LA JEUNESSE DE NAPOLÉON

TOME PREMIER — BRIENNE

 

CHAPITRE V. — GARNISONS ET CONGÉS.

 

 

Départ pour Valence (30 octobre 1785). — L'École d'artillerie. Le régiment de La Fère. — M. de Lance. — D'Urtubie. — Sappel. — Labarrière. — Soine. — Degoy. — Quintin. — Masson d'Autume, La Gohyere et Coquebert. — Coursy et Hennet du Vigneux. — Grosclaude, dit Grosbois. — Vie militaire de Bonaparte. — Ses dépenses. — Son logis. — Les Bon. — Service tout de famille. — La société de Valence. — L'abbé de Saint-Ruf. — de Josselin. — Mme du Colombier. — Caroline du Colombier. — Mlle de Saint-Germain. — Promenades. — Séjour à Lyon. — L'émeute des deux sons. — Le premier semestre. — Arrivée à Ajaccio (15 septembre 1786). — Délices du retour. — L'oncle Lucien. — Joseph. — L'affaire de la pépinière. — Congé (16 mai-1er décembre 1787) et voyage à Paris. — Second congé (1er décembre 1787-1er juin 1788). — Nouvelles démarches de Napoléon. — Départ pour Auxonne (1er juin 1788). — Semestres et congés. — Etapes de La Fère. — Auxonne. — Le chirurgien Bienvelot. — Rolland de Villarceaux et Jullien de Bidon. — Les capitaines du régiment. — Molines, Labarrière, Boubers, Drouas, Manscourt, Verrières, d'Urtubie, Gassendi. — Les lieutenants en premier : Lariboisière, Baltus, Roquefère, Deroche, Cirfontaine, Parel, Nexon, La Motte, Malet, La Grange, les Du Raget. Les lieutenants en second : Sorbier, Fontanille, Marescot, Vauxmoret, Ménoire, Savary, Vaugrigneuse, Carmejane, Mabille, Mongenet, d'Andigné, Bussy, les Damoiseau, Huon de Rosne, Du Vaizeau, Le Pelletier de Montéran, Saint-Germain, Bouvier de Cachard, Manet de Trumilly. — Lombard et Naudin. — Espiègleries et piques des lieutenants. — La Calotte. — Projet de constitution. — Études techniques de Napoléon. — L'École d'Auxonne. — Le baron Du Teil. — La commission du mois d'août 1788. — Mémoire de Bonaparte. — Floret. — Napoléon à Seurre (1er avril-29 mai 1789). — L'émeute d'Auxonne (19 juillet 1789). -- La masse noire (16 août 1789). — Second semestre de Napoléon. — Départ pour la Corse (15 septembre 1789).

 

Les quatre cadets de l'École militaire, reçus lieutenants en second à l'examen de l'artillerie, avaient eu chacun la destination qu'ils désiraient et que M. de Timbrune-Valence demandait pour eux, le 28 septembre, à M. de Gribeauval : Picot de Peccaduc, le régiment de Metz ; Phélipeaux, le régiment de Besançon ; Bonaparte et Desmazis, le régiment de La Mère, qui tenait garnison à Valence. Dès le mois de juin 1783, l'administration toute paternelle de l'artillerie avait décidé que le chevalier Desmazis serait placé dans le même régiment que son frère aîné le capitaine. Quant à Bonaparte, s'il avait souhaité d'aller à Valence, c'était sans doute, selon l'expression du temps, pour la facilité des routes de semestre, et il espérait être bientôt détaché dans son île ; le régiment d'artillerie qui casernait à Valence fournissait toujours les deux compagnies nécessaires à la Corse, parce qu'il était plus près du lieu d'embarquement.

Le 2S octobre, 13onaparte sortit de l'École militaire. Il passa ce jour ainsi que le lendemain à prendre des dispositions pour son voyage, à faire des visites, notamment à l'évêque d'Autun, Mgr de Marbeuf, qui demeurait au rez-de-chaussée du palais abbatial de Saint-Germain des Prés, 11 voir quelques endroits de ce vaste Paris qu'il connaissait si peu. Suivant l'usage, un capitaine des portes l'accompagnait. Ce bas-officier ne quittait les cadets-gentilshommes qu'à l'instant où ils montaient en diligence, et lorsqu'ils devaient, comme Napoléon, souper et coucher dans le voisinage du bureau des messageries pour attendre le départ du véhicule, il restait avec eux et payait la dépense qui lui était remboursée sur les fonds de l'École. Le 30 octobre, les cieux lieutenants Bonaparte et Desmazis prenaient la voiture qui les menait vers le Midi. Ils avaient avec eux leur camarade Dahlias, qui se rendait à Valence comme élève d'artillerie et qui fut reçu l'année d'après il l'examen d'officier.

L'École payait aux élèves leur place dans les voitures publiques et leur allouait des frais de route. Ils avaient eu d'abord 26 sols par lieue. Mais ce viatique parut insuffisant. Le 22 août 1781, le Conseil résolut de leur donner 100 sols par journée de voyage, et, en outre, une somme de 24 livres qui leur fournirait de quoi vivre jusqu'au moment où ils toucheraient le premier mois de leurs appointements. Le concierge et garde-meuble Lemoyne avait charge de remettre cet argent aux cadets-gentilshommes. Il donna 157 livres 16 sols à Bonaparte, Desmazis et Dalmas ; 148 livres 8 sols il Picot de Peccadue et à Amariton de Montfleury qui se rendaient à Strasbourg ; 127 livres 8 sols à Phélipeaux, qui prenait le chemin de Besançon ; 104 livres 16 sols aux quatre élèves envoyés à l'École d'artillerie de Metz, d'Ivoley, Chièvres d'Aujac, Cominges et Richard de Castelnau ; 81 livres 12 sols à Najac, élève de l'École d'artillerie de Douai.

Bonaparte et ses deux compagnons emportaient le trousseau prescrit par les règlements, ou, comme disait le Conseil, leurs effets et nippes : douze chemises, douze cols, douze paires de chaussons, douze mouchoirs, deux bonnets de coton, quatre paires de bas, une paire de boucles de souliers et une paire de boucles de jarretières. Ils avaient aussi trois choses que les cadets-gentilhommes de Paris avaient seuls droit d'avoir et que les élèves des écoles militaires de province ne recevaient pas à leur sortie : une épée, un ceinturon, une boucle de col en argent. Ils portaient encore l'uniforme de l'Hôtel, et ce dut être un crève-cœur pour Bonaparte et Desmazis de ne pouvoir revêtir le costume du corps royal. Mais ce ne fut que plus tard, par deux délibérations, l'une du 21 novembre, et l'autre du 12 décembre 1785, que le Conseil de l'École décida de donner aux cadets qui rejoignaient un régiment d'infanterie, l'habit blanc garni de boutons ; aux cadets qui devenaient sous-lieutenants de chasseurs ou de dragons, sinon l'uniforme exact, du moins un habit, une veste et une culotte des couleurs de leur corps ; aux cadets qui entraient dans l'artillerie, le génie ou la marine, l'uniforme de leur arme, lequel ne serait autre que l'habit bleu de l'Hôtel modifié et arrangé par le tailleur Maurice.

Les trois jeunes gens qui partaient pour Valence étaient montés dans la diligence de Lyon, une des plus renommées du royaume à cause de l'exactitude de sa marche et de la promptitude de ses relais. On dînait le premier jour à Fontainebleau et l'on couchait à Sens. Puis, par Joigny, Auxerre, Vermanton, Saulieu, Autun, on atteignait Chalon-sur-Saône. Là, les voyageurs quittaient la voiture de terre pour prendre, comme on disait, une diligence d'eau et descendre la Saône jusqu'à Lyon. Arrivés à Lyon, ils s'embarquaient sur le Rhône dans un bateau de poste qui les conduisait à Valence, en une journée, et tons remarquaient qu'après avoir navigué paisiblement sur la Saône de même que sur un canal, avec des mariniers aimables et au milieu d'agréables paysages, le Rhône leur offrait un trajet difficile et parfois dangereux, une nature sauvage, des matelots brusques et rudes.

 

Il y avait peu de temps que Valence, déclarée place de guerre, possédait son école et son régiment d'artillerie. Après de longs pourparlers, Ies magistrats avaient obtenu du comte de Saint-Germain que l'École de Besançon fût transférée dans leur ville, et le 13 juillet 1777 le régiment dit de Toul faisait son entrée à Valence au milieu des cris d'enthousiasme. Les fêtes qui furent données à la troupe par la population durèrent huit jours et même davantage. Mais l'année n'était pas écoulée que le ministre Montbarey, successeur de Saint-Germain, restaurait Fécule de Besançon : Valence, disait-il, avait trop peu de ressources pour subvenir aux frais du nouvel établissement, et le roi, dans l'état de ses finances, ne pouvait élever des ouvrages de fortification qui mettraient l'artillerie en sûreté. Le 1er mars 1778, le régiment de Toul regagnait Besançon.

Valence protesta, demanda le remboursement de ses dépenses, accusa Montbarey de céder aux instances d'une tante riche qui vivait à Besançon et dont il devait hériter. Cinq ans plus tard, après avoir multiplié les mémoires et les démarches, la ville eut enfin gain de cause. Cette fois, elle avait une rivale plus proche et plus ardente ; elle se mesurait avec Grenoble. Mais le premier inspecteur Gribeauval et ses collaborateurs étaient hostiles à la capitale du Dauphiné et développaient contre elle des arguments terribles. Grenoble était une cité trop opulente et dissipée, où les soupers se prolongeaient très avant dans la nuit, où le parlement et les grandes corporations répandaient le goût du plaisir, et les officiers, obligés de suivre le torrent, ne se livraient pas sérieusement à l'étude de leur métier. Pareillement, les soldats, qui buvaient le vin à bas prix, s'abandonnaient au libertinage. Les désertions étaient fréquentes ; on n'avait que trois ou quatre lieues à faire pour passer en Savoie, en pays étranger, des émissaires venaient au fort Barraux et même jusqu'à Grenoble pour débaucher les hommes, et le roi de Sardaigne ne composait son artillerie que de canonniers français. Durant la belle saison, le régiment ne s'exerçait que très rarement avec les bouches à feu pour ne pas troubler l'élevage des vers à soie. Les débordements du Drac, grossi par les orages ou par la fonte des neiges, avaient en certaines années inondé l'arsenal, et l'on pouvait craindre que l'artillerie, obligée de partir soudainement pour une expédition de guerre, ne laissât ses engins et attirails submergés sous quatre pieds d'eau. Valence offrait au contraire des avantages considérables ; pas de luxe ni de richesse ; un air salubre, une abondance de fruits, de légumes, d'herbages et de subsistances variées, des environs couverts de bois, des casernes belles et saines, des bâtiments spacieux et commodes pour l'enseignement de la théorie. Le régiment de Toul n'avait fait que passer à Valence ; mais il y avait trouvé des ressources de toute sorte, et notamment une société paisible telle qu'elle doit être pour une troupe qui « se livre constamment à des occupations méditatives ».

Le 5 juin 1783, l'École était réintégrée à Valence, et au mois d'octobre La Fère-artillerie vint y tenir garnison. Maire et échevins se hâtèrent de faire tracer, sur le plan du professeur Dupuy de Bordes, un nouveau polygone. Le terrain leur valut annuellement un loyer de 2 636 livres 13 sols payé par le roi ; mais le surplus des dépenses restait à leur charge, et il n'y avait, au témoignage des officiers, dans l'est de la France, aucun emplacement plus militaire et plus avantageux au service du roi, aucun lien d'exercices plus commode et plus étendu, aucun polygone sur phis grande échelle. Il n'était séparé de la ville et des casernes (que par la route de Lyon en Provence, et la troupe ri s'y rendait parcourait le même espace qu'en campagne, lorsqu'elle sort des tentes pour manœuvrer en avant de ses faisceaux ; il avait des hangars assez vastes pour renfermer toute l'artillerie ; On pouvait, en temps de guerre, y former un pare et y mettre les équipages les plus considérables. Le but des batteries se trouvait au pied d'une montagne ; la batterie de siège était 280 toises de ce but ; la batterie de bombes, située sur le même front, envoyait ses projectiles à 250 toises et, pour tirer à de plus grandes distances, à 500 toises, par exemple, avait suffisamment de terrain derrière elle ; la batterie de pièces de campagne dressée à gauche de la batterie de siège, sans eu gêner le service, pouvait également étendre son tir à 500 toises. Il est vrai qu'en 1788 le front du polygone oui s'exerçaient les sapeurs n'était pas encore achevé ; mais son chemin couvert avait assez d'élévation pour qu'ils pussent le couronner après avoir cheminé en sape durant 30 toises sur la capitale, et les habitants regardaient curieusement ces hommes (pli venaient travailler avec leur cuirasse et leur pot-en-tête, comme sous le feu de l'ennemi, et pour avoir ü la guerre l'habitude de leur armement. Bref, l'école de Valence fut bientôt en renom, et dans l'année 1786, deux officiers russes, MM. de Landskoy, étaient admis, sans avoir toutefois l'autorisation de porter l'uniforme du corps royal.

 

Les troupes du corps royal consistaient alors en 7 régiments d'artillerie, 9 compagnies d'ouvriers et G compagnies de mineurs. Il y avait dans les régiments d'artillerie des canonniers, des bombardiers et des sapeurs. Canonniers, bombardiers, sapeurs avaient des exercices communs : la construction des batteries, les manœuvres, l'artifice ou la conservation et réparation des munitions, le service du canon de bataille. Mais les canonniers étaient destinés principalement à la construction des batteries et au tir du canon de bataille et du canon de siège ; les bombardiers, au service des mortiers, des pierriers et des obusiers ; les sapeurs, à la sape dans les sièges.

Chaque régiment d'artillerie, divisé en deux bataillons, comprenait 20 compagnies : 14 compagnies de canonniers. 4 compagnies de bombardiers et 2 compagnies de sapeurs. Chaque bataillon formait 2 brigades, la première composée de 4 compagnies de canonniers, et la seconde, de 3 compagnies de canonniers et d'une compagnie de sapeurs. Les 4 compagnies de bombardiers constituaient une cinquième brigade. Chaque brigade avait à sa tête un chef de brigade dont le gracie équivalait à celui de major.

Dans chacune des 20 compagnies du régiment, 71 hommes : 1 sergent-major, 4 sergents, 1 fourrier (qui n'existait qu'en temps de guerre), 4 caporaux, 4 appointés, 8 canonniers ou sapeurs de première classe — ou, dans la compagnie de bombardiers, 4 artificiers et 4 bombardiers de première classe, 16 canonniers ou sapeurs ou bombardiers de deuxième classe, 32 appointés et 1 tambour. Dans chaque compagnie, un capitaine en premier et trois officiers subalternes, un lieutenant en premier, un lieutenant en second et un lieutenant en troisième. Le capitaine en premier instruisait son monde dans les exercices de théorie et de pratique et veillait à l'entretien et au bien-être des soldats. Le lieutenant en premier et le lieutenant eu second commandaient spécialement une des quatre escouades de la compagnie, mais se livraient surtout aux études d'artillerie. Le lieutenant en troisième, toujours tiré des sergents-majors et ne pouvant prétendre qu'aux emplois de quartier-maître et d'aide-major, était particulièrement chargé du service, de la tenue et de la discipline de la compagnie ainsi que des exercices qui se rapportaient à l'infanterie.

Les cieux compagnies de sapeurs étaient commandées nominalement par le chef de la brigade, capitaine titulaire, et en réalité par un capitaine en second. Outre ces deux capitaines de sapeurs, il y avait encore, dans chaque régiment d'artillerie, douze capitaines en second ; de même que les lieutenants, ils ne roulaient que dans ce régiment pour leur avancement ; mais ils n'appartenaient à aucune compagnie ; ils étaient à la suite, et ils changeaient souvent de destination, allaient aux forges, aux manufactures d'armes, aux fonderies, aux arsenaux et dans les places où avaient lieu de grands travaux et des mouvements considérables, non seulement pour aider les officiers supérieurs, mais pour passer par différents genres d'instruction et connaître toutes les parties de l'artillerie.

 

Le régiment de La hère où entrait Bonaparte était un des meilleurs de l'arme. Richoufflz, un de ses capitaines, chargé de faire des recrues, annonçait dans un avis à la belle jeunesse que les plaisirs y régnaient, que les soldats dansaient trois fois et jouaient aux battoirs deux fois par semaine, qu'ils employaient le reste du temps aux quilles, aux barres et à l'escrime ; qu'ils étaient bien récompensés, qu'ils avaient la haute paye et plus tard des places de gardes d'artillerie et d'officiers de fortune avec soixante livres d'appointements mensuels. Séduisante, mais trompeuse affiche ! La Fère-artillerie était un régiment laborieux, infatigable, très matinal. Les inspecteurs généraux s'accordaient à dire qu'il ne montrait aucune négligence dans aucune partie, qu'il marchait, évoluait, se mettait en bataille presque aussi régulièrement qu'un régiment de ligne, qu'il faisait au mieux les manœuvres d'infanterie, quoiqu'il suffit au soldat de les bien figurer et à l'officier de les bien entendre. Trois fois par semaine, notamment les jours de marché, où le bruit du canon aurait incommodé paysans et bourgeois, il se rendait à l'école de théorie. Trois autres fois, il allait à l'école de pratique, s'exerçait au service des canons de siège, des mortiers et des pièces de campagne, fabriquait l'artifice de guerre — et le Traité que le régiment possédait sur cette fabrication, passait pour un des meilleurs traités du corps royal, — tirait des balles ardentes et des fusées de signaux, brêlait des tourteaux et des fagots goudronnés, éprouvait dans l'eau des fusées à bombe, des lances à feu et des étoupes, exécutait les manœuvres de chèvre ou de force qui mettaient le matériel en mouvement soit avec le secours des machines de l'artillerie, soit avec le levier simple et quelques cordages. Et ces jours-lit, le régiment de La Fère était debout dès l'aurore, et, comme s'exprime en mauvais vers le capitaine Gassendi, s'arrachait au repos

Pour suivre les travaux

Au champ du polygone

Là, nos soldats pointant

Le lourd bronze qui tonne,

D'abord tirent au blanc ;

Puis de fusils s'armant,

A la voix qui l'ordonne,

Au pas rapide ou lent,

En arrière, en avant,

Marchent en s'alignant,

Ou forment la colonne,

Allant au pas de flanc !

La Fère était d'ailleurs un beau régiment qui faisait, selon le mot de l'époque, l'ornement de la ville où il tenait garnison, que ce fût à Valence, Auxerre ou Douai. Les hommes, robustes et capables d'exécuter les manœuvres les plus lourdes de l'artillerie, étaient de bonne espèce, et avaient, disait-on, de la carrure, de la jambe, de la figure, beaucoup de propreté sans recherche. Ils observaient strictement la discipline, et leur subordination était si bien établie qu'il Valence ni le commandant de la place, ni le commandant de l'École, ni le magistrat ni le bourgeois n'élevait aucune plainte contre La Fère. Les officiers avaient « une bonne façon de penser » et « un bon esprit » ; ils vivaient cordialement entre eux et avec autant d'union qu'on en pouvait désirer ; pas de tracasseries : pas de partis ; mais de la sagesse et de l'honnêteté. En 1786, en 1787, en 1788, le maréchal de camp La Mortière prodiguait ses éloges à la jeunesse assez nombreuse du régiment. Même en 1789, au mois de septembre, après les premiers excès de la Révolution et des troubles auxquels La Fère ne resta pas étranger, il assurait que les officiers se trouvaient à tous les appels, qu'un d'eux était constamment à l'appel du soir, qu'aucun mouvement répréhensible ne se produisait dans les deux bataillons, que la population n'avait qu'il se louer des détachements partout où ils passaient.

 

Tel était le régiment où Bonaparte — Napolionne de Buonaparte, comme le nomment les états de revue et les rapports d'inspection — servait en qualité de lieutenant en second. Il avait pour colonel M. de Lance, pour lieutenant-colonel M. d'Urtubie, qui fut bientôt remplacé par M. de Sappel, pour major M. de Labarrière, pour aide-major M. Soine, pour quartier-maître trésorier M. Degoy.

M. de Lance, ancien serviteur du roi, excellent colonel, universellement estimé dans le corps royal, non pas, il est vrai, bon à tout, comme d'Aboville, Sénarmont et Campagnol, mais, selon le jugement de l'assemblée des inspecteurs généraux, propre au commandement d'une École, joignait une grande douceur de caractère à la profonde connaissance de son métier. Il était, depuis 178'1, brigadier d'infanterie et devait avoir en 1788 le brevet de maréchal de camp dans la ligne. Mis à la retraite en 1791, il partit mécontent, plein de mauvaise humeur, rappelant ses campagnes de Flandre et d'Allemagne, les assurances de vive satisfaction qu'il avait reçues du ministre de la guerre et les difficultés qu'il avait surmontées à Brest et en Bretagne lorsqu'il installait des batteries de côte et dirigeait l'embarquement de l'artillerie pour l'Inde et les colonies. En 1802, sa veuve implorait les bontés du premier consul et demandait une pension alimentaire et viagère. Napoléon dicta sur-le-champ une note : à désirait donner 12.000 francs à Mme de Lance et concilier ce désir avec les lois. Mais les lois n'autorisaient pas une telle gratification. Mme de Lance obtint, à titre de récompense nationale et en raison des longs et utiles services de son mari, une pension de 900 francs.

Le lieutenant-colonel, vicomte d'Urtubie, était l'aîné des deux Hurtebise dits d'Urtubie, et avait onze ans de plus que le chevalier son cadet, qui servait dans le même régiment en qualité de capitaine. Il se plaignait d'être « avancé déjà en âge », et son plus vif désir était de revenir à La Fère, au milieu de sa famille et dans le lieu de sa naissance, le seul endroit où il se trouvait heureux. La Révolution exauça ses vœux en le faisant commandant d'artillerie et directeur de l'École de La Fère. Mais elle le nomma général de brigade, et presque aussitôt l'aîné des d'Urtubie, qui se qualifiait naguère de vicomte, fut suspecté, destitué, arrêté, relâché, mis à la retraite.

Sappel, qui remplaça d'Urtubie en 1788 comme lieutenant-colonel, et M. de Lance en 1791 connue colonel du régiment de La Fère, recourut au premier consul lorsque son fils, malade, reçut l'ordre de se rendre à Pondichéry pour y être sous-directeur de l'artillerie. « Daignez permettre, écrivait le vieux Sappel à Bonaparte le 28 octobre 1802, qu'un ancien militaire qui a eu l'honneur de servir plusieurs années avec vous, ose se rappeler à votre souvenir et prenne la liberté de solliciter vos bontés pour le seul enfant qu'il ait ; je viens de le voir arriver chez moi dans l'état le plus déplorable. » Et Sappel priait le premier consul de donner à son fils une autre destination : sa requête fut exaucée.

Le major, M. de Labarrière, qui s'était signalé dans la guerre de Sept Ans, notamment à la course de Zell et à la bataille de Crefeld, unissait à la bravoure l'expérience et la connaissance du détail. Il avait, disait-on, tout le savoir, toute l'activité et toute la volonté nécessaires à l'emploi de confiance qu'il remplissait. En 1789, comme le plus ancien des majors et chefs de brigade du corps royal, il fut nommé lieutenant-colonel et directeur d'artillerie à Toulon.

L'aide-major, M. Soine, fils de tailleur, et tailleur avant d'entrer au régiment, comptait dix campagnes, dont trois sur mer, et avait été prisonnier des Anglais. Ferme et vigilant, comme disait d'Urtubie, occupé sans cesse de ses fonctions, faisant le bien des soldats et sachant les contenir, il devait se proclamer en 1789 « ami du régime nouveau », s'élever durant les premières guerres de la Révolution au grade de colonel et, en 179'1, exercer l'emploi de directeur d'artillerie à Bruxelles.

Le quartier-maître-trésorier, Degoy, ou, ainsi qu'on l'appelait, M. de Goy, fut un des amis de Napoléon, qui, dans une lettre du 27 juillet 1791, lui envoie ses respects. C'était un ancien canonnier, et il devait sa place à son mérite, à son labeur assidu. Ses chefs s'accordaient à louer son zèle, son activité, sa fermeté. Ses inspecteurs le notaient comme un sujet d'une grande distinction, et « comme tout ce qu'on peut désirer en soin, intelligence et conduite ». Il avait depuis quatorze ans le grade de lieutenant en troisième et il instruisait Parfaitement la troupe dans le service du canon de bataille lorsqu'il fut en 1780 nommé quartier-maître d'un des deux bataillons de La Fère. Il géra cet emploi à l'unanime satisfaction et porta dans sa comptabilité tant d'ordre et de clarté qu'il fut en 1785, quelques mois avant l'arrivée de Bonaparte, élu par le conseil supérieur du régiment quartier-maître-trésorier. En 1788 il recevait une commission de capitaine parce qu'il était, selon le règlement, depuis trois années au moins le premier et le plus ancien des lieutenants de fortune. La Révolution le fit chef de bataillon comme elle fit général un autre canonnier dont la carrière ressemble beaucoup à celle de Degoy, Laprun, qui fut à l'armée de Rochambeau aide-major et quartier-maître du second bataillon du régiment d'Auxonne, qui devint ensuite, comme Degoy, quartier-maître-trésorier du régiment, qui, comme Degoy et pour les mêmes motifs, obtint sous l'ancien régime une commission de capitaine et la croix de Saint-Louis. Napoléon se rappelait Degoy. Le quartier-maitre du régiment de La Fère fut nommé inspecteur aux revues, et son fils, élève du gouvernement à Saint-Cyr. Lorsqu'il mourut en 1810, Mme Degoy ne s'adressa pas en vain à l'empereur. Elle était veuve, écrivait-elle, d'un ancien militaire qui « avait eu l'honneur de servir dans le même régiment que Sa Majesté et pour lequel Elle avait conservé de la bienveillance en le nommant inspecteur aux revues ». Bien qu'elle ne remplit pas les conditions prescrites par la loi, elle obtint une pension de 600 francs.

Bonaparte appartenait à la cinquième brigade que commandait M. de Quintin et à la compagnie de bombardiers qui eut successivement pour capitaine en 1785 et en 1786 M. Masson d'Autume, en 1787 et en 1788 M. de La Gohyere, en 1788 et eu 1789 Antoine-François de Coquebert. Son lieutenant en premier fut d'abord M. de Coursy, puis Hennet du Vigneux. Le lieutenant en troisième, l'officier de fortune, était Grosclaude, dit Grosbois.

Le chef de brigade Quintin avait, comme le major Labarrière, pris part, durant la guerre de Sept Ans, à la course de Zeit ainsi qu'il l'expédition de Brême. Le vicomte d'Urtubie le jugeait très ferme, mais juste et bon, plein de talent et de cœur, « fait pour aller au grand et être placé partout ». II servit la Révolution et devint lieutenant-colonel, puis colonel de La Père. Mais il ne s'est pas, ce semble, rappelé au souvenir de Napoléon, et lorsqu'il demanda sa retraite en l'an VII, il s'adressait I un autre officier du régiment, le général Drouas ; il est vrai que Bonaparte était alors en Égypte.

Les trois capitaines de Bonaparte qui se succédèrent rapidement parce que les compagnies de bombardiers étaient confiées aux moins anciens, devaient sous la Révolution démissionner ou émigrer. La Gohyere était, selon l'inspecteur Rostaing, un officier rempli de connaissances qui donnait le meilleur exemple et montrait la meilleure volonté. Mais Bonaparte n'eut guère de relations avec lui ; de 1784 au mois de novembre 1787 La Gohyere fut employé à Strasbourg pour diriger la construction des nouveaux magasins de l'artillerie, et lorsqu'il parut à sa compagnie, Napoléon était eu congé.

Pareillement, Coquebert, qui remplaça La Gohyere, fut détaché quelque temps il la manufacture d'armes de Charleville, et sa présence au régiment coïncide avec un long congé de son lieutenant ; il vit Napoléon quatre mois en 1789 et quatre autres mois en 1791 ; on nous dit d'ailleurs qu'il joignait à une scrupuleuse exactitude dans toutes les parties du service une grande aménité de caractère.

Le capitaine dont Napoléon se souvint avec le plus de gratitude, fut le premier qu'il connut en entrant au corps, Philippe Masson d'Autume. Le nom de d'Autume était écrit sur son brevet d'officier signé du roi et ainsi conçu : « Ayant donné à Napoleone de Buonaparte la charge de lieutenant en second de la compagnie de bombardiers de d'Alanine du régiment de La Fère de mon corps royal de l'artillerie... » Masson d'Autume ne commanda la compagnie de Bonaparte que jusqu'au 11 juin 1.786 ; mais il eut pour son lieutenant d'obligeantes attentions, et lorsque le régiment tenait garnison à Auxonne, il offrit plusieurs fois à Napoléon l'hospitalité dans le château qu'il possédait il Autume, à deux lieues de Me. Il était noté comme un très bon sujet, et les inspecteurs jugeaient qu'il avait de l'acquis, remplissait tous ses devoirs et s'entendait particulièrement à la levée des recrues. Il n'émigra qu'au lendemain du 10 août, après avoir servi dans l'armée du Centre, où d'Hangest, qui le qualifie d'excellent officier, l'avait fait attacher à l'équipage d'artillerie. Mais durant la campagne de 1792, il suivit l'armée des princes comme volontaire ; en 1793, il assistait dans les rangs du régiment autrichien de Hohenlohe aux combats qui furent livrés autour de Trèves ; en 1796 il fut de la seconde expédition de Quiberon sous les ordres du-comte d'Artois. A son retour en France, il eut une audience du premier consul, et Bonaparte l'accueillit aimablement, lui promit de ne pas l'oublier, l'assura qu'il serait conservateur des -foras dans le département du Jura. Rien ne vint ; impatienté, Masson d'Autume écrivit directement à Bonaparte pour solliciter une pension de retraite. Le premier consul accorda sans retard la solde de retraite à son ancien capitaine. Mais les lois s'opposaient à cette décision. D'Autume, au lieu de trente ans, avait vingt-neuf ans, cinq mois et dix-sept jours de services effectifs. On tourna la difficulté. Il reçut un brevet de capitaine dans les vétérans, acheva de la sorte le temps qui lui manquait, et obtint sa pension. En outre, il eut un emploi qui lui valut par an 2.400 francs : il fut nommé conservateur de la bibliothèque de d'application d'artillerie à Châlons, puis de la bibliothèque de l'École d'application de l'artillerie et du génie à Metz. Pourtant, il demeurait royaliste au fond du cœur. Son fils unique était capitaine dans le corps de l'artillerie étrangère des Antilles, sous le drapeau anglais. Aux Cent-Jours, Masson d'Autume refusa de prêter serment à Napoléon, et après Waterloo souhaita, comme récompense de son zèle, soit une place dans la maison du roi, soit une direction d'artillerie, soit le commandement d'une École ou d'une forteresse. Il fut breveté lieutenant-colonel et retraité dans ce grade, tout en conservant ses fonctions de bibliothécaire.

Le lieutenant en premier de Bonaparte, Bigeon de Coursy de la Cour aux Bois, fils d'un colonel de l'armée, neveu d'un colonel du corps royal et d'un maréchal de camp commandant était, comme les Desmazis, les Faultrier, les Du Teil, issu d'une famille vouée l'artillerie. Il passait pour un très bon officier plein de zèle et d'activité. Durant quatre ans, de 1784 à 1788, il surveilla l'exécution des travaux du polygone de Valence et il s'acquitta parfaitement de sa tâche. Nommé capitaine en second quelques mois après l'arrivée de Bonaparte, il fut employé à l'École d'artillerie. Il donna sa démission en 1791 et passa le reste de sa vie à Valence, où il mourut an commencement de la Restauration. Faut-il croire que Napoléon ne manquait pas, chaque fois qu'il traversait la ville, d'aller voir son ancien lieutenant en premier et de le remercier des conseils de jadis ? Ce que nous savons, c'est que Montalivet avait avec Coursy des relations d'amitié, qu'en 1805 il demanda si Coursy pourrait obtenir une pension en raison de ses longs services et de ses infirmités, mais que le bureau de l'artillerie répondit que Coursy ne comptait pas trente années de services et n'avait aucun droit à une pension après avoir donné volontairement sa démission.

Le lieutenant Hennet du Vigneux, qui remplaça Coursy le 11 juin 1786, était très bien noté par le lieutenant-colonel d'Urtubie, qui louait ses dispositions, sa bonne volonté et son caractère charmant. Il émigra sous la Révolution et il était cette sortie de Menin où les royalistes français, animés par le courage du désespoir, se firent jour, non sans pertes cruelles, à travers l'armée républicaine : Hennet eut son frère tué à ses côtés. Napoléon se souvint de lui, et en 1809, de son propre mouvement et sans présentation, le nommait inspecteur général des contributions directes et du cadastre : l'emploi rapportait 12.000 francs.

Grosclaude, dit Grosbois, lieutenant en troisième, officier zélé, intelligent et très exact, servait depuis vingt-quatre ans au régiment de La Fère. Il était, comme un très grand nombre de canonniers, originaire de la Franche-Comté, car le Comtois, disait-on alors, avait l'ambition de servir dans l'artillerie. Sous la Révolution, il quitta son nom de guerre, s'appela désormais Grosclaude, et s'élevant de grade en grade, devint chef de bataillon. En février 1794, il recevait du représentant Laurent, qui reconnaissait à la fois son expérience et son civisme, le commandement en second de l'artillerie de Maubeuge, et au mois de juin suivant, lors du troisième passage de la Sambre, il dirigeait le feu des batteries qui couvraient la levée du pont de Moriceau. Il prit sa retraite en 1803 après avoir fait toutes les campagnes de la liberté aux armées du Nord et du Rhin.

 

Voilà donc Bonaparte à Valence. Le voilà, comme tout cadet-gentilhomme, babillé, d'après l'ordonnance, aux frais de l'École militaire, et revêtu de cet uniforme d'artilleur qui lui fut toujours cher et qu'il jugeait le plus beau du monde : culotte de tricot bleu ; veste de drap bleu aux poches ouvertes ; habit bleu de roi- an collet et aux revers bleus, aux parements rouges, aux pattes de poche lisérées de rouge, aux boutons jaunes et portant le numéro 64 — puisque l'artillerie est le 64e régiment d'infanterie ; — épaulette ornée d'une frange de filés d'or et de soie, losangée de carreaux de soie feu sur fond de tresse d'or, traversée dans toute sa longueur par deux cordons de soie feu ; col de basin blanc dépassant le collet de l'habit ; manchettes de batiste ou de mousseline. Le voilà, comme les jeunes gens qui sortent du collège, embarrassé, contraint, n'osant s'informer de choses qu'il rougit d'ignorer, craignant de recevoir la dénomination la plus insupportable pour un jouvenceau de cette époque, celle de blanc-bec. Le voilà montant ses trois gardes comme simple canonnier, puis comme caporal, puis comme sergent, faisant en ces cieux derniers gracies la petite et la grande Semaine, servant trois mois en qualité de soldat et de bas officier pour connaître tout le détail — et c'est ainsi que les cadets-gentilhommes des régiments d'infanterie et de cavalerie passaient par les grades subalternes, comme par une école d'obéissance et d'instruction, durant une période de temps que le colonel déterminait selon leur intelligence et leur zèle. Le voilà bientôt, au mois de janvier 1786, lorsque le commandant de l'École, le maréchal de camp Bouchard, le croit suffisamment instruit, le voilà reçu officier, et dès lors montant la garde en vertu de son grade d'officier au poste de la place des Clercs, assistant en qualité d'officier à la construction des batteries, à l'artifice, à la manœuvre et aux exercices de ses bombardiers lorsqu'ils servent, soit par demi-escouades, les mortiers et les pierriers, soit par escouades entières, les obusiers et le canon de bataille. Le voilà à l'école de théorie, dans ce couvent des Cordeliers où les moines louent un local à la ville, tantôt à la salle de mathématiques où le professeur Dupuy de Bordes, chargé de rafraîchir et de compléter le savoir des officiers du corps royal, démontre la géométrie, la mécanique, le calcul différentiel et intégral, expose comment on applique sur le terrain les principes de la trigonométrie, discute les avantages et les imperfections des différents systèmes de fortification, enseigne les parties de la physique et de la chimie que doit connaître ou lieutenant de La hère ; tantôt à l'école de dessin où le maître Sérusier donne à ses élèves des leçons de lavis et leur apprend à dessiner des plans, des profils, des cartes et surtout les attirails, machines et outils de l'artillerie ; tantôt à la salle des conférences, où les chefs de brigade et les capitaines en premier, devant le commandant de l'École et le colonel du régiment, s'efforcent de transmettre à leurs cadets les lumières de leur expérience et traitent notamment du matériel, de la façon de charger et de pointer les bouches à feu, de la fabrique des poudres, des fers coulés, de la défense et de l'attaque des places, de la disposition des batteries et des mines, de la tactique en campagne. Le voilà, an sortir de ces exercices théoriques et pratiques, entrant chaque matin chez le père Couriol, à l'angle des rues Vernoux et Briffaud, tirant d'un tiroir en tôle au-dessous de l'âtre du four deux petits pâtés chauds, buvant un verre d'eau, et, sans mot dire, jetant ses deux sous an pâtissier.

Le voilà combattant avec les difficultés de la vie. Il touchait 800 livres d'appointements annuels, 120 livres d'indemnité de logement données par la province, et, par surcroît, ainsi que tous les élèves du roi, jusqu'à ce qu'ils fussent lieutenants en premier, une pension de 200 livres sur les fonds de l’École militaire. Quelquefois, très rarement, il recevait de l'oncle Lucien un léger subside ou, comme disaient les canonniers, un petit renfort de bourse. C'étaient donc 1200 livres environ par an : somme mince qui suffisait à peine aux besoins du jeune officier. Il faut payer le loyer de la chambre qu'il a prise au premier étage de la maison de Mlle Bou, à l'angle de la Grande-Rue et de la rue du Croissant, payer sa pension au cuisinier Charles Génv qui tenait depuis 1775 dans la rue Pérollerie l'auberge des Trois Pigeons où mangeaient messieurs les lieutenants, paver une foule de menues dépenses, traitement au chirurgien-major et à la musique, abonnement à la comédie et au cabinet littéraire, frais de bals. Il faut tout à coup débourser cinquante écus pour un nouvel uniforme : le ministre, donnant au corps royal des étrennes dont les officiers l'auraient volontiers dispensé, prescrit de légers mais coûteux changements : les revers de l'habit auront un passepoil de drap écarlate ; les parements et le liséré de la patte de poche seront également de drap écarlate, et non plus de drap rouge ; l'épaulette des lieutenants sera traversée dans le milieu de la longueur par un seul cordon de soie tressée couleur de feu ; pendant la saison d'hiver, du 1er octobre au 1er avril, les officiers porteront des bas noirs et une culotte de laine noire. Tantôt c'est l'habit qui se râpe et montre la corde, bien qu'il soit de forte et solide étoffe ; mais quel vêtement résisterait longtemps au travail de polygone, aux gardes, aux exercices, il un service qui commence à cinq heures du matin et dure toute la journée ? Tantôt c'est le linge qui s'use et qui doit être réparé : chemises, cols de basin, manchettes de batiste bordées, selon l'ordonnance, d'un ourlet plat, sans broderie ni feston. Tantôt ce sont de petits présents : lorsque les hommes tirent à la cible, ne sied-il pas de donner quelque chose à ceux qui font de beaux coups ? Tantôt, ce sont des réceptions : un régiment, un détachement passe ; les officiers de La Fère lui offrent un repas, et chacun paie sa part de ce banquet.

Mais Napoléon avait un bon gite. Venu dans la maison Bou avec un billet de logement, il y resta comme locataire. M. Bou, son propriétaire, était d'humeur joviale. Après avoir acquis une petite fortune en fabriquant des boutons de poil de chèvre, après avoir revêtu la charge de consul, le père Bon avait tenu jusqu'à l'année 1785 un café-cercle oh se réunissaient des lettrés et des notables de Valence, le libraire Aurel et l'imprimeur Viret, le procureur du roi Bérenger, le juge-mage Boveron, les Blachette, les Charlon, les Mésangère, le curé Marbos, le commissaire des guerres Suey. Sa fille Marie-Claudine, qui touchait à la cinquantaine, avait eu des aventures. Mais c'était une personne d'un esprit vif et d'une intelligence élevée. Elle causait avec agrément et avait une instruction peu ordinaire ; bonne d'ailleurs, obligeante, serviable. Elle réparait le linge du jeune lieutenant, lui raccommodait ses chemises, mettait des jabots aux unes et des manchettes aux autres. Lorsque Napoléon partit pour Auxonne, « nous ne nous reverrons plus, lui disait le père Bou, et vous nous oublierez ». « Vous et Mlle Bou, répondit Bonaparte en posant sa main sur son cœur, vous êtes logés là, et dans cette place les souvenirs ne changent pas de garnison. » Le père Bou mourut en 1790, mais sa fille vécut jusqu'au 4 septembre 1800. Bonaparte la vit pour la dernière fois au retour d'Égypte, à la porte de Valence, et lui fit cadeau d'un cachemire de l'Inde et d'une boussole d'argent. Elle avait un frère d'un second lit, employé de commerce à Lyon. Il n'eut pas à se plaindre de Bonaparte. Élu administrateur du district de Valence et envoyé à Nice en 1794 pour demander des grains aux représentants Ritter et Turreau, il fut cordialement accueilli par Napoléon, qui lui donna le vivre et le couvert. Nominé plus tard agent de change à Paris, il obtint de l'empereur plusieurs audiences.

Aux agréments du logis qu'il avait à Valence se joignaient pour Bonaparte les douceurs du métier. Le corps royal de l'artillerie, ainsi que le corps royal du génie, avait des traditions invariables de bienveillance et d'affabilité. C'était une opinion répandue partout et comme une phrase consacrée par l'usage, que les bureaux avaient soin, en plaçant les officiers des deux armes, d'unir les convenances particulières aux intérêts du service. On ne séparait pas les deux frères, et on mettait dans le même régiment non seulement les Desmazis, mais les d'Anthouard, les d'Autume, les Boisbaudry, les Damoiseau, les Du Raget, les Genizias, les Corner, les Labarrière, les Lauriston, les Nacquart, les d'Urtubie. L'artillerie, a dit Napoléon, « était le meilleur corps et le mieux composé de-l'Europe ; le service était tout de famille ; les chefs étaient entièrement paternels, et les plus braves, les plus dignes gens du monde, purs comme l'or, trop vieux parce que la paix avait été longue. Les jeunes officiers riaient d'eux parce que le sarcasme et l'ironie étaient la mode du temps ; mais ils les adoraient et ne faisaient que leur rendre justice. » Avec quelle gaieté piquante le capitaine Gassendi se moque de ses camarades qu'il entend quelquefois

Soupirer leurs ennuis, gémir de leurs travaux,

Se plaindre de leur sort, se regarder esclaves !

Avec quelle reconnaissance il parle de son supérieur, aussi aimable qu'éclairé, M. de Saint-Mars, maréchal de canin d'artillerie, qui sait lui rendre le labeur agréable et ne cesse d'être aimable tout en donnant des ordres :

En arrivant, j'oublie

Le chef, le directeur, et ne vois que l'ami !

En même temps qu'il entrait dans l'armée, Napoléon faisait ses débuts dans la société. L'élève de l’académiste Javillier n'avait pu suivre à l'École militaire les cours de Feuillade et de Duchesne. Il prit à Valence des leçons de danse et de maintien d'un M. Dautel, qui se vantait plus tard d'avoir dirigé ses premiers pas dans le monde. Mais il n'eut jamais les façons dégagées et désinvoltes des marquis de l'ancien régime. Il ne savait ni entrer dans une chambre ni en sortir, ni saluer, ni se lever, ni s'asseoir comme les gens du bel air. En 1791, il félicitait son frère Louis d'avoir à l'âge de douze à treize ans autant de politesse et de bonne grâce qu'un homme dans la trentaine. Il se rappelait sans doute qu'en 1783 et en 1786, à Valence, il n'avait pas, connue Louis, une « jolie éducation », qu'il était timide, contraint, incapable de se mettre à l'aise avec des visages nouveaux.

Mais il était Corse, et cette origine prévenait en sa faveur ; l'accent italien rendait sa parole plus piquante ; l'uniforme de l'artillerie seyait à sa jeunesse ; plus d'un Français pensait, en le voyant, à ces insulaires dont parle l'abbé de Gemmules, qui sortaient de leur patrie dans leur enfance et qui plaisaient par la vivacité de leur esprit, par l'honnêteté de leur caractère et par la sensibilité de leur âme. Toutes les personnes qu'il connut alors à Valence lui firent un aimable accueil et lui témoignèrent beaucoup d'attentions. C'était M. Jacques de Tardivon, ancien prieur de la Plâtière et abbé général de l'ordre de Saint-Ruf, il qui Mgr de Marbeuf, évêque d'Autun, l'avait recommandé : M. de Tardivon avait en 1773 consenti à la suppression de son ordre et de son abbaye en échange d'une rente viagère de 10.000 livres et à condition de garder ses prérogatives d'abbé crossé et mitré ; le salon de son hôtel de Saint-Ruf réunissait la noblesse valentinoise, et ses dîners fins, délicats, arrosés de vins généreux, lui valurent le renom du meilleur amphitryon de la vallée du Rhône, et du plus sobre, car il avait une santé chétive, et aux repas qu'il donnait se mettait à la diète.

C'était M. de Josselin, autrefois lieutenant-colonel du régiment d'infanterie d'Artois, qui sortait en 1785 d'un échevinage de deux ans. Il avait épousé Jeanne-Thérèse de Tardivon, sœur de l'abbé, et il faisait, de façon très avenante, les honneurs de la maison de son beau-frère. Il devait applaudir, ainsi que M. de Tardivon, à la Révolution naissante, commander en chef la milice bourgeoise de Valence et, en qualité de commissaire du roi, avec Suey et Rigaud de l'Isle, présider à l'organisation des administrations de la Drôme.

C'étaient trois dames auxquelles MM. de Tardivon et de Josselin avaient à leur tour recommandé Bonaparte : Mme Lauberie de Saint-Germain, Mme de Laurencin et Mme Grégoire du Colombier.

Mme du Colombier, née Anne Carmaignac, invita Bonaparte à sa maison de campagne de Basseaux, et à Basseaux Napoléon fit d'autres connaissances : M. des Aymard, oncle du Coston qui fut son minutieux biographe ; M. de Bressac, président au Parlement de Grenoble ; M. Roux de Montagnière, garde du corps ; le négociant Roche, qui possédait une villa à Planèze ; les clames Dupont, qui habitaient tantôt Valence, tantôt le village d'Étoile.

Il goûtait surtout la conversation de Mme du Colombier, et il a parlé d'elle avec une vive gratitude. Elle avait cinquante-quatre ans en 1785. C'était une Lyonnaise spirituelle, instruite, fort distinguée, pleine de tact, et Napoléon jugeait comme Rousseau, dont il lisait alors les Confessions, que les entretiens intéressants et sensés d'une femme de mérite sont plus propres à former un jeune homme que toute la pédantesque philosophie des livres. Elle lui rendit des services et lui donna d'excellents avis. Lorsqu'elle apprit qu'il travaillait à une histoire de la Corse, elle le recommanda chaudement à l'abbé Raynal, qui connaissait M. de Tardivon et descendait chez l'abbé de Saint-Ruf lorsqu'il allait de Paris à Marseille. Dès les commencements de la Révolution elle prédit à Bonaparte un grand avenir, assura qu'il jouerait incontestablement dans cette crise un rôle considérable. « N'émigrez pas, ajoutait-elle, on sait comment on sort, on ne sait comment on rentre », et Napoléon lui répondait qu'il vaut mieux devoir le bâton de maréchal à la nation qu'aux étrangers.

Elle avait une fille. Le lieutenant d'artillerie aima Mlle Caroline du Colombier. Mais sa passion ne ressembla pas à celle qu'il décrit dans son Dialogue sur l'amour, à celle qu'éprouvait son camarade Desmazis, qui, féru d'une Adélaïde, marchait à grands pas, les yeux égarés et le sang bouillonnant. Elle était très platonique et innocente. S'il eut de petits rendez-vous avec Caroline, ce fut pour éviter ces « fréquentes visites qui font parler un public méchant et qu'une mère alarmée trouve mauvaises ». Il n'avait encore que dix-sept ans, et il a dit depuis qu'une fois, dans l'été, au point du jour, il passa dans la société de Caroline du Colombier de délicieux instants... à manger des cerises. Charmants enfantillages que le prisonnier de Sainte-Hélène aimait d'autant plus à se rappeler que leur délicatesse et leur pureté donnaient plus de douceur à ses souvenirs ! Et peut-être lisait-il à sa jeune amie ce passage des Confessions où Jean-Jacques raconte le dessert qu'il fit dans un verger avec Mlles Calley et de Graffenried, lorsqu'il jetait du haut d'un arbre des bouquets de cerises dont ses deux compagnes lui rendaient les noyaux à travers les branches.

Mlle Caroline du Colombier épousa quelques années plus tard, en 1702, un capitaine démissionnaire du régiment de Lorraine, M. Garempel de Bressieux de Saint-Cierge, et vécut désormais avec son mari au château de Bressieux, près de Tullins, dans le département de l'Isère. Mais Napoléon ne l'avait pas oubliée. Au retour d'Égypte, du relai de la Paillasse, il voulait envoyer aux dames du Colombier qu'il croyait à Basseaux, un courrier chargé de leur présenter les hommages du vainqueur des Pyramides. Peut-être pensait-il à Mme de Bressieux lorsqu'il imposait, malgré sa mère, à sa sœur Maria Nunziata le prénom de Caroline. En 1804, au camp de Boulogne, à Pont-de-Briques, il reçut une lettre où l'amie d'autrefois lui recommandait son frère. II répondit presque aussitôt à Mme Caroline Bressieux — il tenait à montrer qu'il se rappelait le prénom de sa chère Valentinoise — : « Madame, votre lettre m'a été fort agréable. Le souvenir de madame votre mère et le vôtre m'ont toujours intéressé. Je saisirai la première occasion pour être utile à votre frère. Je vois par votre lettre que Vous demeurez près de Lyon ; j'ai donc des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j'y étais, car j'aurai toujours un grand plaisir à vous voir. »

Le 12 avril 1805, il passait à Lyon pour se rendre au sacre de Milan. Mme de Bressieux se présenta et reçut le plus gracieux accueil. Elle correspondit avec l'empereur, et au mois de février 1806 Napoléon lui écrivait : « Madame Bressieux, j'ai reçu votre lettre ; elle me donne une nouvelle preuve de votre attachement pour moi. Vous me demandez, avec un intérêt auquel je suis sensible, un mot qui vous assure que ma santé continue d'être bonne. Je saisis avec plaisir l'occasion de faire ce que vous désirez. » Elle eut d'ailleurs toutes les grâces qu'elle sollicita : des amis rayés de la liste des émigrés, des places pour son frère, pour son mari, pour elle-même. Elle fut dame d'honneur de Letizia. Son mari devint administrateur général des forêts, baron de l'Empire, président du collège électoral de l'Isère. Son frère, Philippe-Robert du Colombier, qu'elle qualifiait de « vrai sans-souci », était un de ces hussards de Bercheny qui firent défection avec Dumouriez, et il avait servi, comme capitaine, puis comme major, dans l'armée autrichienne, aux hussards de Barco et aux cuirassiers de Charles de Lorraine : il fut nommé capitaine au premier régiment étranger, dit de La Tour d'Auvergne. Un jour, Mme de Bressieux recommandait à Napoléon le 'poète Lebrun, l'homonyme et le rival de Lebrun-Pindare : l'empereur, qui se rappelait parfaitement l'auteur de l'Ode à la Grande Armée, répondit assez justement : « Ce jeune homme a de la verve, mais on dit qu'il s'endort », et Lebrun, à qui Mme de Bressieux rapporta le mot, composa le Vaisseau de l'Angleterre.

Une autre jeune fille de Valence, Mlle de Lauberie de Saint-Germain, qui devait épouser en 1797 son cousin Montalivet, fit sur le cœur de Napoléon une impression profonde. Il avait, disait-il, aimé ses vertus et admiré sa beauté. Elle fut en 1805 nommée, avec Mmes de Bouillé, de Marescot et de Turenne, dame du palais de l'Impératrice. Mais, fièrement, elle déclara que la femme avait sa mission en ce monde, et qu'elle regarderait comme une calamité la faveur impériale si elle ne pouvait soigner son mari lorsqu'il aurait la goutte et nourrir les enfants que lui donnerait la Providence. Napoléon lui répondit qu'il se soumettait aux conditions qu'elle lui posait : « Vous serez, ajoutait-il, épouse et mère comme vous l'entendrez. »

Ces visites du lieutenant Bonaparte aux clames de Valence l'entraînaient très loin de son logis. Pour aller à Basseaux, il faisait près de trois lieues à pied. Mais il goûtait fort ces voyages pédestres que Rousseau avait mis à la mode, et, s'il ne cheminait pas avec la même lenteur que Jean-Jacques, s'il ne s'arrêtait guère, s'il se pressait toujours vers le terme de sa promenade, il marchait volontiers comme il n'a plus marché depuis, comme on marche lorsqu'on est jeune et alerte, sans bagages, sans suite, sans devoirs urgents. Il entreprit quelques excursions dans le Dauphiné. Avec le guide Frémond et un camarade du régiment il gravit la montagne de Roche-Colombe au mois de juin 1786. M. des Aymard lui avait vanté cette ascension. « Je ferai la course avec plaisir, lui répondit Bonaparte, j'aime à m'élever au-dessus de l'horizon. » Un autre jour, avec le libraire Aurel, il se rendit par Romans et Saint-Jean-en-Royans à la Chartreuse de Bouvantes. Il lia connaissance à Romans avec un homme d'esprit qui se nommait Lambert, et chaque fois qu'il revint dans cette ville, il entrait au café Coppin, sur la grand'place, et demandait M. Lambert.

 

Quelles que fussent les distractions de Napoléon durant son séjour à Valence, il ne cessait néanmoins de penser à la Corse. Son seul amour, c'était la Corse, et le seul objet qui lui donnait une réelle et intense émotion, qui lui faisait tourner la tête et pétiller le sang, c'était la terre natale dont Joseph l'entretenait dans ses lettres, cette île que son frère lui représentait embaumée par les exhalaisons des myrtes et des orangers, cet Ajaccio, dont le golfe était aussi beau que celui de Naples, et où, disait son aîné, l'on jouissait d'un climat délicieux et d'une situation unique par son pittoresque et son aménité. S'il n'avait revu au mois d'octobre 1785 l'ordre extraordinaire de rejoindre son régiment à Valence, il eût, à sa sortie de l'École militaire, volé vers Ajaccio, et quelques jours après avoir passé son examen devant Laplace, le 23 septembre, en priant le drapier Labitte de toucher lu pension de l'oncle Paravicini, il annonçait « l'obligation de retourner en Corse dans le commencement du mois prochain ». Mais les cadets-gentilshommes devaient se rendre à leur destination sitôt qu'ils étaient nominés sous-lieutenants, et ils ne pouvaient s'absenter la première année de leur entrée au corps : ainsi l'avait prescrit une ordonnance du 25 mars 177G. Napoléon fut navré. Il écrivit en Corse, deux fois avant de quitter Paris, et trois fois pendant les trois semaines qui suivirent son arrivée à Valence, pour consoler les siens et se consoler lui-même. Il alla voir à Tournon, à quatre lieues de Valence, un sien compatriote, un artiste du nom de Pontornini, pour causer avec lui de la patrie, et ce Pontornini qui l'appela bientôt son caro amico, lui fit son portrait, le premier qu'on ait de Bonaparte : profil ferme et accentué, cheveux longs et couvrant la moitié du front, bouche fine, et dans l'ensemble de cette physionomie d'un jeune homme de seize ans une expression singulière de sérieux et de gravité.

Mais Napoléon avait droit, au bout d'une année de service, à un semestre, et il attendait, non sans impatience, le moment de partir. A mesure que cet instant s'approchait, il sentait croître son attachement pour la Corse, et dans son cœur, rempli de l'image du pays natal, les souvenirs d'autrefois se réveillaient avec une force singulière. Ajaccio, son golfe, ses rues, la maison paternelle, tous les objets qu'évoquait la mémoire du lieutenant, faisaient sur lui l'impression la plus douce et la plus vive. Il ne voyait, ne comprenait plus d'autre félicité que celle d'être dans son île. « Je suis, écrivait-il le 3 mai 1786, absent depuis six à sept ans de ma patrie. Quels plaisirs ne goûterai-je pas à revoir dans quatre mois nies compatriotes et mes parents ! Des tendres sensations que me fait éprouver le souvenir des plaisirs de mon enfance, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet ? »

Avant de partir pour la Corse, il dut aller à Lyon avec sa compagnie pour réprimer l'émeute des deux sous. C'était une de ces révoltes si fréquentes à Lyon au XVIIIe siècle entre artisans et marchands. Les ouvriers en soie ou ovalistes demandaient une augmentation de salaire de deux sous par aune. Les chapeliers ainsi que les compagnons et manœuvres maçons se joignaient à eux. Les cabaretiers excitaient les uns et les autres : ils se plaignaient de la rigueur du fermier qui selon l'usage levait dans le mois d'août au nom de l'archevêque Montazet le droit de « banvin » ou treizième sur la vente du vin. L'agitation commença le 7 août et dura jusqu'au 10. Le duc de Tonnerre, commandant en chef du Dauphiné, envoya de Valence à Lyon le second bataillon de La Fère, auquel appartenait la compagnie de Bonaparte. Le 14 août, tandis que le lieutenant-colonel d'Urtubie restait à Valence avec le premier bataillon, le colonel de Lance, le major Labarrière, les chefs de brigade Du-rand, Quintin et d'Aulx arrivaient à Lyon et s'établissaient au faubourg de Vaise, qui touchait au quartier Bourgneuf tout peuplé d'ouvriers. Bonaparte logea d'abord chez des gens très obligeants et complimenteurs. « Comment te trouves-tu ? lui dit un camarade. — Je suis dans un enfer, répondit-il ; mes hôtes ne me laissent ni entrer ni sortir sans m'accabler de prévenances, je ne puis être seul un instant. — Je voudrais bien être à ta place. — Eh bien, changeons. » Le marché s'exécuta et Bonaparte alla demeurer dans une maison de la montée de Montriblond.

Cependant la sédition s'apaisait. Trois artisans avaient été pendus. Nombre de mutins se dirigeaient vers la frontière ; mais au Pont-de-Beauvoisin et au fort de l'Écluse la troupe les forçait de rebrousser chemin. La présence du bataillon d'artillerie, d'un détachement de Royal-Marine et des chasseurs du Gévaudan acheva d'affermir le calme. Le 16 août, le prévôt des marchands Tolozan de Montfort proposait de renvoyer à Valence la moitié des canonniers et bombardiers de La Père. Mais le régiment, comme les autres régiments de l'arme, devait changer de garnison dans l'automne de 1786, et dès le mois de juillet Gribeauval jugeait nécessaire qu'il partit le 15 septembre de Valence pour Douai. Le second bataillon de La Fère attendit à Lyon le premier bataillon, et le 21 septembre le régiment tout entier s'engageait sur la route de Flandre.

Quant au lieutenant Bonaparte, après avoir passé près de trois semaines à Lyon et assisté le 29 août à la revue du commissaire principal des guerres de Grandmaison, il avait regagné Valence. Le 1er septembre, il quittait le logement de Mile Bou. La date est certaine. « Parti de Valence, écrit-il dans une note intime, à Ajaccio le 1er septembre 1786. » Légalement, le congé de semestre commençait au 1er octobre. Mais, selon un usage établi, les officiers qui se rendaient de France en Corse ou de Corse en France devançaient d'un mois l'époque ordinaire des départs. La rareté des communications, la longueur du voyage, la difficulté de la traversée faisaient aux gens de guerre originaires de Corse ou employés dans cette île des conditions particulières et leur donnaient de petits avantages. C'est ainsi que Ségur avait prescrit au Conseil de l'École militaire, par une lettre du 12 mars 1784, d'accorder aux anciens élèves qui servaient dans les garnisons de Corse l'avance de l'année courante de leur pension. Les inspecteurs généraux passaient sur le continent deux revues, l'une entre le 1er juin et le 1er août, l'autre entre le 1er août et le 1er octobre ; l'inspecteur des troupes de Corse n'était tenu qu'il une seule revue, entre le let avril et le 1er juin.

Napoléon vit sans doute à ce premier voyage le monument de Saint-Remy qu'il a décrit dans le Discours de Lyon, et il admira la majesté de l'ouvrage. De même que Rousseau contemplant le pont du Gard, il crut vivre un instant avec les fiers Romains, avec Paul-Emile, Scipion et Fabius. « Des montagnes, a-t-il dit, dans l'éloignement d'un nuage noir, couronnent la plaine immense de Tarascon où cent mille Cimbres restèrent ensevelis ; le Rhône coule il l'extrémité, plus rapide que le trait ; un chemin est sur la gauche ; la petite ville, à quelque distance ; un troupeau, dans la prairie. » Et il se mit à rêver.

Il passa par Aix : il voulait saluer l'oncle Fesch, qui n'avait pas encore terminé ses études de théologie, embrasser son frère Lucien sorti naguère de Brienne pour se vouer, comme Fesch, ü l'état ecclésiastique, et il devait au directeur du petit séminaire, M. Amielh, une visite qu'il avait promise à ce digne homme depuis l'année précédente.

D'Aix, il alla s'embarquer à Marseille ou à Toulon. C'était là que les voyageurs qui se rendaient en Corse prenaient ordinairement passage, soit sur des bâtiments de commerce, soit sur un des dix bateaux de poste ou de correspondance qui dépendaient du ministère de la guerre et servaient au transport des troupes.

Le 15 septembre, il était à Ajaccio. « Je suis, écrit-il, arrivé dans ma patrie sept ans neuf mois après mon départ, âgé de dix-sept ans un mois. » Il revit avec une joie indicible sa mère, son frère aillé, le grand-oncle Lucien, et un touchant témoignage de Joseph qui revenait plus tard comme par élans aux jours heureux de sa jeunesse, atteste les sentiments affectueux que le lieutenant d'artillerie éprouvait pour les siens et les épanchements de cœur qu'il avait avec eux : « Ah ! dit Joseph vingt ans plus tard, jamais le glorieux empereur ne pourra m'indemniser de ce Napoléon que j'ai tant aimé et que je désire retrouver tel que je l'ai connu en 1786, si l'on se retrouve aux Champs Élyséens ! » Il revit tous ceux à qui, de Brienne, de Paris, de Valence, il envoyait ses compliments, ses deux grand-mères, minanna Saveria et minanna Francesca, l'oncle Paravicini et la tante Gertrude, sa marraine. Il revit sa mère de lait, sa nourrice dévouée, et il tint sur les fonts baptismaux la petite-fille de Camilla Hari. Faustine Tavera, la future madame Poli, qui naquit le 20 mai 1787 à Ajaccio.

Certaines conversations de Napoléon et le Discours de Lyon retracent hi plupart des impressions qu'il reçut de son séjour. Il goûta ce qu'il nomme alors les délices de la vie, les délices de la douce reconnaissance, du tendre respect et de la sincère amitié. Il sentit, comme il s'exprime encore, tous les feux de l'amour de la patrie. Non sans émotion, il parcourut les endroits où s'était passée son enfance. « Voilà, se disait-il, le théâtre de mes premiers jeux, et ces mêmes lieux sont aujourd'hui témoins de l'agitation que la première connaissance des hommes produit dans mes sens ! » Il jouit de la nature avec passion, et cette jouissance lui sembla la plus précieuse des jouissances parce qu'elle n'était accompagnée ni de regret ni de fatigue ni d'aucune espèce d'ébranlement violent. Il plaignait quiconque n'est pas « touché par l'électricité de la nature ». Durant des heures entières au jardin de soit sous la grotte formée par deux gros blocs de granit que surmonte un troisième, soit dans le bois épais d'oliviers, tout près de l'humble maison, soit à l'ombre d'un grand chêne vert qui distinguait ce bois des bosquets d'alentour, il rivait, lisait, griffonnait, sans pouvoir s'arracher de cette calme retraite et en maudissant le fâcheux qui venait l'importuner. Quelquefois au soir, il se promenait dans les prairies, lorsque les moutons sortaient pour paître et joignaient leurs bêlements à la voix des pâtres, ou bien il descendait sur la plage et à la vue du soleil couchant qui paraissait « se précipiter dans le sein de l'infini », il s'abandonnait à une mélancolie qu'il ne savait maîtriser. D'autres fois, au retour d'une longue excursion, à la lumière argentée de la lune, il s'extasiait sur la beauté de la nuit et sur le silence des choses. Il ne cessait d'admirer sa chère Corse, si nouvelle pour lui, déclarait qu'elle est « ornée de tous les dons », affirmait avec enthousiasme que tout était meilleur dans son île que sur le continent. L'odeur de la terre, cette odeur qu'il n'a plus retrouvée nulle part, cette odeur aromatique qui s'exhale des plantes et des arbustes de la montagne, cette odeur que l'anglais Boswell jugeait si pénétrante et si fraîche, causait à Napoléon une sorte d'enivrement. Même s'il eût fermé les yeux, dit-il, elle lui aurait suffi pour deviner le sol corse. Dans ses courses il travers les vallées et les gorges, sur le sommet des collines, il ne rencontrait que des gens hospitaliers et avenants. Partout, comme pour lui souhaiter la bienvenue et l'attacher plus fortement à la nation, les paysans l'accueillaient avec confiance. Jamais un accident, jamais une insulte, et ces hommes avaient une trempe particulière, une remarquable énergie de caractère, je ne sais quoi de fier et d'original qui venait de leur isolement : l'officier du corps royal ne rougissait pas de pareils compatriotes ! Il lui arriva de s'égarer, de se réfugier chez un berger, et là, dans cette chétive cabane, couché sur des peaux, le feu à ses pieds, il se félicitait de l'aventure, de ce qu'elle avait de piquant et d'imprévu : « Quelle situation ! » s'écriait-il.

Mais le sens pratique s'alliait chez Bonaparte à l'imagination. Au sein de ce bonheur domestique qu'il savourait pour la première fois, au milieu des lectures qu'il faisait « abrité par l'arbre de la paix et par l'oranger », dans ses promenades à travers un pays dont il découvrait les beautés, il était préoccupé de sa besogneuse famille et cherchait les moyens de lui être utile, de la tirer de ses embarras. N'avait-il pas en 1785, lorsqu'il sortait de l'École militaire, à l'audience de l'évêque d'Autun, demandé pour son frère Lucien une bourse au petit séminaire d'Aix ? Ne venait-il pas à Aix, au mois de septembre 1786, pour s'enquérir des progrès de Lucien et le recommander à M. Amielh ? Ne songeait-il pas que son autre frère Louis avait eu huit ans le 2 septembre et pouvait être inscrit sur l'état des enfants de la pauvre noblesse que le roi admettait dans les collèges ? Malheureusement les Bonaparte craignaient d'être désormais oubliés ou desservis : ils avaient perdu deux patrons, deux hommes qui les avaient toujours favorisés et protégés, les personnages les plus influents de l’île ; l'intendant Boucheporn avait quitté la Corse en 1785 pour administrer Pau et Bayonne, et Marbeuf, à qui Napoléon devait sa place d'élève du roi, mourait à Bastia le 20 septembre 1786, cinq jours après que l'officier d'artillerie débarquait à Ajaccio.

Napoléon était depuis son arrivée l'âme de la maison. Il aida, soutint le grand-oncle Lucien. L'archidiacre avait la taille moyenne, les pieds et les mains très petits, la tête grosse, et un extrême penchant à l'égoïsme. Mais il était intelligent et instruit. II exerçait une autorité considérable dans la ville ainsi qu'aux alentours ; les gens du pays venaient soumettre leurs querelles à sa décision, et il les renvoyait en les bénissant ; « archidiacre de Corse, a dit Napoléon, vaut évêque de France ». Les Bonaparte le regardaient comme leur chef et leur second père. Ses soins incessants et surtout son économie avaient rétabli les affaires de la famille que les dépenses de Charles Bonaparte avaient dérangées. Il avait mandé les colons, les bergers, les locataires ; il avait réglé, ordonné tout. C'était lui qui tenait la bourse, et il n'en déliait les cordons qu'à son corps défendant, avec un soupir, blâmant les prodigalités de son neveu Charles, énumérant les dettes que le défunt avait laissées et qui n'étaient pas encore acquittées ; c'était, rapporte Napoléon, son refrain accoutumé. Il s'opposait aux réparations qu'exigeait la campagne entièrement délabrée de Milelli. Napoléon aimait ce petit bien et prétendait qu'il fallait l'exploiter et y faire des frais pour en tirer quelque revenu ; l'oncle assurait que c'était perdre son argent que de l'employer à l'amélioration du domaine. Parfois s'élevaient d'amusantes discussions. Napoléon taquinait l'archidiacre ik propos des chèvres, qui sont nombreuses en Corse et qui gâtent les arbres : « On devrait, disait-il, les chasser de File. » Mais- Lucien Bonaparte avait de gros troupeaux de chèvres ; il les défendait en patriarche et traitait son neveu de novateur ; « Voilà bien, répliquait-il, vos idées philosophiques ; chasser les chèvres de la Corse ! » Napoléon lui citait alors le règlement de juillet 1771. Les bergers menaient-ils les chèvres dans les lieux incultes et abandonnés ? Les tenaient-ils à trois cents pas au moins des vignes, bois, champs, prés et antres endroits cultivés ? Et lorsque les propriétaires faisaient paître cet animal sur leur terrain, ailleurs que dans les vignes et les bois, le conduisaient-ils en laisse et l'attachaient-ils à un piquet ? A Sainte-Hélène, il déclare encore qu'un des besoins les plus urgents de la Corse est un bon code rural qui protège l'agriculture contre les incursions des bestiaux et prescrive la destruction des chèvres. Fesch était de son avis. Au mois d'octobre 1800 il avançait que le gouvernement ferait un bien incalculable s'il ordonnait sur-le-champ par un arrêté l'anéantissement de ces bêtes nuisibles : il connaissait dans les environs d'Ajaccio trois propriétés où il y avait deux cent mille oliviers sauvages qu'on négligeait de greffer par crainte de travailler pour les chèvres ; « sans l'abattement des chèvres, ajoutait Fesch, point d'agriculture en Corse, comme sans le désarmement point de tranquillité ; c'est le moment de porter ce coup salutaire, la guerre et les vicissitudes de la Révolution ayant diminué les chèvres des cieux tiers. »

Cependant l'archidiacre Lucien vieillissait. Il avait soixante-huit ans en 1786. La goutte qui le prit dès la trentaine pour ne plus le lécher, le clouait au logis. Il mangeait et digérait bien, parlait, lisait, dormait ; mais depuis le mois de juin 1785 il ne pouvait remuer les genoux et il restait dans son lit, sans presque faire de mouvement, sans jouir du soleil. Joseph, il est vrai, l'avait quelque temps suppléé. A son retour d'Autun, le jeune homme, toujours féru du métier militaire, avait étudié le cours de Bézout pour être en état de passer l'examen d'artillerie. Mais il suivit son père à Montpellier, et Charles Bonaparte, avant de mourir, lui fit promettre formellement de renoncer à la carrière des armes et de regagner la Corse pour se consacrer entièrement à ses devoirs de famille. Joseph tint son serment. « Nous avons été, écrivait-il à Fesch en 1826, les conseils et les appuis de notre bonne mère, aux premiers jours de son veuvage. » Il revint à Ajaccio, s'efforçant de rapprendre l'italien qu'il avait oublié, escortant sa tante Gertrude Paravicini lorsqu'elle se rendait au jardin à travers le faubourg, se plaisant aux travaux de la campagne, nouant des amitiés, se liant avec un habile avocat, Pozzo di Borgo, qui lui prêtait son aide dans les affaires d'intérêt, et, à mesure qu'il se familiarisait avec la langue et qu'il connaissait les cultures propres à la Corse, ne pensant plus à endosser l'uniforme du corps royal. Toutefois, puisqu'il s'attachait au pays, ne ferait-il pas bien d'être, connue on disait, gradué, et d'entrer soit an barreau, ainsi que Napoléon l'avait proposé dès 1784, soit, à l'exemple de son père, dans la magistrature ? Sur l'avis du grand-oncle Lucien, il partit pour la Toscane et suivit les cours de l'Université de Pise. Le 24 avril 1788, grâce à quatre-vingts écus que lui envoyait l'archidiacre, il prenait ses degrés et devenait docteur in ufroque jure, en droit civil et en droit canon. Il avait dès lors des titres suffisants pour obtenir une place dans les tribunaux de Corse et, qui sait ? pour s'asseoir au Conseil supérieur sur le siège que Charles Bonaparte avait refusé.

Exact, rangé, désireux, comme l'archidiacre et sa mère Letizia, de maintenir l'ordre dans la maison et d'augmenter les minces ressources de la famille, Napoléon se consacra donc pendant son congé au service des siens. Une des plus graves affaires qu'il fallait régler était celle de la pépinière. En 1782, Charles Bonaparte avait obtenu la concession d'une pépinière de mûriers ; il devait toucher 5.500 livres à titre d'avance, et recevoir en outre le prix de la greffe, estimée à un sol par arbre ; en retour, il s'engageait à commencer cinq ans après, en 1787, la distribution des mûriers. Il toucha 5 800 livres. Mais, au mois de niai 1786, le contrat fut résilié : il n'y avait plus, disait-on, de plantation à faire, et le ministère se lassait de dépenses inutiles. Or, Letizia avait déjà fait, comme d'ordinaire, sa plantation ; elle sollicita de l'intendant La Guillaumye une avance, de même qu'aux années précédentes ; l'intendant lui répondit par un refus.

Napoléon déclara que sa mère était lésée et devait avoir une indemnité. il écrivit un mémoire sur la culture du mûrier. Il étudia l'affaire de la pépinière, rassembla les pièces, les envoya à l'intendant. Il réclamait pour Letizia 1.550 livres qui compléteraient le total des avances échues avant la résiliation du contrat et 1.500 autres livres que la greffe des arbres avait coûtées, c'est-à-dire 3.050 livres en tout. Ces 3 050 livres jointes aux 5 800 livres payées antérieurement feraient une somme de 8 850 livres que. Mme Letizia devrait au gouvernement, mais qu'elle rembourserait aisément, dès qu'on voudrait, puisque les mûriers de la pépinière valaient sûrement 9.000 livres.

Le meilleur moyen de venir à bout de ses prétentions était d'aller en France et de se présenter en personne aux bureaux de contrôle général. Napoléon résolut de demander au ministre de la guerre la prolongation de son semestre. Ces congés particuliers ne pouvaient être accordés que dans des circonstances extraordinaires, « les plus privilégiées », ou en cas de grave maladie bien constatée. Mais on était si bon, si facile dans le corps royal qu'on acceptait allégations et témoignages sans les contrôler scrupuleusement. Napoléon se dit malade, et il était en effet, depuis le mois de mars, tourmenté d'une fièvre tierce. Le 2.1 avril 1787, il envoyait au colonel de Lance un certificat de maladie signé par un médecin et un chirurgien d'Ajaccio, et il sollicitait un congé de cinq mois et demi à compter du 16 mai, avec appointements, « vu son peu de fortune et une cure coûteuse ». Il eut son congé, du 16 mai au lei décembre, et le 12 septembre il s'embarquait pour la France.

Ce fut dans cette fin de l'année 1787 qu'il connut son Paris. Il logeait à l'hôtel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré. Il fréquenta les théâtres, et notamment les Italiens. Il se promena dans les allées et les galeries du Palais-Royal, cherchant parfois à lier conversation avec les filles, leur parlant du métier qu'elles faisaient, étudiant leur caractère, recevant des réponses qui le rebutaient, se disant qu'elles n'étaient que des bûches, qu'elles avaient des façons inconvenantes et l'air grenadier, que leur genre de vie était odieux, qu'il se souillait en leur donnant un seul regard, et cependant, poussé par la curiosité de ses sens et par l'ardeur naissante de son tempérament, souhaitant d'approcher d'une femme, et, un soir de novembre, attiré par une Nantaise au teint pille et à l'allure timide qui d'une voix douce lui raconta ses aventures ; ce fut sa première maîtresse. Il se rendit à Versailles dans un de ces coches de prix modéré qu'on nommait « voitures de la cour » ; ils étaient, a-t-il dit, très confortables et l'on s'y trouvait en bonne compagnie, mais la rapidité n'était pas leur fort, et ils mettaient cinq heures à faire la route. Dans les huit jours qui suivirent la Toussaint, il alla sans doute à Saint-Cyr pour voir sa sœur Marianne à une des époques prescrites par le sévère règlement de la maison de Saint-Louis. Surtout, il tâcha de finir l'affaire de la pépinière, multipliant les démarches, obtenant du ministre 13riemte une lettre de recommandation pour le contrôleur général, ne trouvant pas les pièces au bureau des finances, rédigeant un mémoire détaillé où il exposait, expliquait le litige, s'efforçant d'enlever une décision favorable, assurant que son père avait entrepris cette plantation de mûriers par patriotisme et dans le désir de joindre à son intérêt propre l'intérêt de la chose publique, représentant que lui-même avait anticipé sur son congé et quitté la Corse pour plaider la cause de sa mère, retraçant avec vivacité les inquiétudes de la signora Letizia, priant le ministre de saisir cette occasion de faire le bien selon les règles de l'équité la plus stricte, lui promettant la profonde gratitude des Bonaparte et le contentement intérieur, « paradis de l’homme juste », ajoutant, non sans fierté, qu'il s'agissait d'une somme d'argent « qui, ne compense jamais l'espèce d'avilissement qu'éprouve un homme de reconnaître à chaque moment sa sujétion ».

Le temps s'écoula. Le contrôleur général ne fit aucune réponse. Le congé de Napoléon allait expirer. Mais le jeune lieutenant avait demandé dès le 7 septembre une seconde prolongation ; il lui importait beaucoup, disait-il, d'assister aux délibérations des États de Corse pour y discuter des droits essentiels à sa modique fortuite, et sa présence était d'une nécessité si absolue qu'il ne sollicitait pas d'appointements et n'hésitait pas à faire un voyage qui lui causerait des frais considérables. Il eut une seconde prolongation de congé, pour six mois, du 1er décembre 1787 au 1er juin 1788.

Il arriva le 1er janvier 1788 en Corse. Sa mère avait grand besoin de lui. Jamais peut-être elle ne fut si pauvre, si embarrassée. Il fallait élever quatre enfants en bas-fige, Louis qui avait dix ans, Pauline qui en avait huit, Caroline qui en avait six, Jérôme qui en avait quatre ; il fallait payer la pension de Lucien au petit séminaire d'Aix ; il fallait défrayer Joseph pendant son séjour à l'université de Pise. Aussi ne pouvait-elle acquitter ses dettes et rendre au lieutenant général Du Rose ! de Beaumanoir les vingt-cinq louis prêtés il Charles Bonaparte. « Vous savez l'état de la famille, écrivait-elle à Joseph, et il est inutile de vous dire de dépenser le moins possible. » Elle n'avait pas de bonne, et elle priait son fils aîné de lui ramener d'Italie une servante de quarante ans qui sut faire sa petite cuisine, coudre, repasser, pour trois ou quatre francs par mois.

Dès le retour de son fils cadet, Letizia le mit en réquisition ; et Napoléon, devenu l'homme d'affaires de la famille, correspondit derechef avec M. de la Guillaumye, tantôt pour solliciter en faveur de Louis une place d'élève du roi dans une des Écoles militaires, tantôt pour obtenir que des particuliers pussent planter sur la fameuse pépinière, tantôt pour demander le paiement de quatre mille arbres que Mme Letizia avait livrés sur les ordonnances de l'intendant, tantôt pour regretter que le gouvernement ne prît aux Bonaparte qu'un petit nombre de mûriers ou pour rappeler que le dernier tiers du marais des Salines n'était pas encore desséché et que la ville attendait avec impatience la fin de cet ouvrage, qu'il fallait s'y mettre sur-le-champ non seulement parce que l'opération, entamée immédiatement, coûterait une somme très modique, et dans quelques années, entraînerait de grosses dépenses, mais parce que le printemps était la saison la plus propice et qu'en hiver l'abondance des eaux, en été l'infection de l'air s'opposaient aux travaux.

Ces pétitions réitérées et un voyage que fit Napoléon à Bastia n'eurent pas grand résultat. Fut-ce parce que le Douze, le député de la noblesse, Charles Bonaparte, que les commissaires du roi, gouverneur et intendant, avaient intérêt à ménager, n'était plus là, et que l'administration ne se souciait guère des requêtes et récriminations d'un lieutenant d'artillerie ? Non : La Guillaumye était un homme droit, honnête, estimé des insulaires qui le préféraient hautement à son prédécesseur Boucheporn. Lorsque Mme Letizia eut rempli toutes les formalités, elle toucha la valeur des mûriers qu'elle avait donnés à diverses personnes sur les ordonnances de l'intendant. Mais trop peu de Corses voulaient cultiver le mûrier, et le prix des arbres leur semblait trop élevé. Quant au desséchement des salines, La Guillaumye le jugeait utile, mais fort coûteux : « La circonstance, disait-il, ne parait pas favorable, et il vaut mieux attendre des temps plus heureux. »

Napoléon ne se rebuta pas. Dans l'été de 1788, à Auxonne, d'où, en sa vie studieuse et active, au milieu des lectures et des exercices, il suivait du regard la situation des affaires de la maison Bonaparte, il conçut un jour le dessein de revenir à Paris, d'y passer quelques semaines, d'y frapper de nouveau à toutes les portes. « Envoyez-moi trois cents francs, écrivait-il à l'archidiacre Lucien ; cette somme me suffira pour aller à Paris ; là du moins on peut se produire, faire des connaissances, surmonter des obstacles ; tout nie dit que j'y réussirai ; voulez-vans m'en empêcher faute de cent écus ? » Le grand-oncle refusa les cent écus. Sans perdre cœur, Napoléon recourut à Fesch : la vigne de la Sposata ne rapporterait-elle pas assez pour le défrayer du voyage ? Fesch répondit que la Spusata ne donnerait que douze mezzini, que la famille Bonaparte était à court d'argent, que Napoléon n'avait qu'à contracter un emprunt à Auxonne. Notre lieutenant se résigna. « Le triste état de la famille, répliquait-il, m'a affligé d'autant plus que je n'y vois pas de remède. Vous vous êtes abusé en espérant que je pourrais trouver ici de l'argent à emprunter. Auxonne est une très petite ville et j'y suis d'ailleurs depuis trop peu de temps pour pouvoir y avoir des connaissances sérieuses. Ainsi, du moment que vous n'espérez pas dans votre vigne, je n'y pense plus et il faut abandonner cette idée du voyage de Paris. »

Il correspondit de nouveau avec l'intendant de Corse. D'Auxonne, au mois d'avril 1789, il se plaignit à La Guillaumye que sa mère n'eût encore livré que quelques centaines de mûriers, lorsque le roi devait en prendre dix mille : la culture ou, comme il dit en se servant d'un mot de Raynal, la cultivation des arbres que sa mère devait conserver et qui pouvaient être transplantés ailleurs, était très ruineuse ; chaque arbre causait une augmentation de dépense de plus d'un sol, et, conséquemment, la pépinière se trouvait dans le plus mauvais ordre. L'intendant séjournait alors à Paris. « Pardonnez, lui mandait Bonaparte sur un ton passablement ironique et impertinent, si jusqu'au centre des plaisirs je viens vous importuner de nos affaires ; il faut bien jouer le tout ou rien, lorsqu'il n'y a pas d'autre parti à prendre. » La Guillaumye lui répondit, non sans raison et avec une pointe de raillerie, que les plaisirs au centre desquels Napoléon voulait bien le placer n'étaient que les affaires de sa généralité, et qu'il v ferait entrer le plaisir de solliciter auprès du ministre une décision favorable.

Tant de retards et de refus chagrinaient Letizia qui finit par se lamenter et par crier misère. Napoléon ne cessait de consoler sa mère et de lui montrer en perspective une compensation certaine. « Nous en serons quittes, lui disait-il, pour nos longues et pénibles attentes, et l'on nous dédommagera de tout. » Mais la Révolution éclatait. Il dut s'avouer que « cette période était malheureuse pour les finances de France » et que le gouvernement ne se presserait pas de payer des indemnités à la veuve de Charles Bonaparte. Et néanmoins il ne se décourageait pas, ne se lassait pas de croire qu'il obtiendrait justice ; il ajoutait foi aux promesses des bureaux qui lui conseillaient la patience et lui affirmaient que les dettes de l'État seraient réglées l'une après l'autre. En 1792, de Paris, il demandait à Joseph les papiers de la pépinière, et avant de regagner son île il les laissait à un M. Marchand qui lui semblait un homme sûr. Au mois de janvier 1793, d'Ajaccio, il priait ce Marchand de se remuer davantage : « Je vous ai remis, lui mandait-il, tontes les pièces qui concernent la liquidation que je réclame ; c'est dans ce but que l'on m'avait fait espérer que mon tour viendrait ; je m'en suis fié à vous et ne m'en suis plus embarrassé. » En 1795, lorsqu'il guettait à Paris une occasion de percer, il cherchait encore avec son frère Louis à terminer l'affaire de la pépinière.

 

Le 1er juin 1788, après avoir revu son frère Joseph qui revenait de Pise avec le diplôme de docteur, Napoléon s'embarquait pour le continent. Il n'avait pas paru au régiment depuis vingt et un mois ! Mais les longues vacances n'effarouchaient pas le corps royal de l'artillerie. Le colonel ne servait chaque année que cinq mois, du 1er mai au dernier jour de septembre, et pouvait le 1er octobre aller où l'appelaient ses affaires. Le lieutenant-colonel et le major s'entendaient pour que l'un d'eux fût présent au corps, et l'autre avait le droit de s'éloigner six mois, du lei octobre au Pr avril. Pareillement, les chefs de brigade, les capitaines, les lieutenants en premier et en second avaient, de deux années l'une, ce même congé de semestre. Il suffisait que le capitaine et le lieutenant en premier de la compagnie ne fussent pas tous cieux absents dans le même temps, et pourvu que le colonel eût donné sa permission, pourvu que l'inspecteur eût approuvé le colonel, les officiers quittaient sans souci leur régiment pour courir le monde, voir Paris ou vivre simplement dans leur famille. Encore, en 1787 et eu 1788, le capitaine Fuschamberg et le lieutenant en premier La Grange, le capitaine d'Arcy et le lieutenant en premier Parel avaient-ils un semestre à la même époque. Encore ces semestres duraient-ils plus de six mois. Peu à peu la coutume s'était établie de les prolonger jusqu'au 15 mai, et en 1788 une décision provisoire du Conseil de la guerre les fixa du 15 octobre au 1er juin. Le mot semestre signifiait donc dans l'armée de l'ancien régime un espace de sept mois et demi ! Mais beaucoup d'officiers ne se contentaient pas des semestres. Ils demandaient sous divers prétextes des congés particuliers ou congés de la cour, et c'est ainsi que Napoléon ne faisait plus, selon l'expression de Lucien, qu'aller et venir de France en Corse ; c'est ainsi qu'un camarade de Napoléon, le lieutenant d'artillerie Romain, qui fut pourtant un officier consciencieux et zélé, passa les deux tiers de son temps loin de sa compagnie, mêlant les congés aux semestres, visitant l'Italie dans l'hiver de 1788 et au printemps de 1789, s'amusant l'année suivante à Marseille et à Valence pendant plus de six mois, séjournant en Vendée durant la mauvaise saison de 1790 et assistant à Paris au retour humiliant des fugitifs de Varennes. Au mois d'avril 1789 le commissaire des guerres Naudin comptait qu'à La Fère-artillerie huit capitaines sur dix-huit et douze lieutenants en premier sur vint étaient absents. Du Teil, commandant de l'école d'Auxonne, se plaignait très amèrement de cette fréquence des congés. « Il est inouï, écrivait-il, de dire la facilité avec laquelle les lieutenants en obtiennent ! » Et il gourmandait la faiblesse des colonels. Les officiers de fortune, les lieutenants en troisième, les seuls qui fussent permanents et qui ne pouvaient s'absenter que sur des congés particuliers, n'avaient-ils pas fini par avoir, en dépit de l'ordonnance, leur part des semestres ? Ne prétendaient-ils pas qu'ils devaient aller chez eux par moitié chaque année ? Et, ajoutait Du Teil, y avait-il une prétention plus nuisible au bien au service et plus contraire à tous les principes ? Mais le pli était pris, et malgré la Révolution, malgré les troubles et les émeutes, jusqu'à la fuite du roi, les officiers partirent en semestre et obtinrent des congés, soit, comme on disait, pour travailler au rétablissement de leur santé, soit pour vaquer à leurs affaires particulières. Au mois de novembre 1790, il n'y avait an régiment de 'l'oral-artillerie que trois capitaines présents sur vingt ! Deux se trouvaient détachés à Brest et à File d'Aix ; cinq avaient eu des congés à diverses époques, et dix étaient en semestre.

 

La Fère avait fait bien des étapes pendant la longue absence de Bonaparte. Il était arrivé le 19 octobre 1786 à Douai, et la ville lui semblait désagréable : les denrées de première nécessité infiniment chères, l'eau malsaine, pas de vin, de la très petite bière a sept sols, la bière ordinaire à neuf sols, la livre de viande li cinq sols et demi, et, avec de bous légumes, des choux qui donnaient la fièvre parce qu'ils étaient cultivés dans les marais. Mais le régiment ne demeura pas un an à Douai. Il y eut en 1787 des apparences de guerre. Les patriotes de Hollande s'étaient révoltés contre le stathouder ; la France les protégeait ; l'Angleterre et la Prusse tenaient pour le prince d'Orange. 150 artilleurs allèrent se mettre au service des patriotes. Dans les commencements du mois d'août, 50 canonniers du régiment de La Fère, munis d'un congé d'une année, sortaient de Douai par bandes de sept ou huit, â quatre jours de distance les uns des autres ; ils gagnaient Givet, y déposaient leurs armes, y troquaient leur uniforme contre des habits bourgeois envoyés de Paris, y contractaient un engagement de six mois ou d'un an envers la République de Hollande et, avec les mèmes précautions et dans le même secret, se rendaient à Gertruydenberg. Là, ils se réunissaient sous les ordres du capitaine Labarrière, du lieutenant en premier Richoufflz de la Viéville et du lieutenant en troisième Radier. Mais le 1er octobre, au poste de Halfweg, ils furent accablés par les Prussiens qui s'étaient jetés brusquement sur le territoire hollandais. Deux canonniers périrent ; le lieutenant Richoufflz, qui reçut plusieurs coups de baïonnette, et quinze de ses hommes furent pris, conduits à Wesel et au mois de décembre relâchés.

Tandis que le détachement commandé par le capitaine Labarrière se battait en Hollande, le régiment de La Fère allait en Normandie et en Bretagne. Le 18 octobre, il quittait Douai pour défendre le littoral et s'opposer, le cas échéant, au débarquement des Anglais. Mais la prompte invasion des Prussiens avait tout décidé ; la Hollande était soumise, et la France, renonçant à la guerre, accepta les faits accomplis. Les batteries de côte furent entièrement désarmées. Les officiers de La Fère absents par semestre ou par congé avaient eu ordre le 19 octobre de rejoindre le régiment à la fin de l'année ; cet ordre fut révoqué le 30 octobre. Neuf compagnies avaient gagné Dieppe, le Havre, Cherbourg, et les onze autres marchaient sur Saint-Servan, Brest et Port-Louis ; le 31 octobre, le ministre leur prescrivait un mouvement rétrograde, et le 5 novembre leur fixait une nouvelle destination. Le régiment de La Fère avait été relevé à Douai par le régiment de Besançon, qui était remplacé à Auxonne par le régiment de Metz. Le ministre arrêta que le régiment de Metz rentrerait en Franche-Comté, que le régiment de Besançon resterait à Douai, et que, dans les derniers jours de décembre, le régiment de La Fère irait à Auxonne, une de ses garnisons ordinaires, pour reprendre les exercices et instructions des écoles de théorie et de pratique.

Les deux bataillons de La Fère arrivèrent à Auxonne, l'un, le 19, l'autre, le 25 décembre. Ils avaient couru les chemins durant près de dix semaines, et leurs officiers purent féliciter Bonaparte d'avoir échappé aux ennuis et aux fatigues de ce long voyage : des routes abominables, une pluie continuelle, de mauvais gîtes, tout le monde mécontent, le capitaine Du Hamel revenant en bête de son semestre sur l'avis de M. de Lance pour commander quatre compagnies à Cherbourg et jurant qu'il obtiendrait une indemnité du bureau de l'artillerie, le vieux lieutenant-colonel d'Urtubie montrant à Fougères de la résolution et de la fermeté pour dissiper un rassemblement de soldats débandés qui projetait de piller les magasins du roi, mais ne cessant de geindre, se plaignant de faire la navette, répétant à qui voulait l'entendre que des trajets si pénibles altéraient sa santé, et regrettant de ne passer à Paris que pour se mettre entre les bras des médecins !

 

Auxonne logeait les officiers ou leur payait leur logement. Le lieutenant Bonaparte prit gîte, comme la plupart de ses camarades, dans l'un des deux pavillons qui flanquaient les casernes, le pavillon dit de la Ville. Sa chambre, qui n'avait qu'une fenêtre, était simplement meublée : un lit, une table, un fauteuil, six chaises de paille et une chaise de bois. Le climat d'Auxonne ne lui convint pas tout d'abord. Les marais des alentours, les nombreuses inondations de la Saône, les vapeurs pestilentielles de l'eau qui remplissait les fossés des remparts, rendaient la ville très insalubre, et dans l'été de 1783 une épidémie que le général Du Teil qualifie d'affreuse, avait atteint tous les soldats et presque tous les officiers. Napoléon eut une fièvre continue qui l'assiégeait quatre jours durant, le lâchait quatre jours, puis le reprenait. Ce mal l'affaiblit et lui donna le délire. Les derniers mois de 1788 ne furent pour lui qu'une longue convalescence. Mais en janvier 1789, lorsque le temps se rétablit, et, comme il dit, lorsque disparurent les vents et les brouillards, les glaces et les neiges, il se remit à vue d'œil. Il avait été soigné par un Messin, le chirurgien-major Bienvelot, licencié en médecine, qui passait pour un excellent docteur et qui, de l'avis de tous les officiers de La Fère-artillerie, possédait talent, zèle et activité. Ce Bienvelot, entré au régiment quelques mois après Bonaparte, y resta trente ans. A une revue du Champ-de-Mars, le premier consul le reconnut. « Êtes-vous toujours aussi original ? » dit-il à son ancien Esculape. — « Pas tant que vous, répondit Bienvelot, pas tant que vous qui ne faites rien comme les autres et que personne n'a encore pu imiter. »

Les légendes abondent sur ce séjour de Napoléon à Auxonne : il-se promenait seul autour de la ville ; il avait constamment des livres ou des papiers à la main ; lorsqu'il s'arrêtait, c'était pour tracer sur la route des figures de géométrie avec le fourreau de son épée ; il arrivait fréquemment en retard à la pension ; il essaya avec Desmazis et un autre camarade de ne vivre que de laitage, etc.

Sûrement, il se livra dans ses loisirs d'Auxonne à un labeur assidu. Il faillit avoir une rechute. Ce travail de cabinet était, selon ses propres expressions, innaturel, destructif de la constitution, et il fut quelquefois dans cet état fébrile et maladif qu'il décrit en un passage de son Discours de Lyon, où le sang s'embrase à cause du défaut d'exercice. Par moments, sa santé l'inquiétait, et, ainsi qu'il disait à l'oncle Fesch au mois d'août 1788, ne lui paraissait pas trop bonne. Mais il était pauvre, craignait la dépense, voulait donner an libraire, et à nul autre, le peu d'argent de poche qui lui restait à la fin de chaque trimestre. « Je n'ai pas d'autre ressource ici que de travailler, écrivait-il en juillet 1789. Je ne m'habille que tous les huit jours ; je ne dors que très peu depuis ma maladie ; cela est incroyable ; je me couche ü dix heures et me lève à quatre heures. Je ne fais qu'un repas par jour. »

Aussi prétend-on qu'à cette époque de son existence il vivait retiré, hargneux, dépourvu d'amis, se passant d'affection, épris d'une sorte de fier et farouche isolement. Mais rie parlait-il pas avec émotion de la divine amitié ? « Quel est, dit-il, l'infortuné qui n'a point deux connaissances intimes parmi ses camarades ? » L'homme qui tient ce langage a trouvé des gens qu'il aime et qui le paient de retour. Il a, selon le mot de Napoléon, des connaissances intimes parmi ses camarades. Ces « connaissances intimes », c'étaient, outre l'inséparable Desmazis et le fidèle Le Lieur de Ville-sur-Arce, les lieutenants en second Rolland de Villarceaux et Jullien de Bidon.

Rolland de Villarceaux devait démissionner en 1792. Trois ans plus tard il revit à Paris son compagnon d'armes de La Fère, et Napoléon se l'attacha sur-le-champ, lui proposa de l'emmener en Turquie, le choisit pour aide de camp après le 13 vendémiaire, voulut le faire son homme de confiance. Mais durant la guerre d'Italie, Rolland abandonna le général pour le Directoire. Et pourtant, de l'aveu de Napoléon, il aurait pu se ménager une grande faveur, s'il avait su s'y prendre, et de façon ou d'autre, par exemple dans un rendez-vous de chasse, obtenir une demi-heure d'audience : il possédait ce droit des premières années qui ne se perd jamais. Rolland de Villarceaux manqua donc sa fortune. Mais Bonaparte n'usa pas de rigueur ; il lui fit avoir en Italie une place d'agent des contributions ; il le réintégra dans le grade de capitaine d'artillerie ; il le nomma préfet du Tanaro, des Apennins, du Gard, et, aux Cent-Jours, il lui avait confié la préfecture d'Eure-et-Loir, puis celle de l'Hérault, lorsqu'il sut que Rolland s'était prononcé contre lui.

Comme Rolland de Villarceaux, Jullien de Bidon, que le régiment de La Fère ne connaissait que sous le nom de Bidon, entra sous le Consulat dans l'administration. Il n'avait pas émigré et s'était signalé dès le commencement de la Révolution par son civisme. Durant un congé de semestre, en 1790, dans son village natal, à La Palud, il forma et exerça la garde nationale, et il se vantait d'avoir en toute occasion mérité et obtenu le titre de vrai et franc patriote. Détaché à l'armée du Rhin, il reçut des représentants Lacoste et Baudot le grade d'adjudant général chef de bataillon et se distingua devant Germersheim dans la journée du 11 juillet 1791, où il rallia le 10e régiment de chasseurs il cheval. Il suivit Bonaparte en Égypte et commanda la place et la province de Rosette, puis le chiite- au d'Aboukir. L'activité dont il fut preuve et l'exactitude de ses rapports plurent au général en chef : « J'ai vu avec plaisir, lui écrivait Bonaparte, le zèle que vous mettez à faire passer les subsistances. Continuez, je vous prie, à nous envoyer autant de blé que vous pourrez. » Juillet' avait avec lui son frère Auguste, capitaine d’infanterie, qui était son adjoint ; il sollicita pour lui les faveurs de Napoléon. « J'ai reçu, lui répondait le général, votre dernière lettre. Je vous prie de me faire passer les états de service de votre frère, et je verrai ce que je puis faire pour lui. » Mais Auguste Jullien mourut de la peste. Un autre frère de Bidon, Thomas-Prosper, mourut également en Égypte. Aide de camp de Saint-Hilaire, puis de Bonaparte, et devenu rapidement un des meilleurs officiers de l'état-major, envoyé à Rome avec Marmont et Charles pour imprimer dans l'esprit du pape et des Romains l'idée la plus avantageuse de l'armée française, il fut tué par des Arabes sur la route du Caire à Rosette. Napoléon le regretta sincèrement et donna le nom de Jullien à l'un des forts qu'il fit bâtir en Égypte. Il informa l'adjudant général qu'il prenait part à sa peine et demanda au gouvernement une pension de seize cent francs pour sa mère ; cette perte, ajoutait-il, « ne fait qu'accroître l'amitié que je vous ai vouée ». A son retour d'Égypte, Jullien de Bidon, adjudant général chef de brigade ou adjudant commandant, fut préfet du Morbihan et eut ordre de détruire ce qui restait de « brigands » dans la région. Il reçut quinze mille francs pour meubler son hôtel ; il toucha deux mille francs d'augmentation par mois pour avoir un train de maison et des chevaux, et à diverses reprises Napoléon lui témoigna sa satisfaction, lui promit des preuves particulières de son estime. Pendant treize ans Jullien administra le Morbihan, et à la fin de 1812, il se vantait de son zèle : tous les émissaires que l'Angleterre dirigeait contre l'empereur par Vannes ou Lorient, et notamment Debar, « que Sa Majesté lui avait elle-même recommandé d'une manière spéciale », avaient trouvé la mort dans le département ! Mais, s'il cessait de servir dans l'armée, il gardait ses droits à l'avancement, et le premier consul le promut général de brigade. « J’ai reçu ma nomination, écrivait Jullien ; que je sois jugé utile dans la carrière administrative ou rappelé dans les rangs de mes anciens camarades, ma patrie et le héros qui fait son bonheur et sa gloire, peuvent compter sur mon dévouement sans bornes. » Le général-préfet fut en outre comte de l'Empire et conseiller d'État en service extraordinaire.

Les autres officiers de La Fiero étaient attachés à Napoléon par les liens d'une bonne camaraderie, et la plupart méritent une mention dans sa biographie. Au nombre des capitaines que Bonaparte connut de 1785 à 1791 étaient d'Issautier, Du Flamel, Belleville, Menibus, Montperreux, Lépinay, Roche de Cavillac, Fuschamberg, Bonnet de Lambresson, Molines, Labarriere, Boubers, Drouas, Manscourt, Verrières, d'Urtubie, Gassendi. La Révolution devait les séparer, et comme elle fit dans chaque régiment, dans chaque ville, presque dans chaque famille, changer subitement leur destin à tous, imposer la retraite à ceux-ci, jeter ceux-là soit en prison, soit dans l'exil, Meyer quelques-uns aux plus hauts grades.

D'Issautier quitta le service au 1er juin 1791 avec une pension de seize cents livres.

Du Hamel se signala par sa prudence, par les peines qu'il prit pour maintenir la discipline militaire dans les troubles du Mâconnais, tant en 1789 qu'en 1790, et le commandant du duché de Bourgogne disait qu'il fallait lui compter ces deux années comme campagnes de guerre. Aussi Du Hamel fut-il employé dans son grade à l'école d'artillerie de Châlons. Mais il ne tarda pas à démissionner.

La Gohyere, Coquebert, Belleville avaient donné l'exemple. Belleville, quoique royaliste fervent, signa le 3 juillet 1791 le serment de fidélité à l'Assemblée constituante. Mais le 30 mai 1792, de Longwy, il envoyait sa démission au colonel Sappel : « sa santé et des affaires majeures de famille lui imposaient la loi de renoncer au service ».

Menibus émigra, de même que Masson d'Autume, et fit les campagnes de l'émigration : campagne de 1792 à l'armée des princes et campagne de 1793 à 1801 dans l'armée de Condé, où son frère Menibus de Vassy, capitaine au régiment de Béarn, réussit à se pousser au poste d'aide-major général. A son retour, il vécut à Rouen. Le 29 septembre 1802, il demandait du service au ministre de la guerre. Inscrit sur la liste des émigrés et dépossédé de tout son bien, il n'avait plus aucune ressource. « J'ai, ajoutait-il, servi dans le même régiment que le premier consul, j'ai aussi l'avantage d'en être connu. » Il eût mieux fait de recourir directement à Bonaparte. Le ministre répondit sèchement que Menibus avait donné volontairement sa démission et ne pouvait, d'après les lois, être réintégré.

D'autres capitaines se rallièrent à la Révolution et contribuèrent à nos succès par leur expérience et par la confiance qu'ils inspiraient aux soldats.

Montperreux était en 1792 directeur d'artillerie à Besançon, et Lépinay, lieutenant-colonel sous-directeur à l'île de Ré.

Roche de Cavale, lieutenant-colonel en 1791, fut nominé chef de brigade par Dampierre en 1793. Mais le ministre refusa de le confirmer dans ce grade, et Roche dut prendre sa retraite la même année.

Fuschamberg, un des officiers les plus instruits et les plus actifs de son arme, commandait le passage du Rhin qui fut tenté le 16 septembre 1793 à Nitrer sur l'ordre des représentants. L'opération, mal conçue, ne put réussir. Mais Fuschamberg fut arrêté par Lacoste, traduit devant un tribunal militaire, acquitté, réincarcéré par Hentz à l'instigation de Lacoste. Le 9 thermidor le sauva.

Hennet de Lambresson, devenu lieutenant-colonel, était directeur d'artillerie à Dunkerque lorsque la ville fut menacée par les Anglais en 1793. La population, inquiète, soupçonneuse, exigea son départ. Il fut envoyé à Saint-Omer, et trois semailles plus tard, suspendu de ses fonctions. Carnot, qui le connaissait, lui fit donner une pension de retraite.

Molines avait, quatre années avant l'arrivée de Bonaparte au régiment, encore besoin de s'instruire. Mais il s'appliquait, dessinait assez bien, et l'on finit par le regarder comme très exact et très sage, « un peu joueur, mais sans dérangement ». Quoique sa famille fût reconnue noble depuis un temps immémorial, il accepta le nouveau régime et fit comme chef de bataillon quatre campagnes aux armées d'Italie et des Alpes. Sa connaissance des choses du métier lui valut les éloges de Kellermann. En 1797 il se retirait dans l'Ardèche, son pays natal, après avoir servi près de trente-cinq ans.

Labarrière ou, comme on le nommait, le chevalier de Labarrière, frère cadet du major de La Fère-artillerie, capitaine depuis 1778 et plus tard colonel, prit part au blocus de Mayence et à la défense de Mannheim, organisa les parcs de l'armée d'Italie et mourut en 1800 à Brest, où il avait obtenu la direction de l'artillerie, ce poste tranquille et sûr que la plupart des vieux officiers souhaitaient et qu'il n'avait cessé de solliciter au milieu des combats et des marches.

Boubers, Drouas, Manscourt, Verrières devinrent généraux de brigade ; d'Urtubie et Gassendi, généraux de division.

Le chevalier de Boubers, comte de Mazingan, se distingua dans la campagne du Nord en 1793. Dumouriez assure en un passage de ses Mémoires que Boubers, qui mi avait des obligations particulières, « travailla » très activement le corps des canonniers en faveur de la Convention. C'était Bouliers après la destitution du malheureux Mérenveüe, commandait en chef l'artillerie française à -Wattignies. Nommé général de brigade par les représentants, mais infirme, vieilli, suspecté comme noble, il prit sa retraite dès la fin de l'année 1796. Lorsqu'il voulut rentrer au service, il alla voir — c'était le 10 juillet 1800 — son ancien lieutenant, devenu premier consul, qui le désigna pour le commandement d'armes de Calais. Plus tard, à deux reprises, lorsque Routiers désira sa réintégration dans le corps de l'artillerie ou même dans la ligne, il rappela ses relations d'autrefois avec Napoléon : « l'ancienneté de mes services et de mon zèle à remplir fidèlement et exactement mes devoirs sont très connus de Votre Majesté n.

Drouas passait au régiment de La Fère pour très laborieux et très instruit. Il se trouvait sous les ordres de Bonaparte aux journées de vendémiaire où il dirigeait l'arsenal de Paris, et il fut un instant commissaire provisoire de l'organisation des armées pour l'artillerie et le génie. Napoléon le nomma membre du conseil de perfectionnement de l'École polytechnique, le chargea de remplacer Marmont à la tête de l'artillerie en Hollande, l'envoya comme chef d'état-major de l'arme au corps d'observation du maréchal Brune. En 1809, Drouas prenait sa retraite, qu'il demandait depuis un an, à cause de graves infirmités, et non sans regretter, disait-il, une carrière dans laquelle il ne pouvait plus utilement servir son souverain et son pays. Mais en 1814 Napoléon le rappelait à l'activité pour lui confier le commandement de l'artillerie de Paris.

Après avoir eu, disait-on, beaucoup de vivacité et de dissipation, Manscourt avait été noté comme un homme d'esprit qui s'appliquait avec succès, démontrait avec intelligence et dessinait assez bien. Il eut sous le nouveau régime un prompt avancement qu'il dut à ses sentiments républicains. Depuis 1789, mandait-il au ministre, son imagination ne s'était nourrie que des principes de la Révolution. Le 5 août 1793, à son grand étonnement, il était nommé général de brigade dans son arme, et ce fut lui qui dirigea le feu des batteries au 13 septembre suivant, dans la journée de Pirmasens. Mais quoiqu'il eût remercié le ministre de cette « faveur inattendue », sa rapide promotion avait excité la jalousie de ses anciens et le mécontentement des bureaux. On rappela sa noblesse qui pourtant était mince, on prétendit qu'il n'avait pas rejoint son poste assez vite ; il fut suspendu et n'obtint sa réintégration dans le corps de l'artillerie que comme chef de brigade. Il accompagna Bonaparte en Italie et en Égypte, et ce fut son camarade d'Auxonne qui lui rendit le grade de général. Par malheur, Manscourt, commandant d'Alexandrie, prit sur lui d'envoyer aux Anglais un parlementaire avec une lettre que Bonaparte jugeait indigne de la nation, et il protégea trop ouvertement des commissaires des guerres et des gardes-magasins accusés de friponnerie. Il encourut la disgrâce de Bonaparte, qui le remplaça par Marmont. Au retour d'Orient, il demanda la direction de Grenoble ; elle lui fut refusée. Il démissionna : « Je m'étais flatté, écrivait-à le 10 décembre 1801 sur un ton imprudent, que le cœur du premier consul saisirait cette occasion d'ajouter â la récompense à laquelle mon ancienneté de service me donnait des droits, la douceur de terminer ma carrière au milieu de la famille de tua sœur ; je croyais que la sensibilité, d'accord avec la justice, n'était pas incompatible avec les qualités d'homme d'État ; mais, par je ne sais quelle fatalité, ces deux motifs n'ont pu déterminer le premier consul à m'accorder la préférence. » Il vécut désormais à Auxonne, et vainement à plusieurs reprises il sollicita sa rentrée dans l'armée ; vainement il eut en 1806 une audience de Napoléon, qui le renvoya au ministre de la guerre ; vainement il déclara qu'a Auxonne « ses anciens rapports avec Sa Majesté et son dévouement pour elle étaient connus » : il ne fut plus employé.

Verrières eut ainsi que Manscourt un avancement soudain Les représentants le nommèrent général de brigade en 1703, et ce fut lui qui mena l'artillerie de l'armée de la Moselle, sous les ordres de Hoche, à la bataille de Kaiserslautern et au déblocus de Landau. Mais accusé de négligence par Duquesnoy, le râfleur de généraux, destitué, emprisonné, traduit au tribunal militaire, absous, réintégré, de même que Manscourt, comme chef de brigade, il ne recouvra le grade de général qu'en 1799 après avoir revu Napoléon. « Je dois à Bonaparte, écrivait-il, l'avantage d'avoir commandé en chef l'artillerie aux sièges de Ceva, du château de Milan, de Mantoue, et d'avoir dirigé les établissements d'artillerie des iles du Levant. » Toutefois Napoléon reconnut bientôt qu'il était bavard et dénué de vigueur. Il lui refusa le brevet de général de division. En 1808, à Paris, pendant un congé de Verrières, qui commandait à Glogau la basse Silésie, il lui dit avec brusquerie : « Vous ne retournerez pas à votre gouvernement », et l'année suivante il le mit à la retraite. Verrières réclama ; Napoléon radouci lui donna une dotation de deux mille francs, le nomma baron de l'Empire, lui offrit le commandement du Helder, que Verrières n'accepta pas à cause de la rigueur du climat, et, en 1812, une audience nouvelle, annonça l'intention de le placer. Verrières désirait Strasbourg ; il fut envoyé à Landau. Mais il révéla tant de faiblesse et d'incapacité que Napoléon le réadmit à la retraite en 1814. Le décret ne put être exécuté : l'ennemi bloquait Landau. Durant le blocus, qui dura quatre mois, Verrières ne fit que des commérages. Aussi n'eut-il pas le grade de lieutenant général qu'il sollicitait instamment de Louis XVIII. « Bonaparte, dont j'étais capitaine, disait-il, me regardait comme âgé dès le commencement de son service ; je craignais toujours de me montrer à lui, et, négligeant l'avancement et les titres dont il m'eut été facile de me faire avantage, je me contentais d'obtenir le seul sentiment qu'il ne pouvait me refuser, celui de l'estime. » Comme Bonaparte, Louis XVIII mit Verrières à la retraite : c'était la troisième, et elle fut définitive.

Théodore d’Urtubie était le cadet du vicomte d'Urtubie, lieutenant-colonel de La Fère. Une erreur d'enregistrement lui avait attribué la croix de Saint-Louis dévolue à son frère aîné ; ses anciens protestèrent, et les bureaux lui mandèrent que le ministre, « sans lui ordonner de quitter la croix, l'engageait à ne pas la porter » jusqu'à ce que vint son tour. Il publia ce Petit manuel de l'artillerie qui se vendit sous la Révolution à des milliers d'exemplaires, mais qui, selon Lariboisière, n'était pas aussi excellent que le croyaient et le public et l'auteur, et ne renfermait pas tous les éléments de la science. D'Urtubie, général de brigade en 1793, fut général de division en 1797. Mais il n'avait vu qu'une bataille et fait qu'une campagne, celle de 1761. Le 7 janvier 1800, le premier consul, ne voulant conserver aucun officier qui n'eût servi activement dans les guerres de la liberté, lui enjoignit de se rendre à l'armée du Rhin et de faire an moins la campagne prochaine. D'Urtubie obéit et prit sa retraite l'année suivante. Bonaparte le nomma administrateur à la caisse d'amortissement.

De tous les capitaines qui fussent alors au régiment de La Fère, le plus remarquable était Gassendi. Il avait une vaste intelligence et une culture étendue. Ses chefs le jugeaient non seulement exact à son service, mais encore doué de très grandes aptitudes pour les sciences et désireux d'acquérir sans cesse des connaissances nouvelles. Géomètre appliqué, comme disaient ses inspecteurs, et amateur de littérature, Gassendi collaborait aux Étrennes du Parnasse et publiait à l'usage des officiers du corps royal un Aide-mémoire qui, selon le mot de Senarmont, réunit tous les principes dans un cadre très resserré et très utile. Bonaparte s'entretint volontiers avec lui. Gassendi aimait la Corse, exaltait le courage que les habitants de l'île avaient déployé contre l'envahisseur, et narrait ainsi cette héroïque réponse d'un soldat de Paoli :

Dans cette île où la guerre étale tant d'horreurs,

Du sort qui vous attend que le nôtre diffère !

Compare-les tous deux, trop farouche insulaire :

Si nous sommes blessés, par des soins bienfaiteurs

Nous sentons adoucir l’excès de nos douleurs ;

Mais sons, percés de coups, à votre heure dernière,

Daignant de votre 'sang la rive solitaire,

Couchés sur des rochers à l'ombre des buissons,

Que faites-vous sans soins, sans secours ? — Nous mourons.

Il parlait du Tasse avec ravissement et il avait mis en vers sept chants de la Jérusalem délivrée, un chant de l'Enfer de Dante, des passages d'Arioste, des madrigaux de Guarini. Sa propre poésie est légère, galante, érotique dans le goût de l'époque. Mais il assurait, selon la coutume, que sa vie était moins libertine que sa muse, et, disait-il,

Essayait d'imiter sur sa lyre amoureuse

Le cygne de Mantoue et celui de Tibur.

Il affectionnait La Fontaine, et surtout ses contes :

Ô bonhomme immortel...

Tout, jusqu'à tes défauts, est une grâce en toi.

Il nommait Jean-Jacques Rousseau

Misanthrope irascible et coquin vertueux,

et pourtant louait l'amour du genre humain qui le guide et l'échauffe, louait la vigueur de sa polémique

Qui fit trembler Voltaire et terrassa Christophe.

Il détestait les docteurs de Sorbonne et les « dévots ténébreux ». D'une façon vive et piquante il retraçait son existence d'artilleur. C'est ainsi qu'il vantait les délices du corps de garde où le lit de camp

Donne un air d'attentat qui séduit les cruelles.

Quelquefois il regrettait d'avancer lentement et il se représentait avec mélancolie

obscurément utile,

Remplissant ses devoirs dans un art difficile,

Marchant sans protecteur, sur soi seul appuyé.

Mais il avait conscience de son mérite, et il était philosophe. Il se moquait des fats aux doubles épaulettes et des apprentis généraux qui venaient faire les importants et s'évertuaient à fatiguer sans raison le pauvre soldat :

Moi, j'exécute, juge et siffle leurs manœuvres.

Et il décochait cette épigramme à un grand seigneur ignorant :

... Qui pourrait ne pas rire en voyant

Ce jeune colonel, ce superbe impudent,

Imbécile neveu d'un héros magnanime,

Nous disant qu'il reçoit un mémoire anonyme

Signé des officiers de tout son régiment ?

Joins au nom les talents, si tu veux mon estime !

Son admiration pour Napoléon fut sans bornes. Il le comparait en 1798 aux personnages poétiques qui fascinaient alors les esprits :

Les récits d'Ossian plaisent à ton courage ;

Des héros qu'il vanta tu rassembles les traits,

et il saluait avec enthousiasme le vainqueur d'Italie, « brillant de renommée u, il acclamait le nouveau maître de la France,

... ce César choisi par la victoire

Qui nous présente un joug tout rayonnant de gloire.

Il le défendit contre Moreau, contre Mme de Staël :

L'inconséquente Staël des fadeurs romantiques

Passe subitement aux raves politiques,

Disant tout, jugeant tout, et se trompant sur tout,

Fatigue ses lecteurs et lasse ses critiques...

Sa rage a redoublé son insigne laideur.

Mais Bonaparte méritait l'affection de Gassendi. Il le protégeait durant la Révolution contre les soupçons des conventionnels. Il lui donnait le commandement du pare de l'armée de réserve en 1800 et le félicitait d'avoir conduit au passage du Saint-Bernard la marche des canons avec tant d'intelligence qu'elle n'avait pas causé le moindre retard. Il le fit général de brigade, général de division, directeur de l'artillerie au ministère de la guerre, inspecteur général, conseiller d'État, sénateur. Dans les derniers jours de 1812 et au commencement de 1813 il l'appela aux conseils qu'il tint aux Tuileries avec Clarke, Lacuée et Daru. Il le nomma au mois de janvier 1814 membre du Comité de défense de Paris.

 

Les principaux lieutenants en premier du régiment de La Fère en 1785 étaient Baston de Lariboisière, Baltes, Roquefère, Deroche, Rulhière, Cirfontaine, Parel, Nexon, Carey de la Motte, Malet, Vimal de La Grunge et les deux frères Du Raget.

Cinq d'entre eux, Baston de Lariboisière, Baltus, Roquefère, Deroche, Rulhière se rangèrent sans hésitation ni scrupule sous les drapeaux de la Révolution.

Baston de Lariboisière était de dix ans plus âgé que Bonaparte. Les inspecteurs louaient son zèle et son intelligence, assuraient qu'il travaillait beaucoup et avec succès, qu'il donnait de belles espérances. C'est le Lariboisière qui devint général de brigade, général de division, comte de l'Empire, premier inspecteur et commandant en chef de l'artillerie de la Grande Armée ; le Lariboisière qui, à Austerlitz et dans la poursuite des Prussiens après Iéna, poussait ses pièces à portée de mitraille ; qui, à Eylau, sous le feu terrible des Russes, gardait ses positions sans fléchir un instant ; qui, malgré l'ordre du jour de Napoléon, valut pendant le siège de Dantzig autant de gloire aux canonniers que Chasseloup-Laubat aux sapeurs ; qui contribua plus qu’aucun autre au gain de la bataille de Wagram ; qui, dans la campagne de 1812 où il fut, avec Eblé, selon le mot d'un officier, la colonne et le soutien de son arme, foudroya Smolensk, décida de la victoire à la Moskowa en massant ses batteries, refoula Kutusoy à Viasma, et, accablé de fatigue, mourut au terme de la retraite à Kœnigsberg. Sa veuve eut une pension de 6.000 francs, et son fils, nommé chambellan au retour de Russie, fut pendant les Cent-Jours officier d'ordonnance de l'empereur et chargé d'une mission en Vendée. Nul général d'artillerie, a dit Napoléon, ne servit avec plus de distinction, ne montra plus d'habileté que Lariboisière.

Baltus est moins connu. Admis tout jeune dans le corps royal, il était lieutenant en second depuis cinq mois lorsqu'il atteignit sa seizième année d'âge. Mais il eut sous la Révolution un avancement très lent. Ce fut Napoléon qui, par un ordre exprès, à la fin de 1.799, le nomma chef de bataillon. En 1803, Baltus, gravement malade, donnait sa démission et assurait que son respectueux dévouement au premier consul était inaltérable, qu'en cas de guerre, si sa santé se rétablissait, il lui offrirait de nouveau ses services comme simple volontaire. Un an plus tard, en 1801, il désira l'entrer dans le corps de l'artillerie : il fut réintégré à son rang par son ancien camarade du régiment de La Fère. Il a été d'ailleurs un des meilleurs soldats de Napoléon, et Davout le jugeait plus propre à faire la guerre qu'à gouverner un arsenal. Il commandait en 1805 l'artillerie des grenadiers de la division Oudinot et en 1807 celle du 8e corps. Sur le champ de bataille de Friedland il dirigea le feu de 32 calions, et à Wagram il réunit 42 pièces qui consommèrent toutes leurs munitions. Baron de l'Empire en 1809, chef de l'état-major de son arme au corps d'observation de Hollande en 1810, général de brigade, il eut sous ses ordres en 1811 l'artillerie de l'armée d'Allemagne à Hambourg, en 1812 celle du corps de Davout, en 1813 celle du corps de Vandamme et celle du 3e corps des réserves de cavalerie qui se rassemblait à Hanau. La première Restauration lui confia l'École de Metz. A la nouvelle du retour de Napoléon, il voulut rester fidèle aux Bourbons, et le 20 mars 1815 il publiait une lettre où il nommait l'empereur un étranger et le plus perfide des hommes : « Buonaparte ne fut jamais Francais et ne s'est fait connaître que par le sang des braves qu'il a versé pour assouvir l'ambition la plus effrénée. » Mais il vit Napoléon acclamé par la France presque entière et il fut mis à la tête de l'artillerie du 4e corps qui se formait à Metz : il pria le ministre Davout d'assurer Napoléon de son dévouement. La seconde Restauration le fit tardivement lieutenant général.

Roquefère fut camarade de Napoléon au régiment de La Fère et à celui de Grenoble. Il servit la Révolution, mais une malchance le poursuivit, et, dit son compagnon d'armes Gouvion, il eut sa part des malheurs causés par la fatalité du nouveau régime. Il avait commandé l'artillerie au camp de Tournoux où Kellermann et Gouvion rendaient les meilleurs témoignages de son zèle et de ses talents, lorsqu'il fut appelé devant Toulon par Bonaparte. Arrêté sur l'ordre du comité révolutionnaire de Manosque, suspendu par le représentant Dherbez-Latour, jeté dans la prison de Forcalquier, il n'obtint sa liberté qu'à la fin de 179't et ne fut pas réintégré. Mais il savait, selon sa propre expression, que ses infortunes exciteraient l'intérêt d'anciens camarades de qui dépendait son sort.

Il écrivit à Andréossy, et la veille du 18 brumaire, il pria le vainqueur de Lodi et des Pyramides de le recommander au ministre de la guerre. « Bonaparte, mon cher Roquefère, lui répondit Marmont, sera fort aise de trouver l'occasion de vous être utile. » Le 12 mars 1800, le premier consul décidait que Roquefère rentrerait au service avec le grade de capitaine-commandant. Employé à l'armée de réserve, Roquefère se signala sous les yeux de Joseph Bonaparte au passage du grand Saint-Bernard par son adresse et son activité. Détaché plus tard à l'armée d'Espagne comme chef de bataillon, il commanda son arme au premier siège de Saragosse, et, à la fin du second siège, où il était chef de l'état-major de l'équipage d'artillerie, ce fut lui qui, au cinquante-sixième jour de tranchée ouverte, se rendit dans la place en parlementaire. Malade et mécontent, il donna sa démission en 1812 pour se retirer dans son château de Roquefère, près de Carcassonne, et finir, comme il disait, maire du petit village dont ses pères étaient seigneurs.

Roche ou Deroche, fils du capitaine Roche de Cavillac, avait été, de même que Napoléon, cadet-gentilhomme à l'École militaire de Paris, et il connaissait la Corse puisqu'il aida son père à reconstruire en 1785 le magasin à poudre d'Ajaccio. Comme Roquefère, il eut du guignon et ne put devenir colonel. Pourtant, il fit les campagnes de la Révolution sur les bords de l'Escaut et de la Meuse ; il servit avec Sugny en Italie, servit dans le royaume de Naples, à l'armée de Venise, à celle de Dalmatie. Lorsqu'il vit à Douai le premier consul, il fut recommandé au général Dnlauloy, et le 15 juillet 1800, il écrivait à Bonaparte : « Je suis le seul de vos anciens camarades qui n'ait point eu d'avancement. Je serais donc le seul sur lequel vos faveurs ne daigneraient pas s'étendre ! Cependant, je ne crois pas avoir démérité, ayant fait continuellement la guerre comme les autres. » Il ne fut nommé chef de bataillon qu'en 1803 et il avait ce grade lorsqu'il prit sa retraite dix ans plus tard, après avoir été sous-directeur d'artillerie en Hollande, à Groningue et à Coevorden.

Chriseuil de Rulhière appartenait à une famille très honorablement connue. Son oncle, l'académicien, est l'auteur de cette Histoire de l'anarchie de Pologne qui resta manuscrite jusqu'à l'année 1803 où Napoléon la fit publier. Son arrière-grand-père, son grand-père, son père avaient exercé les fonctions d'inspecteur des brigades de la maréchaussée de l’Ile-de-France. La Révolution ne ménagea pas sa famille. Son beau-frère, sous-lieutenant de la maréchaussée, fut en 1791 égorgé à Courbevoie par le peuple qui voulait enlever les drapeaux des Suisses. Son père, commandant la garde à cheval et le guet de Paris, puis colonel de la gendarmerie nationale, fut abandonné par sa troupe au 10 août sur la place du Carrousel, enfermé à La Force, massacré le 2 septembre et enfoui dans les carrières de Charenton. Pourtant, Chriseuil de Rulhière n'émigra pas. De Givet oh il était, il ne demandait au ministre un congé de six semaines que lorsqu'il savait le Brabant conquis et la frontière des Ardennes assurée : « J'ai perdu mon père dans la journée du 2 septembre, écrivait-il, et cet événement a donné naissance à des affaires de famille qui exigent ma présence à Paris. » Il était encore au régiment de La Fère dans le mois d'avril 1793, mais la Terreur l'obligea de quitter son emploi. Bonaparte, qui l'aimait, le revit à Milan en 1797 et le chargea de remplir les fonctions de commissaire français près d'un des trois départements que formaient les Iles Ioniennes, le département de la mer Egée. « C'est un homme instruit, disait-il au Directoire, et extrêmement désintéressé. n De Corfou, de Zante, Rulhière correspondit avec le général, et du Caire, Bonaparte le priait de faire fabriquer avec des raisins secs l'eau-de-vie dont l'armée avait besoin, d'activer le commerce des Iles Ioniennes avec l'Egypte : « Continuez, ajoutait-il, à bien mériter de ces peuples par votre conduite sage et philanthropique, et croyez au désir vrai que j'ai de vous donner des preuves de mon estime et de l'amitié que vous savez que je vous porte ; soit en Egypte, soit en France, soit ailleurs, vous pouvez compter sur moi. » Comme Rolland de Villarceaux et Jullien de Bidon, Rulhière était destiné par Napoléon à la carrière civile. Il fut sous-préfet de Falaise, et ses administrés assuraient qu'il avait fait le bien et obtenu l'estime de tout le monde. Il fut secrétaire général du commissariat de police en Piémont. Il fut préfet du département de la Ruer. Mais il emportait de Turin le germe d’une maladie mortelle, et il ne put rejoindre son poste d'Aix-la-Chapelle. Durant la l'otite, il souffrit des maux d'estomac si violents qu'il dut s'arrêter à Genève pour consulter Odier et à Paris pour se reposer : il se fit appliquer des sangsues ; il eut des saignements de nez et des vomissements ; de son lit, il demandait au ministre un congé de quelques décades ; le 15 juin 1802, il expirait. Napoléon le regretta. Il avait nommé son frère aîné Philippe sous-préfet de Falaise, et sous la Restauration, Philippe racontait volontiers qu'il était entré dans l'administration par l'entremise de son cadet, qui « avait servi dans l'artillerie avec Bonaparte ». A son voyage de Normandie, le premier consul interrogea Philippe de Ilulhière : « Êtes-vous, lui dit-il, frère du Chriseuil, ancien officier au régiment de La Fère-artillerie, décédé peu de temps après avoir été nommé préfet de la Ruer ? »

Les autres lieutenants en premier du régiment de La Fère, Cirfontaine, Panel, Nexon, Cavey de la Motte, Malet, Vimal de la Grange, les deux Du Rabot, émigrèrent.

Germay de Cirfontaine prit part à l'expédition de Champagne en 1792, suivit en 1795 le rassemblement d'officiers d'artillerie aux ordres de Quiefdeville et reçut des Bourbons un brevet de chef de bataillon.

Parel, d'abord volontaire à l'armée des princes, commanda durant deux ans l'artillerie du régiment de Salm à la solde anglaise, et obtint sous la Restauration le grade de chef de bataillon avec la retraite de capitaine.

Nexon fut avec Romain, Denis et Prévost, un des officiers qui, sur l'ordre de Condé, se jetèrent dans Mayence en 1792 à l'approche de Custine ; il commanda durant deux années l'artillerie du régiment de Rohan.

Cavev de la Motte fit les deux premières campagnes de l'émigration à l'armée de Condé, et le 25 décembre 1793, à la défense de Lauterbourg, reçut un coup de feu dans le corps : aussi obtenait-il au mois de niai 1794 la croix de Saint-Louis.

Le chevalier Claude-Joseph de Malet, frère cadet de Claude-François de Malet, le fameux conspirateur, était fort bien noté par le général Du Teil : il avait une application qui ne se démentait pas ; il savait très bien son cours de mathématiques, possédait des connaissances en chimie et en physique, dessinait « autant qu'il en faut pour bien rendre son idée ». Toutefois d'Urtubie lui reprochait d'aimer passionnément la musique et jugeait que ce bout trop décidé le détournait des détails. Il était fervent royaliste, et regardait le gouvernement de Louis XVI comme le plus juste, le plus doux, le plus libre du inonde. Second capitaine au 5e régiment en 1791, il alla de Strasbourg. Coblentz demander au nom d'un grand nombre de ses camarades les ordres du prince de Condé. Au mois d'avril 1792 il émigrait. Les succès du nouveau système et l'exemple de son frère qui combattait pour la Révolution à la tête des volontaires du Jura, le découragèrent un instant, et le 29 mars 1793 il écrivait au ministre Bouchotte qu'il avait quitté l'armée à cause du délabrement de sa sauté, mais qu'il conservait le désir de servir la patrie, et il sollicitait sa réintégration dans l'artillerie : on lui répondit que le motif et l'époque de sa démission ne paraissaient pas favorables au succès de sa requête. Arrêté, relâché, mais conspirant toujours, il semble avoir eu l'humeur inquiète et bizarre de son aîné. Qui sait même si les conseils de Claude-Joseph n'ont pas dé- terminé Claude-François à tenter l'incroyable entreprise du 23 octobre 1812 ? « Mon frère, disait Claude-Joseph, honora sa vie par une mort d'autant plus glorieuse qu'elle eut pour cause les intérêts de la monarchie. » Au régiment de La Fère, il ne s'avisait pas du mérite de Napoléon, et il ne conçut jamais comment et pourquoi son camarade était monté si haut. « I3onapartc, assurait-il, était d'une capacité intellectuelle très médiocre ; tout au plus était-ce une espèce de fou », et il jurait que Napoléon, envahissant l'Italie en 1796, n'avait aucun talent, ne savait faire manœuvrer correctement un peloton ; que la conquête du pays était due aux machinations politiques plutôt qu'à l'intelligence du général ; que la plupart des victoires de la République devaient être attribuées, non pas au génie militaire des chefs, mais à la bravoure des soldats et aux intrigues des sectaires. Ses idées sur la Révolution étaient très singulières. Selon Malet, il v avait depuis longtemps une secte qui voulait le pouvoir et cherchait à le saisir par tous les moyens. Cette secte, c'était la franc-maçonnerie, universellement répandue, organisée par grades, administrée régulièrement et dans des chapitres tenus à différentes époques, la franc-maçonnerie qui se proposait un autre but que l'amusement et les repas où ses membres ont plaisir à manger ensemble et à choquer leurs verres d'une certaine façon, l'ambitieuse franc-maçonnerie qui depuis des siècles par de continuelles intrigues sapait le trône et l'autel. Qu'on étudie l'histoire, disait Malet : La franc-maçonnerie n'est-elle pas une transformation de l'ordre des Templiers et de cette Sainte-Vehme dont les tribunaux secrets furent le modèle des comités de surveillance ? Quelle ressemblance frappante entre la Révolution française et la guerre des paysans ! Les Allemands ne voulaient-ils pas au XVI' siècle porter en France la liberté comme les Français voulurent de nos jours la porter chez tous les peuples ? Qu'était-ce que le calvinisme, sinon cette même secte révolutionnaire qui, sous le masque de la religion, attaquait l'autorité royale ? Les mots seuls étaient changés ; mais en réalité les révolutionnaires ne combattaient-ils pas, sous le nom de calvinistes, les royalistes ou catholiques, comme les patriotes combattirent les royalistes ou aristocrates ? Qu'est-ce que la Fronde, sinon cette mime secte qui menace l'ordre social, et l'aurait détruit, sans Mazarin ? Louis XIV la comprime. Mais sous Louis XV elle fait abolir la compagnie des jésuites, ce rempart de la royauté qui eut sûrement opposé un grand obstacle à la Révolution. Sous Louis XVI, elle suscite les incrédules ou les philosophes, et ces « traitres » qui sont près du trône, provoquent une disette ; ils créent une réputation à Saint-Germain, et Saint-Germain, devenu ministre, réforme la maison du roi, premier appui de la monarchie, et mécontente l'armée qui se recrute désormais dans la canaille et s'insurge facilement ; ils entraînent la France à protéger la révolte de l'Amérique ; ils propagent des mensonges contre le roi et sa famille ; ils fondent dans les petites villes des clubs qui préparent le mouvement et fournissent d'utiles renseignements sur l'opinion des plus notables personnages ; ils entrent aux États généraux, et dès le mois d'octobre 1789 essayent de s'emparer du souverain. N'ont-ils pas tenu à Strasbourg en 1784 une assemblée qui discute si le gouvernement monarchique est le meilleur qui convienne à la France ? Les couleurs nationales qu'ils établissent et les écharpes de leurs officiers civils n'étaient-elles pas en usage dans les loges ? Et qu'on n'objecte ni Robespierre ni Bonaparte. La secte, prétend Malet, s'est toujours servie de mannequins pour arriver à ses fins, et Robespierre a été son mannequin ; elle l'a représenté comme doué de moyens et pénétré de l'amour du bien public ; mais, après l'avoir proclamé un grand homme, elle l'a renversé : de mime que Carrier qu'ils firent périr en lui reprochant les noyades qu'ils avaient précédemment approuvées, Robespierre fut à la fois l'agent et le bouc émissaire des révolutionnaires ; il exécuta leurs décrets et endossa leurs horreurs. Quant à Bonaparte, plus célèbre que Robespierre et moins nul, il a été, comme Robespierre, le mannequin des sectaires qui le choisirent après lui avoir fait la réputation d'un génie et sur le refus de Moreau qui n'avait pas accueilli leurs propositions : Bonaparte joua le rôle qu'ils lui avaient prescrit ; de là, durant le temps de sa puissance, leur complet assoupissement ; ils étaient contents, heureux ; ils vantaient les actes les plus despotiques de Napoléon qui travaillait pour eux. Le mot de 'rancie nation qu'ils prononçaient avec emphase signifiait, non pas la nation française, mais, selon le langage allégorique dont ils usaient volontiers, la nation révolutionnaire, et, si Napoléon avait vaincu la Russie, et par suite brisé tous les trônes, ils se seraient débarrassés de lui d'une manière quelconque, et rejetant sur lui seul, comme naguère sur Robespierre, tous les malheurs, ils auraient profité du bouleversement universel pour partager entre eux la souveraineté de l'Europe et restaurer le gouvernement féodal. Plusieurs n'avaient-ils pas, avant la chute de Bonaparte, c'est-à-dire de leur propre autorité, le titre de prince ou de duc ?

Vimal de La Grange devait combattre, de même que la plupart des émigrés, à l'armée des princes, servir dans les troupes hollandaises, faire durant quatre années le métier de gouverneur dans la riche maison des Boreel d'Amsterdam, appartenir aux canonniers nobles du corps de Condé, et après avoir suivi comme aide de camp le général Willot en Italie et à Port-Mahall, regagner la France u la fin de 1803 pour comploter, ainsi que Malet, contre son ancien camarade du régiment de La Fère et s'aboucher au nom de Willot avec divers agents des Bourbons. Mais il était soupçonné, observé. Un matin de novembre 1804 il vit le sous-préfet et le brigadier de gendarmerie entrer dans sa maison, à Ambert, et saisir ses papiers. On lie découvrit rien de suspect. Il résolut alors d'aller à Paris pour demander un emploi à l'empereur, « avec lequel il avait eu l'honneur de servir autrefois dans le même régiment ». On lui refusa la permission de quitter Ambert. Il la prit. A la fin de 1807, il montait dans la diligence et se rendait droit à Paris. Arrêté et enfermé au Temple parce qu'il ne s'était pas muni d'un passeport, il fut relâché au bout de huit jours. La police n'avait rien trouvé à sa charge. Mais elle le renvoya sur-le-champ à Ambert et le mit sons la surveillance de l'administration locale, en lui intimant l'ordre de ne pas s'éloigner de cette résidence sans une autorisation spéciale du ministre, et vainement dans les années suivantes La Grange sollicita la faveur de n'être plus surveillé, protesta qu'il était digne de cette grâce par sa conduite et par son dévouement à l'empereur et roi. Il obtint de Louis XVIII le gracie de lieutenant-colonel.

Les Du Raget, frères jumeaux, ne rentrèrent en France qu'après avoir combattu les armées républicaines de 1792 à 1801 en Hollande et en Allemagne. Ils manquaient de tout. Fils d'un pauvre aide-major du fort Mortier, ils n'avaient pu se soutenir au service sous l'ancien régime que par les grâces du roi. Napoléon nomma l'aîné, Pierre-François, trésorier civil du 4e régiment d'artillerie à pied, et quelques semaines plus tard, lorsque le Conseil d'État eut désapprouvé cette sorte d'emploi, trésorier de l'École d'application où Philippe Masson d'Autume était bibliothécaire. Pareillement, il nomma le cadet, Louis-Alexandre, trésorier civil du 4e régiment d'artillerie à cheval, puis quartier-maitre-trésorier au régiment de La Fère, d'abord avec rang de lieutenant, ensuite, lors de son passage à Turin avec rang de capitaine en second. Mais Louis-Alexandre Du Raget, bon officier, plein de zèle et d'honneur, était un médiocre quartier-maitre qui se laissait tromper. Il prétexta qu'il était malade et résigna ses fonctions. Gassendi disait que Du Raget, admis par grâce de l'empereur, devait se retirer puisque sa santé l'empêchait de servir. Sorbier obtint que Du Raget serait employé comme capitaine à l'armée d'Italie : « Je conviens avec vous, répondait-il à Gassendi, que c'est par grâce que Du Raget se trouve au nombre des officiers d'artillerie ; mais il ne faut pas oublier que les faveurs qui l'y ont porté viennent de l'empereur, qui s'est rappelé un officiel qu'il avait connu et qui est recommandable par beaucoup de qualités. »

 

Les lieutenants en second de La Fère-artillerie avaient à cause de la conformité de grade et d'âge une plus étroite liaison avec Bonaparte. Les principaux furent, de 1785 à 1791, outre les quatre amis intimes de Napoléon, Desmazis, Le Lieur de Ville-sur-Arce, Rolland de Villarceau et Jullien de Bidon, les lieutenants Sorbier, Fontanille, Marescot, Vauxmoret, Ménoire, Savary, Vaugrigneuse, Carmejane, Mongenet, d'Andigné, Belly de Bussy, les deux Damoiseau, Huon de Rosne. Deschamps du Vaizeau, Le Pelletier de Montéran, Saint-Germain, Mallet de Trumillv et Bouvier de Cacharel.

Sorbier devait arriver aux plus hauts grades, devait être général de division, commandant en chef de l'artillerie de la Grande Armée, premier inspecteur. Mais il s'enorgueillissait surtout d'avoir formé la première compagnie d’artillerie cheval et d'être, comme il disait, le fondateur d'une arme qui avait contribué puissamment à la gloire de la France.

Fontanille était second capitaine au 7e régiment d'artillerie lorsque, entrainé par ses camarades, il donna sa démission en 1792. Mais six semaines plus tard il éprouvait, assurait-il, un regret mortel, déplorait ce « pas d'école », priait son colonel de le faire réintégrer et de lui servir de pire. Son compatriote Vallicr, député de l'Isère, affirma son civisme, protesta qu'il n'avait pris ce parti (que parce qu'il essuyait quelques désagréments. Le ministre Ser9n était dauphinois ; il remit Fontanille en activité. Fontanille ne parut pas ! On patienta sept mois, et en avril 1793 il fut destitué : la versalité de sa conduite, disait-on, et son irrésolution prouvaient qu'il n'était pas pénétré des principes révolutionnaires. Mais deux représentants du peuple, Ganthier et Dubois-Crancé, lui rendirent provisoirement son rang de capitaine d'artillerie, l'employèrent aux ateliers de Rive-de-Gier à la fabrication des balles, l'appelèrent devant Lyon assiégé. Fontanille commanda le pare de La Guillotière, et après la prise de Lyon envoya des Hautes-Alpes un imposant convoi d'artillerie à son ancien camarade Bonaparte. Rentré dans son grade et détaché à l'arsenal de Grenoble, il démissionna de nouveau en 1798. L'homme qui naguère applaudissait à la mort du « tyran » Louis XVI et la chute de « l’infâme » Toulon, était redevenu royaliste, et en 1815 il se mit comme lieutenant-colonel à la -tête des volontaires royaux du Dauphiné. Aussi fut-il rétabli capitaine d'artillerie et promu en 1824 chef de bataillon.

Marescot de la Noue ou Marescot le jeune était le cadet de Samuel Marescot qui fut premier inspecteur du génie. Il servit dans l'artillerie aux armées du Rhin et de la Moselle, et assista, sous les ordres de Hoche, à la bataille de Frœschwiller et au débloquement de Landau. Autorisé par le Comité de salut public, sur les instances de son frère, à passer dans l'arme du génie, il eut part aux sièges des places du Nord, du Quesnoy, de Condé, de Valenciennes, de Maëstricht. Il était chef de bataillon lorsqu'il démissionna sous prétexte de fatigue et en réalité pour faire un beau mariage. Napoléon le remit en activité et l'employa durant cinq ans dans l'état-major. « Je vous rappelle, avait écrit Samuel Marescot à l'empereur, la promesse que vous m'avez faite de réintégrer mon frère ; il a en l'avantage de servir dans le même régiment d'artillerie qui e été le berceau de votre gloire. » Marescot de la Noue accompagna son aîné en 1808 au-delà des Pyrénées. Mais la disgrâce de Samuel, qui fut destitué pour avoir signé la capitulation de Baylen, et le mauvais état de sa Santé le découragèrent. En août 1809, il obtint du roi Joseph l'autorisation de rentrer en France pour prendre les eaux pendant trois mois. Il partit. A cette nouvelle le ministre de la guerre se fâcha et enjoignit à Marescot, qui aurait dû demander sa permission, de regagner l'Espagne ou, s'il était souffrant, de s'arrêter et de rester à Bayonne. Mais Marescot était déjà dans ses foyers. Il donna sa démission en assurant qu'il était trop malade pour se rendre utile. Seize mois après, elle fut acceptée. Clarke, craignant de réveiller le souvenir de Bayleu, n'osa la mettre plus tût sous les yeux de Napoléon.

Vauxmoret, qui devint colonel, fit les guerres de la Révolution à l'armée de la Moselle, il celle de Rhin-et-Moselle, à celle d'Allemagne, à celle d'Helvétie, à celle d'Italie. Il était au blocus de Mayence, à la bataille de Zurich, aux sièges de Kehl et de Gènes. Il commanda le parc à Hanovre et au camp de Bruges. Il fut directeur d'artillerie à Bruxelles, à Bayonne, à Rome, à Cherbourg. Il avait pris sa retraite lorsqu'il sut en 1815 le débarquement de Napoléon : « J'ai appris, écrivait-il au ministre, avec la plus vive peine la témérité de Bonaparte », et il sollicitait des ordres pour voler à la défense du roi

Comme Vauxmoret, Ménoire fit toutes les campagnes de la Révolution. En 1793, il était capitaine et aide de camp du général d'Hangest. En 1813, il était colonel et commandait le parc du 4e corps de la Grande Armée. Fatigué de la guerre, tourmenté par des douleurs rhumatismales, il demanda, de Mayence, une direction dans l'intérieur. Mais Sorbier était très mécontent de lui ; il jugeait que Ménoire venait, par son insouciance et sa mollesse, de compromettre le service de l'artillerie, et que ce serait d'un mauvais exemple de l'employer dans l'intérieur ; Ménoire dut prendre sa retraite.

Ponce de Savary, fils d'un ancien major du château de Sedan, était l'aîné de deux frères, dont l'un devint aide de camp de Desaix et de Bonaparte, due de Rovigo et ministre de la police. Il fit toutes les campagnes de la liberté jusqu'à la paix de Lunéville sans nulle interruption aux armées du Nord et du Rhin. Mais sous le Consulat il n'était encore que capitaine d'une compagnie d'ouvriers. Moreau et tablé proposaient de le nommer chef de bataillon. Le ministre répondit que le premier consul avait résolu de différer tout avancement pour placer les officiers pourvus d'un grade surnuméraire. Ponce de Savary écrivit directement à Bonaparte le 28 juin 1801. « Savary, disait-il, a l'honneur de demander au premier consul qu'il veuille bien faire donner suite à la demande faite pour lui par le général en chef Moreau et le général Eblé. » Bonaparte décida que le ministre lui ferait un rapport aussi tôt que possible. Il lut ce rapport le G juillet, et se convainquit de la distinction particulière que Savary s'était acquise. Le 18 juillet, Savary recevait le brevet de chef de bataillon au 1er régiment d'artillerie, à ce régiment de La Fère où il avait été, comme Bonaparte et avec Bonaparte, lieutenant en second.

Vaugrigneuse, cadet-gentilhomme à l'École militaire de Paris durant trois ans et chevalier de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, ne fut lieutenant en second à La Fère qu'au mois de juillet 1791, lorsque Bonaparte avait quitté le régiment. Mais il était en 1785 avec Dalmas, élève de l'Ecole d'artillerie de Valence, et il avait fait alors la connaissance de Napoléon. De même que Dalmas, il abandonna l'Ecole de Valence pour celle de Metz. Mais, après avoir en 1789 passé l'examen d'officier, il vint, comme lieutenant en second surnuméraire, à l'École d'Auxonne et il revit Bonaparte. Ses camarades et ses chefs l'aimaient pour sa douceur et la gentillesse de ses manières : Faultrier louait son caractère qui lui captivait l'estime et l'amitié ; Rostaing le notait doux, honnête et d'un bon exemple. Capitaine de l'arme, il prit part à la campagne de Belgique, aux affaires de Jemappes et de Liège, au blocus de Luxembourg-, aux opérations de l'armée de Sambre-et-Meuse. Fait prisonnier à Ancône en 1799 et rentré sur parole, il resta durant les années 1800 et 1801 au parc d'artillerie de l'armée du Var à Antibes et à Toulon. Embarqué sur la flotte du contre-amiral Lillois avec sa compagnie, il assista sur le vaisseau le Formidable aux combats d'Algésiras et de Cadix. En 1802 et en 1803 il était à Saint-Domingue : il y dirigea l'artillerie dut fort Dauphin et du môle Saint-Nicolas. Parti de Vile en 180-, retenu par la maladie à Cuba, il se rendit il Charleston, et de là regagna la France. Il voulut alors — c'était au mois de mars 1805 communiquer à Napoléon des détails sur les pays qu'il avait parcourus et lui donner des preuves de son dévouement. L'empereur le renvoya à Duroc. « Je l'ai connu, disait-il, très honnête homme ; je désire savoir ce qu'il faut faire pour le rendre utile. » Vaugrigneuse fut nommé chevalier de la Légion d'honneur et chef de bataillon au 6e régiment d'artillerie. Mais ses aventures n'étaient pas terminées. Envoyé à Boulogne comme sous-directeur de l'équipage de siège, il commande, après le départ de la Grande Armée, l'artillerie de côte à Ambleteuse. En 1806, il est à l'armée de Hollande ; en 1807, au siège de Stralsund ; en 1808, à la bataille de Tudela ; en 1809, aux terribles assauts de Saragosse. Les dernières années de sa carrière militaire s'écoulèrent en Espagne, dans les deux places de Lerida et de Tortose où il était à la tête de l'artillerie.

Carmejane, nommé lieutenant en second à La Fère le 1er septembre 1789, connut Bonaparte durant quelques mois au commencement de l'année 1791. Mais, comme a dit sa veuve, il n'avait pas d'ambition et ne songea pas à profiter des circonstances pour arriver rapidement à la fortune et aux honneurs. Il refusa sous la Révolution le grade de général et, malgré les souvenirs de camaraderie qui l'unissaient à Napoléon, se contenta sous l'Empire du grade de colonel. Ce ne fut que sous la Restauration, à sa retraite, à cause de l'excellente réputation qu'il avait dans son arme, qu'il obtint le brevet de maréchal de camp ad honores. Il avait été à Valmy, à Lembach, à Mertensee, au blocus de Mayence, à Sacile, à Raab, à Wagram, et, au mois d'avril 1814, il fut un des défenseurs de Gènes. Après Wagram où il eut un cheval tué sous lui, il reçut le titre de baron avec quatre mille francs de rentes, et Napoléon, ayant su combien Carmejane s'était distingué dans cette journée, ajouta de sa propre main Vois mille francs de plus à la dotation.

Mabille était Nantais et fils d'un capitaine garde-côtes. Il avait eu, à la Montaigne, un domestique de la maison pour parrain et sa nourrice pour marraine. D'Urtubie le tenait pour un officier exact et zélé. Mais, après avoir prêté le serment exigé par l'Assemblée nationale, Mabille émigra. Napoléon le plaça dans l'administration des postes et le fit inspecteur de la banlieue à la division de Paris.

Mongenet était chevalier de Malte. Il alla faire ses caravanes durant trois ans, de 1788 à 1791, tout en gardant ses appointements de lieutenant. Nommé capitaine à son retour en France, il émigra, resta quelques mois à l'armée de Condé et, après la campagne de 1792, revint à Malte. En juin 1798, il voyait apparaître Bonaparte et la flotte française. Il suivit en Orient son camarade de Valence, redevint capitaine d'artillerie et reçut à la fin de 1801 le grade de chef de bataillon. Son avancement fut assez rapide. « L'empereur, écrivait-il au mois d'avril 1807, m'a fait la faveur de nie mener en Égypte ; je suis depuis sept ans dans le grade de chef de bataillon d'artillerie qui m'a été conféré après la prise du Caire, où j'ai été blessé ; j'espère qu'il la promotion des colonels il daignera se rappeler favorablement un ancien officier du régiment de La Fère. » Il fut promu colonel au mois d'août 1808, et, après avoir commandé l'artillerie de l'armée d'Illyrie, général de brigade au mois de juin 1813. Les Bourbons lui confièrent l'École de Besançon. Mais Mongenet ne séparait pas l'empereur de la patrie ; il se rallia sous les Cent-Jours à Napoléon et vécut dans la retraite sons la seconde Restauration.

D'Andigné de Sainte-Gemme, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, comme Mongenet, devait quitter la France en 1791, avec un autre camarade de Bonaparte, Picot de Morris, pour faire ses caravanes à Malte. Au lieu de revenir au bout de deux ans, à l'expiration de son congé, il resta dans l'île. Comme Mongenet, il suivit en Orient son camarade du régiment de La Fère, et, sur le sol d'Égypte, Bonaparte le réintégra dans l'artillerie, le rétablit capitaine en second, le fit capitaine en premier. Le 21 mars 1801, à la bataille d'Aboukir, d'Andigné eut la jambe emportée par un boulet de canon. Aussi, à son retour en France, ne fut-il pas employé activement. Chef de bataillon, inspecteur de la manufacture d'armes de Versailles, sous-directeur d'artillerie à Toulouse, oui il dirigea les travaux de l'arsenal avec la plus grande économie, il prit sa retraite en 1810. Il était le cadet de d'Andigné qui s'évada du château de Joux avec Suzannet et qui, après s'être caché dix-huit mois, gagna l'étranger pour reparaître en 1814 et obtenir de Louis XVIII le brevet de lieutenant général. Des deux d'Andigné, l'un a donc servi Napoléon, l'autre l'a combattu ; et ce fut en invoquant le nom de son frère que le Vendéen vint par deux fois se présenter au premier consul et le presser de restaurer les Bourbons. « Croyez, lui avait dit Bonaparte, que je serai fort aise de vous convaincre de l'estime que j'ai pour vous ; votre frère qui s'est distingué la bataille d'Aboukir, se l'était méritée. »

Belly de Bussv appartint durant quatre années il l'année de l'émigration. Il vivait depuis 1797 sur sa terre de Beaurieux, dans l'Aisne, lorsqu'il l'improviste, pendant la campagne de France, il revit son compagnon d'armes de La hère-artillerie. Le soir du fi mars 1814, l'empereur, cousant avec le maitre de poste de Berri--au-Bac, apprenait qu'un ancien officier du nom de Bussy, maire de Beaurieux, connaissait très bien le pays. Était-ce Bussy du régiment de La Fère ? Napoléon l'envoya chercher, et, sur-le-champ, Bussv le renseigna, le conseilla, guida la cavalerie de la garde dans le vallon d'Oulches. Le IL mars, un décret signé à Soissons remettait Belly de Boissy en activité de service avec le grade de colonel d'artillerie et le nommait aide de camp de l'empereur. Busse reçut en outre douze mille francs pour s'équiper. Il suivit Napoléon dans toutes les batailles, à Craonne, à Laon, à Arcis-sur-Aube, à Saint-Dizier. Sous les Cent-Jours, et quoiqu'il eut obtenu de Louis XVIII la croix de Saint-Louis, il reprit son poste d'aide de camp. Il était plein d'ardeur et d'espoir ; il croyait après Ligny que les Anglais renonçaient à la lutte et que les Français entreraient en triomphe à Bruxelles. Après Waterloo, il accompagna Napoléon jusqu'à Laon, où il eut ordre de rester. Les Bourbons le mirent à la demi-solde, et, le 12 novembre 1829, lorsqu'il eut accompli ses trente ans de service, lui donnèrent la pension de retraite de maréchal de camp parce qu'il avait dix ans d'exercice de colonel d'artillerie. Grace la rencontre inattendue de Napoléon en 1814, Belly de Bussy est un des rares colonels de l'ancienne armée qui aient été retraités dans le grade de général de brigade.

Il y avait deux frères Damoiseau à La Fère-artillerie. Le cadet, ou chevalier de Damoiseau, ne vint au régiment qu'en 1788 et il montrait, disait l'inspecteur Rostaing, la meilleure volonté ; il émigra, servit comme capitaine d'artillerie dans la légion de Mirabeau, reçut à l'affaire de Germersheim dix-sept blessures qui lui valurent la croix de Saint-Louis, et alla périr en Vendée à la tête d'une colonne de chouans. L'aîné, Marie-Charles-Théodore, est le Damoiseau qui fut membre du Bureau des longitudes et de l'Académie des sciences. Au régiment de La Fère, il était exact à remplir les devoirs de son état ; mais ses chefs se plaignaient qu'il eût peu de conduite, tout en ajoutant avec leur indulgence coutumière qu'il était encore jeune et qu'il changerait. Canonnier noble à l'armée des princes et à l'armée de Condé, il fit comme lieutenant les campagnes de 1795 et de 1796 dans l'armée piémontaise et servit le roi de Portugal, qui le nomma capitaine d'artillerie de terre et major d'artillerie de marine. En 1807, les Français envahirent le Portugal. Damoiseau s'offrit à eux, guida leurs mouvements, et le général qui l'avait placé dans son état-major, proposa de le garder et de le faire chef de bataillon. Mais lorsqu'en 1792 Damoiseau avait émigré, il n'était capitaine que depuis un an. Un décret signé le 13 février 1809 par Napoléon le vernit en activité : il fut attaché comme capitaine à son ancien régiment de La Fève, employé à l'état-major d'artillerie du 8e corps de l'armée d'Espagne, et ne prit rang qu'à la suite, et, comme on disait, à la queue des capitaines qui avaient alors un an rie service dans ce grade. Après avoir protesté d'abord et rappelé qu'il était major de Sa Majesté Très Fidèle, Damoiseau remercia le ministre. « Le désir de servir Sa Majesté Impériale et Royale, écrivait-il, principalement dans le corps où j'ai eu le bonheur d'en être connu, ne me fait pas hésiter un instant d'accepter l'emploi pour lequel vous me destinez. » Nommé en 1810 chef de bataillon adjudant de côtes, il était à Antibes lorsque Napoléon débarqua sur la plage du golfe Jouan. Il excita bourgeois et soldats à rester dévoués au roi. Louis XVIII, reconnaissant, le fit venir à Paris ; il exauçait ainsi les désirs de l'astronome, qui n'avait cessé de demander une grande ville, afin de « jouir des avantages qu'on y trouve pour la culture des sciences ».

La plupart des lieutenants en second de La Père-artillerie ont donc servi tôt ou tard leur ancien camarade de régiment. Quelques-uns pourtant, Huon de Rosne, Deschamps du Vaizeau, Le Pelletier de Montéran, Saint-Germain, Bouvier de Cachard, Mallet de Trumilly, demeurèrent inébranlablement fidèles aux Bourbons.

Huon de Rosne et Deschamps du Vaizeau émigrèrent des premiers ; au mois d'octobre.1791, Huon était à Worms, et Du Vaizeau, à Heidelberg. Mais Da Vaizeau, canonnier au parc de l'artillerie noble de l'armée de Condé, disparaît après 1794, sans laisser de trace, et Huon de Hostie succombe le 13 octobre 1793 à l'affaire des lignes de Wissembourg en tirant le canon contre les républicains qui s'embusquent dans les vignes d'Oberotterbach.

Le Pelletier de Montéran était premier lieutenant lorsqu'il émigra. H servit en 1792 à l'armée de Condé, appartint l'année d'après au rassemblement d'officiers d'artillerie qui se formait à Ostende sous les ordres de Quiefdeville, le quitta pour raison de santé, le rejoignit en 1795 et le suivit à la seconde expédition de Quiberon ou expédition de l'île d'Yeu. En 1801, il fut un des trois officiers de l'arme qui, selon les instructions du comte d'Artois et sous le commandement du baron des Lyons de Moncheaux, se rendirent de Londres à l'armée des royalistes de Bretagne. Le bruit courut à Paris qu'il avait été pris et incarcéré à Vannes. Ses amis s'émurent et intercédèrent en sa faveur auprès de Bonaparte. Mais la nouvelle était fausse : Le Pelletier avait regagné l'Angleterre. « Le premier consul, lui écrivait-on, se rappelant d'avoir été lié avec vous dans le régiment de La hère où vous serviez ensemble, a paru prendre un grand intérêt à ce qui vous regarde ; il a accueilli notre demande et promis votre liberté. »

Saint-Germain a, ainsi que Carmejane, ainsi que Mallet de Trumilly, connu Bonaparte dans les premiers mois de 1791. Il servit à l'armée de Condé avec ses deux frères qui moururent, l'un, des fatigues de la guerre en 1795, l'autre, l'année suivante, à l'affaire d'Oberkamlach. Il n'alla pas en Russie avec les Condéens parce qu'il était malade ; mais il gagna la Suisse, et en 1798 il venait porter à Paris les lettres des cantons helvétiques qui prévoyaient l'invasion de leur territoire et celles des députés royalistes réfugiés en Suisse après le 18 fructidor. En 1799 il était major dans l'armée royale de Bretagne ou légion de Fougères, commandée par son compatriote Picquet du Boisguy. Arrêté par méprise à Paris après la pacification de 1800, détenu au Temple, traduit au tribunal criminel du Calvados qui l'acquitta, Saint-Germain fut, comme Vimal de La Grange, mis en surveillance jusqu'à la fin de l'Empire. Sous les Cent-Jours il coopéra, dit-il, à l'organisation de l'armée royale en Normandie. La Restauration le fit, sur sa demande, capitaine de gendarmerie.

Bouvier de Cachai-d assistait à l'expédition de Champagne et à la défense de Maëstricht. Après diverses aventures, il entra dans l'armée hollandaise à la solde britannique, sous les ordres directs du prince d'Orange. Il servit en 1799 dans l'armée anglo-russe et, à la fin de cette année, dans la brigade hollandaise qui tint la campagne jusqu'aux derniers jours de 1802, tantôt sur la frontière de hollande, tantôt dans le Hanovre et l'évêché de Munster. Sons l'Empire, il établit une librairie à Hambourg, dans la maison où un autre émigré, Marcellet, avait un magasin de marchandises anglaises. Au retour des Bourbons. il fut nommé lieutenant-colonel et, après avoir suivi Louis XVIII à Gand, colonel et baron. Il était directeur d'artillerie à Nantes lorsqu'il reçut au bout de quarante-trois années de service le grade honorifique de maréchal de camp.

Mallet de Trumilly — qui appartenait, non au régiment de La Père, mais à l'École d'Auxonne, — lit toutes les campagnes de l'émigration. Le 30 septembre 1796, au combat de Biberach, il eut la jambe cassée au-dessous du genou. Aussi reçut-il, dès le 15 septembre 1800, la croix de Saint-Louis et, sous la Restauration, le grade de chef de bataillon de la garde royale.

 

Mais outre les lieutenants et les capitaines de La Fère-artillerie, il y avait alors à Auxonne deux hommes qui tenaient de près au régiment et qui furent les amis de Bonaparte : le professeur Lombard et le commissaire Naudin.

Napoléon avait eu à Valence de très bonnes relations avec son maître de mathématiques, Dupuy de Bordes, et, en 1801 lorsque Dupuy, attaché à l'École de Grenoble depuis le mois d'octobre 1792, et déjà vieillissant, infirme, incapable de voyager, rut soudainement transféré par le ministre de la guerre l'École de Turin, il ne demandait pas en vain la protection du premier consul. Il rappelait ses services, rappelait qu'il avait fourni beaucoup d'élèves à l'École polytechnique : « Je réclame, ajoutait-il, l'estime que vous aviez pour moi à Valence, veuillez venir au secours d'un homme pour qui jadis vous aviez quelques bontés. » Le placer comme professeur d'artillerie à Grenoble, écrivait. Bonaparte en marge de la lettre.

Le jeune Corse eut pareillement d'excellents rapports avec Lombard, qui donnait des leçons de mathématiques à l'école d'artillerie d'Auxonne. Ce Lombard était, ainsi que Dupin, de Bordes, un vieux serviteur de l'arme. Lorsque Dupuy de Bordes fut nommé à Turin, il exerçait son emploi depuis quarante-cinq ans, et son père auquel il avait succédé, s'était acquitté de la même tâche pendant cinquante-cinq années. Lombard enseignait à l'école d'Auxonne depuis quarante ans et il passait pour le doyen des professeurs du corps royal. Il avait publié en 1783 une traduction des Principes d'artillerie de Robins commentés par Euler, et en 1787 des Tables du tir des canons et des obusiers. Les gens compétents regardaient ses œuvres comme grandement utiles, parce qu'elles exposaient des idées sûres et claires appuyées sur des expériences. Son cours était fort apprécié. Gribeauval et les inspecteurs généraux jugeaient qu'il remplissait ses fonctions de la façon la plus distinguée, qu'il appliquait parfaitement la théorie à la pratique, qu'il possédait une profonde connaissance du tir des bouches à feu, qu'il expliquait très lucidement à ses élèves le tir à ricochet et leur en développait les effets avec assiduité. Il était d'ailleurs désintéressé, modeste, et bien qu'il n'eût pas de fortune, n'avait jamais sollicité, jamais obtenu la moindre grâce pécuniaire. 011 finit par lui octroyer en 1787 une gratification de trois cents livres. Nais en 1795, Eblé mentionnait avec éloge les nombreuses épreuves et observations de Lombard sur presque tous les objets du métier et le plaçait parmi ces hommes précieux qui contribuaient autant que les meilleurs officiers à la supériorité de l'artillerie française. Bonaparte aimait Lombard, qui pressentait, dit-on, sa destinée et répétait volontiers que ce jeune lieutenant « irait loin ». Les Lombard se rendaient chaque soir il la direction d'artillerie, chez Pillon d'Arquebouville, pour faire leur partie de loto. Napoléon les accompagna quelquefois, et l'on assure qu'il s'asseyait ordinairement à côté de Mme Lombard dont il portait le sac à ouvrage.

Naudin, commissaire des guerres et du corps royal, était un homme d'un solide mérite dans sa spécialité. Secrétaire du parc de l'armée d'Allemagne, il avait vii les affaires de Corbach, de Minden, de Villingshausen et de Warbourg. Lorsque l'artillerie de marine fut réunie à l'artillerie de terre, il fut envoyé au port de Rochefort, et, à l'époque où se formait l'artillerie nouvelle, durant quatre années et demie, attaché comme secrétaire à la personne de Gribeauval. Mais ce qui mit entre Bonaparte et Naudin Ia plus grande intimité, ce fut le souvenir de la Corse. Le commissaire avait passé quinze ans dans l'île, et il parlait au lieutenant de son séjour, racontait qu'en sa qualité de garde général d'artillerie il avait visité toutes les places et tous les postes, qu'il avait souvent couru des dangers, qu'il ne pouvait, à cause de l'affluence des bandits, voyager qu'avec de grosses escortes, qu'il assumait alors une tâche immense, mais que ses chefs et notamment M. de Villepatour déclaraient qu'il connaissait les moindres détails et s'acquittait des multiples obligations de son métier avec une extrême ponctualité. Il aimait à rappeler qu'il avait en moins de six semaines rassemblé et renvoyé aux Génois les pièces de canon qu'ils avaient laissées dans les citadelles ; c'était, disait-il, un travail de confiance qu'il avait exécuté aveu peine, mais à la vive satisfaction de la cour et de ses supérieurs. Depuis le mois d'octobre 1783 il était à Auxonne, où le ministre Ségur l'avait chargé par choix de gérer le nouveau département établi pour le service de l'artillerie. Lourde besogne ! L'arsenal de construction, l'école et le régiment d'artillerie, la compagnie d'ouvriers, voilà quelle était son ordinaire occupation. Mais il devait en outre surveiller l'entrepôt des vivres, l'hôpital, le logement et le passage des troupes, passer la revue des officiers du génie et des autres officiers â la suite, régler toutes les questions militaires qui concernaient il Auxonne l'intendance de Bourgogne. Bonaparte n'oublia pas l'excellent Naudin. De Toulon, au mois de janvier 1795, il saisissait l'occasion de lui présenter ses compliments ; « si tes relations de service, mandait-il à un commissaire des guerres, te mettent dans le cas d'écrire au citoyen Naudin, fais-le l'appeler de moi. » Lorsqu'il fut général en chef de l'armée de l'intérieur, il attacha Naudin à l'Hôtel des Invalides et obtint du ministre Aubert-Dubayet que son ami d'Auxonne serait commissaire-ordonnateur dans cette maison. Naudin n'eut pas la place promise. Mais il se rendit en Italie, sur le désir de Napoléon qui l'avait réclamé, sans dissimuler qu'il était un peu vieux et en louant toutefois son caractère probe et sévère. Il mourut inspecteur aux revues en 1805. L'empereur, usant d'une expression qu'il affectionnait, le nommait le Nestor des administrateurs, comme il nommait Kléber le Nestor de l'armée d'Égypte, comme il nomme dans les Lettres sur la Corse Giocante le Nestor de son parti. Et, de son côté, Naudin disait complaisamment qu'il avait une sécurité profonde dans les bontés de Napoléon qui lui accordait depuis plusieurs années estime et amitié. Lorsqu'eut lieu l'attentat de la machine infernale, il écrivait au premier consul : e Agréez, je vous prie, mon compliment bien sincère et celui de ma femme pour la conservation de vos jours dans les derniers dangers qu'ils viennent de courir, et qui ont mis aussi la République près de sa perte ; nous en rendons de bien bon cœur nos actions de grâces au ciel. »

 

Il est donc faux de prétendre que Bonaparte ait été, dans ces années d'Auxonne et de Valence, sombre et morose ; qu'il ait eu des crises fréquentes de sauvagerie ; qu'il ait fui la société de ses compagnons ou qu'il y ait porté une rime renfermée, désireuse de s'esquiver et de retourner à ses rêves. Il était communicatif, et, comme il dit du militaire de son Souper de Beaucaire, la confiance le rendait babillard. Même plus tard, lorsqu'il régna, ses entraînements de conversation n'étaient pas toujours prémédités. Ne Le voit-on pas en 1796, pendant la campagne d'Italie, aimable, familier, plaisantant volontiers et sans nulle amertume, se mêlant parfois aux jeux de l'état-major ? A plus forte raison avait-il déjà dans sa vie de garnison une bonne dose de gaieté. A Brienne et 11 l'École militaire de Paris, il s'était évidemment contraint ; il avait des examens à subir et se savait enfermé pour longtemps, privé de vacances et de liberté durant plusieurs années. A Valence et à Auxonne, il était heureux, et ne se contenait plus, ne se surveillait plus comme auparavant. Le plaisir de porter l'uniforme de l'artillerie, l'orgueil de compter parmi les officiers du corps royal, le sentiment d'indépendance que donne un grade laborieusement conquis, la cordialité des relations entre les lieutenants de La Fève qui se tutoyaient fraternellement, l'avaient rasséréné, l'avaient égayé, déridé. Il eut alors l'enjouement de la jeunesse, et il prenait sa part de tous les divertissements, de toutes les espiègleries.

Il assistait aux dîners de corps et aux repas de gala à l'Écu de France, chez Faure, l'hôtelier attitré des capitaines du régiment, le grand traiteur de Valence, l'un des meilleurs cuisiniers de ce pays de bonne chère, et en 1811, lorsqu'il recevait les députés des départements, il allait droit an maire de Valence et président des délégués de la Drôme, M. Planta, lui disait en souriant : « Eh bien, monsieur Planta, comment se portent vos compatriotes ? Sont-ils toujours aussi gourmands que de mou temps ? » Planta balbutiait, ne savait que répondre cette question inattendue. « Et le restaurateur de l'Écu de France, poursuivait l'empereur, fait-il toujours ces excellents pâtés ? Oh ! Faure est une des célébrités de Valence, et je ne l'ai pas oublié. »

Aussi capitaines et lieutenants célébraient-ils la Sainte-Barbe chez Faure. Le 4 décembre 1785, dans un banquet très bruyant et, comme dirent les convives, très cassant, Napoléon fêta joyeusement la patronne de l'artillerie, et le soir, au bal que les officiers offraient dans les salles de l'hôtel de ville, il dansa plusieurs fois avec une jolie personne apparentée en Corse, Mlle Mion-Desplaces.

Comme les étourdis de son âge, il s'amusait aux dépens des vieux officiers. Un jour, au polygone, un chef de brigade, présent à l'exercice du canon, suivait le tir avec sa lorgnette, s'inquiétait, assurait que le but n'était jamais atteint, demandait à ses voisins s'ils avaient vu que le coup portait. Nul n'avait garde de lui dire que Bonaparte et ses amis escamotaient le boulet chaque fois qu'ils chargeaient. Mais il eut hi fantaisie de compter les projectiles ; il rit de la niche que lui faisaient les lieutenants, et les mit aux arrêts.

Un autre jour, le lieutenant-colonel d'Urtubie fit venir Bonaparte pour lui reprocher je ne sais quelle mauvaise plaisanterie ; il l'admonesta bénignement, et il croyait que le jeune homme allait s'excuser et le remercier : « Vous n'avez plus rien à m'ordonner, lui dit Napoléon avec flegme, j'ai l'honneur de vous saluer », et il sortit, laissant le lieutenant-colonel tout ébahi.

Parfois, ces grands enfants prenaient en grippe un de leurs capitaines, si bon fût-il, et dévidaient de le mystifier ; ils s'attachaient donc à ses pas, se trouvaient partout où il était, le contredisaient avec une extrême politesse, contestaient très courtoisement chacune de ses assertions, lui fermaient la bouche, dès qu'il parlait, par une objection exprimée dans les termes les plus honnêtes, et le forçaient à déguerpir.

Il arrivait même aux lieutenants de se jouer de méchants tours les uns aux autres. A la veille d'un polygone de parade ou d'une de ces visites que de hauts personnages faisaient à l'école d'artillerie, les canons que Bonaparte devait commander furent encloués ; mais il était trop alerte et il avait l’œil trop vif pour se laisser attraper ; il eut bientôt réparé le mal.

Quelques-uns se querellaient et, selon le mot de Napoléon, avaient des piques. Entrainés par Malet, nos lieutenants étaient devenus mélomanes, et il fallut leur défendre de jouer d'aucun instrument depuis la retraite du soir jusqu'au roulement du matin. Comme ses camarades, Napoléon prenait des leçons de musique ; il avait pour maître un vieil artiste nommé Terrier. Mais Belly de Bussy, qui logeait au-dessus de lui, s'habitua dans ses loisirs à sonner du cor. Bonaparte, que Bussy assourdissait et empêchait de travailler, patienta, puis se fâcha, et un jour, sans employer le tu traditionnel : « Mon cher, dit-il à Bussy qu'il rencontra dans l'escalier, votre cor doit bien vous fatiguer. — Non, pas du tout. — Eh bien, vous fatiguez beaucoup les autres. — J'en suis désolé. — Vous feriez mieux d'aller plus loin pour sonner du cor tout votre aise. — Je suis maître dans ma chambre. — On pourrait vous donner quelque doute là-dessus. — Je ne pense pas que personne fût assez osé. » Les deux lieutenants devaient se battre : la Calotte ordonna que Bussy irait corner ailleurs et que Bonaparte serait plus endurant.

 

Bonaparte avait rédigé la constitution de la Calotte du régiment de La Fère. La Calotte était une société formée par les lieutenants et les sous-lieutenants. Le plus ancien lieutenant exerçait une sorte de police, et lorsque des camarades n'avaient pas une conduite digne d'un vrai militaire, lorsqu'ils manquaient il l'honneur, se livraient à la crapule ou prenaient envers autrui, notamment envers les dames, un ton grossier et impoli, il les blâmait au nom du régiment, et c'est ainsi qu'il Douai en 1789, un des amis de Bonaparte à Brienne et à Paris, Cominges, subit une réprimande du chef de la Calotte, qui lui reprocha de se soustraire à ses engagements. Le coupable devait essuyer la mercuriale sans se fâcher. Parfois il était châtié publiquement, recevait la bascule, passait par les pots d'eau, sautait sur la couverture. Cette institution maintenait, l'esprit de corps et donnait aux officiers cette urbanité, cette politesse délicate, cette « honnêteté » qui les faisait regarder en Europe parmi les gens de guerre comme des modèles de courtoisie et de savoir-vivre. Elle établissait entre des hommes revêtus du même grade une égalité nécessaire, qu'ils fussent riches ou pauvres, venus de Versailles ou de leur province, issus de grande ou de petite noblesse. Elle fournissait aux subalternes un moyen de protester contre des actes trop rigoureux du commandement, « d'éviter l'arbitraire des chefs ». La Calotte osait blâmer des colonels, des généraux. En 1778, au camp de ['mutiné, sur un tertre d'où la foule contemplait les manœuvres, deux colonels rudoyèrent des dames bretonnes et leur prirent leurs chaises, qu'ils offrirent à des dames de la cour ; la Calotte décida qu'ils seraient publiquement bernés ; son arrêt allait être exécuté lorsque Ségur averti fit battre la générale et par cette alerte soudaine rompit les desseins du tribunal des lieutenants.

Napoléon fut chargé par ses camarades de fixer les principaux points d'une constitution de la Calotte. Il expose d'abord dans son projet que la Calotte naquit d'un plan de défense commune et qu'elle a pour but de faire respecter par les supérieurs des jeunes gens imbus des idées d'honneur. Mais « il faut être respectable pour être respecté » : l'avantageuse constitution de la Calotte est devenue l'instrument des fantaisies particulières et a été dans plusieurs régiments une source de vexations. On doit donc établir cette loi fondamentale que tons les membres de la Calotte sont égaux. On doit reconnaître le plus ancien lieutenant comme chef-né de la Calotte, voir en lui l'organe de l'opinion publique, l'investir d'une telle autorité qu'il empêche et punisse tout ce qui pourrait compromettre le corps. On doit, de peur qu'il n'abuse de sa puissance, lui adjoindre deux infaillibles, le plus ancien lieutenant en premier et le plus ancien lieutenant en second, qui aient chacun le droit de faire une motion contre lui. Bonaparte développe ensuite quelle sera la police des assemblées et quelle place les calotins prendront dans la chambre, quelle sera la procédure lorsqu'un accusé comparaîtra devant le tribunal : choix des avocats, plaidoyer pour et contre, manière de recueillir les suffrages. Il propose la création d'un grand maitre des cérémonies qui connaisse le texte de la loi et maintienne l'ordre et la règle. Il examine des cas particuliers : combien de voix auront les nouveaux arrivés, comment l'assemblée témoignera son mécontentement an premier lieutenant, comment elle prononcera la déposition du chef ou des infaillibles on du grand maître des cérémonies.

Son travail achevé, Bonaparte le remit au lieutenant en premier Vimal de La Grange, qui convoqua la Calotte dans sa chambre. Napoléon n'assistait pas à la lecture. Mais bien que les feuilles du cahier fussent attachées par un ruban rose, le projet était rédigé sur un ton si grave, si doctoral que les assistants se prirent n rire et à plaisanter. Comment tenir son sérieux lorsque Bonaparte comparait le chef vigilant de la Calotte à l'aigle aux veux perçants pour qui la nuit n'a pas de ténèbres, à l'Argus aux cent têtes qui doit, s'il s'endort, être frappé du glaive de la loi ? Comment ne pas se dérider lorsqu'il parlait de la tâche « glorieuse et pénible » que la Calotte lui avait confiée, des assemblées d'été « majestueuses, sublimes » où se réunissait la république entière, de l'opposition possible, des nouveaux votants qui « jetteraient le vaisseau du bien public sur quelque roche malfaisante » et qui ne devaient avoir à eux tous que trois voix ; lorsqu'il exigeait du grand maître des cérémonies « la chaleur et une bonne poitrine » ; ou encore lorsqu'il vouait au dernier supplice tout membre qui proposerait inutilement de chasser ou de déposer le chef ? N'était-on pas tenté de qualifier, comme lui, de « toiles d'araignée », ces lois qu'il avait, disait-il, méditées dans la profondeur de la retraite ?

Pourtant, le projet reçut l'approbation d'un comité de trois membres nommé par la Calotte. Des camarades de Bonaparte en prirent copie. Si puéril qu'il soit, il est inspiré par de nobles sentiments. Napoléon a, suivant sa propre expression, le respect du grade et de l'habit. Il ne comprend pas qu'il puisse y avoir des officiers dont la conduite soit une contradiction continuelle à la dignité de l'uniforme. Il voudrait que le chef de la Calotte eût assez d'influence pour u ramener au ton général » celui qui s'écarte de l'honneur. Il désire que ce chef mail vise la « brûlante jeunesse » et réprime la fureur des duels, qu'un lieutenant en second qui ne compte pas deux ans de services ne se batte que si son témoin est son aîné de trois promotions : l'ancien apaisera la querelle ou conseillera son cadet, saura, grâce à son expérience, empêcher des scènes « la fois ridicules et barbares ».

 

C'est dans ce séjour d'Auxonne que Napoléon apprend solidement, complètement son métier d'artilleur. Comme tous les lieutenants en second, il avait besoin d'approfondir le détail, et il déclarait plus tard qu'il l'époque de sa jeunesse, la plupart des officiers n'auraient pu, dès leur arrivée ou corps, instruire les recrues, ni aller à une batterie ou à un siège. Combien étaient incapables de mettre les prolonges, de diriger une manœuvre de force, de composer un artifice ! Combien devaient recourir aux leçons des vieux sergents ! Mais Bonaparte était un des plus zélés du régiment et il fut bientôt un des plus experts.

Le polygone d'Auxonne était moins commode et moins spacieux, il est vrai, que celui de Valence. Cependant, en s'arra1,- geint avec des particuliers, La Fève portait ses pièces dans la prairie d'alentour. Ce fut là qu'en 1788 et en 1789 Napoléon surit les instructions de pratique, assistant au tir de la batterie de campagne et de celle du siège, dirigeant parfois, trop rarement, le tir de ses bombardiers vers la perche qui servait de but, — car les jeunes officiers du corps royal — et c'était un des vices de cette arme pourtant si remarquable — étaient plus souvent spectateurs qu'acteurs, et des lieutenants qui comptaient quinze ans de services n'avaient jamais commandé un exercice d'infanterie ou de canon.

A l'école de théorie il entendit deux fois par semaine, dans les salles de conférences, les capitaines du régiment disserter sur la construction des tranchées et les manœuvres d'une troupe appuyée par l'artillerie. Il fut un des auditeurs les plus assidus de Lombard, aux démonstrations publiques, aux leçons particulières que le maître donnait soit dans son logis, soit sur le terrain, pour appliquer les principes de la géométrie à la levée des plans et au tracé des fortifications de campagne. Quelques-unes des notes que Bonaparte prit au cours de Lombard ont été conservées. Elles mentionnent fréquemment l'anglais Robins que Lombard, son traducteur, ne manquait pas d'invoquer, et traitent de sujets divers : inflammation de la poudre, pression de sa force sur le boulet, action de l'air sur les projectiles, principales occasions où il faut employer de grandes ou de petites charges, utilité du canon rayé et différentes façons de le charger.

Il fit des progrès dans le dessin. Le professeur Collombier était excellent, et en moins d'une année, grâce à ses soins, après avoir exécuté vingt-quatre dessins, entre autres les trois systèmes de Vauban, le système de Cormontaigne, des colonnes avec leur entablement et piédestal, un plan d'édifice, des vues de plaines et de châteaux, les officiers connaissaient les proportions des constructions, les ordres d'architecture et les règles de la perspective.

Bonaparte sut donc en très peu de temps tout ce qu'il fallait savoir. Ne disait-il pas que si deux ans d'école sont nécessaires aux élèves du génie, un an suffit aux élèves de l'artillerie et qu'ils peuvent dans les six mois connaître toutes les sortes d'armes, toutes les espèces d'artifices, toutes les manœuvres de force ? Les lumières qu'il acquit si rapidement, des vues nouvelles qu'il émit, des changements qu'il proposa, le firent bientôt remarquer des officiers supérieurs du régiment, et quelques-uns le signalèrent comme un homme qui parviendrait sûrement à une des premières places du corps royal.

Il ne se contentait pas de ce qu'il voyait et entendait à l'école de pratique et de théorie. La grande ordonnance de 1720 recommandait aux officiers d'avoir de l'ambition, d'étudier chez eux, d'aller par leurs méditations et leur application au-delà des instructions données, d'acquérir par des progrès quotidiens le premier mérite de leur profession. Comme s'il se souvenait de cet article du règlement, Bonaparte lisait les ouvrages sur l'histoire de son arme. Il lisait, la plume à la main, les Mémoires de Surirey de Saint-Remy, surtout les passages qui concernent le calibre, la dimension et les charges des pièces. Il lisait le travail publié par M. de Vallière en 1772 sur les avantages des pièces longues, qui tirent plus juste et ont moins de recul que les pièces courtes ; mais il était contre M. de Vallière pour M. de Gribeauval, qui « avait le génie de l'artillerie » ; il adhère nettement au nouveau système qui ne laisse « rien à désirer du cité de la perfection » ; il sait que les canons français ont été pendant la guerre de Corse, grâce à M. de Gribeauval, d'un service prompt et facile ; les changements qu'il fera plus tard, seront dans l'esprit de Gribeauval, et le premier inspecteur, s'il était revenu, ne les eût pas désavoués ; Gribeauval avait beaucoup réformé, beaucoup simplifié ; Napoléon réformera, simplifiera encore. Il lisait aussi dans la traduction française de son ami Lombard les Principes d'artillerie de Robins, commentés par Euler, et notait, entre autres endroits, les pages qui traitent de l'utilité du canon rayé et des diverses façons de le charger ; il louait ce livre sous le Consulat : « un aide-mémoire classé d'une manière convenable et quelques principes de théorie qui se trouvent dans Lombard et Robins, fourniraient un bon ouvrage pour l’artillerie. » Enfin, il suivait d'un regard attentif les réformes qui se projetaient et s'exécutaient dans le corps royal : au mois de janvier 1789 il écrit à sa mère que le Conseil de la guerre rédige une nouvelle ordonnance : « Nous verrons ce qu'ils veulent faire de nous. Il parait toutefois que le génie sera malmené. L'on parlait, il y a deux mois, de le réduire à cent cinquante officiers. Cette perspective n'est pas plaisante pour eux, et, dans le fait, ils sont trois cent cinquante, et cela est certainement trop. »

Le maréchal de camp baron Jean-Pierre Du Teil dirigeait alors l'école d'artillerie d'Auxonne et, selon l'ordonnance, il avait toute autorité sur le régiment attaché à son École, réglait le service et les différentes instructions, se faisait rendre compte des petits détails de la troupe, passait des revues et des inspections, transmettait les ordres relatifs à la discipline et à l'administration. Il avait en outre depuis 1783 le commandement d'Auxonne, et les habitants autant que les gens de guerre devaient lui obéir en tout ce qui concernait la défense et la conservation de la ville. Aussi s'intitulait-il « commandant en chef l'artillerie à Auxonne et supérieurement le régiment de ce corps qui y tient garnison, chargé en outre du commandement de la place par brevet du roi ». C'était un excellent officier, droit, intègre, et, comme disait l'inspecteur Gourer, « inflexible dans la marche et les devoirs de ses fonctions qu'il connaissait très bien ainsi que celles de ses subordonnés ». On ne lui reprochait que sa sévérité, et Goumer souhaitait qu'il eût le ton moins dur. Auxonne où il avait eu des querelles de préséance avec deux magistrats qu'il traitait de misérables chicaneurs, lui déplaisait fort, et contrairement à l'avis de Gribeauval, il ne pensait pas que l'artillerie dût tenir garnison dans les petites villes. Y avait-il des ressources dans ces bicoques, des gens de science, des artistes, de la bonne compagnie ? Toujours les mêmes usages ; aucun ton militaire, aucune émulation entre les corps comme dans les grandes villes ; les officiers fréquentant les fêtes et se jetant dans la crapule ; les soldats s'ennuyant et enclins à la désertion ; les bourgeois trop familiers ; les robins se targuant de leur importance ; des disputes et des procès s'engageant sur des riens ! Mais il aimait passionnément le corps royal, qu'il nommait le berceau et le tombeau de sa race. Il disait volontiers que les Du Teil ne connaissaient depuis plusieurs siècles d'autre état que l'état militaire et d'autre arme que celle de l'artillerie : son père, son oncle qui mourut de blessures reçues devant Fribourg, son cousin tué à Crefeld, deux de ses frères qui succombèrent aux Indes, un troisième frère que Bonaparte connut au siège de Toulon, tous servirent dans l'artillerie, et, si Jean-Pierre Du Teil eut l'amertume de mettre deux de ses fils dans l'infanterie, il eut la consolation et la joie de voir les trois autres, dont l'aîné, officiers du corps royal, et il put sous la Révolution, lorsqu'il fut inspecteur général, les attacher à sa personne comme aides de camp. Il était fier de son École d'Auxonne et il la surveillait exactement : il imposait tin strict règlement pour la salle de dessin, et il exigeait des élèves du professeur Collombier qu'ils apprissent surtout à dessiner à la plume, parce que ce genre de dessin était aussi facile et expéditif qu'essentiel ; il recommandait spécialement certaines opérations de guerre qu'il jugeait très nécessaires parce que la plupart des officiers de La Pire, et même des chefs de brigade, n'avaient pas encore fait campagne ; il aurait voulu que tout lieutenant nouvellement promu n'eût de semestre on de congé qu'après avoir subi devant un conseil composé de ses supérieurs une sorte d'examen. Son École passait donc pour la meilleure du corps, et il en fit les honneurs à de très notables personnages. Lorsque les deux princes de Wurtemberg vinrent le 27 juillet 1786 assister aux instructions de pratique, il les accueillit avec le plus grand appareil et assura qu'ils avaient été satisfaits et étonnés. A vrai dire, ces réceptions lui étaient onéreuses, et il se plaignait justement de n'avoir qu'un traitement annuel de 8 i00 livres. Mais une gratification l'indemnisait de ses frais extraordinaires. Après avoir en 1784- reçu le prince de Condé et le prince Henri de Prusse et pris des mesures pour recevoir le roi de Suède, il obtint une somme de trois mille livres.

Ce vieil officier, rude et rébarbatif d'apparence, et au fond très bienveillant, remarqua le lieutenant Bonaparte à une visite de corps où la conversation roula sur l'artillerie. Il comprit ce que valait Napoléon et pressentit ses talents militaires. Aussi, à Sainte-Hélène, l'empereur pensait-il quelquefois au commandant de l'école d'Auxonne et il légua par testament aux fils ou petit-fils de Du Teil une somme de cent mille francs « comme souvenir de reconnaissance pour les soins que ce brave général avait pris de lui ». Mais, avant sa chute, il avait déjà témoigné sa gratitude à la famille du baron Jean-Pierre. Lorsqu'Alexandrine Du Teil perdit son mari, le capitaine du génie Patris, qui mourut devant Tarragone, elle eut le 10 février 1812, aux termes de la loi, nue pension de 300 francs ; mais elle pria l'empereur de la traiter comme les veuves d'Austerlitz, lui rappela qu'elle était « la plus jeune des filles du brave général d'artillerie Du Teil », et le 18 mai suivant, de Dresde, Napoléon lui donnait une pension de 2.000 francs. Le cinquième fils de Du Teil, Alexandre, qui servit dans les rangs des émigrés jusqu'en 1795, avait obtenu sous le Directoire un emploi dans l'administration militaire des subsistances, et ce fut lui qui approvisionna la division Lecourbe dans le pays des Grisons et l'armée de réserve au pied du Saint-Bernard. Il eut une audience du premier consul le 16 janvier 1801 et lui présenta un mémoire ; Bonaparte promit d'envoyer la requête au ministre de la guerre : « Je ferai, ajoutait-il, quelque chose pour vous. » Un mois plus tard, à une lettre où Alexandre Du Teil demandait une place de commissaire des guerres, d'adjoint ou toute autre fonction que le premier consul jugerait convenable, Bonaparte joignait cette apostille : « recommandé au ministre de la guerre, le placer dans une administration ». Grâce à Napoléon, Du Teil fut inspecteur général des droits réunis, puis directeur des contributions indirectes de la Somme.

Hostile à la routine, le général Du Teil n'exécutait pas chaque année servilement et d'une façon uniforme les prescriptions de l'ordonnance. Varier, tel était son programme, ou, comme il disait, son prospectus. Pourquoi s'appesantir sur des choses déjà connues ou sur des détails trop minutieux ? Le commandant d'école ne pouvait-il prendre sur lui-même, s'écarter des principes de l'ordonnance, conformer son plan théorique et pratique aux circonstances et au degré de science.de ses officiers, et de son propre chef diversifier ses instructions de toutes les manières, enseigner par exemple à son monde de quoi il fallait faire ressource pour se servir des -bouches à feu si les machines manquaient pour en faciliter la manœuvre ? Une question qui le préoccupait vivement à cette époque était celle du jet des bombes par le canon. Comment, dans une ville mal approvisionnée, l'officier d'artillerie emploierait-il des bombes de différents calibres s'il n'avait pas de mortiers ou si ses mortiers étaient sans affûts ? Le maréchal de camp Le Duc pensait qu'on pourrait en ce cas user du canon, et l'idée, disait Napoléon, méritait un accueil favorable. Du Teil avait déjà fait, pour éclaircir ce point, quelques expériences en 178'i et en 1786. Le 8 août 1788, il nommait Napoléon membre d'une commission qui devait étudier le tir des bombes avec des pièces de siège de 16, 12 et 8 sans affût, avec le tronçon d'un canon de 24, avec des mortiers de 12,10 et 8 d'un calibre supérieur à celui des projectiles. Les autres membres de la commission étaient, outre le professeur Lombard, le chef de brigade Quintin, les capitaines Du Flamel, Menibus et Gassendi, les lieutenants en premier Hennet du Vigueux, Rulhière et Deschamps du Vaizeau. Seul, Bonaparte représentait les lieutenants en second. Les épreuves durèrent quatre jours, le 12, le 13, le 18 et le 19 août. Ce fut Napoléon, comme le plus jeune, qui mit pièces et mortiers en batterie et rédigea le procès-verbal. Tout joyeux et fier du rôle qu'il avait joué, il écrivait le 29 août à Fesch qu'il avait dirigé de grands travaux : « Vous saurez, mon cher oncle, que le général d'ici m'a pris en grande considération au point de nie charger de construire au polygone plusieurs ouvrages qui exigeaient des grands calculs et, pendant dix jours, matin et soir, à la tête de deux cents hommes, j'ai été occupé. Cette marque inouïe de faveur a un peu irrité contre moi les capitaines, qui prétendent que c'est leur faire tort que de charger un lieutenant d'une besogne si essentielle et que, lorsqu'il y a plus de trente travailleurs, il doit avoir un d'eux. Mes camarades aussi montrent un peu de jalousie ; mais tout cela se dissipe. »

Le procès-verbal de Bonaparte, accompagné non seulement d'un tableau des portées, mais d'observations et de conclusions, était net et précis. Il fit évidemment une très favorable impression sur Du Teil. Les épreuves avaient réussi : on pouvait tirer juste et vite des bombes de tout calibre en se servant des pièces même les plus endommagées.

Mais le lieutenant Bonaparte n'était pas satisfait. Le 30 mars 1789, il rédigeait un mémoire on il exprimait ses vues personnelles sur la manière la plus avantageuse de disposer les canons pour le jet des bombes. On reconnaît dans ce mémoire l'homme pratique qui va droit au but, qui ne veut pas perdre, comme il dit, de précieux instants en vains tâtonnements, recommencer plusieurs fois l'ouvrage inutilement, « travailler au milieu des pièces en suspens », être pris de court « au moment du besoin ». Napoléon montrait qu'il fallait bien moins de temps et bien moins de matériaux pour placer en batterie les pièces de campagne ainsi employées que pour établir une plate-forme de mortier ; il développait les moyens les plus simples d'appuyer la culasse et de soutenir la volée ; il indiquait par quel calcul facile, par quelle formule on trouverait l'angle sous lequel on voulait tirer. Mais plusieurs points n'étaient pas élucidés encore. Comment déterminer la portée des pièces ? Et quelle charge devait-on mettre dans les divers calibres pour ne pas trop détériorer la tranche de la bouche ? On n'avait fait à cet égard que des « essais insuffisants, incomplets », et Bonaparte proposait au général Du Teil de nouvelles expériences « suivies, raisonnées et méthodiques ».

Il a donc, dans ce séjour d'Auxonne, singulièrement profité des leçons de Lombard et des encouragements de Du Teil. Il subit pourtant une punition. Eut-il de la négligence ? N'avait-il pas exécuté strictement certaines instructions de Du Teil ? Quoi qu'il en soit, il fut mis aux arrêts et le sergent Floret envoyé en prison. Ce 'goret devint capitaine et Napoléon, qui le retrouva dans la campagne de 1806, lui rappela le polygone d'Auxonne : « Te souviens-tu que le sergent Floret fut mis en prison pour huit jours et le lieutenant Bonaparte aux arrêts pendant vingt-quatre heures ? — Oui, sire, répondit Floret, vous avez toujours été plus heureux que moi. » La chambre, où. Napoléon fut enfermé, avait pour mobilier une vieille chaise, un vieux lit, et une vieille armoire. Sur l'armoire un Digeste, in-folio plus poudreux, plus vermoulu, plus vieux encore que tout le reste. Sans plume ni crayon, sans papier ni livres, Bonaparte dévora le volumineux bouquin aux pages jaunies et aux marges surchargées de notes manuscrites. Lorsqu'il sortit, il était saturé de Justinien et de toutes les décisions des légistes romains. Mais il avait une telle mémoire qu'au Conseil d'État, dans les discussions sur les articles du code civil, il citait, à la surprise de Treilhard, des passages du Digeste d'Auxonne.

Une autre mission lui fut confiée au mois d'avril 1789. La population de Seurre avait massacré deux marchands de blé qu'elle traitait d'accapareurs. Le commandant en chef du duché de Bourgogne, le marquis de Gouvernet, dépêcha sur-le-champ à Seurre trois compagnies de bombardiers du régiment de La Fore, celle de Gassendi, celle de Belleville et celle de Coquebert. Le capitaine Coquebert était détaché à Charleville et le lieutenant en premier Hennet du Vigneux avait son semestre ; Bonaparte eut donc le commandement de la compagnie. Pareillement, le lieutenant en second Ménoire conduisait la compagnie Gassendi, et le lieutenant en troisième Laurent, la compagnie Belleville. La troupe quitta Auxonne le 1er avril. Lorsqu'elle arriva, les troubles avaient cessé. Mais Du Teil était outré. Pourquoi, s'écriait-il, faire marcher les détachements par compagnies ? Ne pouvait-ou prendre des hommes dans tout le régiment et leur donner pour chefs des capitaines et des lieutenants en premier, des lieutenants tenants ? Et il déplorait que les compagnies ne fussent dirigées que par des jeunes gens qui n'avaient que de très faibles notions du service militaire, que les soldats envoyés à Seurre, à Saulieu, à Cluny, à Scyssel et en d'autres endroits de la Bourgogne pour rétablir l'ordre, n'eussent pas à leur tête des officiers qui pussent leur imposer par l'expérience et la fermeté. « On fait marcher une compagnie, disait-il, le capitaine ne l'a pas encore jointe depuis trois ans qu'il est nommé parce qu'il est mal à propos employé à des fonctions prétendues utiles ; le lieutenant en premier est en congé : il n'y a pour commander cette compagnie qu'un lieutenant en second de deux jours, et voilà une troupe abandonnée à elle-même ! »

Napoléon resta deux mois à Seurre. Il y logea dans la rue Dulac qui porta longtemps le nom de Bonaparte, et l'on montrait encore dans ces dernières années la chambre qu'il avait occupée. Le 29 mai, avec son lieutenant en troisième Grosbois-Grosclaude, il regagnait Auxonne.

C'est sans doute après son retour, dans l'été de 1789, qu'il manqua de se noyer. Un jour qu'il nageait dans la Saône, une crampe le saisit ; il défaillit ; il sentait la vie s'échapper de lui ; il entendait ses camarades s'agiter, courir sur la berge, crier qu'il était perdu, demander des barques pour le repêcher ; enfin, il coula dans le fond de la rivière. Mais sa poitrine vint frapper contre un banc de sable ; sa tête émergea ; il reprit connaissance, et grâce à ses efforts, et surtout au courant, regagna le bord, sortit de l'eau, non sans beaucoup vomir, et, avec l'aide de ses amis, se rhabilla, revint en hâte à son logis.

D'autres émotions lui étaient réservées dans cet orageux été de 1789. Pour la première fois, il vit une émeute, et Auxonne lui offrit le spectacle de cette insurrection populaire qui s'allumait alors sur tous les points du royaume. Le 19 juillet, à trois heures de l'après-midi, une cinquantaine de bateliers et de portefaix s'attroupèrent, sonnèrent le tocsin à la tour d'une église et maltraitèrent le syndic de la ville et un échevin qui leur faisaient des remontrances. La populace s'ébranla. Trois bandes se formèrent et allèrent détruire les corps de garde aux portes d'Auxonne. L'une d'elles rencontra le receveur des tailles et après l'avoir arrêté, le mena prisonnier à la maison commune où trois des émeutiers le gardèrent à vue et refusèrent obstinément de le relâcher malgré les efforts des officiers du bailliage et de la municipalité, des commandants, du subdélégué. Durant ce temps, la foule envahissait le bureau des traites et l'appartement du receveur, brisait les portes et les fenêtres, lacérait les registres, fracassait les meubles, et les précipitait dans la rue. Cette scène n'eut un terme que lorsqu'un piquet de La Fère se présenta. Mais sur-le-champ les séditieux coururent chez le receveur des octrois et de nouveau mirent en pièces les registres, les papiers, les meubles. De nouveau repoussés, ils revinrent au bureau des traites, achevèrent le sac de la maison, et lorsqu'ils n'eurent plus rien à ravager en cet endroit, se rendirent chez le contrôleur des actes. Ils ne purent qu'enfoncer les portes et casser les vitres. Un détachement conduit par le lieutenant civil et le procureur du roi arrivait ; la nuit s'étendait sur Auxonne ; le régiment de La Fère prenait les armes. Le calme semblait rétabli lorsqu'à six heures du matin un grand nombre de paysans rejoignirent les rebelles. Vainement les soldats, animés par la présence des notables et des habitants d'Auxonne, se jetaient de tous côtés il la rencontre de ces bandes de révoltés. Les corps de garde des commis des octrois furent dévastés ; quelques riches particuliers, rançonnés ; et le grenier à sel eût été pillé si les officiers de la gabelle n'avaient offert de vendre du sel il quiconque en voudrait pour six sols la livre. Enfin la garnison et la bourgeoisie, fatiguées, irritées d'employer inutilement tous les moyens de douceur, résolurent d'un commun accord de charger leurs fusils ; elles menacèrent de faire feu sur les brigands ; elles les arrêtèrent séparément ; elles chassèrent de la ville les gens de la campagne ; elles placèrent à chaque porte d'Auxonne deux pièces de canon. Dans la matinée du 20 juillet la tranquillité régnait comme l'avant-veille.

Le régiment de La Fère avait d'abord protégé l'insurrection. Tandis que la populace pénétrait dans le bureau des traites, plus de trois cents artilleurs la regardaient avec une curiosité mêlée de sympathie, et il fallut que le colonel vînt leur ordonner de rentrer aux casernes. Lorsque la troupe arriva devant la maison du receveur des octrois, elle se contenta d'environner les mutins, mais ne les empêcha pas de continuer leur œuvre de destruction, et ce furent les officiers qui mirent fin au désordre à force de prières et de supplications.

Le 16 août, à son tour, le régiment s'insurgeait. La plupart des hommes se réunirent et, s'avançant en colonne serrée et profonde, se rendirent ü la maison du colonel. Ils réclamèrent la masse noire contenue dans la caisse du régiment. Les officiers municipaux, revêtus de leur écharpe, accoururent et avec eux un détachement de cinquante canonniers, commandé par le capitaine Boubers et les lieutenants Roquefère et Bouvier de Cachard. Mais les émeutiers avaient la supériorité du nombre. Le colonel céda, leur livra la masse noire. Ils s'adjugèrent les fonds et exclurent du partage les cinquante hommes du détachement ; ils s'enivrèrent de vin ; ils forcèrent les officiers qu'ils rencontraient à boire avec eux et à danser la farandole. Boubers, qui, par mégarde, avait en gesticulant frappé l'un d'eux de son épée, dit été sans cloute égorgé, si deux sergents-majors, grandis et forts, d'Hautecourt et Paris, ne l'avaient enlevé par les épaules et porté chez l'officier municipal Sardet. Encore dut-il se sauver le même jour, à dix heures du soir, et, pour sortir de la ville sans encombre, se déguiser en femme, et, sous l'escorte de quelques clames d'Auxonne, se glisser sur le rempart, descendre dans le fossé, de là gagner les champs. A la suite de cette mutinerie, on décida de disperser le régiment et de le répartir en différents endroits sur les bords de la Saône. On assurait qu'ainsi disposé, il réprimerait les troubles de la contrée, et Du Teil gémissait : « Les troupes ne connaissent plus 1 ordre et elles vont le maintenir ! »

Bonaparte voyait avec regret ces actes d'indiscipline et il a dit que s'il avait reçu l'ordre de tourner ses canons contre le peuple, l'habitude, le préjugé, l'éducation, le nom du roi l'auraient déterminé à obéir sans hésitation. N'avait-il pas à Seurre dissipé un léger semblant d'émeute en commandant haute voix de charger les armes et en criant aux habitants attroupés : « Que les honnêtes gens rentrent chez eux, je ne tire que sur la canaille ! n Mais il regardait ces désordres comme les convulsions inséparables de l'enfantement du nouveau régime, et il jugeait déjà, ainsi qu'il l'a dit plus tard, qu'aucun homme ne pouvait s'opposer à ce grand mouvement national, qu'il n'y avait pas de force individuelle « capable de changer les éléments et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses et des circonstances ». Il se prenait à penser que la Révolution tournerait à l'avantage de la Corse, que sa chère île touchait peut-être, elle aussi, à une époque de rénovation. « Quel changement a-t-on fait en Corse ? » écrivait-il alors, et il ne cessait de se demander si sa patrie ne verrait pas s'ouvrir « la perspective d'une amélioration dans son état ».

Il résolut de solliciter un semestre. Sans doute il s'était absenté naguère pendant vingt et un mois ; mais sur ces vingt et un mois, il avait eu douze mois et demi de congés particuliers qui ne comptaient pas, et son premier semestre ayant duré du fer septembre 1786 au 15 mai 1787, il avait droit deux ans après, c'est-à-dire au 1er septembre 1789, à un second. Du Teil proposait brutalement de refuser tout semestre à cause des « brigandages populaires et des circonstances fâcheuses de la part des troupes ». Il assurait que les chefs, trop peu soutenus et appuyés, ne voudraient plus répondre des événements. Il répétait qu'il manquait déjà beaucoup trop d'officiers, que dans l'hiver de 1789 comme dans les précédents il n'y aurait plus à Auxonne, au siège du régiment, que deux ou trois capitaines au lieu de dix, et une douzaine de lieutenants au lieu d'une trentaine, qu'il ne fallait tout au plus accorder qu'un très petit nombre de congés, non à ceux qui se disaient malades — l'abus était trop grand, — mais à ceux qui prouveraient qu'ils avaient des affaires importantes à régler. Le marquis de Gouvernet répondit à Du Teil qu'il serait fort dangereux d'entreprendre de pareilles innovations, si bonnes qu'elles fussent, en un moment où l'esprit d'insubordination avait gagné les régiments et celui de La hère plus que tout autre ; ce serait, ajoutait Gouvernet, s'exposer à des rébellions de funeste conséquence, et mieux valait suivre les usages, attendre une époque plus calme pour établir des règles qui contrarieraient les officiers et les soldats. Du 'Fei' n'insista pas. Lui-même prenait un congé. Son château de Pommier, dans le Dauphiné, avait été pillé, dévasté ; il devait, écrivait-il au ministre, « réparer les dégâts qu'il avait essuyés par l'irruption frénétique des brigands et remédier aux maux d'un faible patrimoine qui suffisait à peine à sustenter sa nombreuse famille ».

Napoléon eut donc son semestre. Après tout, il était au dépôt d'Auxonne, et Du Teil ne voulait refuser le semestre qu'aux officiers de La Fère qui commandaient les détachements répandus dans hi province de Bourgogne. Ni le colonel de Lance, ni l'inspecteur La Mortière, ni le ministre La Tour du Pin ne firent d'objection à la demande de Bonaparte. Le colonel jugea que Napoléon n'avait plus besoin de s'instruire et que l'absence de ce lieutenant en second ne nuirait aucunement au service. L'inspecteur partagea l'avis du colonel, et le 9 août pria le ministre d'autoriser Bonaparte à s'éloigner dans le courant du mois de septembre : cet officier, disait-il, était dans le cas de profiter d'un semestre d'hiver et n'avait qu'une saison favorable pour se rendre en Corse et faire la traversée. Le 21 août, le ministre accordait le semestre, qui devait durer, selon la récente décision du Conseil de la guerre, du 15 octobre 1789 au 1er juin 1790, et il permettait à Bonaparte de partir un mois à l'avance. « A M. de La Mortière, lit-on dans le résumé des signatures données le 21 août par La Tour du Pin, pour approuver qu'un lieutenant du régiment de La Fère qui va passer le prochain semestre en Corse, sa patrie, parte en septembre. »

Bonaparte ne manqua pas de s'arrêter à Valence. Il alla voir l'abbé de Saint-Ruf et s'entretint avec lui de la Révolution. « Du train que prennent les choses, aurait dit M. de Tardivon, chacun peut devenir roi à son tour ; si vous devenez roi, monsieur de Bonaparte, accommodez-vous de la religion chrétienne, vous vous en trouverez bien. » Napoléon répondit plaisamment que s'il devenait roi, il ferait l'abbé de Saint-Ruf cardinal.

Il lia connaissance, en descendant le Rhône, avec une Mme de Saint-Estève qui conduisait en Provence une jeune amie, Mie de Sade, pensionnaire d'un couvent de Paris et mariée depuis à M. de La Devèze. Cette darne avait fait mettre sa voiture sur le bateau. Lorsqu'elle y remonta pour partir en poste, elle offrit une place au lieutenant. Il refusa, et bien qu'elle eût un domestique qui lui servait de courrier, lui demanda seulement la permission d'être son second courrier, afin qu'elle n'eût pas de guide à payer. Aux relais, il s'approchait des voyageuses et conversait avec elles. Quelques heures après le départ, il dit en riant à Mme de Saint-Estève : « Imaginez-vous qu'on a voulu vous arrêter et que j'en suis la cause ; vous avez une femme de chambre, vous avez une demoiselle de compagnie, car Mlle de Sade vous appelle Madame, vous avez deux courriers, dont l'un porte l'uniforme ; on vous a prise pour la comtesse d'Artois qui émigre, mais j'ai fait remarquer que son signalement ne répondait pas au vôtre. »

 

FIN DU PREMIER VOLUME