HISTOIRE DE LA GUERRE DE VENDÉE ET DES CHOUANS

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE QUATORZIÈME.

 

 

Établissement des camps retranchés. — Rappel du général Turreau. — Conférence de Jallais entre Stofflet et Charette. — Partage du pays insurgé. — Procès et supplice de Bernard de Marigny. — Attaque de Challans. — Mort tragique de Joly. — Administration intérieure de la Vendée. — Prise des camps retranchés de Laroulière et de Fréligné par Charette. — Division entre ce chef et Stofflet. — Influence du 9 thermidor sur la Vendée. — Procès et supplice de Carrier.

 

MALGRÉ le combat de Laroche-sur-Yon, la mort du brave Haxo, et plusieurs victoires, il ne restait à la Vendée qu'un territoire dévasté, baigné de sang, et que disputaient toujours des paysans indomptables. Quatre-vingt mille soldats n'avaient pu les anéantir, ni même les soumettre. La résistance qu'ils opposaient aux moyens employés pour leur destruction, étonnait plus que leurs premiers succès. En vain le gouvernement révolutionnaire voulait approfondir les causes de cette guerre interminable ; sans boussole pour se diriger, il fit bientôt succéder à des mesures extravagantes la faiblesse, suite ordinaire du découragement. Avant cette époque, remarquable par la retraite ignominieuse des douze colonnes, le comité de salut public, accablé de reproches par tous les partis, tenta un dernier effort. Ses commissaires, Gareau et Heinz, qui étaient arrivés dans la Vendée avec la mission expresse de terminer la guerre sous un mois, signifièrent cet ordre impératif ait général Tuffeau. Ce dernier répondit avec fermeté qu'un terme aussi court était loin de suffire pour anéantir un ennemi aussi difficile à joindre ; il fit tout dépendre de la persévérance et du temps. Sa prudence, dans un moment où l'on ne voulait que de l'audace, acheva de le perdre dans l'esprit des nouveaux commissaires, déjà prévenus contre lui par le peu de succès de ses opérations., Pour soumettre enfin la Vendée, ils se persuadèrent qu'on n'y ramènerait le calme qu'en 'expulsant les royalistes qui ne seraient point armés, qu'en exterminant le reste, et en repeuplant ce pays de républicains, auxquels tin partagerait les propriétés des. Vendéens. Il y eut den conférences à ce sujet. Le général Turreau insista lui-même pour l'adoption de cette mesure. « Avec des moyens ordinaires, on ne pourra, dit-il, détruire ces hommes féroces et indomptables qui n'évitent le combat que pour mieux égorger en détail. Il faut les isoler, les affamer, leur ôter tout moyen de salut. » Une amnistie était impossible, la Convention nationale l’avait rejetée. Les commissaires examinèrent donc s’ils ne pourraient pas séparer les Vendéens indifférents et soumis d'avec les Vendéens armés et opiniâtres.

Ils prirent un arrêté portant que tout habitant de la Vendée qui ne l'abandonnerait pas, serait réputé rebelle et traité comme tel. Le dépeuplement total d'un territoire de cinq cents lieues carrées était une de ces conceptions gigantesques sans exemple, et dont l'exécution n'aurait pu appartenir qu'à la puissance la mieux consolidée. Ce plan était d'autant plus odieux, qu'un tiers des cultivateurs vendéens n'avait pris aucune part à la guerre ; d'ailleurs, comment une aussi immense population ; composée de femmes, d'enfants, de vieillards, traînant à leur suite leurs meubles et leurs bestiaux, eût-elle put se disséminer sur la surface de la France ? L'exécution de l'arrêté ne concernait, en apparence, que lesréfagiés.de la Vendée, auxquels on enjoignait de se retirer à vingt lieues dans l'intérieur. On leur promettait non seulement des secours provisoires, mais l'indemnité de toutes leurs pertes. Les commissaires s'engageaient même à récompenser les insurgés qui, dans leur repentir, se confieraient à la générosité républicaine en livrant leurs chefs. A cet effet, une proclamation fut adressée aux autorités locales. On aurait dit, comparativement à tout ce qui s'était passé, que les commissaires de la république n'étaient plus animés que par un esprit de sagesse et de bienveillance. Eux-mêmes, par leur apparente modération, ne craignirent pas, dans ces temps de fureur, de s'exposer au blâme et au désaveu de la Convention nationale ; mais la mesure du repeuplement par des colonies de patriotes, jeta l'alarme parmi les propriétaires vendéens. Ils s'élevèrent de toutes parts contre l'arrêté qui les arrachait à leurs propriétés, et la majorité parvint à l'éluder. Néanmoins, dans la Loire-Inférieure et, dans Maine et Loire, quinze mille âmes abandonnèrent volontairement les points les plus rapprochés de l'insurrection. Cet exemple ne fut point imité dans le midi, non plus qu'au centre du pays vendéen. Les commissaires s'en plaignirent en ces termes : « Après nos proclamations, qui ont fait sortir vingt mille âmes de la Vendée, il ne peut y rester que des brigands ! Grâces, récompenses, tout a été promis à quiconque nous livrerait Charette ou tout autre chef. Deux Vendéens ont même été renvoyés avec des sauf-conduits pour l'exécution de nos projets, sans avoir rempli notre attente. » En effet, la marche sanglante des douze colonnes était encore trop récente dans la Vendée, pour qu'il fût possible de s'y ménager des intelligences et des communications. Était-ce d'ailleurs à la suite d'une guerre d'extermination que pouvait naître la confiance des Vendéens ? Rien ne les avait encore préparés à cette brusque transition ; pouvaient-ils ne pas se rappeler que les royalistes échappés aux grandes défaites que tous ceux, désarmés à Noirn2ontiers avaient invoqué vainement la clémence du vainqueur ? Avaient-ils oublié que des proclamations qui promettaient protection et sûreté, avaient été violées par des généraux, et que, pour s'excuser auprès de Carrier d'avoir délivré des, sauf-conduits, ces-mêmes générant avaient Osé dire que ce n'était qu'un piège pour qu'aucun Vendéen ne pût échapper ? Enfin, la Convention nationale n'avait-elle pas rejeté, avec une sorte d'indignation J'amnistie proposée par Levasseur de la Sarthe, en faveur des insurgés de la rive droite qui avaient été entraînés forcément dans la guerre civile ? Toute tentative Partielle pour ramener les Vendéens était donc inutile ; le temps et des circonstances extraordinaires pouvaient seuls favoriser un changement de système à leur égard, mais jamais par l'exclusion des chefs. Ce moment n'étant point arrivé, il fallut reprendre les armes.

Les républicains, fatigués, découragés, livrés presque exclusivement à la guerre extérieure, n'apportèrent plus la même vigueur contre les royalistes ; et ceux-ci, par des pertes irréparables, se virent réduits à des entreprises qui décelaient leur faiblesse : la guerre, en continuant, ne fut donc plus que la dégénération de cette Vendée qui avait étonné l'Europe.

Une lettre menaçante des commissaires de la Convention au général Turreau, sembla la ranimer pour quelques instants ; ils lui écrivaient : « Quatre-vingt mille hommes sont sous tes ordres, dont plus de quarante mille en état de combattre, et la Vendée existe toujours ; Charette et Stofflet ne sont pas poursuivis. Le premier n'a que six mille hommes, et Stofflet s'est échappé avec sa fugitive et misérable troupe : que fait donc notre armée ? Nantes est-il pour ton état-major la Capoue de la Vendée ? Point de sommeil, point de repos, tant qu'il existera un seul rassemblement de royalistes. Cette malheureuse guerre aurait dû ne durer que quinze jours ; ta réponse doit nous apprendre que Charette et Stofflet n'ont plus d'armée. Tout, hormis la victoire, t'expose à une responsabilité dont tu dois craindre le danger. »

Le général Turreau ne se laissa point intimider. D'un autre côté, les commissaires n'étaient pas d'accord sur le choix de son successeur ; quelques-uns voulaient le général Cordellier, d'autres l'écartèrent. Le général eu chef fit continuer les hostilités, qui ne furent plus qu'un mélange de succès et de revers peu décisifs.

Charette et Bernard de Marigny profitèrent I de quelques légers avantages pour harceler les colonnes républicaines qui parcouraient encore la Vendée : Dans l'Anjou, Stofflet, après avoir battu le général Grignon, fut repoussé deux fois par ce même général. Il voulut alors s'appuyer sur différents points du rivage de la Loire, tels que Liré, Montjean, Chalones, dans l'espoir de se rendre maître du poste de Saint-Florent, regardé comme la clef du Haut-Anjou ; mais il rentre bientôt dans l'intérieur du Bocage, afin d'en chasser l'ennemi qui fouillait les forêts de Montdeber, de Lepo, de Vezin, pour détruire les hôpitaux et autres établissements formés dans ces retraites impénétrables. Bernard de Marigny se joignit ensuite à Stofflet pour marcher contre l'adjudant-général Dusirat, qui couvrait Saint-Florent. Ce dernier fut forcé de rentrer dans ses retranchements, où les royalistes n'osant l'attaquer, tournent le dos à la Loire, et marchent au centre de la Vendée pour recruter et enlever des vivres. Deux fois Stofflet et Bernard de Marigny attaquent l'adjudant Lapierre à la Chataigneraye, et deux fois ils sont repoussés avec perte. Il n'y eut point d'accord entre ces deux chefs ; Stofflet, contrarié par Marigny, ne vit plus dans ce dernier qu'un rival dangereux.

Charette n'était pas plus heureux à Challans. Instruit que les républicains préparaient une attaque générale sur le Marais, qu'ils n'avaient pu soumettre malgré la possession de Noirmoutiers, ce chef du Bas-Poitou réunit toutes ses forces et marcha sur Challans. Une faible garnison, commandée par le général Dutruy, inspirait si peu de confiance aux habitants, qu'à l'approche de Charette, ils se retirèrent aux Sables-d'Olonne. Tout à coup paraît une petite escorte, arrivant de Nantes avec un caisson ; les soldats de Charette se croient pris entre deux feux et se dispersent. La cavalerie républicaine profite de leur désordre pour les charger ; mais Charette, laissant quelques morts sur le champ de bataille, s'enfonce de nouveau dans le Bocage. Deux fortes colonnes ennemies parcoururent ensuite les environs de Legé, de Laroche-Servière et de Fréligné : Charette ne peut leur dérober aucun de ses mouvements, ni inquiéter les troupes destinées à l'expédition du Marais, que le général Turreau fit attaquer. Après une résistance et des obstacles imprévus, ses soldats, à force de constance et de courage, parvinrent jusqu'au Périer, gros bourg situé au centre même du Marais. Ils s'y établirent ; mais une telle expédition ne suffisait point pour soumettre entièrement ce pays marécageux. Charette, dont la tactique consistait à ménager ses forces contre des ennemis inépuisables, fit une diversion vers le midi de la Vendée, dans l'espoir d'y trouver des subsistances. Il se présente, le 19 avril, devant le bourg de Moutier-les-Maufai, situé près le grand chemin des Sables-d'Olonne, à Luçon. Ce poste n'avait jamais été attaqué. Charette y trouve d'abord une vive résistance, mais le bourg est emporté. Renaud, le meilleur pointeur de son armée, y laisse la vie. Maître du bourg, Charette s'empare de la caisse d'un district, et la livre au pillage. Plusieurs de ses soldats s'y enrichirent ; d'autres s'abandonnèrent à toute sorte d'excès. Charette redoutant un séjour où l'abondance des liqueurs fortes augmentait la licence du soldat, fit crier aux armes ! comme si l'ennemi fût revenu inopinément à la charge : chacun reprend les armes et court se ranger autour du général, qui s'éloigna précipitamment. Rentré, vers la fin d'avril, sur son territoire, il y trouva plusieurs postes évacués par l'ennemi, et dans une rencontre près Saint-André, il reçut une légère blessure à la cuisse. Enfin le centre de la Vendée se trouva libre, mais dévasté et cerné par de nombreux cantonnements. La disette se faisait particulièrement sentir dans les camps royalistes ; on y manquait de moulins à bras pour moudre le bled noir, aliment ordinaire des paysans vendéens.

Le général Turreau crut les circonstances favorables à l'établissement des camps retranchés ; mais il fallait colorer la honte d'un système défensif. Voici les motifs qu'allégua le général : « Quelque vive et audacieuse que soit la manière d'attaquer et de combattre des Vendéens, on les a vus, dans le cours de la guerre, échouer presque toujours devant les postes fortifiés. Ainsi, tandis que ces hordes impétueuses écrasaient tour à tour les divers corps de l'armée, leur masse venait échouer devant de simples murailles et les plus faibles retranchements. Les sièges des Sables-d'Olonne, de Granville, d'Angers, et surtout celui de Nantes, en sont les preuves incontestables. Malgré l'importance pour Stofflet, de la possession de Saint-Florent, il n'ose l'attaquer : sa défense consiste en un fossé peu profond, un parapet flanqué par de faibles redans. D'ailleurs leur feu, d'abord assez vif, n'est jamais soutenu, faute de munitions.

« Les camps retranchés produiront encore l'avantage d'accélérer dans l'armée le retour de l'ordre et de la discipline ; mais le plus puissant de tous les motifs, c'est de conserver à la république, sinon la totalité, du moins la plus grande partie des riches productions que promet déjà la récolte. En garantissant sûreté et protection aux cultivateurs paisibles, les camps retranchés, par une marche progressive et combinée sur le centre de la Vendée, y resserreront le cercle de l'insurrection, et y ramèneront enfin la paix. »

Ce système substituait aux mesures destructives des moyens réparateurs ; on l'adopta, et ses avantages furent bientôt reconnus. Au moment même de l'établissement des camps, le comité de salut public ôta le commandement au général Turreau, que les commissaires ne cessaient de dénoncer comme un homme orgueilleux, peu capable, manquant de plan et des conceptions nécessaires pour la conduite d'une grande armée. On verra bientôt ce général poursuivi avec acharnement par la Convention elle-même, dont il n'avait fait qu'exécuter les décrets, et n'échapper aux factions qu'à la faveur de leurs déchirements. Le commissaire Hentz ; qui avait plus particulièrement provoqué son rappel, renouvela au comité de salut public la proposition du repeuplement total de la Vendée. Il y ajouta un plan d'attaque concerté avec ses collègues, et d'après lequel plusieurs colonnes de six mille soldats, sans cesse agissantes, devaient opérer la destruction des royalistes. Carnot, membre du comité, envoya ce plan au successeur du général Turreau ; mais telle fut depuis la nullité des opérations, que le nom de ce nouveau général est même ignoré. Le silence du comité jusqu'au moment de la pacification, jeta sur la Vendée un voile que l'histoire seule devait un jour soulever.

Résolus de profiter de l'inaction des républicains, Charette et Stofflet, animés tous deux par des vues secrètes, proposèrent un pacte fédératif pour la défense commune. Leur but était moins l'intérêt du parti en général, que l'affermissement et l'extension de leur pouvoir sous une administration régulière et uniforme. L'entrevue ayant été fixée à Jallais, ils y appelèrent Bernard de Marigny. Ce chef inquiétait leur jalouse ambition par son ascendant sur les Vendéens du centre. Une foule d'anciens royalistes accouraient au quartier-général de Cerisais ; souvent même ses rassemblements étaient les plus nombreux ; car, malgré la démarcation du territoire, plusieurs soldats de Stofflet et même de Charette, préféraient marcher sous les drapeaux de Marigny ; la plupart le regardaient comme le véritable successeur de La Rochejacquelein. Il n'en fallait pas davantage pour lui attirer la haine des deux autres chefs, dont la réunion ne pouvait que lui être funeste.

Charette se mit en marche avec la plus grande partie de ses forces pour se joindre à Stofflet. Il se proposait de secourir, en passant, la division de Sapinaud, formée des débris de celles de Royrand et de Beaurepaire —C'était une seconde armée du centre, mais faible et soumise à Charette, d'après le caractère facile de Sapinaud, qui d'ailleurs lui était attaché par les liens du sang. Ne pouvant espérer d'assujettir Marigny à une pareille dépendance, Charette forma le projet de réunir les deux armées du centre en une seule sous les ordres de Sapinaud. Quoi qu'il en soit, les rassemblements de ce dernier étaient en pleine déroute devant les républicains, lorsque Charette parut près de Bazouges ; il poursuivit et arrêta l'ennemi. Tandis que Guérin le faisait plier sur la gauche, Sapinaud cédait lui-même sur la droite. Charette alors fit avancer la réserve, qui décida l'avantage. A la troisième attaque, l'ennemi se dispersa. Ce fut dans ce combat, longtemps douteux, que Guéroult, chef de la division de Vieillevigne, perdit la vie.

Les deux armées vendéennes séjournèrent à Beaurepaire, où était le quartier-général de Sapinaud, et Charette se dirigea ensuite sur Jallais. Il entrait enfin sur un territoire hospitalier et paisible, où Stofflet lui avait ménagé une réception aussi flatteuse qu'honorable. On aurait pu se croire en pleine paix. A Cheminé, de jeunes Vendéennes firent entendre des chants à la louange de Charette, à qui elles offrirent des fleurs et des couronnes de chêne. Les trois armées se rapprochèrent pour se confédérer. On manquait de vivres ; Marigny en fit porter de son quartier-général, et ramena l'abondance. Tous les chefs, même ceux de divisions, assistèrent aux conférences de Jallais. Ils convinrent d'abord qu'il ne serait rien admis, rien exécuté désormais pour l'intérêt général, sans le concours des trois armées, lesquelles agiraient d'abord de concert pour chasser toutes les garnisons ennemies des bords de la Loire. Nul rassemblement ne pourrait se dissoudre, ni aucun chef se séparer, avant d'avoir rempli ce but. La peine due aux traîtres fut réservée à quiconque violerait le pacte fédératif, garanti par la foi du serment et par la signature de tous les chefs. En y apposant la sienne, Bernard de Marigny signa lui-même sa mort, déjà résolue entre Charette et Stofflet, dans des conférences secrètes. Telle était cependant son aveugle confiance, qu'il avait mis les vivres de son armée N. la disposition : des préposés de Stofflet. Les distributions se firent de manière que tous les Vendéens se trouvèrent abondamment pourvus, excepté les soldats de Marigny, dont les plaintes souillèrent bientôt le camp. Leur chef se transporte lui-même aux magasins ; les préposés promettent une distribution plus égale ; Marigny se retire : mais sa troupe, trompée dans son espoir, déserte pendant la nuit. Marigny, comptant sur l'affection de ses soldats, monte à cheval pour les ramener. A peine est-il parti, que Charette convoque un conseil de guerre où, faisant lui-même les fonctions de procureur du roi, il conclut à la peine capitale. En vain l'accusé est absent et ne peut faire entendre sa défense ; on le condamne comme traître à son roi et à son parti. Stofflet se charge lui-même de l'exécution. Marigny, prévenu à temps, aurait pu s'y soustraire ; mais il refusait de croire à ce jugement inique. Forcé de s'arrêter au château du Soulier, il y était malade, et ne fut tiré de sa fausse sécurité que par l'arrivée des chasseurs de Stofflet qui le saisirent et le traînèrent dans un champ voisin pour le fusiller. Marigny résiste, et se débat avec violence ; il demande en grâce, mais inutilement, un ministre de la religion ; atteint de plusieurs balles, il tombe en protestant de son innocence.

Le parti contraire, dans ses plus funestes déchirements, n'avait point ordonné d'exécution plus monstrueuse. Malgré l'apparence d'un jugement, ce ne fut qu'un assassinat arraché par l'aveugle ambition à la faiblesse de quelques chefs secondaires. à la fois biges et bourreaux.

Marigny avait servi avec distinction dans la marine royale ; il commandait le parc d'artillerie de Rochefort lorsque la révolution éclata ; bientôt il en devint un des ennemis les plus acharnés. Les premiers troubles du Haut-Poitou l'ayant rendu suspect, il fut mis en arrestation à Mortagne, et délivré par La Rochejacquelein, son parent et son ami. Depuis, il se signala dans presque toutes les batailles des Vendéens, dont il commandait l'artillerie. Echappé aux désastres d'outre-Loire, il reçut la mort de son propre parti, lorsqu'il en relevait l'étendard. Les malheurs de la Vendée avaient aigri son caractère, naturellement brusque et violent ; mais il avait, comme chef de parti, des qualités essentielles. Son rare dévouement à sa cause, dont il ne fut récompensé que par la mort due aux traîtres, est un exemple frappant dont la bizarrerie tient aux malheureuses vicissitudes de la révolution française.

La condamnation de Marigny fut proclamée à son quartier-général de Cerisais. Ses soldats s'en affligèrent, et vengèrent sa mort en refusant de reprendre les armes. C'est ainsi que le parti royaliste fut privé de ses plus fermes soutiens. Bientôt Charette et Stofflet se repentirent d'avoir sacrifié Marigny ; en effet, il était le seul qui eût réprimé leur ambition et maintenu l'équilibre. Privés de ce contre-poids, la jalousie et l'animosité divisèrent deux rivaux qui avaient cru s'agrandir par sa mort.

Le partage du foyer de l'insurrection dont Charette et Stofflet restaient les maîtres, se termina dans les conférences de Jallais. L'armée de Stofflet fut appelée armée du haut-pays ; celle de Charette, armée de Retz ou du Bas-Poitou ; la troisième, commandée par Sapinaud, conserva le nom d'armée du centre, et se distingua peu. Charette, qui en ambitionnait depuis longtemps la direction, la vit enfin sous sa' dépendance.

Avant de se quitter, Charette et Stofflet se réunirent contre l'ennemi commun ; mais cette expédition peu importante prouva que leur union ne pouvait être durable. Les républicains étaient campés entre les bourgs de Chaudron et de Baulx ; ils faisaient des incursions dans les campagnes environnantes. Charette propose de les attaquer ; il forme lui-même l'avant-garde ; Stofflet le suit avec sa troupe. A leur approche, l'ennemi se replie sur Saint-Florent ; Charette le poursuit : peut-être eût-il forcé ce poste, si Stofflet n'eût quitté tout à coup son armée. De part et d'autre, on escarmouche ; la nuit étant survenue, Charette ramène ses soldats et ceux de Stofflet. Il est bientôt abandonné par ces derniers, qui cherchent partout leur général. Celui-ci ne s'était éloigné qu'avec l'espoir d'entraîner l'armée, pour ne point tenir de Charette une victoire qu'il ne voulait devoir qu'à lui seul. Charette avait repris la route de la Basse-Vendée, et dès-lors la discorde aurait divisé ces deux chefs si Stofflet n'eût attribué sa séparation au hasard, pour renouer ses relations avec le Bas-Poitou.

Ce fut à la Bezilière que Charette réorganisa son armée. Jusqu'alors il n'avait eu sous ses ordres qu'une masse de paysans réunis au moment du danger, pour se séparer après l'issue du combat. Charette forma neuf divisions insurrectionnelles, ayant chacune un commandant et des officiers inférieurs. Couëtus conserva la division de Saint-Philibert, et Guérin le pays de Retz ; Legé fut donné au fermier Garant, en remplacement de Pinaud, tué à Noirmoutiers ; Eriault l’aîné eut Machecoult, et Dulac Vieillevigne ; Savin garda Palluau, et Pajot eut tout le Marais. Quant aux divisions des Sables-d'Olonne et du Loroux, elles excitaient également l'ambition de Charette, impatient d'en disposer à son gré. Les chasseurs composèrent un corps permanent, l'élite de ton te$ les divisions ; ils servaient à la fois de gardes et de guides au général en chef. Chaque divisionnaire fut chargé non seulement de veiller à la défense de son arrondissement, mais encore de lever des soldats, de se joindre au général pour exécuter ses ordres. La cavalerie resta sous le commandement de Prudent la Roberie, partisan intrépide et actif. Charette sentit aussi la nécessité d'avoir des commissaires aux approvisionnements pour régulariser le service des vivres : il nomma Rousseau et Baudry de la Garnache ; le premier ancien procureur, l'autre notaire. Tous deux surveillaient en même temps les conseils d'arrondissements et de paroisses. Ces derniers étaient spécialement chargés de régir les biens des Vendéens absents, dont les produits étaient versés dans les magasins de l'armée. Enfin, il fut réglé que les assignats auraient cours pour la moitié de leur valeur nominale.

Tandis que l'insurrection de la Basse-Vendée recevait une forme plus régulière, quelques bataillons ennemis sortis de Mont aigu, dévastaient les campagnes qui bordent les landes de Béjari. Charette rassemble ses forces à la Bézilière pour marcher à la rencontre des républicains. Guérin qui le précède avec l'avant-garde, les aperçoit rangés en bataille au milieu de la lande. A la vue des royalistes, l'ennemi s'avance au pas de charge ; Guérin marche également à leur rencontre, cherchant, par son exemple, à retenir des paysans qu'intimide déjà la fermeté d'un adversaire aguerri. Les Vendéens allaient fuir, lorsque le son du cor annonça l'arrivée de Charette, qui parut à l'autre extrémité de la lande. Pris entre deux feux, les républicains à leur tour lâchent brusquement le pied ; la cavalerie de Charette les poursuit jusqu'aux portes de Montale, et en fait un grand carnage. Une amazone vendéenne se distingua dans cette action ; c'était madame Dufief, née la Barossière. Armée d'un fusil, tirant sur les républicains, excitant les royalistes, sa taille élégante et sa figure agréable la faisaient remarquer autant que son courage. Cette dame, qui habitait Saint-Colombin, avait pris les armes lors de l'invasion de l'année mayençaise dans la Basse-Vendée. Elle passa la Loire avec l'armée d'Anjou, suivit La Rochejacquelein, et partageant tous les malheurs de l'incursion, elle reparut dans la Vendée pour y combattre de nouveau. Après la pacification, son époux revint d'Angleterre et l'y ramena. Elle reçut des mains du comte d'Artois des distinctions flatteuses, et abandonna pour toujours sa patrie.

Charette venait de rentrer à son quartier-général de la Bézilière, où Stofflet était attendu. Ces deux chefs avaient projeté de s'unir pour exterminer successivement les postes républicains disséminés autour de la Vendée. Il fallait de la célérité et du secret ; on en manqua. L'ennemi, informé que l'attaque devait commencer contre Challans, y fit passer des forces, surtout en cavalerie. Ne pouvant empêcher la jonction des deux armées vendéennes, il enleva les convois de Stofflet, dont la troupe arriva sans pain à la Bézilière. Il y avait peu de subsistances, qui furent partagées le premier jour et consommées le lendemain. Les Vendéens réunis se mirent en marche, et furent camper à Saint-Christophe du Ligneron. Tinténiac y arriva presqu'en même temps d'Angleterre. Cet émissaire du cabinet de Londres, que je ferai plus particulièrement connaître quand il sera question de la Bretagne, suivait dans ses voyages périlleux de la Vendée la ligne de Saint-Malo à Nantes, filait le long de la rivière d'Erdre jusqu'au port de Barbin, et traversait la Loire à la nage, ses dépêches sur le cou, pour aborder sur la rive gauche, au moulin de Saint-Jean. Tinténiac se présenta aux chefs royalistes, et en leur réitérant l'assurance de la protection britannique, il leur annonça un prochain débarquement d'émigrés. Quoique Charette et Stofflet ne se fissent point illusion sur ces promesses éloignées et tant de fois reproduites, ils donnèrent à Tinténiac des réponses satisfaisantes pour Londres et pour les princes français.

Cependant les campagnes étaient tellement épuisées, qu'on y trouvait à peine des vivres pour un jour. Le soldat affamé murmurait ; la fermentation fit craindre une sédition dans le camp. Soit pour apaiser le soldat, soit pour assouvir sa haine personnelle contre Joly, Charette accusa ce dernier de trahison, et d'avoir détourné les approvisionnements. Le nom de Joly fut bientôt en exécration dans l'armée ; les chasseurs de Charette demandèrent sa mort. Joly, abandonné même des siens, prit la fuite ; Charette dépêcha des cavaliers pour le saisir. Delaunay, nommé divisionnaire à sa place, s'était acharné à sa poursuite, pour jouir avec plus de sécurité de ses dépouilles. Joly erra encore quelque temps, voulut passer la Loire dans l'Anjou, fut reconnu et massacré par des gardes de Stofflet. L'armée le regretta immédiatement après sa mort, à cause de son intrépidité. Ses exploits devinrent le sujet des récits merveilleux du soldat. Cet homme était Bordelais ; il vint jeune dans la Basse-Vendée, où il exerça différentes professions. L'un des premiers chefs choisis par les Vendéens, il prit, dès l'origine, le titre de général, dont il abusa pour donner essor à son caractère naturellement despotique. Il haïssait la noblesse, et ne laissait échapper aucune occasion de s'exhaler contre les chefs de cette caste. Ce fut en provoquant Charette, et en lui disputant même le commandement, qu'il parvint à l'aigrir par des personnalités offensantes. Malgré ses exactions et sa dureté, les soldats l'aimaient à cause de sa bravoure sauvage. Accoutumés à sa voix, ils cessèrent de se signaler sous les chefs qui lui succédèrent. Joly était sexagénaire lorsqu'il succomba ; ses trois fils avaient péri le même jour, presque sous ses yeux, dans le même combat ; et sa femme ne tarda point à partager sa malheureuse destinée. L'ambitieux Delaunay la fit massacrer pour se venger de ce qu'en lui reprochant la perte de son époux, elle l'accusa publiquement de n'être qu'un lâche transfuge. L'origine et les principes équivoques de Delaunay le faisaient soupçonner d'avoir figuré dans le parti contraire.

L'armée royale avait quitté Saint-Christophe du Ligneron pour attaquer Challans, que défendait le général Dutruy avec une forte garnison. Huit à dix mille fantassins et environ neuf cents chevaux formaient le rassemblement vendéen le plus nombreux qu'on eût vu depuis le renouvellement de la guerre. Tout faisait présager la victoire. Stofflet, qui n'était qu'auxiliaire, suivait Charette avec quatre à cinq mille hommes. Les premiers postes de l'ennemi venaient d'être culbutés par Guérin, toujours à l’avant-garde. Tandis que Stofflet disposait son attaque sur la gauche, Charette s'avançait sur la route de Machecoult pour couper la retraite à l'ennemi. Tout à coup une nombreuse cavalerie fond sur Guérin, qui s'était trop engagé. Il lui oppose d'abord une vive fusillade, et la force à faire un circuit pour éviter le feu ; mais une vingtaine de dragons, sortis des rangs, continuent de charger avec furie les royalistes, et en se dévouant à une mort presque certaine, ils leur arrachent deux drapeaux blancs qui flottaient en première ligne. Cette action intrépide étonna tellement l'avant-garde des Vendéens, qu'après quelques coups de fusil mal dirigés, tous prirent la fuite en désordre. Charette, qui attaquait alors de son côté, ne put soutenir longtemps les efforts que l'ennemi dirigea bientôt contre lui seul. La déroute devint générale, et la cavalerie poursuivit les royalistes l'espace de deux lieues, en sabrant les fuyards.

Après avoir eu son cheval blessé, sa ceinture percée de trois balles, Guérin eut à se défendre à la fois contre trois dragons qu'il parvint à terrasser : il reparut parmi les siens au moment où chacun déplorait sa perte. On lui reprocha néanmoins d'avoir attaqué trop précipitamment ; plus d'accord et de précision eussent pu déterminer un succès qui serait devenu décisif. Maîtresse de Challans, l'armée de Charette se serait grossie de tous les Vendéens du Marais, où elle eût d'ailleurs trouvé des vivres en abondance. Malgré ses efforts, la division de Pajot n'étant plus secondée, fut bientôt forcée de tout céder à l'ennemi.

L'armée de Stofflet n'avait pas eu le temps de prendre part à l'action ; mais ce chef montra dans la retraite une prudence et un sang-froid admirables. Il ne cessa de rallier les fuyards, et en les forçant à faire face à propos, il les préserva du carnage. Cette froide prévoyance, ces retraites régulières, restes de la tactique de Bonchamp, étaient inconnues d'ans le Bas-Poitou. Charette et Stofflet se séparèrent mécontents ; ce dernier regagna le haut pays, et Charette la Bézilière, qu'il abandonna pour éviter l'ennemi qui le suivait.

Stofflet ne fut point inquiété dans sa marche. La possession tranquille de l'Anjou lui permit de s'occuper de son administration intérieure, et de donner, à l'exemple de Charette, une organisation plus régulière à son armée.

Dès le 11 mars, il avait pris à Saint-Aubin de Beaubigné un arrêté qui déclarait soldats du roi les habitants de l'Anjou et du Haut-Poitou, depuis quinze jusqu'à cinquante ans. Tous étaient obligés de suivre l'armée, sous peine de mort. Des commissaires furent chargés du recensement, des levées d'hommes et de la formation des compagnies, dont la moitié devait toujours être en activité de service. Des courriers affectés à chaque canton portaient les avis et les ordres des officiers et des généraux[1]. Le premier acte de Stofflet, en qualité de général, fut souscrit par Bérard, la Bouère, Prodhomme et le chevalier de Bruc, seuls officiers vendéens qui alors le reconnussent pour chef. D'autres ne tardèrent pas à grossir son état-major. Stofflet nomma des commandants divisionnaires ; et, pour ne point s'exposer aux rivalités et à la concurrence des anciens nobles, il les choisit presque tons dans la classe des paysans. Le seul mérite de la plupart de ces chefs secondaires consistait à s'être signalés des premiers dans l'insurrection, et à persévérer avec courage dans leur parti. Robert, dit Caraba, ancien tisserand, eut le commandement de la division de Beaupreau ; Nicolas, fermier de Nouaillé, obtint Chollet ; Prodhomme conserva le Loroux ; Chaslou, sacristain de Chemillé, qui s'était distingué dans l'incursion d'outre-Loire, eut la division dont Chemillé faisait partie ; Moutier eut le commandement de celle de Saint-Macaire ou Montfaucon ; la division d'Argenton-le-Château fut confiée à Guichard, ancien huissier, peu propre au métier des armes ; il passa ensuite au commandement de Somloire, près Vihiers. Richard, envoyé pour remplacer Marigny, ne put jamais obtenir le pouvoir ni la confiance dont avait joui ce chef distingué. La division des Aubiers fut abandonnée à Renon, moins connu par ses exploits que par son association à la bande noire. Cette distribution varia par la suite ; de nouveaux officiers se présentèrent à Stofflet ; il se les attacha plus particulièrement en leur conférant des grades. L'ambition de quelques-uns ne put s'en contenter. La plupart, nés gentilshommes, avaient fait la première campagne et celle d'outre-Loire. Errants sur la rive droite après le carnage du Mans et de Savenay, ils n'avaient pu rentrer dans l'Anjou qu'à l'époque de la mort de La Rochejacquelein. Delaville de Beaugé, Rostaing et Fleuriot Lafleuriaye furent de ce nombre ; mais le commandement était déjà dans les mains de Stofflet, qui ne devait rien à la naissance ; ils en éprouvèrent du dépit. Fleuriot, ancien lieutenant de Bonchamp, se rappelait avec orgueil les grands souvenirs que lui avait laissés ce chef illustre. Ses propres exploits et sa conduite jusqu'au moment du com bat de Savenay, semblaient lui assurer des droits au commandement en chef. Ne pouvant supporter plus longtemps le bonheur de Stofflet, il l'abandonna pour se retirer chez Sapinaud à l'armée du centre ; il y entraîna Debruc, qui s'attacha par la suite à Charette. Tous deux animèrent la haine de ce chef contre Stofflet. Dès ce moment, Fleuriot n'a plus joué qu'un rôle secondaire. Quant à Delaville de Beaugé et à Rostaing, ils transigèrent avec Stofflet ; le second eut le commandement de sa cavalerie ; l'état-major fut confié à Trottouin, dont le nom a été signalé depuis à toute l'Europe', quoiqu'il n'ait jamais figuré que dans d'obscures intrigues. Fils d'un potier de terre de Saumur, Trottouin fut destiné au barreau par son éducation ; avocat à l'époque de la révolution, il devint procureur-syndic du district de Thouars, et passa par inconstance dans les rangs vendéens, où il n'obtint d'abord que des commissions subalternes dans l'administration civile. Après la destruction de la grande armée catholique, Trottouin parvint à s'insinuer auprès de Stofflet, qui le fit son major-général. Ce chef fut ébloui par une certaine facilité de parler et d'écrire ; que l'habitude du barreau et des administrations avait donnée à Trottouin ; il sortait d'ailleurs de la classe plébéienne, ce qui était un titre de plus auprès de Stofflet. Trottouin se mêla bientôt de réorganiser l'armée, en faisant de nouveaux règlements ; mais l'abus de son pouvoir excita contre lui la haine et la jalousie des autres chefs. On se plaignait hautement de ce qu'un homme, qui n'avait point commencé la guerre, et dont le courage n'avait jamais été éprouvé, fût parvenu si aisément à un des premiers emplois militaires. Trottouin bravait ces clameurs, parce qu'il était sûr de l'appui de Stofflet, auquel il devait tout. C'est précisément ce qui rendit plus odieuse son ingratitude envers ce chef.

Mais le parti du Haut-Anjou acquit bien plus d'importance et de relief par l'adjonction du curé de Saint-Laud. Ce fameux ecclésiastique s'était tenu longtemps caché dans les environs de Savenay. Dès qu'il lui fut possible de passer furtivement le fleuve, il rentra dans l'Anjou, se réunit à Stofflet, devint son conseil et l'âme de son armée.

Il est sans doute difficile de parler librement des hommes qui, après avoir figuré dans les troubles civils, ont occupé un rang distingué dans l'état ; cependant l'historien ne doit pas dérober la connaissance des faits publics auxquels ils ont participé. D'ailleurs, tel personnage échappé miraculeusement aux orages de la révolution, appartient à l'histoire, par cela même qu'il s'est fait un nom. Le curé de Saint-Laud est dans ce cas. Sa mort récente me prive encore du droit de hasarder un jugement sur lui ; mais je rapporterai, dans un sens favorable, celui d'un homme du même parti, son égal en célébrité, qui l'a jugé de son vivant, et dont la plume élégante a déjà laissé échapper des mémoires intéressants sur la guerre civile. L'ancien curé de Saint-Laud y est peint « comme un de ces êtres que la nature forme, pour ainsi dire, toute seule, et que les révolutions mettent en évidence. Borné d'abord aux connaissances nécessaires à son état, il a comme deviné les autres. Son âme est ardente, et son esprit est calme. Souvent son éloquence a ramené au combat et à la victoire, des colonnes qu'une fuite désordonnée livrait à l'ennemi. Dans les conseils, il a toujours donné le meilleur avis. Ami intime de Stofflet, s'il fut le régulateur de sa conduite, il lui en laissait tout l'honneur. »

Le curé de Saint-Laud s'établit au château du Lavoir, et prit bientôt le titre de commissaire-général de l'armée catholique et royale. Il signala son administration par plusieurs ordonnances et règlements utiles. Après avoir organisé la défense intérieure et extérieure de l'Anjou, ordonné le recensement des hommes et des armes, il assigna des secours aux veuves et aux orphelins des soldats royalistes morts dans les combats[2]. Par un règlement de police sur les réfugiés, aucun habitant de la Vendée ne put passer sur le territoire de l'ennemi, sans une autorisation spéciale, émanée des chefs[3].

La nécessité de prévenir les désordres et la confusion, le besoin d'asseoir les bases d'un gouvernement provisoire sur les principes de la monarchie et de l'ordre public, lui donnèrent l'idée d'un règlement, dont les principales dispositions méritent d'être connues. Tout acte d'autorité, tout exercice du pouvoir émanaient directement d'un conseil militaire général, qui entretenait au dedans comme au dehors toutes les relations qu'il jugeait nécessaires. Ce conseil n'était responsable de ses opérations qu'envers le roi et le régent du royaume ; il rendait les arrêts, les règlements, les ordonnances qu'il croyait convenables ; il établissait dans l'arrondissement de chaque armée un commissaire-général et un inspecteur par division ; non seulement il s'était arrogé le droit de prononcer des peines afflictives, mais encore celui de vie et de mort[4].

Il y eut en outre un code militaire qui régla le matériel et le personnel de l'armée, et organisa la défense des bords de la Loire, du Layon et de tous les postes intérieurs[5].

C'est ainsi que, par l'impulsion du génie d'un seul homme, l'insurrection du Haut-Anjou prit un caractère imposant.

Mais ces moyens tardifs ne suffisaient plus pour la résurrection générale de la Vendée qui, ne pouvant s'alimenter de ses propres forces, allait se rattacher au système de l'Europe et à la situation du reste de la France. Des milliers de braves moissonnés laissaient un vide immense dans l'armée, où le refroidissement et la lassitude avaient succédé au premier enthousiasme.

Cependant, depuis le renouvellement de la guerre, tout avait changé de face. Après la campagne la plus active el la plus sanglante, on se borna de part et d'autre à une guerre d'observation dont il ne devait résulter aucune action d'éclat.

L'ennemi, par des proclamations réitérées, annonça que les Vendéens pourraient sans inquiétude faire leurs moissons. Il tint parole, et bientôt l'abondance succède à la disette qu'avaient éprouvée, pour la première fois, les habitants d'un sol prodigue de bienfaits ; mais les royalistes attribuèrent à la faiblesse, et même à la perfidie, ce changement total de système. Charette était surtout en garde contre les promesses des patriotes. Plein de haine et de méfiance, il ne pouvait croire qu'ils revinssent sincèrement à des principes modérés ; souvent même il résistait à l'évidence. A la suite d'un engagement près d'Aizenai, un meunier vendéen qui venait d'être surpris, courut rapporter à ce chef que, loin de le maltraiter, l'ennemi l'avait engagé à rester paisible dans son moulin. Ce nouveau langage étonna singulièrement Charette ; mais une nouvelle circonstance fixa tout à fait ses idées sur les véritables desseins de l'ennemi. Plusieurs cavaliers se présentent sur les bords de la Boulogne, en face Saint-Philibert, où ils trouvent le pont rompu ; l’un d'eux s'avance, et de la rive opposée demande à parler de paix au chef des royalistes. De Couëtus, qui commandait cette division, permet à un de ses officiers de passer la rivière à la nage ; le cavalier républicain en fait autant, et remet la proclamation, qui engageait les insurgés à livrer leurs chefs, leurs armes, et à se confier à la générosité du gouvernement de la république. Une réponse énergique avertit les patriotes que les Vendéens préféraient de périr pour défendre les droits de l'autel et du trône.

Charette venait de porter son quartier-général à Belleville, position centrale, qui lui facilitait la surveillance et la direction de chacune des divisions de son armée.

La campagne se serait terminée sans nul avantage, s'il n'eût ordonné, dans les premiers jours de septembre, un rassemblement général pour l'attaque du camp retranché de la Routière, près Nantes, d'où la garde nationale de cette ville se répandait dans les campagnes pour enlever, non seulement les grains, mais tous les produits de la récolte. Charette s'était porté avec ses chasseurs près la lande de Boué. Ses divisions ne le joignant point assez vite, il décide l'attaque, dans l'espoir de surprendre le camp des républicains. Il rassemble aussitôt l'avant-garde, lui fait distribuer de l'eau-de-vie, et rappelant aux soldats leur ancienne bravoure : « Amis, leur dit-il, la victoire aujourd'hui sera facile ; nous n'avons à combattre que des citadins couverts d'or et de soie ; j'abandonne tout le butin aux plus courageux. » Ce camp, que Charette montrait à ses soldats comme étant défendu par de riches Nantais, n'était réellement occupé que par des recrues qui venaient du Berry ; or, il était facile de vaincre des jeunes gens qui n'avaient aucune habitude de la guerre. Charette ne l'ignorait pas, et sa harangue ne pouvait avoir d'autre but que celui d'exciter la cupidité de ses soldats, afin de s'assurer une victoire qui pouvait être disputée. En effet, l'espoir du pillage et les vapeurs de l'eau-de-vie échauffent tellement les Vendéens, qu'ils demandent à marcher avant l'arrivée des autres divisions. Le signal est donné : c'est à qui se précipitera le premier dans le camp. La garde est surprise, égorgée, les retranchements forcés ; et l'ennemi, n'ayant pas même le temps de s'armer, abandonne tous les fusils en faisceaux en avant des tentes.

Cependant une colonne républicaine, arrivant de Montaigu à l'improviste, allait arracher la victoire aux Vendéens, plus occupés de piller le camp que de poursuivre les vaincus. Ce n'est qu'à force d'exhortations et de prières, que les chefs royalistes parviennent à rassembler un certain nombre des leurs pour faire face aux renforts de l'ennemi qui, s'étant rangé courageusement en bataille, semblait vouloir reprendre le camp. Rien n'était encore décidé, lorsque Charette parut avec le gros de son armée, ayant sur sa gauche une cavalerie nombreuse. Dès-lors la déroute et fa poursuite des républicains déterminèrent la victoire : le carnage ne cessa qu'aux portes de Nantes. Delaunay, qui avait conduit l'avant-garde vendéenne, se distingua par des traits d'un rare courage. Charette, après avoir fait brûler le camp, rentra dans Belleville, et renvoya ses soldats chargés de butin dans leurs arrondissements respectifs.

Des papiers trouvés à la Roulière lui firent connaître les projets de l'ennemi, qui multipliait les camps retranchés pour désarmer et affamer successivement toute la Vendée. La connaissance positive de ce plan, qui recevait déjà son exécution sur plusieurs points, décida l'attaque du camp retranché de Fréligné.

Le 14 septembre, Charette fit encore un rassemblement général, et ordonna l'assaut pour le lendemain. Il ne s'agissait plus ici de surprendre des ennemis imprévoyants et livrés à une sécurité funeste : le récent et terrible exemple de la Roulière avait donné l'éveil à l'ennemi. Le camp de Fréligné, d'une forme carrée, environné de fossés, de palissades, revêtu de banquettes, était d'ailleurs défendu par environ deux mille hommes de troupes de ligne aguerris, commandés par les chefs de brigade Prat et Mermet, dont le courage n'avait point laissé dégénérer la discipline. Mais que peuvent souvent les meilleures dispositions contre la multitude et une rage aveugle ! Charette, après avoir tourné le camp par le bois de la Piargnière, le fit attaquer sur trois points ; sa reconnaissance ayant été mal faite, la principale attaque eut lieu précisément du côté le mieux défendu.

De part et d'autre, l'on avait perdu l'usage du canon qui commence les combats, pour ne se servir que de l'arme blanche et de la mousqueterie qui décident presque toujours la victoire. Pour mieux ajuster, les royalistes s'approchèrent tellement des palissades que, pendant près d'une heure, l'on se battit à la distance de quarante pas. L'ennemi qui était à couvert, semblait braver le feu vif et soutenu des Vendéens, auquel il répondait par un feu bien plus meurtrier. Bientôt les premiers rangs de Charette sont éclaircis : on n'y voit que des morts et des blessés. Un coup de feu renverse Chevigné de Lecorse, chef de la division de Viellevigne ; une balle traverse le corps de Delaunay ; Saint-Sauveur est frappé d'un coup mortel ; et, au moment où le porte-étendard de Saint-Philibert place le drapeau blanc sur les retranchements des républicains, plusieurs coups de fusils l'étendent à la vue des royalistes, découragés par tant de pertes. Déjà leur colonne de gauche plie, et le reste s'ébranle. Charette parait alors ; et, pour animer ses soldats, il traverse seul le terrain le plus découvert, et arrive aux premiers rangs. A cet instant, le feu redouble de part et d'autre : le chef de brigade Prat est frappé à mort dans le camp. Le commandant Mermet, qui craint d'y être forcé, saisit un guidon, et l'agitant au milieu des siens, il s'élance hors des retranchements, et conjure ses soldats de le suivre pour charger les royalistes : l'aspect de tant d'ennemis les fait hésiter. Mais Charette et Mermet s'aperçoivent ; ils se reconnaissent et se signalent mutuellement à leurs soldats. Les deux armées ont les yeux fixés sur leurs chefs ; elles suivent tous leurs mouvements, et des deux côtés les coups de fusils se dirigent sur eux ; la mort qui semble s'attacher à leurs pas, frappe indistinctement tout ce qui les environne. Charette aurait infailliblement succombé, si le Moelle, effrayé des dangers de son général, ne l'eût enlevé malgré lui pour le ramener au second rang. Mermet, qui veut poursuivre Charette, s'élance une seconde fois hors du camp ; un Vendéen qui s'était glissé sur le ventre, l'ajuste à vingt pas ; la balle part et le frappe au milieu du front. Le brave Mermet tombe à l'instant sans vie aux pieds de son fils, âgé de quatorze ans, qui combattait à ses côtés. Cet enfant se jette sur le corps de son père, l'embrasse et ne veut plus l'abandonner : des soldats le transportent ainsi dans le camp. A côté de Mermet tombe aussi le porte-drapeau du trente-neuvième, et ensuite le sergent-major qui s'était saisi du drapeau. Sans chefs, sans étendards, les républicains assaillis de tous côtés, se défendaient encore ; mais à la voix de Charette, qui parcourait les rangs et animait les royalistes, la hauteur des retranchements ne fut plus un obstacle. Le courageux Colin, commandant la cavalerie du pays de Retz, et Guérin le jeune, s'élancent des premiers dans le camp ; bientôt l'armée imitant leur exemple, s'y précipite tout entière et y massacre sans distinction tout ce qui s'y trouve. Ceux qui échappent à ce premier carnage, fuient vers Saint Christophe du Ligneron, et tombent clans une embuscade où ils trouvent aussi la mort. Les armes, les munitions, la caisse militaire, les effets de campement, restent au pouvoir de Charette, qui abandonne tout à ses soldats. Ceux-ci, après avoir pillé le camp, y mirent le feu. Le jeune Mermet, attaché au cadavre de son père, périt dans les flammes ; exemple touchant de piété filiale, qui fut admiré des deux partis ?

Cette victoire, souillée par le meurtre de plusieurs femmes qui se trouvaient dans le camp des républicains, coûta la vie à une multitude de braves ; quatre cents périrent du côté des royalistes, et il y eut le double de blessés. Peu de républicains échappèrent. Les prières des prisonniers ne purent fléchir les vainqueurs, qui se baignèrent dans le sang.

Les soldats de Charette comptèrent cette journée sanglante au nombre de leurs plus glorieux exploits ; se rappelant qu'ils avaient été l'objet des railleries des autres armées vendéennes au commencement de la guerre, ils s'enorgueillirent à leur tour, et opposèrent leurs travaux à l'inaction des armées du centre et du Haut-Anjou.

« Nous sommes donc les seuls, disaient-ils, qui, fidèles à nos serments et aux conventions de Jallais, ne donnons aucun repos à l'ennemi ? A quoi servent nos exploits, si nous ne sommes pas secondés par les autres chefs ? Pourquoi Stofflet reste-t-il inactif dans son quartier-général de Maulevrier ? Préfère-t-il un honteux repos aux chances des combats ? Loin de courir aux armes, pourquoi s'observe-t-on des deux côtés ? Cette conduite cacherait-elle quelque dessein perfide ? A-t-on secrètement transigé, et veut-on nous abandonner seuls à toutes les forces de l'ennemi. »

Tels étaient les discours que l'ambitieux Delaunay répandait dans le camp pour aigrir les soldats contre le chef du Haut-Anjou, soit que Charette eût conçu le désir de régner sur ce beau pays, et qu'il n'en' cherchât que le prétexte.

Il écrit d'abord à Stofflet pour lui rappeler la confédération de Jallais ; il l'invite ensuite expressément à chasser l'ennemi des différents postes qu'il occupait encore sur la rive gauche du fleuve. Enfin, il l'accuse, et lui reproche l'émission d'un papier-monnaie répandu sans le concours des autres chefs. Voici ce qui avait eu lieu à ce sujet. Toute cette partie de l'Anjou et du Haut-Poitou, jadis si belliqueuse sous Bonchamp, d'Elbée et La Rochejacquelein, commençait, à l'exemple du nouveau chef, à préférer le repos à la guerre. Les habitants se livraient non seulement à leurs travaux, mais encore à l'industrie et au commerce ; déjà même les plus hardis trafiquaient au-delà du pays vendéen ; mais l'argent qui avait été enfoui ne circulait point encore, et l'on éprouvait dans la Vendée, comme dans le reste de la France, une pénurie absolue du numéraire. En conséquence le conseil de Stofflet arrêta le 7 octobre, sur l'avis du curé de Saint-Laud, la création d'une somme de six millions en billets royaux commerçables, et fonda cette mesure sur la nécessité du paiement des dettes arriérées, sur le besoin de ranimer le commerce intérieur et de solder différents corps[6]. L'imprimerie de Maulevrier fabriqua d'abord pour deux millions de ces billets, qui furent signés au nom du roi par le général en chef. Ils eurent un cours forcé, sous peine de cent francs d'amende pour les contrevenants, et de mort en cas de récidive.

Bientôt leur circulation donna lieu à des abus criants. Les chasseurs de Stofflet se répandirent, les poches pleines de cette nouvelle monnaie, dans les marchés publics, et forcèrent de livrer les marchandises pour du papier. De là des confiscations et des rapines, des murmures et un mécontentement général. Quoique dans l'armée de Charette on n'eût pas toujours respecté le droit de propriété, les plaintes des paysans du Haut-Anjou y furent accueillies avec joie. On y exagéra le despotisme de Stofflet, et Charette qui n'attendait qu'une cause de dissension, saisit avec empressement ce prétexte ; il manda Stofflet pour rendre compte de sa conduite. Le conseil du Haut-Anjou était trop habile pour donner dans le piège. Charrette alors convoque à Beaurepaire, quartier-général de l'armée du centre, les chefs des deux armées pour agiter les griefs imputés à Stofflet. On y prend un arrêté foudroyant dans lequel, en s'élevant contre le refus qu'il avait fait de rendre compte de sa conduite, on signalait l'émission d'un papier-monnaie comme moyen suborneur inventé par le plus orgueilleux et le plus vain despotisme ; et on y réprouvait la solde accordée aux soldats vendéens, qui, dans aucun cas, ne doivent combattre que pour Dieu et le trône ; ensuite on accuse Stofflet de répandre avec profusion une monnaie fictive et illusoire qui lèse l'intérêt public ; on l'accuse d'employer des moyens violents pour lui donner cours ; on l'accuse encore de n'envisager la guerre que comme sa cause personnelle ; on lui reproche aussi l'infraction de sa parole d'honneur et des conventions mutuelles. En conséquence, le conseil de Beaurepaire prononce l'annulation des arrêtés de Jallais, l'abrogation du serment prêté à cette occasion, la suppression de tout papier-monnaie, et des qualités indues prises par Stofflet il y ajoute l'engagement de combattre avec les deux armées réunies, tout ambitieux qui chercherait à s'élever au-dessus de leur propre autorité[7].

Charette ordonne la publication et l'affiche le ce manifeste, qu'il adresse directement à Stofflet, auquel il refuse le titre de chef.

Le curé de Saint-Laud fit, au nom de Stofflet, une réponse énergique. En voici les principaux traits[8] :

« Le style de l'arrêté de Beaurepaire, la tournure des phrases, la singularité des expressions, m'ont fait croire un instant que la main d'un fourbe avait imité vos signatures, et tenté de nous désunir.

« Vous parlez de griefs ; je n'en connais aucun. Ma volonté est celle du conseil qui me guide ; ma conduite n'est que le résultat de ses délibérations ; je n'en suis comptable qu'a Dieu et au roi. Je pourrais donc, comme son chef, garder le silence, et attendre que les évènements vous eussent conduits, ainsi que moi, au tribunal de l'Eternel ou devant le trône de nos rois, pour procéder à ma justification.

« Quels sont ces griefs ? l'émission d'un papier-monnaie, malgré la protestation des autres armées ? Je n'en connais aucune qui soit collective. Le papier fut d'abord admis à l’armée du centre ; Charette seul le rejeta. Mais si les chefs du centre ont eu le droit de changer d'opinion, n'avons-nous pas celui de persévérer dans la nôtre ? Cette émission est le fruit de la réflexion ; le malheur des temps l'a fait naître ; c'est pour l'adoucir que nous y avons eu recours. Ce gage, ce papier, n'entre dans nos mains que pour refluer dans celles du pauvre ; il rassure les créanciers de l'état ; il est le prix du sacrifice des propriétaires et du cultivateur ; le salaire des travaux de l'artisan, et la juste récompense du courage de nos braves soldats. Cette solde n'est pas le prix de leur sang, mais le soulagement de leurs besoins ; ils n'en combattent pas moins pour Dieu et le roi. Sont-ce donc là des moyens suborneurs inventés par le plus orgueilleux et le plus vain despotisme ? Les soldats des Turenne, des Condé, des Villars, n'étaient-ils pas soldés ? nos émigrés eux-mêmes ne le sont-ils pas des richesses de Catherine, de Pitt et de la Hollande ? Cette solde avilit-elle le courage, les sentiments et la noblesse ?

« Si les trois armées ne font plus un même corps, si, chacune reprend sa force et sa forme première, le conseil de l'armée d'Anjou peut donc exécuter ce qu'il croira juste, utile et convenable pour le bien de son arrondissement, sans qu'on puisse s'y opposer ?

« Peut-il exister un Français, ami de son roi et du bon ordre, qui veuille lancer au milieu de nous de nouveaux brandons, si propres à susciter les feux d'une division intestine ? S'il en existe, il payera de sa tête son imprudente et aveugle audace.

« Éloignons de nous les esprits turbulents ; que tout ambitieux qui tentera de s'élever sur la ruine des autres soit puni sur-le-champ ; qu'une explication franche, loyale et réciproque dissipe tous les nuages.

« Élevé par la confiance des peuples à la dignité de général, je soutiendrai ce titre par les mêmes moyens. Je repousserai mes ennemis, je punirai les traîtres, les artisans de discorde, et je procurerai le bien public par tous les moyens qui seront en mon pouvoir. »

Tout le conseil de Stofflet signa cette réponse, qui fut adressée par des courriers extraordinaires aux états-majors de Charette et de Sapinaud.

Les deux armées furent sur le point de prendre les armes. Charette était excité par Delaunay, qui fomentait les haines ; il proposa la condamnation de Stofflet ; mais ce dernier, qui avait fait périr Marigny, savait se mettre en garde contre les moyens qu'il avait lui-même employés. Sans l'opposition de quelques chefs et le refus de plusieurs autres, Charette eût marché pour le réduire.

Telle était la situation intérieure de la Vendée, quand les républicains offrirent la paix aux royalistes.

Avant de montrer les ressorts que les deux partis mirent en jeu pour se rapprocher, je porterai mes regards sur la Convention nationale, et je remonterai aux évènements qui la décidèrent à transiger.

Une révolution inévitable s'était opérée dans son sein. Ivre d'orgueil et d'une énorme popularité, Robespierre avait médité d'enchaîner la Convention et la France entière, pour réaliser les conceptions de son génie opiniâtre et sombre. On l'aurait vu triompher, s'il dit saisi le glaive et moins compté sur la tribune ; mais en voulant toujours dominer par des harangues, il décela trop tôt le désir d'abattre encore quelques têtes. Ses émules en ambition, ses rivaux en puissance l'envoyèrent à l'échafaude qu'ils redoutaient pour eux-mêmes ; ils furent secondés par l'assemblée tout entière, qui d'abord irrésolue, se serait prosternée à ses pieds s'il l'eût devancée. L'impression qu'avait laissé la terreur était telle, qu'on ne pouvait plus gouverner qu'au nom de la justice et de l’humanité ; aussi la Convention imputa tous les excès à Robespierre, quoiqu'elle les eût autorisés par des lois rendues sans opposition.

L'assemblée était flottante et divisée ; quelques-uns de ses membres craignant une réaction, restèrent sous les drapeaux de la terreur et de la démocratie ; d'antres, en plus grand nombre, rendirent une espèce de culte à la modération et à l'équité, dans l'espoir de rester exclusivement les maîtres. Ces derniers ouvrirent les prisons, appelèrent les mécontents et les victimes ; ils brisèrent les échafauds, et sévirent indistinctement contre les agents employés jusqu'alors. De là de nouvelles convulsions qui amenèrent d'autres déchirements. Néanmoins ce parti dominait, lorsqu’il fut question de pacifier les départements de l'Ouest ; partout de nouveaux délégués mettaient autant de zèle à démolir l'édifice de la terreur que la Convention en avait apporté à l'élever.

Nantes s'était déjà déclaré contre les agents de Carrier. Avant le 9 thermidor, le comité révolutionnaire voulant anéantir les preuves des noyades, fit juger Fouquet et Lamberty, non pour les avoir exécutées, mais pour avoir soustrait des coupables au supplice. Dans les débats, ces deux satellites de Carrier ne cessèrent de vomir contre lui mille imprécations, en lui imputant les crimes qu'ils devaient expier sur l'échafaud. A cette nouvelle, Carrier, dont l'énorme pouvoir avait expiré aux portes de Nantes, tomba dans les accès d'une rage impuissante.

Ses successeurs Bourbotte et Bô, entraînés par le vœu des Nantais, ordonnent l'incarcération des membres du comité révolutionnaire. Ce ne fut point pour avoir participé aux ordres de Carrier, dont on ménageait l'impunité, mais pour vols et concussions. Il était difficile de séparer leur cause de celle du mandataire qu'ils avaient si ardemment secondé. La Convention ayant brisé le glaive de la terreur sur la tombe de Robespierre, la haine, aussi prompte que la foudre, signala les artisans des malheurs de Nantes. Une circonstance particulière hâta leur jugement. On se rappelle que les satellites de Carrier avaient fait traduire devant le tribunal révolutionnaire de Paris cent vingt-neuf Nantais, la plupart négociants et fonctionnaires publics, accusés de fédéralisme et d'intelligence avec les émigrés et les Vendéens. Leur voyage fut un tissu d'infortune ; trente-cinq périrent de misère en route ; le reste devait trouver dans la capitale le terme à tant de maux. Leur procès marqua la chute de la terreur ; dans le cours des débats, on les vit prendre l'engagement de prouver les crimes de leurs propres accusateurs, déjà sous la main de la justice ; plus courageux encore, Phelippes Tronjoly souleva le voile et dénonça Carrier. Cette cause acquit alors autant d'importance que d'éclat. Carrier entendu comme témoin, dépose : « Qu'il a pris peu de part à la police de Nantes, ayant été principalement chargé de pourvoir aux armées. Quant au comité révolutionnaire, c'était, dit-il, son flambeau, sa boussole ; il ne connaissait Nantes que d'après ses rapports. » Interpellé par l'accusé Phelippes sur les noyades et autres exécutions monstrueuses, il répond : « Qu'il n'en a point connaissance, et se défend d'avoir pris aucune part aux actes inhumains, aux scènes de sang qu'on lui impute. »

Cependant les quatre-vingt-quatorze Nantais inspiraient aux Parisiens l'intérêt le plus touchant par leurs infortunes et par leurs révélations hardies. Tous acquittés comme des victimes innocentes, ils sont rendus à la liberté au milieu des acclamations publiques, et se voient bientôt remplacés par leurs persécuteurs, traduits devant ces mêmes juges qui venaient de les absoudre. Pendant l'instruction-un nouveau comité recueillait à Nantes, dans une espèce d'enquête, des charges contre Carrier et ses suppôts. Quoique ces recherches ne fussent exemptes ni de passion ni de haine, quoique les déposants n'y parussent pas tons dans cette attitude calme exempte d'exagération, néanmoins tant de preuves réunies formèrent une masse d'accusations accablantes. Ce procès intéressait, surtout d'après l'énormité des crimes qu'on avait promis de dévoiler ; c'était la cause des Nantais et des Vendéens, des amis et des ennemis ; c'était celle de l'humanité outragée. Mais Carrier n'était peint encore au nombre des accusés ; son caractère de représentant semblait même le dérober à la justice. Ce soutien de la terreur n'avait rien perdu de son exaltation ; plus il était menacé, plus il affectait de persévérer dans les principes d'une démagogie délirante. Inébranlable à la société des Jacobins, il en fit exclure trois de ses collègues auxquels il était opposé. L'un d'eux, le fougueux Legendre, s'en vengea dans la Convention, en s'écriant au milieu des débats d'une séance orageuse : « Savez-vous quels sont ceux qui veulent bouleverser la république ? Ce sont ces hommes qui ont rendu l'Océan témoin de leurs crimes, qui ont rougi la mer par le reflux ensanglanté de la Loire ; le navigateur qui recevait le baptême en passant le Tropique, ne voudra plus marquer ainsi cette époque de son voyage, dans la crainte d'être inondé de sang. »

A ces mots la Convention frémit, et tous les regards se fixèrent sur Carrier.

Bientôt on l'accuse ouvertement des cruautés commises contre les Vendéens, et dans son impatience l'assemblée décrète d'arrestation les généraux. Turreau, Grignon et Hucha pour Je même motif. Tel était déjà le changement des esprits, qu'à cette même séance Billaud de Varennes osa dire que le système du comité de salut public avait toujours été opposé aux mesures de rigueur.

Dès que la Convention eut parlé dans ce sens des malheurs de la Vendée, le procès du comité de Nantes devint encore plus solennel.

Une instruction calme et approfondie, une foule de témoignages entendus avaient en quelque sorte atténué la gravité des délits reprochés aux accusés, tous laissés parfaitement libres dans leurs moyens de défense. Assaillis d'abord par des préventions terribles, à peine le tribunal avait-il pu contenir l'expression de l'indignation publique ; mais ils prouvèrent enfin qu'ils n'avaient été que les instruments de Carrier, qu'ils appelaient à grands cris dans cette cause.

« Juges et jurés, dit l'accusé Gonfla, depuis assez longtemps les humiliations, les haines et les murmures grondent sur nos têtes ; depuis assez longtemps des soupçons terribles, accrédités par quelques faits, nous livrent journellement à mille morts, et l'auteur de toutes nos angoisses jouit encore de sa liberté !

« L'homme qui exalta nos têtes, maîtrisa nos opinions, dirigea nos démarches, contemple nos alarmes et notre désespoir ! La justice réclame celui qui est assez lâche pour nous abandonner sur le bord du gouffre où nous nous traînâmes aveuglément à sa voix. Il importe à notre cause que Carrier paraisse au tribunal ; les juges, le peuple enfin doivent apprendre que nous ne fûmes que les instruments passifs de ses ordres et de ses fureurs. »

Ce discours, prononcé avec force, souleva l'auditoire contre Carrier.

Mais un décret rendu pour assurer l'intégrité de la Convention, ne permettait ni à l'accusateur public ni au tribunal de mettre un conventionnel au rang des accusés ; l'assemblée seule en avait le droit en se formant en jury d'accusation.

Cédant au cri public, la Convention nationale nomma dans son sein une commission de vingt-un membres pour l'examen de la conduite de Carrier, et sur son rapport, elle le décréta d'arrestation.

Introduit dans la salle pour faire entendre sa défense, il récusa la copie des pièces à sa charge, et réclama ses ordres en original. Alors Tallien demande qu'on fasse venir les bateaux à soupapes et les cadavres des malheureuses victimes précipitées dans le fleuve. « On veut des preuves matérielles, s'écrie Legendre : eh bien, faites refluer la Loire à Paris ! »

Carrier soutient que les actes de sa mission étaient littéralement conformes aux décrets et aux proclamations de la Convention nationale.

« Vous voulez, dit-il, suppléer aux preuves matérielles par la preuve testimoniale ? Vous ferez donc déposer contre moi les brigands de la Vendée ? Alors, comment vous garantir vous-mêmes ? Je vous le prédis, vous serez tous successivement enveloppés dans une proscription inévitable. »

Après s'être élevé contre l'esprit des Nantais, contre leur opposition constante aux vues des conventionnels en mission, Carrier rappela ses services à l'armée, sa coopération aux victoires remportées sur les royalistes. « On m'assimile à un tyran ; pouvais-je me dérober à la responsabilité dans l'exercice momentané de mes pouvoirs ? Pourquoi me fait-on figurer seul dans ce grand procès ? Les faits qui ont eu lieu à Nantes sont-ils donc étrangers aux autres villes de l'ouest ? Angers et Saumur, Laval et Château-Gontier, n'ont-ils pas vu précipiter, en plein jour, des Vendéens dans la Loire et dans la Mayenne ?

« On sait qu'avant ma mission l'armée ne faisait déjà plus de prisonniers. La Convention n'avait-elle pas mis hors la loi tous les aristocrates, les royalistes, les ennemis du peuple ? N'avait-elle pas décrété que les Vendéens seraient tous détruits dans un délai déterminé ? Enfin, n'avez-vous pas applaudi au massacre des prisonniers ? Pourquoi blâmer aujourd'hui ce que vos décrets ont ordonné ? La Convention voudrait donc se condamner elle-même ? »

Ensuite, s'appuyant sur les vengeances et l'esprit de représailles, toujours cruel dans les guerres civiles : « Reportez-vous, ajouta Carrier, à ces temps malheureux que le burin de l'histoire crayonnera si difficilement. L'humanité pouvait-elle prévaloir ? Les tentatives de la Convention elle-même auraient été impuissantes ? Qu'a-t-elle donc fait pour empêcher le sang de couler à Lyon, à Marseille, à Toulon ? A-t-elle vengé les rebelles de l'Aveyron et de la Lozère, tous passés indistinctement au fil de l'épée ?

« J'ai contribué à étouffer une guerre civile menaçante ; j'ai sauvé Nantes de la fureur des brigands royalistes ; j'avais juré sur l'autel de la liberté de sauver ma patrie, ou de mourir pour elle ; j'ai tenu mon serment. Si le sacrifice de ma vie est nécessaire, je saurai mourir : l'histoire me fournit, en ce genre, plus d'un grand exemple à suivre. »

Cette défense artificieuse ne fit qu'aigrir l'assemblée, qui se hâta de lancer le décret d'accusation à l'unanimité, comme si elle eût voulu expier tout entière sa longue participation aux excès de la terreur.

Pendant plusieurs jours, cette cause avait excité au plus haut degré l'intérêt des Parisiens. La traduction de Carrier devant le tribunal révolutionnaire augmenta l'empressement et l'agitation. Une multitude immense se presse autour du tribunal ; chacun veut voir Carrier. Il paraît enfin devant ses juges, et prend place parmi les accusés de Nantes. On s'interroge, on se demande où est Carrier ? Une figure hâve, un teint livide, des yeux hagards et sanglants, un corps long et décharné, tels sont les traits qui le font reconnaître. Chacun se le désigne, et tout le monde le signale par un mouvement d'indignation et d'horreur. Le président rétablit le calme par ces mots : « J'espère que le peuple se montrera toujours digne de lui, et qu'il saura respecter un accusé en présence de ses juges. »

Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation en dix articles. Il en résulte que l'accusé a fait exécuter sans jugement des prisonniers des deux sexes et des enfants ; qu'il a donné à ses agents des pouvoirs illimités, et le droit de vie et de mort ; enfin, qu'il a participé aux noyades.

Quant à ses co-accusés, il devient évident qu'ils n'ont été que ses instruments et ses complices.

De longs débats avaient déjà porté la conviction dans l'âme des juges. Carrier ne peut dénier trois pièces signées de lui, et faisant partie de l'accusation. En vain voulut-il associer toute l'assemblée à sa cause ; il n'était plus question que de venger l'humanité, dont il avait été le fléau. La loi violée, la justice méconnue, l'humanité indignement outragée, réclamaient un grand exemple.

Carrier développa, devant le tribunal, le même système de défense qu'il avait adopté devant la Convention. Il se prévalut des décrets qui ordonnaient d'incendier et de tout exterminer dans la Vendée ; il écarta l'imputation des noyades et des fusillades en masse, qu'il rejeta sur le comité de Nantes, et il défia ses accusateurs de lui opposer, à ce sujet, aucun ordre de sa main. Il se couvrit aussi de l'égide de ses pouvoirs illimités, et récusa le tribunal en lui reprochant de ne faire entendre contre lui que des Vendéens, et des royalistes leurs complices. Après avoir présenté l'effrayant tableau des cruautés commises par ces derniers envers les patriotes, il s'écria : « Si les ministres plénipotentiaires des brigands ont demandé ma tête pour avoir la paix, si de ma mort dépend la fin de cette guerre malheureuse, s'il existe un plan de transaction entre la Convention et Charette, j'invite le tribunal à déverser tout sur moi. »

Il n'ajouta rien à cette défense.

Le 26 frimaire (26 décembre 1794), le tribunal le condamna à la peine capitale, ainsi que Pinard et Grandmaison ses complices. Le même jugement acquitta les membres du comité de Nantes, sur la question intentionnelle.

Carrier entendit prononcer son arrêt de mort avec fermeté, et dit : « Je meurs victime et innocent, mon dernier vœu est pour la république et pour le salut de mes concitoyens. »

Il fut conduit au supplice à travers une foule immense, et le peuple, en voyant tomber sa tête, sembla ne plus désespérer de la justice des hommes.

La Convention nationale ne sanctionna point l'absolution du comité de Nantes ; elle révoqua le tribunal, et ordonna la réincarcération des accusés acquittés.

En passant ainsi d'une extrémité à l'autre, la Convention espérait faire oublier qu'elle avait approuvé ce qu'elle était forcée de punir.

Cependant, toutes les formes étaient pour les accusés absous ; en infirmant leur jugement, on portait atteinte à l'institution des jurés. Les remettre une seconde fois sous le glaive de la loi, c'était substituer la passion à la justice ; c'était évoquer les chambres ardentes et les commissions vendues aux caprices du despotisme. Que devient la loi quand elle n'est plus qu'une dépendance servile et flexible du pouvoir ? Où est la garantie de l'innocence, lorsqu'après avoir été solennellement acquitté, un accusé peut être recherché de nouveau ? La justice est donc relative, ou plutôt elle ne peut exister en révolution.

Ces craintes étaient exprimées, non par la multitude passionnée ou indifférente, mais par et petit nombre d'hommes prévoyants et calmes, dont le jugement devance presque toujours celui de la postérité.

Ils ne virent dans cette grande affaire que l'action et les effets des passions déchaînées, que le choc des différents partis qui déchiraient alors la France ; ils n'aperçurent dans les faits atroces, établis aux débats, que le développement et les résultats des malheurs de la guerre civile.

Tel fut ce procès fameux, dont l'issue intéressa vivement les deux partis, qui y attachaient leur succès ou leur défaite.

 

 

 



[1] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° III.

[2] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° IV, V et VI.

[3] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° VII.

[4] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° VIII.

[5] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° IX et X.

[6] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XI et XII.

[7] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XIII.

[8] Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XIV.