HISTOIRE DES CHEVALIERS ROMAINS

 

TOME I

PRÉFACE.

 

 

L'Histoire des Chevaliers Romains ne s'adresse pas seulement à la curiosité des érudits ; c'est l'histoire religieuse, militaire, politique, économique et judiciaire de l'ancienne Rome, envisagée d'un point de vue particulier qui permet d'en saisir les grandes lignes et d'en tracer le plan. Pour la faire, nous avons profité de tous les ouvrages spéciaux écrits sur ce sujet depuis quarante ans, soit en France, soit en Allemagne. Mais des contradictions nombreuses entre les plus savants auteurs de notre temps, nous ont obligé de recourir à l'autorité directe des anciens qui ont l'avantage de s'accorder entre eux.

L'histoire romaine, étudiée dans les écrivains originaux, justifie presque complètement le système de Niebuhr. C'est à ce système que se rattache l'ensemble de nos vues. Nous en avons retranché une théorie fausse : celle où l'on suppose la diversité d'origine des trois grandes familles des Rhamnes, des Tities et des Laceres, dont se composa la première population de Rome ; celle où l'on imagine la combinaison des Romains, des Sabins et des Étrusques qui seraient venus se fondre successivement en une nation dans le vaste sein de la cité. Pour nous, les Romains n'ont été ni un ramas d'aventuriers, ni un mélange accidentel d'éléments hétérogènes. Ils ont été, dès le premier siècle de leur histoire, une race noble et pure, vouée au culte saint de Vesta[1]. Rome a été fondée par un peuple unique et déjà civilisé[2]. Elle était, sous les rois, une ville grecque-pélasgique[3], comme celle de Cortone ou de Corythe, véritable patrie des Tarquins[4], comme celle de Tarquinies, qui porta leur nom, comme celle de Cage, où l'on a retrouvé leur tombeau. Rome eut, sous les rois et aux premiers temps de la République, son art original[5], ses monuments, dont la Cloaca Maxima et les murs retrouvés près de la porte Viminale attestent même aujourd'hui la grandeur. La Tyrrhénie, on l'on se servait, comme à Rome, du vieil alphabet pélasgique-achéen[6], n'était encore tout à fait distincte ni de la Campanie ni du Latium[7], et Rome, comme les autres cités tyrrhéniennes, envoyait ses vaisseaux jusqu'en Afrique, aux côtes du pays soumis aux Carthaginois[8].

Comment cette Rome, d'origine pélasgique aussi bien qu'Athènes, Rome qui semblait appelée à l'épanouissement éclatant, mais éphémère, des cités tyrrhéniennes ou helléniques, devint-elle, dans le monde, le symbole de la stabilité politique et de la force conquérante ? Comment les descendants des patriciens élevés au milieu des élégances de la molle et somptueuse Tyrrhénie[9], donnèrent-ils tant d'exemples de sobriété et de mépris pour les richesses ? Enfin, pourquoi Rome, si brillante sous les rois, devint-elle si austère au temps de la République ?

C'est que le triomphe politique de la plèbe (366-211 av. J.-C.) changea ses mœurs et ses destinées. Les plébéiens, ce peuple de petits propriétaires de la campagne, l'emportèrent sur l'aristocratie urbaine du patriciat. Une simplicité[10] rustique, une mâle et rude énergie prévalurent de plus en plus clans la ville, sans y effacer complètement les goûts du luxe et de l'urbanité[11]. Rome se détourna de la mer pour conquérir la terre, parce que la terre est la passion du paysan. La loi Agraire fut le dernier mot de cette plèbe belliqueuse mi le moindre légionnaire espérait, pour prix de son courage, l'abolition de ses dettes ou un champ de sept jugères dans une colonie[12].

Le long duel du patriciat et de la plèbe, considéré comme une lutte de la population urbaine contre la population rurale, de Rome-Ville contre Rome-Campagne[13], voilà l'idée simple et féconde que nous avons empruntée à Niebuhr.

Malgré l'origine allemande de cette idée, les lecteurs français peuvent être assurés qu'ils ne trouveront dans ce volume rien de ce qu'on est convenu d'appeler nébuleux. On aime, en Allemagne comme en France, à se rendre compte de ce que l'on dit et de ce que l'on sait, et le goût de la clarté, pour être un don heureux de l'esprit français, n'en est pas moins commun à tous ceux qui raisonnent. D'ailleurs c'est par la statistique, par la géographie, par la critique des textes, par l'analyse des lois civiles et des formules du droit politique, par l'étude du poids et de la valeur des monnaies romaines, et des évaluations du cens, enfin par toute l'économie politique des Romains, que nous avons été ramené aux vues du grand critique d'Outre-Rhin.

Pour ne pas mettre à une trop rude épreuve la patience de ceux qui préfèrent des résultats précis à des démonstrations complètes, nous avons résumé dans une introduction de moins de cent pages, en supprimant tout l'appareil des preuves, ce qui est démontré dans ce premier volume de l'Histoire des Chevaliers Romains, et une partie de ce qui sera démontré dans le second. Cette introduction donnera une idée nette du système que nous soumettons au jugement éclairé des cri tiques.

Les deux tableaux placés avant l'introduction et qui représentent, le premier, la constitution romaine avant les guerres puniques, le second, cette constitution modifiée après l'an 210 av. J -C., permettront d'embrasser d'un coup-d'œil, tous les chiffres du cens, toute l'organisation des classes et des sous-classes de la société romaine, enfin tout ce qui a rapport aux droits et aux devoirs politiques de chacune d'elles.

Les principaux textes grecs et latins qui nous ont servi à reconstruire par la pensée cette machine puissante de la constitution de Borne, sont publiés au bas des tableaux.

Dans la carte qui les précède, il ne faut pas chercher un plan complet de Rome à une époque déterminée. C'est une simple esquisse topographique oit nous n'avons guère marqué que les points dont il est question dans notre Histoire des Chevaliers Romains. C'est ainsi que nous n'avons indiqué que deux des portes de la Rome carrée de Romulus, quoique, d'après Pline[14], il y en eût trois ou quatre. Quelques éléments de cette esquisse sont empruntés aux cartes publiées par M. Ampère dans son Histoire romaine à Rome, ou à celle qui est à la fin du premier volume du Manuel de Becker. Nous avons cherché à distinguer et à délimiter arec précision trois Romes 1° la Rome carrée du Palatin (oppidum Palatium), dont on attribue la fondation à Romulus ; 2° la Rome des sept collines, ou Septimontium, que Varron appelle la ville antique. Elle ne comprenait ni le Capitole, ni l'Aventin, ni le Quirinal, ni le Viminal : nous y enfermons, d'après l'autorité des auteurs latins, les différents sommets du Palatin, de l'Esquilin et du Cœlius, avec la ville basse ou faubourg de Subure ; 3° enfin la Rome de Servius Tullius et des Tarquins, qui était à peu près double de la cité du Septimontium. Les principaux textes grecs et latins, qui se rapportent à ces trois Romes ou aux deux sommets du Capitole, sont publiés à part et à côté de la carte.

Nous nous servons de l'ère chrétienne, parce que l'ère de Rome a pour point de départ un fait attribué à un personnage imaginaire. Romulus ou Romus n'a pas plus de titres[15] à figurer dans l'histoire réelle que Pelasgos, Hellen, Italos, Francus fils d'Hector, ou Deutsch père de Mann[16]. Dans le courant de cet ouvrage nous nous servons pourtant des expressions, temps de Romulus, règne de Romulus, parce que, pour analyser la pensée des anciens, on est obligé d'employer leur langage.

Les discussions sur les textes controversés, et les notes trop longues pour tenir au bas des pages, ont été rejetées à la fin du volume. Elles forment un complément de preuves nécessaires à ceux qui voudront contrôler les assertions contenues clans l'introduction ou dans le corps de l'ouvrage.

Parmi les livres que nous avons lus, nous devons placer en première ligne une partie de ceux de M. Mommsen. Nous attaquons franchement plusieurs théories fausses de l'éminent historien, après avoir puisé, autant que nous l'avons pu, dans les trésors de son érudition.

Ne pouvant reconnaître exactement ce que nous devons à chacun des auteurs que nous avons consultés, puisque une bonne partie de leurs idées se sont fondues avec les nôtres dans un ensemble qui les coordonne, nous citerons ici les titres des ouvrages modernes dont nous nous sommes le plus servi :

OUVRAGES ALLEMANDS ET LATINS :

 

Becker et Marquardt

Handbuch der Römischen Alterthümer, Leipzig, 1843-1856.

Bœckh

Metrologische Untersuchungen, Her Gewichte, Münzfusse und Masse des Atterthums. Berlin, 1838.

Bœckh

De Libra. Voir l'Index tectionum de l'Université de Frédéric-Guillaume, pour le semestre d'hiver 1833-1834.

Huschke

Die Verfassully des Königs Servius Tullius als Grundlage zu einer Röm. Verfassungsgeschichte entarickelt. Heidelberg, 1838.

Ihne

Ueber die Ritter, in den Forschumen auf dem Gebiete der Römischen Verfassumseschichte S. 117 und ff. Frankfurt am Main, 1847.

Kappes

Erläuterungen zur Geschichte der Römischen Ritter unter den Königen. Beilage zum Programme des grossherzoglichen Lyceums. Freiburg, 1855.

Lange

Römische Alterlkümer. Berlin, 1856-1864.

Madwig

De loco Ciceronis in libro IV de Republica ad ordinis equestris instituta spectante disputatio in Opusc. Acad. III, t. I, p. 72. Hauniœ, 1834.

Marquardt

Historiæ equitum Romanorum libri IV. Berolini, 1840. — Cf. Peter, Epochen. S. 247.

Mommsen

Histoire romaine, trad. par M. Alexandre, t. I-IV. Paris, 1863-1865.

—

Die Römischen Tribus in administratirer Beziehung. Altona, 1844.

—

Geschichte des Römischen, Münzwesens, 1860.

—

Römische Forschungen. Berlin, 1864.

Muhlert

De equitibus Romanis. Hildesheim, 1834.

Niebuhr

Römische Geschichte. Berlin, 1833-1844.

Niemeyer

De equitibus Romanis commentatio historica. Gryphiœ, 1851. — Cf. Lange, Recension über Niemeyer's Schrift, in den göttingischen gelehrten Anzeigen, 1831, n° 188-191, S. 1873-1904.

Peter

Die Epochen der Verfassungsgeschichte der Römischen Republik. Leipzig, 1841.

Rein

Art. EQUITES in Pauly's Realencyclopädie der classischen Alterthumswissenchaft IIIer B. S. 209 und ff. Stuttgart, 1844.

Rubino

Ueber das Verbältniss der SEX SUFFRAGIA zur Römischen Ritterschaft, in der Zeitschrift für die Alterthumswissenchaft, vierter Jahrgang n° 27-50. Wetzlar, 1846. — Cf. Rein. In den neuen Jahrbüchern für Philologie und Pädagogik LXV, B. S. 140-147. Leipzig, 1852.

Sehwegler

Römische Geschichte. Tübingen, 1853-1858.

Zumpt

Ueber die Römischen Ritter und den Ritlerstand in Rom. Inden Ab handlungen der Berliner. Akad. 1839. 

 

OUVRAGES FRANCAIS :

J.-J. Ampère

Histoire romaine à Rome, Paris, 1862.

A. Dureau de la Malle

Économie politique des Romains. Paris, 1840.

Duruy

Histoire des Romains et des peuples soumis à leur domination, Paris, 1843-1844.

Fustel de Coulanges

La Cité, antique, Paris, 1865

Gomont

Les Chevaliers romains, depuis Romulus jusqu'à Galba. Paris, 1854.

Letronne

Considérations générales sur l'évaluation des monnaies grecques et romaines. In-4°. Paris, 1817.

Napoléon

Histoire de Jules César. Tome premier. Paris, 1865.

Naudet

De la noblesse et des récompenses d'honneur chez les Romains, Paris, 1861.

Roulez

Observations sur divers points obscurs, Bruxelles, 1836.

 

 

 

 



[1] Ce culte est le principe de l'organisation si régulière et si précise des trois tribus, des trente curies, du Sénat et du corps des chevaliers, que nous avons décrite au livre I, ch. 1 et 2. Une pareille constitution suppose l'existence de rituels déjà anciens.

[2] Cicéron, De Republica, II, 10. Jam inveteratis litteris atque doctrinis.

[3] Le nom de Grecs, Graii ou Græci, s'appliquait également aux Pélasges de la ville tyrrhénienne de Cortone et à ceux de l'Épire et des environs de Dodone. Il rappelle une civilisation antérieure à celle de la Hellade. Les Graii sont la souche commune des Hellènes et des Latins. Le nom de Tarquinius Priscus est la traduction latine de celui de Τάρχων Γραίος. Les Pélasges ou Graii s'appellent aussi, en Italie, Prisci, Casci, Achæi et Arcades. Voir la Théogonie d'Hésiode, vers 1012 et suiv., éd. Göttling, Gotha, 1843. Laurent Lydus, De Mensibus, I, 4. Héraclide de Pont, dans Plutarque, Vie de Camille, XXII. Ennius, liv. XI des Annales, dans l'Anthol. de Burmann, éd. Meyer. Contendunt Grœcos, Graios memorare solent sos. Caton, dans Denys, I, ch. 11 et 13, sur l'origine grecque des Aborigènes, ancêtres des Latins. Comp. Niebuhr, 4e éd., 1re partie, p. 60, note 162.

[4] Enéide, X, vers 719. Venerat antiquis Corythi de finibus Acron Graius homo. Sur la ville grecque pélasgique de Cortone, voir Hérodote, I, 57, et Denys, I, 29. Hérodote (V, 92-94), racontant l'exil des Bacchiades, ne dit rien du prétendu Démarate, père de Tarquin, quoiqu'il connaisse Cære et Cortone.

[5] Voir, dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 mars 1803, un article de M. Beulé, intitulé : Un préjugé sur l'art romain. Rome, dit M. Boulé, devait avoir l'aspect d'une ville étrusque, avant d'avoir été brûlée par les Gaulois. Pline (XXXV, 3-6) parle d'anciennes peintures qui remontaient aux premiers siècles de Rome.

[6] Sur l'antiquité de l'alphabet tyrrhénien ou pélasgique-achéen, voir l'Histoire romaine de M. Mommsen, trad. par M. Alexandre, t. IV, additions et variantes au liv. I, p. XXV-XXIX ; et t. I, p. 181-185, 285-291 ; t. II, p. 311-313. On se servait de ce vieil alphabet grec, à Rome, sous Servius Tullius (Denys, IV, 26). Entre autres différences qui le distinguaient de l'alphabet employé plus tard par les Latins, PR y avait encore la forme P. Voir Tacite, Annales, liv. XI, ch. 14.

[7] Denys, I, 29. Caton, dans Servius, au liv. XI, vers 567 de l'Énéide. Tite-Live, I, 2, et V, 33. Comp. Niebuhr, 4e éd., Ire partie, p. 46-48.

[8] Polybe, III, 22.

[9] Tite-Live, IX, 36.

[10] Pline, Hist. mundi, XVIII, 3. Caton, De re rustica, proœmium.

[11] La belle cassette de toilette appelée ciste Ficoronienne, est de cette époque. Mommsen, Histoire romaine, trad. par M. Alexandre, t. II, p. 277 et 322.

[12] Pline, Hist. mundi, XVIII, 4.

[13] Une distinction semblable s'est produite, depuis 1833, en Suisse, entre Bâle-ville et Bâle-campagne.

[14] Pline, Hist. mundi., liv. III, ch. IX. Urbem tres portas habentem Romulus veliquit aut (ut plurimas tradentibus credamus) quatuor.

[15] Voir, dans la Revue germanique, du 31 octobre 1861, un article de M. Alfred Maury.

[16] Tacite, Germanie, ch. II.