Et
maintenant franchissons trois années et demie ; transportons-nous en
septembre 1792. La révolution sociale est accomplie ; elle est accomplie
depuis plus de trois années ; la nuit du 4 août 1789 a mis fin aux
privilèges. Tous les Français sont égaux devant la loi comme devant l'impôt.
La Constitution de 1791 a pour préambule l'admirable Déclaration des Droits
de l'homme. Cependant le pays n'a pas retrouvé la paix. Jamais, au contraire,
d'effroyables tragédies n'ont été plus proches. C'est que, à la révolution
sociale, une révolution politique a succédé. Le 21 septembre 1792, la
Convention s'ouvre au son de la canonnade de Valmy. La Royauté est abolie par
acclamation. La République la remplace. Le roi est prisonnier, et quatre mois
après, jour pour jour, sa tête tombera sur l'échafaud. Que
s'est-il donc passé et comment à la question sociale une question politique
s'est-elle substituée ? Il
s'est trouvé que l'ancienne Royauté était moins solide qu'on ne l'imaginait.
Elle n'a pas été en situation de supporter la crise qui emportait les
institutions d'un état" de choses condamné. Jamais
monarchie n'avait été plus obéie, plus souveraine, plus absolue. Jamais
monarchie n'avait paru plus forte et en réalité n'était plus faible. Elle
avait cru se fortifier par l'absolutisme, et c'est par là précisément qu'elle
s'était affaiblie. Pendant de longs siècles, le roi de France n'avait été que
le premier des nobles, ayant pour hommes-liges les seigneurs, comme les
seigneurs avaient pour hommes liges les vilains. Du dernier des manants à
l'héritier des Capet, une hiérarchie savante avait, au temps de la féodalité,
organisé le royaume de France comme elle en avait organisé tant d'autres.
Mais le roi rêvait une féodalité docile, comme les seigneurs rêvaient une
royauté humiliée ; et plus bas les seigneurs rêvaient des serfs obéissants,
tandis que les serfs rêvaient d'affranchissement. Ainsi, nulle part ne
s'étaient faites l'harmonie ni la paix sociales. La Royauté, gênée par une
aristocratie toujours prête à la révolte, avait cherché contre elle un appui
dans le petit peuple, toujours prêt, lui aussi, à se révolter contre le
despotisme des seigneurs ; elle s'était faite son protecteur, et le petit
peuple, préférant le maître invisible et lointain au tyran prochain et dur,
avait accueilli cette protection avec joie. Ainsi, par l'alliance du roi et
du peuple, s'était établie l'unité de la loi en même temps que l'unité
nationale. Pressée par ces deux adversaires, l'un d'en haut, l'autre d'en bas,
prise entre l'enclume et le marteau, l'aristocratie s'était affaiblie, puis
avait été définitivement vaincue. La Fronde avait été la dernière convulsion
de l'aristocratie cherchant à se dérober à la toute-puissance royale.
Désormais sa force de résistance était brisée. Deux choses restaient
seulement en France : un roi et des sujets. Louis XIV pouvait vraiment dire :
« l'Etat c'est moi. » Il pouvait dire : « Un homme n'est grand que lorsque je
lui parle et pendant le temps que je lui parle. » Le vrai
nom d'une telle autorité, ce n'était pas la monarchie, c'était le césarisme
ou l'absolutisme : l'universelle égalité dans la servitude. A un Néron ou à
un Marc-Aurèle, selon qu'il était mauvais ou bon, mieux encore à un Pharaon
ou à un Assuérus, pouvait seulement se comparer avec justice le roi, parla
grâce de Dieu, de France et de Navare. Sa raison d'État se résumait en ce mot
: « Car tel est notre bon plaisir. » Et
c'est là qu'était sa faiblesse. Tout puissant tant que tous consentiraient à
lui obéir ; incapable d'imposer son autorité du jour où il plairait à tous de
lui désobéir. L'aristocratie n'existait plus comme force militaire ou
politique en état de lui porter ombrage ; elle n'existait pas davantage comme
appui du trône le jour où le trône viendrait à être ébranlé. Or, le peuple
avait grandi. Son avant-garde s'appelait la bourgeoisie, et, en partie par
son énergie, en partie par la complicité du souverain, en partie par la
paresse et l'inintelligence de l'aristocratie, cette avant-garde du peuple
était devenue comme une classe nouvelle dans l'État. Elle seule remplissait
les postes actifs dans l'administration ; elle seule exerçait les professions
libérales ; elle seule faisait le commerce ; elle seule cultivait les
sciences ; elle seule était par ses talents littéraires ou artistiques
l'honneur du royaume. Elle seule avait les trois forces réelles :
l'intelligence, l'activité, la fortune. Et
maintenant, l'aristocratie réduite à cet état de diamants vains dont se
parait la majesté royale, deux puissances seulement se trouvaient en
présence, la Royauté et le Tiers. Qu'une lutte s'engageât entre ces deux
puissances, l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Privée du concours
de son armée féodale, comment la Royauté eût-elle résisté à cette attaque du
nombre ? Son autorité n'était plus rien qu'une autorité morale, hors d'état
de contraindre à l'obéissance sitôt que le respect lui ferait défaut. Toute
sa force était dans son prestige, et le jour où disparaîtrait la foi
monarchique devait être le jour même où finirait la monarchie. Situation
toujours grave, grave particulièrement chez cet irrévérencieux peuple gaulois
dont les ancêtres avaient, à Rome, tiré la barbe des sénateurs assis sur
leurs chaises curules pour faire l'épreuve de leur majesté ! Aussi a-t-on pu
justement dire que le règne de Louis XIV, qui avait marqué en apparence la
plus grande splendeur de la monarchie française, en avait véritablement
inauguré la décadence. La Fronde, qui avait fait voir la dernière des
résistances aristocratiques, avait fait voir aussi la première des
résistances populaires. Il
l'avait eue pourtant la foi monarchique, ce bon peuple français ! Il avait
aimé ses rois comme jamais peuple ne les aima. Il avait incarné en eux toutes
les idées de majesté, de protection, de bienfaisance, qu'il se représentait
comme les attributs de la Providence elle-même. Il se figurait le roi comme
préoccupé à toute heure du bien de ses sujets. Il avait, durant des
générations et des générations, donné, sans murmurer, son sang au roi pendant
la guerre et son argent pendant la paix. Il acceptait son pouvoir sans
contrôle, et répétait doucement : « Si veut le roi, si veut la loi ! » Il
s'était jadis serré encore le ventre, déjà peu rempli, pour racheter le roi
Jean captif des Anglais ; il s'était fait plus tard la légende du roi Henri
et de la « poule au pot. » Il avait, dans toutes ses épreuves, tendu vers le
trône comme vers la divinité ses mains suppliantes ; il avait répété à chaque
abus dont il était victime : « Si le roi le savait !... » Mais hélas ! cette
foi monarchique, il l'avait perdue. A la fin du dix-huitième siècle, elle se
mourait ou plutôt elle était morte. Ce n'était pas sa faute, on l'avait mise
à tant d'épreuves ! Elle
était morte dans les intelligences, car depuis soixante années bien des
changements s'étaient faits dans les opinions des hommes. La philosophie, la
science, la connaissance des temps et des choses avaient fait de grands
progrès. Voltaire était venu, et Montesquieu, et Rousseau, et Diderot, et
d'Alembert. La monarchie française était si bien la monarchie
très-chrétienne, la royauté était si bien associée à l'orthodoxie romaine,
que le vent qui ébranlait l'autel avait du même coup ébranlé le trône. On se
demandait en vertu de quel droit divin un seul homme prétendait imposer ses
volontés pour loi à des millions d'hommes. Un nouveau droit avait surgi et
s'insinuait dans les esprits ; le droit populaire, la souveraineté du peuple,
ayant pour base le consentement de tous et pour forme naturelle la
République. On sentait vaguement que le Contrat social disait vrai ; que les
citoyens ne devaient être tenus à obéir qu'aux lois qu'ils avaient votées et
à payer que les impôts qu'ils avaient consentis. Combien on était loin de la
Politique tirée de l'Écriture-Sainte de Bossuet ! Toute une révolution
politique germait dans les esprits ; il faudrait bien qu'un jour elle
éclatât. La main du bourreau avait pu brûler les livres qui apportaient les
hérésies, ils ne s'en répandaient pas moins, l'imprimerie aidant, et le venin
chaque jour infectait quelques nouvelles victimes. La foi
monarchique se mourait dans les cœurs plus encore que dans les intelligences.
La Royauté, n'ayant pour elle que son prestige, eût au moins dû veiller avec
un soin jaloux à la conservation de ce prestige. Mais c'est là ce dont elle
s'était souciée le moins, car elle n'imaginait pas que rien pût la
compromettre, ou lorsqu'elle y songeait, elle n'en avait cure et s'écriait :
« Après moi, le déluge ! » Louis
XIV avait gardé la dignité jusque dans les désordres de sa vie, comme il
avait gardé la grandeur jusque dans les revers de sa fortune. On l'avait vu
en 1709, aux jours de désastres qui ne pouvaient se comparer qu'aux
splendeurs de la première moitié de son règne, on l'avait vu relever la tête
fièrement devant les insultes de ses ennemis triomphants et parler de mourir
à la tête de sa dernière armée. Ce sont là des souvenirs qui ravivent l'amour
d'une nation pour son roi, loin de les détacher l'un de l'autre. Louis XV se
chargea de détruire le prestige royal. Il fit autant pour anéantir la foi
monarchique qu'un saint Louis ou un Henri IV avaient pu faire pour l'établir.
Il fut, à sa façon, un des grands ouvriers de la Révolution. Roi de France,
il laissa humilier son royaume par les nations étrangères. Ses armées furent
battues en Allemagne, battues en Amérique, battues sur les mers. Il s'inclina
sous toutes les défaites ; il signa la perte du Canada, la perte des colonies
; il laissa sans protester s'accomplir sous ses yeux le honteux partage de la
Pologne. Sous lui, la France ne fût pas seulement vaincue, ce qui n'est rien
; elle fut dégradée, ce qui est tout : elle perdit son rang parmi les
nations. L'honneur national sentit vivement sur sa joue le soufflet que le
roi ne paraissait pas sentir. En 1744, avant Fontenoy, le roi avait été
gravement malade, et la nation entière avait fait des vœux pour la santé de
Louis le Bien Aimé. Louis le Bien Aimé, trente ans après, était devenu un
objet d'horreur pour ses sujets. L'infamie
de l'homme s'était jointe à l'indignité du souverain. Chez lui, le désordre
des mœurs était devenu de la débauche, puis la débauche était devenue de la
crapule. Il avait passé de la duchesse de Châteauroux à la Pompadour, de la
Pompadour à la Dubarry. Le libertinage chez lui n'était plus de la
galanterie, c'était de la paillardise. On allait lui chercher dans un tripot
de bas étage sa favorite. Le roi de France prenait, comme amant, la
succession d'un chevalier d'industrie. Une fille le tutoyait, l'appelait
"la France, » et cette fille était maîtresse du sort de la nation,
faisait et défaisait les ministres. D'horribles et d'infâmes mystères
s'accomplissaient au Parc-aux-Cerfs : il fallait des enfants de dix ans et
des raffinements sans nom pour ranimer des sens blasés et usés. Tout cela
pendant que le peuple souffrait, portait le poids écrasant des impôts,
acquittait le prix des guerres ineptement engagées et plus ineptement
conduites. Le roi, lui, malgré le vide du Trésor, malgré l'épuisement de la
France, n'en continuait pas moins sa vie de plaisirs, de luxe et de luxure.
Le paysan n'avait pas de pain, mais il y avait toujours de l'or pour
Versailles, pour Trianon. Des souffles d'orage passaient dans l'air ; le roi
disait : « Cela durera toujours bien autant que moi ! » Toutes ces
turpitudes n'étaient un secret pour personne : les gazettes, avec les
hardiesses du temps, portaient les anecdotes scandaleuses jusqu'au fond des
provinces, et ce que ne disaient pas les gazettes, les cancans le colportaient
d'oreille en oreille en l'aggravant encore. L'opinion publique grandissait.
La révolte des âmes honnêtes s'ajoutait à l'émancipation des esprits pour
condamner une autorité devenue aussi méprisable qu'elle était excessive dans
l'exercice de ses droits et contestable dans leur principe. Le
prestige royal était bien malade à la mort de Louis XV ; Louis XVI acheva de
le ruiner. Sa vie était pure, ses mœurs honnêtes, ses intentions droites :
une longue acclamation de joie et d'espérance avait accueilli son avènement
et accompagné les deux premières années de son règne. Comme M. Turgot, il
aimait le peuple, et le peuple lui rendait amour pour amour. Un malheureux
défaut de caractère avait suffi bientôt à faire oublier tant de qualités,
comme il suffisait à les paralyser. Le roi
était faible. Il ne savait ni vouloir, ni persévérer dans une attitude une
fois adoptée. Il allait en tout sens, suivant l'impression du moment et
l'influence subie. Il prenait tour à tour les meilleurs ministres et les
pires. Il avait eu Calonne comme il avait eu Malesherbes et Turgot. Il avait
choisi Necker et puis il l'avait congédié. Au fond, il n'était pas né pour
être roi. Son bonheur était de faire des travaux de serrurerie quand il ne
courait pas le cerf. S'occuper des affaires publiques lui était à charge. La
France gémissait accablée sous le poids des impôts, acculée à la banqueroute.
Cependant le luxe de la cour ne se restreignait en rien. Si les goûts du roi
étaient simples, la reine, fille d'une impératrice, aimait le faste ; elle
dépensait follement. Sa vie était frivole, plus semblable à celle d'une
favorite que d'une reine de France, et, comme les favorites du règne
précédent, elle avait sans cesse la main dans les intrigues de la politique.
Au moins les autres favorites étaient-elles des Françaises ! Celle-ci n'avait
pas même ce mérite ; Autrichienne, pleine de hauteur et de morgue, elle
aimait aussi peu ce pays dont elle était reine que l'homme qu'elle avait
accepté pour mari. La médisance ou la calomnie n'épargnait même pas ses mœurs.
Tout cela retombait sur le roi. On lui en voulait d'être un mari faible ou
ridicule ; on lui en voulait du luxe de la cour contrastant avec la misère de
la nation ; on lui en voulait de ses goûts de petit bourgeois ; on lui en
voulait surtout de son irrésolution comme souverain, de ses inconséquences,
de ses contradictions. Il est permis à un roi absolu d'être méchant et
mauvais, il ne lui est pas permis d'être médiocre. Gomme sa condition l'élève
au-dessus de la foule des hommes, il n'a le choix que d'être dieu ou démon :
sitôt que l'on peut prendre sa mesure et voir qu'il n'est rien qu'un homme
ordinaire, on cesse de comprendre ce qui peut faire de lui le maître des
autres hommes. Tel fut le cas pour Louis XVI, le plus honnête des Bourbons,
l'un des plus honnêtes entre les rois de tous les temps. Dire
que la foi monarchique était malade en 1789, ce n'est pas dire assez. La
France s'était détachée de ses rois ; elle en était venue à les haïr du fond
du cœur ; cela même, c'était l'œuvre de la monarchie absolue. Elle
s'était faite si grande, qu'il était impossible d'apercevoir autre chose
qu'elle. Dès que le peuple levait les yeux, la seule chose qu'il découvrait,
c'était le trône, comme aujourd'hui c'est l'État. L'aristocratie détruite,
rien ne masquait plus la majesté royale, et rien par conséquent ne pouvait la
couvrir. C'est à elle que l'on faisait remonter tout le bien que l'on
recevait et aussi tout le mal dont on souffrait. Or, malheureusement le mal
l'emportait trop sur le bien. Vraiment les temps étaient mauvais et il était
triste de vivre. Le peuple était courbé sous le faix jusqu'à en être écrasé.
On était opprimé par le fermier général et le collecteur d'impôts, c'était le
roi que l'on accusait ; on s'irritait de la dîme, c'était le roi que l'on
accusait ; on avait en horreur les racoleurs, les gens des gabelles, les
distributeurs de la justice, c'était le roi que l'on accusait. Comme de lui
émanait toute autorité, à lui toute responsabilité retournait. Il était tout
dans l'État et il en portait la peine. Le trône pesait lourdement sur la
nation ; toutes les malédictions grondant au fond des cœurs s'élevaient et
convergeaient vers un même objet, et cet objet c'était la Monarchie. Tout
était reporté sur elle, jusqu'à la. haine amassée par un clergé fainéant et
corrompu qui possédait la moitié du sol, jusqu'aux rancunes terribles
soulevées par la morgue hautaine de l'aristocratie qui en possédait l'autre
moitié. La noblesse et le clergé n'apparaissaient plus que comme des
dépendances de l'autorité royale, comme une double série de favoris nourris
par elle des sueurs du peuple. La Monarchie était la clé de voûte de
l'organisation sociale, et cette organisation étant pleine d'effroyables
abus, on en était venu à considérer la Monarchie elle-même comme la clé de
voûte de tous les abus. Tout
cela n'était encore que latent en 1789, car il est de la nature de presque
tous les hommes d'être longtemps à voir clair dans leurs propres pensées, et
de n'apercevoir les conséquences nécessaires d'un état de choses qu'au moment
même où ces conséquences éclatent. On eut bien surpris la plupart des
constituants venus à Versailles le 5 Mai 1789, si on leur eût dit que trois
ans et demi plus tard leur premier acte comme conventionnels serait d'abolir
la Monarchie, et qu'ils feraient tomber la tête du roi auquel ils venaient
apporter les vœux de la nation. Ils arrivaient à lui respectueux autant que
fiers, en sujets loyaux et fidèles ; ils voulaient une réforme politique,
mais non pas une révolution. La France comme ses députés ne demandait qu'une
chose : marcher d'accord avec son roi dans la voie de la liberté, de
l'égalité et de la justice sociale. En
trois ans, on fit bien du chemin. Il est inutile de raconter les détails de
cette révolution qui se fit dans les esprits : on peut les suivre dans les
luttes de chaque jour entre l'autorité royale et la majorité des assemblées
ou les mouvements populaires, du Serment du Jeu de paume à l'insurrection du
10 Août. La France sentit d'abord qu'elle se détachait de la royauté : elle
en vint bientôt à la détester. La Monarchie apparut comme l'obstacle à toutes
les aspirations de la nation, et pour faire triompher celles-ci, on en vint à
s'avouer qu'il fallait d'abord sacrifier celle-là. Réduit à choisir entre la
France nouvelle que l'on rêvait et la Monarchie séculaire, il était difficile
que l'on hésitât longtemps. Le roi
ne sut ni céder ni résister. Il n'eut ni l'énergie de combattre le mouvement
ni la franchise de s'y associer. On n'obtint rien de lui que contraint et
forcé : on ne lui sut aucun gré des concessions contre lesquelles, on le
sentait, il protestait tout bas, et sa considération acheva de s'anéantir
dans cette lutte qui chaque jour s'aggravait. Il était trop faible même pour
être loyal, et chaque fois, il essayait de reprendre le lendemain par la ruse
ce que la veille il avait accordé par pusillanimité. Il jouait un jeu
équivoque et double ; à la confiance succéda bientôt la défiance, jusqu'à ce
que la défiance fût remplacée à la fois par le mépris et par la haine. Il
protestait de sentiments qui n'étaient pas les siens, il s'engageait à
respecter une Constitution qu'il exécrait au fond ; il se résignait à
employer des hommes qu'il cherchait à perdre en les employant. Il ne sut rien
faire ni résolument ni à temps, et le jour où il essaya de s'enfuir, il ne
sut même pas arranger sa fuite. On le ramena à son palais, non comme un roi,
mais comme un captif. Deux de ses frères étaient depuis longtemps déjà à
l'étranger, et l'étranger c'était l'ennemi. Une partie de la noblesse avait
suivi cet exemple des princes du sang. La reine, la famille royale, dirigeaient
à l'intérieur la contre-révolution. La Cour était le centre de tout ce qui se
tramait contre l'Assemblée constituante, puis législative, contre le peuple
de Paris, contré la nation française. Une camarilla de courtisans conspirait
ouvertement, nouait des intrigues au dedans et au dehors, cherchait à
soulever l'armée contre la nation, l'Europe contre la France, guettait
l'heure d'étrangler avec toutes les libertés politiques toutes les réformes
sociales. Le roi était de la conspiration, rusant avec les situations comme
avec les hommes, jamais sincère, jamais courageux. Le jour où rompant avec le
ministère Girondin, brusquement, sans motif qui pût être avoué, le roi montra
clairement qu'il ne s'était résigné à subir ce ministère que dans l'espérance
de le compromettre, la France prit son parti définitif, et le roi fut
condamné. Le
sentiment patriotique acheva l'œuvre et fit déborder la coupe. Les rois
déclarèrent la guerre à la France. Brunswick publia son fameux manifeste. On
ne vit plus que deux choses : que la France était envahie et que le roi
trahissait. Les frères du roi étaient dans l'armée ennemie : la cour faisait
tout haut des vœux pour les victoires de l'ennemi. Elle se réjouissait de
chacun de nos revers, elle s'attristait de chacun de nos succès. Le sentiment
de la patrie était maintenant trop fort dans les âmes pour que ce double
crime fût pardonné. On accusa le roi de complicité avec l'envahisseur ; on
prétendit qu'il lui livrait jour par jour le secret des mouvements de l'armée
française, l'indication de ses forces exactes : en l'accusant on n'avait pas
tort, comme les papiers de l'armoire de fer le démontrèrent bientôt. Ainsi,
la Royauté avait perdu la dernière protection qui pût encore la couvrir
contre la désaffection, contre la haine ; elle n'était même plus nationale. Chaque
pas de l'étranger sur le sol de la patrie ajoutait aux ressentiments contre
la Royauté : elle était l'ennemie de la France, l'alliée de la coalition. Le
salut public ordonnait d'en finir d'abord avec le traître du dedans. Telles
furent les causes du 20 Juin, du 10 Août, des horribles journées de
Septembre. Verdun était pris, Paris se voyait déjà investi : il n'y avait pas
de temps à perdre pour sauver la patrie, quoi qu'il en pût coûter. L'histoire
peut plaider les circonstances atténuantes en faveur de Louis XVI, car son
rôle est de comprendre et d'expliquer. Il était impossible que le roi, élevé
dans les idées de la monarchie absolue, consentît à n'être plus désormais
qu'un souverain constitutionnel, un roi qui règne et ne gouverne pas. Comment
eût-il vu dans les revendications de la France autre chose que la rébellion
criminelle de sujets révoltés ? Comment lui demander d'accepter sincèrement
le dogme de la souveraineté populaire qui était la négation même du droit
divin en vertu duquel il régnait ? Gomment enfin espérer qu'il pourrait agir
autrement qu'avec son caractère, et qu'étant à la fois faible et entêté ; il
ne procéderait pas avec la duplicité naturelle à l'entêtement uni à la faiblesse
? Ce qui nous surprendrait aujourd'hui c'est que Louis XVI eût pu se résigner
à pratiquer loyalement la Constitution de 1791. Les
contemporains ne pouvaient avoir ces appréciations indulgentes. Du moment où
la guerre avait éclaté entre le roi et la France, la guerre ne pouvait
connaître la miséricorde d'une cour d'assises qui analyse et interroge pour
mesurer le degré de la culpabilité. On ne pouvait pas demander à la politique
autre chose que de juger, en une telle rencontre, comme juge un conseil de
guerre, avec une seule pénalité au bout de l'arrêt : la mort. La royauté fut
abolie et la tête du roi tomba. Ainsi,
une révolution politique, à laquelle trois années auparavant personne à peu
près ne songeait, était devenue inévitable. Elle était nécessaire pour sauver
la France de l'invasion, elle était nécessaire pour sauver l'œuvre de la
révolution sociale. Tant que le fils des Bourbons demeurerait roi de France,
jamais, on le sentait, les conquêtes de 1789 et de 1791 ne seraient assurées.
La Cour n'avait qu'une pensée au cœur : ressaisir tôt ou tard, par la ruse ou
par la force, ce que la contrainte lui avait arraché. Peut-être
était-ce une illusion trop forte d'avoir pensé, même une heure, qu'une si
complète réforme de la société se pût accomplir sans briser du même coup la
forme politique du gouvernement. Ce grand ressort de la vieille France, la
monarchie, n'était plus assez résistant pour supporter un tel effort sans se
briser. La facilité même avec laquelle il se brisa fit voir combien il était
devenu faible et usé, malgré sa' force apparente. En tout
cas, au moment même où la question sociale venait d'être résolue, voici que
la question politique surgissait. Question non moins grave pour un pays, non
moins grosse de périls, et dont la solution n'avait pas, comme pour l'autre,
été lentement préparée. Il ne s'agissait plus de savoir quelles réformes
sociales seraient faites : il s'agissait de savoir quelle serait la forme du
gouvernement de la France ; quel régime succéderait à la monarchie condamnée
; et la solution de ce problème, il fallait la trouver du matin au soir. A vrai dire, depuis le 21 Septembre 1792, il ne s'est plus agi en France que de la forme du gouvernement. Toute notre histoire, depuis quatre-vingt-six ans, peut se résumer en ces mots : l'odyssée féconde en naufrages d'une nation à la poursuite d'un régime politique en harmonie avec ses vœux et avec ses besoins. |