Départ pour Valence
(30 octobre 1785). — L'École d'artillerie. Le régiment de La Fère. — M. de
Lance. — D'Urtubie. — Sappel. — Labarrière. — Soine. — Degoy. — Quintin. —
Masson d'Autume, La Gohyere et Coquebert. — Coursy et Hennet du Vigneux. —
Grosclaude, dit Grosbois. — Vie militaire de Bonaparte. — Ses dépenses. — Son
logis. — Les Bon. — Service tout de famille. — La société de Valence. —
L'abbé de Saint-Ruf. — de Josselin. — Mme du Colombier. — Caroline du
Colombier. — Mlle de Saint-Germain. — Promenades. — Séjour à Lyon. — L'émeute
des deux sons. — Le premier semestre. — Arrivée à Ajaccio (15 septembre
1786). — Délices du retour. — L'oncle Lucien. — Joseph. — L'affaire de la
pépinière. — Congé (16 mai-1er décembre 1787) et voyage à Paris. — Second congé
(1er décembre 1787-1er juin 1788). — Nouvelles démarches de Napoléon. —
Départ pour Auxonne (1er juin 1788). — Semestres et congés. — Etapes de La
Fère. — Auxonne. — Le chirurgien Bienvelot. — Rolland de Villarceaux et
Jullien de Bidon. — Les capitaines du régiment. — Molines, Labarrière,
Boubers, Drouas, Manscourt, Verrières, d'Urtubie, Gassendi. — Les lieutenants
en premier : Lariboisière, Baltus, Roquefère, Deroche, Cirfontaine, Parel,
Nexon, La Motte, Malet, La Grange, les Du Raget. Les lieutenants en second :
Sorbier, Fontanille, Marescot, Vauxmoret, Ménoire, Savary, Vaugrigneuse,
Carmejane, Mabille, Mongenet, d'Andigné, Bussy, les Damoiseau, Huon de Rosne,
Du Vaizeau, Le Pelletier de Montéran, Saint-Germain, Bouvier de Cachard,
Manet de Trumilly. — Lombard et Naudin. — Espiègleries et piques des
lieutenants. — La Calotte. — Projet de constitution. — Études techniques de
Napoléon. — L'École d'Auxonne. — Le baron Du Teil. — La commission du mois
d'août 1788. — Mémoire de Bonaparte. — Floret. — Napoléon à Seurre (1er
avril-29 mai 1789). — L'émeute d'Auxonne (19 juillet 1789). -- La masse noire
(16 août 1789). — Second semestre de Napoléon. — Départ pour la Corse (15
septembre 1789).
Les
quatre cadets de l'École militaire, reçus lieutenants en second à l'examen de
l'artillerie, avaient eu chacun la destination qu'ils désiraient et que M. de
Timbrune-Valence demandait pour eux, le 28 septembre, à M. de Gribeauval :
Picot de Peccaduc, le régiment de Metz ; Phélipeaux, le régiment de Besançon
; Bonaparte et Desmazis, le régiment de La Mère, qui tenait garnison à
Valence. Dès le mois de juin 1783, l'administration toute paternelle de
l'artillerie avait décidé que le chevalier Desmazis serait placé dans le même
régiment que son frère aîné le capitaine. Quant à Bonaparte, s'il avait
souhaité d'aller à Valence, c'était sans doute, selon l'expression du temps,
pour la facilité des routes de semestre, et il espérait être bientôt détaché
dans son île ; le régiment d'artillerie qui casernait à Valence fournissait
toujours les deux compagnies nécessaires à la Corse, parce qu'il était plus
près du lieu d'embarquement. Le 2S
octobre, 13onaparte sortit de l'École militaire. Il passa ce jour ainsi que
le lendemain à prendre des dispositions pour son voyage, à faire des visites,
notamment à l'évêque d'Autun, Mgr de Marbeuf, qui demeurait au
rez-de-chaussée du palais abbatial de Saint-Germain des Prés, 11 voir
quelques endroits de ce vaste Paris qu'il connaissait si peu. Suivant
l'usage, un capitaine des portes l'accompagnait. Ce bas-officier ne quittait
les cadets-gentilshommes qu'à l'instant où ils montaient en diligence, et
lorsqu'ils devaient, comme Napoléon, souper et coucher dans le voisinage du
bureau des messageries pour attendre le départ du véhicule, il restait avec
eux et payait la dépense qui lui était remboursée sur les fonds de l'École.
Le 30 octobre, les cieux lieutenants Bonaparte et Desmazis prenaient la
voiture qui les menait vers le Midi. Ils avaient avec eux leur camarade
Dahlias, qui se rendait à Valence comme élève d'artillerie et qui fut reçu
l'année d'après il l'examen d'officier. L'École
payait aux élèves leur place dans les voitures publiques et leur allouait des
frais de route. Ils avaient eu d'abord 26 sols par lieue. Mais ce viatique
parut insuffisant. Le 22 août 1781, le Conseil résolut de leur donner 100
sols par journée de voyage, et, en outre, une somme de 24 livres qui leur
fournirait de quoi vivre jusqu'au moment où ils toucheraient le premier mois
de leurs appointements. Le concierge et garde-meuble Lemoyne avait charge de
remettre cet argent aux cadets-gentilshommes. Il donna 157 livres 16 sols à
Bonaparte, Desmazis et Dalmas ; 148 livres 8 sols il Picot de Peccadue et à
Amariton de Montfleury qui se rendaient à Strasbourg ; 127 livres 8 sols à
Phélipeaux, qui prenait le chemin de Besançon ; 104 livres 16 sols aux quatre
élèves envoyés à l'École d'artillerie de Metz, d'Ivoley, Chièvres d'Aujac,
Cominges et Richard de Castelnau ; 81 livres 12 sols à Najac, élève de
l'École d'artillerie de Douai. Bonaparte
et ses deux compagnons emportaient le trousseau prescrit par les règlements,
ou, comme disait le Conseil, leurs effets et nippes : douze chemises, douze
cols, douze paires de chaussons, douze mouchoirs, deux bonnets de coton,
quatre paires de bas, une paire de boucles de souliers et une paire de
boucles de jarretières. Ils avaient aussi trois choses que les
cadets-gentilhommes de Paris avaient seuls droit d'avoir et que les élèves
des écoles militaires de province ne recevaient pas à leur sortie : une épée,
un ceinturon, une boucle de col en argent. Ils portaient encore l'uniforme de
l'Hôtel, et ce dut être un crève-cœur pour Bonaparte et Desmazis de ne
pouvoir revêtir le costume du corps royal. Mais ce ne fut que plus tard, par
deux délibérations, l'une du 21 novembre, et l'autre du 12 décembre 1785, que
le Conseil de l'École décida de donner aux cadets qui rejoignaient un
régiment d'infanterie, l'habit blanc garni de boutons ; aux cadets qui
devenaient sous-lieutenants de chasseurs ou de dragons, sinon l'uniforme
exact, du moins un habit, une veste et une culotte des couleurs de leur corps
; aux cadets qui entraient dans l'artillerie, le génie ou la marine,
l'uniforme de leur arme, lequel ne serait autre que l'habit bleu de l'Hôtel
modifié et arrangé par le tailleur Maurice. Les
trois jeunes gens qui partaient pour Valence étaient montés dans la diligence
de Lyon, une des plus renommées du royaume à cause de l'exactitude de sa
marche et de la promptitude de ses relais. On dînait le premier jour à
Fontainebleau et l'on couchait à Sens. Puis, par Joigny, Auxerre, Vermanton,
Saulieu, Autun, on atteignait Chalon-sur-Saône. Là, les voyageurs quittaient
la voiture de terre pour prendre, comme on disait, une diligence d'eau et
descendre la Saône jusqu'à Lyon. Arrivés à Lyon, ils s'embarquaient sur le
Rhône dans un bateau de poste qui les conduisait à Valence, en une journée,
et tons remarquaient qu'après avoir navigué paisiblement sur la Saône de même
que sur un canal, avec des mariniers aimables et au milieu d'agréables
paysages, le Rhône leur offrait un trajet difficile et parfois dangereux, une
nature sauvage, des matelots brusques et rudes. Il y
avait peu de temps que Valence, déclarée place de guerre, possédait son école
et son régiment d'artillerie. Après de longs pourparlers, Ies magistrats
avaient obtenu du comte de Saint-Germain que l'École de Besançon fût
transférée dans leur ville, et le 13 juillet 1777 le régiment dit de Toul
faisait son entrée à Valence au milieu des cris d'enthousiasme. Les fêtes qui
furent données à la troupe par la population durèrent huit jours et même
davantage. Mais l'année n'était pas écoulée que le ministre Montbarey,
successeur de Saint-Germain, restaurait Fécule de Besançon : Valence,
disait-il, avait trop peu de ressources pour subvenir aux frais du nouvel
établissement, et le roi, dans l'état de ses finances, ne pouvait élever des
ouvrages de fortification qui mettraient l'artillerie en sûreté. Le 1er mars
1778, le régiment de Toul regagnait Besançon. Valence
protesta, demanda le remboursement de ses dépenses, accusa Montbarey de céder
aux instances d'une tante riche qui vivait à Besançon et dont il devait
hériter. Cinq ans plus tard, après avoir multiplié les mémoires et les
démarches, la ville eut enfin gain de cause. Cette fois, elle avait une
rivale plus proche et plus ardente ; elle se mesurait avec Grenoble. Mais le
premier inspecteur Gribeauval et ses collaborateurs étaient hostiles à la
capitale du Dauphiné et développaient contre elle des arguments terribles.
Grenoble était une cité trop opulente et dissipée, où les soupers se
prolongeaient très avant dans la nuit, où le parlement et les grandes
corporations répandaient le goût du plaisir, et les officiers, obligés de
suivre le torrent, ne se livraient pas sérieusement à l'étude de leur métier.
Pareillement, les soldats, qui buvaient le vin à bas prix, s'abandonnaient au
libertinage. Les désertions étaient fréquentes ; on n'avait que trois ou
quatre lieues à faire pour passer en Savoie, en pays étranger, des émissaires
venaient au fort Barraux et même jusqu'à Grenoble pour débaucher les hommes,
et le roi de Sardaigne ne composait son artillerie que de canonniers
français. Durant la belle saison, le régiment ne s'exerçait que très rarement
avec les bouches à feu pour ne pas troubler l'élevage des vers à soie. Les
débordements du Drac, grossi par les orages ou par la fonte des neiges,
avaient en certaines années inondé l'arsenal, et l'on pouvait craindre que
l'artillerie, obligée de partir soudainement pour une expédition de guerre,
ne laissât ses engins et attirails submergés sous quatre pieds d'eau. Valence
offrait au contraire des avantages considérables ; pas de luxe ni de richesse
; un air salubre, une abondance de fruits, de légumes, d'herbages et de
subsistances variées, des environs couverts de bois, des casernes belles et
saines, des bâtiments spacieux et commodes pour l'enseignement de la théorie.
Le régiment de Toul n'avait fait que passer à Valence ; mais il y avait
trouvé des ressources de toute sorte, et notamment une société paisible telle
qu'elle doit être pour une troupe qui « se livre constamment à des
occupations méditatives ». Le 5
juin 1783, l'École était réintégrée à Valence, et au mois d'octobre La
Fère-artillerie vint y tenir garnison. Maire et échevins se hâtèrent de faire
tracer, sur le plan du professeur Dupuy de Bordes, un nouveau polygone. Le
terrain leur valut annuellement un loyer de 2 636 livres 13 sols payé par le
roi ; mais le surplus des dépenses restait à leur charge, et il n'y avait, au
témoignage des officiers, dans l'est de la France, aucun emplacement plus
militaire et plus avantageux au service du roi, aucun lien d'exercices plus
commode et plus étendu, aucun polygone sur phis grande échelle. Il n'était
séparé de la ville et des casernes (que par la route de Lyon en Provence, et
la troupe ri s'y rendait parcourait le même espace qu'en campagne,
lorsqu'elle sort des tentes pour manœuvrer en avant de ses faisceaux ; il
avait des hangars assez vastes pour renfermer toute l'artillerie ; On pouvait,
en temps de guerre, y former un pare et y mettre les équipages les plus
considérables. Le but des batteries se trouvait au pied d'une montagne ; la
batterie de siège était 280 toises de ce but ; la batterie de bombes, située
sur le même front, envoyait ses projectiles à 250 toises et, pour tirer à de
plus grandes distances, à 500 toises, par exemple, avait suffisamment de
terrain derrière elle ; la batterie de pièces de campagne dressée à gauche de
la batterie de siège, sans eu gêner le service, pouvait également étendre son
tir à 500 toises. Il est vrai qu'en 1788 le front du polygone oui
s'exerçaient les sapeurs n'était pas encore achevé ; mais son chemin couvert
avait assez d'élévation pour qu'ils pussent le couronner après avoir cheminé
en sape durant 30 toises sur la capitale, et les habitants regardaient
curieusement ces hommes (pli venaient travailler avec leur cuirasse et leur
pot-en-tête, comme sous le feu de l'ennemi, et pour avoir ü la guerre
l'habitude de leur armement. Bref, l'école de Valence fut bientôt en renom,
et dans l'année 1786, deux officiers russes, MM. de Landskoy, étaient admis,
sans avoir toutefois l'autorisation de porter l'uniforme du corps royal. Les
troupes du corps royal consistaient alors en 7 régiments d'artillerie, 9
compagnies d'ouvriers et G compagnies de mineurs. Il y avait dans les
régiments d'artillerie des canonniers, des bombardiers et des sapeurs.
Canonniers, bombardiers, sapeurs avaient des exercices communs : la
construction des batteries, les manœuvres, l'artifice ou la conservation et
réparation des munitions, le service du canon de bataille. Mais les
canonniers étaient destinés principalement à la construction des batteries et
au tir du canon de bataille et du canon de siège ; les bombardiers, au
service des mortiers, des pierriers et des obusiers ; les sapeurs, à la sape dans
les sièges. Chaque
régiment d'artillerie, divisé en deux bataillons, comprenait 20 compagnies :
14 compagnies de canonniers. 4 compagnies de bombardiers et 2 compagnies de
sapeurs. Chaque bataillon formait 2 brigades, la première composée de 4
compagnies de canonniers, et la seconde, de 3 compagnies de canonniers et
d'une compagnie de sapeurs. Les 4 compagnies de bombardiers constituaient une
cinquième brigade. Chaque brigade avait à sa tête un chef de brigade dont le
gracie équivalait à celui de major. Dans
chacune des 20 compagnies du régiment, 71 hommes : 1 sergent-major, 4
sergents, 1 fourrier (qui n'existait qu'en temps de guerre), 4 caporaux, 4 appointés, 8
canonniers ou sapeurs de première classe — ou, dans la compagnie de
bombardiers, 4 artificiers et 4 bombardiers de première classe, 16 canonniers
ou sapeurs ou bombardiers de deuxième classe, 32 appointés et 1 tambour. Dans
chaque compagnie, un capitaine en premier et trois officiers subalternes, un
lieutenant en premier, un lieutenant en second et un lieutenant en troisième.
Le capitaine en premier instruisait son monde dans les exercices de théorie
et de pratique et veillait à l'entretien et au bien-être des soldats. Le
lieutenant en premier et le lieutenant eu second commandaient spécialement
une des quatre escouades de la compagnie, mais se livraient surtout aux
études d'artillerie. Le lieutenant en troisième, toujours tiré des
sergents-majors et ne pouvant prétendre qu'aux emplois de quartier-maître et
d'aide-major, était particulièrement chargé du service, de la tenue et de la
discipline de la compagnie ainsi que des exercices qui se rapportaient à
l'infanterie. Les
cieux compagnies de sapeurs étaient commandées nominalement par le chef de la
brigade, capitaine titulaire, et en réalité par un capitaine en second. Outre
ces deux capitaines de sapeurs, il y avait encore, dans chaque régiment
d'artillerie, douze capitaines en second ; de même que les lieutenants, ils
ne roulaient que dans ce régiment pour leur avancement ; mais ils
n'appartenaient à aucune compagnie ; ils étaient à la suite, et ils
changeaient souvent de destination, allaient aux forges, aux manufactures
d'armes, aux fonderies, aux arsenaux et dans les places où avaient lieu de
grands travaux et des mouvements considérables, non seulement pour aider les
officiers supérieurs, mais pour passer par différents genres d'instruction et
connaître toutes les parties de l'artillerie. Le
régiment de La hère où entrait Bonaparte était un des meilleurs de l'arme. Richoufflz,
un de ses capitaines, chargé de faire des recrues, annonçait dans un avis
à la belle jeunesse que les plaisirs y régnaient, que les soldats
dansaient trois fois et jouaient aux battoirs deux fois par semaine, qu'ils
employaient le reste du temps aux quilles, aux barres et à l'escrime ; qu'ils
étaient bien récompensés, qu'ils avaient la haute paye et plus tard des
places de gardes d'artillerie et d'officiers de fortune avec soixante livres
d'appointements mensuels. Séduisante, mais trompeuse affiche ! La
Fère-artillerie était un régiment laborieux, infatigable, très matinal. Les
inspecteurs généraux s'accordaient à dire qu'il ne montrait aucune négligence
dans aucune partie, qu'il marchait, évoluait, se mettait en bataille presque
aussi régulièrement qu'un régiment de ligne, qu'il faisait au mieux les
manœuvres d'infanterie, quoiqu'il suffit au soldat de les bien figurer et à
l'officier de les bien entendre. Trois fois par semaine, notamment les jours
de marché, où le bruit du canon aurait incommodé paysans et bourgeois, il se
rendait à l'école de théorie. Trois autres fois, il allait à l'école de
pratique, s'exerçait au service des canons de siège, des mortiers et des pièces
de campagne, fabriquait l'artifice de guerre — et le Traité que le
régiment possédait sur cette fabrication, passait pour un des meilleurs
traités du corps royal, — tirait des balles ardentes et des fusées de
signaux, brêlait des tourteaux et des fagots goudronnés, éprouvait dans l'eau
des fusées à bombe, des lances à feu et des étoupes, exécutait les manœuvres
de chèvre ou de force qui mettaient le matériel en mouvement soit avec le
secours des machines de l'artillerie, soit avec le levier simple et quelques
cordages. Et ces jours-lit, le régiment de La Fère était debout dès l'aurore,
et, comme s'exprime en mauvais vers le capitaine Gassendi, s'arrachait au
repos Pour
suivre les travaux Au
champ du polygone Là,
nos soldats pointant Le
lourd bronze qui tonne, D'abord
tirent au blanc ; Puis
de fusils s'armant, A
la voix qui l'ordonne, Au
pas rapide ou lent, En
arrière, en avant, Marchent
en s'alignant, Ou
forment la colonne, Allant
au pas de flanc ! La Fère
était d'ailleurs un beau régiment qui faisait, selon le mot de l'époque,
l'ornement de la ville où il tenait garnison, que ce fût à Valence, Auxerre
ou Douai. Les hommes, robustes et capables d'exécuter les manœuvres les plus
lourdes de l'artillerie, étaient de bonne espèce, et avaient, disait-on, de
la carrure, de la jambe, de la figure, beaucoup de propreté sans recherche.
Ils observaient strictement la discipline, et leur subordination était si
bien établie qu'il Valence ni le commandant de la place, ni le commandant de
l'École, ni le magistrat ni le bourgeois n'élevait aucune plainte contre La
Fère. Les officiers avaient « une bonne façon de penser » et « un bon esprit
» ; ils vivaient cordialement entre eux et avec autant d'union qu'on en
pouvait désirer ; pas de tracasseries : pas de partis ; mais de la sagesse et
de l'honnêteté. En 1786, en 1787, en 1788, le maréchal de camp La Mortière
prodiguait ses éloges à la jeunesse assez nombreuse du régiment. Même en 1789,
au mois de septembre, après les premiers excès de la Révolution et des
troubles auxquels La Fère ne resta pas étranger, il assurait que les
officiers se trouvaient à tous les appels, qu'un d'eux était constamment à
l'appel du soir, qu'aucun mouvement répréhensible ne se produisait dans les
deux bataillons, que la population n'avait qu'il se louer des détachements
partout où ils passaient. Tel
était le régiment où Bonaparte — Napolionne de Buonaparte, comme le nomment
les états de revue et les rapports d'inspection — servait en qualité de
lieutenant en second. Il avait pour colonel M. de Lance, pour
lieutenant-colonel M. d'Urtubie, qui fut bientôt remplacé par M. de Sappel, pour
major M. de Labarrière, pour aide-major M. Soine, pour quartier-maître
trésorier M. Degoy. M. de
Lance, ancien serviteur du roi, excellent colonel, universellement estimé
dans le corps royal, non pas, il est vrai, bon à tout, comme d'Aboville,
Sénarmont et Campagnol, mais, selon le jugement de l'assemblée des
inspecteurs généraux, propre au commandement d'une École, joignait une grande
douceur de caractère à la profonde connaissance de son métier. Il était,
depuis 178'1, brigadier d'infanterie et devait avoir en 1788 le brevet de
maréchal de camp dans la ligne. Mis à la retraite en 1791, il partit
mécontent, plein de mauvaise humeur, rappelant ses campagnes de Flandre et
d'Allemagne, les assurances de vive satisfaction qu'il avait reçues du
ministre de la guerre et les difficultés qu'il avait surmontées à Brest et en
Bretagne lorsqu'il installait des batteries de côte et dirigeait
l'embarquement de l'artillerie pour l'Inde et les colonies. En 1802, sa veuve
implorait les bontés du premier consul et demandait une pension alimentaire
et viagère. Napoléon dicta sur-le-champ une note : à désirait donner 12.000
francs à Mme de Lance et concilier ce désir avec les lois. Mais les lois
n'autorisaient pas une telle gratification. Mme de Lance obtint, à titre de
récompense nationale et en raison des longs et utiles services de son mari,
une pension de 900 francs. Le
lieutenant-colonel, vicomte d'Urtubie, était l'aîné des deux Hurtebise dits
d'Urtubie, et avait onze ans de plus que le chevalier son cadet, qui servait
dans le même régiment en qualité de capitaine. Il se plaignait d'être «
avancé déjà en âge », et son plus vif désir était de revenir à La Fère, au milieu de sa famille et
dans le lieu de sa naissance, le seul endroit où il se trouvait heureux. La Révolution exauça ses vœux en le faisant commandant
d'artillerie et directeur de l'École de La Fère. Mais elle le nomma général de brigade, et presque aussitôt l'aîné des d'Urtubie, qui se
qualifiait naguère de vicomte, fut suspecté, destitué, arrêté, relâché, mis à
la retraite. Sappel,
qui remplaça d'Urtubie en 1788 comme lieutenant-colonel, et M. de Lance en
1791 connue colonel du régiment de La Fère, recourut au premier consul
lorsque son fils, malade, reçut l'ordre de se rendre à Pondichéry pour y être
sous-directeur de l'artillerie. « Daignez permettre, écrivait le vieux Sappel
à Bonaparte le 28 octobre 1802, qu'un ancien militaire qui a eu l'honneur de
servir plusieurs années avec vous, ose se rappeler à votre souvenir et prenne
la liberté de solliciter vos bontés pour le seul enfant qu'il ait ; je viens
de le voir arriver chez moi dans l'état le plus déplorable. » Et Sappel
priait le premier consul de donner à son fils une autre destination : sa
requête fut exaucée. Le
major, M. de Labarrière, qui s'était signalé dans la guerre de Sept Ans,
notamment à la course de Zell et à la bataille de Crefeld, unissait à la
bravoure l'expérience et la connaissance du détail. Il avait, disait-on, tout
le savoir, toute l'activité et toute la volonté nécessaires à l'emploi de
confiance qu'il remplissait. En 1789, comme le plus ancien des majors et
chefs de brigade du corps royal, il fut nommé lieutenant-colonel et directeur
d'artillerie à Toulon. L'aide-major,
M. Soine, fils de tailleur, et tailleur avant d'entrer au régiment, comptait
dix campagnes, dont trois sur mer, et avait été prisonnier des Anglais. Ferme
et vigilant, comme disait d'Urtubie, occupé sans cesse de ses fonctions,
faisant le bien des soldats et sachant les contenir, il devait se proclamer
en 1789 « ami du régime nouveau », s'élever durant les premières guerres de
la Révolution au grade de colonel et, en 179'1, exercer l'emploi de directeur
d'artillerie à Bruxelles. Le
quartier-maître-trésorier, Degoy, ou, ainsi qu'on l'appelait, M. de Goy, fut
un des amis de Napoléon, qui, dans une lettre du 27 juillet 1791, lui envoie
ses respects. C'était un ancien canonnier, et il devait sa place à son
mérite, à son labeur assidu. Ses chefs s'accordaient à louer son zèle, son
activité, sa fermeté. Ses inspecteurs le notaient comme un sujet d'une grande
distinction, et « comme tout ce qu'on peut désirer en soin, intelligence et
conduite ». Il avait depuis quatorze ans le grade de lieutenant en troisième
et il instruisait Parfaitement la troupe dans le service du canon de bataille
lorsqu'il fut en 1780 nommé quartier-maître d'un des deux bataillons de La
Fère. Il géra cet emploi à l'unanime satisfaction et porta dans sa
comptabilité tant d'ordre et de clarté qu'il fut en 1785, quelques mois avant
l'arrivée de Bonaparte, élu par le conseil supérieur du régiment
quartier-maître-trésorier. En 1788 il recevait une commission de capitaine
parce qu'il était, selon le règlement, depuis trois années au moins le
premier et le plus ancien des lieutenants de fortune. La Révolution le fit
chef de bataillon comme elle fit général un autre canonnier dont la carrière
ressemble beaucoup à celle de Degoy, Laprun, qui fut à l'armée de Rochambeau
aide-major et quartier-maître du second bataillon du régiment d'Auxonne, qui
devint ensuite, comme Degoy, quartier-maître-trésorier du régiment, qui,
comme Degoy et pour les mêmes motifs, obtint sous l'ancien régime une
commission de capitaine et la croix de Saint-Louis. Napoléon se rappelait
Degoy. Le quartier-maitre du régiment de La Fère fut nommé inspecteur aux
revues, et son fils, élève du gouvernement à Saint-Cyr. Lorsqu'il mourut en
1810, Mme Degoy ne s'adressa pas en vain à l'empereur. Elle était veuve,
écrivait-elle, d'un ancien militaire qui « avait eu l'honneur de servir dans
le même régiment que Sa Majesté et pour lequel Elle avait conservé de la
bienveillance en le nommant inspecteur aux revues ». Bien qu'elle ne remplit
pas les conditions prescrites par la loi, elle obtint une pension de 600
francs. Bonaparte
appartenait à la cinquième brigade que commandait M. de Quintin et à la
compagnie de bombardiers qui eut successivement pour capitaine en 1785 et en
1786 M. Masson d'Autume, en 1787 et en 1788 M. de La Gohyere, en 1788 et eu
1789 Antoine-François de Coquebert. Son lieutenant en premier fut d'abord M.
de Coursy, puis Hennet du Vigneux. Le lieutenant en troisième, l'officier de
fortune, était Grosclaude, dit Grosbois. Le chef
de brigade Quintin avait, comme le major Labarrière, pris part, durant la
guerre de Sept Ans, à la course de Zeit ainsi qu'il l'expédition de Brême. Le
vicomte d'Urtubie le jugeait très ferme, mais juste et bon, plein de talent
et de cœur, « fait pour aller au grand et être placé partout ». II servit la Révolution
et devint lieutenant-colonel, puis colonel de La Père. Mais il ne s'est pas,
ce semble, rappelé au souvenir de Napoléon, et lorsqu'il demanda sa retraite
en l'an VII, il s'adressait I un autre officier du régiment, le général
Drouas ; il est vrai que Bonaparte était alors en Égypte. Les
trois capitaines de Bonaparte qui se succédèrent rapidement parce que les
compagnies de bombardiers étaient confiées aux moins anciens, devaient sous
la Révolution démissionner ou émigrer. La Gohyere était, selon l'inspecteur
Rostaing, un officier rempli de connaissances qui donnait le meilleur exemple
et montrait la meilleure volonté. Mais Bonaparte n'eut guère de relations
avec lui ; de 1784 au mois de novembre 1787 La Gohyere fut employé à
Strasbourg pour diriger la construction des nouveaux magasins de
l'artillerie, et lorsqu'il parut à sa compagnie, Napoléon était eu congé. Pareillement,
Coquebert, qui remplaça La Gohyere, fut détaché quelque temps il la
manufacture d'armes de Charleville, et sa présence au régiment coïncide avec
un long congé de son lieutenant ; il vit Napoléon quatre mois en 1789 et
quatre autres mois en 1791 ; on nous dit d'ailleurs qu'il joignait à une
scrupuleuse exactitude dans toutes les parties du service une grande aménité
de caractère. Le
capitaine dont Napoléon se souvint avec le plus de gratitude, fut le premier
qu'il connut en entrant au corps, Philippe Masson d'Autume. Le nom de
d'Autume était écrit sur son brevet d'officier signé du roi et ainsi conçu :
« Ayant donné à Napoleone de Buonaparte la charge de lieutenant en second de
la compagnie de bombardiers de d'Alanine du régiment de La Fère de mon corps
royal de l'artillerie... » Masson d'Autume ne commanda la compagnie de
Bonaparte que jusqu'au 11 juin 1.786 ; mais il eut pour son lieutenant
d'obligeantes attentions, et lorsque le régiment tenait garnison à Auxonne,
il offrit plusieurs fois à Napoléon l'hospitalité dans le château qu'il
possédait il Autume, à deux lieues de Me. Il était noté comme un très bon
sujet, et les inspecteurs jugeaient qu'il avait de l'acquis, remplissait tous
ses devoirs et s'entendait particulièrement à la levée des recrues. Il
n'émigra qu'au lendemain du 10 août, après avoir servi dans l'armée du
Centre, où d'Hangest, qui le qualifie d'excellent officier, l'avait fait
attacher à l'équipage d'artillerie. Mais durant la campagne de 1792, il
suivit l'armée des princes comme volontaire ; en 1793, il assistait dans les
rangs du régiment autrichien de Hohenlohe aux combats qui furent livrés
autour de Trèves ; en 1796 il fut de la seconde expédition de Quiberon sous
les ordres du-comte d'Artois. A son retour en France, il eut une audience du
premier consul, et Bonaparte l'accueillit aimablement, lui promit de ne pas
l'oublier, l'assura qu'il serait conservateur des -foras dans le département
du Jura. Rien ne vint ; impatienté, Masson d'Autume écrivit directement à
Bonaparte pour solliciter une pension de retraite. Le premier consul accorda
sans retard la solde de retraite à son ancien capitaine. Mais les lois s'opposaient
à cette décision. D'Autume, au lieu de trente ans, avait vingt-neuf ans, cinq
mois et dix-sept jours de services effectifs. On tourna la difficulté. Il
reçut un brevet de capitaine dans les vétérans, acheva de la sorte le temps
qui lui manquait, et obtint sa pension. En outre, il eut un emploi qui lui
valut par an 2.400 francs : il fut nommé conservateur de la bibliothèque de
d'application d'artillerie à Châlons, puis de la bibliothèque de l'École
d'application de l'artillerie et du génie à Metz. Pourtant, il demeurait
royaliste au fond du cœur. Son fils unique était capitaine dans le corps de l'artillerie
étrangère des Antilles, sous le drapeau anglais. Aux Cent-Jours, Masson
d'Autume refusa de prêter serment à Napoléon, et après Waterloo souhaita, comme
récompense de son zèle, soit une place dans la maison du roi, soit une
direction d'artillerie, soit le commandement d'une École ou d'une forteresse.
Il fut breveté lieutenant-colonel et retraité dans ce grade, tout en
conservant ses fonctions de bibliothécaire. Le
lieutenant en premier de Bonaparte, Bigeon de Coursy de la Cour aux Bois,
fils d'un colonel de l'armée, neveu d'un colonel du corps royal et d'un
maréchal de camp commandant était, comme les Desmazis, les Faultrier, les Du
Teil, issu d'une famille vouée l'artillerie. Il passait pour un très bon
officier plein de zèle et d'activité. Durant quatre ans, de 1784 à 1788, il
surveilla l'exécution des travaux du polygone de Valence et il s'acquitta
parfaitement de sa tâche. Nommé capitaine en second quelques mois après
l'arrivée de Bonaparte, il fut employé à l'École d'artillerie. Il donna sa
démission en 1791 et passa le reste de sa vie à Valence, où il mourut an
commencement de la Restauration. Faut-il croire que Napoléon ne manquait pas,
chaque fois qu'il traversait la ville, d'aller voir son ancien lieutenant en
premier et de le remercier des conseils de jadis ? Ce que nous savons, c'est
que Montalivet avait avec Coursy des relations d'amitié, qu'en 1805 il
demanda si Coursy pourrait obtenir une pension en raison de ses longs
services et de ses infirmités, mais que le bureau de l'artillerie répondit
que Coursy ne comptait pas trente années de services et n'avait aucun droit à
une pension après avoir donné volontairement sa démission. Le
lieutenant Hennet du Vigneux, qui remplaça Coursy le 11 juin 1786, était très
bien noté par le lieutenant-colonel d'Urtubie, qui louait ses dispositions,
sa bonne volonté et son caractère charmant. Il émigra sous la Révolution et
il était cette sortie de Menin où les royalistes français, animés par le
courage du désespoir, se firent jour, non sans pertes cruelles, à travers
l'armée républicaine : Hennet eut son frère tué à ses côtés. Napoléon se
souvint de lui, et en 1809, de son propre mouvement et sans présentation, le
nommait inspecteur général des contributions directes et du cadastre :
l'emploi rapportait 12.000 francs. Grosclaude,
dit Grosbois, lieutenant en troisième, officier zélé, intelligent et très
exact, servait depuis vingt-quatre ans au régiment de La Fère. Il était,
comme un très grand nombre de canonniers, originaire de la Franche-Comté, car
le Comtois, disait-on alors, avait l'ambition de servir dans l'artillerie.
Sous la Révolution, il quitta son nom de guerre, s'appela désormais
Grosclaude, et s'élevant de grade en grade, devint chef de bataillon. En
février 1794, il recevait du représentant Laurent, qui reconnaissait à la
fois son expérience et son civisme, le commandement en second de l'artillerie
de Maubeuge, et au mois de juin suivant, lors du troisième passage de la
Sambre, il dirigeait le feu des batteries qui couvraient la levée du pont de
Moriceau. Il prit sa retraite en 1803 après avoir fait toutes les campagnes
de la liberté aux armées du Nord et du Rhin. Voilà
donc Bonaparte à Valence. Le voilà, comme tout cadet-gentilhomme, babillé,
d'après l'ordonnance, aux frais de l'École militaire, et revêtu de cet
uniforme d'artilleur qui lui fut toujours cher et qu'il jugeait le plus beau
du monde : culotte de tricot bleu ; veste de drap bleu aux poches ouvertes ;
habit bleu de roi- an collet et aux revers bleus, aux parements rouges, aux
pattes de poche lisérées de rouge, aux boutons jaunes et portant le numéro 64
— puisque l'artillerie est le 64e régiment d'infanterie ; — épaulette ornée
d'une frange de filés d'or et de soie, losangée de carreaux de soie feu sur
fond de tresse d'or, traversée dans toute sa longueur par deux cordons de
soie feu ; col de basin blanc dépassant le collet de l'habit ; manchettes de
batiste ou de mousseline. Le voilà, comme les jeunes gens qui sortent du
collège, embarrassé, contraint, n'osant s'informer de choses qu'il rougit
d'ignorer, craignant de recevoir la dénomination la plus insupportable pour
un jouvenceau de cette époque, celle de blanc-bec. Le voilà montant ses trois
gardes comme simple canonnier, puis comme caporal, puis comme sergent,
faisant en ces cieux derniers gracies la petite et la grande Semaine, servant
trois mois en qualité de soldat et de bas officier pour connaître tout le
détail — et c'est ainsi que les cadets-gentilhommes des régiments
d'infanterie et de cavalerie passaient par les grades subalternes, comme par
une école d'obéissance et d'instruction, durant une période de temps que le
colonel déterminait selon leur intelligence et leur zèle. Le voilà bientôt,
au mois de janvier 1786, lorsque le commandant de l'École, le maréchal de
camp Bouchard, le croit suffisamment instruit, le voilà reçu officier, et dès
lors montant la garde en vertu de son grade d'officier au poste de la place
des Clercs, assistant en qualité d'officier à la construction des batteries,
à l'artifice, à la manœuvre et aux exercices de ses bombardiers lorsqu'ils
servent, soit par demi-escouades, les mortiers et les pierriers, soit par
escouades entières, les obusiers et le canon de bataille. Le voilà à l'école
de théorie, dans ce couvent des Cordeliers où les moines louent un local à la
ville, tantôt à la salle de mathématiques où le professeur Dupuy de Bordes,
chargé de rafraîchir et de compléter le savoir des officiers du corps royal,
démontre la géométrie, la mécanique, le calcul différentiel et intégral,
expose comment on applique sur le terrain les principes de la trigonométrie,
discute les avantages et les imperfections des différents systèmes de
fortification, enseigne les parties de la physique et de la chimie que doit
connaître ou lieutenant de La hère ; tantôt à l'école de dessin où le maître Sérusier
donne à ses élèves des leçons de lavis et leur apprend à dessiner des plans,
des profils, des cartes et surtout les attirails, machines et outils de
l'artillerie ; tantôt à la salle des conférences, où les chefs de brigade et
les capitaines en premier, devant le commandant de l'École et le colonel du
régiment, s'efforcent de transmettre à leurs cadets les lumières de leur
expérience et traitent notamment du matériel, de la façon de charger et de
pointer les bouches à feu, de la fabrique des poudres, des fers coulés, de la
défense et de l'attaque des places, de la disposition des batteries et des
mines, de la tactique en campagne. Le voilà, an sortir de ces exercices
théoriques et pratiques, entrant chaque matin chez le père Couriol, à l'angle
des rues Vernoux et Briffaud, tirant d'un tiroir en tôle au-dessous de l'âtre
du four deux petits pâtés chauds, buvant un verre d'eau, et, sans mot dire,
jetant ses deux sous an pâtissier. Le
voilà combattant avec les difficultés de la vie. Il touchait 800 livres
d'appointements annuels, 120 livres d'indemnité de logement données par la
province, et, par surcroît, ainsi que tous les élèves du roi, jusqu'à ce
qu'ils fussent lieutenants en premier, une pension de 200 livres sur les
fonds de l’École militaire. Quelquefois, très rarement, il recevait de
l'oncle Lucien un léger subside ou, comme disaient les canonniers, un petit
renfort de bourse. C'étaient donc 1200 livres environ par an : somme mince
qui suffisait à peine aux besoins du jeune officier. Il faut payer le loyer
de la chambre qu'il a prise au premier étage de la maison de Mlle Bou, à
l'angle de la Grande-Rue et de la rue du Croissant, payer sa pension au
cuisinier Charles Génv qui tenait depuis 1775 dans la rue Pérollerie
l'auberge des Trois Pigeons où mangeaient messieurs les lieutenants,
paver une foule de menues dépenses, traitement au chirurgien-major et à la
musique, abonnement à la comédie et au cabinet littéraire, frais de bals. Il
faut tout à coup débourser cinquante écus pour un nouvel uniforme : le
ministre, donnant au corps royal des étrennes dont les officiers l'auraient
volontiers dispensé, prescrit de légers mais coûteux changements : les revers
de l'habit auront un passepoil de drap écarlate ; les parements et le liséré
de la patte de poche seront également de drap écarlate, et non plus de drap
rouge ; l'épaulette des lieutenants sera traversée dans le milieu de la
longueur par un seul cordon de soie tressée couleur de feu ; pendant la
saison d'hiver, du 1er octobre au 1er avril, les officiers porteront des bas
noirs et une culotte de laine noire. Tantôt c'est l'habit qui se râpe et
montre la corde, bien qu'il soit de forte et solide étoffe ; mais quel
vêtement résisterait longtemps au travail de polygone, aux gardes, aux
exercices, il un service qui commence à cinq heures du matin et dure toute la
journée ? Tantôt c'est le linge qui s'use et qui doit être réparé : chemises,
cols de basin, manchettes de batiste bordées, selon l'ordonnance, d'un ourlet
plat, sans broderie ni feston. Tantôt ce sont de petits présents : lorsque
les hommes tirent à la cible, ne sied-il pas de donner quelque chose à ceux
qui font de beaux coups ? Tantôt, ce sont des réceptions : un régiment, un
détachement passe ; les officiers de La Fère lui offrent un repas, et chacun
paie sa part de ce banquet. Mais
Napoléon avait un bon gite. Venu dans la maison Bou avec un billet de
logement, il y resta comme locataire. M. Bou, son propriétaire, était
d'humeur joviale. Après avoir acquis une petite fortune en fabriquant des
boutons de poil de chèvre, après avoir revêtu la charge de consul, le père
Bon avait tenu jusqu'à l'année 1785 un café-cercle oh se réunissaient des
lettrés et des notables de Valence, le libraire Aurel et l'imprimeur Viret,
le procureur du roi Bérenger, le juge-mage Boveron, les Blachette, les
Charlon, les Mésangère, le curé Marbos, le commissaire des guerres Suey. Sa
fille Marie-Claudine, qui touchait à la cinquantaine, avait eu des aventures.
Mais c'était une personne d'un esprit vif et d'une intelligence élevée. Elle
causait avec agrément et avait une instruction peu ordinaire ; bonne
d'ailleurs, obligeante, serviable. Elle réparait le linge du jeune
lieutenant, lui raccommodait ses chemises, mettait des jabots aux unes et des
manchettes aux autres. Lorsque Napoléon partit pour Auxonne, « nous ne nous
reverrons plus, lui disait le père Bou, et vous nous oublierez ». « Vous et
Mlle Bou, répondit Bonaparte en posant sa main sur son cœur, vous êtes logés
là, et dans cette place les souvenirs ne changent pas de garnison. » Le père
Bou mourut en 1790, mais sa fille vécut jusqu'au 4 septembre 1800. Bonaparte la
vit pour la dernière fois au retour d'Égypte, à la porte de Valence, et lui
fit cadeau d'un cachemire de l'Inde et d'une boussole d'argent. Elle avait un
frère d'un second lit, employé de commerce à Lyon. Il n'eut pas à se plaindre
de Bonaparte. Élu administrateur du district de Valence et envoyé à Nice en
1794 pour demander des grains aux représentants Ritter et Turreau, il fut
cordialement accueilli par Napoléon, qui lui donna le vivre et le couvert.
Nominé plus tard agent de change à Paris, il obtint de l'empereur plusieurs
audiences. Aux
agréments du logis qu'il avait à Valence se joignaient pour Bonaparte les
douceurs du métier. Le corps royal de l'artillerie, ainsi que le corps royal
du génie, avait des traditions invariables de bienveillance et d'affabilité.
C'était une opinion répandue partout et comme une phrase consacrée par
l'usage, que les bureaux avaient soin, en plaçant les officiers des deux
armes, d'unir les convenances particulières aux intérêts du service. On ne
séparait pas les deux frères, et on mettait dans le même régiment non
seulement les Desmazis, mais les d'Anthouard, les d'Autume, les Boisbaudry,
les Damoiseau, les Du Raget, les Genizias, les Corner, les Labarrière, les
Lauriston, les Nacquart, les d'Urtubie. L'artillerie, a dit Napoléon, « était
le meilleur corps et le mieux composé de-l'Europe ; le service était tout de
famille ; les chefs étaient entièrement paternels, et les plus braves, les
plus dignes gens du monde, purs comme l'or, trop vieux parce que la paix
avait été longue. Les jeunes officiers riaient d'eux parce que le sarcasme et
l'ironie étaient la mode du temps ; mais ils les adoraient et ne faisaient
que leur rendre justice. » Avec quelle gaieté piquante le capitaine Gassendi
se moque de ses camarades qu'il entend quelquefois Soupirer
leurs ennuis, gémir de leurs travaux, Se
plaindre de leur sort, se regarder esclaves ! Avec
quelle reconnaissance il parle de son supérieur, aussi aimable qu'éclairé, M.
de Saint-Mars, maréchal de canin d'artillerie, qui sait lui rendre le labeur
agréable et ne cesse d'être aimable tout en donnant des ordres : En
arrivant, j'oublie Le
chef, le directeur, et ne vois que l'ami ! En même
temps qu'il entrait dans l'armée, Napoléon faisait ses débuts dans la
société. L'élève de l’académiste Javillier n'avait pu suivre à l'École
militaire les cours de Feuillade et de Duchesne. Il prit à Valence des leçons
de danse et de maintien d'un M. Dautel, qui se vantait plus tard d'avoir
dirigé ses premiers pas dans le monde. Mais il n'eut jamais les façons
dégagées et désinvoltes des marquis de l'ancien régime. Il ne savait ni
entrer dans une chambre ni en sortir, ni saluer, ni se lever, ni s'asseoir
comme les gens du bel air. En 1791, il félicitait son frère Louis d'avoir à
l'âge de douze à treize ans autant de politesse et de bonne grâce qu'un homme
dans la trentaine. Il se rappelait sans doute qu'en 1783 et en 1786, à
Valence, il n'avait pas, connue Louis, une « jolie éducation », qu'il était
timide, contraint, incapable de se mettre à l'aise avec des visages nouveaux. Mais il
était Corse, et cette origine prévenait en sa faveur ; l'accent italien
rendait sa parole plus piquante ; l'uniforme de l'artillerie seyait à sa
jeunesse ; plus d'un Français pensait, en le voyant, à ces insulaires dont
parle l'abbé de Gemmules, qui sortaient de leur patrie dans leur enfance et
qui plaisaient par la vivacité de leur esprit, par l'honnêteté de leur
caractère et par la sensibilité de leur âme. Toutes les personnes qu'il
connut alors à Valence lui firent un aimable accueil et lui témoignèrent
beaucoup d'attentions. C'était M. Jacques de Tardivon, ancien prieur de la
Plâtière et abbé général de l'ordre de Saint-Ruf, il qui Mgr de Marbeuf,
évêque d'Autun, l'avait recommandé : M. de Tardivon avait en 1773 consenti à
la suppression de son ordre et de son abbaye en échange d'une rente viagère
de 10.000 livres et à condition de garder ses prérogatives d'abbé crossé et
mitré ; le salon de son hôtel de Saint-Ruf réunissait la noblesse
valentinoise, et ses dîners fins, délicats, arrosés de vins généreux, lui
valurent le renom du meilleur amphitryon de la vallée du Rhône, et du plus
sobre, car il avait une santé chétive, et aux repas qu'il donnait se mettait
à la diète. C'était
M. de Josselin, autrefois lieutenant-colonel du régiment d'infanterie
d'Artois, qui sortait en 1785 d'un échevinage de deux ans. Il avait épousé
Jeanne-Thérèse de Tardivon, sœur de l'abbé, et il faisait, de façon très
avenante, les honneurs de la maison de son beau-frère. Il devait applaudir,
ainsi que M. de Tardivon, à la Révolution naissante, commander en chef la
milice bourgeoise de Valence et, en qualité de commissaire du roi, avec Suey
et Rigaud de l'Isle, présider à l'organisation des administrations de la
Drôme. C'étaient
trois dames auxquelles MM. de Tardivon et de Josselin avaient à leur tour
recommandé Bonaparte : Mme Lauberie de Saint-Germain, Mme de Laurencin et Mme
Grégoire du Colombier. Mme du
Colombier, née Anne Carmaignac, invita Bonaparte à sa maison de campagne de
Basseaux, et à Basseaux Napoléon fit d'autres connaissances : M. des Aymard,
oncle du Coston qui fut son minutieux biographe ; M. de Bressac, président au
Parlement de Grenoble ; M. Roux de Montagnière, garde du corps ; le négociant
Roche, qui possédait une villa à Planèze ; les clames Dupont, qui habitaient
tantôt Valence, tantôt le village d'Étoile. Il
goûtait surtout la conversation de Mme du Colombier, et il a parlé d'elle
avec une vive gratitude. Elle avait cinquante-quatre ans en 1785. C'était une
Lyonnaise spirituelle, instruite, fort distinguée, pleine de tact, et
Napoléon jugeait comme Rousseau, dont il lisait alors les Confessions,
que les entretiens intéressants et sensés d'une femme de mérite sont plus
propres à former un jeune homme que toute la pédantesque philosophie des
livres. Elle lui rendit des services et lui donna d'excellents avis. Lorsqu'elle
apprit qu'il travaillait à une histoire de la Corse, elle le recommanda
chaudement à l'abbé Raynal, qui connaissait M. de Tardivon et descendait chez
l'abbé de Saint-Ruf lorsqu'il allait de Paris à Marseille. Dès les
commencements de la Révolution elle prédit à Bonaparte un grand avenir,
assura qu'il jouerait incontestablement dans cette crise un rôle
considérable. « N'émigrez pas, ajoutait-elle, on sait comment on sort, on ne
sait comment on rentre », et Napoléon lui répondait qu'il vaut mieux devoir
le bâton de maréchal à la nation qu'aux étrangers. Elle
avait une fille. Le lieutenant d'artillerie aima Mlle Caroline du Colombier.
Mais sa passion ne ressembla pas à celle qu'il décrit dans son Dialogue
sur l'amour, à celle qu'éprouvait son camarade Desmazis, qui, féru d'une
Adélaïde, marchait à grands pas, les yeux égarés et le sang bouillonnant.
Elle était très platonique et innocente. S'il eut de petits rendez-vous avec
Caroline, ce fut pour éviter ces « fréquentes visites qui font parler un
public méchant et qu'une mère alarmée trouve mauvaises ». Il n'avait encore
que dix-sept ans, et il a dit depuis qu'une fois, dans l'été, au point du
jour, il passa dans la société de Caroline du Colombier de délicieux
instants... à manger des cerises. Charmants enfantillages que le prisonnier
de Sainte-Hélène aimait d'autant plus à se rappeler que leur délicatesse et
leur pureté donnaient plus de douceur à ses souvenirs ! Et peut-être
lisait-il à sa jeune amie ce passage des Confessions où Jean-Jacques
raconte le dessert qu'il fit dans un verger avec Mlles Calley et de Graffenried,
lorsqu'il jetait du haut d'un arbre des bouquets de cerises dont ses deux
compagnes lui rendaient les noyaux à travers les branches. Mlle
Caroline du Colombier épousa quelques années plus tard, en 1702, un capitaine
démissionnaire du régiment de Lorraine, M. Garempel de Bressieux de
Saint-Cierge, et vécut désormais avec son mari au château de Bressieux, près
de Tullins, dans le département de l'Isère. Mais Napoléon ne l'avait pas
oubliée. Au retour d'Égypte, du relai de la Paillasse, il voulait envoyer aux
dames du Colombier qu'il croyait à Basseaux, un courrier chargé de leur
présenter les hommages du vainqueur des Pyramides. Peut-être pensait-il à Mme
de Bressieux lorsqu'il imposait, malgré sa mère, à sa sœur Maria Nunziata le
prénom de Caroline. En 1804, au camp de Boulogne, à Pont-de-Briques, il reçut
une lettre où l'amie d'autrefois lui recommandait son frère. II répondit
presque aussitôt à Mme Caroline Bressieux — il tenait à montrer qu'il se
rappelait le prénom de sa chère Valentinoise — : « Madame, votre lettre m'a
été fort agréable. Le souvenir de madame votre mère et le vôtre m'ont
toujours intéressé. Je saisirai la première occasion pour être utile à votre
frère. Je vois par votre lettre que Vous demeurez près de Lyon ; j'ai donc
des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j'y étais, car
j'aurai toujours un grand plaisir à vous voir. » Le 12
avril 1805, il passait à Lyon pour se rendre au sacre de Milan. Mme de
Bressieux se présenta et reçut le plus gracieux accueil. Elle correspondit
avec l'empereur, et au mois de février 1806 Napoléon lui écrivait : « Madame
Bressieux, j'ai reçu votre lettre ; elle me donne une nouvelle preuve de
votre attachement pour moi. Vous me demandez, avec un intérêt auquel je suis
sensible, un mot qui vous assure que ma santé continue d'être bonne. Je
saisis avec plaisir l'occasion de faire ce que vous désirez. » Elle eut
d'ailleurs toutes les grâces qu'elle sollicita : des amis rayés de la liste
des émigrés, des places pour son frère, pour son mari, pour elle-même. Elle
fut dame d'honneur de Letizia. Son mari devint administrateur général des
forêts, baron de l'Empire, président du collège électoral de l'Isère. Son
frère, Philippe-Robert du Colombier, qu'elle qualifiait de « vrai sans-souci
», était un de ces hussards de Bercheny qui firent défection avec Dumouriez,
et il avait servi, comme capitaine, puis comme major, dans l'armée
autrichienne, aux hussards de Barco et aux cuirassiers de Charles de Lorraine
: il fut nommé capitaine au premier régiment étranger, dit de La Tour
d'Auvergne. Un jour, Mme de Bressieux recommandait à Napoléon le 'poète
Lebrun, l'homonyme et le rival de Lebrun-Pindare : l'empereur, qui se
rappelait parfaitement l'auteur de l'Ode à la Grande Armée, répondit
assez justement : « Ce jeune homme a de la verve, mais on dit qu'il
s'endort », et Lebrun, à qui Mme de Bressieux rapporta le mot, composa le Vaisseau
de l'Angleterre. Une
autre jeune fille de Valence, Mlle de Lauberie de Saint-Germain, qui devait
épouser en 1797 son cousin Montalivet, fit sur le cœur de Napoléon une
impression profonde. Il avait, disait-il, aimé ses vertus et admiré sa
beauté. Elle fut en 1805 nommée, avec Mmes de Bouillé, de Marescot et de
Turenne, dame du palais de l'Impératrice. Mais, fièrement, elle déclara que
la femme avait sa mission en ce monde, et qu'elle regarderait comme une
calamité la faveur impériale si elle ne pouvait soigner son mari lorsqu'il
aurait la goutte et nourrir les enfants que lui donnerait la Providence.
Napoléon lui répondit qu'il se soumettait aux conditions qu'elle lui posait :
« Vous serez, ajoutait-il, épouse et mère comme vous l'entendrez. » Ces
visites du lieutenant Bonaparte aux clames de Valence l'entraînaient très
loin de son logis. Pour aller à Basseaux, il faisait près de trois lieues à
pied. Mais il goûtait fort ces voyages pédestres que Rousseau avait mis à la
mode, et, s'il ne cheminait pas avec la même lenteur que Jean-Jacques, s'il
ne s'arrêtait guère, s'il se pressait toujours vers le terme de sa promenade,
il marchait volontiers comme il n'a plus marché depuis, comme on marche
lorsqu'on est jeune et alerte, sans bagages, sans suite, sans devoirs
urgents. Il entreprit quelques excursions dans le Dauphiné. Avec le guide
Frémond et un camarade du régiment il gravit la montagne de Roche-Colombe au
mois de juin 1786. M. des Aymard lui avait vanté cette ascension. « Je ferai
la course avec plaisir, lui répondit Bonaparte, j'aime à m'élever au-dessus
de l'horizon. » Un autre jour, avec le libraire Aurel, il se rendit par
Romans et Saint-Jean-en-Royans à la Chartreuse de Bouvantes. Il lia
connaissance à Romans avec un homme d'esprit qui se nommait Lambert, et
chaque fois qu'il revint dans cette ville, il entrait au café Coppin, sur la
grand'place, et demandait M. Lambert. Quelles
que fussent les distractions de Napoléon durant son séjour à Valence, il ne
cessait néanmoins de penser à la Corse. Son seul amour, c'était la Corse, et
le seul objet qui lui donnait une réelle et intense émotion, qui lui faisait
tourner la tête et pétiller le sang, c'était la terre natale dont Joseph
l'entretenait dans ses lettres, cette île que son frère lui représentait
embaumée par les exhalaisons des myrtes et des orangers, cet Ajaccio, dont le
golfe était aussi beau que celui de Naples, et où, disait son aîné, l'on
jouissait d'un climat délicieux et d'une situation unique par son pittoresque
et son aménité. S'il n'avait revu au mois d'octobre 1785 l'ordre
extraordinaire de rejoindre son régiment à Valence, il eût, à sa sortie de
l'École militaire, volé vers Ajaccio, et quelques jours après avoir passé son
examen devant Laplace, le 23 septembre, en priant le drapier Labitte de
toucher lu pension de l'oncle Paravicini, il annonçait « l'obligation de
retourner en Corse dans le commencement du mois prochain ». Mais les
cadets-gentilshommes devaient se rendre à leur destination sitôt qu'ils
étaient nominés sous-lieutenants, et ils ne pouvaient s'absenter la première
année de leur entrée au corps : ainsi l'avait prescrit une ordonnance du 25
mars 177G. Napoléon fut navré. Il écrivit en Corse, deux fois avant de
quitter Paris, et trois fois pendant les trois semaines qui suivirent son
arrivée à Valence, pour consoler les siens et se consoler lui-même. Il alla
voir à Tournon, à quatre lieues de Valence, un sien compatriote, un artiste
du nom de Pontornini, pour causer avec lui de la patrie, et ce Pontornini qui
l'appela bientôt son caro amico, lui fit son portrait, le premier
qu'on ait de Bonaparte : profil ferme et accentué, cheveux longs et couvrant
la moitié du front, bouche fine, et dans l'ensemble de cette physionomie d'un
jeune homme de seize ans une expression singulière de sérieux et de gravité. Mais
Napoléon avait droit, au bout d'une année de service, à un semestre, et il
attendait, non sans impatience, le moment de partir. A mesure que cet instant
s'approchait, il sentait croître son attachement pour la Corse, et dans son
cœur, rempli de l'image du pays natal, les souvenirs d'autrefois se
réveillaient avec une force singulière. Ajaccio, son golfe, ses rues, la
maison paternelle, tous les objets qu'évoquait la mémoire du lieutenant,
faisaient sur lui l'impression la plus douce et la plus vive. Il ne voyait,
ne comprenait plus d'autre félicité que celle d'être dans son île. « Je suis,
écrivait-il le 3 mai 1786, absent depuis six à sept ans de ma patrie. Quels
plaisirs ne goûterai-je pas à revoir dans quatre mois nies compatriotes et
mes parents ! Des tendres sensations que me fait éprouver le souvenir des
plaisirs de mon enfance, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet
? » Avant
de partir pour la Corse, il dut aller à Lyon avec sa compagnie pour réprimer
l'émeute des deux sous. C'était une de ces révoltes si fréquentes à Lyon au XVIIIe
siècle entre artisans et marchands. Les ouvriers en soie ou ovalistes
demandaient une augmentation de salaire de deux sous par aune. Les chapeliers
ainsi que les compagnons et manœuvres maçons se joignaient à eux. Les
cabaretiers excitaient les uns et les autres : ils se plaignaient de la
rigueur du fermier qui selon l'usage levait dans le mois d'août au nom de
l'archevêque Montazet le droit de « banvin » ou treizième sur la vente du
vin. L'agitation commença le 7 août et dura jusqu'au 10. Le duc de Tonnerre,
commandant en chef du Dauphiné, envoya de Valence à Lyon le second bataillon
de La Fère, auquel appartenait la compagnie de Bonaparte. Le 14 août, tandis
que le lieutenant-colonel d'Urtubie restait à Valence avec le premier
bataillon, le colonel de Lance, le major Labarrière, les chefs de brigade
Du-rand, Quintin et d'Aulx arrivaient à Lyon et s'établissaient au faubourg
de Vaise, qui touchait au quartier Bourgneuf tout peuplé d'ouvriers.
Bonaparte logea d'abord chez des gens très obligeants et complimenteurs. «
Comment te trouves-tu ? lui dit un camarade. — Je suis dans un enfer,
répondit-il ; mes hôtes ne me laissent ni entrer ni sortir sans m'accabler de
prévenances, je ne puis être seul un instant. — Je voudrais bien être à ta
place. — Eh bien, changeons. » Le marché s'exécuta et Bonaparte alla demeurer
dans une maison de la montée de Montriblond. Cependant
la sédition s'apaisait. Trois artisans avaient été pendus. Nombre de mutins
se dirigeaient vers la frontière ; mais au Pont-de-Beauvoisin et au fort de
l'Écluse la troupe les forçait de rebrousser chemin. La présence du bataillon
d'artillerie, d'un détachement de Royal-Marine et des chasseurs du Gévaudan
acheva d'affermir le calme. Le 16 août, le prévôt des marchands Tolozan de
Montfort proposait de renvoyer à Valence la moitié des canonniers et bombardiers
de La Père. Mais le régiment, comme les autres régiments de l'arme, devait
changer de garnison dans l'automne de 1786, et dès le mois de juillet
Gribeauval jugeait nécessaire qu'il partit le 15 septembre de Valence pour
Douai. Le second bataillon de La Fère attendit à Lyon le premier bataillon,
et le 21 septembre le régiment tout entier s'engageait sur la route de
Flandre. Quant au
lieutenant Bonaparte, après avoir passé près de trois semaines à Lyon et
assisté le 29 août à la revue du commissaire principal des guerres de
Grandmaison, il avait regagné Valence. Le 1er septembre, il quittait le
logement de Mile Bou. La date est certaine. « Parti de Valence, écrit-il dans
une note intime, à Ajaccio le 1er septembre 1786. » Légalement, le congé de
semestre commençait au 1er octobre. Mais, selon un usage établi, les
officiers qui se rendaient de France en Corse ou de Corse en France
devançaient d'un mois l'époque ordinaire des départs. La rareté des
communications, la longueur du voyage, la difficulté de la traversée
faisaient aux gens de guerre originaires de Corse ou employés dans cette île
des conditions particulières et leur donnaient de petits avantages. C'est
ainsi que Ségur avait prescrit au Conseil de l'École militaire, par une
lettre du 12 mars 1784, d'accorder aux anciens élèves qui servaient dans les
garnisons de Corse l'avance de l'année courante de leur pension. Les inspecteurs
généraux passaient sur le continent deux revues, l'une entre le 1er juin et
le 1er août, l'autre entre le 1er août et le 1er octobre ; l'inspecteur des
troupes de Corse n'était tenu qu'il une seule revue, entre le let avril et le
1er juin. Napoléon
vit sans doute à ce premier voyage le monument de Saint-Remy qu'il a décrit
dans le Discours de Lyon, et il admira la majesté de l'ouvrage. De
même que Rousseau contemplant le pont du Gard, il crut vivre un instant avec
les fiers Romains, avec Paul-Emile, Scipion et Fabius. « Des montagnes,
a-t-il dit, dans l'éloignement d'un nuage noir, couronnent la plaine immense
de Tarascon où cent mille Cimbres restèrent ensevelis ; le Rhône coule il
l'extrémité, plus rapide que le trait ; un chemin est sur la gauche ; la
petite ville, à quelque distance ; un troupeau, dans la prairie. » Et il se
mit à rêver. Il
passa par Aix : il voulait saluer l'oncle Fesch, qui n'avait pas encore
terminé ses études de théologie, embrasser son frère Lucien sorti naguère de
Brienne pour se vouer, comme Fesch, ü l'état ecclésiastique, et il devait au
directeur du petit séminaire, M. Amielh, une visite qu'il avait promise à ce
digne homme depuis l'année précédente. D'Aix,
il alla s'embarquer à Marseille ou à Toulon. C'était là que les voyageurs qui
se rendaient en Corse prenaient ordinairement passage, soit sur des bâtiments
de commerce, soit sur un des dix bateaux de poste ou de correspondance qui
dépendaient du ministère de la guerre et servaient au transport des troupes. Le 15
septembre, il était à Ajaccio. « Je suis, écrit-il, arrivé dans ma patrie
sept ans neuf mois après mon départ, âgé de dix-sept ans un mois. » Il revit
avec une joie indicible sa mère, son frère aillé, le grand-oncle Lucien, et
un touchant témoignage de Joseph qui revenait plus tard comme par élans aux
jours heureux de sa jeunesse, atteste les sentiments affectueux que le
lieutenant d'artillerie éprouvait pour les siens et les épanchements de cœur
qu'il avait avec eux : « Ah ! dit Joseph vingt ans plus tard, jamais le
glorieux empereur ne pourra m'indemniser de ce Napoléon que j'ai tant aimé et
que je désire retrouver tel que je l'ai connu en 1786, si l'on se retrouve
aux Champs Élyséens ! » Il revit tous ceux à qui, de Brienne, de Paris, de
Valence, il envoyait ses compliments, ses deux grand-mères, minanna Saveria
et minanna Francesca, l'oncle Paravicini et la tante Gertrude, sa marraine.
Il revit sa mère de lait, sa nourrice dévouée, et il tint sur les fonts
baptismaux la petite-fille de Camilla Hari. Faustine Tavera, la future madame
Poli, qui naquit le 20 mai 1787 à Ajaccio. Certaines
conversations de Napoléon et le Discours de Lyon retracent hi plupart des
impressions qu'il reçut de son séjour. Il goûta ce qu'il nomme alors les
délices de la vie, les délices de la douce reconnaissance, du tendre respect
et de la sincère amitié. Il sentit, comme il s'exprime encore, tous les feux
de l'amour de la patrie. Non sans émotion, il parcourut les endroits où s'était
passée son enfance. « Voilà, se disait-il, le théâtre de mes premiers jeux,
et ces mêmes lieux sont aujourd'hui témoins de l'agitation que la première
connaissance des hommes produit dans mes sens ! » Il jouit de la nature avec
passion, et cette jouissance lui sembla la plus précieuse des jouissances
parce qu'elle n'était accompagnée ni de regret ni de fatigue ni d'aucune espèce
d'ébranlement violent. Il plaignait quiconque n'est pas « touché par
l'électricité de la nature ». Durant des heures entières au jardin de soit sous
la grotte formée par deux gros blocs de granit que surmonte un troisième,
soit dans le bois épais d'oliviers, tout près de l'humble maison, soit à
l'ombre d'un grand chêne vert qui distinguait ce bois des bosquets
d'alentour, il rivait, lisait, griffonnait, sans pouvoir s'arracher de cette
calme retraite et en maudissant le fâcheux qui venait l'importuner. Quelquefois au
soir, il se promenait dans les prairies, lorsque les moutons sortaient pour
paître et
joignaient leurs bêlements à la voix des pâtres, ou bien il descendait sur la plage et à
la vue du soleil couchant qui paraissait « se précipiter dans le sein de
l'infini », il s'abandonnait à une mélancolie qu'il ne savait maîtriser.
D'autres fois, au retour d'une longue excursion, à la lumière argentée de la
lune, il s'extasiait sur la beauté de la nuit et sur le silence des choses.
Il ne cessait d'admirer sa chère Corse, si nouvelle pour lui, déclarait
qu'elle est « ornée de tous les dons », affirmait avec enthousiasme que tout
était meilleur dans son île que sur le continent. L'odeur de la terre, cette
odeur qu'il n'a plus retrouvée nulle part, cette odeur aromatique qui
s'exhale des plantes et des arbustes de la montagne, cette odeur que
l'anglais Boswell jugeait si pénétrante et si fraîche, causait à Napoléon une
sorte d'enivrement. Même s'il eût fermé les yeux, dit-il, elle lui aurait
suffi pour deviner le sol corse. Dans ses courses il travers les vallées et
les gorges, sur le sommet des collines, il ne rencontrait que des gens
hospitaliers et avenants. Partout, comme pour lui souhaiter la bienvenue et
l'attacher plus fortement à la nation, les paysans l'accueillaient avec
confiance. Jamais un accident, jamais une insulte, et ces hommes avaient une
trempe particulière, une remarquable énergie de caractère, je ne sais quoi de
fier et d'original qui venait de leur isolement : l'officier du corps royal ne
rougissait pas de pareils compatriotes ! Il lui arriva de s'égarer, de se
réfugier chez un berger, et là, dans cette chétive cabane, couché sur des
peaux, le feu à ses pieds, il se félicitait de l'aventure, de ce qu'elle
avait de piquant et d'imprévu : « Quelle situation ! » s'écriait-il. Mais le
sens pratique s'alliait chez Bonaparte à l'imagination. Au sein de ce bonheur
domestique qu'il savourait pour la première fois, au milieu des lectures
qu'il faisait « abrité par l'arbre de la paix et par l'oranger », dans ses
promenades à travers un pays dont il découvrait les beautés, il était
préoccupé de sa besogneuse famille et cherchait les moyens de lui être utile,
de la tirer de ses embarras. N'avait-il pas en 1785, lorsqu'il sortait de
l'École militaire, à l'audience de l'évêque d'Autun, demandé pour son frère
Lucien une bourse au petit séminaire d'Aix ? Ne venait-il pas à Aix, au mois
de septembre 1786, pour s'enquérir des progrès de Lucien et le recommander à
M. Amielh ? Ne songeait-il pas que son autre frère Louis avait eu huit ans le
2 septembre et pouvait être inscrit sur l'état des enfants de la pauvre
noblesse que le roi admettait dans les collèges ? Malheureusement les
Bonaparte craignaient d'être désormais oubliés ou desservis : ils avaient
perdu deux patrons, deux hommes qui les avaient toujours favorisés et
protégés, les personnages les plus influents de l’île ; l'intendant Boucheporn
avait quitté la Corse en 1785 pour administrer Pau et Bayonne, et Marbeuf, à
qui Napoléon devait sa place d'élève du roi, mourait à Bastia le 20 septembre
1786, cinq jours après que l'officier d'artillerie débarquait à Ajaccio. Napoléon
était depuis son arrivée l'âme de la maison. Il aida, soutint le grand-oncle
Lucien. L'archidiacre avait la taille moyenne, les pieds et les mains très
petits, la tête grosse, et un extrême penchant à l'égoïsme. Mais il était
intelligent et instruit. II exerçait une autorité considérable dans la ville
ainsi qu'aux alentours ; les gens du pays venaient soumettre leurs querelles à
sa décision, et il les renvoyait en les bénissant ; « archidiacre de Corse, a
dit Napoléon, vaut évêque de France ». Les Bonaparte le regardaient comme
leur chef et leur second père. Ses soins incessants et surtout son économie
avaient rétabli les affaires de la famille que les dépenses de Charles
Bonaparte avaient dérangées. Il avait mandé les colons, les bergers, les locataires
; il avait réglé, ordonné tout. C'était lui qui tenait la bourse, et il n'en
déliait les cordons qu'à son corps défendant, avec un soupir, blâmant les
prodigalités de son neveu Charles, énumérant les dettes que le défunt avait
laissées et qui n'étaient pas encore acquittées ; c'était, rapporte Napoléon,
son refrain accoutumé. Il s'opposait aux réparations qu'exigeait la campagne
entièrement délabrée de Milelli. Napoléon aimait ce petit bien et prétendait
qu'il fallait l'exploiter et y faire des frais pour en tirer quelque revenu ;
l'oncle assurait que c'était perdre son argent que de l'employer à
l'amélioration du domaine. Parfois s'élevaient d'amusantes discussions.
Napoléon taquinait l'archidiacre ik propos des chèvres, qui sont nombreuses
en Corse et qui gâtent les arbres : « On devrait, disait-il, les chasser de
File. » Mais- Lucien Bonaparte avait de gros troupeaux de chèvres ; il les
défendait en patriarche et traitait son neveu de novateur ; « Voilà bien,
répliquait-il, vos idées philosophiques ; chasser les chèvres de la Corse ! »
Napoléon lui citait alors le règlement de juillet 1771. Les bergers
menaient-ils les chèvres dans les lieux incultes et abandonnés ? Les
tenaient-ils à trois cents pas au moins des vignes, bois, champs, prés et
antres endroits cultivés ? Et lorsque les propriétaires faisaient paître cet
animal sur leur terrain, ailleurs que dans les vignes et les bois, le
conduisaient-ils en laisse et l'attachaient-ils à un piquet ? A
Sainte-Hélène, il déclare encore qu'un des besoins les plus urgents de la
Corse est un bon code rural qui protège l'agriculture contre les incursions
des bestiaux et prescrive la destruction des chèvres. Fesch était de son
avis. Au mois d'octobre 1800 il avançait que le gouvernement ferait un bien
incalculable s'il ordonnait sur-le-champ par un arrêté l'anéantissement de
ces bêtes nuisibles : il connaissait dans les environs d'Ajaccio trois
propriétés où il y avait deux cent mille oliviers sauvages qu'on négligeait
de greffer par crainte de travailler pour les chèvres ; « sans l'abattement
des chèvres, ajoutait Fesch, point d'agriculture en Corse, comme sans le
désarmement point de tranquillité ; c'est le moment de porter ce coup
salutaire, la guerre et les vicissitudes de la Révolution ayant diminué les
chèvres des cieux tiers. » Cependant
l'archidiacre Lucien vieillissait. Il avait soixante-huit ans en 1786. La
goutte qui le prit dès la trentaine pour ne plus le lécher, le clouait au
logis. Il mangeait et digérait bien, parlait, lisait, dormait ; mais depuis
le mois de juin 1785 il ne pouvait remuer les genoux et il restait dans son
lit, sans presque faire de mouvement, sans jouir du soleil. Joseph, il est
vrai, l'avait quelque temps suppléé. A son retour d'Autun, le jeune homme,
toujours féru du métier militaire, avait étudié le cours de Bézout pour être
en état de passer l'examen d'artillerie. Mais il suivit son père à
Montpellier, et Charles Bonaparte, avant de mourir, lui fit promettre
formellement de renoncer à la carrière des armes et de regagner la Corse pour
se consacrer entièrement à ses devoirs de famille. Joseph tint son serment. «
Nous avons été, écrivait-il à Fesch en 1826, les conseils et les appuis de
notre bonne mère, aux premiers jours de son veuvage. » Il revint à
Ajaccio, s'efforçant de rapprendre l'italien qu'il avait oublié, escortant sa
tante Gertrude Paravicini lorsqu'elle se rendait au jardin à travers le
faubourg, se plaisant aux travaux de la campagne, nouant des amitiés, se
liant avec un habile avocat, Pozzo di Borgo, qui lui prêtait son aide dans
les affaires d'intérêt, et, à mesure qu'il se familiarisait avec la langue et
qu'il connaissait les cultures propres à la Corse, ne pensant plus à endosser
l'uniforme du corps royal. Toutefois, puisqu'il s'attachait au pays, ne
ferait-il pas bien d'être, connue on disait, gradué, et d'entrer soit an
barreau, ainsi que Napoléon l'avait proposé dès 1784, soit, à l'exemple de
son père, dans la magistrature ? Sur l'avis du grand-oncle Lucien, il partit
pour la Toscane et suivit les cours de l'Université de Pise. Le 24 avril 1788,
grâce à quatre-vingts écus que lui envoyait l'archidiacre, il prenait ses
degrés et devenait docteur in ufroque jure, en droit civil et en droit
canon. Il avait dès lors des titres suffisants pour obtenir une place dans
les tribunaux de Corse et, qui sait ? pour s'asseoir au Conseil supérieur sur
le siège que Charles Bonaparte avait refusé. Exact,
rangé, désireux, comme l'archidiacre et sa mère Letizia, de maintenir l'ordre
dans la maison et d'augmenter les minces ressources de la famille, Napoléon
se consacra donc pendant son congé au service des siens. Une des plus graves
affaires qu'il fallait régler était celle de la pépinière. En 1782, Charles
Bonaparte avait obtenu la concession d'une pépinière de mûriers ; il devait
toucher 5.500 livres à titre d'avance, et recevoir en outre le prix de la
greffe, estimée à un sol par arbre ; en retour, il s'engageait à commencer
cinq ans après, en 1787, la distribution des mûriers. Il toucha 5 800 livres.
Mais, au mois de niai 1786, le contrat fut résilié : il n'y avait plus,
disait-on, de plantation à faire, et le ministère se lassait de dépenses inutiles.
Or, Letizia avait déjà fait, comme d'ordinaire, sa plantation ; elle
sollicita de l'intendant La Guillaumye une avance, de même qu'aux années
précédentes ; l'intendant lui répondit par un refus. Napoléon
déclara que sa mère était lésée et devait avoir une indemnité. il écrivit un
mémoire sur la culture du mûrier. Il étudia l'affaire de la pépinière,
rassembla les pièces, les envoya à l'intendant. Il réclamait pour Letizia 1.550
livres qui compléteraient le total des avances échues avant la résiliation du
contrat et 1.500 autres livres que la greffe des arbres avait coûtées,
c'est-à-dire 3.050 livres en tout. Ces 3 050 livres jointes aux 5 800 livres
payées antérieurement feraient une somme de 8 850 livres que. Mme Letizia
devrait au gouvernement, mais qu'elle rembourserait aisément, dès qu'on
voudrait, puisque les mûriers de la pépinière valaient sûrement 9.000 livres. Le
meilleur moyen de venir à bout de ses prétentions était d'aller en France et
de se présenter en personne aux bureaux de contrôle général. Napoléon résolut
de demander au ministre de la guerre la prolongation de son semestre. Ces
congés particuliers ne pouvaient être accordés que dans des circonstances
extraordinaires, « les plus privilégiées », ou en cas de grave maladie bien
constatée. Mais on était si bon, si facile dans le corps royal qu'on
acceptait allégations et témoignages sans les contrôler scrupuleusement.
Napoléon se dit malade, et il était en effet, depuis le mois de mars,
tourmenté d'une fièvre tierce. Le 2.1 avril 1787, il envoyait au colonel de
Lance un certificat de maladie signé par un médecin et un chirurgien
d'Ajaccio, et il sollicitait un congé de cinq mois et demi à compter du 16
mai, avec appointements, « vu son peu de fortune et une cure coûteuse ». Il
eut son congé, du 16 mai au lei décembre, et le 12 septembre il s'embarquait
pour la France. Ce fut dans
cette fin de l'année 1787 qu'il connut son Paris. Il logeait à l'hôtel de
Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré. Il fréquenta les théâtres, et notamment
les Italiens. Il se promena dans les allées et les galeries du Palais-Royal,
cherchant parfois à lier conversation avec les filles, leur parlant du métier
qu'elles faisaient, étudiant leur caractère, recevant des réponses qui le
rebutaient, se disant qu'elles n'étaient que des bûches, qu'elles avaient des
façons inconvenantes et l'air grenadier, que leur genre de vie était odieux,
qu'il se souillait en leur donnant un seul regard, et cependant, poussé par
la curiosité de ses sens et par l'ardeur naissante de son tempérament,
souhaitant d'approcher d'une femme, et, un soir de novembre, attiré par une
Nantaise au teint pille et à l'allure timide qui d'une voix douce lui raconta
ses aventures ; ce fut sa première maîtresse. Il se rendit à Versailles dans
un de ces coches de prix modéré qu'on nommait « voitures de la cour » ;
ils étaient, a-t-il dit, très confortables et l'on s'y trouvait en bonne
compagnie, mais la rapidité n'était pas leur fort, et ils mettaient cinq
heures à faire la route. Dans les huit jours qui suivirent la Toussaint, il
alla sans doute à Saint-Cyr pour voir sa sœur Marianne à une des époques
prescrites par le sévère règlement de la maison de Saint-Louis. Surtout, il tâcha
de finir l'affaire de la pépinière, multipliant les démarches, obtenant du
ministre 13riemte une lettre de recommandation pour le contrôleur général, ne
trouvant pas les pièces au bureau des finances, rédigeant un mémoire détaillé
où il exposait, expliquait le litige, s'efforçant d'enlever une décision
favorable, assurant que son père avait entrepris cette plantation de mûriers
par patriotisme et dans le désir de joindre à son intérêt propre l'intérêt de
la chose publique, représentant que lui-même avait anticipé sur son congé et
quitté la Corse pour plaider la cause de sa mère, retraçant avec vivacité les
inquiétudes de la signora Letizia, priant le ministre de saisir cette
occasion de faire le bien selon les règles de l'équité la plus stricte, lui
promettant la profonde gratitude des Bonaparte et le contentement intérieur,
« paradis de l’homme juste », ajoutant, non sans fierté, qu'il
s'agissait d'une somme d'argent « qui, ne compense jamais l'espèce
d'avilissement qu'éprouve un homme de reconnaître à chaque moment sa sujétion
». Le
temps s'écoula. Le contrôleur général ne fit aucune réponse. Le congé de
Napoléon allait expirer. Mais le jeune lieutenant avait demandé dès le 7
septembre une seconde prolongation ; il lui importait beaucoup, disait-il,
d'assister aux délibérations des États de Corse pour y discuter des droits
essentiels à sa modique fortuite, et sa présence était d'une nécessité si
absolue qu'il ne sollicitait pas d'appointements et n'hésitait pas à faire un
voyage qui lui causerait des frais considérables. Il eut une seconde
prolongation de congé, pour six mois, du 1er décembre 1787 au 1er juin 1788. Il
arriva le 1er janvier 1788 en Corse. Sa mère avait grand besoin de lui.
Jamais peut-être elle ne fut si pauvre, si embarrassée. Il fallait élever
quatre enfants en bas-fige, Louis qui avait dix ans, Pauline qui en avait
huit, Caroline qui en avait six, Jérôme qui en avait quatre ; il fallait
payer la pension de Lucien au petit séminaire d'Aix ; il fallait défrayer Joseph pendant son séjour à l'université de Pise. Aussi ne pouvait-elle
acquitter ses dettes et rendre au lieutenant général Du Rose ! de Beaumanoir les vingt-cinq
louis prêtés il Charles Bonaparte. « Vous savez l'état de la famille,
écrivait-elle à Joseph, et il est inutile de vous dire de dépenser le moins possible.
» Elle n'avait pas de bonne, et elle priait son fils aîné de lui ramener
d'Italie une servante de quarante ans qui sut faire sa petite cuisine,
coudre, repasser, pour trois ou quatre francs par mois. Dès le
retour de son fils cadet, Letizia le mit en réquisition ; et Napoléon, devenu
l'homme d'affaires de la famille, correspondit derechef avec M. de la
Guillaumye, tantôt pour solliciter en faveur de Louis une place d'élève du
roi dans une des Écoles militaires, tantôt pour obtenir que des particuliers
pussent planter sur la fameuse pépinière, tantôt pour demander le paiement de
quatre mille arbres que Mme Letizia avait livrés sur les ordonnances de
l'intendant, tantôt pour regretter que le gouvernement ne prît aux Bonaparte
qu'un petit nombre de mûriers ou pour rappeler que le dernier tiers du marais
des Salines n'était pas encore desséché et que la ville attendait avec
impatience la fin de cet ouvrage, qu'il fallait s'y mettre sur-le-champ non
seulement parce que l'opération, entamée immédiatement, coûterait une somme
très modique, et dans quelques années, entraînerait de grosses dépenses, mais
parce que le printemps était la saison la plus propice et qu'en hiver
l'abondance des eaux, en été l'infection de l'air s'opposaient aux travaux. Ces
pétitions réitérées et un voyage que fit Napoléon à Bastia n'eurent pas grand
résultat. Fut-ce parce que le Douze, le député de la noblesse, Charles
Bonaparte, que les commissaires du roi, gouverneur et intendant, avaient
intérêt à ménager, n'était plus là, et que l'administration ne se souciait
guère des requêtes et récriminations d'un lieutenant d'artillerie ? Non : La
Guillaumye était un homme droit, honnête, estimé des insulaires qui le
préféraient hautement à son prédécesseur Boucheporn. Lorsque Mme Letizia eut
rempli toutes les formalités, elle toucha la valeur des mûriers qu'elle avait
donnés à diverses personnes sur les ordonnances de l'intendant. Mais trop peu
de Corses voulaient cultiver le mûrier, et le prix des arbres leur semblait
trop élevé. Quant au desséchement des salines, La Guillaumye le jugeait
utile, mais fort coûteux : « La circonstance, disait-il, ne parait pas
favorable, et il vaut mieux attendre des temps plus heureux. » Napoléon
ne se rebuta pas. Dans l'été de 1788, à Auxonne, d'où, en sa vie studieuse et
active, au milieu des lectures et des exercices, il suivait du regard la
situation des affaires de la maison Bonaparte, il conçut un jour le dessein
de revenir à Paris, d'y passer quelques semaines, d'y frapper de nouveau à
toutes les portes. « Envoyez-moi trois cents francs, écrivait-il à
l'archidiacre Lucien ; cette somme me suffira pour aller à Paris ; là du
moins on peut se produire, faire des connaissances, surmonter des obstacles ;
tout nie dit que j'y réussirai ; voulez-vans m'en empêcher faute de cent écus
? » Le grand-oncle refusa les cent écus. Sans perdre cœur, Napoléon recourut
à Fesch : la vigne de la Sposata ne rapporterait-elle pas assez pour le
défrayer du voyage ? Fesch répondit que la Spusata ne donnerait que douze
mezzini, que la famille Bonaparte était à court d'argent, que Napoléon
n'avait qu'à contracter un emprunt à Auxonne. Notre lieutenant se résigna. «
Le triste état de la famille, répliquait-il, m'a affligé d'autant plus que je
n'y vois pas de remède. Vous vous êtes abusé en espérant que je pourrais
trouver ici de l'argent à emprunter. Auxonne est une très petite ville et j'y
suis d'ailleurs depuis trop peu de temps pour pouvoir y avoir des connaissances
sérieuses. Ainsi, du moment que vous n'espérez pas dans votre vigne, je n'y
pense plus et il faut abandonner cette idée du voyage de Paris. » Il
correspondit de nouveau avec l'intendant de Corse. D'Auxonne, au mois d'avril
1789, il se plaignit à La Guillaumye que sa mère n'eût encore livré que
quelques centaines de mûriers, lorsque le roi devait en prendre dix mille :
la culture ou, comme il dit en se servant d'un mot de Raynal, la cultivation
des arbres que sa mère devait conserver et qui pouvaient être transplantés
ailleurs, était très ruineuse ; chaque arbre causait une augmentation de
dépense de plus d'un sol, et, conséquemment, la pépinière se trouvait dans le
plus mauvais ordre. L'intendant séjournait alors à Paris. « Pardonnez, lui
mandait Bonaparte sur un ton passablement ironique et impertinent, si
jusqu'au centre des plaisirs je viens vous importuner de nos affaires ; il
faut bien jouer le tout ou rien, lorsqu'il n'y a pas d'autre parti à prendre.
» La Guillaumye lui répondit, non sans raison et avec une pointe de
raillerie, que les plaisirs au centre desquels Napoléon voulait bien le
placer n'étaient que les affaires de sa généralité, et qu'il v ferait entrer
le plaisir de solliciter auprès du ministre une décision favorable. Tant de
retards et de refus chagrinaient Letizia qui finit par se lamenter et par
crier misère. Napoléon ne cessait de consoler sa mère et de lui montrer en
perspective une compensation certaine. « Nous en serons quittes, lui
disait-il, pour nos longues et pénibles attentes, et l'on nous dédommagera de
tout. » Mais la Révolution éclatait. Il dut s'avouer que « cette période
était malheureuse pour les finances de France » et que le gouvernement ne se
presserait pas de payer des indemnités à la veuve de Charles Bonaparte. Et
néanmoins il ne se décourageait pas, ne se lassait pas de croire qu'il
obtiendrait justice ; il ajoutait foi aux promesses des bureaux qui lui
conseillaient la patience et lui affirmaient que les dettes de l'État
seraient réglées l'une après l'autre. En 1792, de Paris, il demandait à
Joseph les papiers de la pépinière, et avant de regagner son île il les
laissait à un M. Marchand qui lui semblait un homme sûr. Au mois de janvier
1793, d'Ajaccio, il priait ce Marchand de se remuer davantage : « Je vous ai
remis, lui mandait-il, tontes les pièces qui concernent la liquidation que je
réclame ; c'est dans ce but que l'on m'avait fait espérer que mon tour
viendrait ; je m'en suis fié à vous et ne m'en suis plus embarrassé. » En
1795, lorsqu'il guettait à Paris une occasion de percer, il cherchait encore
avec son frère Louis à terminer l'affaire de la pépinière. Le 1er
juin 1788, après avoir revu son frère Joseph qui revenait de Pise avec le
diplôme de docteur, Napoléon s'embarquait pour le continent. Il n'avait pas
paru au régiment depuis vingt et un mois ! Mais les longues vacances
n'effarouchaient pas le corps royal de l'artillerie. Le colonel ne servait
chaque année que cinq mois, du 1er mai au dernier jour de septembre, et
pouvait le 1er octobre aller où l'appelaient ses affaires. Le
lieutenant-colonel et le major s'entendaient pour que l'un d'eux fût présent au
corps, et l'autre avait le droit de s'éloigner six mois, du lei octobre au Pr
avril. Pareillement, les chefs de brigade, les capitaines, les lieutenants en
premier et en second avaient, de deux années l'une, ce même congé de
semestre. Il suffisait que le capitaine et le lieutenant en premier de la
compagnie ne fussent pas tous cieux absents dans le même temps, et pourvu que
le colonel eût donné sa permission, pourvu que l'inspecteur eût approuvé le
colonel, les officiers quittaient sans souci leur régiment pour courir le
monde, voir Paris ou vivre simplement dans leur famille. Encore, en 1787 et
eu 1788, le capitaine Fuschamberg et le lieutenant en premier La Grange, le
capitaine d'Arcy et le lieutenant en premier Parel avaient-ils un semestre à
la même époque. Encore ces semestres duraient-ils plus de six mois. Peu à peu
la coutume s'était établie de les prolonger jusqu'au 15 mai, et en 1788 une
décision provisoire du Conseil de la guerre les fixa du 15 octobre au 1er
juin. Le mot semestre signifiait donc dans l'armée de l'ancien régime un
espace de sept mois et demi ! Mais beaucoup d'officiers ne se contentaient
pas des semestres. Ils demandaient sous divers prétextes des congés
particuliers ou congés de la cour, et c'est ainsi que Napoléon ne faisait
plus, selon l'expression de Lucien, qu'aller et venir de France en Corse ;
c'est ainsi qu'un camarade de Napoléon, le lieutenant d'artillerie Romain,
qui fut pourtant un officier consciencieux et zélé, passa les deux tiers de son
temps loin de sa compagnie, mêlant les congés aux semestres, visitant
l'Italie dans l'hiver de 1788 et au printemps de 1789, s'amusant l'année
suivante à Marseille et à Valence pendant plus de six mois, séjournant en
Vendée durant la mauvaise saison de 1790 et assistant à Paris au retour
humiliant des fugitifs de Varennes. Au mois d'avril 1789 le commissaire des
guerres Naudin comptait qu'à La Fère-artillerie huit capitaines sur dix-huit
et douze lieutenants en premier sur vint étaient absents. Du Teil, commandant
de l'école d'Auxonne, se plaignait très amèrement de cette fréquence des
congés. « Il est inouï, écrivait-il, de dire la facilité avec laquelle les
lieutenants en obtiennent ! » Et il gourmandait la faiblesse des colonels.
Les officiers de fortune, les lieutenants en troisième, les seuls qui fussent
permanents et qui ne pouvaient s'absenter que sur des congés particuliers,
n'avaient-ils pas fini par avoir, en dépit de l'ordonnance, leur part des
semestres ? Ne prétendaient-ils pas qu'ils devaient aller chez eux par moitié
chaque année ? Et, ajoutait Du Teil, y avait-il une prétention plus nuisible
au bien au service et plus contraire à tous les principes ? Mais le pli était
pris, et malgré la Révolution, malgré les troubles et les émeutes, jusqu'à la
fuite du roi, les officiers partirent en semestre et obtinrent des congés,
soit, comme on disait, pour travailler au rétablissement de leur santé, soit
pour vaquer à leurs affaires particulières. Au mois de novembre 1790, il n'y
avait an régiment de 'l'oral-artillerie que trois capitaines présents sur
vingt ! Deux se trouvaient détachés à Brest et à File d'Aix ; cinq avaient eu
des congés à diverses époques, et dix étaient en semestre. La Fère
avait fait bien des étapes pendant la longue absence de Bonaparte. Il était
arrivé le 19 octobre 1786 à Douai, et la ville lui semblait désagréable : les
denrées de première nécessité infiniment chères, l'eau malsaine, pas de vin,
de la très petite bière a sept sols, la bière ordinaire à neuf sols, la livre
de viande li cinq sols et demi, et, avec de bous légumes, des choux qui
donnaient la fièvre parce qu'ils étaient cultivés dans les marais. Mais le
régiment ne demeura pas un an à Douai. Il y eut en 1787 des apparences de
guerre. Les patriotes de Hollande s'étaient révoltés contre le stathouder ;
la France les protégeait ; l'Angleterre et la Prusse tenaient pour le prince
d'Orange. 150 artilleurs allèrent se mettre au service des patriotes. Dans les
commencements du mois d'août, 50 canonniers du régiment de La Fère, munis
d'un congé d'une année, sortaient de Douai par bandes de sept ou huit, â
quatre jours de distance les uns des autres ; ils gagnaient Givet, y
déposaient leurs armes, y troquaient leur uniforme contre des habits
bourgeois envoyés de Paris, y contractaient un engagement de six mois ou d'un
an envers la République de Hollande et, avec les mèmes précautions et dans le
même secret, se rendaient à Gertruydenberg. Là, ils se réunissaient sous les
ordres du capitaine Labarrière, du lieutenant en premier Richoufflz de la
Viéville et du lieutenant en troisième Radier. Mais le 1er octobre, au poste
de Halfweg, ils furent accablés par les Prussiens qui s'étaient jetés
brusquement sur le territoire hollandais. Deux canonniers périrent ; le
lieutenant Richoufflz, qui reçut plusieurs coups de baïonnette, et quinze de
ses hommes furent pris, conduits à Wesel et au mois de décembre relâchés. Tandis
que le détachement commandé par le capitaine Labarrière se battait en
Hollande, le régiment de La Fère allait en Normandie et en Bretagne. Le 18
octobre, il quittait Douai pour défendre le littoral et s'opposer, le cas
échéant, au débarquement des Anglais. Mais la prompte invasion des Prussiens
avait tout décidé ; la Hollande était soumise, et la France, renonçant à la
guerre, accepta les faits accomplis. Les batteries de côte furent entièrement
désarmées. Les officiers de La Fère absents par semestre ou par congé avaient
eu ordre le 19 octobre de rejoindre le régiment à la fin de l'année ; cet
ordre fut révoqué le 30 octobre. Neuf compagnies avaient gagné Dieppe, le
Havre, Cherbourg, et les onze autres marchaient sur Saint-Servan, Brest et
Port-Louis ; le 31 octobre, le ministre leur prescrivait un mouvement
rétrograde, et le 5 novembre leur fixait une nouvelle destination. Le
régiment de La Fère avait été relevé à Douai par le régiment de Besançon, qui
était remplacé à Auxonne par le régiment de Metz. Le ministre arrêta que le
régiment de Metz rentrerait en Franche-Comté, que le régiment de Besançon
resterait à Douai, et que, dans les derniers jours de décembre, le régiment
de La Fère irait à Auxonne, une de ses garnisons ordinaires, pour reprendre les
exercices et instructions des écoles de théorie et de pratique. Les
deux bataillons de La Fère arrivèrent à Auxonne, l'un, le 19, l'autre, le 25
décembre. Ils avaient couru les chemins durant près de dix semaines, et leurs
officiers purent féliciter Bonaparte d'avoir échappé aux ennuis et aux
fatigues de ce long voyage : des routes abominables, une pluie continuelle,
de mauvais gîtes, tout le monde mécontent, le capitaine Du Hamel revenant en
bête de son semestre sur l'avis de M. de Lance pour commander quatre
compagnies à Cherbourg et jurant qu'il obtiendrait une indemnité du bureau de
l'artillerie, le vieux lieutenant-colonel d'Urtubie montrant à Fougères de la
résolution et de la fermeté pour dissiper un rassemblement de soldats
débandés qui projetait de piller les magasins du roi, mais ne cessant de
geindre, se plaignant de faire la navette, répétant à qui voulait l'entendre
que des trajets si pénibles altéraient sa santé, et regrettant de ne passer à
Paris que pour se mettre entre les bras des médecins ! Auxonne
logeait les officiers ou leur payait leur logement. Le lieutenant Bonaparte
prit gîte, comme la plupart de ses camarades, dans l'un des deux pavillons
qui flanquaient les casernes, le pavillon dit de la Ville. Sa chambre, qui
n'avait qu'une fenêtre, était simplement meublée : un lit, une table, un
fauteuil, six chaises de paille et une chaise de bois. Le climat d'Auxonne ne
lui convint pas tout d'abord. Les marais des alentours, les nombreuses
inondations de la Saône, les vapeurs pestilentielles de l'eau qui remplissait
les fossés des remparts, rendaient la ville très insalubre, et dans l'été de
1783 une épidémie que le général Du Teil qualifie d'affreuse, avait atteint
tous les soldats et presque tous les officiers. Napoléon eut une fièvre
continue qui l'assiégeait quatre jours durant, le lâchait quatre jours, puis
le reprenait. Ce mal l'affaiblit et lui donna le délire. Les derniers mois de
1788 ne furent pour lui qu'une longue convalescence. Mais en janvier 1789,
lorsque le temps se rétablit, et, comme il dit, lorsque disparurent les vents
et les brouillards, les glaces et les neiges, il se remit à vue d'œil. Il
avait été soigné par un Messin, le chirurgien-major Bienvelot, licencié en
médecine, qui passait pour un excellent docteur et qui, de l'avis de tous les
officiers de La Fère-artillerie, possédait talent, zèle et activité. Ce
Bienvelot, entré au régiment quelques mois après Bonaparte, y resta trente
ans. A une revue du Champ-de-Mars, le premier consul le reconnut. « Êtes-vous
toujours aussi original ? » dit-il à son ancien Esculape. — « Pas tant que
vous, répondit Bienvelot, pas tant que vous qui ne faites rien comme les
autres et que personne n'a encore pu imiter. » Les
légendes abondent sur ce séjour de Napoléon à Auxonne : il-se promenait seul
autour de la ville ; il avait constamment des livres ou des papiers à la main
; lorsqu'il s'arrêtait, c'était pour tracer sur la route des figures de
géométrie avec le fourreau de son épée ; il arrivait fréquemment en retard à
la pension ; il essaya avec Desmazis et un autre camarade de ne vivre que de
laitage, etc. Sûrement,
il se livra dans ses loisirs d'Auxonne à un labeur assidu. Il faillit avoir
une rechute. Ce travail de cabinet était, selon ses propres expressions,
innaturel, destructif de la constitution, et il fut quelquefois dans cet état
fébrile et maladif qu'il décrit en un passage de son Discours de Lyon,
où le sang s'embrase à cause du défaut d'exercice. Par moments, sa santé l'inquiétait,
et, ainsi qu'il disait à l'oncle Fesch au mois d'août 1788, ne lui paraissait
pas trop bonne. Mais il était pauvre, craignait la dépense, voulait donner an
libraire, et à nul autre, le peu d'argent de poche qui lui restait à la fin
de chaque trimestre. « Je n'ai pas d'autre ressource ici que de travailler,
écrivait-il en juillet 1789. Je ne m'habille que tous les huit jours ; je ne
dors que très peu depuis ma maladie ; cela est incroyable ; je me couche ü
dix heures et me lève à quatre heures. Je ne fais qu'un repas par jour. » Aussi
prétend-on qu'à cette époque de son existence il vivait retiré, hargneux,
dépourvu d'amis, se passant d'affection, épris d'une sorte de fier et
farouche isolement. Mais rie parlait-il pas avec émotion de la divine amitié
? « Quel est, dit-il, l'infortuné qui n'a point deux connaissances intimes
parmi ses camarades ? » L'homme qui tient ce langage a trouvé des gens qu'il
aime et qui le paient de retour. Il a, selon le mot de Napoléon, des
connaissances intimes parmi ses camarades. Ces « connaissances intimes »,
c'étaient, outre l'inséparable Desmazis et le fidèle Le Lieur de Ville-sur-Arce,
les lieutenants en second Rolland de Villarceaux et Jullien de Bidon. Rolland
de Villarceaux devait démissionner en 1792. Trois ans plus tard il revit à
Paris son compagnon d'armes de La Fère, et Napoléon se l'attacha
sur-le-champ, lui proposa de l'emmener en Turquie, le choisit pour aide de
camp après le 13 vendémiaire, voulut le faire son homme de confiance.
Mais durant la guerre d'Italie, Rolland abandonna le général pour le Directoire. Et pourtant, de
l'aveu de Napoléon, il aurait pu se ménager une grande faveur, s'il avait su s'y
prendre, et de façon ou d'autre, par exemple dans un rendez-vous de chasse, obtenir
une demi-heure d'audience : il possédait ce droit des premières années qui ne
se perd jamais. Rolland de Villarceaux manqua donc sa fortune. Mais Bonaparte
n'usa pas de rigueur ; il lui fit avoir en Italie une place d'agent des
contributions ; il le réintégra dans le grade de capitaine d'artillerie ; il
le nomma préfet du Tanaro, des Apennins, du Gard, et, aux Cent-Jours, il lui
avait confié la préfecture d'Eure-et-Loir, puis celle de l'Hérault, lorsqu'il
sut que Rolland s'était prononcé contre lui. Comme
Rolland de Villarceaux, Jullien de Bidon, que le régiment de La Fère ne
connaissait que sous le nom de Bidon, entra sous le Consulat dans
l'administration. Il n'avait pas émigré et s'était signalé dès le
commencement de la Révolution par son civisme. Durant un congé de semestre,
en 1790, dans son village natal, à La Palud, il forma et exerça la garde
nationale, et il se vantait d'avoir en toute occasion mérité et obtenu le
titre de vrai et franc patriote. Détaché à l'armée du Rhin, il reçut des
représentants Lacoste et Baudot le grade d'adjudant général chef de bataillon
et se distingua devant Germersheim dans la journée du 11 juillet 1791, où il
rallia le 10e régiment de chasseurs il cheval. Il suivit Bonaparte en Égypte
et commanda la place et la province de Rosette, puis le chiite- au d'Aboukir.
L'activité dont il fut preuve et l'exactitude de ses rapports plurent au
général en chef : « J'ai vu avec plaisir, lui écrivait Bonaparte, le zèle que
vous mettez à faire passer les subsistances. Continuez, je vous prie, à nous
envoyer autant de blé que vous pourrez. » Juillet' avait avec lui son frère
Auguste, capitaine d’infanterie, qui était son adjoint ; il sollicita pour
lui les faveurs de Napoléon. « J'ai reçu, lui répondait le général, votre
dernière lettre. Je vous prie de me faire passer les états de service de
votre frère, et je verrai ce que je puis faire pour lui. » Mais Auguste
Jullien mourut de la peste. Un autre frère de Bidon, Thomas-Prosper, mourut
également en Égypte. Aide de camp de Saint-Hilaire, puis de Bonaparte, et
devenu rapidement un des meilleurs officiers de l'état-major, envoyé à Rome
avec Marmont et Charles pour imprimer dans l'esprit du pape et des Romains
l'idée la plus avantageuse de l'armée française, il fut tué par des Arabes sur
la route du Caire à Rosette. Napoléon le regretta sincèrement et donna le nom
de Jullien à l'un des forts qu'il fit bâtir en Égypte. Il informa l'adjudant
général qu'il prenait part à sa peine et demanda au gouvernement une pension
de seize cent francs pour sa mère ; cette perte, ajoutait-il, « ne fait
qu'accroître l'amitié que je vous ai vouée ». A son retour d'Égypte, Jullien
de Bidon, adjudant général chef de brigade ou adjudant commandant, fut préfet
du Morbihan et eut ordre de détruire ce qui restait de « brigands » dans la
région. Il reçut quinze mille francs pour meubler son hôtel ; il toucha deux
mille francs d'augmentation par mois pour avoir un train de maison et des
chevaux, et à diverses reprises Napoléon lui témoigna sa satisfaction, lui
promit des preuves particulières de son estime. Pendant treize ans Jullien
administra le Morbihan, et à la fin de 1812, il se vantait de son zèle : tous
les émissaires que l'Angleterre dirigeait contre l'empereur par Vannes ou
Lorient, et notamment Debar, « que Sa Majesté lui avait elle-même recommandé
d'une manière spéciale », avaient trouvé la mort dans le département ! Mais,
s'il cessait de servir dans l'armée, il gardait ses droits à l'avancement, et
le premier consul le promut général de brigade. « J’ai reçu ma nomination,
écrivait Jullien ; que je sois jugé utile dans la carrière administrative ou
rappelé dans les rangs de mes anciens camarades, ma patrie et le héros qui
fait son bonheur et sa gloire, peuvent compter sur mon dévouement sans
bornes. » Le général-préfet fut en outre comte de l'Empire et conseiller
d'État en service extraordinaire. Les
autres officiers de La Fiero étaient attachés à Napoléon par les liens d'une
bonne camaraderie, et la plupart méritent une mention dans sa biographie. Au
nombre des capitaines que Bonaparte connut de 1785 à 1791 étaient
d'Issautier, Du Flamel, Belleville, Menibus, Montperreux, Lépinay, Roche de
Cavillac, Fuschamberg, Bonnet de Lambresson, Molines, Labarriere, Boubers,
Drouas, Manscourt, Verrières, d'Urtubie, Gassendi. La Révolution devait les
séparer, et comme elle fit dans chaque régiment, dans chaque ville, presque
dans chaque famille, changer subitement leur destin à tous, imposer la
retraite à ceux-ci, jeter ceux-là soit en prison, soit dans l'exil, Meyer
quelques-uns aux plus hauts grades. D'Issautier
quitta le service au 1er juin 1791 avec une pension de seize cents livres. Du Hamel
se signala par sa prudence, par les peines qu'il prit pour maintenir la
discipline militaire dans les troubles du Mâconnais, tant en 1789 qu'en 1790,
et le commandant du duché de Bourgogne disait qu'il fallait lui compter ces
deux années comme campagnes de guerre. Aussi Du Hamel fut-il employé dans son
grade à l'école d'artillerie de Châlons. Mais il ne tarda pas à démissionner. La Gohyere,
Coquebert, Belleville avaient donné l'exemple. Belleville, quoique royaliste
fervent, signa le 3 juillet 1791 le serment de fidélité à l'Assemblée
constituante. Mais le 30 mai 1792, de Longwy, il envoyait sa démission au
colonel Sappel : « sa santé et des affaires majeures de famille lui
imposaient la loi de renoncer au service ». Menibus
émigra, de même que Masson d'Autume, et fit les campagnes de l'émigration :
campagne de 1792 à l'armée des princes et campagne de 1793 à 1801 dans
l'armée de Condé, où son frère Menibus de Vassy, capitaine au régiment de
Béarn, réussit à se pousser au poste d'aide-major général. A son retour, il
vécut à Rouen. Le 29 septembre 1802, il demandait du service au ministre de
la guerre. Inscrit sur la liste des émigrés et dépossédé de tout son bien, il
n'avait plus aucune ressource. « J'ai, ajoutait-il, servi dans le même
régiment que le premier consul, j'ai aussi l'avantage d'en être connu. » Il
eût mieux fait de recourir directement à Bonaparte. Le ministre répondit
sèchement que Menibus avait donné volontairement sa démission et ne pouvait,
d'après les lois, être réintégré. D'autres
capitaines se rallièrent à la Révolution et contribuèrent à nos succès par
leur expérience et par la confiance qu'ils inspiraient aux soldats. Montperreux
était en 1792 directeur d'artillerie à Besançon, et Lépinay,
lieutenant-colonel sous-directeur à l'île de Ré. Roche
de Cavale, lieutenant-colonel en 1791, fut nominé chef de brigade par
Dampierre en 1793. Mais le ministre refusa de le confirmer dans ce grade, et
Roche dut prendre sa retraite la même année. Fuschamberg,
un des officiers les plus instruits et les plus actifs de son arme,
commandait le passage du Rhin qui fut tenté le 16 septembre 1793 à Nitrer sur
l'ordre des représentants. L'opération, mal conçue, ne put réussir. Mais
Fuschamberg fut arrêté par Lacoste, traduit devant un tribunal militaire,
acquitté, réincarcéré par Hentz à l'instigation de Lacoste. Le 9 thermidor le
sauva. Hennet
de Lambresson, devenu lieutenant-colonel, était directeur d'artillerie à
Dunkerque lorsque la ville fut menacée par les Anglais en 1793. La
population, inquiète, soupçonneuse, exigea son départ. Il fut envoyé à
Saint-Omer, et trois semailles plus tard, suspendu de ses fonctions. Carnot,
qui le connaissait, lui fit donner une pension de retraite. Molines
avait, quatre années avant l'arrivée de Bonaparte au régiment, encore besoin
de s'instruire. Mais il s'appliquait, dessinait assez bien, et l'on finit par
le regarder comme très exact et très sage, « un peu joueur, mais sans
dérangement ». Quoique sa famille fût reconnue noble depuis un temps
immémorial, il accepta le nouveau régime et fit comme chef de bataillon
quatre campagnes aux armées d'Italie et des Alpes. Sa connaissance des choses
du métier lui valut les éloges de Kellermann. En 1797 il se retirait dans
l'Ardèche, son pays natal, après avoir servi près de trente-cinq ans. Labarrière
ou, comme on le nommait, le chevalier de Labarrière, frère cadet du major de
La Fère-artillerie, capitaine depuis 1778 et plus tard colonel, prit part au
blocus de Mayence et à la défense de Mannheim, organisa les parcs de l'armée
d'Italie et mourut en 1800 à Brest, où il avait obtenu la direction de
l'artillerie, ce poste tranquille et sûr que la plupart des vieux officiers
souhaitaient et qu'il n'avait cessé de solliciter au milieu des combats et
des marches. Boubers,
Drouas, Manscourt, Verrières devinrent généraux de brigade ; d'Urtubie et
Gassendi, généraux de division. Le
chevalier de Boubers, comte de Mazingan, se distingua dans la campagne du
Nord en 1793. Dumouriez assure en un passage de ses Mémoires que Boubers, qui
mi avait des obligations particulières, « travailla » très activement le
corps des canonniers en faveur de la Convention. C'était Bouliers après la
destitution du malheureux Mérenveüe, commandait en chef l'artillerie
française à -Wattignies. Nommé général de brigade par les représentants, mais
infirme, vieilli, suspecté comme noble, il prit sa retraite dès la fin de
l'année 1796. Lorsqu'il voulut rentrer au service, il alla voir — c'était le
10 juillet 1800 — son ancien lieutenant, devenu premier consul, qui le
désigna pour le commandement d'armes de Calais. Plus tard, à deux reprises,
lorsque Routiers désira sa réintégration dans le corps de l'artillerie ou
même dans la ligne, il rappela ses relations d'autrefois avec Napoléon : «
l'ancienneté de mes services et de mon zèle à remplir fidèlement et
exactement mes devoirs sont très connus de Votre Majesté n. Drouas
passait au régiment de La Fère pour très laborieux et très instruit. Il se
trouvait sous les ordres de Bonaparte aux journées de vendémiaire où il
dirigeait l'arsenal de Paris, et il fut un instant commissaire provisoire de
l'organisation des armées pour l'artillerie et le génie. Napoléon le nomma
membre du conseil de perfectionnement de l'École polytechnique, le chargea de
remplacer Marmont à la tête de l'artillerie en Hollande, l'envoya comme chef
d'état-major de l'arme au corps d'observation du maréchal Brune. En 1809,
Drouas prenait sa retraite, qu'il demandait depuis un an, à cause de graves
infirmités, et non sans regretter, disait-il, une carrière dans laquelle il
ne pouvait plus utilement servir son souverain et son pays. Mais en 1814
Napoléon le rappelait à l'activité pour lui confier le commandement de
l'artillerie de Paris. Après
avoir eu, disait-on, beaucoup de vivacité et de dissipation, Manscourt avait
été noté comme un homme d'esprit qui s'appliquait avec succès, démontrait
avec intelligence et dessinait assez bien. Il eut sous le nouveau régime un
prompt avancement qu'il dut à ses sentiments républicains. Depuis 1789,
mandait-il au ministre, son imagination ne s'était nourrie que des principes
de la Révolution. Le 5 août 1793, à son grand étonnement, il était nommé
général de brigade dans son arme, et ce fut lui qui dirigea le feu des
batteries au 13 septembre suivant, dans la journée de Pirmasens. Mais quoiqu'il
eût remercié le ministre de cette « faveur inattendue », sa rapide
promotion avait excité la jalousie de ses anciens et le mécontentement des
bureaux. On rappela sa noblesse qui pourtant était mince, on prétendit qu'il
n'avait pas rejoint son poste assez vite ; il fut suspendu et n'obtint sa
réintégration dans le corps de l'artillerie que comme chef de brigade. Il
accompagna Bonaparte en Italie et en Égypte, et ce fut son camarade d'Auxonne
qui lui rendit le grade de général. Par malheur, Manscourt, commandant
d'Alexandrie, prit sur lui d'envoyer aux Anglais un parlementaire avec une
lettre que Bonaparte jugeait indigne de la nation, et il protégea trop
ouvertement des commissaires des guerres et des gardes-magasins accusés de
friponnerie. Il encourut la disgrâce de Bonaparte, qui le remplaça par
Marmont. Au retour d'Orient, il demanda la direction de Grenoble ; elle lui
fut refusée. Il démissionna : « Je m'étais flatté, écrivait-à le 10 décembre
1801 sur un ton imprudent, que le cœur du premier consul saisirait cette
occasion d'ajouter â la récompense à laquelle mon ancienneté de service me
donnait des droits, la douceur de terminer ma carrière au milieu de la
famille de tua sœur ; je croyais que la sensibilité, d'accord avec la
justice, n'était pas incompatible avec les qualités d'homme d'État ; mais,
par je ne sais quelle fatalité, ces deux motifs n'ont pu déterminer le
premier consul à m'accorder la préférence. » Il vécut désormais à Auxonne, et
vainement à plusieurs reprises il sollicita sa rentrée dans l'armée ;
vainement il eut en 1806 une audience de Napoléon, qui le renvoya au ministre
de la guerre ; vainement il déclara qu'a Auxonne « ses anciens rapports avec
Sa Majesté et son dévouement pour elle étaient connus » : il ne fut plus
employé. Verrières
eut ainsi que Manscourt un avancement soudain Les représentants le nommèrent
général de brigade en 1703, et ce fut lui qui mena l'artillerie de l'armée de
la Moselle, sous les ordres de Hoche, à la bataille de Kaiserslautern et au
déblocus de Landau. Mais accusé de négligence par Duquesnoy, le râfleur de
généraux, destitué, emprisonné, traduit au tribunal militaire, absous,
réintégré, de même que Manscourt, comme chef de brigade, il ne recouvra le
grade de général qu'en 1799 après avoir revu Napoléon. « Je dois à Bonaparte,
écrivait-il, l'avantage d'avoir commandé en chef l'artillerie aux sièges de
Ceva, du château de Milan, de Mantoue, et d'avoir dirigé les établissements
d'artillerie des iles du Levant. » Toutefois Napoléon reconnut bientôt qu'il
était bavard et dénué de vigueur. Il lui refusa le brevet de général de
division. En 1808, à Paris, pendant un congé de Verrières, qui commandait à
Glogau la basse Silésie, il lui dit avec brusquerie : « Vous ne retournerez
pas à votre gouvernement », et l'année suivante il le mit à la retraite.
Verrières réclama ; Napoléon radouci lui donna une dotation de deux mille
francs, le nomma baron de l'Empire, lui offrit le commandement du Helder, que
Verrières n'accepta pas à cause de la rigueur du climat, et, en 1812, une
audience nouvelle, annonça l'intention de le placer. Verrières désirait
Strasbourg ; il fut envoyé à Landau. Mais il révéla tant de faiblesse et
d'incapacité que Napoléon le réadmit à la retraite en 1814. Le décret ne put
être exécuté : l'ennemi bloquait Landau. Durant le blocus, qui dura quatre
mois, Verrières ne fit que des commérages. Aussi n'eut-il pas le grade de
lieutenant général qu'il sollicitait instamment de Louis XVIII. « Bonaparte,
dont j'étais capitaine, disait-il, me regardait comme âgé dès le commencement
de son service ; je craignais toujours de me montrer à lui, et, négligeant
l'avancement et les titres dont il m'eut été facile de me faire avantage, je
me contentais d'obtenir le seul sentiment qu'il ne pouvait me refuser, celui
de l'estime. » Comme Bonaparte, Louis XVIII mit Verrières à la retraite :
c'était la troisième, et elle fut définitive. Théodore
d’Urtubie était le cadet du vicomte d'Urtubie, lieutenant-colonel de La Fère.
Une erreur d'enregistrement lui avait attribué la croix de Saint-Louis
dévolue à son frère aîné ; ses anciens protestèrent, et les bureaux lui
mandèrent que le ministre, « sans lui ordonner de quitter la croix,
l'engageait à ne pas la porter » jusqu'à ce que vint son tour. Il publia ce Petit
manuel de l'artillerie qui se vendit sous la Révolution à des milliers
d'exemplaires, mais qui, selon Lariboisière, n'était pas aussi excellent que
le croyaient et le public et l'auteur, et ne renfermait pas tous les éléments
de la science. D'Urtubie, général de brigade en 1793, fut général de division
en 1797. Mais il n'avait vu qu'une bataille et fait qu'une campagne, celle de
1761. Le 7 janvier 1800, le premier consul, ne voulant conserver aucun
officier qui n'eût servi activement dans les guerres de la liberté, lui
enjoignit de se rendre à l'armée du Rhin et de faire an moins la campagne
prochaine. D'Urtubie obéit et prit sa retraite l'année suivante. Bonaparte le
nomma administrateur à la caisse d'amortissement. De tous
les capitaines qui fussent alors au régiment de La Fère, le plus remarquable
était Gassendi. Il avait une vaste intelligence et une culture étendue. Ses
chefs le jugeaient non seulement exact à son service, mais encore doué de
très grandes aptitudes pour les sciences et désireux d'acquérir sans cesse
des connaissances nouvelles. Géomètre appliqué, comme disaient ses
inspecteurs, et amateur de littérature, Gassendi collaborait aux Étrennes
du Parnasse et publiait à l'usage des officiers du corps royal un Aide-mémoire
qui, selon le mot de Senarmont, réunit tous les principes dans un cadre très
resserré et très utile. Bonaparte s'entretint volontiers avec lui. Gassendi
aimait la Corse, exaltait le courage que les habitants de l'île avaient
déployé contre l'envahisseur, et narrait ainsi cette héroïque réponse d'un
soldat de Paoli : Dans
cette île où la guerre étale tant d'horreurs, Du
sort qui vous attend que le nôtre diffère ! Compare-les
tous deux, trop farouche insulaire : Si
nous sommes blessés, par des soins bienfaiteurs Nous
sentons adoucir l’excès de nos douleurs ; Mais
sons, percés de coups, à votre heure dernière, Daignant
de votre 'sang la rive solitaire, Couchés
sur des rochers à l'ombre des buissons, Que
faites-vous sans soins, sans secours ? — Nous mourons. Il
parlait du Tasse avec ravissement et il avait mis en vers sept chants de la Jérusalem
délivrée, un chant de l'Enfer de Dante, des passages d'Arioste,
des madrigaux de Guarini. Sa propre poésie est légère, galante, érotique dans
le goût de l'époque. Mais il assurait, selon la coutume, que sa vie était
moins libertine que sa muse, et, disait-il, Essayait
d'imiter sur sa lyre amoureuse Le
cygne de Mantoue et celui de Tibur. Il
affectionnait La Fontaine, et surtout ses contes : Ô
bonhomme immortel... Tout,
jusqu'à tes défauts, est une grâce en toi. Il
nommait Jean-Jacques Rousseau Misanthrope
irascible et coquin vertueux, et
pourtant louait l'amour du genre humain qui le guide et l'échauffe, louait la
vigueur de sa polémique Qui
fit trembler Voltaire et terrassa Christophe. Il
détestait les docteurs de Sorbonne et les « dévots ténébreux ». D'une façon
vive et piquante il retraçait son existence d'artilleur. C'est ainsi qu'il
vantait les délices du corps de garde où le lit de camp Donne
un air d'attentat qui séduit les cruelles. Quelquefois
il regrettait d'avancer lentement et il se représentait avec mélancolie obscurément
utile, Remplissant
ses devoirs dans un art difficile, Marchant
sans protecteur, sur soi seul appuyé. Mais il
avait conscience de son mérite, et il était philosophe. Il se moquait des
fats aux doubles épaulettes et des apprentis généraux qui venaient faire les
importants et s'évertuaient à fatiguer sans raison le pauvre soldat : Moi,
j'exécute, juge et siffle leurs manœuvres. Et il
décochait cette épigramme à un grand seigneur ignorant : ...
Qui pourrait ne pas rire en voyant Ce
jeune colonel, ce superbe impudent, Imbécile
neveu d'un héros magnanime, Nous
disant qu'il reçoit un mémoire anonyme Signé
des officiers de tout son régiment ? Joins
au nom les talents, si tu veux mon estime ! Son
admiration pour Napoléon fut sans bornes. Il le comparait en 1798 aux
personnages poétiques qui fascinaient alors les esprits : Les
récits d'Ossian plaisent à ton courage ; Des
héros qu'il vanta tu rassembles les traits, et il
saluait avec enthousiasme le vainqueur d'Italie, « brillant de renommée u, il
acclamait le nouveau maître de la France, ...
ce César choisi par la victoire Qui
nous présente un joug tout rayonnant de gloire. Il le
défendit contre Moreau, contre Mme de Staël : L'inconséquente
Staël des fadeurs romantiques Passe
subitement aux raves politiques, Disant
tout, jugeant tout, et se trompant sur tout, Fatigue
ses lecteurs et lasse ses critiques... Sa
rage a redoublé son insigne laideur. Mais
Bonaparte méritait l'affection de Gassendi. Il le protégeait durant la
Révolution contre les soupçons des conventionnels. Il lui donnait le
commandement du pare de l'armée de réserve en 1800 et le félicitait d'avoir
conduit au passage du Saint-Bernard la marche des canons avec tant
d'intelligence qu'elle n'avait pas causé le moindre retard. Il le fit général
de brigade, général de division, directeur de l'artillerie au ministère de la
guerre, inspecteur général, conseiller d'État, sénateur. Dans les derniers
jours de 1812 et au commencement de 1813 il l'appela aux conseils qu'il tint
aux Tuileries avec Clarke, Lacuée et Daru. Il le nomma au mois de janvier
1814 membre du Comité de défense de Paris. Les
principaux lieutenants en premier du régiment de La Fère en 1785 étaient
Baston de Lariboisière, Baltes, Roquefère, Deroche, Rulhière, Cirfontaine,
Parel, Nexon, Carey de la Motte, Malet, Vimal de La Grunge et les deux frères
Du Raget. Cinq
d'entre eux, Baston de Lariboisière, Baltus, Roquefère, Deroche, Rulhière se
rangèrent sans hésitation ni scrupule sous les drapeaux de la Révolution. Baston
de Lariboisière était de dix ans plus âgé que Bonaparte. Les inspecteurs
louaient son zèle et son intelligence, assuraient qu'il travaillait beaucoup
et avec succès, qu'il donnait de belles espérances. C'est le Lariboisière qui
devint général de brigade, général de division, comte de l'Empire, premier
inspecteur et commandant en chef de l'artillerie de la Grande Armée ; le
Lariboisière qui, à Austerlitz et dans la poursuite des Prussiens après Iéna,
poussait ses pièces à portée de mitraille ; qui, à Eylau, sous le feu
terrible des Russes, gardait ses positions sans fléchir un instant ; qui,
malgré l'ordre du jour de Napoléon, valut pendant le siège de Dantzig autant
de gloire aux canonniers que Chasseloup-Laubat aux sapeurs ; qui contribua
plus qu’aucun autre au gain de la bataille de Wagram ; qui, dans la campagne
de 1812 où il fut, avec Eblé, selon le mot d'un officier, la colonne et le
soutien de son arme, foudroya Smolensk, décida de la victoire à la Moskowa en
massant ses batteries, refoula Kutusoy à Viasma, et, accablé de fatigue,
mourut au terme de la retraite à Kœnigsberg. Sa veuve eut une pension de
6.000 francs, et son fils, nommé chambellan au retour de Russie, fut pendant
les Cent-Jours officier d'ordonnance de l'empereur et chargé d'une mission en
Vendée. Nul général d'artillerie, a dit Napoléon, ne servit avec plus de
distinction, ne montra plus d'habileté que Lariboisière. Baltus
est moins connu. Admis tout jeune dans le corps royal, il était lieutenant en
second depuis cinq mois lorsqu'il atteignit sa seizième année d'âge. Mais il
eut sous la Révolution un avancement très lent. Ce fut Napoléon qui, par un
ordre exprès, à la fin de 1.799, le nomma chef de bataillon. En 1803, Baltus,
gravement malade, donnait sa démission et assurait que son respectueux
dévouement au premier consul était inaltérable, qu'en cas de guerre, si sa
santé se rétablissait, il lui offrirait de nouveau ses services comme simple
volontaire. Un an plus tard, en 1801, il désira l'entrer dans le corps de
l'artillerie : il fut réintégré à son rang par son ancien camarade du
régiment de La Fère. Il a été d'ailleurs un des meilleurs soldats de
Napoléon, et Davout le jugeait plus propre à faire la guerre qu'à gouverner
un arsenal. Il commandait en 1805 l'artillerie des grenadiers de la division
Oudinot et en 1807 celle du 8e corps. Sur le champ de bataille de Friedland
il dirigea le feu de 32 calions, et à Wagram il réunit 42 pièces qui
consommèrent toutes leurs munitions. Baron de l'Empire en 1809, chef de
l'état-major de son arme au corps d'observation de Hollande en 1810, général
de brigade, il eut sous ses ordres en 1811 l'artillerie de l'armée
d'Allemagne à Hambourg, en 1812 celle du corps de Davout, en 1813 celle du
corps de Vandamme et celle du 3e corps des réserves de cavalerie qui se
rassemblait à Hanau. La première Restauration lui confia l'École de Metz. A
la nouvelle du retour de Napoléon, il voulut rester fidèle aux Bourbons, et
le 20 mars 1815 il publiait une lettre où il nommait l'empereur un étranger
et le plus perfide des hommes : « Buonaparte ne fut jamais Francais et ne
s'est fait connaître que par le sang des braves qu'il a versé pour assouvir
l'ambition la plus effrénée. » Mais il vit Napoléon acclamé par la France
presque entière et il fut mis à la tête de l'artillerie du 4e corps qui se
formait à Metz : il pria le ministre Davout d'assurer Napoléon de son
dévouement. La seconde Restauration le fit tardivement lieutenant général. Roquefère
fut camarade de Napoléon au régiment de La Fère et à celui de Grenoble. Il
servit la Révolution, mais une malchance le poursuivit, et, dit son compagnon
d'armes Gouvion, il eut sa part des malheurs causés par la fatalité du
nouveau régime. Il avait commandé l'artillerie au camp de Tournoux où
Kellermann et Gouvion rendaient les meilleurs témoignages de son zèle et de
ses talents, lorsqu'il fut appelé devant Toulon par Bonaparte. Arrêté sur
l'ordre du comité révolutionnaire de Manosque, suspendu par le représentant
Dherbez-Latour, jeté dans la prison de Forcalquier, il n'obtint sa liberté
qu'à la fin de 179't et ne fut pas réintégré. Mais il savait, selon sa propre
expression, que ses infortunes exciteraient l'intérêt d'anciens camarades de
qui dépendait son sort. Il
écrivit à Andréossy, et la veille du 18 brumaire, il pria le vainqueur de
Lodi et des Pyramides de le recommander au ministre de la guerre. «
Bonaparte, mon cher Roquefère, lui répondit Marmont, sera fort aise de
trouver l'occasion de vous être utile. » Le 12 mars 1800, le premier consul
décidait que Roquefère rentrerait au service avec le grade de
capitaine-commandant. Employé à l'armée de réserve, Roquefère se signala sous
les yeux de Joseph Bonaparte au passage du grand Saint-Bernard par son
adresse et son activité. Détaché plus tard à l'armée d'Espagne comme chef de
bataillon, il commanda son arme au premier siège de Saragosse, et, à la fin
du second siège, où il était chef de l'état-major de l'équipage d'artillerie,
ce fut lui qui, au cinquante-sixième jour de tranchée ouverte, se rendit dans
la place en parlementaire. Malade et mécontent, il donna sa démission en 1812
pour se retirer dans son château de Roquefère, près de Carcassonne, et finir,
comme il disait, maire du petit village dont ses pères étaient seigneurs. Roche
ou Deroche, fils du capitaine Roche de Cavillac, avait été, de même que
Napoléon, cadet-gentilhomme à l'École militaire de Paris, et il connaissait
la Corse puisqu'il aida son père à reconstruire en 1785 le magasin à poudre
d'Ajaccio. Comme Roquefère, il eut du guignon et ne put devenir colonel.
Pourtant, il fit les campagnes de la Révolution sur les bords de l'Escaut et
de la Meuse ; il servit avec Sugny en Italie, servit dans le royaume de
Naples, à l'armée de Venise, à celle de Dalmatie. Lorsqu'il vit à Douai le
premier consul, il fut recommandé au général Dnlauloy, et le 15 juillet 1800,
il écrivait à Bonaparte : « Je suis le seul de vos anciens camarades qui
n'ait point eu d'avancement. Je serais donc le seul sur lequel vos faveurs ne
daigneraient pas s'étendre ! Cependant, je ne crois pas avoir démérité, ayant fait continuellement la guerre comme
les autres. » Il ne fut nommé chef de bataillon qu'en 1803 et il avait ce grade
lorsqu'il prit sa retraite dix ans plus tard, après avoir été sous-directeur
d'artillerie en Hollande, à Groningue et à Coevorden. Chriseuil
de Rulhière appartenait à une famille très honorablement connue. Son oncle,
l'académicien, est l'auteur de cette Histoire de l'anarchie de Pologne
qui resta manuscrite jusqu'à l'année 1803 où Napoléon la fit publier. Son
arrière-grand-père, son grand-père, son père avaient exercé les fonctions
d'inspecteur des brigades de la maréchaussée de l’Ile-de-France. La
Révolution ne ménagea pas sa famille. Son beau-frère, sous-lieutenant de la
maréchaussée, fut en 1791 égorgé à Courbevoie par le peuple qui voulait
enlever les drapeaux des Suisses. Son père, commandant la garde à cheval et
le guet de Paris, puis colonel de la gendarmerie nationale, fut abandonné par
sa troupe au 10 août sur la place du Carrousel, enfermé à La Force, massacré le 2 septembre et enfoui dans
les carrières de Charenton. Pourtant, Chriseuil de Rulhière n'émigra pas. De Givet oh il était, il ne demandait au
ministre un congé de six semaines que lorsqu'il savait le Brabant conquis et la
frontière des Ardennes assurée : « J'ai perdu mon père dans la journée du 2
septembre, écrivait-il, et cet événement a donné naissance à des affaires de
famille qui exigent ma présence à Paris. » Il était encore au régiment de La
Fère dans le mois d'avril 1793, mais la Terreur l'obligea de quitter son
emploi. Bonaparte, qui l'aimait, le revit à Milan en 1797 et le chargea de
remplir les fonctions de commissaire français près d'un des trois
départements que formaient les Iles Ioniennes, le département de la mer Egée.
« C'est un homme instruit, disait-il au Directoire, et extrêmement
désintéressé. n De Corfou, de Zante, Rulhière correspondit avec le général,
et du Caire, Bonaparte le priait de faire fabriquer avec des raisins secs
l'eau-de-vie dont l'armée avait besoin, d'activer le commerce des Iles
Ioniennes avec l'Egypte : « Continuez, ajoutait-il, à bien mériter de
ces peuples par votre conduite sage et philanthropique, et croyez au désir
vrai que j'ai de vous donner des preuves de mon estime et de l'amitié que
vous savez que je vous porte ; soit en Egypte, soit en France, soit ailleurs,
vous pouvez compter sur moi. » Comme Rolland de Villarceaux et Jullien de
Bidon, Rulhière était destiné par Napoléon à la carrière civile. Il fut
sous-préfet de Falaise, et ses administrés assuraient qu'il avait fait le
bien et obtenu l'estime de tout le monde. Il fut secrétaire général du
commissariat de police en Piémont. Il fut préfet du département de la Ruer.
Mais il emportait de Turin le germe d’une maladie mortelle, et il ne put
rejoindre son poste d'Aix-la-Chapelle. Durant la l'otite, il souffrit des
maux d'estomac si violents qu'il dut s'arrêter à Genève pour consulter Odier
et à Paris pour se reposer : il se fit appliquer des sangsues ; il eut des
saignements de nez et des vomissements ; de son lit, il demandait au ministre
un congé de quelques décades ; le 15 juin 1802, il expirait. Napoléon le
regretta. Il avait nommé son frère aîné Philippe sous-préfet de Falaise, et
sous la Restauration, Philippe racontait volontiers qu'il était entré dans
l'administration par l'entremise de son cadet, qui « avait servi dans
l'artillerie avec Bonaparte ». A son voyage de Normandie, le premier consul
interrogea Philippe de Ilulhière : « Êtes-vous, lui dit-il, frère du
Chriseuil, ancien officier au régiment de La Fère-artillerie, décédé peu de
temps après avoir été nommé préfet de la Ruer ? » Les
autres lieutenants en premier du régiment de La Fère, Cirfontaine, Panel,
Nexon, Cavey de la Motte, Malet, Vimal de la Grange, les deux Du Rabot, émigrèrent. Germay
de Cirfontaine prit part à l'expédition de Champagne en 1792, suivit en 1795
le rassemblement d'officiers d'artillerie aux ordres de Quiefdeville et reçut
des Bourbons un brevet de chef de bataillon. Parel,
d'abord volontaire à l'armée des princes, commanda durant deux ans
l'artillerie du régiment de Salm à la solde anglaise, et obtint sous la
Restauration le grade de chef de bataillon avec la retraite de capitaine. Nexon
fut avec Romain, Denis et Prévost, un des officiers qui, sur l'ordre de
Condé, se jetèrent dans Mayence en 1792 à l'approche de Custine ; il commanda
durant deux années l'artillerie du régiment de Rohan. Cavev
de la Motte fit les deux premières campagnes de l'émigration à l'armée de
Condé, et le 25 décembre 1793, à la défense de Lauterbourg, reçut un coup de
feu dans le corps : aussi obtenait-il au mois de niai 1794 la croix de
Saint-Louis. Le
chevalier Claude-Joseph de Malet, frère cadet de Claude-François de Malet, le
fameux conspirateur, était fort bien noté par le général Du Teil : il avait
une application qui ne se démentait pas ; il savait très bien son cours de
mathématiques, possédait des connaissances en chimie et en physique,
dessinait « autant qu'il en faut pour bien rendre son idée ». Toutefois
d'Urtubie lui reprochait d'aimer passionnément la musique et jugeait que ce
bout trop décidé le détournait des détails. Il était fervent royaliste, et
regardait le gouvernement de Louis XVI comme le plus juste, le plus doux, le
plus libre du inonde. Second capitaine au 5e régiment en 1791, il alla de
Strasbourg. Coblentz demander au nom d'un grand nombre de ses camarades les
ordres du prince de Condé. Au mois d'avril 1792 il émigrait. Les succès du
nouveau système et l'exemple de son frère qui combattait pour la Révolution à
la tête des volontaires du Jura, le découragèrent un instant, et le 29 mars
1793 il écrivait au ministre Bouchotte qu'il avait quitté l'armée à cause du
délabrement de sa sauté, mais qu'il conservait le désir de servir la patrie,
et il sollicitait sa réintégration dans l'artillerie : on lui répondit que le
motif et l'époque de sa démission ne paraissaient pas favorables au succès de
sa requête. Arrêté, relâché, mais conspirant toujours, il semble avoir eu
l'humeur inquiète et bizarre de son aîné. Qui sait même si les conseils de
Claude-Joseph n'ont pas dé- terminé Claude-François à tenter l'incroyable
entreprise du 23 octobre 1812 ? « Mon frère, disait Claude-Joseph, honora sa
vie par une mort d'autant plus glorieuse qu'elle eut pour cause les intérêts
de la monarchie. » Au régiment de La Fère, il ne s'avisait pas du mérite de
Napoléon, et il ne conçut jamais comment et pourquoi son camarade était monté
si haut. « I3onapartc, assurait-il, était d'une capacité intellectuelle très
médiocre ; tout au plus était-ce une espèce de fou », et il jurait que
Napoléon, envahissant l'Italie en 1796, n'avait aucun talent, ne savait faire
manœuvrer correctement un peloton ; que la conquête du pays était due aux
machinations politiques plutôt qu'à l'intelligence du général ; que la
plupart des victoires de la République devaient être attribuées, non pas au
génie militaire des chefs, mais à la bravoure des soldats et aux intrigues
des sectaires. Ses idées sur la Révolution étaient très singulières. Selon
Malet, il v avait depuis longtemps une secte qui voulait le pouvoir et
cherchait à le saisir par tous les moyens. Cette secte, c'était la franc-maçonnerie,
universellement répandue, organisée par grades, administrée régulièrement et
dans des chapitres tenus à différentes époques, la franc-maçonnerie qui se
proposait un autre but que l'amusement et les repas où ses membres ont
plaisir à manger ensemble et à choquer leurs verres d'une certaine façon,
l'ambitieuse franc-maçonnerie qui depuis des siècles par de continuelles
intrigues sapait le trône et l'autel. Qu'on étudie l'histoire, disait Malet :
La franc-maçonnerie n'est-elle pas une transformation de l'ordre des
Templiers et de cette Sainte-Vehme dont les tribunaux secrets furent le
modèle des comités de surveillance ? Quelle ressemblance frappante entre la
Révolution française et la guerre des paysans ! Les Allemands ne
voulaient-ils pas au XVI' siècle porter en France la liberté comme les
Français voulurent de nos jours la porter chez tous les peuples ? Qu'était-ce
que le calvinisme, sinon cette même secte révolutionnaire qui, sous le masque
de la religion, attaquait l'autorité royale ? Les mots seuls étaient changés
; mais en réalité les révolutionnaires ne combattaient-ils pas, sous le nom
de calvinistes, les royalistes ou catholiques, comme les patriotes
combattirent les royalistes ou aristocrates ? Qu'est-ce que la Fronde, sinon
cette mime secte qui menace l'ordre social, et l'aurait détruit, sans Mazarin
? Louis XIV la comprime. Mais sous Louis XV elle fait abolir la compagnie des
jésuites, ce rempart de la royauté qui eut sûrement opposé un grand obstacle
à la Révolution. Sous Louis XVI, elle suscite les incrédules ou les
philosophes, et ces « traitres » qui sont près du trône, provoquent une
disette ; ils créent une réputation à Saint-Germain, et Saint-Germain, devenu
ministre, réforme la maison du roi, premier appui de la monarchie, et mécontente
l'armée qui se recrute désormais dans la canaille et s'insurge facilement ;
ils entraînent la France à protéger la révolte de l'Amérique ; ils propagent
des mensonges contre le roi et sa famille ; ils fondent dans les petites
villes des clubs qui préparent le mouvement et fournissent d'utiles
renseignements sur l'opinion des plus notables personnages ; ils entrent aux
États généraux, et dès le mois d'octobre 1789 essayent de s'emparer du
souverain. N'ont-ils pas tenu à Strasbourg en 1784 une assemblée qui discute
si le gouvernement monarchique est le meilleur qui convienne à la France ?
Les couleurs nationales qu'ils établissent et les écharpes de leurs officiers
civils n'étaient-elles pas en usage dans les loges ? Et qu'on n'objecte ni
Robespierre ni Bonaparte. La secte, prétend Malet, s'est toujours servie de
mannequins pour arriver à ses fins, et Robespierre a été son mannequin ; elle
l'a représenté comme doué de moyens et pénétré de l'amour du bien public ;
mais, après l'avoir proclamé un grand homme, elle l'a renversé : de mime que
Carrier qu'ils firent périr en lui reprochant les noyades qu'ils avaient
précédemment approuvées, Robespierre fut à la fois l'agent et le bouc
émissaire des révolutionnaires ; il exécuta leurs décrets et endossa leurs horreurs.
Quant à Bonaparte, plus célèbre que Robespierre et moins nul, il a été, comme
Robespierre, le mannequin des sectaires qui le choisirent après lui avoir
fait la réputation d'un génie et sur le refus de Moreau qui n'avait pas
accueilli leurs propositions : Bonaparte joua le rôle qu'ils lui avaient
prescrit ; de là, durant le temps de sa puissance, leur complet
assoupissement ; ils étaient contents, heureux ; ils vantaient les actes les
plus despotiques de Napoléon qui travaillait pour eux. Le mot de 'rancie
nation qu'ils prononçaient avec emphase signifiait, non pas la nation
française, mais, selon le langage allégorique dont ils usaient volontiers, la
nation révolutionnaire, et, si Napoléon avait vaincu la Russie, et par suite
brisé tous les trônes, ils se seraient débarrassés de lui d'une manière
quelconque, et rejetant sur lui seul, comme naguère sur Robespierre, tous les
malheurs, ils auraient profité du bouleversement universel pour partager
entre eux la souveraineté de l'Europe et restaurer le gouvernement féodal.
Plusieurs n'avaient-ils pas, avant la chute de Bonaparte, c'est-à-dire de
leur propre autorité, le titre de prince ou de duc ? Vimal
de La Grange devait combattre, de même que la plupart des émigrés, à l'armée
des princes, servir dans les troupes hollandaises, faire durant quatre années
le métier de gouverneur dans la riche maison des Boreel d'Amsterdam,
appartenir aux canonniers nobles du corps de Condé, et après avoir suivi
comme aide de camp le général Willot en Italie et à Port-Mahall, regagner la
France u la fin de 1803 pour comploter, ainsi que Malet, contre son ancien
camarade du régiment de La Fère et s'aboucher au nom de Willot avec divers
agents des Bourbons. Mais il était soupçonné, observé. Un matin de novembre
1804 il vit le sous-préfet et le brigadier de gendarmerie entrer dans sa
maison, à Ambert, et saisir ses papiers. On lie découvrit rien de suspect. Il
résolut alors d'aller à Paris pour demander un emploi à l'empereur, « avec
lequel il avait eu l'honneur de servir autrefois dans le même régiment ». On
lui refusa la permission de quitter Ambert. Il la prit. A la fin de 1807, il
montait dans la diligence et se rendait droit à Paris. Arrêté et enfermé au
Temple parce qu'il ne s'était pas muni d'un passeport, il fut relâché au bout
de huit jours. La police n'avait rien trouvé à sa charge. Mais elle le
renvoya sur-le-champ à Ambert et le mit sons la surveillance de
l'administration locale, en lui intimant l'ordre de ne pas s'éloigner de
cette résidence sans une autorisation spéciale du ministre, et vainement dans
les années suivantes La Grange sollicita la faveur de n'être plus surveillé,
protesta qu'il était digne de cette grâce par sa conduite et par son
dévouement à l'empereur et roi. Il obtint de Louis XVIII le gracie de
lieutenant-colonel. Les Du
Raget, frères jumeaux, ne rentrèrent en France qu'après avoir combattu les
armées républicaines de 1792 à 1801 en Hollande et en Allemagne. Ils
manquaient de tout. Fils d'un pauvre aide-major du fort Mortier, ils
n'avaient pu se soutenir au service sous l'ancien régime que par les grâces
du roi. Napoléon nomma l'aîné, Pierre-François, trésorier civil du 4e
régiment d'artillerie à pied, et quelques semaines plus tard, lorsque le
Conseil d'État eut désapprouvé cette sorte d'emploi, trésorier de l'École
d'application où Philippe Masson d'Autume était bibliothécaire. Pareillement,
il nomma le cadet, Louis-Alexandre, trésorier civil du 4e régiment
d'artillerie à cheval, puis quartier-maitre-trésorier au régiment de La Fère,
d'abord avec rang de lieutenant, ensuite, lors de son passage à Turin avec
rang de capitaine en second. Mais Louis-Alexandre Du Raget, bon officier,
plein de zèle et d'honneur, était un médiocre quartier-maitre qui se laissait
tromper. Il prétexta qu'il était malade et résigna ses fonctions. Gassendi
disait que Du Raget, admis par grâce de l'empereur, devait se retirer puisque
sa santé l'empêchait de servir. Sorbier obtint que Du Raget serait employé
comme capitaine à l'armée d'Italie : « Je conviens avec vous,
répondait-il à Gassendi, que c'est par grâce que Du Raget se trouve au nombre
des officiers d'artillerie ; mais il ne faut pas oublier que les faveurs qui
l'y ont porté viennent de l'empereur, qui s'est rappelé un officiel qu'il avait
connu et qui est recommandable par beaucoup de qualités. » Les
lieutenants en second de La Fère-artillerie avaient à cause de la conformité
de grade et d'âge une plus étroite liaison avec Bonaparte. Les principaux
furent, de 1785 à 1791, outre les quatre amis intimes de Napoléon, Desmazis,
Le Lieur de Ville-sur-Arce, Rolland de Villarceau et Jullien de Bidon, les
lieutenants Sorbier, Fontanille, Marescot, Vauxmoret, Ménoire, Savary,
Vaugrigneuse, Carmejane, Mongenet, d'Andigné, Belly de Bussy, les deux
Damoiseau, Huon de Rosne. Deschamps du Vaizeau, Le Pelletier de Montéran,
Saint-Germain, Mallet de Trumillv et Bouvier de Cacharel. Sorbier
devait arriver aux plus hauts grades, devait être général de division,
commandant en chef de l'artillerie de la Grande Armée, premier inspecteur.
Mais il s'enorgueillissait surtout d'avoir formé la première compagnie d’artillerie
cheval et d'être, comme il disait, le fondateur d'une arme qui avait
contribué puissamment à la gloire de la France. Fontanille
était second capitaine au 7e régiment d'artillerie lorsque, entrainé par ses
camarades, il donna sa démission en 1792. Mais six semaines plus tard il
éprouvait, assurait-il, un regret mortel, déplorait ce « pas d'école »,
priait son colonel de le faire réintégrer et de lui servir de pire. Son
compatriote Vallicr, député de l'Isère, affirma son civisme, protesta qu'il
n'avait pris ce parti (que parce qu'il essuyait quelques désagréments. Le
ministre Ser9n était dauphinois ; il remit Fontanille en activité. Fontanille
ne parut pas ! On patienta sept mois, et en avril 1793 il fut destitué : la
versalité de sa conduite, disait-on, et son irrésolution prouvaient qu'il
n'était pas pénétré des principes révolutionnaires. Mais deux représentants
du peuple, Ganthier et Dubois-Crancé, lui rendirent provisoirement son rang
de capitaine d'artillerie, l'employèrent aux ateliers de Rive-de-Gier à la
fabrication des balles, l'appelèrent devant Lyon assiégé. Fontanille commanda
le pare de La Guillotière, et après la prise de Lyon envoya des Hautes-Alpes
un imposant convoi d'artillerie à son ancien camarade Bonaparte. Rentré dans
son grade et détaché à l'arsenal de Grenoble, il démissionna de nouveau en
1798. L'homme qui naguère applaudissait à la mort du « tyran » Louis XVI
et la chute de « l’infâme » Toulon, était redevenu royaliste, et en
1815 il se mit comme lieutenant-colonel à la -tête des volontaires royaux du
Dauphiné. Aussi fut-il rétabli capitaine d'artillerie et promu en 1824 chef
de bataillon. Marescot
de la Noue ou Marescot le jeune était le cadet de Samuel Marescot qui fut
premier inspecteur du génie. Il servit dans l'artillerie aux armées du Rhin
et de la Moselle, et assista, sous les ordres de Hoche, à la bataille de
Frœschwiller et au débloquement de Landau. Autorisé par le Comité de salut
public, sur les instances de son frère, à passer dans l'arme du génie, il eut
part aux sièges des places du Nord, du Quesnoy, de Condé, de Valenciennes, de
Maëstricht. Il était chef de bataillon lorsqu'il démissionna sous prétexte de
fatigue et en réalité pour faire un beau mariage. Napoléon le remit en
activité et l'employa durant cinq ans dans l'état-major. « Je vous rappelle,
avait écrit Samuel Marescot à l'empereur, la promesse que vous m'avez faite de
réintégrer mon frère ; il a en l'avantage de servir dans le même régiment
d'artillerie qui e été le berceau de votre gloire. » Marescot de la Noue
accompagna son aîné en 1808 au-delà des Pyrénées. Mais la disgrâce de Samuel, qui fut destitué pour avoir signé la
capitulation de Baylen, et le mauvais état de sa Santé le découragèrent. En
août 1809, il obtint du roi Joseph l'autorisation de rentrer en France pour
prendre les eaux pendant trois mois. Il partit. A cette nouvelle le ministre
de la guerre se fâcha et enjoignit à Marescot, qui aurait dû demander sa
permission, de regagner l'Espagne ou, s'il était souffrant, de s'arrêter et
de rester à Bayonne. Mais Marescot était déjà dans ses foyers. Il donna sa
démission en assurant qu'il était trop malade pour se rendre utile. Seize
mois après, elle fut acceptée. Clarke, craignant de réveiller le souvenir de
Bayleu, n'osa la mettre plus tût sous les yeux de Napoléon. Vauxmoret,
qui devint colonel, fit les guerres de la Révolution à l'armée de la Moselle,
il celle de Rhin-et-Moselle, à celle d'Allemagne, à celle d'Helvétie, à celle
d'Italie. Il était au blocus de Mayence, à la bataille de Zurich, aux sièges
de Kehl et de Gènes. Il commanda le parc à Hanovre et au camp de Bruges. Il
fut directeur d'artillerie à Bruxelles, à Bayonne, à Rome, à Cherbourg. Il
avait pris sa retraite lorsqu'il sut en 1815 le débarquement de Napoléon : «
J'ai appris, écrivait-il au ministre, avec la plus vive peine la témérité de
Bonaparte », et il sollicitait des ordres pour voler à la défense du roi Comme
Vauxmoret, Ménoire fit toutes les campagnes de la Révolution. En 1793, il
était capitaine et aide de camp du général d'Hangest. En 1813, il était
colonel et commandait le parc du 4e corps de la Grande Armée. Fatigué de la
guerre, tourmenté par des douleurs rhumatismales, il demanda, de Mayence, une
direction dans l'intérieur. Mais Sorbier était très mécontent de lui ; il
jugeait que Ménoire venait, par son insouciance et sa mollesse, de
compromettre le service de l'artillerie, et que ce serait d'un mauvais
exemple de l'employer dans l'intérieur ; Ménoire dut prendre sa retraite. Ponce
de Savary, fils d'un ancien major du château de Sedan, était l'aîné de deux
frères, dont l'un devint aide de camp de Desaix et de Bonaparte, due de
Rovigo et ministre de la police. Il fit toutes les campagnes de la liberté
jusqu'à la paix de Lunéville sans nulle interruption aux armées du Nord et du
Rhin. Mais sous le Consulat il n'était encore que capitaine d'une compagnie
d'ouvriers. Moreau et tablé proposaient de le nommer chef de bataillon. Le
ministre répondit que le premier consul avait résolu de différer tout
avancement pour placer les officiers pourvus d'un grade surnuméraire. Ponce
de Savary écrivit directement à Bonaparte le 28 juin 1801. « Savary,
disait-il, a l'honneur de demander au premier consul qu'il veuille bien faire
donner suite à la demande faite pour lui par le général en chef Moreau et le
général Eblé. » Bonaparte décida que le ministre lui ferait un rapport aussi
tôt que possible. Il lut ce rapport le G juillet, et se convainquit de la
distinction particulière que Savary s'était acquise. Le 18 juillet, Savary
recevait le brevet de chef de bataillon au 1er régiment d'artillerie, à ce
régiment de La Fère où il avait été, comme Bonaparte et avec Bonaparte,
lieutenant en second. Vaugrigneuse,
cadet-gentilhomme à l'École militaire de Paris durant trois ans et chevalier
de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, ne fut lieutenant en second à La
Fère qu'au mois de juillet 1791, lorsque Bonaparte avait quitté le régiment.
Mais il était en 1785 avec Dalmas, élève de l'Ecole d'artillerie de Valence,
et il avait fait alors la connaissance de Napoléon. De même que Dalmas, il
abandonna l'Ecole de Valence pour celle de Metz. Mais, après avoir en 1789
passé l'examen d'officier, il vint, comme lieutenant en second surnuméraire,
à l'École d'Auxonne et il revit Bonaparte. Ses camarades et ses chefs
l'aimaient pour sa douceur et la gentillesse de ses manières : Faultrier
louait son caractère qui lui captivait l'estime et l'amitié ; Rostaing le notait
doux, honnête et d'un bon exemple. Capitaine de l'arme, il prit part à la
campagne de Belgique, aux affaires de Jemappes et de Liège, au blocus de
Luxembourg-, aux opérations de l'armée de Sambre-et-Meuse. Fait prisonnier à
Ancône en 1799 et rentré sur parole, il resta durant les années 1800 et 1801
au parc d'artillerie de l'armée du Var à Antibes et à Toulon. Embarqué sur la
flotte du contre-amiral Lillois avec sa compagnie, il assista sur le vaisseau
le Formidable aux combats d'Algésiras et de Cadix. En 1802 et en 1803 il
était à Saint-Domingue : il y dirigea l'artillerie dut fort Dauphin et du
môle Saint-Nicolas. Parti de Vile en 180-, retenu par la maladie à Cuba, il
se rendit il Charleston, et de là regagna la France. Il voulut alors —
c'était au mois de mars 1805 communiquer à Napoléon des détails sur les pays
qu'il avait parcourus et lui donner des preuves de son dévouement. L'empereur
le renvoya à Duroc. « Je l'ai connu, disait-il, très honnête homme ; je
désire savoir ce qu'il faut faire pour le rendre utile. » Vaugrigneuse fut
nommé chevalier de la Légion d'honneur et chef de bataillon au 6e régiment
d'artillerie. Mais ses aventures n'étaient pas terminées. Envoyé à Boulogne
comme sous-directeur de l'équipage de siège, il commande, après le départ de
la Grande Armée, l'artillerie de côte à Ambleteuse. En 1806, il est à l'armée
de Hollande ; en 1807, au siège de Stralsund ; en 1808, à la bataille de
Tudela ; en 1809, aux terribles assauts de Saragosse. Les dernières années de
sa carrière militaire s'écoulèrent en Espagne, dans les deux places de Lerida
et de Tortose où il était à la tête de l'artillerie. Carmejane,
nommé lieutenant en second à La Fère le 1er septembre 1789, connut Bonaparte
durant quelques mois au commencement de l'année 1791. Mais, comme a dit sa
veuve, il n'avait pas d'ambition et ne songea pas à profiter des
circonstances pour arriver rapidement à la fortune et aux honneurs. Il refusa
sous la Révolution le grade de général et, malgré les souvenirs de
camaraderie qui l'unissaient à Napoléon, se contenta sous l'Empire du grade
de colonel. Ce ne fut que sous la Restauration, à sa retraite, à cause de
l'excellente réputation qu'il avait dans son arme, qu'il obtint le brevet de
maréchal de camp ad honores. Il avait été à Valmy, à Lembach, à
Mertensee, au blocus de Mayence, à Sacile, à Raab, à Wagram, et, au mois
d'avril 1814, il fut un des défenseurs de Gènes. Après Wagram où il eut un
cheval tué sous lui, il reçut le titre de baron avec quatre mille francs de
rentes, et Napoléon, ayant su combien Carmejane s'était distingué dans cette
journée, ajouta de sa propre main Vois mille francs de plus à la dotation. Mabille
était Nantais et fils d'un capitaine garde-côtes. Il avait eu, à la
Montaigne, un domestique de la maison pour parrain et sa nourrice pour
marraine. D'Urtubie le tenait pour un officier exact et zélé. Mais, après avoir prêté le serment exigé par l'Assemblée nationale, Mabille émigra. Napoléon le plaça dans l'administration des
postes et le fit inspecteur de la banlieue à la division de Paris. Mongenet
était chevalier de Malte. Il alla faire ses caravanes durant trois ans, de
1788 à 1791, tout en gardant ses appointements de lieutenant. Nommé capitaine
à son retour en France, il émigra, resta quelques mois à l'armée de Condé et,
après la campagne de 1792, revint à Malte. En juin 1798, il voyait apparaître
Bonaparte et la flotte française. Il suivit en Orient son camarade de
Valence, redevint capitaine d'artillerie et reçut à la fin de 1801 le grade
de chef de bataillon. Son avancement fut assez rapide. « L'empereur,
écrivait-il au mois d'avril 1807, m'a fait la faveur de nie mener en Égypte ;
je suis depuis sept ans dans le grade de chef de bataillon d'artillerie qui
m'a été conféré après la prise du Caire, où j'ai été blessé ; j'espère qu'il
la promotion des colonels il daignera se rappeler favorablement un ancien
officier du régiment de La Fère. » Il fut promu colonel au mois d'août 1808,
et, après avoir commandé l'artillerie de l'armée d'Illyrie, général de
brigade au mois de juin 1813. Les Bourbons lui confièrent l'École de
Besançon. Mais Mongenet ne séparait pas l'empereur de la patrie ; il se
rallia sous les Cent-Jours à Napoléon et vécut dans la retraite sons la
seconde Restauration. D'Andigné
de Sainte-Gemme, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, comme
Mongenet, devait quitter la France en 1791, avec un autre camarade de
Bonaparte, Picot de Morris, pour faire ses caravanes à Malte. Au lieu de
revenir au bout de deux ans, à l'expiration de son congé, il resta dans
l'île. Comme Mongenet, il suivit en Orient son camarade du régiment de La
Fère, et, sur le sol d'Égypte, Bonaparte le réintégra dans l'artillerie, le
rétablit capitaine en second, le fit capitaine en premier. Le 21 mars 1801, à
la bataille d'Aboukir, d'Andigné eut la jambe emportée par un boulet de
canon. Aussi, à son retour en France, ne fut-il pas employé activement. Chef
de bataillon, inspecteur de la manufacture d'armes de Versailles,
sous-directeur d'artillerie à Toulouse, oui il dirigea les travaux de
l'arsenal avec la plus grande économie, il prit sa retraite en 1810. Il était
le cadet de d'Andigné qui s'évada du château de Joux avec Suzannet et qui,
après s'être caché dix-huit mois, gagna l'étranger pour reparaître en 1814 et
obtenir de Louis XVIII le brevet de lieutenant général. Des deux d'Andigné,
l'un a donc servi Napoléon, l'autre l'a combattu ; et ce fut en invoquant le
nom de son frère que le Vendéen vint par deux fois se présenter au premier
consul et le presser de restaurer les Bourbons. « Croyez, lui avait dit
Bonaparte, que je serai fort aise de vous convaincre de l'estime que j'ai
pour vous ; votre frère qui s'est distingué la bataille d'Aboukir, se l'était
méritée. » Belly
de Bussv appartint durant quatre années il l'année de l'émigration. Il vivait
depuis 1797 sur sa terre de Beaurieux, dans l'Aisne, lorsqu'il l'improviste,
pendant la campagne de France, il revit son compagnon d'armes de La
hère-artillerie. Le soir du fi mars 1814, l'empereur, cousant avec le maitre
de poste de Berri--au-Bac, apprenait qu'un ancien officier du nom de Bussy,
maire de Beaurieux, connaissait très bien le pays. Était-ce Bussy du régiment
de La Fère ? Napoléon l'envoya chercher, et, sur-le-champ, Bussv le
renseigna, le conseilla, guida la cavalerie de la garde dans le vallon d'Oulches.
Le IL mars, un décret signé à Soissons remettait Belly de Boissy en activité
de service avec le grade de colonel d'artillerie et le nommait aide de camp
de l'empereur. Busse reçut en outre douze mille francs pour s'équiper. Il
suivit Napoléon dans toutes les batailles, à Craonne, à Laon, à
Arcis-sur-Aube, à Saint-Dizier. Sous les Cent-Jours, et quoiqu'il eut obtenu
de Louis XVIII la croix de Saint-Louis, il reprit son poste d'aide de camp.
Il était plein d'ardeur et d'espoir ; il croyait après Ligny que les Anglais
renonçaient à la lutte et que les Français entreraient en triomphe à
Bruxelles. Après Waterloo, il accompagna Napoléon jusqu'à Laon, où il eut
ordre de rester. Les Bourbons le mirent à la demi-solde, et, le 12 novembre
1829, lorsqu'il eut accompli ses trente ans de service, lui donnèrent la
pension de retraite de maréchal de camp parce qu'il avait dix ans d'exercice
de colonel d'artillerie. Grace la rencontre inattendue de Napoléon en 1814,
Belly de Bussy est un des rares colonels de l'ancienne armée qui aient été
retraités dans le grade de général de brigade. Il y
avait deux frères Damoiseau à La Fère-artillerie. Le cadet, ou chevalier de
Damoiseau, ne vint au régiment qu'en 1788 et il montrait, disait l'inspecteur
Rostaing, la meilleure volonté ; il émigra, servit comme capitaine
d'artillerie dans la légion de Mirabeau, reçut à l'affaire de Germersheim
dix-sept blessures qui lui valurent la croix de Saint-Louis, et alla périr en
Vendée à la tête d'une colonne de chouans. L'aîné, Marie-Charles-Théodore,
est le Damoiseau qui fut membre du Bureau des longitudes et de l'Académie des
sciences. Au régiment de La Fère, il était exact à remplir les devoirs de son
état ; mais ses chefs se plaignaient qu'il eût peu de conduite, tout en
ajoutant avec leur indulgence coutumière qu'il était encore jeune et qu'il
changerait. Canonnier noble à l'armée des princes et à l'armée de Condé, il
fit comme lieutenant les campagnes de 1795 et de 1796 dans l'armée
piémontaise et servit le roi de Portugal, qui le nomma capitaine d'artillerie
de terre et major d'artillerie de marine. En 1807, les Français envahirent le
Portugal. Damoiseau s'offrit à eux, guida leurs mouvements, et le général qui
l'avait placé dans son état-major, proposa de le garder et de le faire chef
de bataillon. Mais lorsqu'en 1792 Damoiseau avait émigré, il n'était
capitaine que depuis un an. Un décret signé le 13 février 1809 par Napoléon
le vernit en activité : il fut attaché comme capitaine à son ancien régiment
de La Fève, employé à l'état-major d'artillerie du 8e corps de l'armée
d'Espagne, et ne prit rang qu'à la suite, et, comme on disait, à la queue des
capitaines qui avaient alors un an rie service dans ce grade. Après avoir
protesté d'abord et rappelé qu'il était major de Sa Majesté Très Fidèle,
Damoiseau remercia le ministre. « Le désir de servir Sa Majesté Impériale et
Royale, écrivait-il, principalement dans le corps où j'ai eu le bonheur d'en être
connu, ne me fait pas hésiter un instant d'accepter l'emploi pour lequel vous
me destinez. » Nommé en 1810 chef de bataillon adjudant de côtes, il était à
Antibes lorsque Napoléon débarqua sur la plage du golfe Jouan. Il excita
bourgeois et soldats à rester dévoués au roi. Louis XVIII, reconnaissant, le
fit venir à Paris ; il exauçait ainsi les désirs de l'astronome, qui n'avait
cessé de demander une grande ville, afin de « jouir des avantages qu'on y
trouve pour la culture des sciences ». La
plupart des lieutenants en second de La Père-artillerie ont donc servi tôt ou
tard leur ancien camarade de régiment. Quelques-uns pourtant, Huon de Rosne,
Deschamps du Vaizeau, Le Pelletier de Montéran, Saint-Germain, Bouvier de Cachard,
Mallet de Trumilly, demeurèrent inébranlablement fidèles aux Bourbons. Huon de
Rosne et Deschamps du Vaizeau émigrèrent des premiers ; au mois
d'octobre.1791, Huon était à Worms, et Du Vaizeau, à Heidelberg. Mais Da
Vaizeau, canonnier au parc de l'artillerie noble de l'armée de Condé,
disparaît après 1794, sans laisser de trace, et Huon de Hostie succombe le 13
octobre 1793 à l'affaire des lignes de Wissembourg en tirant le canon contre
les républicains qui s'embusquent dans les vignes d'Oberotterbach. Le
Pelletier de Montéran était premier lieutenant lorsqu'il émigra. H servit en
1792 à l'armée de Condé, appartint l'année d'après au rassemblement
d'officiers d'artillerie qui se formait à Ostende sous les ordres de
Quiefdeville, le quitta pour raison de santé, le rejoignit en 1795 et le
suivit à la seconde expédition de Quiberon ou expédition de l'île d'Yeu. En
1801, il fut un des trois officiers de l'arme qui, selon les instructions du
comte d'Artois et sous le commandement du baron des Lyons de Moncheaux, se
rendirent de Londres à l'armée des royalistes de Bretagne. Le bruit courut à
Paris qu'il avait été pris et incarcéré à Vannes. Ses amis s'émurent et
intercédèrent en sa faveur auprès de Bonaparte. Mais la nouvelle était fausse
: Le Pelletier avait regagné l'Angleterre. « Le premier consul, lui
écrivait-on, se rappelant d'avoir été lié avec vous dans le régiment de La
hère où vous serviez ensemble, a paru prendre un grand intérêt à ce qui vous
regarde ; il a accueilli notre demande et promis votre liberté. » Saint-Germain
a, ainsi que Carmejane, ainsi que Mallet de Trumilly, connu Bonaparte dans
les premiers mois de 1791. Il servit à l'armée de Condé avec ses deux frères
qui moururent, l'un, des fatigues de la guerre en 1795, l'autre, l'année
suivante, à l'affaire d'Oberkamlach. Il n'alla pas en Russie avec les
Condéens parce qu'il était malade ; mais il gagna la Suisse, et en 1798 il
venait porter à Paris les lettres des cantons helvétiques qui prévoyaient
l'invasion de leur territoire et celles des députés royalistes réfugiés en
Suisse après le 18 fructidor. En 1799 il était major dans l'armée royale de
Bretagne ou légion de Fougères, commandée par son compatriote Picquet du
Boisguy. Arrêté par méprise à Paris après la pacification de 1800, détenu au
Temple, traduit au tribunal criminel du Calvados qui l'acquitta,
Saint-Germain fut, comme Vimal de La Grange, mis en surveillance jusqu'à la
fin de l'Empire. Sous les Cent-Jours il coopéra, dit-il, à l'organisation de
l'armée royale en Normandie. La Restauration le fit, sur sa demande,
capitaine de gendarmerie. Bouvier
de Cachai-d assistait à l'expédition de Champagne et à la défense de Maëstricht.
Après diverses aventures, il entra dans l'armée hollandaise à la solde
britannique, sous les ordres directs du prince d'Orange. Il servit en 1799
dans l'armée anglo-russe et, à la fin de cette année, dans la brigade
hollandaise qui tint la campagne jusqu'aux derniers jours de 1802, tantôt sur
la frontière de hollande, tantôt dans le Hanovre et l'évêché de Munster. Sons
l'Empire, il établit une librairie à Hambourg, dans la maison où un autre
émigré, Marcellet, avait un magasin de marchandises anglaises. Au retour des
Bourbons. il fut nommé lieutenant-colonel et, après avoir suivi Louis XVIII à
Gand, colonel et baron. Il était directeur d'artillerie à Nantes lorsqu'il reçut
au bout de quarante-trois années de service le grade honorifique de maréchal
de camp. Mallet
de Trumilly — qui appartenait, non au régiment de La Père, mais à l'École
d'Auxonne, — lit toutes les campagnes de l'émigration. Le 30 septembre 1796,
au combat de Biberach, il eut la jambe cassée au-dessous du genou. Aussi
reçut-il, dès le 15 septembre 1800, la croix de Saint-Louis et, sous la
Restauration, le grade de chef de bataillon de la garde royale. Mais
outre les lieutenants et les capitaines de La Fère-artillerie, il y avait
alors à Auxonne deux hommes qui tenaient de près au régiment et qui furent
les amis de Bonaparte : le professeur Lombard et le commissaire Naudin. Napoléon
avait eu à Valence de très bonnes relations avec son maître de mathématiques,
Dupuy de Bordes, et, en 1801 lorsque Dupuy, attaché à l'École de Grenoble
depuis le mois d'octobre 1792, et déjà vieillissant, infirme, incapable de
voyager, rut soudainement transféré par le ministre de la guerre l'École de
Turin, il ne demandait pas en vain la protection du premier consul. Il
rappelait ses services, rappelait qu'il avait fourni beaucoup d'élèves à
l'École polytechnique : « Je réclame, ajoutait-il, l'estime que vous aviez
pour moi à Valence, veuillez venir au secours d'un homme pour qui jadis vous
aviez quelques bontés. » Le placer comme professeur d'artillerie à
Grenoble, écrivait. Bonaparte en marge de la lettre. Le
jeune Corse eut pareillement d'excellents rapports avec Lombard, qui donnait
des leçons de mathématiques à l'école d'artillerie d'Auxonne. Ce Lombard
était, ainsi que Dupin, de Bordes, un vieux serviteur de l'arme. Lorsque
Dupuy de Bordes fut nommé à Turin, il exerçait son emploi depuis
quarante-cinq ans, et son père auquel il avait succédé, s'était acquitté de
la même tâche pendant cinquante-cinq années. Lombard enseignait à l'école
d'Auxonne depuis quarante ans et il passait pour le doyen des professeurs du
corps royal. Il avait publié en 1783 une traduction des Principes
d'artillerie de Robins commentés par Euler, et en 1787 des Tables du tir des
canons et des obusiers. Les gens compétents regardaient ses œuvres comme
grandement utiles, parce qu'elles exposaient des idées sûres et claires
appuyées sur des expériences. Son cours était fort apprécié. Gribeauval et
les inspecteurs généraux jugeaient qu'il remplissait ses fonctions de la
façon la plus distinguée, qu'il appliquait parfaitement la théorie à la
pratique, qu'il possédait une profonde connaissance du tir des bouches à feu,
qu'il expliquait très lucidement à ses élèves le tir à ricochet et leur en
développait les effets avec assiduité. Il était d'ailleurs désintéressé,
modeste, et bien qu'il n'eût pas de fortune, n'avait jamais sollicité, jamais
obtenu la moindre grâce pécuniaire. 011 finit par lui octroyer en 1787 une
gratification de trois cents livres. Nais en 1795, Eblé mentionnait avec
éloge les nombreuses épreuves et observations de Lombard sur presque tous les
objets du métier et le plaçait parmi ces hommes précieux qui contribuaient
autant que les meilleurs officiers à la supériorité de l'artillerie
française. Bonaparte aimait Lombard, qui pressentait, dit-on, sa destinée et
répétait volontiers que ce jeune lieutenant « irait loin ». Les Lombard se
rendaient chaque soir il la direction d'artillerie, chez Pillon d'Arquebouville,
pour faire leur partie de loto. Napoléon les accompagna quelquefois, et l'on
assure qu'il s'asseyait ordinairement à côté de Mme Lombard dont il portait
le sac à ouvrage. Naudin,
commissaire des guerres et du corps royal, était un homme d'un solide mérite
dans sa spécialité. Secrétaire du parc de l'armée d'Allemagne, il avait vii
les affaires de Corbach, de Minden, de Villingshausen et de Warbourg. Lorsque
l'artillerie de marine fut réunie à l'artillerie de terre, il fut envoyé au
port de Rochefort, et, à l'époque où se formait l'artillerie nouvelle, durant
quatre années et demie, attaché comme secrétaire à la personne de Gribeauval.
Mais ce qui mit entre Bonaparte et Naudin Ia plus grande intimité, ce fut le
souvenir de la Corse. Le commissaire avait passé quinze ans dans l'île, et il
parlait au lieutenant de son séjour, racontait qu'en sa qualité de garde
général d'artillerie il avait visité toutes les places et tous les postes,
qu'il avait souvent couru des dangers, qu'il ne pouvait, à cause de
l'affluence des bandits, voyager qu'avec de grosses escortes, qu'il assumait
alors une tâche immense, mais que ses chefs et notamment M. de Villepatour
déclaraient qu'il connaissait les moindres détails et s'acquittait des
multiples obligations de son métier avec une extrême ponctualité. Il aimait à
rappeler qu'il avait en moins de six semaines rassemblé et renvoyé aux Génois
les pièces de canon qu'ils avaient laissées dans les citadelles ; c'était,
disait-il, un travail de confiance qu'il avait exécuté aveu peine, mais à la
vive satisfaction de la cour et de ses supérieurs. Depuis le mois d'octobre
1783 il était à Auxonne, où le ministre Ségur l'avait chargé par choix
de gérer le nouveau département établi pour le service de l'artillerie.
Lourde besogne ! L'arsenal de construction, l'école et le régiment
d'artillerie, la compagnie d'ouvriers, voilà quelle était son ordinaire
occupation. Mais il devait en outre surveiller l'entrepôt des vivres,
l'hôpital, le logement et le passage des troupes, passer la revue des
officiers du génie et des autres officiers â la suite, régler toutes les
questions militaires qui concernaient il Auxonne l'intendance de Bourgogne.
Bonaparte n'oublia pas l'excellent Naudin. De Toulon, au mois de janvier
1795, il saisissait l'occasion de lui présenter ses compliments ; « si
tes relations de service, mandait-il à un commissaire des guerres, te mettent
dans le cas d'écrire au citoyen Naudin, fais-le l'appeler de moi. » Lorsqu'il
fut général en chef de l'armée de l'intérieur, il attacha Naudin à l'Hôtel
des Invalides et obtint du ministre Aubert-Dubayet que son ami d'Auxonne
serait commissaire-ordonnateur dans cette maison. Naudin n'eut pas la place
promise. Mais il se rendit en Italie, sur le désir de Napoléon qui l'avait
réclamé, sans dissimuler qu'il était un peu vieux et en louant toutefois son
caractère probe et sévère. Il mourut inspecteur aux revues en 1805.
L'empereur, usant d'une expression qu'il affectionnait, le nommait le Nestor
des administrateurs, comme il nommait Kléber le Nestor de l'armée d'Égypte,
comme il nomme dans les Lettres sur la Corse Giocante le Nestor de son
parti. Et, de son côté, Naudin disait complaisamment qu'il avait une sécurité
profonde dans les bontés de Napoléon qui lui accordait depuis plusieurs
années estime et amitié. Lorsqu'eut lieu l'attentat de la machine infernale,
il écrivait au premier consul : e Agréez, je vous prie, mon compliment bien
sincère et celui de ma femme pour la conservation de vos jours dans les
derniers dangers qu'ils viennent de courir, et qui ont mis aussi la
République près de sa perte ; nous en rendons de bien bon cœur nos actions de
grâces au ciel. » Il est
donc faux de prétendre que Bonaparte ait été, dans ces années d'Auxonne et de
Valence, sombre et morose ; qu'il ait eu des crises fréquentes de sauvagerie
; qu'il ait fui la société de ses compagnons ou qu'il y ait porté une rime
renfermée, désireuse de s'esquiver et de retourner à ses rêves. Il était
communicatif, et, comme il dit du militaire de son Souper de Beaucaire, la
confiance le rendait babillard. Même plus tard, lorsqu'il régna, ses
entraînements de conversation n'étaient pas toujours prémédités. Ne Le
voit-on pas en 1796, pendant la campagne d'Italie, aimable, familier,
plaisantant volontiers et sans nulle amertume, se mêlant parfois aux jeux de
l'état-major ? A plus forte raison avait-il déjà dans sa vie de garnison une
bonne dose de gaieté. A Brienne et 11 l'École militaire de Paris, il s'était
évidemment contraint ; il avait des examens à subir et se savait enfermé pour
longtemps, privé de vacances et de liberté durant plusieurs années. A Valence
et à Auxonne, il était heureux, et ne se contenait plus, ne se surveillait
plus comme auparavant. Le plaisir de porter l'uniforme de l'artillerie,
l'orgueil de compter parmi les officiers du corps royal, le sentiment
d'indépendance que donne un grade laborieusement conquis, la cordialité des
relations entre les lieutenants de La Fève qui se tutoyaient fraternellement,
l'avaient rasséréné, l'avaient égayé, déridé. Il eut alors l'enjouement de la
jeunesse, et il prenait sa part de tous les divertissements, de toutes les
espiègleries. Il
assistait aux dîners de corps et aux repas de gala à l'Écu de France,
chez Faure, l'hôtelier attitré des capitaines du régiment, le grand traiteur
de Valence, l'un des meilleurs cuisiniers de ce pays de bonne chère, et en
1811, lorsqu'il recevait les députés des départements, il allait droit an
maire de Valence et président des délégués de la Drôme, M. Planta, lui disait
en souriant : « Eh bien, monsieur Planta, comment se portent vos compatriotes
? Sont-ils toujours aussi gourmands que de mou temps ? » Planta balbutiait,
ne savait que répondre cette question inattendue. « Et le restaurateur de l'Écu
de France, poursuivait l'empereur, fait-il toujours ces excellents pâtés ?
Oh ! Faure est une des célébrités de Valence, et je ne l'ai pas oublié.
» Aussi
capitaines et lieutenants célébraient-ils la Sainte-Barbe chez Faure. Le 4
décembre 1785, dans un banquet très bruyant et, comme dirent les convives,
très cassant, Napoléon fêta joyeusement la patronne de l'artillerie, et le
soir, au bal que les officiers offraient dans les salles de l'hôtel de ville,
il dansa plusieurs fois avec une jolie personne apparentée en Corse, Mlle Mion-Desplaces. Comme
les étourdis de son âge, il s'amusait aux dépens des vieux officiers. Un
jour, au polygone, un chef de brigade, présent à l'exercice du canon, suivait
le tir avec sa lorgnette, s'inquiétait, assurait que le but n'était jamais
atteint, demandait à ses voisins s'ils avaient vu que le coup portait. Nul
n'avait garde de lui dire que Bonaparte et ses amis escamotaient le boulet
chaque fois qu'ils chargeaient. Mais il eut hi fantaisie de compter les
projectiles ; il rit de la niche que lui faisaient les lieutenants, et les
mit aux arrêts. Un
autre jour, le lieutenant-colonel d'Urtubie fit venir Bonaparte pour lui
reprocher je ne sais quelle mauvaise plaisanterie ; il l'admonesta
bénignement, et il croyait que le jeune homme allait s'excuser et le
remercier : « Vous n'avez plus rien à m'ordonner, lui dit Napoléon avec
flegme, j'ai l'honneur de vous saluer », et il sortit, laissant le
lieutenant-colonel tout ébahi. Parfois,
ces grands enfants prenaient en grippe un de leurs capitaines, si bon fût-il,
et dévidaient de le mystifier ; ils s'attachaient donc à ses pas, se
trouvaient partout où il était, le contredisaient avec une extrême politesse,
contestaient très courtoisement chacune de ses assertions, lui fermaient la
bouche, dès qu'il parlait, par une objection exprimée dans les termes les
plus honnêtes, et le forçaient à déguerpir. Il
arrivait même aux lieutenants de se jouer de méchants tours les uns aux
autres. A la veille d'un polygone de parade ou d'une de ces visites que de
hauts personnages faisaient à l'école d'artillerie, les canons que Bonaparte
devait commander furent encloués ; mais il était trop alerte et il avait l’œil
trop vif pour se laisser attraper ; il eut bientôt réparé le mal. Quelques-uns
se querellaient et, selon le mot de Napoléon, avaient des piques. Entrainés
par Malet, nos lieutenants étaient devenus mélomanes, et il fallut leur
défendre de jouer d'aucun instrument depuis la retraite du soir jusqu'au
roulement du matin. Comme ses camarades, Napoléon prenait des leçons de
musique ; il avait pour maître un vieil artiste nommé Terrier. Mais Belly de
Bussy, qui logeait au-dessus de lui, s'habitua dans ses loisirs à sonner du
cor. Bonaparte, que Bussy assourdissait et empêchait de travailler, patienta,
puis se fâcha, et un jour, sans employer le tu traditionnel : « Mon
cher, dit-il à Bussy qu'il rencontra dans l'escalier, votre cor doit bien
vous fatiguer. — Non, pas du tout. — Eh bien, vous fatiguez beaucoup les
autres. — J'en suis désolé. — Vous feriez mieux d'aller plus loin pour sonner
du cor tout votre aise. — Je suis maître dans ma chambre. — On pourrait vous
donner quelque doute là-dessus. — Je ne pense pas que personne fût assez osé.
» Les deux lieutenants devaient se battre : la Calotte ordonna que Bussy
irait corner ailleurs et que Bonaparte serait plus endurant. Bonaparte
avait rédigé la constitution de la Calotte du régiment de La Fère. La Calotte
était une société formée par les lieutenants et les sous-lieutenants. Le plus
ancien lieutenant exerçait une sorte de police, et lorsque des camarades
n'avaient pas une conduite digne d'un vrai militaire, lorsqu'ils manquaient
il l'honneur, se livraient à la crapule ou prenaient envers autrui, notamment
envers les dames, un ton grossier et impoli, il les blâmait au nom du
régiment, et c'est ainsi qu'il Douai en 1789, un des amis de Bonaparte à
Brienne et à Paris, Cominges, subit une réprimande du chef de la Calotte, qui
lui reprocha de se soustraire à ses engagements. Le coupable devait essuyer
la mercuriale sans se fâcher. Parfois il était châtié publiquement, recevait
la bascule, passait par les pots d'eau, sautait sur la couverture. Cette
institution maintenait, l'esprit de corps et donnait aux officiers cette
urbanité, cette politesse délicate, cette « honnêteté » qui les faisait
regarder en Europe parmi les gens de guerre comme des modèles de courtoisie
et de savoir-vivre. Elle établissait entre des hommes revêtus du même grade
une égalité nécessaire, qu'ils fussent riches ou pauvres, venus de Versailles
ou de leur province, issus de grande ou de petite noblesse. Elle fournissait
aux subalternes un moyen de protester contre des actes trop rigoureux du
commandement, « d'éviter l'arbitraire des chefs ». La Calotte osait
blâmer des colonels, des généraux. En 1778, au camp de ['mutiné, sur un
tertre d'où la foule contemplait les manœuvres, deux colonels rudoyèrent des
dames bretonnes et leur prirent leurs chaises, qu'ils offrirent à des dames
de la cour ; la Calotte décida qu'ils seraient publiquement bernés ; son
arrêt allait être exécuté lorsque Ségur averti fit battre la générale et par
cette alerte soudaine rompit les desseins du tribunal des lieutenants. Napoléon
fut chargé par ses camarades de fixer les principaux points d'une
constitution de la Calotte. Il expose d'abord dans son projet que la Calotte
naquit d'un plan de défense commune et qu'elle a pour but de faire respecter
par les supérieurs des jeunes gens imbus des idées d'honneur. Mais « il faut
être respectable pour être respecté » : l'avantageuse constitution de la
Calotte est devenue l'instrument des fantaisies particulières et a été dans
plusieurs régiments une source de vexations. On doit donc établir cette loi
fondamentale que tons les membres de la Calotte sont égaux. On doit
reconnaître le plus ancien lieutenant comme chef-né de la Calotte, voir en
lui l'organe de l'opinion publique, l'investir d'une telle autorité qu'il
empêche et punisse tout ce qui pourrait compromettre le corps. On doit, de
peur qu'il n'abuse de sa puissance, lui adjoindre deux infaillibles, le plus
ancien lieutenant en premier et le plus ancien lieutenant en second, qui
aient chacun le droit de faire une motion contre lui. Bonaparte développe
ensuite quelle sera la police des assemblées et quelle place les calotins
prendront dans la chambre, quelle sera la procédure lorsqu'un accusé
comparaîtra devant le tribunal : choix des avocats, plaidoyer pour et contre,
manière de recueillir les suffrages. Il propose la création d'un grand maitre
des cérémonies qui connaisse le texte de la loi et maintienne l'ordre et la
règle. Il examine des cas particuliers : combien de voix auront les nouveaux
arrivés, comment l'assemblée témoignera son mécontentement an premier
lieutenant, comment elle prononcera la déposition du chef ou des infaillibles
on du grand maître des cérémonies. Son
travail achevé, Bonaparte le remit au lieutenant en premier Vimal de La
Grange, qui convoqua la Calotte dans sa chambre. Napoléon n'assistait pas à
la lecture. Mais bien que les feuilles du cahier fussent attachées par un
ruban rose, le projet était rédigé sur un ton si grave, si doctoral que les
assistants se prirent n rire et à plaisanter. Comment tenir son sérieux
lorsque Bonaparte comparait le chef vigilant de la Calotte à l'aigle aux veux
perçants pour qui la nuit n'a pas de ténèbres, à l'Argus aux cent têtes qui
doit, s'il s'endort, être frappé du glaive de la loi ? Comment ne pas se
dérider lorsqu'il parlait de la tâche « glorieuse et pénible » que la Calotte
lui avait confiée, des assemblées d'été « majestueuses, sublimes » où se
réunissait la république entière, de l'opposition possible, des nouveaux
votants qui « jetteraient le vaisseau du bien public sur quelque roche
malfaisante » et qui ne devaient avoir à eux tous que trois voix ; lorsqu'il
exigeait du grand maître des cérémonies « la chaleur et une bonne poitrine »
; ou encore lorsqu'il vouait au dernier supplice tout membre qui proposerait
inutilement de chasser ou de déposer le chef ? N'était-on pas tenté de
qualifier, comme lui, de « toiles d'araignée », ces lois qu'il avait,
disait-il, méditées dans la profondeur de la retraite ? Pourtant,
le projet reçut l'approbation d'un comité de trois membres nommé par la
Calotte. Des camarades de Bonaparte en prirent copie. Si puéril qu'il soit,
il est inspiré par de nobles sentiments. Napoléon a, suivant sa propre
expression, le respect du grade et de l'habit. Il ne comprend pas qu'il
puisse y avoir des officiers dont la conduite soit une contradiction
continuelle à la dignité de l'uniforme. Il voudrait que le chef de la Calotte
eût assez d'influence pour u ramener au ton général » celui qui s'écarte de
l'honneur. Il désire que ce chef mail vise la « brûlante jeunesse » et
réprime la fureur des duels, qu'un lieutenant en second qui ne compte pas
deux ans de services ne se batte que si son témoin est son aîné de trois
promotions : l'ancien apaisera la querelle ou conseillera son cadet, saura,
grâce à son expérience, empêcher des scènes « la fois ridicules et barbares
». C'est
dans ce séjour d'Auxonne que Napoléon apprend solidement, complètement son
métier d'artilleur. Comme tous les lieutenants en second, il avait besoin
d'approfondir le détail, et il déclarait plus tard qu'il l'époque de sa
jeunesse, la plupart des officiers n'auraient pu, dès leur arrivée ou corps,
instruire les recrues, ni aller à une batterie ou à un siège. Combien étaient
incapables de mettre les prolonges, de diriger une manœuvre de force, de
composer un artifice ! Combien devaient recourir aux leçons des vieux
sergents ! Mais Bonaparte était un des plus zélés du régiment et il fut
bientôt un des plus experts. Le
polygone d'Auxonne était moins commode et moins spacieux, il est vrai, que
celui de Valence. Cependant, en s'arra1,- geint avec des particuliers, La
Fève portait ses pièces dans la prairie d'alentour. Ce fut là qu'en 1788 et
en 1789 Napoléon surit les instructions de pratique, assistant au tir de la
batterie de campagne et de celle du siège, dirigeant parfois, trop rarement,
le tir de ses bombardiers vers la perche qui servait de but, — car les jeunes
officiers du corps royal — et c'était un des vices de cette arme pourtant si
remarquable — étaient plus souvent spectateurs qu'acteurs, et des lieutenants
qui comptaient quinze ans de services n'avaient jamais commandé un exercice
d'infanterie ou de canon. A
l'école de théorie il entendit deux fois par semaine, dans les salles de
conférences, les capitaines du régiment disserter sur la construction des
tranchées et les manœuvres d'une troupe appuyée par l'artillerie. Il fut un
des auditeurs les plus assidus de Lombard, aux démonstrations publiques, aux
leçons particulières que le maître donnait soit dans son logis, soit sur le
terrain, pour appliquer les principes de la géométrie à la levée des plans et
au tracé des fortifications de campagne. Quelques-unes des notes que
Bonaparte prit au cours de Lombard ont été conservées. Elles mentionnent
fréquemment l'anglais Robins que Lombard, son traducteur, ne manquait pas
d'invoquer, et traitent de sujets divers : inflammation de la poudre,
pression de sa force sur le boulet, action de l'air sur les projectiles,
principales occasions où il faut employer de grandes ou de petites charges,
utilité du canon rayé et différentes façons de le charger. Il fit
des progrès dans le dessin. Le professeur Collombier était excellent, et en
moins d'une année, grâce à ses soins, après avoir exécuté vingt-quatre
dessins, entre autres les trois systèmes de Vauban, le système de
Cormontaigne, des colonnes avec leur entablement et piédestal, un plan
d'édifice, des vues de plaines et de châteaux, les officiers connaissaient
les proportions des constructions, les ordres d'architecture et les règles de
la perspective. Bonaparte
sut donc en très peu de temps tout ce qu'il fallait savoir. Ne disait-il pas
que si deux ans d'école sont nécessaires aux élèves du génie, un an suffit
aux élèves de l'artillerie et qu'ils peuvent dans les six mois connaître
toutes les sortes d'armes, toutes les espèces d'artifices, toutes les
manœuvres de force ? Les lumières qu'il acquit si rapidement, des vues
nouvelles qu'il émit, des changements qu'il proposa, le firent bientôt
remarquer des officiers supérieurs du régiment, et quelques-uns le
signalèrent comme un homme qui parviendrait sûrement à une des premières
places du corps royal. Il ne
se contentait pas de ce qu'il voyait et entendait à l'école de pratique et de
théorie. La grande ordonnance de 1720 recommandait aux officiers d'avoir de
l'ambition, d'étudier chez eux, d'aller par leurs méditations et leur
application au-delà des instructions données, d'acquérir par des progrès
quotidiens le premier mérite de leur profession. Comme s'il se souvenait de
cet article du règlement, Bonaparte lisait les ouvrages sur l'histoire de son
arme. Il lisait, la plume à la main, les Mémoires de Surirey de
Saint-Remy, surtout les passages qui concernent le calibre, la dimension et
les charges des pièces. Il lisait le travail publié par M. de Vallière en
1772 sur les avantages des pièces longues, qui tirent plus juste et ont moins
de recul que les pièces courtes ; mais il était contre M. de Vallière pour M.
de Gribeauval, qui « avait le génie de l'artillerie » ; il adhère nettement
au nouveau système qui ne laisse « rien à désirer du cité de la perfection »
; il sait que les canons français ont été pendant la guerre de Corse, grâce à
M. de Gribeauval, d'un service prompt et facile ; les changements qu'il fera
plus tard, seront dans l'esprit de Gribeauval, et le premier inspecteur, s'il
était revenu, ne les eût pas désavoués ; Gribeauval avait beaucoup réformé,
beaucoup simplifié ; Napoléon réformera, simplifiera encore. Il lisait aussi
dans la traduction française de son ami Lombard les Principes d'artillerie
de Robins, commentés par Euler, et notait, entre autres endroits, les pages
qui traitent de l'utilité du canon rayé et des diverses façons de le charger
; il louait ce livre sous le Consulat : « un aide-mémoire classé d'une
manière convenable et quelques principes de théorie qui se trouvent dans
Lombard et Robins, fourniraient un bon ouvrage pour l’artillerie. » Enfin,
il suivait d'un regard attentif les réformes qui se projetaient et
s'exécutaient dans le corps royal : au mois de janvier 1789 il écrit à sa
mère que le Conseil de la guerre rédige une nouvelle ordonnance : « Nous
verrons ce qu'ils veulent faire de nous. Il parait toutefois que le génie
sera malmené. L'on parlait, il y a deux mois, de le réduire à cent cinquante
officiers. Cette perspective n'est pas plaisante pour eux, et, dans le fait,
ils sont trois cent cinquante, et cela est certainement trop. » Le
maréchal de camp baron Jean-Pierre Du Teil dirigeait alors l'école
d'artillerie d'Auxonne et, selon l'ordonnance, il avait toute autorité sur le
régiment attaché à son École, réglait le service et les différentes
instructions, se faisait rendre compte des petits détails de la troupe,
passait des revues et des inspections, transmettait les ordres relatifs à la
discipline et à l'administration. Il avait en outre depuis 1783 le
commandement d'Auxonne, et les habitants autant que les gens de guerre
devaient lui obéir en tout ce qui concernait la défense et la conservation de
la ville. Aussi s'intitulait-il « commandant en chef l'artillerie à Auxonne
et supérieurement le régiment de ce corps qui y tient garnison, chargé en
outre du commandement de la place par brevet du roi ». C'était un excellent
officier, droit, intègre, et, comme disait l'inspecteur Gourer, « inflexible dans
la marche et les devoirs de ses fonctions qu'il connaissait très bien ainsi
que celles de ses subordonnés ». On ne lui reprochait que sa sévérité, et
Goumer souhaitait qu'il eût le ton moins dur. Auxonne où il avait eu des
querelles de préséance avec deux magistrats qu'il traitait de misérables
chicaneurs, lui déplaisait fort, et contrairement à l'avis de Gribeauval, il
ne pensait pas que l'artillerie dût tenir garnison dans les petites villes. Y
avait-il des ressources dans ces bicoques, des gens de science, des artistes,
de la bonne compagnie ? Toujours les mêmes usages ; aucun ton militaire,
aucune émulation entre les corps comme dans les grandes villes ; les
officiers fréquentant les fêtes et se jetant dans la crapule ; les soldats
s'ennuyant et enclins à la désertion ; les bourgeois trop familiers ; les
robins se targuant de leur importance ; des disputes et des procès
s'engageant sur des riens ! Mais il aimait passionnément le corps royal,
qu'il nommait le berceau et le tombeau de sa race. Il disait volontiers que
les Du Teil ne connaissaient depuis plusieurs siècles d'autre état que l'état
militaire et d'autre arme que celle de l'artillerie : son père, son oncle qui
mourut de blessures reçues devant Fribourg, son cousin tué à Crefeld, deux de
ses frères qui succombèrent aux Indes, un troisième frère que Bonaparte
connut au siège de Toulon, tous servirent dans l'artillerie, et, si
Jean-Pierre Du Teil eut l'amertume de mettre deux de ses fils dans
l'infanterie, il eut la consolation et la joie de voir les trois autres, dont
l'aîné, officiers du corps royal, et il put sous la Révolution, lorsqu'il fut
inspecteur général, les attacher à sa personne comme aides de camp. Il était
fier de son École d'Auxonne et il la surveillait exactement : il imposait tin
strict règlement pour la salle de dessin, et il exigeait des élèves du
professeur Collombier qu'ils apprissent surtout à dessiner à la plume, parce
que ce genre de dessin était aussi facile et expéditif qu'essentiel ; il
recommandait spécialement certaines opérations de guerre qu'il jugeait très
nécessaires parce que la plupart des officiers de La Pire, et même des chefs de
brigade, n'avaient pas encore fait campagne ; il aurait voulu que tout
lieutenant nouvellement promu n'eût de semestre on de congé qu'après avoir
subi devant un conseil composé de ses supérieurs une sorte d'examen. Son
École passait donc pour la meilleure du corps, et il en fit les honneurs à de
très notables personnages. Lorsque les deux princes de Wurtemberg vinrent le
27 juillet 1786 assister aux instructions de pratique, il les accueillit avec
le plus grand appareil et assura qu'ils avaient été satisfaits et étonnés. A
vrai dire, ces réceptions lui étaient onéreuses, et il se plaignait justement
de n'avoir qu'un traitement annuel de 8 i00 livres. Mais une gratification
l'indemnisait de ses frais extraordinaires. Après avoir en 1784- reçu le
prince de Condé et le prince Henri de Prusse et pris des mesures pour
recevoir le roi de Suède, il obtint une somme de trois mille livres. Ce
vieil officier, rude et rébarbatif d'apparence, et au fond très bienveillant,
remarqua le lieutenant Bonaparte à une visite de corps où la conversation
roula sur l'artillerie. Il comprit ce que valait Napoléon et pressentit ses
talents militaires. Aussi, à Sainte-Hélène, l'empereur pensait-il quelquefois
au commandant de l'école d'Auxonne et il légua par testament aux fils ou
petit-fils de Du Teil une somme de cent mille francs « comme souvenir de
reconnaissance pour les soins que ce brave général avait pris de lui ». Mais,
avant sa chute, il avait déjà témoigné sa gratitude à la famille du baron
Jean-Pierre. Lorsqu'Alexandrine Du Teil perdit son mari, le capitaine du
génie Patris, qui mourut devant Tarragone, elle eut le 10 février 1812, aux
termes de la loi, nue pension de 300 francs ; mais elle pria l'empereur de la
traiter comme les veuves d'Austerlitz, lui rappela qu'elle était « la plus
jeune des filles du brave général d'artillerie Du Teil », et le 18 mai
suivant, de Dresde, Napoléon lui donnait une pension de 2.000 francs. Le
cinquième fils de Du Teil, Alexandre, qui servit dans les rangs des émigrés
jusqu'en 1795, avait obtenu sous le Directoire un emploi dans
l'administration militaire des subsistances, et ce fut lui qui approvisionna
la division Lecourbe dans le pays des Grisons et l'armée de réserve au pied
du Saint-Bernard. Il eut une audience du premier consul le 16 janvier 1801 et
lui présenta un mémoire ; Bonaparte promit d'envoyer la requête au ministre
de la guerre : « Je ferai, ajoutait-il, quelque chose pour vous. » Un mois
plus tard, à une lettre où Alexandre Du Teil demandait une place de
commissaire des guerres, d'adjoint ou toute autre fonction que le premier
consul jugerait convenable, Bonaparte joignait cette apostille : « recommandé
au ministre de la guerre, le placer dans une administration ». Grâce à
Napoléon, Du Teil fut inspecteur général des droits réunis, puis directeur
des contributions indirectes de la Somme. Hostile
à la routine, le général Du Teil n'exécutait pas chaque année servilement et
d'une façon uniforme les prescriptions de l'ordonnance. Varier, tel était son
programme, ou, comme il disait, son prospectus. Pourquoi s'appesantir sur des
choses déjà connues ou sur des détails trop minutieux ? Le commandant d'école
ne pouvait-il prendre sur lui-même, s'écarter des principes de l'ordonnance,
conformer son plan théorique et pratique aux circonstances et au degré de
science.de ses officiers, et de son propre chef diversifier ses instructions
de toutes les manières, enseigner par exemple à son monde de quoi il fallait
faire ressource pour se servir des -bouches à feu si les machines manquaient
pour en faciliter la manœuvre ? Une question qui le préoccupait vivement à
cette époque était celle du jet des bombes par le canon. Comment, dans une
ville mal approvisionnée, l'officier d'artillerie emploierait-il des bombes
de différents calibres s'il n'avait pas de mortiers ou si ses mortiers
étaient sans affûts ? Le maréchal de camp Le Duc pensait qu'on pourrait en ce
cas user du canon, et l'idée, disait Napoléon, méritait un accueil favorable.
Du Teil avait déjà fait, pour éclaircir ce point, quelques expériences en
178'i et en 1786. Le 8 août 1788, il nommait Napoléon membre d'une commission
qui devait étudier le tir des bombes avec des pièces de siège de 16, 12 et 8
sans affût, avec le tronçon d'un canon de 24, avec des mortiers de 12,10 et 8
d'un calibre supérieur à celui des projectiles. Les autres membres de la commission
étaient, outre le professeur Lombard, le chef de brigade Quintin, les
capitaines Du Flamel, Menibus et Gassendi, les lieutenants en premier Hennet
du Vigueux, Rulhière et Deschamps du Vaizeau. Seul, Bonaparte représentait
les lieutenants en second. Les épreuves durèrent quatre jours, le 12, le 13,
le 18 et le 19 août. Ce fut Napoléon, comme le plus jeune, qui mit pièces et
mortiers en batterie et rédigea le procès-verbal. Tout joyeux et fier du rôle
qu'il avait joué, il écrivait le 29 août à Fesch qu'il avait dirigé de grands
travaux : « Vous saurez, mon cher oncle, que le général d'ici m'a pris
en grande considération au point de nie charger de construire au polygone
plusieurs ouvrages qui exigeaient des grands calculs et, pendant dix jours,
matin et soir, à la tête de deux cents hommes, j'ai été occupé. Cette marque
inouïe de faveur a un peu irrité contre moi les capitaines, qui prétendent
que c'est leur faire tort que de charger un lieutenant d'une besogne si
essentielle et que, lorsqu'il y a plus de trente travailleurs, il doit avoir
un d'eux. Mes camarades aussi montrent un peu de jalousie ; mais tout cela se
dissipe. » Le
procès-verbal de Bonaparte, accompagné non seulement d'un tableau des
portées, mais d'observations et de conclusions, était net et précis. Il fit
évidemment une très favorable impression sur Du Teil. Les épreuves avaient
réussi : on pouvait tirer juste et vite des bombes de tout calibre en se
servant des pièces même les plus endommagées. Mais le
lieutenant Bonaparte n'était pas satisfait. Le 30 mars 1789, il rédigeait un
mémoire on il exprimait ses vues personnelles sur la manière la plus
avantageuse de disposer les canons pour le jet des bombes. On reconnaît dans
ce mémoire l'homme pratique qui va droit au but, qui ne veut pas perdre,
comme il dit, de précieux instants en vains tâtonnements, recommencer
plusieurs fois l'ouvrage inutilement, « travailler au milieu des pièces en
suspens », être pris de court « au moment du besoin ». Napoléon montrait
qu'il fallait bien moins de temps et bien moins de matériaux pour placer en
batterie les pièces de campagne ainsi employées que pour établir une
plate-forme de mortier ; il développait les moyens les plus simples d'appuyer
la culasse et de soutenir la volée ; il indiquait par quel calcul facile, par
quelle formule on trouverait l'angle sous lequel on voulait tirer. Mais
plusieurs points n'étaient pas élucidés encore. Comment déterminer la portée
des pièces ? Et quelle charge devait-on mettre dans les divers calibres pour
ne pas trop détériorer la tranche de la bouche ? On n'avait fait à cet égard
que des « essais insuffisants, incomplets », et Bonaparte proposait au
général Du Teil de nouvelles expériences « suivies, raisonnées et méthodiques
». Il a
donc, dans ce séjour d'Auxonne, singulièrement profité des leçons de Lombard
et des encouragements de Du Teil. Il subit pourtant une punition. Eut-il de
la négligence ? N'avait-il pas exécuté strictement certaines instructions de
Du Teil ? Quoi qu'il en soit, il fut mis aux arrêts et le sergent Floret
envoyé en prison. Ce 'goret devint capitaine et Napoléon, qui le retrouva
dans la campagne de 1806, lui rappela le polygone d'Auxonne : « Te
souviens-tu que le sergent Floret fut mis en prison pour huit jours et le
lieutenant Bonaparte aux arrêts pendant vingt-quatre heures ? — Oui, sire,
répondit Floret, vous avez toujours été plus heureux que moi. » La chambre,
où. Napoléon fut enfermé, avait pour mobilier une vieille chaise, un vieux
lit, et une vieille armoire. Sur l'armoire un Digeste, in-folio plus
poudreux, plus vermoulu, plus vieux encore que tout le reste. Sans plume ni
crayon, sans papier ni livres, Bonaparte dévora le volumineux bouquin aux
pages jaunies et aux marges surchargées de notes manuscrites. Lorsqu'il
sortit, il était saturé de Justinien et de toutes les décisions des légistes
romains. Mais il avait une telle mémoire qu'au Conseil d'État, dans les
discussions sur les articles du code civil, il citait, à la surprise de
Treilhard, des passages du Digeste d'Auxonne. Une
autre mission lui fut confiée au mois d'avril 1789. La population de Seurre
avait massacré deux marchands de blé qu'elle traitait d'accapareurs. Le
commandant en chef du duché de Bourgogne, le marquis de Gouvernet, dépêcha
sur-le-champ à Seurre trois compagnies de bombardiers du régiment de La Fore,
celle de Gassendi, celle de Belleville et celle de Coquebert. Le capitaine
Coquebert était détaché à Charleville et le lieutenant en premier Hennet du
Vigneux avait son semestre ; Bonaparte eut donc le commandement de la
compagnie. Pareillement, le lieutenant en second Ménoire conduisait la
compagnie Gassendi, et le lieutenant en troisième Laurent, la compagnie
Belleville. La troupe quitta Auxonne le 1er avril. Lorsqu'elle arriva, les
troubles avaient cessé. Mais Du Teil était outré. Pourquoi, s'écriait-il,
faire marcher les détachements par compagnies ? Ne pouvait-ou prendre des
hommes dans tout le régiment et leur donner pour chefs des capitaines et des
lieutenants en premier, des lieutenants tenants ? Et il déplorait que
les compagnies ne fussent dirigées que par des jeunes gens qui n'avaient que
de très faibles notions du service militaire, que les soldats envoyés à
Seurre, à Saulieu, à Cluny, à Scyssel et en d'autres endroits de la Bourgogne
pour rétablir l'ordre, n'eussent pas à leur tête des officiers qui pussent
leur imposer par l'expérience et la fermeté. « On fait marcher une compagnie,
disait-il, le capitaine ne l'a pas encore jointe depuis trois ans qu'il est
nommé parce qu'il est mal à propos employé à des fonctions prétendues utiles
; le lieutenant en premier est en congé : il n'y a pour commander cette
compagnie qu'un lieutenant en second de deux jours, et voilà une troupe
abandonnée à elle-même ! » Napoléon
resta deux mois à Seurre. Il y logea dans la rue Dulac qui porta longtemps le
nom de Bonaparte, et l'on montrait encore dans ces dernières années la
chambre qu'il avait occupée. Le 29 mai, avec son lieutenant en troisième
Grosbois-Grosclaude, il regagnait Auxonne. C'est
sans doute après son retour, dans l'été de 1789, qu'il manqua de se noyer. Un
jour qu'il nageait dans la Saône, une crampe le saisit ; il défaillit ; il
sentait la vie s'échapper de lui ; il entendait ses camarades s'agiter,
courir sur la berge, crier qu'il était perdu, demander des barques pour le
repêcher ; enfin, il coula dans le fond de la rivière. Mais sa poitrine vint
frapper contre un banc de sable ; sa tête émergea ; il reprit connaissance,
et grâce à ses efforts, et surtout au courant, regagna le bord, sortit de
l'eau, non sans beaucoup vomir, et, avec l'aide de ses amis, se rhabilla,
revint en hâte à son logis. D'autres
émotions lui étaient réservées dans cet orageux été de 1789. Pour la première
fois, il vit une émeute, et Auxonne lui offrit le spectacle de cette
insurrection populaire qui s'allumait alors sur tous les points du royaume.
Le 19 juillet, à trois heures de l'après-midi, une cinquantaine de bateliers
et de portefaix s'attroupèrent, sonnèrent le tocsin à la tour d'une église et
maltraitèrent le syndic de la ville et un échevin qui leur faisaient des
remontrances. La populace s'ébranla. Trois bandes se formèrent et allèrent
détruire les corps de garde aux portes d'Auxonne. L'une d'elles rencontra le
receveur des tailles et après l'avoir arrêté, le mena prisonnier à la maison
commune où trois des émeutiers le gardèrent à vue et refusèrent obstinément
de le relâcher malgré les efforts des officiers du bailliage et de la
municipalité, des commandants, du subdélégué. Durant ce temps, la foule
envahissait le bureau des traites et l'appartement du receveur, brisait les
portes et les fenêtres, lacérait les registres, fracassait les meubles, et
les précipitait dans la rue. Cette scène n'eut un terme que lorsqu'un piquet
de La Fère se présenta. Mais sur-le-champ les séditieux coururent chez le
receveur des octrois et de nouveau mirent en pièces les registres, les
papiers, les meubles. De nouveau repoussés, ils revinrent au bureau des
traites, achevèrent le sac de la maison, et lorsqu'ils n'eurent plus rien à ravager
en cet endroit, se rendirent chez le contrôleur des actes. Ils ne purent
qu'enfoncer les portes et casser les vitres. Un détachement conduit par le
lieutenant civil et le procureur du roi arrivait ; la nuit s'étendait sur
Auxonne ; le régiment de La Fère prenait les armes. Le calme semblait rétabli
lorsqu'à six heures du matin un grand nombre de paysans rejoignirent les
rebelles. Vainement les soldats, animés par la présence des notables et des
habitants d'Auxonne, se jetaient de tous côtés il la rencontre de ces bandes
de révoltés. Les corps de garde des commis des octrois furent dévastés ;
quelques riches particuliers, rançonnés ; et le grenier à sel eût été pillé
si les officiers de la gabelle n'avaient offert de vendre du sel il quiconque
en voudrait pour six sols la livre. Enfin la garnison et la bourgeoisie,
fatiguées, irritées d'employer inutilement tous les moyens de douceur,
résolurent d'un commun accord de charger leurs fusils ; elles menacèrent de
faire feu sur les brigands ; elles les arrêtèrent séparément ; elles
chassèrent de la ville les gens de la campagne ; elles placèrent à chaque
porte d'Auxonne deux pièces de canon. Dans la matinée du 20 juillet la
tranquillité régnait comme l'avant-veille. Le
régiment de La Fère avait d'abord protégé l'insurrection. Tandis que la
populace pénétrait dans le bureau des traites, plus de trois cents artilleurs
la regardaient avec une curiosité mêlée de sympathie, et il fallut que le
colonel vînt leur ordonner de rentrer aux casernes. Lorsque la troupe arriva
devant la maison du receveur des octrois, elle se contenta d'environner les
mutins, mais ne les empêcha pas de continuer leur œuvre de destruction, et ce
furent les officiers qui mirent fin au désordre à force de prières et de
supplications. Le 16
août, à son tour, le régiment s'insurgeait. La plupart des hommes se
réunirent et, s'avançant en colonne serrée et profonde, se rendirent ü la
maison du colonel. Ils réclamèrent la masse noire contenue dans la caisse du
régiment. Les officiers municipaux, revêtus de leur écharpe, accoururent et
avec eux un détachement de cinquante canonniers, commandé par le capitaine
Boubers et les lieutenants Roquefère et Bouvier de Cachard. Mais les
émeutiers avaient la supériorité du nombre. Le colonel céda, leur livra la
masse noire. Ils s'adjugèrent les fonds et exclurent du partage les cinquante
hommes du détachement ; ils s'enivrèrent de vin ; ils forcèrent les officiers
qu'ils rencontraient à boire avec eux et à danser la farandole. Boubers, qui,
par mégarde, avait en gesticulant frappé l'un d'eux de son épée, dit été sans
cloute égorgé, si deux sergents-majors, grandis et forts, d'Hautecourt et
Paris, ne l'avaient enlevé par les épaules et porté chez l'officier municipal
Sardet. Encore dut-il se sauver le même jour, à dix heures du soir, et, pour
sortir de la ville sans encombre, se déguiser en femme, et, sous l'escorte de
quelques clames d'Auxonne, se glisser sur le rempart, descendre dans le
fossé, de là gagner les champs. A la suite de cette mutinerie, on décida de
disperser le régiment et de le répartir en différents endroits sur les bords
de la Saône. On assurait qu'ainsi disposé, il réprimerait les troubles de la
contrée, et Du Teil gémissait : « Les troupes ne connaissent plus 1 ordre et
elles vont le maintenir ! » Bonaparte
voyait avec regret ces actes d'indiscipline et il a dit que s'il avait reçu
l'ordre de tourner ses canons contre le peuple, l'habitude, le préjugé,
l'éducation, le nom du roi l'auraient déterminé à obéir sans hésitation.
N'avait-il pas à Seurre dissipé un léger semblant d'émeute en commandant
haute voix de charger les armes et en criant aux habitants attroupés : « Que
les honnêtes gens rentrent chez eux, je ne tire que sur la canaille ! n Mais
il regardait ces désordres comme les convulsions inséparables de
l'enfantement du nouveau régime, et il jugeait déjà, ainsi qu'il l'a dit plus
tard, qu'aucun homme ne pouvait s'opposer à ce grand mouvement national,
qu'il n'y avait pas de force individuelle « capable de changer les éléments
et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses et des
circonstances ». Il se prenait à penser que la Révolution tournerait à
l'avantage de la Corse, que sa chère île touchait peut-être, elle aussi, à
une époque de rénovation. « Quel changement a-t-on fait en Corse ? »
écrivait-il alors, et il ne cessait de se demander si sa patrie ne verrait
pas s'ouvrir « la perspective d'une amélioration dans son état ». Il
résolut de solliciter un semestre. Sans doute il s'était absenté naguère
pendant vingt et un mois ; mais sur ces vingt et un mois, il avait eu douze
mois et demi de congés particuliers qui ne comptaient pas, et son premier
semestre ayant duré du fer septembre 1786 au 15 mai 1787, il avait droit deux
ans après, c'est-à-dire au 1er septembre 1789, à un second. Du Teil proposait
brutalement de refuser tout semestre à cause des « brigandages populaires et des circonstances
fâcheuses
de la part des troupes ». Il assurait que les chefs, trop peu soutenus et
appuyés, ne voudraient plus répondre des événements. Il répétait qu'il
manquait déjà beaucoup trop d'officiers, que dans l'hiver de 1789 comme dans
les précédents il n'y aurait plus à Auxonne, au siège du régiment, que deux
ou trois capitaines au lieu de dix, et une douzaine de lieutenants au lieu
d'une trentaine, qu'il ne fallait tout au plus accorder qu'un très petit
nombre de congés, non à ceux qui se disaient malades — l'abus était trop
grand, — mais à ceux qui prouveraient qu'ils avaient des affaires importantes
à régler. Le marquis de Gouvernet répondit à Du Teil qu'il serait fort
dangereux d'entreprendre de pareilles innovations, si bonnes qu'elles
fussent, en un moment où l'esprit d'insubordination avait gagné les régiments
et celui de La hère plus que tout autre ; ce serait, ajoutait Gouvernet,
s'exposer à des rébellions de funeste conséquence, et mieux valait suivre les
usages, attendre une époque plus calme pour établir des règles qui
contrarieraient les officiers et les soldats. Du 'Fei' n'insista pas.
Lui-même prenait un congé. Son château de Pommier, dans le Dauphiné, avait
été pillé, dévasté ; il devait, écrivait-il au ministre, « réparer les dégâts
qu'il avait essuyés par l'irruption frénétique des brigands et remédier aux
maux d'un faible patrimoine qui suffisait à peine à sustenter sa nombreuse
famille ». Napoléon
eut donc son semestre. Après tout, il était au dépôt d'Auxonne, et Du Teil ne
voulait refuser le semestre qu'aux officiers de La Fère qui commandaient les
détachements répandus dans hi province de Bourgogne. Ni le colonel de Lance,
ni l'inspecteur La Mortière, ni le ministre La Tour du Pin ne firent
d'objection à la demande de Bonaparte. Le colonel jugea que Napoléon n'avait
plus besoin de s'instruire et que l'absence de ce lieutenant en second ne
nuirait aucunement au service. L'inspecteur partagea l'avis du colonel, et le
9 août pria le ministre d'autoriser Bonaparte à s'éloigner dans le courant du
mois de septembre : cet officier, disait-il, était dans le cas de profiter
d'un semestre d'hiver et n'avait qu'une saison favorable pour se rendre en
Corse et faire la traversée. Le 21 août, le ministre accordait le semestre,
qui devait durer, selon la récente décision du Conseil de la guerre, du 15
octobre 1789 au 1er juin 1790, et il permettait à Bonaparte de partir un mois
à l'avance. « A M. de La Mortière, lit-on dans le résumé des signatures
données le 21 août par La Tour du Pin, pour approuver qu'un lieutenant du
régiment de La Fère qui va passer le prochain semestre en Corse, sa patrie,
parte en septembre. » Bonaparte
ne manqua pas de s'arrêter à Valence. Il alla voir l'abbé de Saint-Ruf et
s'entretint avec lui de la Révolution. « Du train que prennent les choses,
aurait dit M. de Tardivon, chacun peut devenir roi à son tour ; si vous
devenez roi, monsieur de Bonaparte, accommodez-vous de la religion
chrétienne, vous vous en trouverez bien. » Napoléon répondit plaisamment que
s'il devenait roi, il ferait l'abbé de Saint-Ruf cardinal. Il lia
connaissance, en descendant le Rhône, avec une Mme de Saint-Estève qui
conduisait en Provence une jeune amie, Mie de Sade, pensionnaire d'un couvent
de Paris et mariée depuis à M. de La Devèze. Cette darne avait fait mettre sa
voiture sur le bateau. Lorsqu'elle y remonta pour partir en poste, elle
offrit une place au lieutenant. Il refusa, et bien qu'elle eût un domestique
qui lui servait de courrier, lui demanda seulement la permission d'être son
second courrier, afin qu'elle n'eût pas de guide à payer. Aux relais, il
s'approchait des voyageuses et conversait avec elles. Quelques heures après
le départ, il dit en riant à Mme de Saint-Estève : « Imaginez-vous qu'on a
voulu vous arrêter et que j'en suis la cause ; vous avez une femme de
chambre, vous avez une demoiselle de compagnie, car Mlle de Sade vous appelle
Madame, vous avez deux courriers, dont l'un porte l'uniforme ; on vous a
prise pour la comtesse d'Artois qui émigre, mais j'ai fait remarquer que son
signalement ne répondait pas au vôtre. » FIN DU PREMIER VOLUME
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