LA FIN DE L'ANARCHIE

LIVRE TROISIÈME. — LA RÉPUBLIQUE NÉCESSAIRE

 

CHAPITRE II. — À QUELLES CONDITIONS LE PROBLÈME POLITIQUE PEUT ÊTRE RÉSOLU.

 

 

A quelles conditions la question politique, une fois qu'elle a surgi, peut-elle être résolue ? Je demande pardon à l'ombre de la Palisse de l'axiome que je vais formuler. A la condition d'abord qu'il existe dans le pays une majorité en faveur d'un gouvernement. C'est là le premier point, et, en politique comme à la guerre, le bon droit est peu de chose sans les gros bataillons.

 

I

S'il fallait attendre pour fonder un gouvernement que tous les partis, sauf un seul, aient disparu, aucun gouvernement ne serait jamais fondé en ce monde ; car précisément, tant qu'un gouvernement n'est pas établi et n'a pas, en prolongeant sa durée, prouvé sa solidité et découragé ses adversaires, le propre de tous les partis est de conserver leurs espérances et de s'imaginer que demain les choses vont leur devenir favorables. C'est peu à peu et en voyant s'affermir ce qu'ils ont combattu, que les adversaires mêmes sentent la défiance entrer dans leurs âmes ; ils se comptent et voient chaque jour se produire dans leurs rangs une apostasie ou une défaillance ; après avoir flétri ceux qui passaient à l'ennemi, ils sont parfois les premiers à y passer eux-mêmes ; le parti vaincu cesse de faire des recrues parmi la génération nouvelle ; la voix des intérêts se fait entendre, en même temps que l'esprit se prend à douter de la bonté d'une cause que la fortune trahit et que les hommes abandonnent. Après quelque temps, il ne reste plus dans les partis opposants que les fidélités obstinées qui ne veulent rien écouter et les personnalités trop compromises pour espérer de se voir bien accueillies ailleurs. Ces derniers représentants d'une doctrine sont à leur tour emportés par la mort ; le parti vaincu va rejoindre dans le passé tant d'autres partis disparus, semblables à ces espèces animales que le progrès de la nature a rejetées, et qu'iront seuls rechercher les naturalistes curieux des âges qui ne sont plus.

Mais si un gouvernement, pour se fonder, ne peut attendre que les partis adverses aient cessé d'exister, aucun ne peut se fonder s'il n'a constitué en sa faveur une majorité dans la nation. Je ne parle pas seulement d'un pays de suffrage universel où rien ne peut se faire qu'en vertu du nombre. Je parle de tous les pays, et les suffrages ne pèsent pas beaucoup moins alors qu'ils ne sont point comptés que lorsqu'ils le sont. Ceux-là se trompent lourdement qui se figurent qu'une minorité puisse imposer ses volontés à une nation d'une façon durable. La force peut triompher un moment et faire illusion ; elle sert de peu de chose pour fonder un établissement politique.

Lorsqu'il s'est trouvé que le despotisme répondait aux vœux de la majorité de la nation, le despotisme a duré. Ç'a été le cas dans les empires séculaires de l'Orient. Ç'a été le cas aussi de l'Empire romain, car la majorité dans une nation en décadence a soif d'abaissement et de repos menteur, comme la majorité dans une nation saine a soif d'indépendance. Lorsque le despotisme, au contraire, a été repoussé par la conscience de la nation, de quelque prestige que l'aient entouré le génie ou la gloire, le despotisme a été vite à terre, et la détente par laquelle il a pu essayer de se réconcilier l'esprit public n'a servi qu'à hâter sa chute. On a tourné contre lui chacune des libertés un temps confisquées, à mesure qu'il les restituait. Les exemples de ce genre abondent dans les annales du passé, et nous en avons vu naguère d'assez significatifs. L'opinion seule, cette « reine du monde, » élève et abat les gouvernements comme toutes choses. Aucune révolution ne réussit si l'opinion n'est pour elle : si l'opinion soutient un trône, on ne le renverserait, par un hasard heureux, que pour le voir se relever demain plus solide. Aucun régime politique non plus rie se fonde, si l'opinion ne l'appelle avant qu'il ait surgi : si, avant même qu'il ait apparu, une voix mystérieuse, sortie des profondeurs populaires, né lui a crié ces paroles du prophète : « Tu n'es pas encore, mais déjà je te connais : tu t'appelleras Cyrus. »

Il ne faut pas confondre les partis politiques avec les autres partis qui s'agitent dans un pays ; parti libéral, parti conservateur, parti aristocratique ou démocratique, parti économique, parti religieux, partis qui à un moment s'appellent du nom d'un homme ou d'un autre. Ces différents partis, loin de nuire à la prospérité d'une nation, sont au contraire les éléments mêmes de la prospérité et du progrès. L'humanité est ainsi faite que chaque individu ne voit guère qu'une partie de la vérité ; il se montre à la fois injuste et intolérant pour les idées qui ne sont pas les siennes : c'est la lutte des diverses opinions qui fait peu à peu discerner la part de vérité et d'erreur que renferme chacune : c'est le triomphe successif de chacune qui établit à la longue l'équilibre sans cesse troublé et fait avancer les sociétés dans les voies de l'avenir. Une société qui cesserait de compter des partis dans son sein serait une société condamnée à l'immobilité, une civilisation morte, comme on nous peint la civilisation chinoise.

Il n'en est pas de même des partis politiques. Ceux-ci sont une menace perpétuelle pour la sécurité publique. C'est qu'en effet toutes les autres évolutions peuvent s'accomplir par les voies pacifiques. Que telle ou telle doctrine économique l'emporte, que tel ou tel personnage arrive au pouvoir avec ses amis, remplaçant d'autres personnages, que telles ou telles lois soient modifiées dans un sens réactionnaire ou libéral, il n'y a rien là, pour ainsi dire, qu'un changement de ministère. Les partis politiques ont d'autres ambitions. C'est la forme du gouvernement que bouleverse l'avènement de celui-ci ou de celui-là. Aucun ne peut arriver au pouvoir que par une révolution. C'est l'état de choses existant tout entier qui est mis en jeu dans ces compétitions. A chaque déplacement de l'autorité correspond une perturbation du pays tout entier.

C'est une grave erreur, ou pour parler mieux une grande naïveté, de penser que les partis politiques puissent à tel moment abdiquer : aucun parti politique n'a jamais abdiqué. Les partis disparaissent, s'éteignent ; ils n'abdiquent pas. Les hommes qui s'ont entrés dans un parti par de misérables et honteux calculs d'intérêt égoïste peuvent, en effet, si on leur offre ailleurs l'appât qui seul les tente, brûler aujourd'hui ce qu'ils adoraient hier, changer d'autel ou plutôt de table, et aller jouer à gauche le rôle de parasites qu'ils jouaient à droite. On imagine aussi que quelques héros, dans un mouvement d'abnégation suprême, renoncent aux revendications qui leur paraissaient les plus légitimes plutôt que de troubler la paix générale. L'humanité prise en masse ne connaît ni ces lâchetés ni ces héroïsmes. Quand elle entre dans un parti politique, elle y entre sincèrement, ne séparant point ses intérêts de ses instincts ni de ses opinions. Il se peut faire qu'à tel moment de grave péril, les hommes de tous les partis oublient un moment leurs dissentiments pour ne plus voir que la patrie, le drapeau commun quel qu'il soit : ces moments généreux ne sont ni fréquents ni prolongés. Il ne faut pas demander ce sacrifice aux plus honnêtes, car c'est la conscience même qui s'y refuse.

Vous me dites : « Désarmez ; » vous me dites : « Aimez la France, ne pensez qu'à la France. » Oui, assurément, j'aime la France, je m'efforce de ne penser qu'à elle, et je crois l'aimer autant que vous. Mais comment faut-il l'aimer ? voilà la question. Puis-je l'aimer autrement qu'avec mes propres idées, puis-je voir son salut ailleurs qu'où il m'apparaît ? C'est précisément, parce que je l'aime que je vous combats, convaincu que je suis que vous la menez aux abîmes. — Vous me dites : « Laissez-nous ramener l'Empire, lui seul peut rendre la France paisible au dedans, redoutable au dehors. » Puis-je vous laisser faire, moi qui considère l'Empire comme le grand désorganisateur de la moralité publique, comme le vrai coupable des trois invasions de la patrie et enfin de son démembrement ?— Vous me dites : «Aidez-nous à rétablir le roi légitime : la Monarchie traditionnelle peut seule donner à la France des alliances en Europe, mettre un terme à nos révolutions dynastiques, relier le passé glorieux à l'avenir de notre histoire. » Puis-je vous donner la main pour cette entreprise, lorsque je suis convaincu de l'incapacité de votre Monarchie légitime, qui n'a rien appris et rien oublié, qui veut effacer notre grande Révolution, qui prétend relever un régime politique détesté du pays, condamné en appel après une première condamnation ? — Vous me dites : « La Monarchie des d'Orléans est la meilleure des républiques, elle réunit dans la royauté constitutionnelle les avantages de la liberté et ceux de l'autorité. Laissez-nous faire un stathouder du duc d'Aumale si nous ne pouvons faire un roi du comte de Paris. » Puis-je vous laisser faire, moi qui suis convaincu que ce régime bâtard n'est capable que de trahir à la fois et la cause de la liberté et celle de l'autorité, moi qui suis assuré que le vrai nom de votre restauration nouvelle serait une révolution à courte échéance ?

Or, ce que dit le parti républicain, chacun des autres partis le dit à son tour. Et ainsi, plus chaque membre d'un parti politique est convaincu, plus il est inévitable qu'il s'oppose à tout prix aux entreprises de tout autre parti ; plus est grande la sincérité des uns et des autres, plus la discorde s'envenime en attendant la guerre civile, et l'honnêteté même n'aboutit qu'à déchirer plus profondément la patrie.

On se rappelle le jour où M. Thiers à Bordeaux proposa à l'Assemblée nationale la « trêve des partis » ; et ce jour-là, en effet, le deuil de la France était si grand, que tous, nous n'en doutons pas, furent sincères en acceptant, comme avaient été sincères les membres de la Constituante en se donnant, dans un quart d'heure d'enthousiasme, le baiser Lamourette. Et cependant le lendemain du baiser Lamourette les Constituants recommencèrent à s'entre-déchirer. M. Thiers assurément connaissait trop les hommes pour penser que cette « trêve des partis » pouvait être mieux qu'un expédient passager ; pour espérer qu'elle durerait plus que quelques mois, quelques semaines, quelques jours ; mais c'était quelque chose alors de gagner, fût-ce quelques jours. Et quelques jours, en effet, ne s'étaient pas écoulés que déjà reparaissaient les haines. Chacun, persuadé ou intéressé à se persuader que son parti seul pouvait sauver le pays, ne songeait qu'à ce parti seul ; chacun s'efforçait d'exploiter la situation à son profit. Chaque mesure proposée devenait l'occasion d'une lutte nouvelle, et c'est seulement lorsque, de guerre lasse, chacun avait reconnu son impuissance à rester maître du champ de bataille, que ce mot, la « trêve des partis », reparaissait en scène et reprenait, pour une heure, son rôle hypocrite.

Il n'est pas deux moyens de mettre un terme à cette lutte intestine sans cesse renaissante. Aucune n'est paix possible entre des combattants si l'un n'est vaincu et ne s'avoue vaincu. Jusqu'au jour ou l'un des partis politiques a rallié à sa cause l'opinion publique, jusqu'au jour où la majorité d'un pays s'est prononcée en faveur d'un gouvernement, ce gouvernement n'est pas fondé ; il n'existe que par un heureux hasard.

 

II

Et maintenant il faut définir le sens de ce mot de majorité. Il ne s'agit pas ici de ces majorités qui tranchent ici-bas tant de questions litigieuses, lés majorités relatives. J'entends une majorité absolue. Il faut que le parti qui veut gouverner compte, bon pas plus d'adhérents que chacun de ses adversaires, mais plus d'adhérents à lui seul que tous ses adversaires ensemble. Il lui faut une majorité se prononçant en sa faveur assez fortement pour réduire d'abord à l'impuissance tous les autres partis, en attendant qu'avec l'aide du temps il puisse les absorber. Il faut que cette majorité soit assez compacte, non pas seulement pour triompher du plus puissant de ses adversaires, mais pour défier tous ses adversaires réunis.

C'est, en effet, à tous ses adversaires réunis qu'un parti politique vainqueur a affaire dès le lendemain de sa victoire. Tous, oubliant qu'hier encore ils s'exécraient, s'empressent de faire taire leurs griefs et de mettre les unes dans les autres les mains qui se combattaient naguère : ils assemblent leurs efforts et leurs intrigues, ils font de leur haine commune une éphémère amitié ; leur soif de vengeance leur fait oublier parfois jusqu'à leurs propres intérêts, ils font le jeu de l'adversaire le plus abhorré pour perdre du moins l'adversaire qui a réussi. Quand ils auront vaincu celui-ci, la lutte implacable recommencera entre ces coalisés d'un jour ; mais ils auront eu du moins la joie de se retourner vers leur superbe triomphateur, maintenant à terre, et de lui dire, selon la parole de la Bible : « Vous voilà blessé comme nous, vous voilà devenu semblable à nous. »

Que l'on se figure un pays dont l'Assemblée nationale de 1871 eût été la véritable image. Il serait impossible, en un tel pays, d'établir aucun gouvernement durable. Tel était l'équilibre des partis en cette Assemblée que nulle solution n'y était possible. Nulle opinion ne s'y trouvait en état de faire la loi aux autres ; sitôt qu'un groupe politique, même le plus faible, suivant l'intérêt ou la fantaisie, y déplaçait ses votes, il déplaçait du même coup la majorité. Nulle majorité ne s'y est rencontrée en dehors des majorités de coalition. On a vu chaque parti, sitôt qu'il avait obtenu un avantage d'un jour, devenir aussitôt l'objet de la jalousie et des intrigues de tous les autres. L'Assemblée a passé cinq années à se déjuger elle-même ; les lois qu'elle a été le plus pressée de défaire ont été les lois qu'elle-même avait faites. Après avoir renversé M. Thiers, pour ne pas voter une constitution républicaine, c'est une constitution républicaine qu'elle a votée, constitution bâtarde et mal venue ; après avoir proclamé qu'elle ferait, fût-ce à une voix de majorité, la Monarchie, à une voix de majorité elle a fait la République ; après s'être réservé le droit de nommer soixante-quinze sénateurs, précisèment pour empêcher les républicains d'avoir la majorité au Sénat, c'est par l'élection de ces soixante-quinze sénateurs qu'elle a manqué la leur assurer ; après avoir fait enfin une Constitution républicaine, elle n'a cessé de soutenir, pendant la dernière année, le ministre qui s'efforçait de la paralyser ; et lorsque ce même ministre, se présentant comme sénateur inamovible, lui a demandé ses votes, elle s'est empressée de les lui refuser.

Ainsi vont toujours les majorités de coalition, et c'est pourquoi avec ces majorités on ne saurait rien fonder. Elles sont puissantes pour empêcher, elles sont impuissantes pour agir. Leur principe est une haine, non une espérance commune ; elles ne sauraient être des majorités de gouvernement, car elles sont, au contraire, la négation de tout gouvernement.

 

III

Les majorités avec lesquelles on peut fonder un régime politique sont tout l'inverse des majorités de coalition. Elles sont des majorités qui savent ce qu'elles veulent et où tous veulent une même chose. Gène sont pas seulement des majorités de rencontre, de hasard, qui sont ici aujourd'hui et là demain, ce sont des majorités constantes ; disons le vrai mot : ce sont des majorités qui ont la foi.

La foi, voilà ce qu'il faut ajouter au nombre, et sans quoi le nombre est peu de chose. On a dit que la foi soulevait les montagnes, et elle seule, en effet, triomphe de tous les obstacles, parce qu'elle seule est prête à tous les dévouements, accomplit tous les sacrifices. Une majorité véritablement convaincue, les accidents ne la découragent pas, les épreuves ne l'ébranlent pas : elle peut subir les assauts de la fortune ; elle va au-devant de l'ennemi comme une armée prête à la bataille ; elle n'a point à redouter les désertions. Chacun s'est volontairement enrôlé dans cette majorité, chacun, poussé par la conviction, y paie de sa personne, chacun y suit cette devise qu'aimait à répéter le noble Charles de Rémusat : « Avoir une croyance, agir par une croyance. » Ces majorités seules sont robustes et ne se débandent pas.

On en a vu d'autres, imposantes par leur effectif et qui semblaient pleines de magnifiques promesses. Cependant, au premier souffle, elles se sont évanouies, trompant la confiance de ceux qui se reposaient en elles,

Comme le vent dans l'air dissipe la fumée.

C'est qu'elles étaient, non des majorités actives, animées par une foi, mais des majorités passives et résignées. Elles étaient une horde et non pas une légion. Ou la crainte les avait formées ou l'indifférence ; indifférence également prête à tout, crainte qui se jetait dans la pire réaction pour fuir un péril ; ou qui s'humiliait devant les caprices d'un maître. De telles majorités n'apportent aucun secours à un gouvernement ; elles sont incapables d'en affermir aucun. Tant qu'il est debout et subsiste par sa propre force, elles se serrent autour de lui : le jour où il est menacé, qu'il n'attende d'elles aucun appui : dociles et inertes, elles sont toujours et par avance du parti du vainqueur. Les seules majorités capables de soutenir un gouvernement, de le fortifier, de le fonder, enfin, ce sont les majorités militantes. Celles-là ont le zèle, l'ardeur, la discipline, la persévérance, par en défendant le régime de leur choix, c'est elles-mêmes, c'est ce qu'il y a en elles de plus sacré, leurs convictions, qu'elles défendent. Le second Empire, au lendemain du coup d'État de Décembre, avait vu se presser autour de lui une bien éclatante majorité formée par la crainte ; la crainte encore et l'indifférence avaient fait bien éclatante en 1870 la majorité du plébiscite. De quoi a servi à. Napoléon III cette majorité, par trois fois menteuse, après laquelle il devait se bien croire invincible ? Quatre mois après le plébiscite de 1870, pas un des sept millions de Français qui venaient d'acclamer l'Empire, n'a poussé un cri, n'a fait un geste, le 4 Septembre, pour l'empêcher d'être balayé en une heure.

Et quand je parle de foi, je n'entends pas ici ce que, dans la langue des hommes, on confond trop souvent avec la foi, c'est-à-dire l'excitation des esprits, l'enthousiasme, l'entraînement, l'exaltation des imaginations. J'entends la foi véritable, la conviction sérieuse, réfléchie, profonde. Il se produit par moments dans les sociétés de ces courants, impétueux et soudains, qui semblent irrésistibles parce qu'ils sont violents et qui disparaissent tout à coup comme ils sont apparus. On voit de ces incendies qui semblent devoir tout dévorer et qui en un instant s'éteignent comme ils se sont allumés. Ce n'étaient que des feux de paille. L'enthousiasme tombe comme il s'est élevé, quand il n'est que l'enthousiasme : c'est une ivresse contagieuse qui s'en va comme elle est venue, ne laissant à sa place que l'accablement.

Il est de la nature des choses humaines que tout d'abord sourie aux nouveautés. L'avenir apparaît riant et facile : les circonstances favorables qui d'abord ont fait naître un mouvement se prolongent quelque temps encore ; mais bientôt apparaissent les difficultés véritables ; les heureuses chances se font plus rares et les chances contraires se multiplient : ceux qui n'étaient portés, soutenus, que par l'enthousiasme, se refroidissent, puis se découragent ; ceux-là seuls que soutient une ferme conviction persistent et se roidissent contre les difficultés jusqu'à ce qu'ils aient contraint la fortune à s'incliner devant leur volonté.

« Le génie, disait Buffon, n'est qu'une longue patience. » Il en va ainsi dé toutes choses ; la palme définitive n'appartient qu'à la persévérance, et rien n'est plus glorieux pour la nature humaine, car ce qui est le propre de l'homme, c'est la volonté. Il est faible, il est chétif, il n'a qu'un jour à vivre. Qu'est-il, comparé à l'univers ? Et cependant, par la volonté, il est le roi de cet univers. Il saisit enfin ce qui lui échappait, il dompte ce qui lui résistait, il commande, il ordonne, il se fait obéir. Il n'est pas seulement le « roseau pensant » dont parlait Pascal, il est de roseau qui veut, et cette grandeur est la première.

 

IV

Avons-nous tout dit ? Est-ce assez pour fonder un gouvernement d'avoir réuni une majorité, une majorité capable de tenir tête à tous les partis coalisés, une majorité animée d'une foi politique vaillante et ferme ? Non, ce n'est pas assez encore. Il faut que cette foi soit grande et noble, qu'elle s'attache à l'idée politique la plus juste, la plus élevée du temps où elle se produit. Ah ! si un peuple vieilli en est venu à cette heure de décadence où les ardeurs généreuses sont éteintes en lui, où il n'aspire plus qu'à un repos dégradant, il est possible, en effet, qu'il se contente d'un gouvernement qu'il méprise, qu'il en vienne à le redemander s'il l'a perdu et y retourne, suivant la parole de l'Évangile, comme le chien à son vomissement ; mais, grâce au ciel, ces douloureux spectacles sont rares dans l'histoire. L'humanité a besoin d'idéal : une force impérieuse la pousse vers le progrès. En vain le souci de son repos, en vain son intérêt apparent lui crient : « Résiste à la voix trompeuse qui t'appelle. » Elle a entendu la voix, elle ira, dût-elle se déchirer, à toutes les ronces, se meurtrir à toutes les pierres du chemin. Aucune majorité d'aujourd'hui n'est sûre d'être encore la majorité de demain qu'à la condition de porter en elle l'idée la plus généreuse. Ainsi la force morale est toujours, quoi qu'on en puisse dire, la grande force ; elle seule dure, et chaque jour le temps, cet ouvrier de la vérité, travaille pour elle. Si une majorité ne lutte pas pour la bonne cause, en dépit du nombre, elle est toujours faible. Chaque jour la discussion va la désagrégeant, portant le trouble dans ses rangs. Chaque jour elle est moins sûre de ses adhérents, moins persuadée de son bon droit. A mesure que la conviction manque davantage à ses partisans, l'esprit de prosélytisme s'affaiblit en eux ; l'ardeur de ses adversaires s'accroît chaque jour, au contraire, et de leur propre conviction qui se fortifie par la lutte, et du sentiment qu'ils font brèche dans la place ennemie.

Depuis l'invention de l'imprimerie, on ne fonde un gouvernement qu'à la condition d'en pouvoir laisser librement discuter le principe, d'offrir chaque jour la bataille à ses ennemis. Et telle sera la situation, en effet, si le gouvernement représente la doctrine la plus juste, le principe le plus élevé ; la vérité n'a rien à redouter de la lumière. Tel n'est pas le cas de tout ce qui ne se sent pas la vérité. Un parti arrivé au pouvoir qui ne peut satisfaire les plus nobles aspirations de la conscience, alors même qu'il a le nombre pour lui, ne se croit jamais affermi. Il est réduit, alors même qu'il possède la force, à faire appel à la violence : il se cuirasse pour arrêter les flèches de ses adversaires ; il s'entoure de lois protectrices, qui ne sont que des lois restrictives du droit. Il devient bientôt persécuteur. Dès le premier jour un tel parti est condamné. Malgré les murailles de la Chine dont il s'environne, la vérité pénètre chez lui. L'instinct de justice et de liberté qui est au fond de la nature humaine proteste, chez ses propres amis, contre les moyens dictatoriaux auxquels il est réduit à recourir. En dépit des Césars, le monde romain se réveille au jour chrétien ; en dépit de Napoléon, la France se réveille un jour en République.