Patriotisme corse, —
Aimer son pays par-dessus toutes choses. Entretien avec Desmazis sur l'amour
et le devoir envers l'État. — Haine de Gènes et de la France. — Influence de
Germanes et surtout de Boswell. — Anglomanie. — Lettre de Théodore A Walpole.
— Les réfugiés de Gorgona. — Lettres à Paoli (12 juin 1789) et à Giubega. —
Projet d'un ouvrage sur les maux de la Corse et de dédicace à Brienne, puis à
Necker. — Corrections et lettres du Père Dupuy (15 juillet et le 1er août
1789). — Refonte de l'ouvrage. — Hommage à Raynal. — Valeur historique et
littéraire des Lettres sur la Corse. — Éloge de Paoli. — Paoli, modèle
de Napoléon.
Au
milieu de ses études et dans l'exaltation où le jetait la lecture de Rousseau
et de Raynal, le lieutenant Bonaparte restait Corse, Corse de cœur et d'âme,
Corse des pieds à la tête. A cette époque, le futur souverain de la France,
l'homme qui la saluera du nom de grande nation et qui prendra pour principe
et devise la France avant tout, n'est pas Français ; il méprise ces
Français qu'il devait estimer par-dessus tous les peuples et proclamer le
premier peuple de la terre ; il refuse ce titre de Français qu'il déclare
plus tard le plus beau titre du monde. Il se dit « obligé de
servir », et il assure que s'il avait eu de la fortune, il aurait
habité. Paris en simple particulier, non pour jouir des plaisirs de toute
sorte que la ville one aux étrangers, mais pour mieux faire entendre aux
Français les gémissements des Corses ! Pourquoi
Rousseau et Raynal sont-ils ses auteurs de prédilection ? Parce qu'ils
affectionnent la Corse et lui souhaitent de meilleures destinées. Rousseau
n'avait-il pas écrit dans le Contrat social due cette petite île étonnerait
l'Europe et que ce brave peuple qui savait recouvrer et défendre sa liberté,
méritait bien que quelque homme sage lui apprit il la conserver ?
N'ajoutait-il pas dans ses Confessions que le peuple corse était un
peuple neuf qui faisait concevoir de lui la plus belle espérance et le seul
de l'Europe qui ne fût pas usé pour la législation ? N'avait-il pas eu
commerce de lettres avec Paoli ? Ne projetait-il pas, après les persécutions
de Motiers et lorsqu'il s'enfuit de Suisse, de chercher en Corse le repos
qu'il ne trouvait nulle part ? Bonaparte
avait les mêmes motifs de déférence et de vénération pour Raynal. L'abbé
n'avait-il pas flétri la perfidie et l'avidité des Génois ? N'avait-il pas
prédit aux Corses le rétablissement de leur gouvernement national et la fin
de l'injuste domination des Français, comme il avait prédit il la France sa
régénération et à la Hollande sa chute ? « Ami des bonnes libres, lui
écrivait Napoléon, vous vous intéressez au sort du Corse que vous aimez. » C'est
parce qu'il est Corse que Bonaparte a, dans cette période de sa vie, des
sentiments républicains et démocratiques. Il a ln dans les annales de son
peuple ces mots de Giafferi aux représentants de Gènes « L'exemple que les
Corses donnent au monde, apprend aux souverains à ne pas opprimer leur peuple
et à se souvenir que la nature fit le roi l'égal de ses sujets, qu'il ne doit
son élévation qu'à la seule puissance des lois. » Lorsqu'il
combat la religion chrétienne, l'accuse de rompre l'unité de l'État, le Corse
parle en lui alitant que le disciple de Rousseau. Mieux vaut, selon
Bonaparte, aimer ses compatriotes que d'aimer tous les hommes : mieux vaut
mourir pour la liberté politique que pour la liberté morale. Il ne voit rien
au-dessus de la patrie, ne reconnaît qu'une vertu, le patriotisme, et les
seules grandes âmes, suivant lui, sont celles que le patriotisme embrase de
sa flamme. Encore,
dira Bonaparte, ne suffit-il pas d'aimer son pays. Il faut l'aimer par-dessus
toutes choses ; il faut lui sacrifier tout ce qu'on a de plus cher : le pays
est l'unique moteur do nos actions. Ne parlez pas à notre jeune Corse de
l'amour que les hommes ont pour la gloire et l'estime de leurs semblables, de
l'envie qu'ils ont d'avoir « un nom chanté par la renommée ». Ce cd amour de
la gloire inspirait Robert d'Artois et Gaston d'Orléans, inspirait, Condé et
Turenne, les deux plus grands hommes de la France, (pli, poussés par
l'intérêt personnel, par le ressentiment d'un refus, par la soif de
l'ambition, « se ruent contre la patrie », dévastent le sol natal et
réduisent en cendres les chaumières qu'ils avaient naguère défendues. Mais il
n'inspirait pas Léonidas et les trois cents Spartiates des Thermopyles ; il
n'inspirait pas Aristide pardonnant son exil à ses ingrats compatriotes ; il
n'inspirait pas Thémistocle, qui s'empoisonnait plutôt que de venger ses
injures et de mener les Perses à la Conquête de la Grèce ; il n'inspirait pas
les Thrasybule, les Cincinnatus, les Fabricius, les Caton. Et ne
parlez pas de l'amour à Bonaparte. L'amour est à ses yeux une passion lâche,
indigne de l'homme, bonne pour les efféminés du siècle. A Sparte, à Rome,
régnait le patriotisme ; dans les temps modernes, prétend notre lieutenant de
La Père, règne le sexe, ce sexe « faible d'entendement comme de corps, dont
tout le mérite consiste dans un extérieur brillant », et un peuple livré à la
galanterie n'a plus même assez d'énergie pour concevoir qu'un patriote puisse
exister. Napoléon dira donc dans ses Lettres sur la Corse que
l'imprudent Lupo d'Ornano, épris de Veronica, « laisse croître dans son sein
une flamme désordonnée », et Sinucello lancera cette apostrophe à son neveu
Lupo : « Amour, passion dépravatrice, premier fléau de la vertu, voilà
tes œuvres ! » En un passage du Discours de Lyon, il trouvera que nos
tragiques mettent trop d'amour dans leurs pièces, et il leur reprochera de «
souffler sur ce brasier ardent. ». Il juge que l'amour est fatal au bien-être
de la société comme au bonheur des particuliers, et il voudrait en défaire,
en délivrer le monde. Vainement, dans un curieux entretien, son camarade et
ami Desmazis remontre que c'est végéter que de ne pas aimer, et décrit tous
les charmes de la passion, les douces réminiscences, l'extase où le jette un
soupir de sa belle, les serrements de mains, la rencontre des regards, le
portrait qu'il quitte et reprend à toute minute, le billet qu'il relit, la
réponse qu'il médite et refait cent fois, la promenade solitaire où « son
imagination s'élève », où il croit voir sa maîtresse qui lui sourit, où il
rêve de sacrifier une fortune et de proposer une couronne qu'il n'a pas à
l'être unique qui possède son cœur, où il pense aux noces prochaines, aux
cadeaux, au château qu'Adélaïde doit habiter avec lui, aux sombres bosquets,
aux parterres, aux prairies, bref, à la suprême félicité de cieux amants qui
vivent ignorés à l'ombre de leurs peupliers. Bonaparte réplique que Desmazis
est malade, pris de délire et sourd à la voix de la raison ; qu'un amant mène
une existence déplorable, passe ses jours et ses nuits dans une inquiétude
extrême, se tourmente de mille petites choses et n'est qu'un enfant qui
pleure sans cesse et qui s'alarme ou se réjouit au seul mouvement d'une antre
personne. L'amour, ajoute Napoléon, trouble notre repos ; l'amour s'empare de
nous, nous prend tout entiers, et, seul, nous dicte nos actions ; c'est un
sentiment dépravé qui nous rend égoïstes, indifférents à tout, aux amis, aux
parents, an sol natal. Mais quiconque a le cœur fier, n'aura d'autre pensée
que de servir l'État et de veiller aux intérêts du peuple. Tomber aux genoux
d'une femme ! C'est l'ennemi qui doit tomber aux nôtres ! Faire le bien,
tirer les malheureux de l'indigence, détruire les brigues des méchants,
défendre la patrie et concourir à sa prospérité, être pour elle soldat, homme
d'affaires, courtisan même, voilà notre devoir, et, pour remplir ce devoir,
nous saurons maîtriser notre âme et la fermer à l'amour ! Le
lieutenant Bonaparte ne respire donc que l'amour de sa petite île. Il semble
étranger à toute autre passion et il peut dire comme le personnage d'une de
ses nouvelles : « J'ai puisé la vie en Corse, et avec elle un violent amour
pour mon infortunée patrie et pour son indépendance. » Le premier fragment
qu'on ait trouvé dans ses papiers, exprime avec nue force singulière cet
attachement de l'officier pour la Corse, la tristesse où le plonge le
souvenir des désastres de son pays, la haine qu'il ressent contre les
oppresseurs, non seulement contre Gènes, mais contre la France. Ce fragment
est daté du 2G avril 1786. Ce jour-iii, Napoléon, assis à sa table, dans sa
chambre de Valence, se prend à penser à la vaillante et inutile résistance
que ses concitoyens opposèrent jadis aux Génois. Que d'actes d'une
intrépidité signalée et d'un patriotisme comparable à celui des Romains ! Que
de héros, « illustres vengeurs de l'humanité », qui tentèrent d'arracher
les Corses au despotisme ! Que de martyrs ! Et Bonaparte, se reportant dans
le passé, voit les Paulo, les Colombano, les Sampiero, les Pompiliani, les
Gaffori récompensés de leurs vertus par des poignards, oui, par des
poignards. Il voit Leonardo périr par la corde et les Zucci, les
Raffaelli, soutiens de la liberté, succomber sous les coups du misérable
Spinola. Il voit quatre mille familles de montagnards dont les maisons ont
été consumées par le feu, s'exiler à jamais et renoncer à « l'espoir de
vivre avec leurs dieux domestiques ». Dans sa douleur et sa colère, il voue
aux furies vengeresses les tyrans de sa patrie, leur souhaite d'expier leurs
crimes dans les plus affreux tourments, et il conclut : « Les Corses ont pu,
en suivant toutes les lois de la justice, secouer le joug génois et peuvent
en faire autant de celui des Français. Amen. » Quelques
jours plus tard, le 3 mai, il rentre dans son logis pour « rêver avec
lui-même et se livrer à toute la vivacité de sa mélancolie ». Il est sur le
point de partir en semestre. Mais il songe qu'il ne verra dans son pays que
des hommes biches et rampants : « Quel spectacle ! Mes compatriotes chargés
de chaînes et qui baisent en tremblant la main qui les opprime ! Ce ne sont
plus ces braves Corses, ennemis des tyrans ! » Il se demande quelle figure
faire, quel langage tenir, et il maudit les conquérants : « Français, non
contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissions, vous avez encore
corrompu nos mœurs ! » Un instant, l'idée du tyrannicide se présente à lui :
« Si je n'avais qu'un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, je
partirais au moment même et j'enfoncerais dans le sein des tyrans le glaive
vengeur ! » Le spectacle de la Corse asservie le révolte, le désespère, et il
déclare que la vie lui est à charge, qu'il a le dégoût de toutes choses : «
Quand la patrie n'est plus, un bon patriote doit mourir. » De 1785
à 1789, la pensée de la Corse réduite il l'esclavage ne cesse de le
poursuivre et de le hanter. « Nos maux, écrit-il à son parrain Giubega, sont
toujours présents il mon esprit et ont si profondément frappé mon âme qu'il
n'y a rien au monde que je ne sacrifiasse pour les voir finir. » Un soir de
novembre 1787, à Paris, dans sa chambre de l'hôtel de Cherbourg, il gémit sur
l'infortune des Corses. Seront-ils éternellement misérables ? « Chers
compatriotes, s'écrie le jeune homme en accents sincères et pénétrants, nous
avons toujours été malheureux. Aujourd'hui membres d'une puissante monarchie,
nous ne ressentons de son gouvernement que les vices de sa constitution ; et
aussi malheureux peut-être, nous ne voyons de soulagement à nos maux que dans
la suite des siècles. » Au
courant de ses lectures, l'image de son ile tyrannisée surgit soudain devant
lui. Lorsqu'il analyse d'après l'Espion anglais la composition des États de
Bretagne et qu'il écrit : « c'est proprement le commandant qui fait tout »,
il pense aux États de Corse et il la prépondérance de Marbeuf ou de Barrin.
Lorsqu'il dépouille les Observations de Mably, il remarque que les
Français, « féroces et laiches, joignirent aux vices des Germains ceux des
Gaulois et furent le peuple le plus hideux qui puisse exister ». Lorsqu'il
lit les Incas de Marmontel, il note que le cruel Espagnol Davila a été
le Sionville du Mexique. L'Amérique, « dévastée par des brigands forts de
leur fer », lui rappelle la Corse en proie à Narbonne-Fritzlar. Le Péruvien
qui périt pour avoir violé la loi de l'Européen, c'est le Corse qui périt
pour avoir violé la loi du Français. Aussi, en lisant l'Alzire de
Voltaire, Bonaparte ne comprend-il pas que l'oppresseur Guzman exprime de si
« belles pensées », et il s'indigne de « l'atroce consentement » de
Zamore : « Au mot d'Amérique, mon sang s'enflamme, nies cheveux se dressent,
le sentiment de la douleur, de la pitié pour ses infortunés habitants, de
l'horreur pour les brigands qui l'ont dévastée, me maitrise impérieusement. »
Il ne conçoit pas que Zamore oublie l'Amérique pour une femme. Mais quoi ! il
y avait des despotes au Pérou, et Zamore était inca ! La
lecture des ouvrages qui traitaient des mœurs et de l'histoire de son île
natale, avivait son patriotisme corse. Il a lu sûrement le livre de l'abbé de
Germanes. « Gaffori, dit-il, Gaffori qui joignis à l'âme de Brutus
l'éloquence de Cicéron, tu fais au patriotisme le sacrifice de ton amour
paternel ! » Il emprunte à Germanes les termes et les comparaisons de cette
apostrophe. Gaffori, écrit l'abbé, « avait autant de valeur que d'éloquence,
un amour pour la patrie au-dessus de toutes les autres passions, et, comme
Brutus, il poussa ce sentiment jusqu'au point de lui sacrifier la tendresse
paternelle. » Il a lu
la relation de Boswell dans la traduction française de 1769. L'Anglais
faisait de Corte, où Paoli avait établi sa capitale, une nouvelle Lacédémone
et il ne voyait dans les Corses qu'une nation de héros, une nation petite,
mais admirable qui donnait à son siècle le plus remarquable exemple de
l'esprit de liberté. Napoléon partagea l'enthousiasme de Boswell, et quelques
plissages des écrits de sa jeunesse portent la trace manifeste de l'influence
que le voyageur exerça sur lui. Boswell
raconte qu'un jeune Corse sollicitait de Paoli la grâce d'un criminel, son
oncle, en échange d'un millier de sequins, ruais qu'il se retira lorsque le
général lui demanda si la grâce d'un pareil homme ferait honneur à la patrie.
Bonaparte cite ces traits dans ses Réflexions sur le patriotisme et
l'amour de la gloire, et bien qu'il narre l'anecdote en d'autres termes, il a
certainement la page de Boswell sous les yeux. Boswell
écrit que Rivarola refusa de passer aux Génois qui tenaient ses fils
prisonniers. « On sera, fait dire Boswell à Rivarola, obligé de nie rendre
mes fils, malgré qu'on en ait, et quant aux autres offres qui nie sont
faites, je les estime comme un néant, en comparaison du juste engagement dans
lequel je suis entré. » Bonaparte met dans la bouche de Rivarola les mots
suivants : « Quant à mes fils, il faudra bien qu'on me les rende ; je
considère le reste comme indigne, m'étant personnel, et incomparablement
au-dessous des engagements que j'ai contractés avec mes compatriotes. » Boswell
reproduisait une lettre que Rousseau envoyait à Deleyre après le traité de la
France avec Gènes : « Si vos Français, disait Jean-Jacques, savaient un homme
libre à l'autre bout du monde, je crois qu'ils y iraient pour le seul plaisir
de l'exterminer. » Dans une de ses nouvelles, Bonaparte nomme les Français
« ennemis des hommes libres ». Cette
influence de Boswell fut de longue durée. En 1793, dans une pétition à la
municipalité d'Ajaccio, Bonaparte assure que l'union seule peut sauver la
ville : « Notre devise, dit-il, est celle que prit un peuple aujourd'hui
puissant : nous périssons si nous nous heurtons. » Cette maxime : frangimur
si collidimur, était la légende d'une médaille hollandaise qui
représentait deux vases de terre près de se toucher. Napoléon l'a trouvée
dans Boswell. Bonaparte
ne faisait pas mystère de ses sentiments corses à ses camarades de régiment.
A Valence et à Auxonne, de même qu'il Brienne et à l'École militaire de
Paris, il entendit quelquefois des paroles insultantes pour la Corse. On le
traitait par instants comme un compatriote de très fraîche date. Mais t'es
railleries et ces sarcasmes ne firent que rendre plus puissant, plus intense
encore son amour pour sa petite patrie. Un jour, dans un congé, à Ajaccio, il
racontait à Pozzo di Borgo ces souffrances passagères de son orgueil : «
Qu'ils nous dédaignent dans leur pays, s'écriait-il, mais qu'ils ne viennent
pas nous dénigrer et nous humilier dans nos montagnes ![1] » Lorsqu'en
1788, à Bastia, il fut engagé, selon l'usage, à un dîner par ses camarades du
corps royal de l'artillerie, il scandalisa ses hôtes par les effusions de son
patriotisme local. Il argumentait sur les droits des nations et citait la
nation corse. « Stupete, gentes, s'exclama un des assistants, y
a-t-il donc une nation corse ? » Mais l'étonnement des officiers fut au
comble lorsque Bonaparte, une fois poussé dans l'entretien, leur parla des
États de Corse dont M. de Barrin retardait la convocation. « M. de Barrin,
dit Napoléon, suit les errements de son prédécesseur et voudrait priver les
Corses du droit de délibérer sur leurs intérêts. » Et d'un ton menaçant
il ajouta : « M. de Barrin ne connaît pas les Corses ; il verra ce qu'ils
peuvent ! » Les officiers le regardèrent avec surprise. « Est-ce que,
répliqua l'un d'eux, vous useriez de votre épée contre le représentant du roi
? » Bonaparte se tut, et, à son départ, ses camarades le saluèrent
froidement. A cette
époque de sa vie, Napoléon était plus Italien que Français : n'écrit-il pas
que Paoli est un des phis braves hommes de l'Italie moderne[2] ? Mais son peuple de
prédilection est l'Angleterre. Les officiers français détestaient alors la
Grande-Bretagne. lin cadet-gentilhomme de l'École militaire de Paris,
condisciple de Napoléon, traçait sur son atlas ces deux vers boiteux et naïfs
: Élève
de Minerve, Favorisé de Mars, Un
jour je dompterai des léopards. Et
Gassendi, ce capitaine du régiment de La Fère qui rimaillait à ses heures,
Gassendi, désireux de suivre d'Estaing et de débarquer sur l'autre bord de la
Manche, représentait l'Angleterre effrayée et voyant déjà sa rivale descendre
dans les : ports, et sur leurs boulevards, devant
les lys vainqueurs, tomber les léopards. Napoléon
aime l'Angleterre et conserva pour elle un fond de sympathie. Il aura beau
accabler d'invectives la perfide Albion, insulter en 1796 ces marchands
anglais qui demeurent étrangers aux malheurs de la guerre et sourient avec
plaisir aux maux du continent, tonner dans ses bulletins contre les lâches et
vils oligarques de Londres, assurer que les vaisseaux britanniques sont le
refuge des traîtres. L'Angleterre reste à ses yeux la patrie de Newton et de
Locke. Il la citera volontiers comme exemple et il rappellera qu'elle n'a pas
de moines et n'en sent pas le besoin. Il reconnaîtra dans la conversation
qu'elle compte le plus d'hommes recommandables par l'indépendance et la
noblesse de leur caractère. Il aura la plus haute opinion de lord Cornwallis
qui signa la paix d'Amiens, de lord Saint-Helens qui signa celle de
Pétersbourg, de Fox qu'il nommait l'ornement de l'humanité, et ne disait-il
pas qu'une demi-douzaine de Cornwallis et de Fox feraient la fortune morale
d'une nation, qu'une demande de Cornwallis aurait eu sur lui plus d'empire
que celle d'un souverain, que Fox avait à la fois des idées libérales et une
belle âme ? A l'île d'Elbe, il verra beaucoup d'Anglais et les trouvera
gauches, mal tournés, niais plus calmes, plus réfléchis que les Français, et
il découvrira sous leur rude écorce des idées justes et profondes ou tout au
moins du bon sens. Après Waterloo, il ira s'asseoir au foyer du peuple
britannique, se placer sous la protection des lois anglaises, réclamer la
sauvegarde du prince-régent comme du plus généreux de ses ennemis. Il croira
même, après la réception que lui fout les équipages du Bellérophon et
du Northumberland, que la simplicité de ses manières, son calme et un
je ne sais quoi ont dû « plaire et sympathiser avec le caractère anglais. » A
Sainte-Hélène, dans ses entretiens avec Las Cases, il revient à diverses
reprises sur les Anglais qu'il juge « foncièrement très estimables », sur la
bonne réputation qu'ils avaient en France, et, un soir, à la surprise de
Montholon, il avance qu'ils sont d'une trempe supérieure à celle des Français
; qu'ils sont résolus, décidés, et que pour s'expatrier, se marier ou se
tuer, ils hésitent et barguignent moins qu'un Français pour aller à l'Opéra ;
qu'ils sont bien plus positifs que les Français et plus braves ; qu'en fait
de bravoure ils sont aux Français ce que sont les Français aux Russes, les
Russes aux Allemands, et les Allemands aux Italiens ; que l'armée anglaise ne
se démoralise pas et qu'avec elle il dit conquis le monde ; que s'il eût régné
sur les Anglais, il aurait pu perdre en 1815 dix batailles de Waterloo avant
de perdre une voix à la Chambre et un soldat dans ses troupes. C'est
de Raynal, de Rousseau, de Boswell que lui vient cette sorte de penchant pour
l'Angleterre. Il a lu dans Raynal que les Anglais n'ont eu que de fortes
idées et qu'ils prononcèrent les premiers ce seul mot qui consacre une langue
: la majesté du peuple. Il s'est, en sa jeunesse, engoué du caractère
de milord Édouard que Jean-Jacques avait tracé dans sa Nouvelle Héloïse
et que Joseph Bonaparte regardait comme un modèle du beau idéal. Il a
feuilleté, non sans émotion, la relation de l'Anglais Boswell qui décrivait
la Corse et son peuple et ses mœurs avec tant d'enthousiasme. Il se souvient
des secours que les Anglais prodiguèrent aux vaincus de Pontenovo et de
l'accueil que les habitants de Londres firent à Paoli. En 1790, à la junte de
Bastia, Belgodère ne proposait-il pas de remercier la nation anglaise d'avoir
ouvert ses trésors aux amis de la liberté, et, à l'assemblée électorale
d'Orezza, Pompei ne devait-il pas adresser ses actions de grâces à
l'Angleterre qui savait honorer les droits de l'homme et qui, par tant de
témoignages d'estime, par tant de marques de munificence, avait adouci pour
Paoli les rigueurs de l'exil ? Le député des communes de Corse, Saliceti, ne
louait-il pas publiquement la nation généreuse qui n'avait pas voulu que
Paoli, « habitué à l'éclat du pouvoir suprême, tombât dans l'obscurité et le
vide de la détresse » ? Masseria ne dit-il pas que les royalistes d'Ajaccio
lui donnaient, ainsi qu'à ses deux amis, Joseph et Napoléon Bonaparte, le
sobriquet d'anglomane[3] ? Cette «
anglomanie » de Napoléon éclate dans un fragment qui met en scène Théodore et
Walpole. Il connaissait la curieuse histoire du baron de Neuhof, ce souverain
de théâtre, qui se fit proclamer roi de Corse sous le nom de Théodore Ier et
ceindre d'une couronne de laurier, la seule que les pauvres insulaires
pussent lui offrir. Cet aventurier était mort à Lon-cires, après avoir été
quelque temps enfermé, sur la plainte de ses créanciers, à la prison du Banc
du roi, et on lisait sur sa tombe, dans le cimetière de l'église de
Sainte-Anne de Westminster, que le destin lui avait donné un royaume, puis
refusé du pain. Ce fut Horace Walpole qui rendit Théodore il la liberté : il
ouvrit en sa faveur une souscription dont le produit pava les dettes du
malheureux roi. Dans le fragment Napoléon suppose que Théodore écrit à
Walpole : jusqu'alors Théodore était inconnu dans sa prison et il avait
encore la consolation d'être révéré par les infortunés qui l'entouraient ;
c'était lui que ses compagnons d'esclavage instruisaient le premier de leurs
projets de délivrance ; c'était lui qu'ils voulaient mettre à leur tête
lorsqu'ils briseraient leurs amines ; niais Walpole leur a révélé ce qu'était
Théodore, et Théodore est maintenant le dernier dans leur estime : « Je suis l'objet
de leur risée... Hommes injustes ! J'ai voulu contribuer au bonheur d'une
nation. J'y ai réussi un moment, et vous m'admiriez. Le sort a changé ; je
suis dans un cachot, et vous me méprisez ! » Touché de compassion, Walpole
délivre le prisonnier et l'arrache à l'humiliation : « Vous souffrez,
répond-il à Théodore, et êtes malheureux ; ce sont bien deux titres pour
avoir droit il la pitié d'un Anglais ; sortez de votre prison et recevez
trois mille livres de pension pour subsistance. » La même
sympathie pour l'Angleterre, jointe à une extrême aversion pour la France, se
manifeste plus vivement encore dans une nouvelle corse qui pourrait
s'intituler les Réfugiés de Gorgona. Napoléon imagine qu'un Anglais a
dit, pendant un voyage, relâcher en vue des côtes de Corse sur l’île escarpée
de la Gorgona, « éloignée de toute terre par des bras de mer immenses, et
environnée de rochers contre lesquels les vagues se brisent avec fureur ».
Dans cette île vivent un vieux Corse et sa fille, vêtue d'un habit masculin.
La fille essaie durant la nuit de brûler l'Anglais vif dans sa tente. Mais le
père apprend la nationalité de l'étranger ; il le sauve, lui témoigne sa
joie, le nomme un de « ces Anglais vertueux qui protègent les Corses fugitifs
», et lui conte son histoire. Il a, sous les ordres de Paoli, combattu les
Français qui venaient « armés du fer et du flambeau » ; il a lutté huit ans
après la défaite de Paoli ; il a vu quarante de ses compagnons u terminer
leur vie par le supplice du criminel », son père massacré, sa mère violée, sa
femme, trois de ses frères et sept de ses fils pendus sur le lieu mène, sa
maison incendiée. Dès lors, la Corse était pour lui « une île proscrite où
des tigres régnaient ». Il a fui sur la Gorgona avec une fille qui lui
restait, et y demeure caché dans les ruines d'un monastère parce que le
paysage est « conforme à son humeur ». Un jour, des hommes ont débarqué
; ils l'ont battu, bafoué, traité de sauvage ; ils lui ont tiré la barbe :
c'étaient des Français. Sa fille les a chassés à coups de fusil. Un autre
jour, deux vaisseaux français ont péri sur la côte ; il a tué tous ceux qui
s'étaient échappés à la nage ; « après les avoir secourus comme hommes, nous
les tuâmes comme Français ». Pourtant, une troisième fois, il se laisse
toucher. Il allume un feu pour guider les naufragés. Mais ce sont des
Français sitôt qu'ils savent qu'il est Corse, qu'il est tin de ces « coquins
qu'il faut rouer », ils l'enchaînent et l'emmènent avec sa fille.
Heureusement, ils n'ont rien à boire ; ils le délient, lui promettent la
liberté, s'il leur trouve de l'eau potable ; il frappe de son stylet les deux
hommes qui l'accompagnent, revient an navire, délivre sa fille, égorge les
matelots, traîne leurs corps clavant l'autel et les brûle : « ce nouvel
encens parut être favorable à la Divinité ». Mais
c'est surtout dans deux lettres que Napoléon écrit en 1789, l'une à Paoli,
l'autre à Giubega, que s'exhale sa haine de la domination française. En un
langage emphatique qui rappelle les plus mauvaises pages de Raynal, il maudit
le jour où « périt la patrie », où e trente mille Français vomis sur les
côtes de la Corse, noyaient le trône de la liberté dans des flots de sang »,
où l'on n'entendait que « les cris du mourant » et « les gémissements de
l'opprimé ». Il trace le plus noir tableau de la Corse devenue française :
tous les emplois que le droit naturel destinait aux insulaires, occupés par
des étrangers de mœurs méprisables et de conduite abjecte, par des Français
qui sont l'écume du royaume et que désavoueraient leurs compatriotes
d'outre-mer ; le militaire « donnant un libre essor son humeur despotique, ne
trouvant aucune cligne et inondant de ses débordements jusqu'au sommet le
plus élevé des montagnes » ; un tribunal suprême sans force ni énergie ; des
cours inférieures où décide un seul homme, ignorant de la langue, des
coutumes et des lois du pays ; des magistrats qui ne jugent que pour avoir du
pain et jouir d'un luxe qu'ils n'ont pas sur le continent ; des financiers
sans probité ; le « chef des publicains » usurpant les droits des États et de
la Commission des Douze ; un subdélégué, « vil agent d'un
intendant », et « le dernier de ses commis » présidant aux États
provinciaux. Quoi, les Corses baissent la tête sous le triple joug du soldat,
du robin, du maltôtier, et ces trois classes d'hommes, si différentes de
caractère, s'unissent pour le mépriser ! « Être méprisé par ceux qui ont la
force de l'administration en main, n'est-ce pas la tyrannie la plus affreuse
? L'infortuné Péruvien qu'égorgeait le féroce Espagnol, éprouvait-il une
vexation plus ulcérante ? » Tout
plein de ces idées, ressassant le souvenir des cruautés de la conquête, outré
contre les tyrans subalternes qui faisaient le malheur de l’île, Napoléon
résolut de révéler, de crier, pour ainsi dire, la véritable situation de sa
patrie, de flétrir l'administration française, d'appeler au tribunal de
l'opinion les hommes qui gouvernaient la Corse, de détailler leurs vexations
et de découvrir leurs sourdes menées, de « noircir du pinceau de l'infamie »
ceux de ses concitoyens qui trahissaient la cause commune. Le
projet date de 1787 : le 27 novembre de cette année, à onze heures du soir,
durant son séjour à Paris, Napoléon écrit qu'il trace une « légère esquisse »
des maux de la Corse et que ses compatriotes verseront des pleurs en la
lisant. Mais il a déjà pris son parti. Il fera paraître l'ouvrage qu'il
médite. Pourquoi rédiger des mémoires particuliers qui ne parviennent pas an
ministre Ou qui sont « étouffés par la clameur des intéressés » ? Le
meilleur, le seul moyen de frapper un grand coup, n'est-ce pas le moyen de la
publicité ? Loménie de Brienne, d'abord chef du conseil des finances et
bientôt principal ministre, protège les anciens élèves de l'école des
Minimes, et il a donné récemment à Bonaparte une lettre de recommandation
pour le contrôleur général. C'est Brienne que Napoléon invoquera dans
l'exorde de son ouvrage ; c'est Brienne qu'il priera de mettre fin à
l'oppression qui pèse sur la Corse. Notre lieutenant, sait qu'il soulèvera
contre lui la nombreuse cohorte des Français employés dans l'île. Qu'importe
? Son entreprise, quoique téméraire, est dictée par l'amour de la patrie, et
il n'hésitera pas à braver le « tonnerre du méchant ». S'il est bien jeune
pour « empoigner le burin de l'histoire », une profonde connaissance des
hommes n'a pas encore flétri son j'une, et, selon une de ses plus belles et
énergiques expressions, la vénalité de l'âge min' ne salit pas sa plume. A
défaut de talent, il a l'enthousiasme et le courage ; il ne respire que la
vérité, et il se sent assez fort pour la proclamer. « Les opprimés, écrit
Julie à Saint-Preux, ne le sont que parce qu'ils manquent d'organe pour faire
entendre leurs plaintes. » Napoléon sera l'organe des Corses opprimés. Il
aura l'intrépide fermeté de l'Émile de Rousseau, d'Émile hardi à bien faire
et à dire vrai, d'Émile forçant la porte des puissants du jour et allant
jusqu'au souverain plaider la cause des misérables. L'ouvrage
de Napoléon était conçu sous forme de Lettres. La première contenait, avec
une espèce de prologue que Bonaparte destinait, à Brienne, un abrégé de
l'histoire ancienne de la Corse. La deuxième se terminait à la mort de
Sampiero. La troisième n'était qu'ébauchée. Pourtant Bonaparte comptait, en
travaillant sans relâche, finir son œuvre assez tût pour qu'elle parût avant
l'ouverture des États-Généraux, et il assurait qu'il était sur le point de
l'envoyer au libraire lorsque, le 25 août 1788, Brienne, à qui Bonaparte
voulait offrir et en quelque sorte dédier son écrit, quitta le ministère. «
Le fâcheux contretemps de cette disgrâce, mandait Napoléon à Fesch, -m'oblige
à des changements considérables ; il est possible même que j'attende les
Etats-Généraux. » Il
attendit en effet les États-Généraux et décida d'adresser ses Lettres sur la
Corse au successeur de Brienne, à Necker. Il a plus tard apprécié le Genevois
avec sévérité : en 1791, dans le Discours de Lyon, il blâmait durement le
négociant ambitieux qui ne se contentait ni de faire sa fortune ni d'obtenir
la première place des finances, et en 1800, après une heure d'entretien, il
le jugeait médiocre, à la fois prétentieux et ignorant. Mais en 178S, avec
toute la France, il regardait Necker comme un grand homme, prononçait son nom
avec respect et accueillait son rappel avec allégresse. Necker, disait-il,
avait l'Aine sensible et vertueuse ; Necker avait vu le sang du peuple «
empreint sur le faste royal » ; Necker avait médité dans la retraite sur les
droits de l'homme, et la joie que la nation entière faisait éclater, l'espoir
qu'avaient connu les philosophes, donnaient l'assurance que le ministre
arracherait les Corses à l'oppression. Néanmoins,
avant de rien publier, Bonaparte voulut avoir l'agrément de Paoli. Le 12 juin
1789, il écrivait à l'ancien « général » de la Corse pour lui demander
d'approuver son essai, d'encourager ses efforts : « Je veux comparer votre
administration avec l'administration actuelle ; les traîtres ont semé des
calomnies contre le gouvernement national et coutre votre personne en
particulier ; les écrivains, les adoptant connue des vérités, les
transmettent à la postérité. En les lisant, mon ardeur s'est échauffée et
j'ai résolu de dissiper ces brouillards, enfants de l'ignorance. » Il
recopiait en mène temps, outre l'exorde de son ouvrage, la partie achevée,
envoyait le tout à un de ses maitres de Brienne, le Père Dupuy qui vivait il
Laon, et priait le bon Minime de revoir le travail, de le corriger, de
l'annoter, puis de le transcrire. Dupuy avait du loisir : il lut et relut
l'élucubration de Bonaparte, et, dans cieux lettres, la première du 15
juillet, la seconde du 1er août 1789, rendit compte de ses impressions à son
élève d'autrefois. Il jugeait le fond excellent ; mais le style lui plaisait
moins : il y trouvait des mots impropres et mal assortis, des répétitions,
des dissonances, des réflexions inutiles qui faisaient languir la narration,
et il proposait des suppressions, des additions, des changements en nombre de
passages. Dupuy
critiquait surtout l'exorde des Lettres. Napoléon avait imaginé qu'un
vieux montagnard corse écrivait à Necker. « Étendu dans son lit et déjà
environné des horreurs de la mort », ce héros de l'indépendance déclare au
ministre que ses compatriotes n'ont encore éprouvé que les abus du gouvernement
français, qu'ils sont bafoués et comme étrangers dans leur patrie, qu'ils
passent leurs jours dans la tristesse et le découragement, qu'ils ont été
replongés en un « tourbillon de calamités » par leurs conquérants. « Ô pauvre
Corse, par quelle destinée as-tu toujours été la victime des nations
étrangères qui t'ont tyrannisée ! Par quelle fatalité la mer qui, pour tous
les autres peuples, devint la première source des richesses, ne fut-elle
jamais pour toi que celle de l'infortune ? » Mais le vieillard a confiance
dans le ministre : sûrement, dès que Necker saura la vérité, il fera tout
pour adoucir tant de maux et réintégrer les insulaires dans leurs droits.
Après cet exorde, venait un récit rapide des destins de cette ile que Dieu
n'avait créée, selon le proverbe corse, que pour l'oublier aussitôt. Le
Minime remania l'exorde, et, dans le reste, corrigea quelques endroits. Le
style, remarquait-il, avait trop de recherche, et devait être plus concis,
plus uni. L'ouvrage n'était-il pas une Lettre ; l'auteur, un vieillard
qui touche au tombeau ; le destinataire, un ministre fort occupé ? Ne
fallait-il pas mettre dans cette épitre plus de gravité ? Bonaparte disait à
Necker : « J'ose vous faire parvenir ce récit de nos malheurs » ; Dupuy
proposa d'écrire : « J'ose vous adresser une ébauche de nos malheurs », et il
employait, ajoutait-il, le mot ébauche parce que l'ouvrage n'était
qu'une exposition succincte et, suivant Bonaparte lui-même, une
« esquisse » des calamités de la Corse. Il supprima très justement
certaines expressions : au-delà des mers[4] — comme si la Corse était â
douze cents lieues du continent ! — et opprimés à la merci, qui n'était pas
français. Il abrégea ce qui lui semblait prolixe et changea ce qu'il jugeait
déclamatoire : les figures, les saillies, les grands mots qui sentaient trop
le jeune homme. Avant tout, il s'efforça de retrancher ce qui choquerait
Necker. Il substitua magistrat au terme méprisant de rotin qui lui paraissait
attaquer tout le corps des gens de robe. Bonaparte disait à Necker que les
Corses étaient arrachés à la liberté ; Dupuy écrivit privés de la liberté en
objectant qu'arrachés serait blessant et que, puisque Bonaparte demandait nue
grâce au roi par l'entremise du ministre, il devait user d'atténuations et
tâcher de ne pas déplaire. Bonaparte disait à Necker : Au nom de votre
roi, le luxe de votre capitale, vos palais ; Dupuy écrivit : au nom du
roi, la capitale du royaume, les palais ; le vieillard que Napoléon
mettait en scène, parviendrait-il â son but s'il parlait de la France comme
d'un pays étranger et de Louis XVI comme d'un souverain dont il n'était pas
le sujet ? Bonaparte disait dans la deuxième Lettre : « Les rois
régnèrent, et avec eux le despotisme », et il terminait cette digression par
l'apostrophe : « Fiers tyrans de la terre, prenez-y bien garde ! » ; Dupuy
conseilla de barrer tout le passage. Le
jeune auteur regimba lorsqu'il reçut son exorde arrangé par Dupuy. Il se
plaignit que le Minime voulût ôter toute la métaphysique, ôter des discours
audacieux, il est vrai, mais communs même parmi les femmes, émousser la
vivacité naturelle de l'expression. « La vérité ! criait-il, la vérité ! » Il
reprochait à Dupuv d'avoir écrit que la Corse est une « terre de tribulation
et d'angoisse » : tribulation n'était-il pas un mot de dévotion, et angoisse
une expression vieillie ? Il lui reprochait de supprimer robin, votre roi,
etc., de supprimer le passage les rois régnèrent, et il assurait que
le reste de son ouvrage renfermerait des choses plus fortes encore. A son
tour. Dupuv protesta. « De la discrétion, disait-il, de la discrétion ! » Et
il ajoutait qu'il ne pouvait transcrire certains endroits du travail : « Ce
langage est trop hardi dans une monarchie ; je le condamnerais dans un
Français séculier ; à plus forte raison, un Français religieux et prêtre
doit-il l'éviter et ne pas y contribuer. Votre vieillard, d'ailleurs, ne
pourrait, par ces réflexions, qu'irriter le roi et le mettre en défiance ; ce
ne serait pas assurément le moyen d'obtenir ce qu'il souhaite. » La
seconde lettre du P. Dupuy est datée du 1er août 1789, et une semaine plus
tard l'inspecteur général d'artillerie sollicitait pour Napoléon un congé de
semestre. Le jeune homme gagna la Corse sans avoir terminé son œuvre. Mais il
ne renonçait pas au dessein de faire l'histoire de son île. Il avait ce
projet depuis longtemps. « Il s'élèvera quelque jour, avait-il lu dans
Boswell, un Tite-Live ou un Clarendon pour étaler aux âges futurs la valeur
des Corses avec le lustre qu'elle mérite. » Vers la
fin de son séjour à Brienne, malgré la règle qui défendait aux élèves de
recevoir des livres du dehors, il demandait à son père, outre la relation de
Boswell, d'autres histoires ou mémoires sur la Corse, et il promettait d'en
avoir soin, de les rapporter à ses premières vacances, fût-ce dans six ans. De
Valence, le 29 juillet 1786, il commandait au libraire genevois Paul Borde
les deux derniers volumes de Germanes. « Je vous serais obligé, ajoutait-il,
de me donner note des ouvrages que vous avez sur l'île de Corse ou que vous
pourriez me procurer promptement. » Pendant
les congés qu'il passait à Ajaccio, il s'efforçait de rapprendre la langue du
pays pour lire sans difficulté les originaux italiens, récoltait dans la
conversation des anecdotes et surtout des traits héroïques de la guerre de
l'indépendance, recueillait non seulement des journaux et toute sorte de
documents imprimés sur l'histoire de la Corse au XVIIIe siècle, mais encore
des manuscrits, et, comme il dit, des mémoires puisés dans les portefeuilles
des patriotes, notamment de Domenico Arrighi. Il mettait en vers, et sans
doute en vers français, un des plus curieux et des plus saisissants épisodes
de la lutte des Corses contre les Français, les aventures du curé de Guagno,
Domenico Leca, ce patriote que Nobili Savelli a célébré en hexamètres latins
dans son l’in nemoris, ce prêtre qui refusa de jurer fidélité au roi
et qui, forcé de gagner les maquis et de repousser les soldats qui
l'attaquaient, se contentait de se défendre, soignant les blessés, relâchant
les prisonniers, et, lorsque les conquérants cessèrent de le traquer,
lorsqu'il eut renvoyé les paysans qui le reconnaissaient pour chef, menant
une vie solitaire et sauvage, mourant enfin sans avoir jamais prêté le
serinent qu'il regardait comme un parjure. Au reste, On ne sait rien du poème
de Napoléon, sinon qu'il charma la famille Bonaparte et que Lucien le lut
avec un orgueilleux plaisir aux beaux esprits d'Ajaccio, aux Pozzo di Borgo,
aux Barbieri et autres qui eurent l'air de l'admirer. « Il n'était pas mal,
aurait dit plus tard Napoléon, et il y avait peut-être plus que de la poésie
; cela sentait son patriotisme. » L'abbé
Raynal excitait Bonaparte à composer une histoire de la Corse. Lorsque
l'officier d'artillerie vint en 17S9 s'embarquer fi -Marseille, il rendit
visite à Raynal pour « l'importuner de son admiration » et l'entretenir de
l'ouvrage qu'il projetait de publier. L'abbé « fit des honnêtetés » à
Bonaparte, l'encouragea, l'assura qu'une histoire de l'île manquait il la
littérature française. « Votre amitié, lui disait Napoléon l'année suivante,
voulut me croire capable d'écrire cette histoire, et j'acceptai avec
empressement un travail qui flattait mon amour pour mon infortunée patrie. » Fier
des exhortations de Raynal et comptant encore par un tableau rapide et
vigoureux éclairer Necker, toucher la nation et donner aux Français l'envie
de réparer les maux qu'ils avaient causés, Napoléon se remit à la besogne
dans les derniers mois de 1780 et réunit de nouveaux documents. Son œuvre
avançait. Il avait raconté dans les trois premières Lettres les siècles
passés, et ce récit, suivant lui, « offrait un morceau d'histoire neuf et
piquant qui mériterait de soi-même une place distinguée ». Il allait dans les lettres ultérieures
retracer l'administration de Paoli, la défaite du général, le découragement du peuple corse qui « recevait des fers », l'ignorance, l'avidité, la fantaisie soupçonneuse des gens qui, depuis
1760, disposaient de l'autorité au nom du roi, la famine dépeuplant le pays, car, toutes
les fois que les Corses furent conquis, « une grande mortalité les affligea quelques années après ». Mais la Révolution brisait, comme dit Bonaparte, le
despotisme de Versailles et rendait aux Corses leur liberté. Dès lors,
l'ouvrage n'avait plus un objet immédiat d'utilité. L'historien s'arrêta. Sa
narration ne va pas au-delà de l'année 1730, où ses compatriotes, incapables
de résister aux forces considérables que l'empereur Charles YI envoie aux Génois,
se déterminent à poser les armes. Il n'a parlé ni du gouvernement de Paoli,
ni de la guerre de 1768-1769, ni de l'établissement de la domination
française. Le
sujet l'attirait pourtant, et il voulut en 1791, à Auxonne, le traiter
amplement, dignement, d'après les pièces authentiques. Il pria Paoli de lui
fournir des documents. Mais le général se défiait de son ardent panégyriste :
il répondit à Bonaparte qu'il ne pouvait ouvrir ses caisses et que l'histoire
ne s'écrit pas dans les années de jeunesse. Napoléon ne se rebuta pas et
chargea son frère Joseph de demander au général une copie des papiers les plus
importants. Derechef Paoli refusa, allégua sa mauvaise santé, ses fatigues, la
nécessité constante de se livrer à l'empressement du peuple : « J'ai autre
chose à faire, mandait-il à Joseph, qu'à rechercher des écrits et à les faire
copier. » Mais
avant ce refus de Paoli, Napoléon avait remanié les Lettres qu'il soumettait
naguère au Père Dupuy : il ne désirait pas, dit-il, perdre le fruit de son
labeur ni manquer à la promesse qu'il avait faite à Raynal. Ce fut durant son
séjour en Corse, du mois d'octobre.1789 au mois de décembre 1790, qu'il
refondit son ouvrage et le fit mettre an net deux fois de suite par Lucien.
Il changea l'exorde. Ce n'était plus un vieux montagnard corse qui
s'adressait à Necker ; c'était Bonaparte qui racontait à Raynal la genèse de
son livre et envoyait au philosophe les annales du peuple corse. Il revit son
récit avec un soin extrême. Il tint compte des remarques du Père Dupuy. Il
supprima l'article inutile qu'il consacrait aux Étrusques et plusieurs
phrases sur la Corse au temps des Carthaginois, certaines apostrophes qui
retardaient le cours de sa narration, des morceaux qui n'étaient que des
hors-d’œuvre, et, s'il garda le passage sur le despotisme des rois que le
Minime jugeait trop hardi, il L'alla d'effacer toutes les imperfections. Ses
papiers de jeunesse contiennent deux textes différents de la deuxième Lettre
sur la Corse, et les variantes que la seconde copie offre avec la première,
prouvent qu'il visait à la correction et à l'énergie, qu'il s'appliquait à rendre
sa langue plus pure et plus châtiée, plus concise et plus ferme. Il retranche
les mots superflus et les phrases oiseuses ; il retouche les endroits les
plus intéressants et les plus pathétiques ; les Lettres sur la Corse
furent évidemment pour Bonaparte un excellent exercice de style. La
troisième de ces Lettres demeura, comme auparavant, inachevée, et
Bonaparte ne soumit à l'abbé Raynal que les deux premières : « Si vous les
agréez, lui écrivait-il le 21 juin 1790, je vous en enverrai la fin. » On ne
sait ce que répondit Raynal. Selon Joseph et Lucien, il aurait apprécié
beaucoup les Lettres sur la Corse ; Mirabeau, à qui l'abbé les avait
communiquées, aurait remarqué dans l'ouvrage des traits qui révélaient un
génie de premier ordre, et engagé Napoléon à faire le voyage de Paris ; Mounier,
que Napoléon avait rencontré dans la société de Valence, aurait joint ses
félicitations à celles de Raynal et de Mirabeau. Ces assertions ne méritent
aucune confiance. Napoléon
a presque tout tiré de Filippini. Quant aux faits postérieurs à Filippini, il
les retrace d'après les nombreux écrits qui parurent de 1730 à 1769,
mémoires, manifestes, requêtes aux souverains étrangers ; il a consulté
notamment, entre autres factums, la Giustificazione della querra di
Corsica. Mais tout, dans son récit, est disproportionné. Tantôt il
grandit, tantôt il rapetisse les choses ; il dédaigne ou cite à peine les
événements qui ne piètent pas il sa déclamation patriotique, et lit où le sentiment
corse peut éclater en accents chaleureux, il insiste et appuie. Son
œuvre n'est donc pas approfondie et ne vaut que par la forme. « J'eus raison,
disait-il plus tard, de ne pas l'imprimer, car, à l'âge où j'étais, j'aurais
dû me traîner dans l'ornière. » D'un bout à l'autre de l'opuscule, il ne
cesse de louer les Corses, leur constance et leurs vertus. Il avoue qu'ils
ont été victimes de leur opiniâtreté. Mais quelle opiniâtreté sublime !
Quelle magnanime résistance à l'implacable fatalité ! Et quelle histoire que
l'histoire de cette lutte perpétuelle entre un petit peuple qui veut vivre
libre et des voisins qui veulent l'opprimer ! Quoi de plus beau que cette
pauvre nation attaquée par des ennemis qui possèdent cette « perfection de
tactique, fruit des sciences et de l'expérience des siècles », et se
défendant avec toute l'énergie qu'inspirent la justice et l'amour de
l'indépendance ! Jamais,
depuis les temps les plus éloignés, — assure le jeune auteur — les Corses
n'ont démenti leur caractère. « Lorsque les triumvirs offrirent au monde le
hideux spectacle du crime heureux, l’île fut le refuge de Sextus Pompée, et
je vois avec plaisir ma patrie, à la honte de l'univers, servir d'asile au
reste du bon parti, aux héritiers de Caton. » Opprimée par les tyrans
féodaux, elle fut la première ü secouer le joug, et, si elle agréa le
gouvernement des Pisans, elle établit le régime municipal. Menacée par les
Génois qui triomphèrent des Pisans, elle sut maintenir son indépendance grâce
à Sinucello della Rocca, un de ces hommes rares « que la nature jette sur la
terre pour l'étonner ». Sinucello fut trahi, livré aux Génois par « une race
de monstres ». Mais à Sinucello, succédèrent les deux frères Giovannali,
qui, sortis de la lie et « s'élevant d'un vol hardi, prêchèrent les grands
dogmes de l'égalité, de la souveraineté du peuple, et périrent à la fleur de
l'âge, victimes de la superstition de leur siècle », les Giovannali, ces
Gracques de la Corse, qui transformèrent en si peu de temps la face de la
pairie, les Giovannali qui, s'ils avaient vécu, auraient fait de la Corse
l'île de la Raison et fondé aux portes de Rome, près des serfs de Provence, près
du foyer de la féodalité, de la finance et de l'aristocratie, un gouvernement
d'hommes libres, dénués de préjugés, sains, robustes, dignes de vaincre des
peuples corrompus sous le sceptre des rois et des évêques, capables de
rallier à leurs principes toutes les nations et de changer le destin de
l'Italie, et peut-être de l'Europe ! Un des plus fermes soutiens des
Giovannali, Sambucuccio, tenta d'abattre les barons et de restaurer la
République et les communes ; mais il s'allia imprudemment aux Génois et
succomba comme Caton ou Codrus. Puis vinrent d'autres grands hommes : Arrigo
della Rocca, Vincentello d'Istria, Polo della Rocca, Mariano di Gaggio qui
gouverna sous la protection des papes et fit une guerre acharnée aux
caporaux, ces tribuns de la Corse ; Raffaello de Leca et son oncle
Giocante ; Giovan Paolo qui « présenta pendant seize ans un front
redoutable » ; Rinuccio della Rocca, en qui revivaient les vertus inflexibles
des anciens républicains ; Sampiero, dans la tombe duquel s'ensevelissent le
patriotisme et l'espérance des Corses, comme s'était ensevelie dans la tombe
d'Épaminondas la prospérité de Thèbes. Les Génois dominent ; ils épuisent le
pays qui n'a plus rien à offrir que des pierres ; ils réduisent ù la dernière
misère le Corse si hardi et si fier ; mais un jour, le peuple se soulève et
pour rendre l'insurrection plus imposante, « pour achever de détruire les
préjugés que la multitude pourrait conserver », le congrès des théologiens
réunis à Orezza sous la présidence du célèbre Orticoni proclame la guerre
juste et sainte, déclare que le serinent de fidélité est nul dès que le
souverain devient despote. Telles
sont ces Lettres sur la Corse. Bonaparte essaie de varier, de
diversifier son texte, en mêlant au récit des combats d'émouvants épisodes et
des scènes attendrissantes : la harangue de Giocante ; Lupo d'Ornano
sacrifiant son devoir à l'amour et cédant à la fille du vaincu, à « l'intéressante
» Veronica, échappée de la mort et embellie par la pâleur de l'angoisse ;
Fieschi rappelant à Rinuccio, qu'il trahit ensuite, les ébats de leur
jeunesse passée à la même cour lorsqu'ils étaient « à l'aurore des passions »
et que « leurs imaginations leur traçaient dans l'avenir les plus beaux
tableaux » ; Vanina s'efforçant en vain de fléchir l'inexorable Sampiero et
finissant par ne demander qu'une grâce, celle de mourir par la main de son
mari. Mais, presque d'un bout à l'autre, cette histoire des Corses, comme
l'histoire des Anglo-Saxons que Bonaparte avait résumée d'après Barrow,
ressemble à celle des corbeaux et des milans : ce ne sont que guerres,
qu'inimitiés et factions qui rendent l'homme « revêche et farouche »,
qu'égorgements et massacres, qu'embâcles et guet-apens, que représailles
sanglantes, et l'auteur assure que la tâche d'historien est pénible lorsqu'il
a de tels faits à narrer. Il
tombe parfois dans l'emphase : « le sentiment aigu de l'horreur a pétrifié
sans retour l'âme de Sampiero » ; « la nature frémit de s'appesantir sur de
pareilles horreurs » ; « le sang des martyrs servit à teindre le pourpre des
protecteurs de l'Offizio » ; « cette nouvelle vint élever dans mon sein le
serpent de l'indignation ». Mais, dans l'ensemble, le style est simple,
nerveux, coloré, nullement monotone, bien que l'œuvre ait l'allure d'une
chronique. On comprend que le jeune Lucien, en recopiant le manuscrit, ait
trouvé cette Histoire très bien traitée, ait admiré des « pensées
fortes et nouvelles pour lui ». Napoléon expose avec clarté les ressorts de
la politique génoise et la naissance de la vendette, son développement
graduel, le meurtre encouragé par les Génois qui voyaient avec plaisir les
Corses s'entr'égorger, les insulaires se confédérant pour veiller leur propre
sûreté, les liens du sang se resserrant par suite, les familles formant
autant de puissances qui se font la paix on la guerre selon leur caprice ou
leur intérêt, le droit des gens exigeant que les hommes qui désirent venger
leurs parents, laissent croître leur barbe, et que les femmes et les enfants
soient respectés, sortent de la maison assiégée pour prendre l'eau et vaquer
au ménage. Des cris saisissants, des élans oratoires interrompent la
narration : « Si un élément ennemi n'empêchait les Corses de t'atteindre,
Gènes, superbe repaire, tu n'eusses pas longtemps insulté à nos malheurs !
Pouvoir, d'un bras désespéré, se venger en un moment de tant d'affronts, d'un
seul coup assurer l'indépendance de sa patrie et donner aux hommes un exemple
éclatant de justice ! Dieu ! ton peuple ne serait-il pas le faible opprimé ?
» Le discours de Giocante, rempli, trop rempli de véhémentes apostrophes et
d'exclamations de douleur, est à la fois vigoureux et touchant. Certains
portraits sont tracés avec autant d'énergie que de brièveté : Sinucello della
Rocca, égal dans son humeur, impartial dans ses jugements, calme dans ses
passions, sévère par caractère et par réflexion ; Sambucuccio, extrême en
toutes choses, plein de fougue, de force et de haine, mais imprudent,
dépourvu de dextérité, « opposant à tout sa personne » ; Spinola, le plus
dissimulé des hommes, nourri dès son enfance d'intrigues obscures et trompant
le peuple par des manières étudiées. Quelques tableaux sont esquissés en
traits rapides et fermes. « Immédiatement après la mort de Sampiero, l'on
sollicita de toutes les manières les émigrations qui, dès ce moment, furent
très considérables. L'on souffla partout l'esprit de la division, et la
République accorda des refuges ou favorisa la fuite des criminels. Les
émigrations s'accrurent. La peste affligea l'Italie ; elle vint en Corse ; la
famine s'y joignit, la mortalité fut immense. Le gouvernement se montra
insouciant, et, si ces deux fléaux finirent, c'est que tout finit. » Çà et
lit perce une ironie vive et mordante, comme dans la description des
gentillâtres génois qui s'abattent sur la Corse ainsi que des sauterelles et
qui se moquent de la nation qu'ils dépouillent. « Gènes, le répertoire des
gens aimables, des conteurs de bons mots, de ces personnes qui tiennent
toujours le haut bout dans les sociétés, n'est rempli que d'aventures où le
Corse est le battu et le moqué. Combien avez-vous gagné ? Nous avez-vous
laissé quelque chose à prendre ? demandaient ceux qui allaient à ceux qui
étaient de retour. Un honnête sénateur, fort religieux, avait coutume de dire
une prière toutes les fois qu'il entendait la cloche des morts annoncer le décès
de quelque patricien ; mais si le défunt avait été employé en Corse, il se
dispensait de la prière : il quoi cela servirait-il ? E a casa del diavolo,
il est au diable. » Dans
l'exorde des Lettres Bonaparte avait cité Paoli dont les sages
institutions excitèrent de si brillantes espérances et firent un instant le
bonheur de la Corse : « On admirera, dit-il, les ressources de Paoli, sa
fermeté, son éloquence ; au milieu des guerres civiles et étrangères, il fait
face à tout ; d'un bras ferme, il pose les bases de la constitution et fait
trembler jusque dans Gênes nos tiers tyrans. » Comme à Brienne, comme à
l’École militaire de Paris, Napoléon tenait Paoli pour le plus grand des
Corses, pour le plus bel exemplaire de la nature humaine. A Valence, à
Auxonne, à Ajaccio, le nom de Paoli revient fréquemment sous la plume du
jeune lieutenant. Le 26 avril 1786, il songe que Paoli entre ce jour-lit dans
sa soixante-unième année, et une semaine plus tard, le 3 mai, lorsqu'il agite
des pensées de suicide, il déplore que le temps ne soit plus où ce héros
animait les Corses de ses vertus. S'il demande à Tissot une consultation pour
l'archidiacre Lucien, c'est que le célèbre médecin parle de Paoli dans son Traité
de la santé des gens de lettres et le juge « plus grand peut-être » que
César, Mahomet et Cromwell « Votre réputation, lui écrivait Napoléon, le 1er
avril 1787, a percé jusque dans nos montagnes ; il est vrai que l'éloge
court, mais glorieux, que vous avez fait de leur aimé général, est un titre
bien suffisant pour pénétrer les Corses d'une reconnaissance que je suis
charmé de me trouver, par la circonstance, dans le cas de vous témoigner au
nom de tous mes compatriotes. » La
lecture de Boswell accrut le paolisme de Napoléon. L'enthousiaste voyageur ne
disait-il pas que le gouvernement de Corse, tel que Paoli l'avait organisé,
était non seulement une démocratie des mieux entendues, mais le meilleur type
de gouvernement qui N't jamais existé dans le genre démocratique ; que les
individus boutaient sous son administration la pleine jouissance de toutes
les douceurs de la vie ; qu'il entrainait ses compatriotes par le seul
ascendant de sa personne, et que, si le pouvoir du général était limité,
celui de Paoli ne l'était pas ; qu'il réalisait au suprême degré l'idée de
l'homme parfait ; qu'il chaque instant, il était un héros et qu'il avait un
caractère sublime ? Napoléon
se propose donc Paoli pour modèle. Il se règle et se façonne sur lui comme
sur son idéal. Qui sait si l'exemple de Paoli qui ne dissimulait pas ses
sentiments philosophiques, n'a pas fait du jeune Bonaparte un libre penseur'
Qui sait si Paoli ne lui a pas inspiré le mépris de la métaphysique : «
Laissons, disait le général, laissons ces disputes aux oisifs, Lasciamo
queste dispute ai otiosi. » Mais il a lu dans Germanes que Paoli, destiné
à être la ressource de sa patrie, se fit un nom à la faveur des troubles ;
que Paoli, dédaignant les intervalles et les gradations lentes des fortunes
ordinaires, osa, dans la disette des concurrents, lever les yeux jusqu'au
généralat ; que Paoli plaisait par sa jeunesse à la multitude et imposait aux
montagnards parce qu'il servait un prince étranger et portait l'uniforme
napolitain ; que son frère aisé Clément s'inclinait devant son génie. « Et
moi aussi, s'écrie Napoléon, je serai Paoli », et ainsi que le Lupo de ses Lettres
sur la Corse, il se jure de devenir le chef de l'île et d'être le premier
de la République à l'âge où le commun obéit. Il vise au généralat de la
Corse. N'y a-t-il pas entre Paoli et lui-même des ressemblances de situation
? Napoléon est lieutenant au corps royal de l'artillerie comme Paoli était primo
alfiere au régiment royal Farnese ; il est, comme le Paoli do-1755, jeune
et instruit ; il est, comme Paoli, supérieur par l'intelligence à son ainé,
et lorsqu'il fait des rêves d'avenir, il se dit, comme Paoli, qu'il aime
mieux être le commandant de sa nation que d'être ailleurs colonel, général,
maréchal, ou gouverneur de province ; comme le Paoli de Boswell, il s'avoue
que les grades d'une monarchie ne suffisent pas à son âme, à son imagination. Mais
Napoléon ne désespère pas de surpasser Paoli. Le « général »
n'était général que de nom. Il n'avait su employer les Corses au genre de
lutte auquel ils étaient propres ; il n'avait su arranger un système de
défense, profiter des fautes de l'adversaire, détruire en 1768 la poignée de
Français qui le combattait, multiplier en 1769 les coups de main contre les
forces nombreuses qui l'assaillaient, et faire la guerre de partisans.
Bonaparte est sûr d'avoir les talents militaires qui manquaient à Paoli. Mais
il veut être, comme lui, législateur et justicier : il veut être capable
d'éduquer un peuple et de parler, de traiter d'affaires parmi les hommes : ne
disait-il pas en 1802 qu'il gouvernait, non parce qu'il était général, mais
parce qu'il avait aux yeux de la nation les qualités civiles nécessaires à
l'administration de l'État ? « Établir un gouvernement régulier chez un
peuple qui n'en avait pas, écrivait l'auteur du Siècle du Louis XV,
réunir sous les mêmes lois des hommes divisés et indisciplinés, former à la
fois des troupes réglées et instituer une espèce d'université qui pouvait
adoucir les mœurs, créer des tribunaux de justice, mettre un frein à la
fureur des assassinats et des meurtres, policer la barbarie, se faire aimer
en se faisant obéir, tout cela n'était pas d'un homme ordinaire. » Napoléon
prétend mériter un jour l'éloge que Voltaire décernait à Paoli. Et
voilà pourquoi il s'adonne si fiévreusement à l'étude. Il n'est pas mû
seulement par cette curiosité qu'il nomme la « mère de la vie ». Il n'ignore
pas que Paoli dominait ses compatriotes par l'esprit, par le savoir, et
joignait à une grande éloquence une vaste érudition et un goût très vif pour
l'histoire et la littérature, que sa bibliothèque était fort bien choisie,
que les officiers, Guibert, Dumouriez, l'intendant Chardon, qui se
partagèrent ses volumes après la prise du château de Corte, jugeaient que
cette belle collection de livres ne pouvait appartenir qu'il un politique. Germanes
rapporte que Paoli faisait du Prince de Machiavel sa lecture
quotidienne et qu'avant d'établir son gouvernement, il avait médité les
principes déposés dans l'histoire des républiques anciennes. Comme Paoli,
Napoléon lira Machiavel et l'histoire des républiques de l'antiquité, et,
après avoir lu dans Germanes que le général avait organisé les pièves à peu
près comme les cantons gouvernement, selon le plan du gouvernement
helvétique, il lira dans le Voyage de Coxe les chapitres consacrés au
gouvernement de la Suisse. Boswell raconte que Paoli lisait les débats du parlement britannique, qu'il citait des anecdotes et faisait des comparaisons, des allusions qui témoignaient d'une profonde connaissance du passé et du présent de l'Angleterre, qu'il étudiait, pour former son génie à la gloire, non seulement les modernes, mais les anciens, Plutarque et Tite-Live. « Pendant que vous étiez officier à Naples, disait l'Anglais à Paoli, comment avez-vous pu plier votre grande âme aux basses cérémonies et aux frivoles conversations du beau monde ? » « Fort aisément, répondait Paoli, j'étais connu pour une tête singulière, per una testa singolare ; je causais, je plaisantais, et j'étais de bonne humeur ; mais jamais je ne me mettais à table pour jouer ; j'allais et je venais à ma guise. » Comme Paoli, Napoléon a son coin de singularité et passe dans la société qu'il fréquente pour une tête bizarre. Comme Paoli, il s'efforce de savoir l'histoire de la Grande-Bretagne, et, de toutes les nations étrangères, c'est l'Angleterre qu'il connaît le mieux par les livres. Comme Paoli, il feuillette les anciens et relit Plutarque. |
[1]
Ce mot de Napoléon à Pozzo (Maggiolo, 25) est singulièrement confirmé par un
passage de la lettre à Giubega (Masson, II, 85) : « sur le sommet, de nos
montagnes, nous mépriser... »
[2]
Paoli disait lui-même en 1768 : « Je suis Italien », (Jollivet, 71.) À
l'assemblée électorale d'Orezza, le 11 septembre 1790, J.-B. Galeazzini dira
que « les Corses, seuls des peuples d'Italie, ont toujours professé la liberté
». Dans la Lettre à Buttafoco, Napoléon écrit que si les Corses étaient restés
esclaves, la France les eût regardés avec mépris et l'Italie avec indignation.
Cf. sur la Corse dépendance de l'Italie, Brienne, 116.
[3]
Ce passage est peut-être le plus caractéristique des Mémoires de
Masseria (p. 7) : « Napoleon, who, as well as bis brothers, were the warmest
supporters I ever witnessed, in the most just and noble of all enterprises
becoming the character of men, the liberty of one's country, and on account of
our intimacy and my having been attached to this country, we were called by the
French royalists « Anglomaniacs » as I called the same brothers the Gracchi. »
[4]
Cette correction n'a pas converti Napoléon ; dans sa proclamation du 1er mars
1815 au peuple français, il dit qu'il s'est « exilé sur un rocher au milieu des
mers », (expression qui conviendrait mieux à l’île Sainte-Hélène qu'à l'île
d'Elbe) et qu'il « a traversé les mers ».