Établissement des
camps retranchés. — Rappel du général Turreau. — Conférence de Jallais entre
Stofflet et Charette. — Partage du pays insurgé. — Procès et supplice de
Bernard de Marigny. — Attaque de Challans. — Mort tragique de Joly. —
Administration intérieure de la Vendée. — Prise des camps retranchés de
Laroulière et de Fréligné par Charette. — Division entre ce chef et Stofflet.
— Influence du 9 thermidor sur la Vendée. — Procès et supplice de Carrier.
MALGRÉ
le combat de Laroche-sur-Yon, la mort du brave Haxo, et plusieurs victoires,
il ne restait à la Vendée qu'un territoire dévasté, baigné de sang, et que
disputaient toujours des paysans indomptables. Quatre-vingt mille soldats
n'avaient pu les anéantir, ni même les soumettre. La résistance qu'ils
opposaient aux moyens employés pour leur destruction, étonnait plus que leurs
premiers succès. En vain le gouvernement révolutionnaire voulait approfondir
les causes de cette guerre interminable ; sans boussole pour se diriger, il
fit bientôt succéder à des mesures extravagantes la faiblesse, suite
ordinaire du découragement. Avant cette époque, remarquable par la retraite
ignominieuse des douze colonnes, le comité de salut public, accablé de
reproches par tous les partis, tenta un dernier effort. Ses commissaires,
Gareau et Heinz, qui étaient arrivés dans la Vendée avec la mission expresse
de terminer la guerre sous un mois, signifièrent cet ordre impératif ait
général Tuffeau. Ce dernier répondit avec fermeté qu'un terme aussi court
était loin de suffire pour anéantir un ennemi aussi difficile à joindre ; il
fit tout dépendre de la persévérance et du temps. Sa prudence, dans un moment
où l'on ne voulait que de l'audace, acheva de le perdre dans l'esprit des nouveaux
commissaires, déjà prévenus contre lui par le peu de succès de ses
opérations., Pour soumettre enfin la Vendée, ils se persuadèrent qu'on n'y
ramènerait le calme qu'en 'expulsant les royalistes qui ne seraient point
armés, qu'en exterminant le reste, et en repeuplant ce pays de républicains,
auxquels tin partagerait les propriétés des. Vendéens. Il y eut den
conférences à ce sujet. Le général Turreau insista lui-même pour l'adoption
de cette mesure. « Avec des moyens ordinaires, on ne pourra, dit-il, détruire
ces hommes féroces et indomptables qui n'évitent le combat que pour mieux
égorger en détail. Il faut les isoler, les affamer, leur ôter tout moyen de
salut. » Une amnistie était impossible, la Convention nationale l’avait
rejetée. Les commissaires examinèrent donc s’ils ne pourraient pas séparer
les Vendéens indifférents et soumis d'avec les Vendéens armés et opiniâtres. Ils
prirent un arrêté portant que tout habitant de la Vendée qui ne
l'abandonnerait pas, serait réputé rebelle et traité comme tel. Le
dépeuplement total d'un territoire de cinq cents lieues carrées était une de
ces conceptions gigantesques sans exemple, et dont l'exécution n'aurait pu
appartenir qu'à la puissance la mieux consolidée. Ce plan était d'autant plus
odieux, qu'un tiers des cultivateurs vendéens n'avait pris aucune part à la
guerre ; d'ailleurs, comment une aussi immense population ; composée de
femmes, d'enfants, de vieillards, traînant à leur suite leurs meubles et
leurs bestiaux, eût-elle put se disséminer sur la surface de la France ?
L'exécution de l'arrêté ne concernait, en apparence, que lesréfagiés.de la
Vendée, auxquels on enjoignait de se retirer à vingt lieues dans l'intérieur.
On leur promettait non seulement des secours provisoires, mais l'indemnité de
toutes leurs pertes. Les commissaires s'engageaient même à récompenser les
insurgés qui, dans leur repentir, se confieraient à la générosité
républicaine en livrant leurs chefs. A cet effet, une proclamation fut
adressée aux autorités locales. On aurait dit, comparativement à tout ce qui
s'était passé, que les commissaires de la république n'étaient plus animés
que par un esprit de sagesse et de bienveillance. Eux-mêmes, par leur apparente
modération, ne craignirent pas, dans ces temps de fureur, de s'exposer au
blâme et au désaveu de la Convention nationale ; mais la mesure du
repeuplement par des colonies de patriotes, jeta l'alarme parmi les
propriétaires vendéens. Ils s'élevèrent de toutes parts contre l'arrêté qui
les arrachait à leurs propriétés, et la majorité parvint à l'éluder.
Néanmoins, dans la Loire-Inférieure et, dans Maine et Loire, quinze mille âmes
abandonnèrent volontairement les points les plus rapprochés de
l'insurrection. Cet exemple ne fut point imité dans le midi, non plus qu'au
centre du pays vendéen. Les commissaires s'en plaignirent en ces termes : « Après
nos proclamations, qui ont fait sortir vingt mille âmes de la Vendée, il ne
peut y rester que des brigands ! Grâces, récompenses, tout a été promis à
quiconque nous livrerait Charette ou tout autre chef. Deux Vendéens ont même
été renvoyés avec des sauf-conduits pour l'exécution de nos projets, sans
avoir rempli notre attente. » En effet, la marche sanglante des douze
colonnes était encore trop récente dans la Vendée, pour qu'il fût possible de
s'y ménager des intelligences et des communications. Était-ce d'ailleurs à la
suite d'une guerre d'extermination que pouvait naître la confiance des
Vendéens ? Rien ne les avait encore préparés à cette brusque transition ;
pouvaient-ils ne pas se rappeler que les royalistes échappés aux grandes
défaites que tous ceux, désarmés à Noirn2ontiers avaient invoqué vainement la
clémence du vainqueur ? Avaient-ils oublié que des proclamations qui
promettaient protection et sûreté, avaient été violées par des généraux, et
que, pour s'excuser auprès de Carrier d'avoir délivré des, sauf-conduits, ces-mêmes
générant avaient Osé dire que ce n'était qu'un piège pour qu'aucun Vendéen ne
pût échapper ? Enfin, la Convention nationale n'avait-elle pas rejeté, avec
une sorte d'indignation J'amnistie proposée par Levasseur de la Sarthe, en
faveur des insurgés de la rive droite qui avaient été entraînés forcément
dans la guerre civile ? Toute tentative Partielle pour ramener les Vendéens
était donc inutile ; le temps et des circonstances extraordinaires pouvaient
seuls favoriser un changement de système à leur égard, mais jamais par
l'exclusion des chefs. Ce moment n'étant point arrivé, il fallut reprendre
les armes. Les
républicains, fatigués, découragés, livrés presque exclusivement à la guerre
extérieure, n'apportèrent plus la même vigueur contre les royalistes ; et
ceux-ci, par des pertes irréparables, se virent réduits à des entreprises qui
décelaient leur faiblesse : la guerre, en continuant, ne fut donc plus que la
dégénération de cette Vendée qui avait étonné l'Europe. Une
lettre menaçante des commissaires de la Convention au général Turreau, sembla
la ranimer pour quelques instants ; ils lui écrivaient : « Quatre-vingt
mille hommes sont sous tes ordres, dont plus de quarante mille en état de
combattre, et la Vendée existe toujours ; Charette et Stofflet ne sont pas
poursuivis. Le premier n'a que six mille hommes, et Stofflet s'est échappé
avec sa fugitive et misérable troupe : que fait donc notre armée ? Nantes est-il
pour ton état-major la Capoue de la Vendée ? Point de sommeil, point de repos,
tant qu'il existera un seul rassemblement de royalistes. Cette malheureuse
guerre aurait dû ne durer que quinze jours ; ta réponse doit nous apprendre
que Charette et Stofflet n'ont plus d'armée. Tout, hormis la victoire,
t'expose à une responsabilité dont tu dois craindre le danger. » Le
général Turreau ne se laissa point intimider. D'un autre côté, les
commissaires n'étaient pas d'accord sur le choix de son successeur ;
quelques-uns voulaient le général Cordellier, d'autres l'écartèrent. Le
général eu chef fit continuer les hostilités, qui ne furent plus qu'un
mélange de succès et de revers peu décisifs. Charette
et Bernard de Marigny profitèrent I de quelques légers avantages pour
harceler les colonnes républicaines qui parcouraient encore la Vendée : Dans
l'Anjou, Stofflet, après avoir battu le général Grignon, fut repoussé deux
fois par ce même général. Il voulut alors s'appuyer sur différents points du
rivage de la Loire, tels que Liré, Montjean, Chalones, dans l'espoir de se
rendre maître du poste de Saint-Florent, regardé comme la clef du Haut-Anjou
; mais il rentre bientôt dans l'intérieur du Bocage, afin d'en chasser
l'ennemi qui fouillait les forêts de Montdeber, de Lepo, de Vezin, pour
détruire les hôpitaux et autres établissements formés dans ces retraites
impénétrables. Bernard de Marigny se joignit ensuite à Stofflet pour marcher
contre l'adjudant-général Dusirat, qui couvrait Saint-Florent. Ce dernier fut
forcé de rentrer dans ses retranchements, où les royalistes n'osant
l'attaquer, tournent le dos à la Loire, et marchent au centre de la Vendée
pour recruter et enlever des vivres. Deux fois Stofflet et Bernard de Marigny
attaquent l'adjudant Lapierre à la Chataigneraye, et deux fois ils sont
repoussés avec perte. Il n'y eut point d'accord entre ces deux chefs ;
Stofflet, contrarié par Marigny, ne vit plus dans ce dernier qu'un rival
dangereux. Charette
n'était pas plus heureux à Challans. Instruit que les républicains
préparaient une attaque générale sur le Marais, qu'ils n'avaient pu soumettre
malgré la possession de Noirmoutiers, ce chef du Bas-Poitou réunit toutes ses
forces et marcha sur Challans. Une faible garnison, commandée par le général
Dutruy, inspirait si peu de confiance aux habitants, qu'à l'approche de
Charette, ils se retirèrent aux Sables-d'Olonne. Tout à coup paraît une
petite escorte, arrivant de Nantes avec un caisson ; les soldats de Charette
se croient pris entre deux feux et se dispersent. La cavalerie républicaine
profite de leur désordre pour les charger ; mais Charette, laissant quelques
morts sur le champ de bataille, s'enfonce de nouveau dans le Bocage. Deux
fortes colonnes ennemies parcoururent ensuite les environs de Legé, de
Laroche-Servière et de Fréligné : Charette ne peut leur dérober aucun de ses
mouvements, ni inquiéter les troupes destinées à l'expédition du Marais, que
le général Turreau fit attaquer. Après une résistance et des obstacles
imprévus, ses soldats, à force de constance et de courage, parvinrent
jusqu'au Périer, gros bourg situé au centre même du Marais. Ils s'y
établirent ; mais une telle expédition ne suffisait point pour soumettre
entièrement ce pays marécageux. Charette, dont la tactique consistait à
ménager ses forces contre des ennemis inépuisables, fit une diversion vers le
midi de la Vendée, dans l'espoir d'y trouver des subsistances. Il se
présente, le 19 avril, devant le bourg de Moutier-les-Maufai, situé près le
grand chemin des Sables-d'Olonne, à Luçon. Ce poste n'avait jamais été
attaqué. Charette y trouve d'abord une vive résistance, mais le bourg est
emporté. Renaud, le meilleur pointeur de son armée, y laisse la vie. Maître
du bourg, Charette s'empare de la caisse d'un district, et la livre au
pillage. Plusieurs de ses soldats s'y enrichirent ; d'autres s'abandonnèrent
à toute sorte d'excès. Charette redoutant un séjour où l'abondance des liqueurs
fortes augmentait la licence du soldat, fit crier aux armes ! comme si
l'ennemi fût revenu inopinément à la charge : chacun reprend les armes et
court se ranger autour du général, qui s'éloigna précipitamment. Rentré, vers
la fin d'avril, sur son territoire, il y trouva plusieurs postes évacués par
l'ennemi, et dans une rencontre près Saint-André, il reçut une légère
blessure à la cuisse. Enfin le centre de la Vendée se trouva libre, mais
dévasté et cerné par de nombreux cantonnements. La disette se faisait
particulièrement sentir dans les camps royalistes ; on y manquait de moulins
à bras pour moudre le bled noir, aliment ordinaire des paysans vendéens. Le
général Turreau crut les circonstances favorables à l'établissement des camps
retranchés ; mais il fallait colorer la honte d'un système défensif. Voici
les motifs qu'allégua le général : « Quelque vive et audacieuse que soit la
manière d'attaquer et de combattre des Vendéens, on les a vus, dans le cours
de la guerre, échouer presque toujours devant les postes fortifiés. Ainsi,
tandis que ces hordes impétueuses écrasaient tour à tour les divers corps de
l'armée, leur masse venait échouer devant de simples murailles et les plus
faibles retranchements. Les sièges des Sables-d'Olonne, de Granville,
d'Angers, et surtout celui de Nantes, en sont les preuves incontestables.
Malgré l'importance pour Stofflet, de la possession de Saint-Florent, il
n'ose l'attaquer : sa défense consiste en un fossé peu profond, un parapet
flanqué par de faibles redans. D'ailleurs leur feu, d'abord assez vif, n'est
jamais soutenu, faute de munitions. « Les
camps retranchés produiront encore l'avantage d'accélérer dans l'armée le
retour de l'ordre et de la discipline ; mais le plus puissant de tous les
motifs, c'est de conserver à la république, sinon la totalité, du moins la
plus grande partie des riches productions que promet déjà la récolte. En
garantissant sûreté et protection aux cultivateurs paisibles, les camps
retranchés, par une marche progressive et combinée sur le centre de la Vendée,
y resserreront le cercle de l'insurrection, et y ramèneront enfin la paix. » Ce
système substituait aux mesures destructives des moyens réparateurs ; on
l'adopta, et ses avantages furent bientôt reconnus. Au moment même de
l'établissement des camps, le comité de salut public ôta le commandement au
général Turreau, que les commissaires ne cessaient de dénoncer comme un homme
orgueilleux, peu capable, manquant de plan et des conceptions nécessaires
pour la conduite d'une grande armée. On verra bientôt ce général poursuivi
avec acharnement par la Convention elle-même, dont il n'avait fait
qu'exécuter les décrets, et n'échapper aux factions qu'à la faveur de leurs
déchirements. Le commissaire Hentz ; qui avait plus particulièrement provoqué
son rappel, renouvela au comité de salut public la proposition du repeuplement
total de la Vendée. Il y ajouta un plan d'attaque concerté avec ses
collègues, et d'après lequel plusieurs colonnes de six mille soldats, sans
cesse agissantes, devaient opérer la destruction des royalistes. Carnot,
membre du comité, envoya ce plan au successeur du général Turreau ; mais
telle fut depuis la nullité des opérations, que le nom de ce nouveau général
est même ignoré. Le silence du comité jusqu'au moment de la pacification,
jeta sur la Vendée un voile que l'histoire seule devait un jour soulever. Résolus
de profiter de l'inaction des républicains, Charette et Stofflet, animés tous
deux par des vues secrètes, proposèrent un pacte fédératif pour la défense
commune. Leur but était moins l'intérêt du parti en général, que
l'affermissement et l'extension de leur pouvoir sous une administration
régulière et uniforme. L'entrevue ayant été fixée à Jallais, ils y appelèrent
Bernard de Marigny. Ce chef inquiétait leur jalouse ambition par son
ascendant sur les Vendéens du centre. Une foule d'anciens royalistes
accouraient au quartier-général de Cerisais ; souvent même ses rassemblements
étaient les plus nombreux ; car, malgré la démarcation du territoire,
plusieurs soldats de Stofflet et même de Charette, préféraient marcher sous
les drapeaux de Marigny ; la plupart le regardaient comme le véritable
successeur de La Rochejacquelein. Il n'en fallait pas davantage pour lui
attirer la haine des deux autres chefs, dont la réunion ne pouvait que lui être
funeste. Charette
se mit en marche avec la plus grande partie de ses forces pour se joindre à
Stofflet. Il se proposait de secourir, en passant, la division de Sapinaud,
formée des débris de celles de Royrand et de Beaurepaire —C'était une seconde
armée du centre, mais faible et soumise à Charette, d'après le caractère
facile de Sapinaud, qui d'ailleurs lui était attaché par les liens du sang.
Ne pouvant espérer d'assujettir Marigny à une pareille dépendance, Charette
forma le projet de réunir les deux armées du centre en une seule sous les
ordres de Sapinaud. Quoi qu'il en soit, les rassemblements de ce dernier
étaient en pleine déroute devant les républicains, lorsque Charette parut
près de Bazouges ; il poursuivit et arrêta l'ennemi. Tandis que Guérin le
faisait plier sur la gauche, Sapinaud cédait lui-même sur la droite. Charette
alors fit avancer la réserve, qui décida l'avantage. A la troisième attaque, l'ennemi
se dispersa. Ce fut dans ce combat, longtemps douteux, que Guéroult, chef de
la division de Vieillevigne, perdit la vie. Les
deux armées vendéennes séjournèrent à Beaurepaire, où était le quartier-général
de Sapinaud, et Charette se dirigea ensuite sur Jallais. Il entrait enfin sur
un territoire hospitalier et paisible, où Stofflet lui avait ménagé une
réception aussi flatteuse qu'honorable. On aurait pu se croire en pleine
paix. A Cheminé, de jeunes Vendéennes firent entendre des chants à la louange
de Charette, à qui elles offrirent des fleurs et des couronnes de chêne. Les
trois armées se rapprochèrent pour se confédérer. On manquait de vivres ;
Marigny en fit porter de son quartier-général, et ramena l'abondance. Tous
les chefs, même ceux de divisions, assistèrent aux conférences de Jallais.
Ils convinrent d'abord qu'il ne serait rien admis, rien exécuté désormais
pour l'intérêt général, sans le concours des trois armées, lesquelles
agiraient d'abord de concert pour chasser toutes les garnisons ennemies des
bords de la Loire. Nul rassemblement ne pourrait se dissoudre, ni aucun chef
se séparer, avant d'avoir rempli ce but. La peine due aux traîtres fut
réservée à quiconque violerait le pacte fédératif, garanti par la foi du
serment et par la signature de tous les chefs. En y apposant la sienne,
Bernard de Marigny signa lui-même sa mort, déjà résolue entre Charette et
Stofflet, dans des conférences secrètes. Telle était cependant son aveugle
confiance, qu'il avait mis les vivres de son armée N. la disposition : des
préposés de Stofflet. Les distributions se firent de manière que tous les
Vendéens se trouvèrent abondamment pourvus, excepté les soldats de Marigny,
dont les plaintes souillèrent bientôt le camp. Leur chef se transporte
lui-même aux magasins ; les préposés promettent une distribution plus égale ;
Marigny se retire : mais sa troupe, trompée dans son espoir, déserte pendant
la nuit. Marigny, comptant sur l'affection de ses soldats, monte à cheval
pour les ramener. A peine est-il parti, que Charette convoque un conseil de
guerre où, faisant lui-même les fonctions de procureur du roi, il conclut à
la peine capitale. En vain l'accusé est absent et ne peut faire entendre sa
défense ; on le condamne comme traître à son roi et à son parti. Stofflet se
charge lui-même de l'exécution. Marigny, prévenu à temps, aurait pu s'y
soustraire ; mais il refusait de croire à ce jugement inique. Forcé de
s'arrêter au château du Soulier, il y était malade, et ne fut tiré de sa
fausse sécurité que par l'arrivée des chasseurs de Stofflet qui le saisirent
et le traînèrent dans un champ voisin pour le fusiller. Marigny résiste, et
se débat avec violence ; il demande en grâce, mais inutilement, un ministre
de la religion ; atteint de plusieurs balles, il tombe en protestant de son
innocence. Le
parti contraire, dans ses plus funestes déchirements, n'avait point ordonné
d'exécution plus monstrueuse. Malgré l'apparence d'un jugement, ce ne fut
qu'un assassinat arraché par l'aveugle ambition à la faiblesse de quelques
chefs secondaires. à la fois biges et bourreaux. Marigny
avait servi avec distinction dans la marine royale ; il commandait le parc
d'artillerie de Rochefort lorsque la révolution éclata ; bientôt il en devint
un des ennemis les plus acharnés. Les premiers troubles du Haut-Poitou
l'ayant rendu suspect, il fut mis en arrestation à Mortagne, et délivré par La Rochejacquelein, son
parent et son ami. Depuis, il se signala dans presque toutes les batailles des
Vendéens,
dont il commandait l'artillerie. Echappé aux désastres d'outre-Loire, il reçut la mort de son propre parti,
lorsqu'il en relevait l'étendard. Les malheurs de la Vendée avaient aigri son
caractère, naturellement brusque et violent ; mais il avait, comme chef de
parti, des qualités essentielles. Son rare dévouement à sa cause, dont il ne fut
récompensé que par la mort due aux traîtres, est un exemple frappant dont la
bizarrerie tient aux malheureuses vicissitudes de la révolution française. La
condamnation de Marigny fut proclamée à son quartier-général de Cerisais. Ses
soldats s'en affligèrent, et vengèrent sa mort en refusant de reprendre les
armes. C'est ainsi que le parti royaliste fut privé de ses plus fermes
soutiens. Bientôt Charette et Stofflet se repentirent d'avoir sacrifié
Marigny ; en effet, il était le seul qui eût réprimé leur ambition et
maintenu l'équilibre. Privés de ce contre-poids, la jalousie et l'animosité
divisèrent deux rivaux qui avaient cru s'agrandir par sa mort. Le
partage du foyer de l'insurrection dont Charette et Stofflet restaient les
maîtres, se termina dans les conférences de Jallais. L'armée de Stofflet fut
appelée armée du haut-pays ; celle de Charette, armée de Retz ou du
Bas-Poitou ; la troisième, commandée par Sapinaud, conserva le nom d'armée du
centre, et se distingua peu. Charette, qui en ambitionnait depuis longtemps
la direction, la vit enfin sous sa' dépendance. Avant
de se quitter, Charette et Stofflet se réunirent contre l'ennemi commun ;
mais cette expédition peu importante prouva que leur union ne pouvait être
durable. Les républicains étaient campés entre les bourgs de Chaudron et de
Baulx ; ils faisaient des incursions dans les campagnes environnantes.
Charette propose de les attaquer ; il forme lui-même l'avant-garde ; Stofflet
le suit avec sa troupe. A leur approche, l'ennemi se replie sur Saint-Florent
; Charette le poursuit : peut-être eût-il forcé ce poste, si Stofflet n'eût
quitté tout à coup son armée. De part et d'autre, on escarmouche ; la nuit
étant survenue, Charette ramène ses soldats et ceux de Stofflet. Il est
bientôt abandonné par ces derniers, qui cherchent partout leur général.
Celui-ci ne s'était éloigné qu'avec l'espoir d'entraîner l'armée, pour ne
point tenir de Charette une victoire qu'il ne voulait devoir qu'à lui seul.
Charette avait repris la route de la Basse-Vendée, et dès-lors la discorde
aurait divisé ces deux chefs si Stofflet n'eût attribué sa séparation au
hasard, pour renouer ses relations avec le Bas-Poitou. Ce fut
à la Bezilière que Charette réorganisa son armée. Jusqu'alors il n'avait eu
sous ses ordres qu'une masse de paysans réunis au moment du danger, pour se
séparer après l'issue du combat. Charette forma neuf divisions
insurrectionnelles, ayant chacune un commandant et des officiers inférieurs.
Couëtus conserva la division de Saint-Philibert, et Guérin le pays de Retz ;
Legé fut donné au fermier Garant, en remplacement de Pinaud, tué à
Noirmoutiers ; Eriault l’aîné eut Machecoult, et Dulac Vieillevigne ; Savin
garda Palluau, et Pajot eut tout le Marais. Quant aux divisions des
Sables-d'Olonne et du Loroux, elles excitaient également l'ambition de
Charette, impatient d'en disposer à son gré. Les chasseurs composèrent un
corps permanent, l'élite de ton te$ les divisions ; ils servaient à la fois
de gardes et de guides au général en chef. Chaque divisionnaire fut chargé
non seulement de veiller à la défense de son arrondissement, mais encore de
lever des soldats, de se joindre au général pour exécuter ses ordres. La
cavalerie resta sous le commandement de Prudent la Roberie, partisan
intrépide et actif. Charette sentit aussi la nécessité d'avoir des
commissaires aux approvisionnements pour régulariser le service des vivres :
il nomma Rousseau et Baudry de la Garnache ; le premier ancien procureur,
l'autre notaire. Tous deux surveillaient en même temps les conseils
d'arrondissements et de paroisses. Ces derniers étaient spécialement chargés
de régir les biens des Vendéens absents, dont les produits étaient versés
dans les magasins de l'armée. Enfin, il fut réglé que les assignats auraient
cours pour la moitié de leur valeur nominale. Tandis
que l'insurrection de la Basse-Vendée recevait une forme plus régulière,
quelques bataillons ennemis sortis de Mont aigu, dévastaient les campagnes
qui bordent les landes de Béjari. Charette rassemble ses forces à la
Bézilière pour marcher à la rencontre des républicains. Guérin qui le précède
avec l'avant-garde, les aperçoit rangés en bataille au milieu de la lande. A
la vue des royalistes, l'ennemi s'avance au pas de charge ; Guérin marche
également à leur rencontre, cherchant, par son exemple, à retenir des paysans
qu'intimide déjà la fermeté d'un adversaire aguerri. Les Vendéens allaient
fuir, lorsque le son du cor annonça l'arrivée de Charette, qui parut à
l'autre extrémité de la lande. Pris entre deux feux, les républicains à leur
tour lâchent brusquement le pied ; la cavalerie de Charette les poursuit
jusqu'aux portes de Montale, et en fait un grand carnage. Une amazone
vendéenne se distingua dans cette action ; c'était madame Dufief, née la
Barossière. Armée d'un fusil, tirant sur les républicains, excitant les
royalistes, sa taille élégante et sa figure agréable la faisaient remarquer
autant que son courage. Cette dame, qui habitait Saint-Colombin, avait pris
les armes lors de l'invasion de l'année mayençaise dans la Basse-Vendée. Elle
passa la Loire avec l'armée d'Anjou, suivit La Rochejacquelein, et partageant
tous les malheurs de l'incursion, elle reparut dans la Vendée pour y
combattre de nouveau. Après la pacification, son époux revint d'Angleterre et
l'y ramena. Elle reçut des mains du comte d'Artois des distinctions
flatteuses, et abandonna pour toujours sa patrie. Charette
venait de rentrer à son quartier-général de la Bézilière, où Stofflet était
attendu. Ces deux chefs avaient projeté de s'unir pour exterminer
successivement les postes républicains disséminés autour de la Vendée. Il
fallait de la célérité et du secret ; on en manqua. L'ennemi, informé que
l'attaque devait commencer contre Challans, y fit passer des forces, surtout
en cavalerie. Ne pouvant empêcher la jonction des deux armées vendéennes, il
enleva les convois de Stofflet, dont la troupe arriva sans pain à la Bézilière.
Il y avait peu de subsistances, qui furent partagées le premier jour et
consommées le lendemain. Les Vendéens réunis se mirent en marche, et furent
camper à Saint-Christophe du Ligneron. Tinténiac y arriva presqu'en même
temps d'Angleterre. Cet émissaire du cabinet de Londres, que je ferai plus particulièrement
connaître quand il sera question de la Bretagne, suivait dans ses voyages
périlleux de la Vendée la ligne de Saint-Malo à Nantes, filait le long de la
rivière d'Erdre jusqu'au port de Barbin, et traversait la Loire à la nage,
ses dépêches sur le cou, pour aborder sur la rive gauche, au moulin de
Saint-Jean. Tinténiac se présenta aux chefs royalistes, et en leur réitérant
l'assurance de la protection britannique, il leur annonça un prochain
débarquement d'émigrés. Quoique Charette et Stofflet ne se fissent point
illusion sur ces promesses éloignées et tant de fois reproduites, ils
donnèrent à Tinténiac des réponses satisfaisantes pour Londres et pour les
princes français. Cependant
les campagnes étaient tellement épuisées, qu'on y trouvait à peine des vivres
pour un jour. Le soldat affamé murmurait ; la fermentation fit craindre une
sédition dans le camp. Soit pour apaiser le soldat, soit pour assouvir sa
haine personnelle contre Joly, Charette accusa ce dernier de trahison, et
d'avoir détourné les approvisionnements. Le nom de Joly fut bientôt en
exécration dans l'armée ; les chasseurs de Charette demandèrent sa mort. Joly,
abandonné même des siens, prit la fuite ; Charette dépêcha des cavaliers pour
le saisir. Delaunay, nommé divisionnaire à sa place, s'était acharné à sa
poursuite, pour jouir avec plus de sécurité de ses dépouilles. Joly erra
encore quelque temps, voulut passer la Loire dans l'Anjou, fut reconnu et
massacré par des gardes de Stofflet. L'armée le regretta immédiatement après
sa mort, à cause de son intrépidité. Ses exploits devinrent le sujet des
récits merveilleux du soldat. Cet homme était Bordelais ; il vint jeune dans
la Basse-Vendée, où il exerça différentes professions. L'un des premiers
chefs choisis par les Vendéens, il prit, dès l'origine, le titre de général,
dont il abusa pour donner essor à son caractère naturellement despotique. Il
haïssait la noblesse, et ne laissait échapper aucune occasion de s'exhaler
contre les chefs de cette caste. Ce fut en provoquant Charette, et en lui
disputant même le commandement, qu'il parvint à l'aigrir par des
personnalités offensantes. Malgré ses exactions et sa dureté, les soldats
l'aimaient à cause de sa bravoure sauvage. Accoutumés à sa voix, ils
cessèrent de se signaler sous les chefs qui lui succédèrent. Joly était
sexagénaire lorsqu'il succomba ; ses trois fils avaient péri le même jour,
presque sous ses yeux, dans le même combat ; et sa femme ne tarda point à
partager sa malheureuse destinée. L'ambitieux Delaunay la fit massacrer pour
se venger de ce qu'en lui reprochant la perte de son époux, elle l'accusa
publiquement de n'être qu'un lâche transfuge. L'origine et les principes
équivoques de Delaunay le faisaient soupçonner d'avoir figuré dans le parti
contraire. L'armée
royale avait quitté Saint-Christophe du Ligneron pour attaquer Challans, que
défendait le général Dutruy avec une forte garnison. Huit à dix mille
fantassins et environ neuf cents chevaux formaient le rassemblement vendéen
le plus nombreux qu'on eût vu depuis le renouvellement de la guerre. Tout
faisait présager la victoire. Stofflet, qui n'était qu'auxiliaire, suivait
Charette avec quatre à cinq mille hommes. Les premiers postes de l'ennemi
venaient d'être culbutés par Guérin, toujours à l’avant-garde. Tandis que
Stofflet disposait son attaque sur la gauche, Charette s'avançait sur la
route de Machecoult pour couper la retraite à l'ennemi. Tout à coup une
nombreuse cavalerie fond sur Guérin, qui s'était trop engagé. Il lui oppose
d'abord une vive fusillade, et la force à faire un circuit pour éviter le feu
; mais une vingtaine de dragons, sortis des rangs, continuent de charger avec
furie les royalistes, et en se dévouant à une mort presque certaine, ils leur
arrachent deux drapeaux blancs qui flottaient en première ligne. Cette action
intrépide étonna tellement l'avant-garde des Vendéens, qu'après quelques
coups de fusil mal dirigés, tous prirent la fuite en désordre. Charette, qui
attaquait alors de son côté, ne put soutenir longtemps les efforts que
l'ennemi dirigea bientôt contre lui seul. La déroute devint générale, et la
cavalerie poursuivit les royalistes l'espace de deux lieues, en sabrant les
fuyards. Après
avoir eu son cheval blessé, sa ceinture percée de trois balles, Guérin eut à
se défendre à la fois contre trois dragons qu'il parvint à terrasser : il
reparut parmi les siens au moment où chacun déplorait sa perte. On lui
reprocha néanmoins d'avoir attaqué trop précipitamment ; plus d'accord et de
précision eussent pu déterminer un succès qui serait devenu décisif.
Maîtresse de Challans, l'armée de Charette se serait grossie de tous les
Vendéens du Marais, où elle eût d'ailleurs trouvé des vivres en abondance.
Malgré ses efforts, la division de Pajot n'étant plus secondée, fut bientôt
forcée de tout céder à l'ennemi. L'armée
de Stofflet n'avait pas eu le temps de prendre part à l'action ; mais ce chef
montra dans la retraite une prudence et un sang-froid admirables. Il ne cessa
de rallier les fuyards, et en les forçant à faire face à propos, il les préserva
du carnage. Cette froide prévoyance, ces retraites régulières, restes de la
tactique de Bonchamp, étaient inconnues d'ans le Bas-Poitou. Charette et
Stofflet se séparèrent mécontents ; ce dernier regagna le haut pays, et
Charette la Bézilière, qu'il abandonna pour éviter l'ennemi qui le suivait. Stofflet
ne fut point inquiété dans sa marche. La possession tranquille de l'Anjou lui
permit de s'occuper de son administration intérieure, et de donner, à
l'exemple de Charette, une organisation plus régulière à son armée. Dès le 11
mars, il avait pris à Saint-Aubin de Beaubigné un arrêté qui déclarait
soldats du roi les habitants de l'Anjou et du Haut-Poitou, depuis quinze
jusqu'à cinquante ans. Tous étaient obligés de suivre l'armée, sous peine de
mort. Des commissaires furent chargés du recensement, des levées d'hommes et
de la formation des compagnies, dont la moitié devait toujours être en
activité de service. Des courriers affectés à chaque canton portaient les
avis et les ordres des officiers et des généraux[1]. Le premier acte de Stofflet,
en qualité de général, fut souscrit par Bérard, la Bouère, Prodhomme et le
chevalier de Bruc, seuls officiers vendéens qui alors le reconnussent pour
chef. D'autres ne tardèrent pas à grossir son état-major. Stofflet nomma des
commandants divisionnaires ; et, pour ne point s'exposer aux rivalités et à
la concurrence des anciens nobles, il les choisit presque tons dans la classe
des paysans. Le seul mérite de la plupart de ces chefs secondaires consistait
à s'être signalés des premiers dans l'insurrection, et à persévérer avec
courage dans leur parti. Robert, dit Caraba, ancien tisserand, eut le
commandement de la division de Beaupreau ; Nicolas, fermier de Nouaillé,
obtint Chollet ; Prodhomme conserva le Loroux ; Chaslou, sacristain de
Chemillé, qui s'était distingué dans l'incursion d'outre-Loire, eut la
division dont Chemillé faisait partie ; Moutier eut le commandement de celle
de Saint-Macaire ou Montfaucon ; la division d'Argenton-le-Château fut
confiée à Guichard, ancien huissier, peu propre au métier des armes ; il
passa ensuite au commandement de Somloire, près Vihiers. Richard, envoyé pour
remplacer Marigny, ne put jamais obtenir le pouvoir ni la confiance dont
avait joui ce chef distingué. La division des Aubiers fut abandonnée à Renon,
moins connu par ses exploits que par son association à la bande noire. Cette
distribution varia par la suite ; de nouveaux officiers se présentèrent à
Stofflet ; il se les attacha plus particulièrement en leur conférant des
grades. L'ambition de quelques-uns ne put s'en contenter. La plupart, nés
gentilshommes, avaient fait la première campagne et celle d'outre-Loire.
Errants sur la rive droite après le carnage du Mans et de Savenay, ils
n'avaient pu rentrer dans l'Anjou qu'à l'époque de la mort de La
Rochejacquelein. Delaville de Beaugé, Rostaing et Fleuriot Lafleuriaye furent
de ce nombre ; mais le commandement était déjà dans les mains de Stofflet,
qui ne devait rien à la naissance ; ils en éprouvèrent du dépit. Fleuriot,
ancien lieutenant de Bonchamp, se rappelait avec orgueil les grands souvenirs
que lui avait laissés ce chef illustre. Ses propres exploits et sa conduite
jusqu'au moment du com bat de Savenay, semblaient lui assurer des droits au
commandement en chef. Ne pouvant supporter plus longtemps le bonheur de
Stofflet, il l'abandonna pour se retirer chez Sapinaud à l'armée du centre ;
il y entraîna Debruc, qui s'attacha par la suite à Charette. Tous deux
animèrent la haine de ce chef contre Stofflet. Dès ce moment, Fleuriot n'a plus
joué qu'un rôle secondaire. Quant à Delaville de Beaugé et à Rostaing, ils
transigèrent avec Stofflet ; le second eut le commandement de sa cavalerie ; l'état-major
fut confié à Trottouin, dont le nom a été signalé depuis à toute l'Europe',
quoiqu'il n'ait jamais figuré que dans d'obscures intrigues. Fils d'un potier
de terre de Saumur, Trottouin fut destiné au barreau par son éducation ;
avocat à l'époque de la révolution, il devint procureur-syndic du district de
Thouars, et passa par inconstance dans les rangs vendéens, où il n'obtint
d'abord que des commissions subalternes dans l'administration civile. Après
la destruction de la grande armée catholique, Trottouin parvint à s'insinuer
auprès de Stofflet, qui le fit son major-général. Ce chef fut ébloui par une
certaine facilité de parler et d'écrire ; que l'habitude du barreau et des
administrations avait donnée à Trottouin ; il sortait d'ailleurs de la classe
plébéienne, ce qui était un titre de plus auprès de Stofflet. Trottouin se
mêla bientôt de réorganiser l'armée, en faisant de nouveaux règlements ; mais
l'abus de son pouvoir excita contre lui la haine et la jalousie des autres
chefs. On se plaignait hautement de ce qu'un homme, qui n'avait point
commencé la guerre, et dont le courage n'avait jamais été éprouvé, fût
parvenu si aisément à un des premiers emplois militaires. Trottouin bravait
ces clameurs, parce qu'il était sûr de l'appui de Stofflet, auquel il devait
tout. C'est précisément ce qui rendit plus odieuse son ingratitude envers ce
chef. Mais le
parti du Haut-Anjou acquit bien plus d'importance et de relief par
l'adjonction du curé de Saint-Laud. Ce fameux ecclésiastique s'était tenu longtemps
caché dans les environs de Savenay. Dès qu'il lui fut possible de passer
furtivement le fleuve, il rentra dans l'Anjou, se réunit à Stofflet, devint
son conseil et l'âme de son armée. Il est
sans doute difficile de parler librement des hommes qui, après avoir figuré
dans les troubles civils, ont occupé un rang distingué dans l'état ;
cependant l'historien ne doit pas dérober la connaissance des faits publics
auxquels ils ont participé. D'ailleurs, tel personnage échappé
miraculeusement aux orages de la révolution, appartient à l'histoire, par
cela même qu'il s'est fait un nom. Le curé de Saint-Laud est dans ce cas. Sa
mort récente me prive encore du droit de hasarder un jugement sur lui ; mais
je rapporterai, dans un sens favorable, celui d'un homme du même parti, son
égal en célébrité, qui l'a jugé de son vivant, et dont la plume élégante a
déjà laissé échapper des mémoires intéressants sur la guerre civile. L'ancien
curé de Saint-Laud y est peint « comme un de ces êtres que la nature
forme, pour ainsi dire, toute seule, et que les révolutions mettent en
évidence. Borné d'abord aux connaissances nécessaires à son état, il a comme
deviné les autres. Son âme est ardente, et son esprit est calme. Souvent son
éloquence a ramené au combat et à la victoire, des colonnes qu'une fuite
désordonnée livrait à l'ennemi. Dans les conseils, il a toujours donné le
meilleur avis. Ami intime de Stofflet, s'il fut le régulateur de sa conduite,
il lui en laissait tout l'honneur. » Le curé
de Saint-Laud s'établit au château du Lavoir, et prit bientôt le titre de
commissaire-général de l'armée catholique et royale. Il signala son
administration par plusieurs ordonnances et règlements utiles. Après avoir
organisé la défense intérieure et extérieure de l'Anjou, ordonné le
recensement des hommes et des armes, il assigna des secours aux veuves et aux
orphelins des soldats royalistes morts dans les combats[2]. Par un règlement de police sur
les réfugiés, aucun habitant de la Vendée ne put passer sur le territoire de
l'ennemi, sans une autorisation spéciale, émanée des chefs[3]. La nécessité
de prévenir les désordres et la confusion, le besoin d'asseoir les bases d'un
gouvernement provisoire sur les principes de la monarchie et de l'ordre
public, lui donnèrent l'idée d'un règlement, dont les principales
dispositions méritent d'être connues. Tout acte d'autorité, tout exercice du
pouvoir émanaient directement d'un conseil militaire général, qui entretenait
au dedans comme au dehors toutes les relations qu'il jugeait nécessaires. Ce
conseil n'était responsable de ses opérations qu'envers le roi et le régent
du royaume ; il rendait les arrêts, les règlements, les ordonnances qu'il
croyait convenables ; il établissait dans l'arrondissement de chaque armée un
commissaire-général et un inspecteur par division ; non seulement il s'était
arrogé le droit de prononcer des peines afflictives, mais encore celui de vie
et de mort[4]. Il y
eut en outre un code militaire qui régla le matériel et le personnel de
l'armée, et organisa la défense des bords de la Loire, du Layon et de tous
les postes intérieurs[5]. C'est
ainsi que, par l'impulsion du génie d'un seul homme, l'insurrection du
Haut-Anjou prit un caractère imposant. Mais
ces moyens tardifs ne suffisaient plus pour la résurrection générale de la
Vendée qui, ne pouvant s'alimenter de ses propres forces, allait se rattacher
au système de l'Europe et à la situation du reste de la France. Des milliers
de braves moissonnés laissaient un vide immense dans l'armée, où le
refroidissement et la lassitude avaient succédé au premier enthousiasme. Cependant,
depuis le renouvellement de la guerre, tout avait changé de face. Après la
campagne la plus active el la plus sanglante, on se borna de part et d'autre
à une guerre d'observation dont il ne devait résulter aucune action d'éclat. L'ennemi,
par des proclamations réitérées, annonça que les Vendéens pourraient sans
inquiétude faire leurs moissons. Il tint parole, et bientôt l'abondance
succède à la disette qu'avaient éprouvée, pour la première fois, les
habitants d'un sol prodigue de bienfaits ; mais les royalistes attribuèrent à
la faiblesse, et même à la perfidie, ce changement total de système. Charette
était surtout en garde contre les promesses des patriotes. Plein de haine et
de méfiance, il ne pouvait croire qu'ils revinssent sincèrement à des
principes modérés ; souvent même il résistait à l'évidence. A la suite d'un
engagement près d'Aizenai, un meunier vendéen qui venait d'être surpris,
courut rapporter à ce chef que, loin de le maltraiter, l'ennemi l'avait
engagé à rester paisible dans son moulin. Ce nouveau langage étonna
singulièrement Charette ; mais une nouvelle circonstance fixa tout à fait ses
idées sur les véritables desseins de l'ennemi. Plusieurs cavaliers se
présentent sur les bords de la Boulogne, en face Saint-Philibert, où ils
trouvent le pont rompu ; l’un d'eux s'avance, et de la rive opposée demande à
parler de paix au chef des royalistes. De Couëtus, qui commandait cette
division, permet à un de ses officiers de passer la rivière à la nage ; le
cavalier républicain en fait autant, et remet la proclamation, qui engageait
les insurgés à livrer leurs chefs, leurs armes, et à se confier à la
générosité du gouvernement de la république. Une réponse énergique avertit
les patriotes que les Vendéens préféraient de périr pour défendre les droits
de l'autel et du trône. Charette
venait de porter son quartier-général à Belleville, position centrale, qui
lui facilitait la surveillance et la direction de chacune des divisions de
son armée. La
campagne se serait terminée sans nul avantage, s'il n'eût ordonné, dans les
premiers jours de septembre, un rassemblement général pour l'attaque du camp
retranché de la Routière, près Nantes, d'où la garde nationale de cette ville
se répandait dans les campagnes pour enlever, non seulement les grains, mais
tous les produits de la récolte. Charette s'était porté avec ses chasseurs
près la lande de Boué. Ses divisions ne le joignant point assez vite, il
décide l'attaque, dans l'espoir de surprendre le camp des républicains. Il
rassemble aussitôt l'avant-garde, lui fait distribuer de l'eau-de-vie, et
rappelant aux soldats leur ancienne bravoure : « Amis, leur dit-il, la
victoire aujourd'hui sera facile ; nous n'avons à combattre que des citadins
couverts d'or et de soie ; j'abandonne tout le butin aux plus courageux. »
Ce camp, que Charette montrait à ses soldats comme étant défendu par de
riches Nantais, n'était réellement occupé que par des recrues qui venaient du
Berry ; or, il était facile de vaincre des jeunes gens qui n'avaient aucune
habitude de la guerre. Charette ne l'ignorait pas, et sa harangue ne pouvait
avoir d'autre but que celui d'exciter la cupidité de ses soldats, afin de
s'assurer une victoire qui pouvait être disputée. En effet, l'espoir du
pillage et les vapeurs de l'eau-de-vie échauffent tellement les Vendéens,
qu'ils demandent à marcher avant l'arrivée des autres divisions. Le signal est
donné : c'est à qui se précipitera le premier dans le camp. La garde est
surprise, égorgée, les retranchements forcés ; et l'ennemi, n'ayant pas même
le temps de s'armer, abandonne tous les fusils en faisceaux en avant des
tentes. Cependant
une colonne républicaine, arrivant de Montaigu à l'improviste, allait
arracher la victoire aux Vendéens, plus occupés de piller le camp que de
poursuivre les vaincus. Ce n'est qu'à force d'exhortations et de prières, que
les chefs royalistes parviennent à rassembler un certain nombre des leurs
pour faire face aux renforts de l'ennemi qui, s'étant rangé courageusement en
bataille, semblait vouloir reprendre le camp. Rien n'était encore décidé,
lorsque Charette parut avec le gros de son armée, ayant sur sa gauche une
cavalerie nombreuse. Dès-lors la déroute et fa poursuite des républicains
déterminèrent la victoire : le carnage ne cessa qu'aux portes de Nantes.
Delaunay, qui avait conduit l'avant-garde vendéenne, se distingua par des
traits d'un rare courage. Charette, après avoir fait brûler le camp, rentra
dans Belleville, et renvoya ses soldats chargés de butin dans leurs
arrondissements respectifs. Des
papiers trouvés à la Roulière lui firent connaître les projets de l'ennemi,
qui multipliait les camps retranchés pour désarmer et affamer successivement
toute la Vendée. La connaissance positive de ce plan, qui recevait déjà son
exécution sur plusieurs points, décida l'attaque du camp retranché de Fréligné. Le 14
septembre, Charette fit encore un rassemblement général, et ordonna l'assaut
pour le lendemain. Il ne s'agissait plus ici de surprendre des ennemis
imprévoyants et livrés à une sécurité funeste : le récent et terrible exemple
de la Roulière avait donné l'éveil à l'ennemi. Le camp de Fréligné, d'une
forme carrée, environné de fossés, de palissades, revêtu de banquettes, était
d'ailleurs défendu par environ deux mille hommes de troupes de ligne
aguerris, commandés par les chefs de brigade Prat et Mermet, dont le courage
n'avait point laissé dégénérer la discipline. Mais que peuvent souvent les
meilleures dispositions contre la multitude et une rage aveugle ! Charette,
après avoir tourné le camp par le bois de la Piargnière, le fit attaquer sur
trois points ; sa reconnaissance ayant été mal faite, la principale attaque
eut lieu précisément du côté le mieux défendu. De part
et d'autre, l'on avait perdu l'usage du canon qui commence les combats, pour
ne se servir que de l'arme blanche et de la mousqueterie qui décident presque
toujours la victoire. Pour mieux ajuster, les royalistes s'approchèrent
tellement des palissades que, pendant près d'une heure, l'on se battit à la
distance de quarante pas. L'ennemi qui était à couvert, semblait braver le
feu vif et soutenu des Vendéens, auquel il répondait par un feu bien plus meurtrier.
Bientôt les premiers rangs de Charette sont éclaircis : on n'y voit que des
morts et des blessés. Un coup de feu renverse Chevigné de Lecorse, chef de la
division de Viellevigne ; une balle traverse le corps de Delaunay ;
Saint-Sauveur est frappé d'un coup mortel ; et, au moment où le porte-étendard
de Saint-Philibert place le drapeau blanc sur les retranchements des
républicains, plusieurs coups de fusils l'étendent à la vue des royalistes,
découragés par tant de pertes. Déjà leur colonne de gauche plie, et le reste
s'ébranle. Charette parait alors ; et, pour animer ses soldats, il traverse
seul le terrain le plus découvert, et arrive aux premiers rangs. A cet
instant, le feu redouble de part et d'autre : le chef de brigade Prat est
frappé à mort dans le camp. Le commandant Mermet, qui craint d'y être forcé,
saisit un guidon, et l'agitant au milieu des siens, il s'élance hors des
retranchements, et conjure ses soldats de le suivre pour charger les
royalistes : l'aspect de tant d'ennemis les fait hésiter. Mais Charette et
Mermet s'aperçoivent ; ils se reconnaissent et se signalent mutuellement à
leurs soldats. Les deux armées ont les yeux fixés sur leurs chefs ; elles
suivent tous leurs mouvements, et des deux côtés les coups de fusils se
dirigent sur eux ; la mort qui semble s'attacher à leurs pas, frappe
indistinctement tout ce qui les environne. Charette aurait infailliblement
succombé, si le Moelle, effrayé des dangers de son général, ne l'eût enlevé
malgré lui pour le ramener au second rang. Mermet, qui veut poursuivre
Charette, s'élance une seconde fois hors du camp ; un Vendéen qui s'était
glissé sur le ventre, l'ajuste à vingt pas ; la balle part et le frappe au
milieu du front. Le brave Mermet tombe à l'instant sans vie aux pieds de son
fils, âgé de quatorze ans, qui combattait à ses côtés. Cet enfant se jette
sur le corps de son père, l'embrasse et ne veut plus l'abandonner : des
soldats le transportent ainsi dans le camp. A côté de Mermet tombe aussi le
porte-drapeau du trente-neuvième, et ensuite le sergent-major qui s'était
saisi du drapeau. Sans chefs, sans étendards, les républicains assaillis de
tous côtés, se défendaient encore ; mais à la voix de Charette, qui
parcourait les rangs et animait les royalistes, la hauteur des retranchements
ne fut plus un obstacle. Le courageux Colin, commandant la cavalerie du pays
de Retz, et Guérin le jeune, s'élancent des premiers dans le camp ; bientôt
l'armée imitant leur exemple, s'y précipite tout entière et y massacre sans
distinction tout ce qui s'y trouve. Ceux qui échappent à ce premier carnage, fuient
vers Saint Christophe du Ligneron, et tombent clans une embuscade où ils
trouvent aussi la mort. Les armes, les munitions, la caisse militaire, les
effets de campement, restent au pouvoir de Charette, qui abandonne tout à ses
soldats. Ceux-ci, après avoir pillé le camp, y mirent le feu. Le jeune
Mermet, attaché au cadavre de son père, périt dans les flammes ; exemple
touchant de piété filiale, qui fut admiré des deux partis ? Cette
victoire, souillée par le meurtre de plusieurs femmes qui se trouvaient dans
le camp des républicains, coûta la vie à une multitude de braves ; quatre
cents périrent du côté des royalistes, et il y eut le double de blessés. Peu de
républicains échappèrent. Les prières des prisonniers ne purent fléchir les
vainqueurs, qui se baignèrent dans le sang. Les
soldats de Charette comptèrent cette journée sanglante au nombre de leurs
plus glorieux exploits ; se rappelant qu'ils avaient été l'objet des
railleries des autres armées vendéennes au commencement de la guerre, ils
s'enorgueillirent à leur tour, et opposèrent leurs travaux à l'inaction des
armées du centre et du Haut-Anjou. « Nous
sommes donc les seuls, disaient-ils, qui, fidèles à nos serments et aux conventions
de Jallais, ne donnons aucun repos à l'ennemi ? A quoi servent nos exploits,
si nous ne sommes pas secondés par les autres chefs ? Pourquoi Stofflet reste-t-il
inactif dans son quartier-général de Maulevrier ? Préfère-t-il un honteux
repos aux chances des combats ? Loin de courir aux armes, pourquoi
s'observe-t-on des deux côtés ? Cette conduite cacherait-elle quelque dessein
perfide ? A-t-on secrètement transigé, et veut-on nous abandonner seuls à
toutes les forces de l'ennemi. » Tels
étaient les discours que l'ambitieux Delaunay répandait dans le camp pour
aigrir les soldats contre le chef du Haut-Anjou, soit que Charette eût conçu
le désir de régner sur ce beau pays, et qu'il n'en' cherchât que le prétexte. Il
écrit d'abord à Stofflet pour lui rappeler la confédération de Jallais ; il
l'invite ensuite expressément à chasser l'ennemi des différents postes qu'il
occupait encore sur la rive gauche du fleuve. Enfin, il l'accuse, et lui
reproche l'émission d'un papier-monnaie répandu sans le concours des autres
chefs. Voici ce qui avait eu lieu à ce sujet. Toute cette partie de l'Anjou
et du Haut-Poitou, jadis si belliqueuse sous Bonchamp, d'Elbée et La
Rochejacquelein, commençait, à l'exemple du nouveau chef, à préférer le repos
à la guerre. Les habitants se livraient non seulement à leurs travaux, mais
encore à l'industrie et au commerce ; déjà même les plus hardis trafiquaient
au-delà du pays vendéen ; mais l'argent qui avait été enfoui ne circulait
point encore, et l'on éprouvait dans la Vendée, comme dans le reste de la
France, une pénurie absolue du numéraire. En conséquence le conseil de
Stofflet arrêta le 7 octobre, sur l'avis du curé de Saint-Laud, la création
d'une somme de six millions en billets royaux commerçables, et fonda cette
mesure sur la nécessité du paiement des dettes arriérées, sur le besoin de
ranimer le commerce intérieur et de solder différents corps[6]. L'imprimerie de Maulevrier
fabriqua d'abord pour deux millions de ces billets, qui furent signés au nom
du roi par le général en chef. Ils eurent un cours forcé, sous peine de cent
francs d'amende pour les contrevenants, et de mort en cas de récidive. Bientôt
leur circulation donna lieu à des abus criants. Les chasseurs de Stofflet se
répandirent, les poches pleines de cette nouvelle monnaie, dans les marchés
publics, et forcèrent de livrer les marchandises pour du papier. De là des
confiscations et des rapines, des murmures et un mécontentement général.
Quoique dans l'armée de Charette on n'eût pas toujours respecté le droit de
propriété, les plaintes des paysans du Haut-Anjou y furent accueillies avec
joie. On y exagéra le despotisme de Stofflet, et Charette qui n'attendait
qu'une cause de dissension, saisit avec empressement ce prétexte ; il manda
Stofflet pour rendre compte de sa conduite. Le conseil du Haut-Anjou était
trop habile pour donner dans le piège. Charrette alors convoque à
Beaurepaire, quartier-général de l'armée du centre, les chefs des deux armées
pour agiter les griefs imputés à Stofflet. On y prend un arrêté foudroyant dans
lequel, en s'élevant contre le refus qu'il avait fait de rendre compte de sa
conduite, on signalait l'émission d'un papier-monnaie comme moyen suborneur
inventé par le plus orgueilleux et le plus vain despotisme ; et on y
réprouvait la solde accordée aux soldats vendéens, qui, dans aucun cas, ne
doivent combattre que pour Dieu et le trône ; ensuite on accuse Stofflet de
répandre avec profusion une monnaie fictive et illusoire qui lèse l'intérêt
public ; on l'accuse d'employer des moyens violents pour lui donner cours ;
on l'accuse encore de n'envisager la guerre que comme sa cause personnelle ;
on lui reproche aussi l'infraction de sa parole d'honneur et des conventions
mutuelles. En conséquence, le conseil de Beaurepaire prononce l'annulation
des arrêtés de Jallais, l'abrogation du serment prêté à cette occasion, la
suppression de tout papier-monnaie, et des qualités indues prises par
Stofflet il y ajoute l'engagement de combattre avec les deux armées réunies,
tout ambitieux qui chercherait à s'élever au-dessus de leur propre autorité[7]. Charette
ordonne la publication et l'affiche le ce manifeste, qu'il adresse
directement à Stofflet, auquel il refuse le titre de chef. Le curé
de Saint-Laud fit, au nom de Stofflet, une réponse énergique. En voici les
principaux traits[8] : « Le
style de l'arrêté de Beaurepaire, la tournure des phrases, la singularité des
expressions, m'ont fait croire un instant que la main d'un fourbe avait imité
vos signatures, et tenté de nous désunir. « Vous
parlez de griefs ; je n'en connais aucun. Ma volonté est celle du conseil qui
me guide ; ma conduite n'est que le résultat de ses délibérations ; je n'en
suis comptable qu'a Dieu et au roi. Je pourrais donc, comme son chef, garder
le silence, et attendre que les évènements vous eussent conduits, ainsi que
moi, au tribunal de l'Eternel ou devant le trône de nos rois, pour procéder à
ma justification. « Quels
sont ces griefs ? l'émission d'un papier-monnaie, malgré la protestation des
autres armées ? Je n'en connais aucune qui soit collective. Le papier fut
d'abord admis à l’armée du centre ; Charette seul le rejeta. Mais si les
chefs du centre ont eu le droit de changer d'opinion, n'avons-nous pas celui
de persévérer dans la nôtre ? Cette émission est le fruit de la réflexion ; le
malheur des temps l'a fait naître ; c'est pour l'adoucir que nous y avons eu
recours. Ce gage, ce papier, n'entre dans nos mains que pour refluer dans
celles du pauvre ; il rassure les créanciers de l'état ; il est le prix du
sacrifice des propriétaires et du cultivateur ; le salaire des travaux de
l'artisan, et la juste récompense du courage de nos braves soldats. Cette
solde n'est pas le prix de leur sang, mais le soulagement de leurs besoins ;
ils n'en combattent pas moins pour Dieu et le roi. Sont-ce donc là des moyens
suborneurs inventés par le plus orgueilleux et le plus vain despotisme ? Les
soldats des Turenne, des Condé, des Villars, n'étaient-ils pas soldés ? nos émigrés
eux-mêmes ne le sont-ils pas des richesses de Catherine, de Pitt et de la
Hollande ? Cette solde avilit-elle le courage, les sentiments et la noblesse ? « Si
les trois armées ne font plus un même corps, si, chacune reprend sa force et
sa forme première, le conseil de l'armée d'Anjou peut donc exécuter ce qu'il
croira juste, utile et convenable pour le bien de son arrondissement, sans
qu'on puisse s'y opposer ? « Peut-il
exister un Français, ami de son roi et du bon ordre, qui veuille lancer au
milieu de nous de nouveaux brandons, si propres à susciter les feux d'une
division intestine ? S'il en existe, il payera de sa tête son imprudente et
aveugle audace. « Éloignons
de nous les esprits turbulents ; que tout ambitieux qui tentera de s'élever
sur la ruine des autres soit puni sur-le-champ ; qu'une explication
franche, loyale et réciproque dissipe tous les nuages. « Élevé
par la confiance des peuples à la dignité de général, je soutiendrai ce titre
par les mêmes moyens. Je repousserai mes ennemis, je punirai les traîtres,
les artisans de discorde, et je procurerai le bien public par tous les moyens
qui seront en mon pouvoir. » Tout le
conseil de Stofflet signa cette réponse, qui fut adressée par des courriers
extraordinaires aux états-majors de Charette et de Sapinaud. Les
deux armées furent sur le point de prendre les armes. Charette était excité
par Delaunay, qui fomentait les haines ; il proposa la condamnation de
Stofflet ; mais ce dernier, qui avait fait périr Marigny, savait se mettre en
garde contre les moyens qu'il avait lui-même employés. Sans l'opposition de
quelques chefs et le refus de plusieurs autres, Charette eût marché pour le
réduire. Telle
était la situation intérieure de la Vendée, quand les républicains offrirent
la paix aux royalistes. Avant
de montrer les ressorts que les deux partis mirent en jeu pour se rapprocher,
je porterai mes regards sur la Convention nationale, et je remonterai aux
évènements qui la décidèrent à transiger. Une
révolution inévitable s'était opérée dans son sein. Ivre d'orgueil et d'une
énorme popularité, Robespierre avait médité d'enchaîner la Convention et la
France entière, pour réaliser les conceptions de son génie opiniâtre et
sombre. On l'aurait vu triompher, s'il dit saisi le glaive et moins compté
sur la tribune ; mais en voulant toujours dominer par des harangues, il
décela trop tôt le désir d'abattre encore quelques têtes. Ses émules en
ambition, ses rivaux en puissance l'envoyèrent à l'échafaude qu'ils
redoutaient pour eux-mêmes ; ils furent secondés par l'assemblée tout
entière, qui d'abord irrésolue, se serait prosternée à ses pieds s'il l'eût
devancée. L'impression qu'avait laissé la terreur était telle, qu'on ne pouvait
plus gouverner qu'au nom de la justice et de l’humanité ; aussi la Convention
imputa tous les excès à Robespierre, quoiqu'elle les eût autorisés par des
lois rendues sans opposition. L'assemblée
était flottante et divisée ; quelques-uns de ses membres craignant une
réaction, restèrent sous les drapeaux de la terreur et de la démocratie ;
d'antres, en plus grand nombre, rendirent une espèce de culte à la modération
et à l'équité, dans l'espoir de rester exclusivement les maîtres. Ces derniers
ouvrirent les prisons, appelèrent les mécontents et les victimes ; ils
brisèrent les échafauds, et sévirent indistinctement contre les agents
employés jusqu'alors. De là de nouvelles convulsions qui amenèrent d'autres déchirements.
Néanmoins ce parti dominait, lorsqu’il fut question de pacifier les
départements de l'Ouest ; partout de nouveaux délégués mettaient autant de zèle
à démolir l'édifice de la terreur que la Convention en avait apporté à
l'élever. Nantes
s'était déjà déclaré contre les agents de Carrier. Avant le 9 thermidor, le
comité révolutionnaire voulant anéantir les preuves des noyades, fit
juger Fouquet et Lamberty, non pour les avoir exécutées, mais pour avoir
soustrait des coupables au supplice. Dans les débats, ces deux satellites de
Carrier ne cessèrent de vomir contre lui mille imprécations, en lui imputant
les crimes qu'ils devaient expier sur l'échafaud. A cette nouvelle, Carrier,
dont l'énorme pouvoir avait expiré aux portes de Nantes, tomba dans les accès
d'une rage impuissante. Ses
successeurs Bourbotte et Bô, entraînés par le vœu des Nantais, ordonnent
l'incarcération des membres du comité révolutionnaire. Ce ne fut point pour
avoir participé aux ordres de Carrier, dont on ménageait l'impunité, mais
pour vols et concussions. Il était difficile de séparer leur cause de celle
du mandataire qu'ils avaient si ardemment secondé. La Convention ayant brisé
le glaive de la terreur sur la tombe de Robespierre, la haine, aussi prompte
que la foudre, signala les artisans des malheurs de Nantes. Une circonstance
particulière hâta leur jugement. On se rappelle que les satellites de Carrier
avaient fait traduire devant le tribunal révolutionnaire de Paris cent
vingt-neuf Nantais, la plupart négociants et fonctionnaires publics, accusés
de fédéralisme et d'intelligence avec les émigrés et les Vendéens.
Leur voyage fut un tissu d'infortune ; trente-cinq périrent de misère en
route ; le reste devait trouver dans la capitale le terme à tant de maux.
Leur procès marqua la chute de la terreur ; dans le cours des débats, on les
vit prendre l'engagement de prouver les crimes de leurs propres accusateurs,
déjà sous la main de la justice ; plus courageux encore, Phelippes Tronjoly
souleva le voile et dénonça Carrier. Cette cause acquit alors autant d'importance
que d'éclat. Carrier entendu comme témoin, dépose : « Qu'il a pris peu de
part à la police de Nantes, ayant été principalement chargé de pourvoir aux
armées. Quant au comité révolutionnaire, c'était, dit-il, son flambeau, sa
boussole ; il ne connaissait Nantes que d'après ses rapports. » Interpellé
par l'accusé Phelippes sur les noyades et autres exécutions monstrueuses, il
répond : « Qu'il n'en a point connaissance, et se défend d'avoir pris aucune
part aux actes inhumains, aux scènes de sang qu'on lui impute. » Cependant
les quatre-vingt-quatorze Nantais inspiraient aux Parisiens l'intérêt le plus
touchant par leurs infortunes et par leurs révélations hardies. Tous
acquittés comme des victimes innocentes, ils sont rendus à la liberté au
milieu des acclamations publiques, et se voient bientôt remplacés par leurs
persécuteurs, traduits devant ces mêmes juges qui venaient de les absoudre.
Pendant l'instruction-un nouveau comité recueillait à Nantes, dans une espèce
d'enquête, des charges contre Carrier et ses suppôts. Quoique ces recherches
ne fussent exemptes ni de passion ni de haine, quoique les déposants n'y
parussent pas tons dans cette attitude calme exempte d'exagération, néanmoins
tant de preuves réunies formèrent une masse d'accusations accablantes. Ce
procès intéressait, surtout d'après l'énormité des crimes qu'on avait promis
de dévoiler ; c'était la cause des Nantais et des Vendéens, des amis et des
ennemis ; c'était celle de l'humanité outragée. Mais Carrier n'était peint
encore au nombre des accusés ; son caractère de représentant semblait même le
dérober à la justice. Ce soutien de la terreur n'avait rien perdu de son
exaltation ; plus il était menacé, plus il affectait de persévérer dans les
principes d'une démagogie délirante. Inébranlable à la société des Jacobins,
il en fit exclure trois de ses collègues auxquels il était opposé. L'un
d'eux, le fougueux Legendre, s'en vengea dans la Convention, en s'écriant au
milieu des débats d'une séance orageuse : « Savez-vous quels sont ceux
qui veulent bouleverser la république ? Ce sont ces hommes qui ont rendu
l'Océan témoin de leurs crimes, qui ont rougi la mer par le reflux ensanglanté
de la Loire ; le navigateur qui recevait le baptême en passant le Tropique,
ne voudra plus marquer ainsi cette époque de son voyage, dans la crainte
d'être inondé de sang. » A ces
mots la Convention frémit, et tous les regards se fixèrent sur Carrier. Bientôt
on l'accuse ouvertement des cruautés commises contre les Vendéens, et dans
son impatience l'assemblée décrète d'arrestation les généraux. Turreau,
Grignon et Hucha pour Je même motif. Tel était déjà le changement des
esprits, qu'à cette même séance Billaud de Varennes osa dire que le système
du comité de salut public avait toujours été opposé aux mesures de rigueur. Dès que
la Convention eut parlé dans ce sens des malheurs de la Vendée, le procès du comité
de Nantes devint encore plus solennel. Une
instruction calme et approfondie, une foule de témoignages entendus avaient
en quelque sorte atténué la gravité des délits reprochés aux accusés, tous
laissés parfaitement libres dans leurs moyens de défense. Assaillis d'abord
par des préventions terribles, à peine le tribunal avait-il pu contenir
l'expression de l'indignation publique ; mais ils prouvèrent enfin qu'ils
n'avaient été que les instruments de Carrier, qu'ils appelaient à grands cris
dans cette cause. « Juges
et jurés, dit l'accusé Gonfla, depuis assez longtemps les humiliations, les
haines et les murmures grondent sur nos têtes ; depuis assez longtemps des
soupçons terribles, accrédités par quelques faits, nous livrent journellement
à mille morts, et l'auteur de toutes nos angoisses jouit encore de sa liberté
! « L'homme
qui exalta nos têtes, maîtrisa nos opinions, dirigea nos démarches, contemple
nos alarmes et notre désespoir ! La justice réclame celui qui est assez lâche
pour nous abandonner sur le bord du gouffre où nous nous traînâmes
aveuglément à sa voix. Il importe à notre cause que Carrier paraisse au
tribunal ; les juges, le peuple enfin doivent apprendre que nous ne fûmes que
les instruments passifs de ses ordres et de ses fureurs. » Ce
discours, prononcé avec force, souleva l'auditoire contre Carrier. Mais un
décret rendu pour assurer l'intégrité de la Convention, ne permettait ni à
l'accusateur public ni au tribunal de mettre un conventionnel au rang des
accusés ; l'assemblée seule en avait le droit en se formant en jury
d'accusation. Cédant
au cri public, la Convention nationale nomma dans son sein une commission de
vingt-un membres pour l'examen de la conduite de Carrier, et sur son rapport,
elle le décréta d'arrestation. Introduit
dans la salle pour faire entendre sa défense, il récusa la copie des pièces à
sa charge, et réclama ses ordres en original. Alors Tallien demande qu'on
fasse venir les bateaux à soupapes et les cadavres des malheureuses victimes
précipitées dans le fleuve. « On veut des preuves matérielles, s'écrie
Legendre : eh bien, faites refluer la Loire à Paris ! » Carrier
soutient que les actes de sa mission étaient littéralement conformes aux
décrets et aux proclamations de la Convention nationale. « Vous
voulez, dit-il, suppléer aux preuves matérielles par la preuve testimoniale ?
Vous ferez donc déposer contre moi les brigands de la Vendée ? Alors, comment
vous garantir vous-mêmes ? Je vous le prédis, vous serez tous successivement
enveloppés dans une proscription inévitable. » Après
s'être élevé contre l'esprit des Nantais, contre leur opposition constante
aux vues des conventionnels en mission, Carrier rappela ses services à
l'armée, sa coopération aux victoires remportées sur les royalistes. « On
m'assimile à un tyran ; pouvais-je me dérober à la responsabilité dans
l'exercice momentané de mes pouvoirs ? Pourquoi me fait-on figurer seul dans
ce grand procès ? Les faits qui ont eu lieu à Nantes sont-ils donc étrangers
aux autres villes de l'ouest ? Angers et Saumur, Laval et Château-Gontier,
n'ont-ils pas vu précipiter, en plein jour, des Vendéens dans la Loire et
dans la Mayenne ? « On
sait qu'avant ma mission l'armée ne faisait déjà plus de prisonniers. La
Convention n'avait-elle pas mis hors la loi tous les aristocrates, les
royalistes, les ennemis du peuple ? N'avait-elle pas décrété que les Vendéens
seraient tous détruits dans un délai déterminé ? Enfin, n'avez-vous pas
applaudi au massacre des prisonniers ? Pourquoi blâmer aujourd'hui ce que vos
décrets ont ordonné ? La Convention voudrait donc se condamner elle-même ? » Ensuite,
s'appuyant sur les vengeances et l'esprit de représailles, toujours cruel
dans les guerres civiles : « Reportez-vous, ajouta Carrier, à ces temps
malheureux que le burin de l'histoire crayonnera si difficilement. L'humanité
pouvait-elle prévaloir ? Les tentatives de la Convention elle-même auraient
été impuissantes ? Qu'a-t-elle donc fait pour empêcher le sang de couler à
Lyon, à Marseille, à Toulon ? A-t-elle vengé les rebelles de l'Aveyron et de
la Lozère, tous passés indistinctement au fil de l'épée ? « J'ai
contribué à étouffer une guerre civile menaçante ; j'ai sauvé Nantes de la
fureur des brigands royalistes ; j'avais juré sur l'autel de la liberté de
sauver ma patrie, ou de mourir pour elle ; j'ai tenu mon serment. Si le sacrifice
de ma vie est nécessaire, je saurai mourir : l'histoire me fournit, en ce
genre, plus d'un grand exemple à suivre. » Cette
défense artificieuse ne fit qu'aigrir l'assemblée, qui se hâta de lancer le
décret d'accusation à l'unanimité, comme si elle eût voulu expier tout
entière sa longue participation aux excès de la terreur. Pendant
plusieurs jours, cette cause avait excité au plus haut degré l'intérêt des
Parisiens. La traduction de Carrier devant le tribunal révolutionnaire
augmenta l'empressement et l'agitation. Une multitude immense se presse
autour du tribunal ; chacun veut voir Carrier. Il paraît enfin devant ses
juges, et prend place parmi les accusés de Nantes. On s'interroge, on se
demande où est Carrier ? Une figure hâve, un teint livide, des yeux hagards
et sanglants, un corps long et décharné, tels sont les traits qui le font
reconnaître. Chacun se le désigne, et tout le monde le signale par un
mouvement d'indignation et d'horreur. Le président rétablit le calme par ces
mots : « J'espère que le peuple se montrera toujours digne de lui, et qu'il
saura respecter un accusé en présence de ses juges. » Le
greffier donne lecture de l'acte d'accusation en dix articles. Il en résulte
que l'accusé a fait exécuter sans jugement des prisonniers des deux sexes et
des enfants ; qu'il a donné à ses agents des pouvoirs illimités, et le droit
de vie et de mort ; enfin, qu'il a participé aux noyades. Quant à
ses co-accusés, il devient évident qu'ils n'ont été que ses instruments et
ses complices. De
longs débats avaient déjà porté la conviction dans l'âme des juges. Carrier
ne peut dénier trois pièces signées de lui, et faisant partie de
l'accusation. En vain voulut-il associer toute l'assemblée à sa cause ; il
n'était plus question que de venger l'humanité, dont il avait été le fléau.
La loi violée, la justice méconnue, l'humanité indignement outragée,
réclamaient un grand exemple. Carrier
développa, devant le tribunal, le même système de défense qu'il avait adopté
devant la Convention. Il se prévalut des décrets qui ordonnaient d'incendier
et de tout exterminer dans la Vendée ; il écarta l'imputation des noyades
et des fusillades en masse, qu'il rejeta sur le comité de Nantes, et il défia
ses accusateurs de lui opposer, à ce sujet, aucun ordre de sa main. Il se
couvrit aussi de l'égide de ses pouvoirs illimités, et récusa le tribunal en
lui reprochant de ne faire entendre contre lui que des Vendéens, et des royalistes
leurs complices. Après avoir présenté l'effrayant tableau des cruautés
commises par ces derniers envers les patriotes, il s'écria : « Si les
ministres plénipotentiaires des brigands ont demandé ma tête pour avoir la
paix, si de ma mort dépend la fin de cette guerre malheureuse, s'il existe un
plan de transaction entre la Convention et Charette, j'invite le tribunal à
déverser tout sur moi. » Il
n'ajouta rien à cette défense. Le 26
frimaire (26
décembre 1794), le
tribunal le condamna à la peine capitale, ainsi que Pinard et Grandmaison ses
complices. Le même jugement acquitta les membres du comité de Nantes, sur la
question intentionnelle. Carrier
entendit prononcer son arrêt de mort avec fermeté, et dit : « Je meurs
victime et innocent, mon dernier vœu est pour la république et pour le salut
de mes concitoyens. » Il fut
conduit au supplice à travers une foule immense, et le peuple, en voyant
tomber sa tête, sembla ne plus désespérer de la justice des hommes. La
Convention nationale ne sanctionna point l'absolution du comité de Nantes ;
elle révoqua le tribunal, et ordonna la réincarcération des accusés
acquittés. En
passant ainsi d'une extrémité à l'autre, la Convention espérait faire oublier
qu'elle avait approuvé ce qu'elle était forcée de punir. Cependant,
toutes les formes étaient pour les accusés absous ; en infirmant leur
jugement, on portait atteinte à l'institution des jurés. Les remettre une
seconde fois sous le glaive de la loi, c'était substituer la passion à la
justice ; c'était évoquer les chambres ardentes et les commissions vendues
aux caprices du despotisme. Que devient la loi quand elle n'est plus qu'une
dépendance servile et flexible du pouvoir ? Où est la garantie de
l'innocence, lorsqu'après avoir été solennellement acquitté, un accusé peut
être recherché de nouveau ? La justice est donc relative, ou plutôt elle ne
peut exister en révolution. Ces
craintes étaient exprimées, non par la multitude passionnée ou indifférente,
mais par et petit nombre d'hommes prévoyants et calmes, dont le jugement
devance presque toujours celui de la postérité. Ils ne
virent dans cette grande affaire que l'action et les effets des passions
déchaînées, que le choc des différents partis qui déchiraient alors la France
; ils n'aperçurent dans les faits atroces, établis aux débats, que le
développement et les résultats des malheurs de la guerre civile. Tel fut ce procès fameux, dont l'issue intéressa vivement les deux partis, qui y attachaient leur succès ou leur défaite. |
[1]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° III.
[2]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° IV, V et VI.
[3]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° VII.
[4]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° VIII.
[5]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° IX et X.
[6]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XI et XII.
[7]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XIII.
[8]
Voyez, à la fin du volume, les Pièces justificatives, n° XIV.