HISTOIRE DE LA GUERRE DE VENDÉE ET DES CHOUANS

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE DOUZIÈME.

 

 

Mission de Carrier à Nantes. — État de la Vendée après l'incursion d'outre-Loire. — Reprise de Noirmoutiers par les républicains. — Supplice de d'Elbée.

 

APRÈS la bataille de Savenay, l'armée de la république entra en triomphe dans la ville de Nantes. Le peuple, et les autorités allèrent à sa rencontre avec des couronnes de laurier. Nantes fut illuminé ; on y donna des fêtes aux soldats. La société populaire décerna des couronnes aux généraux Marceau, Kléber, Beaupuy, Tilly ; et le président, à la suite d'un discours patriotique, les leur distribua au milieu des transports du plus vif enthousiasme. Les commissaires de la Convention, jaloux des marques de déférence accordées aux généraux, cherchèrent à les déconsidérer, en rapportant tous les succès aux soldats. Westermann avait joui le premier de la faveur des Nantais. A son passage, le peuple l'avait couvert de lauriers, tandis que rappelé à Paris, où sa perte était jurée, pressentait déjà qu'il passerait du triomphe à l'échafaud.

Ces témoignages éclatants, prodigués aux vainqueurs du Mans et de Savenay, furent sanctionnés par la Convention nationale. Ede déclara que l'armée de l'Ouest avait bien mérité de la patrie. Le souvenir-de la bataille de Chollet qui n'avait point empêché le passage de la Loire, modéra les-transports de la Convention. Rien, en effet, ne garantissait la fin de la guerre. Au reste, il est douteux que la postérité ratifie le décret conventionnel, l'armée républicaine ayant abusé de sa victoire. Sans doute où pourrait l'imputer aux, malheurs des temps et à la férocité de quelques hommes dont le courage consistait à massacrer des ennemis désarmés et-suppliants. Mais comment distinguer l'innocent d'avec le coupable ? D'un autre côté, qui oserait s'élever contre la mémoire des Marceau, des Kléber, que l'envie et l'esprit de parti ont toujours respectée ? Ils gémirent sans doute de tant d'excès révoltants, et jouirent à peine des avantages que devaient leur assurer tant de succès : alors la puissance militaire ne s'étendait point au-delà des camps.

Quoique victorieuse, l'armée de l'Ouest n'avait jamais été aussi près de sa désorganisation totale ; considérablement diminuée, exténuée de fatigue par des marches continuelles et forcées, quelques-uns de ses bataillons avaient plus d'officiers que de soldats. La cavalerie éprouvait le besoin d'une remonte générale, et cent cinquante-cinq bataillons ou régiments formaient à peine quarante mille hommes. A la vérité, ces forces allaient être augmentées d'une division que le comité de salut public, au moment des dangers de la Bretagne, avait tirée de l’armée du Nord. « La victoire, avait répété Barère, se range toujours du côté des gros bataillons. » Ces dix mille hommes, commandés par le général Duquesnoy, furent appelés colonne infernale, soit qu'ils eussent déjà mérité ce nom dans le Nord, soit qu'arrivés trop tard pour gagner des batailles, il ne leur restât plus qu'à incendier et massacrer. Ils étaient également harassés par des marches et contre marches inutiles. Ainsi, sur cinquante mille soldats que comptait l'armée de l'Ouest après ses triomphes, douze mille remplissaient les hôpitaux ; le reste se trouva sans souliers, et la plupart mal armés.

Il fallait défendre tout le pays, compris depuis Angoulême jusqu'à Alençon, et depuis la Rochelle et Nantes jusqu'à Orléans inclusivement ; il fallait établir des postes d'observation depuis l'embouchure de la Vilaine jusqu'à celle de la Charente ; il fallait garder les côtés et placer de fortes garnisons dans les îles d’Oléron et de Rhé. A l'exception de quelques ouvrages élevés sur la côte, ce commandement n'offrait, dans ion immense étendue, aucun poste, aune ville régulièrement fortifiés. Le désordre de l'armée, son défaut d'ensemble venaient moins de l'impéritie des chefs que de leur fréquente mutation. En trois mois, le commandement avait passé dans les mains de six généraux différents. Marceau, malgré ses talents, n'avait pu s'occuper à la fois de la rive gauche, et de la poursuite des Vendéens dans la Bretagne ; l'instant d’ailleurs n'était pas favorable pour ramener la discipline. Cet officier remit le commandement au général Turreau ; peut-être aurait-il fallu laissée vainqueur du Mans et de Savenay le soin de réduire Charette, au lieu d’appeler un général peu connu dans l'armée. Rentré dans la foule des généraux ignorés, Marceau devait reparaître un jour environné d'un plus grand éclat. Comment ne pas se rappeler ici les circonstances de sa mort prématurée lorsqu'un plomb mortel le frappe, la consternation gagne les deux-armées ; amis et ennemis pleurent Marceau, et le général qui lui était opposé, lui prodigue des soins. A sa pompe funéraire, le canon des Autrichiens répondit à l’artillerie funèbre du camp français. En cinq mois ce jeune homme avait passé du grade de simple officier au commandement en chef. Il dut son élévation à la guerre civile qui avait développé ses talents.

Le premier soin de son successeur dans l'Ouest fut de se concerter avec le général en chef des côtes de Bretagne pour contenir les Chouans, recrutés des débris de l'armée battue au Mans et à Savenay. A la suite d'une entrevue entre les deux généraux, il fut décidé, que l'armée de l'Ouest défendrait la rive droite de la Loire pour empêcher les insurgés bretons de communiquer avec les Vendéens. On était alors dans la saison du repos ; l'armée en éprouvait impérieusement le besoin ; mais il fallait agir contre Charette, qui se rendait chaque jour plus redoutable. La célébrité de ce chef royaliste date de cette époque. D'Elbée mourant s'était jeté dans ses bras ; La Rochejacquelein n'avait plus d’armée, et le nom de Charette effaçait déjà celui de tous les autres chefs du Bas-Poitou. Forcé de le perdre de vue pour suivre l'expédition d'outre-Loire, je reviendrai sur les évènements qui le concernent, quand j'aurai retracé les malheurs de Nantes lors de la mission de Carrier.

Ce conventionnel n'apporta point la terreur à Nantes, elle y régnait déjà ; mais il la rendit tellement effroyable, qu'elle devait laisser à jamais des souvenirs funestes dans la mémoire des hommes. Nantes avait moins à craindre des Vendéens que des révolutionnaires qui dominaient le peuple et l'exaspéraient contre les riches et le commerce. Les troupes qui défendaient la ville étaient excitées par les mêmes suggestions. Les commissaires de la Convention, entraînés par des impressions défavorables, accusaient les Nantais de tiédeur, s'élevaient contre leur esprit mercantile, sans leur tenir compte des sacrifices qu’ils avaient faits à la liberté et à la révolution. Cependant, presque livré à ses propres forces, isolé, en quelque sorte, du reste de la république, Nantes, tour à tour la proie des révolutionnaires et des Vendéens, soutenait une guerre terrible sur les deux rives de la Loire. « Votre ville est riche, avait dit Biron à des députés de Nantes ; il faudra bien qu'elle fasse des sacrifices. » Les Nantais consternés enfouirent leurs richesses. La terreur avait commencé avec les premiers jours de l'insurrection. Le révolutionnaire Héron parut impunément à la tribune populaire avec une oreille de royaliste à son chapeau ; des forcenés menacèrent d'égorger les juges sur leurs sièges, s'ils n'envoyaient tout de suite à la mort Laberillais, que le jury venait d'absoudre, et qu'ils firent condamner par un nouveau jugement. Ces mêmes forcenés enlevèrent au pied de l'échafaud le cadavre d'un supplicié, le traînèrent jusques dans la place dit département, et haranguèrent séditieusement les corps administratifs ; enfin, les lois sans force, et les mots magiques de modérantisme et de fédéralisme, servirent à traîner à l'échafaud le parti modéré. Bientôt des hommes avides de places, ivres d'orgueil, ennemis de toute vertu sociale, provoquèrent la destitution des administrations dont les principes n'étaient point assez exagérés. La classe simple et crédule les secondait. Alors tout tendit au despotisme populaire, et l'on égara le peuple par cette maxime outrée : « Si la république a besoin de notre tête, coupable ou non, il faut qu'elle tombe. » Le jeune Goullin, secrétaire de Philippeaux, Forget, Goudet, Renard, Houguet et Chaux étaient les apôtres de cette liberté sanglante et terrible ; le peuple armé par eux contre lui-même, allait s'enchaîner de ses propres mains. Tout à coup l'armée catholique passe la Loire ; le comité de salut public craint pour la Bretagne. « Nous te conjurons, écrit-il à Carrier, d'aller à Nantes ; nous t’en voyons un arrêté qui te presse de purger cette ville. » Carrier, ce redoutable missionnaire de la Convention, aborde à Nantes, rempli de préventions contre les habitants, comme s'il eût été au centre de la Vendée. Il ne voit plus que die abus ; il ne rêve que conspirations, assassinat. Profondément pénétré de ce principe, que la république ne sera calme et le peuple heureux que par l'extermination de tous les ennemis de la révolution, il provoque, il ordonne l'incarcération des riches, et donne un élan terrible au comité révolutionnaire qui était composé des plus fongueux démocrates. Cette institution dévorante désolait toutes les communes de la France. Au nom de Goullin, qui en est le moteur à Nantes, tout tremblait comme au nom de Carrier. Esclave de ce proconsul populaire, le comité donne bientôt dans les excès les plus condamnables. Carrier, qui veut anéantir tout ce qui s'oppose à sa marche, y est encouragé, au nom du comité de salut public, par Hérault de Séchelles. « Un représentant du peuple en mission, lui écrit Hérault, doit frapper de grands coups, mais laisser peser sur les agents tout le poids de la responsabilité, et jamais se compromettre par écrit. » Fidèle à ce principe, Carrier ne frappe pas encore, il vomit les imprécations les plus véhémentes contre les marchands et les riches dont il demande la proscription. Bientôt toutes les familles opulentes sont dans le deuil, et le peuple, réduits à une demi-livre de pain, par jour, fait entendre des cris séditieux. Alors Carrier ordonne d'enfoncer les magasins, et menace de déclarer la ville entière en état de rébellion. Il venait de confirmer l'établissement de la compagnie révolutionnaire de Marat : nouveau sujet d'alarmes pour les Nantais. Cette compagnie composée de soixante hommes, recelais dans son sein quelques fanatiques et beaucoup de scélérats chargés des visites domiciliaires, de l’apposition des scellés et de l'arrestation des suspects dans toutes les classes de citoyens. Tel était-en substance le serment qu'on leur faisait prêter : « Je jure de dénoncer et de poursuivre les ennemis du peuple ; je jure mort aux royalistes et aux modérés ; je jure de ne jamais composer avec la parenté, ni avec aucune affection. » Bientôt ces soixante sicaires, soutenus par Carrier, se livrèrent aux excès les plus révoltants. Ainsi le comité révolutionnaire et la' compagnie Marat exerçaient à l'envi, dans cette ville désolée, leur redoutable ministère. Ils firent traîner à Paris les cent trente-deux Nantais, connus ensuite par le procès de Carrier. Voués, à la mort ; ils furent assimilés, en quelque sorte, aux Vendéens, quoique la plupart fussent des patriotes ; mais Carrier voulait frapper les Nantais de la plus sombre terreur. Voici quelle fut sa marche révolutionnaire : après la défaite des Vendéens sur la rive droite, l'entassement des prisonniers, la disette, le mécontentement, la terreur, firent craindre une crise à Nantes. Carrier ordonna l'arrestation de tous les ennemis, de la république ; les trois corps administratifs s'assemblèrent pour scruter les individus ; la passion, le patriotisme le plus exagéré, présidèrent aux débats. L’incarcération d'un grand nombre de citoyens fut prononcée. Au même instant se répandit le bruit d'une conspiration dans les prisons. Six détenus avaient fabriqué de fausses clefs, d’autres devaient les seconder, enfoncer les portes, massacrer les autorités. Un seul témoignage appuyait la dénonciation, et cependant on battit la générale, la garde nationale se mit sous les armes, les prévenus furent jugés et mis à mort. Carrier, croyant avoir échappé à un grand danger, convoqua de nouveau les autorités pour prononcer sur le sort des détenus, que leur grand nombre, rendait redoutables. À la suite conseil secret, Carrier s'arrogeant le droit de vie et de mort, appela les magistrats à son tribunal, et mit en délibération « si l’on ferait juger où périr en masse des milliers de détenus. » Cette proposition fit frémir ; elle fut écartée, reproduite, combattue, et donna lieu à plusieurs séances orageuses. Carrier insiste, accablant d'invectives tous ceux qui ne sont pas de son avis. On nomme des commissaires qui, pour première mesure, arrêtent que des listes fatales seront dressées. Carrier signe l'ordre de faire périr en masse toutes ces victimes, mais le commandant temporaire Boisvin refuse de l'exécuter ; l'ordre est retiré le lendemain. Cependant Carrier, en rendant compte à la Convention nationale du complot, avait dit, en parlant des prisonniers accusés de sédition : « Une grande mesure va me délivrer du reste. » Il n’a pu les faire fusiller, il va les engloutir dans la Loire. La garde nationale est écartée ; les troupes soldées ne sont point requises ; sur les navires, destinés aux exécutions connues sous le nom de noyades, on place des agents féroces, avides de carnage et de butin, tous dévoués à Carrier. Ce n'est d'abord qu’à l’ombre de la nuit ; mais bientôt, quand la terreur a tout comprimé, le soleil éclaire ces crimes horribles. En échange de cent trente-deux Nantais, Angers avait envoyé à Nantes cinquante-huit prêtres arrêtés à Nevers. C'est contre ces infortunés que Carrier renouvelle l’atroce expédient de Néron ; mais il en déguise l'horreur sous le nom d'accident fortuit., Après avoir annoncé la régénération révolutionnaire de Nantes, il rendit compte à la Convention, et en termes plus clairs, d'une seconde noyade de prêtres, ajoutant à la fin de sa lettre : « Quel torrent révolutionnaire que la Loire ! » Ces mots répandirent une horrible lumière. Cependant la Convention mentionna honorablement la lettre de Carrier dans son bulletin. Alors, pour obéir plus servilement au sénat qui avait proclamé lui-même la terreur, Carrier, secondé par deux scélérats qu'il venait d'élever au grade d'adjudants-généraux, signala chaque instant de sa mission par l'engloutissement d'un plus grand nombre de victimes. Il suivait ponctuellement la marche qui lui avait été tracée, et ses deux sicaires, Fouquet et Lamberty, agissaient sans aucun ordre signé de sa main. Il les endoctrinait verbalement, évitant avec soin de se confier aux autorités. Pour lui fournir des moyens d'exécution, le comité révolutionnaire se chargea de l'acquisition des navires, et requit les bras nécessaires pour leur manœuvre. Fouquet et Lamberty reçurent un ordre signé Carrier, qui les autorisait seulement à passer avec les gabares chargées de prisonniers, sans que nul pût les troubler. Dans la nuit du 15 au 16 décembre, cent cinquante prisonniers sont engloutis dans les flots, et bientôt leurs cadavres attestent sur le rivage de l'Océan, la férocité du tyran de la Loire-Inférieure. Une troisième noyade se prépare ; on amène les gabares, et la liste des victimes est dressée. Sous prétexte d'une translation à Belle-Ile, la garde nationale protège l'extraction des prisonniers, et les escorte jusqu'au bord du fleuve, où ils sont abandonnés à leurs bourreaux. Déjà ceux-ci, gorgés de vin avant de s'abreuver de sang, avaient fait retentir les cachots de leurs voix menaçantes, en accablant d'outrages les malheureux qu'ils traînaient à la mort. Ces victimes, liées deux à deux ; sont entassées sur le fatal navire, où elles sont mutilées à coups de sabre : leurs gémissements ne peuvent arrêter les bourreaux qui s'élancent dans des chaloupes. L'un d'eux arme son bras d'une hache, et frappe à coups redoublés le navire pour l'entr'ouvrir et le submerger ; il ne l'abandonne qu'au moment où il va s'engloutir. Un autre, saisi d'une rame, parcourt les bords de la Loire pour replonger impitoyablement ceux que d'heureux efforts ou un courant favorable ramènent sur le rivage. Dans l'année qui a suivi ces horreurs, quatre principales noyades furent constatées par le procès de Carrier ; les dépositions les portèrent à un plus grand nombre. Dans l'une de ces barbares exécutions, huit cents individus de tout âge et de tout sexe, furent inhumainement mutilés à coups de sabre ou fusillés, parce que la gabare ne coulait point assez vite. La cruelle impatience de Carrier n'était point encore satisfaite ; il fallait des précautions gênantes, et sacrifier des navires utiles ; d'ailleurs les prisonniers augmentaient chaque jour, quoique la commission militaire en condamnât par centaines. Leur nombre après la bataille de Savenay, s'accrut tellement qu'on les jeta pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans l'entrepôt. La pudeur y était outragée comme l'humanité. On leur apportait une fois par jour du pain noir et de l'eau. Souvent des enfants qui avaient cherché la nuit à se désaltérer, étaient trouvés le lendemain suffoqués dans les ordures. Les morts étaient entassés au milieu des vivants ; on ne respirait plus que des miasmes mortifères. L'amas de corruption fut tel, qu'on promit la vie à quarante de ces malheureux, à condition qu’ils nettoieraient les prisons. Pour comble d'horreur, ceux qui survécurent furent massacrés. Le froid était alors excessif ; les prisonniers gisant sur une paille infecte, se pressaient les uns contre les autres pour conserver un reste de chaleur. On y voyait des femmes expirantes, d'autres déjà sans vie. Un enfant de treize ans, caché sous les habillements de sa mère, refusa de suivre ses libérateurs. « Ah ! ne m'enlevez pas ma fille, s'écria sa mère mourante ; nous voulons tous périr ensemble. » Il fallut la lui arracher. Les victimes renaissaient au milieu des supplices ; les morts étaient à l'instant remplacés dans les prisons. La commission militaire chargée de juger les insurgés pris les armes à la main, voulut s'opposer à leur extraction arbitraire. Carrier mande aussitôt le président. « Ces donc toi, lui dit-il d'un air irrité, qui t'opposes à mes ordres ? Puisque tu veux juger, juge donc ; et si l'entrepôt n’est pas vidé dans deux heures, je te fais fusiller. » Carrier ne voulait pas de jugement, : la commission invoquait les formes ; elle resta, pour ainsi dire, en permanence, jugeant cent cinquante à deux cents Vendéens par jour. Près de trois mille périrent en un mois, et à la même époque on en fusilla douze cents dans la prairie de Saint-Gemmes, près d'Angers, par les ordres de Francastel. Nantes présentait le spectacle déchirant d'une foule de fossoyeurs rangés le long de la Loire, continuellement occupés enterrer des monceaux de cadavres. Les bords du fleuve jusqu'à Paimbœuf en étaient, couverts ; on fit défense de boire de son eau. La peste, la disette, la terreur, désolaient la ville ; si l'on rencontrait son ami, son frère, on n'osait l'aborder. Les autorités craignaient de constater sur leurs registres les faits publics ; le peuple, les magistrats tremblaient également au nom de Carrier. Quelques fonctionnaires courageux hasardèrent des remontrances au sujet des Vendéens qui venaient se rendre volontairement. Carrier leur défendit de s'occuper de la guerre et des mesures de sûreté générale, sous peine de dix années de fers. Les plus fermes osèrent lui dire : « Fais braquer les canons aux portes de la ville lorsque les rebelles s'y présentent sans armes, mais qu'ils ne soient point massacrés dans nos murs. » Rien ne put fléchir Carrier. Livré aux excès de la férocité la plus brutale, il fit passer le feu dont il était dévoré dans l'âme des membres du comité révolutionnaire, devenu son principal instrument. Tout cède à ses ordres terribles ; c'est un torrent dévastateur qui submerge tout. Tant de crimes ne pouvaient être attribués qu'à la plus odieuse perversité, ou plutôt à une manie frénétique. La terreur qui planait sur Nantes réagissait sur toute la Vendée, où son influence aggravait les maux de la guerre civile. Nul n'osait attaquer Carrier, ni s'opposer ouvertement à ses fureurs. Un enfant fit évanouir sa puissance, et délivra Nantes de ce redoutable mandataire de la Convention. Le jeune Julien de la Drôme, fils d'un Conventionnel ami de Robespierre, envoyé pour observer les départements de l'Ouest, s'indigna des malheurs de Nantes et du despotisme de Carrier. Il le signale à Robespierre, qui était alors le régulateur du comité de salut public, et ne lui déguise rien. « Une armée, écrit-il, est dans Nantes sans discipline, sans ordre, tandis qu'on envoie successivement des corps épars à la boucherie. D'un côté l'on pille, de l'autre on tue la république., Un peuple de généraux, fiers de leurs épaulettes et bordures en or aux collets, riches des appointements qu'ils volent, éclaboussent dans leurs voitures les patriotes à pied, sont toujours auprès des femmes, au spectacle ou dans des fêtes et repas somptueux qui insultent à la misère publique. Ils dédaignent la société populaire, où ne vont que très rarement avec Carrier. Celui-ci est invisible pour les corps constitués, les membres du club et tous les patriotes. Il se fait dire malade et à la campagne, afin de se soustraire aux occupations que réclament les circonstances, et nul n'est dupe de ce mensonge. On le sait bien portant et en ville ; on sait qu’il est dans un sérail, entouré d'insolentes sultanes, et d'épauletiers lui servant d'eunuques ; on sait qu'il n'est accessible qu'aux seuls états-majors qui le flagornent sans cesse ; on sait qu'il a de tous côtés des espions qui lui rapportent ce qu'on dit dans les comités particuliers et dans les assemblées publiques. On lui reproche des actes inouïs ; on assure qu'il a fait prendre indistinctement, puis conduire dans des bateaux et submerger dans la Loire, tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes. Il m'a dit à moi-même qu'on ne révolutionnait que par de semblables mesures. On n'ose plus ni parler, ni écrire, ni même penser. L'esprit public est mort, la liberté n'existe plus. »

Carrier, instruit que Julien l'a dénoncé, ordonne son arrestation ; mais il n'ose retenir l'envoyé de Robespierre. Julien détermine une adresse des patriotes nantais contre Carrier ; elle est envoyée à Robespierre par une députation. « Il faut, sans délai, rappeler Carrier ; il n'y a pas un instant à perdre : il faut sauver Nantes, éteindre la Vendée, réprimer les élans despotiques de Carrier ; qu'on n'attende pas un jour pour le rappeler. » Cependant le comité de salut public hésitait encore. Enfin Robespierre l'emporte, et Carrier est rappelé.

Ce fut pendant le séjour de Carrier à Nantes que Noirmoutiers fut pris par Charette, et repris par les républicains.

En séparant ses intérêts de ceux de la Haute-Vendée, Charette ne prévit pas qu'il creusait lui-même le précipice qui devait l'engloutir un jour. Les deux Vendées qui auraient pu balancer les efforts des républicains, furent désunies à jamais, dès l'instant où le passage de la Loire fut exécuté isolément par la grande armée catholique. Plusieurs soldats du Bas-Poitou découragés par le désordre qui régnait dans leurs rangs, et par l'incapacité de leurs officiers, suivirent cette armée au-delà du fleuve ; d'autres, et ce fut le plus grand nombre, effrayés des succès dévastateurs des patriotes abandonnèrent leurs chefs ; ils manquaient d'ailleurs de vivres depuis plusieurs jours. Charette, au moment de cette crise, n'avait plus que huit cents hommes. Accusé de lâcheté par les royalistes du Haut-Poitou, il sentit la nécessité de ramener l'opinion ; et jugeant l'importance de l'île de Noirmoutiers, qui pouvait lui ouvrir des communications avec l'Angleterre ; il convoqua les autres chefs, ses voisins, pour cette expédition, où il fallait employer la force et la ruse.

Située à la pointe nord-ouest de la Vendée l'île de Noirmoutiers ferme au s'id, la baie de Bourgneuf ; elle contient, sur une, superficie de trois lieues, près de six mille habitants, population qui serait extraordinaire, relativement à son peu d'étendue, si son territoire n'était pas l'un des plus fertiles de la Vendée et peut-être de la France entière. Jamais la terre n'y repose ; des grains de toute espèce, d'excellents pâturages et des salines, telles sont ses richesses ; elles servent aux habitants d'objets d'échange pour se procurer du bois et du vin qui leur manquent. Noirmoutiers n'a qu'un port embarcadère qui se remplit de sable, mais la rade du bois de la Chaise près de l'île est sûre. Il est, un danger plus imminent, auquel l'île tout entière est exposée : les vents élèvent les sables fins des dunes qui sont sur la côte ; ce sable se mêle à la terre végétale de l'intérieur, et finira par la couvrir. Des travaux capables de résister à la mer pourraient seuls sauver l’île. Elle comprend, outre plusieurs habitations particulières, la commune de Barbatte à une lieue de sa pointe méridionale, celle de Noirmoutiers et de la Blanche au nord-ouest. Dans les premiers jours de l’insurrection, les insurgés du Marais s'en étaient déjà rendu maîtres ; mais alors cette île était presque sans défense. René de Tinguy érigea. Noirmoutiers en gouvernement militaire, au nom de Louis XVII ; mais il n'eut pas le temps de s'y consolider. Beysser, en balayant les côtes du Poitou, y répandit tellement l'alarme, qu'il força Tinguy d'abandonner son gouvernement. La vengeance des patriotes ne tomba que sur le maire de Barbatte, qui fut prévenu d'intelligence avec les royalistes. Depuis lors, la garnison républicaine s'y tint constamment sur la défensive. Charette s'était ménagé des intelligences à Barbatte, au moyen de Palvadeau, ancien membre de la municipalité, qui promit de lui livrer Noirmoutiers au moment où les Vendéens s'y présenteraient de nuit avec une force imposante. La première tentative ne fut point heureuse. A l'heure indiquée, Charette se rendit à pied au passage du Gouas ; mais à moitié chemin, un coup de canon annonça qu'on était découvert ; il fallut se retirer. La troupe de Charette se rendit à Bouin, et comme les républicains avaient évacué le pays, les paysans rentrèrent dans leurs foyers. Charette fit ensuite sur Saint-Gilles une tentative qui n'eut pas un meilleur succès. Enfin, il se présente une seconde fois devant Noirmoutiers à la faveur de la nuit et de la marée basse ; et ayant laissé toute, sa cavalerie à Beauvoir, il entre à Barbatte avec son infanterie d'élite. Les habitants pilotèrent eux-mêmes ses soldats, en faisant connaître les abords les plus faibles et les points les moins défendus. Ils se mêlèrent ensuite parmi les Vendéens pour chasser la garnison, qui courut aux armes et se retrancha derrière des moulins et des bancs de sables. Charette, séparé de sa cavalerie par la marée montante, marcha pour vaincre la résistance ; mais les canonniers républicains qui servaient les batteries de l'intérieur, ne voulurent point entendre parler de capitulation. L'un d'eux, nommé Richer, fusille un soldat qui proposait de se rendre ; il est lui-même égorgé un instant après sur sa pièce de canon ; son jeune fils est pris à ses côtés. Charette, qui avait besoin de canonniers, lui offre la vie, à condition qu'il le suivra. Le jeune Richer s'en indigne : « Mon père, dit-il, vient d'être massacré par vous en défendant la république ; je ne ternirai point la gloire d'une si belle mort. J'abhorre les rois, j'adore la liberté. » A ces mots, plusieurs coups de fusils l'étendent à côté de son père.

Charette n'était point encore maître de l'île entière, lorsque Bodereau, l'un de ses officiers de cavalerie, revenu du Haut-Anjou, pénétra dans Noirmoutiers à la tête de soixante chevaux. A la pointe du jour, Charette marcha sur la ville, et somma la garnison de se rendre ; elle était peu nombreuse, et le commandant Wieland vint au-devant des royalistes et remit son épée à Charette, qui la lui rendit aussitôt. La garnison prisonnière de guerre fut transférée à Bouin, sous la garde de Pajot, qui en était commandant. Ce fut Bodereau qui annonça le premier à Charette les défaites de Mortagne et de Chollet, et le passage de la Loire par l'armée catholique. Charette refusa de croire au succès d'une entreprise aussi extraordinaire. Il en eut bientôt la conviction, lorsque rentrant dans le Bocage pour approvisionner Noirmoutiers, il rencontra d'Elbée à Touvois, porté sur un brancard, accompagné de Boissy son ami, et de Duhoux d'Hauterive son beau-frère. L'entrevue fut touchante. « Je viens, dit d'Elbée à Charette, me jeter dans vos bras. » Ensuite il lui parla des malheurs de la Vendée, de la perte de Bonchamp. Charette l'engagea de se retirer à Noirmoutiers, où il avait fait des dispositions défensives. Il ajouta qu'il fallait envoyer des officiers en Angleterre pour réclamer des secours, mais qu'il serait prudent néanmoins d'évacuer l'île, en cas d'attaque par des forces supérieures. Déjà les Vendéens la regardaient comme leur place de sûreté. Charette en avait confié la défense quinze cents hommes de son armée. Quelques chefs subalternes s'y renfermèrent avec d'Elbée.

Charette ne voulant point abandonner le théâtre de la guerre, profita de l'éloignement de l'ennemi pour relever la confiance des Poitevins. De leur côté, les généraux et les commissaires de la république, trompés par les apparences, se persuadèrent que tous les royalistes avaient passé la Loire, et qu'il n'en existait plus dans la Haute-Vendée. Cependant ils occupèrent les points fortifiés, tels que Montagne, Tiffauges, Montaigu, Chollet, Saint-Florent, Bressuire et Argenton, qui, depuis sept mois, étaient tous exclusivement au pouvoir des Vendéens. Privés de leurs généraux et sans points de ralliement, les paysans du Haut-Poitou qui n'avaient pas passé la Loire, ne se montraient plus. Il n'en était pas de même dans la Basse-Vendée ; aucun des officiers accoutumés à suivre Charette ne marchaient avec la grande armée, et ce chef pouvait encore rassembler quatre à cinq mille hommes. Lacathelinière était encore dans le pays de Retz, et Joly pouvait rallier, dans le district des Sables, tous les insurgés qui avaient marché sous ses drapeaux. Au centre de la Vendée, Prodhomme et Bérard ménageaient les éléments d'insurrection qui formèrent ensuite une seconde armée du centre. La guerre civile, sans perdre de son intensité première, étendait même plus loin ses ravages. Il n'y eut donc point, sur la rive gauche, d'interruption dans les combats, mais les hostilités changèrent de caractère ; l'adresse et la ruse suppléèrent à la force. Les prêtres et les chefs du Bas-Poitou publièrent que leurs frères de la grande armée conquéraient la Bretagne ; et comme les républicains n'avaient laissé que de faibles garnisons dans la Vendée, leurs postes isolés, coupés et sans cesse harcelés, ne pouvaient se soutenir. De là une inactivité funeste. L'état-major de l'armée républicaine, emporté par la victoire, avait aussi passé le fleuve ; les officiers-généraux restés sur l'autre rive, se renfermèrent forcément dans une défensive dangereuse. Les généraux Haxo et Dutruy furent d'abord opposés à Charette ; le général Moulins le jeune, posté à Saint-Florent, gardait la Loire, et observait la Haute-Vendée, où l'inertie des républicains ranima les insurgés qui n'avaient point passé le fleuve. Ils se montrèrent sur plusieurs points, au nombre de trois, quatre et cinq cents hommes, battirent différents détachements, enlevèrent des patrouilles et même des convois. Ils semblaient n'attendre que l'issue de l'expédition de Bretagne et le retour de leurs chefs pour se montrer en masse. Réveillés, dans les premiers jours de décembre, par l'artillerie de La Rochejacquelein qui attaquait Angers, les paysans du Haut-Anjou se rassemblèrent sans chefs, au nombre de deux à trois mille, vers Chollet et Saint-Florent. Ils menacèrent à' la fois ces deux postes ; et après avoir taillé en pièces quelques détachements, ils attaquèrent l'adjudant-général Desmares, posté à Jallais. Trois heures de combat n'ayant point entamé l'ennemi, les insurgés se retirèrent. Tel fut l'état de la Vendée pendant la transmigration de l'armée catholique en Bretagne. Les insurgés du Bas-Poitou en profitèrent, et se rendirent bientôt redoutables. Ici Charette va commencer à jouer le premier rôle ; il ne cessa depuis d'être l'ennemi le plus dangereux de la république. Sa célébrité date de cette époque ; elle s'accrut jusqu'à sa mort, et lui survivra longtemps.

Tous les efforts des républicains s'étant portés en Bretagne, le général Haxo, commandant les forces cantonnées dans la Loire-Inférieure, ne put d'abord agir contre Charette. Il avait d'ailleurs des inquiétudes pour sa droite. Lacathelinière, toujours maître du pays de Retz, pouvait recevoir directement des secours de l'Angleterre par la baie de Bourgneuf. Noirmoutiers venait de tomber au pouvoir de Charette, et les esprits étaient encore dans l'incertitude sur l'issue de l'expédition d'outre-Loire. Le génie actif et persévérant du général Haxo se pliait avec peine au système d'une défensive humiliante. Ce général méditait un plan trop vaste pour les moyens qui étaient à sa disposition. Il trouva d'abord dans la garde nationale nantaise des secours suffisants pour battre Lacathelinière, auquel il enleva deux pièces de canon : Ce chef royaliste avait laissé une faible garnison au port Saint-Père, et s'était retiré dans la forêt de Princé. La garnison nantaise du château d'Aux, commandée par Muscard, attaque le port Saint-Père, y pénètre, chasse la garnison royaliste, et brûle tous les moulins jusqu'au bourg Sainte-Pazanne. Guérin accourt de Bourgneuf avec de la cavalerie, à laquelle se joint toute l'infanterie de Lacathelinière ; ces deux chefs réunis forcent les républicains de rentrer au port Saint-Père ; mais Lacathelinière, légèrement atteint d'une balle, se retire ; alors les républicains le poursuivent : le port Saint-Père, pris et repris, reste enfin au pouvoir des patriotes qui ne l'abandonnèrent plus. En même temps les frégates de la république, qui gardaient ces parages, s'emparèrent de trois bâtiments ennemis chargés de provisions et de munitions de guerre, après en avoir coulé bas plusieurs autres à coups de canon. Le général Haxo concerta la suite de ses opérations avec le général Dutruy, qui commandait la division des Sables-d'Olonne. Ces deux officiers, quoique émules de gloire, et parcourant ensemble la même carrière, vivaient dans la plus parfaite intelligence. Dutruy avait eu d'abord à combattre les trois divisions de Joly, de Savin et de Ducloudy, qui se rassemblèrent suries bords da marais Perrier, entre Challans et Saint-Jean-de-Mont, pour attaquer Saint-Gilles. Ces trois chefs vendéens occupèrent Challans sans opposition. Les républicains, instruits de leurs mouvements, avaient fait replier leurs avant-postes pour se cantonner à Saint-Gilles, bien résolus de s'y défendre. Leurs retranchements étaient-hérissés de baïonnettes et armés de batteries Le 31 octobre, à huit heures du soir, les Vendéens, maîtres de la rivière de Vie, et encouragés par l'abandon des postes avancés, fondent au pas de charge sur la gauche des patriotes ; ils sont accueillis par un feu de file soutenu et une vive canonnade. A minuit, l'action cessa. Les paysans du Marais, bons seulement pour la défensive, étaient découragés. Ducloudy, Dabbayes et Guéry-Fortinières, leurs chefs, ne purent les déterminer à charger de nouveau et en masse. Joly et Savin firent également des efforts inutiles pour rallier leurs soldats. Un grand nombre avait péri à trente pas des canons. La conduite de l'adjudant-général Charlery, de la division des Sables-d'Olonne, qui commandait les patriotes, fut citée avec éloge.

Les opérations des chefs divisionnaires du Bas-Poitou étaient encore indépendantes de la volonté de Charette. Ce chef infatigable était alors dans le Bocage ; tantôt à Touvois, tantôt à Legé, pour former des, magasins, rallier des renforts, et s'assurer de la position de son parti, Car il ne savait encore ce qu'il devait espérer ou craindre de l'invasion de la Bretagne. Instruit de l'attaque et de la prise du Port-Saint-Père, il marcha sur Machecoult pour en chasser les républicains, et se porter de là au secours du pays de Retz. Il était en avant, et marchait à pied à la tête de quelques chasseurs ; vivement assailli par un corps de tirailleurs républicains, il prit la fuite et entraîna l'armée, qui ne se rallia qu'à Saint-Gervais. Charette, qui, s'attendait à être attaqué parle général Haxo, mit sa troupe en bataille dans la plaine de Beauvoir, avec l'intention de se retirer à Noirmoutiers en cas de défaite. Plusieurs Vendéens, effrayés de ce projet, l'abandonnèrent pendant la nuit. Joly et Savin, qui ne partageaient point l'avis de Charette, emmenèrent également hors troupes, et regagnèrent le Bocage. Haxo et Charette restèrent longtemps en présence à s'observer. Enfin, le général républicain attaque les royalistes et les chasse devant lui jusqu'à la Garnache, ensuite il réunit ses forces aux garnisons des Sables-d'Olonne et de Paimbœuf, dans le dessein d'enlever Noirmoutiers, dernier poste des Vendéens. Mais le comité de salut public, inquiet sur les progrès de l'armée catholique en Bretagne et sur le sort de Nantes, avait ordonné de suspendre l'expédition jusqu'à ce que cette ville fût à J'abri de toute insulte. Les généraux Haxo et Dutruy réclamèrent contre l'inaction à laquelle les condamnait cette mesure. Dutruy se rend à Nantes, engage Carrier à lever la suspension ; et croyant Charette vaincu parce qu'il avait échappé, il le représenta comme n'ayant plus qu'un espace de huit lieues de surface pour retraite. Carrier permit de reprendre l'offensive, toutefois après avoir détaché trois mille hommes pour la défense de Nantes. Haxo impatient de combattre, reçut avec transport l'autorisation de poursuivre Charette. Il lui enlève Beauvoir et le harcèle jusqu'à l'Époi. Charette ne prenant point la route de Noirmoutiers à cause de la marée montante, se jette dans Bouin et y est aussitôt cerné. Cette île, remarquable par sa fertilité, est au milieu d'un marais salant dans la baie de Bourgneuf. Elle était autrefois séparée de la côte par un bras de mer ; mais les atterrissements successifs l'en ont tellement rapprochée, qu'elle ne tardera pas à faire entièrement partie du continent. C'est là que Charette se rendit, pour ainsi dire, inaccessible, en faisant sauter quelques chaussées. Beaucoup de Vendéens et de femmes s'y étaient réfugiés avec leurs richesses, et comme les vivres y étaient abondants, tous se livrèrent aux plaisirs de la table et à la danse comme en pleine paix. Dans la nuit, au milieu de la joie, les plus timides abandonnèrent l'armée et se retirèrent dans le Bocage. Charette ne se dissimulait pas que, livré à ses propres forces, il succomberait infailliblement sous les coups d'un ennemi aussi ardent qu'infatigable. Il dépêcha dans la nuit même la Roberie aîné vers le gouvernement anglais pour réclamer des secours. Cet officier gagna Noirmoutiers, et partit de là sur une petite barque.

L'activité du général Haxo ne permettait aucun délai. Déjà ses colonnes entouraient le Marais, mais Bouin était d'un accès difficile. Haxo, favorisé par un hiver peu rigoureux, calcule les moyens de franchir tous les obstacles, dans le cas où la saison lui eût été contraire, il était décidé, pour forcer la retraite de son ennemi, à le submerger en faisant sauter toutes les chaussées, au risque d’inonder le Bas-Poitou. Carrier, ardent pour les mesures extrêmes, lui en avait donné l'ordre. L'espoir du butin anime les soldats ; tous demandent à combattre. Le général s'avance de trois côtés différents ; une colonne part de Beauvoir, l'autre du bois de Cené. Charette range aussitôt sa troupe sur deux lignes, et il oppose à la colonne venant de Beauvoir son artillerie et ses cavaliers, qui avaient mis pied à terre. A la pointe du jour commence l'attaque. On se canonnait de part et d'autre ; lorsque la colonne républicaine venant de Châteauneuf surprend et enfonce tout à coup le petit nombre de Vendéens placés de ce côté. Charette se trouve entre deux feux, sans avoir d'autre retraite que la mer. Il ordonne de se faire jour avec les baïonnettes, et déjà ses soldats s'y disposaient en poussant des cris de rage et de désespoir, lorsqu'un paysan du Marais, bravant tous les dangers, arrive jusqu'à lui et lui indique le seul passage inconnu à l'ennemi. L'armée s'y jette, traverse le Malais, et doit son salut au dévouement héroïque d'un seul homme. Les canons, les munitions de guerre, les femmes, les subsistances, les chevaux et les bagages, restés dans l'île, tombèrent au pouvoir du général Haxo.

Charette n'avait sauvé que deux mille fantassins, et ne pouvait manquer de tomber au milieu de l'ennemi, qui occupait tous les postes environnants, Il errait à l'aventure, sans munitions, toujours à pied, ne voulant pas se servir du seul cheval qui se trouvait dans sou armée. Sa fermeté inébranlable retint les soldats prêts à l'abandonner. Au moment où tout annonçait sa ruine, il rencontre dans sa fuite dix volontaires patriotes qu'il fait fusiller, à l'exception de deux frères. Ceux-ci, pour éviter la mort, lui indiquent entre Châteauneuf et le bois de Cené un poste républicain négligemment défendu par cinq à six cents hommes. Charette ranime aussitôt ses soldats, qui surprennent le poste, et passent tout au fil de l'épée. Ce coup de main hardi lui donne des munitions, des armes et une trentaine de chevaux. Ainsi, au moment où l'ennemi s'emparait du quartier-général de Charette, ce chef royaliste, en échappant à travers les colonnes républicaines, prenait sa revanche non loin du lieu de sa défaite. Forcé de presser sa marelle, il s'expose à de nouveaux périls. Déjà les postes ennemis du bois de Cené et de l'île Chauvet s'avançaient pour l'envelopper. Une sanglante mêlée s'engage, mais la nuit empêche les républicains de poursuivre Charette ; les feux qui brillaient dans leurs postes lui indiquent les points qu'il fallait éviter. Il ne put s'arrêter qu'à Saint-Etienne de Mermorte, où il fit jeter dans un étang les caissons qui harassaient sa marche : on chargea les cartouches sur des chevaux. Savin et Joly, qui avaient refusé de s'enfermer à Bouin, étaient Mi Grand-Luc avec leurs divisions. Sur cet avis, Charette se met en marche pour les joindre. « Soldats, dit-il à sa troupe, nous allons être vivement poursuivis ; plusieurs songent à me quitter pour se cacher dans les bois. Qu'arrivera-t-il ? Ceux qui se confieront à ma fortune échapperont-à tous les dangers ; ceux, au contraire, qui s'isoleront pour errer misérablement dans les forêts, n'y trouveront que la mort. » L'armée s'enfonce dans la forêt de Touvois, où bientôt une fusillade se fait entendre. L'avant-garde incertaine s'avance et reconnait Joly qui venait de battre un détachement sorti de Legé pour l'attaquer au Grand-Luc. Les deux divisions vendéennes se renforcèrent mutuellement. Joly fournit des vivres à Charette ; et reçut en échange une partie des munitions et des armes qui avaient été enlevées aux républicains. Enhardis par leurs derniers succès, les royalistes osèrent attaquer Legé, poste retranché que défendaient trois mille républicains sous les ordres du général Guillaume. On se battit pendant cinq heures ; les patriotes tirèrent plus de trois cents coups de canon, dont les soldats de Charette soutinrent courageusement le feu ; ils s'apprêtaient même à charger, lorsqu'en renfort de huit cents républicains, venant de Palluau, parut et sauva Legé. Le général Guillaume en profite, et ordonne le pas de charge ; ses soldats sortent des retranchements, et se précipitent à la baïonnette sur les Vendéens ; mais Charette sachant éviter une entière défaite, échappe à travers les haies et les buissons ; vivement poursuivi par un bataillon de la Charente, il parvient au Luc presque sans perte.

Les généraux Haxo et Dutruy, informés des progrès des Vendéens dans le Bocage, suspendirent l'expédition de Noirmoutiers ; et après avoir fortifie Legé poste devenu important, ils cherchèrent Charette dans la forêt de Touvois et au Luc, pour le combattre ; il n'y était déjà plus. Les chefs de la Basse-Vendée venaient de décider en conseil qu'ils se porteraient dans le Haut-Poitou pour se recruter des Vendéens qui n'avaient point passé la Loire, et revenir ensuite chasser l'ennemi. L'armée s'était mise en marche ; elle arriva aux Essards sans obstacles : les républicains occupaient le camp retranché des Quatre-Chemins. L'attaque en fut résolue, et les soldats reçurent l'ordre, en cas de déroute, de se jeter sur la droite, et de traverser le grand chemin de la Rochelle. Joly, à la tête de cent chevaux, appuyés de l'infanterie d'avant-garde, attaque le premier par le chemin des Sables-d'Olonne. L'ennemi, persuadé que Charette n'a plus de cavalerie, s'imagine voir arriver an-escadron républicain, d'autant mieux que Joly avait pris, pour donner le change, la cocarde tricolore. Ne se voyant pas soutenu par son infanterie, il traverse sans hésiter un bataillon ennemi qui se, trouvait sur son passage, répondant républicain au qui-vive des gardes avancées. Les soldats républicains qui le prennent pour un de leurs chefs, lui demandent si les renforts allaient enfin arriver : « Je vais les chercher, dit Joly ; tenez bon. » Il traverse alors le chemin de la Rochelle, rejoint Charette qui arrivait de ce côté, s’approche avec lui du camp sans recevoir le feu de l’ennemi, qui, dans sa méprise, le prend pour le renfort attendu. Une décharge générale et les cris de vive le roi ! désabusèrent trop tard les républicains. En un instant les retranchements furent forcés, leurs postes égorgés, et tout le camp, avec un énorme butin, tomba au pouvoir des vainqueurs. Dans l'ivresse de la victoire, un des fils de Joly reçut un coup de crosse d'un soldat. Joly, homme dur et emporté, tua le soldat sur-le-champ. Ce trait d'une brutalité féroce donna lieu à des murmures et à des rapprochements à l'avantage de Charette. Le lendemain, les deux divisions se portèrent aux Herbiers, où l'ambition de Joly pensa dissoudre l'armée. Les rival i tés qui éclataient entre les officiers étaient tellement nuisibles aux intérêts du parti royaliste, que la multitude ne désirait qu'un chef qui pût commander à tous et se faire obéir. Les ambitieux savent toujours profiter de cette disposition des esprits : Charette avait de nombreux partisans. Joly, qui venait de déployer beaucoup d'audace dans l'attaque du camp des Quatre-Chemins, aspirait également au pouvoir. Il proposa, pour couvrir ses prétentions, de nommer trois généraux, dont le premier prendrait conseil des deux autres. Tous les officiers de l'armée ayant été convoqués, l'assemblée fut tumultueuse. La proposition de Joly, attaquée et défendue tour à tour, excita des débats violents. La Roberie jeune s'étant levé, propose à tous ceux qui voudraient Charette pour chef de sortir de la salle du conseil. Joly, son second fils et l'un de ses officiers nommé Gautel, restent seuls. Charette rassemble aussitôt l'armée, qui, d'un commun accord, le proclame général. Ses principaux officiers dressèrent eux-mêmes le procès-verbal de cette nomination et le signèrent individuellement. Charette fit sous les drapeaux une courte harangue, où il exhortait ses soldats au courage et à la fidélité. Un des fils de Joly allait donner sa signature, lorsqu'un officier lui représenta que cette adhésion lui attirerait infailliblement le courroux de son père. En effet, Joly furieux d'avoir été trompé dans ses espérances, voulait se retirer avec sa division. Il la rassemble, mais ne trouve plus que cent cinquante hommes, le reste ayant abandonné l'armée pendant la nuit. Les amis de Joly parvinrent cependant à l'apaiser, et il consentit enfin à suivre Charette, sans souffrir que devant lui ou l'appelât général. A compter de ce jour, l'ambition de Charette ne connut plus de bornes, et sa politique eut pour objet d'envahir le commandement général du Bas-Poitou. Affaibli par la garnison qu'il avait laissée à Noirmoutiers, par plusieurs combats successifs, il crut le moment favorable pour recruter son armée de tous les Vendéens qui n'avaient pas suivi l'expédition d'outre-Loire, et fit une proclamation aux paysans. « Aux armes ! leur disait-il ; accourez sous les drapeaux de votre général. N'y a-t-il pas moins de danger pour vous à suivre celui qui sut toujours résister avec avantage aux républicains, qu'à errer de forêts en forêts, ou à vous cacher sous les débris de vos chaumières pour y attendre lâchement les coups d'un ennemi implacable ? » Mais tel était le découragement, que Charette fut forcé de faire parcourir les villages par sa cavalerie, et de menacer de mort quiconque ne se réunirait point à ses drapeaux. Rempli d'une nouvelle audace, il ne s'arrêta qu'au bourg de Boupère, au centre même de la Vendée. Les habitants, presque tous patriotes, ne tardèrent point à prévenir les républicains cantonnés dans les villages environnants. Dans la nuit le bourg fut cerné, et l’ennemi y pénétra sans peine. La nécessité de se défendre doubla le courage des soldats de Charette, et les républicains, d'ailleurs trop faibles, furent repoussés. Charette se porta ensuite sur Pouzauge. Quoique ses soldats fussent étrangers à ce territoire, les habitants, soit par crainte, soit par affection, les traitèrent en amis. Au sortir de Pouzauge, vingt-cinq cavaliers républicains tombèrent sur les bagages et l'arrière-garde, commandée par Couëtus ; tout ce qui ne put joindre l'armée fut sabré. Peigné, major de la division de Machecoult, resta parmi les morts. L'armée continua sa marche sans obstacle jusqu'à Châtillon-sur-Sèvres, où elle vit les traces récentes de la fureur des deux partis et des combats sanglants qui avaient entraîné la destruction de cette ville. Toutes les maisons étaient incendiées et la terre couverte d'ossements humains. Quelques patriotes qui s'étaient ralliés à Maulevrier voulurent résister à Charette, mais en vain ; tous furent égorgés. Le spectacle d'une dévastation générale excitait les royalistes à la vengeance. Maître de l'ancien foyer de l'armée catholique, Charette eût pu réunir sous ses ordres tous les Vendéens qui habitaient encore ce malheureux pays, et devenir le chef unique de toute la Vendée, si l'arrivée imprévue de La Rochejacquelein ne l'eût forcé de respecter le territoire du Haut-Poitou.

On a vu, dans le livre précédent, comment, après la défaite du Mans, ce généralissime vendéen avait gagné, en face d'Ancenis, la rive gauche du fleuve. Poursuivi par un détachement républicain au moment où il mettait pied à terre, obligé de se séparer de Stofflet et de quelques soldats qui le suivaient, La Rochejacquelein, accompagné d'un seul officier (Delaville de Beaugé), s'enfonce d'abord dans les bois pour échapper à l'ennemi. Il en sort bientôt pressé par la fatigue et la faim, et se présente, à la faveur de la nuit, à la première maison de campagne qui s'offre à sa vue. Le fermier l'accueille et s'empresse de lui donner un repas frugal. La Rochejacquelein veut ensuite s'abandonner au repos ; mais son hôte vient lui annoncer l'arrivée de l'ennemi, et le conjure de fuir au plus vite. « Ami, lui répond le général vendéen, quand nous devrions périr ici, rien ne pourra nous arracher au repos qui nous est encore plus nécessaire que la vie ; retire-toi, et laisse à la providence le soin de notre conservation. » Le fermier s'éloignait à peine, que les républicains arrivent ; mais également, exténués de fatigue, ils se livrèrent au sommeil à côté du général ennemi. A la pointe du jour, La Rochejacquelein, éveillé par son compagnon de voyage, s'éloigne à la hâte d'un séjour si périlleux. Après deux jours de marche et de dangers, il pénètre dans la forêt de Vezin, y trouve des partisans, des secours, et arrive à Maulevrier le même jour que Charette. Ce dernier sentit qu'il ne devait point porter atteinte aux droits de l'ancien généralissime, et qu'en cas de rivalité, les paysans du Haut-Poitou ne balanceraient point entre leur général et un chef peu connu. Après une longue conférence, ces deux hommes célèbres se séparèrent mécontents l'un de l'autre, et disposés plus que jamais à isoler leurs opérations, quoique tout leur fit un devoir de se réunir pour relever la Vendée. Les détails de cette entrevue ne sont plus ignorés. « Si vous voulez me suivre, dit Charette à La Rochejacquelein, je vous ferai donner un cheval. — Moi, vous suivre, répond fièrement le généralissime de la Vendée ; sachez que je suis accoutumé à être suivi moi-même, et qu'ici c'est moi qui commande. »

Charette reprit avec son armée la route du Bas-Poitou, en passant par les Herbiers. Après avoir donné quelques jours de repos à ses soldats, ce chef quitta le centre du Bocage pour se rapprocher de son territoire, espérant se réunir à la Cathelinière et sauver Noirmoutiers. A l'approché de Charette, un détachement républicain qui avait repris le camp retranché des Quatre-Chemins d'abandonna, et laissa le passage libre. Charette voulant attaquer Laroche-sur-Yon, marcha sur le bourg de la Ferrière. Là, un espion vint l'avertir qu'il aurait quatre mille hommes à combattre ; sur ce faux avis, Charette prit la route du Poiré ; tandis que l'ennemi, trompé lui-même sur le nombre des royalistes, ce retirait aux Sables-d'Olonne dans la crainte d'être attaqué. Cette lâche retraite coûta la vie à trois cents patriotes de la Vendée, qui, partis-de Laroche-sur-Yon, et s'étant avancés jusqu'à la Ferrière pour reconnaître les forces de Charette, y rencontrèrent un fort détachement de l'année infernale, venu après le départ des royalistes. Les soldats républicains prirent ces trois cents paysans de la Vendée pour des soldats de Charette, et voulurent les fusiller à l'instant. Ceux-ci demandèrent à être conduits à Laroche-sur-Yon pour s'y faire reconnaître mais la troupe et les habitants en étaient partis, et ces malheureux, convaincus en apparence d'imposture, furent tous fusillés.

La présence de Charette dans le midi de la Vendée y jeta l'alarme ; Luçon et Fontenay se crurent menacés. Le bruit de la résurrection de la Vendée et de la marche de Charette avec une armée redoutable, se répandit dans toutes les villes voisines de l'insurrection. La terreur fut telle à Fontenay, que le conventionnel Lequinio ordonna d'y fusiller sans forme de procès les prisonniers vendéens à la première apparition de l'ennemi. Il fit plus : sur l'avis de la fermentation que cet ordre avait occasionnée dans les prisons, il y descendit lui-même, et brûla la cervelle de celui qui lui parut le plus audacieux. « Je dois vous dire, écrivit-il à la Convention, que sans des mesures pareilles, jamais vous ne finirez la guerre de la Vendée. C'est le modérantisme des administrateurs et des généraux qui l'entretient. J'ai écrit partout qu'il ne fallait plus faire de prisonniers, et s'il m'est permis de le dire, je voudrais qu'on adoptât la même mesure dans toutes les armées. » Les circonstances ayant changé, le même conventionnel affecta des principes de modération et même d'humanité ; il s'éleva, dans un écrit sur la Vendée, contre les horreurs qui y avaient été commises. Cette versatilité méprisable fut souvent imitée depuis.

Les habitants du midi de la Vendée, qui préféraient les douceurs de la paix aux agitations de la guerre civile, furent bientôt délivrés de la crainte que leur inspirait l'approche de Charette. Les projets de ce chef sur Laroche-sur-Yon ayant échoué, son armée se dirigea vers Machecoult, dans l'intention de s'en emparer pour se joindre à Lacathelinière, que Charette avait fait prévenir par ses espions. Arrivé dans la forêt de Touvois, ce dernier congédia momentanément sa troupe, qui avait besoin de quelques jours de repos ; mais il prit des mesures telles, qu'au premier signal il pouvait réunir toutes ses divisions. Le prochain rassemblement fut fixé aux derniers jours de décembre.

Pendant toute cette expédition, les généraux Haxo et Dutruy voulant profiter de l'éloignement de Charette, résolurent de fouiller le marais vendéen pour en chasser les rassemblements qui se tenaient à portée de secourir Noirmoutiers. Vers le milieu de décembre, l'armée républicaine, forte de 4 à 5.000 hommes, ouvrit à la Barre du Mont, à Beauvoir et au Percier, trois fausses attaqués qui masquèrent les mouvements des deux généraux, l'un sur la droite, l'autre sur la gauche. En un moment, une enceinte de huit lieues fut couverte de soldats qui portèrent de toutes parts et le fer et la flamme. Tous les retranchements et quatre pièces de canon, les seuls qui restassent aux Vendéens du Marais, furent enlevés à la baïonnette. Les républicains marchèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, les routes praticables leur étant inconnues, comme la manière de franchir les nombreux canaux qui traversent en tous sens ce territoire marécageux. Des colonnes d'éclaireurs dissipaient en même temps les rassemblements formés aux environs de Paulx et de Sainte-Pazanne. Ainsi, après plusieurs avantages successifs, tout le Marais fut au pouvoir des républicains, et Noirmoutiers-entièrement découvert, se vit exposé à une attaque de vive force que tout semblait favoriser. Les journées décisives du Mans et de Savenay permettaient enfin aux patriotes d'employer sur la rive gauche une partie de l'armée victorieuse. La division Tilly parut propre à une campagne d'hiver contre Charette. Le général Carpentier qui en avait pris le commandement, reçut l'ordre de quitter Nantes pour se porter dans la Vendée. On vit alors combien le séjour des grandes villes est funeste à la discipline, surtout après la victoire. Lorsqu'il fallut quitter Nantes, à peine moitié de la division vint se ranger sous les drapeaux. Un bataillon de l'Aube tout entier refusa de marcher. Enfin, le général ayant rassemblé deux à trois mille hommes, partit aussitôt. Il se porta successivement au port Saint-Père, â Machecoult, à la Garnache et à Challans, sans rencontrer l'ennemi ; mais il n'eut pas plutôt quitté Machecoult, que Charette attaque et surprend cette ville, égorge la moitié de la garnison. Il aurait tout exterminé sans le général Beaupuy qui traversait la Vendée. Il ne put empêcher que la ville, six mille rations de pain, plusieurs charriots chargés de farine, ne tombassent au pouvoir de Charette, ainsi qu'une pièce de quatre. Machecoult, près d'une forêt peu éloignée de celle de Primé, entre Beauvoir et Nantes, ouvre et ferme les communications entre ces deux villes, sur une étendue d'environ quinze lieues. Les généraux Haxo et Dutruy, qui ne voyaient plus que Noirmoutiers, sentirent enfin l'importance de Machecoult. Charette y attendait tranquillement Lacathelinière, lorsque le général Carpentier reçut l'ordre de le chasser de cette 'ville. Ce général s'y porte à marches forcées ; il aperçoit bientôt l'armée de Charette rangée en bataille et couverte par la forêt. Ses ramis étaient serrés ; sa force paraissait de quatre à cinq mille hommes. Le général républicain s'avance à la tête de sa cavalerie pour reconnaître la position des royalistes. Il place sur la première hauteur une pièce de canon et un obusier dont le feu commence l'attaque. Il déploie ensuite sa première brigade parallèlement au front de bataille, et ordonne à la seconde ligne de filer sur la gauche pour s'emparer de la ville. Son armée formait une espèce d'équerre. Attaqué de front et en flanc, incommodé par le feu du canon et des obusiers ; étonné de l'audace des républicains, qui franchissaient avec intrépidité les haies, les fossés, les mares d'eau, Charette ordonna la retraite, après avoir riposté par un feu de file roulant à la mousqueterie des patriotes. Serré de près par les grenadiers d'Armagnac, il fut sur le point d'être pris au passage du ruisseau de Beau-Séjour, en voulant protéger la retraite. Une balle coupa le fusil à deux coups qu'il tenait à la main. Les grenadiers d'Armagnac le poursuivaient avec un tel acharnement qu'il fallut, malgré la nuit, battre le rappel pour les ramener aux drapeaux. Charette laissa une centaine de morts sur le champ de bataille. La perte des républicains fut légère. Le conventionnel Laignelot, envoyé récemment dans la Vendée avec le bas-breton Lequinio, prit part à ce combat, marcha en tête de la colonne, et se tint à côté de l'artillerie lors-quelle fit feu. L'exemple des commissaires de la Convention ajoutait à l'ardeur des soldats. Les vainqueurs bivouaquèrent autour de Machecoult, multiplièrent leurs feux et placèrent des canons sur toutes les hauteurs. Ces précautions étaient d'autant plus sages, que dès le lendemain Charette, rallié à Saint-Philibert, voulut attaquer de nouveau Machecoult, quoique son armée fût réduite à huit ou neuf cents hommes par la dispersion de la plupart de ses soldats. Il arrive en suivant des chemins détournés, et enlève aisément le premier poste. Le cri aux armes ! se fait aussitôt entendre dans le camp républicain ; il est suivi d'un coup de canon et d'une fusillade ; on bat la générale, l'état-major monte à cheval, et en un instant toutes les troupes sont prêtes. Bientôt le bataillon de la Haute-Saône culbute les tirailleurs de Charette, qui, sans se décourager, cherche encore à tourner Machecoult. Alors le général Carpentier fait faire demi-tour à droite à la moitié de sa troupe. Ce mouvement rétrograde persuade à quelques lâches qu'on bat en retraité : ils jettent leurs armes ; exemple funeste qui eût été imité sans la fermeté des officiers ; mais déjà la seconde brigade qui filait en colonne serrée de l'autre côté de la ville, attaquait les Vendéens avec succès ; les hussards les poursuivirent, le sabre à la main, jusqu'au ruisseau de la Marne. Charette qui était à pied pendant le combat, ne dut son salut qu'à la vitesse du cheval qu'un de ses officiers le força de monter, et au courage de la Roberie le jeune, qui opposant sa cavalerie au choc des hussards, garantit l'armée d'une destruction totale ; tuais les traîneurs tombèrent tous sous les coups des républicains. Charette se replia sur le bourg de la Copenhaignère, où il rallia sa troupe, que les défaites ne pouvaient décourager. Tels furent les évènements qui, en empêchant sa jonction avec Lacathelinière, entraînèrent la perte de Noirmoutiers.

Depuis un mois, le général Haxo faisait des dispositions d'attaque ; mais il n'avait que six mille hommes ; et craignant d'ailleurs d'être inquiété au moment de la descente, il différait pour frapper des coups plus sûrs. Le général en chef Turreau, jaloux de signaler son arrivée par une action éclatante, avait chargé le général Carpentier d'observer Charette, et ensuite avait ordonné l'attaque ; mais l'invasion de Machecoult suspendit tout. Il était à craindre que Charette n'évitât le général Carpentier en passant par Châteauneuf, pour fondre, par la Crouillère et la Barre du Mont, sur les troupes expéditionnaires. Turreau hésita, mais se reposant sur la division qui observait Charette, et sur l'arrivée des renforts, il donna le dernier signal.

Noirmoutiers n'était défendu que par quinze à dix-huit cents Vendéens que commandaient Alexandre Pinaud, chef des rassemblements de Legé, et d'autres officiers secondaires peu connus, tels que Bernard Massip, Marc-Antoine Savin, officier de cavalerie, Lanougarette, Obirn et Pierre Bareau, presque tous de l'armée de Charette. Quelques agents des administrations vendéennes s'étaient aussi jetés dans l'île pour s'y mettre en sûreté, mais la garnison était peu exercée à une défensive régulière. Quatorze blessures mettaient d'Elbée hors d'état de commander en personne. L'amour conjugal et les consolations de l'amitié soutenaient à peine ses forces défaillantes, mais son esprit conservait encore toute sa vigueur. Près de deux mille hommes, vingt pièces de canon, une position avantageuse et l'espoir d'une diversion de la part de Charette, rassuraient d'Elbée contre toute surprise. Il comptait aussi sur les secours de l'Angleterre ; mais la Roberie, chargé d'aller réclamer l'appui du gouvernement britannique, était parti trop tard, soit négligence, soit difficulté de trouver une embarcation pour échapper aux bâtiments de la république.

Noirmoutiers était abandonné à ses propres forces, quand le général Haxo, avec 4.000 hommes d’élite, entreprit de s'en emparer en un jour et sans artillerie. L'attaque, dirigée par le chef du génie Deguet, se fit par mer et par terre, dans la nuit du 4 au 5 janvier 1794. Plusieurs frégates, corvettes et bombardes s'approchèrent des côtes, et après avoir tourné leurs batteries sur les points les plus faibles, foudroyèrent Noirmoutiers, où flottait le drapeau blanc. Des deux côtés, une formidable artillerie se fit entendre, et sembla menacer l'île entière d'un bouleversement total. La frégate la Nymphe, engagée de trop près, reçut la volée d'une batterie de trente-six, dont plusieurs boulets l'atteignirent ; entraînée par les courants et ne pouvant plus manœuvrer, elle échoua devant l'île. Déjà les Vendéens poussaient des cris de joie, lorsque trois mille républicains embarqués sur des chaloupes et des gabares, se présentent sur trois points différents et font trois attaques, dont une simulée. Avant que les transports touchassent la plage, l'adjudant-général Jordy impatient de fondre sur les royalistes, se jette dans les flots, suivi d'abord de quelques soldats ; le reste s'y précipite. Il commence la principale attaque à la pointe de la fosse, qui était armée d'une batterie, et reçoit, en mettant pied à terre, une balle dans la cuisse. Il se relève sans se troubler, harangue ses soldats, qui enlèvent la batterie, et il poursuit sa marche avec les grenadiers. De tous côtés les troupes abordent ; la descente s'opère, tandis que les généraux Haxo et Dutruy, à la tête de neuf cents hommes de la réserve, attendent avec impatience la marée basse pour passer à pied et faire leur jonction avec les autres colonnes. La jonction eut lieu, et quoique les batteries des royalistes fussent bien servies, rien ne put arrêter l'impétuosité des patriotes. La plus grande difficulté n'était pas d'aborder, mais de s'emparer de la ville, défendue par dix-huit cents hommes et vingt bouches à feu, dont plusieurs de gros calibre. L'impossibilité de se déployer au milieu de marais salants coupés en sens divers, et de marcher autrement que par le flanc, fit multiplier les colonnes attaquantes, dont l'inégalité du terrain cacha le peu de profondeur. Cette manœuvre donnait aux assaillants l'avantage apparent d'une force considérable. Toutes les batteries des côtes ayant été enlevées au pas de charge, les Vendéens, pressés et poursuivis de toutes parts, se replièrent sur Noirmoutiers et se rangèrent en bataille sous les murs de la ville. L'approche des colonnes, le feu de la flottille, le désordre et surtout la lâcheté de quelques chefs, jetèrent les royalistes dans l'incertitude et l'abattement. Ils parlèrent de capituler. Sommés de se rendre à discrétion ou d'être passés à l'instant même au fil de l'épée, tous jetèrent leurs armes en monceau sur la place. L'armée victorieuse cerna les prisonniers, s'en empara et entra dans la ville aux cris de vive la république ! Le général en chef Turreau, les commissaires de la Convention, ordonnèrent qu'on s'assurât de tout ce qui habitait dans l'île. Tandis que les frégates et les bâtiments légers la tenaient bloquée, les soldats la fouillèrent d'un bout à l'autre. Chefs, prêtres, femmes, paysans, quelques émigrés, aucun n'échappa, tous furent amenés au quartier-général. Parmi vingt-deux officiers vendéens prisonniers, se faisait remarquer d'Elbée mourant ayant auprès de lui sa femme et Durand, curé de Bourgneuf. Accablé sous le poids de sa douleur, la lâcheté de la garnison qui venait d'abandonner ses lignes sans brûler une amorce, empoisonna ses derniers moments. Il attendait la mort comme un bienfait ; le sort de sa femme, celui de ses amis lui arrachait quelques larmes. Chacun se demandait : « Que vont devenir tant de victimes ? Seront-elles toutes immolées ? En se soumettant la garnison a-t-elle obtenu la vie ? Les chefs seuls sont-ils voués à la mort ? » Leur sort n'était plus douteux ; mais avant de les envoyer au supplice, les commissaires de la Convention décidèrent qu'on tirerait parti de tous ceux qui, par des déclarations, voudraient faire connaître les ressources et les projets ultérieurs des royalistes ; que d'abord on interrogerait d’Elbée, sans lui rien promettre formellement, mais qu’on lui laisserait entrevoir l’adoucissement du sort réservé à sa femme et à ses amis. Le général en chef Turreau le traite avec tous les égards dus à l'infortune ; il le questionne sur la situation politique des Vendéens, sur leurs projets, sur leurs ressources. « Général, répond d'Elbée, vous n'avez pas sans doute le projet d'obtenir de moi le secret de mon parti ? Que d'autres achèvent de se déshonorer ; quant à moi, j'ai prouvé que je ne redoutais point la mort. » Dans cette conférence, d'Elbée ne démentit ni son caractère, ni sa fierté. Il connaissait les désastres d'outre-Loire, et ne dissimulait point la détresse des royalistes. En se plaignant des gentilshommes bretons qui ne l'avaient point secondé, il déplora la mort de la Rouerie, le seul capable, selon lui, d'armer la Bretagne. Le général Turreau lui demanda s'il avait reçu des secours de l'Angleterre. « Non, répond d'Elbée, nous n'avions pas besoin de secours étrangers pour relever le trône, rendre au clergé tous ses privilèges, à la noblesse tous ses droits, au royaume toute sa splendeur. L'intérieur de la France nous présentait assez de ressources pour exécuter tous ces desseins glorieux ; mais ayant échoué devant Nantes, il fallait renoncer à faire la guerre sur la rive droite de la Loire ; il fallait diriger nos opérations vers le midi : ce fut toujours mon avis dans le conseil. Nous nous sommes perdus nous-mêmes ; c'est notre désunion qui vous a fait triompher. Les Bretons devaient faire une diversion puissante, et il n'y a eu que de l'incertitude et de la faiblesse dans leurs mouvements. Talmont et d'Autichamp voulaient passer la Loire, le premier, pour s'établir dans ce qu'il appelait ses états de Laval, où il serait devenu chef de parti ; le second, pour s'emparer d'un port de mer, et marcher avec les secours de l'Angleterre sur la capitale. Ces projets, plus hardis que sages, ont causé nos désastres. Charette, par son obstination à s'isoler, à séparer ses opérations de la grande armée, a fait aussi manquer les expéditions les plus importantes ; pour comble de malheur, la défaite de Chollet nous enlève le brave Bonchamp, le meilleur officier de l'armée... » D'Elbée versa quelques larmes et se tut ; on ne put lui arracher autre chose.

D'autres prisonniers crurent échapper à la mort par des déclarations : « Nous nous étions retirés dans cette île, espérant y trouver une retraite assurée, dans l'attente des secours de l'Angleterre. Le chevalier de la Roberie est parti, vers la fin de décembre, pour aller présentes au cabinet de Saint-James l'état de nos forces, de nos ressources et de nos besoins, et pour solliciter une descente d'émigrés à Noirmoutiers. Cette île a été approvisionnée par Charette pour quinze à vingt mille hommes, pendant plusieurs mois. La Rochejacquelein et Stofflet viennent de repasser la Loire avec le projet de réinsurger la Haute-Vendée ; mais la mésintelligence n'a pu cesser entre ces deux chefs et Charette ; ils sont disposés plus que jamais à isoler leurs opérations. »

Lorsque les commissaires conventionnels n’eurent plus de révélations à tirer des prisonniers, ils créèrent une commission militaire qui les condamna tous à mort, sans en excepter ceux qui avaient mis bas les armes par capitulation. Rien ne put fléchir les commissaires. Ils alléguèrent leur mandat, la nécessité de se conformer aux décrets de la Convention, et le besoin d'un grand exemple. L'inflexibilité de Bourbotte, qui contrastait avec la douceur de ses traits, avec l'aménité de ses formes, ne dut pas moins être attribuée à la fureur des temps qu'à son caractère emporté et à l'esprit de sa mission. Déjà la mort planait sur Noirmoutiers. On recherchait surtout ceux qui avaient favorisé les Vendéens. Des listes de proscription furent dressées. Les généraux distribuèrent des saufconduits, s'arrogeant le droit de donner ou d'ôter la vie. Les haines et la vengeance se réveillèrent ; on s'accusa réciproquement, soit pour se débarrasser d'un ennemi, soit pour mériter une exception en augmentant le nombre des victimes. Le lâche Bernard Massip, qui avait mis bas les armes, dénonça un jeune émigré qu'on était parvenu à soustraire. Cette infamie reçut le prix qui lui était dû : Massip fut conduit à la mort : en vain, aux genoux de ses juges, demanda-t-il sa grâce ; d'autres l'implorèrent avec la même lâcheté, sans être plus heureux. D'Elbée mourant fut porté sur un fauteuil, au pied de l'arbre de la liberté ; autour de lui furent rangés Al. Pinaud, Duhoux-d'Hauterive, de Boissy, René de Tinguy et Marc-Ant. Savin. Une compagnie de grenadiers fut commandée pour les fusiller. Les cœurs s’émurent, quand on vit traîner au supplice deux femmes intéressantes, l'épouse du malheureux d'Elbée et madame Maurin, qui lui avait donné sa maison pour asile. Elles marchèrent à la mort avec fermeté ; demandant pour unique faveur que leurs corps, après l’exécution ne fussent point abandonnés aux insultes des soldats. Ensuite tous les prisonniers, quel que fût leur rang, leur profession, furent exécutés, soit à mitraille, soit à coups de fusils. Les scènes sanglantes du Mans et de Savenay se renouvelèrent, et deux mille royalistes périrent désarmés pour n’avoir pas su se défendre. La vengeance des républicains s'appesantit, non seulement sur les habitants de Barbatte, qui étaient accusés d'avoir livré l'île à Charette, mais encore sur Palvadeau et sur Wieland, commandant de Noirmoutiers ; ils furent tous deux mis à mort comme ayant trahi la cause des républicains. La mémoire de Wieland a été réhabilitée depuis, et vengée en quelque sorte par des regrets publics. Mon impartialité me fait un devoir de consigner ici la preuve de l'innocence de ce martyr de la révolution, sur le compté duquel j'avais d'abord été trompé par des renseignements infidèles.

Quand les commissaires conventionnels, qui voulaient même raser Barbatte, furent rassasiés de sang, ils rendirent compte à la Convention nationale, qui approuva tout. « La reprise du poste important de Noirmoutiers, dirent-ils dans leur rapport, ôte aux rebelles toute communication par mer avec la perfide Angleterre. ; et rend à la république un pays fertile en subsistance. Nous avons nommé : l’île Bouin, l’île Marat, et celle de Noirmoutiers l’île de la Montagne. » Adulations éphémères, qui exaltaient la multitude, consacrant des noms chers à la faction dominante. Bientôt chaque parti, en se servant des mêmes moyens, ne changea, que les noms et les formes.