LA FIN DE L'ANARCHIE

LIVRE PREMIER. — LES DEUX PROBLÈMES

 

CHAPITRE II. — LA QUESTION POLITIQUE EN 1792.

 

 

Et maintenant franchissons trois années et demie ; transportons-nous en septembre 1792. La révolution sociale est accomplie ; elle est accomplie depuis plus de trois années ; la nuit du 4 août 1789 a mis fin aux privilèges. Tous les Français sont égaux devant la loi comme devant l'impôt. La Constitution de 1791 a pour préambule l'admirable Déclaration des Droits de l'homme. Cependant le pays n'a pas retrouvé la paix. Jamais, au contraire, d'effroyables tragédies n'ont été plus proches. C'est que, à la révolution sociale, une révolution politique a succédé. Le 21 septembre 1792, la Convention s'ouvre au son de la canonnade de Valmy. La Royauté est abolie par acclamation. La République la remplace. Le roi est prisonnier, et quatre mois après, jour pour jour, sa tête tombera sur l'échafaud.

Que s'est-il donc passé et comment à la question sociale une question politique s'est-elle substituée ?

Il s'est trouvé que l'ancienne Royauté était moins solide qu'on ne l'imaginait. Elle n'a pas été en situation de supporter la crise qui emportait les institutions d'un état" de choses condamné.

Jamais monarchie n'avait été plus obéie, plus souveraine, plus absolue. Jamais monarchie n'avait paru plus forte et en réalité n'était plus faible.

Elle avait cru se fortifier par l'absolutisme, et c'est par là précisément qu'elle s'était affaiblie. Pendant de longs siècles, le roi de France n'avait été que le premier des nobles, ayant pour hommes-liges les seigneurs, comme les seigneurs avaient pour hommes liges les vilains. Du dernier des manants à l'héritier des Capet, une hiérarchie savante avait, au temps de la féodalité, organisé le royaume de France comme elle en avait organisé tant d'autres. Mais le roi rêvait une féodalité docile, comme les seigneurs rêvaient une royauté humiliée ; et plus bas les seigneurs rêvaient des serfs obéissants, tandis que les serfs rêvaient d'affranchissement. Ainsi, nulle part ne s'étaient faites l'harmonie ni la paix sociales. La Royauté, gênée par une aristocratie toujours prête à la révolte, avait cherché contre elle un appui dans le petit peuple, toujours prêt, lui aussi, à se révolter contre le despotisme des seigneurs ; elle s'était faite son protecteur, et le petit peuple, préférant le maître invisible et lointain au tyran prochain et dur, avait accueilli cette protection avec joie. Ainsi, par l'alliance du roi et du peuple, s'était établie l'unité de la loi en même temps que l'unité nationale. Pressée par ces deux adversaires, l'un d'en haut, l'autre d'en bas, prise entre l'enclume et le marteau, l'aristocratie s'était affaiblie, puis avait été définitivement vaincue. La Fronde avait été la dernière convulsion de l'aristocratie cherchant à se dérober à la toute-puissance royale. Désormais sa force de résistance était brisée. Deux choses restaient seulement en France : un roi et des sujets. Louis XIV pouvait vraiment dire : « l'Etat c'est moi. » Il pouvait dire : « Un homme n'est grand que lorsque je lui parle et pendant le temps que je lui parle. »

Le vrai nom d'une telle autorité, ce n'était pas la monarchie, c'était le césarisme ou l'absolutisme : l'universelle égalité dans la servitude. A un Néron ou à un Marc-Aurèle, selon qu'il était mauvais ou bon, mieux encore à un Pharaon ou à un Assuérus, pouvait seulement se comparer avec justice le roi, parla grâce de Dieu, de France et de Navare. Sa raison d'État se résumait en ce mot : « Car tel est notre bon plaisir. »

Et c'est là qu'était sa faiblesse. Tout puissant tant que tous consentiraient à lui obéir ; incapable d'imposer son autorité du jour où il plairait à tous de lui désobéir. L'aristocratie n'existait plus comme force militaire ou politique en état de lui porter ombrage ; elle n'existait pas davantage comme appui du trône le jour où le trône viendrait à être ébranlé. Or, le peuple avait grandi. Son avant-garde s'appelait la bourgeoisie, et, en partie par son énergie, en partie par la complicité du souverain, en partie par la paresse et l'inintelligence de l'aristocratie, cette avant-garde du peuple était devenue comme une classe nouvelle dans l'État. Elle seule remplissait les postes actifs dans l'administration ; elle seule exerçait les professions libérales ; elle seule faisait le commerce ; elle seule cultivait les sciences ; elle seule était par ses talents littéraires ou artistiques l'honneur du royaume. Elle seule avait les trois forces réelles : l'intelligence, l'activité, la fortune.

Et maintenant, l'aristocratie réduite à cet état de diamants vains dont se parait la majesté royale, deux puissances seulement se trouvaient en présence, la Royauté et le Tiers. Qu'une lutte s'engageât entre ces deux puissances, l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Privée du concours de son armée féodale, comment la Royauté eût-elle résisté à cette attaque du nombre ? Son autorité n'était plus rien qu'une autorité morale, hors d'état de contraindre à l'obéissance sitôt que le respect lui ferait défaut. Toute sa force était dans son prestige, et le jour où disparaîtrait la foi monarchique devait être le jour même où finirait la monarchie. Situation toujours grave, grave particulièrement chez cet irrévérencieux peuple gaulois dont les ancêtres avaient, à Rome, tiré la barbe des sénateurs assis sur leurs chaises curules pour faire l'épreuve de leur majesté ! Aussi a-t-on pu justement dire que le règne de Louis XIV, qui avait marqué en apparence la plus grande splendeur de la monarchie française, en avait véritablement inauguré la décadence. La Fronde, qui avait fait voir la dernière des résistances aristocratiques, avait fait voir aussi la première des résistances populaires.

Il l'avait eue pourtant la foi monarchique, ce bon peuple français ! Il avait aimé ses rois comme jamais peuple ne les aima. Il avait incarné en eux toutes les idées de majesté, de protection, de bienfaisance, qu'il se représentait comme les attributs de la Providence elle-même. Il se figurait le roi comme préoccupé à toute heure du bien de ses sujets. Il avait, durant des générations et des générations, donné, sans murmurer, son sang au roi pendant la guerre et son argent pendant la paix. Il acceptait son pouvoir sans contrôle, et répétait doucement : « Si veut le roi, si veut la loi ! » Il s'était jadis serré encore le ventre, déjà peu rempli, pour racheter le roi Jean captif des Anglais ; il s'était fait plus tard la légende du roi Henri et de la « poule au pot. » Il avait, dans toutes ses épreuves, tendu vers le trône comme vers la divinité ses mains suppliantes ; il avait répété à chaque abus dont il était victime : « Si le roi le savait !... » Mais hélas ! cette foi monarchique, il l'avait perdue. A la fin du dix-huitième siècle, elle se mourait ou plutôt elle était morte. Ce n'était pas sa faute, on l'avait mise à tant d'épreuves !

Elle était morte dans les intelligences, car depuis soixante années bien des changements s'étaient faits dans les opinions des hommes. La philosophie, la science, la connaissance des temps et des choses avaient fait de grands progrès. Voltaire était venu, et Montesquieu, et Rousseau, et Diderot, et d'Alembert. La monarchie française était si bien la monarchie très-chrétienne, la royauté était si bien associée à l'orthodoxie romaine, que le vent qui ébranlait l'autel avait du même coup ébranlé le trône. On se demandait en vertu de quel droit divin un seul homme prétendait imposer ses volontés pour loi à des millions d'hommes. Un nouveau droit avait surgi et s'insinuait dans les esprits ; le droit populaire, la souveraineté du peuple, ayant pour base le consentement de tous et pour forme naturelle la République. On sentait vaguement que le Contrat social disait vrai ; que les citoyens ne devaient être tenus à obéir qu'aux lois qu'ils avaient votées et à payer que les impôts qu'ils avaient consentis. Combien on était loin de la Politique tirée de l'Écriture-Sainte de Bossuet ! Toute une révolution politique germait dans les esprits ; il faudrait bien qu'un jour elle éclatât. La main du bourreau avait pu brûler les livres qui apportaient les hérésies, ils ne s'en répandaient pas moins, l'imprimerie aidant, et le venin chaque jour infectait quelques nouvelles victimes.

La foi monarchique se mourait dans les cœurs plus encore que dans les intelligences. La Royauté, n'ayant pour elle que son prestige, eût au moins dû veiller avec un soin jaloux à la conservation de ce prestige. Mais c'est là ce dont elle s'était souciée le moins, car elle n'imaginait pas que rien pût la compromettre, ou lorsqu'elle y songeait, elle n'en avait cure et s'écriait : « Après moi, le déluge ! »

Louis XIV avait gardé la dignité jusque dans les désordres de sa vie, comme il avait gardé la grandeur jusque dans les revers de sa fortune. On l'avait vu en 1709, aux jours de désastres qui ne pouvaient se comparer qu'aux splendeurs de la première moitié de son règne, on l'avait vu relever la tête fièrement devant les insultes de ses ennemis triomphants et parler de mourir à la tête de sa dernière armée. Ce sont là des souvenirs qui ravivent l'amour d'une nation pour son roi, loin de les détacher l'un de l'autre. Louis XV se chargea de détruire le prestige royal. Il fit autant pour anéantir la foi monarchique qu'un saint Louis ou un Henri IV avaient pu faire pour l'établir. Il fut, à sa façon, un des grands ouvriers de la Révolution. Roi de France, il laissa humilier son royaume par les nations étrangères. Ses armées furent battues en Allemagne, battues en Amérique, battues sur les mers. Il s'inclina sous toutes les défaites ; il signa la perte du Canada, la perte des colonies ; il laissa sans protester s'accomplir sous ses yeux le honteux partage de la Pologne. Sous lui, la France ne fût pas seulement vaincue, ce qui n'est rien ; elle fut dégradée, ce qui est tout : elle perdit son rang parmi les nations. L'honneur national sentit vivement sur sa joue le soufflet que le roi ne paraissait pas sentir. En 1744, avant Fontenoy, le roi avait été gravement malade, et la nation entière avait fait des vœux pour la santé de Louis le Bien Aimé. Louis le Bien Aimé, trente ans après, était devenu un objet d'horreur pour ses sujets.

L'infamie de l'homme s'était jointe à l'indignité du souverain. Chez lui, le désordre des mœurs était devenu de la débauche, puis la débauche était devenue de la crapule. Il avait passé de la duchesse de Châteauroux à la Pompadour, de la Pompadour à la Dubarry. Le libertinage chez lui n'était plus de la galanterie, c'était de la paillardise. On allait lui chercher dans un tripot de bas étage sa favorite. Le roi de France prenait, comme amant, la succession d'un chevalier d'industrie. Une fille le tutoyait, l'appelait "la France, » et cette fille était maîtresse du sort de la nation, faisait et défaisait les ministres. D'horribles et d'infâmes mystères s'accomplissaient au Parc-aux-Cerfs : il fallait des enfants de dix ans et des raffinements sans nom pour ranimer des sens blasés et usés. Tout cela pendant que le peuple souffrait, portait le poids écrasant des impôts, acquittait le prix des guerres ineptement engagées et plus ineptement conduites. Le roi, lui, malgré le vide du Trésor, malgré l'épuisement de la France, n'en continuait pas moins sa vie de plaisirs, de luxe et de luxure. Le paysan n'avait pas de pain, mais il y avait toujours de l'or pour Versailles, pour Trianon. Des souffles d'orage passaient dans l'air ; le roi disait : « Cela durera toujours bien autant que moi ! » Toutes ces turpitudes n'étaient un secret pour personne : les gazettes, avec les hardiesses du temps, portaient les anecdotes scandaleuses jusqu'au fond des provinces, et ce que ne disaient pas les gazettes, les cancans le colportaient d'oreille en oreille en l'aggravant encore. L'opinion publique grandissait. La révolte des âmes honnêtes s'ajoutait à l'émancipation des esprits pour condamner une autorité devenue aussi méprisable qu'elle était excessive dans l'exercice de ses droits et contestable dans leur principe.

Le prestige royal était bien malade à la mort de Louis XV ; Louis XVI acheva de le ruiner. Sa vie était pure, ses mœurs honnêtes, ses intentions droites : une longue acclamation de joie et d'espérance avait accueilli son avènement et accompagné les deux premières années de son règne. Comme M. Turgot, il aimait le peuple, et le peuple lui rendait amour pour amour. Un malheureux défaut de caractère avait suffi bientôt à faire oublier tant de qualités, comme il suffisait à les paralyser.

Le roi était faible. Il ne savait ni vouloir, ni persévérer dans une attitude une fois adoptée. Il allait en tout sens, suivant l'impression du moment et l'influence subie. Il prenait tour à tour les meilleurs ministres et les pires. Il avait eu Calonne comme il avait eu Malesherbes et Turgot. Il avait choisi Necker et puis il l'avait congédié. Au fond, il n'était pas né pour être roi. Son bonheur était de faire des travaux de serrurerie quand il ne courait pas le cerf. S'occuper des affaires publiques lui était à charge. La France gémissait accablée sous le poids des impôts, acculée à la banqueroute. Cependant le luxe de la cour ne se restreignait en rien. Si les goûts du roi étaient simples, la reine, fille d'une impératrice, aimait le faste ; elle dépensait follement. Sa vie était frivole, plus semblable à celle d'une favorite que d'une reine de France, et, comme les favorites du règne précédent, elle avait sans cesse la main dans les intrigues de la politique. Au moins les autres favorites étaient-elles des Françaises ! Celle-ci n'avait pas même ce mérite ; Autrichienne, pleine de hauteur et de morgue, elle aimait aussi peu ce pays dont elle était reine que l'homme qu'elle avait accepté pour mari. La médisance ou la calomnie n'épargnait même pas ses mœurs. Tout cela retombait sur le roi. On lui en voulait d'être un mari faible ou ridicule ; on lui en voulait du luxe de la cour contrastant avec la misère de la nation ; on lui en voulait de ses goûts de petit bourgeois ; on lui en voulait surtout de son irrésolution comme souverain, de ses inconséquences, de ses contradictions. Il est permis à un roi absolu d'être méchant et mauvais, il ne lui est pas permis d'être médiocre. Gomme sa condition l'élève au-dessus de la foule des hommes, il n'a le choix que d'être dieu ou démon : sitôt que l'on peut prendre sa mesure et voir qu'il n'est rien qu'un homme ordinaire, on cesse de comprendre ce qui peut faire de lui le maître des autres hommes. Tel fut le cas pour Louis XVI, le plus honnête des Bourbons, l'un des plus honnêtes entre les rois de tous les temps.

Dire que la foi monarchique était malade en 1789, ce n'est pas dire assez. La France s'était détachée de ses rois ; elle en était venue à les haïr du fond du cœur ; cela même, c'était l'œuvre de la monarchie absolue.

Elle s'était faite si grande, qu'il était impossible d'apercevoir autre chose qu'elle. Dès que le peuple levait les yeux, la seule chose qu'il découvrait, c'était le trône, comme aujourd'hui c'est l'État. L'aristocratie détruite, rien ne masquait plus la majesté royale, et rien par conséquent ne pouvait la couvrir. C'est à elle que l'on faisait remonter tout le bien que l'on recevait et aussi tout le mal dont on souffrait. Or, malheureusement le mal l'emportait trop sur le bien. Vraiment les temps étaient mauvais et il était triste de vivre. Le peuple était courbé sous le faix jusqu'à en être écrasé. On était opprimé par le fermier général et le collecteur d'impôts, c'était le roi que l'on accusait ; on s'irritait de la dîme, c'était le roi que l'on accusait ; on avait en horreur les racoleurs, les gens des gabelles, les distributeurs de la justice, c'était le roi que l'on accusait. Comme de lui émanait toute autorité, à lui toute responsabilité retournait. Il était tout dans l'État et il en portait la peine. Le trône pesait lourdement sur la nation ; toutes les malédictions grondant au fond des cœurs s'élevaient et convergeaient vers un même objet, et cet objet c'était la Monarchie. Tout était reporté sur elle, jusqu'à la. haine amassée par un clergé fainéant et corrompu qui possédait la moitié du sol, jusqu'aux rancunes terribles soulevées par la morgue hautaine de l'aristocratie qui en possédait l'autre moitié. La noblesse et le clergé n'apparaissaient plus que comme des dépendances de l'autorité royale, comme une double série de favoris nourris par elle des sueurs du peuple. La Monarchie était la clé de voûte de l'organisation sociale, et cette organisation étant pleine d'effroyables abus, on en était venu à considérer la Monarchie elle-même comme la clé de voûte de tous les abus.

Tout cela n'était encore que latent en 1789, car il est de la nature de presque tous les hommes d'être longtemps à voir clair dans leurs propres pensées, et de n'apercevoir les conséquences nécessaires d'un état de choses qu'au moment même où ces conséquences éclatent. On eut bien surpris la plupart des constituants venus à Versailles le 5 Mai 1789, si on leur eût dit que trois ans et demi plus tard leur premier acte comme conventionnels serait d'abolir la Monarchie, et qu'ils feraient tomber la tête du roi auquel ils venaient apporter les vœux de la nation. Ils arrivaient à lui respectueux autant que fiers, en sujets loyaux et fidèles ; ils voulaient une réforme politique, mais non pas une révolution. La France comme ses députés ne demandait qu'une chose : marcher d'accord avec son roi dans la voie de la liberté, de l'égalité et de la justice sociale.

En trois ans, on fit bien du chemin. Il est inutile de raconter les détails de cette révolution qui se fit dans les esprits : on peut les suivre dans les luttes de chaque jour entre l'autorité royale et la majorité des assemblées ou les mouvements populaires, du Serment du Jeu de paume à l'insurrection du 10 Août. La France sentit d'abord qu'elle se détachait de la royauté : elle en vint bientôt à la détester. La Monarchie apparut comme l'obstacle à toutes les aspirations de la nation, et pour faire triompher celles-ci, on en vint à s'avouer qu'il fallait d'abord sacrifier celle-là. Réduit à choisir entre la France nouvelle que l'on rêvait et la Monarchie séculaire, il était difficile que l'on hésitât longtemps.

Le roi ne sut ni céder ni résister. Il n'eut ni l'énergie de combattre le mouvement ni la franchise de s'y associer. On n'obtint rien de lui que contraint et forcé : on ne lui sut aucun gré des concessions contre lesquelles, on le sentait, il protestait tout bas, et sa considération acheva de s'anéantir dans cette lutte qui chaque jour s'aggravait. Il était trop faible même pour être loyal, et chaque fois, il essayait de reprendre le lendemain par la ruse ce que la veille il avait accordé par pusillanimité. Il jouait un jeu équivoque et double ; à la confiance succéda bientôt la défiance, jusqu'à ce que la défiance fût remplacée à la fois par le mépris et par la haine. Il protestait de sentiments qui n'étaient pas les siens, il s'engageait à respecter une Constitution qu'il exécrait au fond ; il se résignait à employer des hommes qu'il cherchait à perdre en les employant. Il ne sut rien faire ni résolument ni à temps, et le jour où il essaya de s'enfuir, il ne sut même pas arranger sa fuite. On le ramena à son palais, non comme un roi, mais comme un captif. Deux de ses frères étaient depuis longtemps déjà à l'étranger, et l'étranger c'était l'ennemi. Une partie de la noblesse avait suivi cet exemple des princes du sang. La reine, la famille royale, dirigeaient à l'intérieur la contre-révolution. La Cour était le centre de tout ce qui se tramait contre l'Assemblée constituante, puis législative, contre le peuple de Paris, contré la nation française. Une camarilla de courtisans conspirait ouvertement, nouait des intrigues au dedans et au dehors, cherchait à soulever l'armée contre la nation, l'Europe contre la France, guettait l'heure d'étrangler avec toutes les libertés politiques toutes les réformes sociales. Le roi était de la conspiration, rusant avec les situations comme avec les hommes, jamais sincère, jamais courageux. Le jour où rompant avec le ministère Girondin, brusquement, sans motif qui pût être avoué, le roi montra clairement qu'il ne s'était résigné à subir ce ministère que dans l'espérance de le compromettre, la France prit son parti définitif, et le roi fut condamné.

Le sentiment patriotique acheva l'œuvre et fit déborder la coupe. Les rois déclarèrent la guerre à la France. Brunswick publia son fameux manifeste. On ne vit plus que deux choses : que la France était envahie et que le roi trahissait. Les frères du roi étaient dans l'armée ennemie : la cour faisait tout haut des vœux pour les victoires de l'ennemi. Elle se réjouissait de chacun de nos revers, elle s'attristait de chacun de nos succès. Le sentiment de la patrie était maintenant trop fort dans les âmes pour que ce double crime fût pardonné. On accusa le roi de complicité avec l'envahisseur ; on prétendit qu'il lui livrait jour par jour le secret des mouvements de l'armée française, l'indication de ses forces exactes : en l'accusant on n'avait pas tort, comme les papiers de l'armoire de fer le démontrèrent bientôt. Ainsi, la Royauté avait perdu la dernière protection qui pût encore la couvrir contre la désaffection, contre la haine ; elle n'était même plus nationale. Chaque pas de l'étranger sur le sol de la patrie ajoutait aux ressentiments contre la Royauté : elle était l'ennemie de la France, l'alliée de la coalition. Le salut public ordonnait d'en finir d'abord avec le traître du dedans. Telles furent les causes du 20 Juin, du 10 Août, des horribles journées de Septembre. Verdun était pris, Paris se voyait déjà investi : il n'y avait pas de temps à perdre pour sauver la patrie, quoi qu'il en pût coûter.

L'histoire peut plaider les circonstances atténuantes en faveur de Louis XVI, car son rôle est de comprendre et d'expliquer. Il était impossible que le roi, élevé dans les idées de la monarchie absolue, consentît à n'être plus désormais qu'un souverain constitutionnel, un roi qui règne et ne gouverne pas. Comment eût-il vu dans les revendications de la France autre chose que la rébellion criminelle de sujets révoltés ? Comment lui demander d'accepter sincèrement le dogme de la souveraineté populaire qui était la négation même du droit divin en vertu duquel il régnait ? Gomment enfin espérer qu'il pourrait agir autrement qu'avec son caractère, et qu'étant à la fois faible et entêté ; il ne procéderait pas avec la duplicité naturelle à l'entêtement uni à la faiblesse ? Ce qui nous surprendrait aujourd'hui c'est que Louis XVI eût pu se résigner à pratiquer loyalement la Constitution de 1791.

Les contemporains ne pouvaient avoir ces appréciations indulgentes. Du moment où la guerre avait éclaté entre le roi et la France, la guerre ne pouvait connaître la miséricorde d'une cour d'assises qui analyse et interroge pour mesurer le degré de la culpabilité. On ne pouvait pas demander à la politique autre chose que de juger, en une telle rencontre, comme juge un conseil de guerre, avec une seule pénalité au bout de l'arrêt : la mort. La royauté fut abolie et la tête du roi tomba.

Ainsi, une révolution politique, à laquelle trois années auparavant personne à peu près ne songeait, était devenue inévitable. Elle était nécessaire pour sauver la France de l'invasion, elle était nécessaire pour sauver l'œuvre de la révolution sociale. Tant que le fils des Bourbons demeurerait roi de France, jamais, on le sentait, les conquêtes de 1789 et de 1791 ne seraient assurées. La Cour n'avait qu'une pensée au cœur : ressaisir tôt ou tard, par la ruse ou par la force, ce que la contrainte lui avait arraché.

Peut-être était-ce une illusion trop forte d'avoir pensé, même une heure, qu'une si complète réforme de la société se pût accomplir sans briser du même coup la forme politique du gouvernement. Ce grand ressort de la vieille France, la monarchie, n'était plus assez résistant pour supporter un tel effort sans se briser. La facilité même avec laquelle il se brisa fit voir combien il était devenu faible et usé, malgré sa' force apparente.

En tout cas, au moment même où la question sociale venait d'être résolue, voici que la question politique surgissait. Question non moins grave pour un pays, non moins grosse de périls, et dont la solution n'avait pas, comme pour l'autre, été lentement préparée. Il ne s'agissait plus de savoir quelles réformes sociales seraient faites : il s'agissait de savoir quelle serait la forme du gouvernement de la France ; quel régime succéderait à la monarchie condamnée ; et la solution de ce problème, il fallait la trouver du matin au soir.

A vrai dire, depuis le 21 Septembre 1792, il ne s'est plus agi en France que de la forme du gouvernement. Toute notre histoire, depuis quatre-vingt-six ans, peut se résumer en ces mots : l'odyssée féconde en naufrages d'une nation à la poursuite d'un régime politique en harmonie avec ses vœux et avec ses besoins.