HISTOIRE DE LA GUERRE DE LA VENDÉE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE ONZIÈME.

 

 

Batailles de Dol. — Dispersion de l'armée républicaine. — Attaque infructueuse d'Angers. — Batailles du Mans et de Savenay. — Défaite des Vendéens. — Supplice du prince de l'aiment-

 

L'ARMÉE catholique, pressée de regagner les bords de la Loire, et ne voyant de sûreté que là, rallia tous ses détachements, et se dirigea toute entière sur Pontorson abandonnant ses blessés et plusieurs femmes dans les hôpitaux d'Avranches, où les républicains les égorgèrent sans pitié.

Le général Tribout, arrivé de Dinan, défendait le pont de Couesnon, seul passage qui redit aux royalistes dans leur marche rétrograde ; mais au lieu de faire filer ses équipages sur les derrières et de prendre position au tertre, où un seul bataillon aurait suffi pour arrêter une armée, ce général s'engagea imprudemment avec un train considérable, dans Pontorson même — qui n'a qu'une seule rue —, pour en défendre les approches. C'était le 18 novembre. D'Autichamp commença l'attaque avec la division de Bonchamps, qui formait l'avant-garde. Les Vendéens savaient qu'ils ne pouvaient rentrer dans leur pays qu'en passant sur le corps des républicains ; aussi lies attaquèrent-ils avec une impétuosité extraordinaire, se précipitant sur les canons, malgré le feu le plus vif et le mieux soutenu. On touchait à la chute du jour, et les canonniers républicains, qu'ils avaient cernés, les prenant pour des soldats de leur arme, leur criaient de s'éloigner au plutôt, qu'ils les empêchaient de manœuvrer plus de cent reçurent la mort sur leurs pièces rames. L’artillerie prise, le général Tribout rentra en désordre dans Pontorson ; les Vendéens le suivirent avec rapidité en marchant sur les corps morts qui couvraient la route. Les républicains, rie cherchant plus à défendre la ville, passèrent le pont au Beau, et quatre cavaliers vendéens osèrent affronter le feu vif du tertre et les poursuivre au-delà. Tels furent la confusion et le désordre parmi les républicains, qu'ils laissèrent forcer, par quatre cavaliers, le pont au Beau soutenu par le feu du tertre. Cette bataille, ou plutôt cette affreuse mêlée, qui dura depuis quatre heures du soir jusqu'à neuf, fut extrêmement meurtrière, la baïonnette ayant été presque la seule arme dont on se fût servi. On ne fit point de prisonniers t les malheureux blessés des deux partis faisaient entendre des cris lamentables : tous, républicains ou royalistes, demandaient des prêtres, voulant mourir en paix ; et les prêtres exténués de fatigue, accoururent et passèrent la nuit à secourir les mourus ; ils leur prodiguèrent les consolations de cette religion à l'extinction de laquelle une partie de ces infortunés, poussés par le délire du siècle, avaient fait le sacrifice de leur vie. Le général Tribout se mit en pleine retraite., après avoir perdu ses canons, ses bagages et ses drapeaux. En forçant Pontorson, l'armée royale s'ouvrait les portes de la Bretagne. Précédée par la terreur, elle rentra le 19 novembre dans la ville de Dol, sans rencontrer d'obstacles. Ainsi furent renversées toutes les mesures ordonnées par les généraux républicains, pour l'envelopper et l'exterminer dans la presqu’île. Cet espoir était consigné dans les dépêches mures des commissaires de la convention au comité de salut public. « Les armées de Brest et de l'Ouest sont réunies, disaient-ils ; elles marchent contre les rebelles, qui, cernés de toutes parts, ne peuvent pénétrer au nord de Granville. Du côté de l'ouest, la mer les arrête, ainsi que les forces placées à Saint-Malo, Dol et Dinan. Au midi, les deux armées réunies vont leur couper toute retraite. Lee troupes du Calvados, rapprochées maintenant de Vire, dé Villedieu et de Mortain, nous assurent à l'est un point respectable de défense ». Or la convention était loin de s'attendre que les royalistes, repoussés de Granville, pussent rentrer triomphons en Bretagne. Soit lenteur ou défaut de précision de la part des généraux, soit que les Vendéens eussent trompé tous les calculs par leur incroyable activité quatre jours leur suffirent pour entrer dans le Cotentin, envahir Avranches et Villedieu, assiéger Granville, forcer Pontorson et menacer de nouveau la Bretagne. Au contraire la division des côtes de Cherbourg, si impatiemment attendue, n'atteignit Coutances que le lendemain de la levée du siée. Au lieu d'aller en avant, Sepher qui la commandait, rétrograda vers. Saint-Lô. Il fallut, pour donner de l'activité à cette division, que les commissaires destituassent Sepher, qui, de martre tailleur, était devenu général. Cet homme inexpérimenté éludait la jonction, pleur ne pas rester subordonné à Rossignol. Ce dernier mérita de même le reproche d'inactivité, les deux armées républicaines ne s'étant point réunies à Antrain le 15 novembre, ainsi que l'avait décidé le dernier conseil de guerre tenu à Rennes. Sans ce retard, tous les mouvements eussent été accomplis, tant au nord, par la colonne de Cherbourg, qu'in midi, par les deux armes, ; et alors on eût pu, en resserrant les royalistes dans la presqu'Ife, les attaquer avec avantage, et, selon toute apparence, les anéantir.

Cependant les deux années républicaines marchaient à grandes journées pour leur coupler la retraite à Fougères, où les recercle colonnes, en arrivant, ne trouvèrent plus que des blessés et des traîneurs. Une troupe de volontaires indisciplinés, ayant été reçus à coups de fusils dans la ville, exercèrent contre ces malheureux une vengeance cruelle. Ils égorgèrent les blessés dans leurs lits, et firent éprouver à plusieurs femmes traitement le plus barbare. Au milieu de toutes ces horreurs, on aime à trouver un beau trait. Une jeune vendéenne, éplorée, supplie un capitaine de canonniers de lui donner la mort pour la soustraire au déshonneur ; le militaire la couvre aussitôt de sa redingote, et mettant le sabre à la main pour écarter d'elle toute insulte, lui sauve l'honneur et la vie.

L'armée toute entière prit la route d’Antrain, Les divisions des généraux Marceau Boucret Chambertin, Muller et Kléber y arrivèrent successivement dans une grande confusion, causée par le délabrement inséparable d'une marche pénible dans une saison rigoureuse. Toute l'armée se dirigea sur Avranches, dans l'espoir d'achever d'anéantir les royalistes. Sur la nouvelle qu'on venait de les repousser de Granville, on croyait leur déroule complète. Trois routes conduisent d'Antrain à Avranches ; on prit celle de Fougères, quoique la plus longue. L'adjudant-général Chambertin, à la tête de l'avant-garde, fila seul sur la route de Pontorson, et revint presqu'aussitôt sur ses pas, sous prétexte qu'un des ponts était coupé. Forcée, par ce mouvement rétrograde, de suivre les autres colonnes de l'année, l'avant-garde devint l'arrière-garde, et tout concourut à augmenter le désordre. Le 16 novembre, à minuit, les soldats échappés au carnage à Pontorson, vinrent se réfugier au camp et y semer l'alarme. On les signala d'abord comme des lâches ; on alla même jusqu'à leur refuser des vivres : on sut enfin qu'ils avaient fait une défense honorable, quoique abandonnés de leurs principaux officiers. Alors ceux-ci devinrent seuls l'objet de l'indignation de l'armée ; on destitua le général Tribout. L'issue du combat de Pontorson fit craindre âtre attaqué à l'improviste par un ennemi entreprenant la générale se fit entendre, et l'armée s'entourait dép. de retranchements, lorsqu'on apprit qu'au lieu de prendre la route de Fougères, les royalistes s'étaient portés sur Dol. L'armée s'y dirigea aussitôt, non en masse, mais en colonnes séparées tant de honteux revers n'avaient pas encore suffisamment éclairé sur le véritable moyen de vaincre.

La ville de Dol, située sur un terrain marécageux, à deux lieues de la mer, ne consiste guère qu'en une seule rue qui se prolonge en pente ; au-delà, vers l’est, sont d'immenses prairies traversées par une grande route qui se partage en deux branches. L'artillerie et les bagages de l'armée royale occupaient à la file le milieu de la rue, vers la partie haute ; mais le désordre inséparable d'une marche précipitée avait fait négliger la garde des canons et mente les approches de la ville. Un espion vint en prévenir le général Marigny, posté à Sac avec quinze cents hommes de cavalerie légère. Selon son rapport, il était facile de pénétrer à Dol ; on y trouverait, à la porte du quartier-général vendéen, un fourgon à six chevaux, sous faible escorte. L'espion assure erg outre que ce fourgon renferme beaucoup d'or et d'argenterie d'église, et qu'on peut facilement s'en emparer tandis que l'armée royale est plongée dans le sommeil. Digne émule de Westermann, aussi brave que lui, avide de richesses, Marigny s’avance à la tête de soixante cavaliers seulement ; il répond royaliste au qui vive, égorge les avant-postes, sabre tout ce qu'il trouve sur son passage, et pénètre dans quelques maisons de Dol, où plusieurs Vendéens passent, par un prompt et cruel réveil, du repos à la mort. D'autres prenant les cavaliers de Marigny pour les transfuges qui combattaient avec eux, leur reprochaient amèrement leur perfidie. Revenus de leur première surprise, les Vendéens coururent aux armes, se ral1Prent et tombèrent à leur tour sur les cavaliers de Marigny, dont le petit nombre eût succombé, si un renfort de cavalerie n'était venu protéger à propos leur rentrée. Cette troupe, ivre de joie et croyant tenir le trésor de l'armée royale, ramenait en triomphe une énorme guimbarde à six chevaux. Elle se hâta de demander le partage, et eut la douleur de ne trouver dans ce prétendu trésor, que des objets d'une mince valeur. La surprise de Dol donna l'éveil aux Vendéens. La Rochejacquelein les exhorte à plus de vigilance, et leur annonce une attaque prochaine, tellement sérieuse, qu'il en fait dépendre le sort de l'armée. En effet, quelques officiers revenant de la découverte, confirment l'approche de toutes les forces des républicains.

La position de Dol présente en quelque sorte le sommet d'un angle, formé par les routes d'Antrain et de Pontorson, postes que les républicains occupaient. Dans leurs marches ils venaient la fois sur Dol, par les deux routes, qui se rapprochent tellement', que chacune des colonnes d'attaque pouvait soutenir l'autre.

A la tête de l'avant-garde, Westermann s'avançait par la route de Pontorson. Toujours pressé de combattre, il voulait commencer l'action minuit, sans attendre la division Muller, qui devait le soutenir ; sans s'être même donné le temps de ranger sa troupe en bataille. Les cris aux armes ! le bruit de la générale et les premiers coups de fusils se firent entendre aux avant-postes. A Bol, tout avait déjà été réglé dans la nuit ni me par La Rochejacquelein. Les blessés, un tris-grand nombre de femmes à cheval, tous ceux qui suivaient l'armée, s'étaient rangés des deux côtés de la rue ; au milieu était l'artillerie de réserve, entre deux files de cavaliers ayant tous le sabre à la main. La rue étant large, tout se trouvait disposé avec ordre.

L'infanterie seule marchait au combat, qui venait de s'engager presqu'à l'entrée du faubourg, vers la fonction des deux routes. Vingt tambours remontaient la ville en battant la charge, pour animer les Vendéens. On y était dans l'effroi, car il ne s'agissait pas seulement du sort d'une bataille, mais du salut de l'armée entière, qui se trouvait pressée entre l'Océan et l’ennemi.

Un morne silence régnait parmi les femmes, les blessés, les non combattons et toute la cavalerie, restée en réserve dans la ville ; en n'entendait plus que le roulement éloigné des tambours qui marchaient vers l'ennemi, et le cri des soldats qui allaient combattre. Le feu de la mousqueterie, l'odeur de la poudre, les éclairs multipliés qui précèdent le bruit retentissant du cation et des obusiers, augmentaient l'horreur de cette nuit épouvantable.

Les Vendéens, par des décharges soutenues et meurtrières, répondaient aux attaques de Westermann, mais sans pouvoir empêcher les républicains de former leur ligne. Assaillis avec fureur, ceux-ci commuent à plier, tout en disputant le terrain. On se charge, et la rage transporte 'à un tel point les deux partis, que les soldats se saisissant corps à corps, se déchirent avec Les mains. Comme à Laval, républicains et royalistes prennent, dans la mêlée, des cartouches aux mêmes caissons ; et la nuit est si obscure, que les canonniers républicains, croyant s'adresser à leurs soldats, crient aux royalistes. : « Rangez-vous, camarades, laissez tirer le canon » ; et ce n'est qu'à la lueur du feu que les Vendéens reconnaissent les canonniers ils en massacrent un grand nombre sur leurs pièces.

Cependant La Rochejacquelein avait divisé ses forces pour faire face de deux côtés ; lui-même repoussait Westermann sur Pontorson, tandis que sur la route d'Antrain, Stofflet, Talmont et Desessarts arrêtaient les autres colonnes, dont le bruit d'une attaque trop précipitée avait pressé la marche.

Le jour paraissait à peine, et on était à Dol dans la plus cruelle attente, lorsque deux officiers y rentrent en criant : Vive le Roi ! En avant la cavalerie ! Ce cri de victoire est à l'instant répété par des milliers de voix ; la cavalerie part au galop, les cris se prolongent et l'espérance ranime tous !es cœurs.

La Rochejacquelein, d'Autichamp, Saint-André et de Hargnes poursuivaient, avec six mille hommes, deux divisions républicaines, sur la route de Pontorson, tandis que Stofflet, Talmont et Desessarts marchaient avec le gros des royalistes, sur le reste de l'armée ennemie, qui prenait position en avant d'Antrain. Marceau, de ce côté, soutenait, avec sa division, les premières colonnes d'attaque, et rétablissait le combat, qui devint général sur les deux routes. Les renforts arrivaient successivement aux deux partis, acharnés l’un contre l'autre. Mais Stofflet résistait peine aux attaques réitérées de Marceau, qui avait repris l'offensive ; déjà quelques lâches jetaient l'alarme parmi les royalistes. Il était huit, heures du matin, et le soleil brillait sans nuages, lorsque s'éleva tout-à-coup, de deux étangs qui bordent la rouie d'Antrain, Sun brouillard épais et fétide. Le ciel s'obscurcit tellement, que l'on ne se voyait plus à deux pas. Ce phénomène frappa d'étonnement les deux armées. Les soldats restent d'abord interdits ; puis, dans la crainte d'une surprise, ils poussent des cris effrayants. Celui qui ne répond pas juste au qui vive ? ami ou ennemi, est à l'instant égorgé ; les coups sont portés au hasard, et pendant une demi-heure, royalistes et républicains s'entre-tuent sans se reconnaître. Enfin des deux côtés on resta ferme dans ses positions, soit qu'un sentiment de terreur produisit cette immobilité, soit qu'elle fit l'effet, au contraire, de l'exaltation du courage. A peine l'obscurité fut-elle dissipée, que les républicains, reprenant l'avantage sur la route d'Antrain, repoussèrent Stofflet qui s'était retranché dans un bois avec deux pièces de canon. Il détacha aussitôt des cavaliers à Dol pour avoir des cartouches, ses soldats manquant de munitions ; mais un reste de brouillard ne laissant apercevoir les objets que confusément, les Vendéens, déjà forcés sur quelques points de la ligne e prirent leurs propres cavaliers pour des hussards, et saisis d'épouvante, ils entraînèrent, en fuyant, la plupart de leurs officiers. Huit cents hommes, qui formaient la tête et l'élite de la colonne, n'apercevant point le désordre, continuèrent de se battre Talmont, resté seul pour les commander, fit des prodiges de valeur.

Mais déjà la ville de Dol était remplie de fuyards ; ils y semaient l'alarme et annonçaient partout la perte de la bataille. La cavalerie, après avoir rétrogradé, veut les rallier à coups de sabre. Les cris à la mort les braves ! à la mort ! se font entendre ; cris affreux, plus capables d'inspirer l'effroi que le courage, et qui sont répétés par des voix lugubres.

Dix mille femmes éplorées, un grand nombre de prêtres, et tous ceux qui ont abandonné le combat cherchent leur salut dans la fuite. La confusion est telle que des hommes et des chevaux sont écrasés au milieu des bagages. Malgré ce déplorable désordre, Pérault, quoique blessé fait pointer sur le pont l'artillerie de réserve, exhortant les canonniers à mourir eut le faut sur leurs pièces, pour arrêter l'ennemie En vain cherche-t-il, avec d'autres officiers, à rallier les soldats ; tous prennent la route de Dinan : des femmes remplies d'épouvante, de malheureux blessés se traînent à leur suite et se répandent dans les prairies voisines. Stofflet lui-même était avec les fuyards. La vue de quelques femmes courageuses le ramène : il se joint à mesdames de Bonchamps, de Donnissan et de Lescure ; à l'intendant-général Beauvollier, à l'adjudant Richard-Duplessis, et à quelques braves qui font d'inutiles efforts pour retenir les Vendéens. Deux pièces de canon, pointées contre eux, ne peuvent pas même les arrêter. Des prêtres, armés des signes de la religion, se présentent. « Lâches et ingrats ! s'écrie l'abbé de Grandmaison, montrant un blessé ; laisserez-sous périr, sans les défendre, ces braves qui tant de fois vous ont fait un rempart de leurs corps ! » Monté sur un tertre, le curé de Saint-Martin élève un grand crucifix, et captive enfin l'attention de cette multitude effrayée. « Malheureux ! dit-il d'une voix tonnante, arrêtez, je vous l'ordonne au nom de cette croix divine. Où fuyez-vous ? Est-ce à Dinan, où vous seriez foudroyés ? Est-ce vers la mer, où l'ennemi, encouragé par votre fuite, vous précipiterait ? Vendéens ! il n'est plus pour vous de retraite ; votre courage seul vous sauvera. Quoi ! vous fuyez ! après avoir bravé la mort et vous être couverts de gloire ! Que deviendront vos femmes, vos enfants ? Livrés à une soldatesque féroce, ils vont périr par votre lâcheté. Mais l'entends le canon qui s'éloigne votre généralissime, avec une poignée de braves, repousse l'ennemi, et vous fuyez ! Non, non, crient plusieurs voix, vive le Roi ! vive La Rochejacquelein ! — Vous entendez la voix de l'honneur, reprit le curé de Saint-Martin ; elle vous rappelle au combat. Qui de vous peut encore balancer ? qui osera préférer la honte la victoire ? Et vous, vertueuses Vendéennes, séchez vos pleurs ; donnez à vos maris l'exemple du courage ! »

A ces mots de l'orateur chrétien, les femmes s'électrisent, s'enflamment, montrent une énergie dont les hommes menus ne paraissent plus susceptibles : elles reprochent aux fuyards leur 2-cheté les excitent à retourner au combat, leur distribuent des cartouches ; on en voit même qui s'arment de fil-sils. A leur voix ; aux exhortations des veuves Bonchamps et Lescure, qui demandent vengeance, les Poitevins qui ont fui ressaisissent leurs armes. « Que ceux qui veulent encore se battre, crie le prêtre vendéen, se prosternent aux pieds de l'Eternel je donne la bénédiction aux braves ; le ciel leur est ouvert ; les lâches périront maudits de Dieu ». A l’instant plus de dix mille paysans se jettent à genoux, pleins d'enthousiasme, reçoivent l'absolution, se relèvent aux cris répétés de vive le Roi ! vive La Rochejacquelein ! et marchent à l'ennemi, ayant à leur tête le même prêtre qui les exhorte.

Tandis qu'à Dol on croyait tout perdu, La Rochejacquelein, après avoir battu séparément, sur la route de Pontorson, deux divisions républicaines, gagnait, par des chemins de traverse et une direction oblique, la route d'Antrain, croyant que ses troupes y étaient également victorieuses. Il arrive et ne voit que des fuyards. Ce spectacle le navre de douleur : il ne peut s'empêcher de verser des larmes ; et courant se placer entre les deux armées, il attend impatiemment qu'un boulet de canon termine une vie qui lui devient insupportable. Enfin il aperçoit quelques 8ordars qui tenaient ferme, s'en approche et trouve Talmont, qui, malgré la fuite de Stofflet et l’apparence d'une déroute générale, restait encore avec huit cents braves. Ce prince avait pris la généreuse résolution de périr plutôt que de reculer. A l'arrivée du généralissime, l'impulsion de Dol se communique cette troupe intrépide, qui s'est déjà grossie des fuyards ramenés au combat. Tous jurent de vaincre ou mourir. On distribue de nouvelles cartouches ; La Rochejacquelein ordonne de ne tirer qu'à bout portant. Il fait manœuvrer son aile droite et dérobe ses mouvements aux républicains. Ceux-ci, trompés par le silence des royalistes, et instruits d'ailleurs de l'échec que vient d'essuyer Westermann, n'osaient ni attaquer, ni effectuer leur retraite. La Rochejacquelein, profitant habilement de leur incertitude, prend une position plus avantageuse, et fond ensuite, à la tête d'une colonne redoutable, sur les bataillons républicains, qu'il met en fuite. La division Marceau avait alors épuisé toutes Ses munitions, et aux approches de la nuit un grand nombre d'officiers se trouvaient déjà hors de combat, sans que cette bataille, quoique sanglante eût été décisive.

Les républicains, plutôt repoussés que battus complètement, s’arrêtèrent en avant d'Antrain, où ils restèrent sur la défensive. L'armée catholique, sortie victorieuse d'un si grand danger, rentra processionnellement à Dol avec ses prêtres, et par un mouvement de piété et de gratitude, alla droit à l'église, en rendre grâces à Dieu. La loyauté de La Rochejacquelein le porta à attribuer l'avantage de la journée à la conduite et à la bravoure de Talmont. Il appela aussi la reconnaissance de l'arme sur Laville-de-Beaugé et La Marsonnière, qui, n'ayant pas quitté le prince, avaient eux-runes servi une pièce de douze que venaient d'abandonner tes canonniers royalistes. En continuant ainsi le feu, ils avaient dérobé aux républicains la connaissance qu'une grande partie de l'armée était en fuite.

De part et d'autre on passa la nuit sous les armes. Les Vendéens avaient pour eux un premier gage de la victoire et la nécessité de l'obtenir entière et décisive. Les républicains avaient de meilleures positions, les moyens de rallier les renforts prêts à les soutenir ; ils avaient en outre à leur tête plusieurs officiers-généraux d'un courage éprouvé. Les retranchements élevés des deux côtés de la ville d'Antrain, se liaient de droite et de gauche aux routes de Dol et de Pontorson ; deux bataillons devaient les défendre, et au besoin protéger la retraite. Le feu croisé de deux pièces de canon défendait l'entrée du pont de Dol. Le jour parut sans que des deux comtés on eût osé reprendre l’offensive. Les républicains restaient dans leurs lignes et les royalistes conservaient leur position. Westermann, toujours à l’avant-garde, s'indignait de ne pouvoir attaquer ; mais un ordre supérieur enchaînait sa bravoure imprudente. Il était plus de midi, que rien n'annonçait encore une bataille, lorsqu'une vive canonnade avertit bout-à-coup l'armée républicaine que Westermann était aux prises avec les royalistes, sur la route de Pontorson. En effet, La Rochejacquelein, fatigué de tant d'incertitude, ayant à craindre le découragement des siens et l'arrivée des renforts de l'ennemi, venait de seconder l'impatience de tous, en donnant le signal du combat. Il recommença en même temps sur les deux routes. Les républicains ne laissèrent avancer les royalistes sur nt raie, que pour les tourner ensuite par la route de Pontorson, et leur couper ainsi h retraite ; mais La Rochejacquelein pénétrant leur projet, prit le commandement de son aile gauche, et attaquait aussi Westermann. Les commissaires et les généraux de la convention s'étant portés en avant, virent l'armée royale abandonner les hauteurs pour fondre sur Westermann et l'envelopper. Aussitôt le général Rossignol ordonne à quelques troupes légères de sortir de la ligne pour soutenir l'avant-garde. De part et d'autre commencent les charges de cavalerie. Emporté par son courage, de Hargues donne presque seul au milieu des hussards républicaine ; son cheval s'abat, et il est fait prisonnier sans être blessé, sans pouvoir se défendre. Conduit à Rennes après ta bataille, il y périt sur l'échafaud, justement regretté de son parti. Dans cette même charge, Saint-André reçut douze coups de sabre à côté de La Rochejacquelein, dont le cheval foi blessé. Cependant l'infanterie royale prenait partout l'avantage : Westermann avait déjà cédé à l’impétuosité d'une première attaque, lorsque l’adjudant-général Chambertin, volant à son secours, s'engagea sans canon contre une artillerie formidable. Bientôt accablé, il se replie en désordre sur les colonnes de gauche, vers la route d'Antrain., mais de ce côté Stofflet avait déjà repoussé deux fois les républicains, qui revenaient toujours à la charge. Dans une de ces vives attaques, La Marsonnière, officier distingué parmi les royalistes, reçut une balle dans la poitrine. Le général Rossignol, faisant toujours les mêmes fautes, n'envoyait que des corps détachés qui étaient successivement mis en fuite. Cependant, le gros de l'armée républicaine cherchait à se rallier sur une hauteur qui domine la chaussée d'un étang où les vainqueurs étaient forcés de passer à la suite des vaincus : ceux-ci pouvaient encore les y défier. Mais La Rochejacquelein fit avancer deux pièces de canon qui servirent d'artillerie volante, et empêchèrent les républicains de former leur ligne. Mors une terreur panique s'empare de quelques bataillons de volontaires, qui entrainent bientôt toute la masse vers Antrain. Le général Rossignol, constamment à la tête de l'armée, aidé par les commissaires Bourbotte et Prieur, fait d'inutiles efforts pour arrêter les-fuyards. « Soldats, leur crie-t-il, vous allez dire que vos généraux vous trahissent ; c'est vous qui refusez de vous battre : si la victoire nous est arrachée, votre lâcheté seule en sera la cause ». Mais déjà les coups de canon des royalistes accéléraient la retraite des volontaires, qui, accablés de fatigue et de faim, se répandirent dans les maisons et dans les cabarets de la ville, au lieu de défendre les retranchements. La cavalerie, resserrée dans des chemins creux et étroits pouvait manœuvrer, et n'osait d'ailleurs, charger un ennemi victorieux. Poncelet, officier de hussards, tenait ferme dans un défilé, à la tête de douze braves, et protégeait l'armée en déroute il soutint plusieurs charges ; enfin une balle lui fracassa le crâne. Ce poste forcé, rien ne put arrêter le torrent. Le désordre était à son comble ; Les vainqueurs entraient pêle-mêle dans Antrain avec les vaincus, et égorgeaient dans les rues, et mine dans les maisons, ceux qui se laissaient surprendre ou qui préféraient la mort à une fuite honteuse, Un régiment de ligne y périt presque tout entier la route était couverte de cadavres ; car on ne faisait pas de prisonniers. La cavalerie royale s'étant mise aussi à la poursuite des fuyards, s'empara d'une partie des bagages, qui filaient déjà sur le chemin de Rennes, précédés d'une grande quantité de charrettes remplies de blessés, L'infanterie allait en massacrer cent cinquante, que l'ennemi venait d'abandonner dans une église d'Antrain, lorsque les chefs s'opposèrent è de si horribles représailles. Ils firent distribuer des secours et des vêtements à ces males blessés, qu'ils renvoyèrent à Rennes avec un sauf-conduit et une lettre pour l’administration départementale. « C'est par des actes d'humanité, mandaient-ils aux républicains, que l'armée royale se venge des cruautés commises par ses ennemis ». Cette bataille ne peut se comparer qu'à celle de Lavai. Les royalistes, réunis en masse, poursuivirent continuellement l'armée républicaine, la forçant sur tous points à fuir dans le plus grand désordre.

On s'était battu pendant vingt-deux heures ; le besoin de repos arrêta l’armée royale à Antrain, où elle se livra sans troubles à la joie causée par une victoire qui leur rappelait d'anciens succès. Quant aux vaincus, ces deux journées leur avaient coûté une grande partie de leur artillerie et environ dix mille hommes, tant tués que blessés et déserteurs. Malgré L'obscurité de la nuit, il se replièrent sur Rennes pour s'y mettre en sûreté. Les commissaires, les généraux, et les corps marnes qui cherchaient à se rallier, tout fut entraîné. Rennes consternée, vit rentrer, dans le plus affreux désordre, une armée qui avait fait concevoir, peu de jours auparavant, les plus belles espérances. Au lied d'occuper une bonne position, les républicains ne songèrent qu'au moyen de ralentir la marche de l'ennemi, en ouvrant de larges tranchées sur la route. Les blessés, les approvisionnements et les munitions se portèrent sur Nantes. Si les Vendéens se fussent avancés en masse immédiatement, c'en était fait de l'ancienne capitale de la Bretagne, et peut-être de toute la province. Des révoltes puddles éclataient chaque jour dans le Morbihan, où aurait pu se former une Vendée bretonne ; mais l'armée royale laissant ainsi échapper, pour la troisième fois, l'occasion d'entrer dans Rennes, tin renfort de quinze cents hommes suffit pour tout étouffer aux environs de Vannes.

Tant de faits d'armes différents, de motifs de crainte pour les uns et d'espoir pour les autres ; tant de marches et de contre-marches dans une saison rigoureuse à travers des communications difficiles ; tant de confusion et d'alarmes, et plus 'encore la rapidité des événemens, ne faisaient qu'épaissir le voile qui en couvrait les causes et les circonstances. Lie comité de salut public lui-même les ignorait ; plusieurs échecs lui étaient cachés, quoiqu'il eût envoyé l’adjudant-général Royer pour surveiller les généraux, et que Prieur de la Marne eût été en même temps chargé de diriger les opérations. « Nous nous plaignons, écrivit ce comité à Prieur, de ce que les autres représentons, sans confiance dans les succès qui pourraient s'obtenir, incertains et tremblants pour les mesures que les circonstances nécessitent, divisent toujours les forces qui ne devraient agir qu'en masse. Trop indulgents pour les officiers et les chefs militaires, ils ne montrent point assez d'énergie. Toi seul, avec ton âme de feu, ton éloquence militaire et ton patriotisme prononcé, pourras réparer tant de fautes ».

Le comité n'ignorait pas que les désastres de celte guerre alimentaient la Lainé qu'on lui vouait, comme au régulateur d'une révolution impitoyable. Barère, après un assez long silence, apostropha les ennemis de la puissance révolutionnaire. « J’entends ici le cri de ces frondeurs éternels. Pourquoi perdre tant de temps ? Pourquoi les brigands ne sont-ils pas attaqués et détruits ? Pourquoi ? Parce que chaque ville, chaque commune veut une année, et que chaque département, au lieu de se défendre, envoie une députation à Paris. Improbateurs malveillants n'est-il pas absurde de vouloir qu'on fasse des attaques en niasse et-sur-le-champ, tandis que les forces sont encore disséminées ?... Les opérations de la guerre sont-elles autre chose qu'un enchainement de malheurs qui désolent l'humanité ? Le vrai courage ne verse pas des larmes stériles, ne pousse pas des cris impuissants ; il calcule froidement les moyens d'attaque et de défense ; il prépare les succès, et laisse bourdonner autour de lui ces frelons inutiles pour le bien, qui ne savent que vous déchirer par leurs piqûres ; lorsque le moment est venu, il frappe des coups décisifs ». Après avoir annoncé, avec ce mûrie ton d'assurance, la jonction de plusieurs rumens et l'arrivée de vingt mille hommes détachés de l'armée du Nord, Barère observa qu'une réunion de troupes d'armes différentes ne s'effectuait pas aussi vite que la pensée ; puis répondant aux reproches qu'on faisait au comité de sacrifier les armées à son engouement pour Rossignol, dont le funeste commandement avait toujours été maintenu, il allégua les circonstances qui avaient porté la guerre sur un terre-in où Rossignol devait rester dans l'inaction, Euh' il présenta comme de grandes mesures le rappel de la plupart des commissaires envoyés en Bretagne le Maintien du système d'attaque en masse, et le choix du général Turreau pour commander en chef l’armée de l'Ouest. Ce général était alors sur les frontières d'Espagne ; Marceau prit le commandement par intérim. Ce fut sous ses ordres que l'armée porta les coups les plus décisifs aux royalistes. S’il ne recueillit point alors toute la gloire des combats qui anéantirent la grande Vendée, l’histoire, qui n'oublie rien, n'en sera pas moins juste à relever ses actions d'éclat.

Tandis que l'armée républicaine attendait l'impulsion qui devait ramener la victoire sous ses drapeaux, les royalistes délibéraient à Antrain sur la marche qu'ils devaient suive. La plupart des chefs et des nobles voulaient profiter du dernier avantage pour se reporter sur les côtes, et attendre de l'Océan les secours que semblait refuser la Bretagne. Au contraire, les paysans et les lâches, préférant la Loire à l'Océan, demandaient impérieusement leur retour dans la Vendée. « Voyez, disaient-ils, combien la république est formidable. Un combat sanglant n'est-il pas toujours le prélude d'un plus sanglant encore ? Ne sommes-nous pas affaiblis par des pertes menses, et sans moyens suffisants pour insurger la Bretagne ? Que faire sur le sol inhospitalier, sans secours, sans appui, et même sans nourriture ? Retournons sur le terrain qui nous a vus naître, et dont nous connaissons tous les avantages ; nous y retrouverons quelques vestiges de nos autels, quelques débris des cabanes de nos pères ; nous y trouverons peut-être un abri et du moins un tombeau paisible. Nos cadavres ne seront plus la proie des plus vils animaux. Qu'attendrions-nous des Bretons ? Ne nous traitent-ils pas en brigands fugitifs ? Cette terre ingrate qui nous repousse, nous force elle-même à rentrer dans la Vendée. Charette y est encore redoutable ; rallions-nous à ses drapeaux, et peut-être marcherons nous encore à la victoire ».

Ces discours enflammaient tellement les esprits, que tous les efforts, tous les raisonnements des chefs ne faisaient point fléchir la volonté de la multitude. Les drapeaux furent en vain déployés sur la route de Pontorson ; un soulèvement encore plus terrible que celui de Granville, menaça d'éclater. On accusa de nouveau les principaux officiers de vouloir abandonner l'armée pour passer en Angleterre. La fuite de Solerac, qui de Dol avait gagné la côte, augmentait et justifiait les soupçons. Enfin la majorité l'emporta ; et l'armée catholique se mit en marche vers Laval, pour rentrer dans la Vendée, soit par Angers, suit par Saumur. Des bruits confus semés par la terreur la précédaient. « Les Vendéens, disait-on, ravagent tout sur leur passage ; ils ne font point de quartier, et paraissent décidés à tout entreprendre pour traverser le fleuve ».

Mais ce passage était hérissé d'obstacles, Les postes d'Ancenis, de Saint-Florent, de Varades, étaient gardés ; on avait coupé les Ponts-de-Cé, de Saumur et de Blois ; au besoin, celui de Tours l'aurait été pareillement. Carrier prenait des mesures pour garantir Nantes et les deux rives de la Loire ; il faisait enlever les bateaux et mettait uni embargo sur tous les bâtiments propres à la navigation.

L'armée catholique reparut le 19 novembre Fougères, qu'elle occupa sans résistance ; elle y prit deux jours de repos, mais n'y trouva plus aucun secours. Le médecin Putaud, qui, après avoir soulevé les campagnes environnantes, s'était joint aux Vendéens, et les avait courageusement secondés à Granville et à Pontorson, venait de les abandonner, les croyant perdus à Dol. Sa tentative pour s'ériger en chef de parti étant au-dessus de ses forces, le conduisit à l'échafaud. Les généraux royalistes firent chanter à Fougères un Te Deum pour leur victoire de Dol cérémonie qui offrit un contraste déchirant avec leur situation désespérée. Le 22 novembre l'armée occupa Ernée, et le lendemain Mayenne ; elle vit partout, sur son passage, des cadavres et des traces sanglantes, les républicains n'ayant épargné ni les [railleurs, ni les femmes, ni les enfants, ni les blessés restés en arrière pendant la marche sur Granville. Ils exerçaient les marnes cruautés sur les Bretons qui semblaient pencher pour les Vendéens ceux-ci, ne voyant plus autour d'eux que les marques d'une froide barbarie, éprouvaient cette horreur secrète qui tient au désespoir. En quittant Mayenne ils se dirigèrent sur Laval. Un corps de deux mille hommes défendait cette-ville, sous les ordres du général Danican, que sa défection a rendu fameux plus tard. On l'avait chargé alors de maintenir la communication entre. Angers et Rennes, et de combattre les paysans bretons qui s’étaient insurgés depuis le passage de l'armée catholique., ils devenaient peu à peu redoutables. Danican, éloigné de vingt lieues de l'armée battue, se voyant abandonné à ses propres forces, n'osa se mesurer avec l’armée royale. Il se jeta dans Angers, qu'il mit en état de siège. Le 17, l'armée sortit de Laval et se porta sur la Flèche, où elle séjourna jusqu'au 3 décembre., Le conseil vendéen y décida qu'op attaquerait Angers sans retard. Quelques chefs proposèrent de marcher, sur Saumur, mais on s'en tint au premier parti.

Sur les bords de la Mayenne, au-dessous de son confluent avec le Loir et la Sarthe, Angers, alors entouré de murailles antiques, renfermait une population, de trente mille aines qu'animaient le commerce et le voisinage de la Loire. Sa position, ses promenades, ses faubourgs, ses maisons couvertes d'ardoises, forment un contraste avec ses rues étroites, tortueuses, et l'irrégularité de ses édifices. L'armée catholique, décidée à repasser la Loire, se portait sur Angers, dans l'espoir d'y entrer par un coup de main et d'y trouver un assez grand nombre de bateaux réunis. Vaincue ou victorieuse, Angers lui était également nécessaire, soit pour y établir ses magasins après un succès, soit pour assurer sa retraite en cas de revers. Les dépôts considérables d'équipement, de munitions de guerre et de cire-vaux qu'on y tenait, les aiguillonnaient encore plus. Le souvenir d'une première occupation qui ne leur avait calté aucun sacrifice, et les intelligences s'y étaient ménagées, leur persuadaient que sa conque était facile. Leur confiance était telle, que malgré la détresse occasionnée par une marche si pénible, ils négligèrent de se pourvoir des objets les plus indispensables, comptant s'y réparer entièrement. Tout semblait les favoriser. Ils n'en étaient qu'à deux lieues, et les Angevins ignoraient encore s'ils se dirigeaient sur eux ou sur Saumur. Les habitants des faubourgs qui avaient évacué leurs maisons, y rentraient avec une fausse sécurité, quand l'armée royale parut. La précipitation de sa marche et la lenteur des Angevins, en contraignirent plusieurs de e réfugier à Saumur et aux Ponts-de-Cé. Mais loin d'eue effrayée à l'aspect des royalistes, la masse des habitants ne vit dans leur retour, qu'une occasion de réparer la honte dont les généraux s'étaient couverts en livrant la ville, sans combattre, au même ennemi qui, rempli d'audace et d'espoir, s'y présentait de nouveau. Les troupes nécessaires à sa défense n'y entrèrent pourtant que la veille de l'attaque, lenteur impardonnable ! La colonne du général Danican, une partie de la division Boucret et la garde nationale, réunies, fournirent environ quatre mille hommes, force suffisante, quoiqu'elle eût à garnir une enceinte de douze cents toises. Des fortifications réparées à la haie, plusieurs batteries placées sur divers points, et dont le feu était parfaitement dirigé, un service organisé avec ordre et précision, rassurèrent les Angevin' s contre toute espèce de surprise.

Le 5 décembre, à onze heures du matin, le bruit de la générale annonça l'attaque. Chaque corps s'étant porté rapidement à son poste, les assaillons, maîtres de la route de Paris, se répandent dans le faubourg, et commencent un feu assez vif, pinté contre la porte Saint-Michel : les républicains y répondent par celui de vingt pièces de canon en batterie depuis la porte Saint-Aubin jusqu'à la haute chaire. L'infanterie bordait les remparts la garde nationale angevine était aux postes les plus périlleux, et des femmes s'exposaient aux dangers, en distribuant elles-mêmes, pendant le combat, des munitions et des secours. Le général Beau puy, blessé grièvement à la bataille de Laval, s'y fit porter pour surveiller la défense et encourager les soldats. Les murailles étaient si peu élevées, que les assiégés, se trouvant la Ore et la poitrine découvertes, recevaient presque toujours des coups mortels. Le jeune Serrant, commandant un bataillon de volontaires, et l'officier municipal Lebreton tombèrent des premiers sous le feu des royalistes, qui, s'étant jetés dans les maisons voisines, tiraient à coups sûrs et à l'abri. On eut recours à des sacs à terre que les Angevins confectionnèrent rapidement, et on en couvrit les remparts. Cette résistance prolongée déconcerta les assiégeants, Au lieu d'assaillir avec vigueur les Côtés faibles de l'enceinte, ils se bornèrent, pendant tout un jour, à nourrir leur canonnade et leur mousqueterie, sans aucun résultat. Menacés déjà par la cavalerie légère, redoutant l'arrivée des divisions républicaines réunies à Château-Briare, accablés de fatigue et manquant de vivres ils provoquaient une sortie de la garnison, dans l'espoir de terminer la lutte par un combat décisif. Mais les Angevins n'avaient garde de se livrer, hors de leurs murailles, aux coups d'un ennemi au désespoir. Les chefs de l'arme royale, réunis dans le couvent de Saint-Serge, discutèrent deux plans ; l'un pour un assaut général, l'autre pour le passage de la Loire près d'Ingrandes, la faveur d'une fausse attaque sur les Ponts-de-Cé. Dans ce dernier cas, quinze cents hommes restés sous les murs d'Angers, auraient suffi pour contenir la garnison. Charles d'Autichamp fit la proposition incidente d'aller lui-même s'emparer des Ponts-de-Cé, avec la seule division de Bonchamps, tandis qu'on pousserait avec plus de vigueur encore l'attaque de la ville. Le succès lui paraissait d'autant plus probable, que ses soldats, 'étant presque tous Angevins., avaient, ainsi que lui, une connaissance parfaite du pays, et par là pouvaient plus aisément réunir un assez grand nombre d'embarcations. Peut-être ce parti aurait-il prévenu les malheurs d'une marche rétrograde ; mais l'assaut fut décidé sans aucune diversion, pour rouvrir le passage du fleuve. Quelques officiers auraient voulu que, pour faciliter l'escalade, trois mille Vendéens, chargés de fascines, eussent comblé le port Airault. On allégua que six pièces de canon braquées en face du port, soutenues par cinq cents hommes du vingt-neuvième régiment et la garde nationale, rie laissaient aucun espoir de succès dans ce coup de main hardi ne fut point tenté. Toutefois les Angevins avaient négligé de, démolir deux rangs de maisons qui, au dehors, flanquaient la porte Saint-Michel les assaillants s'y logèrent, et à la faveur de la nuit, Herbault et Piron, suivis d'un fort détachement firent combler deux fossés qui en défendaient les approches. A l'instant même la porte menacée fut fortifiée d'un second mur et défendue par une troupe d'élite : un combat nocturne s'engagea, où Desessarts fut grièvement blessé. Malgré l'artillerie de la place, d’Herbault employait déjà la sape et la mine pour faire sauter la porte et donner l'assaut. Mais les assiégés jetaient, de dessus les remparts, des matières enflammées, soit pour écarter les travailleurs soit pour incendier les maisons qui leur servaient d’asile. Bientôt la masse des Vendéens recule devant ce double danger ; et les plus hardis, tels que Lefranc de Boispreau, Tarapon, Drain, Coutis et Fleury de la Porte, en voulant les entraîner par leur exemple, paient de la vie leur témérité. D'autres chefs se présentent pour tenter l'escalade ; mais rien ne peut y décider les soldats, pas même la promesse du pillage de la ville. C'étaient cependant ces mêmes Poitevins qui en avaient réclamé à grands cris l'attaque, et qui, entraînant leurs propres généraux, s'étaient promis de l'emporter, lors même que ses murailles seraient de fer.

Cependant la cavalerie légère des républicains, commandée par l'ardent Marigny, commençait à les harceler. Les hussards et les chasseurs, trainant quelques pièces d'artillerie volante, se flattaient d'entamer l'arrière-garde vendéenne et de s'emparer des bagages, sur la route d'Angers à la Flèche. Sans perdre un moment, La Rochejacquelein détache trois cents chevaux et deux pièces de canon pour repousser Marigny. Dans une première escarmouche, l'adjudant Richard Duplessis, emporté par son cheval, se trouve au milieu d'un peloton de cavaliers ennemis qui fondent sur lui le sabre à la main : il tue le premier hussard ; mais couvert bientôt lui-même de blessures, et voyant Marigny qui s'approche : « J'ai trempé mon bras dans le sang d'un républicain, lui dit-il, trempe le tien dans celui d'un brave royaliste, et achève-moi ». Sa fermeté étonne le général, qui ordonne qu'on l'épargne ; il l'interroge même, pour en tirer quelques aveux sur la situation de l'armée royale. « Si tu désires que je te réponde, reprend Richard, donne-moi de quoi étancher mon sang — il en était, tout couvert ». Marigny lui jette un mouchoir, et lui demande pourquoi les Vendéens faisaient la guerre. « Pour leur propre défense, répond Richard ; ne les massacrez-vous pas sans pitié ? — Mais si je te renvoyais, ajoute Marigny, crois-tu pouvoir amener tes camarades à mettre bas les armes ? » Richard, promettant d'exciter la cavalerie à la désertion, est aussitôt rendu à la liberté ; il retourne parmi les siens. Tous, en le revoyant, s'étonnent qu'il ait échappé à la mort ; et La Rochejacquelein, croyant à un procédé généreux de la part de Marigny, lui renvoie deux hussards prisonniers, qu'il fait armer et équiper ; il lui fait même proposer d'établir l’échange dans la proportion de dix républicains contre un royaliste : mais déjà Marigny était l'objet des regrets de ses soldats et des Vendéens eux-mêmes. A peine eut-il renvoyé Richard, que les deux partis en vinrent à une nouvelle escarmouche à Pelouaille : Marigny se battit corps à corps avec un cavalier vendéen, qu'il étendit ses pieds, et presqu'immédiatement il fut emporté d'un boulet de canon ; quelques-uns de ses hussards périrent avec lui, les autres se dispersèrent

L'armée vendéenne, après d'inutiles efforts, leva tout-à-coup le siège d'Angers, laissant sous ses murs trois cents morts et trois canons démontés. Vainement les généraux avaient voulu rallier leurs soldats qui s'étaient répandus dans les campagnes voisines ; à peine l'ordre du départ et la crainte de rester isolés les ramenèrent sous leurs drapeaux. Les chefs, au désespoir de ce dernier échec, nt indécis sur leur marche, prirent la route du nord, tournant le dos à la Loire, et n'osant rentrer dans la Vendée par les Ponts-de-Cé, dont les approches étaient défendues par dix-huit cents hommes et dix pièces de canon. Tel fut le siège d'Angers le sang-froid de la garnison et la confiance des habitants sauvèrent la ville.

L'accusation d'avoir voulu la livrer pesa sur le général Danican. On citait à sa charge d'avoir dit au procureur-général-syndic \rial, qu'Angers ne pouvait se défendre, et d'avoir prétexté une chute de cheval pour se démettre du commandement. On ajoutait qu'au plus fort de la crise on avait vu filer sa voiture et ses bagages vers la porte Saint-Nicolas, et que son escorte, éclairée par des torches, prenant la même direction, avait fait soupçonner le dessein d'indiquer par des feux les points les plus faibles. Danican repoussa l'accusation ; mais sa conduite ultérieure la fit revivre et l'accrédita même. Il fut destitué alors, et ne reparut dans les rangs des révolutionnaires, que pour les abandonner à une époque où tout se réunissait contre leur éphémère république.

Les Angevins disent encore aujourd'hui que l'arrière...pensée des généraux appelés à les secourir, était de laisser prendre leur ville, pour avoir occasion de la reconquérir, de la dévaster et de la brûler. Une si odieuse imputation est digne de ces temps sinistres, qui ne respiraient que haines, défiances et alarmes. Ce qui y donna lieu, sans doute, ce fut l'inaction du général Rossignol, quoiqu'on lui eût dépêché plusieurs courriers, et l'immobilité de l'armée de l'ouest à Châteaubriant, tandis qu'elle aurait d suivre de près les Vendéens. Les généraux de la république étant subordonnés alors aux volontés des proconsuls conventionnels, c'est contre ces derniers que les Angevins auraient dû faire planer leurs terribles soupçons.

Carrier se vanta d'avoir contribué au salut d'Angers, par le prompt envoi de quarante voitures chargées d munitions de guerre, tirées de l’arsenal de Nantes, Mais l'attitude de la garnison et la fermeté des généraux Mesnard et Beaupuy firent plus. Pendant trente-deux heures le feu des remparts se soutint contre un ennemi au désespoir, qui se vit forcé de lever précipitamment le siège dans le plus grand désordre.

L'armée royale s'arrêta à Suette, et se porta le lendemain sur la Flèche, non par Durtal, dont le pont était coupé, mais par Beaugé. Dans sa marche elle fut de nouveau harcelée par la cavalerie légère. La mort de Marigny n'avait point ralenti l'ardeur de Westermann. Cet infatigable partisan pressait de plus en plus les traîneurs et tous les bagages, les Vendéens isolés, qui rôdaient ou couchaient dans les fermes, tombaient en son pouvoir ou sous ses coups. Il atteignit, à une lieue de Beaugé, l'arrière-garde, et lui envoya quelques obus. Mais Piron s'étant porté à sa rencontre, repoussa son attaque et le contraignit de se replier jusqu'à Jarzé, dont il venait d'incendier le château.

Là Westermann fit mettre pied à terre à la moitié de sa cavalerie, l'embusqua, et engagea contre Piron un feu de file de carabine, tel que celui qu'auraient pu faire d'habiles tirailleurs. Cette manœuvre, soutenue par le canon, coûta la vie à plusieurs Vendéens qui s'étaient trop engagés. Mais accablé par le nombre, et n'étant pas secondé par la division Muller, dont les soldats rangés en bataille, s'indignaient de ne point marcher, Westermann se replia jusqu'à Suette. La Rochejacquelein, maigre de Beaugé, resta les 5 et 6 décembre, essayant de réorganiser son armée, encore plus affaiblie par la fatigue et par les maladies que par les combats. Il lui fit distribuer des munitions-Les Vendéens n'avaient plus alors que trente canons ou obusiers et douze caissons, dont la plupart étaient vides. Les chevaux de trait leur manquaient, et les voitures de luxe fournissaient le train de l'artillerie.

L'armée ne put se procurer crue peu de vivres Beaugé. A son approche, les républicains avaient tout fait filer à Saumur. On trouvait à peine, dans les fermes et les campagnes environnantes, la nourriture nécessaire aux hommes et aux chevaux. L'armée sortit de Beaugé le 7 décembre, à la pointe du jour, pour se diriger sur la Flèche, protégée par une arrière-garde composée de cavalerie et d'infanterie, avec une pièce de canon.

Beauvollier, intendant et trésorier-général, quitta l'armée à Beaugé, laissant la caisse militaire au curé de Saint-Laud. Son départ fut blâmé, et cependant imité peu après par d'aubes chefs. On l'accusa même d'infidélité, mais sans preuves. Ce chef, d'ailleurs, était au désespoir de la levée du siège d'Angers, où sa femme et sa fille se trouvaient prisonnières ; il prévoyait la perte de son parti, et crut inutile de se sacrifier sans nécessité, d'autant plus que la nature de ses fonctions ne lui en faisait point un devoir.

Cependant Westermann, toujours à la poursuite des Vendéens, sabra une quarantaine de cavaliers, mit le reste en fuite, et répandit le désordre dans l'infanterie de l’arrière-garde elle se rallia néanmoins sur une hauteur, et brai qua sa pièce de canon. Le feu se soutint pendant une demi-heure, sans que Westermann attaquât la position, le général Muller se refusant toujours de le soutenir et alléguant des ordres supérieurs. Il parait qu'en effet il lui était enjoint de rester à quatre lieues de la cavalerie légère. Frémissant d'impatience, Westermann tourne la droite des Vendéens, s'empare de leur canon, et après les avoir mis en fuite y les poursuit jusqu'au pont de la Flèche. Il y trouva l'armée royale rangée en bataille, ayant en face la rivière du Loir, dont le pont était coupé, et la ville au-delà, défendue par une forte garnison. Placée ainsi entre la rivière et les républicains, l'armée était dans la position la plus effrayante. Pendant que ses premières colonnes avaient à combattre la garnison, son arrière-garde se trouvait aux prises avec Westermann et la brigade du général Legros ; de sorte qu'on voyait à la fois s'élever sur elle le feu du canon qu'on tirait de la Flèche, et celui qu'on dirigeait sur l'arrière-garde : l'armée était entre, deux feux. La Rochejacquelein prend alors un parti décisif. Il remonte la rivière à la tête de quatre cents cavaliers choisis dont chacun portait un fantassin en croupe, et trouve un gué près d'un moulin, sur une chaussée couverte d'eau et grès-dangereuse. On était à l'entrée de la nuit. Les plus hardis passent les premiers ; le reste suit, surprend et culbute la garnison, s'empare du fan-bourg, s'y retranche et rétablit le pont, afin que toute l'armée puisse entrer dans la ville.

Le général Chalbos et le conventionnel Garnier de Saintes se hâtent de l'abandonner, et se retirent au Mans. La Rochejacquelein, qui par son action d'éclat venait de sauver l'armée, s'était porté au galop vers l'arrière-garde, qu'il trouva dans un désordre affreux. Sa présence et l'annonce de son entrée dans la Flèche raniment tous les cœurs ; on se réunit pour repousser Westermann, et en moins d'une heure il est forcé à la retraite. Cette double victoire, dans un moment qui semblait devoir être le dernier de l'armée, lui permit de prendre du repos. Elle venait de perdre M. de Verteuil l'un des chefs des Vendéens du centre, ancien osier au régiment de Languedoc un boulet lui avait emporté les deux jambes. Le prince de Talmont, à la vue même de La Flèche, venait aussi de se distinguer par un trait de bravoure digne des brillantes époques de la chevalerie. Une plaine séparait les deux armées : Talmont presque seul s'avançait à cheval ; il fut reconnu pour un des généraux royalistes, et défié au combat par un hussard républicain. « Je t'attends ! » lui crie Talmont. Le hussard fond au galop sur le prince ; les sabres se croisent, Talmont pare, frappe, et d'un coup assuré partage en deux la tête de son adversaire, qui tombe mort à ses pieds. L'armée royale passa une nuit paisible, grâce La Rochejacquelein, qui avait pourvu à sa sûreté : aucune surprise n'était à craindre. Accablée de fatigue et de maladie, l'armée ne demandait que du repos. Le découragement s'était emparé des officiers comme des soldats, depuis qu'il ne restait plus d'espoir de rentrer dans le pays vendéen ; il n'était plus possible d'ailleurs d'arrêter aucun plan. Pressés par la faim, errants au milieu de l'hiver, et continuellement déchirés par les cris des mourants qu'il fallait abandonner, les Vendéens invoquaient presque tous la mort, tant la crainte de rester sur le champ de bataille intimidait les plus courageux. Dans cette position affreuse, chacun devait toujours être près à soutenir de nouveaux combats et à affronter de nouveaux dangers. L'armée resta deux jours à La Flèche, sans être inquiétée par les républicains. Le 10 décembre, à la pointe du jour, elle se mit en marche et se dirigea vers le Mans : on espérait y trouver des vivres, des amis et peut-être quelques jours encore de tranquillité, ce qu'on préférait à tout. A sept heures du matin, Westermann mène sa cavalerie devant le pont du Loir qui était coupé, et il voit l'armée royale défiler au-delà. Ses cavaliers passent la rivière à la rage, et ses fantassins sur des poutres ou sur des batelets ; ils pénètrent dans la ville, joignent les traîneurs de l'arrière-garde, qui sont à l'instant massacrés, et s'emparent de quelques pièces de canon et des caissons abandonnés faute de chevaux. Westermann suivit les traces des Vendéens jusqu'à la hauteur de Foultourte ; la route était couverte de corps en putréfaction. Dans la nuit, quelques centaines de royalistes, qui, ne pouvant plus se trainer, s'étaient répandus dans les fermes, fuirent égorgés par les éclaireurs.

Cependant le général Rossignol, se conformant aux ordres du comité de salut public, venait de remettre au général Marceau le commandement de l’armée de l'Ouest. Marchant en plusieurs colonnes, cette armée n'était pas toute réunie à la levée du siée d'Angers, les opérations incertaines des royalistes avaient forcé les généraux et les commissaires de la morceler. La division aux ordres du général Muller suivait Westermann sur le chemin de la Flèche ; une autre avait pris la route de la levée, pour protéger Saumur et Tours ; une troisième avait reçu l'ordre de se porter sur le chemin de Beaufort, afin de servir de corps intermédiaire, en appuyant la gauche ou la droite, suivant les circonstances. Tous ces mouvements décelaient le doute et l'ignorance sur la marelle ultérieure des Vendéens. En s'éloignant ainsi de la Loire, ils semblaient avoir renoncé au projet de tenter le passage par Angers ou par Saumur, projet qu'ils avaient si énergiquement proclamé à Granville et à Antrain. Leurs chefs, dans un conseil de guerre tenu à Beaugé, avaient agité la question de marcher sur Tours, par la levée, de s'emparer de la fabrique des poudres de Ripault, à deux lieues de là, et de rentrer ensuite dans la Vendée dont l'accès eût été plus facile. L’exécution de ce plan les eût peut-être sauvés. Malheureusement le désordre, la confusion, le découragement, ne leur permirent de s’arrêter à aucun parti salutaire.

Du côté des républicains, c'était le défaut de concert qui nuisait aux opérations. La division des côtes de Cherbourg ayant effectué, Beaugé, sa jonction avec les troupes de l'armée de l'Ouest aurait pu s'approcher de la Fiche, avant que les Vendéens s'en fussent emparés. Pris alors entre deux feux, il ne leur serait resté que l'alternative de périr glorieusement sur le champ de bataille ou d'élire précipités dans le Loir. Leur destruction ne fut que différée. Le 10 décembre, ils se présentèrent devant l’ancienne capitale de la province du Maine, ville déjà populeuse et riche sous Charlemagne, quoique la Sarthe, qui l'arrose, et L'Huisne, qui près de ses murailles se jette dans la Sarthe, ne soient point navigables ; mais le Mans est situé sur un sol fertile où tout abonde. Déchue de son ancienne splendeur, il lui reste dix-huit mille habitants et un commerce lucratif. Sept grandes routes y aboutissent, dont trois au sud se réunissent à Pontlieu. Là une longue et belle avenue, plantée de plusieurs rangs d'arbres, y conduit du c8té de la Flèche. Les Vendéens n'y pénétrèrent qu'après un combat très-vif soutenu par h garnison. Ils trouvèrent à la tête du pont et sur le pont même tranchées sur tranchées, canons, chausse-trapes, chenaux de frise, et ils surmontèrent tous ces obs. tacles. Maires de la ville, ils y passèrent tranquillement la journée du 11. La grande place des Halles, couverte de canons, de bagages et de voitures, leur servait à la fois de camp, de parc d'artillerie et de quartier-général. Les malheureux Poitevins, que la disette et la fatigue avaient exténués, trouvèrent au Mans des vivres en abondance et s'en rassasièrent. Se livrant tour à tour aux plaisirs de la table et aux douceurs du sommeil, ils oublièrent, dans un repos imprudent dont les suites devaient leur être si funestes, qu'un ennemi formidable et acharné était à leur poursuite.

Toutes les divisions, sous les ordres du général Marceau, venaient de se réunir au village de Foultourte rendez-vous général de l'armée, pour marcher de là sur le Mans. Westermann, suivi de la division Muller, formait l'avant-garde. Tout annonçait une bataille prochaine et décisive.

La Rochejacquelein, instruit que deux corps d'armée s'avançaient par les routes d'Angers et de Tours, fit battre la générale pour marcher droit à l'ennemi. Mais presque tous ses soldats étaient plongés soit dans l'ivresse, soit dans le sommeil, et il ne put en réunir que douze mille en état de combattre. li les divisa en trois colonnes et plaça son corps d'élite sur une hauteur flanquée de bois de sapin, à une lieue du Mans.

A sept heures du matin, le 13 décembre, commencèrent les attaques sur les trois routes du sud. Westermann, le premier engagé sur le chemin de la Flèche, fut d'abord repoussé et se replia sur la division Muller. A peine fut-il soutenu qu'il s'avança de nouveau jusqu'au bois, en avant de Pontlieu ; il y trouva les royalistes embusqués ; d'Autichamp et Martin La Pomeraie avec les Angevins ; Mercier la Vendée, et Georges Cadoudal avec une poignée de Morbihannais. Malgré plusieurs charges brillantes, la troupe de Westermann et la division Muller furent repoussées à deux reprises., et ne purent entamer les Vendéens.

Mais les restes du corps d'armée de Mayence marchaient avec la même ardeur à la suite de la division de Cherbourg. La cavalerie de Westermann renouvelant l'attaque, chargea sans même attendre le signal, soutenue par la division de Cherbourg en colonnes serrées. Divisés en deux corps, les Vendéens rie peuvent résister à l’impétuosité de ce double choc ; ils abandonnent leurs positions et rentrent en désordre à Pont-lieu et au Mans, n'ayant plus pour abri que la ville, et pour derniers retranchements que le faubourg. La Rochejacquelein, au désespoir, s'efforce vainement de les rallier ; il est laissé presque seul au milieu des ennemis, d'où il ne se dégage qu'à force d'intrépidité. Il rentre au Mans pour s'opposer à la déroule des siens, qui déjà fuyaient par le chemin de Laval. Tous ceux qui le voient rentrer, se pressent de le suivre, et dégarnissent de plus en plus les retranche-mena. D'autres en plus grand nombre étaient si accablés de fatigue, que rien au monde ne pouvait les déterminer à marcher au combat. Ils se berçaient de l'idée que l'ennemi suspendrait au moins l'attaque jusqu'au lendemain. Telle était leur sécurité à cet égard, qu'ils s'attendaient à passer encore une nuit tranquille à peine cinq cents hommes restèrent à la garde de Pontlieu. En effet, les républicains s'étaient arrêtés à la portée du canon, et des deux cités on semblait vouloir remettre au jour suivant la bataille décisive. La fougueuse impatience d'un seul homme en décida autrement. Marceau, prévenu contre Westermann, venait de lui remettre un billet du conventionnel Bourbotte, qui lui reprochait d'avoir compromis l'armée par son imprudente audace, et lui intimait l'ordre, sous peine de mort, de ne plus engager d'action, et de se borner à éclairer la marche de l'ennemi.

Aux approches de la nuit, Marceau indique à Westermann une position en avant de la ville, pour attaquer le lendemain. « La meilleure position, répond Westermann, malgré les menaces de Bourbotte, est dans la ville même : profitons de la fortune. — Tu joues gros jeu, brave homme, lui dit Marceau en lui serrant la main ; n'importe, marche et je te soutiendrai ».

On touchait à la chute du jour quand Westermann, suivi des grenadiers d'Armagnac, s'avança sur le Mans dans le plus grand silence, tandis que sa cavalerie filait des deux côtés de la route, afin de passer l'Huisne à gué. Le capitaine Rolland, monte le premier sur le ponta la tête des grenadiers, en écarte les chevaux de frise ; et sans aucun égard pour les représentations de son frère, commandant le mime régiment, il s'élance et s'écrie : « Nous tenons enfin l'ennemi, c'est ici qu'il faut l'exterminer, ou mourir glorieusement ». Son frère le suit ; on bat la charge : en un instant le pont, les retranchements sont forcés et les Vendéens mis en fuite ; plusieurs sont atteints et taillés en pièces à l’entrée même de la ville. Mais là Talmont s'élance, au milieu du feu, sur les hussards républicains, et une batterie masquée arrête la colonne d'attaque. Sans l'intrépidité des grenadiers d'Armagnac, qui en imposèrent à quelques lâches, elle aurait plié. Westermann resta inébranlable. De son côté, La Rochejacquelein fit pointer le canon sur toutes les avenues de la grande place, et jeta des tirailleurs dans les maisons voisines de l'action ; leur feu meurtrier écarta les assaillants. Westermann frémissait de rage, et tombait à coups de sabre sur les soldats qui montraient de l'indécision ; mais l'attitude des Vendéens ne permettait plus d'avancer. A neuf heures du soir, Marceau, sans cesser le feu, prit position et se mit en devoir de cerner la ville, pour qu'aucun ennemi ne pût lui échapper. Westermann, à son exemple, suspendit les attaques de sa troupe, dont les rangs étaient éclaircis. Marceau lui envoya du canon, pour repousser l'ennemi s'il tentait de reprendre l'offensive ; il fit ensuite filer, par sa droite, une colonne chargée de s'emparer de la route de Paris. En rime temps Westermann garnissait toutes les rues adjacentes 'à la grande place, devenue le dernier boulevard des Vendéens. Une fusillade terrible, entremêlée de coups de canon, s'engagea au milieu des ténèbres, et augmenta l'horreur de ce combat nocturne. D’Herbault fut blessé à mort à côté des batteries vendéennes, dont il dirigeait le feu ; La Rochejacquelein eut deux chevaux tués sous lui : mais sa voix ne pouvait plus se faire entendre au milieu des détonations répétées de l'artillerie, des cris poussés par les combattants et des gémissements d'une foule de femmes éplorées. Dans ce tumulte effroyable, il lui devint impossible de rien prévoir ni de rien réparer. Ses soldats sortaient en foule des maisons, tes uns prenant la fuite, d'autres allant au feu dans le plus grand désordre. La vue du danger les jetaient dans l'abattement et le désespoir. Un petit nombre seulement redoublait d’efforts sur la grande place, servait et défendait l'artillerie. Là se passaient des scènes de carnage. Les rues adjacentes se remplissaient de cadavres, et les cris des mourans jetaient de tous côtés l'épouvante. L'encombrement des chariots et des voitures portait le désordre à son comble. Des flots de Vendéens se pressaient en sens contraire e. les uns s'emparant des maisons voisines pour s'y retrancher, d'autres — c'étaient le plus grand nombre — ne songeant plus qu'à fuir. Stofflet, le major-général, en donna lui-même l'exemple. On le vit, avec les drapeaux, cherchant une issue hors la ville. Vainement La Rochejacquelein veut opposer de la résistance à cette dissolution de l’armée : c'est un torrent qui entraîne bout. Quelques soldats pourtant 9 retenus par leurs officiers, se groupent à l'entrée du pont qui est sur la route de Laval ; on y braque même du canon pour arrêter les fuyards. Plusieurs rentrent dans la ville et retournent au combat. Mais à peine sont-ils vers la route d'Angers, sous une grande allée de peupliers, qu'une terreur panique rend la déroute encore plus générale. Tout fuit ; on se serre, on se presse dans une rue étroite qui aboutit de la grande place à celle de l'Eperon. Là les hommes et les chevaux, entassés pêle-mêle ne pouvant plus aller en avant ni rétrograder, périssent écrasés ou étouffés. Ce fut dans ce cruel moment que Forestier Duchesnier et Dupérat, émus de compassion, voulurent emporter sur Leurs épaules Roger-Monlinier, d'Herbault et Lemaignan, tous trois grièvement blessés. « Amis, dirent ces derniers à leurs généreux compagnons d'armes, le sacrifice de notre vie est consommé : nous avons conservé jusqu'à notre dernier soupir, fidélité à la religion et au Roi ; nous avons fait notre devoir nos cœurs sont tranquilles. Laissez-nous mourir ; en voulant nous sauver, vous péririez vous-mêmes infailliblement ; puisse le ciel vous conserver au milieu des dangers qui vous environnent ! » Après avoir tout teinté pour les fléchir, les trois officiers Vendéens, le cœur oppressé et les yeux humides de larmes, cédèrent au torrent, tout en faisant des vœux pour que leurs malheureux amis pussent exciter la pitié d'un vainqueur trop souvent implacable.

La Rochejacquelein et d'autres chefs, voyant la bataille perdue sans ressource, s'efforcent, pour éviter un massacre général, de mettre quelqu'ordre dans la retraite. Ils rassemblent le peu de cavalerie qu'ils trouvent sur leur passage, et gagnent la route de Laval, la seule qui fut encore libre. Elle était couverte de fuyard, dont on parvint à rallier un assez grand nombre. La Rochejacquelein les encourage ; prêtant !'oreille au bruit du canon, il juge, par les détonations répétées de l'artillerie, que son arrière-garde soutient encore le combat : il tourne bride alors, et ranimant les siens, il se remet en marche pour rentrer dans la ville, dans l'espoir de renouveler la bataille. A peine a-1-il fait deux cents pas, que les boulets de l'ennemi viennent frapper dans ses rangs marnes. Dès-lors il lui devient impossible de retenir ses soldats ; tous lui crient que ses efforts sont inutiles et que tout est perdu : le cœur brisé, il reprend la route de Laval.

Cependant les républicains combattaient depuis près de douze heures, sans avoir encore pu pénétrer dans la place du Mans, dont l'artillerie vendéenne défendait encore les approches. Une poignée de royalistes intrépides et voués à une mort certaine', servaient les batteries. Là une pièce de douze chargée à mitraille emportait des rangs entiers au moindre mouvement des colonnes d'attaque. Là mourut, au lit d'honneur, le chevalier Duhoux, adjudant-général vendéen, aussi loyal qu'intrépide. Sur cette même place, le vicomte de Scépeaux, à défaut de canonniers, tira lui-même trente-cinq coups de canon, et fut blessé au pied en mettant encore le feu à une pièce. Le reste de l'armée ne dut son salut et sa retraite qu'au dévouement de ces deux chefs et des huit cents braves qui, à leur exemple, résistèrent pendant cette nuit terrible. Il était deux heures du malin, et ils cherchaient encore à vendre chèrement leur vie, en se battant sur les canons et dans les maisons qui leur servaient de retranchements. Soit lassitude, soit terreur ou impuissance de part et d'autre, on resta en observation jusqu'au point du jour. Le général Kléber, survenu avec la division mayençaise, fit passer de nouvelles troupes à Westermann. Quoique blessé, ce général, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, n'avait pas quitté le poste périlleux de l'avant-garde. Il reprend l'attaque, tandis que le général Carpentier, pour vaincre la résistance des Vendéens, fait pointer tour à' tour du canon chargé à boulets et à mitraille, sur leurs batteries et sur les fenêtres des maisons situées dans tes angles de la place. En même temps les chasseurs des Francs et de Cassel, réunis aux grenadiers d'Armagnac et d'Aunis, chargent à la baïonnette tout ce qui est devant eux. Rien ne peut plus résister à ce dernier effort. Tout ce qui n'est point égorgé se sauve sur la route de Laval, abandonnant aux vainqueurs l'artillerie presqu'entière, les bagages, les femmes, les enfants et les blessés. A l'instant le gros de l'armée républicaine, réuni au faubourg de Pontlieu, fait son entrée au pas de charge. Le soldat altéré de sang ne respirait que massacre et pillage. Le Mans, dont les rues étaient encombrées de cadavres, de monceaux d'armes, de voitures brisées, de chevaux étole fis, de canons, de caissons, présenta l'affreux spectacle d'une ville emportée d'assaut et livrée à la rage d'une soldatesque effrénée. Les malheureuses Vendéennes étaient arrachées des maisons et trainées sur la place publique pour y être égorgées. On en immola un grand nombre sous les yeux mimes des commissaires conventionnels. Là elles étaient entassées pour être foudroyées par des feux de pelotons : en vain ces infortunées se serraient pour éviter la mort ; les premiers rangs recevaient seuls des coups mortels ; mais les bourreaux infatigables portaient sur les autres de nouveaux coups. A la vue des cadavres amoncelés et encore palpitants, les vainqueurs se disaient avec une joie féroce : Ils sont en batterie. La jeunesse et la beauté, rien ne fut respecté ; le soldat se montra encore plus cruel pour les femmes du haut rang, dont les cadavres mutilés furent tramés dans la boue. Les rues, les maisons, les places publiques, tout était couvert de morts ; les vainqueurs semblaient ne pouvoir se rassasier de sang. Marceau, qui gémissait de l'épouvantable abus de la victoire ne put y mettre un terme qu'en faisant battre b générale. Le soldat, livré au pillage, écoute en frémissant le rappel à ses drapeaux, les chevaux, les voitures, les ornements d'église, tout ce que, possédèrent les vaincus, ne pouvait assouvir sa cupidité. Sans s’arrêter au Mans, Westermann, à la tête des grenadiers d'avant-garde, poursuivit avec acharnement les fuyards sur la route de Laval, jusqu'à la Chartreuse du Parc. Malades, blessés, traîneurs, tout ce qui n'avait pu suivre la masse, fut égorgé sans distinction de sexe : dans l'espace de quatorze lieues, il n'y eut pas une toise de terrain qui ne rôt couverte de cadavres. Les fuyards qui prirent la route d'Alençon, croyant suivre celle de Laval, furent tous massacrés. Parmi les paysans du Maine, il y en eut qui, sans nulle compassion pour les vaincus, les traquèrent dans les bois et dans les fermes comme des bites fauves, soit qu'ils redoutassent les vain-, queues Soit qu'ils voulussent mettre un terme aux calamités d'une guerre qui menaçait leurs propriétés. Mais d'autres en plus grand nombre, bravant tous les périls, accordèrent l'hospitalité la plus touchante à une foule de malheureux Vendéens qui leur durent la vie. Les divisions de l'armée républicaine qui suivirent de près Westermann, se con tentèrent de ramasser sur la route les hommes et les femmes qui, paraissant suspects, n'étaient point réclamés par les habitants du lieu. Mais malheur à ceux qui ne pouvaient marcher ! ils étaient fusillés sur-le-champ. Des femmes jadis dans l'opulence, et qui se trainaient avec peine dans des routes fangeuses, cherchaient à s'assurer la protection de ces révolutionnaires farouches, dont le seul aspect autrefois ne leur eût inspiré que la colère et le mépris. Fatiguée de tant de scènes atroces, l'imagination cherche à se reposer sur quelques traits d'une pitié généreuse. Les soldats d'Aunis et d'Armagnac, auxquels étaient dû principalement le gain de la bataille, sauvèrent plusieurs Vendéennes. Sans se prévaloir du droit de conquête, sans même se permettre aucun propos insultant, presque tous respectèrent leurs captives, et en arrachèrent un grand nombre à. une mort certaine, au risque de périr victimes de leur humanité.

Cependant les débris de l'armée royale, conduits par La Rochejacquelein, entrèrent à Laval dans la soirée du 13 décembre, et y furent joints dans la nuit par tout ce, qui avait pu échapper au fer des républicains. Ce fut alors que les chefs purent sonder la plaie profonde de leur parti. La ville du Mans venait d'être le tombeau de leurs plus braves défenseurs., ils y avaient perdu presque toute l'artillerie et les munitions ; pris de quinze mille Vendéens y avaient péri, parmi lesquels, il est vrai, on comptait plus de non combattons que de soldats. Les généraux furent d'avis de se rapprocher de la Loire, peur en tenter, à tout prix, le passage. Mais comment éviter un ennemi infatigable qui avançait à grandes journées ? A l'aube du jour, le signal du départ fut donné par les chefs. De malheureux Vendéens perdus de fatigue, de besoins, de maladies, et saisis de terreur, voulant et ne pouvant marcher, se laissèrent désarmer par les femmes de Laval.

Craon fut occupé le 14 par cette troupe fugitive, que Westermann poursuivait sans relâche ; plus il avançait, plus La Rochejacquelein pressait sa retraite. Ses soldats, livrés à une sombre inquiétude, marchaient nuit et jour, espérant traverser la Loire à Ancenis. Malheur à ceux qui, cédant au besoin du sommeil, s’arrêtaient accablés de lassitude ! ils ne pouvaient échapper la cavalerie légère chaque ferme, chaque maison devenait sur la route le tombeau de quelque royaliste. Le 15 décembre, on occupa Pouancé, le lendemain Ancenis ; La Rochejacquelein y entra le premier sans éprouver de résistance. A la vue de la Loire, l'aspect ides rives vendéennes, les esprits se ranimèrent. L'armée ne pouvait trouver de salut que de l'autre côté, où l'on disait avoir aperçu, deux jours auparavant, une troupe de paysans armés de fusils. Mais comment traverser le fleuve sans bateaux, sans pontons, sans aucun moyen de transport ? la crue des eaux l'avait rendu plus large et plus rapide. D'ailleurs la rive oppos4e était au-pouvoir des républicains, qui avaient un poste à Saint-Florent. La Rochejacquelein se hâte d'envoyer deux royalistes en reconnaissance sur une espèce de radeau on attend en vain, et dans la plus vive anxiété, retour des deux émissaires. Le bruit de quelques coups de fusils tirés de ce côté, fait juger alors qu'ils sont tombés dans une patrouille ou dans une embuscade. Nul n'osait tenter de nouveau le passage. La Rochejacquelein s'offre d'aller lui-mixte reconnaître l'autre rive. On y apercevait quatre barques chargées dont on pouvait s'emparer et se servir ; c'était un aiguillon de plus qui l'entraînait vers l’initiative de l'entreprise, soit pour défendre le point de débarquement contre l'ennemi, soit afin de prévenir la dispersion de ses propres soldats sur cette rive gauche, leur dernier asile. M. de Langerie et dix-huit Vendéens montent le seul bateau dont on avait pu s'emparer à Ancenis. La Rochejacquelein, Stofflet et Laville-de-Beaugé se jettent dans un batelet enlevé d'un étang du château de Saint-Marc, et qu'on avait chargé sur un chariot. Avant de s'éloigner, ils protestent qu'ils reviendront instruire l'armée du résultat de l'événement. Toute l'avant-garde suit des yeux ces deux frêles bateaux, d'où semblait dépendre le sort des restes de la Vendée : on portait surtout l'attention sur La Rochejacquelein, qui, déjà au milieu du fleuve, tenait par la bride son cheval, qui le traversait à la nage. Les Vendéens tremblaient pour la destinée de leur intrépide chef ; ils étaient encore moins accablés de leur propre infortune, que du danger qui le menaçait. Le batelet, sans direction, flotte, s'enfonce, revient sur l'eau, et après une demi-heure de lutte contre le courant, parvient enfin au bord opposé. L'armée, qui arrivait successivement, brillait de tenter le passage elle se divisa ; une partie garda les hauteurs, l'autre se dispersa dans la ville et les environs, s'emparant des poutres, des arbres, des tonneaux, des planches et de toutes les boiseries qui tombaient sous la main On démembra tour à tour, et l'on rassembla, pour construire des radeaux, tout ce qui parut surnager. La majorité travaillait, tandis que d'autres se tenaient en vedettes. Le curé de Saint-Laud, par ses prédications, encourageait lui-même les travailleurs. Les constructions se pressaient, elles avançaient à vue d'œil, quand Westermann parut sur la grande route d'Angers. Le son funèbre du tocsin se fit entendue ; on courut aux armes pour aller à la rencontre de cet implacable ennemi, dont l'approche ajoutait à la cruelle position des royalistes. L'artillerie lançait déjà des boulets au milieu des travailleurs : contre toute attente où parvint à repousser Westermann ; il se replia sur Saint-Mars. Les radeaux s'achevèrent pendant le combat ; mais leur mauvaise construction et de malheureux essais ralentirent l'ardeur des Vendéens. Toutefois il en est qui osent s’élancer sur des pièces de bois mal jointes ; d'autres sur des tonneaux ; d'autres enfin s'aventurent sur des radeaux sans liens et sans solidité, qui, flottant au gré du hasard, s'enfoncent, puis se relèvent pour s'enfoncer encore. Quelques centaines de soldats parviennent au bord opposé ; plusieurs sont engloutis : un plus grand nombre admit tenté le passage, si deux chaloupes canonnières, venues de Nantes, n'avaient tiré sur les radeaux, tandis que sur la rive gauche un gros de cavalerie et des patrouilles accourues de Saint-Florent chargeaient fusillaient ou dispersaient tout ce qui parvenait à l'autre bord. Le bruit de cette cruelle fusillade et les cris de ceux qui se noyaient, plongeaient dans un morne abattement l'armée, spectatrice du côté d'Ancenis. La nuit qui survint fut désolante. La Rochejacquelein ne revenant pas, et le fleuve étant gardé, il fallut renoncer au passage. D'ailleurs Westermann avait fait répandre, par ses espions, le bruit d'une attaque prochaine et générale. Le hasard servit la ruse l'alarme était déjà parmi les royalistes, quand un poste de républicains, placé en observation du celé de Nantes, attaqua la garde avancée. Les Vendéens se croyant dis-lors entre deux feux, prirent la fuite en désordre, abandonnant le fleuve les radeaux et tous les apprêts du passage. Alors commencent aussi les désertions, chacun ne songeant déjà plus qu'à sa propre sûreté., Les uns se dispersent dans l'espoir de passe' r la Loire isolément ; d'autres avec l'intention de s'enfoncer dans l'intérieur des terres. Toutefois la masse Gale n'abandonna ni ses drapeaux ni ses chefs. Elle ne pouvait trouver de salut qu'en Bretagne, dont les habitants se montraient zélés royalistes. Après avoir erré quelques heures, sept mille Vendéens, restes malheureux de cette armée qui, soixante jours auparavant mai-Irisant la Loire, envahissent le Maine et la Bretagne, parvinrent à sauver quelques canons, et prirent la route du bourg de Mort, conduits par Talmont Fleurie, Donnissan, Marigny, Piron, Lyrot et Desessarts : ils marchaient avec l'espoir de gagner la Vilaine, et de s'unir aux Morbihannais insurgés. Mais plus ils s'éloignaient de la Loire, et plus leur nombre diminuait, Pressés de rentrer dans le Poitou, les déserteurs filaient par pelotons sur la rive droite, malgré des périls inévitables, pour épier et surprendre le passage. Du côté de Varades, le fleuve, d'abord mal gardé, favorisa les plus entreprenants. Il y en eut qui, se reposant sur la clémence républicaine, et sur une fausse amnistie, ne trouvèrent, après avoir tout surmonté, que la mort. L'armée des sept mille, principalement dirigée par Talmont et Fleurie, présentait le triste spectacle d'une borde désespérée, sans cesse aux prises avec tous les besoins. Le plus grand nombre se répandait dans les fermes, pour y chercher des vivres que souvent ils arrachaient l'épée à la main. Les républicains, quoique victorieux, éprouvaient également tous les genres de privations, et renonçant même à poursuivre aussi vivement les débris de l'armée royale, ils arrêtèrent de nouveau leurs colonnes à Châteaubriant.

Les sept mille étant parvenus ainsi jusqu'à mort, dans un état déplorable, y restèrent vingt-quatre heures sans être inquiétés sérieusement, mais toujours en proie au désordre, au désespoir et à l'anarchie : leur nombre d'ailleurs diminuait à vue d'œil, L'infortune semblait avoir étouffé la voix et le sentiment de l'honneur. Sur le bruit d'un rassemblement royaliste près Blin, dans la forêt du Gavre, une centaine d'hommes quittèrent l'armée pour s'enfoncer dans la forêt avec plusieurs chefs, tels que Forestier, Jarry, Rostaing, Duperai, Brunet, et quelques vendéennes échappées au massacre du Mans. Leur séparation fut marquée par le partage, entre plusieurs officiers, de deux mille louis et des assignats royaux renfermés dans la caisse militaire. Ces tristes signes annonçaient nez la dissolution prochaine et entière des malheureux débris de l'armée. On avait à peine procédé à ce honteux partage que les cris Aux armes, voici les bleus ! se firent entendre. Presque toute l'armée prit la fuite, les plus braves ne songeant pas mime à se mettre en défense., Ce fut alors que cent cinquante cavaliers vendéens, abusés par le bruit d'une prétendue amnistie, prirent la route de Nantes et allèrent se constituer prisonniers, avec armes et bagages. La mort, à laquelle les voua l’impitoyable Carrier, fut la seule récompense de leur aveugle soumission.

Cependant, au milieu de l'effroi général et des désertions en masse, le marquis de Donnissan et le chevalier Desessarts, accompagnés d'un cavalier intrépide nommé Moulin, et d'une poignée de braves, s'étaient portés au-devant de l'ennemi avec une pièce de canon. Ils avaient attendu les hussards, et leur tirant un coup à mitraille, en tuèrent sept ou huit et firent rétrograder le reste. Il s'en suivit un peu plus de sécurité et quelques heures de repos. On en profita pour rallier dans le bourg de Nort les malheureux débris de l’armée. Talmont, Donnissan, Fleuriot, Piron, Lyrot, Bernard de Marigny et Desessarts étaient à leur tête. On se remit en marche, et quoique pressés par la cavalerie de Westermann, les sept mille arrivèrent à Blin sans avoir rencontré d'ennemi sur leur passage. Il fallait un général à cette troupe fugitive, pour régler ses mouvements. Les officiers se réunirent et nommèrent Fleuriot général en chef. Talmont, blessé de celte préférence, quitta l'armée. Ce désir immodéré de la commander, malgré son état misérable, marquait encore plus de dévouement que d’ambition.

Le nouveau général fit élever à Blin quelques retranchements dans un terrain coupé de haies et entouré de fossés. On fit des embrasures et on braqua le canon, ce qui éloigna les troupes légères et donna encore deux jours de repos. Dans la crainte d'être enveloppé, Fleuriot, s'attachant à connaître les mouvements des colonnes d'attaque qui suivaient de près les royalistes, fit pratiquer dans la tour du château de Blin plusieurs ouvertures, à travers lesquelles on aperçut bientôt l’armée républicaine réunie en masse dans la plaine. Cette armée ne demandait qu'à combattre, et eût forcé aisément le poste de Blin. Les commissaires de la convention, soit pour se distraire, soit dans le dessein d'animer les troupes, passèrent la journée à faire jouer dans le camp des airs patriotiques. Il y eut néanmoins une' vive escarmouche au pont sur Mac, en avant de Blin, du côté de Mort ; mais des torrents de pluie étant survenus, l'attaque fut remise au lendemain. Fleuriot, profitant de ce retard, abandonna Blin pendant la nuit. Peut-être eût-il été préférable de disperser dans les forêts ces faibles et malheureux restes ; un plus grand nombre de Vendéens aurait échappé à la mort. Mais le curé de Saint-Laud annonçait avec confiance de prompts secours de la part des insurgés bretons ; et pendant une journée entière les républicains ne s'étant pas montrés, les royalistes crurent à une heureuse diversion, et ne se séparèrent pas. Fleurie avait eu d'abord le dessein de se porter à Redon, sur la Vilaine ; mais la chaussée étroite qui y conduit pouvant être coupée, il dirigea sa marche sur Savenay, vers l'embouchure de la Loire.

Au point du jour, l'armée républicaine ayant fait ses dispositions d'attaque, ne trouva plus que quelques traiteurs, qui furent égorgés par les premières colonnes. Les chemins de Blin à Savenay étant rompus par l'abondance des pluies, les royalistes, pour se rapprocher de la Loire, s'engagèrent dans des routes impraticables, et marchèrent 'à travers des marais, ayant sauvant de l'eau jusqu'à la ceinture. Leur désespoir et leur abattement était au comble : trempés par une pluie froide, accablés de fatigues et sans aucune nourriture, ils étaient si défigurés, qu'on les eût pris plutôt pour des spectres que pour des hommes. Leur état misérable excitait surtout la compassion des paysans, qui recherchaient, au péril de leur vie, l'occasion de les sauver.

Arrivés enfin à Savenay, ils résolurent de se retrancher dans ce dernier refuge entre lai Loire et la Vilaine : les ponts étaient coupés, et il n'y avait pas de bateaux. A droite et à gauche deux rivières se présentaient aux royalistes, et l'Océan formant la troisième partie du triangle, ils s'y trouvaient comme renfermés ; il fallait donc vaincre ou périr. Savenay# situé sur une hauteur, était susceptible de quelque défense. Lyrot y était entré à quatre heures du soir avec l'avant-gable ; il avait placé des vedettes sur les points les plus élevés, des gardes en avant, et braqué l'artillerie sur les principales avenues. Bientôt apparaissent Westermann et Kléber à la tête de l’avant-garde républicaine : ils mettent en position, sur le flanc droit de h route, une pièce d'artillerie volante, embusquent l'infante rie dans un bois, et attaquent les avant-postes avec la cavalerie légère. Lyrot sort de Savenay avec ses soldats, donne un instant dans le piège ; mais il quitte presqu'aussitôt la plaine pour se retrancher dans un bois qui se trouvait eu face. Attaqué vivement il oppose une courageuse résistance, et obtient rame quelque avantage, les républicains n'étant point encore en forces ; mais leurs colonnes grossissaient à vue d'œil. Fleurie, Bernard de Marigny, Piron, Desessarts Donnissan et tout ce qui restait de Vendéens prirent alors position pour recevoir la bataille. Un brouillard épais auquel vint se joindre l'obscurité de la nuit, empêchait de se reconnaître, Les royalistes ne se dissimulaient pas la grandeur du péril. Marigny abordant madame de Lescure qui, malgré tant de fatigues et de désastres, n'avait pas cessé de suivre l'armée, saisit la bride de son cheval, et lui dit à voix basse : « C'en est fait, nous sommes perdus, nous ne pourrons résister à l'attaque de demain ; dans douze heures l'armée sera anéantie. Quant à roi, j'espère mourir en défendant votre drapeau. Tachez de fuir pendant la nuit ; adieu ». Il la quitte brusquement, et va encourager ses soldats. Partout des fusillades s'engageaient, sans qu'on pût démêler si la véritable attaque se ferait de front ou sur les ailes. Lyrot ayant repoussé un bataillon républicain, les généraux Marceau, Kléber et Beaupuy, pour que h victoire ne pût leur échapper, réunirent leurs efforts et prirent de meilleures positions. Par prudence., l'attaque fut suspendue, un combat nocturne donnant trop d'avantage aux royalistes. De part et d'autre les troupes restèrent fermes sur le champ de bataille. La disproportion des forces tournait de plus en plus en faveur des républicains. Déjà la colonne du général Canuel, appuyée par la division Tilly, s'était développée sur la route de Nantes à Vannes, et l’avant-garde avait bivouaqué, pour ainsi dire, sous le canon des royalistes. Des fusillades entremêlées de coups de canon, se firent entendre par intervalle pendant cette nuit qui fut de quinze heures, et aux horreurs de laquelle ajoutait encore une pluie glaciale. D'un côté, l'espérance d'écraser par un coup décisif l'ennemi, le plus opiniâtre, et de l'autre, la nécessité de se défendre, inspiraient assez de fermeté pour supporter tarit de maux. Les combattants sans céder au sommeil, attendirent le jour avec impatience. Il parut à peine, que le général en chef Marceau fit battre la générale et commença ses dispositions d'at taque. Kléber et Westermann sont les premiers en avant : toutes les colonnes s'ébranlent à la fois sur Savenay ; et les Vendéens, rangés en bataille sur un seul front, et renforcés par tous les blessés qui, pouvant se tenir encore à cheval, avaient pris les armes, veulent suppléer au petit nombre par l'énergie du désespoir. Ils marchent à la rencontre des républicains, qu'ils ébranlent par un premier choc. Mais la division Tilly, composée des soldats d'Armagnac et d'Aunis, avance sur eux, la baïonnette en avant, et enfonce leur centre. Ils reviennent à la charge avec plus de furie encore. Marigny, à trois reprises, tenant à la main le drapeau royal, se précipite à la tête des plus braves, sur les républicains. Un enfant de quatorze ans (la Voyrie) est à ses côtés, et ne le quitte pas. Donnissan, Lyrot, Desessarts et le jeune Beauvollier, font aussi des prodiges de valeur. Mais Westermann, Kléber et Beaupuy, filant par les hauteurs, derrière Savenay, tournent les royalistes, et par cette manœuvre leur ôtent tout moyen de résistance et tout espoir de salut. Ce fut alors que les différents chefs et Fleuriot lui-même, se firent jour l'épée à la main, à travers les colonnes d'attaque, et gagnèrent les bois environnons avec une partie de l'armée. Le reste ne pouvant s'ouvrir une issue, court avec Marigny et Lyrot se réfugier dans Savenay, tandis que la division Tilly y entrait du côté opposé au pas de charge. Là recommence de nouveau le carnage. En vain Marigny fait placer deux canons sur la route de Guérande, et prend quelques mesures pour la retraite ; en vain il rentre deux fois dans Savenay, pour soutenir Lyrot et ses intrépides compagnons d'armes. Les grenadiers de la division Tilly fondent avec l’impétuosité de l'air sur tout ce qui leur oppose quelque résistance, et enfoncent la réserve des royalistes, dont le désespoir lutte en vain contre la mort. Lyrot tombe percé de coups ; presque tous les canonniers vendéens meurent sur leurs pièces, et Savenay se remplit de cadavres. Le trouble et l'effroi causés par un si horrible carnage, frappent de stupeur ces infortunées Vendéennes qui venaient de se traîner jusqu'à Savenay. « Femmes, s'écrie alors Marigny, tout est perdu sauvez-vous ! » Lui-même, précipitant d'abord une retraite désespérée, s'efforce de la protéger ensuite, et fait encore pointer deux canons à l'entrée d'un bois. Là recommence un combat inégal, qui donna aux femmes et aux fuyards le temps de se disperser. Un cavalier, nommé Chollet, Servit la dernière pièce jusqu'au dernier moment, avec une intrépidité admirable. Enfin, après une heure de résistance, toutes les positions tombèrent au pouvoir des républicains, et l'armée royale fut dissoute. Deux cents cavaliers seulement purent gagner la forêt du Gavre.

Une partie de l'armée victorieuse se répandit à l'instant même en tirailleurs dans les bois, dans les marais, dans les fermes, à la poursuite des fuyards qui couvraient les routes ou s'enfonçaient dans les terres. Les uns se reformaient en détachements ou en pelotons, soit pour tenir encore contre un ennemi acharné et impitoyable, soit pour mettre bas les armes et obtenir au moins la vie. Vain espoir ! Ici commencent de sang-froid les massacres en détail et en masse. On vit douze à quinze cents Vendéens enveloppés, mettre bas les armes en criant vive la nation ! vive la république ! et à l'instant même être entourés et trains à Savenay, où, en vertu des décrets de la convention nationale, on les fusilla immédiatement. La mort ne fut suspendue pour quelques-uns d'entr’eux, qu'afin de les mieux atteindre quelques jours plus tard sur l'échafaud. Une autre troupe de cinq à six cents Vendéens, se voyant pressée entre deux bataillons, jeta aussi les armes et demanda quartier. Une décharge générale fut la seule réponse des républicains. « Que ceux qui ne sont pas frappés se lèvent », s'écria l'officier qui avait commandé le feu. Ceux 'ci et meure les blessés, comptant sur la pitié du vainqueur, obéissent une seconde décharge abat tout ce qui respirait encore, et on achève à coups de sabre et de baïonnettes les malheureux qui, renversés deux fois, se débattaient avec la mort. Pendant ces massacres, la cavalerie légère de Westermann suivait toutes les traces des fuyards., soit fantassins, soit cavaliers. Il y en eut parmi ces derniers, qui, se voyant harcelés, s'arrêtèrent et combattirent corps à corps avec les cavaliers ennemis. Ce fut dans un de ces combats singuliers qu'un maréchal-des-logis de la légion du Nord tua le brave Designy. On voyait les hussards trainer dans la boue, à la queue de leurs chevaux les drapeaux blancs arrachés aux vaincus. Les bagages et les restes de l'artillerie vendéenne, qui consistaient en trois pièces de quai ré, trois de [luit et une de douze et autant de caissons tombèrent aussi au pouvoir des républicains. Ils trouvèrent parmi les bagages une caisse contenant des assignats royalistes, la planche qui servait à leur fabrication, des vases et ornements d’église, mais peu d'argent monnayé. Leur cupidité n'en fut que plus irritée, et leurs perquisitions plus sévères. Comme après la défaite du Mans, le tocsin sonna dans les campagnes pour y traquer les Vendéens ; heureusement ils trouvaient peu de paysans hostiles. La plupart au contraire allaient jusque dans les forêts les soustraire à la mort, en leur ménageant pour asile des chaumières écartées des grandes routes.

Mais le soldat ne faisait-aucun quartier. La route de Savenay à Nantes était couverte de détachements qui conduisaient des prisonniers au supplice, en leur chantant des hymnes patriotiques. On fusilla pendant huit jours à Savenay ; les murailles y furent teintes de sang, et les fossés remplis de cadavres entassés eu pyramides : hideux monument de la férocité du vainqueur !

La journée de Savenay eut des suites si terribles qu'elle fut pour ainsi dire le coup de massue qui écrasa la grande Vendée. On s'était battu sur un espace d'une lieue, et le long de la route de Savenay è Montoire jusqu'au pont de Man. La première action eut lieu aux environs du bois de Blanche-Couronne. On rapporte qu'au moment où elle commença, trois à quatre cents paysans bretons survinrent, se battirent contre les républicains, et se dispersèrent dans les bois, après la déroute, sans qu'on ait remarqué aucun chef pour les diriger. Il parait sûr que les habitants de Saint-Etienne-de-Montluc, requis pour marcher contre les royalistes, lâchèrent pied au premier coup de fusil ; enfin on croit assez généralement que les paysans de cette partie de la Bretagne, se seraient réunis aux débris de l'arme vendéenne, si elle avait pu tenir un seul jour à Savenay. Le mouvement des Bretons, qui n'eut lieu que plus tard et partiellement aurait dès-lors propagé la guerre civile et fait une heu-relise diversion en faveur des Vendéens.

Ceux de leurs chefs qui s'étaient enfoncés dans la forêt du Gavre, ayant réuni deux cents hommes, se portèrent de nouveau sur Ancenis, pour tenter d'y passer la Loire. Un poste républicain, surpris d'abord, reconnut les assaillons en petit nombre, et parvint à les envelopper. Dix-huit d'entr’eux se firent jour le sabre à la main ; ente autres le marquis de Donnissan, le chevalier de Beauvollier, M. de Tinguy et de Mondoyon. Mais poursuivis avec acharnement, ils furent atteints et conduits à Angers, où ils portèrent leur tête sur l'échafaud. Ainsi s'éteignit le nom de Donnissan, comme celui de Lescure, avec lequel il s'était confondu. Bernard de Marigny et le curé de Saint-Laud, plus heureux, trouvèrent un refuge aux environs de Savenay. Les fuyards Vendéens continuaient à se porter de préférence vers la Loire, dans l'espoir de passer sur l'autre bord. Mais ceux qui en faisaient la tentative étaient presque toujours foudroyés par les chaloupes canonnières qui gardaient rune et l'autre rive.

Peu de généraux repassèrent le fleuve : Lit Rochejacquelein, Stofflet, Laville.de-Beaugé et plus tard Bernard de Marigny, Beaurepaire de Poitiers, Fleuriot, Rostaing et Sapinaud furent à peu près les seuls ; les autres, il est vrai, ne périrent pas tous dans les combats. Royrand, blessé grièvement à la tête, fut massacré dans sa voiture, entre Angers et Beaugé, par des hussards républicains, qui adressèrent en offrande sa croix de Saint-Louis à la convention. Beaurepaire de la Chataigneraye partagea le sort de Royrand. Faits prisonniers à Savenay, Delacroix, Odaly et Langrenière périrent à Nantes, ainsi que La Bigotière, Carrière, l'Infernet et Conty. Pérault blessé au pied, suivit d'abord, à cheval, le prince de Talmont, et le quitta ensuite pour sauver un enfant qu'une mère expirante lui avait confié. Il le tenait en croupe sur son cheval, lorsqu'arrêté à Ernée, il se divulgua lui-même, dans L'espoir d'obtenir sa grâce. Mais il ne put échapper au comité révolutionnaire d'Ernée, qui, malgré le général Beaufort, l'envoya au supplice, sous l'atroce prétexte n'avait jamais vu fusiller de Vendéens. Pressé de se mettre à genoux et de se laisser bander les yeux, « Non, dit Pérault, je sais affronter la mort, et n'ai d'autre regret, en quittant la vie, que de voir des Fran9ais transformés en assassins ».

On varie sur les circonstances de la mort du brave Piron, qui, sur la foi d'officiers du parti républicain aurait été tué à Savenay. Ils affirmèrent l'avoir vu tomber de son cheval blanc, qu'ils avaient appris à distinguer dans plus d'un combat où Piron s'était rendu célèbre. Selon d'autres mémoires, il erra, blessé, sur la rive droite, et parvenu ensuite avec huit compagnons d'infortune, à s'emparer d'uni bateau pour repasser dans la Vendée, il y abordait, quand, poursuivi par une embarcation armée, il fut tué à coups de fusil son domestique seul parvint à se sauver à la nage.

Charles d'Autichamp, gué ne trahit point la fortune, dut la vie à l'hospitalité la plus bienveillante. Mis hors de combat au Mans, par une chute de cheval, il obtint un asile dans la maison de madame de Bellemare. Là se trouvait déjà le lieutenant-colonel Vidal, du sixième de hussards, également blessé. D'Autichamp d'après le conseil de sa libératrice se mit à la merci de ce brave militaire, qui le préserva de tout danger en l'envoyant au dépôt de son régiment. Il y fut reçu, comme simple hussard, sous un autre nom que le sien et accompagné de son ami Bernez, qui dut aussi la vie au même stratagème.

On cite parmi les chefs secondaires qui ont survécu aux défaites du Mans et de Savenay, Berard, Chantereau Puchesnier, Caquerey, les deux Béjari, dont l'un, blessé grièvement, s'était caché à Blin ; Bellevue, Renou, les Guignard, les Cadi, les Soyer et le brave Allard, aide-de-camp de La Rochejacquelein, qui figura plus tard dans l'armée de Charette. On cite encore Forrestier, Du chemin, Jarry, Daniaud-Dupérat, qui, parvenus jusqu'à la Vilaine, tuèrent leurs die-vaux et se réfugièrent sous le toit hospitalier des paysans bretons ; enfin on mentionne le vicomte de Scépeaux qui forma plus tard, sur la rive droite, un nouveau parti royaliste, dont il fut longtemps le chef, et M. de Beauvais, qui, après avoir servi dans l'artillerie vendéenne, passa en Angleterre, où il publia les premiers mémoires qui aient donné des notions un peu plus exactes sur une guerre dont on n'avait que des idées confuses.

Quant à Villeneuve du Cazeau Designy père, Marsange Desessarts père, et le jeune Beauvollier, on ignore les circonstances de leur mort. Celle du prince de Talmont fut déplorable. Il errait, déguisé en paysan, dans les environs de Laval et de Fougères, suivi de Matelein, son fidèle domestique., et de Bougon, procureur-général-syndic du Calvados, proscrit comme fédéraliste, quand il tomba dans une patrouille de la garde nationale de Bazouges. Il fut conduit à Fougères sans être reconnu ; mais la fille de l’aubergiste de Saint-Jacques, en le voyant, s'écria : « C'est le prince, de Talmont ! » Cet indiscret élan était d'autant plus odieux, que le prince avait sauvé son père lors du passage des Vendéens. Traduit devant le général Beaufort, qui commandait à Fougères, Talmont jeta son bonnet de paysan, et répondit avec fierté : « Oui, je suis le prince de Talmont ; soixante-huit combats contre les républicains m'ont familiarisé avec la mort ». Un officier, nommé Huard, lui demanda pourquoi il avait embrassé le parti royaliste, et en reçut, dit-on jette réponse : « Issu des Latrémoille, fils du seigneur de Laval et de Vitré, prince moi-même, je devais servir mon, roi, et je ferai voir, en sachant mourir, que j'étais digne de défendre le trône ». Il demanda pour seule grave le trépas le plus prompt. Mais les conventionnels en mission en Bretagne, se le disputèrent comme une proie. Il fut transféré à Rennes, oui Esnue-Lavallée, n'ayant pu lui arracher aucune révélation, lui dit un jour avec colère : « Tu es un aristocrate, et je suis un patriote. — Tu fais ton métier, et moi mon devoir, répondit le prince ». On prolongea misérablement sa vie pendant deux mois dans les cachots de Rennes, sans que l'affaiblissement de ses forces diminuât son courage. Son supplice ayant été demandé à la convention, il fut transféré, quoique malade, à Vitré, puis à Lavai, où l'échafaud fut dressé devant l'entrée principale de son château. L'exécuteur qui fit tomber sa tête lui devait la vie. Elle fut mise sur une pique et exposée, ainsi que celle d'Anjubault, son intendant, au-dessus de la porte de Laval. On regrette qu'avec tant de valeur et de dévouement, Talmont n'ait pu périr les armes à la main. Une bonté inaltérable faisait le fonds de son caractère, et lui avait assuré de nombreux amis. Son fidèle Matelein, qu'on voulut sauver, s'écria : « Moi survivre à mon maître, non, j'aime mieux mourir ! » et il monta sur le même échafaud.

Il me reste à raconter une autre fin tragique, celle du fameux évêque d'Agra, qui, soupçonné d'abord d'imposture par le curé de Saint-Laud, fut entièrement démasqué par un bref de Pie VI, qui le déclarait faux évêque. Ce bref, que l'émigré Saint-Hilaire tenait des prélats français réfugiés à Londres, fut remis, à Varades ; aux généraux vendéens. Confondus d'étonnement ils ne sévirent point contre le fourbe pour éviter un grand scandale, et tinrent l'affaire secrète. Mais ou le reconnut à Dol pour l'ancien curé qui avait prêté le serment constitutionnel, et cette fois il n’eût pas échappé au supplice réservé aux traitres, si les généraux, par politique, n'eussent étouffé de nouveau leur indignation afin de ne pas aliéner les autres prêtres à la suite de l'armée. On lui interdit seulement l'exercice de ses fonctions ecclésiastiques, en attendant l'occasion de l'éloigner sans éclat. Dévoilé et surveillé, le faux évêque s'exposa témérairement à l'attaque de Granville, cherchant la mort qu'il ne put rencontrer. Il suivit les débris de l'armée jusqu'à Ancenis, et tomba bientôt au pouvoir des républicains. Sentant renaille alors le désir de vivre, il se fit passer pour le secrétaire de Lescure, et ne se déclara que lorsqu'il n’eut plus aucun espoir d'échapper à la mort. Le 4 janvier 1794, la ville d'Angers, où il avait officié avec tous les honneurs attachés à l'épiscopat, vit tomber sa tête. Ce singulier imposteur ne fat ni traitre ni méchant, et n'eut pas ni me l'ambition du pouvoir, dont il ne recherchait que l'appareil. Officier pontificalement, chanter le Te Deum, respirer l’encens religieux, était pour lui le-bonheur suprême. Dans la prospérité comme dans l'infortune, il conserva un calme imperturbable et une sorte de dignité.

Telles furent, pour les Vendéens et pour leurs chefs, les suites funestes de celle incursion d'Outre-Loire, qui a tant coûté de sang et de larmes ; qui a laissé en Bretagne et reporté dans la Vendée de nouveaux brandons de discorde, que le temps et une génération nouvelle n'ont pu encore éteindre.

Les pertes de l'armée royale y furent irréparables embarrassée dans sa marche par une multitude de femmes et d'enfants, elle ne put donner de consistance ni 'à ses opérations, ni à ses succès. Qu'on se figure près de dix mille femmes allant à pied, portant leurs enfants dans les bras, et ne trouvant sur la route ni repos, ni nourriture suffisante. Au moment d'une action, toutes fixaient auprès d'elles un Vendéen protecteur, ce qui affaiblissait L'armée en augmentant les bras inutiles. Pouvait-on ne pas recevoir sous l'égide du courage ces nombreuses fugitives, qui cherchaient moins à se soustraire au glaive eaux cul rages d'une armée de forcenés, presqu'aussi altérés de luxure que de sang ? Les premiers jours elles soutinrent les fatigues de la marche. Mais bientôt les frimas et des pluies continuelles les réduisirent à na état déplorable. Plusieurs d'entiches, tombant épuisées, restaient ensevelies dans la fange, ou périssaient sous les coups des scélérats que le délire révolutionnaire avaient transformés en bourreaux. De quatre-vingt mille Vendéens des deux sexes, qui avaient passé la Loire, trois à quatre mille seulement échappèrent aux chances des combats, à la misère, aux maladies et aux massacres.

Mais la postérité aura peine à le croire : avant de succomber, cette armée, sans vivres, sans magasins, à quarante lieues de son territoire, et pressée par trois armées ennemies, fit près de cent soixante-dix lieues en moins de soixante jours ; elle envahit plusieurs départements, prit douze villes, en assiégea deux autres, gagna sept batailles, tua vingt mille hommes aux républicains, et leur enleva cent pièces de canon ; et cependant elle ne trouva en Bretagne que des secours insignifiants, et fut abandonnée presqu'aussitôt que suivie par les insurgés.de Laval, de Mayenne et de Fougères. Déjà même ses rangs étaient diminués d'un tiers, quand elle se présenta devant Granville et Angers : s'il lui fallut renoncer à ces deux attaques, ce ne fut ni par la perte d'aucune bataille, ni par aucune sortie des garnisons, fini n'essayèrent pas marne de l'inquiéter dans sa retraite. Pourtant toutes les calamités fondirent sur les malheureux Poitevins pendant cette transmigration, à la fois glorieuse et fatale, ils furent en proie à la disette et à la discorde, iléaux funestes aux peuples, encore plus à une armée-Le pays qu'ils traversaient ne s'insurgeant point, leur perte était inévitable. Toujours poursuivis avec une sorte de rage, leurs colonnes se traînaient avec peine à la suite des plus intrépides guerriers ; les blessés, faute de soin, périssaient misérablement la plupart furent massacrés. Une victoire n'était que le prélude d'un désastre ; et deux défaites suffirent pour tout anéantir. Ce ne fut qu'au fond des forêts et dans des métairies dérobées à la vue des hommes, que les restes malheureux de cette armée trouvèrent une hospitalité rustique, mais sûre. Là les proscrits vendéens étaient protégés par l'incorruptible fidélité des paysans bretons, qui épiaient, avec la plus touchante sollicitude, tous les mouvements des soldats, pour leur en donner avis et pour les garantir. C'est ainsi que ce grand tableau de destruction, fruit de la perversité du siècle, se trouve adouci, en quelque sorte, par de nombreux exemples des vertus antiques de nos pères.