LA FIN DE L'ANARCHIE

LIVRE TROISIÈME. — LA RÉPUBLIQUE NÉCESSAIRE

 

CHAPITRE PREMIER. — DE LA NÉCESSITE DE RÉSOUDRE LE PROBLÈME POLITIQUE.

 

 

Et d'abord, serait-il un moyen d'écarter le problème politique qui nous trouble et nous agite, qui a causé tant de révolutions, jonché notre sol de tant de ruines, fait couler de si larges flots de sang, et parfois du sang le plus pur ?

Nous avons vu, il y a quelques années, une école, soi-disant libérale, prêcher l'indifférence des formes politiques, soutenir qu'il faut séparer les institutions sociales des constitutions, accuser ceux qui agissaient autrement de lâcher la proie pour l'ombre. Elle disait : « Prenez la liberté de quelque main qu'elle vous vienne. » Elle disait : « Qu'importe le nom des gouvernements ? regardez seulement leurs actes. Que vous fait que la France s'appelle Empire, Monarchie ou République, du moment que l'un ou l'autre, République, Monarchie ou Empire, lui donne la somme paix et de liberté qu'elle réclame ? »

Ces philosophes ont parlé en vain. Leur sérénité superbe n'a pu se communiquer à la foule qui les écoutait. En dépit de leurs exhortations, la nation n'a pu se détacher de ces formules et de ces noms qui leur semblaient misérables. Elle a continué à se passionner pour ou contre les gouvernements qui prétendaient s'imposer à elle ; et, une fois de plus, il s'est trouvé que la foule avait raison contre les philosophes.

C'est qu'en effet il n'est pas vrai que. la forme du gouvernement soit chose indifférente : c'est qu'une logique inévitable relie les constitutions politiques et les institutions sociales, et fait tôt ou tard sortir d'un régime politique les lois avec lesquelles il est en harmonie ; conciliez donc, par exemple, le respect des libertés individuelles avec l'autorité souveraine d'un seul ! C'est qu'un instinct particulièrement impérieux de l'esprit français répugne aux contradictions, aux compromis. C'est enfin que la première exigence de toute société est d'atteindre la forme de gouvernement qui seule la satisfait. On peut s'irriter contre ce caractère de l'humanité : eh ! qu'importe que l'on s'irrite contre la force des choses ! Le vrai philosophe, lorsqu'il a étudié l'histoire, lorsqu'il voit un même instinct reparaître à tous les âges de l'humanité, sous toutes les formes de l'humanité, lorsque, dans un même pays, il le voit renaître à toutes les époques, en conclut qu'il est légitime, et se préoccupe de le satisfaire au lieu de songer à le combattre.

République, Empire, Monarchie, vains noms que tout cela, dites-vous, et dont les hommes soucieux du véritable progrès n'ont pas à se soucier ! Nous répondons, nous, l'histoire à la main : questions importantes, questions essentielles, questions décisives, au bout desquelles sont suspendues la vie et la mort des nations ! L'ordre et le désordre, la sécurité et l'inquiétude, la conservation et le péril social : voilà, dites-vous, les réalités ! Nous répondons, nous, l'histoire à la main : le gouvernement, d'accord avec les vœux du pays, voilà la première réalité ! La conservation sociale et le péril, la sécurité et l'inquiétude, l'ordre et le désordre, ne sont que la conséquence de cet accord ou de ce désaccord !

Moquez-vous, si vous le voulez, de la frivolité populaire : le fait que vous ne détruirez pas, c'est que, pour toute nation, le gouvernement c'est l'emblème visible qui personnifie la Patrie, le centre de toute solidarité. Il est pour elle, dans la vie de tous les jours, ce que représente le drapeau pour le soldat sur le champ de bataille ; il est le signe et le symbole autour duquel tous se rallient. Dites-nous pourquoi cette loque qui s'appelle le drapeau blanc ferait « partir tout seuls les chassepots, » et nous vous dirons à notre tour pourquoi certains gouvernements, eussent-ils en eux-mêmes tous les mérites qu'ils n'ont pas, sont désormais impossibles en France. Il faut que le soldat ait confiance dans le drapeau qui le mène à la bataille, il faut qu'il l'aime et soit prêt à donner sa vie pour l'arracher à l'ennemi. Il faut de même que le peuple ait confiance dans son gouvernement, que celui-ci représente pour tous la sécurité du présent, la stabilité du lendemain. Il ne dépend de personne d'imposer un drapeau à une armée : il ne dépend de personne d'imposer un gouvernement à une nation ; aucune foi, aucun amour ne se commandent ; l'amour et la foi sortent tous deux d'on ne sait quelles profondes et mystérieuses correspondances, et si les hommes qui occupent le pouvoir, si les généraux qui conduisent les armées peuvent quelque chose pour ébranler ou fortifier la foi au drapeau et l'amour de tel ou tel régime politique, il faut d'abord que cette foi et cet amour existent dans une armée ou dans une nation.

La profondeur d'un sentiment se mesure aux sacrifices qu'il inspire. C'est la triste grandeur de l'humanité d'avoir sans cesse proportionné ses maux à ses espérances, d'avoir d'autant plus souffert pour chaque cause qu'elle la jugeait plus noble. Eh bien ! regardez l'histoire, doctrinaires de l'indifférence politique ! Qu'y verrez-vous ? Vous y verrez qu'en tout temps, dans tous les pays, à tous les âges de la civilisation, les révolutions politiques ont été les plus graves comme les plus lentes, ont fait couler plus de sang que toutes les autres. On ne citerait même pas une seule grande perturbation dans les sociétés humaines qui n'ait répondu à une révolution politique. Osez prétendre encore après cela que la forme du gouvernement est chose insignifiante ! Ou, du moins, avant d'élever cette prétention, commencez d'abord par changer l'humanité.

Non, une société ne peut ni vivre sans gouvernement, ni accepter au hasard le premier gouvernement venu. L'individu qui a choisi une profession la suit et se trouve heureux : il va tranquille le matin à son travail et se couche tranquille le soir ; mais que, pour une Cause ou une autre, cette profession vienne à lui manquer ou qu'il se dégoûte d'elle, on le voit, pendant un temps, essayant divers métiers, allant ici et là, toujours mécontent et toujours inquiet ; il ne rencontre la paix que lorsqu'il a retrouvé de nouveau, après des tâtonnements plus ou moins prolongés, l'utile et régulier emploi de son activité. Quelques turbulents seuls, avides d'émotions ou incapables de se fixer, ressentent jusqu'au bout le besoin de changer sans cesse, et goûtent on ne sait quel charme fiévreux dans la perpétuelle incertitude du lendemain. Il n'est guère de ces aventuriers parmi les peuples, caria majorité des hommes a partout besoin de travail et par suite de sécurité. Quand une nation a vu s'ébranler en elle la foi qui l'attachait à certaine forme politique, le sentiment qui la domine, c'est celui d'un vague et immense malaise. Semblable à l'émigré qui cherche une patrie nouvelle, elle va de côte et d'autre ; elle jette par moments de tristes regards vers les rivages qu'elle a quittés ; mais le cœur ne revient pas véritablement quand une fois il s'est détaché. Elle aborde à des contrées diverses, s'efforçant tour à tour de s'y fixer ; mais un instinct secret proteste en elle, il lui dit : « Cherche encore, marche ! marche ! » et en quête de la Terre promise, à travers les déserts ou les océans, elle continue son exode. Un jour vient enfin où elle trouve ce qu'elle a cherché. Ce jour-là, elle retrouve la tranquillité et le repos ; elle dit la parole de l'Évangile : « Il est bon de rester ici ; allons et plantons-y nos tentes. »

On dit : « La France est inquiète et volage. Il lui faut le changement dans la politique comme dans les modes. » Comme si la France n'avait pas, de longs siècles durant, supporté sans révolte la forme monarchique ! On dit : « La France est ingouvernable. » Gomme si, durant tant de générations, dans les revers comme dans la prospérité, les pires de ses rois aussi bien que les meilleurs ne l'avaient pas trouvée fidèle ! C'est depuis le jour seulement où son alliance avec la Monarchie s'est rompue qu'elle importune ou effraie le monde du bruit périodique de ses révolutions intérieures.

On dit encore : « Eh bien ! voilà plus de quatre-vingts ans que dure cette anarchie. N'est-ce point assez pour donner le droit de désespérer ? » — Quoi ! vraiment, il faut si peu pour vous déconcerter, philosophes et hommes d'État ? Oui, sans doute, quatre-vingts ans c'est une longue durée pour une vie humaine, mais c'est un court espace pour la vie d'une nation. Écoutez les enseignements du passé et vous cesserez de vous étonner.

Combien de crises politiques nous citerez-vous, s'il vous plaît, qui aient duré moins longtemps ? Au temps de Marius, la foi républicaine était morte dans la Cité victorieuse du monde : ses victoires mêmes avaient tué ses vertus ; l'héroïsme qui avait fait les Fabricius et les Camille ne vivait plus que dans quelques âmes d'élite. Rome cependant n'était pas mûre encore pour un maître ; il fallut les guerres civiles de Marius et de Sylla, et Catilina, et les compétitions sans pudeur des premiers Triumvirs ; il fallut la bataille de Pharsale et la dictature de César, et le poignard de Brutus, et la proscription d'Antoine et d'Octave, et Philippes, avant que la majorité de la nation en fût venue, dégoûtée du gouvernement d'elle-même, à accepter la servitude de tous sous le despotisme d'un seul. Dites-nous si la crise politique de la France lui a encore coûté autant de sang, autant de violences et d'horreurs que celle-là en coûta à Rome ?

L'Angleterre, au dix-septième siècle, s'était détachée de la dynastie des Stuarts ; elle avait fait rouler sur le billot la tête d'un monarque ; il lui fallut cependant et Cromwell et Richard Cromwell, et la corruption éhontée de Charles II, et l'imbécile dévotion de Jacques II, pour qu'elle se jetât dans les bras du stathouder de Hollande. Il fallut, pour affermir la dynastie nouvelle, cette lutte contre l'étranger qui rapproche les uns des autres les habitants d'un pays : encore, pendant un demi-siècle, cette dynastie ne se sentit-elle pas solidement assise : elle guettait sans cesse à l'horizon, d'un œil inquiet, la descente d'un prétendant. Faut-il donc s'étonner qu'après quatre-vingts ans la crise politique se prolonge encore en France ?

Il est d'autres pays où la crise politique a duré des siècles entiers. L'Italie, depuis les jours de la Renaissance, depuis la décadence de ses glorieuses républiques, lasse du fédéralisme, épuisée par les révolutions et les guerres civiles, opprimée par les petits tyrans du dedans ou les envahisseurs du dehors, trop morcelée pour se défendre, toujours offerte comme une riche proie aux cupidités de l'étranger, l'Italie, depuis trois siècles, aspirait vainement à son unité ; elle l'a réalisée enfin ; mais après combien d'épreuves ! Et l'Allemagne, si redoutable pour nous aujourd'hui, pendant combien de générations cette Allemagne n'a-t-elle pas, elle aussi, cherché à faire son unité politique, appelant tantôt l'hégémonie du midi, tantôt l'hégémonie du nord !

Ainsi, partout nous voyons les révolutions politiques parmi les plus laborieuses de l'histoire, parmi les plus redoutables. Et comment en serait-il autrement ? Lorsqu'elles sont devenues nécessaires et inévitables, lorsque la majorité des esprits s'est détachée d'une forme de gouvernement, ce détachement suffit à défaire le gouvernement du passé, il ne suffit pas à fonder le gouvernement de l'avenir. Le moment où une foi politique est morte n'est pas celui où une autre la remplace. Une période commence alors d'aventures et d'expériences, où bien peu savent ce qu'ils veulent, où ce que tous ressentent le plus c'est l'inquiétude. Chacun, selon ses intérêts personnels ou son tempérament, croit apercevoir le salut ici ou là. Dans le pêle-mêle des efforts divers, dans les luttes des partis, dans la compétition des espérances ou des ambitions, il ne reste guère que le nom de. la commune patrie qui maintienne quelque fictive unité entre les membres d'une même société. La guerre civile, tantôt sourde, tantôt déclarée, est en permanence dans la nation, dont elle déchire les entrailles, dont elle épuise les forces. Le peuple ne retrouve son unité véritable que le jour où, enfin, par le progrès des temps et le profit des rudes leçons subies, une foi politique nouvelle s'est substituée à l'ancienne, où tous les citoyens ont retrouvé une âme commune. Il ne dépend de personne de supprimer ces redoutables problèmes une fois qu'ils ont été posés. Le scepticisme n'est pas un oreiller sur lequel puissent dormir les nations. Le besoin de chercher, en tout ordre de choses la vérité une fois entrevue, d'aller jusqu'au bout dans sa recherche au travers de toutes les épreuves, ce besoin, s'il fait le tourment de la nature humaine, en fait aussi la grandeur. C'est folie de croire qu'une société s'arrêtera tout à coup au milieu de sa révolution politique, lassée et découragée, et se contentera de n'importe quel compromis bâtard, de peur de recommencer, en cherchant le vrai, de douloureuses expériences. « Un individu, a dit avec raison Lamennais, manque souvent de logique, une société jamais. » Il faut que la chenille devienne chrysalide, puis papillon ; il faut que l'humanité accomplisse, une fois commencée, chacune de ses évolutions morales, nationales ou politiques.

Ce qui est vrai, et ici apparaît le côté grave des questions que nous examinons, c'est que tous les peuples ne sont pas en état d'accomplir heureusement ces transformations auxquelles nul ne peut se dérober. Les plus robustes seulement parmi les insectes sortent vainqueurs de la crise qui accompagne chaque métamorphose. Ainsi, parmi les nations, celles-là seules triomphent de leurs crises politiques, en qui l'énergie vitale surabonde. Chez les autres, la lutte intérieure, loin de s'apaiser peu à peu, va de jour en jour s'aggravant : les divisions se multiplient et avec elles les partis : les révolutions succèdent inutilement aux révolutions, l'idée de patrie s'affaiblit, le lien social se relâche, jusqu'à ce que peu à peu toute cohésion entre les individus ait disparu, et que, de ce qui fut une nation, il ne reste plus qu'une poussière humaine. Où la civilisation a fleuri la barbarie revient. Que de douleurs, que d'humiliations n'a pas connues, depuis cent cinquante ans, ce peuple espagnol si fier, si brave, si généreux ! Regardez ces républiques espagnoles du nouveau monde, troublées par d'incessantes secousses, qui passent tour à tour de l'émeute à la dictature et de la dictature à l'émeute. Qui ne se demande avec inquiétude d'où pourra leur venir le salut ?

Du moins l'Espagne est protégée contre les invasions par la haute barrière des Pyrénées, et les Républiques américaines, — le Mexique à part, vers lequel on voit déjà prête à s'étendre la large main des États-Unis —, n'ont point de puissants voisins dont la force puisse profiter de leur faiblesse. Mais telle n'est pas, dans l'histoire du monde, la condition habituelle des nations. L'espace manque le plus souvent à la concurrence vitale, et le peuple aux mains duquel l'union intérieure amis de redoutables instruments de victoire ne songe d'ordinaire qu'à élargir ses frontières. Malheur à qui n'est pas en état de se protéger lui-même et de repousser la violence par la force ! C'est surtout pour un peuple que sa situation géographique a mêlé à la vie de ses voisins, pour un peuple dont la contrée riche et fertile est un naturel objet de tentations, que les crises politiques sont redoutables quand elles se prolongent ; c'est pour lui qu'il est particulièrement grave de n'en pouvoir sortir. Celui-là ne disparaît pas seulement pour un temps de la scène du monde, en attendant que de l'excès même du mal le remède surgisse, fût-ce après quelques siècles d'épreuves, et qu'il puisse recommencer une nouvelle vie nationale ; c'est pour jamais qu'il court risque d'être effacé de l'histoire. Il ne s'éteindra pas d'une lente décomposition ; son sort est d'être conquis. Le régime de paix et de sécurité qu'il n'a pas su se donner, un vainqueur, un étranger le lui imposera, et il se trouvera, parmi les vaincus eux-mêmes, des individus nombreux pour bénir la conquête et rendre grâce à la servitude qui a procuré la paix. Le jour où survient alors l'invasion, les luttes intestines ont diminué les forces, affaibli la discipline, introduit la division dans les conseils. Si, une fois ou deux, le souvenir de la patrie est assez fort encore pour rallier les cœurs en face de l'étranger, pour faire taire les discordes, pour rassembler les citoyens dans un généreux élan national, cet élan même ne durera pas ; il ira diminuant à chaque assaut qu'il faudra supporter. Le parti qui commande pour l'instant sera, même victorieux, l'objet des défiances et des soupçons, on craindra que le lendemain il ne profite trop dans la lutte intérieure du prestige que la victoire lui aura donné ; vaincu, il sera aussitôt accablé de toutes les malédictions, et, dans la tristesse même de l'humiliation de la patrie, ses adversaires sentiront une secrète joie de la défaite de l'ennemi politique. On en viendra peu à peu à accepter, à souhaiter une domination étrangère, qui du moins accablera autant les adversaires que soi-même : bien plus, cette domination, on l'appellera, on y mettra les mains : le plus faible invoquera à son secours l'étranger contre l'ennemi domestique qu'il désespère de vaincre seul ; le nom de traître ne sera plus un nom qui flétrit, l'idée même de la patrie sera sortie des âmes.

Telle fut l'histoire de la Grèce antique aux derniers jours de son indépendance. Elle cherchait en vain une organisation politique qui ralliât toutes les cités grecques et succédât à ce particularisme d'où était sorti tant d'éclat passager, qui n'avait abouti qu'à des luttes fratricides. L'hégémonie macédonienne, elle aussi, était venue après l'hégémonie athénienne, éphémère comme, elle, comme elle et plus qu'elle détestée. A son tour, la tentative de Philopœmen fut impuissante ; on vit la Grèce insensée pousser des acclamations joyeuses le jour où un proconsul romain fit proclamer aux jeux Isthmiques l'indépendance de l'Hellade, qui devait sitôt après devenir province romaine.

La Renaissance italienne offrit de pareils spectacles à l'heure de sa décadence, et telle aussi fut, au siècle dernier, l'histoire de la Pologne. Déchirée par des partis, en proie aux guerres civiles, la Pologne infortunée, cherchait en vain, depuis cent années, le terme de ses révolutions politiques. Ce qu'elle trouva ce fut la fin de sa nationalité. Trois voisins ambitieux se réunirent un jour et se la partagèrent comme une proie, chacun selon ses dents. Une grande nation avait vécu, pour n'avoir pu découvrir à temps un gouvernement en harmonie avec ses besoins, capable, d'unir l'effort de tous pour la défense de tous.

La France n'en est pas, Dieu merci, où en était la Grèce au second siècle avant notre ère, où en était l'Italie au seizième siècle, où en était la Pologne au siècle passé. Elle aurait tort pourtant de ne pas méditer ces graves leçons de l'histoire. Si elle ne peut se dérober à la grave question politique qui s'est posée devant elle en 1792, il importe à son salut qu'elle ne tarde plus à là résoudre. On ne lui donnerait pas le loisir de faire sur elle-même des expériences indéfinies. A chaque expérience nouvelle elle va perdant quelque chose de cette cohésion intérieure, qui est pour un pays le principe de toute énergie. Elle a déjà reçu un terrible avertissement. Deux de ses provinces lui ont été arrachées. Ce n'est pas sa prospérité intérieure seulement qui est en jeu dans ses révolutions politiques, ce n'est pas son influence extérieure, c'est son existence même. Elle aussi serait effacée de la liste des nations, si elle ne trouvait à temps la réponse à l'énigme que le sphinx du destin lui a posé. Le sphinx depuis quatre-vingts ans est las d'attendre et s'impatiente.