LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION

LA PREMIÈRE INVASION PRUSSIENNE

 

CHAPITRE VII. — VERDUN.

 

 

I. Desseins de Brunswick. Le camp de Praucourt. — II. Châtillon-l'Abbaye. Aventures de Gœth. Une marche du diable. — III. Situation de Verdun. Galbaud. Beaurepaire. — IV. Mesures de défense. L'investissement. La garnison de Verdun. Pichon et Bousmard. — V. Le conseil défensif. Tentative de secours. — VI. La première sommation. Le bombardement, — VII. Manifestation des habitants. Délibération du conseil défensif. — VIII. La seconde sommation. Adresse des corps administratifs. Suspension d'armes. — IX. Suicide de Beaurepaire. — X. Neyon. Capitulation de Verdun. Sortie de la garnison et entrée des Prussiens. Désordres dans la ville. Le meurtre de Henkel. Accueil fait aux envahisseurs. Le bal. Les donneuses de bonbons. Patriotisme de la population. Causes de la reddition. — XI. Expédition de Saint-Mihiel. Madame Sauce. Le maire de Varennes, Georges. Ternaux et Gossin.

 

I. Pendant que l'armée de Metz passait des mains de Luckner dans celles de Kellermann, le duc de Brunswick marchait sur Verdun. Il aurait pu disperser l'armée de Sedan que Dumouriez ne commandait pas encore. Ce fut le 22 août qu'il apprit la fuite de Lafayette. Longwy se rendit le lendemain. Il était aise de détacher sur-le-champ un corps de quinze à vingt mille hommes qui se serait porté sur Sedan et aurait, dans le désordre qui régnait, culbuté tout par une attaque soudaine. L'armée de Sedan, disait Caraman, ne sait plus où donner de la tête. Du 22 au 28 août, assure Dumouriez, elle se serait débandée à la vue des ennemis. Brunswick, écrivait Luckner, sait qu'elle n'a pas de général, et il profitera du moment pour lui tomber dessus[1]. Mais le duc était toujours en proie aux mêmes perplexités, et ne fut jamais homme à se jeter sur l'adversaire avec la promptitude et la confiante impétuosité que déployèrent plus tard les généraux de la Révolution.

Du moins, puisqu'il voulait conquérir le nord-est de la France pied à pied, par une guerre méthodique, en assurant à la fois ses quartiers d'hiver et sa retraite, pourquoi n'attaquait-il pas Montmédy ? Sans doute, disait Luckner à la nouvelle de la prise de Longwy, que cette même armée tâchera de prendre également Montmédy ; alors elle aura une retraite assurée sur Luxembourg et une troupe suffisante pour s'avancer sur notre territoire[2]. Mais Montmédy était une ville de guerre, très bien casematée ; on ne comptait pas la prendre par un coup de main ou en y jetant des bombes et, faute de grosse artillerie, il était impossible de l'assiéger dans les règles. On se tourna contre Verdun ; on savait la place mauvaise ; on espérait que la bourgeoisie ouvrirait, comme à Longwy, les portes de la ville[3] ; enfin. Verdun, une fois pris, serait le grand entrepôt de vivres des alliés et le point où s'opérerait le plus facilement le passage de la Meuse. On marcherait de là sur Paris ; les émigrés se disaient sûrs de trouver dans l'intérieur un puissant parti qui se déclarerait en leur faveur ; à les entendre, il ne s'agissait que de pénétrer plus avant et de montrer au pays le sauveur qui s'approchait. Le roi de Prusse les croyait aveuglément ; on assure, écrivait Lombard dès le 25 août, que nous irons droit sur la capitale, et plaise à Dieu que nous puissions arriver à temps pour sauver la vie du malheureux Louis XVI !

Brunswick céda une fois encore aux désirs de Frédéric-Guillaume et de l'émigration. Ce n'est pas sans de graves  motifs, dit Massenbach, qu'on marche de Longwy sur Verdun, en laissant Metz et Thionville sur ses derrières et deux armées ennemies sur ses flancs ; le duc parut devant Verdun en général qui fait une tentative politique[4].

Mais Brunswick perdit cinq jours devant Longwy. Il attendait que la boulangerie de l'armée eût quitté Luxembourg et cuit la quantité de pain nécessaire. Les troupes demeurèrent du 24 au 29 août, sous une pluie incessante, dans le camp de Praucourt. Les contemporains ont tracé le tableau le plus affreux de ce campement. Une nuit, dit le prince royal, un orage terrible éclata, les tentes furent renversées par le vent, et tout nagea dans l'eau. Le sol était si boueux que Gœthe passait les nuits dans sa voiture et se faisait porter par les soldats pour ne pas faire trente pas dans cette fange épaisse. On ne prenait aucune précaution hygiénique ; la terre était jonchée des plumes de volatiles dérobés dans les fermes, d'entrailles de moutons et de porcs, de peaux de brebis. Un large fossé qui détournait l'eau des prairies, avait été comblé par les débris de toutes sortes qu'y jetaient les soldats ; la digue se rompit sous de violentes averses, et les immondices, entraînées par l'eau, se répandirent dans tout le camp. Aussi, à Praucourt, comme à Coblenz et à Consarbrück, sévissait la dysenterie. L'humidité du terrain, la mauvaise nourriture, l'eau malsaine augmentaient le nombre des malades. On dut transformer en hôpitaux l'hôtel de ville de Longwy et la maison du commandant de place. Le découragement gagnait les troupes. Gœthe raconte qu'on pénétrait sans obstacle dans leur camp, et, lorsqu'il vint à Praucourt, le 27 août, il ne rencontra pas une vedette, pas une patrouille ; tout le monde s'était blotti sous la toile. On se gardait négligemment, non pas avec l'imprudence naturelle aux victorieux ; mais on était maussade, on avait de l'humeur, on ne prenait pas la peine de combattre l'impression de langueur et d'abattement que causaient la fatigue et le mauvais temps. Ainsi se passa toute la campagne : quand on est trempé par la pluie, écrit Valentini, on n'a pas envie de se mouvoir ; on reste où l'on est, sous la tente et dans la boue ; le hussard s'enveloppe de son manteau et ne voit rien ; tout cela explique, de la façon la plus naturelle, nos pertes de temps, les nouvelles que nous recevions trop tard, et nos longues stagnations[5].

 

II. Cependant Brunswick prenait ses dernières mesures avant de se porter sur Verdun. Après tout, cette marche achevait le mouvement qu'il avait commencé ; il se jetait entre l'armée de Sedan et celle de Metz et empêchait leur jonction. Il pensait avec raison que Kellermann s'efforcerait de donner la main à Dumouriez. Il envoya Clerfayt vers Montmédy et Stenay pour retarder la marche de Dumouriez et couvrir le siège de Verdun. Il donna l'ordre à Hohenlohe-Kirchberg d'investir Thionville, d'observer Kellermann et de protéger ainsi le flanc gauche des Prussiens[6].

L'armée quitta Praucourt le 29 août. Elle ne trouva que de mauvais chemins. Le sol était tellement gras que les roues des canons semblaient ne former qu'une masse de boue Gœthe vit sur sa route plus d'un fusilier harassé qui ne pouvait se traîner[7]. Mais, tout en maugréant contre les obstacles qu'on rencontrait, on admirait la fertilité du pays. Les villages, où l'on ne voyait que de rares habitants, charmaient le regard par leur aspect riant et coquet. Partout des maisons et des granges récemment construites ; partout l'apparence du bien-être et de l'aisance, Nous réparons nos habitations, disait un paysan à un officier prussien, nous ne le pouvions pas au temps du despotisme royal[8], parce que la cour, la noblesse et le clergé nous prenaient tout jusqu'à notre dernier liard. On passa devant Châtillon-l'Abbaye ; c'était un des premiers biens nationaux que voyaient les Prussiens ; le propriétaire avait jeté bas une partie de l'édifice et vendu les pierres aux habitants des environs. L'ancien meunier de l'abbaye conta aux officiers qu'il avait acheté le moulin et quelques arpents de terre pour seize cents livres ; c'est assez cher, ajoutait-il, et les moines l'avaient eu à meilleur marché. Sur toute leur route, les Prussiens se convainquirent des mensonges des émigrés. On leur avait dit que les paysans, épouvantés par l'anarchie, abandonnaient la culture des campagnes et n'éprouvaient que de l'horreur pour la Révolution. Ils virent des potagers bien entretenus, des champs ensemencés avec soin, des terres qu'on s'efforçait d'améliorer par un travail assidu. Ils entendirent les habitants vanter les bienfaits du nouveau régime. La Lorraine, écrit Minutoli, où se développèrent en réalité toutes nos forces, était peut-être moins fanatique que le reste du pays, mais assurément la population était plus républicaine que royaliste. Plus de dime et de redevances, disaient les paysans aux Prussiens qui les interrogeaient curieusement, on peut, penser à soi et mettre quelques écus de côté ; nous sentons maintenant que nous sommes des hommes, et non plus des esclaves ; d'ailleurs tout est moins cher, et la livre de sel, qui valait de six à sept sous, ne coûte plus que deux sous[9].

Le 30 août, après avoir campé près de Pillon, l'armée prussienne s'engagea sur la chaussée qui menait à Verdun. Gœthe s'était joint à un escadron de hussards qui précédait l'avant-garde. Près d'Ormont, un coup de feu retentit dans les vignes. On y courut ; on saisit un paysan noir, barbu, sauvage, qui tenait à la main un pistolet de poche. Il soutenait obstinément qu'il n'avait tiré que pour effaroucher les oiseaux qui venaient becqueter ses raisins. On voulut le pendre ; heureusement pour lui, il n'y avait pas d'arbre dans le voisinage. On le relâcha en lui donnant quelques coups de plat de sabre, et il s'enfuit à toutes jambes ; son chapeau gisait sur le sol ; on lui criait gaiment de venir le reprendre, mais il courait plus fort. Entre Ormont et Samogneux, Gœthe et ses compagnons rencontrèrent une carriole menée par un jeune garçon ; une belle jeune fille pencha au dehors un visage inquiet ; par peur des Prussiens, ses parents l'envoyaient au loin chez des amis, et voici qu'elle tombait dans la gueule du loup. Un galant officier, suivi de deux hussards, la ramena sur-le-champ à Samogneux, et quelques heures plus tard, debout sur un petit mur, au milieu des siens, la jolie fugitive saluait l'escadron d'un sourire reconnaissant[10].

Mais le reste de l'armée ne s'attardait pas aux aventures. Comme s'il se repentait de ses précédentes lenteurs, l'état-major avait prescrit une marche forcée. La chaleur était extrême[11] ; bientôt une foule de fantassins restèrent en arrière ; quelques-uns moururent d'épuisement ; le prince royal vit un mousquetaire du régiment d'Herzberg qui rendait le sang par la bouche. Le tiers de l'armée était répandu au hasard et comme dans une déroule, sur le chemin de Verdun. 4.000 hommes, et parmi eux, la moitié des régiments de Budberg et de Schönfeld n'arrivèrent qu'à la nuit tombante au camp de Bras. C'est une marche du diable, tel était le cri général des soldats.

Brunswick voulait asseoir son camp sur les hauteurs du mont Saint-Michel. On voyait de là Verdun entouré presque partout de coteaux plantés de vignes. On admirait ce joli tableau ; on se montrait, les uns aux autres, la ville au fond de la vallée où la Meuse coulait lentement au milieu des jardins et des prairies, les remparts bordés de tilleuls et de charmes magnifiques, plus à droite et sur une hauteur, la citadelle[12].

Mais le duc, toujours prudent et circonspect, redoutait la grosse artillerie de la place. Il établit son armée derrière la ligne de collines qui domine Verdun, entre le Petit-Bras et Fleury. L'avant-garde de Hohenlohe campa sur la route d'Etain, à Bellevue et à Eix. Les généraux Köhler et Kleist se portèrent sur la route de Mars-la-Tour, pour arrêter le secours que Luckner voudrait jeter dans la ville. Kalkreuth passa sur la rive gauche de la Meuse et barra les deux routes de Varennes et de Clermont. Verdun était investi de toutes parts[13].

 

III. Située dans une étroite vallée, commandée de tous côtés par des collines, dépourvue de travaux avancés, la place devait être écrasée par les projectiles de l'assiégeant et n'aurait su résister à un assaut[14]. Dix bastions liés par des courtines, des fossés profonds, des ouvrages à cornes sur les deux rives de la Meuse, une citadelle consistant en un pentagone irrégulier qu'entourait une fausse braie et dont des tenailles ou des demi-lunes couvraient les courtines, voilà les fortifications de Verdun en 1792. Elles étaient dans le plus mauvais état. Dès le mois de juin 1790, le célèbre voyageur Forster notait au passage qu'elles n'étaient pas entretenues. Longwy, grâce à son rocher, pouvait encore supporter un long siège ; mais Verdun, disait Dumouriez, est bien faible et ne résistera guère. C'est une place, écrivait Luckner, peu en état de tenir longtemps, et si l'ennemi, avec sa force majeure, est déterminé à la prendre, il n'est pas possible de l'en empêcher. Le jour même où la ville se rendit, la Commune de Paris, annonçant à la population les dangers de la patrie, ajoutait que Verdun serait avant huit jours au pouvoir des ennemis[15].

Le lieutenant-colonel du 6e régiment d'artillerie, Galbaud, avait pris, le 21 juin, le commandement de la place. Il s'efforça d'achever les travaux de défense les plus urgents. Mais il était trop tard ; lorsque les ennemis se présentèrent devant la ville, ils trouvèrent des remparts inachevés, dépourvus en maint endroit de banquettes et de chemins couverts, des parapets qui n'avaient pas de terrasse et que formait un simple mur crénelé, des contrescarpes qui n'étaient pas revêtues, des revêtements d'escarpe presque partout découverts de la campagne ; du bastion Saint-Paul au bastion du Champ, le corps de place n'était défendu que par la vieille enceinte, flanquée de trois tours et épaisse de moins d'un mètre. Tout avait été culbuté, disent les corps administratifs, rien n'avait été rétabli et la ville se voyait ouverte par l'effet même des réparations La plupart des ouvrages, écrit Galbaud, exigeaient plusieurs mois pour leur achèvement, et, non seulement ne pouvaient être d'aucune utilité contre l'ennemi, mais lui offraient des moyens sûrs et prompts de faire plusieurs brèches aux remparts[16].

La stricte défense de la place demandait 115 pièces de canon et 55 mortiers, obusiers et pierriers ; on n'avait que 10 mortiers, 6 pierriers et 32 pièces. Il eût fallu des canons de gros calibre, tirant à longue portée ; on n'avait que 4 pièces de 24. Les approvisionnements étaient hors de proportion avec le matériel : 99.000 boulets pour les 4 pièces de 24 et 22.511 boulets pour Je reste. Un ancien officier, du nom de Vercly, avait reçu le commandement de l'artillerie de la place, et Galbaud louait son zèle et son activité. Mais Vercly n'avait sous ses ordres que la compagnie incomplète du capitaine Grivel, composée de 44 hommes ; on dut former en hâte des canonniers, et des gardes nationaux, des soldats de la ligne furent dressés au service des pièces par le garde-magasin de la citadelle et le quartier-maître trésorier des mineurs. L'arsenal ne renfermait que 143 fusils d'infanterie, 368 fusils de dragons et 37 fusils d'artillerie[17].

Galbaud réclama des fusils, des canons, des bataillons. On lui promit des fusils et des canons qui n'arrivèrent jamais et on donna l'ordre au 1er bataillon de Seine-et-Marne de quitter Verdun. Galbaud crut à la trahison du pouvoir exécutif : il refusa de rester dans une place qu'il désespérait de défendre avec succès ; il pria Lafayette de le décharger de son commandement. Je ne veux, disait-il, ni tomber entre les mains de l'ennemi, ni me déshonorer ; j'aime mieux servir ma patrie au champ de bataille. Il déclarait qu'au besoin il donnerait sa démission et entrerait comme simple soldat dans un bataillon de volontaires[18].

Galbaud fut rappelé. Il partit le 12 août et remit le commandement à Beaurepaire, le plus ancien des officiers supérieurs de la garnison[19]. Nicolas-Joseph Beaurepaire, fils d'un épicier qui fut échevin de Coulommiers, avait alors cinquante-deux ans[20]. Il était né le 7 janvier 1740. Il étudia d'abord pour être avocat ou prêtre, puis s'engagea à dix-neuf ans, comme soldat aux carabiniers de Monsieur, le 7 novembre 1759. Successivement porte-étendard (1768), sous-lieutenant (1770), lieutenant (1773) et sous aide-major (1774), il donna sa démission le 1er avril 1776, pour épouser, le 19 août suivant, la fille d'un négociant de Saumur, Marie-Anne Banchereau-Dutail. Trois ans après son mariage, il rentrait au service comme lieutenant en second (1779). Il devint lieutenant en premier (1784) et reçut la croix de Saint-Louis (1789). Il vivait, depuis le mois de juillet 1791, à Joué, près de Brissac, dans un beau domaine dont sa femme avait hérité, lorsque se formèrent les bataillons de volontaires nationaux. Beaurepaire venait souvent à Angers, où demeurait son beau-frère, le banquier Guérin. Il y fut bientôt populaire ; l'ancien lieutenant, de carabiniers avait la taille imposante, le regard franc, le visage ouvert ; on le savait partisan du nouveau régime ; on le saluait dans la rue ; les enfants se découvraient sur son passage et se disaient entre eux : c'est M. Beaurepaire. Il fut nommé, le 15 septembre 1791, lieutenant-colonel en premier du 1er bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire par 409 voix, sur 560 votants. Le lieutenant colonel en second fut Lemoine, qui devint général, fusilla sans pitié les prisonniers de Quiberon, s'enrichit en Italie par un pillage éhonté, dénonça Malet pour rentrer en grâce auprès de Napoléon et défendit Mézières en 1815 pendant deux mois contre les alliés. Lemoine était Saumurois, et Saumur, jaloux d'Angers, avait imposé son élection ; il n'eut cependant que 222 voix sur 436 votants ; ancien soldat du régiment de Brie-Infanterie, puis sous-officier instructeur, il était brave, mais orgueilleux et dur ; ses fanfaronnades et sa sévérité contrastaient avec la douceur et la simplicité de Beaurepaire, qui fut, selon le mot de David d'Angers, le chef paternel des volontaires. Beaurepaire, en effet, regardait ses soldats comme ses enfants ; il veillait à leur bien-être avec une tendre sollicitude, et son indulgence pour eux allait jusqu'à la faiblesse[21].

Le bataillon de Mayenne-et-Loire, le premier qui se fût organisé dans l'ouest de la France, était cantonné près de Guérande, lorsqu'il reçut l'ordre, au mois de mai 1792, de se rendre à Verdun. Sa marche ne fut pas exempte de désordres, et Grille la compare à la sortie de six cents écoliers se ruant en vacances et mettant les vergers au pillage. Le bataillon passa par Rennes, Mayenne et Alençon. A Mayenne, Beaurepaire n'avait plus avec lui que la moitié de ses soldats ; mais les absents rejoignirent par égreneaux. A Alençon, il sauva la vie d'un moine, que la populace voulait jeter dans un puits ; il tint tète à la foule en criant : la loi et pas de meurtre ! Il quitta le bataillon à Dreux et alla se présenter au ministre de la guerre ; lorsqu'il revint à Saint-Denis, un grand nombre des volontaires avaient profité de son absence pour courir à Paris et y jeter l'argent à pleines poignées ; mais à Claye, où l'on séjourna deux jours, tous répondirent à l'appel. Le 27 mai, on traversait Epernay : on y but plus de mille bouteilles de Champagne, en portant le toast traditionnel du bataillon : Beaurepaire, les dames et la patrie. Le 2 juin, Mayenne-et-Loire était à Verdun[22].

Beaurepaire ne prit qu'à regret le commandement de la ville. Attaché au sort de sou bataillon, dit Galbaud, il se voyait à regret enchaîné dans une place où on ne lui laissait aucun moyen de développer ses talents et son courage ; il fondait en larmes quand il me fit ses derniers adieux ; il semblait qu'il pressentit déjà le sort qui l'attendait[23].

 

IV. A la nouvelle de la prise de Longwy, Beaurepaire envoya quatre détachements, composés chacun de 75 hommes, sur la route d'Étain, à Eix, à Abancourt, à Damloup, à Ornes. Il fit fondre des balles. Il ordonna le recensement de tous les habitants de la ville pour s'assurer que Verdun ne renfermait pas d'espions. Sa conduite, dit Visto, fut alors au-dessus du plus léger blâme. Il demanda des secours aux armées du Nord et du Centre. Il voulait défendre Verdun jusqu'à la dernière extrémité. Vous pouvez, écrivait-il au maréchal de camp Ligniville qui commandait à Montmédy, vous pouvez compter sur notre fermeté et notre courage, et il mandait au représentant de Mayenne-et-Loire, Choudieu : Assurez le corps législatif que, lorsque l'ennemi sera maitre de Verdun, Beaurepaire sera mort. Les volontaires de son bataillon réunirent leurs épargnes et les envoyèrent à Choudieu en le priant de les transmettre à leurs parents ; ils ajoutaient qu'ils n'imiteraient pas la garnison de Longwy et sauraient mourir pour la France. Un Angevin, du nom de Cordier, parut devant l'Assemblée, et au nom d'une députation de volontaires, déclara que le serment de Beaurepaire avait retenti jusque dans le cœur de ses camarades et qu'ils demandaient des armes pour aller mourir avec leurs braves concitoyens sous les murs de Verdun[24].

Mais l'irritation, la défiance, l'épouvante régnaient dans Verdun ; tout, dit un contemporain, y était dans la confusion. Longwy s'est rendu après une faible défense, écrivait Beaurepaire à Ligniville, cet événement malheureux a mis la ville en alarme et les campagnes dans la consternation ; tous fuient leurs maisons pour se retirer ici. On croyait que Longwy résisterait plus longtemps et que l'ennemi n'arriverait pas de si tôt sur la Meuse. On voyait passer la garnison désarmée et criant qu'elle était trahie. Un cri de douleur s'est élevé, écrivait-on de Verdun au Moniteur, à la nouvelle de l'abandon de Longwy. La municipalité et le district envoyèrent aussitôt un courrier extraordinaire qui se présenta le 25 août, à six heures du soir, devant l'Assemblée législative et annonça la reddition de Longwy ; on ne le crut pas. Mais le lendemain, les commissaires du conseil général de la Meuse qui s'étaient rendus à Verdun, confirmaient la terrible nouvelle : Étain allait être occupé par les Prussiens ; Verdun n'avait que de mauvais remparts ; le département de la Meuse, envahi, manquant d'armes et de munitions, invoquait le dieu de la patrie et de l'humanité[25].

Servan commanda sur-le-champ au directeur de l'artillerie à Metz, M. de Rissan, d'envoyer 3.000 fusils à Verdun : mais il fallait tirer ces fusils des arsenaux de Bitche, de Sarrelouis et de Thionville ; l'ordre du ministre arriva trop tard. Dumouriez n'était pas encore à Sedan, et Chazot, qui commandait par intérim, n'osait rien prendre sur lui. Luckner répondit à Beaurepaire qu'il avait trop peu de troupes pour lui donner des secours ; plus je mettrais de canon dans Verdun, ajoutait-il brutalement, plus j'en livrerais à l'ennemi. Malgré cette réponse décourageante, Beaurepaire envoya un second courrier au maréchal. Cette fois, Luckner chargea le duc de Chartres de se jeter dans Verdun avec quatre bataillons et cinq escadrons. Le jeune prince poussa jusqu'à Mars-la-Tour ; mais Köhler et Kleist lui barraient le chemin ; cinq bataillons d'infanterie prussienne étaient établis entre Ronvaux et Haudiomont, la batterie du capitaine Ostendorf dominait la route, des hussards et des dragons, des fusiliers et des chasseurs remplissaient les villages et poussaient leurs avant-postes jusqu'à Manheulles ; le duc de Chartres revint camper à Gravelotte[26].

En attendant le secours des armées, écrivait Beaurepaire à Ligniville, je crois indispensable de donner l'ordre à toutes les gardes nationales armées du district de Verdun et du département de se réunir à nous, et je vous prie de m'en envoyer l'ordre aussitôt, le temps étant infiniment précieux. Ligniville envoya l'ordre de mettre sur pied toutes les gardes nationales armées. Celles des districts de Verdun et de Clermont gardaient les passages de la Meuse et de la forêt de Mangiennes ; celles des districts d'Étain et de Montmédy, où l'ennemi pénétrait déjà, ne purent obéir à la réquisition ; mais celles des quatre districts du midi, de Bar, de Commercy, de Gondrecourt, de Saint-Mihiel, se rassemblèrent à Verdun dans l'après-midi du 27 août. Pas un homme n'était resté dans les villages ; tous étaient venus, jusqu'aux officiers municipaux et aux juges de paix. Mais ces trois mille gardes nationaux, indisciplinés et mal instruits, se plaignaient hautement d'avoir interrompu la moisson. Beaurepaire comprit qu'ils épuiseraient les vivres et seraient plus nuisibles qu'utiles à la défense. Il les renvoya en leur recommandant de veiller à la garde des ponts et des gués de la Meuse[27].

Telle était la situation de Verdun au 30 août. Pouvait-on compter sur l'ardeur et le dévouement d'une population profondément ébranlée par la capitulation de Longwy, accusant d'indifférence, sinon de trahison, l'Assemblée, les ministres et les généraux, persuadée que tout l'abandonnait, certaine que des hauteurs avoisinantes l'ennemi bombarderait la ville sans danger et la dévasterait à plaisir' ? Pouvait-on compter sur la garnison ? Elle comprenait : 1° les dépôts du 92e de ligne, du 9e chasseurs et du 2e dragons, du 1er bataillon de Seine-et-Marne ; 2° des détachements de volontaires du 1er et du 2e bataillon de la Marne, du 5e de la Meurthe, du 2e de la Meuse et du 3e de Paris ; 3° quatre bataillons de volontaires : le 1er de Mayenne-et-Loire, le 1er de l'Allier arrivé depuis quelques jours à Verdun, le 1er de la Charente-Inférieure que Ligniville avait envoyé de Montmédy, le 1er d'Eure-et-Loir qui venait de Sedan et entra dans la place, la veille de l'investissement. C'étaient, en somme, plus de 4.000 hommes, sans compter les gardes nationales de Verdun et des environs[28]. Mais cette garnison n'était pas une garnison de guerre. Elle n'avait qu'un nombre insuffisant de troupes régulières ; la moitié des soldats du 92e régiment, du 2e dragons et du 9e chasseurs n'étaient que des recrues. Les détachements de volontaires, envoyés à Verdun pour s'instruire, manquaient d'armes. Les quatre bataillons de Mayenne-et-Loire, de l'Allier, de la Charente Inférieure et d'Eure-et-Loir ne faisaient, depuis leur formation, que le service des places et n'avaient pas acquis sur la frontière au contact de l'armée de ligne les vigoureuses qualités du soldat. Le bataillon de l'Allier était très mauvais et Lamorlière, qui le vit à Moulins, se plaignait vivement de son indiscipline et de son inconduite. Les troupes que renferme Verdun, écrivaient les administrateurs de la Meuse à l'Assemblée, ne sont que des troupes non exercées. Beaurepaire confirmait ce témoignage ; vous connaissez, mandait-il à Ligniville, nos faibles moyens en artillerie ainsi qu'en troupes aguerries pour nous défendre[29].

Il y avait pourtant dans cette garnison confuse, mal organisée et accessible aux sinistres rumeurs de la ville, des hommes qui se signalèrent plus tard dans les guerres de la Révolution et de l'Empire : Lemoine, Radet, Delaage qui devint baron de Saint-Cyr et général de brigade, Marceau, lieutenant-colonel en second du bataillon d'Eure-et-Loir et le lion de l'armée de Sambre-et-Meuse, Marceau, ainsi que Lemoine et Beaurepaire, voulaient tenir jusqu'au bout Mais le commissaire des guerres Pichon et l'ingénieur de la place, le capitaine du génie Bousmard, le même qui défendit Danzig en 1807 contre le maréchal Lefebvre, combattaient toute idée de résistance : c'étaient de fervents royalistes ; ils restèrent à Verdun après la reddition et arborèrent la cocarde blanche ; ils partirent ensemble à l'approche des Français victorieux ; ils se jugèrent eux-mêmes, dit dom Ybert, par leur émigration. Pichon venait, deux jours après la capitulation, à la tète d'un détachement de hussards prussiens, saisir la caisse du receveur d'enregistrement et on trouva dans ses papiers une lettre où il se vantait d'avoir tout mis en œuvre pour livrer Verdun en vingt-quatre heures[30]. Bousmard est peut-être moins coupable, et on ne peut élever contre lui la même accusation avec autant de certitude. La plupart des contemporains ont prétendu qu'il avait à dessein négligé de fortifier la place et qu'il continua son service durant l'occupation prussienne. Mais le témoignage de Lafayette et des ouvriers français employés aux fortifications de Verdun défend le célèbre ingénieur contre cette double inculpation. M. de Bousmard, écrivait Lafayette le 25 juin 1792, était aristocrate à l'Assemblée constituante ; mais il connaît fort bien la place de Verdun et sert avec autant de zèle et de loyauté que de talent. M. Bousmard, disent le 18 décembre 1792, par-devant notaire, soixante terrassiers de la ville, n'a jamais paru sur les travaux ni donné aucun ordre pendant le temps que les Prussiens ont occupé la ville et citadelle de Verdun, et nous attestons son zèle et l'activité qu'il a apportée pour accélérer les ouvrages des fortifications avant l'arrivée des armées ennemies[31].

Quoi qu'il en soit, il existait dans le conseil de défense un parti favorable à la prompte reddition de la ville, et Beaurepaire n'eut pas assez d'influence et de vigueur pour le réduire au silence. Il eût fallu donner le commandement de Verdun, comme de Montmédy, de Thionville, de Lille[32] à un maréchal de camp. Toute la garnison, du simple soldat au lieutenant-colonel, aurait reconnu l'autorité de ce chef suprême. Beaurepaire n'était que le plus ancien des officiers supérieurs. Ni sa carrière passée, ni son caractère ne le préparaient à ce rôle périlleux de gouverneur d'une place assiégée. C'était un très brave homme, rapporte un contemporain, mais il avait peu d'habitude du commandement et il était peu propre, dit-on, à mettre l'ordre convenable dans des circonstances si nouvelles, si imprévues et véritablement difficiles[33]. On a vu qu'il n'accepta qu'à contre-cœur et en pleurant la succession de Galbaud. Ce colonel d'artillerie qui servait depuis trente-deux ans dans son arme et possédait, de son propre aveu, quelques connaissances dans l'art des fortifications[34], avait déclaré la place intenable, et on laissait à un ancien lieutenant de carabiniers le soin de la défendre ! Aussi, dès le 30 août, Beaurepaire voulut-il déposer le commandement. Il observa que le lieutenant-colonel du bataillon de la Charente-Inférieure, Lombard, entré la veille dans Verdun, avait une commission antérieure à la sienne ; mais Lombard n'avait pas sur lui son brevet, et le conseil de défense arrêta que Beaurepaire resterait commandant[35]. Il s'inclina devant cette décision ; il résolut stoïquement de faire son devoir et de sacrifier sa vie ; mais évidemment il ne pouvait se soustraire à une sorte de tristesse et de sombre résignation ; il ne sut pas exciter l'ardeur patriotique de la garnison et enflammer les habitants comme les soldats de la passion de la résistance.

 

V. Le 19 août, le conseil défensif tint sa première séance. Ses membres étaient les lieutenants-colonels et adjudants généraux de la garnison, les commandants de l'artillerie et du génie, le commissaire des guerres, le commandant de la garde nationale de Verdun, l'administrateur du district Lambry et le maire de la ville, Caré. Mais ces deux derniers n'avaient que voix consultative et ne signèrent aucune délibération. Le secrétaire-adjoint du district, Louis Mondon, était secrétaire du conseil[36].

L'ennemi étant à la distance de dix-huit cents toises fixée par la loi, Beaurepaire déclara Verdun en état de siège. La générale fut battue dans les rues et sur les places. Une proclamation annonça que l'autorité dont étaient revêtus les officiers civils, passait au commandant militaire qui l'exercerait entièrement sous sa responsabilité. Les habitants dépavèrent les rues et formèrent une brigade chargée d'éteindre le feu que causerait le bombardement. Les patrouilles de la garde citoyenne parcoururent la ville. Les corps administratifs s'installèrent en permanence à la maison commune qui fut gardée par un poste de douze hommes. Tout pétitionnaire qui les troublerait dans leurs fonctions, devait être puni de mort. La garnison, soldats de ligne, volontaires, gardes nationaux de Verdun et des environs, fut partagée en trois corps, le premier, pour la défense de la place ; le second, pour travailler ; le troisième, pour demeurer en repos, et chaque corps fut en particulier divisé de la même manière. On tira 600 servants des différents corps, afin de suppléer au petit nombre des artilleurs.

Dans la nuit du 29 août, les gardes nationales et tous les détachements qui tenaient la campagne aux environs de Verdun, rentrèrent dans la ville. Le lendemain, a huit heures, apparaissaient sur la route d'Étain les premiers escadrons de l'avant-garde prussienne ; c'étaient les hussards de Wolfradt et les dragons de Schmettau ; ils furent suivis de toute la cavalerie qui prit aussitôt possession des prairies entre Belleville et le Petit-Bras et fit boire ses chevaux dans la Meuse. Un parti vint même enlever un habitant de Verdun tout près de la porte Saint-Victor. En même temps le sommet de la côte Saint-Michel se couvrait de tentes, et au milieu des vignes se postaient les chasseurs et les grand'gardes des hussards d'Ében[37].

Pourtant, à l'heure même où se formait l'investissement, des renforts s'approchaient. Dumouriez venait d'arriver à Sedan et s'était empressé de renvoyer à Verdun ce même Galbaud qui refusait vingt jours auparavant de défendre la ville (29 août). Mais Dumouriez le fit maréchal de camp. Ce grade, lui disait-il, qui donnera plus d'importance à votre mission, est pour vous une obligation de plus de vous sacrifier, s'il le faut, pour le salut de la patrie ; Verdun est en ce moment une des clés de la France ; une résistance opiniâtre peut sauver la chose publique et arrêter les opérations ultérieures de l'ennemi. Galbaud avait avec lui le ne régiment d'infanterie, le 2e bataillon de Saône-et-Loire, quatre canons et des vivres pour deux jours. Il partit du camp de Vaux sans tarder, dans l'après-midi du 29 août. Sur l'ordre de Dumouriez, son aide de camp avait pris les devants et couru jusqu'à Verdun à franc étrier ; il annonça l'arrivée des secours et repartit sur-le-champ. Son cheval était fourbu ; il dut s'arrêter en chemin à Dannevoux. J'arrive à l'instant de Verdun, écrivait-il aussitôt à Galbaud, je vous ai annoncé pour leur général, cela a donné à tous les combattants tout le courage possible ; mais l'armée prussienne est devant la ville, on tire déjà le canon, je doute fort que nous puissions entrer. Ses prévisions devaient se réaliser. Lorsque Galbaud atteignit Varennes, le 30 août, au soir, les troupes légères de Kalkreuth avaient passé la Meuse ; cinq escadrons d'Ében et les fusiliers de Schenk et de Legat occupaient Fromeréville et Sivry-la-Perche. Galbaud, manquant de cavalerie pour éclairer sa marche et certain qu'il ne pourrait avec son faible détachement percer les lignes prussiennes, tint - un conseil de guerre ; on décida unanimement qu'il était impossible de se jeter dans Verdun et qu'il fallait se diriger sur Metz par Ligny, Toul et Nancy. Beaurepaire avait tenté de marcher à la rencontre de Galbaud et de faciliter son entrée dans la ville. A six heures du soir, le lieutenant-colonel des volontaires de la Charente Inférieure, Lombard, était sorti par la porte de France avec 500 hommes d'infanterie, toutes les troupes à cheval, trois compagnies de la garde nationale de Verdun et deux pièces de canon ; il traversa Jardin-Fontaine et Thierville, il poussa jusqu'à la côte de Varennes, sur la route que devait prendre Galbaud ; à huit heures, il rentrait dans la place sans avoir brûlé une amorce[38].

 

VI. Le 31 août, à huit heures du matin, la ville fut sommée de se rendre. Le parlementaire envoyé par le duc de Brunswick, était un des plus étranges personnages qui fussent alors dans le camp prussien. Il se nommait Grothaus. Hanovrien de naissance, étudiant en droit à l'Université de Gœttingue, puis auditeur de justice dans la petite ville de Stade, il apprit un jour que la folie était héréditaire dans sa famille ; il craignit de perdre la raison et, pour chasser cette pensée sinistre, il résolut de courir le monde et de mener une vie active, pleine de distractions et de dangers. Il voyagea dans toute l'Europe, il servit en Corse sous les ordres de Paoli, il prit part à la guerre de la succession de Bavière, il devint adjudant général dans l'armée hanovrienne et colonel à la suite dans l'armée prussienne. Il se vantait d'avoir fait la fortune politique de Lucchesini ; Hardenberg était son ami de jeunesse, la cour de Weim.ar l'accueillit avec distinction, et Gœthe vantait la noblesse de son caractère et l'originalité de son esprit. Cette existence aventureuse ne le préserva pas de la folie ; il fallut l'enfermer à Cüstrin, puis à Culmbach ; il crut jusqu'à son dernier jour commander la forteresse où il était prisonnier. C'était ce Grothaus qu'on avait chargé de sommer Verdun. Le hardi partisan vint demander au duc de Weimar un trompette-major de son régiment ; il vit en passant la voiture où dormait Gœthe, entrouvrit les rideaux de cuir et salua le poète, à son réveil, par une joyeuse plaisanterie ; puis, suivi d'un hussard et de son trompette, il s'achemina vers la ville. Les canonniers de Verdun, ignorant les usages de la guerre, tirèrent sur le parlementaire et son escorte. Mais Grothaus agita son mouchoir et ordonna au trompette de sonner plus fort ; enfin, un détachement sortit de la place et vint à sa rencontre[39].

Grothaus fut introduit, les yeux bandés, dans la salle du conseil défensif. Lorsque la lumière lui fut rendue, il remit une copie du manifeste du 25 juillet et deux sommations, l'une destinée au commandant de Verdun, l'autre aux chefs des habitants et aux notables. On le mena dans une chambre séparée, et le conseil délibéra. Brunswick annonçait au commandant qu'il venait rétablir l'ordre et la justice, et réduire les rebelles sous l'obéissance de Sa Majesté très chrétienne, légitime souverain du royaume de France ; si la ville s'obstinait dans une défense inutile et une coupable résistance, les habitants seraient soumis à la discrétion du vainqueur et à toutes les fureurs du soldat. Après la lecture de cette sommation, Bousmard et Vercly firent leur rapport sur la situation de la place. On convint unanimement que la ville ne pouvait être rendue tant qu'il resterait des moyens de la défendre, et la lettre suivante, signée de Beaurepaire et approuvée par dix membres du conseil, fut remise au parlementaire prussien :

Le commandant et les troupes de la garnison de Verdun ont l'honneur d'observer à M. le duc de Brunswick que la défense de cette place leur a été confiée par le Roy des Français, de la loyauté duquel il leur est impossible de douter. En conséquence ils ne peuvent, sans manquer à la fidélité qu'ils lui doivent, ainsi qu'à la nation et à la loy, remettre la place tant qu'il leur restera des moyens de la défendre. Ils espèrent être assez heureux pour mériter par là l'estime du guerrier illustre qu'ils vont avoir l'honneur de combattre.

La seconde sommation, adressée par le duc de Brunswick aux notables de Verdun, ne fut lue devant la municipalité qu'après une décision expresse du conseil défensif et en présence de trois de ses membres. L'administrateur du district et le maire de la ville signèrent la réponse qui fut ainsi conçue :

Monsieur, nous recevons la communication que vous nous adressez ; nous y répondons en vous déclarant que nos intentions sont pures ; que nous n'avons jamais eu d'autres guides que la loi ; que nous avons constamment employé nos efforts pour la faire exécuter ; que, dans la jouissance de la liberté, nous n'avons cessé de réprimer la licence ; que nous n'avons point violé les personnes, ni les propriétés ; et que nous avons usé de tous les moyens pour les faire respecter. Enfin nous avons fait notre devoir. Quant à la reddition de la place, la loi ne nous défère ni moyens, ni mission, et nous interdit toutes réquisitions ; ce sont les autorités militaires qui en répondent ; elles seront dignes de toute votre estime[40].

 

Brunswick, n'ayant pas de grosse artillerie, ne pouvait entreprendre un siège régulier ni faire de brèche. Il n'hésita pas à bombarder la ville et à faire payer au bourgeois l'obstination du soldat[41]. Il avait établi trois batteries, la première sur la hauteur de Saint-Michel, à près de 900 toises des fortifications ; la deuxième au camp de l'avant-garde, non loin des carrières qui bordent la route d'Étain, à la même distance que la première ; la troisième, au camp de Kalkreuth, sur la côte de Saint-Barthélemy, près de l'Hermitage, en face de la porte de secours de la citadelle, à six cents toises environ de la place. Le bombardement commença le 31 août à onze heures du soir et dura jusqu'au lendemain 1er septembre vers huit heures du matin. Debout près d'une des batteries, Gœthe regardait les obus qu'il compare à des météores ignés et chevelus, traverser l'air et tomber dans la ville. Il s'était muni d'une lunette d'approche et voyait de loin, par un beau clair de lune, les assiégés s'agitant au milieu des poutres embrasées et s'efforçant d'éteindre le feu. Mais bientôt assourdi par l'effroyable détonation des obusiers et craignant les boulets qui partaient de la ville, il se réfugia derrière le mur d'un vignoble et se promena de long en large avec le prince de Reuss qu'il entretint de ses expériences scientifiques et de sa théorie des couleurs[42].

La batterie de Kalkreuth, plus rapprochée de la ville que les deux autres, causa le plus de mal aux assiégés. Quatre-vingts maisons furent considérablement endommagées et quatre autres, réduites en cendres[43]. Le bombardement ne fit qu'une seule victime : Gillon, ancien membre de l'Assemblée constituante, président du tribunal criminel de Saint-Mihiel, grand ami de Beaurepaire et autrefois son compagnon d'armes. Il commandait la légion des gardes nationales de la Basse-Meuse. Il fut atteint d'un éclat d'obus sur le quai de la Boucherie et mourut de sa blessure, le 6 septembre, dans la citadelle où Beaurepaire l'avait fait transporter[44].

L'artillerie de la place ne cessait de tirer. Dès le 30 août elle avait ouvert le feu sur tout ce qui paraissait et durant toute la journée du 31, elle dirigea ses projectiles sur les batteries qu'établissaient les Prussiens. Mais l'assiégeant était à la fois trop loin et trop haut ; la plupart des boulets français ne venaient pas jusqu'à lui. Pourtant, un projectile, parti de la ville, faillit être funeste du roi de Prusse. Frédéric-Guillaume était venu, à la pointe du jour, se placer avec son état-major, derrière la batterie de la côte Saint-Michel. On braqua sur ce groupe une grosse pièce de 24 ; le boulet laboura le sol à vingt pas du roi, couvrit de poussière le général Lottum et passa avec un sifflement terrible près de Gœthe qui pirouetta machinalement sur ses talons. Personne ne fut atteint, et lorsque l'émotion se dissipa, on courut après le boulet qui s'était enterré dans les vignes, et on le porta en triomphe[45].

 

VII. Le 1er septembre, le conseil défensif s'assembla comme la veille. Beaurepaire félicita le maire de la ville et l'administrateur du district ; il loua le courage des citoyens de Verdun qui s'étaient portés aux remparts ; j'ai fait ma ronde, dit-il, pendant le feu le plus vif, et n'ai vu personne s'émouvoir. Mais le parti monarchique s'agitait déjà ; un assez grand nombre de familles, rapporte Galbaud, étaient anti-révolutionnaires et appelaient l'ennemi. Dès le 30 août, le conseil de défense avait dû déclarer qu'il sévirait contre ceux qui par leur conduite seraient convaincus légalement de ne plus se prêter ou de s'opposer à ses ordres[46].

Les royalistes de Verdun qui, selon le mot de Visto, avaient leurs chefs jusque dans le conseil défensif, étaient d'autant plus opposés à la résistance qu'ils redoutaient les excès du parti populaire. Le secrétaire de Frédéric-Guillaume, Lombard, raconte qu'il logea chez un gentilhomme dont la populace aurait pillé l'hôtel, sans l'entrée des Prussiens ; la veille de la reddition, écrit-il, les jacobins avaient marqué la porte des monarchistes à la craie rouge. Dès le 29 août s'étaient produits quelques désordres. On avait fait aux aristocrates de violentes menaces et envahi leurs maisons. Le conseil défensif, disait un arrêté du 30 août, est instruit que le public parait vouloir attenter à la violation du droit des citoyens, en forçant leurs habitations par des voies de fait ; il arrête que toutes personnes sans exception qui seront convaincues d'avoir voulu attenter aux propriétés de leurs concitoyens, pour quelque cause que ce soit, et notamment les chefs de complot, seront jugés par le conseil de guerre, et punis de la peine de mort, conformément à la loi[47].

Probablement excités sous main par le commissaire des guerres Pichon, les plus ardents monarchistes de Verdun résolurent de se rendre à l'hôtel de ville, d'entraîner à leur suite tous ceux qu'épouvantait le bombardement, et de sommer le conseil défensif de rendre la place sur-le champ. Les chefs de cette manifestation furent le droguiste Philibert Périn et le marchand Ribière. Ce Ribière correspondait sans cesse avec les émigrés et connaissait intimement le baron de Pouilly. Quant à Périn, il avait été maire de Verdun en 1790 ; les patriotes l'accusaient de tenir une société d'aristocrates fieffés ; son fils, qu'il avait envoyé, avant l'investissement, à sa maison de campagne de Bellevue, était alors au camp de Bras et insultait les commandants de la garde nationale de Tilly faits prisonniers par les Prussiens[48].

Entre onze heures et midi, Périn et Ribière parcoururent la Grande-Rue et les rues adjacentes. Ils entrèrent dans les maisons, et appelèrent ceux qu'ils rencontraient à se rendre à la maison commune pour demander la reddition de la place. Cinquante personnes les suivirent et pénétrèrent avec eux dans la cour de l'hôtel de ville. On ne reçoit aucun secours, criaient Périn et Ribière, la place n'est plus tenable, des batteries nouvelles s'établissent dans les environs, on sera brûlé cette nuit, il faut se rendre. Périn fut chargé de prendre la parole au nom de tous. Il entra dans l'hôtel de ville ; un marchand, nommé Fanard-Dauphin, l'accompagnait. Le maire Caré était sorti pour commander le silence ; il revint avec Périn et Fanard-Dauphin dans la salle du conseil défensif. Périn somma le commandant et les officiers supérieurs, au nom du peuple de Verdun, de rendre aussitôt la place. Mais au même instant un grand bruit se fit entendre dans la pièce voisine. Beaurepaire et les membres du conseil sortirent de la salle et se virent en face de la municipalité conduite par le procureur-syndic du district Marchai, le président du tribunal Thirion, l'administrateur Sauvage le jeune et le procureur de la commune Viart. Marchal, Thirion, Sauvage demandèrent avec chaleur, au nom de la population, que la capitulation fût signée sur le champ et la ville préservée d'une complète destruction. Je n'entends pas, disait Sauvage d'un air effaré et l'écume à la bouche, qu'on se défende plus longtemps et qu'on laisse déchirer les propriétés. Une vive discussion s'engagea. Viart, Garé, Lambry proposaient de faire une sortie désespérée. Il vaut mieux, s'écriait Viart, chercher une mort glorieuse au pied des remparts que de se laisser brûler chez soi. Caré assurait qu'il marcherait résolument, avec tous les membres du district et de la municipalité, à la tête des assiégés. Enfin, l'agitation s'apaisa ; à la voix de Caré les manifestants se retirèrent ; le conseil défensif rentra dans la salle de ses séances, après avoir promis de délibérer sur la nécessité d'une capitulation immédiats[49].

De même que le jour précédent, les commandants de l'artillerie et du génie firent leur rapport, et ce rapport fut désespérant. Sur douze mortiers, disait Vercly, deux sont hors de service ; sur trente-deux pièces de tout calibre, deux ont été démontées, et il n'existe pas d'affûts de rechange ; il n'y a pas dans la place de canon d'assez longue portée pour démonter les batteries prussiennes ; il ne reste presque plus de gargousses ; les canonniers, qui n'ont pas quitté les remparts depuis quarante-huit heures, tombent de fatigue et ne se soutiennent plus qu'à force d'eau-de-vie. Bousmard prit la parole après Vercly et retraça le triste état des fortifications ; il rappela que le rempart manquait de parapets en plusieurs endroits, que les chemins couverts n'étaient palissadés nulle part et n'avaient à certaines places ni traverses ni contrescarpe, qu'une portion de la vieille enceinte longue de plus de 200 toises n'était pas terrassée et n'avait d'autre parapet qu'une mauvaise maçonnerie à peine épaisse de deux pieds et d'autre terre-plein qu'une ruelle large de dix pieds au plus et formée par des murs de jardins ; il serait facile aux artilleurs ennemis, ajoutait Bousmard, de faire brèche dans cette enceinte et de rompre les vannes du moulin qui retenaient les eaux du fossé. Le découragement s'empara des membres du conseil. Ils venaient de voir l'état de fermentation et de désespoir où la vue de l'incendie de leurs maisons jetait les citoyens de Verdun. Prolonger la résistance, n'était-ce pas allumer la guerre civile ? Les chefs de la garde nationale de la ville et des districts voisins ne cessaient de répéter que leurs hommes n'avaient que de mauvaises armes et peu d'expérience, qu'ils étaient presque tous pères de famille, qu'ils croyaient en venant à Verdun préserver la place d'un coup de main, mais qu'ils refusaient de partager avec la garnison les périls du siège et s'effrayaient à l'idée d'un prochain assaut[50]. Cependant personne n'osait prononcer devant Beaurepaire le mot de capitulation. Un des membres du conseil voulait écrire au duc de Brunswick pour lui remontrer qu'il était inhumain de bombarder la ville. Un autre ouvrait l'avis de demander une suspension d'armes, sous condition de rendre la place si les secours de Dumouriez et de Luckner n'arrivaient pas à jour fixe. Le maire Caré proposait pour la seconde fois de faire une sortie générale, de se jeter en masse, citoyens et soldats, sur l'assiégeant et d'enclouer les canons prussiens placés à Saint-Barthélemy. Tous ces projets qui marquaient plus de désespoir qu'ils n'étaient utiles, furent rejetés par la majorité. Enfin, de guerre lasse, sur la proposition de Caré et des corps administratifs, le conseil défensif permit à la municipalité d'envoyer au duc de Brunswick un messager pour lui demander une manière de faire la guerre, moins désastreuse pour les citoyens[51]. Ce messager allait partir lorsqu'à la grande surprise du conseil, parut un nouveau parlementaire de Brunswick.

 

VIII. Le duc ignorait ce qui se passait dans Verdun et ne croyait pas que la. place se rendrait de sitôt. Il avait ordonné de tracer une parallèle, et déjà le colonel Tempelhof avait fait commencer les travaux d'approche par neuf cents hommes, déjà les bataillons qui livreraient l'assaut étaient désignés. Mais auparavant Brunswick voulut tenter une démarche qui avancerait peut-être sans effusion de sang la chute de la ville. Il chargea le major de Hompesch de porter au commandant de Verdun une seconde sommation. Hompesch devait représenter à Beaurepaire que la place était cernée de tous côtés et ne pouvait plus compter sur les secours du dehors, que les renforts envoyés par Dumouriez et Luckner avaient dû se retirer, que tous les moyens étaient préparés pour forcer Verdun à la soumission et qu'en continuant à se défendre, on rendait inévitable la destruction totale de la ville. Brunswick offrait donc à la garnison une trêve de vingt-quatre heures, pour laisser à ses chefs le temps de prendre une résolution définitive ; passé ce délai, un détachement prussien prendrait possession d'une porte de la ville et d'une porte de la citadelle ; la garnison se retirerait où elle voudrait avec armes et bagages, en n'abandonnant que l'artillerie et ses munitions de guerre[52].

Hompesch quitta le camp de la côte Saint-Michel vers une heure de l'après-midi. Deux heures après, il entrait à l'Hôtel-de-Ville de Verdun. Il remit la sommation du duc de Brunswick. Je demande, dit-il, un oui ou un non, car le roi de Prusse est très pressé[53].

Le conseil défensif délibéra de nouveau. La séance fut longue et orageuse ; elle dura trois heures. La plupart des officiers déclarèrent qu'on obtenait plus qu'on ne pouvait espérer. La capitulation proposée par le duc de Brunswick leur semblait honorable ; il fallait, disaient-ils, la signer sur-le-champ ; un retard entraînerait de plus dures conditions ; on sauvait tout en rendant la place aussitôt, on détruisait tout en prolongeant la lutte. Les corps administratifs et judiciaires de Verdun intervinrent dans la discussion. La municipalité, avait dit Brunswick dans sa seconde sommation, ne doit négliger aucun moyen de persuasion envers les autorités militaires. Elle n'y manqua pas. Elle rédigea une adresse au conseil défensif. Elle déclarait qu'il lui paraissait indispensable d'accepter les conditions de Brunswick. On objectait, il est vrai, la loi du 26 juillet 1792 qui défendait au commandant de capituler avant qu'il y eût brèche accessible et que le corps de la place eût soutenu au moins un assaut. Mais l'attaque des ennemis qui portaient leurs efforts sur les maisons et les propriétés des citoyens, rendait impossible l'exécution de cette loi. D'ailleurs, la ville n'était-elle pas ouverte en plusieurs endroits qu'on pouvait regarder comme de véritables brèches ? Le bombardement auquel aucune force humaine ne pouvait parer n'était-il pas un véritable assaut ? On nous abandonne, disait la municipalité, quoiqu'on connaisse le dénuement absolu de nos ressources ; mais ni nos avertissements ni nos prières instantes n'ont obtenu le moindre secours de l'Assemblée et des armées qui nous environnent. Tous nos concitoyens ont émis leur vœu sur la reddition d'une place dont la défense est notoirement impraticable. Accepter la capitulation offerte par le duc de Brunswick, c'est conserver à la nation la garnison et ses armes ; la refuser, c'est ruiner entièrement la ville, et la ruine de Verdun ne serait d'aucune utilité pour la patrie[54].

Mais l'opinion de la majorité du conseil et l'adresse de la municipalité n'ébranlèrent pas la résolution de Beaurepaire. Il s'opposait énergiquement à toute capitulation, quelle qu'elle fût et invoquait les droits de la patrie. Deux autres lieutenants-colonels, conduits par lui, guidés par ses sentiments, animés du même patriotisme, Lemoine et Marceau, appuyaient son avis avec opiniâtreté. Lors même que la place ne serait pas tenable, disait Marceau, il faut résister deux jours encore. Verdun, ajoutait Lemoine, sera la proie des flammes plutôt que de passer en la puissance de l'ennemi. Enfin, après les plus vifs débats entre ces trois officiers et le reste du conseil, Beaurepaire déclara que la question ne serait résolue que le lendemain dans une nouvelle séance. Mais le duc de Brunswick proposait un armistice de vingt-quatre heures ; on pouvait accepter provisoirement cette suspension d'armes et ne répondre que le jour suivant aux offres de capitulation. A six heures du soir, Beaurepaire alla trouver le parlementaire prussien[55].

Pendant la délibération, Hompesch, demeuré dans une salle séparée, s'entretenait avec des citoyens de Verdun, et on observa qu'il connaissait parfaitement la situation de la place et la pénurie de ses moyens de résistance. Beaurepaire lui dit qu'il acceptait la trêve d'un jour offerte par le duc de Brunswick. Mais Hompesch exigea que l'armistice fût daté de l'instant de son entrée à l'hôtel de ville. La suspension d'armes commençait donc le samedi 1er septembre, à trois heures de l'après-midi et devait finir le dimanche à la même heure[56].

Avant son entretien avec Hompesch, Beaurepaire avait écrit un billet qu'on trouva le lendemain sur la table du conseil. Il se souvenait que le bataillon de Mayenne-et-Loire et celui de la Charente-Inférieure avaient chacun deux pièces de campagne. Il ne voulait pas que ces canons achetés par les départements eussent le même sort que l'artillerie de la place. Il rédigea donc la lettre suivante qu'il data de trois heures du soir :

Le commandant de la place de Verdun aura l'honneur de faire parvenir demain à M. le duc de Brunswick, avant l'expiration de vingt-quatre heures, la réponse définitive aux conditions qui lui sont proposées ; mais il a l'honneur d'observer que deux corps de troupes de la garnison sont entrés chacun avec deux pièces de campagne, faisant partie de leur armement, et qu'ils espèrent qu'on voudra bien les leur accorder comme une des conditions intégrantes de la capitulation proposée.

Le commandant militaire de Verdun[57].

 

Beaurepaire n'a pas signé cette lettre et ne l'a pas remise au parlementaire. L'envoyer à Brunswick, c'était admettre l'idée d'une capitulation, et il avait juré de mourir plutôt que de capituler.

 

IX. Le conseil de défense se sépara à sept heures du soir. On ne sait ce que fit Beaurepaire jusqu'au lendemain. A-t-il visité les remparts pour se convaincre une dernière fois que toute résistance serait impuissante ? S'est-il enfermé dans son logement de la citadelle où étaient les clés de la place ? Aurait-il, comme le prétend Delaage, réuni le bataillon de Mayenne-et-Loire pour lui proposer de sortir de Verdun par la porte de secours de la citadelle et de se frayer un passage à travers les ennemis[58] ?

Ce qu'on sait, c'est que Beaurepaire rentra dans l'hôtel de ville à deux heures et demie du matin (2 sept.). L'édifice se compose de deux ailes à un étage. Les deux ailes sont unies au sud-ouest par une terrasse qui surmonte le portail et a vue sur la rue, au nord-est par un grand salon qui donne à la fois sur la cour intérieure et sur un jardin. Le premier étage de l'aile gauche renferme trois pièces : le cabinet du maire, une grande salle et une petite chambre ; la grande salle où se font aujourd'hui les adjudications, servait alors de bureaux à l'administration du district ; la petite chambre où logeait le secrétaire du district, Mondon, donne sur la rue et s'ouvre sur la terrasse. Le premier étage de l'aile droite se compose également de trois pièces. La première, éclairée par deux fenêtres sur la cour, était alors le prétoire du tribunal de commerce et de la justice de paix ; six volontaires nationaux y veillaient pendant la nuit du 2 septembre. La deuxième était la salle des séances du conseil défensif. La troisième était la chambre de Beaurepaire ; il l'occupait depuis quelques jours et y couchait sur un matelas ; cette pièce a deux fenêtres sur la rue et deux portes, dont l'une communique avec la salle du conseil défensif et l'autre avec la terrasse[59].

Beaurepaire traversa la salle où se trouvaient les six plantons de service. Il leur dit qu'il allait prendre un peu de repos, leur recommanda de l'éveiller dans une heure et entra dans sa chambre. Une demi-heure après[60] un coup de feu retentit au milieu du silence de la nuit. La détonation était si forte que les plantons crurent entendre un coup de fusil. Ils coururent aux fenêtres et se penchèrent au dehors. Ils ne virent que l'officier municipal Georgia qui se promenait dans la cour. Aidés de Georgia, ils cherchèrent de divers côtés et, ne découvrant rien, se rendirent à la chambre de Beaurepaire, la seule qui fût encore éclairée. Ils frappèrent à la porte plusieurs fois, sans obtenir de réponse. Enfin, Georgia prit sur lui d'ouvrir. Beaurepaire gisait de tout son long sur le parquet, couvert d'un habit de garde national, avec une croix de Saint-Louis, une veste de satin blanc, culotté de peau et botté, ceint d'une épée ; deux pistolets déchargés étaient à côté de lui ; la fumée de la poudre remplissait toute la chambre. Georgia et ses plantons se retirèrent aussitôt. Trois soldats et un caporal du bataillon d'Eure-et-Loir qui veillaient au corps-de-garde de l'hôtel de ville, furent placés à la porte de la chambre et reçurent l'ordre de ne laisser entrer personne avant l'arrivée d'un magistrat. Sur la réquisition du commissaire des guerres Pichon, qui fut aussitôt instruit de l'événement, le juge de paix du canton de la ville basse, Louis Perrin, assisté des deux officiers municipaux Cauyette et Collard, rédigea le procès-verbal. Le médecin Lespine, mandé au même instant — à six heures du matin — constata le décès. Beaurepaire s'était tiré deux coups de pistolet qui lui avaient enlevé le menton, les deux mâchoires, la moitié du front et tout le côté droit de la tête ; le crâne était entr'ouvert ; le cerveau dont on trouva plusieurs morceaux épars dans la chambre, était à moitié emporté ; le sang avait coulé en abondance et rejailli sur la boiserie, sur le matelas et jusqu'au plafond[61].

On a cru, d'après la disposition des lieux, que Beaurepaire avait été assassiné. La chambre du commandant à l'aile droite, et celle du secrétaire Mondon à l'aile gauche, ont chacune accès sur la terrasse. Le meurtrier serait sorti de la chambre de Mondon ; il aurait traversé la galerie, ouvert la porte de communication et tiré sur Beaurepaire ; puis, refermant la porte, il aurait traversé de nouveau la terrasse, la chambre de Mondon, les bureaux de l'administration du district, et se serait échappé dans la cour. J'interrogeai, écrit Lemoine dans un mémoire sur la prise de Verdun, le secrétaire, le domestique et le soldat qui était en faction à la porte : ce dernier me déclara avoir entendu marcher sur la terrasse et ouvrir la porte de la chambre où reposait le commandant, et, après la détonation, il entendit encore fermer cette même porte et marcher sur la terrasse avec précipitation, se dirigeant vers l'appartement où étaient en permanence les membres de la municipalité[62].

Mais ce mémoire de Lemoine, rédigé plus de quarante années après l'événement, est un tissu de mensonges et de contradictions. Lemoine assure qu'il refusa de signer la capitulation et se renferma dans la citadelle de Verdun jusqu'au 4 septembre ; or, il a signé de son nom L. Lemoine, commandant en second la délibération où fut arrêtée la reddition de Verdun ; il a signé, le 3 septembre, à Sainte-Menehould, l'acte d'inhumation de Beaurepaire ; enfin il a, le 10 septembre, écrit aux administrateurs de Mayenne-et-Loire que Beaurepaire s'est brûlé la cervelle ![63]

D'ailleurs le secrétaire Mondon a déclaré formellement que l'assassin n'aurait pu passer par sa chambre qu'il fermait toujours avec soin[64]. Si le meurtrier avait traversé la terrasse, il aurait été vu par les plantons qui coururent aux fenêtres lorsqu'ils entendirent la détonation, car ces fenêtres, au nombre de deux, sont, l'une à dix mètres, l'autre à quinze mètres de la terrasse. Il aurait été entendu par le factionnaire de la rue et par les soldats du poste, car la galerie n'est pas voûtée et on perçoit aisément du rez-de-chaussée le bruit des pas. Il n'aurait pu ouvrir la porte qui donne de la terrasse dans la chambre de Beaurepaire, car cette porte était fermée à l'intérieur, comme elle l'est encore aujourd'hui, par deux forts crochets de fer, et on crut inutile d'y placer une sentinelle après la mort du commandant.

Le suicide de Beaurepaire est donc certain. Il n'y a point de doute, disait trois heures après l'événement le docteur Lespine, que Beaurepaire ne se soit donné la mort[65]. Le commandant de Verdun a tourné contre lui-même les deux pistolets qu'on trouva déchargés à ses côtés ; le sang a jailli jusqu'au plafond de la chambre, à une hauteur de quatre mètres, parce que Beaurepaire se tint debout pour se brûler la cervelle ; la blessure horrible qu'il se fit, résulte d'un coup de feu tiré verticalement de bas en haut. Mondon et de nombreux témoins ont raconté depuis qu'ils avaient vu l'empreinte de deux balles au plafond[66].

Beaurepaire se tua pour ne pas signer une capitulation inévitable. Il jugea, écrivait Lemoine, qu'il ne pouvait plus rien. Mais peut-être se disait-il que, s'il survivait à la reddition de la ville, son nom couvrirait tout ; qu'on l'accuserait de trahison, comme on avait accusé le commandant de Longwy ; que Verdun, la France, l'Assemblée rejetteraient sur lui seul la responsabilité du désastre[67]. Peut être se voyait-il livré aux calomnies, traduit devant une cour martiale, condamné à une mort déshonorante. Peut-être aussi, en descendant au fond de sa conscience, se reprochait-il de n'avoir pas fait strictement son devoir. Avait-il dissipé le rassemblement et puni de mort les pétitionnaires ? Devait-il permettre à la municipalité d'entrer en pourparlers avec l'assiégeant ? Telles furent probablement les réflexions de Beaurepaire, lorsqu'il se retira dans cette chambre de l'hôtel de ville où s'écoulèrent les dernières minutes de sa vie. Mais sûrement, il se souvint qu'il avait juré de mourir plutôt que de livrer aux Prussiens la place qu'il commandait ; il se rappela ses mots à Choudieu : Lorsque l'ennemi sera maître de Verdun, Beaurepaire sera mort ; il voulut tenir son serment.

Ce suicide a été diversement commenté. L'Angevin Delaunay regrettait que Beaurepaire ne se fût pas conservé pour la patrie, et Cavaignac, chargé du rapport sur la reddition de Verdun, disait à la Convention : Il vaudrait mieux qu'au lieu de se donner la mort, Beaurepaire l'eût reçue de la main d'un ennemi, à la tête de la garnison, sur un champ de bataille, sur la brèche ou dans la citadelle : c'est là que son sang pouvait couler utilement pour la patrie[68]. Mais la plupart des historiens regardent le suicide de Beaurepaire comme un acte de sublime désespoir, et l'imagination populaire trouvera toujours dans cette mort tragique quelque chose de généreux et de magnanime. Les officiers prussiens admiraient hautement le défenseur de Verdun ; ils le regardaient comme un vrai républicain et un héros des temps antiques ; ils le comparaient à Brutus et à Caton. Vingt-huit ans après, Gœthe, rédigeant ses impressions de la campagne, écrivait que Beaurepaire avait donné le plus noble exemple du dévouement à sa patrie et que son suicide était à la fois un acte d'héroïsme et un présage de la résistance que rencontreraient les alliés[69].

Cependant le conseil de défense s'était assemblé, comme les jours précédents, à cinq heures du matin. Il fallait remplacer Beaurepaire. Le plus ancien des lieutenants-colonels en premier, Lombard, déclara, cette fois encore, qu'il n'avait pas sur lui sa commission, et l'on nomma commandant de la place un lieutenant-colonel en second, nommé Neyon ou Deneyon. Ancien soldat, comme Beaurepaire, et capitaine au régiment de la Guadeloupe, Neyon avait quitté le service avant la Révolution pour se retirer à Drillancourt, dans la Meuse. Nommé commandant de la garde nationale du canton de Sivry, il avait pris part à l'arrestation de Louis XVI, et lorsqu'à la fin de l'année 1791, ses concitoyens l'avaient élu lieutenant-colonel en second du 2e bataillon des volontaires de la Meuse, il n'avait pas hésité, disait-il, à quitter sa famille et un train de labourage qu'il présidait, pour faire à la patrie le sacrifice de ses propres intérêts. Il commandait à Verdun les détachements de volontaires nationaux.

Neyon devait, le matin du 2 septembre, distribuer le prêt. Il n'arriva que vers huit heures à l'hôtel de ville. Il apprit que le conseil lui déférait le commandement de la place, vacant par le décès inopiné de Beaurepaire. Sa surprise fut extrême ; il ignorait encore la mort du lieutenant-colonel de Mayenne-et-Loire, et il fallut, pour le convaincre, lui montrer le cadavre dans la chambre voisine[70].

Après quelques difficultés, Neyon accepta la succession de Beaurepaire. Mais déjà le conseil défensif avait résolu de capituler et rédigé presque au complet, sur des notes fournies par Bousmard, l'exposé de ses motifs. Il opinait à ce que le commandant rendit la place dans les vingt-quatre heures. Tenir plus longtemps, c'était vouer la ville à une destruction totale et la garnison à la captivité. Pourquoi retarder la reddition de quelques heures peut-être ou au plus de quelques jours ? Le parti que prenait le conseil était dicté par les circonstances et la situation de la place ; il était le plus avantageux à la nation ; il était conforme sinon à la lettre, du moins à l'esprit de la loi du 26 juillet 1792. Tous les officiers supérieurs de la garnison, même Lemoine, signèrent cette résolution qui fut transcrite sur le registre des délibérations du conseil ; la signature de Marceau est la seule qui manque[71].

Mais, d'après l'article 3 de la loi du 26 juillet, le conseil de guerre ne pouvait capituler que du consentement du Conseil général de la commune. Quelques officiers se rendirent dans la salle où siégeait la municipalité de Verdun. On lut la délibération qui autorisait le commandant à rendre la place. Elle fut approuvée par les corps administratifs. Le conseil du district et le conseil général, pénétrés des motifs insérés dans leur adresse du jour d'hier, consentaient à la capitulation[72].

Neyon écrivit au duc de Brunswick : J'accepte la capitulation honorable que vous nous avez proposée hier et je n'y ajoute qu'une demande, c'est que les bataillons de Mayenne-et-Loire et de la Charente conservent les quatre pièces de campagne qu'en entrant dans cette ville ils avaient amenés avec eux. Marceau, le plus jeune des membres du conseil de défense, porta cette lettre au camp prussien. Le prince royal qui le vit arriver, à midi, au quartier de la côte Saint-Michel, à l'heure où se donnait le mot d'ordre, ne soupçonnait guère que cet officier serait un des plus grands généraux de la Révolution. Dès que le roi de Prusse et le duc de Brunswick eurent pris connaissance du message de Neyon, ils firent suspendre les préparatifs d'assaut. Kalkreuth fut chargé de se rendre à Verdun et de régler les détails de la capitulation. Il arriva. devant la porte Chaussée avec deux bataillons qui devaient occuper la ville. Les deux fils du roi avaient obtenu de leur père la permission d'accompagner Kalkreuth ; ils avaient décousu à la hâte leurs beaux galons et ôté l'étoile qu'ils portaient sur la poitrine ; ils passaient pour les aides de camp du général. Kalkreuth se fit reconnaître et entra dans Verdun avec les deux princes. Il se dirigea vers l'hôtel de ville ; les troupes et la population faisaient la haie sur son passage et le regardaient sans colère. Les soldats étaient prêts à partir, le fusil au pied, le pain embroché dans la baïonnette ; un grand nombre présentèrent les armes au général et à ses aides de camp ; un profond silence régnait dans les rues. Kalkreuth trouva dans la salle du conseil défensif Neyon, les chefs de corps, leurs adjudants généraux et les membres de la municipalité. Il s'assit et prit la plume. Les visages, dit le prince royal, étaient inquiets ; on y lisait la douleur et l'abattement ; chacun des assistants voulait parler : tantôt l'un, tantôt l'autre faisait des objections. Kalkreuth, froid et poli, résumait la discussion point par point. Enfin, au bout d'une heure, le texte de la capitulation fut définitivement adopté ; la garnison sortirait le jour même de la ville avec armes et bagages ; les bataillons de volontaires conserveraient leurs pièces de canon ; les habitants de Verdun et des environs étaient dès ce moment sous la protection de Sa Majesté prussienne à condition de remettre leurs munitions et leurs drapeaux[73].

La garnison quitta la ville aussitôt ; les volontaires prirent la route de Clermont, les troupes de ligne, celle de Saint-Mihiel ou celle de Metz. Le bataillon de Mayenne-et-Loire emmenait avec lui, dans un fourgon d'artillerie, le corps de Beaurepaire ; le cercueil était recouvert d'un drap noir et entouré de feuilles de chêne ; un crêpe flottait à la hampe du drapeau. On raconte que Brunswick demanda les pistolets de Beaurepaire et dit, en saluant Lemoine, qu'ils auraient la première place dans son cabinet d'armes[74].

Les Prussiens comptaient qu'une partie de la garnison se prononcerait en faveur du roi. Ils éprouvèrent le même désappointement qu'à Longwy ; les bataillons passèrent en désordre, mais, près de Regret, un soldat, apercevant le duc de Brunswick, lui cria fièrement : Au revoir, dans les plaines de Châlons ![75]

Pendant que les volontaires sortaient par la porte de France, les Prussiens entraient par la porte Chaussée. Le bataillon des grenadiers de Brunswick, un bataillon du régiment de Hohenlohe et un détachement des drapons de Bayreuth occupaient la ville. Neyon, Pichon, Vercly remettaient à Tempelhof et aux employés de l'intendance l'état des magasins et de l'artillerie. Les soldats abattaient l'arbre de la liberté sur la place de la citadelle et jetaient dans la boue aux cris de à bas la marotte ! le bonnet phrygien qui le surmontait, un bonnet de fer-blanc, teint en rouge et haut de trois pieds. Ils envahissaient les boulangeries et les pâtisseries ; ils se disputaient les miches de pain et les gâteaux qui sortaient du four ; ils faisaient la chasse, dit Minutoli, au moindre brin d'herbe ou de paille, et je rencontrai le chirurgien de mon bataillon portant sous son bras un peu de foin qu'il avait ramassé dans la rue et qu'il portait en toute hâte à sa rossinante. Le prince royal et son frère, le duc de Weimar, les officiers de l'avant-garde erraient curieusement dans les rues étroites de la ville, sur le pavé défoncé, le long des tas de pierres amassés contre le mur des maisons. Ils achetaient des flacons de liqueurs et ces dragées exquises que Gœthe se croit tenu de définir des petits grains d'épices couverts d'une couche de sucre et renfermés dans de petits cornets cylindriques[76]. Ils prenaient une collation au coin de la place Mazel, chez Leroux, le confiseur le plus achalandé de la ville. Soudain ils entendirent de grands cris ; de l'autre côté de la rue demeurait une jeune dame, parente de Beaurepaire ; elle venait d'apprendre la mort du commandant et se roulait sur le parquet de sa chambre en proie à une crise de nerfs[77].

La nuit tombait lorsque les princes sortirent de Verdun. Mais les détachements de volontaires, les gardes nationales du département, les chasseurs à cheval n'avaient pas encore quitté la ville. On vit se produire les désordres qui suivent presque toujours une capitulation. Les uns, malgré le procureur de la commune Viart, qui menaçait de les dénoncer et de les faire sévèrement punir, pillèrent les magasins d'approvisionnements et vendirent le lard et la viande à vil prix. Les autres, irrités de la reddition de la place, criant à la trahison, couraient par les rues et tiraient au hasard des coups de fusil. Celte garde nationale, disait le duc de Weimar, est à moitié ivre et à moitié folle. Plusieurs, raconte Lombard, étaient si furieux, que notre commission des vivres fut exposée pendant quelques heures à de sérieux dangers. Il fallut prendre des mesures énergiques ; le rude général Courbière fut nommé gouverneur de Verdun ; les deux bataillons de Brunswick et de Hohenlohe passèrent la nuit sous les armes et bivouaquèrent dans les rues et sur les places[78].

Néanmoins, un officier prussien, le comte de Henkel, lieutenant des hussards de Köhler, fut tué dans la rue Saint-Sauveur, par un soldat du 9e régiment de chasseurs à cheval. Le meurtrier s'était caché à l'étage supérieur de l'avant-dernière maison, en amont du pont de Saint-Airy. Il fut arrêté. On le mena au corps-de-garde du pont Sainte-Croix. Gœthe le vit le lendemain et raconte qu'il avait la figure belle, le regard assuré et une calme contenance. En attendant que le roi eût décidé de son sort, on lui avait lié les bras avec une corde au-dessus du coude. Mais le 6 septembre au matin, il se fit conduire aux latrines, sur le bord du parapet, à côté du pont ; la sentinelle s'était éloignée ; il resta quelque temps immobile, puis se renversant en arrière, se jeta dans la Meuse. Quelques heures plus tard on vit, de la galerie d'une maison, le cadavre du chasseur dans le fond de l'eau, ayant le visage et les mains en l'air. On le retira de la rivière, et malgré les protestations de plusieurs officiers qui déclaraient l'assassin de Henkel indigne d'une sépulture honorable, on l'enterra dans le cimetière de la ville[79].

A la nouvelle du meurtre, Courbière fit arrêter Neyon, et le déclara responsable de l'événement. Neyon répondit qu'il n'était plus commandant et que le nouveau gouverneur aurait dû prendre les précautions nécessaires à la sûreté de ses soldats. Courbière le relâcha, mais ajouta que ses bataillons exaspérés demandaient à grands cris le pillage de Verdun. Neyon se rendit sur-le-champ à l'hôtel de ville et avertit la municipalité. Une députation fut envoyée au roi de Prusse : l'exécution militaire dont Courbière avait menacé la population, n'eut pas lieu[80].

Est-ce à cette occasion que fut rédigée la fameuse adresse des habitants de Verdun au roi de Prusse ? On y lit les phrases suivantes : Le Dieu par qui règnent tous les rois, ses plus parfaites images sur la terre, a choisi Votre Majesté pour rétablir sur le trône notre infortuné monarque. Sire, nous nous faisons gloire d'être les plus fidèles sujets de notre bon roi, et nous regardons comme le plus beau jour de notre vie celui qui nous rendra, à la suite de votre armée triomphante, nos pasteurs et nos braves émigrés. Mais cette adresse n'est pas signée ; on n'en connait pas l'original ; on ne sait même pas si le roi de Prusse en eut connaissance ; ni le prince royal, ni le secrétaire Lombard, ni le major Massenbach, ni les lieutenants Strantz et Minutoli n'en font mention dans leurs souvenirs de la campagne. Il est très probable qu'elle fut forgée par les émigrés[81].

On croit ordinairement que la population de Verdun accueillit les Prussiens avec enthousiasme et les salua comme des sauveurs. Les monarchistes, en effet, ne cachèrent pas leur joie et applaudirent à l'entrée des envahisseurs. Ils illuminèrent leurs maisons le soir du 2 septembre. L'ancien colonel d'artillerie Grimoard s'empressa de porter une écharpe blanche. Les deux promoteurs du rassemblement qui pesa sur la résolution du conseil défensif, Périn et Ribière, allèrent à la rencontre des bataillons prussiens ; Périn s'entretint familièrement avec les officiers ; Ribière embrassa son ami l'émigré Pouilly qui marchait à la tête des troupes. Dans une rue de la ville haute, une belle jeune fille courut au prince royal pour lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue. Le major de la citadelle, d'Aubermesnil, dont l'emploi avait été supprimé en 1791, et l'adjudant-major de la place, Brunelly, exercèrent leurs fonctions au nom du roi de Prusse[82].

Mais la plupart des habitants sentaient ce que l'occupation étrangère apporte avec elle de douleurs et de hontes. Ils faisaient, selon l'expression du prince royal, bonne mine à mauvais jeu. Ils arboraient la cocarde blanche, mais, comme dit Lombard, sous réserve de la fouler aux pieds à la première occasion, et sur l'ordre exprès du général Courbière. Ils poussèrent quelques vivats sur le passage de Frédéric-Guillaume, mais ces acclamations, ajoute le fils du monarque, étaient forcées et contraintes. Ils accueillirent très froidement les comtes de Provence et d'Artois. Ces gens-là, écrit Massenbach, nous recevaient avec aigreur et une rage dissimulée ; sans doute, cette irritation n'était pas générale, et la classe éclairée nous traitait avec une humanité qui lui fait honneur, mais elle aussi gardait cette douleur digne et silencieuse que doit montrer une nation vaincue[83].

On a parlé d'un bal qu'aurait donné le roi de Prusse. Mais Frédéric-Guillaume n'avait pas le temps de faire danser les Verdunoises. Dans ses Réminiscences où il se rappelle si complaisamment ses promenades avec les dames de Verdun et les baisers qu'il a pris à Mlle Morland, le prince royal ne dit pas un mot de ce prétendu bal. Le rapporteur de la Convention, Cavaignac, n'ose affirmer qu'il ait eu lieu. L'accusateur public du tribunal révolutionnaire l'oublie dans son exposé des griefs contre les donneuses de bonbons. Toutes les personnes interrogées plus tard par la commission extraordinaire du département, déclarent qu'on ne donna pas de bal durant l'occupation prussienne ni à Verdun, ni ailleurs[84].

Un grand nombre de dames et de demoiselles allèrent au camp prussien, soit à Bras, soit à Regret, par curiosité et en partie de plaisir[85], pour voir de brillants uniformes et ces batteries dont les bombes les avaient effrayées. Il n'y eut pas, comme on l'a dit, de députation officielle chargée de haranguer le roi de Prusse et de lui offrir des dragées. La baronne de Lalance de Mongaut, Mme et Mlle Tabouillot, Mme Masson, les trois demoiselles Henry, accompagnées d'un M. d'Espondeilhan, se rendirent au camp de Bras, le 3 septembre, en petit équipage, sur un chariot destiné à la rentrée des foins ; mais d'Espondeilhan ne put entrer, les dames seules eurent la permission de parcourir le camp, et la baronne de Lalance n'osa donner au roi ni même aux officiers le panier de dragées qu'elle avait apporté. Deux demoiselles Watrin et une dame Bonviller allèrent à Bras et virent le roi de Prusse qui leur demanda s'il y avait comédie dans la ville. Voilà le crime des femmes qui périrent sur l'échafaud le 25 avril 1794 et que les poètes ont chantées sous le nom des Vierges de Verdun[86].

En réalité, la majorité de la population verdunoise était sincèrement attachée au nouvel ordre de choses et détestait l'étranger. Louis XVI, traçant l'itinéraire de sa fuite, n'osait entrer dans Verdun. Tout ce pays, dit Mme de Tourzel, était révolutionné, toutes les villes étaient mauvaises et c'était pour éviter Verdun qu'on avait fait passer le roi par Varennes. Lorsqu'on apprit l'arrestation de Louis XVI, la garnison de la ville marcha sur Clermont, et, rapporte le marquis de Bouillé, elle était animée d'une rage contre le roi qu'on ne peut exprimer : toutes les gardes nationales, ajoute Bouille, et tout le peuple du pays furent en mouvement ; la disposition de la population qui se manifesta promptement à Metz et à Verdun, était un délire de fureur. Aussi, le jour où les Prussiens entrèrent dans la ville, la municipalité de Verdun jetait au feu le registre-courant de ses délibérations. Elle avait, il est vrai, protesté contre le 10 août et envoyé à Bar-le-Duc un de ses membres, Anchelon, pour inviter le directoire de la Meuse à se rallier au directoire des Ardennes[87]. Mais comme le reste de la France, elle avait accepté les événements et accueilli les commissaires de la Législative aux cris de vivent la nation, la liberté, l'égalité et l'Assemblée nationale ! Dès 1791 (13 août) elle sollicitait de la Constituante les secours les plus prompts en hommes et en artillerie et réclamait contre le décret qui plaçait Verdun dans la deuxième classe des villes de guerre. Au mois de juin 1792, elle demandait l'éloignement du commandant Gallois dont elle suspectait le patriotisme. A la voix de Galbaud, elle avait fait réparer les remparts de la corne Saint-Victor par les habitants de la ville, et ses membres eux-mêmes avaient manié la pelle et traîné la brouette. Elle avait, à la nouvelle de la prise de Longwy, supplié la Législative de lui donner les moyens de défense qui lui manquaient. Pendant l'occupation prussienne, elle montra tant de mauvaise grâce que Courbière disait au maire Caré et au procureur de la commune Viart : Vous êtes de vraies Pénélopes, détruisant la nuit ce que vous avez l'air de faire le jour ; vous sentez toujours l'écharpe, et la cocarde nationale est dans votre cœur, mais je l'en arracherai[88]. Enfin, si Verdun avait été royaliste, les Prussiens et leurs alliés ne l'auraient pas écrasé de réquisitions, ni traité en ville conquise[89].

Et pourtant, cette population, attachée à la France et à la Révolution par ses sentiments intimes, hâta la reddition de la place. Elle eut peur du bombardement et n'osa pas vivre deux jours de plus sous la menace de l'incendie. Elle mit le salut de ses propriétés au-dessus de l'intérêt de la défense nationale. Il y avait des patriotes à Verdun comme à Longwy, écrivait Lombard, mais, dès que nous étions à leurs portes, il ne leur restait d'autre sentiment que le sentiment du danger ; à la première bombe prussienne, on ne parlait plus d'opinions politiques ; les bourgeois forçaient la garnison à capituler : ils comparaient les avantages de leur chère liberté aux maux qu'elle leur attire[90].

Mais faut-il croire, avec Delaage et Marceau, que la responsabilité de la capitulation incombe uniquement à la bourgeoisie de Verdun ? Les habitants de cette exécrable ville, s'écriait Marceau, sont les seuls coupables. Le procureur de la commune, disait Delaage devant la Convention, a menacé de faire égorger la garnison si elle tirait un seul coup de fusil. Comme si l'attroupement des bourgeois qui ne compta que cinquante personnes, devait intimider plus de quatre mille hommes armés ! Comme si, selon le mot de Cavaignac et de dom Ybert, cette garnison n'était pas assez forte pour contenir les habitants ! Les troupes qui défendaient Verdun étaient sans expérience et sans énergie ; si Beaurepaire avait eu confiance en leur courage, il aurait repoussé la seconde sommation de Brunswick, sans se soucier des terreurs de la bourgeoisie. Le bataillon de Mayenne-et-Loire dénonçait, par la voix de Delaage, les manœuvres des traîtres qui avaient enchaîné ses bras et sa valeur. Pourquoi ne se renfermait-il pas dans la citadelle qui était sa caserne et qui renfermait des munitions de bouche de toute espèce ? On verra plus tard quelle fut le 3 septembre la conduite de ce bataillon ; on le verra désorganiser par son indiscipline et ses lâches alarmes le détachement qui gardait la côte de Biesme ; on verra le reste de la garnison de Verdun, les bataillons d'Eure-et-Loir, de l'Allier, de la Charente-Inférieure, refuser obéissance à leur général et abandonner leur drapeau. Il y avait à Verdun, leur disait justement Galbaud, des hommes plus attachés à leurs propriétés qu'à leurs serments, mais quand vous partagez leurs torts, de quel droit osez vous les accuser[91] ?

On doit ajouter que les royalistes qui siégeaient dans le conseil de défense, Pichon, Bousmard, précipitèrent la capitulation ; tous les aristocrates et modérés, écrivait Marceau, ont voté pour la reddition de la place. Mais, comme disait Cavaignac, le grand coupable, celui qui est plus coupable que tout le monde dans l'affaire de Verdun, c'est le pouvoir exécutif qui n'avait rien préparé pour la défense de la ville. La forteresse était sacrifiée d'avance ; l'ennemi n'avait qu'à se présenter et à jeter ses bombes ; elle devait, de façon ou d'autre, succomber aussitôt.

 

XI. Dès le soir du 2 septembre, deux détachements prussiens traversaient Verdun et marchaient, l'un sur Varennes, l'autre sur Saint-Mihiel, pour saisir ceux qu'on appelait les arrestateurs du roi de France. On était trop loin de Sainte-Menehould, où demeurait le maître de poste Drouet, et peut-être savait-on qu'il briguait à Reims les suffrages des électeurs de la Marne[92]. Mais on pouvait mettre la main sur deux autres personnages dont l'Europe connaissait le nom depuis le 21 juin 1791 : le maire de Varennes, Georges, et le procureur de la commune, Sauce. Ce dernier avait retenu le roi dans sa maison jusqu'à l'arrivée de Romeuf, l'aide de camp de Lafayette. Georges, député à la Constituante, avait vanté à la tribune le courage du district de Clermont et présenté à l'assemblée les gardes nationaux de Varennes qui avaient arrêté la berline royale, et parmi eux, son fils Justin, capitaine de la compagnie de grenadiers[93]. Sauce avait reçu de la Constituante une somme de vingt mille livres et la place de greffier du tribunal criminel de Saint-Mihiel. Georges était toujours maire de Varennes.

Le détachement qui marcha sur Saint-Mihiel se composait de 400 hussards d'Eben et de 100 fusiliers de Légat, commandés par le major Velten et le lieutenant Minutoli. Il longea la rive droite de la Meuse. Les fusiliers, ne pouvant aller aussi vite que les hussards, s'entassèrent sur des chariots qu'ils réquisitionnèrent dans un village. A cinq heures du matin, les Prussiens arrivaient à Saint-Mihiel. Ils désarmèrent une trentaine de gardes nationaux qui veillaient aux portes et entrèrent dans la ville en criant qu'ils venaient en amis et ne feraient de mal à personne. Cinquante fusiliers, sous les ordres de Minutoli, restèrent dans la grande rue, entourés de curieux qui leur demandaient des nouvelles, et de royalistes qui leur offraient du chocolat et du café[94]. Quelques hussards coururent à la maison de Sauce. Le reste du détachement s'empara du château.

Au même instant, arrivait un peloton de cuirassiers français. Le commandant marchait en tète ; il prit les hussards d'Eben pour des hussards de sa nation : Bonjour, camarades, cria-t-il de loin, nous venons chercher la caisse de guerre et les chevaux du haras. Il s'approcha et fut fait prisonnier. Ses hommes voulaient résister ; ils poussaient des jurons en agitant leurs sabres ; enfin, ils se rendirent, mais on n'osa leur enlever leurs armes. Les Prussiens les mirent au milieu d'eux et revinrent dans la grande rue : ils relâchèrent les gardes nationaux, ils se firent livrer deux drapeaux, les étalons du haras et la caisse militaire ; ils ouvrirent les portes de la prison à deux émigrés qu'on devait mener le lendemain à Paris.

Cependant les hussards chargés d'arrêter Sauce étaient arrivés sur la place des Halles. Un sieur Contant, maire de Rouvrois, qu'ils avaient emmené de force avec eux, leur montra la maison du greffier[95]. Heureusement, Sauce était parti la veille pour Gondrecourt où siégeait l'assemblée électorale de la Meuse. Madame Sauce[96], épouvantée, voulut s'enfuir en passant chez le voisin par une ouverture pratiquée dans le mur mitoyen au-dessus d'un puits. Elle tomba dans ce puits. Un vieux sous-officier de hussards y descendit à l'aide d'une longue échelle et une lanterne à la main. Il retira de l'eau la pauvre femme et lui fit donner les premiers secours : mais au bout de quelques instants elle expira. Elle était enceinte ; l'enfant qu'elle portait dans son sein et qu'on tenta vainement d'extraire par l'opération césarienne, mourut avec elle.

A neuf heures, le détachement prussien quittait Saint-Mihiel ; quelques cavaliers, en avant-garde, précédaient le chariot qui portait la caisse militaire ; les cuirassiers prisonniers marchaient entre deux rangs de hussards ; venaient ensuite les fusiliers, montés sur les voitures qu'ils avaient réquisitionnées ; le reste des hussards formait l'arrière-garde. On avait fait une lieue lorsqu'on vit s'avancer une troupe d'infanterie française qui venait de Verdun. Minutoli, conservant son sang-froid, courut dire au commandant que les cuirassiers qu'il menait avec lui, allaient rejoindre les émigrés, et il le pria de maintenir l'ordre et le silence dans sa troupe. Nous dûmes néanmoins, dit le lieutenant prussien, voir plus d'un sombre visage et entendre plus d'une menace. Le 3 septembre, au soir, le détachement rentrait au camp de Bras ; les cuirassiers français furent désarmés ; le major Velten, chef de l'expédition, reçut l'ordre pour le mérite et des lettres de noblesse ; Minutoli obtint, comme récompense, un bel étalon qu'il s'empressa de vendre ; on ne donna rien aux soldats, quoiqu'on leur eût promis les armes, les chevaux et une part de la caisse militaire[97].

Les Prussiens étaient arrivés trop tard à Saint-Mihiel pour s'emparer de Sauce. Ils eurent meilleure chance à Varennes. Plus d'une fois les amis du vieux Georges l'avaient prié de se soustraire à la vengeance des royalistes. Mais Georges croyait avoir fait son devoir et refusa de quitter son poste. On l'arrêta, on pilla sa maison, on lui prit son argenterie et tout ce qu'il avait, jusqu'-à deux chandeliers et un pommeau de canne. Des émigrés s'étaient joints aux Prussiens ; ils demandèrent qu'on fit marcher Georges à pied entre deux cavaliers ; le chef du détachement, plus humain, l'installa dans un chariot. Vous voilà donc, Monsieur Georges, dit le duc de Brunswick, lorsqu'il vit le maire de Varennes, nous désirions vous avoir depuis longtemps ; vous n'êtes qu'un jacobin et un serviteur de Pétion. — Vous m'avez trouvé à mon poste, répondit Georges, et je ne connais dans ce monde que deux classes d'hommes, les bons et les méchants ; je me fais gloire d'appartenir aux premiers. Brunswick lui reprocha d'avoir donné de l'argent aux volontaires. Je l'avoue, répliqua Georges, je leur ai donné de l'argent ; si j'avais été plus riche, ils auraient reçu davantage. — Savez-vous, dit Brunswick, que vous paierez cher tous vos actes ? — Je n'attends pas de bienfait des ennemis de mon pays, repartit Georges, et vous êtes du nombre. Cet entretien avait eu lieu sur la route[98]. Les émigrés ne pouvaient contenir leur rage et voulaient écraser Georges sous les pieds de leurs chevaux. Il fut conduit à la citadelle de Verdun et y resta pendant un mois. On le vit souvent derrière les barreaux de sa prison, et Gœthe nous dit qu'il ne craignait pas les regards des curieux et paraissait tout à fait tranquille, malgré l'incertitude de son sort. Les émigrés prétendaient qu'il avait mérité mille morts et ne cessaient de réclamer le châtiment de ce grand coupable, un des plus enragés et des plus punissables jacobins[99]. Mais les officiers prussiens admiraient la constance et la sérénité du vieillard. Un d'eux observe même que les hommes de cette trempe étaient rares parmi les chevaliers de Saint-Louis. Le 23 septembre, Georges fut échangé contre le secrétaire du roi de Prusse, Lombard, fait prisonnier dans la journée de Valmy. Les commissaires de la Convention le virent à Sainte-Menehould le 2 octobre. Le récit naïf de la manière cruelle dont il a été arrêté, écrivaient-ils à l'Assemblée, de la misère qu'il a éprouvée dans sa prison, de la fermeté qu'il a mise dans ses réponses, et peut-être encore le costume attendrissant dans lequel il a paru au milieu de nous, ont arraché des larmes de tous les spectateurs ; nous l'avons consolé en le serrant dans nos bras et en l'assurant que la Convention nationale approuverait la conduite mâle et énergique qu'il a tenue[100].

En même temps qu'ils arrêtaient Georges et poussaient jusqu'à Saint-Mihiel pour arrêter Sauce, les Prussiens sommaient le président du conseil général et le procureur-syndic du département de la Meuse de se rendre à Verdun. La sommation était ainsi conçue : Nous, les députés du grand conseil de guerre de Sa Majesté le roi de Prusse, au nom et par l'autorité de Sadite Majesté et du commandant-général en ses armées, maréchal duc régnant de Brunswick et de Lünebourg, enjoignons à M. le président de la Meuse, Ternaux, et le procureur-général-syndic Gossin, de se rendre sans faute demain, 4 septembre, à trois heures précises après-midi, à Verdun, pour y régler les affaires concernant le département ; et ce, sous peine d'une exécution militaire, et d'être poursuivis chacun en sa personne et ses biens. Ternaux et Gossin étaient patriotes ; le premier, ancien capitaine au régiment de la Couronne, avait reçu la croix de Saint-Louis sur le champ de bataille de Fontenoy ; le second, lieutenant-criminel avant la Révolution, avait siégé à la Constituante. Ils refusèrent d'obéir à l'ordre de Brunswick et offrirent leur démission. Mais Bar-le-Duc est une ville ouverte ; le conseil général et la population, rassemblés sous les fenêtres de la maison commune, supplièrent les deux administrateurs de préserver la cité de l'invasion étrangère ; Ternaux et Gossin se rendirent à Verdun. A peine arrivés, ils furent sommés de signer les réquisitions prussiennes[101].

 

 

 



[1] Lombard, Lettres, 298-299 ; Fersen, II, 336 ; Dumouriez, Mém., I, 323 ; Luckner à Clavière, 22 août (arch. guerre).

[2] C'est une des fautes que Dumouriez reproche à Brunswick, Mém., I, 323 ; la raison de guerre, dit l'auteur du Tableau historique (II, 82), semblait, prescrire de prendre Montmédy ; Luckner à Clavière, 24 août (arch. guerre).

[3] Lombard, Lettres, 301.

[4] Massenbach, Mém., I, 40-41 ; l'auteur du Tableau historique (II, 82) dit aussi que la politique appelait Brunswick à Verdun plus que l'art de la guerre ; cf. Lombard, Lettres, 300.

[5] Valentini, 10 ; cf. sur le camp de Praucourt, Rémin., 151 ; Gœthe, 16 ; Témoin oculaire, I, 115 ; Laukhard, III, 120, 123, 126.

[6] Caraman à Breteuil, Fersen, II, 356 : On cuit du pain et on veut prendre tous les moyens d'ensemble avec Hohenlohe et Clerfayt ; Minutoli, der Feldzug, 107 ; Renouard, 138 ; Sybel, I, 550.

[7] Rémin., 151 ; Gœthe, 25 : Laukhard, III, 129-130.

[8] En français dans l'original ; Témoin oculaire, I, 129-131.

[9] Minutoli, der Feldzug, 104 ; Témoin oculaire, I, 119, 129-131 : Laukhard, III, 123-124.

[10] Gœthe, 29-31, et Gœthe-Jahrbuch, IV, 323, récit du poète à Böttiger. Mais tous les Prussiens n'étaient pas aussi courtois et aussi chevaleresques. Dans un village, un officier frappa de sa canne une femme qui ne pouvait lui donner un verre d'eau, et un sous-officier souffleta une jeune fille qui le servait trop lentement (Laukhard, III, 130).

[11] Schmählichst, fürchterlichst, dit le prince royal, Rémin., 151-152 ; cf. Gœthe, 25 ; Témoin oculaire, I, 128 ; Strantz, 31 ; Laukhard, III, 130.

[12] Rémin., 152 : Gœthe, 35 ; Minutoli, Erinnerungen, 62-63 ; Forster, Assichten, p. p. W. Buchner, 1868, II, 185.

[13] Minutoli, der Feldzug, 130-134.

[14] On a consulté sur le siège de Verdun toutes les pièces relatives à la capitulation de la place et qui sont aux archives nationales (W. 352, dossier 718, entre autres le mémoire de Neyon), aux archives de la guerre (dépêches des généraux, mémoires de Visto, de Prille, des corps administratifs), aux archives de l'hôtel de ville et à la bibliothèque de Verdun. Un grand nombre de ces documents ont été réunis dans le livre d'Edmond Dommartin. Beaurepaire, l'histoire, la légende (1884, Extrait du tome IX des Mémoires de la Société philomathique de Verdun) ; c'est le meilleur travail sur le sujet, et bien supérieur à l'étude superficielle de Mérat, Verdun en 1792 (1849). Citons encore le rapport de Cavaignac sur la capitulation (arch. guerre, 2 septembre, n° 15, et Moniteur du 11 février 1793), la Pétition de dom Ybert, les Observations de Galbaud. L'ouvrage de Grille, Lettres, mémoires et documents publiés avec des notes sur la formation, le personnel, l'esprit au 1er bataillon des volontaires de Maine-et-Loire (1850, 4 volumes) ne renferme guère que des documents tronqués ou forcés par l'auteur.

[15] Tableau historique, II, 83 ; Forster, Ansichten, II, 185 ; Dumouriez, Mém., I, 254 ; arch. guerre, Luckner à Servan, 5 septembre ; Moniteur du 3 septembre. La citadelle, dit le prince royal (Rémin., 153), est seule capable d'une réelle défense ; la ville, quoique tonifiée, a une trop grande étendue pour faire une longue résistance. Verdun ne vaut rien, écrivait Bouillé dès novembre 1790 (Mém., Tableau hist., I, 75).

[16] Mémoires de Prille et des corps administratifs (arch. guerre) ; Galbaud, Observations sur la pétition présentée à la Convention le 28 octobre, 4.

[17] Galbaud, Observations, 4-10, mémoire de Visto : incurie la plus complète... dénuement le plus absolu...

[18] Galbaud, Observations, 10-11 : arch. nat., AA, 61, papiers de Galbaud, p. 25 et 35 (réponse de Le Veneur et de d'Hangest) ; bibl. de Verdun, Verdun-Révolution, II, p. 13 et 15 (lettres de Galbaud à Le Veneur et à Lafayette).

[19] En vertu de l'art. 2 de la section 6 de la loi du 3 février 1792.

[20] Il a signé néanmoins de Beaurepaire sur son acte de mariage et son nom figure avec la particule sur la liste de l'état major du régiment des carabiniers de Monsieur (De Juzancourt, Not. histor. sur le régiment des carabiniers, 71).

[21] Port, Dictionnaire historique de Maine-et-Loire, art. Beaurepaire ; Dommartin, Beaurepaire, 6-8 ; Jouin, David d'Angers, I, 500 ; Grille, I, 202-279.

[22] Grille, II, 11-13.

[23] Galbaud, Observations, 11.

[24] Arch. de l'hôtel de ville de Verdun, p. 1 ; Dommartin, 12 et 72 ; Mém. de Visto ; lettre des commissaires de la Meuse (Bibliothèque de Verdun, Verdun-Révolution, II, p. 16) ; lettre de Beaurepaire à Ligniville. 24 août (vente de la collection Dubois, mars 1866, et Lhuillier, Beaurepaire, Meaux, 1884, p. 19-20) ; Port, Dict. de Maine-et-Loire ; lettre des volontaires à Choudieu et discours de Cordier, Moniteur du 31 août et du 5 septembre.

[25] Beaurepaire à Ligniville, 24 août (Lhuillier, Beaurepaire, 19) ; Moniteur des 27, 28 et 31 août ; Mém. de Prille.

[26] Servan à M. de Rissan, 26 août, et Luckner à Servan, 5 septembre (arch. guerre) ; Mém. des corps administratifs de Verdun ; Minutoli, der Feldzug, 135 et 137 ; Discours de Louis-Philippe aux maires de Verdun et de Metz (9 et 11 juin 1831, Moniteur des 12 et 14 juin). Le duc de Chartres avait avec lui les 5e, 44e, 90e et 102e de ligne, le 14e et le 17e dragons, et un escadron du 3e hussards, en tout 2.997 fantassins et 3.849 cavaliers.

[27] Beaurepaire à Ligniville, 24 août ; Mém. des corps administratifs de Verdun ; Rapport de Cavaignac.

[28] Mém. des corps administratifs ; Marceau à Maugars, 7 septembre ; Doublet de Boisthibault, Marceau, 1851, p. 141. Visto et Dufour donnent 3.000 hommes : Mérat, 3.500 ; Jomini, 2.000. Mais le dépôt du 92e régiment, ci-devant Walsh irlandais, comptait 336 hommes ; le dépôt du 9e chasseurs, ci-devant Lorraine, 116 hommes ; le dépôt du 2e dragons, ci-devant Condé, 186 hommes (lettre des commissaires de la Meuse, Bibl. de Verdun, Verdun-Révolution, II, p. 16) ; les détachements de cinq bataillons de volontaires, 800 hommes (Neyon à Ligniville, 24 août, arch. nat., W, 352. doss. 718, I, p. 36 et 39) ; le bataillon de Mayenne-et-Loire, 730 hommes, et celui de l'Allier, 556. J'ignore l'effectif des bataillons de la Charente-Inférieure et d'Eure-et-Loir, ainsi que du dépôt de Seine et-Marne : mais on peut l'évaluer, somme toute, à 1.300 hommes ; ajoutons 44 canonniers ; on obtient le total de 4.128 soldats de ligne et volontaires.

[29] Lettre des commissaires du département de la Meuse, 23 août (Bibl. de Verdun, Verdun-Révolution, II, p. 161 ; Neyon à Ligniville, 24 août (arch. nat., W, 352, doss. 718, I, p. 39 ; il demande des armes pour les détachements de volontaires, n'en ayant pu trouver que quarante à Verdun et ayant déjà près de 800 hommes ; le conseil de défense de Montmédy répond au bas de la lettre nous n'avons que les armes nécessaires ; lettre de Lamoricière, citée par Rousset, Les Volontaires, 17-19, sur le bataillon de l'Allier ; lettre du conseil général de la Meuse, Moniteur du 28 août ; Beaurepaire à Ligniville, 24 août ; Rousset, Hist. ecclés. de Verdun, II, 95 : volontaires inhabiles.

[30] Dom Ybert, Pétition prononcée à la barre de la Convention nationale sur la prise de Verdun, p. 4 ; Rapport de Cavaignac ; Bibl. de Verdun, Verdun-Révolution, ms. 210. La lettre de Pichon est ainsi conçue ; il l'écrivait à un général alors en Savoie : Vous savez la prise de Verdun à laquelle j'ose assurer n'avoir pas peu contribué en mettant en avant tous les moyens possibles pour conduire cette ville à une prompte obéissance qui la remit en vingt-quatre heures sous l'autorité légitime du roi mon maitre. Rapport de Pons et de Drouet, commissaires au département de la Meuse, 1793, p. 6-7. Le mémoire historique de Visto attribue faussement la lettre à Vercly ; Galbaud affirme très nettement la loyauté de Vercly qui commandait encore l'artillerie de Verdun en janvier 1793.

[31] Lafayette à Lajard, 25 juin (arch. guerre). La déclaration des soixante terrassiers de Verdun en faveur de Bousmard fut faite devant les notaires Dognon et Devivier (minutes de Me Dognon, aujourd'hui Me Perroux) et signée des noms suivants : Taillandier, Marie, Trompette, Pazieaux, Lamar, Olivon, Horas, Bourlois, Lebel, Piperoux, Gauny, Périn, Torrent, Hannequin, Degalle, Bourgeois, etc.

[32] Où commandaient les maréchaux de camp Ligniville, Wimpfen, Ruault.

[33] Mémoire de Prille (arch. guerre), il est daté du 30 fructidor an VI. Cf. Dampmartin, Quelques traits, p. 114 : Jamais ses idées ne s'étaient élevées jusqu'à la commission importante qu'il devait aux circonstances.

[34] Galbaud, Observations, 4 ; Réponse des députés de Mayenne-et-Loire, 9.

[35] Arch. nat., W, 352. doss. 718, I, 23 ; Dommartin, Beaurepaire, 76.

[36] Les délibérations sont signées : Beaurepaire, Lemoine, Trochereau (lieutenant-colonel de l'Allier), Lombard (lieutenant-colonel de Charente-Inférieure), Huet et Marceau (lieutenants-colonels d'Eure-et-Loir), Bousmard (génie), Vercly (artillerie), Pichon (commissaire des guerres), Grivel (capitaine d'artillerie), Thevenon (commandant du dépôt de Seine-et-Marne), O'Brien (commandant du dépôt du 92e), Thiéry-Caré (commandant de la garde nationale), Gorcy, Poussivet, Latache, L.-F. Miorel, Bliard, F.-C. Martin le jeune, Radet (adjudant-général).

[37] Mém. des corps administratifs ; Minutoli, der Feldzug, 131.

[38] Arch. nat., AA, 61, papiers de Galbaud, p. 63 et 65, Dumouriez à Galbaud, 28 et 29 août ; Bibl. de Verdun, Verdun-Révolution, II, p. 19, 20 et 21. Dumouriez à Galbaud, 29 août ; Ficher à Galbaud, 30 août ; procès-verbal du conseil de guerre de Varennes, 30 août ; Galbaud, Observations, 13-14 ; Minutoli, der Feldzug, 134 ; Mém. des corps administratifs ; conseil de défense du 30 août ; Dommartin, Beaurepaire, 75-76.

[39] Gœthe, 32 ; Hüffer, Gœthe-Jahrbuck, IV, 85 (Grothaus, né au Delm, près de Buxlehude en 1747, mourut à Cuhnbach, le 4 novembre 1801).

[40] Arch. nat., W, 352. doss. 718, I, p. 23 arch. guerre. 2 septembre 1792 ; Mém. des corps administratifs ; Dommartin, Beaurepaire, 77-78.

[41] Expression de Lombard, 301.

[42] Gœthe, 36-37.

[43] Rapport de Cavaignac. Prille ne parle que de deux maisons brûlées entièrement, l'une dans la Tille, l'autre dans le faubourg du Pavé. Il n'y eut, écrit Visto, que quelques maisons brûlées et quelques autres endommagées, les batteries (prussiennes) étaient trop éloignées et plusieurs trop élevées pour produire quelque effet. Le bombardement, disent les corps administratifs (adresse du 1er septembre) a réduit en cendres ou considérablement endommagé les maisons de plusieurs habitants. On fit jouer les obusiers, rapporte Nassau-Siegen, 342, et, quoique nous fissions infiniment peu de dégât dans la place, elle se rendit comme avait fait Longwy.

[44] Mém. des corps administratifs ; Mérat, Verdun en 1792, 44 ; Bibl. de Verdun, Verdun-Révolution, II, p. 45, lettre de Gossin Gillon était né à Troyon-sur-Meuse, le 9 mai 1750 ; malgré les instances de sa jeune femme, et quoiqu'il fût dispensé du service militaire par ses fonctions, ce généreux patriote avait voulu s'enfermer dans Verdun.

[45] Rémin., 152 ; Gœthe, 41 ; Mém. de Prille : ... sans effet sensible, à cause de leur éloignement et de leur élévation au-dessus de la place ; Mém. de Neyon : l'artillerie de la place ne pouvait atteindre les batteries de l'ennemi.

[46] Galbaud, Observ., 6 ; arrêté du conseil de défense ; au dedans de la place les citoyens inciviques travaillaient dans l'ombre. (arch. nat., W, 352, doss. 718, III, p. 36, déposition de Viart).

[47] Mém. de Visto ; Lombard, Lettres, 303 ; arrêté du conseil de défense (arch. nat., et Dommartin, Beaurepaire, 74) ; ... la population jurait, criait en tirant la sonnette des paisibles rentiers, les forçant de sortir de chez eux. (Mém. de Barthe Henry, cités par Cuvillier-Fleury, Portraits politiques et révolutionnaires, 400).

[48] Arch. nat., W, 362, doss. 718, I, p. 26 (déposition de Delorme), et p. 28 (déposition de Lambert). Ribière émigra, Périn fut guillotiné.

[49] Arch. nat., W, 362, doss. 718, dépositions devant le tribunal civil criminel de la Meuse. Tous les témoins sont unanimes sur le rôle de Ribière et surtout de Périn ; les deux dépositions les plus complètes sont celles du procureur de la Commune Viart (II, p. 36), et surtout de Lambert, secrétaire du district, commandant d'un bataillon de la garde nationale (I, p. 28). On a prétendu que le rassemblement se composait de six cents personnes ; il ne comprenait eu réalité que quarante à cinquante personnes (dépos. d'Allix et de Guillet). Sauvage le jeune est inculpé par Fort et deux sergents de ville. L'expression déchirer les propriétés est rapportée par trois témoins.

[50] Mém. des corps administratifs : Délibération du conseil défensif, 2 septembre ; Neyon au président du tribunal criminel de la Meuse (arch. nat., W, 362, doss. 718, I, 49 ; : Les chefs de la garde nationale ont fortement appuyé sur ce que les citoyens qu'ils commandaient n'étaient pas faits pour supporter un assaut ; ils étaient aidés de Pichon. C'est, joint à la réunion qui venait d'avoir lieu contre le conseil défensif, ce qui a forcé la reddition de la place ; Mém. de Lemoine : les gardes nationaux abandonnent en partie les postes qu'on leur avait confiés.

[51] Mém. des corps administratifs ; Délibération du conseil défensif, 1er septembre ; fait assez bizarre, dit le comte de L*** dans ses Souvenirs (Moniteur de l'armée, 1868, n° 67).

[52] Lettre de Brunswick, du 1er septembre (arch. nat., W, 362, doss. 718, I, p. 23, et Dommartin, Beaurepaire, 79-80) ; Rémin., 152 ; Minutoli, der Feldzug, 139-140, et Erinnerungen, 68.

[53] Minutoli, der Feldzug, 138 ; dom Ybert, Pétition, 12 ; Mém. des corps administratifs.

[54] La municipalité n'a pas sommé le commandant de livrer la ville ; l'art. 2 de la loi du 26 juillet disait que les corps administratifs ne pourraient requérir un commandant de rendre la place, sous peine d'être traités comme des révoltés et des traîtres à la patrie ; les corps administratifs, lit-on dans cette adresse du 1er septembre, ont l'honneur d'observer...

[55] Mém. des corps administratifs ; dom Ybert, Pétition, 12 ; lettre de Lemoine, du 10 septembre, Grille, II, 300-303 (cette lettre est un des rares documents authentiques que renferme le recueil) ; lettre de Marceau, du 7 septembre (Doublet, Marceau, 142) ; Mém. de Visto ; Mém. de Neyon : trêve pendant laquelle il serait avisé au parti à prendre. Le procès-verbal de cette séance ne fut pas dressé, soit parce qu'elle n'aboutit pas, soit parce que le secrétaire Mondon (ainsi que le maire Caré et l'administrateur Lambry) était resté dans la salle où siégeaient les corps administratifs ; on se contenta de transcrire, aux lieu et place de ce procès-verbal, la lettre que Beaurepaire écrivit à Brunswick et n'envoya pas ; voir plus loin.

[56] Mém. des corps administratifs ; dom Ybert, Pétition, 12.

[57] Arch. de la guerre, 1er septembre.

[58] Discours à la Convention. Ce discours n'est qu'une apologie du bataillon de Mayenne-et-Loire, et les documents authentiques le contredisent sur presque tous les points.

[59] Dommartin, Beaurepaire, 33 (avec plan), Mém. de Prille.

[60] Par conséquent à trois heures du malin ; cf. dom Ybert, Pétition, 12.

[61] Arch. de la guerre, 2 septembre, procès-verbal du suicide et déposition des plantons ; Dommartin, Beaurepaire, 29-32 ; Mérat, Verdun en 1792, 51-56.

[62] Mémoire remis à Louis-Philippe le 15 janvier 1835 (arch. guerre) ; l'opinion de Lemoine a été soutenue par Lachèze (Observ. médicolégales sur la mort de Beaurepaire, Revue d'Anjou, 1860), et de la Sicotière (L'Amateur d'autographes, n° 21, novembre 1862) ; cf. le mémoire de Visto.

[63] Délibération du 2 septembre ; Acte d'inhumation de Beaurepaire (3 septembre, registres paroissiaux de Sainte-Menehould ; voir dans le volume suivant le chapitre l'Argonne) ; lettre de Lemoine, datée de Chatrices, 10 septembre (Grille, II, 300-303).

[64] Dufour, Mém. histor. et milit., 150, note.

[65] Procès-verbal du 2 septembre.

[66] Cette empreinte n'existe plus. Cf. Dufour, p. 111, et surtout la démonstration de Dommartin et ses vigoureuses objections au mémoire de Lachèze (Beaurepaire, 36-44).

[67] Le successeur de Beaurepaire, Neyon, fut guillotiné.

[68] Discours de Delaunay (Moniteur du 14 septembre) ; Rapport de Cavaignac. L'auteur du Tableau histor., II, 83, semble désapprouver le suicide : M. Beaurepaire, dit-il froidement, jugea à propos de se casser la tête d'un coup de pistolet. Dommartin montre que, d'après la loi, Beaurepaire n'a pas fait son devoir et que, fort de son autorité de commandant, il pouvait résister encore ; il ne devait ni rendre la place avant un assaut ni quitter son commandement.

[69] Minutoli, der Feldzug, 139, et Erinnerungen, 67, eine heroische That… unsere Bewunderung ; Témoin oculaire, I, 138, diese grosse echtrepublikanische Handlung, et 139, einen zweiten Cato ; Gœthe, 43, heroisch… ahnungsvoll. Manso, Gesch. des preuss. Staates, I, 243, wackerer. Laukhard (III, 132) applique à Beaurepaire le vers de Lucain :

Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni.

Cf. l'émigré Dampmartin (Quelques traits, 114) : Sa mort prouva aux alliés jusqu'à quel degré d'exaltation pouvaient atteindre les Français, et Beaulieu, IV. 155 : Beaurepaire mérita, par cet acte d'être considéré comme un des premiers braves de l'armée.

[70] Arch. nat., id., I, p. 29 et 35. Mémoire et interrogatoire de Neyon.

[71] Arch. nat., id., I, p. 23 ; Dommartin, Beaurepaire, 81-83 ; Mém. des corps administratifs ; lettre de Lemoine du 10 septembre : la mort de Beaurepaire lut l'anéantissement de l'énergie du conseil défensif.

[72] Déposition de Viart : Mém. des corps administratifs ; arch. nat., id., I, p. 27 ; Dommartin, Beaurepaire, 83.

[73] Lettre de Marceau, du 7 septembre ; Rémin., 153 ; arch. nat., VI, 362, doss. 718,1, p. 37, texte de la capitulation, écrit sans doute par Kalkreuth (avec cette mention pièce précieuse ; Dommartin, Beaurepaire, 84-85).

[74] Grille, II, 295.

[75] Massenbach, Mém., I, 41, et Minutoli, der Feldzug, 19. Le mot n'est donc pas légendaire. Mais il est inexact que Marceau ait répondu quelques jours plus tard à un représentant qui lui demandait ce qu'il désirait : un sabre pour venger notre défaite ; Marceau perdit son manteau et ses épargnes pendant le siècle, mais il avait gardé son épée (lettre du 7 septembre ; Doublet, Marceau, 144).

[76] Déjà, pendant le siège, le trompette-major qui accompagnait le parlementaire, avait, à chaque sommation, demandé des dragées et des liqueurs aux membres du conseil défensif (arch. nat., W, 362, doss. 718, I, p. 33, interrogatoire de Neyon).

[77] Minutoli, Erinnerungen, 69-70 ; Rémin., 153 154 ; lettre du duc de Weimar à Einsiedel, 3 septembre (Düntzer, Gœthe und Karl August, 1865, II, 72) ; Gœthe, 45 ; Témoin oculaire, I, 140.

[78] Arch. nat., W, 352, doss. 718, III, p. 36, déposition de Viart ; Lombard, Lettres, 303 ; Charles Auguste à Einsiedel : eine halbbesoffene und halbtolle Nationalgarde.

[79] Rémin., 154 ; Lombard, Lettres, 303 ; Strantz, 34 ; Gœthe, 47-48 ; Mém. de Visto ; Annales patriot. des 16 et 24 septembre ; voir sur et épisode mes deux articles de la Revue critique, 22 octobre 1883 et 13 octobre 1884 (procès-verbal de la levée du cadavre). De 1793 à 1807, le pont et le quai Saint-Airy portèrent le nom de pont du chasseur et de quai du chasseur.

[80] Mém. de Neyon (arch. nat., W, 352, doss. 718, I, p. 29) ; Souvenirs de Barbe Henry (Roussel, Hist. ecclés. de Verdun, II, 96, note, et Cuvillier-Fleury, Portraits polit. et révol., 411).

[81] Arch. nat., W, 352, doss. 718, I, 34, et Moniteur du 5 octobre.

[82] Minutoli, der Feldzug, 141 ; arch.nat.. W, 352, doss. 718, I, p. 28, dépos. de Delorme ; Rémin., 153 ; Rapport de Cavaignac, etc.

[83] Rémin., 153 et 154 ; Lombard, Lettres, 303 ; Témoin oculaire, I, 141 ; Massenbach, Mém., I, 41 : Erbitterung und verbissene Wuth... verehrungswürdiger Schmerz.

[84] Arch. nat., W, 352, doss. 718, II, p. 28, dépositions diverses ; cf. Cuvillier-Fleury, Portraits polit. et révol., 408-409.

[85] Cette expression échappe au président de la commission extraordinaire Sommellier (arch. nat., W, 352, doss. 718, II, p. 28).

[86] Les demoiselles Hélène et Anne Watrin, ainsi que leur sœur Henriette, furent guillotinées parce qu'elles avaient donné 2.000 livres à un ami de la famille, M. de Rodez, ex-président du parlement de Metz et émigré. Mme Bonviller, nommée dans le rapport de Cavaignac, ne fut pas inquiétée. Massenbach raconte (I, 41-42) que les demoiselles Watrin offrirent au roi de Prusse des bouquets et des rafraîchissements. Les émigrés, ajoute l'emphatique officier, dirent à Frédéric-Guillaume que, sous ces roses et ces jasmins, se cachaient des serpents, et sous ces pêches, du poison Le roi sourit et prit ce poison des mains de l'innocence, comme Alexandre avait pris la coupe des mains de son médecin calomnié. Voir sur l'épisode des Vierges de Verdun Cuvillier-Fleury (Portr. polit. et révol.), Ternaux et Wallon ; l'examen des pièces du procès nous a conduit aux mêmes conclusions.

[87] Voir arch. nat., AA, 61, le jugement du tribunal criminel de la Meuse, 2 floréal an II ; Réponse des députes de Mayenne-et-Loire à Galbaud, 5 ; Dumont, Hist. de Saint-Mihiel, II, 262-266.

[88] Me de Tourzel, Mém., I, 315 ; Bouillé, Mém., 261 et 265 ; Mérat, Verdun en 1792, 113 ; Moniteur du 26 août, lettre des commissaires à l'armée du Centre ; Galbaud, Observations ; Mém. des corps administratifs ; Déposition de Viart (arch. nat., W, 352, doss. 718, III, 36 bis) ; articles de l'officier Beulwitz dans le Magazin der neuesten Kriegsbegebenheiten, III, 226-277, et IV, 241-312.

[89] Ils se firent livrer 12.000 livres de pain, 5.000 livres de viande, 140 sacs de froment, 380 sacs d'avoine, 48 milliers de foin, 400 bottes de paille et 1.500 paires de souliers. Ils mirent à la charge de la ville les dépenses des hôpitaux, des corps-de-garde, etc. Une somme de 10.128 livres provenant du produit des cloches et destinée à l'établissement de réverbères, fut comptée à l'entrepreneur des fortifications exécutées sous la direction du major Laurens. En outre, la ville dépensa 45.521 livres 4 sols 6 deniers (pièce remise le 16 octobre 1792 aux commissaires de la Convention. Arch. munie, de Verdun, carton Ier, n° 10), et les entrepreneurs des lits militaires réclamèrent une indemnité de 84,408 livres qui leur fut payée en mars 1793 (id., n° 47). Le 18 décembre 1793 eut lieu la répartition de l'indemnité accordée aux habitants de Verdun qui avaient souffert des pertes par le séjour des ennemis ; on distribua 64.522 livres 5 sols, à raison de 3 sols pour livre (id., n° 48).

[90] Tous les documents sont unanimes sur ce point. Cf. Lombard, Lettres, 301 et 303 ; Gœthe, 43 ; Roussel, Hist. ecclés. de Verdun, II, 95 ; Neyon, interrogatoire du 18 germinal an Il (arch. nat., W, 352, doss. 718, I, 31) ; on lui demandait quels motifs l'avaient déterminé à capituler : le manque de tout pour se défendre, répondait-il, et l'on craignait une guerre civile, parce que les habitants craignaient que le bombardement ne ruinât entièrement leurs domiciles. Dumouriez, Mémoires, I, 264, et lettre à Servan, 5 septembre : Verdun s'est rendu par la lâcheté des officiers municipaux et des administrateurs du district ; Luckner à Servan (arch. guerre, 5 septembre) : la crainte des habitants de voir leurs maisons incendiées influe principalement sur la conduite du soldat.

[91] Delaage (disc. à la Convention, 28 octobre, Moniteur du 30), et les députés de Mayenne-et-Loire (Réponse aux observations de Galbaud), et, de nos jours, le fabuleux Grille ont tenté de justifier la garnison de Verdun et en particulier le bataillon de Mayenne-et-Loire ; mais la lettre authentique de Lemoine, celle de Marceau, celle de Billaud-Varennes (voir plus loin), le rapport de Cavaignac, la Pétition de dom Ybert et surtout les Observations de Galbaud sont irréfutables. Galbaud dit même (p. 32-33) : Bataillon de Mayenne-et-Loire... vous osez accuser les habitants de Verdun d'avoir causé la mort de Beaurepaire. Ah ! si vous aviez été aussi pénétrés que lui de cet héroïque courage qui ne l'abandonna jamais, il ne se serait point livré au désespoir. Sûr de votre fermeté, il aurait bravé tous les dangers. Mais votre découragement lui donna la mort. Il vous aimait, il n'a pu survivre à votre honte, vous seuls êtes ses assassins. Cf. Dumouriez, Mémoires, I, 264 : Beaurepaire, ne trouvant pas dans l'inexpérience et la faiblesse d'une garnison peu nombreuse un appui assez fort...

[92] Drouet fut élu dans la nuit du 3 au 4 septembre, le septième sur treize, par 135 voix sur 203 votants (Ternaux, III, 329, note).

[93] Séances des 24 et 26 juin 1791, Moniteur du 25 et du 27.

[94] Il y avait à Saint-Mihiel, comme partout, quelques partisans de l'ancien régime, entre autres, Nicolas Durand, ancien cuisinier de Voltaire et chef d'office du roi Stanislas, MM. de Spada, de l'Isle de Moncel, de Bousmard ; le marquis de Moy, Joseph Regnault, Ch. Ant. de Rosière, Félix Boudet s'enfuirent au mois d'octobre, après la retraite des Prussiens.

[95] En frappant du pied d'une façon particulière. Dumont, Hist. de Saint-Mihiel, II, 236.

[96] C'est elle qui répondait à Marie-Antoinette qui la priait de sauver Louis XVI : Si vous pensez au roi, moi je pense à M. Sauce.

[97] Minutoli, Erinnerungen, 71-92 ; Dumont, Hist. de Saint-Mihiel, II, 236-246 ; Bibliothèque de Verdun, Verdun-Révolution, II, p. 35 ; lettre du 9 septembre, signée par André, Sutières et Fréron, Révolutions de Paris, XIII, 487.

[98] Un autre fois Brunswick, que Georges appelait Monseigneur, lui dit en plaisantant : Vous oubliez la Constitution. — Je vous appellerais Monsieur, répondit Georges, si vous étiez soumis à la loi française.

[99] Lombard, lettre du 24 septembre ; Hüffer, aus dem Nacht Lombards und Lucchesinis, 26.

[100] Lettre du correspondant d'Archenholz (Minerva, décembre 1792, p. 134-139 ; il a causé avec Georges) ; Témoin oculaire. I, 184-187 ; Gœthe, 52 ; Moniteur du 4 octobre 1792. Il est curieux que la plupart des contemporains, Massenbach, Gœthe, le Témoin oculaire lui-même aient confondu Georges avec Drouet ; ce dernier fut fait prisonnier l'année suivante (2 octobre), en essayant de sortir de Maubeuge assiégé.

[101] Moniteur du 7 septembre : Bibliothèque de Verdun, Verdun-Révolution, II, 120 ; Harmand de la Meuse, Anecdotes, 1814, p. 106-107 ; Ternaux, IV, 150-151, 507-517.