Conférences de la
Saunais. — Première pacification. — Entrée de Charette à Nantes. — Soumission
de Stofflet.
EN OFFRANT la paix aux royalistes, la
Convention nationale voulut leur présenter le supplice de Carrier comme une
garantie. A peine eut-elle traduit ce délégué en jugement, que Carnot, membre
du comité de salut public, proposa une proclamation pour engager les Vendéens
et les Bretons insurgés à rentrer dans le devoir, moyennant l'oubli du passé. Tout
fut adopté sans discussion ; et dans la crainte de blesser le parti
royaliste, la Convention exigea seulement qu'il mit bas les armes sans oser
lui parler d'amnistie. «
Depuis deux ans, dit-elle, vos contrées sont en proie aux horreurs de la
guerre : ces climats fertiles, que la nature semblait avoir destinés pour
être le séjour de la paix, sont devenus des lieux de proscription et de
carnage. Le courage des enfants de la patrie s'est tourné contre elle-même ;
la flamme a dévoré vos habitations, et la terre, couverte de ruines et de
cyprès, refuse à ceux qui survivent les subsistances dont elle était
prodigue. « Telles
sont les plaies douloureuses qu'ont faites à la patrie l'orgueil et
l'imposture. Des fourbes ont abusé de votre inexpérience : c'est au nom du
ciel qu'ils armaient vos mains du fer parricide. Ô que de sang répandu pour
quelques hommes qui voulaient dominer ! Et vous qu'ils ont entraînés,
pourquoi faut-il que vous ayez préféré des maitres à des frères, et les
torches du fanatisme au flambeau de la raison ! « Que
vos yeux se dessillent enfin : n'est-il pas temps de mettre un terme à toutes
ces calamités. Il vous reste un asile dans la générosité nationale. Oui, le
peuple français tout entier veut vous croire plus égarés que coupables ; ses
bras vous sont tendus, et la Convention nationale vous pardonne en son nom ;
si vous posez les armes, si le repentir, si l'amitié sincère vous ramènent à
lui, sa parole est sacrée si d'infidèles délégués ont abusé de sa confiance
et de la vôtre, il en sera fait justice. « C'est
ainsi que la république, terrible envers ses ennemis du dedans comme elle
l'est envers ceux du dehors, veut rallier ses enfants égarés. Profitez de sa
clémence, hâtez-vous de rentrer au sein de la patrie, et qu'une guerre à mort
passe enfin avec tous ses fléaux, des rives de la Loire sur celles de la
Tamise. » Le
décret qui accompagna cette proclamation portait, que toutes les personnes
connues dans l'Ouest sous le nom de rebelles de la Vendée et de Chouans,
ne seraient ni inquiétées, ni recherchées pour le fait de leur révolte. L'exécution
en fut confiée à onze commissaires pris dans le sein de la Convention, et au
général Caudaux, qui avait été rappelé au commandement de l'armée de l'Ouest
après la chute de Robespierre. Ce général s'était déjà fait connaître
avantageusement dans la guerre civile ; il venait d'ordonner des dispositions
pour recommencer l'attaque, lorsque les premières paroles de paix se firent
entendre. On le vit bientôt apporter dans le cours de cette négociation, une
justesse de vues, et surtout une modération inconnue jusqu'alors. Ce qui
rendait la mission des délégués délicate, c'était le vague de leurs
instructions, qui supposaient la facilité de se ménager des intelligences
parmi les Vendéens, chose d'autant plus difficile, que la révolution opérée
récemment dans le parti républicain, était presque nulle dans la Vendée. Il
lui importait peu, en effet, qu'une faction ennemie l'emporta sur une autre :
ni le jugement de Carrier, ni les proclamations pacifiques, n'avaient pénétré
dans le centre de l'insurrection ; un mur d'airain séparait encore la Vendée
du reste de la France. Cependant, les délégués n'étaient pas tellement
dépourvus de renseignements, qu'ils n'eussent connaissance des dissensions
survenues entre Stofflet et Charette. Résolus
d'en profiter pour isoler ces den chefs, ils s'adressèrent directement à
Charette. Une grande réputation, le voisinage de Nantes, donnaient à sa
soumission beaucoup d'importance. Les premières tentatives furent
infructueuses, nul émissaire n'osant pénétrer au milieu des Vendéens armés.
Peut-être même les délais fixés par la Convention eussent expiré sans
résultats, si le hasard n'eût contribué au rapprochement des deux partis. L'un
des délégués, nommé Ruelle, voulant une pacification, n'importe par quels
moyens, se faisait remarquer à Nantes par quelques traits d'une bonté facile,
qui lui acquit bientôt une réputation de bienveillance et de justice. Après
avoir fait élargir plusieurs Vendéens, il les accueillit, et les chargea,
mais inutilement, de paroles de paix. Les intentions de Ruelle étaient
louables sans doute ; mais son esprit peu étendu n'apercevait que la surface
des choses, sans rien prévoir, ni rien prévenir. Cependant, comme la plupart
des hommes publics doivent souvent leur réputation aux circonstances encore
plus qu'aux talents, on ne s'occupait à Nantes que de la mission de Ruelle.
Son nom se répétait dans les campagnes voisines de l'insurrection, où le
désir de la paix se faisait plus particulièrement sentir, et même dans le
centre de la Vendée. Il est
dans les guerres civiles un parti mixte qui, se glissant à travers les deux
extrêmes, profite ordinairement des fautes et des excès auxquels, par
faiblesse, il n'a pris aucune part ; il intervient ensuite, et profite
habilement de la lassitude des factions, dont le rapprochement sert son
propre intérêt. Ici, ce fut un seul homme qui, rapprochant la Vendée
royaliste de la France république, surmonta tous les obstacles. Bureau de
Labatardière, doué d'un caractère entreprenant et résolu, avait pressenti
l'avenir, d'après les circonstances de la guerre et la disposition des
esprits. Proscrit lui-même comme émigré vendéen, errant aux environs de
Nantes, après avoir miraculeusement échappé aux fureurs de Carrier, il
s'imagine un jour, dans les rochers de l'Erdre, qu'il est appelé à terminer
la guerre intestine. A ce prix, il attache la fin de sa proscription et la
restitution de ses propriétés. Cet espoir l'enflamme ; l'idée d'une
pacification germe dans sa tête et l'exalte. Entraîné, il brave la mort à laquelle
le dévoue son inscription sur la liste fatale ; il court à Nantes sous les
habits de paysan, se présente à Ruelle, lui communique son plan, ses moyens,
ses relations dans la Vendée, et lui offre de porter, à Charette des paroles
de paix. Ruelle accueille avec transport un homme dont les inspirations, la
pureté du langage, les manières insinuantes, attestent autant de zèle que de
moyens. Bureau lui demande des instructions ; bientôt le comité de salut
public, sur la recommandation de son délégué, l'autorise à négocier
directement la paix avec Charette. Bureau connaissait ce chef ; il lui avait
fait concevoir, depuis peu, l'impossibilité de lier l'insurrection de la rive
gauche de la Loire à celle qui s'organisait sur la droite, sous le nom de
chouannerie. Il part dépourvu d'instructions, et muni seulement de
proclamations pacifiques. Son neveu, Bertrand Geslin, jeune officier rempli
'd'intelligence et de bravoure, et la sœur de Charette l'accompagnent. Ruelle
venait d'ouvrir les prisons de Nantes à cette dernière, pour s'en servir dans
la négociation. La dame Gasnier, Américaine, con-une par son ascendant sur
Ruelle, était avec la sœur de Charette ; tous arrivent dans la même voiture à
l'abbaye de Villeneuve, sur la route de Saint-Philibert. Là toute
communication leur est interdite, le pont se trouvant coupé. L'amour-propre
et les obstacles semblent irriter, Bureau, qui prend aussitôt un chemin de
traverse conduisant par Machecoult à Belleville, où était le quartier-général
de Charette. Pour arriver plus vite, il veut passer le bac à Saint-Marc, et a
recours à l'intervention militaire, personne n'osant passer sur la rive
ennemie. Bureau se jette seul, sans armes, dans une barque, laissant ses
compagnons de voyage persuadés que bientôt les Vendéens promèneront sa tête
sur le rivage opposé. Le batelier indécis n'ose aborder, et Bureau, rempli
d'impatience, se jette à l'eau en agitant un mouchoir blanc pour être reçu
comme royaliste. Il arrive à Saint-Marc, où il est entouré par un détachement
vendéen, qui sur-le-champ l'interroge. Il affirme qu'il a laissé à Boué la
sœur de Charette, et demande à être conduit devant le général. Traîné an
premier poste de la division de Guérin, il traverse un village où il est
reconnu par un habitant de la Vendée, qui le prend sous sa sauvegarde jusqu'à
l'arrivée du commandant du poste ; mais quinze fusiliers surviennent et lui
font subir, avec brutalité, un nouvel interrogatoire. Malgré sa fermeté, qui
les étonne, ils agitent, dans un conseil, s'il sera fusillé comme espion. De Lepertière
s'y oppose ; le sang-froid de Bureau achève le reste. Il réitère la promesse
d'amener la sœur de Charette ; les royalistes se décident enfin à le
relâcher. Ses compagnons de voyage le croyaient victime de sa témérité,
lorsque son retour fit cesser leurs alarmes. Dans l'intervalle, un convoi
républicain passe sur la grande route, de l'autre côté de la rivière ; les
royalistes se croient trahis et veulent fusiller ceux qui ont laissé passer
Bureau. Tout-à-coup il paraît lui-même au milieu d'eux avec la sœur de
Charette. Les habitants de Saint-Marc et des environs les entourent en
faisant éclater des transports de joie ; ils les conduisent en triomphe, et
leur prodiguent tout ce qui leur est nécessaire. Après avoir côtoyé le lac de
Grand-Lieu, les voyageurs se rendirent au château de Laroche-Lépinay, d'où
Bureau écrivit à Charette pour lui annoncer l'objet de sa mission, et lui
demander les moyens d'arriver jusqu'à lui. Charette dépêche aussitôt
Laroberie avec deux cavaliers pour l'escorter jusqu'à Belleville : c'était
vers la fin de décembre 1794. Bureau trouva l'armée vendéenne réunie au
quartier-général pour une expédition. Charette, après un accueil favorable,
lui fait donner un de ses meilleurs chevaux, et parcourt les rangs avec lui
pour qu'il prenne une haute idée de ses forces. « Vous voyez, lui dit-il, une
partie de mon armée ; je vais faire une expédition sur la Grève. — Mais,
général, répond Bureau, les républicains se sont engagés à suspendre les
hostilités. — N'importe, répliqua Charette, une partie de ma troupe est en
mouvement ; ce que je puis faire, c'est de retenir le reste. » Bureau
ayant insisté pour une prompte conférence, Charette laissa son armée sous la
conduite de Couëtus, et se rendit à la Roche-Boulogne. Le
rassemblement était dé cinq mille hommes d'élite ; il se dirigea d'abord son
Beaulieu. Le divisionnaire Delaunay, et Laroberie, commandant la cavalerie
royaliste, nourrissaient depuis longtemps une mutuelle et vive animosité ;
ils profitent de l'absence de Charette pour laisser éclater leur fureur en
présence.de l'armée, ce qui retarda sa marche. On arrive à la nuit devant le
poste de la Grève. Couëtus était persuadé que l'ennemi rendrait les armes
sans combattre. « Cette paix qu'il nous propose prouve, disait-il, sa
détresse ; le soldat républicain ne veut plus se battre. » Il s'avance
plein de sécurité à la vue du poste ennemi pour le sommer de se rendre. « Nous
vous promettons la vie, s'écrie Delaunay. » Il n'y avait que quatre cents
chasseurs de Cassel derrière les retranchements : leur réponse fut une
décharge de mousqueterie. Les Vendéens étonnés — ils n'avaient pas même reçu
le signal du combat — se dispersent, et n'osent se rallier qu'à Beaulieu.
Ainsi l'on vit, aux premiers coups de fusils d'une poignée de soldats, les
vainqueurs de Fréligné fuir honteusement et dans le plus grand désordre. Il
importait peu à qui resterait la victoire ; un nouvel ordre de choses se
préparait pour les deux partis : l'affaire de la Grève fut la dernière. Les
soldats vendéens rentrèrent clans leurs cantonnements respectifs ; et
jusqu'au moment des conférences de la Jaunais, les divisionnaires de Charette
restèrent aux postes qui leur étaient assignés. Arrivé
à Laroche-Boulogne, ce chef vit sa sœur qui voulut le disposer à la paix. Les
conférences avec Bureau-Labatardière s'ouvrirent immédiatement. Bureau remit
à Charette une lettre pressante du délégué Ruelle pour le déterminer, et lui
donna également les proclamations et décrets de la Convention que les autres
délégués lui avaient recommandé de répandre à l'insu des chefs vendéens. La
loyauté de Bureau inspira de la confiance à Charette ; mais, quand on agita
les conditions de la paix, ce chef insista fortement pour le rétablissement
des Bourbons, et déclara qu'il resterait armé. Il
grossit ses forces, ses moyens, et prétendit avoir trente mille hommes : un
coup-d'œil avait suffi à Bureau pour juger du nombre et de la qualité des
troupes de Charette. Il n'y eut rien d'arrêté dans cette première conférence
; on convint seulement d'un armistice. De
retour à Nantes, Bureau rendit compte de sa mission au général Canclaux et
aux commissaires conventionnels, tous réunis en comité ; il leur donna
l'espoir d'un prompt accommodement. En conséquence, le comité de salut public
fit continuer les négociations. Dès ce moment, une correspondance s'ouvrit
entre Bureau et Charette. Le secrétaire de ce chef, nommé Auvinet, qui
penchait pour la paix, avait peu d'influence, Guérin étant seul en possession
de la confiance de Charette. Dans
les premiers jours de janvier, Bureau, accompagné de Bertrand Geslin, son
neveu, fit un second voyage dans la Vendée, et reprit au château de
Laroche-Boulogne, ses conférences avec Charette. Médiateur entre les deux
partis, Bureau faisait valoir auprès de Charette les droits des républicains
avec autant d'impartialité qu'il soutenait auprès de ceux-ci les intérêts des
royalistes. Pour donner plus d'activité aux négociations, il proposa une
entrevue à Nantes avec les délégués conventionnels. Charette s'y refusa,
n'osant se confier aux patriotes ; mais il y envoya deux de ses officiers, et
choisit Amédée Béjari et Debruc. Le premier, attaché à l'armée du centre,
joignait à une éducation distinguée un caractère conciliant. Bertrand Geslin
accompagna ces deux envoyés, leurs instructions se bornaient à tout observer,
à demander beaucoup, à peu promettre pour ne rien arrêter. Alors
Charette, ni aucun chef royaliste, ne pouvait avoir une idée juste de la
situation des républicains. Comment auraient-ils connu les ressources, les
moyens, les vues d'un parti avec lequel toute espèce de relation avait été
jusqu'alors impossible, et qui, par ses seuls déchirements, donnait au parti
contraire l'espoir du rétablissement de la monarchie ? Ce déchaînement
universel qui éclatait contre les révolutionnaires ne l'annonçait-il pas
d'une manière incontestable ? Depuis la suspension des hostilités, les
Vendéens recevaient, du sein des villes voisines, l'assurance de la chute
prochaine de la république. « Cet ordre de choses, leur disait-on, n'est pas
même constitué ; il réside seulement dans une assemblée unique, soutenue à la
vérité par des armées souvent victorieuses, mais continuellement aux prises
avec les forces d'une grande partie de l'Europe ; d'ailleurs la défection du
soldat est également certaine. » Plus on promettait à Charette le
rétablissement infaillible des Bourbons, moins il insistait pour en faire la
condition essentielle de la paix que lui offrait l'ennemi. Jusqu'alors les
négociations n'avaient fait aucun progrès sensible ; mais elles reçurent une
nouvelle impulsion de la part des deux envoyés loyalistes. Quoique dépourvus
d'instructions détaillées, il leur était enjoint d'insister particulièrement
sur le paisible exercice du culte catholique, sur le remboursement des frais
de la guerre, sur la possession absolue du territoire et sur la nécessité de
rester armé. Ainsi ce n'était plus la Convention qui imposait des lois à
Charette ; c'était au contraire Charette qui, rivalisant de puissance,
dictait lui-même ses conditions. Les comités qui gouvernaient l'assemblée,
quelques délégués moins confiants que Ruelle, attendaient tout du temps et
des succès militaires contre la coalition ; les négociations ouvertes avec la
Prusse, celles qui étaient projetées avec l'Espagne, augmentaient encore
leurs espérances. Trop avancés d'ailleurs pour ne pas tout sacrifier à une
paix intérieure, au moins apparente, ils cherchaient les moyens d'en pallier
la honte ; des deux côtés il y eut la même duplicité. Les commissaires
comptaient aussi sur le peu d'accord qui régnait entre les chefs de la
Vendée. Charette avait dédaigné de comprendre Stofflet dans la négociation,
et Stofflet, aigri par des injures récentes, se déclarait ouvertement contre
la paix. En vain des parlementaires envoyés par les délégués pacificateurs,
se présentent au pont de Villiers pour promettre-à Stofflet l'intégrité de la
religion et une paix durable. Stofflet rompit l'entrevue et congédia les
envoyés, comme n'étant point munis de pouvoirs nécessaires au rétablissement
de la monarchie. Ensuite, sur l'avis du curé de Saint-Laud, il publia la
proclamation suivante[1] : « Français égarés, vous
nous annoncez des paroles de paix ; ce vœu est celui de nos cœurs ; mais de
quel droit nous offrez-vous le pardon qu'il n'appartient qu'à vous de
demander ? » « Teints
du sang de nos rois, souillés par le massacre d'un million de victimes, par
l'incendie et la dévastation de nos propriétés, quels sont vos titres pour
inspirer la sécurité et la confiance ? Serait-ce le supplice des Robespierre
et des Carrier ? Mais la nature indignée s'élevait contre ces monstres, le
cri de la vengeance publique les dévouait à la mort ; en les frappant, vous
n'avez fait qu'obéir à la nécessité : mais si une faction a pris la place
d'une autre, le même sort ne lui est-il pas réservé ? « Seraient-ce
vos prétendues victoires ? Mais ne savons-nous pas qu'en éprouvant les plus
terribles défaites, vous prenez encore, pour en imposer aux peuples, le ton
arrogant des vainqueurs de l'Europe ? Serait-ce
l'élargissement de nos frères emprisonnés ? Mais la justice ne leur
devait-elle pas une liberté que la tyrannie seule avait pu leur ravir ? et
quand vous les gardez au milieu de vous, sans défense, ne devons-nous pas
craindre que ce piège ne soit tendu pour nous envelopper tous ? « Seraient-ce
enfin vos promesses insidieuses ? Hélas ! si nous pouvions y croire, du sein
de leurs tombeaux, nos parents, nos amis égorgés se lèveraient pour nous dire
: Défiez-vous du venin caché sous ces dehors ! C'est en nous promettant le
salut et la vie qu'on nous immola ; on vous réserve peut-être le même sort. « Français
! si vos vœux étaient sincères si vos cœurs, par un retour inespéré,
s'élevaient vers le ciel pour une paix durable, nous vous dirions : Rendez à
l'héritier du dernier de nos rois son sceptre et sa couronne, à la religion
son culte et ses ministres, à la noblesse son bien et son éclat, au royaume
entier son antique constitution ; sans ces conditions indispensables, nous
mépriserons une amnistie que le crime ne doit jamais offrir à la vertu ; nous
braverons, vos efforts et vos menaces ; aidés de nos fidèles et généreux
soldats, nous combattrons jusqu'à la mort, et vous ne régnerez que sur la
tombe du dernier d'entre nous. » Un
rassemblement général devait appuyer ce manifeste ; déjà toutes les,
divisions de Stofflet étaient réunies pour attaquer le camp de Chiché, mais une
trop longue inaction avait énervé le courage des soldats angevins. L'armée
entière était en marche, et sortait, du bourg de Mauvé, lorsque deux cents
républicains, venant du camp de Vrines, près Thouars, fondent sur l'arrière-garde
et la mettent en déroute. En vain Stofflet et son état-major veulent faire
face et rallier les fuyards ; quelques lâches gagnent la chaussée de l'étang
de Beaurepaire, et entraînent tout le reste. Cependant
la proclamation de Stofflet tendait à rejeter sur Charette la responsabilité
d'une négociation encore incertaine. Ce fut cette opposition qui décida
Charette à presser la conclusion de la paix. Les
deux envoyés, secondés par Bureau de Labatardière, ouvrirent à Nantes des
conférences avec les délégués conventionnels. Ces derniers exigeaient que le
gouvernement républicain fût explicitement reconnu par Charette et tous ses
officiers. Ils promettaient, dans ce cas, des indemnités et le remboursement
des frais de la guerre ; mais ils demandaient la rentrée des réfugiés
patriotes, l'expulsion des émigrés admis dans l'armée vendéenne, et
l'acquisition, au profit de la république, des biens des nobles absents du
Poitou. Du reste, ils consentaient à ce qu'il n'y eût, pour l'administration
intérieure de la Vendée, ni autorité départementale, ni districts, mais une
commission centrale chargée, sous leur surveillance immédiate, de faire
respecter le pouvoir de la Convention. Quant à l'armée royaliste, ils
offraient de la réorganiser en garde territoriale, sous ses mêmes chefs, à la
solde de la république. Ces
propositions aplanissaient les principales difficultés, et rapprochèrent les
deux partis. On convint alors d'une entrevue entre Charette et les
commissaires pacificateurs. Debruc et Amédée Béjari se hâtèrent de porter ces
résultats à leur chef. D'après
l'impulsion de Bureau, les délégués conventionnels résolurent de fixer
l'entrevue au château de Labatardière ; mais le voisinage de la Vendée leur
faisant craindre un piège de la part des royalistes, ils désignèrent
définitivement le château de la Jaunais, qui n'était qu'à nue lieue de
Nantes. Le comité de salut public leur recommandait expressément d'employer,
dans cette occasion, promesses, séductions, repas et argent. En conséquence,
des tentes furent dressées à la Jaunais, pour les conférences, et l'on arrêta
qu'il y aurait aussi table ouverte aux officiers des deux partis. Bureau-Labatardière
fut chargé d'en faire les honneurs. Charette
rassembla ses guides, toute sa cavalerie et ses principaux officiers avec
ceux de l'armée du centre, pour se rendre, à leur tête aux conférences.
Toujours impénétrable et absolu, ce chef, annonça un traité avec les
républicains, sans indiquer aucune des conditions. La paix proposée au nom de
la république, parut une chose si inconcevable aux officiers vendéens, qu'ils
n'hésitèrent pas de l'attribuer à sa seule détresse, et à la nécessité de
rendre la couronne au roi légitime. En conséquence, la plupart se rendirent à
la Jaunais dans la persuasion qu'on y proclamerait un roi ; d'autres, plus
méfiants, redoutèrent quelqu'embûche de la part de l'ennemi. On
approchait du moment décisif, et les défiances multipliaient, de part et
d'autre, les pourparlers et les messages. Tous les délégués devaient se
rendre de Nantes à la Jaunais pour régler avec Charette ; dans un repas, les
points sur lesquels on n'avait pu tomber d'accord. L'incertitude et la
crainte les retinrent à Nantes. Menuau, leur collègue, plus confiant et
sincèrement animé du désir de la paix, partit seul de Saumur, traversa le
pays vendéen, et se rendit le premier à la Jaunais, où il vit Charette. Ce
fut sur le compte qu'il rendit de cette entrevue, qu'on fixa définitivement
le jour des conférences. Le 15
de février, les commissaires partirent de Nantes avec une nombreuse escorte
de cavalerie et d'infanterie. A leur arrivée, Charette se mit à la tête des
siens. De part et d'autre, les troupes restèrent à une certaine distance, ne
laissant qu'un poste de garde. Les conventionnels prirent place les premiers
sous la tente ; Charette y parut bientôt avec l'écharpe et le panache blanc
qu'il portait dans les combats. Il prit la parole et dit : « Citoyens
représentants, avant tout, veuillez satisfaire à cette question : suis-je
appelé pour traiter de la paix ou me soumettre à une amnistie ? — Nous ne
désirons qu'une seule chose, répondit le conventionnel Delaunay d'Angers,
c'est de réunir à la grande famille, des Français qui n'auraient jamais dû
s'en séparer. » On se
rangea immédiatement autour de la table des conférences. Les généraux
républicains, ni aucun officier, n'y furent admis. L'entrée de la tente ayant
même été refusée à Bureau-Labatardière, Ruelle et Charette le réclamèrent
comme médiateur, contre l'avis de Delaunay d'Angers. Ce délégué porta la
parole pour la Convention ; Bousseau et Auvinet pour Charette. Quoiqu'on
fût d'accord, de part et d'autre, sur les principaux articles, la discussion
n'en fut pas moins vive sur quelques points contestés, notamment sur le mode
général d'exécution. Les commissaires insistaient sur la promesse de la
remise des armes ; Charette ne voulut stipuler que pour l'artillerie — il
n'en avait pas — ; puis, s'opposant à la rentrée des patriotes réfugiés et au
rétablissement des impôts, il parvint à faire rejeter l'établissement des
administrations républicaines : néanmoins tout ne fut point réglé dans la
première conférence, et l'on ne signa le traité que le troisième jour. Il
consistait d'une part, en cinq arrêtés séparés, souscrits par les
commissaires[2] ; de l'autre, en une
déclaration de Charette, de ses principaux officiers et des chefs du centre[3]. La Convention nationale
garantissait aux Vendéens, par les cinq arrêtés, le libre et paisible
exercice de leur culte ; elle accordait à Charette deux millions pour les
frais de la guerre, et un corps de deux mille gardes territoriaux, composés
d'habitants du pays, à la solde du trésor public ; elle accordait également
des secours et indemnités aux Vendéens, qu'elle exemptait en outre des impôts,
des levées et réquisitions ; elle leur assurait aussi la possession de leurs
propriétés, et donnait mainlevée du séquestre à ceux qui se trouvaient
inscrits sur les listes d'émigration. A ce
prix, Charette et les chefs du centre se décidèrent à reconnaître la
Convention nationale, et prirent l'engagement de ne plus porter les armes
contre la république. Après avoir déclaré que leur résistance n'était due
qu'au despotisme, aux injustices et aux odieuses vexations d'un gouvernement
oppressif, ils ajoutaient : « Enfin, ce régime de sang a disparu, et les
coryphées de la secte impie qui a couvert la France de deuil, ont payé de
leur tête tant de crimes. Le représentant Ruelle, ami de l'humanité et des
lois, est venu parmi nous apporter des paroles de paix ; d'autres
représentants lui ont été adjoints ; nous leur avons fait connaître à tous
nos intentions, et le désir d'une pacification sincère garantie par
l'honneur. Une fois réunis, nous avons encore mieux senti que nous étions
Français, que le bien général de notre patrie devait seul nous animer.
D'après ces sentiments, nous déclarons solennellement à la Convention
nationale et à la France entière, que nous nous soumettons à la république
française, une et indivisible ; que nous reconnaissons ses lois, et que nous
prenons l’engagement formel de n'y porter aucune atteinte. » Les délégués
se bâtèrent de produire cette déclaration, comme une preuve du retour des
chefs vendéens. Il n'en fut pas de même des clauses stipulées à leur avantage
; quelques-unes restèrent secrètes, les autres ne furent publiées qu'un mois
après la signature, et encore avec des réticences propres à en pallier la
honte. Dès le principe,
cette pacification fut attaquée par les mécontents des deux partis. L'ardent
républicain n'y voyait qu'une lâche transaction qui menait à la royauté ; le
fougueux royaliste lui reprochait l'ajournement de la monarchie, et
frémissait de reconnaître l'existence d'une république. Pendant
les conférences, quelques officiers de Charette, choqués de l'abondance et du
faste qu'étalaient fièrement les républicains, crurent entrevoir dans ces
derniers l'intention d'humilier leur parti, en mettant en parallèle son
dénuement, sa bigarrure, et la rudesse de ses chefs avec tout ce que peuvent
offrir la recherche et le luxe. Le dépit, d'abord concentré, se développa,
lorsqu'au moment de signer les conditions transpirèrent. Delaunay, Savin, Lemoelle
et quelques autres, jurent qu'ils ne reconnaîtront jamais la république, et
menacent de reprendre les armes. Deux partis se forment à l'instant ; les
uns, croyant impossible la destruction de la Vendée, prétendent qu'on peut
soutenir ce système successif de défaites compensées par des victoires ; ils
veulent donc la guerre ou un roi, ce qu'ils expriment en criant : le roi ou
la mort. Moins courageux, mais plus éclairé, le parti contraire assure que
l'existence miraculeuse de la Vendée n'est due qu'aux dissensions des
républicains, il les présente comme plus redoutables depuis qu'ils ont un
gouvernement plus sage, et pensent qu'il faut accepter la paix, n'importe à
quelles conditions ; d'ailleurs, étant presque tous propriétaires, ils
espèrent jouir tranquillement de leurs biens, dont ils ont à réparer les
dévastations et les pertes. Mais les partisans de la guerre, maîtres de tout
sans avoir rien à perdre, ne peuvent consentir à se voir dépouiller du
pouvoir que donne la force ; ils demandent un roi. « Volons à de
nouveaux combats, disent-ils, réunissons-nous à Stofflet, puisque Charette
nous abandonne. » Ils ébranlent, ils agitent les esprits, mais la masse
résiste. Alors, ne se possédant plus, Delaunay, Savin et Lemoelle abandonnent
brusquement le lieu des conférences, et courent au fond de la Vendée, pour y
proclamer ce qu'ils appellent la trahison de Charette. L'ambitieux Delaunay,
impatient de profiter de cette cause d'agitation et de trouble pour s'élever
sur les débris de son chef, le présente comme un lâche transfuge ; il
l'accuse de prendre le commandement d'une armée pour punir lui-même les
Vendéens d'avoir si courageusement défendu l'autel et le trône. Sur plusieurs
points de la Vendée, les paysans, entraînés par ses déclamations, se croient
trahis : « Nous avons déjà combattu sans chef, nous saurons encore
marcher seuls à l'ennemi. » La sédition aurait pris un caractère alarmant, si
Charette, prévenu par différents avis, n'eût quitté précipitamment la
Jaunais. Son arrivée à Belleville, sa fermeté et la prompte exécution de ses
ordres, suffirent pour tout étouffer. Mais trouvant les esprits émus, il
rassemble les officiers des différentes divisions ; et après avoir exposé les
conditions de la paix, il leur dévoile ses desseins de la manière suivante : « Sans
doute vous ne croyez pas que je sois devenu républicain depuis hier ? » Tous
lui donnent l'assurance contraire, et lui témoignent une entière confiance. « J'ai
fait, poursuit-il, ce que j'ai cru nécessaire à mon parti, sans être arrêté,
ni par les murmures, ni par les menaces de ceux qui prétendent qu'on doit continuer la
guerre. Je leur demanderai ce qu'ils faisaient quand nous combattions tous
les jours ? Tranquilles dans leurs quartiers, la plupart ne cherchaient dans
le sein des plaisirs qu'un honteux repos. Au moment où notre faiblesse et le
déploiement de toutes les forces de l'ennemi rendent une plus longue
résistance impossible, je trouve dans la paix, ou plutôt dans une trêve, les
moyens assurés d'atteindre le but que nous nous proposons tous. Nous avons de
nombreux amis, je ne parle pas des Anglais, dont je connais les desseins
perfides sur le trône de France, mais de tant de Français fidèles, qui,
répandus dans l'intérieur et dans la capitale, obtiendront plus par leur
influence et leur zèle, que nous tous par des efforts imprudents. D'un autre
côté, je saurai profiter de la réputation que j'ai acquise parmi les
républicains, pour me ménager des intelligences utiles ; je ferai passer dans
leur camp de l’argent et des vivres ; j'attirerai leurs soldats parmi nous :
déjà des corps entiers me sont assurés pour le moment où leur secours
deviendra nécessaire. « Au
reste, qu'avons-nous à craindre ? ne restons-nous pas armés ? Et s'il était
vrai qu'on eût voulu nous tendre un piège, ne nous trouverions-nous pas en
mesure de combattre avec plus d'avantage encore un ennemi perfide ? » Ce
discours, en ralliant tous les esprits, leur rendit cette confiance aveugle,
qui faisait la principale force de Charette. L'ambition de Delaunay fut
dévoilée ; il s'était offert de marcher à la tête des Vendéens qui voudraient
combattre. Charette dépêcha des cavaliers au château de la Bouchère pour le
saisir. Il y fut manqué d'un instant, et parvint à se réfugier avec ses
trésors et ses meilleurs chevaux, auprès de Stofflet, dont il avait signé
récemment l'arrêt de mort. Quant à Savin et à Lemoelle, leur repentir les
sauva, et ils rentrèrent en grâce auprès de Charette, qui les rétablit dans
leur grade. Après
s'être assuré de tous ses officiers, Charette fit une adresse aux habitants
des campagnes pour les prémunir contre les agitateurs, et leur vanter les
conditions de son traité avec les républicains[4]. Pendant
qu'il échappait ainsi aux dangers que lui suscitait la pacification,
Stofflet, qui voulait la guerre ; se trouva menacé d'une défection générale. Plusieurs
délégués avaient proposé de l'appeler aux conférences, dans le dessein de
faire participer l'Anjou aux bienfaits de la paix. Charette éluda toujours,
voulant vaincre l'opposition de Stofflet par d'autres moyens, tels que l'intrigue
et la séduction ; il y fut aidé par le divisionnaire Prodhomme ; commandant
au Loroux, qui promettait un bouleversement en sa faveur, soit en haine de
Stofflet, soit pour se soustraire à sa dépendance. Cependant
ce chef, instruit des progrès de la négociation, pressé d'ailleurs par
quelques officiers, dépêcha à Nantes Trottouin, son major-général ; Renou,
divisionnaire des Aubiers, Delaville de Beaugé et Martin jeune. Il les charge
de sonder le terrain et de prendre connaissance des conditions. Ruelle les
leur communique et fait valoir l'acceptation de Charette. Le délégué Delaunay
d'Angers crut l'instant favorable pour entraîner Stofflet ou l'affaiblir par
la désertion de ses officiers. Il employa la séduction et s'assura leurs
suffrages. De retour à Maulevrier, ils annoncent que Charette va signer, et
qu'il est urgent d'adhérer au traité. Stofflet s'y décide d'abord, mais il
veut avoir l'avis de son conseil. On le convoque, tous les officiers y sont
appelés indistinctement. Trottouin allègue le découragement des campagnes, le
besoin du repos, le défaut de munitions, l'abandon des puissances coalisées,
et même celui des princes, la détermination prise par Charette et Sapinaud,
de garder la grande route de Nantes à Clisson et la Sèvre nantaise, pour
fermer à l'armée d'Anjou toute issue de ce côté. Ainsi resserrée, les
républicains l'attaqueraient avec avantage. « S'exposer aux, hasards
d'une bataille, ne serait-ce pas vouloir la destruction du parti royaliste ?
Il renaîtrait au contraire de ses cendres par une trêve qui donnerait le
temps de grossir, d'exercer la troupe soldée, de se procurer de la poudre,
des armes et des habits. » Ce
discours fit peu d'impression sur le conseil, qui, manifestant son
indignation, s'écria d'une voix unanime : Un roi ou la mort !
Trottouin lui-même, pour ne pas se rendre suspect, feignit de partager ce
mouvement d'enthousiasme. L'assemblée n'était composée, à peu d'exceptions
près, que de fermiers, de tisserands, de fils de laboureurs, braves, mais
ignorants, faciles à ramener par la confiance. Quand leur premier élan fut
dissipé, le chevalier de Rostaing, commandant la cavalerie de Stofflet, parla
en ces termes : « Sans doute il est glorieux de mourir pour son roi,
surtout quand ce n'est point un sacrifice inutile. Depuis près de deux, ans,
que des milliers de nos braves ont péri pour cette cause sainte à laquelle
nous nous sommes tous voués, nos rangs se sont éclaircis, et l'héritier de
tant de rois est encore dans les fers ! Le moment ne serait-il pas venu
d'allier enfin le courage à la prudence ? Je n'examinerai point les torts que
peut avoir Charette à l'égard du chef de cette brave armée : puisse-t-il les
sentir, les réparer, en faisant cesser une dissension déplorable ! Mais
quelle que soit la conduite de Charette, nous ne l'accuserons pas sans doute
d'être devenu républicain. Pressé par les évènements, faible comme nous, il
va signer, non pas la paix, mais une trêve dont il profitera pour étendre sa
puissance. Isolés, abandonnés, succomberons-nous seuls et sans aucun fruit ?
Aurions-nous à nous reprocher la perte entière de notre parti ? Dans ce cas,
ne serait-ce pas trahir son Dieu et son roi, au lieu de les servir ? Je
demande qu'on adhère à la trêve. » Ce
discours changea la disposition des esprits, et, de l'aveu de Stofflet, on
résolut de traiter avec les républicains. En
conséquence le conseil nomma Delaville de Beaugé, le divisionnaire Renou, les
deux frères Martin de la Pomeraie et Gilbert, secrétaire-général du conseil,
pour retourner à Nantes et stipuler de nouveau avec les conventionnels.
Trottouin les suivit, quoiqu'il n'eût aucune mission ; mais il pensait au
moyen de s'assurer le prix du lâche abandon qu'il méditait. Les
envoyés de l'Anjou étaient autorisés à acquiescer au traité, aux mêmes
clauses et conditions que Charette et Sapinaud ; ils devaient insister
seulement sur l'entier remboursement des bans royaux, et réclamer un plus
grand nombre de gardes soldées. Trottouin
vit Charrette, qui le détacha sans peine des intérêts de Stofflet, et lui fit
promettre de souscrire au traité, en abandonnant son général. L'influence
de Charette fut telle, qu'au ma ment de la pacification, il entraîna les
chefs de l'armée du centre, ainsi que Fleuriot-Lafleuriaye et le chevalier de
la Bouère, lieutenant-général de l'armée de Stofflet. Non seulement Julien
Prodhomme adhéra au traité, mais, par une convention particulière, il réunit
sa division à l'armée de Charette. Le divisionnaire Richard abandonna
également Stofflet pour faire partie de l'armée du centre, sous prétexte que
la rivière de Sèvre le séparait de l'Anjou. Mosnier, divisionnaire à
Montfaucon, suivit l’impulsion des frères Gogué, commandant les camps de
Laloué, et de Saint-Julien, qui signèrent aux mêmes conditions que Charette,
de même qu'Oger, commandant le poste de Saint-Florent. Il ne restait plus à
Stofflet que cinq divisions, dont une, celle des Aubiers, commandée par
Renon, était sur le point de lui échapper. Ainsi
Charette touchait au complément-de son projet favori et médité depuis longtemps,
pour perdre Stofflet et grossir l'armée du centre, qui lui était dévouée. Parmi
les officiers angevins entraînés à la Jaunais par les intrigues de Prodhomme,
se trouvait Schetou, connu par sa passion pour la guerre et par un rare dévouement
à son parti. Voyant qu'on n'avait point appelé son général, il refusa de
souscrire à aucune condition, et partit pour Maulevrier. A son arrivée, le
conseil de Stofflet n'avait encore aucun indice des trames ourdies par
Prodhomme. Scheton donna peu de détail ; mais il avertit Stofflet que, s'il
ne se transporte de suite à la Jaunais, Charette signera sans lui et
entraînera une partie de l'Anjou. Stofflet ne balance point ; il monte cheval,
rassemble ses chasseurs, sa cavalerie, et part accompagné de son
commissaire-général, et de quelques officiers dont la fidélité lui est
connue. Il arrive, trouve le traité conclu, et Charette absent. Ce dernier
chef venait de quitter brusquement le lieu des conférences pour aller
étouffer l'agitation qu'avait fomentée Delaunay. Un
dépit concentré, une fureur dévorante, s'emparent de Stofflet. Il reconnaît
qu'il a été le jouet de l'inimitié de Charette, et découvre une partie des
menées de Prodhomme ; mille sentiments divers l'agitent ; tout ce qu'il voit,
tout ce qu'il apprend lui fait redouter presque autant ses amis que ses
ennemis. Son escorte partage bientôt toute sa fureur. En vain propose-t-on à
Stofflet de mettre fin à tout en adhérant à la pacification ; à peine peut-il
contenir sa garde. Quant à lui, roulant dans sa tête des projets de
vengeance, il donne le signal du départ et s'éloigne au galop, en criant avec
ses chasseurs : Au diable la république ! au diable Charette ! Il ne
s'occupe ensuite que des moyens d'assouvir sa rage, et détache, en passant,
un gros de cavalerie pour surprendre et arrêter Sapinaud et Lafleuriaye au
quartier-général de Beaurepaire. Les cavaliers de Stofflet arrivent la nuit
et investissent la maison de Sapinaud. Ce chef, ne voyant de salut que dans
la fuite, se réfugie, à pied, sans armes, avec son ami Lafleuriaye, auprès de
Charette, qui marche de suite avec une partie de son armée pour le protéger.
Les soldats de Stofflet n'ayant pu saisir leur proie, livrent au pillage le
quartier-général de Sapinaud : argent, chevaux, armes, effets précieux, tout
est enlevé. En même
temps Stofflet faisait saisir Julien Prodhomme au milieu de sa division, et
commandait sa traduction à Maulevrier. Il ordonnait également l'arrestation
de Martin l'aîné et de Jean Lejeune, son aide-de-camp, lesquels n'échappent à
la mort qu'en trompant la vigilance de leurs gardes. Bérard et Rostaing sont
aussi gardés à vue. Stofflet marche ensuite sur Richard, divisionnaire au
Cerisais ; il répand ainsi la terreur dans l'esprit de tous ceux qui ont
manifesté l'intention de se réunir à Charette. Richard prit la fuite, mais
Julien Prodhomme ne put échapper à la mort. Il fut condamné par un conseil militaire
pour avoir abandonné son parti et semé la dissension entre les trois armées
vendéennes. Les chasseurs de Stofflet le massacrèrent à coups de sabres : son
jugement fut imprimé et répandu dans l'Anjou[5]. Stofflet confia l'examen des
papiers de Prodhomme à Barré, secrétaire du conseil ; mais ce dernier, animé
d'un esprit de modération et de prudence, se garda de lui tout dévoiler pour
éviter un trop grand déchirement. Arrivé
à Jallais, Stofflet convoqua tous ses officiers en conseil-général, espérant
leur faire partager la vive indignation dont il était pénétré. Il voulait
aussi les lier par un acte d'union capable de les attacher à la discipline et
à l'obéissance. Un arrêté pris au nom du roi, qualifia la conduite de
Charette et des chefs du centre, de lâche abandon, de réunion aux ennemis de
l'état. Le conseil voulant mettre un terme aux progrès de la séduction, et
offrir aux peuples restés fidèles à Dieu et au roi, un centre d'union, fit un
appel à tous les officiers royalistes, et leur garantit, pour prix de leur
incorporation à l'armée d'Anjou, la conservation des droits, rangs, qualités
et prérogatives dont ils fouissaient précédemment. Des dispositions pénales
menaçaient tout individu qui tenterait de rompre l'union, soit en
communiquant avec les républicains, soit en affaiblissant, par tics intrigues
et des discours, l'attachement des Vendéens à la religion, à Dieu et à leurs
chefs. Enfin, les soldats et habitants du pays conquis furent sommés de se
tenir prêts à marcher au premier appel de leurs officiers respectifs.
Cinquante-quatre chefs, se disant généraux et officiers des armées réunies,
signèrent cette espèce de manifeste par lequel Stofflet déclarait en quelque
sorte la guerre à Charette, à l'armée du centre et aux républicains[6]. Il crut, par cette conduite
vigoureuse, raffermir son parti chancelant et se mettre en état de faire face
de tous les côtés. Son
brusque départ du lieu des conférences, le refus d'accéder séparément à la
paix, avaient assez éclairé les délégués conventionnels sur ses intentions et
ses, desseins hostiles ; ils jugèrent alors qu'il fallait se hâter de
l'isoler, de l'affaiblir et d'environner la pacification de tout l'éclat dont
elle était susceptible. Charette se détermine sans peine à faire une entrée
publique à Nantes à condition néanmoins qu'il ne se dépouillera ni des signes
ni des couleurs de son parti Les délégués s'occupent ensuite des moyens de
gagner les officiers et envoyés de Stofflet : quelques-uns hésitaient encore
; mais lorsqu'on eut fait briller à leurs yeux l'or corrupteur, tous
fermèrent l'oreille au cri de l'honneur et du devoir. Chacun d'eux reçut,
pour prix de sa défection, cent mille francs en assignats. Sur cette somme,
Trottouin, qui avait grossi le tarif de sa vénalité à raison de son grade,
exigea et obtint un à-compte de cinquante mille francs en numéraire. A ce
prix, il écrivit à Stofflet et à son conseil dans le style d'un transfuge qui
vante le parti qui vient de l'acheter[7]. Il adhéra ensuite, ainsi que
les envoyés de l'Anjou, à la déclaration par laquelle Charette reconnaissait
la république, et tous s'engagèrent à se réunir à ce chef lorsqu'il ferait
son entrée militaire à Nantes. Le 26
février, neuf jours après la signature de l'acte d'union, une salve
d'artillerie annonça l'arrivée de Charette ; alors on vit paraître à Nantes
ces mêmes guerriers vendéens qu'on y avait, pendant si longtemps, voués à la
mort. Charette, magnifiquement monté, vêtu de bleu, ceint d'une écharpe
royaliste et le chapeau surmonté d'un énorme panache blanc, parut à la tête
du cortège, suivi de quatre de ses lieutenants ; vint ensuite un groupe
d'officiers républicains à cheval, puis l'état-major de Charette, que suivait
l'état-major de l'armée républicaine, à la tête duquel se faisait remarquer
le général en chef Caudaux. Des cavaliers des deux armées, des chasseurs
royalistes, l'élite des grenadiers de la garde nationale, précédés d'une
musique militaire, tel était le gros du cortège. La cava Jerk nantaise
fermait la marche ; elle escortait deux voitures décorées du bonnet de la
liberté, et dans lesquelles étaient placés les conventionnels pacificateurs. L'on
voyait ainsi se confondre avec l'écharpe et le plumet blancs, la cocarde et
l'écharpe tricolores. Une multitude immense se pressait sur les pas de
Charette. Les cris de vive le roi eussent prévalu, si Bureau de Labatardière
n'y eût substitué avec adresse ceux de vive la paix, que les délégués
conventionnels, enivrés de joie, répétaient sans cesse. Charette parut triste
et attendri, recevant de nombreux saluts, qu'il rendait à droite et à gauche
en criant : Vive l'union ! Les autres chefs vendéens, mornes, le
regard fixe, la contenance fière, semblaient dire : « Ce même peuple
nous appela longtemps à l'échafaud, et notre supplice aurait excité la même
affluence, les mêmes transports ! » Le
cortège traversa lentement la ville avec une sorte de pompe triomphale ; il
fit à petit pas le tour des places publiques, et s'arrêta ensuite à l'hôtel
des représentants pacificateurs, où les frères égarés — expression de
circonstance pour désigner les Vendéens — trouvèrent des rafraîchissements et
un accueil affectueux. Le peuple, toujours avide de nouveauté, les suivait en
chantant et en perçant l'air de cris de joie. Quel
spectacle nouveau pour les Nantais ! Ceux qui les avaient défiés tant de
fois, les armes à la main, pénétraient avec les mêmes signes, dans ces mêmes
murs dont ils avaient été repoussés avec tant de courage ! Ces patriotes,
jadis si ardents et toujours ombrageux, pour qui tout alors devenait un
mystère, se demandaient si les royalistes, en prenant possession de la ville,
y proclameraient la monarchie ? L'esprit de parti se ralluma, et la
fermentation fut telle que, par une délibération, l'administration municipale
invita les conventionnels pacificateurs à faire cesser le scandale que
donnait une poignée de royalistes soi-disant soumis, et conservant néanmoins
tous les signes de l'insurrection, dans une cité renommée par son dévouement
à la cause républicaine. Forcés d'intervenir, les délégués interdirent aux
Vendéens, dans l'enceinte de Nantes, les signes extérieurs du royalisme ; et
comme alors tout parut se calmer, ils crurent avoir opéré la réunion des deux
partis : ils donnèrent des repas et des fêtes brillantes. Environné
de sa célébrité, Charette excitait' la curiosité la plus vive ; la foule
l'entourait continuellement ; son ami Guérin veillait sur lui et ne le
quittait jamais. Dans des circonstances aussi délicates, il eût été difficile
à Chai eue de satisfaire également les deux partis. Tandis que les royalistes
lui reprochaient sa soumission apparente, les républicains trouvaient qu'il
ne donnait point, d'assez fortes preuves de la sincérité de sa conversion. Le
délégué Ruelle ne forma plus aucun doute dès qu'il eut décidé Charette à se
montrer à la société populaire de Nantes. Comment ne pas voir avec étonnement
un chef opiniâtre de royalistes prêcher, au sein d'une société de démocrates,
l'union, la concorde, et la nécessité de renouer les liens d'échange et de
services mutuels entre la ville et les campagnes ? Ce fut surtout alors que les
délégués pacificateurs crurent pouvoir proclamer qu'il n'y avait plus de
Vendée. « Les départements de l'Ouest, dirent-ils, rentrent dans le sein
de la république ; son unité vient d'être solennellement reconnue par les
chefs des armées vendéennes. Le sang cesse de couler, les campagnes vont se
repeupler ; ce que n'avait pu la force des armes, l'humanité et la justice
l'ont obtenu des Français. Ô vous qui balancez à rentrer dans le sein de la
république, voyez Charette, tous les chefs de son armée, bénir la Convention
nationale ! voyez les principaux chefs de Stofflet se féliciter de vivre
parmi nous ! » Toutes
ces proclamations, toutes ces démarches publiques, ne pouvaient porter la
conviction dans les cœurs, ni rallier les esprits. Le mystère qui enveloppait
le traité, faisait supposer l'existence d'articles secrets en faveur du
rétablissement des Bourbons. Il n'y
eut aucune stipulation de ce genre ; mais des promesses indiscrètes, des
insinuations insidieuses, laissèrent entrevoir la possibilité de restituer le
trône au fils de Louis XVI. Ces bruits s'accréditèrent tellement, qu'à leur
arrivée dans la capitale, les délégués pacificateurs, et particulièrement
Ruelle, se virent signalés comme les plénipotentiaires de Charette. La
Convention nationale avait favorisé en quelque sorte ces rumeurs, en
s'interdisant la publication des dépêches de la Vendée, sous prétexte de ne
point contrarier les mesures adoptées par ses commissaires. Un mois s'était écoulé
depuis la pacification, et la Convention n'avait encore publié que l'annonce
de la rentrée de Charette dans le sein de la république, sans donner, à cet
égard, aucun détail. Ce silence avait accrédité les bruits d'une transaction
honteuse. Enfin,
le 24 ventôse (13 mars),
les délégués parurent dans la salle de la Convention avec des discours
préparés. « La justice et l'humanité, dit Delaunay d'Angers, ont conquis la Vendée
à la république ; des enfants égarés viennent de rentrer dans le sein de la
grande famille. » Ce délégué en attribua l'honneur à la conduite de la
Convention depuis la chute de Robespierre, en convenant néanmoins que cet
évènement était, pour ainsi dire, ignoré dans la Vendée. Après avoir exalté
la déclaration vendéenne, la défection des officiers de Stofflet, dia
signature de quelques chefs de Chouans, il en vint aux principes qui avaient
guidé les commissaires pacificateurs dans le cours des négociations. « Nous
avons examiné, dit-il, ce qu'il était de la sagesse et de la prudence
d'accorder pour la conciliation des esprits et le maintien de la
pacification. » Mais il glissa légèrement sur les articles stipulés, et
garda surtout le silence sur le paiement des frais de la guerre. Tout en
donnant l'espérance d'une pacification complète dans les contrées occupées
par les Chouans, il annonça qu'il fallait réduira Stofflet par la force des
armes. « Ce chef, ajouta-t-il, est entouré d'une espèce de garde prétorienne,
composée d'un ramas d'hommes sans mœurs, sans propriétés et étrangers au pays
; cette garde qui ne le quitte jamais, le domine lui-même, et tyrannise sous
son nom l'habitant des campagnes. Déjà l'armée s'ébranle pour entrer sur le
territoire de ce chef opiniâtre. » « Ce
que vous venez d'entendre, reprit Ruelle, prouve que vos délégués n'ont point
trahi la république, et qu'ils sont dignes de toute la confiance de la
Convention. — Oui, oui, s'écrient aussitôt quelques membres qui applaudissent
—. Cependant, continua Ruelle, la malveillance s'agite contre eux ; elle
répand qu'ils ont favorisé les royalistes par des articles secrets... Tout à
l'heure même, dans cette enceinte, nous avons en la douleur d'entendre dire
que nous venions tromper la Convention sur le véritable état de la Vendée,
qu'il n'y avait qu'une trêve de conclue, que la guerre allait renaître. » Ruelle
avoua que les chefs vendéens lui inspiraient une entière confiance, et que
des sentiments d'estime réciproque avaient contribué au rapprochement des
deux partis. Il fit l'éloge de la médiation de Bureau de Labatardière, pour
lequel il obtint un décret honorable. Bureau,
qui était à la barre, fit hommage à la Convention des drapeaux de Charette, au
nom même de ce chef[8]. A la vue des drapeaux
royalistes, la Convention fit éclater une joie bruyante, confirma, dans son
enthousiasme et il l'unanimité, tous les arrêtés pris par ses commissaires,
et leur prouva sa satisfaction en les renvoyant dans les départements de
l'Ouest pour consommer l'œuvre de la paix. La
soumission de Stofflet devait marquer le terme de leurs travaux ; ils s'en
occupèrent sans relâche, de concert avec-le général en chef de l'armée de
l'Ouest. D'abord ils lui enlèvent Chalonnes et le poste de Saint-Florent, mal
défendus. Ensuite plusieurs Colonnes se réunissent à Bressuire pour entrer
dans l'Anjou par Chatillon. Le camp de Chiché marcha sous la conduite du général
Legros, et l'armée entière, sous les ordres du général en chef, parcourut les
communes de Cerisais, Chatillon, Chollet et Maulevrier, sans rencontrer
l'ennemi. Néanmoins le passage du Layon fut disputé à la colonne commandée
par le général Caffin : l'adjudant-général Bardou et le chef d'escadron
Rateau, du onzième de chasseurs, y perdirent la vie. Après avoir passé le
Layon, les républicains pénétrèrent à Cheminé. Stofflet
n'avait pu soulever la masse des paysans. L'habitant de l'Anjou n'ayant plus
à redouter les excès de l'ennemi, se montrait peu disposé à la résistance ;
il jouissait depuis longtemps du repos qu'il craignait de perdre, et ne
marchait plus que dans la crainte des punitions. Cette fois, Stofflet porta
la peine de mort contre ceux qui refuseraient de combattre. Secondé
puissamment par ses chasseurs et par une poignée d'hommes aussi opiniâtres
qu'indomptables, il parvint à réunir cinq à six mille insurgés, avec lesquels
il se porta d'abord sur Saint-Florent. Ce poste venait de lui être enlevé ;
les colonnes de l'ennemi s'avançaient par la ligne de l'Ouest. Serré de près,
Stofflet évita une action générale et décisive contre des forces supérieures.
Il divisa ses troupes, leur assigna un point de réunion et ordonna la
retraite. Quant à lui, presqu'enveloppé avec sa cavalerie d'élite, il tente
les voies de la ruse et s'avance, à la tête de cent cinquante cavaliers, aux
avant-postes du château de la Tremblaye, près Mortagne, gardé par la brigade
du général Legros. Qui vive ? crient les sentinelles. — Royalistes,
répond Stofflet. — Aussitôt les républicains saisissent leurs armes. «
Laissez passer, soldats, s'écrie Stofflet, je vais conférer avec les
commissaires de la Convention. » Les rangs s'ouvrent, on lui porte les
armes ; Stofflet passe accompagné de quelques cavaliers ; mais, au lieu de se
rendre aux conférences, il fuit sans qu'on puisse retrouver sa trace, et
parvient ainsi, par son sang-froid et par une heureuse intrépidité, à
déconcerter les plans de l'ennemi, à paralyser ses opérations. Cependant,
pour voiler sa ruse, Stofflet écrit au général en chef Canclaux, qu'il vient
d'envoyer deux députés à Rennes, où il est invité lui-même à la pacification
des royalistes de Bretagne. Il demande en conséquence que les républicains
évacuent l'Anjou jusqu'au résultat des conférences[9]. Abandonné,
trahi en quelque sorte par les chefs de la Basse-Vendée, le conseil de
Stofflet avait effectivement cherché à lier sa cause à celle des royalistes
d'outre-Loire, et deux de ses députés, Michelin et Poirier, s'étaient
transportés à la Mabilais, en qualité de commissaires pacificateurs. Le
général Canclaux n'accorde rien à Stofflet, que la faculté de se rendre
auprès des délégués conventionnels pour traiter directement de la paix. ; Il
y eut alors une entrevue près de Mortagne ; mais sans résultat. En
conséquence le général des républicains presse la marche de toutes ses
colonnes, espérant réduire Stofflet par la force des armes. Ce chef venait de
s'enfoncer dans la forêt de Vezin, qu'il abandonna presqu'aussitôt. Cinq colonnes
ennemies enveloppèrent et fouillèrent la forêt, mais inutilement. C'est
ainsi qu'en fuyant, Stofflet trouve encore le moyen de surprendre la vigilance
des républicains, et de tromper leur courage. Ses détachements, après s'être glissés
dans les intervalles des colonnes, parcouraient le pays difficile qui est au
nord des Deux-Sèvres, poussant des avant-postes jusqu'aux environs de
Parthenay : il était à craindre que, par sa parfaite connaissance des localités,
le chef opiniâtre de l'Anjou ne parvînt à traîner la guerre en longueur. En conséquence
les délégués conventionnels convoquèrent un conseil de guerre à Thouars, où
furent appelés les transfuges Renou et Trottouin. On-y agita les moyens de
soumettre promptement Stofflet. Beauvollier, ancien intendant-général de
l'armée catholique, était présent au conseil. Pressé d'émettre son avis, il
dit qu'on ne détacherait entièrement les habitants de l'Anjou de la cause de
Stofflet, qu'en forçant les troupes expéditionnaires à la plus exacte
discipline ; qu'il fallait surtout respecter les opinions et les propriétés ;
ensuite il se retira. Mais Renou et Trottouin, les mains encore pleines de
l'or qu'ils avaient reçu à la Jaunais, s'offrirent pour guider la marche des
colonnes républicaines. A la première rencontre, Renon reçut un coup de feu
de la part des Vendéens. Pressé de toutes parts, Stofflet réunit ses forces
pour marcher de nouveau sur Saint-Florent ; des deux côtés on était plus
disposé à négocier qu'à combattre : les propositions se renouèrent. Les
délégués conventionnels, qui connaissaient tout l'ascendant du curé de Saint-Laud,
s'adressèrent directement à lui. Ce commissaire-général, suivi de l'armée
vendéenne, vint répondre aux propositions des conventionnels. Une entrevue
conciliatoire eut lieu le 2 mai auprès du fleuve, dans un champ de
Saint-Florent. Le traité proposé est accepté sur les mêmes bases que celui de
la Jaunais fut stipulé, en cinq arrêtés de pacification, qui étaient
littéralement les mêmes[10]. Stofflet reçut deux millions
pour les frais de la guerre, et obtint deux mille gardes territoriaux soldés
par le trésor public. Tout fut signé trois heures après dans un repas à
Parades, où le curé de Saint Laud joua tout à la fois le rôle de négociateur
et celui de général en chef. Après la signature du traité, il y eut des
conventions verbales, qui accordèrent au curé de Saint-Laud la liberté des
Vendéens détenus dans les prisons de la république, et la faculté de rentrer
à tous ceux qui servaient dans des corps républicains. Ce fut en vertu de
cette dernière clause, que le chevalier d'Autichamp revint dans l'Anjou avec
Bernès, son ami. Blessé, confondu parmi les morts, il avait échappé au
carnage du Mans comme par miracle, et s'était réfugié, sous le nom de
Beaumont, dans un régiment de hussards républicains, en qualité
d'instructeur, On le verra jouer, à la fin de cette guerre, un rôle plus
important, sans marquer néanmoins par aucune action d'éclat. A
l'exemple de Charette, Stofflet et ses principaux officiers souscrivirent une
déclaration publique, dans laquelle ils expliquèrent de la manière suivante
leur tardive adhésion[11] : « Animés
du désir de la paix y nous n'en avons retardé la conclusion jusqu'à ce jour,
que pour consulter le vœu du peuple dont les intérêts nous étaient confiés,
et celui des chefs de l'armée catholique et royale de Bretagne. Aujourd'hui que
ce vœu est prononcé, nous adhérons aux mesures prises par les représentants
pour la pacification ; et en nous soumettant aux lois de la république, nous
promettons de ne jamais porter les armes contre elle. « Puisse
cette démarche de notre part éteindre le flambeau des discordes civiles, et
montrer aux nations étrangères que la France n'offre plus qu'un peuple de
frères et d'amis. » Ainsi
que Charette, Stofflet promit de remettre son artillerie, et fit aux
habitants de son arrondissement une adresse pour les engager à l'oubli du
passé, à la paix et à l'union[12]. «
Français, leur dit-il, les jours de deuil et d'oppression se sont écoulés ;
le flambeau des discordes civiles est éteint parmi nous ; la sécurité règne
au sein des campagnes ; l'industrieux cultivateur n'aura plus à craindre de
se voir arracher, avec la vie, le fruit de ses sueurs et le prix de ses
travaux. La mère éplorée ne tremblera plus pour les jours de ses tendres
enfants ; les vieillards fugitifs ne chercheront plus un sombre asile au sein
des forêts. La Vendée renaîtra de ses cendres, et cet heureux changement,
nous le devons à la paix... Jouissez donc de ses douceurs avec cette sécurité
qu'inspire la confiance ; professez sans crainte et sans trouble la religion
de vos pères. La nation vous indemnisera de vos pertes, consacrera deux
millions au remboursement des bons en circulation, vous laissera vos armes,
avec une garde territoriale de deux mille Vendéens soldés par elle, et
répartis sur votre territoire, sans pouvoir être replacés ailleurs. Vous
serez à l'abri de toutes recherches pour le passé ; et ceux qui pourraient
être astreints à la réquisition, resteront dans leurs paroisses respectives
pour rétablir l'agriculture et vivifier le commerce. Tels sont les
engagements sacrés pris à votre égard ; la loyauté française en garantit
l'exécution. Désormais la paix et l'union seront notre cri de ralliement, et
nous marcherons tous d'un pas égal vers le but de nos communs efforts, le
salut de la patrie et le bonheur de tous. » Telle fut la double pacification de la Saunais et de Saint-Florent, trêve aussi honteusement achetée que bassement souscrite. Les deux partis ne cherchaient qu'à se tromper ; quoique l'un eût beaucoup accordé, l'autre n'avait point assez obtenu pour que la paix pût être durable. |
[1]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XV.
[2]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XVI.
[3]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XVII.
[4]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XVIII.
[5]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XIX.
[6]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XX.
[7]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXI.
[8]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXII et XXIII.
[9]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXIV.
[10]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXV.
[11]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXVI.
[12]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XXVII.