LA JEUNESSE DE NAPOLÉON

TOME TROISIÈME — TOULON

 

CHAPITRE XV. — TOULON.

 

 

Blessure de Dommartin au combat d'Ollioules (7 septembre 1793). — Bonaparte au Beausset (16 septembre). — Saliceti et Gasparin. — Fortifications de Toulon. — Etat de l'armée assiégeante. — La Salette. Bonaparte chef de bataillon au 2e régiment et commandant de l'artillerie. — Le point d'attaque. — Carteaux. — Première tentative sur l'Eguillette (22 septembre). — Le fort Mulgrave ou Petit-Gibraltar. — Activité de Napoléon. — Équipage de siège. — Personnel de l'artillerie. — Gassendi. — Demandes de poudre. — Lutte avec les régisseurs des vivres. — Courage de Bonaparte. — Batteries. — La Poype au Faron (ter octobre). — Surprise des Sablettes (8-9 octobre). — Sortie du 1 r, octobre. — La Poype au cap Brun (15 octobre). — indiscipline des assiégeants. Doléances des représentants. — Mésintelligence des généraux. Plaintes de Bonaparte. — Remplacement de Carteaux. — Doppet. Affaire du 15 novembre. — Dugommier. — Du Teil. — Marescot. Conseil de guerre du 25 novembre. — Les treize batteries. — La batterie des Hommes-sans-Peur et le sergent Pétant. — La batterie de la Convention. — Sortie du 30 novembre. — Capture d'O'Hara. — inquiétudes. — Lettre de Barras et de Fréron (1er décembre). — Nouveau conseil de guerre (11 décembre). — Prise de la redoute anglaise (17 décembre). — Entrée des républicains dans Toulon. — Rôle de Bonaparte. — Réfutation des dires de Barras. — Reconnaissance de Napoléon envers Dugommier et sa famille. — Dangemont, Chevrigny, Dumoutier. — Saliceti, Gasparin, Du Teil, Carteaux. — Taisand, Dintroz, Talin, Ragois, Mouchon. — La Poype, Delaborde, Dugua, Mouret, Micas, Garnier, Despinoy, Guillot. — Arena et Cervoni. — Les Savoyards, Pacthod, Boinod. — Marescot. — Leclerc. — Alméras. — Saint-Hilaire. — Grillon. — Argod. — Suchet. — Lalance. — Marmont. — Junot. — Muiron. — Chauvet. — Caractère français.

 

Bonaparte regagnait Nice et, le 15 septembre, de Marseille, il requérait les administrateurs du Vaucluse de fournir cinq voitures destinées au transport des poudres : il fallait, disait-il, approvisionner avec la plus grande promptitude non seulement les côtes, mais l'armée d'Italie, qui, dans ce moment, était aux prises avec le tyran de Turin.

Un de ces hasards qui lui inspiraient une confiance aveugle dans son étoile l'appela, le fixa devant Toulon. Cette ville, révoltée contre la Convention, s'était livrée aux Anglais, et nul mieux que l'auteur du Souper de Beaucaire n'a décrit les sentiments qui déterminèrent les Toulonnais. « On est bien fort, dit le Marseillais que Bonaparte met en scène dans sa brochure, lorsqu'on est résolu à mourir, et nous le sommes, plutôt que de reprendre le joug de ces hommes de sang qui gouvernent l'État. Nous avons tous pris part à la nouvelle Révolution, tous nous serions sacrifiés par la vengeance. Mais un homme qui se noie s'accroche à toutes les branches. Aussi, plutôt que de nous laisser égorger, plutôt que de nous soumettre à de pareilles gens, nous nous porterons à la dernière extrémité, nous nous donnerons aux ennemis ! »

L'armée que menait Carteaux et qu'on nommait l'armée révolutionnaire, avait ordre de réduire la cité rebelle. Le 7 septembre, elle s'emparait d'Ollioules et des gorges où passe la seule route carrossable qui relie Marseille à Toulon. Un homme périt dans le combat ; deux autres furent blessés, dont le chef de bataillon Dommartin, commandant de l'artillerie. C'est le Dommartin qui devint général et succomba dans la campagne d'Orient, officier sérieux et réfléchi, ne connaissant d'abord que son roi lorsqu'éclata la Révolution, mais se jurant après l'événement de Varennes de ne plus lire les journaux, demeurant à l'armée où était, selon lui, la place de tous les gens de bien, ne pensant qu'à défendre la France contre l'étranger et jusqu'à 1796 ne rêvant que de la maison paternelle et de la culture de ses champs, puis parce qu'il est soldat et qu'il aime la guerre, restant sous le drapeau, admirant Bonaparte, et assistant Augereau dans la journée du 18 fructidor. Il était le 36e des cinquante-huit lieutenants en second dans cette promotion de 1785 où Napoléon était le 42e. Bonaparte, qui l'apprécia dans la campagne d'Italie et qui louait à Castiglione son courage autant que son talent, le fit nommer en 1798 membre de la commission de l'armement des côtes de la Méditerranée, lui confia le commandement de l'artillerie en Égypte et en Syrie, le promut général de division de son arme après la bataille des Pyramides.

Dommartin avait, à l'affaire d'Ollioules, reçu une balle dans l'épaule gauche au moment où il pointait un canon de huit. « Mon général, dit-il en tombant à Carteaux, surveillez vos pièces. » Carteaux ému pria les représentants de nommer Dommartin chef de brigade et de lui donner, lorsqu'il serait rétabli, une gratification de cent louis. Il le fit transporter dans une chambre à côté de la sienne, et sa femme servit de garde-malade au blessé. « Toute la Faculté de l'armée, écrivait Dommartin, est disposée à me secourir. » Mais, après avoir cru que sa plaie se fermerait bientôt et qu'il pourrait sons peu de jours reprendre ses fonctions, Dommartin dut se faire mettre en litière et porter à Marseille.

Il fallait le remplacer, et le remplacer par un homme qui frit, comme lui, selon l'expression des représentants, un sujet distingué et rempli de talents. On a dit — et ce témoignage est considérable, car il vient de deux personnages, de Miot et de Pelet de la Lozère — que Cervoni avait fait choisir Bonaparte. Chargé par les commissaires de la Convention Gasparin et Saliceti de demander à Marseille un officier d'artillerie, Cervoni rencontra Joseph Bonaparte dans la rue. Les deux Corses allèrent chercher Napoléon qui se trouvait au club, le menèrent dans un café, et ce fut là, tout en buvant du punch, que le jeune capitaine accepta la succession de Dommartin, non sans peine, parce qu'il avait une mauvaise opinion de Carteaux. Mais Cervoni l'entraîna. Malgré lui, Napoléon se rendit à ce siège qui commença sa fortune.

A ces témoignages s'opposent ceux de Bonaparte, de Saliceti et de Gasparin, des deux représentants du peuple qui marchaient avec Carteaux contre Toulon. Le 16 septembre[1], Bonaparte, regagnant Nice, passait au quartier général du Beausset naturellement, faisait visite à Saliceti, son compatriote, son ami, son protecteur[2]. Le conventionnel lui offrit la place de Dommartin et Bonaparte l'accepta. « Les représentants, dit-il, dans une lettre du 14 novembre, m'ont retenu à l'armée devant Toulon. » — « Dommartin blessé, écrit Saliceti, nous avait laissés sans chef d'artillerie : le hasard nous servit à merveille ; nous arrêtâmes le citoyen Bonaparte, capitaine instruit qui allait à l'armée d'Italie et nous lui ordonnâmes de remplacer Dommartin. » — « Le citoyen Bonaparte, capitaine d'artillerie, mande pareillement Gasparin, était destiné à l'armée de Nice ; mais la blessure de Dommartin nous a obligés de le retenir ici. »

Napoléon a donc été arrêté, retenu, requis par les représentants, et Cervoni n'est pas allé le chercher exprès. D'ailleurs Joseph Bonaparte, nommé le 4 septembre commissaire des guerres par Saliceti, était alors au quartier général de l'armée révolutionnaire, et Napoléon n'a pu le voir à Marseille. Mais il est possible que Joseph, averti par Cervoni, ait informé son cadet que Dommartin était blessé et la place du chef de l’artillerie vacante.

C'était une chance pour Napoléon que les deux représentants qui suivaient de concert les opérations du siège de Toulon, fussent Saliceti et Gasparin. Tous deux s'acquittaient de leur tâche avec un zèle extrême et déployaient autant de bravoure que d'activité, parcourant le front des postes, encourageant le soldat, et dès que se tirait un coup de fusil contre l'ennemi, se mettant à la tête des troupes. Ils vivaient dans la meilleure intelligence, et la recommandation de Saliceti suffit pour que Gasparin prit Bonaparte en amitié. Gasparin aimait les Corses et sa famille se prétendait originaire de Vile ; il était, dit Napoléon, sage, instruit, éclairé ; il servait naguère dans l'armée royale comme capitaine au 2e régiment d'infanterie, ci-devant Picardie, et il avait dans l'armée républicaine le gracie d'adjudant-général lieutenant-colonel ; il apprécia sur-le-champ le nouveau commandant de l'artillerie et le soutint résolument en toute circonstance.

 

Toulon passait alors pour un des camps retranchés les plus vastes et les plus redoutables du monde, et le chevalier. Du Teil assurait peu de mois auparavant que la situation imposante des fortifications rendait cette ville imprenable. Le fort Le Malgue barrait l'accès de sa grande rade. La Grosse Tour, et à l'opposé de la Grosse Tour, les forts de Balaguier et de l'Eguillette, élevés sur le promontoire de Caire, fermaient l'entrée de sa petite racle. Du côté de la terre, la ville était couverte par des fortifications à la Vauban et par des ouvrages qui couronnaient de hautes collines ; à l'ouest par le fort Malbousquet, qui n'était, au jugement de Bonaparte, qu'un ouvrage de campagne, mais qui tirait sa force de sa situation ; au nord, par le fort des Pommets, par la redoute Saint-André et par les deux Saint-Antoine, fort Blanc et fort Rouge ; à l'est, par les forts appuyés au massif du Mont Faron, le fort d'Artigues et le fort Sainte-Catherine ainsi que par le fort La Malgue, un des forts, dit Napoléon, qui avaient été bâtis avec le plus de soin.

Les alliés augmentèrent encore cet ensemble de défenses. Ils tâchèrent de rendre inaccessibles la plupart des points d'où l'assiégeant pourrait inquiéter leur flotte. Pour protéger la grande rade, ils construisirent une redoute sur la hauteur du cap Brun et dressèrent un camp pourvu d'artillerie dans l'isthme très étroit des Sablettes qui sépare la terre ferme de la Croix des Signaux, au Lazaret et à Saint-Elme. Pour protéger la petite rade, ils établirent un autre camp sur le promontoire de Caire au-dessus des forts de Balaguier et de l'Eguillette, qui n'étaient, à vrai dire, que des batteries de côte. Mêmes travaux du côté de la terre. Ils mirent le fort Malbousquet à l'abri d'un coup de main par un chemin couvert entouré de chevaux de frise et d'abatis. Ils firent des batteries derrière Malbousquet sur les deux hauteurs de Missiessy. Ils garantirent Saint-Antoine par un retranchement en murs de pierres sèches. Ils élevèrent à la Croix de Faron une redoute ouverte à la gorge et placèrent un détachement au Pas de Leydet ou de la Masque, endroit extrêmement difficile par la nature du terrain et la raideur de la pente, défilé très scabreux, comme on disait, où l'ennemi ne pouvait arriver sans être vu et entendu.

Carteaux, nommé par les représentants général en chef de l'armée assiégeante, avait mis son quartier à Ollioules et commandait directement la division de l'ouest, ou division de droite, qui s'installa de Faubrégas jusqu'au Baou-de-Quatre-Heures. La Poype, détaché de l'armée d'Italie, plaça son quartier à Solliès-Farlède et commanda la division de l'est ou division de gauche, qui s'étendait de Sainte-Marguerite à La Valette. Ces deux corps étaient d'abord séparés par le Faron. Mais le 18 septembre, le surlendemain de l'arrivée de Bonaparte, Carteaux chassait l'adversaire du vallon de Favières, s'emparait du château de Dardennes, de la fonderie et des moulins qui alimentent Toulon, coupait la prise d'eau du Las. Les deux divisions se reliaient dès lors et resserraient l'assiégé. Les communications de Toulon avec la terre étaient interceptées. La ville n'avait d'issue que par les gorges d'Ollioules et de La Valette.

Toutefois, malgré ce succès, l'armée révolutionnaire était pour l'instant impuissante. Au 18 septembre, elle ne comptait que 10.000 combattants. Elle ne cessa durant le siège de recevoir des renforts. Mais tantôt les bataillons n'étaient pas armés, tantôt ils ne savaient se servir de leurs armes iii ménager leur poudre. S'il y avait de bonnes troupes, si les régiments du Maine et de Bourgogne, 28e et 59e, le 2e bataillon de la Côte-d'Or, le 2e bataillon du Mont-Blanc, le 3e bataillon de l'Isère, la légion des Allobroges ont donné devant Toulon des preuves de courage, la plupart des hommes de cette armée appartenaient à la réquisition, et ils ne prenaient de la guerre que le bon côté, ne pensant qu'il jouir du beau pays de Provence, cueillant à l'envi les fruits des vergers, les figues et les raisins, s'amusant à faire des feux de bivouac avec les portes et les fenêtres des bastides, passant gaiement les nuits dans des baraques, dans des tonneaux défoncés, sur les grosses branches des oliviers et fuyant dès que paraissait l'ennemi.

L'artillerie était nulle. Quelques pièces de Campagne, deux canons de 24, deux de 16 et deux mortiers, voilà ce que Bonaparte trouvait au camp d'Ollioules. Pas de munitions et d'outils, pas d'ordre de service. Un parc qui n'existait que de nom. Pas d'officiers de ligne, car le peu que Carteaux avait avec lui étaient blessés ou souffrants, et le capitaine Rozé, malade, avait cédé le commandement du soi-disant parc à un simple sergent. Quelques compagnies de canonniers volontaires, mais des hommes inexpérimentés et des chefs de médiocre savoir, de mince capacité. Pas de commandement, ou plutôt tout le monde, du général jusqu'au dernier aide de camp, commandait, dirigeait, changeait à son gré les dispositions.

Le premier soin de Bonaparte fut de rendre à l'artillerie cette considération, comme il dit, et cette indépendance sans laquelle elle ne peut servir utilement. Il assurait qu'il fallait avant toutes choses faire venir un général de l'arme qui prit, ne fit-ce que par son grade, imposer aux ignorants de l'état-major. Ce général avait été nommé le 24 septembre par le ministre Bouchotte. C'était un camarade et ami de Bonaparte, ancien capitaine au 4e régiment, La Salette, devenu général de brigade et chef de l'état-major de l'artillerie à l'armée des Pyrénées-Orientales. Mais la lettre que Jourdeuil, adjoint du ministre, lui écrivit le 29 septembre au nom du Conseil exécutif, lui fut adressée par erreur à l'année d'Italie ; La Salette ne la reçut que dans les derniers jours de novembre, et lorsqu'il arriva devant Toulon, la ville était prise.

En attendant la venue d'un général, Bonaparte déclara qu'il était le commandant de l'artillerie. « Faites votre métier, répétait-il aux uns et aux autres, et laissez-moi faire le mien », et il ajoutait que c'est l'artillerie qui prend les places, et que l'infanterie y prête son aide. Il établit un parc ; il y mit un ordre de service ; il employa les sous-officiers qu'il avait sous la main. Trois jours après son arrivée, l'armée possédait une artillerie : quatorze canons, quatre mortiers et tout l'attirail indispensable à la construction de plusieurs batteries. Le 29 septembre, les représentants, désireux de récompenser son zèle et de lui donner de l'autorité sur les autres capitaines de l'arme, le proposèrent au ministre pour le grade supérieur, et le 18 octobre, Bonaparte recevait sa nomination de chef de bataillon au 2e régiment d'artillerie, ci-devant régiment de Metz, où d'ailleurs il ne parut jamais.

 

Quel devait être le point principal d'attaque ? Napoléon comprenait sans peine que le meilleur, l'unique moyen de réduire Toulon, c'était de chasser ou de détruire la flotte qui tenait les deux rades et appuyait de son canon le canon des forts. Ce plan s'imposait à tous les esprits. Le Comité de salut public l'avait aussitôt envoyé de Paris. Généraux et représentants l'avaient conçu dès le début de l'investissement et même avant la marche de l'armée révolutionnaire sur Ollioules. Le 4 septembre, Gasparin mande à son collègue et ami Granet que les troupes se postent au Beausset pour attendre l'occasion d'incendier l'escadre et la ville. Le 9, Albitte écrit qu'on peut, en occupant La Seyne, battre le port de Toulon et la flotte qui y mouille. Le même jour, Saliceti, Gasparin, Escudier, La Poype, Carteaux, réunis en conseil de guerre, conviennent de prendre des mesures pour brûler les vaisseaux anglais ou les obliger à la retraite, et, à cet effet, de disposer sur la côte des forges et des grils. Le 13, Saliceti et Gasparin informent le Comité qu'ils se garderont bien de faire un siège en règle, qu'ils agiront par « la crainte de l'incendie », qu'ils vont prochainement jeter des boulets rouges sur les navires des alliés, et, ajoutent les commissaires, « nous verrons alors si nous ne sommes pas maîtres de Toulon ».

Bonaparte partageait l'avis des représentants. Il connaissait Toulon, ses défenses, ses environs. En 1804, à Mayence, lorsque le prince héréditaire de Bade racontait qu'il avait passé son temps à se promener par les rues de la ville : « Vous avez eu tort, disait l'empereur, il fallait faire le tour des fortifications et les bien examiner. Que savez-vous ? peut-être devrez-vous un jour assiéger Mayence. Quand j'étais simple officier d'artillerie, je me suis promené dans Toulon ; qui m'eût dit que la destinée m'appellerait un jour à reprendre cette ville ? »

 Dès son arrivée, avec une merveilleuse justesse de coup d'œil, il indiqua le moyen de nieller rapidement l'opération. On devait, disait-il, se saisir de l'Éguillette qui domine la grande et la petite rade de Toulon. L'armée révolutionnaire était faible et dépourvue de ressources ; il fallait un temps considérable pour préparer un équipage de siège mais la garnison n'avait pas encore reçu de renforts. Eu s'établissant au promontoire de Caire, les républicains rendaient les rades intenables, et la flotte une fois chassée, Toulon était pris. L'ennemi, étonné, dépossédé du port, menacé d'ailleurs par les batteries dressées contre les forts Malbousquet et d'Artigues, bloqué en un mot et isolé, coupé de ses communications avec la pleine mer, se voyant la retraite absolument fermée, craignant de tomber d'un moment à l'autre au pouvoir de l'assiégeant, aimerait mieux s'éloigner après avoir brûlé les vaisseaux français et les magasins de la marine.

Cette idée simple et géniale frappa vivement Saliceti et particulièrement Gasparin, qui conçut pour Bonaparte une estime infinie. Gasparin, lui aussi, avait dit dès le 4 septembre qu'on devait tout risquer pour hâter la prise de Toulon et que si les Anglais se retiraient, ils ne manqueraient pas de brûler l'arsenal et les vaisseaux français qu'ils ne pourraient emmener.

Les représentants et Bonaparte avaient compté sans Carteaux. Fils d'un maréchal des logis qui eut la jambe emportée dans la guerre de Hanovre et mourut aux Invalides, enfant de troupe ou enfant de corps au régiment de son père, Carteaux aimait à dire qu'il avait endossé l'uniforme dès l'âge de neuf ans. Tour à tour dragon et fantassin, il s'était fait, au sortir du service, en 1779, peintre de batailles et portraitiste : un tableau qui représentait Louis XVI à cheval, lui valut en 1791 une somme de six mille livres. II prit part aux grandes journées de la Révolution. Le 14 juillet 1789, il était aide-de-camp de La Salle, qui commandait la milice parisienne, et Lafayette attestait qu'il avait été parfaitement content de son civisme et de son zèle. Nommé lieutenant de la gendarmerie nationale, Carteaux entraîna ses camarades le 10 août 1792 à défendre la cause populaire. Aussi fut-il promu par Serran adjoint aux adjudants généraux du camp de Meaux et par Pache adjudant général lieutenant-colonel. Envoyé à l'armée des Alpes comme adjudant général chef de brigade, chargé d'agir comme général de brigade contre les fédéralistes, qu'il dispersa facilement, il assurait avec fierté que s'il n'avait pas empêché la jonction des Marseillais et des Lyonnais, le Midi se fût détaché de la France. Cette victoire aisée qui lui valut le grade de général de division avait fait sa réputation. Son nom inspirait l'effroi, et au dernier jour du siège, lorsqu'il ne commandait plus les républicains, Toulon épouvanté criait : « Voici Carteaux ! » En réalité, il n'était pas intelligent et n'entendait rien au métier de la guerre. Vêtu d'une redingote bleue à la polonaise et doré sur toutes les coutures, rejetant la tête en arrière, caressant volontiers sa large moustache noire qui seyait du reste il son teint blanc et à sa belle figure, il n'avait d'autres mérites que sa prestance et son jacobinisme. Hoche qui l'eut un instant sous ses ordres, lui donnait cette seule note : « général sans-culotte », et de quelles épithètes l'accable le chevalier de Revel : sot, vaniteux, brutal, ivrogne, sauvage, spadassin, fier-à-bras ! C'était trop dire. Au demeurant, Carteaux fut un brave homme. Il n'usa pas de rigueur envers les Marseillais vaincus, et Poultier le félicite d'avoir ramené les esprits par un mélange de douceur et de sévérité. Dommartin le nomme « son cher général Carteaux » et souhaite de courir avec lui de nouveaux périls. Napoléon écrit dans le Souper de Beaucaire qu'il a « les plus grandes sollicitudes pour l'ordre et la discipline ».

Mais Carteaux, enorgueilli de sa brillante fortune et plein d'une aveugle confiance en lui-même, ne consentait pas à reconnaître l'importance de l'Éguillette, et, sans se soucier d'un plan, ne voulait employer ses canons qu'à sa fantaisie, au hasard et sans but, ici et là, tantôt contre les ouvrages et la flotte, tantôt contre la ville. Il regrettait le départ de Dommartin : « C'est une grande perte pour moi, disait-il, que d'être privé de ses talents » ; mais il ajoutait superbement qu'il attaquerait les assiégés sur cinq points différents et prendrait tous les forts de Toulon à l'arme blanche. L'aime blanche, tel était son grand moyen. Après avoir chassé l'adversaire des gorges d'Ollioules, qu'il qualifiait de terribles, il avait chi, écrivait-il, occuper vingt-deux lieues de terrain pour tenir en échec trois nations ennemies, Anglais, Espagnols, Napolitains ; mais, dès qu'il serait assez fort en infanterie et qu'il aurait reçu les bataillons marseillais qui garniraient et garderaient ses derrières, il se porterait en avant avec sa poignée de braves et enlèverait les redoutes toulonnaises à la baïonnette !

Il consentit pourtant, sur l'ordre des représentants, à occuper le promontoire de Caire et, comme disait Saliceti, les sommités d'où les Francais pourraient fulminer l'escadre anglo-espagnole. Avant tout, il fallait s'emparer du village de La Seyne. Le 17 septembre, au soir, Bonaparte avait réuni la grosse artillerie dont il disposait. Durant la nuit du 17 au 18, il dressa sur la hauteur de la Garenne une batterie qui fut appelée la batterie de la Montagne, et dans la journée du 19 il chassait des parages de La Seyne une frégate et deux pontons qui barraient aux républicains le passage de l'isthme ; c'était, mande un délégué du Comité, la foudroyante attaque qui commençait. Puis, dans la nuit du 19 au 20, Bonaparte établissait à la pointe de Brégaillon, au pied de la chapelle, sur le rivage de la mer, une deuxième batterie dite des Sans-Culottes. Tous les vaisseaux de l'escadre anglaise vinrent tour à tour la saluer et lui lâcher leurs bordées. Mais Bonaparte leur répondit par un feu d'enfer. Il avait déjà cette maxime qu'on doit tirer sans se décourager et qu'après cent coups inutiles, le cent unième porte et fait effet. La batterie tint à distance les bâtiments ennemis. « Vous vous souvenez, écrivait Napoléon en 1798 à Marmont, de nos batteries de Toulon ; l'artillerie à boulets rouges, servie de sang-froid, est terrible contre les vaisseaux. »

Dès lors, rien n'empêchait l'assiégeant de passer par La Seyne et d'établir sur les hauteurs de Caire une batterie qui balaierait toute la rade. « Prenez l'Éguillette, disait Napoléon à Carteaux, et avant huit jours vous entrerez à Toulon. » Le 21 septembre, l'adjudant général Delaborde occupait La Senne. Le 22, à cinq heures du soir, après n'avoir fait pendant le jour aucun mouvement, il marchait sur l'Éguillette. Mais Carteaux ne lui avait donné que 400 hommes et ne lui envoya pas de secours. Comme son général, Delaborde ne comprit pas l'importance de l'entreprise. Il vit des renforts arriver aux Anglais ; il attaqua mollement et après le premier choc, au bout de quelques minutes, recula. « Les Anglais — lisons-nous dans une lettre de Saliceti qui sent furieusement son Bonaparte — ont débarqué du monde, et se sont emparés des hauteurs, et ont placé des pontons dans la grande rade pour s'appuyer. Il était encore temps ce soir-là de les débusquer ; ils avaient des projets de batteries qui n'étaient point exécutés ; c'était une affaire de poste qu'il fallait brusquer et enlever de vive force, calte que coûte ; cela ne fut senti ni du général ni du colonel qui commandait l'expédition ; on mena peu de monde, qui se rebuta bientôt ; l'Anglais résista. »

L'Anglais ne se borna pas à résister. Il se hâta de fortifier sa position et d'élever une redoute sur le point culminant, à l'endroit où est aujourd'hui le fort Caire ou Napoléon. Cette redoute, qui reçut le nom du commandant des troupes britanniques, fut appelée le fort Mulgrave ; les Français la baptisèrent le Petit Gibraltar, comme à la même époque, d'autres Français baptisaient le Petit Luxembourg une redoute que les Autrichiens avaient construite devant Maubeuge. Trois autres redoutes servirent d'appui et de soutien au fort Mulgrave : la redoute de Grasse au-dessus de l'Eguillette, un ouvrage situé sur un mamelon en arrière à l'est du fort Mulgrave, un troisième ouvrage sur la hauteur Sauva ire au-dessus de Balaguier.

A la vue des travaux que les Anglais exécutaient dans la presqu'ile, Napoléon fut saisi de fureur. « Les ennemis, s'écriait-il, ont compris l'insuffisance de l'artillerie navale ; ils ont risqué le tout pour le tout ; ils ont fait une descente qui leur a réussi, et les voilà qui ont du canon, un chemin couvert et des palissades ; ils vont recevoir des secours considérables, il faut se résoudre à un siège ! »

Mais il ne démordait pas de son idée. Prendre l'Éguillette, disait-il, voilà le seul moyen de prendre Toulon ; c'est expulser les Anglais des racles, et, si l'on attaque dans le même temps le Mont Faron, on produit une « commotion générale ». On doit donc éteindre le feu des batteries de l'Éguillette, et une fois ce feu éteint par nos boulets, que l'infanterie se présente avec vigueur et enlève la redoute anglaise ! Il se peut que la garnison ennemie veuille soutenir un siège ; mais qu'on ait assez de canons et de mortiers ; qu'on bombarde la ville ; qu'on ruine les défenses de Malbousquet, ses glacis, ses palissades, et qu'on l'emporte d'assaut ; qu'on canonne très vivement le fort d'Artigues ; qu'on fasse brèche au front de l'enceinte, au bastion du Marais, au bastion de l'Arsenal, et Toulon est à nous !

 

Il n'épargna rien, comme il dit, pour préparer l'attaque de l'Éguillette et rassembler le grand équipage de siège. Du premier au dernier jour, son activité fut prodigieuse. Il envoyait ordres sur ordres et réquisitions sur réquisitions, exigeant des villes avoisinantes tout ce qu'il pouvait, prenant à Martigues huit pièces de bronze qu'il remplaçait par huit pièces de fer, tirant des deux citadelles d'Antibes et de Monaco les bouches à feu qu'il regardait comme inutiles à leur défense, enlevant de La Seyne et de La Ciotat tous les bois et madriers nécessaires à la confection des plates-formes de canons et de mortiers, appelant les sans-culottes du Midi il prouver de nouveau leur républicanisme et il prodiguer leurs ressources, requérant dans tous les départements, de Nice jusqu'il Montpellier, des bœufs et des bêtes d'attelage qu'il promettait de nourrir et de paver de même que des chevaux d'artillerie, écrivant au commissaire des guerres Suey, son ami de Valence, de se concerter avec l'administration de la Drôme et de former des brigades de charretiers, obtenant quotidiennement de Marseille cinq mille sacs à terre, employant à façonner des gabions les ouvriers du district du Beausset qui fabriquaient des paniers et des dames-jeannes, créant il d'Houles un arsenal on se réunissaient SU forgerons, charrons et charpentiers, une salle d'armes où tous les fusils étaient réparés, et une salle d'artifices où se faisaient des fascines goudronnées et des boulets incendiaires, pressant les travaux du parc qui le fournissait de claies, de saucissons et de fagots de sape, rétablissant lu fonderie de Dardennes qui lui donnait mitraille et projectiles.

Il demandait, soit en son nom, soit au nom du général et des représentants, le personnel qui lui manquait, car jusqu’à la fin du siège l'année révolutionnaire fut, selon l'expression de Dugommier, pauvre en artilleurs. Il réorganisait la compagnie de Dommartin, chargeait le capitaine en second, Perlier, devenu capitaine-commandant et d'ailleurs « excellent officier », de diriger l'arsenal de Marseille[3], nommait capitaine en second le lieutenant en premier Desprez, lieutenant en premier le lieutenant en second Echelain et lieutenant en second le sergent Villerment. Il prenait comme chef d'état-major le capitaine Muiron et comme adjudants-majors Talin et Junot, l'un capitaine de la compagnie d'artillerie du 2e bataillon de la Drôme et naguère canonnier au régiment de Strasbourg, l'autre premier sergent de grenadiers au 2e bataillon de la Côte-d'Or. Il donnait à Muiron comme adjudant-major un lieutenant d'artillerie du 1er bataillon de la Lozère, Favas, qui devint chef de bataillon provisoire de l'arme et finit, comme Talin, dans la gendarmerie. Il faisait conducteur en chef des charrois un sergent-major de sa compagnie, Dintroz, élu tout récemment lieutenant en second. Il appelait de Marseille un ancien caporal-fourrier du 4, régiment, capitaine des canonniers de la compagnie des Allobroges, Constantin, et lui enjoignait en même temps de restituer sans retard deux chevaux des équipages, sons peine des « plus grandes rigueurs ». Il appelait le capitaine Pellegrin qu'il avait connu sergent à Valence. Il appelait le chef de bataillon Gassendi, son ami du régiment de La Fère, et le priait de se rendre en toute diligence à Marseille et d'y former un équipage de siège.

Mais Gassendi détestait la Révolution et déplorait dans ses vers les excès du nouveau régime. Il ne parlait qu'avec émotion de ses camarades emprisonnés, exécutés ou condamnés à vivre dans l'exil :

O céleste amitié, qui me rendra tes charmes ?

Que sont-ils devenus, tous mes compagnons d'armes ?

Par de lèches bourreaux les uns assassinés,

Sur des bords étrangers les antres entrainés,

Je les ai perdus tous, et jusqu'à l'espérance

De voir jamais finir leurs maux et leur absence.

Il se moquait des personnages que la Terreur portait aux plus hauts grades et qu'il voyait aller et venir

Les cheveux courts et gras, le ton rogue et brutal,

Pantalon bien tendu, botte courte et luisante,

Nez au vent, œil hagard, moustache bien pendante,

Sabre long et tramant.

Il se plaignait d'être laissé de côté :

Trente ans pour mon pays j'ai servi dans les camps,

Et trente ans mon pays me laisse aux derniers rangs,

Lorsque mon perruquier ci mon maitre de danse,

Ignorants, méprisés même des ignorants,

Deviennent généraux à force d'impudence.

Les sentiments de Gassendi étaient-ils connus ? Les fit-il imprudemment éclater dans ses conversations ? Fut-il dénoncé comme noble ou comme suspect ? Quoi qu'il en soit, Bonaparte apprit soudain, non sans déplaisir, « qu'une scène était arrivée », que son camarade avait été dans de grands embarras, et que les commissaires de la Convention avaient dû le désavouer. Il se rendit aussitôt à Marseille. Il ne trouva plus Gassendi, mais il s'entretint avec les représentants : « Ils ne sont point du tout mécontents, écrivait-il à son ami, ils croient seulement avoir dû céder la politique ; la conduite que vous avez tenue est très louable, et l'ait l'éloge de vos principes. » A son retour au quartier général d'Ollioules, il obtint de Gasparin et de Saliceti un arrêté qui donnait Gassendi une autre mission : Gassendi devait aller dans les villes où il croyait trouver les approvisionnements nécessaires à l'équipage de siège, et il aurait avec Bonaparte une correspondance suivie sur cet objet. Le 4 novembre, Napoléon le chargeait de prendre à Grenoble, à Briançon, à Saint-Etienne, à Lyon des pièces de rechange pour les fusils, des bombes de dix pouces, des fusées de signaux, des tire-bourre et des sabres, des outils de pionniers, des haches, des pioches, et un petit équipage de pontons pour le passage des marais qui se forment dans les temps pluvieux.

C'était surtout la poudre qui manquait. Le 22 octobre, Napoléon n'en avait que cent douze milliers et en demandait quinze cents. Pouvait-on, disait-il, commencer la première batterie sans avoir au moins six cents milliers de poudre ? « Eussions-nous, ajoutait-il, tout l'équipage de siège complet, toutes les pièces de canon nécessaires, tant que nous ne nous serons pas procuré plus de poudre, il nous sera impossible de commencer nos opérations devant Toulon. » A plusieurs reprises, il s'élève contre les officiers insouciants qui laissent leurs hommes prodiguer la poudre. Il s'indigne que les soldats jonchent le sol de leurs cartouches parce qu'ils n'ont pas de gibernes. Il désire qu'ils n'aient chacun que deux cents cartouches, que personne ne l'oblige à en fournir davantage, que les généraux cessent de l'obséder de leurs plaintes et de leurs exigences. « On ne peut pas lutter seul contre tous et sur tous les objets, écrit-il aux représentants. Si l'on continue à gaspiller les cartouches et à ne pas vouloir suivre les règles prescrites par la loi, à crier plus fort que les soldats du moment que l'on retardera la livraison ou qu'on la refusera parce que les différents corps ne seront pas en règle, si j'ai à la fois combattre les officiers, les commandants des ailes et encore le grand état-major de l'armée, si tous ceux qui sont d'un grade supérieur peuvent me dire je veux, concevez qu'il faudra quatre cents cartouches par tête, c'est-à-dire cent quatre-vingts millions de poudre de plus que nous n'en avons. Vous voyez d'après ceci les sollicitudes que vous devez vous donner pour organiser cette armée et pour maintenir toutes les armes dans leurs fonctions. Je le soutiendrai toujours ; si la loi n'avait pas accordé à l'artillerie cette responsabilité séparée, si elle ne lui avait pas donné une existence directe d'elle au pouvoir exécutif, il faudrait la lui donner pour le siège de Toulon. »

Il luttait avec la même vigueur contre les régisseurs des vivres et les directeurs des subsistances, leur reprochait de réquisitionner les voitures des transports militaires avant qu'elles eussent déchargé bombes et poudre, de prendre en cas de besoin les chevaux d'artillerie pour les remplacer par d'autres, de racoler les charretiers, hommes très poltrons que les officiers de l'année traitaient nécessairement avec une grande sévérité pour obtenir d'eux une grande précision et qui passaient volontiers de l'artillerie dans les vivres. Personne, disait Bonaparte, n'avait le droit de disposer des chevaux de l'artillerie : ils étaient et devaient être les meilleurs de l'armée puisqu'il fallait une éducation pour les accoutumer au feu, ainsi que les conducteurs ; il valait mieux perdre des canonniers que des charretiers ; admettre dans le service des vivres des hommes qui faisaient métier de trainer les pièces et les caissons, c'était empêcher le recrutement et encourir les peines prononcées contre ceux qui débauchaient le soldat.

Sa bravoure égalait son activité. Jamais Napoléon ne fut plus intrépide qu'au siège de Toulon. Sous le feu le plus vif, il parcourait les batteries, les animait de son ardeur. Impassible au milieu des projectiles, gardant la même attitude, ne donnant aucun signe d'émotion, il disait froidement à ses compagnons : « Gare ! voilà une bombe qui nous arrive ! » Un jour, il prit la place d'un canonnier qui venait de tomber, saisit le refouloir et aida à charger dix à douze coups. Le canonnier avait la gale. Napoléon, absorbé par d'autres soins, se contenta d'un léger traitement. Le mal sembla disparaître, mais devait longtemps affecter sa santé.

 

Cependant peu à peu la grosse artillerie arrivait de Marseille et le nombre des batteries s'augmentait. Bonaparte donnait ordre à chaque commandant de faire des magasins qui contiendraient au moins cent coups par pièce, de les garnir de toile cirée pour les garantir de la pluie. Il avait achevé la construction de la batterie des Sans-Culottes. Deux autres batteries, l'une dite du Bréguart et située au-dessus de Faubrégas, l'autre dite de la Grande Rade, devaient écarter à droite de l’Eguillette les frégates anglaises qui, selon le mot des républicains, faisaient les péronnelles. Deux autres encore s'établissaient aux Quatre-Moulins et aux Sablettes, en face du Petit Gibraltar.

Les batteries du Bréguart et de la Grande Rade firent leur effet et chassèrent les pontons et bombardes des Anglais droite du promontoire. Mais la batterie des Sans-Culottes était la plus puissante. Elle avait la fameuse couleuvrine de 44 qui venait de l'arsenal de Marseille. On attribuait à cet engin des propriétés merveilleuses et l'on assurait sur la Cannebière qu'elle portait au moins à deux lieues, qu'elle faisait un ravage considérable dans la flotte anglo-espagnole, que les royalistes de Toulon avaient fait dire une messe solennelle pour qu'elle crevât. Ce n'était en réalité qu'une antiquaille, un objet de curiosité ; elle ne rendit aucun service et ne tira que quelques boulets. Mais la batterie avait en outre une pièce de 3G, quatre pièces de 24 et un mortier de 12. Elle combattit vigoureusement le tir des vaisseaux ennemis, et si elle ne fit que leur enlever des mâts, elle les contraignit à évacuer la partie occidentale de la Grande Rade. Désormais l'escadre des alliés se tint au large et, comme dit Bonaparte, à distance raisonnable. Le bulletin des batteries françaises relate chaque jour qu'elle est hors de portée.

Il eût fallu que l'artillerie de La Poype, dirigée par un camarade de Napoléon au 4e régiment, le capitaine Sugny, vint battre en même temps la Grande Rade. La Poype avait promis à Carteaux de s'emparer du cap Brun. Mais soutenu par son beau-frère le représentant Frères, ce général ne pensait qu'à contrecarrer Carteaux et à le supplanter. Il déclara qu'au lieu d'aborder la montagne du cap Brun, il attaquerait le Faron à la baïonnette, qu'une fois maitre du Faron, il ne serait séparé de Carteaux que par la rade et que Toulon tomberait dans huit jours et peut-être moins. Déjà ses troupes se disposaient à se concentrer aux environs de La Valette et à quitter Tournis et Revest, qui reliaient leur droite au reste de l'avinée révolutionnaire. Carteaux se fâcha, lui enjoignit de conserver ses positions. La Poype obéit, mais le 1er octobre, sans même informer Carteaux, il attaquait le Faron : il comptait l'emporter par un brusque assaut et pensait que cette action d'éclat lui vaudrait le commandement en chef.

Il réussit. A la pointe du jour, il surprenait une centaine d'Espagnols qui gardaient le Pas de la Masque, entrait dans la redoute de la Croix Faron abandonnée par ses défenseurs, et, sur-le-champ, il écrivait au crayon, derrière un assignat de dix livres, ces lignes triomphantes à Carteaux : « Les troupes de la République viennent d'enlever la montagne de Faron, ses retranchements et ses redoutes. » Mais s'il était parvenu, comme par magie, selon le mot d'un assiégé, sur la crête du mont, il avait encore devant lui le fort Faron et il n'eut pas le temps de hisser un mortier et deux pièces de 4. A dix heures du matin, lord Mulgrave et l'Espagnol Gravina débouchaient, l'un par Saint-Antoine, l'autre par le Valbourdin, pour lui couper la retraite. Il essuya, de son propre aveu, une déroute complète. Ses bataillons s'enfuirent au cri de Sauve qui peut. Plus de 200 Français se tuèrent en tombant des rochers qui dominent La Valette. A trois heures de l'après-midi, les Toulonnais voyaient flotter sur le Faron le pavillon blanc qui, depuis le matin, remplaçait partout sur les remparts, les forts et les vaisseaux le drapeau tricolore. Ils offrirent le lendemain à chacun des généraux alliés une couronne de lauriers.

Ce succès enhardit les assiégés, et, s'ils avaient établi l'unité de commandement, s'ils avaient eu pour chef un homme énergique, résolu, un Bonaparte qui tint tontes leurs troupes sous son autorité, ils auraient culbuté, l'assiégeant. Leurs sorties ne furent que des reconnaissances. Dans la nuit du 8 au 9 octobre, ils surprenaient le poste des Sablettes, enclouaient les canons et mortiers de la batterie, sciaient les affûts, faisaient plusieurs prisonniers, dont un lieutenant d'artillerie. Cet officier écrivit le surlendemain Bonaparte qu'il était très bien traité, ne manquait de rien, n'avait qu'il se louer de la conduite des Anglais envers lui. Le Journal d'Avignon publia la lettre. C'est la première fois que le nom de Napoléon parait dans une gazette politique.

La sortie du I octobre fut plus importante. A quatre heures de l'après-midi, 3.000 hommes se réunissent autour de Malbousquet ; ils passent le Las ; ils refoulent aisément l'avant-garde républicaine qui fêtait la prise de Lyon ; ils atteignent le plateau des Arènes, le plateau des Gaux, le plateau de la Goubran. Mais Bonaparte accourut avec Alméras, aide de camp de Carteaux, et des réserves. Les soldats avaient mis leur confiance dans le commandant de l'artillerie et lui demandèrent des ordres, sitôt qu'ils l'aperçurent. Grâce à Napoléon et à son compagnon d'armes Alméras, les assiégés furent repoussés et les batteries sauvées. Bonaparte se fit dans cet engagement' son opinion sur les coalisés : il reconnut que les Anglais se battaient bien et que les Napolitains étaient mauvais, peu entreprenants. « Toute cette canaille, Napolitains, Siciliens, — disait-il plus tard à son frère Joseph, — sont bien peu de chose. »

Les Français s'étaient laissé assaillir le 14 octobre. Le lendemain, ils se faisaient assaillants. La Poype, que Carteaux avait, après l'échec du Faron, remplacé par La Barre, avait été réintégré dans son commandement par les commissaires de la Convention. Le 15 octobre, à la tête de 400 hommes, et après un combat oh Joseph Bonaparte fut, parait-il, légèrement blessé, il enlevait la hauteur du cap Brun défendue par le régiment émigré de Royal-Louis. Déjà Saliceti, exultant de joie, mandait à Paris que La Poype aurait raison des batteries de La Malgue et deviendrait maître d'un des points les plus importants des environs de Toulon. Mais derechef, comme le 1er octobre au mont Faron, La Poype fut chassé de ce poste par deux colonnes qui menacèrent de l'envelopper.

 

Telle était la situation des assiégeants au 15 octobre. « Cela va lentement », disait Bonaparte, et le commandant de l'artillerie regrettait « l'insuffisance », « l'inactivité » de l'arsenal de Marseille, et se plaignait de son « mince équipage provisionnel » : il n'avait encore que 21t canons et 4 mortiers ! Les représentants se décourageaient. Ils se défiaient des troupes qu'ils jugeaient incertaines encore et indisciplinées. Les volontaires de l'Ardèche n'avaient pas la moindre expérience et un de leurs lieutenants priait le général de les placer en seconde ligne, pour leur donner le temps d'apprendre à charger leurs fusils. Les grenadiers des Bouches-du-Rhône se livraient à l'insubordination et, malgré le règlement, malgré la défense réitérée de s'éloigner du camp, allaient se divertir à Ollioules. La plupart des officiers se rendaient à Marseille sans permission pour s'amuser et, comme on disait, courir les muscadines. Carteaux assurait que les hommes ne quittaient qu'à regret leurs foyers, qu'un grand nombre étaient dénués de tout équipement et ne faisaient que consommer les subsistances.

Vainement Saliceti et Gasparin chargeaient Albitte d'aller Paris exposer leurs doléances. Vainement ils déclaraient au Comité de salut public que les besoins de l'armée révolutionnaire étaient immenses. Le Comité ne leur répondait pas, et lorsqu'ils demandèrent à Doppet, qui venait de prendre Lyon, des renforts considérables en hommes, en armes, en engins, en munitions, Doppet leur répliqua qu'il leur envoyait du cation et leur enverrait journellement quelque chose, mais qu'on le sollicitait de toutes parts, qu'il devait voir, qu'il voyait la République entière. Désespérés, les deux représentants annoncèrent que si le Comité ne se décidait pas il leur donner aide et assistance, Toulon serait bientôt pour la France ce qu'était Gibraltar pour l'Espagne, et qu'il faudrait garder continuellement une armée devant cette ville, devant cette nouvelle Vendée, d'autant plus dangereuse qu'elle recevait par la Méditerranée des secours de toute sorte.

Le pis, c'était le manque de concert, c'était la mésintelligence des généraux qui se détestaient et cherchaient il se nuire. La Poype se moquait de Carteaux et ne tenait nul compte de ses ordres ; Carteaux accusait son lieutenant d'affecter l'indépendance et de lui « lier les bras », le taxait d'ignorance et d'orgueil, rappelait avec une joie maligne les échecs du Faron et du cap Brun que les journaux d'Avignon vantaient comme de grands exploits et qui n'avaient pour résultat que des enterrements. La Poype avait dit cavalièrement, après sa déroute du 1er octobre, qu'il voudrait avoir une telle d'aire tous les huit jours : Carteaux lui reprochait ce propos, son ton léger, son air de persiflage, ses façons de ci-devant, et le qualifiait de « général de toilette ». Les représentants éloignèrent La Poype, qui se rendit à Lyon pour surveiller l'envoi des renforts. Carteaux ne se radoucit pas ; il restait mécontent, dégoûté, et bien qu'il se plût, assurait-il, à être sous la férule de la Convention, il trouvait que Gasparin et Saliceti n'avaient pas pour lui les mêmes égards que le « brave » Albitte ; il écrivait à Paris que les commissaires palliaient les torts de La Poype ; il s'indignait qu'un vrai sans-culotte, comme lui, subît tant de « tracasseries et de jalousies ». Qu'un général plus capable se présente, ajoutait-il, et il céderait avec reconnaissance un fardeau qui, par suite de « la trahison plus noire », devenait insupportable.

Mais depuis l'arrivée de Bonaparte les commissaires étaient convaincus de, l'impéritie de Carteaux. Il est, avouaient-ils le 30 septembre, « incapable de saisir les opérations d'une armée assiégeante ».

Le commandant de l'artillerie leur avait fait voir les sottises du général. Pourquoi, après avoir pris Marseille, Carteaux n'avait-il pas précipité sa marche sur Toulon ? Dans le Souper de Beaucaire, le Marseillais que Bonaparte met en scène menaçait le militaire de se donner aux Espagnols qui croisaient devant le port. « Nous ne vous en laisserons pas le temps », répondait l'officier. Carteaux, disait Bonaparte aux représentants, avait laissé le temps aux Toulonnais de se donner à l'Angleterre, et les représentants convenaient avec lui que le général avait manqué d'audace.

Bonaparte se plaignait de l'état-major de Carteaux, qui voulait tout diriger. « Faudrait-il donc toujours, s'écriait-il, lutter contre l'ignorance et les basses passions qu'elle engendre, dogmatiser et capituler avec un tas d'ignorantacci, pour détruire leurs préjugés et exécuter ce que la théorie et l'expérience démontrent comme des axiomes à tout officier d'artillerie ? » Et, avec Bonaparte, Gasparin et Saliceti répétaient que Carteaux s'entourait de gens encore plus ignares et entêtés que lui, qui ne connaissaient pas « les hommes, les machines militaires et leurs effets ».

Bonaparte rappelait que Carteaux, craignant de s'étendre sur la droite, avait refusé d'occuper solidement la position de Caire, de renforcer Delaborde, d'écraser les Anglais à l’Éguillette. Avec Bonaparte, les conventionnels assuraient que le général n'avait pas compris le seul projet qui fuit possible, qu'il avait commis une « faute bien cruelle », que l'expédition de Toulon, qui pouvait aboutir avec un peu d'intelligence et de rapidité, trairait en longueur et ne réussirait plus que par le temps et par le nombre.

Les paroles mêmes de Bonaparte semblaient s'introduire et se glisser dans la correspondance des commissaires. « Le plan que j'ai présenté, disait Napoléon, est le seul praticable ; mais les Anglais débarquèrent à l'Éguillette ; peu de jours après, ils y eurent des pièces de 24 ; je compris que l'affaire de Toulon était manquée. » Sous l'impression de ses entretiens avec Bonaparte et comme sous sa dictée, Saliceti écrivait : « Le plan que nous avions adopté était le seul profitable ; mais les Anglais ont débarqué du monde ; le lendemain ils ont formé des batteries, monté des pièces de 24 ; nous regardons notre plan comme manqué. »

Fort de l'appui des représentants, fort de l'ascendant qu'il avait sur eux et dont rien, témoigne Marmont, ne peut donner l'idée, Bonaparte critiquait impitoyablement le général en chef. Devant Saliceti, devant Gasparin, il rappelait ses vantardises. « Nous n'avons plus besoin de rien, lui avait dit Carteaux à la première entrevue, et vous aurez le plaisir de brûler Toulon demain sans en avoir la fatigue. » Et le jour suivant, il conduisait Napoléon à une batterie qu'il avait établie pour incendier l'escadre anglaise. Placée au débouché des gorges d'Ollioules, un peu à droite de la route, sur une hauteur à 800 toises de la mer, la batterie devait agir contre des vaisseaux qui mouillaient à 400 toises du rivage, et les grenadiers du régiment de Bourgogne et du 2e bataillon de la Côte-d'Or, répandus dans les bastides des environs, chauffaient des boulets avec des soufflets de cuisine ! Ou bien Bonaparte montrait le billet naïf que Carteaux lui adressait le 19 septembre : « Je vous conseille, écrivait le général, de bien placer vos batteries et d'attendre, pour les faire jouer, que le vent soit bon, car ce serait perdre votre temps ; faites bien rougir et établir votre forge, pour que les boulets soient bien chauffés. » Ou bien encore il racontait que lorsqu'il avait dit en désignant l'Éguillette sur la carte : Toulon est là, Carteaux poussait son voisin du coude et remarquait niaisement : « Voilà un mâtin qui n'est guère ferré sur la géographie. »

Bonaparte finit par désobéir formellement à Carteaux. Un jour, le général le mena sur une hauteur et lui proposa d'y installer une batterie qui battrait à la fois le fort Malbousquet et les forts Rouge et Blanc. Napoléon lui représenta qu'il fallait au contraire placer trois nu quatre batteries coutre un seul fort et faire converger leurs feux, qu'une faible batterie construite en terre et à la lite ne pouvait l'emporter sur des batteries patiemment établies avec le relief de la fortification permanente, qu'en un quart d'heure l'ennemi la raserait et mettrait tous les canonniers hors de combat. Carteaux insista, et Bonaparte ne dressa pas la batterie. Une autre fois, Carteaux ordonna d'élever une batterie sur une terrasse en ayant d'une bastide, en un endroit on les pièces n'avaient pas de recul ; Bonaparte n'en fit rien. Mais le commandant de l'artillerie dut s'éloigner pour vingt-quatre heures et se rendre à l'arsenal de Marseille ; Carteaux en profita pour prescrire l'évacuation d'une batterie sous prétexte que le feu des assiégés y tuait ou y blessait les canonniers ; Bonaparte revint à temps pour s'opposer à cette mesure. Fatigué, excédé de ces contrariétés, Napoléon pria le général de lui communiquer son plan : Carteaux répondit que l'artillerie devait chauffer Toulon pendant trois jours, et qu'ensuite il attaquerait la ville eu trois colonnes. Outré, Napoléon dit à Gasparin qu'il ne pouvait plus servir sous tin homme qui n'avait pas les plus simples notions du métier militaire.

Carteaux n'ignorait pas les critiques violentes dont il était l'objet. Mais sa femme, qui ne manquait pas de bon sens et que Dommartin nomme une brave et digne personne, l'engageait à se taire. « Laisse faire ce jeune homme, disait-elle à son mari, il en sait plus que toi ; il ne te demande rien ; il te rend compte, la gloire te reste, et, s'il commet des fautes, elles seront pour lui. » Carteaux dévora son dépit et se contenta de déclarer que le capitaine Canon, comme il appelait railleusement Bonaparte, répondait sur sa tête des dispositions prises. Toutefois, il écrivit au ministre que tous les officiers de l'état-major de l'arillée étaient « bien neufs » et avaient de la bonne volonté, au lieu de talent ; il ne cita qu'Alméras dans la lettre où il annonçait le combat du 14 octobre ; enfin, il ne put s'empêcher, en s'entretenant avec une députation des jacobins de Marseille, d'exhaler des plaintes. « L'artillerie, dit-il, ne m'est pas soumise, et son chef Bonaparte fait tout en sens contraire ; il y a quelque dessous de cartes que je n'ai pas encore découvert ; mais attaquer le chef de l'artillerie, c'est attaquer les représentants eux-mêmes. »

Il fut rappelé. Dès le 2G septembre Saliceti mandait au Comité que l'absence de Carteaux donnerait peut-être à l'armée un général et des officiers supérieurs qui sentiraient mieux l'importance de la position de Caire. Pas une lettre de Gasparin et de Saliceti qui ne contint des griefs coutre Carteaux. Carteaux, disaient-ils, n'avait que de la réputation ; Carteaux manquait à la fois de moyens personnels et de bonne volonté ; Carteaux n’était pas à la hauteur de sa mission ; il leur fallait un homme qui fût disposé à se battre tout autrement que Carteaux. Ils songèrent un instant à le remplacer par La Poype. Mais La Poype avait sa femme et sa fille dans Toulon, et, bien qu'il fût patriote et qu'il eût, comme on disait, effacé quelques restes de noblesse par ses services et ses alliances avec la sans-culotterie, l'armée croirait-elle qu'il agissait franchement et sans-arrière-pensée ? « Il a sous les veux, écrivait l'amiral Truguet à Barère, une ville qui renferme ce qu'il a de plus cher ; peut-il toujours se défendre d'un mouvement de sensibilité ? » Gasparin et Saliceti se résignèrent donc à conserver Carteaux, et pour mieux le conduire et le gouverner, ils demandèrent au Comité de salut public un savant ingénieur.

Mais les représentants à l'armée d'Italie, Barras, Fréron, Ricord, Augustin Robespierre, joignirent leurs plaintes à celles de leurs collègues. Barras et Fréron déclaraient (pie Carteaux ne possédait aucune connaissance militaire, qu'il avait déjà perdu deux mois et qu'il échouerait certainement. Augustin Robespierre affirmait que l'éloignement de Carteaux serait une victoire. Ricord se rendit à Paris : il dit aux Jacobins, à la Convention, au Comité que s'il fallait, selon l'expression de Dubois-Crancé, attaquer Toulon par un déluge de feu, l'entreprise devait être confiée à un général aussi énergique et intelligent que patriote, à un homme qui réunit à sa réputation guerrière un grand caractère.

Le 23 octobre une lettre du ministre prescrivait à Carteaux d'aller à Nice au quartier général de l'armée d'Italie qui passait dans ses mains. « Les difficultés survenues dans le commandement, lui écrivait Bouchotte, rendent cette position pénible pour la chose publique et pour vous-même. » Il se lamenta, se désola. On lui ôtait donc l'honneur de terminer une opération qu'il avait commencée avec si peu de ressources et poursuivie si obstinément ! On l'arrachait à ce siège de Toulon dont il s'était si courageusement chargé et qu'il comptait mener à bonne fin ! Pourquoi ne pas déférer à son vœu, ne pas lui permettre d'achever l'œuvre entamée ? Il ne désirait, ne demandait qu'une chose : battre les Anglais et prendre Toulon. Toulon pris, il aurait sa récompense, et il donnerait sa démission pour n'être plus rien, rien qu'un simple volontaire. Mais l'ordre du ministère était précis : Carteaux devait se rendre à Nice, et après avoir triomphé des Marseillais, triompher des Piémontais. Il partit le 7 novembre, disant pis que pendre de Doppet, qui lui succédait, et de La Poype, qui restait à l'armée, assurant que Doppet manquait de talents militaires et que La Poype avait montré du doigt aux Anglais les deux points essentiels d'attaque, Faron et le cap Brun, gémissant de céder la place, non à de plus habiles, mais à de plus heureux qui profiteraient de ses labeurs et qui n'auraient aucune peine à vaincre lorsqu'afflueraient les moyens d'agir. Il n'emportait le regret de personne ; s'il fût demeuré, disait-on dans le camp, il eût tout désorganisé.

Doppet ne parut que le 12 novembre, et ce retard arrêta naturellement les opérations. Durant plusieurs jours, Carteaux n'avait pas dissimulé son humeur, et Saliceti se plaignait amèrement que l'armée fût si longtemps exposée au hasard de la patience et de la fidélité d'un pareil-homme.

La Poype, le plus ancien général, commanda par intérim du 7 au 12 novembre, et, s'il se tint sur la défensive, selon l'ordre de Doppet, il mérita du moins, remarque Napoléon, l'estime du soldat. Mais le véritable chef de l'armée était Saliceti, c'est-à-dire Bonaparte. Abandonné par Gasparin, qui succombait à la fatigue et allait mourir à Orange, Saliceti décidait de toutes choses, et il est d'ailleurs le seul des représentants du peuple qui soit resté devant Toulon du commencement à la fin du siège. Bonaparte avait conservé son ascendant sur lui. Les deux Corses allaient ensemble aux postes avancés. lin soit', le 7 novembre, avec Varèse, ils visitèrent l'emplacement d'une batterie que Bonaparte projetait de diriger contre le fort Malbousquet. Au retour, Saliceti tomba de cheval et se fit deux contusions, l'une à la tête, l'antre à la jambe. Bonaparte et Varèse eurent peine à le ramener ; les balles sifflaient à leurs oreilles, et ils étaient tout près de l'ennemi ; « nous pouvions, rapporte Varèse, être facilement enlevés par une patrouille ».

Enfin Doppet arriva. C'était un Savoyard, naguère médecin à Chambéry, et depuis 1789 homme de lettres à Paris, rédacteur des Annales patriotiques, auteur de romans et de ces Mémoires apocryphes de Mme de Warens que le lieutenant Bonaparte lisait à Valence en 1786. Il devait son avancement aux circonstances et non à l'intrigue. Elu chef de brigade de la légion des Allobroges, et le seul chef de brigade qui fût dans l'armée de Carteaux durant la campagne du Midi, il avait été nommé général et, pour avoir montré à la tête de l'avant-garde quelque célérité, chargé de commander l'armée des Alpes et de brusquer la prise de Lyon. Les Lyonnais vaincus, il fut appelé devant Toulon parce qu'on pensait qu'il enverrait sous les murs de la ville assiégée toutes les forces dont il pouvait disposer. Il avait plus d'esprit que Carteaux, tuais bien qu'il eût servi dans sa jeunesse au régiment de Commissaire-Général cavalerie et aux gardes françaises, il entendait aussi peu que Carteaux le métier de la guerre. Lorsqu'une bombe partie de Toulon mit le feu au magasin de poudre de la batterie de la Montagne, il dit sérieusement à Bonaparte que cet incendie était l'œuvre des aristocrates de l'armée. Il eut toutefois le mérite de se rendre justice. « Le siège de Toulon, écrivait-il, exige un rassemblement de talents militaires et de combinaisons qu'on nie suppose je ne sais pourquoi », et il déclara qu'il n'accepterait pas la direction de l'entreprise et ne resterait devant Toulon que sous les ordres de son successeur.

Il faillit, pourtant, sans l'avoir voulu, s'emparer de la place ou du moins enlever un des ouvrages les plus importants. Le 15 novembre, le bataillon de la Côte-d'Or, posté en face du fort Mulgrave, vit un prisonnier français que des Espagnols maltraitaient. Indigné, il courut aux armes et marcha droit sur le fout. Le régiment de Bourgogne le suivit, puis d'autres bataillons, puis toute une division. Un feu violent, épouvantable, de mousqueterie et d'artillerie éclata des deux parts. Doppet et Bonaparte se hâtèrent de se rendre sur le lieu de l'action. « Le vin est tiré, dit Napoléon, il faut le boire », et il ajouta que mieux valait s'engager il fond que de reculer. Doppet lui permit de diriger le combat. Bonaparte se mit à la tête des tirailleurs qui couvraient tout le promontoire et forma deux compagnies de grenadiers en colonne pour pénétrer par la gorge dans le fort Mulgrave. O'Hara, gouverneur de Toulon, qui du bord de la Victory voyait le combat, vint au Petit Gibraltar pour stimuler les troupes, et une sortie qu'il exécuta fut vigoureusement appuyée par la canonnade des remparts et des vaisseaux. Doppet vit un de ses aides de camp tomber à ses côtés. Il fit battre la retraite. Napoléon frémissait de rage, et le visage ensanglanté par une légère blessure qu'il avait reçue au front, il galopa vers Doppet : « Toulon est manqué, s'écriait-il, et un j... f... a fait battre la retraite ! » Les soldats partageaient sa colère et menaçaient le général en chef : « Aurons-nous toujours, disaient-ils, des peintres et des médecins pour nous commander ? »

Mais sur les instances de Ricord, le Comité de salut public avait décidé le 1er novembre de réunir toutes les forces du Midi contre Toulon, et, le 3 novembre, d'envoyer Doppet à l'armée des Pyrénées-Orientales, de placer Carteaux à l'armée des Alpes et de donner l'armée d'Italie à Dugommier qui serait spécialement chargé de diriger le siège de Toulon.

Le 1G novembre, Dugommier était à Moules. Deux heures après Dugommier, arrivait Du Tell cadet qu'Albitte et Doppet avaient appelé de Grenoble pour lui confier l'artillerie. Huit jours plus tard, le 24 novembre, se présentait le chef de bataillon Marescot, envoyé par son camarade et ami Carnot pour diriger le génie. Ces choix prouvaient que le Comité de salut public avait résolu d'imprimer aux opérations du siège une décisive impulsion. Les secours se montraient enfin : hommes, canons, munitions. Sept bataillons venaient de Lyon, et dix-sept autres de l'armée des Alpes. De Besançon, de Lyon et des places du Dauphiné, soit par le Rhône, soit par les routes, débouchait un matériel considérable.

Né à la Basse-Terre en 1738, Jacques Coquille du Gommier avait alors cinquante-cinq ans. Cadet à la compagnie des cadets-gentilshommes des colonies établie à Rochefort, officier des batteries de la marine, enseigne d'une compagnie franche d'infanterie, il s'était distingué par sa bravoure dans la guerre de Sept Ans aux sièges de La Guadeloupe et de La Martinique et pendant la guerre de l'indépendance américaine, où il commandait les volontaires de son île, à l'attaque de Sainte-Lucie. Aussi avait-il reçu la croix de Saint-Louis. Il vivait sur son bien lorsqu'éclata la Révolution. De nouveau commandant des volontaires de La Guadeloupe, il s'efforça d'étayer, comme il dit, la régénération française à La Martinique. Mais, combattu par les autorités de La Guadeloupe, endetté, presque ruiné, contraint de vendre la propriété dont il portait le nom, chargé de plaider à Paris la cause des patriotes et désigné pour député extraordinaire des îles du Vent, il partit pour la France en 1791. Promu le 10 octobre 1702, sur la recommandation de Marat, général de brigade, il n'eut que le 22 mai 1793 un emploi à l'armée d'Italie, et, parce qu'il comptait que le Conseil exécutif se raviserait et l'enverrait servir aux colonies, il ne rejoignit son poste qu'au milieu de septembre. Deux éclatants faits d'armes, deux beaux succès obtenus coup sur coup malgré la disproportion du nombre et le désavantage du terrain le signalèrent aussitôt à l'attention des représentants et lui valurent le grade de général de division. Le 19 octobre, d'Utelle où était son principal quartier, il courait à Gilette, dont le baron de \Vins s'était emparé, chassait les Austro-Sardes en les assaillant de nuit à l'improviste, puis revolait à Utelle pour repousser les Piémontais de Saint-André et leur reprendre le 22 octobre par une charge vigoureuse la cime du Diamant. Il n'avait pas encore, quoi qu'eût dit Ricord, une grande réputation, et le Journal d'Avignon le confondait avec Leigonyer. Mais il avait l'ardeur, l'activité, l'intelligence de la guerre. C'était le général qu'avait demandé Truguet, un général qui eût expérience, habileté, présence d'esprit, et non jactance et charlatanerie. Son extérieur frappa les troupes. Sa taille élevée, sa figure ouverte et brunie du soleil, son front large et découvert, ses yeux pensants et pleins de feu, ses cheveux blancs très touffus qui rehaussaient la flamme de son regard et donnaient à sa physionomie plus de relief et de vivacité, imposèrent sur-le-champ aux officiers et aux soldats. Un de ses lieutenants, Micas, le nomma son père d'armes. Dugommier, écrit Augustin Robespierre, est « un vrai républicain qui sait inspirer l'enthousiasme de la liberté ; il est aimé de ses subordonnés qu'il aime ».

Aidé de son chef d'état-major qui fut d'abord l'adjudant général Grillon, puis le général de brigade Dugua, Dugommier se hala de mettre en ordre l'armée révolutionnaire. Il rappela le soldat au respect des lois militaires et distribua dans les camps un extrait du Code pénal. Il lit défendre par les représentants le gaspillage de la poudre. Il réunit les corps qu'il avait trouvés pour la plupart disséminés en une foule de détachements et « étorqués de leur principal noyau ». Il compléta les compagnies de grenadiers et de chasseurs par des hommes de bonne volonté.

Il appréciait les gens, disait-il, en les voyant travailler, et il avait aussitôt apprécié Bonaparte. Qui savait mieux le fort et le faible de Toulon que le jeune chef de bataillon ? Qui, mieux que lui, connaissait les positions et les ressources de l'armée assiégeante ? Napoléon, assure Marmont, prit sur Dugommier le même empire que sur les représentants. lin jour que le général dînait avec Bonaparte, « tiens, lui dit-il en lui offrant un plat de cervelle, tiens, tu en as besoin ». Il voulait dire, rapporte un témoin, que le jeune officier était surchargé de travail et qu'il lui fallait de la cervelle pour quatre.

Investi de la confiance de Dugommier, Bonaparte resta commandant de l'artillerie. Du Teil se plaignait qu'il n'y at pas devant Toulon assez d'officiers généraux de son arme. « Nous ne sommes que deux, disait-il, Bonaparte et moi ; qu'il nous arrive quelque accident, personne ne peut nous remplacer ; le siège est suspendu ou languit. » Mais Du Teil se reposa toujours sur son lieutenant. Vieux, impotent, accablé d'infirmités, il avouait qu'il ne pouvait plus marcher ni monter à cheval. Il dut se faire porter dans les batteries. Déjà, au mois de décembre 1792, il écrivait à Bouchotte qu'il était rongé par les rhumatismes et qu'une fluxion de poitrine, attrapée deux ans auparavant, l'obligeait à garder le lit et lui causait sans cesse des points de côté et par intervalles des crachements de sang. Tout récemment, au mois de septembre 1793, lorsque Du Teil commandait l'artillerie de l'armée des Alpes et celle de l'armée d'Italie, Kellermann, fatigué d'un général dont « les incommodités s'augmentaient journellement », le fixait à Grenoble et le remplaçait à l'armée d'Italie par le chef de brigade Dujard : à Grenoble, disait Kellermann, Du Teil n'aurait qu'à donner des instructions à l'équipage de l'armée des Alpes et à veiller aux approvisionnements des batteries. Le 21 décembre, Toulon à peine occupé, Ricord et Saliceti autorisaient Du Teil à se rendre dans le pays messin pour rétablir ses forces jusqu'à ce qu'il reçût du ministre une « destination compatible avec son âge et sa santé ». Du Teil ne fut donc que de nom chef de l'artillerie, et Bonaparte continua de diriger le service. Bonaparte adresse au citoyen Dupin, adjoint du ministre, les états de situation, le bulletin quotidien des batteries et le récit détaillé des affaires du mois de décembre. Bonaparte envoie des ordres aux batteries de la division de l'ouest. Bonaparte répond à Dupa qui demande des fusées et des fanaux. Bonaparte répond à Micas, lorsque Micas écrit au commandant de l'artillerie. Bonaparte répond à La Poype, lorsque La Poype réclame des mortiers : « Tu as Bonaparte près de toi, dit Dugua à Dugommier, tu prendras avec lui des mesures pour les mortiers » ; et comme La Poype exige des mortiers de huit, Dugua objecte qu'au jugement de Bonaparte, cette sorte de mortier est insuffisante pour produire grand effet.

Marescot voulut un instant s'emparer de la direction du siège et imposer son plan à Napoléon. Il avait trouvé parmi les officiers de son arme un de ses anciens, le capitaine Fournier, et, avec un noble désintéressement et une rare abnégation, il déclara que Fournier devait être chef du génie. Mais, en attendant, il était d'avis de procéder régulièrement, de déployer l'appareil des attaques ordinaires, de cheminer par tranchées, et il se plaignait à Carnot de ne trouver que quelques gabions commandés par Bonaparte et des batteries provisoires uniquement destinées à contrebattre les batteries avancées des alliés et 'a favoriser les premières opérations de l'assaillant. Il comprit bientôt ce qu'un investissement selon les préceptes de l'école avait d'aventureux et d'impossible.

 

Dugommier avait, dès son arrivée, examiné les projets relatifs au siège : La plupart des plans envoyés par des ingénieurs et notamment par le célèbre d'Arçon, qui voulait réunir devant la ville 150.000 combattants, étaient inexécutables. « Ils sont, écrivait Dugommier, calculés sur des moyens que je n'ai point. ». Mais le général en chef qui consultait Bonaparte et faisait, comme il dit, ses raisonnements sur les localités, sentait qu'il fallait abréger, renoncer à suivre les règles de l'art.

Le 25 novembre, il tenait conseil de guerre avec les représentants Augustin Robespierre, Ricord et Saliceti, les généraux de division La Poype, Mouret et Du Teil, les généraux de brigade La Barre et Garnier, les chefs de bataillon Bonaparte, Sugny et Bridé. Il déclara qu'il n'avait que 25.000 hommes qui savaient se battre, et Du Teil, qui prit la parole après lui, assura, selon les états fournis par Bonaparte, qu'il ne possédait pour l'instant que cent quatre-vingt milliers de poudre, qu'il allait en recevoir cent autres milliers, que de plus grandes quantités étaient annoncées, mais qu'elles ne pouvaient arriver très prochainement. Le Conseil décida de recourir aux « moyens de terreur ». Deux projets lui furent soumis, celui de Dugommier et celui du Comité de salut public.

Dugommier opina qu'il fallait éloigner la flotte qu'il nommait le rempart maritime et l'appui principal de Toulon, s'emparer des endroits d'où le canon des assiégeants inquiéterait les vaisseaux, prendre le fort Mulgrave, l'Éguillette et Balaguier, chasser ainsi l'escadre de la petite rade dans la grande, la « molester » par des batteries de mortiers dressées au cap Brun, puis enlever à la garnison deux ou trois points essentiels, le mont Faron et Malbousquet ; ce dernier poste, ajoutait-il, formait au centre une ligne de feu qui se prolongeait facilement jusque dans Toulon ; maitresse de Malbousquet et y prenant racine, renforcée bientôt par de puissants moyens, l'armée s'avancerait vers la place.

Ricord lut ensuite le plan rédigé le 4 novembre par Carnot au nom du Comité de salut public ; comme tout le monde, Carnot estimait qu'un siège régulier était impossible, cl que la ville tomberait si les assiégeants lui coupaient ses communications en bloquant ses rades. L'armée révolutionnaire se diviserait donc en deux colonnes. La première se saisirait du cap Brun, écraserait le fort La Malgue sous les bombes, établirait des batteries à boulets rouges qui sillonneraient la grande rade dans tous les sens. La seconde colonne devait s'emparer des batteries de l'Éguillette et de Balaguier pour interdire aux ennemis l'entrée de la petite rade ; elle attaquerait la presqu'ile de la Croix-aux-Signaux et y placerait des batteries à boulets ronges qui croiseraient leurs feux avec celles du cap Brun ; elle tâcherait d'incendier Toulon et profiterait du désordre causé par le bombardement pour enlever la ville. Enfin, les deux colonnes s'efforceraient de concert d'emporter par un coup de main le mont Faron, et, si elles pouvaient, le fort La Malgue.

Marescot jugeait que les deux plans « rentraient l'un dans l'autre et différaient fort peu ». Il y avait pourtant quelques différences. Le Comité ne parlait nullement de Malbousquet, dont il fallait, comme disait Bonaparte, ruiner les défenses pour s'avancer sans obstacle jusqu'aux remparts de Toulon, et, si Dugommier empruntait à Carnot l'idée de prendre les hauteurs du cap Brun, il ne croyait pas qu'il eût assez de monde pour se rendre maitre de la presqu'ile de la Croix-aux-Signaux ; sa courroie, écrivait-il, était trop courte, et il avait à peine de quoi assurer le succès sur tous les points d'attaque.

Les membres du Conseil convinrent avec Dugommier qu'il était inutile d'envoyer des troupes contre la Croix-aux-Signaux. Mais ils pensèrent qu'il serait imprudent d'assaillir les hauteurs du cap Brun. Elles offraient sans cloute, selon le mot de Dugommier, une bonne correspondance avec le promontoire de l'Éguillette, et, si l'on tenait ces deux pointes, on « désolerait » la marine ennemie et lui « ordonnerait une station critique ». Toutefois Saliceti remarquait qu'il était très difficile de se saisir du cap Brun et de le garder. Il proposa, selon le désir de Bonaparte, de porter plutôt sur le mont Faron l'effort de la division de l'est. Le Faron n'était-il pas, suivant l'expression d'Arçon, un point capital qu'on devait attaquer en toute vigueur ? Dugommier fit observer qu'il faudrait peut-être de ce côté des « moyens plus rassemblés ». Mais La Poype protesta qu'il avait assez de forces pour répondre du succès.

Finalement, le Conseil résolut de faire contre Malbousquet et le cap Brun une fausse attaque, et de prendre le plus tôt possible par une véritable attaque brusque et vive, par un combat à la française, le Petit Gibraltar, l'Éguillette, Balaguier et le mont Faron. Ce fut Bonaparte qui rédigea le procès-verbal de la séance. Son plan l'avait emporté, le plan qu'il soumettait le 14 novembre au ministre Bouchotte en ces termes : « la prise de l'Éguillette, l'expulsion des Anglais des rades, et dans le même temps attaquer le Faron. »

 

Le Conseil avait approuvé l'établissement des batteries faites par Bonaparte. De nouvelles furent élevées sous la direction de Du Teil et de son second, et lorsque Toulon ouvrit ses portes, l'armée révolutionnaire avait peu à peu installé treize batteries.

Trois de ces batteries étaient dirigées contre le fort Malbousquet : celle de la Convention, sur le plateau des Arènes ; elle avait sept pièces de 24 et deux obusiers de 6 ;

Celle de La Farinière sur le plateau des Caux, entre les Arènes et la Goubran ; reliée à la Convention par une gabionnade eu ligne droite, elle avait quatre mortiers de 12 ;

Celle de la Poudrière, sur le plateau de la Goubran ; elle avait quatre pièces de 16 et trois mortiers de 8.

Deux batteries étaient destinées à battre la petite rade : la batterie de la Petite Rade entre le plateau de la Goubran et le coteau de Brégaillon, et la batterie de la Montagne construite dès le 19 septembre sur la hauteur de Brégaillon et formée, comme sa voisine, de deux pièces de 24.

Plus à droite, pour battre à la fois l'Éguillette et la grande rade, étaient les cinq batteries des Sans-Culottes, de la Grande Rade, du Bréguart, des Sablettes et des Quatre-Moulins :

La batterie des Sans-Culottes ou, comme on la nommait brièvement, la Sans-Culotte, commencée dès le 20 septembre, fut servie durant le siège par la 17e compagnie d'artillerie légère qui montra, dit Bonaparte, une bravoure à toute épreuve[4] ;

La batterie de la Grande Rade, située près de La Seyne, entre Faubrégas et les Sablettes, avait trois pièces de 24 ;

La batterie du Bréguart ou de Faubrégas avait une pièce de 36, trois pièces de 24 et un mortier ;

La batterie des Sablettes, sur une hauteur dans l'isthme du même nom, vis-à-vis la redoute anglaise, avait quatre pièces de 24 et trois mortiers de 12 ;

La batterie des Quatre-Moulins, en seconde ligne, derrière La Seyne et à 700 toises de la redoute, avait deux pièces de 24.

Trois batteries étaient en avant de toutes les autres, tout près de la fameuse redoute : celle des Républicains du Midi, celle des Chasse-Coquins, et celle des Hommes-sans-Peur.

La batterie des Républicains du Midi ou des Jacobins était à 200 toises du fort Mulgrave. Armée de trois pièces de 24 et de cinq mortiers de 12, elle battait les communications de la redoute anglaise avec l'escadre. Elle existait dès le 14 novembre, mais ne fut achevée que le 14 décembre, lorsqu'elle eut pour commandant le lieutenant Vermot, et ne joua que le lendemain. Ce Vermot, qui devint plus tard colonel directeur d'artillerie, avait passé par tous les grades inférieurs au régiment de La Fère, et Bonaparte, qui restituait, lui écrivait ce mot flatteur : « Je compte trop sur vous pour m'inquiéter d'aucune manière. »

La batterie des Braves ou Chasse-Coquins, à droite des Hommes-sans-Peur, ne fut établie qu'au dernier jour du siège.

La batterie des Hommes-sans-Peur avait trois pièces de 16 et cinq mortiers, ainsi qu'un magasin de poudre à l'épreuve de la bombe. Elle comprenait deux redoutes et se trouvait à l'endroit appelé l'Écaillon, sur une petite éminence que les paysans nomment Roquille et où des broussailles et des ronces cachent encore aujourd'hui des traces d'épaulements et les débris d'un four à boulets rouges. C'était la plus exposée de toutes les batteries. Bonaparte avait à peine fait le chemin et transporté les matériaux que Carteaux défendait de la construire, parce qu'il la croyait intenable. Dès le début de son installation, elle fut foudroyée par le feu croisé des pontons anglais et du Petit Gibraltar. Les artilleurs, épouvantés, refusaient d'y rester. Mais Napoléon, qui connaissait le caractère français, fit placer en avant de la batterie un poteau avec ces mots écrits par Junot : batterie des Hommes-sans-Peur. Les plus braves canonniers de l'armée voulurent y venir. Ils appartenaient tous à l'ancien corps royal de l'artillerie, et la plupart avaient huit ans révolus de service militaire. Le 28 novembre Bonaparte choisit pour les commander le sergent Pétout qui dirigeait jusqu'alors les travaux d'organisation du pare. Ce Pétout répondit à sa confiance : « On ne peut, disait Napoléon, que se louer de son zèle. » C'était un Franc-Comtois de vingt-six ans que Bonaparte avait connu naguère à Valence au 4e régiment et qu'il nomma plus tard garde d'artillerie, puis conducteur principal des charrois de l'armée d’Italie. Pétout semble avoir eu mauvaise tête et vaillant cœur ; il donna sa démission pour être maitre d'école dans un petit village des Basses-Alpes. Il se repentit et à diverses reprises, sous tous les régimes, en 1800 et en 1801, en 1814, même en 1830 et 1831, il sollicita la place de garde d'artillerie : il ne voulait pas d'autre emploi ; mais sous tous les régimes, il se heurtait à la loi, et ce fut en vain qu'il pria le premier consul de dérober un moment à ses occupations « pour le bonheur de Pétout »[5].

 

De toutes les batteries républicaines, celle qui faisait pour l'instant le plus de niai aux assiégés était la batterie dite de la Convention. Carteaux l'avait ainsi baptisée : « Elle est superbe, écrivait-il, et elle f... le tour à nos ennemis. » Elle était à huit cents toises de Toulon et à cinq cents du fort Malbousquet. Le Conseil de guerre avait décidé qu'elle canonnerait Malbousquet tant pour abuser les Anglo-Espagnols sur le point d'attaque que pour faciliter à l'infanterie la prise de l'ouvrage, et Dugommier croyait même que, si l'artillerie faisait brèche, ses troupes pourraient emporter le fort dans un élan d'enthousiasme. Le 28 novembre, la batterie de la Convention tira contre Malbousquet, et si Malbousquet résista de son côté sans discontinuer, s'il fut secondé le lendemain par le navire le Puissant qui s'embossa sur le rivage, à l'abri du fort, et lança contre la Convention des bordées de quarante coups de canon à chaque demi-heure, la Convention riposta, et le 28, le 29, elle envoyait à Malbousquet un coup de canon tous les quarts d'heure.

Le général anglais O’Hara qui commandait en chef les forces des alliés, résolut d'enlever la batterie de la Convention. Le 30 novembre, au matin, 2 350 hommes, 400 Anglais, 300 Sardes, 700 Napolitains, 700 Espagnols et 250 Français, chasseurs toulonnais et soldats du régiment de Royal-Louis, sous les ordres du général-major David Dundas, se réunissent entre les forts Malbousquet et Saint-Antoine. Ils passent la Rivière-Neuve sur un seul pont ; ils se divisent en quatre colonnes ; ils marchent à travers des champs plantés d'oliviers et coupés par des murs de pierre ; ils gravissent silencieusement et sans confusion des pentes taillées en terrasses ; ils débouchent soudain sur le plateau des Arènes ; ils surprennent les troupes qui gardaient la batterie de la Convention ; ils enclouent les cations. Le général Garnier accourt et s'efforce de rallier son monde. Ses bataillons, de nouvelle levée pour la plupart, se dispersent sous une pluie de balles et sous le feu terrible de Malbousquet. Une poignée d'hommes dépoli-ragés, hésitants, reste encore autour de Garnier et finit par plier. Les alliés poussent en avant, se dirigent vers la route d'Ollioules. Qu'ils atteignent le village, et ils s'emparent du parc d'artillerie. « Quel eût été, s'écrie Marescot, le sort de l'armée ! » Mais, au lieu de se reformer sur la cime longue et étroite de la montagne et de l'occuper solidement, les assaillants, entrainés par leur impétuosité, quittent le plateau, s'élancent à la poursuite des républicains, escaladent les hauteurs voisines avec ardeur, s'éparpillent de divers côtés. Il était neuf heures. A cet instant, Dugommier, accompagné de Saliceti et du 3 bataillon de l'Isère, arrivait sur le lieu du combat et, dans son indignation, gourmandait les fuyards et les frappait à coups de sabre. Il pria Garnier, qui connaissait le terrain, de conduire les volontaires dauphinois. Garnier plaça 250 hommes derrière un grand pan de mur et avec le reste se jeta sur la droite. A onze heures, il faisait battre la charge, et trois bataillons, guidés par lui, montaient à l'assaut de la hauteur des Arènes. Les alliés, disséminés, commençaient à rétrograder ; ils voulurent envelopper Garnier, descendirent vers la droite, et tombèrent sur le bataillon de l'Isère qui les attendait derrière le mur et sur deux autres bataillons que le général Mouret envoyait de la division du centre. Accueillis par un feu très vif, craignant d'être débordés et coupés de la ville, ils prirent la fuite. O’Hara, sorti de Toulon pour se rendre compte de l'affaire, était à la batterie de la Convention lorsqu'il vit les siens revenir à la débandade. Brave et prodigue de sa vie, croyant réparer le désastre, il courut témérairement à la rencontre des républicains. Il fut blessé au bras, et le sang qu'il perdait lui causa une telle défaillance qu'il dut s'asseoir au pied d'un mur. Napoléon a dit qu'O'Hara lui remit son épée et que le commandant de l'artillerie française garantit des insultes le généralissime anglais. Il se trompe, et s'il fit prisonnier un officier de marque, ce n'est pas O’Hara qui fut capturé par deux volontaires de l'Isère et deux soldats du 59e régiment. A midi, les coalisés se sauvaient de toutes parts. Les troupes de Mouret les suivirent, la baïonnette dans les reins, jusqu'au chemin couvert de Malbousquet, et Mouret voulut profiter, assez mal à propos, de leur élan désordonné pour enlever le fort ; elles durent s'arrêter sur un terrain qu'assiégeants et assiégés jonchaient à l'envi de projectiles, et ne regagnèrent leur camp qu'il l'entrée de la nuit. Bonaparte s'était hâté de désenclouer les canons de la batterie de la Convention et d'ouvrir le feu contre Malbousquet. « Le fort, écrivait-il dans la soirée, a riposté vivement et nous a tué un sergent d'artillerie ; mais nos soldats se sont portés sur Malbousquet et sont arrivés jusqu'aux chevaux de frise. Nous avons chassé les ennemis de deux hauteurs contiguës ; nous leur avons détruit un ouvrage qu'ils commençaient à faire ; nous leur avons enlevé un grand nombre de tentes ; nous avons déchiré ce que nous n'avons pas pu emporter. »

Dugommier avait reçu deux fortes contusions, l'une au bras droit, l'autre à l'épaule. Mais il jugeait la journée à la fois chaude et heureuse. « Que ne devons-nous pas attendre, mandait-il à Paris, d'une attaque concertée et bien mesurée lorsque nous faisons bien à l'improviste ! » Comme Dugommier, Napoléon était transporté de joie ; « la matinée, disait-il, a été belle. » Plusieurs de ses batteries avaient pris part à l'action : celles des Quatre-Moulins et des Sablettes en dirigeant un feu très vif contre le Petit Gibraltar, celle des Hommes-sans-Peur en démontant une pièce sur le cavalier de la redoute anglaise, celles du Bréguart et de la Grande Rade en tirant sur les vaisseaux de la grande rade, celles de la Montagne et de la Petite Rade en lançant quelques projectiles, l'une à des chaloupes qui tentaient de porter du renfort de l'Éguillette à Malbousquet, l'autre à des pontons et à des bombardes qui voulaient débarquer des troupes à la Poudrière. Lui-même avait payé vaillamment de sa personne. Dès que la générale battit dans Ollioules, il courut vers le plateau des Arènes. Des canons de campagne qu'il plaça sur plusieurs points protégèrent la retraite de Garnier et retardèrent la marche des assiégés. Il fit mieux encore. A travers un vallon, au pied d'une hauteur, eu face de la Convention, il avait ordonné de pratiquer un boyau qui s'étendait jusqu'à l'épaulement de la batterie et que recouvraient des branches d'olivier. Avec quelques hommes il se glissa dans ce boyau, arriva, sans être aperçu des ennemis, au bas de l'épaulement et leur envoya de droite et de gauche une décharge qui les surprit et les mit en désordre. Aussi Dugommier écrivait-il le lendemain au ministre que de tous ses frères d'armes, Bonaparte, commandant d'artillerie, ainsi que les adjudants généraux Arena et Cervoni, s'était le plus distingué et l'avait le plus aidé à rallier les troupes et à les pousser en avant. « Nos soldats, disait Saliceti, feraient des prodiges s'ils avaient des officiers ; Dugommier, Garnier, Mouret et Bonaparte se sont très bien comportés. »

Il est rare à la guerre qu'un général en chef soit fait prisonnier, et le sort d'O’Hara frappa vivement Bonaparte. Trois ans plus tard, il prophétisait à Wurmser enfermé dans Mantoue le destin du général anglais. Il rendit, de la part de Dugommier, une visite au captif : « Que désirez-vous ? lui dit-il. — Être seul, répondit O’Hara, et ne rien devoir à la pitié. » Bonaparte jugea O'Hara un homme très commun, mais il loua sa réplique : un vaincu, remarquait-il, doit avoir de la réserve et de la fierté, ne souhaiter, ne demander rien.

 

Le combat du 30 novembre ne coûtait pas 300 hommes aux républicains. "Mais il révélait leur inexpérience et leur faiblesse. L'aile gauche de l'armée avait été culbutée sans essayer la moindre résistance, et c'étaient 500 à 600 braves qui, sous les ordres de Dugommier, de Garnier, de Mouret, d'Arena, de Cervoni, de Bonaparte, avaient reconquis les positions qu'une division de six mille hommes avait perdues en un instant. Comme à leur ordinaire, les carmagnoles avaient fait une énorme consommation de cartouches. Il fallut suspendre l'exécution des mesures prescrites par le conseil de guerre. « La chose est incroyable, s'écrie Dugommier, et pourtant elle est vérifiée ; l'armée a, le 30 novembre, usé cinq cent mille cartouches ! » On se borna, pendant la quinzaine suivante, à perfectionner les retranchements commencés et à tirer des coups de canon.

Toulon demeurait clone redoutable. Sur 20.000 hommes que comptait la garnison, 12.000 étaient solides et capables, comme dit Dundas, de porter le mousquet. 600, protégés par quatre canons et deux mortiers, tenaient le cap Brun. 1.500 campaient entre la redoute du cap Brun et le fort La Malgue. 2.000 occupaient le fort La Malgue ; 400 le fort Saint-Louis et la Grosse Tour ; 600 la hauteur de l'Eigoutier ; 700 les forts d'Artigues et Sainte-Catherine ; 500 le mont Faron, sa redoute, sa caserne et les murs en pierre sèche construits aux pas de la Masque et des Monges ; 800, le fort des Pommets, la redoute Saint-André et les deux Saint-Antoine ; 800, le fort Malbousquet, où il y avait seize canons, deux mortiers et deux obusiers. Une réserve de 5.000 hommes gardait la ville et les dehors. (300 autres, établis au lazaret et à la gorge des Sablettes avec six pièces, défendaient le mouillage des escadres. 3.000 environ étaient au promontoire de Caire, à l'Éguillette, à Balaguier et au fort Mulgrave, à la fameuse redoute qui depuis plus de deux mois était le but des pensées de Bonaparte et comme son point de mire. Faible de profil, mais fermée à la gorge, cette redoute avait une longueur de cent cinquante mètres. Ses parapets étaient revêtus au dedans comme au dehors de troncs de pin placés horizontalement, et les jours de ses embrasures garnis de planches. Ses vingt canons et ses quatre mortiers de gros calibre formaient plusieurs batteries séparées par de nombreuses traverses. Son fossé avait trois mètres de profondeur sur cinq mètres de largeur, et en avant du fossé s'étendaient une double file de chevaux de frise et une rangée d'abatis. 700 soldats la gardaient et, derrière eux, en soutien, étaient 2.200 hommes et une batterie de six pièces.

Aussi les gazettes républicaines avaient beau imprimer que les assiégés ne s'entendaient pas, que la morgue castillane et la rudesse britannique mettaient entre eux la division, que leurs approvisionnements s'épuisaient, que leur pain n'était pas mangeable. Les Provençaux, qui fixaient leurs regards sur la place, exagéraient la force et la résistance de ses remparts. Les populations méridionales se répétaient du Var au Rhône que cette citadelle des coalisés était imprenable. L'adversaire ne possédait-il pas tout l'espace compris entre Toulon, le Faron et Malbousquet ? N'opérait-il pas des sorties menaçantes ? Ne donnait-il pas de tous côtés des coups de griffe ? Et que faisait l'armée républicaine ? Elle tournait ses efforts dans une direction opposée à la ville ; elle n'avait même pas commencé le siège, puisqu'elle n'avait pas ouvert la tranchée. Enfin, les vivres manquaient dans toute la contrée. La disette s'annonçait. La saison des pluies et du débordement des rivières approchait. Bref, dit Napoléon, la désapprobation était générale.

Marseille s'agitait, criait que les greniers étaient vides et que les grains du Levant n'arrivaient plus. On proposait de lever le siège ; on rappelait l'invasion étrangère de 153G et celle de 1746 : chaque fois que les ennemis étaient entrés eu Provence, n'avaient-ils pas dû se retirer dans le plus affreux état de délabrement ? Dès le 20 octobre, Barras et Fréron qui passaient presque tout leur temps à Marseille, désespéraient de Fissile de l'entreprise et mandaient à Robespierre que les alliés se renforçaient quotidiennement, que la ville se hérissait de bouches â feu et que ce siège serait celui de Sagonte. Le 1er décembre, consternés, éperdus, les deux représentants écrivaient au Comité que les départements des Bouches-du-Rhône et du Var étaient affamés, que l'armée vivait au jour le jour, que la pluie dégradait les chemins, que Toulon recevait, grâce au vent d'est, des munitions de toute sorte et ne redoutait aucune attaque, qu'il fallait abandonner la Provence et laisser aux envahisseurs le soin de la nourrir, qu'ils se consumeraient dans ce pays stérile, que l'armée républicaine campée derrière la Durance qui lui formait un boulevard insurmontable, s'approvisionnerait aisément, se reposerait durant l'hiver et qu'il la belle saison, à l'approche des moissons, elle se jetterait sur les coalisés pour les rendre à la nier qui les avait vomis !

Cette lettre fut, quelques jours plus tard, désavouée par les signataires. Le Comité s'en souvint et dans le rapport sur la prise de Toulon, il ne mentionna ni Fréron ni Barras. Toutefois il feignit de regarder la lettre comme apocryphe. Elle lut publiée dans le bulletin de la Convention et lue en pleine séance de l'assemblée. Des aristocrates, disait Barère, l'avaient fabriquée pour avilir la représentation nationale, éloigner des commissaires fermes et décidés, désorganiser l'armée de siège et paralyser ses attaques ; sûrement Pitt était l’auteur de cette intrigue : « Ton art est connu, ô le plus vil et le plus habile des corrupteurs de Georges ! » Mais, ajoutait Barère, les subsistances ne manquaient pas devant Toulon et le parlement anglais apprendrait bientôt la reddition de l'infinie cité. L'expédient dont usait Barère pour ranimer la confiance était adroit. Pourtant, la lettre venait bien de Barras et de Fréron, et, suivant le mot de Bonaparte, elle démontre que l'alarme régnait en Provence, que l'opinion ne croyait pas au succès, et que le plan d'opérations, si simple, si évident dans ses résultats, n'était pas compris.

Dugommier sentit qu'il fallait en finir. Le 4 décembre, Saliceti, impatient, le priait de « frapper le coup », de remplir le « grand objet de l'attente nationale », et le représentant écrivait au Comité que le général était brave, bon patriote et un peu lent dans ses mesures. Marescot mandait il Carnot que Dugommier différait sans doute son attaque pour la rendre certaine et décisive, mais que plus elle tarderait, plus elle serait épineuse et sanglante. Le 17 décembre, le jour même on tombait le Petit Gibraltar, une proclamation de la Convention reprochait aux soldats de l'armée révolutionnaire de « cerner en vain les brigands de Londres et de Madrid », les sommait de conquérir Toulon et leur déclarait que la Répit-- Mique ordonnait la victoire.

Mais Dugommier hésitait encore. « Je ne crains qu'une chose, avait dit Carteaux, c'est la guillotine. » Comme Carteaux, Houchard et tant d'autres, Dugommier savait que l'échafaud attendait le vaincu ; il remarquait tristement que si les représentants commandaient la bataille, la tête seule du pauvre général répondait de l'échec, et à l'instant de monter il assaut du fort Mulgrave, il disait tout bas à Victor : « Il faut rendre la redoute, ou sinon... » et, sans achever la phrase, il se passait la main sur le cou.

Il ne voulait donc agir que lorsqu'il aurait reçu tous les secours que le ministre et le Comité lui promettaient. « Plus notre masse sera forte, écrivait-il, plus elle sera terrible. » Mais ces secours n'arrivaient pas, ou, lorsqu'ils arrivèrent, l'appui qu'ils apportaient ne fut qu'une apparence. Dugommier affirmait que la moitié de son armée était nulle, que des 35.000 combattants énumérés sur l'état de situation, 15.000 lui inspiraient quelque confiance, que le reste formait un troupeau inerte et plus nuisible qu'utile. Ne voyait-il pas à Ollioules même, à son quartier général, les hommes quitter le corps de garde pour découcher et les sentinelles oublier le qui pipe, s'asseoir, dormir sans souci de la consigne ? Si du moins les officiers avaient eu la notion de leurs devoirs ! S'ils avaient contenu les soldats par leur ton et leur exemple ! Mais ils ne valaient pas leurs subalternes, et les trois quarts d'entre eux, assure Dugommier, n'avaient dû leur avancement qu'à leur ancienneté ou au hasard de l'élection, et ne pensaient qu'au plaisir, ne servaient que par orgueil, par amour-propre, pour avoir un grade et en jouir.

Du Teil, Bonaparte, Marescot faisaient les mêmes plaintes. Du Teil annonçait que la plupart des chevaux, n'étant pas nourris, ne pouvaient subvenir au service difficile et actif des batteries. Bonaparte jugeait que beaucoup des vieux sergents de la Révolution portés aux grades supérieurs avaient assez d'étoffe pour devenir de bons officiers, mais que beaucoup n'avaient ni les capacités ni les connaissances nécessaires pour remplir leurs fonctions. Marescot gémissait sur l'insubordination et la mauvaise volonté des bataillons que le génie employait aux redoutes : un jour, les compagnies de l'Hérault qui devaient travailler à la batterie de la Convention, abandonnèrent leur poste sans avoir mis la main à la besogne.

 

Le 11 décembre eut lieu à Ollioules un nouveau Conseil de guerre. Les membres de la conférence décidèrent, cette fois encore, d'exécuter le plan d'attaque qu'ils avaient déterminé le 25 novembre. Cette fois encore, sous l'inspiration de Bonaparte, Dugommier déclara que Toulon n'avait qu'un côté faible par où les assiégeants pouvaient approcher l'escadre combinée et l'accabler de bombes et de boulets rouges ; que cette position était le promontoire de l'Éguillette ; que les républicains, maîtres de l'Éguillette, « commanderaient impérativement » aux ennemis d'évacuer le port et la rade ; que le départ de la flotte jetterait la consternation et que cette consternation livrerait la ville. Le Conseil approuva Dugommier et arrêta qu'on attaquerait la redoute anglaise, qu'on tricherait de prendre le mont Faron, et qu'on ne ferait ailleurs que des démonstrations.

La redoute anglaise devenait doue, selon le vœu de Bonaparte, le but principal des efforts de l'assiégeant. Le 10 décembre Du Teil et Napoléon faisaient mettre deux mortiers de plus dans la batterie des Jacobins et celle des Hommes-sans-Peur. Le 14, Dugommier allait reconnaître le Petit Gibraltar une dernière fois, et, pendant que se construisait la batterie des Chasse-Coquins qui devait recevoir dans la nuit trois mortiers et trois pièces de 2s, les quatre batteries dont la redoute anglaise était l'objectif, réduisaient l'adversaire au silence : celle des Quatre-Moulins tirait cinquante, et celle des Sablettes, quatre-vingt-seize coups de canon ; celle des Hommes-sans-Peur lançait cinquante, et celle des Jacobins, soixante boulets. Même canonnade le 15 et surtout le 1G décembre. La batterie de la Convention faisait les plus grands ravages dans le fort Malbousquet qu'elle battait par la droite, tandis que la batterie de la Poudrière le battait par la gauche. La batterie de la Farinière envoyait deux bombes jusque dans Toulon, l'une devant l'arsenal, l'autre sur le port. Les batteries des Quatre-Moulins, des Sablettes, des Jacobins, des Hommes-sans-Peur, des Chasse-Coquins tonnaient contre le fort Mulgrave. De part et d'autre le feu était terrible. Le vent d'un boulet jeta par terre Napoléon, qui se releva meurtri. Dundas, qui remplaçait O'Hara, reconnaît que les ouvrages souffrirent beaucoup, que les alliés étaient exténués de fatigue et eurent nue quantité de tués et de blessés. Il augmenta la garnison du promontoire de Caire et y dépêcha 300 hommes de renfort.

Ce déploiement d'artillerie et ce tir très habilement dirigé contre la redoute anglaise annonçaient, comme dit Dugommier, leur destinée aux ennemis. Le général en chef avait résolu d'assaillir le fort Mulgrave le 17 décembre, à une heure du matin. 7.000 hommes, dont 4.000 étaient choisis dans les bataillons les plus aguerris, se réuniraient à La Seyne. Ils formeraient trois colonnes. La première, composée de 2.000 hommes et commandée pur Victor, longerait le rivage du promontoire et couperait tout secours aux défenseurs du Petit Gibraltar en abordant leur flanc droit. La deuxième, conduite par Brûlé, marcherait sur le flanc gauche du promontoire et attaquerait de front la redoute. La troisième servirait de réserve aux deux autres et se tiendrait en observation pour assister rapidement celle qui serait en danger. Le commandant de l'artillerie établirait un dépôt de munitions et d'approvisionnements, pourvu de tous les moyens qu'exigeait la prompte construction de batteries à mortiers et à boulets rouges, et, de concert avec le chef du génie, emploierait les volontaires des bataillons qui n'avaient pas encore d'armes, soit à porter des fascines, des sacs à terre, des échelles, soit à élever les épaulements et retranchements nécessaires. Ordre, calme, silence, telles étaient les dernières recommandations de Dugommier.

Le 16 décembre, au soir, les colonnes s'assemblèrent. Elles montraient, dit Marescot, une ardeur admirable. Mais le temps était affreux, et la pluie tombait par torrents. Les commissaires de la Convention, doutant peut-être du succès et voulant rejeter toute la responsabilité sur Dugommier, craignant que l'averse et l'obscurité ne rendissent l'entreprise impossible, convoquèrent un conseil de guerre. Fallait-il attaquer, ou non ? Pouvait-on, sous une pareille ondée, tenter l'assaut ? Dugommier, alarmé, demandait s'il ne ferait pas mieux d'attendre au lendemain. Mais Bonaparte déclara que le mauvais temps n'était pas une circonstance défavorable ; les représentants, qui formaient un véritable comité, furent ressaisis de l'impatience révolutionnaire, et à une heure du matin le signal était donné.

Comme il arrive souvent, au milieu des ténèbres et de la pluie qui ne discontinuait pas, les dispositions prescrites ne furent pas exécutées. Les deux colonnes d'attaque suivirent la même direction et poussèrent droit sur le fort Mulgrave. Encore ne fut-ce qu'une faible portion -de ces colonnes qui prit part à l'assaut. Le reste se dispersa, s'éparpilla dans la nuit. La deuxième colonne, malgré les efforts que fit Dupa pour la remettre en ordre, se débanda bientôt aux cris de Sauve qui peut ! et A la trahison ! Mais tous les hommes de cœur marchent ramassés en une seule troupe, et, sans se compter, sans se soucier de l'infériorité de leur nombre, se fiant à eux-mêmes, se sentant les coudes, s'excitant les uns les autres, gagnent le pied du promontoire, gravissent l'escarpement, refoulent une grand'garde composée d'Anglais, puis un poste garni d'Espagnols, et sous une grêle de halles et de boulets, au milieu de l'orage et au bruit du tonnerre qui se joint au fracas du canon, comme si, selon le mot d'un conventionnel, la nature voulait se mêler à ce remarquable événement, en dépit des obstacles pli les ralentissent et les retardent et qui semblent comme à plaisir répandus sous leurs pas, avancent, avancent toujours avec une héroïque patience, arrivent devant le fort, arrachent les chevaux de frise, franchissent les abatis, traversent le fossé, escaladent les parapets, tuent ou blessent à coups de fusil les canonniers et pénètrent dans la redoute au cri de ralliement : Victoire ! ri la baïonnette ! Mais une seconde enceinte inattendue, formée de traverses multipliées, les arrête. Accueillis par un feu meurtrier, ils reculent, sortent du fort par les embrasures, comme ils étaient entrés. N'importe ; ils reviennent à la charge, ils entrent de nouveau, et, salués de nouveau par une violente mousqueterie, ils sortent encore. Désespéré, Dugommier s'écrie : « Je suis perdu ! » Mais se renhardissant aussitôt, il vole à la colonne de réserve out était Bonaparte. Un bataillon de chasseurs, mené par le capitaine d'artillerie Muiron, qui connaît parfaitement les localités, accourt incontinent, profite habilement des sinuosités du terrain, monte la hauteur sans presque essuyer de pertes ; à trois heures du matin, d'un troisième et dernier élan, les républicains envahissent la redoute et, cette fois, pour ne plus la lécher. Muiron est un des premiers ; après lui viennent par la mène embrasure Dugommier et Bonaparte. Le sergent Pétout, frappé d'un coup de sabre à la jambe et d'un coup d'écouvillon à l'épaule, tombe dans le fossé, se relève, grimpe derechef, entraine avec lui les servants de sa batterie : « Courage, dit-il, courage, camarades qui portez le nom glorieux des Hommes-sans-Peur ! » On ne tire plus ; on s'aborde corps à corps ; plus d'autre arme que le fer. Les canonniers anglais se font hacher sur leurs pièces. De tous ceux qui défendent la redoute et qui sont faits prisonniers, pas un qui n'ait une blessure. L'intrépide Muiron reçoit un coup de pique, Favas et bien des braves sont atteints, et les cinq ou six hommes les plus proches de Marmont mis hors de combat. Mais que peut la ténacité britannique contre la furie française ? L'impétuosité des assaillants finit par avoir raison d'une résistance opiniâtre. Les ennemis s'enfuient. Les carmagnoles sont maîtres de la redoute, de cette affreuse redoute, de cette infernale redoute, comme ils la nomment, et de leurs poitrines qui frémissent encore des émotions d'une lutte acharnée, s'échappe une clameur de triomphe : « La redoute est à nous ! »

Bonaparte avait montré la plus grande vaillance. Il eut son cheval tué sous lui au sortir du village de La Seyne et il reçut, en montant à l'assaut, un coup de baïonnette à la cuisse ; aussi, à bord du Northumberland, lorsqu'il voguait vers Sainte-Hélène, l'équipage disait-il que la main d'un Anglais avait fait à Napoléon sa première blessure. Mais il ne suffisait pas de posséder le Petit Gibraltar. Il fallait en outre s'emparer de l'Éguillette, de Balaguier et des hauteurs avoisinantes pour dominer l'entrée de la rade et tirer à boulets rouges sur l'escadre. La redoute était à peine prise que Bonaparte donnait à Marmont le commandement de l'artillerie conquise et le chargeait de la braquer contre les Anglais. On éprouva des difficultés inouïes au milieu de l'obscurité, de la pluie, du vent et dans le désarroi de cette fin de combat, parmi les cris des blessés et des mourants, à retourner les canons qui reposaient sur affût marin, et l'on dut abattre les masques de terre qui couvraient les passages des traverses. Les vaisseaux anglais vinrent bombarder le fort et firent un feu épouvantable ; ils tiraient près de cent coups par minute ; ils tuèrent à Marmont une vingtaine d'hommes. Sans se troubler, Marmont acheva sa besogne, et les douze pièces qu'il établit, mirent la redoute en sûreté.

Les représentants avaient accompagné les colonnes, Augustin Robespierre et Saliceti la première, Fréron et Ricord la seconde. Ils n'étaient pas montés à l'assaut, quoi que disent les relations ; ils avaient encouragé la troupe et avant l'action marché tantôt à sa tête, tantôt sur ses flancs. Ils arrivèrent à l'aube, complimentèrent les soldats, et le sabre nu, l'air luron et décidé, dit malignement Napoléon, déclarèrent qu'on devait profiter du succès et déloger l'adversaire de tout le promontoire.

400 Anglais, partis de la ville, avaient débarqué pour soutenir leurs camarades chassés de la redoute et appuyer leur retour offensif. Mais, après un instant d'inquiétude, les vainqueurs s'étaient rassurés depuis que Marmont avait installé son artillerie et que brillait la lumière du jour. Ils se réunirent au l'appel des tambours et se formèrent en bataille. Ils reçurent des renforts, les deux vieux régiments de Bourgogne et du Maine, ainsi que plusieurs pièces de campagne. Sous les ordres de Delahordc, ils marchèrent gaiement vers l'Eguillette et Balaguier. L'ennemi avait évacué ces deux ouvrages, et après avoir égorgé ses chevaux et ses mulets[6], s'était si adroitement, si rapidement embarqué qu'un ne pouvait inquiéter sa retraite. Bonaparte commanda sur-le-champ d'armer les batteries composées de mortiers et de canons de 24 pour tirer sur la flotte. Mais les parapets des deux forts étaient en pierre, et ils avaient à leur gorge une grosse tour en maçonnerie, si rapprochée des plates-formes que les boulets qui l'auraient frappée, ainsi que les éclats et les débris de la tour, seraient retombés sur les artilleurs. Napoléon passa le reste du jour construire de nouvelles batteries sur les hauteurs.

La division de l'est avait eu le même succès que la division de l'ouest. Une de ses colonnes, commandée par Argod, ne put enlever les ouvrages du fort Saint-Antoine. Mais une autre, menée par l'adjudant général Micas, emporta sans coup férir le Pas de la Masque qui, cette fois encore, n'était que faiblement garni, et à travers les rochers et les précipices, en des endroits escarpés que Dundas jugeait inaccessibles, par un chemin que les travailleurs du génie se hâtèrent de frayer, hissa quatre pièces de canon jusque sur le sommet de la Croix-Faron. Une troisième, conduite par La Poype et venue de La Valette, attaqua de front le fort Faron et fut repoussée. Mais ce léger échec ne signifiait rien. Les assiégés n'étaient plus dans ces parages que 450 pour garder un terrain de deux milles d'étendue, et ils songeaient avec découragement que l'assiégeant avait trouvé moyen de pénétrer au milieu de leurs postes, de couvrir toute la partie de la montagne qui domine Toulon.

Après avoir fait ses dispositions sur le promontoire de Caire et donné ses ordres au parc d'artillerie, Napoléon avait gagné la batterie de la Convention. « Au même moment que nous serions maîtres de la pointe de l'Éguillette, avait-il dit, il faudrait bombarder le Malbousquet qui ne résistera pas quarante-huit heures. » Toutefois il était convaincu que les alliés n'attendraient pas la perte du Malbousquet pour se retirer, et le.17 décembre, comme les jours précédents, comme dans les deux conseils de guerre, comme dans la dernière quinzaine de septembre, comme dans les mois d'octobre et de novembre, il répétait à qui voulait l'entendre que la prise de l'Éguillette décidait la prise de Toulon, que la flotte anglaise évacuerait les rades par crainte des bombes et que la garnison, désormais sans espoir, évacuerait à son tour la ville et les forts. « Demain ou au plus tard après-demain, disait-il, nous souperons dans Toulon. » Sa prédiction se vérifia. Dugommier et les représentants ne croyaient pas le résultat si proche et n'imaginaient pas que la lutte fût terminée. Les commissaires écrivaient que Toulon serait à eux « sous peu de jours », qu'ils ne pensaient pas à poser les armes, et ils demandaient à Marseille pour la division de l'est des cartouches qui devaient arriver en poste. Mais dans la matinée du 17 décembre, l'état-major des alliés, réuni en conseil de guerre, reconnaissait que sa ligne de défense était percée, rompue dans les deux points les plus essentiels, qu'il serait impossible de reconquérir les positions perdues, qu'il fallait quitter en toute hâte une ville intenable, que le temps devenait nuageux et sombre, que, si les vaisseaux tardaient, le libeccio, terrible vent d'orage qui soufflait dans cette saison, les empêcherait de sortir du port. Dès le soir, les Anglais faisaient sauter le fort des Pommets ainsi que la redoute Saint-André, et leurs navires allaient mouiller à l'extrémité de la grande rade.

Le 18 décembre, au matin, les républicains voyaient avec une surprise mêlée de joie que les ennemis avaient abandonné les forts Faron, d'Artigues et Sainte-Catherine, le camp de Sainte-Anne, les deux Saint-Antoine et la redoute Saint-André. Le fort Malbousquet n'était pas évacué, mais les Espagnols le quittèrent lorsque les Napolitains lâchèrent de leur propre mouvement les batteries de Missiessy, et Napoléon s'empressa d'y faire venir d'abord des pièces de campagne qui balayèrent les remparts de la place, puis des mortiers qui lancèrent des bombes sur le port. « Nous sommes, s'écriaient les carmagnoles, aux portes de Toulon et les Anglais dénichent de partout ! »

Seul, le fort La Malgue qui protégeait l'embarquement de la garnison, restait encore occupé. Déjà les bruits qui montaient de la ville vers l'assiégeant annonçaient le désordre et le désespoir d'une fuite précipitée. La mer se couvrait de légers bateaux et de tartanes où les Toulonnais s'étaient jetés en foule pour gagner la flotte anglo-espagnole. Dans leur hâte, un grand nombre de fugitifs se noyèrent. Des femmes qui prenaient leur élan pour atteindre le bord d'une felouque, tombèrent dans les flots avec l'or et les bijoux dont leur tablier était rempli. Deux chaloupes qui passaient à portée des batteries républicaines, furent englouties. A neuf heures du soir, retentissait une épouvantable explosion, suivie presque immédiatement d'une seconde bien plus effrayante. Les Espagnols avaient incendié deux frégates chargées de poudre qu'ils devaient couler bas. La ville fut ébranlée jusque dans ses fondements, et la secousse, pareille à celle d'un tremblement de terre, ressentie à deux lieues de là. Dans le même moment, Sidney Smith que Napoléon retrouva devant Saint-Jean-d'Acre et qu'il jugeait capable de toutes les folies, l'infatigable et audacieux Sidney Smith, essuyant et rendant des coups de canon, contenant par son attitude les forçats des galères qui rompaient leurs chaines et se préparaient, non à se sauver, mais à sauver les débris de la marine nationale, échappant à la pluie et au choc des bois et des fers brillants qui tombaient autour de lui, sortant du port malgré la canonnade qui lui venait des hauteurs de Caire, Sidney Smith avait fait flamber une grande partie de l'arsenal, le magasin général, le magasin de la mâture, le hangar des futailles et douze vaisseaux de la flotte française. De tous côtés éclatait l'embrasement, et les républicains qui s'approchaient des remparts de Toulon en poussant des cris de joie et en chantant des chansons patriotiques, s'étaient tus soudainement, saisis de stupeur et comme frappés de la foudre. Napoléon assistait à ce spectacle, qui lui paraissait aussi déchirant que sublime, et il l'a plus d'une fois retracé : les navires dont la carcasse et les mâts se dessinaient distinctement au milieu de cette conflagration, ressemblaient à des feux d'artifice ; l'arsenal d'où s'élevait un tourbillon de flammes et de fumée, avait l'air d'un volcan en éruption ; une immense clarté rouge remplissait le ciel ; ou voyait en pleine nuit comme en plein jour.

Les carmagnoles entrèrent le 19 décembre dans Toulon terrifié, et alors commencèrent les représailles depuis longtemps annoncées dans les journaux contre la ville sacrilège, « repaire du crime », d'abord le pillage, puis les exécutions en masse. Napoléon vit-il avec horreur les excès de la soldatesque, l'implacable déploiement de la justice républicaine, les atroces fusillades que Barras et Fréron commandaient à la troupe comme pour se faire pardonner leur lettre malencontreuse du 1er décembre ? Eut-il, à l'aspect de ces massacres, les mêmes sentiments de douleur et d'indignation que le généreux Dugommier ? Fut-il ému de compassion et indulgent aux vaincus, comme son compatriote Cervoni qui pénétra le premier dans Toulon et refusa d'égorger les habitants, en alléguant qu'il n'avait pas d'ordres par écrit ? Un des personnages de son Souper de Beaucaire disait que si Marseille se livrait aux ennemis, l'armée révolutionnaire devait raser la ville et l'égaler au sol : « Si vous étiez capables d'une pareille bassesse, il ne faudrait pas laisser pierre sur pierre dans votre superbe cité ; il faudrait que d'ici à un mois le voyageur, passant sur vos ruines, vous crût détruits depuis cent ans ! » Mais, comme l'a dit Fiévée, Bonaparte montra dans cette occasion qu'il ne savait pas, après la victoire, descendre à servir des vengeances. Marmont et Moltedo assurent, l'un, qu'il usa de son crédit pour sauver quelques victimes, l'autre, qu'il restait grave, silencieux, comme étranger à des scènes affreuses qu'il réprouvait. Lui-même n'a-t-il pas témoigné qu'il ne se fût jamais prêté, ainsi que les canonniers de ligne, à mitrailler les malheureux Toulonnais ? Il fit son devoir d'officier. Il installa dix pièces à l'Éguillette, quinze pièces à Balaguier, et douze pièces à la Grosse Tour, avec une l'orge à boulets rouges pour chacun de ces endroits, et ses batteries de l'Éguillette, servies par le lieutenant Vermot et les canonniers des Républicains du Midi, brûlèrent, à la vue de l'escadre combinée, une frégate, mauvaise voilière, qui sortait tardivement du port. Il parcourut les principaux établissements militaires. Il constata que les Anglais n'avaient, en se retirant, encloué aucune des pièces françaises et que la ville renfermait après leur départ la même artillerie qu'avant leur arrivée. Il entra dans l'arsenal et vit de ses propres yeux que le mal était réparable. Evidemment, les ennemis avaient mis dans leur retraite une précipitation inouïe, puisqu'ils laissaient au pouvoir du vainqueur une grande partie de leurs tentes et de leurs bagages ; ils n'avaient brûlé ni les magasins de bois ni la corderie ; ils n'avaient pas eu le temps d'incendier la flotte entière, et quinze vaisseaux grands ou petits restaient à la République.

 

Le rôle de Bonaparte au siège de Toulon a donc été considérable. Barras cherche dans ses Mémoires à l'amoindrir. Mais qui peut avoir confiance dans les assertions de Barras ?

Il prétend avoir seul poussé, seul soutenu Bonaparte. Il aurait, dit-il, apaisé les préventions de Saliceti. Comme si Saliceti avait eu des préventions contre Bonaparte ! Comme si Barras avait eu le temps de connaître Bonaparte et de le suivre d'un œil attentif ! Barras oublie qu'il n'a fait qu'entrevoir le jeune officier pendant le siège de Toulon, et Napoléon remarque avec raison dans sa Réponse au Manuscrit de Sainte-Hélène qu'il n'avait alors aucune liaison avec ce représentant qui était employé ailleurs. Adjoint le 29 octobre à Saliceti et il Gasparin, Barras ne se rend au quartier général d'Ollioules que le 26 novembre pour revenir le surlendemain à Marseille et reparaître devant Toulon le 14 décembre, non pas à la division de droite où est Bonaparte, mais à la division de gauche. Il n'a donc été que huit jours à peine au milieu de l'armée révolutionnaire. Dans sa correspondance, il avoue qu'il ne connaît qu'imparfaitement les positions de l'assiégeant, et lorsqu'il écrit qu'on a commis de grandes fautes, qu'elles ont causé la mort de braves soldats et désigné à l'ennemi le, point d'attaque, il reproduit simplement un propos de Carteaux. S'il avait été familier avec Bonaparte et s'il avait voulu l'épauler, aurait-il mandé le 21 novembre qu'il comptait beaucoup sur Du Teil et n'eût-il pas cité son « petit protégé » ?

Rien de ce qu'il expose en cet endroit de ses Mémoires, n'est véridique et exact. Il affirme avoir chargé Napoléon d'une mission importante et lui avoir dit au retour : « Je vous remercie, capitaine » ; sur quoi, Napoléon aurait répondu : « Je ne suis que lieutenant », et Barras aurait répliqué : « Vous êtes capitaine, vous le méritez, et j'ai le droit de vous nommer. » Or, Bonaparte était capitaine depuis vingt mois !

Il assure que Bonaparte aurait distribué, sous ses yeux, le Souper de Beaucaire aux soldats de l'année révolutionnaire. Mais lorsque Barras vint au camp pour la première fois, le 26 novembre, la distribution de l'opuscule n'avait plus d'objet : Marseille était soumis depuis trois mois, et la brochure, écrite à la fin de juillet, n'avait d'autre but que de convertir les Marseillais et de les convaincre de l'impuissance de leur lutte contre la Convention.

Il raconte que Napoléon se targuait de la faveur des représentants, se mêlait de toutes choses, décidait, tranchait, faisait à Dugommier des observations, des insinuations tour à tour flatteuses et violentes, et qu'une fois, avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique, le général en chef, impatienté, pria le commandant de l'artillerie de ne pas empiéter sur ses attributions. Mais, comme toute l'armée, Napoléon respectait trop Dugommier pour prendre avec lui le même ton qu'avec Carteaux. Il l'aimait, l'estimait, l'appela toujours son ami, le regarda toujours, selon l'expression de Marmont, comme un digne et galant homme. Il a loué les qualités de papa Dugommier, son extrême bravoure, l'affection que le vieux soldat inspirait à ses troupes, sa bonté mêlée de vivacité, son esprit de justice, son activité, son coup d'œil militaire, son sang-froid, son opiniâtreté. Frédéric et Dugommier est le premier mot d'ordre de Bonaparte consul. Il place dans la grande galerie des Tuileries la statue de l'héroïque créole et nomme « redoute Dugommier » une des batteries du Helder. S'il avait reçu devant Toulon cette blessure d'amour-propre et subi cette humiliation d'orgueil que rapportent les Mémoires de Barras, il n'eût jamais parlé de Dugommier avec autant de gratitude et n'eût pas légué cent mille francs à ses enfants en disant qu'il payait ainsi les marques d'affection et d'amitié que lui avait données en 1793 le chef de l'armée révolutionnaire. Même avant Sainte-Hélène, ne fit-il pas aux Dugommier tout le bien qu'il put ? Le général avait laissé sa femme à la Guadeloupe et emmené sur le continent ses trois fils et ses deux filles. Le premier consul accorda il sa veuve une pension de trois mille francs et prescrivit à Leclerc de rendre aux héritiers de Dugommier tous ses biens de la Guadeloupe.

Mais une sorte de malchance s'abattit sur cette famille. L'aisé des fils, marin, mourut dans les prisons d'Angleterre.

Le deuxième, Dangemont, adjudant général, revenu en Amérique après la mort de son père, regagna la France en 1798 et y reprit ses fonctions. Il dut quitter le service parce qu'il fut frappé d'aliénation mentale. Rétabli, il obtint la permission de se rendre dans son ile natale pour y jouir du traitement de réforme. Sur l'avis de Decrès, qui remarqua qu'il était malade et ne pourrait résister aux fatigues de la traversée, l'arrêt fut rapporté. Dangemont écrivit alors à Bonaparte, sollicita la faveur d'être envoyé à la Guadeloupe, et le consul, touché, répondit qu'il accordait sa demande. Mais Dangemont eut un nouvel accès de folie et mourut à l'hôpital du Val-de-Grâce.

Le troisième fils de Dugommier, Chevrigny, devint, grâce à son père, adjudant général chef de brigade et servit en Italie. Mais dans son grand rapport du 20 décembre 1796, Clarke le jugea dépourvu de talent, ivrogne et peu probe. Aussi Chevrigny n'eut-il plus d'avancement. Blessé au passage de la Bérézina, il mourut prisonnier il Saint-Pétersbourg. Sa veuve, dans une lettre à l'empereur, rappela le « souvenir des bontés que Sa Majesté avait bien voulu avoir dans plusieurs circonstances pour son malheureux époux ». Elle eut, par exception, une pension de six cents francs.

Des deux filles de Dugommier, l'une, Juliette, mourut prématurément et, dit-on, faute de secours. L'autre, Justine, vivait à Marseille où un citoyen Carnier, ami de son père, prenait soin d'elle. Le 25 septembre 1800, le premier consul priait le ministre de l'intérieur de donner un emploi au généreux Garnier à Marseille même. Justine venait d'épouser dans cette ville un compatriote, capitaine d'une compagnie de vétérans, nommé Dumoutier. Ancien major de la garde nationale de Saint-Pierre de la Martinique, premier aide de camp de Santerre et lieutenant-colonel d'un régiment d'infanterie, promu général de brigade par les représentants du peuple, Dumoutier, bien qu'il via été blessé au bombardement de Lille et à l'armée du moyen Rhin en défendant la rive du fleuve de Grafft à Marckolsheim, n'avait pas obtenu la confirmation de son brevet, et lorsqu'il passa quinze mois aux Invalides, lorsqu'il commanda deux années durant la place de Lille, ce fut avec le grade de colonel. Malgré les requêtes de Dumoutier et une lettre de Justine, Napoléon refusa, lui aussi, de le nommer général au titre définitif. Il le savait infirme et incapable. Pourtant, au mois de décembre 1801, il l'envoyait à la Guadeloupe comme commandant d'armes. Dès 1803, Dumoutier revenait en France à cause du délabrement de sa santé et de l'affaiblissement de ses facultés. Néanmoins, il ne cessa, jusqu'à la fin de l'Empire, de solliciter un emploi. Il fut mis en réforme, et quoique les militaires réformés ne pussent être admis à la solde de retraite qu'il la paix générale, retraité, par exception, en considération des sacrifices qu'il avait faits à la famille Dugommier.

 

Nous lisons encore dans les Mémoires de Barras qu'après la prise de Toulon, dans un banquet de cent couverts, Bonaparte salue respectueusement le représentant, et, le chapeau à la main, aussi bas que son bras peut descendre, témoigne par ses politesses comme par son regard le désir d'être traité en privilégié et admis 'a la table particulière des conventionnels. Barras l'autorise à venir. Bonaparte le remercie et montre son habit percé aux coudes. « Va te changer au magasin militaire, dit Barras, j'en donne l'ordre au commissaire des guerres. » Au bout d'un instant, Napoléon reparaît, équipé de neuf, et durant le diner se mêle à la conversation avec la plus grande vivacité. Mais, remarque Barras, il trouvait le temps d'alterner entre le repas des représentants et celui des sans-culottes déguenillés auxquels il allait, dans la salle voisine, faire des coquetteries italiennes et comme offrir ses regrets de n'être pas avec eux. Qui ne sent la fausseté de cette anecdote ? L'intime ami de Saliceti, le réel commandant de l'artillerie, le plus utile lieutenant de Dugommier sollicite la permission de Barras pour s'asseoir à la table des conventionnels ! Et les représentants exigent qu'il change d'habit[7] ! Quand l'historiette serait vraie, comment Barras n'a-t-il pas compris ce qu'avait d'honorable pour Bonaparte cet uniforme troué ? Et si le jeune officier s'éloigne par intervalles pour s'entretenir avec ses subalternes, ne sied-il pas au cher de s'associer à la joie de ses compagnons d'armes ? Barras cherche à diminuer Bonaparte ; il n'a fait que le grandir.

Faut-il énumérer les autres mensonges qu'inspire à Barras une haine maladroite ? Selon lui, c'est la « négligence » de Bonaparte qui permit aux Anglais de s'établir à l'Éguillette ! Selon lui, c'est Dugommier, et non Bonaparte, qui aurait construit la batterie de la Convention. Selon lui, Bonaparte a le 17 décembre pris possession de la pointe de Caire avec une lenteur qui facilita la retraite des vaincus, et grâce à la bêtise de Napoléon, les vaisseaux des alliés ont échappé ! Barras fait le plus grand éloge de Dugommier. Il ne se souvient pas qu'il traitait alors le général avec dédain et le morigénait de la plus superbe façon. « Dugommier, écrit-il le 29 novembre, n'a pu me dire le nombre de troupes qu'il commande ; il ignore le nombre des bataillons arrivés, le nom et le nombre de ceux qu'il attend, il n'avait encore fait ni fait faire aucune revue ; il ne connaissait pas la situation de ses principales batteries ; je l'ai exhorté à s'occuper plus sérieusement de la grande affaire dont vous l'avez chargé et à surveiller toutes les parties de l'administration qui m'ont paru très négligées. »

Mais Barras s'est réfuté lui-même. S'il a remarqué Bonaparte au siège de Toulon, s'il a saisi les occasions de causer avec lui et de s'asseoir à ses côtés, c'est qu'il n'a pu se garantir de la séduction qu'exerçait le commandant de l'artillerie. Dès la première entrevue, il fut sous le charme. Il admira l'activité de Bonaparte, cette activité courageuse et, comme il dit, « ce mouvement perpétuel, cette agitation physique qui, pleine d'énergie, commençait à la tête et ne s'arrêtait pas même aux dernières extrémités n. Il admira le travail incessant de cet homme qui semblait faible de muscles et de santé, et qui montrait une volonté si robuste. Il admira cette âme forte, vigoureuse, maîtresse d'un corps dont la frêle machine suffisait à toutes les taches. Il admira ce merveilleux coup d'œil, ces aptitudes précoces à l'art militaire et ce génie guerrier qui se développait.

Barras n'était pas seul à rendre hommage au jeune Corse. A la date du 8 novembre Varèse assure qu'il n'y a dans l'armée révolutionnaire qu'un officier vraiment distingué, le citoyen Bonaparte qui, malgré sa jeunesse, unit à une grande activité des connaissances supérieures dans son métier, et a su, bien qu'il eût peu de ressources, établir de puissantes batteries. Doppet rend le même témoignage et raconte dans ses Mémoires que Du Teil applaudit à toutes les mesures de son lieutenant, que Napoléon joignait à beaucoup de talents une intrépidité singulière et la plus infatigable vigilance, qu'il était toujours à son poste, que, s'il avait besoin d'un moment de repos, il s'enveloppait dans son manteau et se couchait sur la terre près des batteries. « Je manque d'expression, écrivait Du Teil à Bouchotte, pour te peindre le mérite de Bonaparte ; beaucoup de science, autant d'intelligence et trop de bravoure, voilà une faible esquisse des vertus de ce rare officier ; c'est à toi, ministre, de le consacrer à la gloire de la République. » Les représentants devancèrent le ministre. Le 22 décembre 1793, ils nommaient Bonaparte général de brigade à cause « du zèle et de l'intelligence dont il avait donné des preuves en contribuant à la reddition de la ville rebelle ». Le 6 février 1794, le Conseil exécutif provisoire confirmait cette nomination.

Dugommier, lui aussi, louait, vantait Bonaparte. Lorsqu'il dit que le feu des canons était au L6 décembre dirigé par le plus grand talent, ne fait-il pas allusion à Bonaparte ? Il écrivit à Paris qu'il fallait récompenser et avancer Napoléon : « Si on était ingrat envers lui, ajoutait-il, cet officier s'avancerait tout seul. » Plus tard, à l'armée des Pyrénées-Orientales, il parlait souvent de Bonaparte, et les généraux qui servirent sous ses ordres à la frontière d'Espagne et qui vinrent ensuite à celle d'Italie, apportèrent avec eux la plus liante idée de l'homme qui commandait l'artillerie devant Toulon.

Sans doute, Dugommier a donné, suivant ses propres expressions, aux moyens qu'il avait trouvés le ressort nécessaire au succès ; il a rétabli la confiance et, grâce à lui, l'armée révolutionnaire qui bloquait Toulon a pris consistance et ensemble. Mais Bonaparte a été l'âme de cette année, présent au siège du commencement jusqu'à la fin, assistant à la plupart des combats, préparant sans un instant de distraction et de relâche l'outillage de l'artillerie, coordonnant et ajustant les parties du plus important des services, déployant dans l'exécution de sa tâche un zèle incroyable et comme une fougue de jeunesse réglée néanmoins et dirigée déjà, ainsi qu'en 179G, par la prudence, inspirant, dictant aux commissaires et aux généraux qui le jugent indispensable et l'écoutent avec une sorte de respect, les résolutions décisives. Le plan d'attaque ne lui appartient pas. L'année entière comprenait qu'il suffisait d'éloigner la flotte pour s'emparer de Toulon et qu'une fois la flotte éloignée, la garnison ne pourrait se défendre. Doumet-Revest, d'Arçon, Truguet, d'autres encore conseillaient d'occuper les positions qui dominent la rade. Quiconque connaissait Toulon savait qu'il fallait maîtriser la rade pour maîtriser la place. Mais Bonaparte a montré le point essentiel, le point unique dont la prise entraînait inévitablement la prise de Toulon. Il n'a cessé de représenter avec insistance que les républicains, installés au Petit-Gibraltar, accableraient l'escadre de leurs bombes et de leurs boulets rouges et qu'il n'y aurait pas un coin de la grande rade et de la petite rade où elle pût il-muflier sans s'exposer aux projectiles. Il a répété du :LB septembre au 16 décembre qu'on devait approcher des vaisseaux, qu'il n'y avait qu'un seul endroit qui permit cette approche, qu'à cet endroit se trouvait le défaut de la cuirasse, que la redoute anglaise était la clef du promontoire de Caire et le promontoire de Caire la clef de Toulon, qu'après avoir perdu l'Éguillette, les Anglais feraient aussitôt une retraite qui leur serait coupée s'ils tardaient un moment.

Nul d'ailleurs ne s'y trompa. Si la réputation de Bonaparte commence au siège de Toulon, si les militaires instruits lui présagent un brillant avenir, s'il laisse depuis cette époque à tous ceux qui l'ont vu la plus avantageuse opinion de son caractère et de sa capacité, c'est qu'il est, avec Dugommier, le preneur de la ville. Roguet déclare que Napoléon fut non seulement par sa bravoure et ses talents, mais par la sagesse de ses conseils, l'heureux instrument dont le génie de la France se servit pour réduire la forteresse ; Pommereul, que ses aptitudes militaires se révélèrent au siège de Toulon dans les mesures qu'il inspira ; le colonel Noël, qu'il débuta par un coup de maître et fit tomber la place sans travaux d'approche et sans brèche, par la seule position de quelques pièces de canon ; Marmont, qu'il a tout dirigé, tout mis en mouvement, et que rien ne s'est fait que sous son influence et par ses ordres ; Girola, qu'il a conçu et exécuté à la fois le plan de la reprise de Toulon, nel suo plano dallo stesso eseguito nella ripresa di Tolone, — et ces ligues de Girola, qui datent de 1794, expriment le sentiment de l'armée républicaine et des populations de la Provence et de la Rivière[8].

 

La pensée de Napoléon revint souvent dans le cours de son existence à ce Toulon où avait surgi sa renommée. « Tout ce qui regarde Toulon, disait-il, est d'une si haute importance qu'il faut s'en occuper avec soin. » En 1803 il ordonnait de déblayer le port, de le débarrasser des carcasses de l'escadre brûlée par les Anglais et d'étudier les moyens d'augmenter les magasins qui devraient contenir désormais l'armement et l'approvisionnement de vingt-cinq vaisseaux et de vingt-cinq frégates pour deux campagnes. En 1810 il priait Clarke de lui présenter la situation des forts Malbousquet et Saint-Antoine, ainsi qu'un plan détaillé et coté de la presqu'île de l'Éguillette afin de bien juger du commandement des trois hauteurs de Caire, de Balaguier et de Grasse, et de la meilleure façon de défendre ce point important. Avec quelle effusion il remercie Massena d'avoir conservé la place en 1815 ! « J'ai frémi, écrivait-il au prince d'Essling, lorsque j'ai vu l'ordre que vous aviez reçu du duc d'Angoulême de livrer ce précieux dépôt aux Anglais. » Et, dans ses Mémoires, n’a-t-il pas recommandé d'établir 180 bouches à feu sur la côte ouest des rades, au cap Cépet, à Balaguier, à l'Eguillette, et 160 bouches à feu sur la côte est, au pied du fort La Malgue, à la Grosse Tour et au cap Brun ?

Il fut, comme à son ordinaire, reconnaissant envers tous ceux qui l'avaient aidé ou protégé dans ces quatre mois de 1793. Il n'a jamais dit ce qu'il devait à Saliceti — il lui devait trop, — mais il n'oublia pas que le député corse lui avait fourni la première occasion de montrer son génie au grand jour. Il légua cent mille francs au (ils ou au petit-fils de ce Gasparin qui donnait à ses plans l'appui et la sanction de l'autorité conventionnelle, et qui l'avait garanti des persécutions de l'état-major de Carteaux.

Il exauça tous les désirs de Du Teil. Ce général avait été suspendu un mois après la prise de Toulon, puis mis à la retraite. Dans les premiers jours de 1800, à une audience du consul, il sollicita sa réintégration, et Bonaparte accueillit parfaitement sa requête. Le 12 mars, Du Teil était nommé commandant de la place de Lille : le ministre proposait Tholosé, Picot-Bazus, Grandjean, Chasteignier-Burac, Du Teil et Chazaud ; Du Teil l'emporta. Mais il souhaitait le commandement de Metz : Metz était son pays d'adoption et comme sa ville natale ; en 1790, il avait été colonel-général de la garde nationale de Metz ; le seul poste qui lui agréait, c'était Metz. Il fut envoyé à Metz au mois de septembre 1800 et il y exerça durant treize années les fonctions de commandant d'armes. Deux fois l'empereur passa par Metz et deux fois il honora Du Teil de sa bienveillance. Pourtant, le bonhomme était affaissé par l'âge ; il refusait de fusiller les déserteurs ; on se plaignait de sa faiblesse, de sa déplorable indulgence. Le 20 décembre 1813, sur le rapport qui dénonçait la mollesse sénile de Du Teil, Napoléon griffonnait ces quatre mots : Lui donner sa retraite. Du Teil avait soixante-quinze ans !

Carteaux fut aussi généreusement traité. Il était parti de Toulon en maugréant contre le commandant de l'artillerie. Mais, lorsqu'après avoir combattu dans la journée du 13 vendémiaire auprès de Bonaparte, il le vit devenir général en chef de l'armée de l'intérieur, il le pria de « recevoir son compliment bien sincère », et il disait volontiers qu'en 1793 il avait, sans le savoir, le dieu Mars à ses côtés. Attaché par le Directoire au bureau topographique et chargé de dessiner les batailles de la campagne d'Italie, Carteaux se rendit un jour à la Malmaison et présenta ses esquisses au premier consul. Dans la conversation, Bonaparte parla de Frédéric II avec éloge. Le lendemain, Carteaux lui envoyait le portrait du roi. Il fut admis au traitement de réforme. Mais Napoléon le nomma administrateur de la loterie et en 180/i commandant de la principauté de Piombino ; ce déplacement, assurait-il, était non une disgrâce, mais une marque de confiance, et Carteaux toucherait, outre son traitement de réforme de général de division, 15.000 francs sur les revenus du pays. Le 8 août 1810, par un décret particulier, il donnait à Carteaux une solde de retraite de 6.000 francs. Le général mourut eu 1813. Sa veuve sollicitait un secours. Le ministre répondit que les lois le refusaient et qu'elle devait s'adresser directement à l'empereur. Elle écrivit à Napoléon. « Sire, disait-elle, mon mari fut jusqu'au dernier moment l'objet de votre munificence. » Un décret particulier du 20 décembre 1813 lui accorda une pension de 3.000 francs.

« Il était devant Toulon. » Ces mots suffisaient pour rendre Napoléon favorable à la demande d'un compagnon d'armes. Bergeron, lieutenant-colonel en premier du 3e bataillon des Pyrénées-Orientales, nominé par Dugommier adjoint à l'état-major, chargé de garder O'Hara et de le conduire à Aix, reçut, en marchant à l'assaut de la redoute anglaise, une balle à travers la cuisse. Il n'eut qu'à rappeler sa blessure pour obtenir de l'empereur tin commandement de place.

Plusieurs autres Toulonnais, Taisand, Dintroz, Talin, Ragois, Mouchon, furent l'objet des iniques faveurs. Napoléon avait fait nommer provisoirement chef de bataillon d'artillerie un homme intelligent et actif, Taisand, capitaine des canonniers de la Côte-d'Or, ancien entrepreneur de routes, qui répara le chemin des gorges d'Ollioules. Quelques mois plus tard, il chargea Taisand de commander l'artillerie à Avignon et d'envoyer des munitions de guerre à l'armée d'Italie. Lorsqu'il passa par Avignon au mois de mai 1795, il reconnut par un certificat les services distingués que Taisand avait rendus au siège de Toulon. Après le 13 vendémiaire, il l'appelait à Paris et le plaçait dans la légion de police. A l'ouverture de la campagne de 1796, il l'invitait à le rejoindre et le faisait chef de bataillon à la suite d'une demi-brigade, commandant de la citadelle de Brescia, puis chef du 8' bataillon de grenadiers qui gardait à Vérone le quartier général.

Il emmena Dintroz à l'armée d'Italie, lui conserva l'emploi de conducteur général des charrois, le nomina capitaine d'artillerie et, à la fin de la campagne, lui donna une gratification de 10.000 francs. Dintroz ne cessa de tutoyer Bonaparte et de le traiter familièrement. A la veille de Castiglione, Napoléon lui demandait des obusiers par un billet autographe. Dintroz ne peut déchiffrer l'écriture. Arrive Bonaparte impatienté : « Pourquoi ne m'as-tu rien envoyé encore ? — Je n'ai pas pu lire ton billet. — Tu es une f... bête, apprends à lire. — Et toi, b..., apprends à écrire. »

Talin était adjoint à l'état-major de l'artillerie de l'armée révolutionnaire. Après vendémiaire, Napoléon le fit nommer capitaine à la région de police et adjoint à l'état-major de l'armée de l'intérieur. Il l'avait avec lui dans la campagne d'Italie, et, à diverses reprises, le chargea de porter ses ordres. Il lui donna plus tard une place de chef d'escadron dans la gendarmerie.

Ragois était capitaine du 2e bataillon de la Côte d'Or. Bonaparte le priait un jour, au siège de Toulon, de lui servir de secrétaire ; Ragois répondit franchement qu'il savait se battre, mais qu'il n'aimait pas à écrire. Napoléon le retrouva dans la campagne d'Italie. Blessé d'un coup de feu à Borghetto, blessé à Arcole, où il fut fait prisonnier de guerre, blessé Marengo, où il eut la mâchoire fracassée, Ragois reçut un sabre d'honneur, la croix d'officier de la Légion d'honneur, le titre de chevalier de l'Empire, et, après avoir été capitaine de la garde des consuls, devint chef d'escadron adjoint à l'état-major et adjudant du palais de Fontainebleau.

Mouchon, dit Lapierre, est un curieux personnage. Cet ancien soldat du régiment de Bretagne était devenu capitaine d'une compagnie franche, puis chef d'un bataillon de réquisition de la Drôme. Au siège de Toulon, il campait à Six-Fours, non loin de La Seyne, lorsqu'un matin, dans une visite de postes, il rencontra sur le chemin de la batterie des Quatre-Moulins des voitures chargées de poudre que leurs charretiers avaient abandonnées parce que les boulets de l'assiégeant avaient tué leurs chevaux. Il échelonna les hommes de son bataillon, et les tonneaux, passant de main en main, furent mis en lieu de sûreté. Quelque temps après, il participait à la prise de la redoute anglaise. Bonaparte présenta Mouchon à Dugommier, qui voulut le nommer adjudant général. Mouchon refusa cette fonction en alléguant sa jeunesse. Mais son bataillon fut incorporé à une demi-brigade ; il perdit son gracie de commandant et recourut à Bonaparte, qui le fit placer comme instructeur à l'École de Mars et ensuite au 9e bataillon de Paris, plus tard 6e régiment d'infanterie légère. Mouchon eut une blessure grave à Marengo. Bonaparte le vit, le reconnut, le consola, et ordonna de le transporter aussitôt à l'hôpital dans la voiture où gisait le corps de Desaix. En 1805, à Etaples, Mouchon présentait un mémoire à l'empereur. « Depuis combien de temps êtes-vous capitaine ? lui demanda Napoléon. — Dix ans. — Avez-vous été blessé ? — Deux fois, Sire. — Dans quelles affaires ? — A Marengo et à la Chiusetta. — Je vous ferai droit. » Mouchon fut nommé chef de bataillon au 63e régiment. De nouveau blessé à Essling, il obtint sa retraite et il vivait tranquillement à Tarbes lorsqu'il reçut le brevet de grand officier de la Légion d'honneur. Sans s'étonner de cette distinction extraordinaire, il gagna Paris pour remercier l'empereur. Là, il apprit qu'il devait son brevet à une erreur des bureaux. Il se rendit à la parade — c'était le 7 juin 1810, — remit à l'empereur son titre de grand officier et lui dit qu'il ne voulait pas se prévaloir d'une méprise, qu'il ne désirait qu'un commandement d'armes et un majorat. « Vous serez, lui dit Napoléon, doté comme vos camarades. » Le temps s'écoula. Mouchon, se voyant oublié, réclama, prétendit que son brevet momentané de grand officier l'avait forcé de tenir un rang, d'augmenter sa dépense, de contracter des dettes ; il rappelait la promesse verbale de l'empereur, invoquait le témoignage de Berthier et de Davout, présents la parade. Ces deux personnages, consultés, répondirent qu'ils ne se souvenaient pas des paroles de l'empereur. Mais en considération des services et des blessures de Mouchon, le ministre fit un l'apport au souverain. Mouchon eut une dotation de deux mille francs et le commandement d'armes du Texel. Six mois après, le 1er janvier 1813, il fut admis définitivement à la retraite, sur un rapport écrasant de Molitor : sa jactance, avait dit Molitor, son ineptie, sa conduite crapuleuse causaient un continuel scandale, et pour la décence comme pour la sûreté du poste, son départ était indispensable.

D'autres hommes dont Napoléon devait se servir étaient déjà généraux au siège ou à la reddition de Toulon : La Poype, Delaborde, Dugua, Mouret, Micas, Garnier, Despinov, Guillot.

La Poype, ancien sous-lieutenant aux gardes françaises, devenu lieutenant-colonel d'un bataillon de volontaires et général en l'espace de deux ans, fut employé par Napoléon l'expédition de Saint-Domingue, nommé baron de l'Empire et, en 1813, après avoir défendu vaillamment Wittemberg, officier de la Légion d'honneur. Aux Cent-Jours, Napoléon se souvint de lui : « Donnez sur-le-champ, écrit-il il Davout le 27 avril 1815, une destination au général Poype ; ce général paraîtrait excellent pour défendre une grande place comme Lille, Dunkerque, Maubeuge, Charlemont. » La Poype fut envoyé à Lille comme gouverneur de la 16e division militaire avec mission d'organiser la garde nationale et d'v mettre des hommes du peuple.

Le Dijonnais Delaborde, fils d'un boulanger et ancien caporal d'infanterie, élu lieutenant-colonel des volontaires de la Côte-d'Or, avait paru devant Toulon à deux fois différentes, et ses allées et venues montrent assez le désordre du temps et le désarroi de l'administration de la guerre. Après avoir tenté vainement l'assaut de l'Épinette, il apprit le 10 octobre qu'il était depuis un mois général de brigade à l'armée des Alpes et il courut rejoindre Doppet sous les murs de Lyon. Nommé général de division et destine il commander en Corse, il accompagna Doppet à Moules pour consulter Saliceti sur la situation de l'île. Mais Doppet désira garder Delaborde, qu'il jugeait brave et intelligent. Retenu par Saliceti, de même que l'avait été Bonaparte, Delaborde participa le 17 décembre à l'enlèvement de la redoute anglaise. Napoléon le fit comte de l'Empire après l'expédition de Portugal, gouverneur du château de Compiègne après la campagne de Russie, et, en 1815, le chargea de pacifier la Vendée.

Le général de brigade Dugua, chef d'état-major de Dugommier, était avec Delaborde à la colonne qui devait assaillir la gauche de la redoute anglaise, et il eut l'habit percé d'une balle. Les représentants lui donnèrent le grade de général de division. Napoléon ne l'oublia pas. Il l'employa dans la campagne d'Italie où Dugua commanda la réserve de cavalerie ainsi qu'une division de cette arme et prit possession de Trieste. Il l'employa dans l'expédition d'Egypte, où Dugua fut successivement inspecteur général de la cavalerie, commandant d’une des cinq divisions d'infanterie et gouverneur de la province de Damiette et de Mansourah, puis de la province du Caire. Aux batailles de Chobrâkhyt et des Pyramides, Bonaparte était dans le carré de la division Dugua. A son retour d'Orient, Dugua fut nommé préfet du Calvados, où il avait déjà, dans une mission antérieure, conquis l'estime de la population. Chargé, comme chef d'état-major, de seconder le général Leclerc, il mourut à Saint-Domingue en 1802. Sa veuve reçut nue pension de 1.500 francs.

Mouret, lieutenant-colonel de volontaires, promu rapidement général, souhaitait de rejoindre Napoléon en 1796 pour prendre part à « l'incomparable campagne que faisait l'armée d'Italie sous les ordres du brave Bonaparte ». Mais Napoléon le savait incapable. En 1800, il lui ôtait le commandement d'une division militaire et le nommait chef d'une brigade de vétérans. Mouret se plaignit doucement ; il écrivit au premier consul qu'il désirait conserver l'activité et obtenir au moins un commandement de place dans le Midi. Il fut envoyé à Gênes et y remplit les fonctions de commandant d'armes durant neuf ans, de 1805 à 1814.

Micas, qui fut fait général de brigade après l'assaut du Faron, devait plus tard renouer avec Bonaparte, général en chef de l'avinée de l'intérieur, les relations commencées devant Toulon. Il était alors à Luxembourg, et, de Paris, Napoléon demandait des nouvelles de Micas et de la forteresse, promettait d'exécuter avec empressement tout ce qui pourrait être agréable à Micas. Mais Micas était un autre Mouret. En 1801 Napoléon le nommait commandant d'armes à Toulon. Micas y resta, comme Mouret à Gênes, jusqu'à la fin de l'Empire.

Victor avait servi dix ans dans ce 4e régiment d'artillerie où Bonaparte fut capitaine. Successivement adjudant sous-officier au 3e régiment de la Drôme, puis adjudant-major et lieutenant-colonel en second du 5e bataillon des Bouches-du-Rhône, il eut au siège de Toulon le même avancement que Bonaparte et devint, comme lui, chef de brigade au mois d'octobre et général de brigade au mois de décembre. A l'attaque malheureuse du Faron, il s'était, disent les représentants, conduit li merveille, et une voix unanime s'élevait en sa faveur ; à l'assaut de la redoute anglaise, il avait reçu un éclat de mitraille qui lui ouvrit le bas-ventre. Napoléon le fit maréchal de France et duc de Bellune. Mais Victor lui doit aussi son brevet de général de division. Bonaparte demandait ce grade pour Victor après la bataille de la Favorite ou l'intrépide Vosgien, à la tête de cette 57e demi-brigade « que rien n'arrête », culbuta tout ce qui se trouvait devant lui.

Garnier était le fameux Garnier, lieutenant-colonel en second du bataillon fédéré de Marseille, qui, au 10 août 1792, attaquait les Tuileries, et il se vantait d'être entré le premier au château et, après avoir essuyé deux coups de sabre, de s'être jeté du haut d'un balcon au milieu de ses compagnons d'armes pour échapper à la mort. Nommé colonel d'un bataillon de chasseurs, puis général de brigade, il s'était signalé devant Toulon à la journée du 30 novembre et il assurait qu'il avait capturé O’Hara et rallié sa troupe à trois reprises, bien qu'il eût été renversé deux fois, la première, par un éclat de bombe, et la seconde, par un boulet de 24. Les représentants le nommèrent général de division. Napoléon lui reprocha toujours des opinions exagérées, et le jugeait incapable de faire une campagne sérieuse et active. Pourtant, il l'employa : en 1796 il lui confiait une colonne mobile contre les Barbets et il trouva que Garnier montrait beaucoup de zèle et se donnait beaucoup de mouvement. Il accueillit avec distinction la carte des Alpes-Maritimes qui manquait au dépôt de la guerre et que Garnier avait dressée après sept ans de travail. Il le nomma officier de la Légion d'honneur et commandant de place de 1re classe à Barcelone, à Laybach et à Blaye. Deux fois Garnier fut mis à la retraite ; deux fois il fut, sur ses instances, remis en activité. En 1814, sous la Restauration, le vainqueur du 10 août essaya de gagner les bonnes grâces des Bourbons en se représentant comme la victime de l'Empereur. Napoléon, disait-il, l'avait depuis le siège de Toulon poursuivi de sa haine : « J'avais eu le malheur de lui déplaire en sévissant pour faute militaire contre un jeune officier nommé Muiron pour lequel il avait une affection particulière : il ne me l'a jamais pardonné. » Et Napoléon, ajoutait Garnier, l'avait mis à la réforme par désir de vengeance, l'avait employé dans des postes secondaires, promené chaque année d'un bout à l'autre de l'Empire, et payé par des politesses de cour, au lieu de lui rembourser les dépenses qu'avait coûtées la carte des Alpes-Maritimes. Malgré cette diatribe il se rallia sous les Cent-Jours à Napoléon et lui demanda soit le gouvernement de Toulon, soit une division à l'armée du Var. Il n'obtint rien, et, après Waterloo, fit sa soumission aux Bourbons, en déclarant qu'il l'aurait faite plus tôt sans une maladie qui venait des dégoûts que Napoléon lui avait suscités !

Despinoy, adjudant général chef de brigade, avait été blessé gravement à l'attaque de la redoute anglaise et nommé général par les représentants. Il était gouverneur de Toulon en 1796 lorsque Bonaparte le fit venir en Lombardie et, après l'avoir employé à Milan, le mit à la tête d'une division. Mais Despinoy, chargé de pénétrer dans le Tyrol, opéra sa retraite sur Brescia en laissant une partie de ses troupes aux prises avec l'ennemi. Il fut le surlendemain envoyé à Alexandrie et quelques jours plus tard réformé par le Directoire. « Je connaissais, lui avait dit Bonaparte, votre improbité et votre amour de l'argent ; mais j'ignorais que vous fussiez un lâche. » Outré d'être exclu de l'armée, Despinoy demanda un conseil de guerre, accusa Bonaparte de flétrir son âme, de le vouer à l'humiliation et à la honte. Il ne fut remis en activité qu'eu 1S01, et vainement il rappelait qu'il avait été blessé à Toulon presque sous les yeux de Napoléon ; il resta commandant d'armes à Alexandrie durant douze ans. Aussi fut-il un des premiers à se rallier aux Bourbons.

 Guillot se vantait d'avoir mené l'attaque de la redoute anglaise et il avait au matin du 17 décembre reçu le commandement de l'ouvrage conquis. Les représentants reconnurent sa bravoure en lui donnant le grade de général de brigade. Bonaparte l'employa dans la campagne d'Italie, lui confia le gouvernement des places de Pavie et de Porto-Legnago. Il le regardait comme un très utile et excellent militaire, le fit remettre en activité, lorsque le Directoire l'eut réformé, le nomma commandant de la Légion d'honneur et baron de l'Empire, le pourvut d'une dotation de deux mille francs. Mais Guillot se laissa surprendre à Figuières par les Espagnols dans la nuit du 9 au 10 avril 1811 ; il fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort ; le retour des Bourbons le sauva.

Deux Corses, deux de ces insulaires qui, selon le mot de Gasparin, brillaient d'entrer dans Toulon parce qu'en vengeant la France ils s'ouvraient la porte de leur patrie, Joseph Arena et Cervoni, s'étaient distingués aux côtés de Bonaparte durant le siège de 1793. Joseph Arena devint, comme son frère Barthélemy, l'ennemi personnel de Bonaparte qui le fit emprisonner sous prétexte de complot et le laissa guillotiner. Était-il sincèrement républicain ? Ou bien jalousait-il son compatriote qui prenait l'essor ? Peut-être l'inimitié datait-elle de Toulon et de la journée du 30 novembre. Joseph Arena s'était signalé dans cette action qui lui valut le grade d'adjudant général chef de brigade, et il prétendait avoir décidé le succès en se chargeant du commandement il la place de Dugommier blessé. Peut-être y eut-il entre ces deux Corses une rivalité de gloire. Tous deux furent nommés dans le même temps lieutenants-colonels de volontaires, et le maréchal de camp Rossi qui présidait à la levée des bataillons nationaux, regardait ces deux jeunes gens comme remplis d'intelligence et de bonne volonté. Tous deux prirent part il l'expédition de Sardaigne. Tous deux se prononcèrent contre Paoli, et le vieux chef assurait en 1792 que « Napoléon, apprenant qu'Arena était reconnu lieutenant-colonel, avait honte de ne pas prétendre au moins à un égal emploi. »

Au contraire d'Arena, Cervoni s'attacha de tout cœur aux Bonaparte. Napoléon le connaissait avant le siège de Toulon. L'année précédente, le n avril 1792, Cervoni entrait dans Ajaccio comme secrétaire des commissaires du Directoire qui venaient apaiser les troubles de la ville, et il avait au mois de juillet 1791, après l'insurrection de Bastia, remplacé, comme secrétaire du Conseil général du département, Panattieri absent. Nommé sous-lieutenant de cavalerie et aide de camp de Joseph-Marie Casabianca, il s'était fait remarquer par son intelligence et son intrépidité. Saliceti le recommanda, comme il avait recommandé Bonaparte, à son collègue Gaspariu, et Cervoni fut « l'agent militaire » des deux représentants. « Il est, disait Gasparin, digne de notre entière confiance sous tous les points de vue. » Ainsi que Napoléon, et à peu près en même temps, Cervoni conquit les grades supérieurs à la fin de 1793 ; adjudant général chef de bataillon en octobre, adjudant général chef de brigade en décembre, il était général de brigade au mois de janvier suivant. Mais il ne fut général de division qu'en 1798. Joseph Bonaparte, qui s'était lié avec lui sur les bancs de l'université de Pise, le tenait pour un des officiers les plus éclairés et les plus braves dont s'honorait l'armée française. Miot le déclare excellent soldat et, de plus, homme très estimable. Napoléon qui l'avait à ses côtés en Italie, le chargea d'organiser la légion lombarde et de gouverner Vérone. Cervoni était chef d'état-major de Lannes lorsqu'un boulet de canon l'étendit mort sur le champ de bataille d'Eckmühl. C'était, dit alors l'Empereur, « un officier de mérite et qui s'était distingué dans nos premières campagnes ». Par décret du 7 février 1810, la veuve de Cervoni reçut une pension de 6.000 francs, et ses deux fils, Louis-César et Thomas, nommés barons de l'Empire (17 mai 1810), eurent chacun une dotation de 4.000 francs sur les domaines de Rome. Mme Cervoni se signala par son dévouement â l'empereur. En 1815, au moment oui Napoléon quittait l'île d'Elbe, elle parcourut en habit d'amazone le canton de Cervione et annonça que la France se soulevait contre Louis XVIII, que Bonaparte allait remonter sur le trône. Elle avait avec elle un de ses compatriotes, Sandreschi, que les royalistes appelaient son cavalier servant et qualifiaient de pirate. Sandreschi, revêtu de l'uniforme de Cervoni, distribuait des cocardes tricolores et des proclamations. Bruslart, commandant de la Corse, fit marcher un détachement sur Cervione, et la maison de Mme Cervoni fut mise à sac.

 

C'est aussi devant Toulon, dans les camps dits de l'ouest, dans la légion des Allobroges et le bataillon du Mont-Blanc, que Napoléon connut de braves officiers qu'il fit plus tard généraux de division et comtes de l'Empire : Dessaix, le Bayard de la Savoie, qui reçut après sa blessure de la Moskowa le gouvernement de Berlin ; Dupas, qui passa l'un des premiers le pont de Lodi et qui fut adjudant général du palais des consuls et colonel des mameluks, après avoir commandé en Égypte la compagnie des guides à pied et la citadelle du Caire ; Séras, qui défendit énergiquement Venise en 1813 ; Pacthod.

Chef du 2e bataillon des volontaires do Mont-Blanc, Pacthod commandait la redoute des Sablettes au siège de Toulon. Il fut blessé d'un coup de canon, et les représentants lui conférèrent le grade d'adjudant général chef de brigade après la prise de la ville. Napoléon disait en 1807 qu'il n'avait dans Pacthod qu'une médiocre confiance, et ce sentiment datait sans doute de 1793 : Pacthod s'était laissé surprendre par les assiégés dans la nuit du 8 au 9 octobre. Pourtant, après la campagne de Saxe, Napoléon le nomma général de division, comte de l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, et Pacthod justifia ces distinctions par l'héroïsme qu'il déploya dans le malheureux combat de Fère-Champenoise. En 1815, l'empereur lui donnait la 22e division d'infanterie à l'armée des Alpes.

Parmi ces volontaires de la Savoie, il en est un que Napoléon affectionna particulièrement et qu'il apprécia devant Toulon : l'intègre et l'infatigable Boinod, quartier-maître trésorier de la légion des Allobroges, que les représentants avaient nominé commissaire des guerres pendant le siège. Bonaparte l'appelait son ami, correspondait avec lui, et, de Paris, en 1795, lui mandait les nouvelles. Il l'employa en Italie et en Égypte ; il le prêta à Eugène, qui le créa intendant général et inspecteur en chef aux revues de l'armée d'Italie ; « s'il y avait, disait-il en 1797, une quinzaine de commissaires comme celui-là, on pourrait leur faire présent de cent mille écus à chacun, et l'on gagnerait encore une quinzaine de millions. » Mais Boinod avait agitant de dévouement à l'empereur que de zèle et de désintéressement. Il rejoignit Napoléon à l'île d'Elbe et y dirigea l'administration de la guerre. Aussi, de retour aux Tuileries, Napoléon le fit inspecteur aux revues de la garde impériale et le gratifia d'une somme de douze mille francs qui lui tint lieu des appointements qu'il n'avait pas touchés à l'île d'Elbe : « Boinod, écrivait l'Empereur, est un administrateur consommé et probe et qui m'a toujours suivi. » Par le troisième codicille de son testament, il légua cent mille francs à Boinod.

 

Il faudrait citer encore bien des noms, bien des hommes qui s'acquirent l'amitié de Bonaparte ou attirèrent son attention lorsqu'il commandait l'artillerie de l'armée révolutionnaire.

C'est Marescot, dont Napoléon reconnut les mérites en le nommant commandant en chef du génie de la Grande Armée, premier inspecteur de l'arme, grand aigle de la Légion d'honneur. Mais, en allant visiter les places de l'Espagne, Marescot fut enveloppé dans le désastre de Baylen. Napoléon le destitua : Marescot, disait-il, ne pouvait rester à la tête du génie après avoir signé l'infime capitulation et couvert son nom du déshonneur et d'opprobre. Aux Cent-Jours il le l'appela. « L'empereur, écrivait Davout à Marescot le 24 mars 1815, ne considérant que les services que vous avez rendus et ceux que vous pouvez rendre encore, nie charge de vous dire que tout est oublié et que vous pouvez revenir à Paris. » Marescot revint et demanda le gouvernement de Strasbourg ; Napoléon le fit président du comité de la défense des Vosges et second inspecteur général des fortifications.

C'est Leclerc, Victoire-Emmanuel Leclerc, homme doux, facile, bon camarade, et très brave, que Marmont juge médiocre, peu capable et peu énergique, mais que Napoléon proclame un officier du premier mérite, propre à la fois au travail du cabinet et aux manœuvres du champ de bataille, unissant le talent à l'activité. Il était lieutenant au 2e bataillon des volontaires de Seine-et-Oise lorsque son ancien commandant, La Poype, devenu général, le prit pour aide de camp. Malgré ses vingt et un ans, Leclerc, fut chef d'état-major de La Poupe au siège de Toulon, et le lendemain de l'assaut du Fanon, les représentants le nommèrent adjudant général chef de bataillon. En 1796, Bonaparte, passant à Marseille, où Leclerc gouvernait la place, l'emmena dans les plaines de la Lombardie, et après l'avoir vu combattre avec l'intrépidité la plus brillante à la tête du 10° régiment de chasseurs à cheval, le proposa pour général de brigade, l'envoya porter au Directoire des dépêches sur la situation de l'armée et les négociations entamées il Leoben, lui confia les fonctions provisoires de chef d'état-major. Le mariage de Leclerc avec Pauline Bonaparte précipita son avancement. Napoléon le fit général de division, commandant de l'armée d'observation qui se formait il Dijon, commandant des troupes rassemblées dans la Gironde et destinées à l'expédition de Portugal, général en chef de l'armée de Saint-Domingue.

C'est Alméras que Bonaparte regardait comme un fort bon adjudant général, qu'il appelait à l'armée d'Italie en 1797, et qu'il chargeait en 1790 du commandement de Damiette. Mais Alméras prit sur lui de mettre un officier anglais en liberté. Napoléon s'irrita. « Alméras, disait-il, est d'autant moins excusable qu'ayant assisté au siège de Toulon, il connaît mieux que personne l'activité des intrigues et le système de corruption qui forment actuellement la politique du gouvernement britannique. » Il ne le nomma général de division qu'en 1812. Toutefois, Alméras lui fut fidèle. A la fin de 1804, il regrettait de n'avoir pas vu le couronnement du « très grand Empereur ». En 1815, bien que les Bourbons l'eussent fait l'année précédente chevalier de Saint-Louis, il se déclara l'un des serviteurs les plus dévoués de Napoléon et lui demanda un emploi, quel qu'il fût, de préférence à l'armée des Alpes, parce qu'il avait une profonde connaissance des localités. Il eut ordre de se rendre à la Rochelle pour organiser une division de 5.000 fédérés, et quelques jours plus tard, il dut hâter, de concert avec Beker, l'embarquement de Napoléon sur un vaisseau anglais.

C'est Saint-Hilaire, capitaine de chasseurs au 5e régiment d'infanterie, ci-devant Navarre, que les représentants firent adjudant général chef de bataillon pour sa belle conduite durant le siège de Toulon. Napoléon le nommait nu héros, un de ses meilleurs amis, un de ceux qui ne l'eussent pas trahi, aimable et bon camarade, bon frère, bon parent, bon ami, fidèle amant. Ce valeureux et chevaleresque Saint-Hilaire eut le pied gauche emporté à Essling et mourut à Vienne des suites de sa blessure. Napoléon l'avait fait général de division, comte de l'Empire, grand aigle de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de la couronne de fer. Le 16 août 1809, par un décret particulier, et sans rapport, il donnait à la mère de son compagnon d'armes une pension de six mille francs.

C'est Grillon, ancien garde-française, devenu capitaine d'infanterie et durant quelques jours chef d'état-major de Dugommier au siège de Toulon. Lui aussi eut sa récompense après la reddition : les représentants le nommèrent adjudant général chef de bataillon. En 1796, Bonaparte, se rendant en Italie, lui confiait le commandement provisoire de la place de Marseille.

C'est Argod, lieutenant-colonel, comme Victor, au 5e bataillon des Bouches-du-Rhône. Il reçut des représentants le 17 décembre 1793 le grade d'adjudant général chef de brigade ; il devait, comme chef d'état-major de Victor, se distinguer particulièrement a la bataille de la Favorite sous les yeux de Bonaparte.

C'est Suchet qui commandait devant Toulon ce bataillon de l'Ardèche dont les volontaires capturèrent O’Hara. Napoléon le fit maréchal et due d'Albuféra ; il vantait en 1814 sa « très bonne réputation » et, en 1815, au retour de l'île d'Elbe, u VOUS savez, lui écrivait-il, l'estime que je vous ai toujours portée depuis le siège de Toulon ». Il ne l'estimait pas tellement durant la campagne d'Italie, et peut-être lui en voulait-il d'avoir mis le feu, sur l'ordre du représentant Maignet, au village de Bedouin. En 1797, Suchet était encore chef de bataillon. Ce fut une bouffonnerie de Dupuy qui brusqua son avancement. A la fin d'un repas, Dupuy s'approche de Bonaparte : « Eh bien, dit-il, quand ferez-vous notre ami Suchet chef de brigade ? — Bientôt, répond Bonaparte, nous verrons. » Dupuy détache son épaulette et la met sur l'épaule de Suchet en criant : « Suchet, de par ma toute-puissance je te fais chef de brigade. » Au sortir de table, Berthier expédia le brevet.

C'est Lalance, capitaine d'artillerie. Napoléon qui le connut devant Toulon et l'eut comme adjoint en 1794 et en 1795 sur les côtes de Provence et dans la rivière de Gènes, l'employa durant la campagne d'Italie avec prédilection. Il lui confiait l'artillerie de la colonne mobile que Lannes formait à Bologne dans les derniers jours de 1797. Il lui confiait l'artillerie de la division Victor qui marchait sur Rome. Il le chargeait d'organiser l'artillerie de la République cisalpine. Balance devint général au service cispadan. En 1800, lorsqu'il regagna la France, il « réclama l'ancienne amitié » du premier consul, qui le nomma général de brigade d'infanterie. En 1801, à la suite d'une erreur des bureaux qui le croyaient encore général cisalpin, il était rayé de la liste des généraux et replacé capitaine d'artillerie. Mais, moins de quatre mois plus tard, il fut promu colonel de son arme. Il prit part à l'expédition de Saint-Domingue, où ses actions, écrit-il, ne tendaient qu'à se rétablir dans l'estime de Bonaparte. Il eut, à son retour, une place d'inspecteur aux revues qu'il occupa pendant tout l'Empire.

 

Mais, entre les amis de Toulon, il faut mettre à part Marmont, Junot, Muiron et Chauvet. Ces quatre hommes aimaient Bonaparte, et il les aima, voulut les garder avec lui, les emmener partout avec lui, les associer à toutes ses entreprises, les lier à sa fortune.

Marmont avait de bonne heure désiré servir dans l'artillerie. Il devait v avoir pour mentor un lieutenant au régiment de La Fère, son cousin germain Le Lieur de Ville-sur-Arce qui vint quelquefois avec Bonaparte le voir à Dijon à la pension du chanoine Bousselot et le recommander aux professeurs du collège, notamment à l'abbé Volfius. Élève à l'école d'artillerie de Chinons, nommé à sa sortie second lieutenant du tee régiment, envoyé comme lieutenant en premier à l'armée des Alpes, il arriva le 2 décembre au quartier général d'Ollioules, et Napoléon fournit volontiers au cousin de Le Lieur les occasions de se distinguer. Promu capitaine, Marmont refusa de quitter Bonaparte et, au lieu de rejoindre sa compagnie à la frontière d'Espagne, préféra demeurer avec un homme qui lui semblait appelé à de grands destins. Bien lui en prit. Aide de camp du général en chef de l'armée de l'intérieur, chef de bataillon dans la campagne d'Italie où Bonaparte le citait comme un officier de la plus haute distinction, chef de brigade sur la recommandation de Napoléon qui ne cessait de demander pour lui un régiment d'artillerie légère, général de brigade, après avoir, au lendemain du débarquement des Français dans l'île de Malte, repoussé la sortie des assiégés, conseiller d'État, commandant de l'artillerie à l'armée de réserve et à l'armée d'Italie, général de division, premier inspecteur de son arme, commandant en chef des troupes rassemblées au camp d'Utrecht, colonel général des chasseurs, général en chef de l'armée de Dalmatie, maréchal et duc de Raguse, Marmont dut tant d'emplois et d'honneurs non seulement à sa bravoure et à ses qualités militaires, mais à l'affection de celui qu'il admirait profondément en 1793 et qu'il trouvait supérieur à tout ce qu'il avait rencontré jusqu'alors.

Junot, condisciple de Marmont au collège de Châtillon-sur-Seine, avait appartenu pendant vingt mois au 10e régiment de dragons. Puis il était rentré dans son village natal de Bussy-le-Grand pour commander la garde nationale, et il fut un des députes de la milice bourgeoise qui se rendirent en 1790 à Paris, pour assister à la fête de la Fédération. Grenadier au 2e bataillon des volontaires de la Côte-d'Or et bientôt premier sergent, il servit à l'armée du Nord, et, au combat de la Glisuelle, reçut à la tête un coup de sabre d'où vint peut-être son dérangement cérébral. Son bataillon, que Napoléon a loué dans le Souper de Beaucaire, allait à l'armée des Pyrénées-Orientales lorsqu'il fut requis par Carteaux et envoyé devant Toulon. Là, un jour que Junot était de garde à la batterie des Sans-Culottes, il fit sur l'ordre de Bonaparte une reconnaissance périlleuse au bord de la mer. Peu après, Napoléon, voulant dicter une instruction, demandait un homme qui sût écrire : Junot avait une belle main, et plus tard il était de mode dans le cercle des Bonaparte, fort peu calligraphes, de dire en manière de proverbe « écrire aussi bien que Junot ». Il se présenta, et il écrivait sur l'épaulement de la batterie lorsqu'un boulet le couvrit de terre, lui et son papier. « Bon, s'écria Junot, je n'aurai pas besoin de sable. » Napoléon se l'attacha. Nommé par les représentants lieutenant adjoint à l'état-major d'artillerie, puis lieutenant aide de camp du général Bonaparte après l'assaut de la redoute anglaise, puis capitaine de cavalerie après l'affaire de Dego, Junot fut successivement général de brigade, général de division, colonel-général des hussards, ambassadeur en Portugal, gouverneur général des états de Parme, gouverneur de Paris, général en chef de l'année d'observation de la Gironde, commandant du 8e corps de l'année d'Espagne, gouverneur de Venise, commandant des provinces illyriennes.

Jean-Baptiste de Muiron était fils d'un fermier général qui fut incarcéré sous la Terreur. Il tira son père de prison en se présentant au comité révolutionnaire de la section et en rappelant avec une chaude éloquence qu'il avait versé son sang pour la patrie. Il avait d'abord semblé léger, coquet, vaniteux, uniquement préoccupé de sa charmante figure, et rien n'annonçait en lui l’homme qui serait un jour remarqué de Napoléon. Une fois sorti des écoles, il montra toutes ses aptitudes, et Dommartin, qui le fit nommer lieutenant de sa compagnie, disait qu'il était de la plus grande espérance. Détaché à Marseille, comme capitaine en second, pour diriger le parc d'artillerie, il régla si mal ses envois que Bonaparte se plaignit. Il fut remplacé ; mais lorsque les représentants élevèrent Napoléon au grade de chef de bataillon, ils donnèrent à Muiron l'emploi de capitaine-commandant qui vaquait au 4e régiment d'artillerie. Muiron rejoignit sa compagnie devant Toulon, et Bonaparte l'apprécia, le jugea plein de bravoure et de moyens, le choisit pour chef d'état-major. Ce fut surtout en 1796, dans la campagne d'Italie, où il était adjudant général, chef de bataillon, que Muiron se signala. Durant quarante-huit heures, il tint en respect par le feu de ses canons les Autrichiens de Wurmser qui tentaient de pénétrer dans Vérone. Bonaparte assurait qu'il arriverait avec gloire aux premiers postes militaires et que ses preuves quotidiennes de talent, d'activité, de vaillance lui méritaient la reconnaissance de l'armée et de la patrie. Il le prit pour aide de camp le même jour que Sulkowski et Duroc. Mais Jean-Baptiste de Muiron périt au pont d'Arcole. « Il se jeta devant moi, a dit Napoléon, me couvrit de son corps et reçut le coup qui m'était destiné ; il tomba mort à mes pieds, et son sang me jaillit au visage. » Napoléon regretta sincèrement Muiron. Il écrivit à la femme du brillant officier, une demoiselle Béraud de Courville : « Vous avez perdu un mari qui vous était cher ; j'ai perdu un ami auquel j'étais depuis longtemps attaché ; mais la patrie perd plus que nous deux, en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son rare courage. » Il fit rayer par le Directoire de la liste des émigrés la mère et le frère de la citoyenne Muiron. La Muiron était la frégate qui le ramena d'Égypte, et lorsqu'elle vieillit et se fatigua, il prescrivit de la garder comme un monument à l'arsenal de Toulon pour qu'elle pût durer plusieurs centaines d'années encore ; il éprouverait, ajoutait-il, une peine superstitieuse si malheur advenait à la Muiron. En 1815, quand il projetait de fuir aux États-Unis, il voulait prendre le nom de Muiron, et à Sainte-Hélène, il proposait à Sir Hudson Love, qui lui refusait le titre d'empereur, de s'appeler le baron Duroc ou le colonel Muiron. Dans son testament, il légua cent mille francs à la veuve, au fils ou aux petits-fils de son aide de camp.

Le commissaire ordonnateur Chauvet était un fervent républicain muni des certificats de plusieurs clubs. Il avait été, à Embrun, président de la société des Amis de la République. La Société populaire de Valence, la municipalité de cette ville, le Directoire de la Drôme affirmaient son civisme pur et éclairé. Mais en outre Chauvet avait du talent, et Sucy assurait que son zèle et son savoir lui méritaient les bontés du ministre. Il rendit de grands services devant Toulon. Dugommier déclarait qu'il avait rempli ses fonctions avec autant d'activité que d'intelligence et que la reconnaissance nationale lui était due. Saliceti et Moltedo témoignaient que ce vrai sans-culotte avait épargné beaucoup de privations à ses frères d'armes et que sans ses efforts l'armée révolutionnaire aurait peut-être été dissoute. Napoléon se lia d'une amitié très étroite avec Chauvet que Sucy lui avait recommandé. Il le tenait en grande estime et le regardait comme un homme du plus bel avenir. Le surlendemain du 13 vendémiaire, il le faisait nommer par le Comité de salut public commissaire ordonnateur en chef de l'armée de l'intérieur, et il l'emmenait dans la campagne d'Italie lorsqu'une mort prématurée enleva le jeune administrateur ; « c'est une perte réelle, écrivait-il, Chauvet était actif, entreprenant ; l'armée a donné une larme à sa mémoire. »

 

Tels sont les hommes que le commandant de l'artillerie connut au siège de Toulon et qui, pour la plupart, firent cortège au premier consul et à l'empereur. Au milieu d'eux, le Corse Bonaparte sentit plus que jamais qu'il était Français et s'enorgueillit de l'être. Il vit sans doute dans cette armée neuve encore et composée de recrues des actes de faiblesse et de lâcheté. Mais il vit aussi des actes de mile vigueur et d'héroïsme. A l'attaque du Petit-Gibraltar, des blessés revenaient au combat dès qu'ils sentaient diminuer leur douleur, on bien ils demandaient : « La redoute est-elle à nous ? » ou bien ils criaient aux représentants : « Avancez, nous sommes les maîtres. » Bonaparte les admira, et il racontait plus tard ce mot d'un grenadier qui tombait, frappé d'un biscaïen à la tête : « Camarades, au moins je ne tourne pas le clos à l'ennemi. » Avec quelle effusion, dans un simple certificat, il loue ce que Junot a d'essentiellement français ! « Junot, écrit-il, a donné dans toutes les circonstances des preuves de son attachement à la liberté : il est grand, fort, intelligent, actif, aussi brave que loyal, possédant toutes ces qualités qui distinguent la nation. » Et lorsque Marmont mande à son père que ses compatriotes affrontent le danger avec enthousiasme et qu'il faut être Français pour tenter et exécuter l'enlèvement de la redoute anglaise, ne reproduit-il pas les impressions de Bonaparte autant que les siennes ? « Plus j'observe l'esprit de nos soldats et celui de nos ennemis, disait Marmont, plus je vois la supériorité du caractère français. » Il exprimait les sentiments de Napoléon.

 

FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME

 

 

 



[1] On ignorait jusqu'ici le jour où Bonaparte arriva devant Toulon. Ses mémoires disent tantôt le 12 septembre, tantôt douze à quinze jours après la prise d'Ollioules, du 19 au 22 septembre. Mais il est sûrement le 15 à Marseille, et, suivant une lettre de Saliceti, il fait le 17 à les préparatifs d'une attaque ; il est donc arrivé le 16 au quartier général du Beausset. N'écrit-il pas d'ailleurs pendant le siège que « les batteries furent établies trois jours après son arrivée » ? Or, la batterie de la Montagne date du 19 septembre.

[2] Confirmé, avec Lacombe-Saint-Michel, dans sa mission de Corse par un décret du 19 juillet, Saliceti avait de nouveau quitté Paris pour se joindre aux commissaires que la Convention avait envoyés en Provence, et, comme il disait, pour suivre les opérations de ses collègues et partager leurs dangers jusqu'au moment où il pourrait passer en Corse avec des renforts.

[3] On a dit que Bonaparte craignit d'appeler Percier devant Toulon et céder le commandement à son aîné ; mais Percier ne fut nommé capitaine-commandant que le 30 septembre, et la veille les représentants avaient Bonaparte chef de bataillon provisoire. On a dit également que Napoléon s'était gardé d'appeler Gassendi, dont il était le cadet ; mais Gassendi était suspect, et pourquoi, en plein siège, les représentants auraient-ils remplacé Bonaparte dont ils étaient contents ? Il faut dire au contraire que Napoléon s'est efforcé de mettre Gassendi en évidence.

[4] Sur cette batterie, voir plus haut.

[5] Cf. la carte de Du Teil. La batterie de la Montagne ouvrit son feu le 18 septembre ; celle des Sans-Culottes, le 20 septembre ; celle des Sablettes, le 7 octobre ; celle du Bréguart, le 15 octobre ; celle des Quatre-Moulins, le 18 octobre : celle de la Grande Rade, le 22 octobre ; celle de la Convention et celle des Hommes-sans-Peur, le 28 novembre ; celle de la Petite Rade, le 29 novembre : celle de la Poudrière, le 1er décembre ; celle de la Farinière, le 8 décembre ; celle des Républicains du Midi ou des Jacobins, le 15 décembre ; celle des Chasse-Coquins, le 16 décembre.

[6] Napoléon se rappelait ce trait lorsqu'il poursuivait les Anglais jusqu'aux montagnes de la Galice en janvier 1809 : « On les a, écrivait-il à Caulaincourt, obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étaient jonches. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux u fort indisposé les habitants contre eux. »

[7] Coston dit (I, 300) que l'ordonnateur en chef Chauvet donna le 25 décembre à Toulon un dîner auquel Bonaparte assista en uniforme de général. Ne peut-on conjecturer que Napoléon s'était présenté en uniforme de chef de bataillon et que les conventionnels exigèrent aimablement qu'il revêtit l'habit de son nouveau grade ?

[8] Voir ce témoignage de Girola dans Zeissberg, Quellen zur Geschichte der deutschen Kaiserpolitik Oesterreichs, II, 340.