LA JEUNESSE DE NAPOLÉON

TOME PREMIER — BRIENNE

 

CHAPITRE IV. — L'ÉCOLE MILITAIRE.

 

 

L'École militaire de Paris. — Élèves et pensionnaires. — Externes. — Les classes et les jours de congé. — La section d'artillerie. — Les exercices militaires. — L'uniforme. — La cour de récréation. — Le fort Timbrune. — Dortoir, réfectoire, parloir. — Visites des étrangers. — Les bâtiments. — Timbrune-Valence. — Valfort. — L'état-major. — Personnel considérable. — Professeurs. — Le Paute d'Agelet et Louis Monge. — Tartas et Delesguille. — Baur. — Domairon. — Maitres d'équitation et d'escrime. — Service médical. — Clergé. — Discipline de l'École. — Luxe et dépenses. — Le mémoire attribué à Napoléon. — Mort de Charles Bonaparte (24 février 1785). — L'examen de l'artillerie. — Préparation des cadets-gentilshommes. — L'École de Metz. — Labbey et Prévost. — Bonaparte reçu d'emblée lieutenant en second (1er septembre 1785). — Laplace. — Picot de Peccaduc, Phélipeaux et Desmazis. — Les élèves de la section d'artillerie, Baudran, Fleyres, Montagnac, d'Ivoley, Delpy, Najac, Chièvres d'Aujac, Lallemant, d'Anglars, Noyon, Lustrac, Venzac, Clinchamps, Dalmas, Richard de Castelnau, Tugny. — Les élèves de la section du génie, Boisgérard, Vigier, Fages-Vaumale, Teyssières, La Chevardière, Moulon, Saint-Légier, Gassot, Maussabré de Saint-Mars, Bernard de Montbrison, Frévol de Lacoste. — Camarades de Bonaparte qui servirent dans l'infanterie et la cavalerie. — Les émigrés. — Billouart de Kerlerec, Montmorency-Laval, les Fleury. — Brésolles. — La Baronnais. — Pluviers de Saint-Michel. — L'Église de Félix. — La Lande de Vernon. — Puységur. — Maussabré de Castesouris. — Aucapitaine. — Auboutet. — La Haye-Montbault. — Forble de Gardanne. — Quarré de Chelers. — Sanzillon. — Mesnard. — Les gardes du corps. — Castelpers et Talara. — Les gardes françaises. — Gréaume, Morsan et Malartic. — Les ralliés. — Le Clerc de Juigné. — Forbin Labarben. — Girardin de Brégy. — Saint-Paulet. — La Myre. — Barlatier de Mas. — Montrond. — Marcillac. — Oudan et Chabannes. — Guillermin. — La Bruyère. — Champeaux. — Souchet d'Alvimart. — Jugements sur le cadet-gentilhomme Bonaparte. — Sa note de sortie. — Les ronflées du petit noble. — Napoléon et Laugier de Bellecour. — Autour de la Corse et de Paoli.

 

L'Ecole militaire de Paris, sise dans la plaine de Grenelle, auprès de l'Hôtel des Invalides, comme si son fondateur eût voulu, selon le mot de Mme de Pompadour, ranimer les vieux guerriers et égayer la fin de leur carrière par la vue consolante de la jeunesse, avait été créée sous le règne de Louis XV, par un édit de janvier 1751, sur les vives instances et grâce aux infatigables efforts de Péris du Verney. Aussi l'administration de l'Ecole fit-elle faire en 1785, à ses propres frais, un buste du célèbre financier. Le grand écusson royal de Louis XV se détachait, parmi des trophées d'armes et de drapeaux, sur le fronton de la façade, et la salle du Conseil contenait le portrait du roi et quatre tableaux de Le Paon, qui représentaient les batailles de Fontenoy et de Lawfeld et les sièges de Tournay et de Fribourg. Mais n'était-il pas juste de rappeler les traits du premier intendant de l'établissement, et, comme disait le ministre Ségur, d'élever ce monument des services distingués que Péris du Verney avait rendus à la maison ?

 

Le 1er février 1776, sous le ministère du comte de Saint-Germain, l'Ecole fut supprimée par une déclaration royale. Saint-Germain jugeait avec raison qu'elle tenait plus de l'ostentation que de l'utilité, qu'elle était administrée sans économie, qu'au lieu de préparer de pauvres gentilshommes au métier de soldat, elle les élevait comme s'ils étaient princes, sans que leur éducation fût proportionnée à l'état qu'ils auraient dans la société. Les élèves furent répartis dans des collèges de province. 600 jeunes gens, et non plus 250, reçurent leur instruction aux frais du roi dans les mêmes institutions que les autres Français.

Mais Saint-Germain sentait qu'il était nécessaire de créer une école spéciale. Il fit décider que les élèves les plus méritants des écoles militaires de province viendraient à Paris, sous le nom de cadets-gentilshommes, en nombre indéterminé, achever leurs études et apprendre les éléments de l'art de la guerre à l'ancien hôtel du Champ de Mars. Il n'avait donc détruit la fondation de Péris du Verney que pour la rétablir et en faire une École militaire supérieure. Le 17 juillet 1777 paraissait l'ordonnance du roi : Sa Majesté voulait, disait-elle, multiplier les avantages d'une seconde éducation en faveur de la noblesse qui se destinait aux armes et lui faciliter l'entrée comme l'apprentissage du service ; elle appelait donc à Park l'élite des élèves des écoles royales militaires, figés au 1er octobre de treize ans au moins et de quinze ans au plus.

A l'École de Paris, de même que dans les écoles provinciales, les pensionnaires se mêlaient aux boursiers. Outre les élèves du roi ou, comme on les nommait tout simplement, les élèves, de jeunes nobles, pourvus d'un extrait baptistaire qui constatait qu'ils avaient treize ans au moins et seize ans au plus, d'un certificat du généalogiste d'Hozier de Sérigny, et de témoignages suffisants de capacité, étaient admis à l'Hôtel dans les quinze premiers jours d'avril ou d'octobre et instruits aux dépens de leurs parents, qui déboursaient pour eux, indépendamment de quatre cents livres pour les frais de leur habillement et de leur équipement, une somme annuelle de deux mille livres, payable par quartier et d'avance. L'École avait soin de se munir de renseignements sur la solvabilité des familles. Au mois de juin 1785, lorsque le comte de Pierre-clan désirait lui confier son fils, elle s'informait en Bourgogne et apprenait que le père jouissait d'une fortune assez considérable. Si M. de Beaurepaire tardait à payer la pension de son fils, le ministre le sommait : « Vous ne devez pas ignorer, lui écrivait Ségur, que cette éducation coûte beaucoup plus à l'École militaire qu'elle n'en tire de profit, et vous devez penser qu'il est juste de lui payer du moins ce qu'on est convenu de lui donner. » Beaurepaire ne s'exécute pas ; Ségur enjoint de l'actionner judiciairement. D'ailleurs, n'était pas pensionnaire qui voulait. H fallait être agréé, et pour être agréé, se recommander d'un puissant personnage ou avoir un père qui eût rendu des services au roi et qui pût invoquer les services de ses aïeux ou, comme on disait, de ses auteurs. C'est ainsi que le fils du marquis de Longecourt est protégé, proposé par le marquis de Gouvernet ; le fils de la comtesse de Maupeou d'Ableige, par son oncle Croismare, ancien commandant en chef de la petite écurie du roi ; le fils de Lambert de Cambray, par un autre Croismare, officier des gardes du corps ; le jeune Mores, par le comte de Blot ; Asselin-Desparts, par le duc d'Orléans ; Blacas d'Aups, par le nonce du pape. Mais d'emblée et sur une simple demande le comte de Lusace fait admettre à l'Ecole militaire, moyennant pension, son fils cadet, le chevalier de Saxe, et en 1780, en 1781, le marquis de Caillou, naguère capitaine de cavalerie, le marquis de Piercour, d'une vieille famille de Normandie, le marquis d'Hautpoul-Seyre, ancien capitaine d'infanterie, le marquis de Fremeur, maréchal de camp, le marquis de Lescure, mesure de camp de dragons, le marquis de Froissard-Bersaillin, lieutenant aux gardes françaises, le marquis d'Autan, la marquise de Gabriac, le baron de Saint-Pastou, le maréchal de camp d'Hodicq, les comtes de Broglie, de Blangy, de Montbron, de Sainte-Suzanne, MM. Le Normand d'Etioles et Le Peletier de Saint-Fargeau obtiennent la même grâce pour leurs fils ; le baron de Périer, colonel d'infanterie, pour son beau-fils, le comte de Thalas ; le comte de Kersallo, camarade de collège du ministre Montbarey, pour son fils et pour son neveu et pupille Fourmis ; le comte de Vivien, le commandeur de Villefranche, le chevalier de Saint-Aignan, le chevalier de Bernis, pour leurs neveux.

Pensionnaires et élèves étaient logés, nourris, vêtus uniformément. On pensait établir entre eux le principe d'une solide émulation et instituer de la sorte « une espèce de concours perpétuel, ouvert à toute la noblesse sous les veux de Sa Majesté ». Et, à la vérité, on se trompait. Les pensionnaires se destinaient rarement au génie, à l'artillerie, à la marine, et leurs parents ne les mettaient à l'Ecole que pour lent- donner quelque teinture des sciences, pour les former à la subordination militaire et les accoutumer aux exercices du corps, pour leur ouvrir l'entrée du manège qui passait, après celui de la grande écurie du roi, pour le premier de l'Europe par le talent de ses écuyers et la beauté de ses soixante chevaux fins et espagnols, entiers et très vifs, dont quelques-uns coûtaient huit cents et mille livres. Mais l'instruction était la même. Le règlement prescrivait l'égalité la plus complète entre les élèves et les pensionnaires. Les uns ne se distinguaient des autres que parce qu'ils assistaient plus souvent à des cours spéciaux. Tous, dès qu'ils étaient admis à l'Ecole militaire, avaient le même rang que les cadets-gentilshommes qui servaient dans les troupes du roi ; ils obtenaient des lettres de sous-lieutenant à quinze ans révolus ; ils étaient nommés officiers dans les régiments à condition d'avoir passé cieux ans au moins dans

L'École recevait six externes, appartenant à de grandes familles. Mais ils ne suivaient que les cours d'équitation et ils devaient, avant leur admission, demander, selon la formule d'usage, l'agrément de monter au manège. Ils fournissaient chacun leur cheval et ils ne pouvaient prendre de leçons que pendant une année. A la fin de 1785, ces six externes étaient M. de Tourzel, le comte de Charost, qui avait remplacé un Jumilhac, le baron et le prince de Montmorency, M. de Tavannes et M. de Châlons, qui avait au mois de mai remplacé le marquis de La Force. En juillet 1786, le comte Hippolyte de Chabrillan et le fils de la marquise de Rastignac succédaient à Tourzel et à Charost, et déjà le fils du ministre Calonne sollicitait une des autorisations que le ministre accorderait après le départ de Tavannes et des deux Montmorency.

 

A l'époque où Bonaparte était à l'Ecole militaire de Paris, les études étaient assez bien disposées et réparties. On avait appliqué quatre excellents principes : 1° chaque classe durait deux heures ; 2° il ne devait pas y avoir dans chaque classe plus de vingt à vingt-cinq élèves ; 3° les élèves avaient toujours dans la même branche d'études le même professeur ; 4° ils ne chômaient jamais ; si le maître tombait malade, ils n'étaient pas réunis à une autre classe, et un suppléant se tenait prêt continuer le cours. Ce fut à la rentrée de 1781 que ce programme s'exécuta. La compagnie des cadets-gentilshommes forma deux divisions égales, la première et la seconde. Chaque division comprit trois classes, la première, la deuxième et la troisième, composées sans doute, selon l'usage introduit par le règlement de 1709, de forts, de médiocres et de faibles. Il y eut huit objets ordinaires d'instruction : les mathématiques, la géographie et l'histoire, la grammaire française, la grammaire allemande, la fortification, le dessin, l'escrime, la danse ; et chacun de ces objets fut enseigné dans les trois classes de chaque division par le même maître. Il y avait donc huit professeurs par division ou seize professeurs pour les deux divisions. Chaque classe avait quotidiennement huit heures de travail, quatre le matin, de 7 à 9 et de 10 à 12, et quatre le soir, de 2 à 4 et de 5 à 7, avec des pauses d'une heure réservées aux récréations et aux repas. Elle recevait ainsi, le premier jour, quatre leçons en quatre genres d'étude ; le deuxième jour, quatre autres leçons en quatre autres branches ; le troisième jour, les mêmes leçons que le premier jour ; le quatrième, les mêmes que le second, et ainsi de suite, de façon qu'il n'y avait que vingt-quatre heures d'intervalle entre les leçons de même sorte.

Il avait fallu pourvoir aux jours de congé : jeudis, dimanches, fêtes. Ces jours-là, les cadets avaient quatre heures d'étude, deux le matin et deux le soir, et ils les employaient à lire de bons livres et à faire leur correspondance. Ceux dont l'écriture était mauvaise, recevaient les leçons du calligraphe et « maître à écrire » Daniel. Ceux qui se destinaient à la marine suivaient le cours de langue anglaise. Il y avait donc aux jours de congé huit salles d'études, dont deux surveillées par le maître d'écriture et le maître d'anglais, et les six autres, par des professeurs. Ces six professeurs remplaçaient en outre leurs collègues malades, parce qu'il ne fallait pas, disait-on, laisser un seul instant une partie des cadets manquer d'instruction dans un seul genre d'étude, et le règlement prévoyait qu'ils auraient, outre leurs seize heures par quinzaine, des classes à tenir durant plusieurs jours et peut-être durant des semaines entières.

Tel était le programme de 1781. Mais peu à peu le nombre des professeurs augmenta. Le latin n'entrait pas d'abord dans l'éducation des cadets-gentilshommes, et l'on racontait plaisamment que lorsqu'il disparut de l'ancienne Ecole, le professeur, l'abbé Valart, auteur d'un Rudiment et précepteur de Gribeauval, avait mis ses livres sur une charrette et crié aux élèves : « Malheureux, l'antiquité vous abandonne, vous êtes perdus ! » En 1785, le cours de grammaire latine fut rétabli et confié à l'un des professeurs d'histoire, Hugnin.

Il n'y avait pas à l'École de chaire de droit public. Mais le ministre Ségur pensait, comme la plupart de ses contemporains, qu'il fallait entendre les intérêts des princes, que l'état politique n'était pas incompatible avec l'état militaire et qu'un jour plus d'un cadet-gentilhomme, plus d'un officier se tournerait volontiers vers la diplomatie. Il se souvenait que son prédécesseur Choiseul avait voulu former certains élèves aux négociations et envoyé Bourgoing à l'université de Strasbourg. Le 19 mai 1784, il instituait un cours de morale et de droit public.

On n'avait pas songé, lorsque l'Ecole fut restaurée, à créer une classe particulière pour les élèves qui se destinaient aux armes savantes. Mais il y eut un candidat an génie, puis deux candidats, puis trois, et en 1785, lorsque Bonaparte était à l’Hôtel, une douzaine de cadets-gentilshommes se préparaient aux examens de l'Ecole de Mézières : Boisgérard, Castres de Vaux, Du Moulin des Coutanceries, Fages-Vaumale, Cassot de Rochefort, La Chevardière de La Grandville, Maussabré de Saint-Mars, Picot de Moras, Puniet de Cavensac, Saint-Légier de La Saussaye, Teyssières de Miremont et Vigier. Il fallut leur donner un professeur spécial pour leur enseigner le cours de l'examinateur Bossut.

D'autres cadets annonçaient l'intention d'entrer dans l'artillerie ou la marine, et s'il n'y avait guère chaque année qu'un ou deux sujets qui fussent disposés à servir sur les vaisseaux du roi, vingt à vingt-cinq voulaient appartenir au corps royal. On dut organiser de nouvelles classes pour ces vingt-cinq aspirants. On les réunit en une seule section parce qu'ils étudiaient le même cours, le cours de leur examinateur Be-Lotit, et ou leur donna deux professeurs particuliers de mathématiques, l'un qui leur faisait deux classes quotidiennement, matin et soir, l'autre qui suppléait son collègue en cas de maladie et aux jours de congé. Ils eurent dans l'espace de deux semaines vingt classes de mathématiques, cinq classes de languie allemande, cinq classes de géographie et d'histoire, cinq classes de grammaire française et cinq classes d'escrime. Ils allaient aux classes de mathématiques durant les heures où les autres cadets suivaient les cours de sciences, de fortification, de dessin et de danse. De la sorte, ils ne perdaient, comme on disait, que les instructions qui ne leur étaient pas nécessaires. _liais ils assistaient, ainsi que leurs camarades des antres armes, aux quatre cours d'histoire, de langue allemande, de grammaire française et d'escrime.

Les exercices militaires, de même que l'équitation et la voltige, étaient considérés à l'Hôtel comme récréation. Mais ils avaient leur importance. Deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, les cadets faisaient des exercices à feu. Tous les jours, les élèves les moins forts maniaient le fusil et chacun avait pour instructeur un camarade plus ancien. Aux jours de congé ou de fête, dans une classe qu'on nommait la classe d'ordonnances, un des sous-aides-majors enseignait les ordonnances militaires. Il n'en commentait que trois : sur les exercices et évolutions, sur le service des places, sur les crimes et délits, et il n'insistait que sur l'essentiel, exposant la théorie des choses que les cadets pratiquaient, les interrogeant sur les principes de la marche et du maniement des armes, s'assurant qu'ils pouvaient expliquer les mouvements d'une façon claire et commander une troupe, voire un bataillon, leur faisant lire chaque ordonnance article par article, l'éclairant par des exemples et des anecdotes, tenant une « espèce de conférence » sur les devoirs de l'officier qui « doit tout aux bontés du roi ».

Quelques mois avant l'entrée de Bonaparte, les cadets-gentilshommes avaient été organisés comme un régiment. Le ministre Ségur voulait qu'il y eût, outre la division classique, une division toute militaire. Le 26 mai 1784, il venait à l'hôtel et passait en revue la compagnie, qui s'était mise sous les armes. Il lisait un règlement approuvé sept jours auparavant par le roi : la compagnie formerait quatre divisions, partagées chacune en pelotons ; des cadets commanderaient les pelotons et les divisions ; un cadet aurait le titre de commandant en chef des quatre divisions ; commandant en chef, commandants de division, chefs de peloton devaient veiller à la tenue, au bon ordre et à la police ; ils avaient autorité sur leurs camarades et pouvaient, hors des classes, leur infliger des punitions dont ils rendaient compte. Aussitôt le gouverneur nommait au ministre les jeunes gens — c'étaient les sujets i1 la fois les meilleurs et les plus énergiques — auxquels le Conseil d'administration avait conféré les différents grades. Le commandant en chef et les quatre commandants de division sortaient des rangs. Ségur les félicitait, leur disait qu'il était satisfait de leur conduite, les engageait à mériter de plus en plus les marques de confiance qu'ils recevaient de Leurs supérieurs. Puis la compagnie défilait devant le ministre, et désormais, lorsqu'aux jours de fête ou de congé, elle fit des promenades, tambours et fifres en tête, elle se partagea en quatre divisions qui se formèrent chacune sur trois rangs.

Le commandant en chef était Picot de Peccaduc, élève de la section d'artillerie. Il eut pour successeurs Nepveu de Belle-fille, Baulat, La Lande de Vernon et Boisgérard. Mais les cadets n'adoptèrent pas la dénomination de commandant en chef. Ils lui préférèrent celle de sergent-major, courte et moins pompeuse, déjà prescrite par les règlements antérieurs du 13 décembre 1759 et du 3 juillet 1772. « Il sera établi un sergent-major, avait dit Monteynard, et ce sera toujours celui d'entre les élèves en grade qui réunira le plus de suffrages pour les talents, la bonne conduite et l'exactitude à remplir tous ses devoirs. » Bonaparte était donc sous l'impression de ses souvenirs de 1785 lorsqu'il donnait le titre de sergent-major aux chefs des compagnies de son Prytanée, et l'ancienne École royale militaire de Sorèze le décerne encore aujourd'hui au premier de ses élèves.

Les cadets changeaient de linge trois fois par semaine. Ils étaient habillés de neuf cieux fois par an, aux mois d'avril et d'octobre. En 1783, ils avaient un habit bleu à collet jaune et à doublure rouge, avec des trèfles en argent et un parement fermé par de petits boutons, une veste de drap écarlate où les poches n'étaient que figurées, une culotte rouge. Depuis le règlement de 1784, ils portaient un habit bleu à collet rouge et à doublure blanche avec des galons d'argent, une veste et une culotte en serge minorque, et un col où l'administration prévoyante avait fait mettre du cuir au lieu de carton. Leur chapeau était brodé d'argent ou garni d'un bord de poil de chèvre et d'un bouton d'uniforme. Ceux qui montaient à cheval recevaient chaque année trois paires de gants ; les autres, une seule paire.

La cour de récréations était comme le centre de l'existence des cadets. Ils la traversaient continuellement pour aller à la chapelle, au réfectoire, aux classes, au manège, aux endroits où ils faisaient leurs exercices, et, le soir, elle était éclairée par douze gros réverbères. Mais on avait beau, depuis 1780, y répandre, à la fin de l'automne, du sable qu'on ôtait au printemps. Les cadets se plaignaient de son extrême humidité, et chaque hiver la plupart y attrapaient du rhume et des engelures. Ce ne fut que très tard, au mois de mars 1787, que le ministre autorisa le Conseil de l'École à y faire deux chaussées pavées.

Cette cour était en 1784 bornée presque de tous côtés par les murs récemment blanchis des salles de classe. On y plaçait aux heures de récréation quatre chevalets, chacun d'une longueur de six pieds ; les élèves posaient leurs habits sur ces pièces de bois et suspendaient leurs chapeaux à des crochets aux têtes arrondies scellés dans la muraille. La paume, le volant, le ballon étaient leurs jeux favoris. Parfois les ballons volaient trop haut et se logeaient dans les gouttières voisines, où des ouvriers avaient mission de les repêcher.

Outre la cour de récréations, les cadets avaient encore à leur disposition, derrière le dortoir, un vaste espace de terrain, nominé la promenade, pourvu de huit bancs de chêne, borné à ses cieux extrémités par des pilastres et des barreaux de grilles, bordé sur toute sa longueur par des barrières formées de planches en bois blanc. On y avait bâti deux petits hangars et, à l'époque où Napoléon était à l'Hôtel, on y éleva une sorte de redoute pour donner aux jeunes gens l'idée exacte d'une ville fortifiée. Ce fort reçut le nom du gouverneur et s'appela le fort Timbrune. II fut construit par les élèves, surtout par ceux qui se destinaient au génie et que le Conseil avait à cet effet muni libéralement de genouillères. Il était d'abord de terre et de gazon ; plus tard, le Conseil le fit faire en planches de bateau qui furent peintes en rouge. Au milieu de la redoute était un obélisque de fonte exécuté par les frères Perrier. Un anonyme contemporain a dit que Napoléon allait passer ses heures de récréation dans un bastion du fort Timbrune et qu'on le voyait souvent appuyé sur le parapet, tenant à la main Folard, Vauban ou Cohorn, appliquant la pratique à la théorie, dessinant les moyens de défense et d'attaque ; mais cet auteur débite trop d'erreurs sur l'École militaire pour mériter créance.

Il y avait aussi des salles où les cadets prenaient leurs ébats lorsqu'il faisait mauvais temps. Ils y jouaient au trictrac, aux échecs, aux dames, avec les jeux que l'administration leur fournissait, et qu'elle envoya plus tard, après la suppression de l'École, à Brienne ou à Pont-à-Mousson. D'aucuns s'amusaient à déchirer les cartes de géographie qui pendaient aux murs ; aussi, au mois de décembre 1786, le Conseil décidait-il de coller ces cartes sur toile et de les appliquer sur des planches de sapin.

Les cadets couchaient dans un grand dortoir ; ce dortoir était presque entièrement construit en bois, éclairé par des réverbères et chauffé par plusieurs poêles de faïence. Chaque cadet devait avoir sa cellule ou sa chambre, et cette chambre avait un simple ameublement : une couchette de fer avec rideaux de toile d'Alençon, une chaise de bois, un bas d'armoire en placage à l'embrasure de la fenêtre, et dans ce bas d'armoire les trois paires de souliers réglementaires, un portemanteau en bois fixé au mur, une trousse qui contenait les objets de toilette, compas, peigne, brosse et sac à poudre, un petit miroir, une cuvette d'étain, un pot à eau en faïence, un vase de nuit. Mais cette salle, si vaste qu'elle l'en., ne suffisait pas, et tous les ans, au mois d'octobre, lorsqu'arrivaient les pensionnaires et les élèves du roi, il en résultait. un peu d'embarras et de confusion. Une partie des jeunes gens couchait pendant quelque temps soit dans des chambres noires, soit à l'infirmerie. Il parait même que, malgré le règlement et sans doute à cause du manque de place — il y avait 12G cadets à l'Hôtel au mois d'avril 1784 — Napoléon partagea, durant son séjour à l'École, la chambre de Desmazis, son binôme.

Après avoir eu plusieurs réfectoires qui renfermaient chacun une table de cinquante couverts, l'École n'avait en 1784 qu'un seul réfectoire, situé entre deux cours, en face du parloir, et à peu de distance de la cuisine. Il pouvait contenir quatre cents personnes, et l'officier chargé de la surveillance l'embrassait facilement du regard. Les cadets y prenaient leurs repas par tables de dix. Ils s'asseyaient du même côté, sur un banc, et n'avaient vis-à-vis d'eux que leur chef de peloton : il était, de la sorte, plus aisé de faire le service et d'établir le bon ordre. Ils n'avaient de bancs que depuis la fin de 1783, parce que le Conseil avait remarqué que les chaises de bois causaient trop de mouvement et de bruit. L'ancienne École n'employait que de la vaisselle d'étain ; dans la nouvelle École, les cadets avaient des plats et assiettes de faïence, ainsi que des carafons de verre.

Le parloir oui Napoléon reçut un jour la visite de son cousin Arrighi de Casanova, était l'ancien réfectoire des domestiques de l'Hôtel. Mais il avait un air coquet et attrayant. On y voyait un grand tableau qui représentait Louis XV. Les rideaux étaient de toile de coton blanche, et les tentures, de damas rouge d'Abbeville. Une moquette fond ras à roses vertes et blanches recouvrait les banquettes et les sièges.

Les classes mêmes avaient un aspect riant, bien que les fenêtres qui donnaient sur la cour des récréations, fussent tendues de grillages soutenus par des barres de fer. Les murs étaient revêtus d'un papier à fond bleu sur lequel brillaient les fleurs de lis et les chiffres du roi en couleur d'or. De longs rideaux pendaient aux croisées et aux portes, qui toutes étaient vitrées. Chaque classe avait une estrade et, de cette estrade, le professeur, installé dans un fauteuil, dictait son cours et interrogeait son jeune auditoire. Les élèves étaient assis en face du maitre, sur des battes, à des tables, où le Conseil avait, au mois de mars 1784, fait fixer et attacher les encriers que ces messieurs avaient coutume d'emporter, d'égarer ou de briser. Le soir, quand tombait l'obscurité, les garçons venaient allumer les chandelles ; mais le Conseil avait reconnu les vices de ce système d'éclairage, et depuis le mois de juillet 1784, les chandelles étaient remplacées par des réverbères.

Tous les étrangers de marque visitaient l'École militaire. Les anciens purent raconter à Bonaparte pas avaient vu le 2 juin 1782 le comte du Nord, le 15 juillet 1784 le roi de Suède Gustave III, et le 11 septembre suivant le prince Henri de Prusse, qui voyageait sous le nom de comte d'Oels. Le cérémonial était, dans de pareilles circonstances, toujours le même. Le gouverneur et l'administration de recevaient le personnage. Les cadets, rangés en bataille sur le gazon de la cour royale, lui présentaient les armes, manœuvraient et défilaient devant lui. Il louait la précision de leurs mouvements et de leurs exercices. Puis il se rendait à la salle du Conseil, à la chapelle, au manège, au réfectoire, au dortoir et dans les classes. Dans la salle du Conseil, il admirait le portrait de Louis XV, les portraits des ministres de la guerre, les toiles de Le Paon, et le dessus de porte où figurait Minerve entourée d'attributs militaires. A la chapelle, d'ailleurs humide, il se contentait de jeter un coup d'œil sur les onze tableaux qui reproduisaient les principaux épisodes de la vie de saint Louis. Au manège, il voyait plusieurs cadets monter cheval. Dans les classes, il faisait des questions soit aux professeurs soit aux élèves, et ouvrait au hasard quelques livres. Après quoi, il se retirait en exprimant sa satisfaction très grande.

L'édifice original construit par Gabriel n'était pas seulement un des plus beaux et des plus imposants édifices de Paris, remarquable par les huit colonnes corinthiennes qui se dressaient au milieu de sa façade, par ses trois portes fermées de grilles, par son fronton et les statues qui le surmontaient, par son dôme, sa plate-forme et son horloge encadrée de guirlandes. C'était un bâtiment vaste, immense, oui vivait tout un monde. On avait fait, selon les termes d'un règlement de 1780, la division générale et la distribution particulière des logements de façon à combiner l'ordre, la convenance et la commodité, autant que le permettait la disposition des lieux. L'administration occupait les principaux bâtiments qui donnent sur le Champ-de-Mars. L'état-major tenait l'aile gauche, pour communiquer facilement avec l'administration. Les écuyers avaient l'aile en retour du corps de bâtiment de l'état-major. Les cadets logeaient dans l'aile droite, ainsi que les ecclésiastiques et les professeurs qui devaient « être à portée des élèves et former dans cette partie un ensemble général ». Les ecclésiastiques demeuraient dans l'aile située à droite du bâtiment des cadets ; les professeurs habitaient l'aile en retour du Uniment des ecclésiastiques et la suite de cette aile qui leur avait été de tout temps destinée au-dessus des classes ; les maîtres de dessin avaient les appartements dont les jours étaient les plus beaux. Dans les combles étaient les domestiques, réunis en deux dortoirs, ainsi que la ravaudeuse, le tailleur et le perruquier. Une inscription curieuse, affichée dans les endroits les plus fréquentés de l'hôtel, défendait à tous, même aux cadets, de mettre sur les terrasses, chéneaux et fenêtres des caisses ou des pots remplis ou vides et d'élever des pigeons et autres volatiles ou quadrupèdes qui causent des dégradations.

Le gouverneur de l'Hôtel, inspecteur général des Écoles militaires, était le lieutenant général marquis de Timbrune-Valence. Mais Timbrune avait reçu le commandement de l'École comme il aurait reçu le commandement d'une place forte, et ce grand seigneur se bornait à signer les actes et à lire les rapports.

Sou second, sous-inspecteur général des Écoles militaires, était Reynaud de Monts. Mais Reynaud courait la province, où il s'efforçait loyalement, consciencieusement, de tout voir et de tout noter : l'ordonnance du 6 novembre 1779 le chargeait seulement de la correspondance avec les Écoles militaires et de tous les détails qu'elle pouvait comporter.

Le véritable chef de l'École militaire de Paris au temps de Bonaparte était Vairon. II s'appelait en réalité Silvestre et avait pour père un bourgeois de Tarare. Mais sous le nom de sa mère, Valfort, qu'il avait sans scrupule et selon l'usage de l'époque fait précéder de la particule, ce roturier s'était élevé de rang en rang, par sa bravoure et son mérite, au grade de lieutenant-colonel des grenadiers de l'Orléanais, et à sa retraite, en 1791, il obtint le brevet de maréchal de camp. Il avait eu d'abord le titre de directeur général des affaires de l'École ; il devait en cette qualité, connue disait Ségur à Timbrune, examiner les professeurs qui se présentaient pour être admis il l'Hôtel, les surveiller dans l'exercice de leurs fonctions avec une attention suivie, les diriger, leur imposer l'exactitude, et le ministre jugeait que Valfort possédait toutes les connaissances nécessaires pour bien remplir cet emploi. Mais à la fin de 1783 mourut le commandant de la compagnie des cadets, le baron de Moyria. Le ministre saisit l'occasion de terminer les discussions qui se produisaient fréquemment entre le directeur des affaires et le commandant de la compagnie et de « fixer les limites de l'autorité ». Il réunit les deux charges en une seule, la direction générale des études, et la confia à Valfort, qui toucha désormais six mille livres par an. Ce fut à Valfort que les professeurs s'adressèrent par écrit ou de vive voix pour faire punir les cadets dont ils étaient mécontents.

Valfort était secondé dans sa tâche par cinq officiers, un aide-major et quatre sons-aides-majors auxquels il communiquait, selon les tenues de l'ordonnance, une portion de son pouvoir, mais qui devaient lui rendre un compte quotidien de leurs observations. L'aide-major, ancien sous-aide-major du régiment de Vermandois, M. de La Noix, avait dès sa jeunesse dressé les recrues et obtenu, en l760, à la fois la commission et la réforme de capitaine. Les quatre sous-aides-majors, MM. de Pennon, de Tarragon, du Puy et de Mars, étaient attachés chacun à la police et à la conduite d'une des quatre divisions organisées militairement par le règlement du 19 mai 1784.

Six autres personnages complétaient l'état-major de l'École : le contrôleur général Pelé, sur qui roulaient les détails de l'administration économique intérieure ; le trésorier général Choulx de Biercourt ; le garde des archives Haquin, le futur général que Napoléon devait revoir en 1796 et charger du commandement des trois places de Ceva, de Mondovi et de Cherasco ; le commissaire des guerres David, qui constatait l'effectif et faisait la revue tant de la compagnie des cadets que de la compagnie d'invalides détachée pour la garde de l'Hôtel.

Un Conseil d'administration qui se tenait tous les mois, connaissait toutes les affaires importantes relatives à l'administration supérieure et générale de l'établissement ; il était présidé de droit par le ministre de la guerre, surintendant de la maison, et composé de six membres : Timbrune, Reynaud, Valfort, Pelé, l'aide-major La Noix et l'archiviste Haquin, qui remplissait les fonctions de secrétaire. Un Conseil d'économie qui se réunissait une fois chaque semaine, réglait les dépenses ordinaires et traitait tous les détails qui concernaient la manutention économique et journalière de l'Hôtel. Un Conseil de police avait lien trois fois la semaine et délibérait sur les questions qui concernaient le bon ordre et la discipline de l'École.

Le nombre des subalternes était considérable. Il y avait la compagnie d'invalides, commandée par un capitaine, un capitaine en second et un lieutenant : elle comptait quatre tambours et deux musiciens, quatre sergents, quatre caporaux, quatre appointés et quatre-vingt-six bas-officiers factionnaires. Il y avait huit capitaines des portes, dont un capitaine de l'infirmerie et un capitaine des jeux, spécialement chargé de la surveillance des récréations. Il y avait le contrôleur, l'inspecteur et le sous-inspecteur des bâtiments. Il y avait les employés des bureaux : le secrétaire de la direction générale des études, les deux commis du contrôleur général, un chef et un commis de la comptabilité. Il y avait le contrôleur de la bouche. Il y avait le concierge de l'Ecole, le suisse de la grille royale, les deux portiers des grilles du Champ-de-Mars, le portier de la chapelle. Il y avait une ravaudeuse, la veuve Morangis ; une femme de charge, la dame Pillon ; le tailleur Maurice, dont le vaste logement renfermait, dans des portemanteaux, les habits des cadets et, dans une armoire, leurs chapeaux de rechange accrochés à des clous ; le perruquier Darridole, le doyen des employés de la maison, qui durant trente-trois ans fit la perruque à messieurs les élèves et qui leur donnait depuis 1784, pour relever Ictus cheveux, non plus des bouts de chandelle, mais des 'Atolls de pommade. Il y avait trois garçons de classe, un garçon pour les salles d'armes et de danse, un autre pour la salle du Conseil, un garde des prisons, quatre garçons de bureau, un garçon de la bibliothèque, onze garçons de dortoir, un garçon de chapelle et une servante des enfants de chœur, un garçon des magasins de fourrages, quatorze palefreniers pour le manège et un garde-magasin. Il y avait l'arquebusier ou armurier et le dérouilleur, qui ne cessaient d'être présents sur le terrain lorsque les cadets faisaient les exercices à feu. Il y avait le personnel de l'infirmerie : un portier, une cuisinière et six infirmiers. Il y avait le personnel de la cuisine et de l'office : ici, un chef, un argentier coupeur de pain, un garçon d'office, deux relayeurs et un porteur d'eau ; là, un chef, un chef en second, un aide de cuisine, un pâtissier, un garçon de cuisine et deux récureurs. Il y avait un garçon de pourvoirie et, dans le service dit le service commun, tin chef des domestiques, un facteur des lettres, un surveillant des gardes-latrines, deux gardes-latrines, un balayeur chargé de nettoyer tous les jours les latrines et de jeter de l'eau dans les angles des bâtiments pour empêcher que l'urine n'y séjourne, deux porteurs de bois, deux scieurs, un fumiste ou ramoneur, un fontainier et trois charretiers, qui disposaient de dix chevaux pour transporter le bois qu'ils allaient chercher au chantier de l'Hôtel ou l'eau qu'ils puisaient soit à la rivière, soit aux puits.

 

Tous les professeurs, ainsi que le bibliothécaire Arcambal, touchaient par an 2 400 livres d'appointements, et chacun devait, en entrant à l'École, déposer aux archives un certificat de catholicité et de bonnes vie et mœurs.

Dez, Grou, Verkaven, Le Pacte d'Agelet, Louis Monge, Legendre enseignaient les mathématiques. Legendre faisait la classe aux élèves qui se destinaient à l'arme du génie. Le Pante d'Agelet et Louis Monge dirigeaient les études de la section d'artillerie et de marine ; ils furent donc les professeurs de Napoléon. Le Pante d'Agelet était membre de l'Académie des sciences, et le 24 janvier 1785, les administrateurs de l'École venaient le féliciter de son admission dans la savante société et lui offrir deux médailles, l'une de bronze, l'autre d'argent, frappées en l'honneur de la journée du 5 juillet 1769, où le roi avait posé la première pierre de la chapelle de l'Hôtel. Louis Monge, frère du célèbre Gaspard et déjà employé à l'École militaire ayant la suppression de 1776, professeur-adjoint, comme son aîné, à l'École du génie de Mézières, chaudement recommandé par le ministre de la marine Castries, appuyé par le Conseil d'administration, qui louait son mérite et ses talents, était rentré à l'Hôtel au mois de mai 1781 : Napoléon devait le nommer examinateur des aspirants de la marine et chevalier de l'Empire.

Halm, Dubois de Sainte-Marie et Méon enseignaient le dessin.

Fleuret cadet, Rousseau et Marteau enseignaient la fortification, c'est-à-dire le dessin de la fortification et de la carte.

Hugnin, Tartas et Petit enseignaient la géographie et l'histoire. Tartas et Delesguille furent les professeurs de Bonaparte, le premier pendant les jours de congé, le second aux jours ordinaires. Napoléon se souvint d'eux. Il nomma Tartas bibliothécaire à l'École spéciale militaire de Fontainebleau. Delesguille fin, encore mieux loti. Son élève le revit quelquefois et lui parla de ses anciennes leçons ; il se rappelait nu cours sur le connétable de Bourbon ; mais Delesguille, disait-il, reprochait au connétable d'avoir combattu le roi, tandis que le véritable et unique crime de Bourbon, que Delesguille ne marquait pas suffisamment, c'était de s'être joint à l'étranger pour combattre sa patrie. Admis, sous la Révolution, dans les bureaux du Comité de salut publie et du Comité de législation, Delesguille était entré au ministère de la guerre et, connue premier commis an bureau de l'infanterie, exact, probe, connaissant à fond les lois et les arrêtés, examinant avec scrupule les affaires contentieuses de l'arme, il passait pour un des serviteurs les plus laborieux et les plus utiles de l'administration. Nommé en 1803 professeur d'histoire à l'École spéciale militaire de Fontainebleau, il ne put accepter cette fonction qui l'éloignait de Paris. Mais en 1804 il devenait sous-chef au bureau de l'infanterie : « Sa Majesté avait daigné en plusieurs circonstances l'honorer de ses bontés et témoigner de l'intérêt pour son avancement. » En 1808, par un décret signé du palais des Tuileries, il recouvrait la pension de quinze cents francs que la royauté lui avait accordée vingt années auparavant et que la Révolution avait supprimée. Le ministre Clarke invoquait dans son rapport « le double intérêt que lui inspirait un collaborateur estimable, un professeur qui n'avait laissé aux élèves de l'École militaire que d'honorables souvenirs ; son zèle pour ses devoirs, ajoutait Clarke, et les succès attachés à ses leçons sont connus de Votre Majesté qui a daigné lui témoigner elle-même qu'elle en a conservé la mémoire. » Delesguille prit sa retraite en 1811, b l'âge de soixante-dix ans, et jusqu'il sa mort toucha deux pensions, celle de sous-chef de bureau et celle de professeur.

L'anglais était enseigné par Roberts, et l'allemand par Hamman, Baur et Matterer. Le maitre de Napoléon fut Baur, Allemand de nation ou peut-être un de ces Alsaciens qui n'ont d'autre mérite que la connaissance de leur langue maternelle et qui gâtent encore ce mérite qu'ils jugent le plus grand de tous, par leur vanité naïve, par leur plaisanterie lourde, par leur humeur de cuistre.

Un autre professeur de langue allemande, plus intelligent et plus instruit que Baur, auteur d'une Grammaire et d'une traduction des meilleurs draines d'outre-Rhin, Junker, faisait, ainsi que Floret, le cours de morale et de droit public.

Collandière et Domairon enseignaient la grammaire française. Domairon fut le maitre de Napoléon. Il était connu par un Recueil des faits mémorables de l'histoire de la marine et des découvertes, par la continuation du Voyageur français et surtout par ses deux volumes intitules Principes généraux des belles-lettres. Ce dernier livre contenait les règles et enseignements que Domairon dictait dans ses classes. Il eut l’honneur d'une traduction allemande. Des Français l'admirèrent. : « il réunit sur ces matières, écrivait un des anciens disciples de Domairon, tous les objets que l'homme du monde ne doit pas ignorer ; il manquait aux élèves de l'École militaire et il a produit sur leur esprit et leur cœur le plus grand bien. » Le Conseil d'administration autorisa le bibliothécaire Arcambal à acheter deux cents exemplaires des Principes généraux parce qu'il y avait dans les autres genres d'étude auxquels s'appliquaient les cadets-gentilshommes, des précis élémentaires, et qu'un ouvrage de cette espèce était « absolument nécessaire et n'avait jamais été fait ». Ne valait-il pas mieux, avait dit Valfort, pie les professeurs et les élèves eussent un manuel pour employer d'une façon profitable, les uns à l'enseignement, les autres à l'étude, le temps qu'ils perdaient en classe à dicter et à écrire leurs leçons ? Les Principes comprenaient deux parties. La seconde traitait des productions littéraires en prose et en vers. La première était plus aride. Il fallait y passer, avouait Domairon, par les épines de la grammaire avant d'arriver aux fleurs de l'éloquence et de la poésie. En trois sections, l'auteur exposait : 1° l'art d'écrire correctement, et il faisait connaitre la nature des mots et leur arrangement dans le discours ; 2° l'art d'écrire agréablement, et il dissertait sur le style et les différentes espèces de style ; 3° l'art d'écrire pathétiquement. Il s'efforçait d'être utile à ses cadets-gentilshommes, et pour qu'ils connussent en entrant dans la société la manière de bien écrire une lettre et le cérémonial qu'on y doit observer, il insistait sur le style épistolaire, énonçait des préceptes, citait des exemples. Mais s'il y avait dans les Principes d'intéressants extraits des auteurs, certains endroits étaient propres à rebuter l'écolier : Domairon distinguait quatre sortes de descriptions : l'hypotypose, qui raconte un fait avec tant de feu qu'on croit le voir ; l'éthopée, qui retrace les mœurs et le caractère ; la posographie, qui peint l'extérieur des objets, et la topographie, qui représente les lieux, à l'instar de Gresset dans la Chartreuse ! Aussi le ministre Ségur, tout en approuvant l'impression du livre, le jugeait-il trop considérable, trop plein de détails, et il défendit à Domairon de mettre sur le titre que cet ouvrage était à l'usage des cadets-gentilshommes. Le grammairien, disait-il, voulait épuiser son sujet dans tous les points, et les matières qu'il embrassait étaient en si grand nombre que les cadets n'auraient pas le temps de les étudier ; Domairon devait se souvenir que ses jeunes auditeurs se destinaient à l'état militaire, qu'ils avaient à l'École d'autres exercices que ceux de la grammaire, et, s'il se servait de ses Principes généraux dans ses cours, il se réduirait aux notions indispensables et se garderait de donner à ses élèves des connaissances superflues. Domairon se dépita, mais il n'était pas au bout. Persuadé que son livre serait adopté dans les Écoles militaires de province, il l'avait fait imprimer à ses frais au lieu de le céder à un libraire. Il pria l'administration de l'Hôtel d'acquérir mille exemplaires des Principes : il assurait que Reynaud de Monts et Valfort avaient promis de venir à son secours et d'acheter son œuvre pour les élèves du roi. Valfort le semonça rudement : il avait, répondit-il, encourage Domairon à publier l'ouvrage et il s'était engagé sans doute à prendre deux cents exemplaires pour le compte de l'Hôtel ; mais ces deux cents exemplaires suffisaient, et l'École militaire n'avait pas besoin à beaucoup près d'un si grand nombre de volumes ; Domairon se trompait s'il espérait vendre l'édition entière à l'établissement ; sa demande était indiscrète et ne méritait aucune considération. Pour conclure, le ministre Ségur déclara que Domairon seul devait supporter les dépenses d'impression. Bonaparte n'oublia pas l'auteur des Principes généraux. C'était Domairon qui lui avait commenté Corneille, et lorsque le professeur lisait en chaire la fameuse scène

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie,

l'auditoire ajoutait tout bas ce vers d'un facétieux cadet :

On trouve le bonheur dans les bras d’une amie.

Lorsque Chaptal dressa la liste des candidats ü l'inspection générale des études, Bonaparte réserva l'une des places à Domairon. Mais pendant la Révolution le grammairien avait disparu. On savait qu'il avait ouvert, au printemps de 1795, à Paris, rue Christine, un cours de langue française en vingt leçons au prix de vingt-cinq livres par personne. Mais depuis on perdait, sa trace. On s'enquit de lui près des libraires. Il demeurait introuvable. Enfin, au bout de quelque temps, pendant le voyage de Normandie, au mois de novembre 1802 ; Chaptal découvrit l'homme. Domairon était maître de pension à Dieppe ; le ministre le mena sur-le-champ au premier consul, qui l'accueillit à merveille et lui fit payer les huit mille francs échus de son traitement.

Les cadets-gentilshommes avaient d'excellents maîtres d'équitation : Du Tertre, Bongars et surtout d'Auvergne, que le Conseil d'administration déclarait u infiniment précieux ». C'était le d'Auvergne dont le cheval barbe battait au Champ-de-Mars, à la joie et aux applaudissements de Paris, le cheval persan du prince de Nassau monté par un jockey anglais, le d'Auvergne que ses élèves écoutaient comme un oracle et qui, selon le mot d'un homme du métier, donnait du talent à quiconque avait été trois ans son disciple. Mais Bonaparte ne suivit pas les cours de d'Auvergne. Les cadets qui se destinaient à l'artillerie, au génie, à la marine, à l'infanterie n'allaient pas au manège. Grâce à ces exclusions, ceux qui devaient entrer dans la cavalerie, avaient quatre leçons en quinze jours. Néanmoins, bien qu'il n'ait pas été l'élève de d'Auvergne, Napoléon fut bon écuyer à force de galoper durant les congés qu'il passait en Corse. Il tomba plusieurs fois ; mais, disait-il à son frère Louis, il faut tomber trois fois pour n'être plus une recrue. On rapporte qu'il manquait de grâce lorsqu'il était en selle, et un de ses aides de camp assure qu'il ne fut pas excellent cavalier ; il savait pourtant fournir de très longues traites sans se fatiguer, et il eut cette hardiesse qu'inspire l'habitude, une hardiesse de casse-cou.

Les professeurs d'escrime étaient les trois Estienne, Estienne l'ainé, Estienne cadet et Estienne le jeune, qui défendaient à leurs élèves de se servir d'un masque et leur enseignaient à tirer le visage découvert, à n'agir que des poignets, sans faire de grands mouvements, en tenant toujours au corps la pointe de leurs fleurets de Solingen.

Les maîtres de danse étaient Feuillade et Duchesne ; mais Napoléon, comme tous les aspirants de l'artillerie, n'eut pas le temps d'aller à leurs classes.

Le docteur Mac-Mahon, fixé à depuis trente-trois ans et qui, selon le témoignage du Conseil, veillait avec des soins et des succès constants à la santé d'une jeunesse délicate et la plus intéressante du royaume, le chirurgien-major Garce, les deux chirurgiens aides-majors Dassault et Du Four, regardés unanimement comme d'excellents sujets, l'apothicaire Delpech-La-Mothe, attaché à l'École depuis 1757, le chirurgien-dentiste Bourdet, le chirurgien-dentiste Pipelet, l'oculiste Grandjean assuraient le service médical. Quatre filles de la Charité, dont la Supérieure était la sœur Loumagne, tenaient l'infirmerie et recevaient chacune cent livres par an. Au mois de février 1787, le ministre augmenta leur traitement, qui fut porté à cent vingt livres parce que tout avait renchéri et qu'elles étaient « obligées d'avoir des habits plus propres et plus frais » que les autres sœurs. Est-ce en souvenir d'elles que Napoléon annonçait en 1802 l'intention de « redonner à ces bonnes filles toutes leurs prérogatives, afin de les mettre à même de continuer le bien qu'elles ont fait » ?

La religion avait à l'École militaire autant d'importance qu'il Brienne et ses pratiques étaient exactement suivies. Chaque matin, à six heures, prière et messe à la chapelle. Avant et après chaque repas, Benedicite et Grâces. Avant le coucher, à huit heures trois quarts, prière à la chapelle. Tous les dimanches et fêtes, catéchisme, grand-messe, vêpres. Une fois par mois, confession. Tous les deux mois, communion. Le clergé était donc nombreux. Il y avait deux directeurs du spirituel, faisant les fonctions curiales. L'archevêque de Paris les choisissait toujours parmi les docteurs de Sorbonne. C'étaient, au temps de Bonaparte, l'abbé Bourdon et l'abbé Genêt, ce dernier, lourd, pesant en toutes choses, farcissant d'histoire ses sermons et connu par une phrase que l'École répétait malicieusement : « L'empire romain, commencé sous Auguste, s'écroula sous Augustule. » I1 y avait un chapelain, un sacristain, un diacre d'office et maitre des enfants de chœur, un sous-diacre d'office, un organiste, deux chantres, un serpent et quatre enfants de chœur. Encore, dans les solennités et notamment aux deux Fêtes-Dieu, appelait-on des prêtres et des chantres du dehors. Mais la cérémonie la plus imposante était celle du 10 mai, où avait lieu le service fondé pour le repos de l'âme du roi Louis XV. La chapelle, ou, comme on disait, la paroisse de l'École militaire était ce jour-là décorée avec pompe et éclairée par cinq cent cinquante cierges de différente grosseur que le cirier reprenait au poids.

Bonaparte avait fait sa première communion à Brienne. Il recuit le sacrement de confirmation pendant qu'il émit il l'École militaire. Ce fut l'archevêque de Paris, Antoine-Eléonor-Léon Le Clerc de Juigné, qui lui administra ce sacrement. A l'époque du concordat, Napoléon offrit à Mgr de Juigné le siège de Lyon. Mais Juigné ne revit la France qu'en 1803. Il fut l'année suivante nommé membre du chapitre impérial de Saint-Denis. Dans une audience qu'il obtint de l'empereur, il objecta ses infirmités et son grand âge, assura qu'il ne pourrait assister au chœur ni remplir aucune fonction. Napoléon répondit qu'il le dispensait de tout et lui donnait quinze mille livres de rente pour reconnaître ses vertus et honorer le chapitre. Le 7 juin 1808, il le fit comte de l'Empire.

 

Un travail constant, ininterrompu, ponctuellement fixé, telle était la règle de l'École militaire. Le Conseil disait volontiers que tous les exercices se faisaient à la minute et que la division du temps se calculait à la seconde. Mais, de leur côté, les cadets répétaient qu'ils auraient succombé s'ils s'étaient appliqués également à tous les objets d'instruction.

La discipline était rigoureuse. Il y avait trois punitions : la prison, les arrêts simples, les arrêts an pain et à l'eau. Les cadets-gentilshommes ne devaient, sous aucun prétexte, recevoir d'argent de leur famille. Ils ne sortaient jamais, et Napoléon ne put aller voir sa sœur Marianna au couvent de Saint-Cyr durant la huitaine qui suivait les quatre grandes fêtes annuelles ; tout au plus obtint-il, à la veille de son départ, la permission de se rendre, sous l'escorte d'un capitaine des portes, chez l'évêque Marbeuf. Seul, le sergent-major avait le droit de sortir sans être accompagné.

L'administration de l'École était même plus sévère que le ministre. Le 29 novembre 1781, à l'heure de la récréation, pendant que le sous-aide-major de service et deux capitaines des polies conduisaient les cadets en promenade sur les boulevards neufs, le chevalier Banyuls de Montferré, tout chagrin de la mort de son protecteur, le comte de Broglie, qui lui promettait un emploi dans le régiment de Bretagne, s'échappa sans être aperçu, gagna Orléans, et là, ne sachant que devenir, s'enrôla. Timbrune déclara que Montferré ne pouvait rentrer à l’Hôtel, où il serait d'un dangereux exemple ; le ministre, plus indulgent, décida que le fugitif reviendrait à l'École militaire et ferait quinze jours de prison.

Au mois de novembre 1782 Timbrune écrivit à Ségur que des rapports désavantageux lui faisaient suspecter les mœurs de trois cadets, Circourt, Maillet et Mouton, et il demandait qu'ils fussent renvoyés au collège de Pont-à-Mousson, d'où ils venaient. Mais le ministre répondit qu'il ne fallait pas sévir sur de simples rapports dénués de preuves, que les trois élèves étaient soupçonnés et non convaincus de penchants vicieux, qu'on devait les surveiller avec le plus grand soin et, à la première occasion, les placer dans les troupes du roi : les renvoyer à Pont-à-Mousson, c'était, au lieu de les corriger, les exposer à une humiliation continuelle et inspirer à leurs camarades des idées malsaines.

Laugier de Bellecour, le condisciple de Napoléon à Brienne, avait, durant les six premiers mois de l'année 1785, justifié la bonne opinion qu'il donnait de lui aux Minimes ; mais au bout de ce semestre il se dissipa, et à chaque quinzaine officiers et professeurs se plaignirent de lui. On usa d'abord de tous les moyens de douceur, et on le punit ensuite. Ni les observations ni les châtiments ne le ramenèrent à la subordination et à la pratique de ses devoirs. Le Conseil résolut, au mois de novembre, de le renvoyer il Brienne : il y ferait, disait-on, un retour salutaire sur lui-même, et son expulsion imposerait à ceux de ses camarades qui, comme lui, regimbaient coutre la règle. Le ministre désapprouva le Conseil et statua que Laugier de Bellecour resterait à l'Hôtel, à condition de s'amender.

Malgré ses sévérités et les minuties de son programme, l'École ne faisait pas de rudes et raides sous-lieutenants. Elle donnait un grand soin à l'éducation. Fidèle il l'esprit du siècle, le gouvernement voulait que ses officiers fussent des hommes du monde, qu'ils eussent ce savoir-vivre et ces manières aimables, prévenantes dont se piquaient alors les gens de guerre et que le maréchal de Belle-Isle recommande dans ses belles instructions au comte de Gisors. Les professeurs suppléants qui surveillaient les cadets aux jours de fête et de congé, avaient mission de corriger leur correspondance et de les façonner au style simple et précis qui sied à des militaires. Accoutumer les élèves à ce ton de politesse qu'il est si rare, si difficile d'acquérir dans une école publique, les habituer il répondre sans hésitation et avec fermeté, former leur jugement plutôt que charger leur mémoire, leur apprendre à raisonner juste et discuter les préceptes pour mieux s'en pénétrer, telle était une des principales tâches que le règlement imposait aux maitres.

 

L'hôtel du Champ-de-Mars eut donc ses mérites. Mais ce ne fut pas une école de guerre. Ses élèves n'avaient pas une évidente supériorité sur les élèves tics collèges de province. Trop jeunes lorsqu'ils étaient reçus dans l'établissement, trop jeunes lorsqu'ils en sortaient, ils n'étudiaient pas l'histoire et l’art de la guerre, et en 1S06, lorsque Napoléon lisait le Traité de tactique de Jomini : « Dans nos écoles militaires, s'écriait-il, on ne nous apprenait rien de semblable ! » Toutefois ce vice ne frappait pas les contemporains. Ils reprochaient à l'École de Paris d'avoir des pensionnaires qui devaient leurs lettres de cadet-gentilhomme et par suite leur rang de sous-lieutenant à la fortune de leurs parents. Ils se plaignaient que les élèves du roi, tant de la grande école que des petites écoles, fussent inégalement traités : dès qu'un d'eux était demandé par un colonel ami de sa famille, bien qu'il n'eût que quinze ans, il portait comme sous-lieutenant, et ses anciens qui ne connaissaient pas de colonel attendaient deux, trois années avant d'être placés par le ministre, entraient parfois dans le même régiment que leur cadet, et avaient la douleur d'être pour la vie en arrière de celui qu'ils auraient dei devancer par la date de leur réception à l'Hôtel, par leur conduite et par leurs talents. Mais cc qu'on blâmait surtout, c'était la splendeur et le faste qu'étalait l'École. Contrairement aux principes d'économie qu'avait prêchés Saint-Germain, l'administration de l'Hôtel persistait û mettre de l'ostentation en toutes choses. Inutilement Ségur remarquait dès 1781 des « abus trop évidents » et blâmait le Conseil « d'entretenir fort chèrement un grand nombre d'ouvriers », « d'adopter une manière dispendieuse pour l'approvisionnement de plusieurs objets ». Inutilement, en 1786, il assurait, chiffres en mains, que les personnes employées à l'Hôtel consommaient presque la moitié du total des denrées. Inutilement il déclarait que les cadets étaient à l'École pour être bien instruits et non bien alimentés et qu'ils ne seraient pas à plaindre s'ils avaient la même table que dans les collèges. Le Conseil ne savait, selon l'expression de Ségur, sis départir de l'idée que sa gestion était aussi bonne qu'elle pouvait l'être. Les dépenses de bouche restaient considérables, et si les cadets n'avaient d'autre boisson aux repas et aux goûters que l'abondance, leur nourriture était recherchée, raffinée. Les élèves du roi la trouvaient beaucoup mieux apprêtée — c'est leur mot — que dans les Écoles de province. Un potage, un bouilli, deux entrées, trois desserts, voilà pour le dîner. Un rôti, deux entremets, une salade, trois desserts, voilà pour le souper. Le dessert d'une journée comprit 1.600 cerneaux, 3.200 poires de bon-Dieu, 300 poires à deux têtes, 250 poires de Rambourg, 900 reines-claudes, 190 pêches. Avec quelle complaisance, quel heureux ressouvenir de gourmandise satisfaite un cadet a transcrit sur son atlas le menu du 6 janvier 1784 : « pour les Rois, on a eu du poulet, du gâteau et des choux-fleurs, de la salade aux betteraves, des échaudés et des marrons ! »

Bientôt se firent entendre, comme avant la réforme de 1776, de vives critiques. On disait que l'École entretenait un personnel énorme, qu'une pareille éducation ne convenait pas à des jeunes gens sans fortune, que le mélange de ces pauvres cadets avec des fils de famille qui payaient deux mille francs de pension leur donnait des idées de grandeur et des goûts de dépense qui leur nuiraient dans le cours de leur vie. On calculait que chaque élève coûtait par an 4.282 livres et que cette somme, vraiment exorbitante pour un seul, subirait défrayer de tout six élèves des collèges militaires de province. Ne fallait-il pas supprimer cet établissement que les descriptions de Paris vantaient comme le prodige du siècle et proposaient à l'admiration de la postérité la plus reculée, mais qui ne devait sa naissance qu'à la gloriole de Paris du Verney et de Mme de Pompadour ? Ne valait-il pas mieux augmenter le nombre des écoliers de Brienne, de Tournon et autres endroits ? Qu'importe, ajoutait-on, que des religieux donnent l'éducation ? Il ne s'agit pas de former des gens de guerre puisqu'on ne peut être soldat à quinze ou seize ans ; il s'agit d'arracher il la misère une foule de nobles qui n'ont pas de pain, de retirer du fond des provinces de très bons gentilshommes qui croupissent dans la pauvreté, de pousser un millier d'entre eux dans la carrière où leur inclination les entraine et de leur faire prendre le parti de l'Église, des armes ou de la robe.

Brienne, successeur de Ségur, n'hésita pas. Vainement 'n'abrutie et Reynaud de Monts s'opposaient à toute réforme, protestaient qu'il fallait aux écoles militaires un chef-lieu, et que ce chef-lieu, c'était l'hôtel du Champ-de-Mars. Le comte de Brienne déclara l'établissement de Paris absurde, trop cher, inutile ü tous égards : « On cherche, s'écriait-il, un peu de merveilleux pour élever des sous-lieutenants d'infanterie ! » Le règlement du 9 octobre 1787 supprima l'École. Une partie de l'institution, lisait-on dans les considérants, semblait consacrée au luxe et à la magnificence ; abolir l'École, c'était rendre au trésor royal de grosses sommes absorbées par de vaines dépenses.

Ou croit d'ordinaire que, durant son séjour à l'École militaire, dans un mémoire qu'il aurait envoyé au sous-principal de Brienne, le cadet-gentilhomme Bonaparte a critiqué les somptuosités de l'Hôtel du Champ-de-Mars. L'auteur du mémoire s'indigne que l'État entretienne un nombreux domestique autour des élèves, leur donne des repas à plusieurs services, les exerce dans un manège très coûteux. Les cadets ne prendront-ils pas, au lieu des « qualités du valu », des sentiments de suffisance et de vanité ? Lorsqu'ils regagneront le logis paternel, n'auront-ils pas honte de leurs parents ? Ne mépriseront-ils pas leur u modeste manoir » et la (i modique aisance de leur famille » ? Pourquoi ne les obligerait-on pas, sinon à faire leur petite cuisine, du moins à manger du pain de munition, à soigner eux-mêmes leur tenue, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes ? Ne peut-on les éduquer plus simplement, les assujettir à un régime plus sobre, les rendre ainsi plus robustes, capables de braver les intempéries, de supporter les fatigues de la guerre et d'inspirer aux soldats qui seront sous leurs ordres, le respect et un aveugle dévouement ?

Mais l'auteur de ce mémoire n'est ni Bonaparte ni un cadet-gentilhomme de 1785. Il écrit que les élèves devraient battre et brosser leur uniforme. Or, les cadets-gentilshommes de 1785 battaient et, comme ils disaient, vergetaient leurs habits, et chacun d'eux avait pour cet usage un martinet ou fouet à plusieurs lanières.

Toutefois, ce mémoire exprime les idées de Bonaparte. « Nous étions, racontait-il plus tard, nourris, servis magnifiquement, traités en toutes choses comme des officiers qui jouissent d'une grande aisance, plus grande certainement que celle de lai plupart de nos familles., et fort au-dessus de celle dont beaucoup de nous devaient jouir un jour. » Il appliqua dans les établissements qu'il organisa nombre des dispositions de l'École militaire de Paris, et il déclarait que les règles de l'ancienne monarchie avaient prévu tous les cas et reçu l'éclatante sanction de l'expérience. Mais il se rappelait ce qu'il avait lu dans Rollin sur l'éducation des enfants en Grèce et notamment en Crète : « leur vie était dure et sobre, c'était une éducation militaire. » Il voulut que les élèves fussent soldats avant de commander à des soldats, et il leur fit apprendre et pratiquer tous les détails techniques. Les jeunes gens de Saint-Germain durent panser et ferrer leurs chevaux ; ceux de Saint-Cyr, balayer la chambrée et manger à la gamelle. Pas de domestiques. Les élèves faisaient eux-mêmes leur cuisine, allaient au bois ou aux provisions ; ils avaient la soupe, le bouilli, un plat de légumes, du pain de munition, et pour toute la journée une demi-bouteille de vin.

 

Le séjour de Napoléon à l'Ecole militaire de Paris fut attristé par la mort de son père. Charles Bonaparte avait un cancer à l'estomac et, depuis quelque temps, il était sujet à des vomissements opiniâtres. Les médecins d'Ajaccio regardaient son mal comme incurable et pensaient très justement qu'un ne pouvait plus que prolonger sa vie. « Lorsque la maladie, dit Napoléon en un endroit de son Discours de Lyon, se manifeste par l'estomac, le médecin épuise en vain son expérience ; le centre de la restauration est attaqué ; plus ou peu de secours à espérer de l'art. » Déjà, l'année précédente, à Paris, Charles avait consulté La Sonde, médecin de la reine, qui lui recommanda de faire une cure de poires. Mais ses souffrances augmentaient de plus en plus. Dès le mois de novembre 1784, il reprenait le chemin du continent, non seulement pour conduire dans un collège de Mets son fils aîné Joseph, qui se préparait à l'examen de l'artillerie, mais pour recourir derechef à la Faculté.

La traversée fut pénible. Rejetés sur la côte par la tempête, obligés de gagner Calvi, non sans difficultés, et là de se rembarquer, Charles et Joseph n'abordèrent en Provence qu'après avoir subi un nouveau et affreux coup de vent. Charles avait le vif désir de revoir à Paris le médecin La Sonde, qui lui inspirait la plus grande confiance. Mais, en passant à Aix pour faire visite if son beau-frère, le séminariste Fesch, il s'entretint avec le professeur Turnatori, qui lui conseilla de se rendre à Montpellier. Docile à cet avis, il se rabattit sur Montpellier et y descendit dans une petite maison particulière très bien située qui lui fut enseignée par un ancien ami d'Ajaccio, l'abbé Pradier, aumônier du régiment de Vermandois. Là, en cette moderne Epidaure, comme dit Lucien, le gentilhomme corse se soumit au traitement de praticiens renommés, de La Mure, de Sabatier, de ce Bardiez à qui Napoléon devait donner en 1801, ainsi qu'il Corvisart, le titre de médecin du gouvernement, des appointements annuels de douze mille francs et la mission spéciale d'éclairer le ministre de l'intérieur dans tous les cas on des épidémies et des maladies contagieuses menaceraient la santé publique. Mais Charles était perdu. L'ennemi des Jésuites, l'homme qui frondait la religion, applaudissait à Voltaire et se piquait d'être sceptique, revint alors à la dévotion. Il n'y avait pas assez de prêtres pour lui à Montpellier. L'abbé Pradier, l'abbé Coustou, vicaire à l'église Saint-Denis, et Fesch, accouru d'Aix en toute hâte, rassérénèrent ses derniers instants par de pieuses conversations. Mme Pennon, qu'il avait connue à Ajaccio, l'entoura des soins les plus affectueux et fut, selon l'expression de Joseph, un ange consolateur pour le père et une mère tendre pour le fils. Elle appartenait à la famille Stephanopoli, qui prétendait descendre des Comnène, et elle était la sœur de Demetrio, avocat au Conseil supérieur de Corse. Sa fille Laure devait épouser Junot et, sous le nom de duchesse d'Abrantès, publier des Mémoires inexacts et mensongers, destinés à rehausser les Pennon, qui auraient rendu les plus grands services à Napoléon, et à rabaisser les Bonaparte, qui n'auraient récompensé tant de bienfaits que par l'ingratitude. Le 24 février 1785 Charles succombait. Avant de mourir, il pressentit l'avenir de son fils cadet. Souvent, lorsque le mal, dans de terribles accès, agissait sur son cerveau, il demandait Napoléon. « Où est Napoléon, s'écriait-il, où est mon fils Napoléon, lui dont l'épée fera trembler les rois, lui qui changera la face du monde ? Il me défendrait de mes ennemis ! Il me sauverait la vie ! » Paroles prophétiques, affirmées par deux témoins irrécusables, par Fesch et par Joseph, qui les rappellent presque en rougissant et avec la crainte de provoquer un sourire incrédule !

Il fut enseveli dans un des caveaux de l'église des Pères Cordeliers. En 1802, le Conseil municipal de Montpellier voulut lui élever un monument. Ne fallait-il pas rendre hommage à « l'auteur des jours si précieux pour la France », à celui dont l'illustre fils faisait le bonheur de la nation entière ? Honorer ainsi la cendre de Charles Bonaparte, c'était parler au cœur du premier consul et lui donner un touchant témoignage de l'amour des habitants de Montpellier. Le projet du monument fut adopté : l'artiste aurait représenté la Ville, environnée de la Religion et d'autres figures allégoriques, ouvrant de la main gauche le sépulcre et montrant de la main droite un piédestal où serait l'inscription : Sors du tombeau, ton fils Napoléon t'élève à l'immortalité. Mais le premier consul répondit que son père était mort depuis plus de quinze ans et qu'il serait malséant de renouveler le souvenir d'un événement étranger au publie. Louis Bonaparte fit exhumer, à l'insu de Napoléon, la dépouille mortelle de son père ; disloqué lorsqu'on le retira du cercueil, mis dans du coton, enfermé en une caisse doublée de plomb, confié le 24 mai 1803 in la diligence par un ami du défunt, l'entrepreneur de messageries Jean Bimar, qui déclara que le coffre contenait une pendule, le corps fut transporté à Saint-Len-Taverny, au milieu du parc, puis, lorsque le prince de Condé racheta le château, enlevé nuitamment pour être caché dans les caveaux, et enfin, à l'époque de la translation des restes de Napoléon aux Invalides, placé dans la crypte de l'église de Saint-Leu.

La douleur de Napoléon fut extrême lorsqu'il sut la mort de son père. Elle ne s'exprime pas dans ses lettres avec autant de naturel et de vivacité qu'on le voudrait. Le ton est digne, mais un peu froid, cérémonieux, solennel. Il y a dans ces lignes tracées par un enfant de seize ans trop de soin et d'apprêt. Évidemment, elles ont été revues et retouchées un jour de congé par le professeur suppléant qui tenait, comme on disait, la classe de correspondance, par Dez, Tartas, Méon, Matterer ou Fleuret. Il écrit à l'archidiacre Lucien, qui devenait le tuteur des enfants et se chargeait d'arranger les affaires embrouillées par la gestion négligente de Charles : « Dieu sait quel était ce père ! Sa tendresse, son attachement, hélas ! tout nous désignait en lui le soutien de notre jeunesse ! Et le ciel l'a fait mourir, en quel endroit ? A cent lieues de son pays, dans une contrée étrangère, indifférente à son existence, éloigné de tout ce qu'il avait de plus précieux. Un fils l'a assisté dans ce moment, terrible ; ce dut être pour lui une consolation bien grande, mais certainement pas comparable à la triste joie qu'il aurait éprouvée s'il avait terminé sa carrière dans sa maison, près de son épouse el au sein de sa famille ! » Sa lettre à sa mère est du même style convenable, décent. Il prie Letizia de se soumettre à la destinée, lui rappelle que les circonstances exigent la résignation, la remercie de ses bontés, lui promet de redoubler de soins tendres et de reconnaissance pour la dédommager un peu de la perte cruelle qu'elle a faite.

 

Il fallait cependant s'arracher à sa douleur. Il fallait se soustraire aux pensées qui le transportaient tantôt à Ajaccio, dans la maison désolée et veuve de son chef, tantôt à Montpellier, dans la chambre du mourant, tantôt au parloir de Brienne, où son père l'avait entretenu pour la dernière fois, lui témoignant sa confiance, délibérant avec lui sur la carrière de Joseph, convenant avec lui que Joseph n'était pas fait pour le métier des armes. Il fallait apprendre les matières de l'examen

Louis XV avait en 1720 fondé des écoles d'artillerie, pourvues chacune d'un professeur el d'un aide-professeur de mathématiques ainsi que d'un maitre de dessin, dans les villes où les troupes de l'arme tenaient garnison. Dix aspirants pouvaient suivre les exercices de chaque école et, leurs études terminées, se rendaient à Metz à un concours général où un membre de l'Académie des sciences les examinait et les déclarait dignes du grade d'officier. En 1756 fut instituée à La Père l'École et compagnie des élèves du corps royal. Elle comptait 50 sujets. Un académicien — c'était Camus — les inspectait tous les six mois ; si ses rapports leur étaient favorables, ils recevaient, après deux ans de séjour, le brevet d'officier ; s'il les reconnaissait incapables, ils étaient renvoyés à leur famille. En 1766, la compagnie, qui depuis l'année précédente se composait de 61 élèves, se transféra de La Fère à Bapaume. Elle fut supprimée en 1772, — pour être rétablie en 1791 à Châlons-sur-Marne par l'Assemblée constituante — et une ordonnance du 8 avril 1779 décida qu'il y aurait désormais dans chaque école d'artillerie six places d'élèves appointés à quarante livres par mois, portant l'uniforme d'officier sans les épaulettes, et soumis au commandant de l'école, qui veillait à leur police et discipline ; le nombre de ces places serait d'ailleurs réduit ou augmenté suivant les circonstances.

Selon les « arrangements » de 1779, quiconque, au temps de la jeunesse de Bonaparte, voulait devenir officier d'artillerie, était d'abord aspirant. Les aspirants étaient agréés ou autorisés par le ministre, qui leur envoyait, quelques mois avant les épreuves, une lettre d'examen. Ils devaient produire un certificat de bonne conduite et d'instruction signé de leur supérieur ou du maître chez lequel ils avaient étudié, et justifier, en outre, par leur extrait baptistaire, qu'ils avaient soit quatorze, soit quinze ans accomplis. Étaient agréés à l'âge de quatorze ans les petits-fils, fils ou frères d'officiers du corps royal ; à l'âge de quinze ans, les jeunes gens qui faisaient les preuves exigées dans les autres corps, c'est-à-dire qui présentaient non seulement un certificat d'extraction signé par quatre gentilshommes et constatant qu'ils étaient nés dans l'état de noblesse, mais encore — depuis la décision du 22 mai 1781 un certificat du généalogiste et historiographe des ordres du roi.

L'examen des aspirants était public et axait lieu à Metz, à l'École d'artillerie, devant le commandant de l'établissement et les officiers supérieurs de l'arme. Ils devaient démontrer des questions tirées du premier volume du Cours de mathématiques de Bézout et relatives à l'arithmétique, à la géométrie et à la trigonométrie rectiligne. S'ils échouaient, ils avaient le droit de se présenter une seconde fois. S'ils étaient reçus, ils allaient dans une école d'artillerie, et, l'année suivante, subissaient un second examen public, l'examen d'officier, sur les quatre volumes du Cours de Bézout : il ne s'agissait plus de savoir le premier tome ; il fallait savoir le deuxième tome, qui concernait l'algèbre et l'application de l'algèbre il la géométrie, savoir le troisième tome, qui traitait des principes généraux de la mécanique et de l'hydrostatique ainsi que des éléments du calcul différentiel et du calcul intégral, savoir le quatrième tome, qui renfermait l'application des principes de la mécanique à divers cas de mouvement et d'équilibre. Admis, les élèves d'artillerie obtenaient k grade de lieutenant en second. Refusés, ils pouvaient tenter la chance une fois encore ; mais ils étaient inexorablement exclus d'un troisième concours.

Il y avait donc trois degrés : 1° aspirant ou candidat ; 2° élève ; 3° officier. Mais il arrivait que des aspirants franchissaient d'un bond le second et le troisième degré et méritaient, par leur profonde connaissance du Canes de Bézout, d'être faits d'emblée officiers, sans avoir été élèves d'une école d'artillerie. Chaque année, plusieurs aspirants qui, selon l'expression du temps, étaient en état de présenter les quatre volumes, exécutaient ce tour de force, et le général Poissonnier des Perrières raconte avec orgueil au début de ses Mémoires qu'il n'a pas été élève, qu'il fut officier dès son premier examen. La promotion des lieutenants en second de 1783 ne compta que deux aspirants ; mais Celle de 1784 en compta huit ; celle de 1785, vingt ; celle de 1786, dix-sept ; celle de 1789, quatorze.

L'examinateur, qui recevait quatre mille livres d'appointements annuels et quinze cents livres d'indemnité de voyage, était, Comme auparavant, membre de l'Académie des sciences. Ce fut d'abord Bézout, de 1779 à 1783, et, après la mort de Bézout, Laplace, que le ministre choisit, non seulement parce que le suffrage unanime de l'Académie l'avait désigné, mais parce que Laplace, ami particulier de Bézout et son collaborateur, ne changerait pas le cours de mathématiques adopté pour l'examen. Chaque année le savant se rendait à Metz pour interroger les élèves du corps royal de l'artillerie ainsi que les autres sujets qui se destinaient à ce corps, et il dressait deux listes par ordre de mérite : 1° la liste des élèves et aspirants qui avaient fait preuve de l'instruction suffisante pour être officiers ; 2° la liste des aspirants « susceptibles de passer à l'état d'élèves ». En 1783, sur 89 sujets, 71 furent examinés : il y eut 33 lieutenants en second et 14 élèves d'artillerie. En 1784, 144 sujets étaient agréés ; 87 se présentèrent ; 32 furent admis comme lieutenants en second, et 41, comme élèves d'artillerie. En 1785, l'année où Bonaparte était candidat, sur 202 jeunes gens que le ministre avait autorisés, 136 affrontèrent l'examen ; 58 furent nommés officiers, et 49, élèves d'artillerie. 47 élèves briguaient le titre de sous-lieutenant : 38 réussirent et 9 échouèrent ; de ces 9, deux qui paraissaient pour la seconde fois devant Laplace, furent renvoyés à leur famille, et l'examinateur déclara publiquement que le ministre avait résolu de maintenir dans toute sa rigueur cet article de l'ordonnance ; les sept autres, à qui le règlement accordait un second examen, restèrent dans les écoles.

L'École militaire de Paris avait, dès sa création, fourni des officiers à l'artillerie. Selon le règlement de 1761, les élèves qui montraient du goût et de l'aptitude pour cette arme étaient dispensés de passer par l'École de La Fère on de Bapaume et nommés sous-lieutenants. Mais, afin que le corps royal n'eût contre eux aucune espèce de jalousie, ils devaient se présenter à l'examinateur Camus et prouver qu'ils avaient la capacité nécessaire pour obtenir ce grade ; ceux qui n'étaient pas suffisamment instruits étaient obligés, ainsi que les aspirants, d'aller à l'École de La Fère ou de Bapaume et de concourir pour le grade de lieutenant en second avec les autres élèves de l'arme. Cet article du règlement subsista dans l'établissement du Champ-de-Mars après la réforme de 1777. Les cadets-gentilshommes qui se destinaient à l'artillerie, durent se rendre à Metz devant Bézout pour être admis dans le corps royal, soit comme officiers, soit comme élèves, suivant le degré de leur savoir — et le premier consul se souvenait de ces prescriptions de l'ancien régime lorsqu'il décidait que les élèves du Prytanée qui se vouaient à la carrière militaire auraient, à leur sortie, des places de sous-lieutenant dans l'infanterie ou devraient subir l'examen pour obtenir des emplois dans la marine, le génie ou l'artillerie.

La préparation des cadets-gentilshommes fut d'abord, et naturellement, insuffisante et incomplète. Au premier concours de l'artillerie, à la fin de juillet 1779, l'École militaire de Paris, à peine réorganisée, n'envoya personne, et sur 59 candidats, Bézout ne reçut que 3 officiers et 18 élèves : les 'mitres, disait-il, n'avaient ni professé son cours ni pratiqué sa méthode, et les aspirants, qui d'ailleurs avaient manqué de temps, étaient totalement déconcertés.

En 1780, deux cadets-gentilshommes, Foville et Villèle, qui se présentaient à l'examen des élèves d'artillerie, ne furent pas reçus, bien que leurs professeurs, Dez et Le Pante d'Agelet, eussent certifié qu'ils savaient bien le premier volume du Cours de Bézout.

En 1781, six cadets-gentilshommes, Foville, Villèle, Chambon de la Barthe, Coigne, Cardaillac, d'Achon, éprouvèrent le même échec. Foville et Villèle, qui ne pouvaient plus subir l'examen, entrèrent comme sous-lieutenants dans l'infanterie, celui-ci au régiment de Foix, celui-là au régiment d'Anjou.

En 1782, Chambon de la Barthe fut reçu élève, le 35e sur 43. Ses trois camarades, Coigne, Cardaillac et d'Action, refusés pour la seconde fois, furent exclus d'une troisième épreuve. Chambon devait rester à l'Hôtel pour se préparer à l'examen d'officier ; mais il ne cacha pas à Timbrune et à Valfort qu'il désirait s'en aller : on craignit que son application ne se soutînt pas et qu'il ne finit par se décourager ; il fut envoyé à l'École de Metz.

En 1783, Gribeauval, voulant éviter la grosse dépense que causait le voyage, fit décider que les cadets-gentilshommes seraient désormais examinés non pas à Metz, mais à Paris, à l'École militaire, en présence des officiers du corps qui seraient alors dans la capitale, et cette année-là, sur 14 élèves d'artillerie admis par Bézout, 5 appartenaient à l'Hôtel du Champ-de-Mars : le 8e, Flavigny de Chambry ; le 9e, Chevillon ; le 10e, d'Astin ; le 11e, Raymond de la Nougarède ; le 12e, Hédouville. Tous les cinq demeurèrent un an encore à l'École militaire pour continuer leur instruction. Mais, au mois de décembre, l'un d'eux, Chevillon, eut, à force d'instances, comme Chambon de la Barthe l'année précédente, une place d'élève titulaire à l'École d'artillerie de Metz.

En 1784, pour la première fois depuis la réorganisation de l'Hôtel, des cadets-gentilshommes furent reçus officiers du corps royal. Quatre se présentaient, les quatre admis comme élèves avec Chevillon l'année d'avant. D'Astin fut le 11e et Flavigny de Chambry, le 20e. Hédouville et Raymond de la Nougarède échouèrent.

A ce même concours de 1784 sept aspirants de l'École militaire de Paris devenaient élèves : Le Lieur de Ville-sur-Arce était le 7e ; Vangrigneuse, le 21e ; Le Vicomte, le 23e ; Marie du Rocher de Collières, le 25e ; La Parra de Lieucamp de Saignes, le 33e ; Ferdinand de Broglie, le 35e ; Légier, le 37e. Ces sept cadets-gentilshommes ne restèrent pas à l'Hôtel. Ils furent envoyés aux écoles du corps : Hédouville, Le Vicomte et Broglie à l'École de La Fère ; Raymond de la Nougarède et Marie du Rocher de Collières, à l'École de Douai ; Le Lieur de Ville-sur-Arce et Légier, à l'École de Verdun ; La Parra de Lieucamp de Saignes à l'École de Metz ; Vaugrigneuse, à l'École de Valence, et tous les sept, ainsi que Chambon de la Barthe en 178 :2 et que Chevillon en 1783, quittèrent volontiers l'École militaire non seulement pour jouir de la liberté comme leurs camarades du même âge qui servaient dans la troupe, mais pour être attachés à des établissements où, grâce à l'entraînement et aux leçons de chaque jour, les élèves se préparaient sérieusement, solidement, à l'examen d'officier.

La plupart des lieutenants sortaient eu effet des écoles d'artillerie. A l'examen de 1783, il y eut 31 élèves du corps royal sur 33 officiers ; à l'examen de 1784, 24 élèves sur 32 officiers ; à l'examen de 1785, 38 sur 58 ; à l'examen de 1786, 4 sur 61 ; il l'examen de 1789, 27 sur 41.

De ces Écoles, celle de Metz passait pour la meilleure. Il y avait sans doute à l'École de Verdun un répétiteur habile, Mazurier, et à celle de La Père, un officier, quartier-maître trésorier du régiment de Toul, Fabre, dont Laplace vante les soins éclairés et les utiles services. Quatre des élèves de Mazurier, Dommartin, Talhouet, La Lance de Villers, Le Lieur de Ville-sur-Arce, et trois élèves de Fabre, Hédouville, Le Vicomte et Ferdinand de Broglie, furent reçus lieutenants sur la même liste que Bonaparte. Mais l'examen avait lieu à Metz, et par suite Metz était devenu le centre des études d'artillerie. Aspirants, élèves affluaient à Metz. Ce fut là qu'Alexandre-François de Senarmont envoya son fils. Ce fut là que Charles Bonaparte projeta d'envoyer Joseph, un instant épris du métier de canonnier. Ce fut là que Marmont se rendit en 1791 afin d'avoir plus de chances de réussir, et dans ses Mémoires, l'âme encore émue, il retrace l'impression que fit sur lui cette grande ville de guerre, pleine de troupes, pleine de mouvement et de vie, pleine d'une studieuse activité. Laplace s'enthousiasmait à la vue de cette fièvre des esprits. « C'est un aspect tout à fait digne de votre attention, écrit-il à Gribeauval, que celui d'une nombreuse jeunesse, ardente à s'instruire, secondée par d'excellents maîtres. »

Il y avait à Metz l'École d'artillerie, qui comptait 27 élèves en 1785, cette École que Chambon en 1782 et Chevillon en 1783 préféraient à l'École militaire de Paris, que deux autres cadets-gentilshommes, Vaugrigneuse et Dahlias, préféraient en 1786 à l'École de Valence, qu'un cadet de la même promotion, Amariton de Montfleury, préférait à l'École de Strasbourg. Il y avait des institutions où les candidats étaient dressés avec soin, comme celle du répétiteur Hougnon, qui ne manquait pas de mérite, puisqu'en 1779, lorsque Bézout n'admit que trois officiers — tous trois Lorrains, Favre, Vercly et Simon de Faultrier, — deux d'entre eux, Favre et Faultrier, étaient disciples de Hougnon. Il y avait le collège de Saint-Louis, dirigé par les chanoines réguliers de Saint-Pierre ès Monts. Il y avait le collège que les bénédictins de l'abbaye de Saint-Symphorien installaient à grands frais en 1768 et que le principal, dom Collette, nommait une pépinière d'officiers. Il y avait le pensionnat que ces mêmes bénédictins fondaient en 1784 dans l'abbaye de Saint-Clément, sur l'invitation du comte de Caraman, à condition que la pension serait fixée à quarante louis par mois, — et aussitôt le roi décidait qu'il serait destiné spécialement aux élèves et aspirants du corps royal, le ministre Ségur envoyait un règlement, et le prieur, dom Piéron, signait superbement « dom Piéron, prieur de Saint-Clément, directeur de l'école d'artillerie établie par le roi dans cette maison ».

A l'École de Metz enseignaient de très bons maîtres, le professeur de mathématiques Le Brun et le répétiteur Allaize, qui reçut du ministre, en 1786, deux cents livres et, en 1789, trois cent livres de gratification parce qu'il « employait tellement son temps qu'il n'avait pas le moindre repos », et que Napoléon nomma professeur de mathématiques appliquées à l'École spéciale militaire Au collège de Saint-Symphorien enseignait dom Énard, que Laplace jugeait excellent. Au collège de Saint-Louis enseignaient l'abbé Thorin et le savant abbé Plassiart, qui ne cessait, dit Laplace, de présenter à l'examen nombre de sujets fort instruits. Ces professeurs messins avaient une réputation. Le corps royal les connaissait et leur témoignait sa confiance. Chaque année, l'examinateur applaudissait à leur méthode et demandait pour eux au ministre de la guerre soit des éloges, soit des gratifications. Ne fallait-il pas encourager des maîtres qui se livraient avec succès à un enseignement si pénible et si important tout ensemble ? Ne pas leur donner des marques éclatantes de satisfaction pour entretenir leur zèle et leur patience ? En 1782, le ministre récompensa Plassiart par une somme de cent écus ; Enard sollicita la même grâce que son collègue, et en 1783 obtint, lui aussi, trois cents livres.

De là venait la supériorité des candidats de Metz sur tous les autres. Elle perçait dans la hardiesse et l'indépendance de leurs manières. Les élèves de l'Ecole d'artillerie avaient déjà l'air frondeur et se piquaient de porter l'uniforme sans embarras, de marcher l'épée au côté avec l'assurance des vieux officiers ; plusieurs menaient joyeuse vie, faisaient des dettes, s'amusaient à rosser leurs créanciers juifs, à les frapper du poing et du pied, à leur arracher les poils de la barbe, à les jeter par la fenêtre ; ce qui n'empêchait pas ces usuriers de revenir à la charge et d'escroquer à nos étourdis de nouveaux billets. « Metz, s'écrie un élève, offrait tant de distractions à la jeunesse ! » Mais, si quelques-uns perdaient leur temps, la plupart s'adonnaient avec zèle à l'étude. Le nombre des candidats excitait l'émulation. Les professeurs, qui suivaient assidument les examens, s'inspiraient des interrogations de Bézout et de Laplace, perfectionnaient leur méthode d'enseigner, et, jouissant sur-le-champ et sur les lieux mêmes du succès de leurs disciples, mettaient dans l'exécution de leur tâche un intérêt plus vil et une véritable passion. Bézout disait que les collèges de Metz étaient une précieuse ressource pour l'artillerie, et Laplace aurait voulu réunir dans cette ville autant d'élèves que possible.

Quiconque n'allait pas à Metz ou n'entrait pas aux écoles d'artillerie, n'avait donc pas de très grandes chances d'arriver de prime saut au grade de lieutenant en second. Et d'année en année croissait la difficulté de l'examen et haussait son niveau. Laplace avouait qu'il devenait bon gré mal gré plus exigeant, qu'il posait des questions des plus en plus ardues, que l'es sujets étaient de plus en plus distingués et redoublaient d'ardeur pour réussir, qu'à chaque concours l'instruction lui paraissait meilleure et que les jeunes gens qui tenaient la tête -répondaient avec plus de précision et de clarté.

Mais la section d'artillerie de l'École militaire avait des professeurs distingués, aussi diligents et consciencieux que versés dans les mathématiques. Laplace loua ses efforts en 1784. « L'École militaire de Paris, dit-il, a présenté cette année un plus grand nombre de sujets qu'elle ne l'avait fait encore ; leur instruction, qui m'a paru bonne et solide, est due aux soins de MM. Monge et Le Paute d'Agelet. » Ces deux maîtres consentirent, il est vrai, au mois de mai 1785, à suivre La Pérouse dans son voyage autour du monde. Il fallait incontinent les remplacer. Le Conseil de l'École, préoccupé des examens de fin d'année, ne voulait ni dérangement ni interruption dans les classes. Deux jeunes répétiteurs, Labbey et Prévost, furent chargés de l'intérim. Le Conseil avait reçu de toutes parts des témoignages avantageux de leurs talents, de leurs connaissances et de leurs mœurs. Labbey et Prévost firent de leur mieux durant les derniers mois de l'année scolastique. Attrape qui peut ! disait Cousin, un de leurs devanciers, lorsqu'il démontrait au tableau le carré de l'hypoténuse. Labbey et Prévost s'appliquèrent si bien que leurs élèves attrapèrent, comprirent leurs leçons, et l'École militaire de Paris eut eu 1785 un succès sans précédent.

Vingt-cinq cadets-gentilshommes se destinaient il l'artillerie : chiffre considérable qu'il suffit de citer pour donner une idée du prestige qu'exerçait le corps royal sur les jeunes esprits ! C'étaient, outre Bonaparte, Cominges et Laugier de Bellecour : Amariton de Montfleury, d'Anglais, Baudran, Beauvais, Chièvres d'Aujac, Clinchamps, Dalmas, Delpy de la Roche, Desmazis, Fleyres, Gondallier de Tugny, d'Ivoley, Jacques de Gaches de Venzac de leu ville, Lallemant de Villiers, Lustrac, Montagnac, Najac, Neyon de Soisy, Phélipeaux, Picot de Peccaduc, Richard de Castelnau et Roux d'Arbaud. Mais le gouverneur de l'École, M. de Timbrune-Valence, ne demanda des lettres d'examen que pour dix-huit élèves de la section d'artillerie, et il les classait de la sorte : d'abord Desmazis, qui avait échoué en 1784 ; puis Picot de Peccaduc, Roux d'Arbaud et d'Ivoley, qui ne s'étaient pas présentés en 1784, bien qu'ils eussent reçu des lettres d'examen ; enfin, quatorze candidats qu'il rangeait ainsi, et, ce semble, par ordre de mérite : Phélipeaux, Bonaparte, Cominges, Dahlias, d'Anglais, Beauvais, Laugier de Bellecour, Chièvres d'Aujac, Richard de Castelnau, Amariton de Montileury, Najac, Jacques de Caches de Neuville, Lustrac et Clinchamps. Tous ces aspirants furent agréés sans objection et comparurent devant Laplace, excepté Laugier de Bellecour, qui n'avait pas atteint quinze ans accomplis, et Roux d'Arbaud, qui voulut accompagner Monge et Le Pante d'Agelet dans leur voyage autour du inonde. Le ministre savait que M. de Timbrune ne proposait que des sujets suffisamment instruits, et lorsque M. de Jobal le priait en 1783 de comprendre Bonniot de Chevillon sur la liste des candidats, il répondait que ce cadet-gentilhomme ne pouvait être inscrit que sur le témoignage de ses chefs, et n'était pas sûrement en état de concourir cette armée-là, puisque M. de Timbrune ne l'avait pas mentionné.

Ce fut sans doute entre le 6 et le 12 septembre que Laplace interrogea Bonaparte : il a quitté Metz le 6, et il envoie le 12 son rapport général à Gribeauval. L'examen eut lieu dans une salle de l'École militaire spécialement destinée aux épreuves des cadets. Des rideaux de toile anglaise étaient pendus aux fenêtres. Deux tableaux d'ardoise, placés sur une estrade, servaient aux démonstrations. Des bancs disposés en étage et couverts de damas d'Abbeville, des tables à pieds fixes dont quelques-unes étaient pourvues d'appuis en fer pour porter les dessins, des chevalets sur lesquels les assistants déposaient leurs manteaux, complétaient l'ameublement de la salle d'examen. De même que les années antérieures, les officiers d'artillerie qui se trouvaient à Paris et les deux hommes de confiance du premier inspecteur, son principal collaborateur, le colonel d'Angenoust, et son chef de bureau, le commissaire des guerres Rolland de Bellebrune, étaient venus à l'École militaire pour donner à l'épreuve, comme disait Gribeauval, une « authenticité nécessaire, laquelle ne pouvait être telle à Paris qu'à Metz, faute d'officiers du corps en suffisance ».

La double liste des lieutenants en second et des élèves ne fut connue des concurrents qu'entre le 23 et le 28 septembre. Mais elle était toujours datée du premier de ce mois, au contraire de la liste des élèves du génie : les candidats à l'École de Mézières se présentaient en décembre à l'examen, mais leur nomination portait la date du 1er janvier suivant.

La liste des officiers d'artillerie était longue. Elle comprenait cinquante-huit noms, et celle de l'année d'après, qui contint soixante et un noms, fut plus considérable encore. De pareilles promotions étaient évidemment trop fortes, trop disproportionnées, et il aurait mieux valu, comme on fait aujourd'hui, fixer à l'avance le nombre des reçus. En 1785, les quinze derniers de la liste n'eurent pas de place ; ils allèrent dans les écoles d'artillerie attendre les lieutenances qui vaqueraient successivement, et ils furent à la fois élèves et lieutenants, pourvus des appointements d'élève et du titre de lieutenant surnuméraire, observant les mêmes règles de police que les élèves et assistant aux mêmes exercices d'instruction que les lieutenants. Aussi personne ne s'étonna que le ministre, voulant sortir, comme il disait, de l'engorgement et de la situation surabondante où se trouvait le corps royal, suspendit l'examen en 1787 et en 1788, deux années de suite, et qu'en 1789, après les épreuves qui valurent à quarante et un sujets le grade de lieutenant en second, il décidât de ne plus faire tous les ans que des promotions de vingt-cinq sujets et de n'admettre désormais au concours des officiers que les élèves des écoles d'artillerie et non plus les aspirants, qui ne pourraient se présenter que pour être élèves.

Sur les cinquante-huit jeunes gens admis en 1785 comme lieutenants en second dans l'arme de l'artillerie, il y avait quatre cadets-gentilshommes de l'École militaire de Paris : Picot de Peccaduc, Phélipeaux, Bonaparte et Desmazis cadet. Picot de Peccaduc était 39e ; Phélipeaux, 41e ; Bonaparte, 42e et Desmazis, 56e. Desmazis, un des quinze derniers de la liste, fut envoyé, non pas dans un régiment, mais dans une école, et si sa nomination date, comme celle de Bonaparte et des autres, du 1er septembre 17S5, il ne reçut ses lettres de lieutenant que le 16 juin 1786.

L'École militaire avait un pareil succès au concours des élèves. Deux cadets-gentilshommes, d'Anglars et Jacques de Gaches de Venzac de Neuville, échouaient pour la seconde fois. Mais sur 49 jeunes gens qui furent attachés comme élèves aux écoles d'artillerie, 8 appartenaient à l’Hôtel : Cominges, Richard de Castelnau, Dalmas, Beauvais, d'Ivoley, Amariton de Montfleury, Najac et Chièvres d'Aujac.

Le 42e sur 58 ! Le résultat était beau. Nombre de concurrents avaient suivi la filière : aspirants, de même que Bonaparte, ils devenaient d'abord élèves ; puis, au bout d'un ou de deux ans, officiers. Bonaparte fut nommé officier sans avoir été élève, et voilà pourquoi Las Cases dit dans le Mémorial que Napoléon fut reçu à la fois élève et officier d'artillerie. Mais, durant les dix mois qui précédèrent son examen, avec quelle ardeur il étudia son Bézout, ce Bézout qu'il fallait, selon le mot de Gribeauval, suivre exactement dans les écoles et qui ne laissait rien à désirer pour l'instruction géométrique des élèves et des apprentis officiers, ce Bézout que l'empereur regarda toujours comme un cours complet de mathématiques et qu'il proposait d'enseigner aux futurs militaires de son Prytanée ! On a huit mauvais vers qu'il écrivait alors sur un exemplaire du quatrième tome de Bézout :

Grand Bézout, achève ton cours.

Mais avant, permets-moi de dire

Qu'aux aspirants tu donnes secours.

Cela est parfaitement vrai.

Mais je ne cesserai pas de rire

Lorsque je l'aurai achevé

Pour le plus tard au mois de mai,

Je ferai alors le conseiller.

Ces vers, obscurs et boiteux, méritent un commentaire. A l'instant où Napoléon les griffonne, sans doute au commencement de 1785, il n'a pas terminé le cours de Bézout. Mais il comprend, il aime le grand mathématicien qui donne secours aux aspirants d'artillerie ; il compte l'achever bientôt, pour le mois de mai au plus tard, et alors, puisqu'il possède les matières de l'examen et n'a plus qu'à les revoir et, comme on dit, à les repasser, il pourra rire, se mettre à l'aise, et, commodément, sans inquiétude ni souci, conseiller les camarades. Quatre mois avant l'examen, il est donc prêt ou il croit l'être.

Il n'eut pas de grade à l'École militaire. Il ne fut ni commandant en chef ou sergent-major, ni commandant de division, ni chef de peloton. Il ne porta, ni, comme le sergent-major, les trois galons d'argent à chaque manche, ni, comme le commandant de division, le galon sur chaque avant-bras, ni, comme le chef de peloton, k galon à l'avant-bras droit. Il ne reçut pas, le 17 janvier 1785, comme ses camarades Picot de Peccaduc, Phélipeaux et Nepveu de Bellefille, la croix de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, cette croix an ruban cramoisi qui portait d'un côté l'effigie de la Vierge, de l'autre un trophée orné de trois fleurs de lis, et que le comte de Provence, grand maitre de l'ordre, accordait tous les ans à trois des élèves les plus distingués de l'École militaire. Mais cette croix n'était donnée aux cadets-gentilshommes qu'au bout de leur troisième année d'études, et Napoléon ne demeura qu'un an il l'Hôtel. Dix mois de travail lui suffirent pour enlever son premier grade dans l'armée. Il rattrapait son camarade, Le Lieur de Ville-sur-Arce, et laissait derrière lui ses deux condisciples de Brienne, Cominges et Laugier de Bellecour. Sans doute, dix-neuf des cinquante-huit lieutenants en second de la promotion de 1785 étaient, comme Napoléon, des aspirants qui devenaient officiers sans avoir été élèves d'artillerie. Sans doute, malgré ses seize ans, il n'était pas encore le plus jeune : trois sujets, Gomel, Bellegarde et Benjamin de Faultrier sont nés en 1770, et onze autres, en 1769. Mais les cadets-gentilshommes reçus sous-lieutenants étaient ses aînés : Picot de Peccaduc et Phélipeaux, de deux ans, et Desmazis, d'un an. Il avait le droit d'être fier du résultat obtenu, et d'assurer en 1788 qu'il avait su profiter des bienfaits du roi et, grâce à son labeur constant, entrer dans le corps royal de l'artillerie dès le premier examen.

 

Napoléon se souvint de son examinateur Laplace avec reconnaissance. Laplace, à vrai dire, s'acquittait parfaitement de sa tâche délicate. Un peu triste, vêtu d'un habit noir, obligé de se servir d'un garde-vue à cause de la faiblesse de ses yeux, il imposait par la gravité de son aspect et paraissait sévère. Toutefois, il était mesuré, poli, bienveillant, et, sous l'Empire, conservait encore les façons cérémonieuses de l'ancien régime. Nombre de candidats, songeant aux conséquences d'un succès ou d'un échec, songeant que Laplace allait fixer leur destinée, avaient, lorsqu'il les appelait au tableau, de l'inquiétude et des battements de cœur. Plus d'un qui subit depuis les plus terribles épreuves et montra dans les dangers de la guerre une incroyable énergie, ressentit devant Laplace une insupportable anxiété, et Marmont raconte qu'au premier moment son intelligence s'arrêta, et que, sa tête s'égarant, il ne put même dire son nom. Mais Laplace savait calmer l'émotion des jeunes gens, les tranquilliser et les remettre. Il écrivait un jour qu'il tâchait de se rendre digne de la confiance du ministre, qu'il interrogeait les candidats avec douceur et les écoutait avec patience, qu'il pesait les mérites de chacun avec la plus scrupuleuse exactitude. Tous les chefs de l'artillerie confirmaient ce témoignage, et de différents côtés Gribeauval recevait l'assurance que Laplace procédait très sagement à ses examens et employait les moyens les plus propres à bien connaître et apprécier les futurs officiers du corps royal.

Devenu premier consul, Bonaparte nomma Laplace ministre de l'intérieur. Mais ce mathématicien éminent était, comme Gaspard Monge, un administrateur médiocre, et Napoléon discerna bientôt que Laplace, cherchant partout des subtilités, portant partout l'esprit des infiniment petits, ne saisissait aucune question sous le vrai point de vue et n'avait que des « idées problématiques ». Il le fit sénateur, chancelier du Sénit, grand officier de la Légion d'honneur, comte de l'Empire. Il prit son fils pour officier d'ordonnance. Il accepta la dédicace de la Mécanique céleste et admira la clarté parfaite de l'ouvrage : « C'est pour moi, disait-il, une nouvelle occasion de m'affliger de la force des circonstances qui m'a dirigé dans une autre carrière où je me trouve si loin de celle des sciences. » De Vitepsk, en 1812, il remerciait Laplace de son Traité des probabilités, une de ces œuvres qui « perfectionnent les mathématiques, cette première des sciences, et contribuent à l'illustration de la nation ». Laplace, véritable homme de cour, flattait Napoléon avec art ; il l'avait encouragé il faire le coup d'État du 18 brumaire, et on le savait si intimement lié avec Bonaparte qu'il fut chargé par le Sénat de le sonder, de demander si le général consentirait au consulat décennal. Mais, au retour de Leipzig, l'empereur fut cruel envers l'académicien : « Vous êtes changé, lui dit-il, et très amaigri. » — « Sire, répondit Laplace, j'ai perdu ma fille. » — « Vous êtes géomètre, répliqua Napoléon, soumettez cet événement au calcul et vous verrez qu'il égale zéro. » Rien ne montre mieux l'endurcissement, l'insensibilité de cœur qui naquit chez Napoléon de l'accoutumance des guerres, de l'exercice de la toute-puissance et du spectacle de la servilité des hommes.

 

Comme Bonaparte, trois élèves de l'École militaire de Paris, Picot de Peccaduc, Le Picard de Phélipeaux et Des-'nazis, devaient à Laplace leur brevet de lieutenant en second. Tous trois s'enrôlèrent dans l'armée de l'émigration. Mais quel fut leur destin, et quels rapports curent-ils par la suite avec leur camarade d'école et de promotion ?

Le Breton Picot de Peccaduc était le plus brillant élève de du Champ-de-Mars. Commandant en chef des quatre divisions de l'École ou sergent-major, il exerça cette charge de la façon la plus distinguée. Le 26 septembre 1785, le Conseil décidait de lui offrir un étui de mathématiques, composé de quinze pièces, un exemplaire de l'Architecture de Belidor et un exemplaire du Cours de Bézout, tous deux reliés en veau, les Tables de logarithmes de La Caille, le Traité de fortification de Leblond, la Géographie de La Croix et le petit atlas de Le Rouge. Deux mois après, de Strasbourg, sa garnison, Picot de Peccaduc remercia le Conseil : sa plume, disait-il, ne pouvait que tracer faiblement sa reconnaissance ; il s'efforcerait, par son application soutenue aux devoirs et aux travaux de son métier, de se rendre digne des bienfaits dont l'administration de l'Hôtel l'avait comblé : « Votre zèle paternel ne se borne pas à diriger la conduite de vos élèves dans le peu de temps qu'ils ont le bonheur de vivre sous vos ailes ; vous vous plaisez encore à suivre des yeux leur conduite dans la carrière qu'ils parcourent, après qu'ils sont privés de cet abri salutaire. » Le Conseil lui répondit qu'il avait voulu témoigner publiquement sa satisfaction au jeune officier qui s'était acquitté de ses fonctions de commandant en chef avec tant d'exactitude et d'assiduité : Picot de Peccaduc avait laissé de lui des impressions ineffaçables qui présageaient son heureux avenir ; l'École se féliciterait constamment de l'avoir eu pour élève. Picot était adjudant-major lorsqu'il émigra. Après avoir servi comme capitaine d'artillerie au régiment de Rohan, il entra dans l'année autrichienne. Il était major d'infanterie quand il fut pris à Ulm, en 1805, par son ancien camarade de l'École militaire, et il avait le grade de colonel lorsqu'il tomba de nouveau, en 1809, aux mains de Napoléon. Ce fut un autre cadet-gentilhomme, Davout, qui le captura. « Sire, écrivait le maréchal à l'empereur au lendemain du combat de Tann, parmi les prisonniers autrichiens qui ont été faits hier se trouve un sergent-major de la compagnie des cadets de l'École militaire ; la circonstance dans laquelle il se trouve m'a déterminé à le recommander à l'escorte qui le conduit à Neustadt, et il donner connaissance à Votre Majesté de ce (pli a rapport à lui. » En 1811, comme s'il renonçait pour toujours à la France, Picot de Peccaduc germanisa son nom et s'appela désormais Herzogenberg. Promu général-major, il fit la campagne de 1813 et il était aux batailles de Dresde et de Culm. Blessé grièvement, il obtint après sa guérison le commandement d'une colonne mobile et, aux Cent-Jours. il fut un instant à la tête du corps qui bloquait Schlestadt. En 1820, le ministère autrichien lui confia la direction de l'Académie des ingénieurs, qui s'était révoltée. Herzogenberg rétablit la discipline et, par un habile mélange de douceur et de sévérité, s'acquit l'estime et l'affection des élèves. Aussi, l'année suivante, fut-il nommé par surcroît curateur de l'Académie des chevaliers. Il était feld-maréchal-lieutenant lorsqu'il mourut, à l'âge de soixante-sept ans, et les officiers sortis des deux écoles qu'il avait gouvernées, évoquèrent souvent dans leurs entretiens l'originale figure de ce Peccaduc-Herzogenberg à la taille imposante, à l'attitude martiale, à la voix si puissante qu'on la comparait au roulement lointain du tonnerre, de cc Français qui s'était fait Autrichien, mais qui gardait dans ses manières la gravité bretonne et regrettait petit-être sa première patrie, car jamais on ne le vit sourire.

Phélipeaux fut un adversaire plus rude de Napoléon. Déjà, Sur les bancs de l'École militaire, les deux jeunes gens ne pouvaient se souffrir, et Picot de Peccaduc, qui s'asseyait entre eux pour s'opposer à leurs disputes, dut quitter sa place parce qu'il recevait de chaque côté des coups de pied qui lui noircissaient les jambes : le Vendéen et le Corse, le royaliste et le républicain avaient évidemment une insurmontable antipathie l'un pour l'autre. Phélipeaux émigra pour servir à l'armée des princes et au corps de Condé. Mais, en 1796 il gagne le centre de la France, prend le nom de Passaplan, rallie deux mille insurgés, s'empare de Sancerre au mois de murs, y arbore le drapeau blanc durant huit jours ; puis, battu, cerné, se cache à Orléans. Arrêté au mois de juin et conduit à Bourges, il s'échappe, rejoint l'armée de Condé, l'abandonne de nouveau, et revient en France pour tenter l'évasion de Sidney Smith emprisonné au Temple. Revêtu de l'uniforme d'adjudant-major et escorté d'amis dévoués, de Loyseau, de Bois-Girard et de Tromelin, il se présente au geôlier, exhibe un faux ordre de translation, enlève Smith, qui feint de le suivre avec répugnance, et l'emmène en Angleterre. Nommé colonel par le gouvernement britannique, il accompagna Sidney Smith dans le Levant, et ce fut lui qui repoussa les Français devant Saint-Jean d'Acre, les accablant de leur grosse artillerie que Smith avait capturée en mer, redressant les remparts à mesure qu'ils tombaient, traçant des lignes de contre-attaque, creusant deux tranchées qui, semblables à cieux côtés de triangle, prenaient en flanc tous les ouvrages de l'assiégeant, luttant avec la dernière opiniâtreté, et, de l'aveu de Bonaparte, ne laissant pas de repos, même la nuit, aux agresseurs. Par bonheur pour son camarade d'école, il mourut de fatigue ou de maladie. On a prétendu que Napoléon n'avait jamais parlé de lui. Il le citait O' Meara : « c'était, témoignait-il, un Français qui avait étudié avec moi. » Il le citait â Las Cases : « Phélipeaux, disait-il à son compagnon de Sainte-Hélène, était de votre taille », et Las-Cases, sorti de l'École militaire de Paris en 178'i, répondait à l'empereur : « Sire, il y avait bien plus d'affinités encore. Nous avions été intimes. En passant par Londres avec Sidney Smith, Phélipeaux une fit chercher partout ; je ne le manquai que d'une demi-heure ; mais il est bizarre de voir qu'il Saint-Jean d'Acre ceux qui dirigeaient les efforts opposés, fussent de la même nation, du même Bige, de la même classe, de la même arme, de la méfie école. »

Alexandre Desmazis, voué par des traditions de famille à l'artillerie, fils du chevalier Desmazis, colonel an corps royal, neveu d'un Desmazis, colonel au même corps, d'un Desmazis, maréchal de camp et commandant d'école, et d'un troisième Desmazis, capitaine dans l'arme, fut l'intime ami de Napoléon à Paris ainsi qu'à Valence et à Auxonne. Désigné pour être du Champ-de-Mars son instructeur d'infanterie, il s'acquitta de sa tâche avec tant de bienveillance qu'il gagna l'affection de son élève. C'était d'ailleurs et ce fut constamment un homme de la société la plus douce et la plus polie. Dans sa jeunesse, il se montrait ardent, volontiers amoureux, et plus d'une fois Bonaparte, faisant le mentor, se piquant d'être calme-et rassis, lui reprocha, du droit de sa « froide tranquillité », d'avoir trop de chaleur et de feu : « Souvenez-vous, lui disait-il, que je ne suis toujours rendu digne de votre amitié et qu'elle fut le juge qui vous rappela à vos devoirs. » Desmazis émigra, fit la campagne de 1792 et, après avoir appartenu durant trois années à l'armée anglaise, entra comme capitaine au service du roi de Portugal. Mais Bonaparte ne l'avait pas oublié. En 1802, Desmazis abandonnait les drapeaux de Sa Majesté Très Fidèle et retournait en France pour être administrateur des bâtiments de la couronne. Il se démit de son emploi après l'abdication de Fontainebleau. Mais le 25 mars 1815 l'empereur le réintégrait dans ses fonctions.

Napoléon combla la famille de son ami. L'aîné d'Alexandre, Gabriel Desmazis, fut pourvu, comme son cadet, d'une brillante sinécure et devint administrateur de la loterie impériale. Un oncle des deux frères, Henry Desmazis, ancien capitaine au régiment de Grenoble, vivait en Italie, et, après avoir été répétiteur de mathématiques à l'École d'artillerie de Turin, dirigeait l'arsenal de Milan : le ministère refusait de lui payer sa solde de retraite, parce qu'il exerçait des fonctions étrangères au service de l'empereur ; mais Alexandre Desmazis écrivit à Clarke et invoqua « quelques traces qu'un ancien élève de l'École militaire pouvait avoir laissées dans le souvenir du ministre », il sollicita Napoléon, et le vieil Henry Desmazis ne perdit pas ses droits.

 

On connaît moins les autres cadets-gentilshommes qui formaient à l'École militaire la section d'artillerie et qui suivirent les mêmes cours spéciaux que Bonaparte.

La plupart émigrèrent ou, comme on disait, abandonnèrent.

Baudran, reçu d'emblée lieutenant en 178G, abandonna dans les derniers mois de 1791.

Fleyres commandait la division des cadets-gentilshommes qui se rendit à Pont-à-Mousson après la suppression de l'École militaire de Paris, et le Conseil lui offrit, comme deux ans auparavant à Picot de Peccaduc, un étui de mathématiques et plusieurs ouvrages scientifiques. Il était lieutenant en premier lorsqu'au mois de mai 1792 il démissionna.

Montagnac alla servir à l'armée de Condé jusqu'à la fin de 1793.

D'Ivoley, élève d'artillerie, ne passa pas l'examen d'officier. Mais, durant l'émigration, il obtint directement et par grâce spéciale le brevet de lieutenant en second. Au retour des Bourbons, il se contenta toutefois d'un grade de lieutenant dans la légion de l'Ain, son département.

Delpy de La Roche rejoignit les princes après le 10 août 1792 ; il fit la campagne de 1793 à l'armée de Condé et servit trois ans, de 1794 à 1796, au corps de Rotalier, à la solde anglaise. Sous la seconde Restauration, il fut attaché, comme capitaine, à l'École de Saint-Cyr, puis à celle de La Flèche, et les élèves qu'il commandait regardaient curieusement la croix de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel qu'il avait eue en 1786, lorsqu'il était cadet-gentilhomme.

Najac était capitaine en second comme Delpy de La Roche, lorsqu'il émigra. Les Bourbons lui donnèrent le grade de capitaine en premier et le commandement de l'artillerie à Agde.

Chièvres d'Aujac, devenu premier lieutenant, servit les princes durant cinq ans, comme firent Delpy et Najac. A son retour en France, il obtint, par l'entremise de Lauriston et sur un mot de Bonaparte, la place de receveur des contributions directes à Rouen. Son fils, phis tard chef de bataillon au corps d'état-major, fut admis en 1809 à l'école de Saint-Cyr, et reçut une blessure à Leipzig.

Lallemant de Villiers, jugeant l'examen de l'artillerie trop difficile, entra comme sous-lieutenant, à la fin de 1787, au régiment de Piémont-infanterie. Il servit dans l'émigration à l'armée des princes et au régiment de Hohenlohe. La Restauration lui donna le brevet de capitaine.

D'Anglars échoua deux fois à l'examen d'artillerie, et il était sous-lieutenant au régiment de Champagne lorsqu'éclata la Révolution. Il prit part à l'expédition de Quiberon, dans la légion de Béon. Deux de ses frères furent fusillés par les républicains. Lui-même, gravement blessé à l'épaule et au bras droit, transporté à l'hôpital de Vannes, traduit devant la commission militaire, n'échappa qu'en persuadant à ses juges qu'il sortait des prisons d'Angleterre. Il fut acquitté. Mais il était estropié pour le reste de ses jours. La croix de Saint-Louis et la retraite de capitaine furent sa récompense en 1815.

Neyon de Soisy entra pareillement dans l'infanterie. Il n'émigra pas et il était à l'armée du Midi, au camp de Jausiers, le premier lieutenant de son régiment — le 91e, ci-devant Barrois, — faisait déjà les fonctions de capitaine et attendait une des places vacantes. Mais, le 28 août 1792, les soldats s'ameutaient contre les officiers nobles, les sommaient de partir, leur montraient une corde qu'ils apportaient pour les pendre. Neyon dut donner sa démission et regagner son village de Drillancourt, dans la Meuse. Depuis, à différentes reprises, il s'efforce de reprendre l'uniforme. Mais c'est en vain. Le 15 août 1793, le ministre lui objecte qu'il est de la classe proscrite. Neyon s'obstine, veut partir avec la réquisition de la Meuse : le commissaire du département refuse de l'inscrire. Il court à Sedan se présenter au conventionnel Massieu : Massieu le relègue à vingt lieues des frontières. Il se rend à Nancy pour s'enrôler dans les hussards : Pflieger lui défend de s'engager. Enfin, en octobre 1796, « lorsqu'un jour plus pur éclaire son pays », il prie le ministre de l'employer dans cette armée d'Italie « dont le général a été son compagnon de jeunesse, d'étude et de service » ; on lui répond qu'il y a vingt mille officiers réformés qui doivent être replacés immédiatement et de préférence à d'autres.

Lustrac, Venzac, Clinchamps renoncèrent, eux aussi, à l'artillerie.

Clinchamps, sous-lieutenant au régiment du 'Maréchal de Turenne, abandonna son emploi en 1790.

Venzac, lieutenant au régiment d'Aunis, fit de même en 1791.

Lustrac, lieutenant au régiment de Provence, émigra, mais, à son retour, consentit à servir son ancien camarade de l'École militaire. A la fin de 1805, le ministre de la guerre le nommait maréchal des logis au He bataillon bis du train d'artillerie. Lustrac s'acquit bientôt la réputation d'un fort bon sujet plein d'intelligence et de zèle. Il était adjudant-major lorsqu'il périt en 1812 dans la retraite de Russie. Malade, déjà blessé et dépouillé par les Cosaques à l'affaire du 18 octobre devant Moscou, il avait pourtant dépassé Kovno ; mais il voulut s'arrêter une heure pour se réchauffer ; des Juifs qui conduisaient son traîneau l'assassinèrent.

Dalmas devait accompagner Bonaparte en Dauphiné au sortir de l'École militaire et, comme lui, applaudir au nouvel ordre de choses. Il était capitaine d'artillerie lorsqu'il fut suspendu à la fin de 1793. Il regagna Castelnaudary, sa ville natale. En 1799 il se mit à la tête des gens du canton de Nailloux et se joignit au rassemblement qui s'intitulait l'armée royaliste du Midi. Mais il ne tarda pas à poser les armes. Il crut en 1809 que Napoléon traverserait Castelnaudary, et résolut de se présenter à son ami de Valence et de Paris. L'empereur ne vint pas. Toutefois Dalmas était content de son destin ; il vécut tranquillement à Nailloux et fut maire de la commune. Andréossy était son cousin : Dalmas ne sollicita jamais sa protection, et il ne voulait voir Napoléon en 1809 que pour obtenir un brevet de sous-lieutenant de cavalerie en faveur d'un sien frère, Henri Dalmas, employé des ponts et chaussées et porte-guidon de la garde d'honneur il cheval de Castelnaudary.

Comme Dalmas, Richard de Castelnau n'émigra pas, et la Révolution le fit capitaine-commandant. Mais, comme Dalmas, sa noblesse, si mince qu'elle frit, le rendit suspect ; attaché à l'état-major de l'armée des côtes de Brest, adjoint aux adjudants-généraux, il fut suspendu par les représentants au mois de septembre 1793. Comme Dalmas, il ne reparaît plus dans les camps.

Gondallier de Tugny fut, avec Bonaparte, le seul des cadets gentilshommes de la section d'artillerie qui devint général. Mais il n'émigra pas, n'encourut ni soupçon ni disgrâce, et il joua son rôle dans toutes les campagnes de la Révolution, à l'armée de la Moselle et à celle du Rhin, assista comme capitaine à de grandes actions, à l'affaire d'Arlon, à la conquête de l'Alsace, aux blocus de Luxembourg- et de Mayence, à la bataille de Hohenlinden. Promu chef de bataillon par le premier consul et colonel par l'empereur, Tugny dirigea le parc du 11e corps et plaça la batterie du centre dans l'île de Lobau. Le roi Joseph le prit à son service, le fit général de brigade et commandant en chef de l'artillerie napolitaine. Murat le nomma général de division et ministre de la guerre et de la marine. Napoléon le créa baron de l'Empire et l'employa durant les Cent-Jours. La Restauration ne lui reconnut que le grade de maréchal de camp.

Comme leurs camarades de la section d'artillerie, les élèves de la section du génie étudiaient surtout les mathématiques. Ils étaient donc en relation avec Bonaparte. L'un d'eux, Puniet de Cavensac, admis à l'École de Mézières à la suite de l'examen qui eut lieu au mois de décembre 1785, se noya en se baignant dans la Meuse ; les autres émigrèrent, à l'exception de Boisgérard.

Boisgérard se présenta quatre fois à l'École de Mézières. Mais l'épreuve était difficile, et le jeune homme passait, malgré ses échecs, pour un des élèves les plus distingués de l'Hôtel du Champ-de-Mars ; son examinateur, l'abbé Bossut, tout en le refusant, le jugeait bon sujet et intelligent. Aussi Boisgérard fut-il sergent-major de la compagnie ; il obtint la croix de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel ; il commanda la division des cadets-gentilshommes qui se rendit à Brienne lorsque l'École militaire de Paris fut supprimée, et le Conseil lui donna, outre un étui de mathématiques et plusieurs ouvrages scientifiques, une somme de soixante livres en argent, destinée à lui payer une épaulette, une contre-épaulette et une dragonne de sous-lieutenant, six paires de manches de bottes, quatre paires de souliers, une paire de bottes molles et une paire d'éperons. Il devait être un des héros du siège de Mayence et un des meilleurs officiers du génie qu'ait eus la France.

Vigier, lieutenant en premier, servit de 1792 à 1801 au corps de Condé. Les Bourbons le nommèrent à leur retour chef de bataillon. Sous les Cent-Jours, il regagna ses foyers en déclarant qu'il ne pouvait reconnaître une autorité illégitime.

Fages-Vaumale fit campagne en 1792 à l'armée des princes, aux côtés de son père, dans la compagnie écossaise des gardes du corps. Trois ans plus tard, il entrait définitivement au service de la Grande-Bretagne et commandait une compagnie d'ouvriers militaires en Corse. En 1.814, il reçut à la fois la croix de Saint-Louis du gouvernement des Bourbons et une pension de cent livres sterling du gouvernement anglais.

Teyssières de Miremont eut une existence aventureuse. Il sert d'abord au corps de Condé, puis dans l'armée autrichienne. En 1795, il guide une des colonnes qui percent devant Mayence les lignes assiégeantes. Wurmser en 1793, Saxe-Teschen en 1.79'1, l'archiduc Charles en L796, l'attachent à leur état-major. Après Campo-Formio, il se rend en Portugal et, comme major, assiste le prince de Waldeck, fait des reconnaissances et construit des fortifications sur la frontière du Beira. Les Bourbons lui donnèrent la croix de Saint-Louis et le grade de chef de bataillon.

Chevardière de La Grandville prit part à la campagne de l'armée des princes, appartint jusqu'en 1802 à l'état-major du prince d'Orange et, sons l'Empire, vécut dans les Ardennes, son pays natal. Napoléon, a-t-il dit, « se souvint à diverses reprises que j'avais été à l'École militaire avec lui ; mais bien servir mon roi a toujours été mon premier désir. » En 1814, il aimait mieux « s'exposer aux persécutions » que d'accepter un grade de l'empereur, et, en 1815, il suivit Louis XVIII à Gand. La Restauration le fit lieutenant-colonel.

Moulon, Saint-Légier de la Saussaye, Gassot de Rochefort, Maussabré de Saint-Mars renoncèrent au génie.

Moulon, sous-lieutenant au régiment de Lorraine-infanterie, fit trois campagnes de l'émigration et prit du service en Russie.

Saint-Légier de la Saussaye, sous-lieutenant au régiment de Provence, alla guerroyer à Saint-Domingue dans la légion britannique, où le gouverneur de la Jamaïque le nomma lieutenant, puis capitaine.

Gassot de Rochefort et Maussabré de Saint-Mars, entrés, avant la Révolution, le premier au régiment d'Auvergne, le second au régiment de Médoc, obtinrent à l'armée de Condé le gracie de capitaine, que la Restauration leur confirma ; mais Gassot ne rentra pas dans l'armée et Maussabré était lieutenant-colonel lorsqu'il eut sa retraite.

Quelques semaines après l'arrivée de Bonaparte à l’École militaire, le 5 janvier 1785, trois cadets-gentilshommes, admis à l'examen du génie en décembre 178ft, partaient de Paris pour se rendre à Mézières. C'étaient Morot de Grésigny, Bernard de Montbrison et Frévol de Lacoste.

Le méridional Montbrison, envoyé à Schlestadt au sortir de Mézières, devait se fixer en Alsace. Il n'émigra pas ; mais il quitta le service à la nouvelle de la journée du 20 juin 1792 et, dit-il, éprouva beaucoup de persécutions, non seulement pour lui, mais pour son père, ancien officier de Royal-Comtois, qui mourut au bout de six mois d'emprisonnement. Eut-il recours à Bonaparte ? En tout cas, ses ouvrages le signalèrent à l'attention de Fontanes. Après avoir publié, en 1805, des considérations sur l'institution des banques et sur la prépondérance maritime et commerciale de l'Angleterre, il fit paraître, en 1807, des Propos de table suivis de contes et de fables ouf il invoquait comme ses maîtres La Fontaine et Pfeffel, « Homère de l'allégorie ». Sa poésie était à la fois docte et galante ; aux réminiscences d'Horace, il mêlait des allusions à l'Empire, et après Iéna et la consécration de l'épée du grand Frédéric dans le temple de Mars, il buvait

A la gloire, aux drapeaux eu nos murs transportés.

Au héros, au triomphe, aux dépouilles opimes.

Le 18 décembre 1810, l'ex-capitaine du génie était nommé professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Strasbourg, et, trois jours plus tard, le 21 décembre, recteur de l'Académie. Le choix était excellent, car le recteur Montbrison fut, assure Kellermann, un fonctionnaire estimable et zélé. Par son mariage avec l'unique fille de la baronne d'Öberkirch, Montbrison était d'ailleurs un des premiers propriétaires du Bas-Rhin.

Louis-Etienne Frévol de Lacoste devint capitaine et périt l'armée des Pyrénées-Orientales, assassiné par des paysans espagnols. Bonaparte ne le vit que deux mois ; mais il semble avoir fait amitié avec lui. Au commencement de 1801, le père de Lacoste écrivait à Berthier et à Marescot qu'il avait deux fils dans le corps du génie : « L'aîné, disait-il, fut tué à l'armée : il était du même âge et avait étudié à Paris avec le premier consul ; l'autre suivit en Egypte l'illustre Bonaparte. » Cet autre portait les prénoms d'André-Bruno. Napoléon l'affectionnait à cause de son habileté, de sa fécondité de ressources, de son courage calme et enjoué, peut-être aussi en souvenir du cadet-gentilhomme Louis-Etienne. Il le promut capitaine après le siège de Jaffa et capitaine de première classe après le siège de Saint-Jean d'Acre. Il le confirma dans le grade de chef de bataillon, que Lacoste avait reçu provisoirement de Kléber. Il le fit en 1806 colonel. En 1807, au quartier de Finkenstein, il l'attachait à sa personne comme aide de camp. En 1808, il le nommait général de brigade du génie et comte de l'Empire avec cinquante mille francs de dotation, moitié sur la Westphalie, moitié sur le Hanovre. Mais, le 1er février 1809, à Saragosse, Lacoste tombait atteint d'une balle au front à l'instant où, après l'explosion d'une mine, il excitait des Polonais à s'emparer d'un îlot de maisons.

 

Bonaparte connut encore à l'École de Paris nombre de cadets-gentilshommes qui se destinaient à l'infanterie ou aux troupes à cheval.

Quelques-uns succombèrent trop tôt pour assister au spectacle extraordinaire que leur camarade offrit au monde.

Grandoit, sous-lieutenant au régiment de Rohan, et Saint-Geniès, sous-lieutenant aux gardes françaises, décédèrent en 1789.

Circourt, sous-lieutenant au régiment de Piémont-infanterie, mourut en 1812 à Besançon, où il s'était retiré, deux années avant le retour des Bourbons, pour lesquels il avait combattu dans le corps de Condé.

Corvisart de Fleury, capitaine à Royal-Comtois, périt au mois d'août 1792, à Saint-Domingue, où il avait suivi le deuxième bataillon de son régiment.

Le Roux du Feugueray, fils du lieutenant de roi pour les villes et châteaux de Dieppe et d'Arques, reçut une blessure mortelle dans un des combats livrés par l'armée de l'émigration.

Billouart de Kerlerec, enseigne de vaisseau, devenu sous-lieutenant dans le régiment d'Hector, fut pris par les républicains à Quiberon et fusillé à Auray avec un ancien élève de l'École militaire, son compatriote Kerret de Keravel.

Achille de Montmorency-Laval avait juste treize ans lorsqu'il entra comme pensionnaire dans la compagnie des cadets-gentilshommes. Aide de camp du comte de Vioménil, qui commandait les troupes légères à l'armée de Condé, il se signala par sa bravoure. Mais le 13 septembre 1793, à l'affaire de Bundenthal, il eut les cieux jambes fracassées par plusieurs coups de fusil et mourut peu de jours après.

Un parent de Laval, Maximilien de Fleurs-, eut un sort tragique. Il y avait à l'Ecole militaire, au temps de Bonaparte, deux Rosset de Fleury. L'ainé, Hercule, due de Fleury, suivit Louis XVIII dans l'émigration et devint premier gentilhomme de la chambre du roi. Le cadet, Maximilien, qui n'avait pas émigré, fut arrêté durant la Terreur et enfermé au Luxembourg. Il y était depuis quelques mois et se faisait remarquer par sa gaieté, par son entrain juvénile : il avait transformé le préau de la prison en une cour de récréations où les détenus jouaient aux barres et à la balle. Mais un Montmorency-Laval qu'il aimait beaucoup fut un des quarante-neuf que le Comité de salut public enveloppa dans l'attentat d'Admirai et la conjuration de Batz. Outré d'indignation, Maximilien de Fleury écrivit au président du tribunal révolutionnaire qu'il partageait les sentiments des accusés et souhaitait de partager leur destin : il fut aussitôt adjoint à la fournée, condamné, revêtu de la chemise rouge et guillotiné.

Plusieurs qui n'émigrèrent pas furent plus heureux que Fleury. Sous-lieutenant aux dragons de Bourbon, Delpuech de Comeiras avait en 1700, à la tête d'un détachement, repoussé la populace amiénoise qui voulait piller l'évêché, et les municipaux do la ville lui décernèrent par reconnaissance le titre de citoyen d'Amiens. Mais Comeiras ne fit pas davantage. Il rentra dans son pays natal, à Saint-Hippolyte du Gard, et s'il fut un instant enfermé au fort par ordre du comité de surveillance, qui lui reprochait l'émigration de son frère, il servit dans la garde nationale et traversa sans autre encombre la Révolution et l'Empire.

Du Saulzet prétendit, au retour des Bourbons, que « les désordres de la Révolution l'avaient forcé de quitter la France » ; mais on prouva qu'il n'avait pas émigré, et il n'eut pas la croix de Saint-Louis, qu'il sollicitait.

Quelques-uns se découragèrent et ne prirent part qu'aux premières campagnes de l'émigration. Le Roy de Lenchères, sous-lieutenant au régiment de Béarn, ne vit que l'expédition de Champagne et le siège de Maëstricht : aussi n'eut-il pas la croix de Saint-Louis et n'obtint-il de la Restauration que le brevet de lieutenant.

Guéroult, sous-lieutenant aux dragons de la Reine, ne fit que deux campagnes, celle de 1702 et celle de 1791, : s'il eut la crois, il ne reçut, comme Le Roy de Lenchères, d'autre brevet que celui de lieutenant.

Mais la plupart des cadets-gentilshommes de 1'Ecole militaire qui servaient dans l'infanterie et la cavalerie, allèrent grossir la « France extérieure » et, lorsqu'ils posèrent les armes, refusèrent de se rallier il Napoléon.

Du Carreau de Grésignac et Combes de Miremont, sous-lieutenants au régiment de Béarn ; Droullin de Tangues, sous-lieutenant au régiment d'Enghien ; Gohin de Montreuil, sous-lieutenant au régiment du Maréchal de Turenne ; Broc de La Villeaufourrier ; Beaurepaire, sous-lieutenant aux chasseurs de Normandie ; Broé, sous-lieutenant il Royal-Bourgogne ; Clérembault de Vendeuil, sous-lieutenant aux dragons d'Orléans ; Quelen du Plessis, sous-lieutenant aux chasseurs de Guyenne ; Saporta, sous-lieutenant aux dragons d'Angoulême ; Visdelou de Bedée, sous-lieutenant à Dauphin-dragons, firent soit dans l'infanterie, soit dans la cavalerie noble de l'armée de Condé, toutes les campagnes de l'émigration et obtinrent des Bourbons la croix de Saint-Louis et le brevet de capitaine.

Plusieurs méritent une mention. Brésolles de Cauderoue, sous-lieutenant au régiment de Chartres, servit d'abord en Espagne dans la légion de la Reine, sous les ordres de Preïssac, vint en 1796 à l'armée de Condé et fut blessé au combat d'Oberkamlach : il prétendit, au retour de Bourbons, qu'il avait reçu des princes, en 1791, un brevet de major, et ne put faire la preuve.

Collas de la Baronnais, lieutenant aux chasseurs des Cévennes, émigra parce qu'il avait été, disait-il, élevé à l'École militaire par la munificence du roi. Il assista, comme fourrier de la coalition de Bretagne, au siège de Thionville, où fut tué l'un de ses frères, officier au régiment de Poitou. Il prit part, comme sous-lieutenant du régiment du Dresnay, à l'expédition de Quiberon. Il servit comme aide-major dans la division de l'armée royale que commandait un autre de ses frères, Victor-Amédée de la Baronnais. Sous la Restauration, il était maire de Lamballe.

Pluviers de Saint-Michel, sous-lieutenant au régiment de Navarre, combattit dans les rangs de l'armée des princes et parmi les défenseurs de Maëstricht, puis devint adjudant de Cobourg et de l'archiduc Charles, qui l'employèrent à leur correspondance avec le corps de Condé, aux suspensions d'armes, à l'échange des prisonniers et au traitement des blessés : ses services dans l'armée autrichienne furent appréciés connue s'ils avaient été rendus dans l'armée française, et les Bourbons lui donnèrent le brevet de capitaine.

L'Eglise de Félix, qui naquit le 14 août 1769, un jour avant Napoléon, était lieutenant au régiment d'Aunis lorsqu'il partit en 1792 avec le futur amiral Du Petit Thouars pour aller à la 'recherche de La Pérouse et de son camarade d'école, le cadet-gentilhomme Roux d'Arbaud. Arrêté au Brésil, transféré à Lisbonne, il sollicita du service de Sa Majesté Très Fidèle et entra dans la marine portugaise, où il fit cinq campagnes.

La Lande de Vernon, sous-lieutenant à Royal-Picardie, fut un des meilleurs élèves de l'École militaire : il était commandant en chef de la compagnie, obtint, au mois de juillet 1787, la croix de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et reçut du Conseil, avant de quitter l'établissement du Champ-de-Mars, une épaulette et une contre-épaulette de sous-lieutenant, une dragonne, six paires de manches de botte, quatre paires de souliers, la paire de bottes dont il se servait au manège, le prix d'une paire de bottes neuves et d'une paire d'éperons. Il émigre, fait la campagne de 1792, reste deux ans comme simple dragon, puis comme sous-lieutenant, au régiment hollandais de Byland, combat durant trois années comme premier lieutenant des hussards de Carneville à l'année de Condé, passe avec le corps de Carneville au service de l'empereur, entre aux chasseurs à cheval de Bussy, devient adjudant du général Palfrv, qu'il voit tomber à la Chiusetta et qu'il enlève et rapporte du milieu de la mêlée, et, blessé deux fois, d'abord au siège de Coui et ensuite an siège de Gènes, donne sa démission comme premier lieutenant aux dragons de La Tour, pour vivre désormais à Nancy, sa ville natale.

Puységur, sous-lieutenant aux dragons d'Angoulême, qui fit l'expédition de Champagne dans les gardes du comte d'Artois, et celle de Quiberon dans le régiment d'Hervilly, fut employé par le roi dans les provinces méridionales et classé comme capitaine au retour des Bourbons.

Maussabré de Gastesouris, agrégé aux gardes du corps dans la campagne de 1792, volontaire aux hussards de la légion de Mirabeau, cadet aux hussards de Choiseul, sous-lieutenant au régiment de Mortemart, passa dix-huit ans à Guernesey dans une compagnie d'émigrés organisée pour la défense de l'île, regagna la France en 1815, et obtint des Bourbons le grade de chef de bataillon, après avoir commandé un petit corps dans l'armée royale de la Sarthe.

Aucapitaine, sous-lieutenant au régiment de Brie, servit l'Angleterre dans le régiment de Castries jusqu'à la paix de 1802, et, dans la compagnie des vétérans étrangers, jusqu'à la fin de 1814 : il eut, à son retour en France, la retraite de chef de bataillon.

Auboutet de la Puiserie, lieutenant à Royal-Guyenne, reçut dans l'émigration le brevet de chef d'escadron avec la croix de Saint-Louis. Il avait un grade à l'École militaire de Paris et il en était fier ; on le nommait Auboutet le galon. Ce fut lui qui montra le premier maniement des armes à Bonaparte. Fier, indépendant, il vécut, au retour de l'exil, dans le Poitou, sans jamais rien demander ni à Napoléon ni aux Bourbons.

La Haye-Montbault, sous-lieutenant de dragons, servit à l'avant-garde de l'armée des princes, puis, sous le nom de Zaun, qui signifie baie en allemand, dans les chasseurs de Le Loup. Mais lorsqu'il vit les Autrichiens revendiquer Valenciennes, y agir en maîtres, et, comme il dit, mettre aux portes de la ville leurs armes sculptées sur pierre de taille, il quitta les Impériaux pour se rendre en Angleterre et entrer dans la formation des cadres destinés à des expéditions sur les côtes de France. En 1706, seul et à ses frais, il partait de Jersey et venait guerroyer en Vendée jusqu'à la pacification. Il eut des occasions d'entrer dans l'administration ou dans l'armée ; mais il déclara qu'il ne voulait « tenir en aucune manière au gouvernement de Bonaparte et ne servir ni militairement ni civilement contre les Bourbons ». En 1814, au retour du comte d'Artois, il s'enrôla comme simple cavalier dans la garde à cheval de Paris. La Restauration lui donna le grade de chef d'escadron.

Forbin de Gardanne, sous-lieutenant au régiment de Soissonnais et chasseur noble de l'armée de Condé, se laissa nommer en 1813 chef de légion de la garde nationale de Marseille. Mais il était un des blessés d'Oberkamlach, affichait son royalisme et se vantait de descendre du Palamède de Forbin qui réunit le comté de Provence à la couronne, du chef d'escadre qui rivalisait d'audace et de gloire avec Jean Bart et Tourville, du bailli qui, sous Louis XIV, organisait les mousquetaires noirs et la maison du roi. Eu 1815, il se portait à Gap avec une compagnie de canonniers volontaires pour s'opposer à la marche de Napoléon débarqué, suivait l'état-major du duc d'Angoulême et, à la nouvelle de Waterloo, parcourait la banlieue de Marseille, levait huit bataillons pour protéger la ville contre le maréchal Brune. Les Bourbons le firent lieutenant-colonel.

Quarré de Chelers, sous-lieutenant aux carabiniers en 1788, fut sous l'Empire chef d'état-major des gardes nationales du Pas-de-Calais, son département. Mais il était royaliste dans l'âme ; il avait eu en Italie et en Allemagne des missions de Louis XVIII ; grâce au duc de Fleury, son beau-frère, il devint à la seconde Restauration sous-lieutenant aux gardes du corps avec le brevet de lieutenant-colonel.

Sanzillon, sous-lieutenant aux chasseurs du Hainaut, était neveu de l'évêque de Pergame, premier aumônier de Madame Adélaïde, et fils d'une gouvernante des enfants de France qui surveilla l'éducation des ducs d'Angoulême et de Berry. Aussi devait-il émigrer en 1701 et, disait-il fièrement, sans serment ni démission. Il reçut au combat de Berstheim 11H coup de sabre à l'épaule, servit au corps de Condé jusqu'au licenciement de 1801 et, après avoir obtenu le grade de capitaine de cavalerie, rejoignit à Rome son oncle l'évêque. Il était colonel de gendarmerie lorsqu'il demanda sa retraite en 1830.

Mesnard, sous-lieutenant aux dragons de Conti, fut pendant l'émigration aide de camp du duc de Berry, et cette fonction lui valut le brevet de colonel, le grade de maréchal de camp et la pairie. Premier écuyer de la duchesse, il la suivit en Vendée et à Nantes jusque dans la cachette de la maison du Guiny. Au temps où il était à l'Hôtel du Champ-de-Mars, il semble s'être signalé par son appétit, et une caricature dessinée par un cadet-gentilhomme le représentait regardant de travers les merlans que mangeait son voisin de table Rosières. Il avait refusé de rappeler au premier consul ses liaisons d'autrefois et de loi prêter un serment que sa conscience repoussait ; mais on dit qu'il conservait fidèlement le souvenir des heureux temps de camaraderie qu'il avait passés à l'École militaire et qu'il ne reniait pas la gloire de l'Empire.

 

Six des condisciples de Bonaparte entrèrent aux gardes du corps du roi : Battincourt, Chazeron, Thiérv de la Cour, dans la compagnie de Noailles ; Castelpers et Talara, dans la compagnie écossaise ; Rosières de Sorans, dans la compagnie de Beauvau.

Castelpers, devenu capitaine de cavalerie, eut la jambe cassée à l'affaire de Memmingen en 1796 ; il fut, sous la première Restauration, sous-préfet de Bagnères et obtint sous la seconde le grade et la retraite de chef d'escadron.

Talaru, neveu du marquis de Talaru, lieutenant général, et fils du vicomte de Talaru, premier maître d'hôtel de la reine, eut, an sortir de l'École militaire, un avancement rapide : il était capitaine aux dragons de la Reine en 1788 et il avait promesse d'être nommé colonel du premier des trois régiments de la reine qui viendrait à vaquer. Promu, au retour des Bourbons, colonel de cavalerie « pour tenir rang », il fut pair de France et, en 1823, avant de se rendre comme ambassadeur en Espagne, reçut le grade honoraire de maréchal de camp.

 

Huit camarades de Napoléon entrèrent aux gardes françaises et y devinrent enseignes avec rang de capitaine : Quineville, Des Touches, Saint-Geniès, Saint-Mesmin, Gréaume, Champigny, Sens de Morsan et Malartic. Cinq émigrèrent et furent lieutenants, avec brevet de lieutenant-colonel, dans le corps d'infanterie que les officiers des gardes françaises levèrent à leurs frais et qui s'appela le corps des hommes d'armes à pied parce que le nom de gardes françaises était souillé par la défection du régiment.

Saint-Mesmin ne fit que la campagne de 1792.

Bochart de Champigny prit part à l'expédition de Champagne comme sous-aide-major et se rendit en 1795 à la Martinique, où il fut capitaine des milices.

Gréaume reçut au retour des Bourbons un brevet de colonel d'infanterie et fut deux ans prévôt du département de la Vienne.

Sens de Morsan, nommé lieutenant-colonel sous la seconde Restauration, fut lieutenant de roi à La hère durant deux années. Mais il était incapable ou plutôt insouciant, nullement militaire, et, d'autre part, il ne possédait guère, disait-on, d'autre moyen d'existence que son épée : il avait perdu dans la Révolution une brillante fortune et notamment sa belle terre de Morsan, dans le département de l'Eure. Les Bourbons reconnurent les preuves de fidélité constante qu'il leur avait données en lui conservant de 1818 à 1830 son traitement de réforme.

Malartic passa deux ans, de 1790 à 1792, aux Etats-Unis comme gicle de camp du général Sinclair. Blessé sur les bords du lac Erié, il resta dans le fort Jefferson jusqu'au jour où il prit le chemin de l'Europe pour se mettre à la disposition des princes émigrés. Après avoir servi dans le corps des hommes d'armes à pied et aux hussards de Salm-Kirbourg, il entra dans le régiment de Hompesch, sons les drapeaux de ces Anglais qu'il avait combattus en Amérique. Il était, en 1800, sous le nom de Sauvage — que ses aventures d'outre-mer lui avaient sans doute suggéré — chef d'état-major de son ancien camarade des gardes françaises, Bourmont, et il contribua très activement à l'organisation de l'armée royaliste de l'ouest. La Révolution l'avait frustré d'une belle fortune, car il était neveu et héritier d'un Malartic, gouverneur général de l'Ile-de-France et des établissements de l'Inde. Aussi eut-il en 1814 le grade de maréchal de camp que Bourmont demandait pour lui dès 1799, à la prise du Mans. Des contemporains l'ont accusé de mauvaise foi et de duplicité. Lorsqu'après l'attentat de la machine infernale, tous les officiers vendéens, mente Bourmont, furent arrêtés à Paris, Maladie échappa seul à la proscription et, en pareille circonstance, il fut toujours épargné. Faut-il croire avec Tercier qu'il avait d'anciennes relations avec Desmarest et Fouché ? Ou Bonaparte le ménageait-il parce qu'il se rappelait la communauté d'études de l'École militaire ?

 

La plupart des cadets-gentilshommes camarades de Bonaparte eurent donc, pour parler comme lui, le cœur blanc, et non le cœur bleu. On ne sait si plusieurs furent, comme Chièvres d'Aujac, de ces émigrés qu'il a généreusement placés dans les administrations et notamment dans les droits réunis. Mais on peut assurer que très peu d'entre eux se rallièrent à l'Empire ou consentirent à entrer dans l'armée nationale.

Le Clerc de Juigné, neveu de l'archevêque de Paris, était capitaine au régiment de cuirassiers lorsqu'il émigra. Dès le mois de juillet 1793, après avoir pataugé dans les boues de la Champagne et de la Flandre, il renonçait au métier et se retirait à Fribourg, on vivait toute la tribu des Juigné. En 1806, il demanda du service, et Napoléon le fit lieutenant en premier des gendarmes d'ordonnance, puis capitaine de cuirassiers. Mais, en 1810, Juigné, dont la santé était délabrée, donnait sa démission.

Palamède de Forbin Laharben, sous-lieutenant au corps des carabiniers de Monsieur, avait émigré pour rejoindre le comte de Provence. Dès le mois de septembre 179G, bien qu'il fia officier au régiment d'Autichamp à cocarde blanche, et bien que son père, maréchal de camp, mit été fusillé après le siège de Lyon, il regagnait la France. Napoléon le nomma capitaine aux gendarmes d'ordonnance et aux gardes d'honneur. Mais Forbin fut fait prisonnier à Vimeiro et relâché sur parole ; il n'eut pas l'avancement qu'il espérait ; peut-être prévit-il la chute de l'Empire ; en 1813, il donnait sa démission.

Girardin de Brégy, membre du corps législatif et commandant d'une des légions de la garde nationale de Paris, fut, comme son frère Stanislas, ami du premier consul, qui lui rappelait quelquefois à table ou à la promenade le beau temps de l'École militaire. Son fils Amable, qu'il eut de Mlle Contat, se signala par ses sentiments napoléoniens, et le général Letellier, dont il fut aide de camp, disait qu'il était dévoué comme on l'est rarement il la personne de l'empereur. Blessé à Bautzen, blessé à Lœwenberg, blessé à Leipzig, le lieutenant Amable de Girardin fut promu capitaine pendant les Cent-Jours et il se vantait d'être entré le troisième dans la chambre du duc d'Angoulême fait prisonnier à La Palud. Dénoncé pour des propos très lestes qu'il s'était permis sur les Bourbons, il fut éloigné de l'armée sous la Restauration. Aussi, en 1830, prenait-il un fusil, et il assure qu'il a, sinon dirigé les assaillants, du moins marché le premier cinq heures durant à l'attaque du Palais-Royal, du Théâtre-Français, de la rue Saint-Honoré et de la rue de Rohan.

Gantier de Saint-Paulet, lieutenant au régiment d'Auvergne, avait émigré et, en 1798, à la prise de Malte, il était lieutenant-colonel de chasseurs au service de l'ordre. Il regagna le Comtat-Venaissin, son pays natal, et fut député du Vaucluse. Napoléon, qui le revit à Paris, se souvint de son condisciple de l'Ecole militaire et le nomma baron. Saint-Paulet était major des gardes nationales de son département lorsqu'au mois de février 1814 il écrivit à Clarke ; il protestait de son dévouement à Napoléon : « Au moment où Sa Majesté appelle auprès de son auguste personne tous les Français et tous les anciens militaires comblés de ses bienfaits, comment ne m'empresserais-je pas de répondre à un appel si honorable ? » Et il demandait une place de major dans un régiment de ligne. Clarke le remercia et le pria de rester à son poste. Les Bourbons le firent chef d'escadron de gendarmerie.

La Myre, sous-lieutenant au régiment du Roi, rentra dans sa patrie dès la fin de 1795 et fui, en 1806, capitaine de la garde nationale d'élite de la Somme et, en 1813, chef d'une cohorte du même département : la Restauration lui refusa la croix de Saint-Louis.

Barlatier de Mas donna sa démission en 1791, non pour émigrer, mais pour faire, dit-il, un établissement. Sous l'Empire, il était, comme La Myre, chef de cohorte des gardes nationales de son département. Dans la campagne de Zélande, il commandait une légion et, en 1811, il sollicitait la croix de la Légion d'honneur : « J'ai servi, écrivait-il, toutes les fois et tout le temps que les gardes nationales ont été mises en activité », et il ajoutait qu'il serait le plus heureux homme du monde s'il était décoré par celui « qu'il avait eu le bonheur de connaître dans son enfance ».

Montrond, sous-lieutenant aux dragons du Roi, est moins connu que son frère Casimir, le beau Montrond, qui, comme lui, avait été pensionnaire il l'École militaire de Paris, et qui fut le mari de la Jeune Captive, l'amant de Pauline Bonaparte et l'intime ami, l'aboyeur de Talleyrand. Il émigra, sans toutefois s'engager dans l'armée de Condé, revint en France sous le Consulat, et obtint du roi Joseph, sur la recommandation de Talleyrand, le poste d'administrateur du duché de Bénévent. Capitaine de cavalerie napolitaine, puis chef d'escadron adjoint à l'état-major, il prit part à la campagne de Russie et à la défense de Danzig. Lorsque Murat fit défection, il quitta le service de Naples, et Murat, pour l'obliger, lui envoya une démission de maréchal de camp. Aussi Montrond voulait-il être maréchal de camp sous la seconde Restauration. On lui répondit qu'il n'avait pas le brevet de ce grade, qu'il s'était offert à l'usurpateur, qu'il sollicitait sous les Cent-Jours l'emploi de colonel. En 1816, il fut éloigné de Besançon parce qu'il se liait avec les officiers de la garnison.

Marcillac, capitaine à Royal-Picardie, fit la campagne de 1792 à l'armée des princes comme aide de camp de son oncle, le marquis de Laqueuille, servit de 1703 à 1795 dans l'armée espagnole, accompagna Souvorov en 1799 à travers la Suisse. Eu 1.800 il rentrait à Paris et demandait une audience à son condisciple de l'École militaire. Huit jours après, Duroc lui rendait visite : Bonaparte, qui partait pour l'Italie, ne pouvait le recevoir, mais il se souvenait de lui ; Marcillac devait rester en France et, puisqu'il était jeune, s'attacher au gouvernement de la jeunesse ; il appartiendrait à l'état-major du premier consul et serait bientôt général de brigade. L'émigré refusa les offres de Bonaparte et fort inutilement tenta de soulever le Rouergue, dont le comte d'Artois lui avait donné le commandement. Douze ans plus tard, lorsqu'il eut perdu l'espoir d'une restauration des Bourbons, il sollicita et obtint la sous-préfecture de Villefranche d'Aveyron. En 1814 il se tournait contre l'Empire et dirigeait sur le camp de Wellington un convoi de bœufs requis dans la Corrèze et destiné à l'armée de Soult. Nommé par Vitrolles, en avril 1815, commissaire du roi dans l'Aveyron, il arrêta les fonds publics envoyés à la recette générale de Rodez et se saisit des courriers qui portaient les décrets impériaux. Il fut destitué par Napoléon. Mais lorsque, au mois de juillet, il voulut s'emparer de l'administration de l'Aveyron, les autorités refusèrent de le reconnaître, et au mois d'août suivant, à l'instant où il demandait la préfecture du Cantal ou du Lot, il perdit la sous-préfecture de Villefranche. La Restauration, comme l'Empire, le jugeait hautain, impérieux, indépendant et d'ailleurs déplacé dans l'arrondissement de Villefranche, son propre pays, où il voyait à regret ses domaines vendus et montrait de l'humeur aux acquéreurs de ses biens. Il rentra dans l'armée et fut quelque temps colonel à l'état-major. Mais, bien que chaudement recommandé par le duc d'Havré, il ne put être maréchal de camp.

Cinq camarades de Bonaparte à l'Ecole militaire avaient servi la Révolution : Oudan, Chabannes, Guillermin, Labruyère et Champeaux.

Oudan, sous-lieutenant au régiment Royal, était capitaine dès 1792, mais fut destitué deux ans plus tard.

Chabannes entre au régiment d'infanterie de Lorraine en 1786. Mais, bien qu'il ait dix-huit ans, bien qu'il ait rang de sous-lieutenant depuis trois années, bien qu'il soit le premier des élèves de l'École militaire à placer, le colonel duc de Mortemart, qui ne le connaît pas, se plaint d'être « forcé » de le recevoir. Aussi, deux ans après, Chabannes abandonne le régiment de Lorraine pour le bataillon de garnison du régiment de Navarre. Licencié, puis simple soldat au 72e, puis brigadier au 24e chasseurs, il quitte l'armée pour toujours au mois d'août 1794. Que devint-il ? En 1852 et en 1853, à Bordeaux, où il végète, il obtient un secours du ministre de la guerre, et il termine ainsi sa requête dernière : « Le pauvre vieillard de quatre-vingt-cinq ans est toujours dans la plus dure détresse ; j'ai l'honneur d'être, Monseigneur le maréchal, votre respectueux serviteur, De Chabannes, ancien condisciple à l'École militaire de l'empereur premier et ancien officier ! »

Guillermin de Montpinay, sous-lieutenant au régiment d'infanterie de La Fève, servait en Corse lorsqu'il fut nommé chef de bataillon par les représentants. Mais suspecté, désireux d'éviter une arrestation, il refusa de regagner le continent et resta dans File. En 1801, il se rendait de son propre mouvement à Saint-Domingue, puis entrait dans l'état-major de l'armée, passait par tous les degrés et en deux ans devenait chef d'escadron provisoire. De retour en France après la capitulation de Saint-Domingue, il fut confirmé chef d'escadron parce que ses services antérieurs « faisaient considérer ces promotions moins comme un avancement que connue un renouvellement de grades ». Mis en 1812 à la disposition de Suchet pour être employé dans les places de l'Espagne, Guillermin commanda la citadelle de Tortose assiégé. La Restauration l'attacha durant neuf ans au dépôt de la guerre et, en 1824, le nomma lieutenant-colonel d'un régiment de ligne. Mais, après n'avoir vécu que dans les états-majors, il ignorait tous les détails de l'infanterie et ne savait pas diriger les évolutions sur le terrain : il eut dès 1825 son traitement de réforme.

La Bruyère demeura trois ans et demi à l'École militaire et il se piquait plus tard d'avoir reçu une éducation soignée : il avait, disait-il, l'emporté à Rehais des prix de mathématiques et de dessin ; il avait, à l'Hôtel du Champ-de-Mars, étudié le cours complet de l'abbé Bossut ; il avait suivi les leçons de d'Auvergne, et lorsqu'il sortit de l'École, il était le plus adroit pour monter sur les sauteurs. Ce fut un des braves soldats de la Révolution. Il servit au régiment de Bassigny avec un autre preux, Beaupuy, et le remplaça comme capitaine de grenadiers. Au siège de Mayence, en 1793, il commanda le village de Kostheim et les lignes entre le fort Saint-Philippe et le fort Saint-Joseph. Il accompagna les Mayençais en Vendée : un jour, il fut laissé pour mort et rappelé à la vie par Merlin de Thionville, qui le fit emporter après avoir bouché ses plaies, faute de charpie, avec de l'herbe et du foin ; une autre fois, assailli par un chouan, manquant de plomb, il charge son pistolet avec une de ses dents arrachée de la veille et tue l'adversaire. Réformé, il écrivit à Bonaparte : il s'adressait avec confiance au premier consul, ancien élève de l'École militaire et son contemporain, pour réclamer ses droits : il avait vingt-cinq blessures ! Bonaparte le fit rétablir dans le grade d'adjudant-commandant et inscrire sur le tableau de l'état-major général de l'armée ; il le nomma général de brigade, baron de l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, et lui donna des rentes en Westphalie. Mais le 3 décembre 1808, à la prise de Madrid, La Bruyère recevait un coup de feu à la gorge et mourait dans les bras de Billy, son aide de camp.

Pierre-Clément de Champeaux, allié à ces Champeaux que Napoléon avait connus à Autun et à Thoisy-le-Désert avant de se rendre à l'École de Brienne, fut un de ses meilleurs camarades de l'École militaire. Il entra dans la cavalerie et, profitant des chances de la Révolution, chargé par Custine de porter à la Convention les drapeaux conquis à Spire, acclamé, durant cette brillante mission, dans les théâtres de Paris, devint rapidement colonel. Mais il fut suspendu comme noble, au mois de novembre 1703, par les représentants Saint-Just et Le Bas. Trois ans plus tard Bonaparte le demandait au ministre de la guerre : Champeaux, disait-il, était un officier ferme et intrépide qui maniait avec succès la cavalerie et saurait discipliner un régiment très pillard, le 7e bis de hussards. Mais Champeaux ne put obtenir le 7e bis parce que le chef de brigade, qu'on croyait admis à la retraite, avait fait une courte absence qui ne l'empêchait pas de rejoindre son régiment. Champeaux sollicita le 10e chasseurs, qu'il avait eu sous ses ordres à l'armée du Rhin ; mais Ordener était déjà nommé. Pourtant, le ministre voulait « répondre à l'intérêt décidé que Bonaparte semblait prendre au sort de Champeaux » ; il proposa d'envoyer le colonel en Italie à la suite d'un régiment de troupes à cheval, et le Directoire donna Champeaux à Bonaparte. En 1800, Champeaux recevait du premier consul le commandement de la gendarmerie du quartier général de l'armée de réserve et le brevet de général de brigade ; il menait à Marengo le 1er et le 8e dragons ; mais, atteint d'un coup de feu à la poitrine, il mourut de sa blessure quelques semaines plus tard, à Milan.

Napoléon n'oublia pas la famille de son camarade. Le nom de Champeaux, inscrit sur la liste des émigrés, fut rayé définitivement, et ses héritiers entrèrent en jouissance de ceux de ses biens qui n'étaient pas encore vendus. Deux fils du général, Achille et Gaston, furent placés au prytanée français, puis au lycée de Bordeaux, sous la surveillance de leur oncle. L'aillé, Achille, le sujet le plus distingué de l'établissement, partit à seize ans avec le grade de sergent-major dans un des régiments provisoires qui se formaient à Bayonne, et périt en Espagne. Le cadet, Gaston, fut mis en 1813 à l'École militaire de Saint-Cyr ; il devait être capitaine d'infanterie et sous-préfet de Limoux. Il rappelait volontiers pie Napoléon faisait grand cas de son père et que Pierre-Clément de Champeaux, tué à Marengo, avait été « enlevé ainsi aux hauts emplois militaires que lui assuraient sa bravoure reconnue et son titre de cama-racle de l'empereur. » Lorsque Napoléon visita le lycée de Bordeaux, il eut pour Gaston de Champeaux d'affectueuses paroles : « Votre père, lui dit-il, était un de mes meilleurs officiers de cavalerie, et je l'ai beaucoup regretté ; il a laissé à votre frère et à vous un noble exemple à suivre ; je donnerai le temps à votre frère de gagner ses épaulettes, mais j'aurai soin de lui. »

L'abbé Edme-Georges Champeaux de Vauxdimes, oncle du général, avait vaillamment rempli les fonctions d'aumônier à l'armée de Condé ; il ne se bornait pas à composer un Manuel des guerriers émigrés ; sur les champs de bataille où il enlevait les blessés et bénissait les mourants, il eut plus d'une fois ses habits percés de balles. Napoléon le nomma proviseur du lycée de Bordeaux et recteur de l'Académie d'Orléans.

Le personnage le plus curieux de cette galerie des cadets-gentilshommes qui terminèrent leurs études à Paris avec Bonaparte, est peut-être Souchet d'Alvimart. Il était, comme Champeaux, à Marengo, et peut-être eût-il mieux valu pour cet homme aventureux et bizarre de rester sur le champ de bataille. Officier aux dragons de la Reine, il émigra, mais ne rejoignit pas l'armée de Condé. Aide de camp de Polignac, alors premier écuyer du comte d'Artois, il se préparait à partir pour Quiberon lorsque l'ambassadeur du sultan, Mahmoud effendi, lui offrit de servir la Porte. Il alla fortifier Anapa, fit campagne contre les Russes sur les bords de la mer Caspienne, et, après un séjour dans File de Rhodes, poussa jusqu'à Jérusalem et de là en Egypte, à la rencontre de son camarade de l'École militaire. D'Alvimart comptait obtenir un des premiers grades de l'armée et devenir promptement un des lieutenants du vainqueur d'Arcole et des Pyramides : Bonaparte lui proposa d'accompagner la commission des arts qui partait avec Denon et Desaix pour la haute Égypte. Piqué, accoutumé à n'agir qu'il sa guise et par coup de tête, d'Alvimart gagna la France quelques semaines avant le général en chef, et, par l'entremise de son parent Benezech, fut employé, sous les ordres de Gober', à diverses reconnaissances sur les frontières d'Helvétie ; aussi se vantait-il plus tard d'avoir déterminé trois lignes de défense entre Bâle et Sainte-Ursanne. A son retour d'Orient, par un arrêté du 18 avril 1800 qui ne fut pas imprimé, le premier consul décida que l'ancien cadet-gentilhomme serait attaché à un régiment de troupes légères à cheval en qualité de capitaine et servirait comme adjoint à l'état-major de l'armée de réserve. Après Marengo, d'Alvimart eut la promesse d'un brevet de chef d'escadron, et Masséna le nomma provisoirement chef de brigade ou colonel. Mais le ministre ne le confirma que dans le grade de chef d'escadron. D'Alvimart se plaignit très vivement, et, sur la recommandation de Benezech, fut envoyé à Saint-Domingue. « Je désire, lui attrait dit Bonaparte, que vous accompagniez Leclerc, qui a besoin d'un sujet de confiance auprès de lui. » Il se signala de nouveau, négocia des emprunts à La Havane, à Caracas, à la Nouvelle-Grenade, et Rochambeau, qui le chargea de porter des dépêches au gouvernement, demanda qu'il fût promu définitivement chef de brigade. On répondit à d'Alvimart qu'il n'avait pas quatre ans de service comme chef d'escadron. Furieux, il écrivit à Bonaparte qu'il n'avait éprouvé que des malheurs, qu'il menait l'existence la plus déplorable : « A l'époque où vous abordâtes en Egypte, vous ne pouvez avoir oublié les bassesses que je fis pour lier mon sort à votre fortune dans un temps où personne n'en faisait. On cherche à rapprocher votre nom de celui de Henri IV ; mais jamais le vainqueur de la Ligue ne se fût conduit de la sorte vis-à-vis de ceux qu'il avait connus lorsqu'il n'était encore que le pauvre Béarnais ! » Sans se fâcher, le premier consul ordonna de l'employer au camp d'Utrecht : le mettre en Batavie, écrivait-il le 1er février 1804. Mais bientôt arrivait au ministère une lettre écrasante de Marmont : « Cet officier, rempli de prétentions et dépourvu de zèle et de volonté de servir, témoigne hautement le regret d'être employé à une armée active et le désir d'être en non-activité ; cette opinion fait scandale ici. » D'Alvimart fut mis au traitement de réforme. Il se lamenta, et, au passage de Napoléon à Mons, lui adressa un mémoire tout plein d'excuses et de protestations de repentir : il implorait la clémence de l'empereur, alléguait qu'il avait été complètement déçu dans ses espérances d'avancement, avouait que sa manière de s'exprimer était Maniable. L'année suivante, en 1805, il recevait l'ordre de se rendre à l'état-major de la Grande Armée. Mais il était parti pour l'Amérique, et il fut rayé des contrôles parce qu'il avait quitté sans autorisation le territoire français. « Mon plus grand tort, disait-il plus tard, a été de faire la guerre en amateur. » Il ne revint en France que pour reprendre le chemin de l'autre hémisphère. Joseph Bonaparte, roi d'Espagne, le chargea d'aller au Mexique pour discipliner le camp de Jalapa et en réalité pour empêcher une révolte. D'Alvimart fut-il alors, comme il l'a déclaré, mandé à Venise pour recevoir les instructions de Napoléon ? Eut-il une conférence avec le ministre des Indes d'Azanza ? Quoi qu'il en soit, le Mexique refusa de reconnaitre Joseph, et d'Alvimart, prisonnier de guerre, remis ans Anglais, puis aux Espagnols, fut enfermé dans la citadelle de Ceuta parce qu'il avait voulu « révolutionner » la Nouvelle-Espagne. Il n'eut sa liberté qu'en 1820, au bout de dix ans. Cet épisode de sa vie qui tenait, dit-il, des romans de l'abbé Prévost, acheva d'assombrir et de déranger son esprit. A son retour en France, il prétendit que Joseph l'avait nommé lieutenant général et il ne cessa jusqu'il sa mort de revendiquer ce titre. Il se représentait comme une victime de Bonaparte : Bonaparte était son ennemi depuis l'adolescence et l'avait toujours persécuté, l'admettant dans son état-major pour lui causer des désagréments, lui offrant la place de gouverneur des pages au lieu d'un commandement et s'irritant de son refus, l'envoyant en Hollande pour l'humilier, au Mexique pour l'éloigner, il Saint-Domingue pour le faire périr. Pourtant, dans ses diatribes contre Napoléon, il jetait des idées justes et de curieuses réflexions : « Je n'avais, s'écriait-il un jour, qu'il bien saisir le moment ; j'étais toujours sûr de trouver grâce auprès de Bonaparte. A chaque instant, j'étais libre de lui rappeler que nous étions sortis des mêmes bancs, que nous avions sucé le même lait, et initie autres choses qui paraissent folles aujourd'hui sous le règne des Bourbons, car le respect inné qu'ils inspirent est peut-être ce qui milite le plus en faveur de la légitimité. » Et une autre fois : « Bonaparte mit de sa main sur un l'apport du ministre qu'il n'ignorait pas que j'avais plus de talent qu'il faut pour faire un bon général, mais que je le savais trop, que patience et soumission devaient être ma devise, et qu'alors je ne manquerais pas de droits auprès du gouvernement. »

 

Dès qu'un personnage devient célèbre, ceux qui l'ont connu sans trop soupçonner son mérite prétendent qu'ils l'ont deviné et se piquent d'avoir été prophètes. Les maîtres de l'École militaire se vantaient plus tard d'avoir pronostiqué à Napoléon une brillante carrière. Delesguille, son professeur d'histoire, aurait en 1785 exalté la sagacité de son esprit et la profondeur de ses réflexions : Bonaparte, aurait-il dit, est Corse de caractère comme de nation, et il ira loin si les circonstances le favorisent. Domairon, son professeur de belles-lettres, aurait été frappé de la bizarrerie de ses amplifications qu'il appelait du granit chauffé au volcan. Valfort, lisant dans les journaux les prodiges de la campagne d'Italie, assurait que le cadet-gentilhomme Bonaparte l'avait étonné par son génie. Tous ces jugements ont été portés après coup. Mais ils partent de gens qui n'étaient pas mathématiciens, et ils prouvent qu'à l'École militaire Napoléon ne visait pas seulement à la perfection particulière, qu'il visait à la perfection générale de son esprit, et que, tout en se préparant à l'examen, tout en étudiant les quatre volumes de Bézout, il prêtait l'oreille aux leçons de littérature et d'histoire. Seul, le maitre d'allemand, Baur, se trompa grossièrement sur son compte. Il prit Bonaparte pour un imbécile et refusa de l'interroger. « Vous rappelez-vous, disait Napoléon à Girardin de Brégy, ce butor d'Allemand qui ne voulait jamais me faire répéter parce que je n'étais qu'une bête ? » Un jour, au mois de septembre 1785, Baur remarqua l'absence du Corse. On lui dit que Bonaparte passait l'examen d'artillerie. — « Il sait donc quelque chose ? » demanda Baur. — « Comment, lui répondit-on, c'est un des forts mathématiciens de l'École. » — « Eh bien, répliqua niaisement Baur, j'avais toujours pensé que les mathématiques n'allaient qu'aux bêtes. » Bonaparte avait pourtant commencé l'étude de l'allemand à Brienne, où le Père Kehl dressait les élèves à conjuguer les cinq classes des verbes irréguliers, à faire des thèmes et des versions, à mettre en allemand les Colloques d'Érasme ou l'Histoire des empereurs romains, et en français le Magasin historique ou La Mort d'Abel. Il avait même figuré dans les Exercices publics de 1781 avec sept autres de ses camarades qui devaient répondre sur les principes de la grammaire et traduire les huit premières historiettes du Magasin historique. Mais bien qu'il ait regretté plus tard de ne savoir ni l'allemand ni l'anglais et qu'à la bataille d'Abensberg il eût désiré haranguer les braves Bavarois dans leur idiome maternel, il dédaignait les langues étrangères et se contentait d'avoir appris le français. D'ailleurs ne savait-il pas l'italien ?

La plupart des biographies de Bonaparte reproduisent une note pli lui fut donnée lorsqu'il sortit de l'École militaire de Paris et qui le représente « capricieux, hautain, extrêmement porté à l'égoïsme, énergique dans ses réponses, prompt et sévère dans ses reparties, ambitieux et aspirant à tout, digne qu'on le protège ». Cette note est apocryphe. L'administration de l'École n'écrivait pas dans ce style ; elle se bornait à dire que le cadet-gentilhomme était « susceptible » d'entrer dans un régiment, et quelle note pouvait-elle donner à Bonaparte qui venait d'enlever brillamment après concours son grade de lieutenant en second ?

Mais il l'École militaire de Paris, comme au collège de Brienne, Bonaparte fut très laborieux et très méditatif. Une fois, pendant que Desmazis, malade, était à l'infirmerie, il résolut de ne voir personne. Il se dit indisposé, obtint la permission de garder la chambre et, muni de provisions, les volets fermés, passa deux ou trois jours dans la solitude et le silence, rêvant, lisant, écrivant, comme Malebranche, à la lueur d'une lampe. Il ne sortait même pas pour satisfaire d'impérieux besoins. Selon l'usage du Midi, il jetait par la fenêtre son superflu. Un camarade se fâcha ; il vint frapper à la porte de l'ermite, le querella, le provoqua. Les deux élèves furent mandés à l'état-major et Bonaparte reçut une verte réprimande. « Je ne savais pas, dit-il plaisamment à Desmazis, que l'état-major mît son nez dans ces cas-là. »

Pourtant, s'il s'isolait quelquefois, il se mêlait le plus souvent aux disputes de ses camarades. Les gentilshommes de haute naissance, un prince de Rohan-Guéménée, qualifié de cousin du roi, un duc de Fleury, un Laval-Montmorency, un Puységur, nu Monteynard, un Talaru, et d'autres qui payaient deux mille livres de pension, méprisaient les boursiers, et plusieurs raillèrent le fils du hobereau corse. Napoléon riposta. Dans la cour de l'Hôtel, comme huit ans auparavant dans la rue d'Ajaccio, il faisait le coup de poing. A diverses reprises il a raconté que les petits nobles se colletaient ou, selon une expression de l'École, se peignaient avec les grands seigneurs. « Que de rouflées, s'écriait-il, j'ai alors données ! »

Il ne fut donc pas à Paris taciturne et sombre comme à Brienne. Tout contribue à le rendre plus communicatif, plus expansif. Non seulement il fait cause commune avec les boursiers contre les pensionnaires, mais il est dans son élément. L'École ressemble à une ville de guerre. On s'y exerce militairement ; on y voit des patrouilles et des sentinelles ; on y entend, non comme à Tournon, le son de la crécelle, non comme à Brienne, le son de la cloche, mais, comme à Rebais, le roulement du tambour. Il vit, non plus comme à Brienne, dans un monde de moines et d'écoliers, mais au milieu d'officiers ou d'apprentis officiers. Le métier des armes et la prochaine sous-lieutenance sont le sujet habituel des conversations, et durant les classes, des cadets impatients écrivent déjà sur le verso des cartes de leur atlas Ou à la marge de leurs livres le nom, l'uniforme, la garnison de leur futur régiment. Dans ces entretiens Bonaparte s'ouvre et se déboutonne. Le contact incessant des vingt-cinq aspirants qui se préparent à l'examen de l'artillerie assouplit son caractère. Il noue des moitiés et il voue à Desmazis une profonde affection. N'a-t-il pas retrouvé dans la cour et les salles de l'Hôtel des camarades de Brienne, d'Orcomte, Picot de Morus, Montarby de Dampierre, Castres, Cominges, Laugier de Bellecour ? Mais il est toujours résolu, entier dans ses idées. On dit qu'à l'École champenoise il s'était fait des ennemis par l'austérité de son caractère et que plusieurs de ses condisciples, vicieux et dépravés, l'avaient pris en haine parce qu'ils lisaient dans son regard le blâme de leur conduite. Ce trait, qui semble vrai, s'applique surtout au Bonaparte de l'École militaire de Paris. Lorsqu'il remarque que Laugier de Bellecour se dérange et se dissipe, il l'admoneste, le somme de s'arracher à des fréquentations dangereuses : « Monsieur, vous avez des liaisons que je n'approuve pas ; j'ai réussi à conserver vos mœurs pures, et vos nouveaux amis vous perdront ; choisissez entre eux et moi ; je ne vous laisse pas de milieu ; il faut être homme et vous décider. n Laugier répond que Bonaparte se trompe. « Je suis toujours le même et toujours votre ami. » — « Choisissez, réplique Bonaparte, et prenez mes paroles pour un premier avis. » A quelque temps de là, deuxième avertissement de Bonaparte et pareille réponse de Laugier. Enfin, une troisième fois, le Corse aborde le Lorrain : « Monsieur, lui dit-il sèchement, vous avez méprisé mes avis ; c'était renoncer à mon amitié ; ne me parlez plus jamais. »

Il n'affecte pas l'indépendance et ne transgresse pas les règles de la discipline. Mais dans ses conversations il fait l'éloge de Paoli, assure qu'il aurait voulu combattre avec le grand Pasquale, l'aider, lui prêter main-forte. Ses goûts littéraires s'étaient éveillés ; il devenait maître de la langue, s'essayait à versifier, et il eut l'idée de composer un poème sur la liberté de la Corse. L'œuvre commençait par un rêve : endormi dans une caverne, il voyait la patrie lui apparaître en songe ; elle lui mettait un poignard dans la main et lui disait : « Tu seras mon vengeur. » Il déclama ce passage à Laugier avec enthousiasme et en brandissant une vieille lame rouillée.

Un cadet qui couvrait de caricatures les pages blanches de son atlas fit alors une charge amusante de Bonaparte. Il le représenta marchant au secours de Paoli. Un vieux professeur essaie de retenir Napoléon par la perruque. Mais le jeune homme, le regard torve, l'air déterminé, s'éloigne d'un pas ferme, les deux mains appuyées sur un bâton. Au-dessous de cette pochade, le dessinateur anonyme a écrit les mots : « Bonaparte, cours, vole au secours de Paoli pour le tirer des mains de ses ennemis. »

Cette fermentation de patriotisme que la Corse excitait dans le cœur de Bonaparte, ne passait donc pas inaperçue. Quelquefois, à la salle d'armes, dans l'intervalle des leçons, tandis qu'il se promenait les bras croisés derrière le dos, ses camarades le taquinaient et l'appelaient le Corse : aussitôt il saisissait son fleuret et, au milieu des éclats de rire, ferraillait seul contre tous. Comme à Brienne, il glorifiait ces Corses que l'Europe avait admirés dans la résistance qu'ils opposaient au roi de France. Comme à Brienne, il réprouvait l'injustice, « ingénérosité » d'une guerre faite par un grand peuple à une petite nation, et lorsque ses condisciples assuraient que les Français étaient peu nombreux, qu'on n'avait qu'à lire les relations de la campagne : « Où vous n'étiez que 600, disait Napoléon, vous étiez 6.000, et contre de malheureux paysans ! » et, outré de colère, il appelait Desmazis ou Laugier : « Viens, laissons ces lèches », et Desmazis ou Laugier le suivait en s'efforçant de l'apaiser.

Mais les propos de Bonaparte revinrent aux oreilles de Valfort et des administrateurs de l'École. On jugea que l'amour de la Corse ne devait pas l'emporter sur la reconnaissance due aux bontés du monarque. On manda Napoléon. « Monsieur, lui dit-on, vous êtes élève du roi ; il faut vous en souvenir et modérer votre amour pour la Corse, qui, après tout, fait partie de la France. » Cette semonce ne calma pus la fièvre patriotique de Bonaparte. Un jour, au confessionnal, où les cadets-gentilhommes étaient tenus de se rendre une fois par mois, un des directeurs spirituels de l'École lui fit très imprudemment une remontrance sur ses sentiments corses. Comme sa mère Letizia s'indignant au tribunal de la pénitence contre des questions inconvenantes, Napoléon s'irrita ; il s'échappa, cria tout haut, si haut que ses camarades purent l'entendre : « Je ne viens pas ici pour parler de la Corse, et un prêtre n'a pas mission de me chapitrer sur cet article ! »

Quelle hardiesse de langage dans la maison de Louis XV, dans cet établissement où l'ambition de servir le roi faisait, comme dit un cadet-gentilhomme, la base de l'éducation ! Bonaparte rompait en visière aux idées du monde qui l'entourait. Il s'insurgeait ou, pour employer un de ses italianismes, il s'insurgeait contre la France. Était-ce bravade ou désir de se distinguer ? Non. L’âme du jeune Corse était pleine d'un sentiment qui devait se répandre et déborder. Mais il y a dans ces assertions si audacieuses et si franches autre chose encore qu'un fervent patriotisme ; il y a déjà cette décision, cette volonté ferme, ce caractère énergique que Napoléon déploiera bientôt dans les troubles de son île et au siège de Toulon.