RAVAILLAC

LA MAISON OÙ NAQUIT LE RÉGICIDE - LA TANIÈRE DES RAVAILLARD DANS LA GORGE DE BAUME-LES-MESSIEURS - LE CHÂTEAU DU DIABLE.

 

CHAPITRE SIXIÈME. — LES OBSESSIONS DE SATAN.

 

 

François Ravaillac naquit, nous l'avons dit sous le chapitre premier, à Angoulême, paroisse Saint-Paul, dans la maison du canton de la Menuserie (au midi de celle qui porte actuellement le n° 4 sur la rue de la Cloche-Verte), vers les derniers mois de l'année 1578[1].

Nous n'avons pas son acte de baptême ; sans doute, il fut baptisé en son église paroissiale de Saint-Paul et eut pour parrain son aïeul paternel, le procureur François Ravaillac.

Ce furent ses deux oncles maternels, les chanoines Dubreuil, qui lui apprirent à lire et à écrire, puis le placèrent chez le conseiller Rozier.

Les véritables noms et qualités de celui-ci sont : Jean Duport, écuyer, sieur des Rosiers, conseiller au siège présidial d'Angoumois ; d'abord sénéchal du chapitre de la cathédrale, il avait certainement connu et intimement connu, les deux chanoines Dubreuil. Jean Duport des Rosiers a publié une Vie de Jean d'Orléans le bon, comte d'Angoulême. Une des lettres d'Étienne Pasquier (la XIVe page 246 du tome II) est à son adresse : à M. du Port, Seigneur de Rozières (sic), conseiller au présidial d'Angoumois.

François Ravaillac servait à M. des Rosiers de clerc (ou de secrétaire) et en même temps de valet de chambre[2] ; ce qui n'a rien de bien étonnant, à raison de son jeune âge.

Il travailla ensuite chez quelques procureurs (dont le nom n'est point parvenu jusqu'à nous) soit à Angoulême, soit à Paris.

Il dut arriver dans cette dernière ville vers l'âge de dix-huit à vingt ans ; il y logeait, à cette époque, rue de la Harpe, chez un savetier, Aux Rats, devant le Pilier-Vert, et ensuite rue Callandre, près les Trois-Chapelets[3].

Ce fut à l'époque de son séjour rue de la Harpe qu'eut lieu sa prétendue invocation au démon ; copions à ce sujet le curieux interrogatoire du 18 mai1 :

De longtemps il estoit faict infant du diable, invoquait les démons qu'il a faict venir devant luy estant logé en ceste ville y a plus de quatre ans :

A dict que non.

Enquis s'il a cogneu un nommé Dubois de Limoges et s'ils ont logé ensemble en ceste ville, couchés en mesme chambre.

A dict que oui, devant le Pillier-Vert, rue de la Harpe, au logis où a esté l'enseigne des Rats.

S'il vouloit croire ledict Dubois de ce qu'il dira :

A dict que oui.

Si, estant couché avec ledict Dubois, il faict une conjuration invoquant les démons et en quelle forme :

A dict que tant s'en fault, que ce que luy demandons soit véritable, qu'au contraire il n'estoit couché en mesme chambre que ledict Dubois, ains en un grenier au-dessus dans lequel, étant environ l'heure de minuit, fust prié et requis plusieurs et diverses fois par iceluy Dubois descendre en sa chambre, criant le dict Dubois par trois fois : Credo in Deum, Ravaillac, mon amy, descends ça bas ; en s'exclamant : mon Dieu, aïez pitié de moi. Alors l'accusé voulut descendre pour voir qui le mouvoit à implorer son secours de la façon et avec telles exclamations, mais les personnes couchées où estoit l'accusé ne luy voulurent permettre par la crainte et fraïeur qu'ils eurent, de sorte qu'il ne descendit point parler audict Dubois, que longtemps après que ledict Dubois lui dict qu'en la chambre au-dessoubs de l'accusé il avoit veu un chien noir d'excessive grandeur et fort effroïable, qui s'estoit mis les deux premiers pieds sur lelict, où seul il estoit couché, dont eust telle peur de ceste vision qu'elle l'avoit meu à faire telles exclamations, et d'appeler l'accusé pour luy tenir compagnie en sa peur, ce qu'aïant entendu, l'accusé auroit le lendemain matin donné advis audict Dubois que, pour renverser ces horribles visions, il debvoit avoir recours à lu célébration du sainct-sacrement de l'autel, faisant dire la saincle messe, ce qu'il fist, et furent ensemble le lendemain matin au couvent des Cordeliers faire dire la saincte messe pour attirer la grâce de Dieu et le préserver des visions de Satan, ennemi commun des hommes.

Remonstré qu'il n'y a apparence que ledict Dubois l'ait appelé d'en hault et eust ouy sa voix :

A dict que c'est chose trivialle commune que l'une des propriétés de la voix est de monter en hault et que de peur que n'ajoustions pas de foy à ses responses, ceste vérité seroit attestée par ceulx qui estoient en la chambre où ils étoient couchez, qui l'empeschèrent de descendre parler audict Dubois, qui estoient l'hostesse de la maison, Marie Moisneau, et une sienne cousine le Blond, qui estoit dans la chambre où l'accusé estoit, le priant n'y aller à cause qu'elles avoient entendu un grand bruict et qui s'y estoit faict ; occasion pour laquelle il y avoit couché et quitté la chambre dudict Dubois où auparavant couchoit.

Nicolas Pasquier, sus-nommé, qui avait eu Dubois à son service, fait (à la page 1062, tome II) de ces évocations au Diable le récit suivant :

Pendant l'instruction du procès, Dubois, né el natif de la ville de Limoges, qui a esté autrefois à mon service, déposa que depuis un an, ou un an et demy[4] Ravaillac estant venu d'Angoulême en ceste ville, descendit à son logis (sciz pour lors en la rue de la Harpe) et que l'hostesse les fit loger en mesme chambre et divers lits et qu'environ la minuict il ouyt Ravaillac qui invoquoit les esprits malins, auquel il dit, qu'il ne craignoit pas les morts, ains les vivants, parce (m'a dit du Bois) qu'il avait cent ou deux cens escus, qu'il pensoit que Ravaillac luy voulust escroquer, et qu'après ceste parole chacun s'endormit, et que le lendemain environ la mesme heure, il ouyt encores Ravaillac, qui faisoit les mesmes invocations, et qu'à l'instant ayant ouvert le rideau de son lict, il apperçeut en la moitié de la chambre une grande obscurité, et en l'autre moitié une lampe allumée, et un gros dogue, qui avait la queiie retroussée jusques sur la teste, qui venoit droit vers son lict ; ce qui luy donna une telle frayeur, qu'il fut longtemps sans pouvoir dire un mot, et après en avoir luy mesmé prié Dieu, et repris la force de parler, il dit à Ravaillac qu'il avoit grand tort. Quoy, dit Ravaillac, avez vous veu quelque chose ? pour moy je n'ay rien veu. Si j'ai veu ? dit du Bois, ouy, j'ai veu, et vous le sçavez. Dès l'heure, du Bois appelle Thoste et l'hostesse, et se lève sans vouloir plus demourer ny en ceste maison, ny avec Ravaillac. Et le lendemain, il alla aux Cordeliers, où il fut confessé et communié.

Du Bois est confronté à Ravaillac, qui le recogneut homme de bien, sans lui donner aucuns reproches, et après avoir ouy sa déposition, il ne la dénia pas pleinement, mais il dit qu'il n'avoit rien veu, et que ce que du Bois estoit allé aux Cordeliers, avoist esté par son advis. Ce qui fut dénié par du Bois, qui persista en ce qu'il avoit déposé. Je vous allègue ceci, pour vous dire que Ravaillac estoit et magicien et sorcier, qui communiquoit avec le diable.

Ravaillac a parlé une seconde fois de son hôtesse, Marie Moiseau : dans son interrogatoire du 17 mai, à propos du cœur de Cotton, qui avait été trouvé sur lui. Le régicide explique que ce cœur lui avait été donné par M. Guillebaud, chanoine à Angoulême, lequel lui avait dit que ce cœur avait un peu de bois de la Vraie Croix et que lorsque le nom de Jésus qui était gravé sur ce cœur était béni par un père capucin, il avait la vertu de guérir de la fièvre. Il résulte de cette explication que Ravaillac, au moment de ce cadeau, était à Paris malade de la fièvre, puisqu'il ajoute que, pour faire bénir le cœur, il avait envoyé Marie Moiseau, son hôtesse, chez les capucins et que, depuis, il l'avait toujours porté au cou[5].

Nous ne devons pas laisser passer sans quelques détails ce nom angoumoisin de Guillebaud, qui les mérite à plus d'un titre : des relations, tout au moins d'amitié, existaient entre la famille Guillebaud et la famille Ravaillac. Maître Jehan Guillebaud, procureur au siège présidial d'Angoumois, avait été, en 1588, l'un des témoins du testament du procureur Michel Ravaillac, puis, en 1595, témoin dans une transaction intervenue entre le frère de celui-ci, Jean, père du régicide, et Nicolas Pelluchon, de Juillac-le-Coq. Il était donc naturel, que le chanoine, dans l'un de ses voyages à Paris, eût été visiter François, surtout s'il avait appris à Angoulême, avant son départ, la maladie de celui-ci. Il est même à croire que François n'eut la velléité d'entrer chez les feuillants, ainsi que nous allons l'expliquer, qu'à cause du neveu du chanoine, Pierre Guillebaud, qui, né à Angoulême le 21 février 1586, entra précisément chez les feuillants de Paris ; il y mourut le 23 mars 1667, sous le nom de Dom Pierre de Saint-Romuald, laissant un ouvrage dont le titre est : Historiæ Francorum seu Chronici Adhemari Engolismensis. Paris, L. Chamoudry, 1652, 2 petits in-12.

A propos de la famille Guillebaud, n'oublions pas qu'elle a l'honneur de revendiquer comme sienne la sainte fille Hélie Guillebaud, fondatrice et première supérieure de l'Hôtel-Dieu d'Angoulême, où elle décéda le 13 juin 1679.

Un de ses grands-oncles, notamment, l'avait précédée dans la céleste patrie : messire Colin Guillebaud, vicaire en 1568 de l'église Saint-Ausone à Angoulême ; pris par les huguenots, il fut enfermé tout nu dans un coffre auquel, avec une tarière, ces brigands firent un grand nombre de trous ; puis, versant sur lui des flots d'huile bouillante, ils le firent mourir dans d'horribles tourments[6].

Sous l'influence sans doute dudit chanoine, François Ravaillac entra donc vers 1604, 1605, peut-être 1606, au couvent des feuillants, rue Saint-Honoré, à Paris.

Dom François Marie-Magdelaine (appelé aussi Père Sainte-Marie-Magdelaine), provincial desdits feuillants, voulut bien l'admettre comme frère convers[7].

Il nous semble utile, à ce moment, de dire quelques mots des feuillants : Ils formaient une congrégation particulière de l'ordre de Cîteaux, instituée en 1577 par Jean de la Barrière, abbé de l'abbaye de Feuillant en Languedoc, au diocèse de Rieux, duquel ils prirent leur appellation ; leur austérité était extraordinaire : ils faisaient un usage continuel des haires, des cilices, des disciplines ; ils marchaient pieds nus, sans sandales, allaient toujours tête nue, dormaient tout vêtus sur des planches, mangeaient à genoux par terre. Leur nourriture ordinaire se composait de potages d'herbes, cuites seulement à l'eau, et de pain d'orge pétri avec le son. Leur règle avait rétabli le travail manuel, qui, d'abord en usage dans l'ordre de Cîteaux, avait plus tard été abandonné. Leur costume consistait en une robe blanche avec le capuce blanc.

Cette réforme si sévère avait été, après quelques difficultés, approuvée par le pape Sixte-Quint en 1586 ; peu d'années après, elle fut adoucie par le pape Clément VIII, effrayé par la mort de quatorze de ces religieux arrivée dans l'espace d'une semaine : il leur permit de se couvrir la tête, de porter des sandales de bois, de coucher sur des paillasses, etc.

Le roi Henri III leur avait fait construire, dans la rue Saint-Honoré, à Paris, un couvent magnifique, où ils s'installèrent en septembre 1588 ; ils avaient, également à Paris, dans la rue d'Enfer, une maison de noviciat.

Le séjour de François Ravaillac chez les feuillants ne fut que de six semaines ; de si grandes austérités étaient bien faites pour troubler plus encore un cerveau déjà malade. Quelques écrits qu'il composa sur les jugements du Très-Haut montrèrent bien au prieur du monastère que François était un visionnaire dangereux : il fut chassé.

Ce mot de jugement nous indique d'une manière certaine de quel genre était la manie, faisant déjà explosion, de ce malheureux, qui s'imaginait follement participer aux conseils de Dieu et sans doute devoir être son justicier.

L'interrogatoire du 17 mai nous donne à ces divers sujets les détails suivants :

Enquis combien il a eu l'habit de feuillant et pourquoi il l'a laissé.

A dict qu'il l'a eu environ six sepmaines et que on le luy a osté pource qu'il avoit eu des méditations et visions.

Et sur ce enquis :

Dict qu'il l'avoit depuis redemandé, mais lui avoit esté refusé à raison desdicies méditations.

Ce refus avait été pour François un grand chagrin ; nous le voyons, à ce moment de son interrogatoire, dire en plorant que Dieu luy avoit donné cest habit, et son regret estoit que l'on ne luy avoit voulu rendre.

Enquis s'il cognoist le sous-prieur (des feuillants) et son nom :

A dict ne le cognoistre pour ne sçavoir son nom et n'avoir pas redemandé son habit — c'est assez incompréhensible et contradictoire avec la déclaration ci-dessus —, mais parce que Nostre Seigneur vouloit qu'il demourast au monde, dont désiroit se retirer, il euct voulu servir comme frère lai ; s'exclamant avec pleurs (fait observer le greffier du parlement), a dict avoir beaucoup de desplaisir de n'estre demeuré avec les feuillans en faveur de Dieu.

Et plus loin, répondant à la question qui lui était posée : pourquoi il avait préféré le père jésuite d'Aubigny pour confesseur, François Ravaillac répond :

Que c'estoit parce qu'estant hors des feuillans il avoit eu volonté de se rendre jésuite ou le prier — prier le Père d'Aubigny, qui, à cette époque déjà, était au couvent des jésuites —, parler à son provincial, pour le faire remettre aux feuillans, mais ne l'aïant trouvé la première fois, l'un des convers dit à l'accusé que l'on ne recevoit en leur maison ceulx qui avoient esté d'autre religion, etc.

Cependant Dom Marie-Magdelaine, d'après Ravaillac, lui avait permis de faire des méditations ; et, dans l'entretien qu'il eut dans la nuit de son attentat, à la Conciergerie, avec les archevêques d'Aix et d'Embrun et quelques autres prélats, Ravaillac se vante de s'être attaché, depuis son renvoi de chez les feuillants, à la contemplation des secrets de la Providence éternelle, dont il avait eu de fréquentes révélations tant en veillant qu'en dormant.

Quoi qu'il en soit, les mauvais traitements que son père faisait souffrir à sa mère après leur séparation, rappelèrent François à Angoulême, probablement au commencement de l'année 1606 : à la date du 10 juin de cette année, nous avons vu que sa mère lui donnait procuration pour la représenter en divers procès.

A la fin de cette même année 1606, François Ravaillac prenait à bail la maison de la rue Saint-Paul que sa mère venait d'être obligée d'aliéner, et ils l'habitaient l'un et l'autre en 1610.

Pendant quelque temps, François Ravaillac continua à être praticien, puis il se fit instructeur de jeunesse ; en 1610, il avait quatre-vingts écoliers dont il gagnait sa vie, aidé de ce que lui donnaient ses amis, c'est-à-dire (reprend-il) les père et mère de ces écoliers, qui lui donnaient l'un du lard, l'autre de la chair, du blé, du vin[8].

François Ravaillac avouait qu'à ce moment il avait parfaitement de quoi se suffire ; il semble étrange, par conséquent, de l'entendre dire dans son interrogatoire, quelques instants après cette première affirmation, que sa mère, qu'il avait retirée près de lui, vivait le plus souvent d'aumônes.

L'instruction qu'il donnait à ces quatre-vingts écoliers n'était pas bien complète ; sans doute un certain nombre de familles de ligueurs lui envoyait leurs enfants à garder et François se contentait de leur montrer, comme il le dit aussitôt après son arrestation, à prier Dieu en la religion catholique, apostolique et romaine.

Dans les absences, longues parfois de plusieurs semaines, que nous voyons faire au régicide, c'était sans doute quelque moine de ses amis qui venait le suppléer près des enfants ; car sa mère, comme la plupart des femmes de cette époque, même celles appartenant à des familles aisées, ne savait ni lire ni écrire.

Dans ces quatre années, de 1606 à 1610, de séjour à Angoulême, Ravaillac éprouva deux événements fâcheux, dont il importe de parler.

Pierre Mortier, sergent royal à Angoulême, avait obtenu le 27 juillet 1607 une condamnation contre lui de quarante-neuf livres dix sols trois deniers ; une première fois déjà il allait le faire prendre de corps lorsqu'une transaction intervint entre eux devant Me Chaigneau, notaire à Angoulême, à la date du 23 mai 1608 : François Ravaillac s'engageait à payer la somme sus-énoncée à Noël suivant et sa mère se portait sa caution. François ne paya pas et fut jeté en prison.

Écoutons le récit de la vision que, dans son interrogatoire du 17 mai, il prétend avoir eue à cette époque :

A dict qu'aïant esté prisonnier à Angoulesme, pendant qu'il y estoit retenu pour debtes, il avoit eu des visions comme des sentiments du feu, de souffre et d'encens, et qu'estant hors de la prison, le samedi d'après Noël, aïant de nuict fait sa méditation accoustumée, les mains joinctes et pieds croisés dans son lict, avoit senti sa face couverte et sa bouche d'une chose qu'il ne peust discerner, parceque c'estoit à l'heure de matines, c'est à dire de minuict, et, estant en cest estât, eust la volonté de chanter les cantiques de David commençant : Dixit Dominus jusques à la fin du cantique, avec le Miserere et De Profundis tout au long ; il luy sembla que les chantant il avoit à la bouche une trompette faisant pareil son qu'une trompette de guerre ; le lendemain matin s'estant levé et faict sa méditation à genoulx, recolligé en Dieu à la masnière accoustumée, se leva, s'assit en une petite chaise devant le foyer, et puis s'estant passé un peigne par la teste, voïant que le jour n'estoit encore venu, aperçeut du feu en un tison, s'acheva d'habiller, print un morceau de sarment de vigne, lequel aïant allié avec le tison où estoit le feu, meist les deux genoulx en terre et se print à souffler, veil incontinent aux deux côtez de sa face à dextre et à senestre, à la lueur du feu qui sortoit par le soufflement, des hosties semblables à celles dont l'on a accoustumé faire la communion aux catholiques en l'Église de Dieu, et au-dessoubz de sa face au droict de sa bouche voïoit par le costé un roulleau de la mesme grandeur que celle que leve le prebstre à la célébration du service divin à la messe, dont il avait faict révélation, etc.

Dans une autre partie de son interrogatoire, Ravaillac dit que c'est dans la prison même, en faisant ses méditations, par la licence du frère Marie-Magdelaine, qu'il avait eu ces visions, senty des puanteurs de souffre et feu aux pieds et aux mains, avec des visions des sainctes hosties des deux costés de la face, etc.

Vers la même époque un nommé Boyron, ayant été blessé pendant un séjour à Angoulême, porta plainte, par devant le lieutenant criminel audit siège, contre les nommés Dufoussé et Dugast, avec lesquels il avait eu déjà affaires, et contre deux ou trois autres : Geoffroy, frère du régicide, était de ceux-là ; François en était aussi très certainement ; ils furent tous emprisonnés et poursuivis devant le siège de Civray ; la sentence fut rendue à Poitiers, les sus-nommés en appelèrent à la cour du parlement de Paris, qui annula la procédure, ordonna qu'il serait fait plus ample preuve et renvoya à Civray ; là, aux dires tant du régicide que de son frère, qui ont toujours protesté l'un et l'autre de leur innocence, Boyron suborna de faux témoins et fit condamner à une amende ses adversaires. Ceux-ci interjetèrent appel ; la sentence fut confirmée.

Il est à croire que cette querelle — nous nous servons de ce mot, car un meurtre n'aurait pas été puni d'une simple amende — avait pour cause l'adjudication prononcée au profit dudit Boyron de certains biens de Geoffroy Ythier, débiteur des chanoines Dubreuil et sur lesquels, par suite.

Françoise Dubreuil avait quelques droits — voir à ce sujet le titre XXV de ceux publiés par M. de Fleury — ; cet acte est fort embrouillé et ne nous semble pas assez important pour nous y arrêter davantage.

Au moment de son arrestation, le régicide commença par prétendre qu'il était venu à Paris pour suivre ce procès :

Enquis pourquoi il estoit venu en cette ville :

Dict qu'il y est venu poursuivre un procès, qu'il a au Parlement contre les acquéreurs des biens de Geoffroy Phyar (pour Ythier), lequel procès a esté jugé, il y a longtemps, au rapport de M. Sanguin, conseiller au parlement, et estoit à Paris à faire taxer les despens.

Quelle estoit la nature de ce procès ?

Dict qu'il avoitesté poursuivi pour une accusation de meurtre, dont il estoit innocent, et que Sanguin, conseiller au parlement, avoit esté rapporteur de son procès.

Mais peu après il entra dans la voie des aveux : venant en ceste ville, outre ce que l'occasion de son voïage estoit pour faire faire la taxe de ses despens, c'estoit aussi son intention d'attenter contre Sa Majesté.

A part cette accusation de meurtre, sur laquelle il n'y a pas lieu d'appuyer plus que de raison, François Ravaillac vivait, à peu près tranquille près de sa mère[9], occupé le jour par les nombreux enfants de son école, et pendant les veilles du soir et les longues heures de la nuit l'esprit perdu au milieu de ses visions.

Le rêve de tuer le roi était-il déjà caressé par lui ? et depuis quel temps ? Nous ne savons.

Depuis longtemps a dit le régicide dans son interrogatoire.

Ce ne devait être là qu'une imagination confuse, née sans doute d'entretiens avec quelques vieux ligueurs, avec quelques moines exaltés, et roulant parfois sur les ouvrages de certains jésuites étrangers de la fin du XVIe siècle.

Dans ces livres nous voyons l'autorité des rois et toute autorité civile subordonnées et soumises à l'autorité religieuse ; les rois qui sont jugés ennemis de la religion et de leurs sujets peuvent être déclarés tyrans, déposés, et même mis à mort.

Marianna, en particulier, prodigue ses éloges à l'assassin du roi Henri III et nomme ce scélérat, Jacques Clément, l'éternel honneur de la France, æternam Galliæ decus.

Certes, ces maximes abominables soulevaient, en France, l'horreur d'une immense majorité ; quelques esprits, étroits et passionnés, n'en avaient pas moins été séduits par elles.

Si ceux-là n'avaient pas hésité à condamner Henri III, auquel ils ne pouvaient reprocher, assurément, l'abstention des pratiques religieuses, quels sentiments devaient-ils nourrir à l'égard d'un hérétique, comme Henri IV était naguère ?

Aussi voyons-nous chaque année marquée par un nouvel attentat contre celui-ci :

En 1594, c'est Jean Chastel ;

En 1596, Jean Guédon, avocat à Angers ;

En 1598, Pierre Ouin, chartreux du couvent de Nantes ;

En 1599, deux jacobins de Gand et le capucin Langlois ;

En 1600, Nicole Mignon ;

En 1602, Julien Guédon, frère de Jean sus-nommé ;

En 1603, un prêtre et un gentilhomme de Bordeaux, etc.

Ravaillac avait donc eu de nombreux prédécesseurs.

Il est vrai que, depuis quelques années, cette fièvre régicide s'était heureusement calmée ; depuis, surtout, la réconciliation du roi avec les jésuites.

Mais cette fièvre était mal éteinte et se ralluma vers 1609 lorsqu'on vit le roi s'allier avec les puissances calvinistes et faire d'immenses préparatifs pour une guerre, tenue encore soigneusement secrète, mais que l'on devinait devoir être dirigée si ce n'est contre le Pape lui-même, du moins contre une puissance catholique, son amie et son alliée.

D'un autre côté, tous les hauts emplois du royaume n'étaient-ils pas prodigués à ceux de la religion protestante ?

Le duc de Sully, le marquis de Rosny son fils, le duc de Rohan son gendre, Lesdiguières, qui venait d'être fait maréchal de France, Laforce, qui allait recevoir ce titre, voilà quels étaient les vrais amis du roi, voilà les généraux à qui le commandement des armées allait être confié : ils étaient tous protestants !

Connaissant l'indifférence du roi en matière de religion, il n'était pas difficile de faire accroire aux exaltés du parti catholique que le roi n'hésiterait pas à déclarer la guerre au Pape pour peu que sa politique en dût bénéficier.

Aussi les conciliabules de ces exaltés devinrent plus fréquents, plus intimes ; et, de nouveau, ces questions dangereuses de la nécessité de la mort d'un tyran furent soulevées dans ces entretiens, avec une passion plus grande que jamais. Dans ces controverses, François Ravaillac, avec sa vieille haine contre tout huguenot, était parmi les plus ardents : en tout poinct de théologie (lisons-nous dans un compte rendu de son procès), il estoit ignorsnt et meschant, tantôt disant une chose et puis la niant ; mais sur la question s'il estoit loisible de tuer un tyran, il en sçavait toutes les deffaides et distinctions et estoit aysé de recognoistre qu'il avoit esté soigneusement instruit en ceste matière.

Cette instruction, François n'attendait pas qu'on vint la lui porter ; c'était lui-même qui s'élançait au-devant d'elle, s'en pénétrant avec une extrême avidité.

L'image du roi, recevant ses exhortations et devenant enfin, grâce à elles, un vrai catholique, se présentait sans trêve à son esprit ; parfois, sur cette image, lorsque le roi se montrait rebelle à ses sollicitations, François voyait du sang ; mais, le plus souvent, il se berçait de l'espoir d'arriver jusqu'à Henry, de le supplier qu'il voulût bien se servir de sa puissance pour abattre les réformés et les soumettre sous l'étendard de la seule religion vraie, la religion catholique, apostolique et romaine[10] ; et alors François se voyait confessant à son roi, qu'il lui était enfin permis de chérir, la tentation qu'il avait eue depuis si longtemps de punir son hérésie, ou du moins sa faiblesse pour les hérétiques, de la punir avec son poignard ; alors il respirait, enfin délivré de son obsession sanglante.

Tout porte à croire en effet que si le malheureux eût pu arriver jusqu'au roi, sa fureur se serait évanouie devant les explications de celui-ci. Le sort de la France et sa destinée, à lui, eussent été bien différents !

Dans ces conditions François Ravaillac se rendit à Paris pour la Pentecôte de l'année 1609.

Et, à propos de cette fête, que l'on nous permette dès maintenant une remarque : c'est aux approches de chaque grande fête que les obsessions diaboliques vont désormais torturer plus violemment l'infortuné : pour la première fois, à la Pentecôte ; pour la deuxième fois, à Noël ; ces, deux premières fois, sa folie ne l'a pas terrassé ; mais Satan veille, il attend le malheureux à la troisième et plus dangereuse épreuve : le Carême et Pâques.

Ce voyage pendant les fêtes de la Pentecôte n'offre, ce me semble, aucune particularité ; Ravaillac prétendit plus tard s'être dès cette époque présenté au Louvre ; il est à croire qu'il tenta assez mollement d'arriver jusqu'au roi ; il quitta Paris sans y avoir réussi.

Déjà, nous ne savons quel pressentiment funèbre pesait sur son âme ; en voici la preuve : François Ravaillac se piquait de connaissance en poésie ; vers le mois de novembre 1609 (a-t-il raconté dans son interrogatoire), un de ses voisins, nommé Pierre Bertheau[11], lui communiqua une pièce de vers, son ouvrage, en lui demandant de lui faire connaître son appréciation sur celle-ci. Cette pièce était composée de stances en rithmes françaises mises par le poète dans la bouche d'un criminel qui était censé conduit au supplice, à la mort.

Lorsqu'après l'attentat on fouilla le régicide[12], cette pièce de vers fut trouvée sur lui. Son esprit en avait donc été bien vivement frappé !

Il est à croire que dès lors le malheureux avait fait le sacrifice de sa vie, si ce sacrifice devenait nécessaire pour arriver à la suppression violente du roi.

Noël était arrivé : l'obsession revint plus forte ; très ému du bruit qui courut alors dans la France entière que les réformés avaient comploté de tuer les catholiques pendant les fêtes de Noël, Ravaillac part d'Angoulême pour Paris, treize jours après Noël, c'est-à-dire le 6 ou le 7 janvier ; à pied, comme à l'ordinaire ; il reste quatorze jours pour faire son voyage[13] et arrive par conséquent à Paris vers le 21 janvier.

Il se présente au Louvre ; les archers ne le laissent point pénétrer et le mènent à Joachim de Bellengreville, chevalier, seigneur de Neufvy, prévôt de l'hôtel du roi et grand prévôt de France, lequel lui dit qu'il ne peut être introduit près du Roi parce que celui-ci est malade.

De là, Ravaillac s'en va visiter le Père Marie-Magdelaine, son ancien provincial du couvent des feuillants ; puis le curé de Saint-Séverin, qu'il avait sans doute connu lors de son séjour dans la rue de la Harpe ; Visites peu importantes probablement.

Il tient également à parler, mais d'une manière plus intime, à ce Père jésuite d'Aubigny qu'il avait déjà cherché à voir après son départ de chez les feuillants ; ce Père avait la réputation d'être très expert dans la résolution des cas de conscience ; comme autrefois, il demeurait dans la maison conventuelle de son ordre, près de la porte Saint-Antoine. Trois ou quatre jours après son arrivée à Paris, c'est-à-dire vers le 25 janvier, Ravaillac alla donc parler à ce Père jésuite à l'église de la rue Saint-Antoine (actuellement église Saint-Louis-Saint-Paul), à l'issue de sa messe[14].

Cette préférence de Ravaillac pour le Père d'Aubigny venait, nous le répétons, de ce qu'après sa sortie de chez les feuillants, il avait désiré entrer dans l'ordre des jésuites, ou du moins causer avec ce Père, dont il avait entendu parler comme étant un ami du provincial des feuillants ; il aurait voulu lui demander d'intercéder près de celui-ci pour le faire rentrer dans son couvent.

Ravaillac raconta au Père d'Aubigny la vision qu'il avait eue à Angoulême et dont nous avons plus haut donné le détail. Le Père lui répondit qu'il ne devait pas s'arrêter à toutes ces imaginations et lui conseilla de dire son chapelet et de prier Dieu.

Dans une autre partie de son interrogatoire, Ravaillac fait le même récit, dans des termes un peu différents :

Sortant du Louvre fut trouver le Père d'Aubigny ; en response à ce que Ravaillac lui conta de ses visions, celui-ci fit response que luy Ravaillac se debvoit adresser à quelque grand pour advertir Sa Majesté ; toutefois, puisqu'il ne l'avoit pas faict, qu'il estoit à propos à luy Ravaillac s'arrester à prier Dieu, croïant que c'estoit plus imaginations que visions, qui procédait d'avoir le cerveau troublé, comme sa face démontroit, debvoit manger bons potages, retourner en son païs dire son chapelet et prier Dieu.

Nous verrons, dans l'analyse que nous ferons du procès du régicide, que les juges insistèrent sur son entrevue avec le Père jésuite ; c'est que l'ordre des jésuites fut alors ardemment soupçonné de complicité dans l'attentat ; et cependant aucun ordre religieux, en France, n'aurait dû être, plus que les jésuites, à l'abri de tous reproches à l'occasion de ce forfait.

Le président du Parlement interrogea donc Ravaillac[15] sur la question de savoir :

S'il demanda audict d'Aubigny qu'aïant eu des visions qui passoient sa puissance comme mesme de tuer les roys il s'en falloit confesser :

A dict que non, et ne luy dict que ce qu'il nous a respondu, sinon qu'il vouloist dire au roy qu'il chassast ceulx de la religion prétendue réformée et les convertist à l'Église catholique, apostolique et romaine.

Enquis de la response dudict d'Aubigny :

A dict qu'il luy dict qu'il debvoit oster tout cela de son esprit, prier Dieu et dire son chapelet.

S'il n'eust aultre propos avec luy et s'il ne l'a veu que ceste fois :

A dict que non.

Mais, à la fin de la réponse suivante, et incidemment, Ravaillac donne un détail important sur son entrevue avec le Père jésuite :

Dict que n'aïant pu parler au roy, retourna aux jésuites pour la seconde fois, qu'il parla à d'Aubigny comme il nous a dict, et lui montra un petit cousteau auquel il y avoit un cœur et une croix, luy disant que le cœur du roy debvoit estre porté à faire la guerre aux Huguenots.

Le Père d'Aubigny, en exhortant Ravaillac à la prière, en lui conseillant de prendre quelques bouillons pour rétablir son cerveau troublé, donnait à ce malade un excellent conseil, que celui-ci ne suivit pas ; les rigueurs du carême qui allait commencer devaient lui être bien funestes.

Faisons observer dès maintenant que le Père d'Aubigny, confronté avec le régicide, affirma que les récits de celui-ci étaient toutes resveries faulses et menteries. — Plus loin, nous nous occuperons de ces dénégations.

Le Père avait également conseillé à Ravaillac de s'adresser à quelque grand pour parler au roy. Ce conseil fut immédiatement suivi par lui :

A ceste fin a esté au Louvre[16] trois diverses fois, ainsi que le sieur de La Force, capitaine des gardes, a recogneu depuis l'homicide commis par l'accusé, avoir esté dans le Louvre et prié instamment le faire parler au roy ; luy fict response qu'il estoit un papault et catholique à gros grain[17], luy demandant s'il cognosçoit monsieur d'Espernon, et l'accusé respondit que oui et qu'il estoit catholique à gros grain 2, mais que lorsqu'il print l'habit au monastère Sainct-Bernard, l'on luy donna pour Père spirituel frère François de Sainct-Père, et parce qu'il estoit catholique, apostolique et romain, désiroit tel vivre et mourir, suppliant ledict de La Force le faire parler au Roy, d'aultant qu'il ne pouvoit et n'osait déclarer sa tentation[18].

Ravaillac ne se présenta pas seulement au Louvre : il s'adressa :

Tant à séculiers que aultres, mesme à un escuyer de la royne Margueritte[19], nommé de Ferrail (ou de Ferrare), luy aïant desclaré ses visions, le priant le faire parler au roy ; luy avoit respondu qu'il falloit voir, mais qu'il n'y avoit pas grande apparence qu'il fust un sainct personnage et homme de bien. — A quoy luy accusé réplicqua qu'il pensoit estre assez homme de bien pour parler au roy, et peut estre s'il eust parlé à Sa Majesté, auroit perdu sa tentation peu après.

Ravaillac alla aussi chez Mme d'Angoulême[20], chercher quelqu'un qui le peust introduire ; il s'adressa à son secrétaire[21], qui lui dit que Mme d'Angoulême était malade ; il alla encore chez le cardinal du Perron[22], auquel il ne put parler, mais seulement à un de ses aumôniers ; on lui donna à entendre qu'il ferait mieux de se retirer en sa maison.

Au milieu des courses que nécessitaient ces diverses démarches, toujours infructueuses puisque partout il était repoussé comme un visionnaire ou comme un mendiant, Ravaillac trouve enfin ce qu'il cherche avec une si grande ardeur :

Il rencontra Sa Majesté près Sainct-Innocent, en son carrosse, luy vouluct parler, s'escria en ces mots : Sire, au nom de Nostre Seigneur Jésus-Christ et de la sacrée Vierge Marie, que je parle à vous ! Mais le roy le repoussa avec une baguette, ne le voulust ouyr parler[23].

Coïncidence étrange : à quelques semaines de cette entrevue, en ce même endroit, ces deux hommes se rencontreront de nouveau ; au coup de baguette de l'un l'autre répondra par deux coups de son coutelas ; le suppliant aura fait place au justicier.

Lors l'accusé délibéra se retirer en son païs, où s'en alla, et estant à Angoulesme, fust trouver frère Gilles, peu auparavant gardien des cordelliers de Paris, luy confessa de ses visions et méditations, luy dict qu'il voïoit que Nostre Seigneur vouloit réduire à la religion catholique, apostolique et romaine ceulx de la religion prétendue réformée ; à quoy ledict gardien luy fist response qu'il n'en falloit point doubter.

Peu de jours après, le premier dimanche de caresme, ledict accusé s'en alla à la messe au mesme monastère des cordelliers d'Angoulesme, se réconcilia avec Dieu, se confessa à un religieux de l'ordre, dont il ne sçait le nom, se confessant de cet homicide volontaire.

Le président du Parlement, auquel il répond de la sorte dans son interrogatoire du 17 mai, le requiert d'interpréter ce mot homicide volontaire :

A dict que c'estoit de venir en cette ville en intention de tuer le roy, ce que néanmoins il ne dict pas à son confesseur, lequel aussy ne lui demanda pas l'interprétation de ces mots.

Sur ce enquis :

A dict que lors il avoit perdu ceste volonté.

Cet homicide volontaire (c'est-à-dire la volonté de cet homicide) n'était pas encore bien violent si l'on ajoute foi aux deux réponses suivantes, faites par le régicide dans l'interrogatoire du 19 mai :

Enquis si dès lors qu'il fist ses voïages pour parler au roy de faire la guerre à ceulx de la religion prétendue réformée il avoit projetté, au cas que Sa Majesté ne voulust accorder ce dont l'accusé le supplioit, de faire le malheureux acte qu'il a commis :

A dict que non, et s'il l'avoit projetté s'en estoit désisté, et croïoit qu'il estoit expédient luy faire ceste remontrance plutost que de le tuer.

Ainsi Ravaillac, qui avait sans doute depuis quelques temps suivi les sages conseils, hygiéniques et autres, du Père d'Aubigny, était, au commencement du carême 1610, dans son bon sens ; ses obsessions lui laissaient un moment de trêve ; il devait être irrité ne n'avoir pu entretenir le Roi, mais il espérait une meilleure réussite dans une nouvelle tentative.

 

 

 



[1] Instruction du 14 mai :

A dict estre âgé de trente-deux ans.

Dans l'interrogatoire du 17 mai :

Agé de trente et un à trente-deux ans.

[2] Interrogatoire du 18 mai :

Enquis s'il a servy :

A dict qu'il a servy desffunct Roziers, conseiller à Angoulesme, et demeuré avec des procureurs décédés.

S'il a esté page ou lasquais ou valet de chambre de quelque grand ou aultre :

A dict que non, sinon servant de clerc le conseiller Roziers, le servoit aussy de valet de chambre.

François figure avec la qualité de clerc et comme témoin dans un acte reçu M. Lacaton, notaire à Angoulême, en octobre 1594 ; il avait alors seize ans.

[3] Interrogatoire du 17 mai :

A quoy il a employé sa jeunesse et s'est adonné :

A dict qu'il estoit emploïé à solliciter des procès en la Cour.

S'il a été nourry à la pratique :

A dict que oui, à Paris et à Angoulesme, et depuis quatorze ans sollicite des procès, logé aux Rats, devant le Pillier-Vert, rue de la Harpe, chez un savetier et près les Trois-Chappelets, rue Callandre.

La rue de la Harpe, dont toute la partie méridionale a été absorbée par le boulevard Saint-Michel, n'existe plus que dans sa partie nord, près de l'église Saint-Séverin.

La rue Callandre était dans les mêmes parages ; à proximité, comme la précédente, du palais de justice.

[4] Il n'y a qu'à confronter ce récit avec l'interrogatoire judiciaire pour constater que Nicolas Pasquier n'est pas, sur ce point et sur bien d'autres, d'une exactitude très grande.

[5] Interrogatoire du 17 mai.

Luy avons représenté un cœur de Cotton :

Qu'il a recogneu luy avoir été prins, et a dict luy avoir esté baillé par M. Guillebaud, chanoine d'Angoulesme, l'accusé estant malade, pour le guérir de la fièvre, disant qu'il y avait un peu de bois de la Vraie Croix, lequel avec le nom de Jésus sacré par les pères capuchiens avoit ceste vertu, et à ceste fin l'accusé auroit envoié Marie Moiseau son hostesse aux capuchiens ; depuis, l'a toujours porté au col.

Le Cotton dont il s'agit ici était un célèbre jésuite, né en 1564 à Néronde (Loire), décédé à Paris en 1626 ; il prêcha d'abord en Provence et en Dauphiné et convertit notamment Mme de Créquy, dont le père, le maréchal de Lesdiguières, le recommanda au roi. Henri IV en fit son confesseur et lui offrit, mais en vain, l'archevêché d'Aix et le chapeau de cardinal. Ce fut lui qui obtint du roi le rappel des Jésuites, le rétablissement de leurs maisons et le droit de prédication.

Le cœur de Cotton, dans le genre sans doute du Sacré-Cœur, était un objet de piété consistant en un cœur sur lequel étaient gravés certains signes sacrés, le nom de Jésus par exemple, et dont le père Cotton conseillait l'usage.

[6] Un siècle auparavant, par contrat du 14 juin 1470, une de leurs parentes, Antoinette Guillebaud, dame et héritière de Sainte-Colombe, près de la Rochefoucauld, épousait Lionnet de Lubersac, damoiseau, seigneur de la Chandellerie.

[7] Les convers sont les religieux qui, n'étant point dans les ordres, ne chantent pas au chœur et sont chargés du service domestique de la communauté ; ils sont également tenus par les trois vœux de pauvreté, d'humilité et de chasteté ; leur vie religieuse est une sorte de domesticité.

[8] Interrogatoire du 17 mai.

[9] Nous avons trouvé la signature du régicide (biffée bien entendu mais pourtant reconnaissable) au bas de l'acte de baptême, église Saint-Paul d'Angoulême, en date du 15 mai 1608, de la fille d'Armand Morpain et de Lyzon Courrault. Le parrain était maître Adam Roux, propriétaire de la maison habitée par Ravaillac ; cette famille Morpain était probablement voisine de celui-ci et dudit maître Roux.

[10] Le rêve de Ravaillac n'était pas une imagination vaine ; il devait être réalisé, avant la fin de ce même siècle, par le petit-fils d'Henri IV, au moyen de la révocation de l'Édit de Nantes.

[11] Celui-ci, en 1606, assistait comme témoin au bail consenti au régicide de la maison de la rue Saint-Paul. François Berthaud, de cette famille, était marié à Guillemine Roux, de la famille sans doute de l'acquéreur de ladite maison ; deux filles jumelles, issues de leur union, furent baptisées le 16 janvier 1604 à Saint-Martial.

[12] Instruction du 14 mai :

Sur ce que l'on a trouvé entre ses hardes quelques papiers, mesme un contenant des stances en rithmes françoises pour dire paruii criminelque l'on mène au supplice, à la mort ; a été requis si c'est luy qui a faict lesdictes stances et si c'estoit pour luy-mesme qu'il les faisoit :

A dict qu'il ne les avoit pas faictes, mais qu'elles luy furent données, il y a environ six mois, en la ville d'Angoulesme, par un nommé Pierre Bertheau, habitant de ladicte ville, pour veoir sy elles estoient bien faictes, d'aultant que ledict déposant se mesle de poésie, ledict Bertheau luy aïant dict qu'il les avoit faictes sur le subject d'un homme que l'on menoit au supplice, que ledict déposant avoit prins et mis en poche.

[13] A cette époque, la route de Paris à Bordeaux ne passait point par Angoulême, mais par Ruffec, Aigre, Nonaville et Barbezieux.

[14] Instruction du 14 mai.

S'il estoit venu d'aultres fois au Louvre ou en aultre lieu pour y trouver le roy et commettre ledict acte :

A dict qu'il y estoit venu deux aultres fois, sçavoir à la Pentecoste dernière et depuis à Noël dernier, mais que ce n'estoit pas en intention de faire ce mauvais acte, mais que c'estoit pour parler au roy, et l'induire à faire la guerre à ceulx de la religion prétendue réformée.

Interrogatoire du 17 mai.

Où il a parlé au père d'Aubigny :

A dict qu'il luy en parla à l'église, rue Sainct-Anthoine, à l'issue de sa messe.

En quel temps luy en parla :

A dict qu'estant parti du païs treize jours après Noël, avoit esté quatorze jours à venir en ceste ville, puis trois ou quatre jours après qu'il fust arrivé, alla à la maison des jésuites, près la porte Saint-Antboine, où ledict d'Aubigny disoit la messe, après laquelle pria l'un des frères convers le faire parler à iceluy d'Aubigny, ce qu'il fist, et luy donna à entendre plusieurs visions procédantes de ses méditations qu'il avoit faictes par la permission de son père dom François-Marie-Madelaine, son provincial des feuillants.

[15] Interrogatoire du 17 mai.

[16] Interrogatoire du 19 mai.

[17] Puisque Ravaillac connaissait le duc d'Épernon, comme il était facile de le supposer, pourquoi ne s'adressait-il pas à lui ?

[18] La Force, dans ses Mémoires, confirme ce récit ; il avait songé, dit-il, à s'assurer de la personne de Ravaillac, mais le Roi le lui défendit de la manière la plus formelle.

[19] Celle-ci était la célèbre Marguerite de Valois, première femme, alors divorcée, du roi Henri IV.

[20] Mme d'Angoulême dont il s'agit n'était pas la première femme de Charles de Valois, alors simplement comte d'Auvergne, depuis duc d'Angoulême, fils naturel du roi Charles IX ; laquelle était Charlotte de Montmorency, fille d'Henri Ier, duc de Montmorency, connétable de France ; celle-ci ne mourut, il est vrai, que le 12 août 1636 ; mais, à cette époque de 1610, son mari était emprisonné à la Bastille, sa condamnation à mort, à raison de ses conspirations, ayant été commuée par Henri IV en une prison perpétuelle ; Charlotte vivait alors avec sa tante dans son hôtel, rue Pavée, quartier de la place Royale, à Paris ; cette tante est précisément celle dont parle Ravaillac. C'était cette Diane de France dont il a été question plus haut, fille naturelle du roi Henri II, laquelle, veuve en premières noces d'Horace Farnèze, duc de Castro, avait épousé en secondes noces, le 3 mai 1557, François de Montmorency, maréchal de France, frère aîné du connétable susnommé. Diane de France se trouvait donc doublement la tante de ladite Charlotte : et par son second mari, le maréchal duc de Montmorency, frère aîné du père de celle-ci ; et par le mari de Charlotte, Charles de Valois susnommé, dont le père naturel, le roi Charles IX, avait pour sœur naturelle ladite Diane de France.

[21] Ce secrétaire, qui est notre huitième aïeul, s'appelait Philippe Girard et avait été d'abord procureur du roi à Angoulême ; il avait pour neveu ce Guillaume Girard, secrétaire et historiographe du duc d'Épernon, duquel il a été question plusieurs fois dans le cours du présent travail ; Ravaillac connaissait certainement la famille Girard, qui, de même que lui, habitait à Angoulême la paroisse Saint-Paul.

Nous donnerons, sous le § 4 des notes, quelques détails sur cette famille, qui est actuellement représentée parle comte de Girard du Demaine, maire et député de la ville d'Avignon.

[22] Jacques Davy du Perron, né à Saint-Lô en 1556, décédé à Paris en 1618, d'abord évêque d'Évreux ; promu en 1604 au cardinalat ; archevêque de Sens, grand aumônier, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit ; c'est lui qui parvint à faire lever par le pape son interdit sur le royaume de France.

[23] Interrogatoire du 17 mai.