HISTOIRE DE LA GUERRE DE VENDÉE ET DES CHOUANS

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE QUINZIÈME.

 

 

Conférences de la Saunais. — Première pacification. — Entrée de Charette à Nantes. — Soumission de Stofflet.

 

EN OFFRANT la paix aux royalistes, la Convention nationale voulut leur présenter le supplice de Carrier comme une garantie. A peine eut-elle traduit ce délégué en jugement, que Carnot, membre du comité de salut public, proposa une proclamation pour engager les Vendéens et les Bretons insurgés à rentrer dans le devoir, moyennant l'oubli du passé.

Tout fut adopté sans discussion ; et dans la crainte de blesser le parti royaliste, la Convention exigea seulement qu'il mit bas les armes sans oser lui parler d'amnistie.

« Depuis deux ans, dit-elle, vos contrées sont en proie aux horreurs de la guerre : ces climats fertiles, que la nature semblait avoir destinés pour être le séjour de la paix, sont devenus des lieux de proscription et de carnage. Le courage des enfants de la patrie s'est tourné contre elle-même ; la flamme a dévoré vos habitations, et la terre, couverte de ruines et de cyprès, refuse à ceux qui survivent les subsistances dont elle était prodigue.

« Telles sont les plaies douloureuses qu'ont faites à la patrie l'orgueil et l'imposture. Des fourbes ont abusé de votre inexpérience : c'est au nom du ciel qu'ils armaient vos mains du fer parricide. Ô que de sang répandu pour quelques hommes qui voulaient dominer ! Et vous qu'ils ont entraînés, pourquoi faut-il que vous ayez préféré des maitres à des frères, et les torches du fanatisme au flambeau de la raison !

« Que vos yeux se dessillent enfin : n'est-il pas temps de mettre un terme à toutes ces calamités. Il vous reste un asile dans la générosité nationale. Oui, le peuple français tout entier veut vous croire plus égarés que coupables ; ses bras vous sont tendus, et la Convention nationale vous pardonne en son nom ; si vous posez les armes, si le repentir, si l'amitié sincère vous ramènent à lui, sa parole est sacrée si d'infidèles délégués ont abusé de sa confiance et de la vôtre, il en sera fait justice.

« C'est ainsi que la république, terrible envers ses ennemis du dedans comme elle l'est envers ceux du dehors, veut rallier ses enfants égarés. Profitez de sa clémence, hâtez-vous de rentrer au sein de la patrie, et qu'une guerre à mort passe enfin avec tous ses fléaux, des rives de la Loire sur celles de la Tamise. »

Le décret qui accompagna cette proclamation portait, que toutes les personnes connues dans l'Ouest sous le nom de rebelles de la Vendée et de Chouans, ne seraient ni inquiétées, ni recherchées pour le fait de leur révolte.

L'exécution en fut confiée à onze commissaires pris dans le sein de la Convention, et au général Caudaux, qui avait été rappelé au commandement de l'armée de l'Ouest après la chute de Robespierre. Ce général s'était déjà fait connaître avantageusement dans la guerre civile ; il venait d'ordonner des dispositions pour recommencer l'attaque, lorsque les premières paroles de paix se firent entendre. On le vit bientôt apporter dans le cours de cette négociation, une justesse de vues, et surtout une modération inconnue jusqu'alors.

Ce qui rendait la mission des délégués délicate, c'était le vague de leurs instructions, qui supposaient la facilité de se ménager des intelligences parmi les Vendéens, chose d'autant plus difficile, que la révolution opérée récemment dans le parti républicain, était presque nulle dans la Vendée. Il lui importait peu, en effet, qu'une faction ennemie l'emporta sur une autre : ni le jugement de Carrier, ni les proclamations pacifiques, n'avaient pénétré dans le centre de l'insurrection ; un mur d'airain séparait encore la Vendée du reste de la France. Cependant, les délégués n'étaient pas tellement dépourvus de renseignements, qu'ils n'eussent connaissance des dissensions survenues entre Stofflet et Charette.

Résolus d'en profiter pour isoler ces den chefs, ils s'adressèrent directement à Charette. Une grande réputation, le voisinage de Nantes, donnaient à sa soumission beaucoup d'importance. Les premières tentatives furent infructueuses, nul émissaire n'osant pénétrer au milieu des Vendéens armés. Peut-être même les délais fixés par la Convention eussent expiré sans résultats, si le hasard n'eût contribué au rapprochement des deux partis.

L'un des délégués, nommé Ruelle, voulant une pacification, n'importe par quels moyens, se faisait remarquer à Nantes par quelques traits d'une bonté facile, qui lui acquit bientôt une réputation de bienveillance et de justice. Après avoir fait élargir plusieurs Vendéens, il les accueillit, et les chargea, mais inutilement, de paroles de paix. Les intentions de Ruelle étaient louables sans doute ; mais son esprit peu étendu n'apercevait que la surface des choses, sans rien prévoir, ni rien prévenir. Cependant, comme la plupart des hommes publics doivent souvent leur réputation aux circonstances encore plus qu'aux talents, on ne s'occupait à Nantes que de la mission de Ruelle. Son nom se répétait dans les campagnes voisines de l'insurrection, où le désir de la paix se faisait plus particulièrement sentir, et même dans le centre de la Vendée.

Il est dans les guerres civiles un parti mixte qui, se glissant à travers les deux extrêmes, profite ordinairement des fautes et des excès auxquels, par faiblesse, il n'a pris aucune part ; il intervient ensuite, et profite habilement de la lassitude des factions, dont le rapprochement sert son propre intérêt. Ici, ce fut un seul homme qui, rapprochant la Vendée royaliste de la France république, surmonta tous les obstacles. Bureau de Labatardière, doué d'un caractère entreprenant et résolu, avait pressenti l'avenir, d'après les circonstances de la guerre et la disposition des esprits. Proscrit lui-même comme émigré vendéen, errant aux environs de Nantes, après avoir miraculeusement échappé aux fureurs de Carrier, il s'imagine un jour, dans les rochers de l'Erdre, qu'il est appelé à terminer la guerre intestine. A ce prix, il attache la fin de sa proscription et la restitution de ses propriétés. Cet espoir l'enflamme ; l'idée d'une pacification germe dans sa tête et l'exalte. Entraîné, il brave la mort à laquelle le dévoue son inscription sur la liste fatale ; il court à Nantes sous les habits de paysan, se présente à Ruelle, lui communique son plan, ses moyens, ses relations dans la Vendée, et lui offre de porter, à Charette des paroles de paix. Ruelle accueille avec transport un homme dont les inspirations, la pureté du langage, les manières insinuantes, attestent autant de zèle que de moyens. Bureau lui demande des instructions ; bientôt le comité de salut public, sur la recommandation de son délégué, l'autorise à négocier directement la paix avec Charette. Bureau connaissait ce chef ; il lui avait fait concevoir, depuis peu, l'impossibilité de lier l'insurrection de la rive gauche de la Loire à celle qui s'organisait sur la droite, sous le nom de chouannerie. Il part dépourvu d'instructions, et muni seulement de proclamations pacifiques. Son neveu, Bertrand Geslin, jeune officier rempli 'd'intelligence et de bravoure, et la sœur de Charette l'accompagnent. Ruelle venait d'ouvrir les prisons de Nantes à cette dernière, pour s'en servir dans la négociation. La dame Gasnier, Américaine, con-une par son ascendant sur Ruelle, était avec la sœur de Charette ; tous arrivent dans la même voiture à l'abbaye de Villeneuve, sur la route de Saint-Philibert. Là toute communication leur est interdite, le pont se trouvant coupé. L'amour-propre et les obstacles semblent irriter, Bureau, qui prend aussitôt un chemin de traverse conduisant par Machecoult à Belleville, où était le quartier-général de Charette. Pour arriver plus vite, il veut passer le bac à Saint-Marc, et a recours à l'intervention militaire, personne n'osant passer sur la rive ennemie. Bureau se jette seul, sans armes, dans une barque, laissant ses compagnons de voyage persuadés que bientôt les Vendéens promèneront sa tête sur le rivage opposé. Le batelier indécis n'ose aborder, et Bureau, rempli d'impatience, se jette à l'eau en agitant un mouchoir blanc pour être reçu comme royaliste. Il arrive à Saint-Marc, où il est entouré par un détachement vendéen, qui sur-le-champ l'interroge. Il affirme qu'il a laissé à Boué la sœur de Charette, et demande à être conduit devant le général. Traîné an premier poste de la division de Guérin, il traverse un village où il est reconnu par un habitant de la Vendée, qui le prend sous sa sauvegarde jusqu'à l'arrivée du commandant du poste ; mais quinze fusiliers surviennent et lui font subir, avec brutalité, un nouvel interrogatoire. Malgré sa fermeté, qui les étonne, ils agitent, dans un conseil, s'il sera fusillé comme espion. De Lepertière s'y oppose ; le sang-froid de Bureau achève le reste. Il réitère la promesse d'amener la sœur de Charette ; les royalistes se décident enfin à le relâcher. Ses compagnons de voyage le croyaient victime de sa témérité, lorsque son retour fit cesser leurs alarmes. Dans l'intervalle, un convoi républicain passe sur la grande route, de l'autre côté de la rivière ; les royalistes se croient trahis et veulent fusiller ceux qui ont laissé passer Bureau. Tout-à-coup il paraît lui-même au milieu d'eux avec la sœur de Charette. Les habitants de Saint-Marc et des environs les entourent en faisant éclater des transports de joie ; ils les conduisent en triomphe, et leur prodiguent tout ce qui leur est nécessaire. Après avoir côtoyé le lac de Grand-Lieu, les voyageurs se rendirent au château de Laroche-Lépinay, d'où Bureau écrivit à Charette pour lui annoncer l'objet de sa mission, et lui demander les moyens d'arriver jusqu'à lui. Charette dépêche aussitôt Laroberie avec deux cavaliers pour l'escorter jusqu'à Belleville : c'était vers la fin de décembre 1794. Bureau trouva l'armée vendéenne réunie au quartier-général pour une expédition. Charette, après un accueil favorable, lui fait donner un de ses meilleurs chevaux, et parcourt les rangs avec lui pour qu'il prenne une haute idée de ses forces. « Vous voyez, lui dit-il, une partie de mon armée ; je vais faire une expédition sur la Grève. — Mais, général, répond Bureau, les républicains se sont engagés à suspendre les hostilités. — N'importe, répliqua Charette, une partie de ma troupe est en mouvement ; ce que je puis faire, c'est de retenir le reste. » Bureau ayant insisté pour une prompte conférence, Charette laissa son armée sous la conduite de Couëtus, et se rendit à la Roche-Boulogne.

Le rassemblement était dé cinq mille hommes d'élite ; il se dirigea d'abord son Beaulieu. Le divisionnaire Delaunay, et Laroberie, commandant la cavalerie royaliste, nourrissaient depuis longtemps une mutuelle et vive animosité ; ils profitent de l'absence de Charette pour laisser éclater leur fureur en présence.de l'armée, ce qui retarda sa marche. On arrive à la nuit devant le poste de la Grève. Couëtus était persuadé que l'ennemi rendrait les armes sans combattre. « Cette paix qu'il nous propose prouve, disait-il, sa détresse ; le soldat républicain ne veut plus se battre. » Il s'avance plein de sécurité à la vue du poste ennemi pour le sommer de se rendre. « Nous vous promettons la vie, s'écrie Delaunay. » Il n'y avait que quatre cents chasseurs de Cassel derrière les retranchements : leur réponse fut une décharge de mousqueterie. Les Vendéens étonnés — ils n'avaient pas même reçu le signal du combat — se dispersent, et n'osent se rallier qu'à Beaulieu. Ainsi l'on vit, aux premiers coups de fusils d'une poignée de soldats, les vainqueurs de Fréligné fuir honteusement et dans le plus grand désordre.

Il importait peu à qui resterait la victoire ; un nouvel ordre de choses se préparait pour les deux partis : l'affaire de la Grève fut la dernière. Les soldats vendéens rentrèrent clans leurs cantonnements respectifs ; et jusqu'au moment des conférences de la Jaunais, les divisionnaires de Charette restèrent aux postes qui leur étaient assignés.

Arrivé à Laroche-Boulogne, ce chef vit sa sœur qui voulut le disposer à la paix. Les conférences avec Bureau-Labatardière s'ouvrirent immédiatement. Bureau remit à Charette une lettre pressante du délégué Ruelle pour le déterminer, et lui donna également les proclamations et décrets de la Convention que les autres délégués lui avaient recommandé de répandre à l'insu des chefs vendéens. La loyauté de Bureau inspira de la confiance à Charette ; mais, quand on agita les conditions de la paix, ce chef insista fortement pour le rétablissement des Bourbons, et déclara qu'il resterait armé.

Il grossit ses forces, ses moyens, et prétendit avoir trente mille hommes : un coup-d'œil avait suffi à Bureau pour juger du nombre et de la qualité des troupes de Charette. Il n'y eut rien d'arrêté dans cette première conférence ; on convint seulement d'un armistice.

De retour à Nantes, Bureau rendit compte de sa mission au général Canclaux et aux commissaires conventionnels, tous réunis en comité ; il leur donna l'espoir d'un prompt accommodement. En conséquence, le comité de salut public fit continuer les négociations. Dès ce moment, une correspondance s'ouvrit entre Bureau et Charette. Le secrétaire de ce chef, nommé Auvinet, qui penchait pour la paix, avait peu d'influence, Guérin étant seul en possession de la confiance de Charette.

Dans les premiers jours de janvier, Bureau, accompagné de Bertrand Geslin, son neveu, fit un second voyage dans la Vendée, et reprit au château de Laroche-Boulogne, ses conférences avec Charette. Médiateur entre les deux partis, Bureau faisait valoir auprès de Charette les droits des républicains avec autant d'impartialité qu'il soutenait auprès de ceux-ci les intérêts des royalistes. Pour donner plus d'activité aux négociations, il proposa une entrevue à Nantes avec les délégués conventionnels. Charette s'y refusa, n'osant se confier aux patriotes ; mais il y envoya deux de ses officiers, et choisit Amédée Béjari et Debruc. Le premier, attaché à l'armée du centre, joignait à une éducation distinguée un caractère conciliant. Bertrand Geslin accompagna ces deux envoyés, leurs instructions se bornaient à tout observer, à demander beaucoup, à peu promettre pour ne rien arrêter.

Alors Charette, ni aucun chef royaliste, ne pouvait avoir une idée juste de la situation des républicains. Comment auraient-ils connu les ressources, les moyens, les vues d'un parti avec lequel toute espèce de relation avait été jusqu'alors impossible, et qui, par ses seuls déchirements, donnait au parti contraire l'espoir du rétablissement de la monarchie ? Ce déchaînement universel qui éclatait contre les révolutionnaires ne l'annonçait-il pas d'une manière incontestable ? Depuis la suspension des hostilités, les Vendéens recevaient, du sein des villes voisines, l'assurance de la chute prochaine de la république. « Cet ordre de choses, leur disait-on, n'est pas même constitué ; il réside seulement dans une assemblée unique, soutenue à la vérité par des armées souvent victorieuses, mais continuellement aux prises avec les forces d'une grande partie de l'Europe ; d'ailleurs la défection du soldat est également certaine. » Plus on promettait à Charette le rétablissement infaillible des Bourbons, moins il insistait pour en faire la condition essentielle de la paix que lui offrait l'ennemi. Jusqu'alors les négociations n'avaient fait aucun progrès sensible ; mais elles reçurent une nouvelle impulsion de la part des deux envoyés loyalistes. Quoique dépourvus d'instructions détaillées, il leur était enjoint d'insister particulièrement sur le paisible exercice du culte catholique, sur le remboursement des frais de la guerre, sur la possession absolue du territoire et sur la nécessité de rester armé. Ainsi ce n'était plus la Convention qui imposait des lois à Charette ; c'était au contraire Charette qui, rivalisant de puissance, dictait lui-même ses conditions. Les comités qui gouvernaient l'assemblée, quelques délégués moins confiants que Ruelle, attendaient tout du temps et des succès militaires contre la coalition ; les négociations ouvertes avec la Prusse, celles qui étaient projetées avec l'Espagne, augmentaient encore leurs espérances. Trop avancés d'ailleurs pour ne pas tout sacrifier à une paix intérieure, au moins apparente, ils cherchaient les moyens d'en pallier la honte ; des deux côtés il y eut la même duplicité. Les commissaires comptaient aussi sur le peu d'accord qui régnait entre les chefs de la Vendée. Charette avait dédaigné de comprendre Stofflet dans la négociation, et Stofflet, aigri par des injures récentes, se déclarait ouvertement contre la paix. En vain des parlementaires envoyés par les délégués pacificateurs, se présentent au pont de Villiers pour promettre-à Stofflet l'intégrité de la religion et une paix durable. Stofflet rompit l'entrevue et congédia les envoyés, comme n'étant point munis de pouvoirs nécessaires au rétablissement de la monarchie. Ensuite, sur l'avis du curé de Saint-Laud, il publia la proclamation suivante[1] : « Français égarés, vous nous annoncez des paroles de paix ; ce vœu est celui de nos cœurs ; mais de quel droit nous offrez-vous le pardon qu'il n'appartient qu'à vous de demander ? »

« Teints du sang de nos rois, souillés par le massacre d'un million de victimes, par l'incendie et la dévastation de nos propriétés, quels sont vos titres pour inspirer la sécurité et la confiance ? Serait-ce le supplice des Robespierre et des Carrier ? Mais la nature indignée s'élevait contre ces monstres, le cri de la vengeance publique les dévouait à la mort ; en les frappant, vous n'avez fait qu'obéir à la nécessité : mais si une faction a pris la place d'une autre, le même sort ne lui est-il pas réservé ?

« Seraient-ce vos prétendues victoires ? Mais ne savons-nous pas qu'en éprouvant les plus terribles défaites, vous prenez encore, pour en imposer aux peuples, le ton arrogant des vainqueurs de l'Europe ?

Serait-ce l'élargissement de nos frères emprisonnés ? Mais la justice ne leur devait-elle pas une liberté que la tyrannie seule avait pu leur ravir ? et quand vous les gardez au milieu de vous, sans défense, ne devons-nous pas craindre que ce piège ne soit tendu pour nous envelopper tous ?

« Seraient-ce enfin vos promesses insidieuses ? Hélas ! si nous pouvions y croire, du sein de leurs tombeaux, nos parents, nos amis égorgés se lèveraient pour nous dire : Défiez-vous du venin caché sous ces dehors ! C'est en nous promettant le salut et la vie qu'on nous immola ; on vous réserve peut-être le même sort.

« Français ! si vos vœux étaient sincères si vos cœurs, par un retour inespéré, s'élevaient vers le ciel pour une paix durable, nous vous dirions : Rendez à l'héritier du dernier de nos rois son sceptre et sa couronne, à la religion son culte et ses ministres, à la noblesse son bien et son éclat, au royaume entier son antique constitution ; sans ces conditions indispensables, nous mépriserons une amnistie que le crime ne doit jamais offrir à la vertu ; nous braverons, vos efforts et vos menaces ; aidés de nos fidèles et généreux soldats, nous combattrons jusqu'à la mort, et vous ne régnerez que sur la tombe du dernier d'entre nous. »

Un rassemblement général devait appuyer ce manifeste ; déjà toutes les, divisions de Stofflet étaient réunies pour attaquer le camp de Chiché, mais une trop longue inaction avait énervé le courage des soldats angevins. L'armée entière était en marche, et sortait, du bourg de Mauvé, lorsque deux cents républicains, venant du camp de Vrines, près Thouars, fondent sur l'arrière-garde et la mettent en déroute. En vain Stofflet et son état-major veulent faire face et rallier les fuyards ; quelques lâches gagnent la chaussée de l'étang de Beaurepaire, et entraînent tout le reste.

Cependant la proclamation de Stofflet tendait à rejeter sur Charette la responsabilité d'une négociation encore incertaine. Ce fut cette opposition qui décida Charette à presser la conclusion de la paix.

Les deux envoyés, secondés par Bureau de Labatardière, ouvrirent à Nantes des conférences avec les délégués conventionnels. Ces derniers exigeaient que le gouvernement républicain fût explicitement reconnu par Charette et tous ses officiers. Ils promettaient, dans ce cas, des indemnités et le remboursement des frais de la guerre ; mais ils demandaient la rentrée des réfugiés patriotes, l'expulsion des émigrés admis dans l'armée vendéenne, et l'acquisition, au profit de la république, des biens des nobles absents du Poitou. Du reste, ils consentaient à ce qu'il n'y eût, pour l'administration intérieure de la Vendée, ni autorité départementale, ni districts, mais une commission centrale chargée, sous leur surveillance immédiate, de faire respecter le pouvoir de la Convention. Quant à l'armée royaliste, ils offraient de la réorganiser en garde territoriale, sous ses mêmes chefs, à la solde de la république.

Ces propositions aplanissaient les principales difficultés, et rapprochèrent les deux partis. On convint alors d'une entrevue entre Charette et les commissaires pacificateurs. Debruc et Amédée Béjari se hâtèrent de porter ces résultats à leur chef.

D'après l'impulsion de Bureau, les délégués conventionnels résolurent de fixer l'entrevue au château de Labatardière ; mais le voisinage de la Vendée leur faisant craindre un piège de la part des royalistes, ils désignèrent définitivement le château de la Jaunais, qui n'était qu'à nue lieue de Nantes. Le comité de salut public leur recommandait expressément d'employer, dans cette occasion, promesses, séductions, repas et argent. En conséquence, des tentes furent dressées à la Jaunais, pour les conférences, et l'on arrêta qu'il y aurait aussi table ouverte aux officiers des deux partis. Bureau-Labatardière fut chargé d'en faire les honneurs.

Charette rassembla ses guides, toute sa cavalerie et ses principaux officiers avec ceux de l'armée du centre, pour se rendre, à leur tête aux conférences. Toujours impénétrable et absolu, ce chef, annonça un traité avec les républicains, sans indiquer aucune des conditions. La paix proposée au nom de la république, parut une chose si inconcevable aux officiers vendéens, qu'ils n'hésitèrent pas de l'attribuer à sa seule détresse, et à la nécessité de rendre la couronne au roi légitime. En conséquence, la plupart se rendirent à la Jaunais dans la persuasion qu'on y proclamerait un roi ; d'autres, plus méfiants, redoutèrent quelqu'embûche de la part de l'ennemi.

On approchait du moment décisif, et les défiances multipliaient, de part et d'autre, les pourparlers et les messages. Tous les délégués devaient se rendre de Nantes à la Jaunais pour régler avec Charette ; dans un repas, les points sur lesquels on n'avait pu tomber d'accord. L'incertitude et la crainte les retinrent à Nantes. Menuau, leur collègue, plus confiant et sincèrement animé du désir de la paix, partit seul de Saumur, traversa le pays vendéen, et se rendit le premier à la Jaunais, où il vit Charette. Ce fut sur le compte qu'il rendit de cette entrevue, qu'on fixa définitivement le jour des conférences.

Le 15 de février, les commissaires partirent de Nantes avec une nombreuse escorte de cavalerie et d'infanterie. A leur arrivée, Charette se mit à la tête des siens. De part et d'autre, les troupes restèrent à une certaine distance, ne laissant qu'un poste de garde. Les conventionnels prirent place les premiers sous la tente ; Charette y parut bientôt avec l'écharpe et le panache blanc qu'il portait dans les combats. Il prit la parole et dit : « Citoyens représentants, avant tout, veuillez satisfaire à cette question : suis-je appelé pour traiter de la paix ou me soumettre à une amnistie ? — Nous ne désirons qu'une seule chose, répondit le conventionnel Delaunay d'Angers, c'est de réunir à la grande famille, des Français qui n'auraient jamais dû s'en séparer. »

On se rangea immédiatement autour de la table des conférences. Les généraux républicains, ni aucun officier, n'y furent admis. L'entrée de la tente ayant même été refusée à Bureau-Labatardière, Ruelle et Charette le réclamèrent comme médiateur, contre l'avis de Delaunay d'Angers. Ce délégué porta la parole pour la Convention ; Bousseau et Auvinet pour Charette.

Quoiqu'on fût d'accord, de part et d'autre, sur les principaux articles, la discussion n'en fut pas moins vive sur quelques points contestés, notamment sur le mode général d'exécution. Les commissaires insistaient sur la promesse de la remise des armes ; Charette ne voulut stipuler que pour l'artillerie — il n'en avait pas — ; puis, s'opposant à la rentrée des patriotes réfugiés et au rétablissement des impôts, il parvint à faire rejeter l'établissement des administrations républicaines : néanmoins tout ne fut point réglé dans la première conférence, et l'on ne signa le traité que le troisième jour.

Il consistait d'une part, en cinq arrêtés séparés, souscrits par les commissaires[2] ; de l'autre, en une déclaration de Charette, de ses principaux officiers et des chefs du centre[3]. La Convention nationale garantissait aux Vendéens, par les cinq arrêtés, le libre et paisible exercice de leur culte ; elle accordait à Charette deux millions pour les frais de la guerre, et un corps de deux mille gardes territoriaux, composés d'habitants du pays, à la solde du trésor public ; elle accordait également des secours et indemnités aux Vendéens, qu'elle exemptait en outre des impôts, des levées et réquisitions ; elle leur assurait aussi la possession de leurs propriétés, et donnait mainlevée du séquestre à ceux qui se trouvaient inscrits sur les listes d'émigration.

A ce prix, Charette et les chefs du centre se décidèrent à reconnaître la Convention nationale, et prirent l'engagement de ne plus porter les armes contre la république. Après avoir déclaré que leur résistance n'était due qu'au despotisme, aux injustices et aux odieuses vexations d'un gouvernement oppressif, ils ajoutaient : « Enfin, ce régime de sang a disparu, et les coryphées de la secte impie qui a couvert la France de deuil, ont payé de leur tête tant de crimes. Le représentant Ruelle, ami de l'humanité et des lois, est venu parmi nous apporter des paroles de paix ; d'autres représentants lui ont été adjoints ; nous leur avons fait connaître à tous nos intentions, et le désir d'une pacification sincère garantie par l'honneur. Une fois réunis, nous avons encore mieux senti que nous étions Français, que le bien général de notre patrie devait seul nous animer. D'après ces sentiments, nous déclarons solennellement à la Convention nationale et à la France entière, que nous nous soumettons à la république française, une et indivisible ; que nous reconnaissons ses lois, et que nous prenons l’engagement formel de n'y porter aucune atteinte. »

Les délégués se bâtèrent de produire cette déclaration, comme une preuve du retour des chefs vendéens. Il n'en fut pas de même des clauses stipulées à leur avantage ; quelques-unes restèrent secrètes, les autres ne furent publiées qu'un mois après la signature, et encore avec des réticences propres à en pallier la honte.

Dès le principe, cette pacification fut attaquée par les mécontents des deux partis. L'ardent républicain n'y voyait qu'une lâche transaction qui menait à la royauté ; le fougueux royaliste lui reprochait l'ajournement de la monarchie, et frémissait de reconnaître l'existence d'une république.

Pendant les conférences, quelques officiers de Charette, choqués de l'abondance et du faste qu'étalaient fièrement les républicains, crurent entrevoir dans ces derniers l'intention d'humilier leur parti, en mettant en parallèle son dénuement, sa bigarrure, et la rudesse de ses chefs avec tout ce que peuvent offrir la recherche et le luxe. Le dépit, d'abord concentré, se développa, lorsqu'au moment de signer les conditions transpirèrent. Delaunay, Savin, Lemoelle et quelques autres, jurent qu'ils ne reconnaîtront jamais la république, et menacent de reprendre les armes. Deux partis se forment à l'instant ; les uns, croyant impossible la destruction de la Vendée, prétendent qu'on peut soutenir ce système successif de défaites compensées par des victoires ; ils veulent donc la guerre ou un roi, ce qu'ils expriment en criant : le roi ou la mort. Moins courageux, mais plus éclairé, le parti contraire assure que l'existence miraculeuse de la Vendée n'est due qu'aux dissensions des républicains, il les présente comme plus redoutables depuis qu'ils ont un gouvernement plus sage, et pensent qu'il faut accepter la paix, n'importe à quelles conditions ; d'ailleurs, étant presque tous propriétaires, ils espèrent jouir tranquillement de leurs biens, dont ils ont à réparer les dévastations et les pertes. Mais les partisans de la guerre, maîtres de tout sans avoir rien à perdre, ne peuvent consentir à se voir dépouiller du pouvoir que donne la force ; ils demandent un roi. « Volons à de nouveaux combats, disent-ils, réunissons-nous à Stofflet, puisque Charette nous abandonne. » Ils ébranlent, ils agitent les esprits, mais la masse résiste. Alors, ne se possédant plus, Delaunay, Savin et Lemoelle abandonnent brusquement le lieu des conférences, et courent au fond de la Vendée, pour y proclamer ce qu'ils appellent la trahison de Charette. L'ambitieux Delaunay, impatient de profiter de cette cause d'agitation et de trouble pour s'élever sur les débris de son chef, le présente comme un lâche transfuge ; il l'accuse de prendre le commandement d'une armée pour punir lui-même les Vendéens d'avoir si courageusement défendu l'autel et le trône. Sur plusieurs points de la Vendée, les paysans, entraînés par ses déclamations, se croient trahis : « Nous avons déjà combattu sans chef, nous saurons encore marcher seuls à l'ennemi. » La sédition aurait pris un caractère alarmant, si Charette, prévenu par différents avis, n'eût quitté précipitamment la Jaunais. Son arrivée à Belleville, sa fermeté et la prompte exécution de ses ordres, suffirent pour tout étouffer. Mais trouvant les esprits émus, il rassemble les officiers des différentes divisions ; et après avoir exposé les conditions de la paix, il leur dévoile ses desseins de la manière suivante : « Sans doute vous ne croyez pas que je sois devenu républicain depuis hier ? » Tous lui donnent l'assurance contraire, et lui témoignent une entière confiance. « J'ai fait, poursuit-il, ce que j'ai cru nécessaire à mon parti, sans être arrêté, ni par les murmures, ni par les menaces de ceux qui prétendent qu'on doit continuer la guerre. Je leur demanderai ce qu'ils faisaient quand nous combattions tous les jours ? Tranquilles dans leurs quartiers, la plupart ne cherchaient dans le sein des plaisirs qu'un honteux repos. Au moment où notre faiblesse et le déploiement de toutes les forces de l'ennemi rendent une plus longue résistance impossible, je trouve dans la paix, ou plutôt dans une trêve, les moyens assurés d'atteindre le but que nous nous proposons tous. Nous avons de nombreux amis, je ne parle pas des Anglais, dont je connais les desseins perfides sur le trône de France, mais de tant de Français fidèles, qui, répandus dans l'intérieur et dans la capitale, obtiendront plus par leur influence et leur zèle, que nous tous par des efforts imprudents. D'un autre côté, je saurai profiter de la réputation que j'ai acquise parmi les républicains, pour me ménager des intelligences utiles ; je ferai passer dans leur camp de l’argent et des vivres ; j'attirerai leurs soldats parmi nous : déjà des corps entiers me sont assurés pour le moment où leur secours deviendra nécessaire.

« Au reste, qu'avons-nous à craindre ? ne restons-nous pas armés ? Et s'il était vrai qu'on eût voulu nous tendre un piège, ne nous trouverions-nous pas en mesure de combattre avec plus d'avantage encore un ennemi perfide ? »

Ce discours, en ralliant tous les esprits, leur rendit cette confiance aveugle, qui faisait la principale force de Charette. L'ambition de Delaunay fut dévoilée ; il s'était offert de marcher à la tête des Vendéens qui voudraient combattre. Charette dépêcha des cavaliers au château de la Bouchère pour le saisir. Il y fut manqué d'un instant, et parvint à se réfugier avec ses trésors et ses meilleurs chevaux, auprès de Stofflet, dont il avait signé récemment l'arrêt de mort. Quant à Savin et à Lemoelle, leur repentir les sauva, et ils rentrèrent en grâce auprès de Charette, qui les rétablit dans leur grade.

Après s'être assuré de tous ses officiers, Charette fit une adresse aux habitants des campagnes pour les prémunir contre les agitateurs, et leur vanter les conditions de son traité avec les républicains[4].

Pendant qu'il échappait ainsi aux dangers que lui suscitait la pacification, Stofflet, qui voulait la guerre ; se trouva menacé d'une défection générale.

Plusieurs délégués avaient proposé de l'appeler aux conférences, dans le dessein de faire participer l'Anjou aux bienfaits de la paix. Charette éluda toujours, voulant vaincre l'opposition de Stofflet par d'autres moyens, tels que l'intrigue et la séduction ; il y fut aidé par le divisionnaire Prodhomme ; commandant au Loroux, qui promettait un bouleversement en sa faveur, soit en haine de Stofflet, soit pour se soustraire à sa dépendance.

Cependant ce chef, instruit des progrès de la négociation, pressé d'ailleurs par quelques officiers, dépêcha à Nantes Trottouin, son major-général ; Renou, divisionnaire des Aubiers, Delaville de Beaugé et Martin jeune. Il les charge de sonder le terrain et de prendre connaissance des conditions. Ruelle les leur communique et fait valoir l'acceptation de Charette. Le délégué Delaunay d'Angers crut l'instant favorable pour entraîner Stofflet ou l'affaiblir par la désertion de ses officiers. Il employa la séduction et s'assura leurs suffrages. De retour à Maulevrier, ils annoncent que Charette va signer, et qu'il est urgent d'adhérer au traité. Stofflet s'y décide d'abord, mais il veut avoir l'avis de son conseil. On le convoque, tous les officiers y sont appelés indistinctement. Trottouin allègue le découragement des campagnes, le besoin du repos, le défaut de munitions, l'abandon des puissances coalisées, et même celui des princes, la détermination prise par Charette et Sapinaud, de garder la grande route de Nantes à Clisson et la Sèvre nantaise, pour fermer à l'armée d'Anjou toute issue de ce côté. Ainsi resserrée, les républicains l'attaqueraient avec avantage. « S'exposer aux, hasards d'une bataille, ne serait-ce pas vouloir la destruction du parti royaliste ? Il renaîtrait au contraire de ses cendres par une trêve qui donnerait le temps de grossir, d'exercer la troupe soldée, de se procurer de la poudre, des armes et des habits. »

Ce discours fit peu d'impression sur le conseil, qui, manifestant son indignation, s'écria d'une voix unanime : Un roi ou la mort ! Trottouin lui-même, pour ne pas se rendre suspect, feignit de partager ce mouvement d'enthousiasme. L'assemblée n'était composée, à peu d'exceptions près, que de fermiers, de tisserands, de fils de laboureurs, braves, mais ignorants, faciles à ramener par la confiance. Quand leur premier élan fut dissipé, le chevalier de Rostaing, commandant la cavalerie de Stofflet, parla en ces termes : « Sans doute il est glorieux de mourir pour son roi, surtout quand ce n'est point un sacrifice inutile. Depuis près de deux, ans, que des milliers de nos braves ont péri pour cette cause sainte à laquelle nous nous sommes tous voués, nos rangs se sont éclaircis, et l'héritier de tant de rois est encore dans les fers ! Le moment ne serait-il pas venu d'allier enfin le courage à la prudence ? Je n'examinerai point les torts que peut avoir Charette à l'égard du chef de cette brave armée : puisse-t-il les sentir, les réparer, en faisant cesser une dissension déplorable ! Mais quelle que soit la conduite de Charette, nous ne l'accuserons pas sans doute d'être devenu républicain. Pressé par les évènements, faible comme nous, il va signer, non pas la paix, mais une trêve dont il profitera pour étendre sa puissance. Isolés, abandonnés, succomberons-nous seuls et sans aucun fruit ? Aurions-nous à nous reprocher la perte entière de notre parti ? Dans ce cas, ne serait-ce pas trahir son Dieu et son roi, au lieu de les servir ? Je demande qu'on adhère à la trêve. »

Ce discours changea la disposition des esprits, et, de l'aveu de Stofflet, on résolut de traiter avec les républicains.

En conséquence le conseil nomma Delaville de Beaugé, le divisionnaire Renou, les deux frères Martin de la Pomeraie et Gilbert, secrétaire-général du conseil, pour retourner à Nantes et stipuler de nouveau avec les conventionnels. Trottouin les suivit, quoiqu'il n'eût aucune mission ; mais il pensait au moyen de s'assurer le prix du lâche abandon qu'il méditait.

Les envoyés de l'Anjou étaient autorisés à acquiescer au traité, aux mêmes clauses et conditions que Charette et Sapinaud ; ils devaient insister seulement sur l'entier remboursement des bans royaux, et réclamer un plus grand nombre de gardes soldées.

Trottouin vit Charrette, qui le détacha sans peine des intérêts de Stofflet, et lui fit promettre de souscrire au traité, en abandonnant son général.

L'influence de Charette fut telle, qu'au ma ment de la pacification, il entraîna les chefs de l'armée du centre, ainsi que Fleuriot-Lafleuriaye et le chevalier de la Bouère, lieutenant-général de l'armée de Stofflet. Non seulement Julien Prodhomme adhéra au traité, mais, par une convention particulière, il réunit sa division à l'armée de Charette. Le divisionnaire Richard abandonna également Stofflet pour faire partie de l'armée du centre, sous prétexte que la rivière de Sèvre le séparait de l'Anjou. Mosnier, divisionnaire à Montfaucon, suivit l’impulsion des frères Gogué, commandant les camps de Laloué, et de Saint-Julien, qui signèrent aux mêmes conditions que Charette, de même qu'Oger, commandant le poste de Saint-Florent. Il ne restait plus à Stofflet que cinq divisions, dont une, celle des Aubiers, commandée par Renon, était sur le point de lui échapper.

Ainsi Charette touchait au complément-de son projet favori et médité depuis longtemps, pour perdre Stofflet et grossir l'armée du centre, qui lui était dévouée.

Parmi les officiers angevins entraînés à la Jaunais par les intrigues de Prodhomme, se trouvait Schetou, connu par sa passion pour la guerre et par un rare dévouement à son parti. Voyant qu'on n'avait point appelé son général, il refusa de souscrire à aucune condition, et partit pour Maulevrier. A son arrivée, le conseil de Stofflet n'avait encore aucun indice des trames ourdies par Prodhomme. Scheton donna peu de détail ; mais il avertit Stofflet que, s'il ne se transporte de suite à la Jaunais, Charette signera sans lui et entraînera une partie de l'Anjou. Stofflet ne balance point ; il monte cheval, rassemble ses chasseurs, sa cavalerie, et part accompagné de son commissaire-général, et de quelques officiers dont la fidélité lui est connue. Il arrive, trouve le traité conclu, et Charette absent. Ce dernier chef venait de quitter brusquement le lieu des conférences pour aller étouffer l'agitation qu'avait fomentée Delaunay.

Un dépit concentré, une fureur dévorante, s'emparent de Stofflet. Il reconnaît qu'il a été le jouet de l'inimitié de Charette, et découvre une partie des menées de Prodhomme ; mille sentiments divers l'agitent ; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il apprend lui fait redouter presque autant ses amis que ses ennemis. Son escorte partage bientôt toute sa fureur. En vain propose-t-on à Stofflet de mettre fin à tout en adhérant à la pacification ; à peine peut-il contenir sa garde. Quant à lui, roulant dans sa tête des projets de vengeance, il donne le signal du départ et s'éloigne au galop, en criant avec ses chasseurs : Au diable la république ! au diable Charette ! Il ne s'occupe ensuite que des moyens d'assouvir sa rage, et détache, en passant, un gros de cavalerie pour surprendre et arrêter Sapinaud et Lafleuriaye au quartier-général de Beaurepaire. Les cavaliers de Stofflet arrivent la nuit et investissent la maison de Sapinaud. Ce chef, ne voyant de salut que dans la fuite, se réfugie, à pied, sans armes, avec son ami Lafleuriaye, auprès de Charette, qui marche de suite avec une partie de son armée pour le protéger. Les soldats de Stofflet n'ayant pu saisir leur proie, livrent au pillage le quartier-général de Sapinaud : argent, chevaux, armes, effets précieux, tout est enlevé.

En même temps Stofflet faisait saisir Julien Prodhomme au milieu de sa division, et commandait sa traduction à Maulevrier. Il ordonnait également l'arrestation de Martin l'aîné et de Jean Lejeune, son aide-de-camp, lesquels n'échappent à la mort qu'en trompant la vigilance de leurs gardes. Bérard et Rostaing sont aussi gardés à vue. Stofflet marche ensuite sur Richard, divisionnaire au Cerisais ; il répand ainsi la terreur dans l'esprit de tous ceux qui ont manifesté l'intention de se réunir à Charette. Richard prit la fuite, mais Julien Prodhomme ne put échapper à la mort. Il fut condamné par un conseil militaire pour avoir abandonné son parti et semé la dissension entre les trois armées vendéennes. Les chasseurs de Stofflet le massacrèrent à coups de sabres : son jugement fut imprimé et répandu dans l'Anjou[5]. Stofflet confia l'examen des papiers de Prodhomme à Barré, secrétaire du conseil ; mais ce dernier, animé d'un esprit de modération et de prudence, se garda de lui tout dévoiler pour éviter un trop grand déchirement.

Arrivé à Jallais, Stofflet convoqua tous ses officiers en conseil-général, espérant leur faire partager la vive indignation dont il était pénétré. Il voulait aussi les lier par un acte d'union capable de les attacher à la discipline et à l'obéissance. Un arrêté pris au nom du roi, qualifia la conduite de Charette et des chefs du centre, de lâche abandon, de réunion aux ennemis de l'état. Le conseil voulant mettre un terme aux progrès de la séduction, et offrir aux peuples restés fidèles à Dieu et au roi, un centre d'union, fit un appel à tous les officiers royalistes, et leur garantit, pour prix de leur incorporation à l'armée d'Anjou, la conservation des droits, rangs, qualités et prérogatives dont ils fouissaient précédemment. Des dispositions pénales menaçaient tout individu qui tenterait de rompre l'union, soit en communiquant avec les républicains, soit en affaiblissant, par tics intrigues et des discours, l'attachement des Vendéens à la religion, à Dieu et à leurs chefs. Enfin, les soldats et habitants du pays conquis furent sommés de se tenir prêts à marcher au premier appel de leurs officiers respectifs. Cinquante-quatre chefs, se disant généraux et officiers des armées réunies, signèrent cette espèce de manifeste par lequel Stofflet déclarait en quelque sorte la guerre à Charette, à l'armée du centre et aux républicains[6]. Il crut, par cette conduite vigoureuse, raffermir son parti chancelant et se mettre en état de faire face de tous les côtés.

Son brusque départ du lieu des conférences, le refus d'accéder séparément à la paix, avaient assez éclairé les délégués conventionnels sur ses intentions et ses, desseins hostiles ; ils jugèrent alors qu'il fallait se hâter de l'isoler, de l'affaiblir et d'environner la pacification de tout l'éclat dont elle était susceptible. Charette se détermine sans peine à faire une entrée publique à Nantes à condition néanmoins qu'il ne se dépouillera ni des signes ni des couleurs de son parti Les délégués s'occupent ensuite des moyens de gagner les officiers et envoyés de Stofflet : quelques-uns hésitaient encore ; mais lorsqu'on eut fait briller à leurs yeux l'or corrupteur, tous fermèrent l'oreille au cri de l'honneur et du devoir. Chacun d'eux reçut, pour prix de sa défection, cent mille francs en assignats. Sur cette somme, Trottouin, qui avait grossi le tarif de sa vénalité à raison de son grade, exigea et obtint un à-compte de cinquante mille francs en numéraire. A ce prix, il écrivit à Stofflet et à son conseil dans le style d'un transfuge qui vante le parti qui vient de l'acheter[7]. Il adhéra ensuite, ainsi que les envoyés de l'Anjou, à la déclaration par laquelle Charette reconnaissait la république, et tous s'engagèrent à se réunir à ce chef lorsqu'il ferait son entrée militaire à Nantes.

Le 26 février, neuf jours après la signature de l'acte d'union, une salve d'artillerie annonça l'arrivée de Charette ; alors on vit paraître à Nantes ces mêmes guerriers vendéens qu'on y avait, pendant si longtemps, voués à la mort. Charette, magnifiquement monté, vêtu de bleu, ceint d'une écharpe royaliste et le chapeau surmonté d'un énorme panache blanc, parut à la tête du cortège, suivi de quatre de ses lieutenants ; vint ensuite un groupe d'officiers républicains à cheval, puis l'état-major de Charette, que suivait l'état-major de l'armée républicaine, à la tête duquel se faisait remarquer le général en chef Caudaux. Des cavaliers des deux armées, des chasseurs royalistes, l'élite des grenadiers de la garde nationale, précédés d'une musique militaire, tel était le gros du cortège. La cava Jerk nantaise fermait la marche ; elle escortait deux voitures décorées du bonnet de la liberté, et dans lesquelles étaient placés les conventionnels pacificateurs.

L'on voyait ainsi se confondre avec l'écharpe et le plumet blancs, la cocarde et l'écharpe tricolores. Une multitude immense se pressait sur les pas de Charette. Les cris de vive le roi eussent prévalu, si Bureau de Labatardière n'y eût substitué avec adresse ceux de vive la paix, que les délégués conventionnels, enivrés de joie, répétaient sans cesse. Charette parut triste et attendri, recevant de nombreux saluts, qu'il rendait à droite et à gauche en criant : Vive l'union ! Les autres chefs vendéens, mornes, le regard fixe, la contenance fière, semblaient dire : « Ce même peuple nous appela longtemps à l'échafaud, et notre supplice aurait excité la même affluence, les mêmes transports ! »

Le cortège traversa lentement la ville avec une sorte de pompe triomphale ; il fit à petit pas le tour des places publiques, et s'arrêta ensuite à l'hôtel des représentants pacificateurs, où les frères égarés — expression de circonstance pour désigner les Vendéens — trouvèrent des rafraîchissements et un accueil affectueux. Le peuple, toujours avide de nouveauté, les suivait en chantant et en perçant l'air de cris de joie.

Quel spectacle nouveau pour les Nantais ! Ceux qui les avaient défiés tant de fois, les armes à la main, pénétraient avec les mêmes signes, dans ces mêmes murs dont ils avaient été repoussés avec tant de courage ! Ces patriotes, jadis si ardents et toujours ombrageux, pour qui tout alors devenait un mystère, se demandaient si les royalistes, en prenant possession de la ville, y proclameraient la monarchie ? L'esprit de parti se ralluma, et la fermentation fut telle que, par une délibération, l'administration municipale invita les conventionnels pacificateurs à faire cesser le scandale que donnait une poignée de royalistes soi-disant soumis, et conservant néanmoins tous les signes de l'insurrection, dans une cité renommée par son dévouement à la cause républicaine. Forcés d'intervenir, les délégués interdirent aux Vendéens, dans l'enceinte de Nantes, les signes extérieurs du royalisme ; et comme alors tout parut se calmer, ils crurent avoir opéré la réunion des deux partis : ils donnèrent des repas et des fêtes brillantes.

Environné de sa célébrité, Charette excitait' la curiosité la plus vive ; la foule l'entourait continuellement ; son ami Guérin veillait sur lui et ne le quittait jamais. Dans des circonstances aussi délicates, il eût été difficile à Chai eue de satisfaire également les deux partis. Tandis que les royalistes lui reprochaient sa soumission apparente, les républicains trouvaient qu'il ne donnait point, d'assez fortes preuves de la sincérité de sa conversion. Le délégué Ruelle ne forma plus aucun doute dès qu'il eut décidé Charette à se montrer à la société populaire de Nantes. Comment ne pas voir avec étonnement un chef opiniâtre de royalistes prêcher, au sein d'une société de démocrates, l'union, la concorde, et la nécessité de renouer les liens d'échange et de services mutuels entre la ville et les campagnes ? Ce fut surtout alors que les délégués pacificateurs crurent pouvoir proclamer qu'il n'y avait plus de Vendée. « Les départements de l'Ouest, dirent-ils, rentrent dans le sein de la république ; son unité vient d'être solennellement reconnue par les chefs des armées vendéennes. Le sang cesse de couler, les campagnes vont se repeupler ; ce que n'avait pu la force des armes, l'humanité et la justice l'ont obtenu des Français. Ô vous qui balancez à rentrer dans le sein de la république, voyez Charette, tous les chefs de son armée, bénir la Convention nationale ! voyez les principaux chefs de Stofflet se féliciter de vivre parmi nous ! »

Toutes ces proclamations, toutes ces démarches publiques, ne pouvaient porter la conviction dans les cœurs, ni rallier les esprits. Le mystère qui enveloppait le traité, faisait supposer l'existence d'articles secrets en faveur du rétablissement des Bourbons.

Il n'y eut aucune stipulation de ce genre ; mais des promesses indiscrètes, des insinuations insidieuses, laissèrent entrevoir la possibilité de restituer le trône au fils de Louis XVI. Ces bruits s'accréditèrent tellement, qu'à leur arrivée dans la capitale, les délégués pacificateurs, et particulièrement Ruelle, se virent signalés comme les plénipotentiaires de Charette.

La Convention nationale avait favorisé en quelque sorte ces rumeurs, en s'interdisant la publication des dépêches de la Vendée, sous prétexte de ne point contrarier les mesures adoptées par ses commissaires. Un mois s'était écoulé depuis la pacification, et la Convention n'avait encore publié que l'annonce de la rentrée de Charette dans le sein de la république, sans donner, à cet égard, aucun détail. Ce silence avait accrédité les bruits d'une transaction honteuse.

Enfin, le 24 ventôse (13 mars), les délégués parurent dans la salle de la Convention avec des discours préparés. « La justice et l'humanité, dit Delaunay d'Angers, ont conquis la Vendée à la république ; des enfants égarés viennent de rentrer dans le sein de la grande famille. » Ce délégué en attribua l'honneur à la conduite de la Convention depuis la chute de Robespierre, en convenant néanmoins que cet évènement était, pour ainsi dire, ignoré dans la Vendée. Après avoir exalté la déclaration vendéenne, la défection des officiers de Stofflet, dia signature de quelques chefs de Chouans, il en vint aux principes qui avaient guidé les commissaires pacificateurs dans le cours des négociations. « Nous avons examiné, dit-il, ce qu'il était de la sagesse et de la prudence d'accorder pour la conciliation des esprits et le maintien de la pacification. » Mais il glissa légèrement sur les articles stipulés, et garda surtout le silence sur le paiement des frais de la guerre.

Tout en donnant l'espérance d'une pacification complète dans les contrées occupées par les Chouans, il annonça qu'il fallait réduira Stofflet par la force des armes. « Ce chef, ajouta-t-il, est entouré d'une espèce de garde prétorienne, composée d'un ramas d'hommes sans mœurs, sans propriétés et étrangers au pays ; cette garde qui ne le quitte jamais, le domine lui-même, et tyrannise sous son nom l'habitant des campagnes. Déjà l'armée s'ébranle pour entrer sur le territoire de ce chef opiniâtre. »

« Ce que vous venez d'entendre, reprit Ruelle, prouve que vos délégués n'ont point trahi la république, et qu'ils sont dignes de toute la confiance de la Convention. — Oui, oui, s'écrient aussitôt quelques membres qui applaudissent —. Cependant, continua Ruelle, la malveillance s'agite contre eux ; elle répand qu'ils ont favorisé les royalistes par des articles secrets... Tout à l'heure même, dans cette enceinte, nous avons en la douleur d'entendre dire que nous venions tromper la Convention sur le véritable état de la Vendée, qu'il n'y avait qu'une trêve de conclue, que la guerre allait renaître. »

Ruelle avoua que les chefs vendéens lui inspiraient une entière confiance, et que des sentiments d'estime réciproque avaient contribué au rapprochement des deux partis. Il fit l'éloge de la médiation de Bureau de Labatardière, pour lequel il obtint un décret honorable.

Bureau, qui était à la barre, fit hommage à la Convention des drapeaux de Charette, au nom même de ce chef[8]. A la vue des drapeaux royalistes, la Convention fit éclater une joie bruyante, confirma, dans son enthousiasme et il l'unanimité, tous les arrêtés pris par ses commissaires, et leur prouva sa satisfaction en les renvoyant dans les départements de l'Ouest pour consommer l'œuvre de la paix.

La soumission de Stofflet devait marquer le terme de leurs travaux ; ils s'en occupèrent sans relâche, de concert avec-le général en chef de l'armée de l'Ouest. D'abord ils lui enlèvent Chalonnes et le poste de Saint-Florent, mal défendus. Ensuite plusieurs Colonnes se réunissent à Bressuire pour entrer dans l'Anjou par Chatillon. Le camp de Chiché marcha sous la conduite du général Legros, et l'armée entière, sous les ordres du général en chef, parcourut les communes de Cerisais, Chatillon, Chollet et Maulevrier, sans rencontrer l'ennemi. Néanmoins le passage du Layon fut disputé à la colonne commandée par le général Caffin : l'adjudant-général Bardou et le chef d'escadron Rateau, du onzième de chasseurs, y perdirent la vie. Après avoir passé le Layon, les républicains pénétrèrent à Cheminé.

Stofflet n'avait pu soulever la masse des paysans. L'habitant de l'Anjou n'ayant plus à redouter les excès de l'ennemi, se montrait peu disposé à la résistance ; il jouissait depuis longtemps du repos qu'il craignait de perdre, et ne marchait plus que dans la crainte des punitions. Cette fois, Stofflet porta la peine de mort contre ceux qui refuseraient de combattre. Secondé puissamment par ses chasseurs et par une poignée d'hommes aussi opiniâtres qu'indomptables, il parvint à réunir cinq à six mille insurgés, avec lesquels il se porta d'abord sur Saint-Florent. Ce poste venait de lui être enlevé ; les colonnes de l'ennemi s'avançaient par la ligne de l'Ouest. Serré de près, Stofflet évita une action générale et décisive contre des forces supérieures. Il divisa ses troupes, leur assigna un point de réunion et ordonna la retraite. Quant à lui, presqu'enveloppé avec sa cavalerie d'élite, il tente les voies de la ruse et s'avance, à la tête de cent cinquante cavaliers, aux avant-postes du château de la Tremblaye, près Mortagne, gardé par la brigade du général Legros. Qui vive ? crient les sentinelles. — Royalistes, répond Stofflet. — Aussitôt les républicains saisissent leurs armes. « Laissez passer, soldats, s'écrie Stofflet, je vais conférer avec les commissaires de la Convention. » Les rangs s'ouvrent, on lui porte les armes ; Stofflet passe accompagné de quelques cavaliers ; mais, au lieu de se rendre aux conférences, il fuit sans qu'on puisse retrouver sa trace, et parvient ainsi, par son sang-froid et par une heureuse intrépidité, à déconcerter les plans de l'ennemi, à paralyser ses opérations.

Cependant, pour voiler sa ruse, Stofflet écrit au général en chef Canclaux, qu'il vient d'envoyer deux députés à Rennes, où il est invité lui-même à la pacification des royalistes de Bretagne. Il demande en conséquence que les républicains évacuent l'Anjou jusqu'au résultat des conférences[9].

Abandonné, trahi en quelque sorte par les chefs de la Basse-Vendée, le conseil de Stofflet avait effectivement cherché à lier sa cause à celle des royalistes d'outre-Loire, et deux de ses députés, Michelin et Poirier, s'étaient transportés à la Mabilais, en qualité de commissaires pacificateurs.

Le général Canclaux n'accorde rien à Stofflet, que la faculté de se rendre auprès des délégués conventionnels pour traiter directement de la paix. ; Il y eut alors une entrevue près de Mortagne ; mais sans résultat. En conséquence le général des républicains presse la marche de toutes ses colonnes, espérant réduire Stofflet par la force des armes. Ce chef venait de s'enfoncer dans la forêt de Vezin, qu'il abandonna presqu'aussitôt. Cinq colonnes ennemies enveloppèrent et fouillèrent la forêt, mais inutilement.

C'est ainsi qu'en fuyant, Stofflet trouve encore le moyen de surprendre la vigilance des républicains, et de tromper leur courage. Ses détachements, après s'être glissés dans les intervalles des colonnes, parcouraient le pays difficile qui est au nord des Deux-Sèvres, poussant des avant-postes jusqu'aux environs de Parthenay : il était à craindre que, par sa parfaite connaissance des localités, le chef opiniâtre de l'Anjou ne parvînt à traîner la guerre en longueur. En conséquence les délégués conventionnels convoquèrent un conseil de guerre à Thouars, où furent appelés les transfuges Renou et Trottouin. On-y agita les moyens de soumettre promptement Stofflet. Beauvollier, ancien intendant-général de l'armée catholique, était présent au conseil. Pressé d'émettre son avis, il dit qu'on ne détacherait entièrement les habitants de l'Anjou de la cause de Stofflet, qu'en forçant les troupes expéditionnaires à la plus exacte discipline ; qu'il fallait surtout respecter les opinions et les propriétés ; ensuite il se retira. Mais Renou et Trottouin, les mains encore pleines de l'or qu'ils avaient reçu à la Jaunais, s'offrirent pour guider la marche des colonnes républicaines. A la première rencontre, Renon reçut un coup de feu de la part des Vendéens. Pressé de toutes parts, Stofflet réunit ses forces pour marcher de nouveau sur Saint-Florent ; des deux côtés on était plus disposé à négocier qu'à combattre : les propositions se renouèrent. Les délégués conventionnels, qui connaissaient tout l'ascendant du curé de Saint-Laud, s'adressèrent directement à lui. Ce commissaire-général, suivi de l'armée vendéenne, vint répondre aux propositions des conventionnels. Une entrevue conciliatoire eut lieu le 2 mai auprès du fleuve, dans un champ de Saint-Florent. Le traité proposé est accepté sur les mêmes bases que celui de la Jaunais fut stipulé, en cinq arrêtés de pacification, qui étaient littéralement les mêmes[10]. Stofflet reçut deux millions pour les frais de la guerre, et obtint deux mille gardes territoriaux soldés par le trésor public. Tout fut signé trois heures après dans un repas à Parades, où le curé de Saint Laud joua tout à la fois le rôle de négociateur et celui de général en chef. Après la signature du traité, il y eut des conventions verbales, qui accordèrent au curé de Saint-Laud la liberté des Vendéens détenus dans les prisons de la république, et la faculté de rentrer à tous ceux qui servaient dans des corps républicains. Ce fut en vertu de cette dernière clause, que le chevalier d'Autichamp revint dans l'Anjou avec Bernès, son ami. Blessé, confondu parmi les morts, il avait échappé au carnage du Mans comme par miracle, et s'était réfugié, sous le nom de Beaumont, dans un régiment de hussards républicains, en qualité d'instructeur, On le verra jouer, à la fin de cette guerre, un rôle plus important, sans marquer néanmoins par aucune action d'éclat.

A l'exemple de Charette, Stofflet et ses principaux officiers souscrivirent une déclaration publique, dans laquelle ils expliquèrent de la manière suivante leur tardive adhésion[11] :

« Animés du désir de la paix y nous n'en avons retardé la conclusion jusqu'à ce jour, que pour consulter le vœu du peuple dont les intérêts nous étaient confiés, et celui des chefs de l'armée catholique et royale de Bretagne. Aujourd'hui que ce vœu est prononcé, nous adhérons aux mesures prises par les représentants pour la pacification ; et en nous soumettant aux lois de la république, nous promettons de ne jamais porter les armes contre elle.

« Puisse cette démarche de notre part éteindre le flambeau des discordes civiles, et montrer aux nations étrangères que la France n'offre plus qu'un peuple de frères et d'amis. »

Ainsi que Charette, Stofflet promit de remettre son artillerie, et fit aux habitants de son arrondissement une adresse pour les engager à l'oubli du passé, à la paix et à l'union[12].

« Français, leur dit-il, les jours de deuil et d'oppression se sont écoulés ; le flambeau des discordes civiles est éteint parmi nous ; la sécurité règne au sein des campagnes ; l'industrieux cultivateur n'aura plus à craindre de se voir arracher, avec la vie, le fruit de ses sueurs et le prix de ses travaux. La mère éplorée ne tremblera plus pour les jours de ses tendres enfants ; les vieillards fugitifs ne chercheront plus un sombre asile au sein des forêts. La Vendée renaîtra de ses cendres, et cet heureux changement, nous le devons à la paix... Jouissez donc de ses douceurs avec cette sécurité qu'inspire la confiance ; professez sans crainte et sans trouble la religion de vos pères. La nation vous indemnisera de vos pertes, consacrera deux millions au remboursement des bons en circulation, vous laissera vos armes, avec une garde territoriale de deux mille Vendéens soldés par elle, et répartis sur votre territoire, sans pouvoir être replacés ailleurs. Vous serez à l'abri de toutes recherches pour le passé ; et ceux qui pourraient être astreints à la réquisition, resteront dans leurs paroisses respectives pour rétablir l'agriculture et vivifier le commerce. Tels sont les engagements sacrés pris à votre égard ; la loyauté française en garantit l'exécution. Désormais la paix et l'union seront notre cri de ralliement, et nous marcherons tous d'un pas égal vers le but de nos communs efforts, le salut de la patrie et le bonheur de tous. »

Telle fut la double pacification de la Saunais et de Saint-Florent, trêve aussi honteusement achetée que bassement souscrite. Les deux partis ne cherchaient qu'à se tromper ; quoique l'un eût beaucoup accordé, l'autre n'avait point assez obtenu pour que la paix pût être durable.

 

 

 



[1] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XV.

[2] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XVI.

[3] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XVII.

[4] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XVIII.

[5] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XIX.

[6] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XX.

[7] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXI.

[8] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXII et XXIII.

[9] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXIV.

[10] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXV.

[11] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXVI.

[12] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXVII.