de crimes et de folies. Nous avons vu quels extravagants témoignages d'affection et de tendresse il leur avait donnés au commencement de son empire. Il les aimait autrement qu'il ne convient à un frère. Et il ne s'en cachait point : en plein repas il leur faisait prendre alternativement à côté de lui la place que les débauchés assignaient à leurs maîtresses.

Mais ce fut pour Drusille qu'il porta le plus loin son attachement criminel et incestueux. On prétend qu'il l'avait déshonorée toute jeune, et dans le temps qu'ils étaient élevés ensemble chez Antonia leur aïeule. Depuis qu'il fut empereur, il rompit le mariage qu'elle avait contracté avec L. Cassius, et la tint dans son palais sur le pied d'épouse légitime : ce qui n'empêcha pas qu'il ne la mariât à M. Lepidus, qui était en société avec lui par les débauches les plus contraires à la nature. Quelle complication d'horreurs ! Dans la grande maladie qu'il eut, il la déclara héritière de ses biens patrimoniaux et de l'empire ; et la mort l'ayant enlevée à la fleur de son âge, vers le milieu de l'année où nous en sommes, ce ne fut point assez 'pour Caïus de la combler de tous les honneurs qui peuvent convenir à une mortelle : il en fit une déesse. Temple, statues, prêtres, tout ce qui appartient au culte divin lui fut prodigué. Un sénateur nommé Livius Géminius attesta avec serment qu'il l'avait vue monter au ciel ; faisant contre lui-même et contre ses enfants les plus horribles imprécations, s'il ne disait pas la vérité, et se dévouant à la vengeance de tous les dieux, et nommément de celle qui venait d'être agrégée à leur nombre. Son adulation impie fut récompensée par un million de sesterces[6]. Caïus donna lui-même l'exemple d'honorer comme déesse celle qu'il avait rendue la plus criminelle des femmes ; et dans les occasions les plus solennelles, haranguant le peuple ou les soldats, il ne jurait que par la divinité de Drusille.

Sa douleur fut outrée et folle dans les premiers moments. Il s'enfuit précipitamment de Rome pendant la nuit : il traversa la Campanie en courant ; il passa à Syracuse, et revint ensuite avec une longue barbe et des cheveux négligés. Il ménageait pourtant à son amère tristesse une diversion bien digne de lui : c'était de jouer aux dés. Il fallut que l'on prît le deuil dans tout l'empire, et Philon le témoigné en particulier de la ville d'Alexandrie. Pendant ce deuil rembarras était cruel. La joie et la tristesse devenaient également criminelles. Dans le premier cas on était accusé de se réjouir de la mort de Drusille ; dans le second, de s'affliger de sa divinité. Tant il y avait de travers, de contradiction et d'inconséquence dans l'esprit de Caïus.

Sa passion pour ses deux autres sœurs Agrippine et Julie ne fut pas si décidée, ni si constante. Il les traita même avec infamie, jusqu'à les prostituer à ses compagnons de débauche. Enfin il s'en dégoûta tout-à-fait, et les bannit, comme nous aurons lieu de le dire dans la suite.

Pour ne plus revenir à ce qui regarde ses honteux désordres, je dirai en un mot qu'il n'est sorte de débauche, si horrible qu'elle pût être, où il n'aimât à se plonger. L'adultère n'effrayait pas celui pour qui l'in, ceste était un jeu, et Suétone assure que presque aucune dame illustre de Rome ne se garantit de ses outrages tyranniques. Peut-être en aurait-il coûté la vie à qui eût osé résister. Mais elles ne le mirent pas dans le cas d'en venir à cette violence. Ce n'étaient plus ces anciennes Romaines qui se piquaient de se faire honneur par leur vertu, comme leurs maris d'acquérir de la gloire par la bravoure dans les armes. Le christianisme seul connaissait alors le prix de la chasteté.

Peu de temps après la mort de Drusille, il se maria à Lollia Paulina, qui fut sa troisième femme. Il avait épousé en premier lieu, comme on l'a vu, Claudia fille de Silanus, qui mourut avant qu'il parvînt à l'empire. Sa seconde femme fut Livia Orestilla, qu'il enleva à C. Pison le jour même de ses noces. Et il n'eut pas honte de se glorifier de cette violence, en faisant connaître au peuple par un placard affiché par son ordre, qu'il s'était marié comme Romulus et comme Auguste. Il ne garda Orestilla que peu de jours, au bout desquels il la répudia, et deux mois après il la relégua aussi bien que C. Pison, sous le prétexte vrai ou faux qu'ils s'étaient remis ensemble. Il n'y eut pas moins de témérité et de folie dans sa conduite à l'égard de Lollia Paulina. Elle était actuellement en Macédoine avec son mari Memmius Regulus, qui gouvernait cette province. Caïus ayant entendu dire que la grand'mère de cette dame avait été très-belle, la mande sur-le-champ, et force Regulus non-seulement de la lui céder, mais de l'autoriser, comme s'il en eût été le père, à contracter mariage avec lui ; de la même manière que Tibérius Néron en avait usé, lorsque Livie épousa Auguste. Une épouse recherchée avec tant d'empressement n'en fut pas aimée avec plus de constance. Bientôt Caïus la chassa, en lui défendant pour toujours la compagnie d'aucun homme.

L'année suivante il épousa Milonia Césonia, qui n'était ni belle ni jeune, et qui avait déjà trois enfants d'un autre mari ; mais elle possédait l'art de se faire aimer par des grâces piquantes, et par un profond raffinement de corruption. Aussi la passion de Caïus pour celle-ci fut-elle également forte et durable : elle seule fixa ce cœur volage et furieux. La chose parut si étonnante, qu'on ne crut pouvoir l'expliquer qu'en supposant que Césonia lui avait fait prendre un philtre, ou breuvage d'amour, qui fit plus d'effet qu'elle ne voulait, et qui altéra la raison du prince : en sorte qu'on la rendit responsable des fureurs auxquelles il se portait.

Il est constant qu'il y avait du dérangement dans l'esprit de Caïus : on assure qu'il le sentait lui-même. Mais pour en trouver la cause, il n'est pas besoin de recourir à un accident singulier et extraordinaire. Dès son enfance il fut sujet à des accès d'épilepsie : dans la plus grande vigueur de rage, il lui prenait tout d'un coup des faiblesses qui l'empêchaient de pouvoir marcher ni se tenir debout. Il était tourmenté d'une insomnie continuelle, dormant à peine l'espace de trois heures, et même d'un mauvais sommeil, parmi des agitations violentes et des songes effrayants, et il passait la plus grande partie de la nuit à attendre avec impatience et à appeler par ses vœux le retour de la lumière et du jour, tantôt couché sur un lit de repos, tantôt se promenant à grands pas dans les vastes portiques de son palais. Ce sont là des preuves et des symptômes d'un cerveau malade, dont néanmoins le désordre peut encore avoir été augmenté par l'indiscrétion criminelle de Césonia.

Il l'avait aimée avant que di l'épouser, et le jour même de ses couches, il se déclara en même temps le mari de la mère et le père de l'enfant. C'était une fille qu'il nomma Julia Drusilla. Il la porta dans tous les temples des déesses ; il la mit sur les genoux de Minerve, à qui il la recommanda pour la nourrir et pour l'élever. Selon Josèphe, il la mit pareillement sur les genoux de Jupiter, prétendant que ce Dieu, aussi bien que lui, en était le père ; et il laissait à juger duquel des deux elle tirait une plus noble origine. Ce n'était pas pourtant qu'il eût aucun soupçon sur la naissance de sa fille. Il trouvait la preuve de la légitimité de cet enfant dans sa férocité, qui était si grande, que dès-lors elle cherchait à porter ses doigts et ses ongles sur le visage et dans les yeux des enfants qui jouaient avec elle.

Après avoir violé les droits les plus sacrés entre les hommes, il ne restait plus à Caïus que d'outrager directement la divinité même par l'usurpation sacrilège du culte et des honneurs qui lui sont uniquement réservés ; et c'est ce qu'il fit avec tout l'emportement et toute la fureur dont était capable un caractère tel que le sien. Il se déclara sur ce point à l'occasion d'une dispute dont il fut témoin entre des rois qui étaient venus lui faire leur cour. Comme ces princes contestaient entre eux sur la prééminence et sur la dignité et la noblesse de leur sang, Caïus s'écria tout d'un coup, en citant un vers d'Homère, Un seul maître, un seul roi[7] ; et peu s'en fallut qu'il ne prît sur-le-champ le diadème, et ne se fit proclamer roi de Rome. Pour parer ce coup, très-sensible aux Romains, qui de leur ancienne liberté ne conservaient guère que la haine pour le nom de roi, quelques gens sages lui représentèrent qu'il était bien au-dessus de tous les rois : et il prit le parti de se faire dieu.

Oubliant donc qu'il avait défendu au commencement de son empire qu'on lui érigeât aucune statue, il voulut avoir des temples, des prêtres, des sacrifices. Il commença par emprunter les noms de toutes les divinités que la superstition païenne reconnaissait, et il les imitait fort bien par ses crimes. En particulier son incestueux commerce avec ses sœurs le rendait très-digne de se donner pour un autre Jupiter. Avec les noms de ces divinités il s'en appropriait tous les attributs et les ornements. Il était tantôt Bacchus ou Hercule, tantôt Junon, Diane ou Vénus. Quelquefois il paraissait dans un équipage efféminé, avec le tonneau et le thyrse ; d'autrefois il annonçait dans son air quelque chose de mâle et de robuste, revêtu d'une peau de lion et portant la massue. On le voyait sans barbe, et ensuite décoré d'une longue barbe d'or. Aujourd'hui c'était le trident, le lendemain c'était le foudre dont il se montrait armé. Vierge guerrière, le casque en tête et l'égide, sur la poitrine, il représentait Minerve ; et bientôt après, à l'aide d'une parure pleine de mollesse et qui ne respirait que la volupté, il devenait une Vénus. Et sous tous ces différents déguisements il recevait les vœux, les offrandes, les sacrifices convenables à chacune des divinités dont il jouait le personnage.

Dion rapporte qu'un bon Gaulois le voyant un jour donner ses audiences assis sur un trône élevé, et travesti en Jupiter Capitolin, se mit à rire. Caïus l'appela : Que te semble de moi ? lui dit-il. Vous me paraissez, répondit le Gaulois, quelque chose de bien risible. Ce mot, que tout Romain tant soit peu distingué aurait payé de sa tête, fut négligé et demeura impuni dans la bouche d'un Gaulois, cordonnier de sa profession, qui ne fut pas jugé par Caïus digne de sa colère.

Pour mieux figurer Jupiter, il avait des machines avec lesquelles il répondait au tonnerre par un bruit semblable, et lançait éclair contre éclair. Si le tonnerre tombait, il jetait une pierre contre le ciel, et criait à Jupiter : Tue-moi, ou je te tue[8]. Mais il fallait pour cela qu'il fût dans ses moments de courage. Car communément, dès qu'il entendait le tonnerre, il pâlissait, tremblait, s'enveloppait la tête ; et si le coup était fort, il allait se cacher sous son lit.

Une imagination singulière et bizarre le frappa : il voulut avoir des dieux pour portiers. Dans cette vue, il poussa et continua une aile de son palais du côté de la place publique jusqu'au temple de Castor et de Pollux, qu'il perça et dont il fit ainsi son vestibule ; et souvent il venait se placer entre les statues des deux frères divinisés, et interceptait par cette ruse les adorations qu'on leur adressait.

Le Capitole était le grand objet de son ambition. Il s'y fit d'abord construire une chambre ou chapelle pour être logé en commun avec Jupiter. Mais bientôt il se sentit piqué de n'occuper que le second rang, et il voulut avoir un temple pour lui seul. Il en fit bâtir un dans le palais ; et pour se procurer une statue digne de lui, il ordonna que l'op transportât à Rome celle de Jupiter Olympien, dont il se proposait d'ôter la tête pour meure la sienne en la place. Ce ne fut que la dernière année de son règne et de sa vie qu'il donna l'ordre dont nous parlons ici par anticipation. La superstition des peuples, qui révéraient infiniment cette statue, ouvrage admirable de Phidias, en fut alarmée. Les prêtres jouèrent d'adresse. On débita que le vaisseau destiné au transport de la statue avait été frappé de la foudre ; qu'elle ne s'était point laissé approcher, et que par des éclats de rire qui en étaient partis elle avait mis en fuite les ouvriers qui se préparaient à y mettre la main ; enfin que l'on ne pouvait entreprendre de la remuer sans l'exposer au danger d'être brisée. Memmius Regulus, gouverneur de Macédoine et d'Achaïe, rendit compte à Caïus de ces obstacles, qui s'opposaient à l'exécution de ses volontés. Mais Caïus était inflexible dans ce qu'il avait une fois résolu : il ne savait ce que c'était que d'écouter les remontrances ; et si la mort n'en eût délivré le genre humain, la liberté qu'osait prendre Regulus lui aurait probablement coûté la vie.

La statue de Jupiter Olympien demeura donc en place ; du reste, le plan de Caïus eut son entier accomplissement. Il avait dans son temple une statue d'or qui le représentait au naturel, et que l'on prenait soin de vêtir tous les jours d'un habillement pareil à celui qu'il portait lui-même. On lui immolait des victimes choisies et recherchées, telles que des paons, des faisans, des pintades, et autres oiseaux rares et exquis. Il se fit un collège de prêtres, dont il mit Césonia sa femme, Claude son oncle, et tous les plus riches de Rome : et il leur fit acheter cet honneur dix millions de sesterces[9], taxe énorme, et à laquelle Claude succombe ; en sorte que, ne pouvant payer le prix dont il avait fait sa soumission au fisc, il vit tous ses biens saisis et exposés en vente. Caïus se mit lui-même à la tête du collège de ses prêtres, et il y associa son cheval, qui en était, dit M. de Tillemont, le plus digne personnage.

Ses folies pour ce cheval, qu'il nommait Incitatus, sont connues de tout le monde. Il lui avait construit une écurie de marbre, une auge d'ivoire ; il lui faisait porter des housses de pourpre et un collier de perles ; la veille du jour où Incitatus devait courir dans le cirque, afin qu'aucun bruit n'interrompît son sommeil, des soldats distribués dans tout le voisinage y établissaient le calme et la tranquillité. Ce n'est pas tout encore. Caïus lui fit une maison, lui donna des domestiques, des meubles, une cuisine, afin que ceux qui seraient invités de sa part à manger pussent être bien reçus. Lui-même il l'invitait à sa table, lui présentait de l'orge dorée, et lui faisait boire du vin dans une coupe d'or où il avait bu le premier. Il jurait par le salut et par la fortune de son cheval, et l'on assure qu'il l'aurait nommé consul s'il n'eût été prévenu par la mort.

Ces extravagances passent visiblement la mesure de la sottise inséparable du vice ; elles prouvent une raison égarée. On ne sera point étonné qu'un prince qui se faisait le commensal de son cheval, se fit aussi le mari de la lune, qu'il appelait à grands cris lorsqu'il la voyait briller au ciel. On doit juger de même de ses entretiens secrets avec la statue de Jupiter, à qui il parlait à l'oreille, l'attaquant, répondant, tantôt d'un ton d'amitié et de bonne intelligence, tantôt d'un ton de colère. On l'entendit menacer son Jupiter en ces termes : Je te bannirai dans une île de la Grèce. Nous remettons à un autre lieu ce qui regarde la persécution à laquelle les Juifs se trouvèrent exposés en conséquence des folies impies et sacrilèges de Caïus.

Pendant l'année d'où nous sommes partis, Vespasien, qui fut depuis empereur, était édile, et en cette qualité chargé de la police de la ville et du soin d'entretenir la propreté des rues. Caïus y ayant trouvé de la boue, la fit jeter sur la robe de Vespasien. Cette aventure fut regardée, après qu'il fut parvenu à l'empire, comme un présage de la grandeur à laquelle il était destiné. On jugea que l'action de Caïus prédisait à Vespasien qu'il lui appartiendrait un jour de rendre à la ville son lustre terni par les désordres des factions, comme par une fange ignominieuse ; exemple mémorable du ridicule des interprétations arbitraires et adaptées après coup aux événements.

Caïus se fit nommer consul par le peuple pour l'année suivante avec Apronius.

CAÏUS AUGUSTUS II. - L. APRONIUS CÆSIANUS. AN R. 790. DE J.-C. 39.

Il ne tint ce consulat que trente jours ; et néanmoins il donna un exercice de six mois à son collègue. Lorsqu'il prit possession de la charge et lorsqu'il en sortit, il prêta, comme les autres, les serments usités en pareils cas, montant à cet effet sur la tribune aux harangues, selon ce qui s'était pratiqué durant le gouvernement républicain. C'est là tout le bien que nous aurons à dire de lui pendant le cours de cette année. Du reste, nous ne trouvons que caprices insensés, ou que traits d'une cruauté sanguinaire, qu'allumait encore en lui l'avidité des dépouilles, et l'indigence à laquelle l'avait réduit sa mauvaise économie.

Il avait dissipé, comme je l'ai dit, les trésors immenses que Tibère laissa en mourant ; et il n'y a pas lieu de s'en étonner, si aux dépenses énormes des jeux et des spectacles, dont nous avons parlé, on ajoute toutes les extravagances d'un esprit dérangé, qui toujours en délire forme les projets les plus frénétiques, et met sa gloire à les remplir. Il disait qu'il fallait ou être modeste dans sa dépense, ou être César ; et mesurant ainsi sa grandeur sur l'excès monstrueux des caprices qu'il aurait pu satisfaire, tout ce qu'il imaginait de plus étrange et de plus outré était ce qui le charmait davantage : parfums d'un grand prix prodigués sans aucun ménagement, perles précieuses dissoutes dans du vinaigre pour être ensuite avalées, tables couvertes de pains et de viandes d'or, sommes considérables jetées pendant plusieurs jours de suite au peuple et livrées au pillage. Il dépensa en un seul repas dix millions de sesterces, qui reviennent à douze cent cinquante mille livres de notre monnaie. Il construisit des vaisseaux de bois de cèdre, dont les poupes étaient enrichies de pierreries, et les voiles teintes en diverses couleurs, avec des bains, des portiques, des salles à manger très-spacieuses, et, ce qui est singulier, des vignes et des arbres fruitiers. L'usage de ces vaisseaux était de le promener le long des côtes de la Campanie. Dans les maisons de plaisance qu'il bâtit en grand nombre pour son amusement, la difficulté avait pour lui des attraits ; et lui dire qu'une entreprise était impossible, c'était lui en inspirer le désir. Il exécuta en effet des ouvrages surprenants : môles jetés en avant dans une mer profonde et en temps orageux, grandes masses de rocher rasées, vallons exhaussés au niveau des montagnes, sommets de montagnes aplanis ; le tout avec une diligence incroyable, parce qu'il y allait de la vie pour les entrepreneurs à manquer d'un instant le terme prescrit.

Ce même goût pour l'extraordinaire et le merveilleux lui fit naître la pensée de percer l'isthme de Corinthe, de bâtir une ville sur le sommet des Alpes, de rétablir à Samos le palais de Polycrate, et autres projets pareils, qui avaient beaucoup d'éclat avec peu d'utilité. Suétone ne cite qu'un seul ouvrage vraiment utile qui ait été entrepris par ce prince, c'est un aqueduc, qu'il laissa imparfait. Josèphe parle d'un port qu'il voulait faire près de Rhège, pour recevoir les vaisseaux qui apportaient le blé d'Alexandrie. C'était un dessein avantageux et bien entendu, mais qui n'eut point d'exécution. Il procura pourtant à Rome une décoration réelle en y transportant d'Égypte à grands frais un obélisque, que l'on y voit encore aujourd'hui dans la place de Saint-Pierre. Les obélisques étaient chez les Égyptiens des monuments religieux et consacrés au soleil ; peut-être Caïus voulait-il faire servir celui dont je parle au culte sacrilège qu'il exigeait pour lui-même. Le pape Sixte-Quint en a fait un plus saint usage, en le dédiant à la croix par laquelle nous avons été rachetés.

Caïus ayant épuisé le trésor par ses dépenses insensées, chercha dans les rapines et dans la cruauté le remède au mauvais état de ses finances. Il exerça toutes sortes d'avanies et de vexations, soit à l'égard du public, soit contre les particuliers. Il établit des impôts excessifs et inouïs, qu'il faisait lever par les tribuns et les centurions des cohortes prétoriennes. Nul homme qui en fût exempt ; nulle chose qui ne payât quelque droit. Les procès, les gains des portefaix, ceux des femmes prostituées. les mariages même étaient soumis à des taxes.

Une circonstance tout-à-fait étrange de l'établissement de ces impôts, c'est qu'il les faisait lever sans publication préalable. L'ignorance produisait nécessairement une infinité de contraventions qui étaient punies par confiscation ou par amendes. Enfin néanmoins, forcé par les cris de la multitude, Caïus fit afficher son ordonnance, mais en lieu si incommode et en caractères si menus, que personne ne pouvait la lire.

Une ruse si basse était digne d'un prince qui trompait au jeu. Mais que dire et que penser d'un lieu de prostitution établi dans son palais pour tirer le produit de cet infâme commerce ? Caïus outrait tous les vices : il aimait l'argent à la fureur, jusqu'à marcher pieds nus et se rouler sur les monceaux d'or et d'argent qu'il avait amassés par ses rapines.

La folie, l'indécence, l'injustice des procédés de Caïus ne s'imaginent point. Tout ce que l'on peut faire, c'est d'y ajouter foi sur le témoignage des graves historiens qui nous en ont transmis la mémoire. Ainsi, par exemple, il mit très-communément en usage un expédient que l'on ne devinerait pas dans un empereur romain pour faire de l'argent ; ce fut de se constituer marchand de toutes sortes de choses, et de vendre à un prix exorbitant. On achetait forcément et à regret ; et souvent des citoyens illustres, qui craignaient que leurs richesses n'irritassent la cruelle avidité du prince, perdaient à dessein par des marchés ruineux de cette espèce une partie de leur bien, pour pouvoir conserver l'autre avec leur vie.

Il se passait quelquefois dans ces ventes des scènes que l'on pourrait appeler comiques, si elles n'avaient eu des effets trop sérieux. Un jour que Caïus vendait des gladiateurs, mettant lui-même l'enchère, un ancien préteur, nommé Aponius Saturninus, qui était présent à la vente, s'endormit de façon que sa tête tombait souvent en devant. Caïus, s'en étant aperçu, ordonna au crieur de faire attention à ce sénateur, qui par de fréquents mouvements de tête témoignait vouloir enchérir. Ce petit jeu fut poussé loin ; et enfin Aponius, en s'éveillant, fut bien étonné de voir qu'on lui adjugeait treize gladiateurs pour neuf millions de sesterces[10], qu'il lui fallut payer. On peut conjecturer avec assez de vraisemblance qu'il doit être mis au nombre de ceux que Suétone assure s'être fait ouvrir les veines, dans le désespoir où les réduisaient de pareilles aventures, qui ruinaient entièrement leur fortune.

Durant le séjour que Caïus fit en Gaule à l'occasion dont il sera parlé dans la suite, il arriva qu'un Gaulois, pour être admis à souper avec l'empereur, donna deux cent mille sesterces aux officiers chargés du soin des invitations. Caïus le sut, et ne fut pas fâché d'apprendre que l'on estimât si cher l'honneur de manger avec lui. Le lendemain, dans une vente qu'il faisait et à laquelle assista ce même Gaulois, il lui fit adjuger une bagatelle pour le prix de deux cent mille sesterces en lui disant : Vous souperez avec l'empereur, et invité par lui-même.

Les chicanes que Caïus suscitait à toutes sortes de personnes pour extorquer de l'argent sont infinies. Il abrogeait les privilèges accordés par ses prédécesseurs pour les faire acheter de nouveau. Il accusait d'avoir donné de fausses déclarations de leurs biens ceux qui s'étaient enrichis depuis le dernier cens, et il leur faisait porter la peine de ce prétendu crime, qui était la confiscation. Il envahissait les testaments sur le plus léger prétexte. Ainsi il fit ordonner par le sénat que tous ceux qui avaient eu dessein de faire quelque legs à Tibère fussent obligés de laisser les mêmes sommes à Caïus. Ce décret contenait une clause remarquable, et qui prouve bien qu'une si violente tyrannie n'anéantissait pas la constitution républicaine de l'état. Comme la loi Papia Poppea annulait toute disposition testamentaire faite au profit de ceux qui n'avaient ni femme ni enfants, et que Caïus était actuellement dans le cas, le sénat donna au prince une dispense de la loi[11].

Caïus s'appropria aussi les successions des gens de guerre, et cassa, comme infectés du vice d'ingratitude, les testaments de tous les anciens centurions qui, depuis le triomphe de Germanicus son père, n'avaient point fait l'empereur leur héritier. Il voulait être, à proprement parler, l'héritier universel de tous les citoyens ; et pour s'emparer d'une succession, il lui suffisait qu'il se trouvât quelqu'un qui dît que le mort avait voulu laisser son bien à César. Il prenait soin de s'allier lui-même à toutes les familles riches par des adoptions badines ; et employant un style de prétendues caresses, il appelait les personnes dont il voulait envahir les biens ses père et mère ou grand-père et grand'mère, selon leur âge. Alors il fallait que ces personnes le missent sur leur testament ; et si elles continuaient de vivre, il les accusait de se moquer de lui, et il en est plusieurs à qui il envoya des pâtisseries ou confitures empoisonnées.

Nous avons parlé sous Tibère des vexations exercées par Corbulon contre ceux qui étaient chargés de l'entretien et de la réparation des grands chemins. Caïus renouvela ces recherches par l'entremise du même Corbulon, qui le servit trop bien pour le repos du public et pour son propre honneur. Les possessions des vivants, les successions des morts qui avaient eu part de quelque façon que ce pût être à l'entreprise des chemins, furent soumises à des taxes également injustes et onéreuses. Corbulon reçut de Caïus pour récompense le consulat. Mais sous Claude il eut le désagrément de voir cassées les procédures faites à sa poursuite, et ceux qu'il avait injustement condamnés furent dédommagés.

On voit que la plupart des moyens qu'employait Caïus pour avoir de l'argent étaient sujets à des litiges, et supposaient souvent quelque procédure. Il s'en rendait le seul juge ; et avant que de prendre séance pour connaître de ces sortes d'affaires, il déterminait la somme à laquelle il prétendait faire monter le produit de son audience, et il ne se levait point qu'il n'eût son compte. Il ne lui fallait pas pour cela un long temps ; les délais ne lui convenaient pas ; et un jour il condamna par un seul jugement quarante accusés de divers crimes. Après ce bel exploit, il alla tout glorieux trouver Césonia, à laquelle il se vanta de la somme considérable qu'il avait gagnée pendant qu'elle faisait sa méridienne.

Quelquefois il ne cherchait pas même ces ombres légères de formalités. Un jour qu'il jouait aux dés, il se leva brusquement, chargeant son voisin de jouer en sa place ; et s'étant avancé dans le vestibule, il fit arrêter deux riches chevaliers romains qui passaient par hasard, confisqua leurs biens, et revint ensuite à son jeu en disant qu'il n'avait jamais eu le dé plus favorable.

Ce trait nous est raconté par Suétone. Dion en rapporte un tout semblable du temps où Caïus était dans les Gaules, et ce dernier est encore plus atroce. II jouait, et l'argent lui manquant, il se fit apporter le registre public qui contenait tous les noms des habitants des Gaules et l'estimation de leurs biens. Il condamna à mort un nombre de Gaulois des plus riches, et dit ensuite à ceux qui jouaient avec lui : Vous me faites pitié. Vous vous battez longtemps pour une petite quantité de sesterces ; et moi je viens d'en gagner en un instant six cents millions[12].

Les accusations pour cause de prétendus crimes de lèse-majesté étaient l'invention la plus commode pour livrer à la merci des empereurs et les personnes et les biens de tout ce qu'il y avait de plus illustre dans Rome. Calas avait aboli ces odieuses poursuites lorsqu'il croyait avoir besoin de se concilier l'amour de la nation. Il les rétablit pendant l'année de son second consulat, et avec un éclat qui répandit la terreur et la consternation dans toute la ville.

Il fit dans le sénat un grand éloge de Tibère, lui qui jusque-là avait toujours pris plaisir et à le décrier lui-même, et à entendre les autres en dire toute sorte de mal. Il prétendit que les sénateurs étaient coupables de s'être donné une telle liberté. Car pour moi, qui suis empereur, disait-il, cela m'est permis. Mais à vous, c'est un attentat qui viole le respect que vous devez à la mémoire de celui qui a été votre chef et votre prince. Il leur prouva qu'ils étaient d'autant plus en faute, que tous ils avaient pris part, ou comme accusateurs, ou comme témoins, ou comme juges, aux cruautés qu'ils reprochaient à Tibère. Il leur mit devant les yeux l'inconséquence de leur conduite, en ce qu'ils avaient loué ce prince vivant, et le blâmaient après sa mort. C'est ainsi, ajoutait-il, que vous avez enflé et gâté Séjan par vos flatteries, et qu'ensuite vous l'avez tué. Je comprends ce que cette inégalité dans vos jugements m'annonce par rapport à moi-même ; et je vois que je n'ai rien de bon à attendre de vous.

Il introduisit ensuite Tibère, qui lui adressait la parole, et qui approuvait son discours en ces termes : Rien n'est mieux dit que ce que vous avez dit, Caïus : rien n'est plus vrai. Ainsi n'aimez aucun de ces hommes-là, n'en épargnez aucun. Car tous vous haïssent, tous souhaitent votre mort ; et s'ils le peuvent, ils vous tueront. Ne songez donc à leur faire aucun bien ; et s'ils murmurent contre vous, ne vous en embarrassez pas ; mais que votre plaisir et le soin de votre sûreté soient votre unique objet, et la seule règle de justice que vous connaissiez. En suivant ces maximes, vous ne souffrirez aucun mal, vous jouirez de tous les agréments possibles, et de plus ils vous honoreront et respecteront, soit de gré, soit de force. Au lieu que si vous embrassez le plan contraire, vous n'en tirerez aucune utilité réelle, et il ne vous en reviendra qu'une gloire vaine, accompagnée d'embûches sous lesquelles vous succomberez et qui vous feront périr misérablement. Aucun de ces hommes n'obéit volontiers. Ils font leur cour au plus fort tant qu'ils le craignent : s'ils croient pouvoir le mépriser impunément, ils ne manquent pas l'occasion de se venger. On voit que Machiavel n'est pas le premier auteur de cette politique détestable qui n'établit la sûreté du prince que sur l'oppression des peuples, et qui aux liens de l'affection et du devoir substitue la terreur et la violence, et conséquemment une inimitié réciproque et implacable.

Après que Caïus eut débité ces maximes tyranniques, afin qu'on ne crût pas qu'elles lui fussent échappées par un mouvement subit et passager, il ordonna que le discours qu'il venait de prononcer fût gravé sur une colonne d'airain ; il rétablit l'action de lèse-majesté, et sortit enfin brusquement du sénat, et même de la ville, pour se retirer dans un faubourg.

On peut juger dans quel saisissement il laissa le sénat. Personne n'osa ouvrir la bouche, ni proférer une seule parole. Les sénateurs se séparèrent et allèrent répandre dans la ville la nouvelle de ce terrible discours, qui rendait tout le monde coupable. Car il n'était aucun citoyen qui n'eût mal parlé de Tibère.

Le lendemain le sénat se rassembla et embrassa la ressource des faibles, tâchant de désarmer par la flatterie la férocité d'un prince inhumain. On donna à Caïus les éloges qu'il méritait le moins, et qu'il aurait dû prendre pour des reproches s'il n'eût pas été aveuglé par l'orgueil ; on le loua comme ami du vrai, comme plein de douceur. Les sénateurs se reconnaissaient redevables à sa bonté de n'avoir point perdu la vie. Ils ordonnèrent que l'on sacrifierait à sa clémence tous les ans à pareil jour que celui où il avait lu le discours qui les avait instruits de leur devoir. Statue d'or, pompe solennelle, hymnes en son honneur, tout lui fut prodigué. Enfin on lui décerna le petit triomphe, comme s'il eût vaincu des ennemis de la république.

Toutes les bassesses du sénat furent de peu d'utilité. La cruauté de Caïus, aiguillonnée encore par le besoin et l'amour de l'argent, se porta aux plus grands excès. Il condamna lui-même, ou fit condamner par le sénat à mort, un très-grand nombre d'illustres personnages, dont les noms furent affichés publiquement par son ordre, comme s'il eût appréhendé que les exploits de sa tyrannie ne fussent pas assez connus. Dion n'a point voulu lasser son lecteur par un trop long détail sur ces exécutions sanglantes, et nous abrégeons encore son récit. Mais nous ne devons pas omettre Junius Priscus actuellement préteur, qui, après avoir été mis à mort, ne s'étant pas trouvé fort riche, donna lieu à ce mot insultant de Caïus : Celui-ci m'a trompé ; il ne paie point sa mort, il pouvait vivre.

Domitius Afer, célèbre par son éloquence, courut alors un extrême danger, et n'échappa que par un trait d'esprit adroitement proportionné aux circonstances. Nous avons vu sous Tibère qu'il s'était prêté à la mauvaise volonté de Séjan contre la maison de Germanicus, et qu'il avait accusé Claudia Pulchra, parente d'Agrippine. C'était un grief qu'avait contre lui Caïus. Mais son grand crime était d'être le premier orateur de son siècle. Car Caïus se piquait d'éloquence, et ce n'était pas tout-à-fait sans quelque fondement : surtout quand il avait à parler contre quelqu'un, les pensées et les expressions se présentaient à son esprit avec abondance ; il y joignait le ton, le geste, et les mouvements. Son caractère le portait à la véhémence : et par une suite naturelle il méprisait beaucoup les ornements recherchés, et les pointes, qui commençaient à se mettre en vogue. Il définissait le style de Sénèque, qui avait bien des admirateurs, un ciment sans chaux, c'est-à-dire, un style décousu, haché, et dont les menues parcelles ne formaient point un tout. Mais la réputation d'Afer lui faisait ombrage : et il saisit, pour le perdre, le prétexte auquel il était le moins possible de s'attendre.

Afer avait prétendu lui faire sa cour en lui dressant une statue dont l'inscription portait que Caïus à l'âge de vingt-sept ans avait été deux fois consul. Ce prince plein de travers prit cette inscription pour une censure qui lui reprochait sa jeunesse, et le violement des anciennes lois par rapport à l'âge prescrit pour le consulat ; et sur ce fondement il déféra Mer au sénat, et prononça contre lui une violente invective, qu'il avait bien travaillée. C'en était fait de l'accusé, s'il eût entrepris de répondre et d'entrer en lice. Tout au contraire, il feignit d'être pénétré d'admiration pour un discours aussi éloquent que celui de Caïus. Comme s'il eût été simple auditeur et non partie intéressée, il en faisait l'analyse avec un air de satisfaction, il en relevait toutes les parties et tous les traits par les louanges les plus énergiques. Et ayant reçu ordre de se défendre, il se prosterna par terre, disant qu'il n'avait rien à répliquer, qu'il était convaincu, et qu'il craignait encore plus dans Caïus l'orateur que le prince. La vanité de Caïus fut satisfaite ; il crut avoir triomphé par son éloquence du plus grand des orateurs ; et comme il passait sans milieu d'une extrémité à l'autre, Afer, au moyen de cet artifice, aidé du crédit de Calliste affranchi de l'empereur, à qui il avait eu soin de se rendre agréable, non-seulement fut absous, mais récompensé, et élevé sur-le-champ au consulat.

Calliste, qui était fort considéré de son patron, osa quelque temps après se plaindre à lui de ce qu'il avait mis Afer en péril. Que dis-tu là ? répondit Caïus. Aurais-tu voulu que je perdisse un si beau discours ?

Pour donner le consulat à Afer, il rendit la place vacante par une de ces brusques incartades qui lui étaient ordinaires. Les consuls lui avaient déplu parce qu'ils n'avaient point indiqué des fêtes pour le jour de sa naissance, croyant que Caïus serait content des courses dans le cirque et des combats de bêtes ordonnés par les préteurs. Il n'éclata pas néanmoins dans le moment, et attendit le temps des jeux qui se célébraient tous les ans pour la bataille d'Actium. Je trouverai ici les consuls certainement en faute, dit-il à ses confidents. Car Auguste et Antoine sont l'un et l'autre mes bisaïeuls. Ainsi j'aurai droit de me tenir offensé, soit que l'on ordonne des réjouissances pour la défaite d'Antoine, soit que l'on n'en ordonne point pour la victoire d'Auguste. Les consuls ayant suivi la coutume et indiqué les jeux, Caïus, armé du beau raisonnement que je viens de rapporter, les destitua ignominieusement, et fit briser leurs faisceaux. L'un des deux fut si piqué de cet affront, qu'il en mourut de chagrin. C'est ainsi que Domitius Afer devint consul.

Puisque j'ai eu occasion de parler de la jalousie de Caïus contre la grande réputation qu'Afer s'était acquise par son éloquence, j'ajouterai ici que l'un des vices de ce prince était d'être souverainement envieux dans tous les genres, et par rapport à toute sorte de personnes. Quoiqu'il méprisât Sénèque, comme je l'ai dit, cependant, blessé du succès qu'avait eu un de ses plaidoyers dans le sénat, peu s'en fallut qu'il ne le fit mourir ; et il ne se désista de ce dessein que parce qu'on lui persuada que celui dont il ordonnait la mort périrait bientôt, sans que la violence s'en mêlât, par une maladie de langueur.

La gloire même de ceux que la mort a soustraits à Sue'. l'envie ne laissait pas de l'offusquer et de lui être à charge. Il eut la pensée d'ôter de toutes les bibliothèques les ouvrages de Tite-Live et de Virgile. Il n'est pas jusqu'à Homère qu'il n'attaquât, et dont il ne souhaitât de détruire les poésies, demandant pourquoi il n'aurait pis la même liberté et les mêmes droits que Platon, qui avait banni ce poète de sa république.

Il n'était pas plus favorable aux jurisconsultes qu'aux poètes et aux orateurs ; et il se vanta plusieurs fois d'abolir entièrement l'usage de la jurisprudence, qui florissait dans Rome avec un très-grand éclat : projet digne d'un prince qui renversant toutes les lois devait haïr une étude destinée à les interpréter et à en inspirer l'amour et le respect.

Les statues des hommes illustres protégées par Auguste et rassemblées par ce judicieux prince dans le Champ-de-Mars, éprouvèrent la malignité de Caïus. Il les renversa toutes, et défendit qu'à l'avenir on en érigeât aucune sans sa permission.

Il dépouilla les anciennes familles des symboles qui les distinguaient, et qui leur servaient comme de titres de noblesse. Il interdit aux Torquatus[13] le hausse-col, aux Cincinnatus les cheveux frisés en boucles, aux Pompées le surnom de Grand.

Tout éclat, même celui des habillements, offensait ses yeux malades, et lui rendait les personnes odieuses. Il avait mandé à Rome Ptolémée son cousin, fils de Juba roi de Mauritanie et de Sélène fille d'Antoine et de Cléopâtre. Il le reçut d'abord très-bien. Mais dans un spectacle Ptolémée ayant malheureusement attiré les regards sur lui par le brillant de la pourpre dont il était vêtu, Caïus en conçut de la jalousie, commença par le reléguer, et ensuite le fit mourir.

Enfin sa basse envie ne distinguait aucune condition, et s'acharnait jusque sur les hommes d'un rang médiocre, ou même obscur, s'ils possédaient quelque avantage du corps ou de la fortune, en un mot quelque chose que ce pût être qui les rendît remarquables. Un certain Proculus, fils d'un ancien capitaine, était d'une taille presque colossale, et en même temps très-bien fait de sa personne. Caïus le voyant à un combat de gladiateurs, le força subitement de descendre des sièges pour combattre lui-même sur l'arène contre deux gladiateurs qu'il lui opposa successivement ; et n'ayant pu réussir à le faire périr dans ces deux combats, dont Proculus sortit victorieux, il ordonna qu'on à chargeât de chaînes, qu'on le promenât par toute la ville pour être donné en spectacle, après quoi il le fit égorger.

Le temple de Diane Aricine est fameux par la singularité du rite qui s'y observait. Le prêtre de ce temple, qui portait aussi le titre de roi, devait être un esclave fugitif qui eût tué son prédécesseur. Ce prétendu roi passait sa vie dans des transes continuelles, parce qu'il savait que sa place était proposée en prix à quiconque l'assassinerait : et l'on juge bien que chaque règne était communément fort court. Celui qui exerçait cette misérable royauté du temps de Caïus, en jouissant déjà depuis un assez grand nombre d'années, parut trop heureux à ce prince, qui aposta un adversaire plus fort que lui pour le tuer.

Un gladiateur, du nombre de ceux qui combattaient de dessus un char accompagnés d'un esclave qui leur servait en même temps de second et de cocher, donna un jour en plein spectacle la liberté à celui du ministère duquel il s'aidait, et qui avait très-bien fait son devoir. En conséquence le peuple accoutumé à se passionner follement pour tout ce qui appartenait aux jeux, battit des mains et applaudit. Il n'en fallut pas davantage pour irriter la frénétique jalousie de Caïus. Il se lève, descend précipitamment les degrés, et s'enfuit en criant que c'était une chose indigne, que le premier peuple de l'univers rendît plus d'honneur pour un objet frivole à un gladiateur, qu'à son empereur qui était présent.

S'il portait envie aux derniers des hommes, il se faisait par le même principe un plaisir malin de fouler aux pieds tout ce qu'il y avait de plus grand. Il souffrit que des sénateurs qui avaient passé par les plus hautes dignités remplissent à son égard des ministères d'esclaves[14] ; qu'ils courussent vêtus de leurs toges à côté de son char dans un espace dé plusieurs milles ; que dans ses repas ils se tinssent debout, la serviette sur le bras, aux pieds du lit sur lequel il était couché. Nous avons vu avec quelle indignité il déposa les deux consuls sans aucune autre raison que son caprice. Au lieu de permettre que les grands le baisassent à la bouche, comme c'était l'usage, il leur donna souvent à baiser ou la main, ou même le pied, quelquefois par une vanité puérile, et pour montrer les pierreries dont sa chaussure était couverte.

Il faut avouer à sa décharge que la bassesse des sénateurs pouvait contribuer beaucoup à nourrir son arrogance. Leur adulation allait jusqu'à la plus servile indignité, comme on l'a sans doute observé dans ce que j'ai raconté jusqu'ici. Je puis encore en citer pour exemple la conduite de L. Vitellius, le plus insigne et le plus déterminé flatteur qui fut jamais.

Cet homme plein d'esprit et de mérite, qui s'était fort bien acquitté du gouvernement de Syrie, et qui avait terminé la guerre avec les Parthes par un traité honorable aux Romains, de retour à Rome, conçut tout d'un coup que sa gloire le mettait en péril, qu'il avait trop bien servi son prince pour n'en être pas redouté, et que l'envie et la crainte se réunissaient contre lui dans le cœur de Caïus. Il résolut d'acheter sa sûreté aux dépens de son honneur, et de sauver sa vie en se rendant méprisable. Ainsi lorsqu'il parut devant Caïus, il se jeta à ses pieds, il s'humilia, il pleura ; et connaissant la folie qu'avait ce prince de vouloir passer pour Dieu, il donna l'exemple de l'adorer selon toutes les cérémonies du culte des païens. Par cette impie et misérable adulation il apaisa le tyran farouche qu'il craignait, mais il se couvrit d'une ignominie éternelle. Il devint ami de Caïus, et conserva cette flétrissante et périlleuse amitié par les voies par lesquelles il l'avait acquise. Caïus, dont une des extravagances était de se dire mari de la Lune, lui demanda un jour s'il ne les avait pas vus ensemble. Vitellius baissa les yeux, et répondit : Seigneur, vous autres dieux, vous n'êtes visibles qu'aux dieux. Les regards des faibles mortels ne peuvent s'élever jusqu'à vous. Nous le verrons continuer sous le règne suivant un métier qui lui avait si bien réussi, et par ses basses complaisances non-seulement pour Claude, mais pour Messaline, pour Agrippine, et pour d'orgueilleux affranchis, mériter des honneurs et une puissance dont il aurait dû rougir, s'il lui fût resté quelque sentiment de noblesse et de vertu.

On pourrait donc partager le blâme de l'orgueil insensé de Caïus entre lui et les flatteurs, s'il ne l'eût poussé jusqu'à une cruauté monstrueuse, qui le portait à se jouer de la vie des hommes, et à mettre son plaisir dans le mal que souffraient ses semblables. C'était pour lui un passe-temps amusant de faire déchirer des innocents à coups de fouet, et de les tourmenter par tous les supplices de la question. Il ne traita pas seulement ainsi son chanteur favori, nommé Apelle, en qui il louait la douceur de la voix dans les plaintes mêmes que lui arrachait la douleur, mais Sex. Papinius, fils d'un consulaire, Beliénus Bassus son questeur, et d'autres sénateurs et chevaliers, à plusieurs desquels il fit ensuite trancher la tête aux flambeaux en se promenant dans ses jardins. Souvent, pendant qu'il était à table, comme les autres se donnent le plaisir de la musique, lui, il se donnait celui de faire appliquer des accusés à la question, ou décoller des prisonniers par la main d'un soldat exercé à couper adroitement les têtes. Il désira un jour de voir mettre en pièces et déchirer en morceaux un sénateur tout vivant. Pour cela il aposta des misérables, qui, lorsque celui qui leur était désigné entrait au sénat, se jetèrent sur lui en le traitant d'ennemi public, le percèrent à coups de stylet, et le livrèrent ensuite à d'autres, qui lui arrachèrent tous les membres ; et Caïus ne fut point satisfait, qu'il n'eût vu les entrailles de cet infortuné traînées dans les rues et amassées en un tas sous ses yeux.

Le seul récit de ces barbaries fait horreur, et j'épargne au lecteur plusieurs autres faits semblables que l'on peut trouver dans Suétone et dans Sénèque. Mais il ne m'est pas permis d'omettre certains mots de Caïus, qui, sans effrayer l'imagination par des spectacles sanglants, ne découvrent pas moins l'atrocité de son caractère. Tous les dix jours il arrêtait le rôle des prisonniers qu'il condamnait à mort, et il appelait cela apurer ses comptes. Il voulait que ceux qu'il faisait exécuter fussent percés, et, si j'ose m'exprimer ainsi, lardés à petit coups redoublés, et son mot ordinaire était : Frappe de façon qu'il se sente mourir. Un ancien préteur étant allé avec permission de l'empereur dans l'île d'Anticyre, pour y prendre l'hellébore, et demandant à plusieurs reprises la prolongation de son congé, Caïus ordonna qu'on le tuât, en disant que la saignée était nécessaire à un homme à qui un si long usage de l'hellébore ne suffisait pas. Souvent après avoir fait mourir les enfants, il envoyait égorger sur-le-champ les pères, pour les délivrer, disait-il, d'un deuil amer qui leur rendrait la vie dure. Dans un grand repas, dont étaient les deux consuls, il se mit tout d'un coup à rire à gorge déployée. Les consuls lui demandèrent le plus respectueusement qu'il leur fut possible ce qui lui inspirait ce mouvement subit de gaieté. Je pensais, répondit-il, que d'un clin d'œil je puis vous faire massacrer l'un et l'autre. Ses douceurs ordinaires pour les femmes qu'il aimait, étaient de leur dire en les caressant : Une si belle tête sera abattue dès que je le voudrai. Et étonné lui-même de la vivacité et de la constance de son amour pour Césonia, il disait souvent qu'il l'appliquerait à la question, pour savoir d'elle ce qui la rendait si aimable.

Non content de faire périr en détail un si prodigieux nombre de particuliers, il témoignait souhaiter quelqu'une de ces calamités générales qui emportent plusieurs milliers d'hommes à la fois. Il observait que le règne d'Auguste était marqué par la défaite de Varus, celui de Tibère par la chute de l'amphithéâtre de Fidènes ; et il se plaignait qu'aucun désastre pareil ne rendît le sien mémorable. Il n'avait pas à craindre que l'horreur qu'il inspirait pour sa personne permit jamais d'oublier un monstre tel que lui. Il imitait, autant qu'il était en lui, les grandes calamités qui manquaient à son temps. Ainsi il amena de dessein prémédité la famine, en fermant les greniers publics. Se tenant offensé par la multitude, en ce que dans les jeux du cirque elle prenait parti contre la faction[15] verte qu'il favorisait, et encore parce que dans ses acclamations elle l'avait qualifié jeune Auguste, ce qu'il prenait pour un reproche qui lui était fait sur son âge, il donna ordre aux soldats qui l'accompagnaient de massacrer un très-grand nombre de ceux qui assistaient au spectacle. Et ce fut alors qu'il dit cette parole, la plus forcenée qui soit jamais sortie de la bouche d'un homme : Plût aux dieux que le peuple romain n'eût qu'une seule tête, qui pût être abattue d'un seul coup !

Il n'est pas possible de rien ajouter à l'idée que de pareils traits font concevoir de Caïus ; et les faits qui me restent encore à raconter, quoique horribles en eux-mêmes, ne noirciront point un si affreux portrait. Sénèque rapporte que, le fils d'un illustre chevalier romain nommé Pastor ayant été mis en prison sans autre crime qu'une propreté recherchée et une élégance d'ajustement qui avait piqué la jalousie de Caïus, le père vint demander la grâce de son fils. Il ne fit que hâter son supplice, et Caïus ne lui répondit que par l'ordre de mener le prisonnier à la mort. Ce n'est pas tout : il se fit un plaisir inhumain de forcer ce malheureux père à étouffer sa douleur, et il l'invita le même jour à souper. Pendant le repas il l'attaqua par des santés qu'il lui porta, par des couronnes et des parfums qu'il lui envoya, en ordonnant qu'on observât sa contenance, et qu'on lui en rendît compte. Pastor eut la fermeté dans une si triste conjoncture de montrer de la gaieté sur son visage et dans ses manières. Il avait encore un fils, pour lequel il craignait la cruauté du tyran.

Il était tout ordinaire à Caïus de mander les pères pour les rendre spectateurs du supplice de leurs fils ; et l'un de ces infortunés ayant voulu s'excuser de venir sur ce qu'il était indisposé, le barbare empereur lui envoya une litière.

Sous un prince si cruel l'exil était une grâce, et il n'en laissa pas jouir ceux qu'il y avait condamnés. Il se persuadait qu'ils étaient trop heureux de vivre dans la liberté et dans l'abondance : des criminels, selon lui, ne devaient point avoir un sort si doux. A cette pensée se joignit un soupçon odieux, qui lui fut suggéré par la réponse que lui fit un homme autrefois exilé par Tibère. Caïus, qui l'avait rappelé, lui demandant ce qu'il faisait dans son exil : Seigneur, lui répondit ce courtisan, j'ai sans cesse fait des vœux aux dieux, pour leur demander ce que je vois arrivé ; que Tibère mourût, et que vous devinssiez empereur. Ce mot donna lieu à Caïus de juger, non sans fondement, que ceux qu'il avait exilés pensaient de même sur son compte, et il envoya ses ordres pour les massacrer tous, ou du moins ceux qu'il haïssait et craignait le plus.

Parmi tant de morts dont j'ai fait mention d'une manière générale, il n'est pas possible qu'il n'y en dit plusieurs dont les circonstances, à les envisager de 'Id part de ceux qui périssaient, aient été mémorables, et dignes d'être consignées dans l'histoire. Mais la négligence et le peu de goût des écrivains qui nous restent nous privent de mille détails sans doute curieux et instructifs. J'emprunterai de Sénèque le récit d'un rare exemple 4e fermeté donné par un homme illustre que Caïus fit mourir.

Il se nommait Canus Junius, et avait l'esprit cultivé par l'étude de la philosophie ; j'entends la philosophie morale, la seule dont les Romains aient fait cas. Après une longue contestation avec Caïus, comme il se retirait : Ne vous y trompez pas, lui dit ce Phalaris, ainsi que l'appelle Sénèque ; j'ai ordonné que l'on vous mît à mort. Je vous en rends grâces, prince plein de bonté, répondit tranquillement Canus. Selon le décret du sénat dont j'ai parlé sous Tibère, il devait se passer dix jours entre le jugement et l'exécution. Canus durant cet intervalle ne donna aucune marque de crainte ni d'inquiétude, quoiqu'il sût très-bien que les menaces de Caïus en pareil cas étaient infaillibles et sans retour. Au moment que le centurion vint l'avertir pour le mener au supplice, il le trouva jouant aux dames avec un ami. Ici Canus outra la constance d'une manière qui en décèle l'ostentation. Il compta ses dames et celles de son adversaire, afin, lui dit-il, que vous ne vous vantiez pas faussement de m'avoir gagné. Et il ajouta, en adressant la parole au centurion : Vous me serez témoin que j'ai sur lui l'avantage d'une dame. Un soin si futile pouvait-il alors l'occuper sérieusement ? Ce qu'il dit à ses amis est plus digne d'une grande âme et d'un esprit élevé. Comme il les voyait attendris et versant des larmes, il les en reprit. Pourquoi ces gémissements ? Pourquoi ces pleurs ? Vous êtes fort en peine de savoir si l'âme est immortelle : je vais en être éclairci dans le moment. Le philosophe dans les entretiens duquel il s'instruisait l'accompagnait à la mort ; et il lui demanda quelle pensée l'occupait actuellement : Je songe, répondit-il, à bien examiner si mon âme se sentira sortir. Et il déclara à tous ses amis, que s'il apprenait quelque chose de l'état des âmes après la mort, il reviendrait leur en faire part. Cette fermeté est sans doute héroïque. Mais sur quel principe était-elle fondée dans un homme qui doutait de l'immortalité de rame ? Je ne saurais me lasser d'observer que le christianisme seul fournit des motifs légitimes de constance, et contre toutes les disgrâces, et surtout dans les derniers moments de la vie.

Les faits que je viens de mettre sous les yeux du lecteur n'appartiennent pas tous à l'année du second consulat de Caïus. Plusieurs n'ont point de date certaine ; et la méthode de Suétone et de Plutarque, qui, sans trop avoir égard à l'ordre des temps, réunissent sous un seul point de vue tous les traits d'une même espèce, a de grands avantages pour mieux peindre. Je reprends le fil des événements par le pont que Caïus fit construire sur la mer de Baïes[16] à Pouzzoles.

Il forma ce projet, soit par pure extravagance et par un fol amour pour les entreprises extraordinaires ; soit pour imiter et surpasser Xerxès, qui avait jeté un pont sur le détroit que nous appelons aujourd'hui des Dardanelles ; soit enfin pour donner par un ouvrage si grand et si difficile une idée effrayante de sa puissance aux Germains et aux habitants de la Grande-Bretagne, contre lesquels il méditait alors les ridicules expéditions dont nous aurons bientôt à parler. Suétone rapporte d'après son grand-père, qui lui citait les gens de la cour de Caïus, un motif plus singulier. Il dit que lorsque, Tibère pensait à se désigner un successeur, et qu'il délibérait entre ses deux petits-fils, plus porté néanmoins d'inclination pour celui qui l'était par la naissance, l'astrologue Thrasylle l'assura qu'il n'arriverait pas plus à Caïus de régner que de traverser à cheval le golfe de Baïes. Ce fut donc, selon ce récit, pour vérifier la prédiction de l'astrologue que Caïus entreprit son pont, qui était réellement un ouvrage merveilleux, s'il eût eu une fin utile.

Le trajet de Baies à Pouzzoles est de près de cinq quarts de lieue. Dans cet intervalle on établit sur des ancres depuis un rivage jusqu'à l'autre une double rangée de bâtiments de charge, rassemblés de tous les ports de l'Italie, ou même construits à neuf, parce que l'on n'en trouva pas un nombre suffisant. Sur cette longue file de vaisseaux on éleva une chaussée de terre et de maçonnerie suivant le modèle de la voie Appia, avec des parapets aux deux côtés, et des hôtelleries d'espace en espace, où l'on avait eu soin d'amener même de l'eau douce, qui sortait par des fontaines jaillissantes.

Lorsque tout fut prêt, Caïus s'étant revêtu de la cuirasse d'Alexandre, qu'il avait enlevée du tombeau de ce conquérant, et ayant mis par-dessus une casaque miliaire, toute de soie, relevée en or et brillante de quantité de pierreries, l'épée au côté, le bouclier au bras, et la couronne civique sur la tête, sacrifia d'abord à Neptune, à quelques autres divinités, et en particulier à l'Envie, dont il craignait les malignes influences, à cause de la grandeur de l'exploit par lequel il allait se signaler. Ensuite il entra à cheval sur le pont, et suivi de nombreuses troupes d'infanterie et de cavalerie, armées comme pour un jour de bataille, il courut à bride abattue jusqu'à Pouzzoles, en attitude de combattant. Là il passa la nuit, pour se reposer de ses grandes fatigues ; et le lendemain, en habit de triomphateur, il monta sur un char attelé de chevaux fameux par bien des victoires gagnées dans les courses du cirque. Il repassa ainsi le pont, faisant porter devant soi de prétendues dépouilles, et précédé de Darius, fils d'Artabane, roi des Parthes, qui l'avait donné en otage aux Romains. Après le char venait sur des chariots toute sa cour, vêtue magnifiquement, les soldats à pied, en un mot toute la pompe d'un triomphe. Au milieu du pont était dressée une estrade, sur laquelle le triomphateur monta pour haranguer ses troupes après un si beau fait d'armes. Il commença par se combler lui-même d'éloges, comme ayant mis à fin la plus glorieuse entreprise qui fut jamais. Ensuite il loua ses soldats, dont la valeur n'avait été arrêtée ni par travaux, ni par périls, et qui avaient traversé la mer à pied. Une si grande expédition méritait des récompenses, et il leur distribua de l'argent.

La fête fut terminée par un repas général. Caïus sur le pont, les officiers et les soldats dans des barques, se mirent à table, et se remplirent de vin et de viandes pendant le reste du jour et toute la nuit, qu'il fut aussi claire que le plus beau jour. Car non-seulement le pont, mais toute la côte, qui forme un croissant en cet endroit, fut tellement illuminée, que l'on ne s'aperçut point de l'absence du soleil, Caïus s'étant piqué de changer la nuit en jour, comme il avait fait d'un bras de mer un chemin praticable pour les gens de pied.

A la fin du repas, Caïus, qui s'était échauffé la tête par le vin pris avec excès, se procura un divertissement digne de lui, en jetant plusieurs de ses courtisans de dessus le pont dans la mer, et en coulant à fond un très-grand nombre de barques pleines de soldats et de peuple, qu'il attaquait avec des vaisseaux armés d'éperon. Il y en eut de noyés ; quelques-uns même, qui s'accrochaient aux bâtiments, furent rejetés dans la mer à coups de crocs et de rames ; la plupart néanmoins se sauvèrent, parce que la mer fut parfaitement calme ; ce qui donna lieu à Caïus de s'enfler d'un nouvel orgueil, comme si Neptune, ayant eu peur de lui, n'avait osé troubler ses plaisirs.

Les dépenses insensées que Caïus avait faites pour ce pont ayant achevé d'épuiser ses finances, sa ressource, comme nous l'avons déjà dit, fut la cruauté et les rapines. Mais Rome et l'Italie, depuis longtemps vexées, ne pouvant suffire à son avidité, il prit le parti d'aller piller les Gaules, sous le prétexte de porter la guerre chez les Germains. Le dessein de faire la guerre fut, comme on le juge aisément, le seul qu'il montra ; et c'est par où je commence.

 

 

 



[1] C'est le premier fait rapporté par Dion sous le règne de Caïus, et il paraît naturel de croire que c'est par là que le nouveau prince a commencé. Sur cette raison j'ai préféré Dion à Suétone, qui ne place la cassation du testament de Tibère qu'après l'arrivée de Caïus à Rome.

[2] Deux cent quatre-vingt-sept millions cinq cent mille livres. Si l'on suit Suétone, il faudra encore ajouter à cette somme cinquante millions.

[3] SUÉTONE, Caligula, 17.

[4] Dix mille livres.

[5] Il bon d'observer que chez les Romains la manière de porter une santé était de boire le premier, et de présenter ensuite la coupe à celui que l'on saluait.

[6] Cent vingt-cinq mille livres = 204,580 fr. selon M. Letronne.

[7] HOMÈRE, Iliade, II, 204.

[8] Ή μ νειρ, γ σ.

(HOMÈRE, Iliade, XXIII, 724.)

Le sens du passage d'Homère est, Enlève-moi, ou je t'enlève. C'est Ajax qui, luttant contre Ulysse, lui porte ce défi. Caligula se regardait aussi comme un athlète luttant contre Jupiter. Comme cela aurait été peu clair en français, j'y ai substitué une idée voisine.

[9] Douze cent cinquante mille livres = 2.045.800 fr. selon M. Letronne.

[10] Onze cent vingt-cinq mille livres = 1.841.220 fr. selon M. Letronne.

[11] Le fait dont il est question doit par conséquent être arrivé avant le mariage de Caïus avec Césonia, et dans l'intervalle de quelqu'un des précédents.

[12] Soixante et quinze millions de livres = 122.748.000 fr. selon M. Letronne.

[13] Voyez dans l'Histoire Romaine, l. VIII, § 1, l'origine du surnom de Torquatus porté par les Manlius. Celui de Cincinnatus était propre aux Quintius, et a été rendu bien fameux par cet illustre dictateur tiré de la charrue. Cincinnus signifie boucle de cheveux. Apparemment le premier des Quintius qui fut appelé Cincinnatus avait les cheveux naturellement frisés en boucles. Le nom et la chose s'étaient perpétués dans cette famille jusqu'au temps de Caligula.

[14] Les empereurs romains ont toujours été servis par leurs esclaves, et non point par les grands de l'empire, comme il est d'usage pour nos rois.

[15] Ceux qui couraient dans le cirque étaient partagés en factions distinguées par les couleurs. Elles étaient au nombre de quatre : la rouge, la blanche, la verte, et la bleue.

[16] Dion dit Baules, maison de plaisance à peu de distance de Baïes, et sur la même côte.