AUGUSTE, SA FAMILLE ET SES AMIS

 

VI. — MÉCÈNE ET LES POÈTES.

 

 

Parmi les fondateurs du nouvel empire, il faut compter un personnage qui a été le conseiller, le négociateur d'Octave, comme Agrippa a été son homme d'action et son général ; tous deux ont été les bras, de même que Livie a été la tête de cette redoutable association. C'est de Mécène que je vous entretiendrai aujourd'hui, et j'essayerai de vous en faire un portrait à demi sévère, car il est difficile de se montrer tout à fait rigoureux devant une figure aussi aimable, aussi populaire aux yeux de la postérité, et qui a tant été chantée par les poètes que son nom est devenu le nom générique de tous les protecteurs des lettres.

Mécène n'était pas Romain de naissance. Il ne l'était que par adoption. C'était un Étrusque originaire d'Arretium. Sa famille paternelle s'appelait du nom étrusque de Cfelne qui a été traduit en latin par Cilnius, prénom de Mécène. La famille des Cfelne avait exercé le pouvoir dans la lucumonie d'Arretium. Elle en avait été chassée par un soulèvement, et y avait été rétablie par les Romains. Du côté maternel, Mécène descendait d'une autre famille qui s'appelait soit Mecné, soit Mesné, d'où l'on avait fait le mot latin Mœcènas. Suivant l'usage étrusque, son nom le plus important était celui de sa mère. C'est ce qu'on remarque dans les tombeaux étrusques, où les morts sont désignés par le nom de leur mère, peut-être parce que, dans un pays aussi corrompu que l'était l'Étrurie, il n'y avait de filiation certaine que du côté maternel. Le nom de la femme étant préféré, le nom du père ne servait que de prénom.

Mécène était plus âgé qu'Auguste ; nous ignorons en quelle année il était né. Auguste avait cinquante-cinq ans quand Mécène mourut, et nous savons qu'il était alors un vieillard très avancé en âge, voisin de la décrépitude. Comment les événements les rapprochèrent-ils, nous l'ignorons. Mécène, à Rome, n'était qu'un petit personnage., C'était un simple chevalier, qui ne devait probablement quelque importance qu'à sa grande fortune : mais, quelle qu'elle fût, il avait besoin de la grossir. C'était un esprit fin, perspicace, et quand nous le rencontrons pour la première fois dans l'histoire, il a déjà su s'attacher à la fortune d'Octave, non pas comme homme de guerre, quoiqu'il se soit bien comporté à la bataille d'Actium, mais comme conseiller ; il n'avait en effet que peu de goût pour l'action, c'était surtout un homme d'affaires, adroit et conciliant. Chaque fois qu'il y avait quelqu'un à tromper, une négociation à engager, c'était lui qu'Octave envoyait en mission. Une de- ces négociations fut de marier Octave avec une descendante de Pompée. Une alliance allait se conclure entre Antoine et Sextus Pompée ; si elle se réalisait c'était la ruine certaine d'Octave. On envoya Mécène demander la main de Scribonia, qui était petite-nièce du grand Pompée. Il réussit, et l'alliance de Sextus et d'Antoine fut rompue.

Une affaire plus difficile fut de réconcilier Antoine avec Octave, lorsque celui-ci n'était pas encore prêt à soutenir la lutte. On dépêcha à Brindes l'habile Mécène qui partit entouré de toutes ses séductions, c'est-à-dire de sa cour de poètes, déjà formée. Parmi ces poètes il y avait Horace, Virgile, Domitius Marsus, nom beaucoup plus obscur, mais cependant un des amis de Mécène. On arriva à Brindes comme à un rendez-vous de plaisir. Antoine, qui était privé depuis longtemps de ces plaisirs délicats, fut charmé. Mécène réussit encore, et on renvoya en Orient le triumvir réconcilié avec Octave, c'est-à-dire caressé, trompé, jusqu'au jour où l'on serait assez fort pour l'écraser.

Une autre transaction délicate se présenta lorsque la guerre éclata avec Sextus Pompée, et lorsque Octave dut demander du secours à Antoine. Ce fut encore Mécène qu'on envoya ; il fallut partir de nouveau pour Brindes, embarquer, traverser la mer et aller trouver Antoine pour en obtenir des légions et surtout des galères. Il réussit comme dans toutes ses missions. Enfin, après la victoire d'Actium, nous le retrouvons à Rome avec de pleins pouvoirs. Lui, simple chevalier romain, sans titre déféré par les lois, sans élection du peuple, il se trouve le maitre de Rome et de l'Italie ! Il avait déjà appris, du reste, le moyen d'apprivoiser la multitude, car chaque fois qu'il y avait une sédition à Rome pendant le triumvirat, et qu'Octave avait besoin d'adresser au peuple de bonnes paroles, il envoyait l'habile, le doux, l'enjoué Mécène, qui ne se fâchait de rien, qui écoutait avec grâce les cris de la populace, et lui offrait en retour des dons et toutes ses fleurs d'éloquence. De sorte que lorsqu'il revint à Rome, sans avoir d'autre mandat que la volonté du triumvir victorieux, il resta le maître de l'Occident pendant le séjour d'Octave en Orient ; il faut dire que Livie était derrière lui et le soutenait de son énergie et de ses conseils, qui ressemblaient singulièrement à des ordres. Il eut cependant une difficulté sérieuse avec les vétérans de César. On leur avait fait de grandes promesses, ils en réclamaient l'exécution, et ne se payaient pas de paroles. Mécène épuisait en vain sa rhétorique et sa souplesse. C'est alors qu'il fallut envoyer Agrippa, l'homme de guerre, dont la main plus rude savait manier des soldats.

Ce fut à peu près la fin de la carrière publique de Mécène. Il alla rejoindre un instant Octave pendant qu'Agrippa prit sa place à Rome, il le suivit jusqu'en Égypte, et je suis persuadé que c'était lui qui prémunissait Octave contre les séductions de Cléopâtre, qui avait espéré exciter sa passion comme elle avait captivé l'attention de César et l'amour d'Antoine.

L'empire étant fait, il ne restait plus d'obstacles, plus d'ennemis, il n'y avait Sua qu'à jouir de la sécurité et du pouvoir conquis. Et si quelqu'un était disposé à ces jouissances c'était Cilnius Mæceas.

Il n'avait pas d'ambition, il était parfaitement désintéressé en fait d'honneurs. Quant aux richesses, il en avait d'immenses. Comment acquises ? L'histoire ne le dit pas : je ne pense pas qu'Arretium fût la source de revenus si magnifiques. Cette fortune garantit sans doute des présents d'Octave, du butin fait à la guerre, des dépouilles des proscrits ; il ne faut pas regarder de trop près aux fortunes issues des guerres civiles et des coups d'État. Ce que nous savons, c'est que Mécène n'avait pas d'ambition personnelle, qu'il refusa d'être sénateur, resta simple chevalier, relativement libre, toujours dévoué à Octave dont il était l'ami et le conseiller, ne sollicitant plus sa munificence que pour les autres. Il aimait la paix, et il employa le crédit qu'il avait conquis auprès du maître d'une manière bienfaisante, prenant la défense des proscrits, protégeant les gens de lettres et les poètes ; en un mot c'était un excellent homme, qui n'employait plus la ruse, une fois les difficultés de la guerre civile écartées, que pour faire aimer celui, qui n'avait guère été digne d'amour jusque-là.

Il usait aussi de son influente pour modérer les colères de l'empereur, et il en donna une preuve bien connue un jour qu'Auguste jugeait en matière criminelle ; entraîné par les souvenirs de sa jeunesse, par sa férocité native, il condamnait imperturbablement à mort tous ceux qui passaient devant son tribunal. C'est alors que Mécène, séparé par la foule des assistante, lui jeta ses tablettes, sur lesquelles il avait écrit : Lève-toi, mon bourreau. Auguste en effet se leva, renvoya les causes au lendemain, et le lendemain il avait refoulé son tempérament sanguinaire. C'est Mécène qui plaida la cause d'Agrippa oublié en Orient dans une fastueuse résidence, et qui dit à Auguste : Tu as fait Agrippa si grand, qu'il faut le tuer ou le choisir pour gendre. Comme il lui démontra les avantages qu'il trouverait à le prendre pour successeur, Agrippa ne fut pas tué, car c'est ainsi que se décidaient les destinées des hommes les plus considérables, dans les premiers conseils de l'empire.

Au fond, Mécène était un épicurien, un excellent vivant qui aimait la bonne chère, la table, les plaisirs de tous genres qu'affichent surtout les époques de corruption. Il était d'une dépravation élégante et délicate, et, d'après les auteurs qui ont fait son éloge, il ne haïssait ni le scandale de bon goût ni la débauche brillante et de noble apparence. C'était donc un de ces hommes qui sont merveilleusement faits pour préparer, pour faire aimer et accepter le pouvoir absolu.

Vous savez qu'il y a deux influences dont il faut tenir un compte sérieux dans les sociétés avancées : l'influence des débauchés qui sont heureusement les moins nombreux, et celte des bons vivants qui sont malheureusement le grand nombre.

Dans les époques d'ébranlement, quand la lie des sociétés remonte à la surface, vous voyez surgir un certain nombre d'hommes qui ont passé leur jeunesse à ne compter pour rien les lois civiles et les prescriptions plus délicates de la conscience ou de l'honneur, qui ne voient qu'un but, la satisfaction de leurs passions. Ces gens-là sont prêts à tout tenter le jour où ils peuvent mettre les pieds sur les lois et la justice. Ils ont appris de bonne heure à mépriser l'opinion, les honnêtes gens, les serments, la liberté, la patrie, et à ne reconnaître pour divinité que la force. Ceux-là sont les ambitieux de haute volée, car la débauche est une terrible école d'ambition, d'audace et de servilité.

Les autres, beaucoup plus nombreux, qui sont des gens assez honnêtes, efféminés plutôt que délicats, accommodants plutôt que convaincus, sans énergie sinon pour le plaisir, égoïstes et préoccupés uniquement de leur bien-être, amoureux de la table, des théâtres, des promenades bien tracées, des rues bien pacifiées, blessés par une feuille de rose dans leur lit, en un mot ce sont les sybarites, troupe croissante aux époques de décadence, qui veut le calme à tout prix et qui ne devient implacable que si ses jouissances sont menacées.

Que la liberté, que la dignité du pays soient en péril, peu leur importe ; ils ne demandent qu'une chose, c'est la tranquille possession d'eux-mêmes, et de leurs aimables vices. Ces gens-là aiment le despotisme avec fureur, parce qu'ils ne veulent pas qu'on trouble leur état de liesse et d'allégresse. Mécène était à leur tête. On voulait la paix, une paix profonde, plus de missions, plus de voyages en Orient, où l'on était si rudement cahoté dans les litières ou secoué par les flots ; non, un seul voyage, aller des Esquilies à Tibur, de Tibur aux Esquilies. Voilà ce qui nous prouve, messieurs, que Dion, dont nous parlions il y a huit jours à propos d'Agrippa, et qui a été si mal inspiré dans ses discours de rhétorique, a été plus judicieux en faisant de Mécène le défenseur du pouvoir absolu. C'est qu'en effet il est le type de cette classe très nombreuse qui a besoin, je ne dirai pas de la servitude, mais de cette tranquillité sous un joug commun, qu'on peut rêver, hélas ! dans les temps modernes comme dans les temps anciens. Mécène était donc un des apôtres-nés du pouvoir dictatorial d'Auguste. Dion a fait preuve d'esprit en le choisissant comme champion du despotisme.

Vous comprenez donc, messieurs, pourquoi Mécène, quoique épicurien et égoïste, resta l'ami d'Auguste, profondément dévoué et à la fondation de l'empire et à l'intérêt personnel du souverain. Il sentait très bien, et Auguste le sentait non moins que lui, que cet exemple qu'il donnait de la vie facile, de la recherche de la volupté dans une mesure qui ne choquai pas trop les regards de Rome, n'était pas sans une action lente, un peu délétère, qui détournait les citoyens du goût des affaires, qui consolait la jeunesse de n'être rien, qui endormait les vieillards et les empêchait de regretter le passé en se laissant bercer par la douceur du présent. Mécène était le grand pontife de cette religion du bien-être qui maintenait le peuple amolli dans une honnête obéissance, En même temps il avait le goût des lettres ; il excellait à caresser les poètes, race si sensible aux caresses, et à transformer en flatteurs des gens qui auraient pu être des adversaires. Mécène était sans rival dans l'art de charmer des esprits ombrageux et cet orgueil si facile à satisfaire ou à désarmer, qu'on appelle l'orgueil des hommes de lettres. Les services qu'il rendait à Auguste étaient donc des services de chaque jour, qui lui coûtaient d'autant moins qu'il suivait son penchant, qu'il satisfaisait tous ses goûts, qu'il vivait bien ; bien vivre, c'est le mot d'Horace, c'est le mot de toute la cour de Mécène. Auguste lui en était reconnaissant, à sa manière, et leur intimité alla toujours croissant, car chaque Ibis qu'Auguste avait un peu de tristesse, qu'il se sentait malade — il avait des infirmités nombreuses dont la nomenclature se trouve dans la biographie de Suétone —, il se faisait transporter soit dans la maison de ville, soit dans la maison de campagne de Mécène, qui lui servait de garde-malade. La maison de Mécène, c'était la maison de repos, de convalescence d'Auguste, c'était là que la santé lui revenait, grâce à la gaieté, à l'esprit de son hôte, aux distractions qu'il savait lui ménager.

Il y avait bien, messieurs, pour Mécène quelques petites compensations. On n'a pas impunément l'honneur d'être l'ami d'Auguste, il faut acheter tant de gloire. Agrippa en a souffert jusqu'à voir sa vie abrégée par l'excès des fatigues ; nous devinons par un mot terrible échappé à Pline ce qu'était la servitude privée, secrète, mais la servitude implacable d'Auguste, durum servitium Augusti.

Quant à Mécène, il n'y avait point de prise sur lui. Mécène était l'homme le plus liant du monde, il ne résistait jamais, mais on faisait plus souvent ce qu'il persuadait de faire. Les compensations étaient d'un autre genre, Mécène - avait une femme beaucoup plus jeune que lui, qui s'appelait Térentia. Il est impossible de nier que Térentia était la maîtresse d'Auguste : ce fut une des récompenses des services de Mécène. Mécène, il est vrai, était un philosophe, et ce n'est pas là probablement se qui troubla sa bonne humeur ; c'était un lien de plus entre les deux amis, voilà tout. Mais Térentia, qui était une femme très jolie, d'un caractère difficile et capable d'exercer un très grand empire sur son mari, probablement à cause de son mauvais caractère, avait un frère qui s'appelait Muréna et qui s'avisa de conspirer contre Auguste. Auguste le sut, et il imposa le silence à Mécène sur sa découverte. On voulait sans doute laisser s'engager dans cette conspiration surveillée tout ce qu'il y avait encore d'hommes énergiques qui protestaient contre la servitude universelle. Mécène ne se tut pas, il avertit Térentia du danger que courait son frère, celle-ci avertit Muréna, et les conjurés se mirent à l'abri.

Dès ce jour tout fut fini. Auguste n'était pas tendre, et une de ses qualités était d'être implacable ; il ne pardonna jamais à Mécène. Il n'y eut point entre eux de rupture violente, cela n'était point facile, puisque Mécène n'était rien dans l'État. Il n'y eut point non plus de relations brisées. Auguste était de plus en plus malade, la maison de Mécène lui était de plus en plus nécessaire ; mais il y eut un refroidissement que l'histoire a constaté, et la défiance ne sortit plus du cœur d'Auguste.

C'est là une compensation, me direz-vous, aux douceurs que Mécène avait tirées du commerce d'Octave. Je ne crois pas que ce fût là encore pour Mécène un grand châtiment. Il était consolé à l'avance par la façon de vivre qu'il avait adoptée. Sa vie se partageait entre sa résidence d'été et sa résidence d'hiver ; il allait de l'une à l'autre, variant ses plaisirs avec les saisons, et entraînant avec lui le cortège de ses amis.

Nous savons à peu près, sans pouvoir exactement le préciser, l'endroit où était la maison de Mécène, à Rome. Ce n'était pas seulement une maison, c'était un terrain considérable, avec des jardins vantés pour leur fraîcheur, leur beauté et leur vue. Ces jardins de Mécène étaient restés célèbres à Rome, et Néron s'en empara quand il voulut s'étendre par-dessus la vallée qui sépare le mont Esquilin du mont Palatin. Il faut chercher cet emplacement au delà de Sainte-Marie-Majeure, entre cette église et les bains de Titus, en se dirigeant vers Saint-Jean de Latran. C'est là qu'étaient l'habitation de Mécène et ses jardins, pour l'embellissement desquels l'art grec avait mis ses magnificences au service du goût romain.

Quant à la maison de campagne de Tibur, vous la connaissez. Elle existe encore, du moins en partie ; il est impossible d'en méconnaître l'emplacement. Elle est située au-dessus des petites Cascatelles ; elle était, il y a peu d'années, transformée en usine, et l'on voit encore la cour carrée de la maison de Mécène, avec des arcades auxquelles sont adossées des demi colonnes doriques, à peu près comme dans le théâtre de Marcellus.

J'ai déjà dit que la vie de Mécène n'était pas toujours exemplaire. Il ne faut pas oublier, messieurs, qu'il était Étrusque, et les Étrusques avaient, même dans leur bon temps, une réputation établie d'aimer le plaisir et la débauche, Les Latins se moquent sans cesse de leur gros ventre, de leur bon estomac et de leur embonpoint, conséquence d'une vie toute matérielle.

Mécène était resté Étrusque ; de sorte qu'il avait deux existences, l'une pour l'intelligence et l'autre pour la satisfaction des besoins du corps. Les bains, les soins de sa personne l'occupaient beaucoup : il avait inventé à Rome l'usage de certaines piscines d'eau chaude, où l'on pouvait nager en toute saison. Il avait aussi un goût singulier de la toilette, non pas d'une toilette très relevée et très élégante, niais d'une toilette quelque peu débraillée. On le rencontrait dans les rues avec sa ceinture défaite, sa tunique flottante, ayant sur La tête un petit manteau qui ne laissait passer que les deux oreilles et qui protégeait son crâne chauve contre le vent, suivi de deux eunuques, exactement comme une femme de l'Orient se rendant au bazar.

Il était très vaniteux de sa personne, il avait de jolis doigts assez courts, et les chargeait de bagues et de pierres précieuses. C'était la mode des Étrusques, vous le voyez par les tombeaux du musée Campana. Auguste l'appelle, dans une lettre, mon émeraude d'Étrurie, faisant allusion par là à son goût pour les pierreries, goût plus digne d'une femme que d'un homme. Il traînait à sa suite une troupe de vauriens, de parasites, de pantomimes, gens qui ne plaisaient pas à Auguste, mais qu'il tolérait à Mécène. On nomme même un de ces pantomimes, Bathylle, qui lui avait inspiré une affection dont il serait inutile de définir ici la nature.

Ainsi donc Mécène offrait un mélange de grandeur et de petitesse, de qualités aimables et de défauts presque grotesques, de goûts élevés et de penchants honteux ; il alliait à une grande munificence pour les lettres une complaisance misérable pour des flatteurs de bas étage, pour des parasites et des histrions. On pourrait lui comparer le surintendant Fouquet dans ce qu'il a de noble et de généreux, à condition de compléter la comparaison par l'image de Turcaret avec ses vices et ses ridicules.

Je suis fâché de trouver une ombre au tableau et de ne pouvoir vous montrer Mécène mourant comme il avait vécu. Il semble que cette heureuse figure, qui avait accepté avec délices l'empire d'Auguste, dont rien n'avait assombri la sérénité épanouie, aurait dei quitter le monde toujours souriante et radieuse.

Il n'en est rien ; Mécène, lui aussi, a subi son châtiment et payé son tribut à la grande loi humaine de la pénalité. Instrument d'Auguste, il est récompensé par le déshonneur porté dans son foyer et par le refroidissement du maitre. Esclave de Térentia, il est le jouet de cette femme coquette et acariâtre. Asservi au plaisir, il passe les trois dernières années de sa vie dans un état d'insomnie qui est un  supplice. Rome était égayée tous les huit jours par les querelles de ces deux époux, qui se manifestaient de la façon la plus violente. On voyait Mécène aller, à tout propos, devant le tribunal, afin de répudier sa femme. Mais il ne l'avait pas plutôt fait qu'il s'en repentait. Huit jours après il trouvait Térentia plus belle que jamais et la reprenait pour la répudier encore. On avait fini par dire à Rome qu'il s'était marié mille fois.

Ce n'était rien que le ridicule pour un philosophe de la secte d'Épicure. Mais le système nerveux du débauché émérite était excité par ces scènes domestiques ; l'estomac était fatigué et, les suites des excès aidant, Mécène contracta une maladie cruelle, implacable ; incurable ! l'insomnie. On lui avait conseillé, comme remède, de boire beaucoup, et il s'en acquittait bien, mais ce moyen ne réussit pas longtemps. Il avait inventé un autre artifice plus délicat, c'était de réunir à quelque distance de la chambre où il reposait un orchestre dont les sons arrivaient à son oreille adoucis et à l'état de murmure. Tout fut inutile ; et cependant il parvint ainsi à vivre pendant trois ans sans dormir. Il aimait la vie qui lui avait été si douce ; Sénèque nous dit qu'il avait grand'peur de la mort, malgré sa philosophie et les promesses que lui faisait Horace de le suivre dans le tombeau. Il avait toujours devant les yeux le spectre de la mort, qui contribuait encore plus que les cris de Térentia à rendre ses insomnies douloureuses. Que je sois infirme, s'écriait-il, aveugle, cul-de-jatte, manchot, pourvu que je vive ! Caton, lui, s'était écrié : Mourons, ne pouvant vivre libre !

Il mourut bien, à ce qu'il parait : on appelait bien mourir, sous l'empire, faire l'empereur son légataire universel. Auguste fut l'héritier de Mécène.

Quel a été le rôle de Mécène dans les arts ? Je ne vois pas qu'il ait exercé une action marquée sur les artistes. Mécène avait surtout la direction des lettres. En fait de beaux-arts, il a goûté surtout ce qui pouvait augmenter son bien-être intérieur ; il a songé aussi, par bonheur, à faire reproduire ses traits. Il y a, en effet, deux pierres des deux plus célèbres graveurs du temps d'Auguste, Solon et Dioscoride, qui nous ont conservé l'image de Mécène.

La pierre de Solon représente un homme dans la force de l'âge ; il est gras, c'est bien le pinguis Etruscus dont se moque Horace quand il parle, non pas de Mécène, mais des Étrusques en général. Il est chauve, quelques mèches de cheveux lui forment une couronne autour de la tête, mais le crâne est nu, et l'on s'explique pourquoi, lorsqu'il paraissait en public, il se couvrait la tête d'un petit manteau qui ne laissait passer que les oreilles. Les muscles du cou sont très accusés ; ce ne sont pas les muscles du taureau, c'est plutôt un gonflement qui trahit l'engorgement des veines, effet des excès. Le profil a de la pureté et du caractère, et donne bien l'idée de la race étrusque telle que nous la connaissons par les sculptures et les peintures des tombeaux. Il y a quelque chose dans le nez qui rappelle le nez du Polichinelle latin, mais le menton est large avec de beaux plis qui lui donnent de la majesté. La bouche, dont les lèvres sont bien dessinées, la bouche est bonne, elle a de l'abandon, de la facilité, elle exprime les sentiments affectueux ; c'est la bouche d'un excellent homme, et l'on voit que s'il a prêté les mains à la tyrannie, c'a été pour vivre  tranquille lui-même et non pour faire souffrir les autres.

La pierre de Dioscoride est toute différente. Elle représente la vieillesse arrivée à la décrépitude, et je me demande si Dioscoride, en représentant Mécène tout à fait vieux, n'a pas cédé à la volonté de son illustre patron qui, préoccupé de ses insomnies, a voulu consacrer l'image de ce que devient un homme, si grand et si heureux qu'il soit, quand la maladie l'épuise depuis trois années.

On dirait que c'est par l'ordre de Mécène que Dioscoride a exécuté ce portrait, tant il l'a fait vieux et desséché. La lèvre est pendante ; la tête reste toujours fine et intelligente, parce qu'évidemment l'intelligence n'avait point faibli : l'irritation des veilles ne pouvait que l'aiguiser. Mais il est curieux de voir cette sécheresse, cette décomposition, cette saillie de toutes les parties musculaires des traits. Il ne reste plus en quelque sorte que la peau sur les os. C'est un contraste étrange avec cette tête pleine, grave, replète du portrait de Solon.

On a encore un buste de Mécène, qui est à Rome, mais il n'est pas assez bien conservé pour mériter une étude, surtout à côté des chefs-d'œuvre de Solon et de Dioscoride.

Voilà messieurs, une esquisse rapidement tracée, mais assez exacte de Mécène. Vous voyez que ce n'est pas un Périclès, ni même un, Alexandre. Et cependant son nom a fait fortune, il est resté le type des protecteurs des poètes ; la postérité s'est fait un Mécène idéal qui sera aussi durable que l'humanité.

C'est qu'en effet il avait choisi le beau lot ; c'est qu'en protégeant les poètes il s'était assuré leurs louanges, et passait avec leurs vers aux siècles les plus reculés. Le renom qu'ils lui ont donné est consacré ; même aux meilleurs temps de notre littérature, son nom a été aussi populaire qu'au siècle d'Auguste, et tous les amis des lettres ont toujours eu devant les yeux un modèle, un idéal, un type : c'est Mécène.

Dans cette conduite de Mécène, il y avait d'abord ses goûts personnels. Il aimait les lettres comme tous les Romains riches et bien élevés, il les aimait et les cultivait ; il parait qu'il avait écrit en prose aussi bien qu'en vers, mais on rapporte aussi qu'il était négligent en même temps que très affecté dans sa forme. Qu'il fût négligent, cela paraît conforme à son caractère général : un bon vivant ne saurait s'imposer cette tension d'esprit qui donne la précision et la pureté du style. Mais qu'il fût affecté, cela n'était guère permis à un esprit délicat qui vivait dans le commerce d'écrivains d'une forme aussi pure, d'un goût aussi élevé. Son tempérament l'emportait donc sur tous les exemples : la prétention qu'il affichait dans sa toilette, cet amour des pierreries qui le possédait, certains côtés puérils de cette nature originale, sont une explication de ce penchant pour l'affectation,

L'amour des choses de l'esprit et l'amitié pour les gens de lettres s'allient très bien avec le goût des festins et les joyeuses conversations qui prolongent lé plaisir de la table. De bonne heure, Mécène dut rechercher les plus distingués et les plus aimables pariai les beaux esprits de son temps.

Cent ainsi qu'il fut mis en relation avec Virgile, recommandé par Asinius Pollion, puis avec Horace et avec Properce. Properce était un jeune homme, très bien doué, d'un caractère charmant, et qui paraissait né pour les actions héroïques. Mécène le logea chez lui et le perdit. Cette belle intelligence qui promettait à Rome un grand poète et des œuvres d'un ordre élevé s'effaça au milieu des voluptés de la maison de Mécène, s'usa à chanter les louanges d'Auguste ou les charmes d'une maîtresse, et Properce mourut à trente ans, formant pour dernier venu d'expirer entre les bras de Cynthie. Le poète payait cher la protection de Mécène.

Quant à Virgile, nous devons en parler avec plus de détails, parce que Mécène a exercé une influence considérable, non pas sur sa vie, mais sur ses poèmes et sur ses idées. Par là je suis amené à parler plus particulièrement de la valeur politique et du rôle de Mécène vis-à-vis des gens de lettres.

il est vraisemblable qu'en même temps qu'il cédait à son goût personnel, Mécène obéissait à un mot d'ordre, que sa conduite était le résultat d'une entente avec Auguste. Auguste devait redouter cet esprit latin, caustique, un peu amer, qui avait gardé la saveur âcre d'Ennius, du vieux Caton, de Pacuvius. Auguste n'ignorait pas qu'il fallait craindre par-dessus tout les hommes qui, par leurs vers récités, soit publiquement, soit à l'oreille, pouvaient réchauffer les sentiments républicains, réveiller la fierté mal éteinte des cœurs romains et compromettre la fondation de l'empire. Mécène eut donc la mission d'attirer chez lui tous les poètes,  et de diriger doucement leur inspiration de commande dans des voies favorables à la conservation de l'ordre établi.

Virgile est certainement un des exemples les plus remarquables de l'influence que peut exercer un homme doux, fin, souple avec persévérance, cynique avec mesure et corrompu avec tact sur une nature beaucoup plus élevée, beaucoup plus poétique, mais par là même plus naïve.

Ce qui a sauvé Virgile, c'est-à-dire sa dignité personnelle, c'est qu'il a vécu loin de Rome. Quoiqu'on lui eût fait rendre son domaine de Mantoue, il avait toujours pour voisin le terrible vétéran, d'autant plus irrité. Il vendit son bien, partit avec sa famille, et mit toute l'Italie entre lui et son persécuteur ; il s'en alla jusqu'à Tarente. Cette expatriation eut du moins ce résultat favorable, qu'elle éloigna Virgile de Rome. Il y vint sans doute pour voir Mécène et lui lire ses vers, mais Rome ne fut jamais son séjour. Son séjour fut Tarente et la Campanie, de façon qu'il vécut pour ainsi dire solitaire, qu'il ne fut jamais plongé dans le courant de servilité et de dégradation morale qui inaugurait le siècle d'Auguste, qu'il garda tout ce qu'il avait de bon, d'honnête, d'élevé dans les sentiments. Malheureusement, son esprit n'a pas gardé la même indépendance : Mécène l'avait encore trop souvent auprès de lui, ou savait l'atteindre par ses lettres et ses conseils. Le poète n'a pu résister à une langue dorée, aux arguments spécieux, à des prières séduisantes, à un appel perfide à son patriotisme. L'inspiration générale de ses œuvres vient de Mécène.

Il y a plus d'indépendance dans ses Bucoliques, quoiqu'il y ait divinisé Octave par excès de reconnaissance, quoiqu'il ait chanté la grossesse de sa femme Scribonia, et promis un héros, qui fut une fille, la trop fameuse Julie. Mais ses Géorgiques furent en quelque sorte dictées par Mécène. Auguste sentait la nécessité de ramener les esprits vers l'amour des champs. Il y avait de grandes propriétés en déchéance, d'immenses, espaces qui n'étaient plus cultivés.  C'était aussi une façon de faire oublier les affaires publiques, la, tribune muette, les élections confisquées, les magistratures altérées, et d'assurer la soumission au maître. Afin que la théorie conduisît à la. pratique, on recourut aux descriptions des poètes.

Virgile était naturellement porté à célébrer l'agriculture, à mettre en hexamètres les préceptes les plus arides des livres carthaginois et des livres de Caton. Les Géorgiques sont dédiées à Mécène, et justement, car ce sont ses enfants. Virgile a été la forme, l'expression, l'instrument mélodieux ; la pensée, c'est Mécène, c'est-à-dire Auguste.

Il en fut de même pour l'Énéide. Examinez l'Énéide avec attention, et vous reconnaîtrez que la pensée fondamentale du poème, c'est de populariser les traditions de la famille impériale, c'est de raconter l'histoire des prétendus auteurs de la famille des Jules, et de créer le prestige historique et divin autour de ce royal berceau, Toute l'histoire d'Énée, d'Anchise, d'Ascagne, sera exposée avec complaisance, parce que ce sont les feux de Jules César et d'Auguste ; et Virgile se met l'imagination à la torture, il fait des tours de force d'invention, au service d'un très médiocre sujet.

Si Virgile avait été laissé à lui-même, aux libres inspirations de son beau génie, dans cette charmante campagne de Naples et de Tarente, il aurait conçu d'autres œuvres, d'une forme, aussi pure et aussi parfaite, mais d'une inspiration fière, personnelle, grandiose peut-être. Car son génie a été affaibli par un sujet de commande : il voulait en mourant brûler l'Énéide, dont il connaissait bien les beautés, mais qui pesait un peu sur sa conscience ; du moins est-il permis de le supposer. C'est vous dire quelle a été l'influence de Mécène sur une âme candide et honnête qui se trouvait d'autant plus liée que le souvenir des bienfaits était plus vif. Virgile a été trahi par le seul sentiment qui pouvait le rattacher à la politique de Mécène et d'Auguste, par la reconnaissance.

Le manuscrit de Saint-Denis, qui est maintenant au Vatican, contient un portrait de Virgile. Il porte le costume grec ; les cheveux, assez courts, tombent sur le front comme sur le front d'un diacre ; la figure est rasée, le nez assez mal dessiné ; l'expression générale est douce et tranquille.

Ce manuscrit est de l'époque byzantine, et le personnage qu'on donne pour Virgile a un caractère sensiblement byzantin. On a dû, faute de meilleur modèle, accepter ce type, d'après lequel l'art moderne essaye de reconstituer l'image de Virgile. Dans l'antiquité même, Caligula, par folie, avait fait détruire les images de Virgile. Après lui, on rechercha cependant les traits du poète et on lui dressa des statues, car nous savons que dans le sanctuaire (lararium) de la maison des empereurs il y avait un buste de Virgile, et c'était à bon droit, car le grand poète avait fait accepter l'empire plus que personne ; il avait singulièrement contribué à le consacrer en l'entourant de la double auréole de la poésie et du sentiment national.

Horace, au contraire, est un fils d'affranchi qui n'a pas assez oublié en origine, surtout dans sa conduite publique, et qui n'a pas les scrupules et les délicatesses du cygne de Mantoue. Horace, qui a pour principe de ne s'étonner de rien, est plus facilement conquis par Mécène ; il devient aussitôt son commensal et son obligé ; car Mécène lui donne tout simplement, de la main à la main, une terre assez considérable dans la Sabine. Horace, doté par Mécène, ne se rallie pas seulement à l'empire, il le chante, il vante Auguste, il concourt à parer et à rendre charmante la servitude publique. I1 loue la concorde, la paix, la soumission, et cet ordre admirable établi par le despotisme, qui permet les longs festins, les loisirs infinis, les chants d'amour, les plaisirs champêtres, et qui dispense surtout des devoirs de citoyen. Horace, qui a des vers très nobles et parfois des accents dignes d'un meilleur temps, a aussi des heures de cynisme où il étale au grand jour et comme par défi des actions honteuses, que l'on doit taire, ne fût-te que par pudeur, et qu'il affectait d'avoir commises.

Ainsi, qu'il se soit enfui en jetant son bouclier à la bataille de Philippes, je ne le crois pas. Brutus l'avait choisi pour tribun des soldats, grade qui équivaut à celui de colonel, et Brutus se connaissait en hommes. Non, il a été défait avec ses compagnons d'armes, mais il s'est bien battu. S'il s'est vanté d'une lâcheté dont un cœur romain aurait dû gémir, c'était pour faire sourire Mécène et mieux flatter Auguste, le vainqueur de Philippes.

Je trouve également une preuve de bassesse dans les insultes qu'il n'a pas épargnées à l'un des plus beaux caractères de l'époque. Antistius Labéo. Labéo était un républicain que ni les ruses ni les menaces d'Auguste n'avaient pu faire plier, et qui ne consentait point à courber la tête sous le joug. Horace l'a poursuivi de ses railleries et même de ses calomnies, si bien que Tacite n'a pu s'empêcher d'avoir pour cette complaisance indigne envers Auguste un mot de flétrissure.

C'est encore lui qui chanta la victoire d'Actium, comme si le seul devoir en face de pareils triomphes n'était pas le silence.

Ce qui est admirable dans Horace, c'est l'intelligence, la culture de l'esprit, la finesse de l'expression, une perfection de formes qu'on a rarement égalée, une langue exquise traduisant un goût exquis, une vivacité de style savante, des détails admirables, un art que je comparerai à l'art le plus délicieux des orfèvres florentins. C'est un poète merveilleux, c'est même un grand esprit, mais son âme, malgré des éclairs, malgré les souvenirs de la philosophie grecque, redevenait, devant Auguste et Mécène, sinon servile, du moins digne d'un affranchi.

Horace est le grand prêtre de cette fausse liberté qu'on appelle l'insouciance et le loisir. Il chantait et il aimait les festins, le vin, les belles maîtresses, les plaisirs de la ville et ceux de la campagne, qui ressemblaient fort à ceux de la ville dans la maison de Mécène à Tivoli. Il était paresseux avec délices et narguait tout souci. Auguste voulut se l'attacher comme secrétaire ; Horace refusa, non par crainte d'être sous la main de l'empereur, mais parce qu'il avait horreur de tout lien régulier et voulait garder ses heures pour écrire, pour bien vivre, pour jouir de ses amis.

Il resta cependant le familier d'Auguste. Nous connaissons même une lettre qui est assez curieuse, parce qu'elle montre comment s'y prenaient Mécène et l'empereur pour tenir en haleine tous ces beaux esprits disciplinés.

Dans une lettre qui est à la fois une caresse et une menace, Auguste se plaint à Horace de n'être pas assez souvent loué par lui dans ses vers : Savez-vous que je ne suis pas content de vous ? Est-ce que vous croyez que vous serez déshonoré devant la postérité parce que vous aurez avoué que vous êtes mon ami ? Ainsi, la préoccupation d'Auguste, c'était de faire effacer la trace de ses crimes par les louanges des poètes. Quand par hasard ils avaient composé trop de vers sans y glisser les vertus ou la gloire de l'empereur, Auguste leur écrivait doucement, mais, sous la forme tendre et amicale de ses paroles, on sent comme une pointe d'acier.

Le portrait que nous avons d'Horace sur plusieurs médaillons contorniates est conforme à l'image qu'il nous a laissée lui-même. Il dit qu'il avait le nez petit ; le font joli, les cheveux noirs, un air agréable, un sourire toujours prêt pour ceux qui l'abordaient. Sur ses médailles, en effet, on voit que le front est droit, le profil assez régulier, le nez fin (vir emunctœ naris) ; les traits délicats et spirituels, mais sans élévation ; aujourd'hui encore on rencontre à Rome des types Italiens qui n'attirent que légèrement l'attention et qui ont la plus grande affinité avec ce type d'Horace. Il avoue que de bonne heure son ventre grossit, que ses yeux devinrent malades ; ils étaient bordés de rouge, un peu éraillés, et le poète emploie sans fausse honte le mot de chassieux (lippus). Nous savons d'ailleurs qu'il avait la taille courte et qu'Auguste, dont la jovialité elle-même avait quelque chose de cruel, l'appelait mon petit tonneau (sextariole). Ce surnom était un double trait, dirigé à la fois contre la rotondité et contre la capacité de cet ancêtre de Falstaff, qui a trop célébré le bon vin pour n'en pas avoir abusé quelquefois.

Par ces deux génies, qui ont illustré Auguste et son siècle, on peut juger quelle action autrement puissante Mécène a dû exercer sur des intelligences de second ordre. Properce, énervé par la volupté dans la maison de Mécène, mourait à trente ans et n'avait plus d'autre ambition que d'expirer dans les bras de Cynthie. Ovide, beaucoup plus jeune, mais gâté dès son enfance par de tels exemples, entremêla à ses préceptes sur l'art d'aimer et à ses fades langueurs les plus basses adulations envers Auguste et même envers Tibère. Tibulle aussi ne voudra chanter que l'amour, et il semble que la littérature du siècle d'Auguste, plus elle est représentée par des talents inférieurs, plus elle est systématiquement amollie, corrompue, tournée vers la volupté, empreinte de flatterie et de servilité. Là se reconnaissent l'influence de Mécène et la politique machiavélique d'Auguste qui se cachait derrière lui.

Que d'autres admirent cet élégant corrupteur, cet aimable dispensateur de bienfaits, qui n'a rendu la vie plus douce à de pauvres poètes que pour détourner leurs inspirations, compromettre leur génie, le faire servir aux desseins d'une politique égoïste, et l'engager, à son insu, par de perfides et charmantes amorces, dans les pièges du despotisme ! Semblables à ces oiseaux familiers qui attirent les oiseaux libres dans la cage et leur font chérir la captivité, les protégés de Mécène n'ont que trop bien réussi à convaincre leurs concitoyens, à leur faire accepter l'oubli de leurs devoirs, l'abaissement de leur conscience, l'abdication de leur volonté devant la volonté d'un seul. Grâce à ces enchanteurs, la postérité a partagé les illusions politique.des Romains de l'empire ; elle a fait de Mécène le type de tous les protecteurs de lettres, de même qu'elle a fait d'Auguste un idéal de clémence et de paternel pouvoir. Pour moi, je ne puis m'empêcher de mêler à l'indulgent mépris que mérite un tel homme, un ressentiment plus profond, lorsque je songe aux nobles œuvres qu'il nous a volées. Que n'eût point fait un génie tel que celui de Virgile, s'il eût été libre, solitaire, à l'abri des périls de la reconnaissance, échauffé par sa seule inspiration ? Il n'eût point écrit les Géorgiques, mais il eût rivalisé avec Hésiode et vaincu Théocrite. Il n'eût célébré ni le pieux et larmoyant Énée, ni le petit Iule, ni la froide Lavinie ; mais il eût chanté les splendeurs de Rome républicaine, raconté cette guerre punique, que Silius a peinte si faiblement et qui était une guerre de géants, créé à la suite d'Horace une épopée plus belle que l'Énéide, mais surtout il n'eût point subordonné ses compositions aux intérêts et aux prétentions de la famille impériale. Sans Mécène, Horace serait resté digne de l'amitié de Brutus, et, au lieu de murmurer sans cesse les noms de Lesbie et de Lalagé, il aurait loué les Scipions, les Gracques, les deux Catons, dans des vers semblables à son ode sur le Juste.

Properce, à son tour, au lieu de s'éteindre honteusement dans les délices du palais de Mécène, aurait tenu les promesses de sa première jeunesse, qui était mâle, pleine d'une ardeur fière, et laissait pressentir quelque chose d'héroïque. Plus heureux Cicéron ! Plus heureux les proscrits qu'Octave avait fait égorger ! Ils n'ont perdu que la vie !

Ne pas respecter le génie, le corrompre, en faire l'instrument d'une ambition égoïste, le complice d'un système politique, tourner contre la liberté de la patrie ce feu divin que la patrie avait produit pour se relever de ses épreuves et glorifier sa liberté, c'est plus que de l'adresse, c'est un crime. L'humanité a le droit de demander un compte sévère à ceux qui ont étouffé ainsi dans leur germe des beautés perdues pour jamais.