Lectures assidues. —
Soif de savoir. — L'histoire. — Rollin, Marigny, Mably, Tott, Barrow. — L'Espion
Anglais. — Extraits. — Goûts littéraires. — La tragédie. — Corneille,
Racine, Voltaire. — Bernardin de Saint-Pierre. — Prononciation et style. — Le
Comte d'Essex. — Le Masque prophète. — Une aventure eu
Palais-Royal. — Influence de Rousseau et de Raynal. — Idées politiques. —
Enthousiasme pour la Révolution. — Républicanisme. — Idées religieuses. —
Réfutation de Roustan. — Suprématie de l'État. — Tirades contre le fanatisme,
les moines, la papauté. — Napoléon franc-maçon. — Le Parallèle entre
Jésus-Christ et Apollonius de Tyane.
Pendant
ses congés et les loisirs des garnisons, Napoléon Bonaparte s'efforçait avec
ardeur de compléter son instruction et de se former un magasin de
connaissances. A Valence, il dévorait la bibliothèque du libraire Aurel et
empruntait des livres à M. de Josselin. A Auxonne, tandis que ses camarades
se plaignaient de cette vilaine résidence qui manquait de distractions et où
ils ne savaient que devenir, il s'enfermait dans sa chambre et consacrait à
la lecture tout le temps dont il était maître. « A quoi, lui objectait
l'amoureux Desmazis, aboutit une science indigeste ? Qu'ai-je à faire de ce
qui s'est passé il y a mille ans ? Que m'importe le minutieux détail des
discussions puériles des hommes ? Ne sentez-vous pas au milieu de votre
cabinet le vide de votre cœur ? » Napoléon haussait les épaules et se
replongeait dans les bouquins eu citant les vers de Pope : Plus
notre esprit est fort, plus il faut qu'il agisse : Il
meurt dans le repos, il vil dans l'exercice. « Même
quand je n'avais rien il faire, disait-il plus tard, je croyais vaguement que
je n'avais pas de temps à perdre. » Ses livres le suivaient partout. Il
emportait à Seurre l'Histoire des Arabes de Marigny et l'Histoire
du gouvernement de Venise d'Amelot de La Houssaie. Il emportait en Corse
une malle remplie d'ouvrages : Joseph raconte qu'il avait les habitudes d'un
jeune homme studieux et appliqué, et Pozzo di Borgo, qui fut durant plusieurs
années l'ami du lieutenant de La Fève, assure qu'il Ajaccio Napoléon lut avec
lui plusieurs écrits de législation et de politique. Sa soif
de savoir était insatiable. En 1792, pendant un séjour à Paris, il s'adonnait
il l'astronomie qui lui paraissait à la fois un beau divertissement et une
science superbe ; c'est, disait-il, « un grand acquis de plus ». Acquérir,
acquérir encore, acquérir toujours, semblait être son programme. Il n'était
pas grand géomètre et ses connaissances scientifiques ne furent jamais bien
profondes ; mais il revit volontiers son Bézout et rapprit avec son frère
Louis les mathématiques « où tout se résout par la logique et où tout est
logique ». Il étudia dans l'Histoire naturelle de Buffon la formation
des planètes, la géographie de la terre, la génération, les usages des divers
peuples, et il refit, après Buffon, les tableaux statistiques des
probabilités de la vie humaine dans les différents âges. Avant
toutes choses, l'histoire l'attirait, le passionnait, et il la nomme dans le Discours
de Lyon la base des sciences morales, le flambeau de la vérité, la
destructrice des préjugés. Pour mieux connaitre l'antiquité, il lut l'ouvrage
de Rollin, et les manuscrits de sa jeunesse contiennent des notes sur
l'Assyrie, sur le gouvernement des Perses, sur l'ancienne Égypte, sur la
religion de la Grèce, sur la constitution d'Athènes et de Sparte, sur la
guerre du Péloponnèse, sur Carthage[1]. Puis,
passant des temps antiques à l'époque moderne, il analysa l'Histoire des
Arabes sous le gouvernement des califes, par l'abbé de Marigny, et les Observations
de Mably sur l'histoire de France, particulièrement les pages sur l'état de
la Gaule, les Mérovingiens et les Francs, sur Charles -Martel qui « se fit
aimer du militaire et craindre du reste de la nation », sur Charlemagne et
ses institutions, sur les Carolingiens, « race si indigne de ce grand homme
», sur l'établissement du régime féodal. Il veut
connaître sou Europe. D'Auxonne ou de Valence il envoie li sa famille un
exposé de la situation politique et, au mois de janvier 1789, il mande à sa
mère que le roi d'Espagne est mort ; que le roi d'Angleterre est « tombé fol
», et que la régence a été, après de longues discussions, donnée au prince de
Galles ; que l'Empereur Joseph II est en danger et qu'on le dit attaqué d'une
hydropisie de poitrine ; que le Danemark, intimidé par les déclarations des
cours de Berlin et de Londres, n'a pas osé se prononcer coutre la Suède. Il
étudie de près les événements du XVIIIe siècle. Une Histoire de Frédéric
II lui fournit de précieux détails sur le royaume de Prusse, ses
dépendances et ses impôts, sur les batailles du grand roi et le recrutement
de son armée, sur la conquête de la Silésie et la prospérité croissante de
cette province, sur le premier partage de la Pologne. Il
puise de curieuses informations sur les Turcs et les Tartares dans les Mémoires
du baron de Tott qu'il citait à Sainte-Hélène lorsque Bertrand lui racontait
son voyage en Turquie. Il lit
la traduction française de l'Histoire d'Angleterre de John Barrow et
la résume entièrement depuis l'invasion de Jules César jusqu'à la révolution
de 168S. Il copie même la liste des rois de l'heptarchie anglo-saxonne ! Rien
de ce qui touche l'Angleterre ne le laisse indifférent. Un ouvrage, alors
classique, dont il se servait déjà lorsqu'il était à l'École militaire de
Paris, la Géographie moderne de Lacroix, le renseigne sur les
possessions britanniques en Afrique et en Asie, sur la Guinée, sur Sainte-Hélène
« petite île », sur les comptoirs de la cote du Malabar, Bombay, Gondelour,
Madras, le Bengale. Il note les revenus et les dépenses des Anglais dans les
Indes, les productions et le commerce de leurs colonies, les motions de
Wilberforce proposant à la chambre des communes l'abolition de la traite des
nègres. Mais
c'est la France contemporaine qu'il s'attache surtout à connaître. Il lit le
pamphlet de Coquereau, intitulé Mémoires de l'abbé Terray, et
l'ouvrage de Mirabeau sur les Lettres de cachet. Il dépouille la
collection de l'Espion anglais et, s'il s'arrête parfois aux
gravelures, s'il mentionne en passant avec une curiosité de jeune homme les
principales maîtresses de Louis XV et les grandes courtisanes de Paris, la
célèbre entremetteuse Dourdan, sa coadjutrice Justine Paris et Mme Germance,
la Philosophe, qui s'empoisonne par désespoir d'amour, s'il remarque
qu'on vend des pastilles qui donnent de l'ardeur, il tire aussi de cet
instructif recueil une foule d'éclaircissements et de particularités sur
l'état du royaume. C'est en feuilletant l'Espion anglais qu'il a constaté le
désordre perpétuel des finances, le chaos des assemblées provinciales, les
prétentions des parlements, le défaut de règle et de ressort dans
l'administration, la bigarrure de cette France qui, selon les expressions
qu'il employait plus tard, était une réunion de vingt royaumes et n'avait ni
l'unité des lois ni l'unité de territoire. L'Espion anglais lui
présente pour ainsi dire la France entière : le roi, ses frères, les princes,
les ministres d'hier et ceux d'aujourd'hui, le clergé, la noblesse, les gens
de robe. C'est par l'Espion anglais qu'il connaît l'influence des
économistes et leurs maximes fondamentales, les efforts de Turgot qui fut «
intègre, plein de patriotisme et de dévouement », les services de
Malesherbes, « austère et vertueux », — et l'on sait qu'il devait rendre à
une émigrée, Mme de Montboissier, parce qu'elle était fille de Malesherbes,
une partie de ses biens, — les opérations de la finance, l'institution de la
Caisse d'escompte, les trois espèces de pays imposés, les impositions,
taille, capitation, vingtièmes, les réformes de Necker et ses emprunts. Il
trouve dans l'Espion anglais la chronique du personnel de la France
monarchique et d'intéressantes anecdotes sur Mme Necker qui donnait des
leçons lorsqu'elle fut menée par Mme de Vermenoux il Paris où Necker la vit
et l'épousa ; sur Necker qui, d'abord simple commis, a fait fortune en vingt
ans et tient maison ouverte ; sur quiconque joue un rôle. A l'aide de l'Espion
anglais, Napoléon passe en revue les principaux littérateurs de l'époque
: Voltaire recevant ù Paris dans son extrême vieillesse les honneurs du
triomphe ; Rousseau mourant à Ermenonville, sa dernière retraite ;
Beaumarchais, « fils d'un très médiocre horloger » ; l'abbé Maury qui s'élève
en 1775 contre le faste des évêques ; Fréron il qui son journal rapporte
quarante mille livres de rente ; le marquis de Pezay, poète et ami de Dorat,
qui s'insinue près des ministres ; le fameux chevalier d'Eon ; voire
l'Allemand Jacobi, chanoine de Düsseldorf, qui dirige l'Iris. Au
cours de ces extraits apparait et se révèle le militaire. M. de Confions qui
commit de grandes fautes dans les campagnes de Hanovre, le maréchal du Muv
qui signa l'ordonnance de l'artillerie, le comte de Saint-Germain qui fit
tant d'innovations, le prince de Montbarey, le marquis de Monteynard qui
forma les régiments provinciaux, la situation de la marine française et le
nombre des vaisseaux de ligne laissés par Choiseul, les antécédents du comte
d'Estaing, les amiraux et chefs d'escadre qui furent bons ou mauvais dans la
guerre d'Amérique, les plus notables épisodes de cette lutte navale et, entre
autres, le combat d'Ouessant, la mission de Franklin, député par les
Etats-Unis à Versailles, voilà plusieurs des hommes et des choses que cite l'Espion
anglais et qui fixent l'attention de Bonaparte. Ses
extraits prouvent jugement et réflexion. Il n'omet pas dans ses résumés des
guerres et des batailles le nombre des combattants, des morts, des
prisonniers, des canons perdus. Lorsqu'il parle d'Annibal, il cherche la
cause qui décida de la défaite des Carthaginois et la trouve dans le défaut
de recrues. S'il lit qu'Amrou envoya, durant une grande famine, des grains
d'Égypte en Arabie, il marque qu'il y a cent lieues d'Alexandrie à Médine. Il
lui semble improbable que Mahomet n'ait su ni lire ni écrire. A certains
passages du récit de Rollin il se récrie : « A la bataille de Thymbrée, il y
avait 70.000 Perses naturels. Quelle contradiction ! Comment un pays qui ne
contient que 120.000 habitants pouvait-il produire 70.000 combattants ? » Et
il juge Rollin superficiel, lui reproche de ne pas expliquer suffisamment les
événements et les institutions. Il sait
le prix des documents de première main. Souvent il fait mention des sources
de Rollin : Hérodote, Xénophon, Pausanias, Strabon. Ses extraits de Mably
sont tirés, non du texte de l'abbé, mais des notes et des preuves. Il ne
s'arrête pas aux bagatelles et il s'efforce de démêler dans chaque livre
l'important et l'essentiel. Lorsqu'il analyse le premier tome de Raynal, il
néglige les citations de Platon et de Diodore sur l'Atlantide ainsi que la
description de l'état actuel de Madère pour se tenir aux dates principales
des explorations portugaises. Puis, parce qu'il n'a pour l'instant d'autre
idée que de connaître l'histoire de la découverte des Indes, il saute cent
pages, court il l'endroit où Raynal expose comment l'Europe commerçait avec
l'Asie avant que les Portugais eussent doublé le cap de Bonne-Espérance et,
omettant les comparaisons et tout ce qui sent la phrase, se borne prendre
note des productions qui s'échangeaient alors et des voies de communication.
Sa curiosité satisfaite, il revient sur ses pas et résume la longue
digression de Raynal sur la religion et les mœurs de l'Hindoustan. Ce
qu'il étudie particulièrement, c'est le jeu de la machine gouvernementale et
financière. L'administration lui semble la partie la plus instructive, la
plus attachante de l'histoire d'un peuple. Il emprunte aux Mémoires de
l'abbé Terray des chiffres précis et d'exactes définitions : ce qu'est la
caisse des consignations, ce que sont les croupiers en langage de ferme, ce
que vaut le droit de joyeux avènement, ce qu'a été la Compagnie des Indes. Il
s'applique à connaître par l'Espion anglais le mont-de-piété, par
l'ouvrage de Barrow la constitution britannique, par le livre de Mirabeau sur
les lettres de cachet le jury anglais. Il ne lit Amelot de La houssaie que
pour s'enquérir de l'organisation du gouvernement vénitien : attributions du
Grand Conseil, du Sénat, du Collège, du Conseil des Dix et du doge, fonctions
des podestats de la Terre Ferme, pouvoir du généralissime on capitaine
général de mer. Il lut même la République de Platon dans la traduction
de l'abbé Grou et en résuma quelques passages[2]. Le gouvernement soit des
anciens, soit des modernes était le sujet favori de ses conversations. Aussi
certains de ses camarades de régiment, trop ignorants on trop frivoles pour
discutes' avec lui, l'accusaient de pédanterie, le blâmaient de prendre un
ton doctoral. D'ordinaire, dans une réunion d'officiers, les plus jeunes
s'éloignaient après le café pour courir à leurs plaisirs, et laissaient
Bonaparte faire assaut de science politique avec les vieux capitaines. C'est
dans ses années de garnison, de 1785 à 1791, que se formèrent les goûts
littéraires de Napoléon. Il aimait peu la comédie qui ne lui semblait qu'un
commérage de salon, et il a dit que les cadres où Molière plaçait ses
personnages ne l'avaient jamais intéressé. Ce qu'il voulait au théâtre,
c'étaient, comme l'y disposait son caractère corse, sérieux et grave, des
rouvres où il n'y eût rien de joli ni de galant, des œuvres où la nature
humaine, aux prises avec les chances de la vie, déploie tout ce qu'elle a de
vigueur, des œuvres fortes, énergiques, qui élèvent l'âme et lui inspirent de
courageux et mâles sentiments. Ses
notes et écrits de jeunesse ne renferment doue aucune allusion à des comédies
du temps. S'il rite le Beverley de Saurin dans le Discours de Lyon,
c'est parce que ce drame lui paraît, non sans raison, un frappant tableau des
funestes effets que produit la passion du jeu ; c'est, selon lui, un
spectacle fait pour instruire le joueur. « Il faut, dit-il, parler au
sentiment sa langue ; présentez-lui quelquefois Beverley ; qu'il aille
y puiser l'horreur des plaisirs que nous lui proscrivons. » Mais
déjà éclate sa prédilection pour la tragédie qu'il a nommée l'école des
grands hommes et une créatrice de héros. Domairon, son professeur du
Champ-de-Mars, Domairon, l'auteur de ces Principes généraux que
Napoléon recommandait au Prytanée de Paris en 1802 et au Prytanée de
Saint-Cyr en 1805, qu'il feuilletait encore avec joie à Sainte-Hélène en
disant qu'ils étaient le livre de sa jeunesse et, par suite, non pas le
meilleur, mais le plus attrayant traité de belles-lettres et de grammaire,
Domairon lui avait enseigné que la tragédie représente une action à la fois
héroïque et malheureuse où la terreur et la pitié croissent jusqu'à ce
qu'elles arrivent il leur comble. Il lui avait vanté les personnages de la
tragédie française, Auguste qui parle avec une si noble simplicité lorsqu'il
fait grâce à Cinna, Horace enflammé par l'amour de la patrie et par une
ardeur insatiable de gloire, Achille qui bride de se signaler dans la plaine
de Troie bien qu'il n'ignore pas que les dieux y marquent son tombeau, Mithridate
annonçant le dessein d'attaquer Rome dans Rome même. Napoléon
savait donc par cour une foule de vers de Corneille, de l'inclue, de
Voltaire, et, durant ses séjours en Corse, tout en avouant qu'il ne salirait
jamais bien déclamer, il se complaisait, avec Joseph, h les réciter. Les
Bonaparte étaient passionnés pour la tragédie. Lucien formait ù son château
de Plessis-Chamans une troupe d'amateurs qui représentait, avec l'aide de
Dugazon, de Lafond, de Talma et du vieux Larive, le Cid, Bajazet,
Mithridate, Alzire, Zaïre, et il raconte qu'il préférait
de beaucoup Melpomène à Thalie, recueillait dans Orosmane les
applaudissements de la salle et poussait trop au noir l'Alceste du Misanthrope.
Élisa, qui élevée à Saint-Cyr, parlait le français sans accent et avec
pureté, connaissait les plus beaux rôles de Corneille, de Racine et de
Voltaire, triomphait il Plessis-Chamans lorsqu'elle faisait Chimène, Alzire
et Zaïre, jouait la tragédie sur son théâtre particulier de Lucques, pressait
Talma, dont elle raffolait, de venir en Italie, et, dit-on, se transportait
volontiers par la pensée dans des situations où elle aurait dît prendre
l'attitude et le langage d'une héroïne. Joseph citait de mémoire des passages
entiers de Pompée et rappelle fièrement dans son fragment d'autobiographie
qu'il remporta le prix de composition française au collège d'Autun parce
qu'il eut à traiter un sujet qui lui était familier : le monologue de
Cornélie tenant l'urne où sont les cendres de son mari. Dès sa
jeunesse Napoléon admire Corneille. C'était, remarquait Domairon, celui de
nos poètes dont l'œuvre offre le plus de sentiments sublimes, et, aux veux de
Napoléon, ses personnages avaient quelque chose de male et de vraiment corse,
quelque chose de ce Sampiero qui, dans les Lettres du jeune lieutenant sur
Pile natale, déclare qu'en son cœur l'amour du profit ne peut vaincre l'amour
de la patrie ni la nature triompher du devoir. Cinna était la pièce favorite de
Bonaparte. En 1791, il souhaite qu'elle soit souvent représentée, et il
assure que le spectateur sera clément avec Auguste, que la belle scène du Ve
acte fera couler des larmes, ces « larmes du sentiment qui sont la volupté de
l'âme ». A cette époque, il se laisse encore prendre par les entrailles ; il
ne raffine pas, ne subtilise pas ; c'est seulement en 1803, sous le Consulat,
qu'il dira que la clémence est une petite vertu lorsqu'elle ne s'appuie pas
sur la politique et que l'action d'Auguste n'est que la feinte d'un tyran,
que le sentiment est puéril, mais le calcul excellent. Racine
le ravissait, et à Auxonne, à Valence, de même qu’à Sainte-Hélène, faisait
ses délices. Il louait Andromaque et Phèdre comme il louera
plus tard Iphigénie où il croyait respirer l'air poétique de la Grèce,
comme il louera plus tard Britannicus. Voltaire
lui agréait moins. Il goûtait le prosateur, l'historien qui est «
raisonnable, point charlatan, point fanatique ». Mais il blâmait l'écrivain
dramatique. Il disait à Las Cases que Voltaire, toujours Caux, trop plein de
boursouflure et de clinquant, ne connaît ni les hommes ni les choses ni la
grandeur et la vérité des passions, et il accusait l'auteur du Mahomet
de travestir les caractères, de faire d'Omar un coupe-jarret de mélodrame et
du prophète qui change la face du monde, un vil scélérat, un imposteur qui
démontre ses moyens de puissance comme s'il sortait de l'Ecole polytechnique.
Toute sa vie, Napoléon a critiqué le théâtre de Voltaire avec cette sévérité.
Le lieutenant de La Fère avoue qu'il partage les perplexités maternelles de
Mérope et donne des larmes à Zaïre. Il juge même que Brutus, sacrifiant ses
fils, élève l'âme du spectateur. Mais Alzire le choque, le révolte,
et, bien qu'il en ait retenti quelques vers, bien qu'à la veille de
l'exécution du duc d'Enghien, il prononce à mi-voix les mots de Gummi : Des
dieux que nous servons, connais la différence : Les
tiens t’ont commandé le meurtre et la vengeance, Et
le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne
de te plaindre et de te pardonner, Alzire lui semble « bizarre ». Si les
charmes de la poésie et de l'art dramatique ont « jeté tout plein d'intérêt
dans le détail », la pièce ne mérite pas d'être représentée devant un peuple
libre. Quoi ! Zamore a l'Amérique à venger ; il a juré d'enfoncer le poignard
dans le sein des assassins de son père ; c'est un « homme étonnant » ;
c'est, non pas un simple mortel, mais « le dieu de la justice et de la force,
le génie tutélaire de la contrée », et Bonaparte le suit d'un regard attentif
et d'une âme inquiète, son cœur vole vers Zamore, ressent les angoisses de
Zamore. Oui, que Zamore frappe le coupable et que Dieu secoure le peuple
opprimé ! Mais voici que Zamore se jette aux pieds d'une femme ; voici qu'il
oublie sa patrie, sa vengeance, ses concitoyens ; voici que cet être indigne,
le plus méprisable des hommes, s’il avait jamais existé, reçoit comme grâce
Alzire et la vie, tandis que Guzman, le sanguinaire Guzman, meurt comme
serait mort Brutus ! Et Napoléon, outré, se frappe la tête avec les mains, et
sort, dit-il, « hurlant contre l'auteur et le parterre ». Il
admira Montesquieu. Pendant un de ses congés en Corse, il lut l'Esprit des
lois avec Pozzo di Borgo. Il
était « fort engoué » de Paul et Virginie, et l'on sait qu'il
Longwood, aux derniers temps de sa vie, il aimait à relire tout haut, devant
ses officiers, certains passages de cette œuvre touchante « à cause des
ressouvenirs de ses premières années ». Sous le Consulat, par un arrêté
du 27 août 1802, il faisait allouer à Bernardin de Saint-Pierre une pension
annuelle de 2.400 francs sur les fonds du ministère de l'intérieur, et
lorsqu'il le rencontrait : « Monsieur Bernardin, s'écriait-il, quand nous
donnerez-vous des Paul et Virginie ou des Chaumière indienne ?
Vous devriez nous en fournir tous les six mois. » Mais au temps où il
est lieutenant d'artillerie, il trouve déjà que Bernardin, bon littérateur,
n'a rien d'un homme de science. Il juge « assez bizarre » sa théorie du
flux et du reflux. Les Etudes sur la nature le font sourire de pitié.
Lorsque Bernardin se plaindra d'être méprisé des savants : « Savez-vous le
calcul différentiel ? lui répliquera Napoléon. Non. Eh bien, allez
l'apprendre et vous vous répondrez à vous-même » ; et il disait dans
l'intimité que Bernardin méritait d'être chassé de l'Institut, que son
système des marées décelait la plus honteuse ignorance. Il lut
aussi dans ses années de garnison quelques-uns des romans à la mode, et ce
fut peut-être à cette époque que lui tombèrent dans les mains le Comte de
Comines qui le toucha jusqu'aux larmes et ces Contemporaines de
Restif de la Bretonne qu'il faisait lire à Marie-Louise pour lui donner une
idée de la société. Napoléon
se perfectionnait ainsi dans la langue française. Il ne la possédait pas
encore complètement. On sait qu'il garda tonte sa vie un accent du premier
terroir, qu'il l'armée d'Italie les orateurs des compagnies exagéraient sa
prononciation corse pour faire rire leurs camarades, qu'il disait Peyrousse
pour « Pevrusse », enfanterie pour « infanterie[3] », et qu'après son élévation an
trime, il lisait les discours rédigés par Maret ou Fontanes la bouche à peine
ouverte, d'une voix un peu sourde et sur ton désagréable et étrange, plus
étrange qu'étranger, qui produisait une impression pénible sur ses admirateurs
et leur rappelait qu'il n'était pas Français du continent : la langue dans
laquelle il s'exprimait, que ce fût le français ou l'italien, ne lui semblait
pas familière, et il avait l'air de la forcer et de la contraindre ;
l'italien même perdait dans sa bouche grâce et harmonie. Pareillement, le
style de ses (''ivres de jeunesse est tacheté d'italianismes et de locutions
qui sentent le Corse. Sous le Consulat, ne dit-il pas à sa mère qu'il doit
toujours travailler, qu'il n'est pas, comme Joseph qui se repose il
Mortefontaine, le fils du la poule blanche ? Mais si l'on remarque par
instants que le français est sa langue adoptive, s'il y a dans ses premiers
essais beaucoup d'incorrections et de négligences, on y trouve de la verve et
de la vigueur ; il tâche d'être Concis et nerveux ; il a déjà le goût d'une
énergique brièveté, et il ne relit pas dans ses loisirs de garnison ce Vertot
qu'il avait entre les mains à Brienne et qu'il s'amuse à feuilleter en 1816,
riant de ses harangues délayées et rayant au crayon ses phrases parasites.
Qu'il s'affranchisse de ses réminiscences, qu'il se débarrasse de l'emphase
de son âge et il sera sûrement un écrivain. Et c'est ainsi que, malgré ses
prononciations vicieuses, sa parole était animée, vivante, pleine de force,
d'une force qui venait de l'originalité de la pensée ; dans ses conversations
qui tournaient si souvent au monologue, lorsqu'il lâchait la bride à son
imagination et abordait des questions de morale et de politique, lorsqu'il
causait de la Révolution et de l'Orient, il s'élevait très haut, s'égarait et
se perdait quelquefois, restait toujours intéressant, fécond eu idées
ingénieuses, en images piquantes et hardies. Extraits
et lectures ne suffisaient pas an jeune Bonaparte. Il affectait d'être
auteur, comme il dit en parlant de Jacques Ier, et s'exerçait à la
composition littéraire, développait sous forme de récit des anecdotes qui
l'avaient frappé. Ne chassait-il pas de race ?Une veine poétique circulait
dans la famille Bonaparte : Charles faisait d'assez jolis vers en langue
italienne ; Joseph rimaillait sur un mode anacréontique, et plus
qu'anacréontique, sur le mode de Bertin et de Parny ; Lucien qui pensait si
peu modestement de lui-même, crut conquérir l'immortalité par ses épopées de
la Cyrnéide et de Charlemagne ou Rome délivrée, et Napoléon
croyait qu'il aurait mieux fait d'écrire une histoire d'Italie qui n'eût pas
été si mauvaise, parce que Lucien avait de la facilité, de l'esprit et la
connaissance des affaires. Napoléon
cultive un genre plus humble, la nouvelle en prose. Un de ses petits récits
est intitulé le Comte d'Essex. Il y raconte une tragique histoire
qu'il avait lue dans Barrow, le rêve affreux de la comtesse Jane, les bruits
sinistres qu'elle croit entendre, les terribles pressentiments qui l'agitent,
sa visite ü la Tour où son mari vient de mourir, frappé de trois coups de
rasoir. « Vous croyez peut-être, dit Napoléon, que, confondue, évanouie, Jane
va déshonorer par de lâches larmes la mémoire du plus estimé des hommes. Non.
Elle fait nettoyer son corps, le fait prendre et le fait exposer à la vue du
public. » Et en
traits rapides, énergiques, il dépeint la rumeur de Londres, la colère du
peuple et le deuil de la comtesse qui tend de noir son appartement, condamne
les fenêtres et ne reparaît qu'au bout de trois ans, après la chute des
Stuart, lorsque le ciel l'a vengée. Dans le
Masque prophète, il narre avec détail un épisode que lui fournit le
troisième volume de l'Histoire des Arabes de Marigny. Le plus beau des
Arabes, le prophète Hakem, qui se dit l'envoyé de Dieu, vient du fond du
Khorassan conquérir l'empire, range le peuple sous ses enseignes, bat le
calife plusieurs fois, et lorsqu'une maladie cruelle le défigure et le frappe
de cécité, il imagine de porter un masque d'argent, et, dans un discours
plein de force, persuade à ses gens qu'il craint de les éblouir par la
lumière qui sort de son visage. Mais il est vaincu, investi, et voit
décroître à la fois le nombre et la croyance des siens. « Hakem, s'écrie
l'auteur, il faut périr ou les ennemis vont s'emparer de ta personne ! » Il
assemble ses sectateurs et les exhorte à creuser de larges fossés où
l'adversaire ira se précipiter « comme une mouche étourdie par la fumée ». On
creuse les fossés. Un d'eux est rempli de chaux, et sur ses bords sont
placées des cuves de liqueurs. On banquette, on boit du même vin, tous les
assiégés meurent empoisonnés ; Hakem jette leurs corps dans le fossé rempli
de chaux, met le feu aux liqueurs et s'élance au milieu des flammes. Le
lendemain les troupes du calife avancent, s'arrêtent devant les portes
ouvertes, entrent avec précaution et ne trouvent qu'une femme, la maîtresse
d'Hakem qui lui a survécu. « Cet exemple, conclut Bonaparte, est incroyable :
jusqu'où peut pousser la fureur de l'illustration ! » Le récit est clair,
bien composé. Le discours de Hakem nit s'exprime la confiance de l'homme qui
commerce avec Dieu et entend sa voix, se distingue par la fermeté, par la
concision du style. C'est le premier essai de l’imperatoria brevitas
des harangues et bulletins de Napoléon. Il a le coloris oriental, et le
général en chef de l'armée d'Égypte parlera plus tard aux ulémas du Caire
comme parle son Hakem. Mais le futur empereur ne se peint-il pas, sans le
vouloir, dans cet Hakem ? Comme Hakem, il a l'éloquence mâle et emportée, les
traits nobles et fiers, les yeux pleins de feu ; comme Hakem, il entraînera
le monde, et tout d'abord, rien ne ralentira l'enthousiasme de ses adhérents
; comme Hakem, il exaltera les peuples, et leur délire fera son espoir ;
comme Hakem il aura des revers qui diminueront ses partisans et affaibliront
leur foi ; comme Hakem, il succombera, il mènera ses fidèles à l'abîme parce
qu'il est poussé par la « fureur de l'illustration ». Une
autre fois, Napoléon écrit sa première aventure galante. Il raconte qu'un
jeudi soir, le 22 novembre 1787, à Paris, au Palais-Royal, sur le seuil des
portes, il accoste une femme, une « personne du sexe ». Pourtant, il est
chaste ; il déteste les filles et se croit souillé par leurs regards ; «
j'étais, dit-il, pénétré plus que personne de l'odieux de leur état ». Mais
celle-ci a le teint pâle, la voix douce, les façons timides. Il s'entretient
avec elle : « Vous aurez bien froid, comment pouvez-vous vous résoudre à
passer dans les allées ? » — « Ah ! monsieur, répond-elle, il faut terminer
ma soirée. » Bonaparte, surpris de cette indifférence et de ce flegme, la
questionne, lui demande d'où elle est, qui l'a séduite, comment elle a quitté
sa province, pourquoi elle fait ce métier. Dans ce
curieux récit d'une aventure au Palais-Royal, Napoléon parle de l’air
« grenadier » des filles. Il prend cette expression à Rousseau, son
auteur préféré. Le jeune lieutenant lit alors les Confessions et leur
suite, les mémoires apocryphes de Mme de Warens et de Claude Anet. Il lit la Nouvelle
Héloïse qui lui « tourne la tête ». Plus tard il nommera Rousseau un
bavard, un idéologue quelquefois éloquent, et en 1803 il le déclare ennuyeux
et le met bien au-dessous de Voltaire, prétend ne l'avoir jamais aimé ni
compris. Il ira même jusqu'à le traiter de mauvais et de méchant homme, sans
qui la France n'aurait pas eu de Révolution. « L'avenir, disait-il à
Stanislas de Girardin, nous apprendra s'il n'eût pas mieux valu pour le repos
de la terre que ni Rousseau ni moi n'eussions jamais existé », et il ajoutait
: « C'est un fou, votre Jean-Jacques ; c'est lui qui nous a menés où nous
sommes. » Mais de 1785 à 1792 il adore Rousseau, et l’idolâtre. Selon lui,
Rousseau est le plus profond, le plus pénétrant des philosophes ; Rousseau
passa sa vie à étudier les hommes ; Rousseau dévoila les petits ressorts des
grandes actions ; Rousseau connut tout. Pas une des œuvres de Rousseau qui ne
soit admirable. La musique de son Devin de village nous tire les
larmes des yeux ; mais ces pleurs n'amollissent pas l'âme ; c'est l'accent de
la vertu qui les fait couler : « Vous retournerez plus fort, plus sensible
après avoir joui de la tendresse de la simple villageoise ; ô Rousseau,
n'aurais-tu fait que le Devin de village, ce serait déjà beaucoup pour
le bonheur de tes semblables ! » C'est
peut-être de Rousseau que vient la prévention de Bonaparte contre la musique
française, la préférence qu'il donne à la musique italienne, la faveur
extrême dont il honora Paesiello. Mais c'est sûrement de Jean-Jacques que le
lieutenant de La Fève tient ses aspirations vers une rénovation de tontes
choses et son horreur de l'état social qu'il juge artificiel et faux. « Il
était, rapporte Joseph, admirateur passionné de Jean-Jacques, ce que nous
appelons habitant du monde idéal. » N'a-t-il
pas, dans le projet de constitution de la Calotte, pris le ton sentencieux de
Jean-Jacques et employé les expressions de l'auteur du Contrat social
: volonté générale, lois qui dérivent de la nature du parte, corps
législatif, pouvoir exécutif'. Ne dit-il pas que la Calotte doit prospérer et
tendre à la perfection, bien que tout se corrompe sous la main de l'homme et
que le monde languisse dans l'esclavage ? Qui
n'entend la voix et les propres ternies de Rousseau dans les notes qui
précèdent les extraits de Napoléon sur le gouvernement d'Athènes et de Sparte
? « Alors le despotisme élève sa tête hideuse et l'homme, dégradé, perdant sa
liberté et sou énergie, ne sent plus en lui que des goûts dépravés. » Ou
encore : « Le luxe, cette fantaisie, avant-coureur de la destruction des
états, qui fait imaginer tant d'arts, prive une partie des citoyens de leur
subsistance et donne à l'autre des richesses immenses ; on voit coexister des
hommes sans pain et d'autres qui consument la subsistance de mille familles.
» Ne
croit-on pas lire le Discours sur l'inégalité lorsque Bonaparte dit à
Desmazis que l’âme, née indépendante, est dégradée par les institutions ; que
la société nous met dans l'état de servitude ; que la convention est la loi
des hommes, comme la force, la loi des animaux ; que l'on convint, pour repousser
les attaques des bêtes plus fortes et pour ne pas se battre continuellement,
d'assurer h chacun au nom de tous la propriété de son champ ; que des
magistrats furent élus pour faire exécuter cette convention ; qu'ils
sentirent le charme du commandement, gagnèrent les plus alertes à leurs
projets et subjuguèrent le peuple ; qu'ainsi l'inégalité s'introduisit dans
l'Etat ; qu’il y eut désormais deux classes, la classe régnante et la classe
gouvernée ; que des milliers d'hommes souffrirent d'être avilis par un petit
nombre et que des palais somptueux furent respectés par des gens qui
manquaient de pain ? Rousseau
a donc marqué de son empreinte les œuvres du jeune Bonaparte. Comme Rousseau,
Napoléon s'élève contre quiconque « essaie de substituer aux sentiments
infaillibles de la conscience le cri des préjugés ». Comme
Rousseau, il déclare que « toutes les institutions qui mettent l'homme en
contradiction avec lui-même, ne valent rien ». Rousseau
avait écrit que l'homme a malheureusement reçu la faculté distinctive de la perfectibilité.
Napoléon voudrait que « la sublime faculté de perfection eût été plus bornée
», et il regrette que l'homme ait soumis les éléments à ses caprices, brisé
les barrières de la nature, franchi des bras de mer immenses. Ah ! pourquoi
les Corses n'ont-ils pas toujours ignoré qu'il existait un continent ? «
L'heureuse, heureuse ignorance ! » Et il rêve d'habiter une île déserte où il
serait, sinon heureux, du moins tranquille, « à l'abri des séductions des
hommes, de leurs jeux ambitieux, de leurs passions éphémères ». Fier de
posséder un cœur « où toute la perversité des hommes n'a pas pénétré n, ou,
comme il dit encore, de n'être pas « pulvérisé par le dérèglement des mœurs
», mettant, comme Rousseau, et selon le mot de Rousseau, un vernis stoïque à
ses actions, Napoléon n'a que mépris et aversion pour une société corrompue.
C'est au sortir de la lecture de Jean-Jacques qu'en mai 1786, à Valence, il
prend la vie en dégoût et souhaite de mourir. Pourquoi demeurer plus
longtemps au milieu de ces hommes éloignés de la nature ? Peut-il par devoir
louer des gens qu'il doit haïr par vertu ? Peut-il suivre la seule manière de
vivre qui lui ferait supporter l'existence ? Peut-il demeurer dans un monde
dont les mœurs diffèrent autant des siennes que la clarté de la lune diffère
de celle du soleil ? Et
c'est encore Rousseau qui, sans doute, le ramène alors à Plutarque. Le
philosophe ne disait-il pas que la lecture de Plutarque a formé son esprit
républicain et impatient de servitude, que l'historien grec peint les grands
hommes dans les petites choses avec une grâce inimitable, qu'au récit de ces
vies héroïques Saint-Preux et Julie versent des larmes délicieuses et
éprouvent des transports qui les élèvent au-dessus d'eux-mêmes ? Dans ses
années de garnison, Napoléon relit les biographies qu'il lisait à Brienne, et
de nouveau s'enthousiasme pour les personnages illustres de la Grèce et de
Rouie que Jean-Jacques a cités mainte fois comme l'honneur de l'humanité,
pour ceux qui furent les t.t sauveurs et restaurateurs de leur patrie », pour
les Spartiates qui, rc tous, avaient des sentiments sublimes », pour Aristide
« le plus sage des Athéniens », pour Thémistocle, Cimon et Thrasybule, pour
Dion, le libérateur de Syracuse, refusant de répandre le sang de ses
concitoyens qui tournent contre lui les armes qu'il leur a fournies, pour
Caton et les stoïciens qui bravaient la douleur et dédaignaient la mort. Un
autre écrivain possède la préférence déclarée de Napoléon. C'est Raynal que
la France de 1789 regardera comme le précurseur et l'apôtre du nouveau
système politique, Raynal dont le nom vole au début de la Révolution sur la
bouche de tous les patriotes, Raynal dont le fatras déclamatoire emportait,
selon l'expression de Vaublanc, tous les suffrages de ses contemporains
jusqu'au jour où il écrit à l'Assemblée constituante sa fameuse lettre de
remontrances, jusqu'au jouir où les patriotes le qualifient d'apostat et où
Anacharsis Cloots dit tout haut que cet écrivain sans talent n'a d'autre
mérite que celui de l'entrepreneur Panckoucke et « s'est fait une superbe
queue de paon avec la plume des Diderot, des Naigeon et des Holbach ». Napoléon
a plusieurs fois loué Raynal. Non seulement il le félicite d'avoir démasqué
les grands, appelé le peuple français il la liberté, montré la phis
inébranlable constance dans son zèle pour l'humanité opprimée. Mais il le
félicite d'avoir émis des conjectures hardies qui se sont vérifiées et qui,
suivant les propres termes de Raynal, font peut-être plus d'honneur à
l'historien qu'un long récit. Il lui soumet, comme à un maitre, ses Lettres
sur la Corse. C'est
dans l'Histoire philosophique des deux Indes autant que dans les
œuvres de Rousseau qu'il a puisé les idées politiques de sa jeunesse. Il
avait lu dans les annales de son pays un mot de Cardone de Bozio, ce
vieillard difforme, estropié, qui de sa parole ardente animait les Corses en
I729 : « Aux yeux de Dieu, le premier crime est de tyranniser les hommes, et
le second, c'est de le souffrir. » Ce mot de Cardone, Raynal le commente au
jeune Corse en phrases enflammées. Raynal apprend à Bonaparte que
l'insurrection est un « mouvement salutaire » et l'exercice légitime
d'un droit inaliénable et naturel, mais que des « préjugés absurdes ont dénaturé
partout la raison humaine » et « étouffé jusqu'à cet instinct qui
révolte tous les animaux contre la tyrannie », que « des peuples immenses se
regardent de bonne foi comme appartenant en propriété à un petit nombre
d'hommes qui les oppriment ». Ce n'est pas sans frémissement que le jeune
Corse a lu l'apostrophe de Raynal : « Peuples lâches, peuples stupides,
puisque la continuité de l'oppression ne vous rend aucune énergie, puisque
vous vous en tenez à d'inutiles gémissements lorsque vous pourriez rugir,
puisque vous êtes par millions et que vous souffrez qu'une douzaine
d'enfants, armés de petits bâtons, vous mènent ü leur gré, obéissez ! Marchez
sans nous importuner de vos plaintes et sachez du moins être malheureux, si
vous ne savez pas être libres ! » Avec
Raynal, Napoléon s'indigne pie l'histoire des peuples soit désormais « sèche
et petite », que les nations semblent dorénavant e fixées dans le morne repos
de la servitude », qu'il n'y ait plus que des « esclaves plus ou moins avilis
qui s'assomment avec leurs chaires pour amuser la fantaisie de leurs maîtres
». Avec
Raynal, Napoléon juge que l'histoire ancienne présente par ses mœurs
héroïques, par ses événements extraordinaires, par ses grandes révolutions un
spectacle plus intéressant et plus beau que l'histoire moderne. « Quel
tableau, dit le jeune officier, offre l'histoire moderne : des peuples qui
s'entre-tuent pour des querelles de famille ! » Il ne soupçonne pas qu'il
doit bientôt ressusciter ce temps de la fondation et du renversement des
empires quo Raynal considère comme jamais passé. Il ne se doute pas qu'il
sera l'homme qui, selon Raynal, ne doit plus se trouver en ce monde, l'homme
devant qui la terre se tait. Avec
Raynal, il croit que la gloire est le lut, non du génie, mais de la vertu
bienfaisante, du monarque qui fait le bien de ses sujets, de l'homme qui se
dévoue et se sacrifie an salut de ses concitoyens, du peuple qui aime mieux
mourir libre que de vivre esclave, le lot, non de César et de Pompée, nui de
Turenne et de Condé, mais de Régulus et de Caton, de Rivarola et de la nation
corse. Avec
Raynal, il voue à l'exécration les barbares navigateurs qui soumirent le
Nouveau Monde, non par amour du genre humain, mais par cupidité. Avec
Raynal, il déteste les conquérants, les range dans la classe des hommes les
plus abhorrés. Il
célèbre alors l'opinion publique qui « fière de ses droits a détruit
l'enchantement où étaient enlacées les nations » ; il la nomme le palladium
de la liberté ; il assure qu'elle ne fut jamais impunément dédaignée, que les
princes et les magistrats se glorifiaient de ses louanges et se sentaient
humiliés de ses censures. Nais Raynal ne dit-il pas que l'opinion est le
tribunal suprême de la raison et que ses arrêts sont redoutée des
gouvernements, qu'elle a les yeux ouverts sur les nations et les cours, qu'elle
pénètre dans les cabinets on la politique s'enferme, qu'elle juge les
dépositaires du pouvoir et s'élève de toutes parts au-dessus des
administrateurs pour les diriger ou les contenir ? Raynal
trouve la cause de la dégradation morale et de la corruption des nations
modernes dans la mauvaise constitution du gouvernement. « Les hommes,
écrit-il, sont ce que le gouvernement les fait ; les lionnes lois se
maintiennent par les bonnes mœurs, mais les bonnes mœurs s'établissent par
les bonnes lois. » Bonaparte dira de même que l'influence des bonnes lois sur
la morale, sur les passions individuelles est incalculable. « Les nations de
l'Europe, ajoutait Raynal, auront de bonnes mœurs lorsqu'elles auront de bons
gouvernements. » Bonaparte prend ces mots pour épigraphe de son Discours de
Lyon, mais il transforme la phrase, l'abrège, la rend plus frappante et plus
hardie : « Il y aura des mœurs lorsque les gouvernements seront libres ». Raynal
avait dit que le nom de liberté est si doux, si puissant que nous faisons
secrètement des vœux pour tous ses champions : « Nous nous vengeons de nos
oppresseurs en exhalant notre haine contre les oppresseurs étrangers ; au
bruit des chaînes qui se brisent, il nous semble que les nôtres vont devenir
plus légères, et nous croyons quelques moments respirer un air plus pur en
apprenant que l'univers compte des tyrans de moins. » Bonaparte a lu ces
lignes de Raynal et il pense, comme le philosophe, que ces grandes
révolutions de la liberté sont des leçons pour le despotisme, qu'elles
avertissent les tyrans de ne pas compter sur une trop longue patience et sur
une éternelle impunité : « Un Guillaume Tell vient-il à paraître ? Les vœux
se fixent autour de ce vengeur des nations. » Raynal
rappelait l'enthousiasme qu'avait excité la lutte des Américains contre les
Anglais. « Nos imaginations, disait-il, se sont enflammées pour les
Américains. Nous nous sommes associés à leurs victoires comme à leurs
défaites. Leur cause est celle du genre humain tout entier ; elle devient la
nôtre. » Pareillement, Bonaparte applaudit aux efforts des provinces
confédérées, et il s'écrie dans les mêmes termes que Raynal : « On partage
les travaux de Washington, on jouit de ses triomphes, on le suit à deux mille
lieues ; sa cause est celle de l'humanité ! » Cette
influence de Raynal sur la pensée et le style de Napoléon dure encore à une
époque où elle semblerait disparue. « Qui osera, disait le premier consul
dans une proclamation aux habitants de Saint-Domingue, se séparer du
capitaine-général Leclerc, sera un traître à la patrie, et la colère de la
République le dévorera comme le feu dévore vos cannes desséchées ! » Cette
comparaison lui vient de Raynal qui, au sixième tome de l'Histoire
philosophique, décrit la culture du sucre dans les îles de l'Amérique. Imbu
des idées de Raynal et de Rousseau, épris des grands hommes de Plutarque et
de ce gouvernement républicain qui « florissait dans les plus beaux pays du
monde », nourri des souvenirs de l'indépendance corse, petit noble, comme il
s'intitule, et regardé sur le continent comme un cadet d'humble maison, né
dans un pays où la noblesse n'est reconnue que par le gouvernement et où
n'existent ni droits féodaux ni privilèges ni préjugés de gentilhommerie,
appartenant à une famille ancienne, il est vrai, et bien famée, mais qui n'a
d'autre avantage dans le pays qu'un peu d'aisance apparente, Bonaparte
s'attache naturellement à la Révolution. « La Révolution me convenait, a-t-il
dit, et l'égalité qui devait m'élever, me séduisait. » N'avait-il
pas, lorsqu'il rédigeait à Auxonne la constitution de la Calotte, proposé des
lois qui devaient être « craintes du puissant », et ne disait-il pas que les
lieutenants fondaient ce tribunal parce qu'ils voulaient être respectés des
officiers supérieurs, malgré l'obéissance aveugle que prescrivent les
ordonnances ? En lisant l'Espion anglais, ne s'indignait-il pas que
des maisons comme celles de Castries et de Noailles eussent une part énorme
aux bienfaits du roi ? Et ne pensait-il pas déjà, comme il dira dans une
proclamation de 1801, que les Français ne doivent plus former deux peuples :
l’un, condamné aux humiliations et l'autre, marqué pour les distinctions et
les grandeurs ? Il ne
se borne donc pas il suivre d'un œil curieux les commencements de l'année
1789 si « flatteurs pour les gens de bien » et il noter au mois de janvier
que le roi vient d'emprunter trente millions à la caisse d'escompte, que les
États-Généraux ne se tiendront pas avant mai ou plus parce que les lettres de
convocation ne sont pas encore expédiées, que « la discorde semble avoir jeté
la pomme au milieu des trois ordres », que la noblesse et le clergé
paraissent disposés ù défendre bravement leurs droits et anciennes
prérogatives, que le tiers l'emporte par le nombre des députés, mais ne
pourra vaincre que s'il obtient la délibération par tête, qu'il ces
dissentiments s'ajoutent des querelles locales et qu'il y a dans chaque
province « quatre ou cinq autres partis pour différents objets ». Il ne
se contente pas de résumer le rapport que Necker présente le 5 mai à
l'ouverture des États-Généraux et de transcrire sur un in-folio de dix pages
le chiffre exact des dépenses et des revenus, le montant du déficit, les
moyens de le combler, la composition de l'assemblée, les emprunts qu'elle a
votés. Il salue la Révolution avec transport et, bien que surpris tout
d'abord que le mot de liberté touche et remue des hommes que le luxe, la
mollesse et les arts semblaient avoir « désorganisés », il applaudit à celte
France qui « renaît », à cette France moralement rajeunie, pleine d'ardeur,
pleine du désir de réformer les abus : « Dans un instant, tout est changé. Du
sein de la nation a jailli l'étincelle électrique ; cette nation s'est
ressouvenue de ses droits et de sa force. Homme ! Homme ! que tu es
méprisable dans l'esclavage, grand lorsque l'amour de la liberté t'enflamme !
Les préjugés se dissipent, ton âme s'élève, la raison reprend son empire.
Régénéré, tu es vraiment le roi de la nature ! » Il accueille avec
enthousiasme les grands événements qui se succèdent. La défaite des ordres
privilégiés ne lui inspire qu'allégresse, et il s'écrie joyeusement que les
efforts des méchants sont restés impuissants, que l'opinion publique finira
par triompher du plus despotique des gouvernements. Il qualifie d'auguste
le parlement français, le félicite de transformer les États-Généraux en une assemblée nationale, d'écraser le parti royal, de
vaincre par ses seuls efforts les préjugés et les tyrans, d'établir une constitution que
l'Europe admire et qui devient l'objet de l'universelle attention ou, selon
la belle expression qu'emploie le jeune lieutenant, la sollicitude de tout
être pensant. Il rend hommage à ses orateurs, aux personnages célèbres qui l'éclairent et l'entraînent, et ceux qu'il cite
volontiers sont les « purs », les seuls qui passent pour irréprochables, les défenseurs attitrés de la cause populaire, les
adversaires résolus des noirs, Bailly et Lafayette, Mirabeau et Barnave, Lameth
et Volney, Petion et Robespierre. Mais de
tous les officiers de l'armée royale, n'est-il pas cette heure le seul ou
presque le seul qui soit républicain ? Aux plus « illustres monarchistes », à
Turenne, à Condé, même à Catinat, ce Catinat que Rousseau proclamait le plus
grand et le plus vertueux des modernes, Napoléon préfère les obscurs citoyens
des républiques anciennes qui prétendaient simplement au titre de patriotes.
Il loue, exalte Algernon Sidney, ce héros animé du génie de Thraséas et des
anciens républicains, Sidney, « ennemi des monarchies, des princes et des
grands », Sidney qui « par une étude profonde pénétra jusqu'au contrat
original qui est la base de toutes les constitutions ». Dès le
mois d'avril 1780, Napoléon aboutit aux mêmes conclusions que Rousseau. Les
hommes, dans l'état de nature, formaient-ils un gouvernement ? N'ont-ils pas
dû, pour établir un gouvernement, consentir h une convention, à un contrat
et, puisqu'ils étaient souverains, n'ont-ils pas le droit d'abroger les lois
? Les rois ont l'autorité ; mais le peuple leur a remis cette autorité qui
est sienne ; il peut, dès qu'ils ne font plus son bonheur et ne tendent pas
au but du pacte social, « rentrer dans sa nature primitive et reprendre à
volonté la souveraineté qu'il avait communiquée » ; il peut même, sans aucune
raison, déposer le prince. Vainement on objecte que les lois divines
interdisent aux nations de se révolter contre leur souverain. Qu'ont de
commun les lois divines avec une chose purement humaine ? N'est-ce pas une absurdité
qu'elles défendent de secouer le joug d'un usurpateur ! Qu'un homme assassine
le prince légitime et s'empare du trône : il sera donc, dit Napoléon,
aussitôt protégé par les lois divines ! Au mois
d'octobre 1788, notre lieutenant projetait une dissertation sur l'autorité
royale. Exposer d'une façon générale l'origine chi nom de roi et
l'accroissement qu'il a pris dans l'esprit des hommes, montrer que le
gouvernement militaire lui fut favorable, entrer dans les détails de «
l'autorité usurpée dont les rois jouissent dans les douze royaumes de
l'Europe », tel était le plan du travail, et à l'avance Napoléon traçait ces
mots : « Il n'y a que fort peu de rois qui n'eussent pas mérité d'être détrônés.
» Mais
pourquoi des rois ? Bientôt les hommes sentiront qu'ils sont hommes. « Fiers
tyrans de la terre, écrivait Napoléon dans les premiers mois de 1789, prenez
bien garde que ce sentiment ne pénètre jamais dans le cœur de vos sujets.
Préjugés, habitudes, religion, faibles barrières ! Votre trône s'écroule si
vos peuples se disent jamais en se regardant : Et nous aussi, nous sommes
hommes ! » Il est
en religion ce qu'il est en politique. A l'École utilitaire de Paris il avait
encore, dit-on, l'habitude de faire sa prière soir et matin et, à la messe où
les élèves se rendaient en corps, sa tenue était toujours décente. On raconte
même qu'une fois, au moment de l'élévation, il enjoignit sèchement à un
camarade qui tournait le clos avec affectation au maître-autel, de se placer
comme tout le monde. Mais
dès la fin de son séjour à Brienne, sa foi était atteinte. « L'instruction et
l'histoire, disait-il plus tard, voilà les grands ennemis de la religion. »
Il s'était demandé pourquoi la religion de Paris différait de celle de
Londres et de celle de Berlin, pourquoi celle de Pétersbourg différait de
celle de Constantinople et celle-ci de celle des Persans, des Chinois et des
hindous, pourquoi celle des temps anciens n'était pas celle du XVIIIe siècle.
Il croyait vaguement à un Dieu parce que ses maîtres ne cessaient de
prononcer ce nom, parce que les plus grands esprits, non seulement Bossuet «
dont c'était le métier », mais Newton, mais Leibniz avaient cru en Dieu.
Toutefois il n'acceptait pas la doctrine que lui enseignaient ses aumôniers.
« Dès que j'ai su, a-t-il dit, dès que j'ai raisonné, ma croyance s'est
trouvée heurtée, incertaine. » Ce fut
sous l'influence de Rousseau et de Raynal qu'il s'affranchit complètement de
cette « croyance ». Sans doute il resta superstitieux comme sont les Corses.
Il faisait involontairement un signe de croix en criant Jésus s'il apprenait
un malheur on rencontrait dans ses lectures une assertion qui le surprenait
on l'indignait. Lorsque Réal lui dénonça 'Moreau comme complice de Pichegru,
il se signa deux fois et Réal le prit pour un dévot. Mais, une fois sorti des
écoles, il se pique de mériter les reproches que le pape adressait aux
philosophes h l'approche du jubilé de 1776. De même que les philosophes et en
dépit du Saint Père, il croit que l'homme est né libre et que la société
n'est qu'une multitude ignorante prosternée stupidement devant les prêtres qui
la trompent. De cœur et d'Arne il appartient à cette philosophie qui devrait,
suivant Raynal, tenir lieu de la divinité sur la terre parce qu'elle
s'efforce de rendre l'humanité meilleure et de la soustraire h l'imposture et
à la tyrannie qui la foulent. Le
lieutenant Bonaparte regarde le christianisme comme nuisible à la forte
constitution de l'État, et lorsque Roustan essaie de réfuter le dernier
chapitre du Contrat social sur la religion civile, il prend la plume pour
confondre Roustan. L'esprit du christianisme n'est-il pas contraire à
l'esprit de tout gouvernement ? Une religion qui n'a pas de patrie,
puisqu'elle déclare que son empire n'est pas de ce monde, petit-elle attacher
les cœurs à la patrie, et inspirer d'autres sentiments que le pyrrhonisme, que
l'indifférence et la froideur pour les choses humaines et les affaires
publiques ? Le christianisme ne rompt-il pas l'unité de l'Étal ? Régnant sur les consciences, défendant d'obéir à tout ordre injuste qui vient du
peuple, ne contredit-il pas le Souverain ? Son clergé n'est-il pas un corps indépendant ? Ses ministres ne
cherchent-ils pas à être riches et puissants pour en imposer aux autres
classes ? Avec quelle obstination ils soutiennent leurs dogmes ! Avec quelle
intolérance
ils insultent l'adversaire, l'envisageant avec horreur et croyant lire sur
son front les supplices de l'enfer ! Le christianisme n'a-t-il pas suscité la
plupart des guerres ? Il fut sans doute persécuté par les Césars. Mais le
paganisme devait-il attendre que les chrétiens eussent manifesté ? Ne
devinait-on pas qu'ils ne se contenteraient jamais d'un empire métaphysique,
qu'ils visaient à détruire le gouvernement comme la religion, qu'ils
voudraient un jour avoir la puissance réelle ? Cette
réfutation de Roustan qui date du mois de mai 1786, est une des œuvres les
plus intéressantes du lieutenant Bonaparte. Écrite d'un jet et sans rature,
dans un sentiment de colère, elle offre des obscurités, des incorrections
nombreuses. L'argumentation, heurtée, cahotante, manque de suite et de cohésion. L'auteur revient à plusieurs reprises sur ce qu'il
a dit. Il a le ton violent, impérieux, et il accuse Roustan d'ineptie, affirme que
les œuvres
de Jean-Jacques sont lettre close pour Roustan, et que Roustan eût mieux fait
de se taire. Mais la flamme de la jeunesse anime ces quelques pages. La
rapidité d'un style aux petites phrases vives, aux brusques interrogations,
aux exclamations indignées, entraine le lecteur. Çà et là se rencontrent de
saisissantes comparaisons : « Tel bon plongeur qui a sondé le superbe
Océan, qui a vu sans frémir les précipices qui menacent ses jours, les a
terminés malheureusement dans une onde tranquille », ou encore : « Attend-on
que le feu ait embrasé la cité pour arrêter les incendiaires ? » A
d'autres égards, cette réfutation de Roustan est plus importante encore.
Bonaparte se prononce contre les chrétiens et se range du côté des politiques
et des Césars du paganisme. Il revendique avec force les droits de l'État et
il dit nettement que Ies ministres de la religion dépendent du gouvernement,
qu'ils sont des sujets tout comme les mitres, qu'ils ne peuvent titre dans
leur patrie ni législateurs ni maitres, qu'ils doivent, non pas juger les
actes du souverain, mais obéir à ses ordres mène injustes. En
matière religieuse, l'Histoire philosophique de Raynal fit toutefois
sur Bonaparte une plus forte impression que le Contrat social.
Peut-être, lorsqu'il réfuta Roustan, le lieutenant d'artillerie se
souvenait-il de cette phrase de l'abbé, que « dans les institutions
anciennes, l'autorité civile et l'autorité religieuse qui partent de la mène
source et doivent tendre au même but, étaient unies dans les mêmes mains, ou
l'une tellement subordonnée à l'autre que le peuple n'osait l'en séparer dans
ses idées et dans ses craintes ». Peut-être se rappelait-il que Raynal,
révélant aux souverains de la terre la pensée secrète du sacerdoce, mettait
ce mot dans la bouche du prêtre : « Si le souverain n'est pas mon licteur, il
est mon ennemi : je lui ai mis la hache à la main à condition que je lui
désignerais les têtes qu'il faut abattre. » Mais qu'on se rappelle les
trois principes que posait Raynal : l'État n'est pas fait pour la religion, mais la
religion est faite pour l'État ; l'intérêt général est la règle de tout cc qui doit subsister dans l'État
: le peuple est le souverain dépositaire de l'autorité et il a seul le droit
de juger si telle ou telle institution est conforme à l'intérêt général.
Qu'on se rappelle la conclusion que Raynal tirait de ces principes : il
appartient au souverain seul d'examiner les dogmes et la discipline d'une
religion ; les dogmes, pour s'assurer s'ils n'exposent pas la tranquillité
publique à des troubles dangereux, la discipline, pour voir si elle n'éteint
pas l'esprit patriotique n'inspire pas le fanatisme et l'intolérance, ne
diminue pas le respect dû aux magistrats, ne prêche pas des maximes d'une
attristante austérité. L'État, ajoutait Raynal, l'État, ayant en toutes
choses la suprématie, peut donc proscrire le culte établi, établir un culte
nouveau ; et même se passer de culte : il n'y a qu'une seule juridiction, un
tribunal, une prison, une loi ; pas d'autre conseil que le Conseil des
ministres ; pas d'autre canon que les édits et arrêts ; quand l'État
prononce, l'Église n'a rien à dire. Bonaparte devait se ressouvenir de ces
paroles de Raynal ; elles ont laissé dans son esprit une trace ineffaçable. Que de
fois Raynal déclamait contre les ministres de la religion qui prétendent
régler toutes les actions des hommes, disposer des fortunes et des volontés,
s'assurer au nom du ciel le gouvernement de la terre ! Que de tirades il
débitait contre la morale des prêtres qui se joue de la crédulité des peuples
et s'empare des esprits en leur présentant « l’image d'un Dieu
terrible », contre la superstition « que sert si bien l'amour du
merveilleux », contre le fanatisme ! Napoléon flétrit pareillement le fanatisme
dont « les effets terribles étouffent les lois sacrées de l'humanité, rendent
les peuples féroces et finissent par lui forger des fers ». Il invective les
prêtres fourbes, avides, vendus qui poussent les nations à « s'entr'égorger
au nom du moteur de l'univers » et les « égarent par les grands moyens de
l'imagination, de l'amour du merveilleux, de la terreur ». Il déplore la
servitude des hommes soumis peut-être au joug des prêtres jusqu'à la fin des
siècles : « La religion vint consoler les malheureux... elle vint les
enchaîner pour toujours ! Ce ne fut plus par les cris de la conscience que
l'homme devait se conduire. Il y eut un Dieu. Ce Dieu conduisit le monde.
Tout se faisait par un acte de sa volonté. Il avait donné des lois écrites,
et l'empire des prêtres commença, empire qui probablement ne finira jamais. » Raynal
n'avait pas ménagé les moines. Il disait que l'ignorance resta dans les
cloîtres lorsque la philosophie les quitta ; il qualifiait les couvents
d'institutions sombres, inhumaines, féroces qui dénaturent l'homme pour le
diviniser et font de lui, non un ange, mais une bête ; il souhaitait que le
souverain se rendit dans les monastères avec ses satellites armés de fouets
et criant : « Sortez, canaille fainéante, sortez ; aux champs, à
l'agriculture, aux ateliers, à la milice ! » Dès 1786, Bonaparte juge les
couvents inutiles et assure que moines et nonnes mènent une vie oisive et
abrutissante. « Elles épousaient Dieu, disait-il plus tard des religieuses,
les parents y gagnaient de n'avoir pas de dot à payer, et la société n'y
gagnait pas grand'chose. » Parfois, dans ses garnisons, il assistait à des
vêtures. Ces prises d'habit étaient des cérémonies fort courues, et il
rapporte que les officiers du régiment de La Fère regardaient curieusement la
demoiselle, surtout si elle était jolie, qu'ils ouvraient des oreilles
longues d'une aune pour entendre le oui décisif et que, si elle eût dit non,
ils l'auraient enlevée l'épée à la main. « Chez les peuples à demi civilisés
ou tout à fait policés, avait-il lu dans Raynal, c'est la jeunesse et la
beauté qui servent d'instrument et de soutien ait culte religieux, en s'y
dévouant par un sacrifice public et solennel ; mais combien ce dévoilement,
même volontaire, outrage la raison, l'humanité et la religion ! » Napoléon
s'opposera donc à l'établissement des couvents de femmes : il permettra aux
vieilles religieuses de vivre en commun, mais leur défendra de faire des
novices ou de sortir en costume dans la rue ; seules, les sœurs de la Charité
seront autorisées à porter l'habit au dehors et à se recruter. Il tic voudra
d'aucune confrérie, d'aucune corporation. Pas de jésuites ; pas de frati
; pas de monastères remplis de canaglie. Il ne souffrira que la maison
de la Trappe où des hommes dégoûtés du monde désirent terminer leurs jours
dans la vie contemplative, et en 1810, avec soulagement, et comme fier de son
œuvre, il s'écriera : « Il n'y a plus de moines en France ; ils sont
amalgamés avec la société ; c'est une chose finie ! » Raynal
attaquait la papauté, et il dit que les pontifes ont répandu les ténèbres de
l'ignorance pour parvenir à la monarchie universelle, qu'ils ont abusé de
leur autorité, levé des tributs sur les peuples, vendu les expiations,
détruit tous les principes de justice. Bonaparte, lisant l'histoire de
l'ancienne Angleterre, regrette le triomphe de la « fourberie monacale » et
remarque avec joie que, dès le XIIe siècle, l'excommunication n'était plus
redoutable, à cause de l'abus qu'en faisaient les papes. Il s'élève contre «
horrible rapine » que Rome exigeait au moyen âge et contre les tributs que le
père commun des fidèles, le vicaire de Dieu exigeait des peuples. Il flétrit
les pratiques de la milice papale qui calomnie sans ménagement quiconque ne
pense pas comme elle, et il rappelle avec indignation que les moines
accusaient les protestants de Paris d'éteindre les lumières dans leurs
assemblées pour se livrer à la lubricité. Il gémit sur le destin de la Rome
moderne. L'idée que Rome est la capitale d'une religion « intolérante et
ambitieuse » le met hors de lui, et il souhaite que cette ville des grands
hommes, devenue plus éclairée, brise un jour ses fers et reconquière la
liberté : « Ô Romains, arborez l'étendard des Émiles, des Brutus, des Calons,
des Gracques ! Qui sait le sort qui vous attend ? Il fut toujours
extraordinaire. Mais rendez-vous-en dignes. Chassez les prêtres et leur
imposture, les moines et leur nigauderie ; sans cela, vous ne serez jamais
qu'un peuple abruti, un peuple de tartuffes ! » Et c'est ainsi qu'en 1796,
après les premières victoires de la campagne, il dira que le temps est venu
pour l'Italie de se montrer avec honneur parmi les nations puissantes, et il
engagera son armée à ménager les descendants des Brutus, des Scipions et des
grands hommes qu'elle a pris pour modèles, promettra de placer au Capitole
rétabli les statues des héros d'autrefois et de réveiller le peuple romain
engourdi par plusieurs siècles d'esclavage. Était-il
franc-maçon ? Fut-il reçu soit à Valence à la loge de la Sagesse dont Planta,
ancien officier de cavalerie, était le vénérable, soit à Bastia à la Parfaite
Union dont le vénérable était Le Changeur ? L'accueil que lui firent les
francs-maçons de Nancy à son retour de Rastadt, donnerait à croire qu'il eut
au moins les premiers grades. Il a été favorable à la franc-maçonnerie. S'il
enjoint à Jourdan en 1802 de fermer une loge de Turin et au ministre de la
justice de blâmer le préfet du Pô, Delaville, qui assistait aux séances,
c'est qu'il soupçonne la loge de « se nourrir de principes contraires au
gouvernement ». S'il prescrit de surveiller les francs-maçons d'Arras, c'est
que plusieurs ont été membres du tribunal révolutionnaire et partisans de Lebon.
S'il dit une fois que les francs-maçons sont des imbéciles, des gourmands,
des oisifs qui se réunissent pour banqueter et se livrer il des orgies, il
reconnaît qu'ils ont fait des actions honorables, et il déclare qu'il les
protégeait parce qu'ils servaient la Révolution, combattaient l'influence du
clergé et se prononçaient contre le pape. Sûrement, dès 1786, il n'était plus chrétien. Dans un de ses séjours à Ajaccio, sans doute en 1790, et, selon toute vraisemblance, sous l'impression de l'article PYTHAGORISME qu'il avait lu dans le tome treizième de l'Encyclopédie, il écrivit un Parallèle entre Jésus-Christ et Apollonius de Tyane. Comme disait Diderot, Apollonius n'était-il pas, lui aussi, né d'un dieu ; n'était-il pas annoncé par des prodiges, promis au rôle de restaurateur du genre humain, et des miracles n'avaient-ils pas marqué sa vie entière ? Napoléon avouait sa préférence pour Apollonius. Sa dissertation que Lucien jugeait très remarquable, a disparu. Il confia le manuscrit à Fréron qui ne le rendit pas. Mais sous le Consulat, un jour que Lucien lui parlait de cette thèse : « Oubliez-la, s'écriait Napoléon, il y aurait de quoi me brouiller avec Rome sans retour if moins d'une rétractation publique. Voyez la belle affaire ! Mon Concordat ne serait plus que l’œuvre de Belzebuth ! » |
[1]
Si dans le Projet de constitution de la Calotte il voue au dernier
supplice tout membre qui propose, sans réussir, de déposer ou de chasser le
chef, c'est qu'il vient de lire dans Rollin que, dans la législation de
Charondas, tout citoyen qui voulait changer une loi, se présentait la corde au
cou sur la place publique et devait être étranglé si sa motion échouait. (Cf.
Masson, I, 239 et 307.)
[2]
« J'ai essayé, écrit Mme de Rémusat à son mari (Lettres, I, 351), de
mettre un peu le nez dans Platon, oui, Platon dont j'étais si tentée depuis que
j'en entendais tant parler à l'empereur. »
[3]
Témoignage inédit de Las Cases. Selon Chaptal (Souv. 225) il aurait dit Philippiques
pour Philippines, section pour session, point fulminant pour
point culminant, rentes voyagères pour rentes viagères, armistice
pour amnistie.