HISTOIRE DE LA GUERRE DE VENDÉE ET DES CHOUANS

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE ONZIÈME.

 

 

Bataille d'Antrain. — Dispersion des colonnes républicaines. — Attaque d'Angers. — Batailles du Mans et de Savenay. — Défaite des Vendéens. — Supplice du prince de Talmont.

 

L'ARMÉE catholique, pressée de regagner les bords de la Loire, rallia tous ses détachements ; et se dirigea tout entière sur Pontorson, abandonnant ses blessés et quelques femmes dans les hôpitaux d'Avranches, où les républicains les égorgèrent sans pitié.

Le général Tribout, arrivé de Dinan, défendait le seul passage qui restât aux royalistes dans leur marche rétrograde ; mais au lieu de faire filer ses équipages sur les derrières et de prendre position au Tertre, où un seul bataillon suffirait pour arrêter une armée, ce général s'engagea imprudemment avec un train considérable dans Pontorson même. Cette ville n'a qu'une seule rue ; Bonein l'attaqua avec l'avant-garde. Au premier feu, la confusion fut telle parmi les patriotes, que le pont au Beau, soutenu par le feu du Tertre, n'en fut pas moins forcé par quatre cavaliers vendéens. Les républicains n'opposèrent qu'une résistance tardive ; ils soutinrent plusieurs charges depuis quatre heures du soir jusqu'à neuf heures. Dans cette affreuse mêlée, la baïonnette fut la seule arme dont on se servit. Tribout se retira en désordre, après avoir perdu ses canons, ses bagages et ses drapeaux. En forçant Pontorson, l'armée royale s'ouvrait les portes de la Bretagne ; précédée par la terreur, elle rentra le 19 novembre dans la ville de Dol sans rencontrer d'obstacles. Ainsi furent déjouées toutes les mesures prises par les républicains pour l'envelopper et l'exterminer dans la presqu'ile Leurs espérances à cet égard étaient consignées dans les dépêches même des commissaires conventionnels au comité de salut public. « Les armées de Brest et de l'Ouest sont réunies, écrivaient-ils ; elles marchent contre les rebelles qui, cernés de toutes parts, ne peuvent pénétrer au nord de Granville. Du côté de l'ouest, la mer les arrête, ainsi que les forces placées à Saint-Malo, Dol et Dinan. Au midi, les deux armées réunies vont leur couper toute retraite. Les troupes du Calvados, rapprochées maintenant de Vire, Villedieu et Mortain, nous assurent à l'est un point respectable de défense. » La Convention était donc loin de croire que l'ennemi, repoussé de Granville, pût jamais rentrer triomphant dans la Bretagne. Soit lenteur ou défaut de précision de la part des généraux républicains, soit que les Vendéens eux-mêmes eussent trompé tous les calculs par leur incroyable activité, quatre jours leur suffirent pour entrer dans le Cotentin, envahir Avranches et Villedieu, assiéger Granville, forcer Pontorson et menacer le reste de la Bretagne ; au contraire, la division des côtes de Cherbourg, si impatiemment attendue, n'atteignit Coutances que le lendemain du siège de Granville. Au lieu d'aller en avant, Sépher qui la commandait rétrograda vers Saint-L6. Il fallut, pour donner de l'activité à cette division, que les commissaires conventionnels destituassent Sépher, qui, de maitre tailleur, était devenu général. Cet homme inexpérimenté éludait la jonction avec l'armée pour ne point rester subordonné à Rossignol. Ce dernier encourut et mérita de même le reproche d'inactivité, les deux armées républicaines ne s'étant point réunies à Antrain le 15 novembre, ainsi que l'avait décidé le dernier conseil de guerre tenu à Rennes. Sans ce retard, tous les mouvements eussent été sans doute ponctuellement exécutés, tant au nord par la colonne de Cherbourg, qu'au midi par les deux armées réunies, et alors on eût pu, en resserrant les royalistes dans la presqu'île, les attaquer avec avantage, et selon toute apparence les anéantir entièrement.

Cependant les deux armées républicaines, marchaient à grandes journées pour leur couper le chemin, et croyant que l'ennemi se portait à Fougères, quelques colonnes filèrent de ce côté ; elles n'y trouvèrent que des blessés et des traîneurs. Une troupe de volontaires indisciplinés ayant essuyé quelques coups de fusils dans les rues de Fougères, exercèrent contre ces malheureux une vengeance cruelle. Ils égorgèrent les blessés dans leurs lits, et firent éprouver à plusieurs femmes vendéennes le traitement le plus barbare. Au milieu de toutes ces horreurs, on aime à trouver un beau trait. Une de ces femmes, jeune, intéressante, éplorée, supplie un capitaine de canonniers de lui donner la mort. Le militaire la couvre de sa redingote, met le sabre à la main pour écarter tout ce qui veut lui faire quelqu'insulte, et lui sauve l'honneur et la vie.

Bientôt l’armée républicaine tout entière revint à Antrain. Les divisions des généraux Marceau, Boucret, Chambertin, Muller et Kléber y arrivèrent successivement dans un grand désordre, causé par une marche pénible et par la rigueur de la saison. Toute l'armée se mit en marche pour, Avranches, dans l'intention d'achever d'exterminer les royalistes, dont on croyait la déroute complète, d'après la nouvelle' de la glorieuse résistance de Granville. Des trois chemins qui conduisent d'Antrain à Avranches l'on prit celui de Fougères, quoique le plus long. L'adjudant-général Chambertin, qui commandait une colonne d'avant-garde, fila seul sur la route de Pontorson, et revint bientôt sur ses pas, sous prétexte qu'un des ponts était coupé. Forcé, par ce mouvement rétrograde, de suivre les autres colonnes de l'armée, l'avant-garde devint l'arrière-garde : tout concourut à augmenter la confusion et le désordre. Le 16 novembre, à minuit, les soldats qui avaient échappé au carnage à Pontorson, vinrent se réfugier au camp et y semer l'alarme. On les signala d'abord comme des lâches ; on alla même jusqu'à leur refuser des vivres ; mais on sut bientôt qu'ayant fait une défense honorable, là plupart avaient péri les armes à la main, quoique abandonnés de leurs principaux officiers. Alors ces derniers devinrent seuls l'objet de l'indignation de l'armée, et le général Tribout fut, destitué. Dans la crainte d'être attaqué par un ennemi victorieux, la générale se fit entendre, et l'armée s'entourait déjà de retranchements, lorsqu'on apprit qu'au lieu de prendre la route de Fougères, les royalistes s'étaient portés à Dol. Alors l'armée entière se dirigea de ce côté, non en masse, mais séparément : tant de honteux revers n'avaient pas encore suffisamment éclairé sur le véritable moyen de vaincre.

La fatigue d'une marche pénible avait fait négliger à l'ennemi la garde des approches de Dol ; un espion vint en prévenir le général Marigny, qui était posté à Sacé avec quinze cents hommes de troupes légères. D'après son rapport, on devait pénétrer aisément à Dol, et trouver à la porte du quartier-général un fourgon à six chevaux sous une faible escorte : « Ce fourgon renfermait beaucoup d'or et d'argenterie d'église ; il était facile de s'en emparer pendant que l'armée royale était plongée dans le sommeil. » Digne émule de Westermann, aussi brave que lui, avide de richesse, Marigny s'avance à la tête de soixante cavaliers seulement ; il répond royaliste au qui-vive, égorge les avant-postes, sabre tout ce qu'il trouve sur son passage, et pénètre dans quelques maisons de Dol, où plusieurs Vendéens passent, par un prompt et cruel réveil, du repos à la mort. Ces malheureux, prenant les cavaliers de Marigny pour les transfuges qui combattaient avec eux, leur reprochaient amèrement leur perfidie. Re' venus de leur première surprise, les Vendéens coururent aux armes, se rallièrent, et voyant qu'ils n'avaient à faire qu'à un petit nombre d'ennemis, tombèrent à leur tour sur les républicains, qui ne songèrent bientôt qu'à la retraite. Marigny dit été lui-m4me victime de sa témérité, sans tin renfort de cavalerie qui vint à propos pour protéger sa rentrée. Sa petite troupe, ivre de joie et croyant, tenir le trésor de l'armée royaliste, ramenait en triomphe une énorme guimbarde à six chevaux. Elle se hâta de demander le partage ; mais elle eut, comme Marigny, la douleur de ne trouver dans ce pré., tendu trésor que des objets d'une très mince valeur. Ses soldats furent bientôt consolés par l'idée d'une expédition plus heureuse. Cette surprise donna l'éveil aux Vendéens. La Rochejacquelein les exhorte à plus de vigilance, et leur annonce une attaque prochaine, tellement sérieuse, qu'il en fait dépendre le sort de l'armée ; ensuite il les divise pour faire face de deux côtés.

La position de Dol présente un angle, formé par les rentes d'Antrain et de Pontorson, postes qu'occupaient les républicains. La marche de ces derniers se dirigeait à la fois Dol, par les deux routes, qui se rapprochent tellement, que chacune des colonnes pouvait soutenir l'autre. Le gros des deux armées s'avançait entre Dol et Antrain, tandis que les avant-gardes, sur la route de Pontorson, entamaient le combat. Westermann, à la tête de celle des républicains, était déjà en vue des avant-postes royalistes. Toujours pressé de combattre, il commence l'action &minuit, sans attendre la division. Muller, qui devait le soutenir, et sans s'être même donné le temps de ranger sa troupe en bataille. Six mille Vendéens, commandés par Beauvollier, Fleuriot, Rostaing, Bernard de Marigny, Saint-André et de Hargnes, lui étaient opposés. Ils répondirent par un feu soutenu et des plus meurtriers, mais sans pouvoir empêcher les républicains de former leur ligne. Ceux-ci, quoique soutenus par la division Muller, allaient céder, lorsque Marceau arrivant avec sa colonne, rétablit le combat, qui devint bientôt général entre les deux grandes routes. Les renforts arrivaient successivement aux deux partis. Il était alors huit heures du matin. Tout à coup le ciel s'obscurcit tellement, que l'on ne se voyait point à deux pas les uns des autres. Ce phénomène frappe d'étonnement les deux armées : les soldats restent d'abord immobiles ; puis, dans la crainte d'être surpris, ils poussent des cris effrayants. Celui qui ne répond pas juste au qui-vive, ami ou ennemi, est à l'instant égorgé ; les coups sont portés au hasard, et pendant une demi-heure l'on s'entre-tue sans se reconnaître. L'arrière-garde des royalistes, saisie d'une profonde terreur, finit par se réfugier eu désordre à Dol, tandis que des deux côtés les corps d'armée restaient fermes à leurs postes, soit que cette immobilité fût l'effet de la crainte ou celui du courage. Aussitôt que l'obscurité fut dissipée, les patriotes reprirent l'avantage sur la route d'Antrain, repoussèrent Stofflet, qui était retranché dans un bois avec deux pièces de canon, et le forcèrent à se réfugier à Dol, où il sème l'alarme, annonçant partout la perte de' la bataille. Dix mille femmes éplorées, un grand nombre de prêtres, tous ceux qui avaient fui le combat, cherchèrent leur salut dans la fuite. La confusion fut telle, que les hommes et les chevaux s'écrasaient mutuellement au milieu des bagages. L'adjudant Richard-Duplessis, madame Bonchamp, qui suivait l'armée, l'intendant-général et quelques braves firent tous d'inutiles efforts pour rallier les fuyards : deux pièces de canon dirigées contre eux ne purent même les arrêter. Les prêtres de la Vendée s'arment alors des signes de la religion, et exhortent les femmes à ranimer le courage de leurs époux. Ce sexe faible s'électrise et s'enflamme, reproche aux fuyards leur lâcheté, les renvoie au feu après leur avoir distribué des cartouches. A la voix des veuves Bonchamp et Lescure, qui demandent vengeance, les Vendéens qui ont fui ressaisissent leurs armes et re tournent au combat.

Tandis qu'à Dol on croyait tout perdu, La Rochejacquelein qui venait de battre séparément, sur la route de Pontorson, deux divisions républicaines, gagna par des chemins de traverse la route d'Antrain, où l'ennemi avait l'avantage. Il trouve Talmont et Desessarts qui, malgré la retraite de Stofflet et l'apparence d'une déroute générale, tiennent ferme 'encore avec seulement huit cents braves. A son arrivée, tout change de face, et l'impulsion de Dol se communiquant à l'armée, tous jurent de vaincre ou mourir. Les munitions ayant manqué, plusieurs officiers courent à Dol chercher des cartouches. Déjà les femmes vendéennes se disposaient à en pourvoir l'armée ; on prit jusqu'à celles des royalistes qui n'étaient point sur le champ de bataille. Dans l'intervalle, La Rochejacquelein, qui avait ordonné de ne tirer qu'à bout portant, fit manœuvrer son aile droite.

Marceau et Westermann, trompés par le silence de l'ennemi, le croyaient en pleine retraite, sans oser néanmoins le poursuivre. La Rochejacquelein, profitant habilement de leur incertitude, prit une position plus avantageuse pour fondre ensuite avec fureur, à la tête d'une colonne redoutable, sur les républicains, qui furent à leur tour mis en fuite. Talaient se signala par des prodiges de valeur, qui firent oublier son projet de retraite en Angleterre. La division Marceau avait alors, épuisé toutes ses munitions, et aux approches de la nuit, une multitude d'officiers se trouvait déjà hors de combat, sans que cette bataille quoique sanglante, eût été décisive. Les républicains s'arrêtèrent en avant d'Antrain où ils prirent position. L'armée catholique rentra à Dol processionnellement avec ses prêtres, rendant grâces à Dieu de l'avantage qu'elle venait de remporter. La Rochejacquelein eut la générosité de l’attribuer à la bravoure de Talmont. De part et d'autre on passa la nuit sous les armes. Les Vendéens avaient pour eux un premier gage de la victoire et la nécessité de l'obtenir entière et décisive. Les patriotes avaient de meilleures positions, les moyens de rallier des secours près de les soutenir ; ils avaient d'ailleurs à leur tête beaucoup d'officiers d'un courage éprouvé. Les retranchements élevés des deux côtés de la ville d'Antrain se liaient de droite et de gauche aux routes de Dol et de Pontorson ; deux bataillons devaient les défendre, et au besoin protéger la retraite. Le feu croisé de deux pièces de canon foudroyait l'entrée du pont de la route de Dol. Le jour parut sans que des deux côtés en eût osé reprendre l'offensive. Les républicains restaient dans leurs lignes en avant d'Antrain ; les royalistes conservaient également leur position. Westermann, toujours à l’avant-garde, s'indignait de ne pouvoir attaquer ; mais un ordre supérieur enchaînait sa bravoure imprudente. Il était plus de midi, que rien n'annonçait encore une bataille, lorsqu'une vive canonnade avertit tout à coup l'armée républicaine que Westermann était aux prises avec l'ennemi. En effet, La Rochejacquelein, fatigué de l'incertitude de sa position, craignant également le découragement des siens et l'arrivée des renforts républicains, venait de seconder l'impatience de tons en donnant le signal du combat. Aussitôt le général Rossignol donna l'ordre à quelques troupes légères de sortir de la ligne pour soutenir l'avant-garde. Les commissaires et les généraux s'étaient portés en avant, et virent bientôt l'armée royale hors de ses retranchements, abandonnant les hauteurs pour fondre sur Westermann et l'envelopper. Dans une charge de cavalerie, Saint-André meurt de douze coups de sabre ; le cheval de La Rochejacquelein est blessé ; de Hargues tombe au pouvoir des hussards républicains ; conduit à Rennes après la bataille, il y périt sur l'échafaud. Westermann avait déjà cédé à l'impétuosité d'une première attaque, lorsque l'adjudant-général Chambertin, volant à sou secours, s'engagea sans canon contre une artillerie formidable. Bientôt accablé, il se replie en désordre sur les colonnes de derrière. Rossignol, faisant toujours les mêmes fautes, n'envoyait que des corps détachés, qui étaient successivement repoussés ; néanmoins tout le gros de l'armée, rallié sur une hauteur, pouvait y défier les royalistes, lorsqu'une terreur panique s'empare de quelques bataillons de volontaires, qui entraînent bientôt toute la masse vers Antrain. Rossignol, constamment à la tête de l'armée, aidé par les commissaires Bourbotte et Prieur, fait d'inutiles efforts pour arrêter les fuyards. « Soldats, leur crie Rossignol, vous allez dire que vos généraux vous trahissent ; mais c'est vous qui refusez de vous battre : si la victoire nous est arrachée, votre lâcheté seule en sera la cause. » Les coups de canon des royalistes accéléraient la retraite des patriotes ; accablés de fatigue et de faim, ils se répandirent dans les maisons et, dans les cabarets de la ville, au lieu d'en défendre les retranchements. La cavalerie, resserrée dans des chemins creux et étroits, ne pouvait manœuvrer et n'osait charger un ennemi victorieux. Poncelet ; officier de hussards, tenait ferme dans un défilé, à la tête de douze braves. Sa valeur protégea un instant la fuite de l'armée ; mais une balle lui fracasse le crâne : il veut encore se défendre. Après l'abandon de ce poste, rien ne put arrêter le torrent. La déroute fut telle, que les vainqueurs entraient pêle-mêle dans Antrain avec les vaincus ; ils égorgeaient dans les rues et même dans les maisons ceux qu'ils pouvaient atteindre, et qui n'opposant qu'une résistance inutile, préféraient la mort à une fuite honteuse. La cavalerie vendéenne poursuivit aussi les fuyards, et s'empara d'une partie des bagages qui filaient déjà sur la route de Rennes, précédés d'une grande quantité de charrettes chargées de blessés.

On s'était battu pendant vingt-deux heures. Le besoin de repos arrêta : les royalistes à Antrain, où ils se livrèrent sans trouble à la fois causée par une victoire qui leur rappelait d'an tiens succès. Quant aux vaincus, malgré l'obscurité de la nuit, ils filèrent sur Rennes pour s'y mettre en sûreté. Les commissaires conventionnels, les généraux les corps même qui : cherchaient à se rallier, tout fut entraîné-Amitiés vit avec consternation rentrer dans le plus affreux désordre une armée qui avait fait concevoir les plus belles espérances. Au lieu de prendre une position avantageuse, les républicains ne pensèrent qu'au moyen de ralentir la marche de l'ennemi, en ouvrant de larges tranchées sur la route. Les blessés, les approvisionnements et les munitions se portèrent sur Nantes. Si les Vendéens se fussent présentés en ce moment, c'en était fait de l'ancienne capitale de la Bretagne, et peut-être de toute la province. Des révoltes partielles éclataient chaque jour dans le Morbihan, et tendaient à y former une Vendée bretonne ; mais un renfort de quinze cents hommes suffit pour tout étouffer.

Tant de faits d'armes différents, tant de motifs de crainte pour les uns, et d'espoir pour les autres ; tant de marches et de contre-marches dans une saison rigoureuse, à travers des communications difficiles ; tant, de confusion et d'alarmes, et plus encore la rapidité des évènements, ne faisaient qu'épaissir le voile qui couvrait toutes les causes, toutes les circonstances de cette guerre intestine. Le comité de salut public lui-même ignorait au juste le véritable état des choses ; beaucoup d'échecs lui furent cachés, quoiqu'il eût envoyé l'adjudant-général Rouyer pour surveiller les généraux, et que Prieur de la Marne eût été en même temps chargé de diriger les opérations. « Nous nous plaignons, écrivit le comité à Prieur, de ce que les autres représentants, sans confiance dans les succès qui pourraient s'obtenir, incertains et tremblants pour les mesures que les circonstances nécessitent, divisent toujours les forces qui ne devraient agir qu'en masse. Trop indulgents pour les officiers et les chefs militaires, ils ne montrent point assez d'énergie. Nous espérons qu'avec ton âme de feu, ton éloquence militaire et ton patriotisme prononcé, toi seul pourras réparer tant de fautes. »

Le comité n'ignorait, pas que les malheurs de cette guerre alimentaient la haine qu'on lui vouait, comme au régulateur impitoyable d'une révolution dévorante. Barère après un assez long silence sur les évènements de la Vendée, apostropha les ennemis de la puissance révolutionnaire « J'entends ici le cri de ces frondeurs éternels : Pourquoi perdre tant de temps ? Pourquoi les brigands ne sont-ils pas attaqués et détruits ? Pourquoi ? parce que chaque ville, chaque commune veut une armée, et que chaque département, au lieu de se défendre, envoie une députation à Paris. Improbateurs malveillants ! n'est-il pas absurde de vouloir qu'on fasse des attaques en masse et sur-le-champ, tandis que les forces sont encore disséminées ? ... Les opérations de la guerre sont-elles autre chose qu'un enchaînement de malheurs qui désolent l'humanité ? Le vrai courage ne verse pas des larmes stériles, ne pousse pas des cris impuissants ; il calcule froidement les moyens d'attaque et de défense ; il prépare les succès, et laisse bourdonner autour de lui ces frelons inutiles pour le bien, qui ne savent que vous déchirer par leurs piqûres ; lorsque le moment est venu, il frappe des coups décisifs. » Annonçant ensuite la jonction de plusieurs corps militaires, et l'arrivée de vingt mille hommes détachés de l'armée du Nord, il observa qu'une réunion de troupes de différentes armes ne s'effectuait pas aussi vite que la volonté ou la pensée ; puis, répondant aux reproches que l'on faisait au comité de sacrifier les troupes de la république à sou engouement pour Rossignol, dont le commandement funeste avait toujours été maintenu, il rejeta le tout sur les circonstances qui avaient porté la guerre, sur un théâtre où il était vraisemblable que Rossignol serait resté dans l'inaction. Enfin, il annonça le rappel de la plupart des conventionnels qui étaient alors en mission en Bretagne, le maintien du système d'attaque en masse, et le choix du général Thurreau pour commander en chef l'armée de l'Ouest. Ce général était alors sur les frontières d'Espagne ; Marceau prit le commandement par interim. Ce fut sous ce jeune officier que l'armée de la république porta les coups les plus décisifs aux royalistes. S'il ne recueillit point alors toute la gloire des combats qui anéantirent la grande Vendée, l'histoire qui n'oublie rien sera juste à son égard.

Tandis que l'armée républicaine attendait l'impulsion qui devait déterminer ses succès, les royalistes délibéraient à 'Antrain sur la marche qu'ils devaient suivre. Les chefs et les nobles voulaient profiter du dernier avantage pour repasser sur les côtes de Cherbourg, et attendre de l'Océan les secours que semblait refuser la Bretagne. Au contraire, les paysans vendéens et les lâches, préférant la Loire à l'Océan, deman4aient impérieusement leur retour dans la Vendée. « Voyez, disaient-ils, si la république n'est pas ici toujours formidable ? Un combat sanglant est le prélude d'un plus sanglant encore. Ne sommes-nous pas affaiblis par des pertes immenses, et sans moyens suffisants pour insurger la Bretagne ? Que faire sur un sol inhospitalier, sans secours, sans appui, et même sans nourriture ? Retournons sur le terrain qui nous a vu naitre, et dont nous connaissons tous les avantages ; nous y retrouverons quelques vestiges de nos autels, quelques débris des cabanes de nos pères ; nous y trouverons peut-être un abri et du moins un tombeau paisible. Nos cadavres si ne seront plus la proie des plus vils animaux. Qu'attendrions-nous des Bretons ? Ne nous traitent-ils pas en brigands fugitifs ? Cette terre ingrate qui nous repousse nous force elle-même à rentrer dans la Vendée. Charette y est encore redoutable ; rallions-nous à ses drapeaux, et nous marcherons bientôt à la victoire. »

Ces discours enflammèrent tellement les esprits, que tous les efforts, tous les raisonnements des chefs ne purent changer la volonté de la multitude. Les drapeaux furent en vain déployés sur la route de Pontorson ; un mouvement encore plus terrible que celui de Granville menaça d'éclater. On accusa de nouveau les principaux officiers de vouloir abandonner l'armée pour passer en Angleterre. La fuite de Solérac, qui de Dol avait gagné la côte, augmentait et justifiait les soupçons. Enfin la majorité l'emporta ; et cédant au torrent, l'armée catholique se mit en pleine marche vers Laval pour rentrer dans la Vendée, soit par Angers soit par Saumur, Des bruits confus semés par la terreur la précédaient. « Les Vendéens, disait-on, ravagent tout sur leur passage ; ils ne font point de quartier, et paraissent décidés à tout entreprendre pour traverser le fleuve. »

Ce passage était hérissé d'obstacles. Les postes d'Ancenis, de Saint-Florent, de Varades étaient gardés ; ou avait coupé les ponts de Cé et de Saumur ; au besoin, celui de Tours l'aurait été pareillement. Carrier prenait des mesures pour garantir Nantes et les deux rives de la Loire ; il faisait enlever les bateaux et mettait embargo sur tous les bâtiments propres à la navigation.

L'armée catholique arriva le tg novembre à Fougères, où elle prit deux jours de repos. Pataud, dans l'espoir de se faire chef de parti, avait soulevé les campagnes qui environnent Fougères ; tentative au-dessus de ses forces qui ne fut d'aucun avantage, ni pour lui, ni pour les Vendéens. Le 22, l'armée fut à Entée, le lendemain à Mayenne. En quittant cette ville, les Vendéens se dirigèrent sur Laval : un corps de deux mille hommes défendait cette ville sous les ordres du général Danican, connu par l'apostasie qui l'a rendu depuis fameux dans nos troubles politiques. Il était alors chargé de maintenir la communication d'Angers à Rennes, et de combattre les Chouans qui, clans leur naissance, s'étaient déjà rendus redoutables, surtout depuis le passage de l'armée catholique. Danican, éloigné de vingt lieues de l'armée qui avait été battue, se voyant abandonné à ses propres forces, n'osa se mesurer avec les royalistes. Il se replia et se jeta dans Angers, qu'on mit aussitôt en état, de siège. Le 27 novembre, l'armée catholique sortit de Laval et se porta sur la Flèche, où elle séjourna jusqu'au 2 décembre. Ce fut dans cette ville que le conseil vendéen décida qu'on attaquerait Angers. Quelques chefs proposèrent de marcher sur Saumur, mais on s'en tint au premier parti.

Sur les bords de la Mayenne, au-dessous de son confluent avec le Loir et la Sarthe, Angers, entouré de murailles antiques, renferme une population de trente mille âmes, qu'animent le commerce et le voisinage de la Loire. Sa belle position, ses promenades, ses faubourgs ; ses maisons couvertes d'ardoises, lui donnent, au premier aspect, des avantages auxquels ne répondent point ses rues étroites et tortueuses, non plus que l'irrégularité de ses édifices. L'armée catholique demandant impérieusement à repasser la Loire, se dirigea sur Angers, dans l'espoir de s'en emparer pour y exécuter ce passage, sûre d'y trouver un grand nombre de bateaux réunis. Vaincue ou victorieuse, ce poste lui était également nécessaire, soit pour y établir ses magasins après un succès, soit pour protéger sa retraite en cas de revers. Les dépôts considérables d'équipement, de munitions de guerre et de chevaux que renfermait Angers, les animaient encore dans cette entreprise. D'ailleurs, le souvenir d'une entrée qui n'avait coûté aucun sacrifice, les intelligences qui leur restaient dans la ville, et le mauvais état des fortifications, leur persuadaient que cette conquête était assurée. Leur confiance était même telle, que malgré la détresse occasionnée par une marche longue et pénible, ils négligèrent de prendre les choses les plus indispensables, comptant réparer dans cette place leurs fatigues. Tout semblait les favoriser. L'armée catholique n'était qu'à deux lieues de la ville, que les Angevins ignoraient encore si elle se dirigeait sur eux ou sur Saumur. Les habitants des faubourgs qui avaient évacué leurs maisons, y rentraient avec une fausse sécurité, lorsque les Vendéens parurent. La précipitation de leur marche et la lenteur des Angevins forcèrent quelques-uns de ces derniers à fuir à Saumur et aux ponts de Cé. Mais, loin d'être effrayée à l'aspect des royalistes, la masse des habitants d'Angers ne vit bientôt qu'une occasion de se signaler, pour réparer la honte dont les généraux les avaient précédemment couverts, en les forçant, par une lâche défection, de livrer leur ville au même ennemi qui s'y présentait alors rempli d'audace et d'espoir. Les troupes nécessaires à la défense de la place n'y entrèrent cependant que la veille de l'attaque, négligence impardonnable ! La colonne commandée par le général Danican, une partie de la division Boucret et la Barde nationale, réunies, fournirent environ quatre mille hommes en état de combattre. On avait cependant un espace de douze cents toises à défendre. Des fortifications réparées à la hâte, plusieurs batteries placées sur divers points, dont le feu était parfaitement dirigé, le service organisé avec ordre et précision, rassuraient les Angevins contre toute espèce de surprise.

Le 5 décembre, à onze heures du matin, le bruit de la générale annonça l'attaque. Chaque corps s'étant porté rapidement à son poste, les assaillants se répandent dans les faubourgs, et commencent un feu assez vif, auquel les républicains répondent par celui de vingt pièces de canon, pointées depuis la porte Saint-Aubin jusqu'à la haute chaîne. L'infanterie bordait les remparts : des deux côtés le feu se soutient. Les Angevins combattent aux postes les plus périlleux, et leurs femmes s'exposent aux mêmes dangers. On les voit porter aux soldats des munitions et des secours. Soit par perfidie, soit par imprévoyance, la hauteur des murailles avait été tellement diminuée, que les assiégés, ayant presque toujours la tête et la poitrine découverte, recevaient des blessures mortelles. Le jeune et brave Serrant, commandant d'un bataillon de volontaires, et l'officier municipal Lebreton furent les premières victimes qui succombèrent sous le feu des royalistes. Le brave Beaupuy, blessé grièvement à la bataille de Laval, se fit porter sur les remparts pour diriger la défense et encourager le soldat. Les royalistes, placés dans les maisons qui entouraient la ville, tiraient sur ses habitants sans courir le moindre danger. La nécessité fit avoir recours à des sacs à terre. Les Angevins en confectionnèrent bientôt assez pour couvrir les remparts. Une pareille résistance déconcerta les Vendéens ; au lieu d'assaillir sur-le-champ les points les plus faibles des fortifications, ils se bornèrent, pendant toute la journée du 5, à diriger un feu très vif de canon et de mousqueterie contre les assiégés. Inquiétés par la cavalerie légère du général Marigny, craignant d'ailleurs l'arrivée de toutes les forces républicain es qui étaient alors à Châteaubriant, écrasés de fatigues, manquant de vivres, ils désiraient ardemment une sortie de la garnison, dans l'espoir de terminer cette lutte, par un combat sanglant et décisif ; mais, loin de se livrer aux coups d'un ennemi désespéré, les Angevins, fidèles à leur système purement défensif, se fortifièrent, et élevèrent derrière leurs postes des contre-murs à l'épreuve du canon. Les chefs de l'armée royale, assemblés dans le couvent de Saint-Serge, tinrent un conseil de guerre, où deux projets furent proposés ; l'un pour un assaut général, l'autre pour le passage du fleuve auprès d'Ingrandes, au moyen d'une fausse attaque-sur les ponts de Cé. Dans ce dernier cas, quinze cents hommes restés sous les murs d'Angers auraient contenu la garnison. L'assaut fut décidé. Quelques-uns voulaient que trois mille Vendéens chargés de fascines, comblassent le port Ayrault pour faciliter l'escalade ; mais six pièces de canon placées en face du port, cinq cents hommes du vingt-neuvième régiment et la garde nationale empêchaient l'exécution de ce coup de. Main hardi : on ne le tenta point. Les Angevins ayant imprudemment négligé de démolir deux rangs de maisons qui flanquaient au-dehors la porte Saint-Michel les assaillants s'y logèrent. Herbault et Piron, suivis d'un fort détachement, S'y établirent pendant la nuit, et firent combler deux fossés qui défendaient l'approche de la porte qu'ils entreprirent de miner. Ge moyen n'était praticable qu'à la faveur de l'obscurité, attendu que, pendant le jour, la marche des assiégeants en colonne serrée, et le feu de plusieurs grosses pièces faisaient connaître leurs desseins. La porte menacée, bientôt fortifiée d'un second mur, fut défendue par une troupe de braves. L'artillerie dirigée contre les assaillants ne pouvant les arrêter on jeta de, dessus les remparts des, matières, inflammables pour incendier les maisons qui leur servaient d'asile. Forcés de se replier, les plus hardis qui, par leur courage, espéraient entraîner la masse, payèrent de la vie leur témérité : Boispreau et Couty furent de ce nombre. Au moment où d'Herbault faisait ruiner la porte de la ville, Desessarts y fut blessé grièvement. Après d'inutiles efforts, l'armée leva tout à coup le siège, laissant sous les murs d'Angers trois cents morts et trois canons démontés. En vain les chefs vendéens voulurent rallier leurs soldats déjà dispersés au loin dans la campagne. Tel fut le siège d'Angers. Le sang-froid du soldat, la confiance des habitants, sauvèrent la ville.

Le général Danican fut publiquement accusé d'avoir voulu la livrer. Il avait dit à Vial, procureur-général-syndic, qu'Angers ne pouvait se défendre. Une chute de cheval, simulée ou réelle, lui avait ensuite servi de prétexte pour remettre le commandement. Au moment du plus grand péril, on avait vu filer sa voiture et ses bagages du côté de la porte Saint-Nicolas ; sa cavalerie, éclairée par des torches ; glatit pris la même direction, fit soupçonner qu'elle cherchait à indiquer le point le plus faible. Danican repoussa l'accusation ; mais sa conduite ultérieure n'accrédita que trop les soupçons élevés à cette époque : il fut donc destitué. Après s'être longtemps caché, il ne reparut dans les rangs des républicains que pour les abandonner entièrement, dans un temps où tout se réunissait polir détruire la république.

Les Angevins disent encore aujourd'hui que l'intention des généraux, même de ceux restés fidèles au parti de la révolution, était de laisses prendre la ville pour pouvoir la reconquérir, et le dévaster ensuite par le pillage et l'incendie. L'inaction du général Rossignol, malgré pin4 sieurs courriers qui lui annoncèrent le danger de la ville, et le bon esprit du soldat qui voulait voler à son secours ; la position de l'armée fixée à Châteaubriant, tandis qu'elle aurait pu pour suivre les Vendéens, tout donna lien à ces conjectures.

Cependant Carrier se vanta d'avoir contribué an salut d'Angers, en lui envoyant de l'arsenal dell-antes quarante voitures chargées de munitions de guerre. Ce qui la sauva réellement, ce fut le courage de la garnison, commandée par les généraux Mesnard et Beaupuy. Le feu des assiégés dura trente-deux heures contre un ennemi acharné et redoutable, qui fut contraint de fuir dans le plus grand désordre.

Les Vendéens, désespérés de cet échec, paraissaient indécis sur la marche qu'ils pourraient suivre ; ils prirent-la route du Nord, tournant le dos à la Loire, et continuellement harcelai par la cavalerie légère des républicains, qui était sous les ordres de l'ardent Marigny. La Rochejacquelein avait détaché, avant même la levée du siège, trois cents chevaux et deux pièces d'artillerie Volante pour repousser Marigny. Ge fut près de Durtal que les deux partis se rencontrèrent. Marigny se battit seul avec titi cavalier vendéen, auquel il donna la mort ; bientôt après, il fut emporté lui-même par un boulet de canon. Plusieurs de ses hussards périrent avec lui, et le reste fut dispersé. L'armée royale s'arrêta à Suette, et mordu le lendemain sur la Flèche, non par Durtal, dont le pont était coupé, mais par Beaugé.

La mort du bravé Marigny n'avait point arrêté Westermann. Cet infatigable partisan harcelait déjà l'arrière-garde vendéenne : tous les traîneurs, tous ceux qui rodaient et couchaient dans les fermes, tombaient sous ses coups et trouvaient une mort certaine. II atteignit, à une lieue de Beaugé, l'arrière-garde entière, et lui envoya quelques obus ; mais Piron s'étant porté en force pour détourner son attaque, le contraignit de se replier jusqu'à Sarse, dont il venait d'incendier le château.

Là Westermann fit mettre pied à terre à la moitié de sa cavalerie ; il l'embusqua et engagea contre Piron un feu de file de carabine, tel que celui qu'auraient pu faire des fantassins armés de fusils. Cette manœuvre soutenue par le canon coûta la vie à quelques tirailleurs royalistes qui s'étaient trop avancés. Westermann, accablé par le nombre, n'étant pas secondé par la division Muller, dont les soldats rangés en bataille s'indignaient de ne point marcher, se replia jusqu'à Suette. La Rochejacquelein, maître de Beaugé, y resta les 5 et 6 décembre. Il s'occupa de la réorganisation de son armée, encore plus affaiblie par la fatigue et les maladies que par les combats. Il lui fit distribuer des munitions. Les Vendéens n'avaient plus alors que trente canons ou obusiers et douze caissons, dont la plupart étaient vides. Les chevaux de trait leur manquaient également ; les voitures de luxe fournissaient successivement ceux qui traînaient l'artillerie.

L'armée catholique trouva, peu de vivres à Beaugé. A son approche, les patriotes avaient tout envoyé à Saumur. Les fermes environnantes et les campagnes fournirent par force la nourriture nécessaire aux hommes et aux chevaux. L'armée entière sortit .de Beaugé le 7 décembre, à la pointe du jour, pour se diriger sur la Flèche ; elle était protégée par une arrière-garde composée de cavalerie et d'infanterie, et par une pièce de canon.

Beauvollier, intendant et trésorier-général, quitta l'armée à Beaugé, laissant la caisse militaire au curé de Saint-Laud. Son départ fut blâmé, et cependant imité peu après par d'autres chefs. La calomnie s'attacha depuis à Beau-voilier, qu'on accusa d'infidélité, mais saris aucunes preuves. Ce chef vendéen qui prévoyait la perte de son parti, crut qu'il était inutile de se sacrifier sans nécessité, d'autant plus que la nature de ses fonctions ne lui en faisait point un devoir.

Westermann, toujours à la poursuite de l'ennemi, lui tua quarante cavaliers, mit le reste en fuite, et répandit le désordre dans son infanterie, qui néanmoins se rallia sur une hauteur où elle établit une pièce de canon : Le feu se soutint pendant une demi-heure ; mais Muller alléguant des ordres supérieurs, se refusa toujours à soutenir Westermann : Il paraît qu'en effet il lui était enjoint de rester à quatre lieues de la cavalerie légère : Westermann, loin de se décourager, coupa les Vendéens sur leur droite, s'empara de leur canon, les dispersa et les poursuivit jusqu'au pont de la Flèche. Il y trouva l'armée catholique rangée en bataille, ayant en face la rivière du Loir dont le pont était coupé, au-delà la ville défendue par une forte garnison. Les royalistes ainsi pressés entre la rivière et l'armée ennemie, avaient à craindre une défaite totale. La Rochejacquelein prend alors un parti décisif : tandis qu'il oppose une partie de son armée à Westermann et à la brigade du général Legros, il remonte le cours de la rivière à la tête de quinze cents hommes. Il trouva un gué près d'un moulin sur une chaussée couverte d'eau et très dangereuse. Les plus hardis passent les premiers ; le reste suit, surprend et culbute la garnison de la Flèche, s'empare du faubourg, s'y retranche, y passe la nuit, rétablit le pont et fait entrer toute l'année dans la ville. Ce glorieux succès étonna les républicains eux-mêmes. Le général Chalbos et le conventionnel Garnier de Saintes, chassés de la Flèche, se retirèrent au Mans. La Rochejacquelein fit recouper le pont de la Flèche, et pour arrêter l'ennemi, plaça des batteries dans une position avantageuse. L'armée royale, accablée de fatigue et de maladie, ne demandait que du repos ; elle resta deux jours à la Flèche sans y être inquiétée. Le 10, à la pointe du jour, elle se dirigea sur le Mans. A sept heures du matin, Westermann se trouve avec sa cavalerie devant le pont coupé. A la vue du départ de l'ennemi, ses cavaliers passent à la nage, et ses fantassins sur des poutres et de petits bateaux. Cette troupe pénètre dans la ville et joint l'arrière-garde ennemie qui en sortait. Les traîneurs furent massacrés. On trouva quelques canons et des caissons abandonnés faute de chevaux. Westermann suivit les traces des Vendéens jusqu'à Foultourte : la route était couverte de corps morts en putréfaction. La même nuit, Westermann fit égorger quelques centaines de royalistes qui, ne pouvant plus se traîner, s'étaient répandus dans les fermes.

Le général Rossignol venait d'exécuter les ordres du comité de salut public, en remettant à Marceau le commandement de l'armée de l'Ouest. Cette armée, divisée en plusieurs colonnes, n'était point encore réunie. A la levée du siège d'Angers par les royalistes, leur marche incertaine avait obligé les généraux et les commissaires de la république de morceler les forces. Une colonne aux ordres du général Muller avait suivi Westermann sur la route de la Flèche ; une autre avait pris la route de la levée pour protéger Saumur et Tours ; une troisième avait reçu l'ordre de se porter sur le chemin de Beaufort pour, servir de corps intermédiaire, en appuyant la gauche ou la droite, suivant les circonstances. Tous ces mouvements attestaient le doute et l'ignorance où l'on était, quant aux projets ultérieurs des Vendéens. En s'éloignant ainsi de la Loire, ils semblaient avoir renoncé au projet de tenter le passage par Saumur, projet qu'ils avaient si énergiquement proclamé Granville et à Antrain. Y avaient-ils renoncé par crainte, ou bien un autre espoir guidait-il leur marche nouvelle ? Un mémoire anonyme, écrit par un royaliste, dit qu'un des émissaires du comte de Moira parvint, à travers mille dangers, aux avant-postes des Vendéens, le jour Même de la levée du siège d'Angers, et, que s'étant fait connaître, il fut conduit devant le conseil assemblé, auquel il annonça le départ, de l'expédition et l'attente où elle était de l'arrivée des royalistes sur la côte pour effectuer son débarquement. Alors, selon l'anonyme, La Rochejacquelein proposa un coup hardi, mais dont le succès pouvait sauver son armée. Il s'agissait de se porter sur Cherbourg, d'enlever d'assaut cette place mal défendue, et de se ménager ainsi une, jonction facile du côté de la mer, en, lame temps que l'on s'assurerait du côté de la terre d'une défensive avantageuse, en se retranchant dans la presqu'île du Cotentin. Chacun approuva cette résolution et jura de la suivre. On se mit en marche, les bandes éparses se rallièrent, et l'espoir de vaincre parut encore une fois ranimer leur courage presque anéanti. Cette assertion n'est fondée sur aucun autre témoignage. Il paraît au contraire qu'il y eut à la Flèche un conseil de guerre vendéen où il fut question de diviser l'armée en deux corps. L'un devait gagner Tours par la levée, l'antre par la route du Mans, pour s'emparer, après leur jonction, de la fabrique des poudres de Ripault, à deux lieues de Tours, et rentrer ensuite dans la Vendée par cette ville, dont ils croyaient l'accès facile. Le défaut de subsistances nécessitait le partage de l'armée, et l'ensemble de ce projet, en déconcertant les républicains, eût pu sauver les royalistes. Malheureusement le désordre, la confusion et le découragement étant au comble, ce plan salutaire ne put être exécuté.

Ce fut à cette époque que la division républicaine des côtes de Cherbourg effectua sa jonction dans Beaugé : on aurait pu la diriger à temps sur la Flèche avant que les royalistes se fussent emparés de cette ville. Pris entre deux feux, il ne leur fût alors resté que l'alternative de périr glorieusement sur le champ de bataille ou d'être précipités dans le Loir. Leur destruction ne fut au reste que retardée par cette faute des républicains.

La Rochejacquelein arriva le 10 décembre devant la ville du Mans, où il ne pénétra qu'après un combat très vif contre la garnison. Il y avait à la tête du Pont-Lieu et sur le pont même, tranchées sur tranchées, canons, chausse-trapes, chevaux de frise : ces obstacles n'en furent pas moins surmontés de la manière la plus surprenante, et les royalistes y Passèrent tranquillement la journée du 11.

Toutes les divisions républicaines sous les ordres du général Marceau se réunissaient au village de Foultourte, rendez-vous général de l'armée, pour marcher successivement sur le Mans. Westermann, suivi de la division Muller formait l'avant-garde.

Instruit le même jour que deux corps ennemis s'avançaient par les routes de Tours et d'Angers, La Rochejacquelein fit battre la générale et marcha droit aux républicains. Westermann, culbuté au premier choc, se replie sur la division Muller ; soutenu, il s'avance de nouveau. Arrivé sur une hauteur banquée' de bois de lapins, en avant du Pont-Lieu, il y trouve les royalistes avantageusement embusqués : sa troupe et la division Muller sont repoussés avec perte. C'est alors que parut la division de Cherbourg, qui ne s'était point encore mesurée avec l'ennemi ; elle était commandée par le général Tilly. Malgré des chemins détestables, encombrés de voitures et de lourds bagages, on la vit s'avancer fièrement, ayant en tête les grenadiers d'Armagnac. Ceux-ci, impatients de combattre, demandaient s'ils étaient encore loin de l'ennemi, et témoignaient leur joie d'être sur le point de l'atteindre. Le général Marceau, accouru pour entamer le combat, veut diriger lui-même tous les mouvements ; il brûle de se signaler en ce jour, et sa vue inspire à tous la confiance : l'armée entière connaît sa bravoure. Il avait dit en partant de Rennes : « Je suis déterminé à me battre, n'eussé-je que trente hommes à commander. »

Le reste de quatorze mille braves de la garnison de Mayence, brûlant de la même ardeur, marchait à la suite de la division de Cherbourg. Déjà la cavalerie de Westermann, après s'être ralliée, s'avançait de nouveau, recommençait l'attaque et chargeait sans attendre le signal. Elle fut soutenue par la division de Cherbourg. Les royalistes ne purent résister à l'impétuosité de leur choc ; ils rentrèrent en désordre au Mans, n'ayant plus d'espoir que dans les retranchements de cette ville. La Rochejacquelein les ralliait à mesure pour les placer par échelons en avant du Pont-Lieu dont l'accès devint formidable.

Marceau, prévenu contre Westermann, lui remet un billet du conventionnel Bourbotte, qui lui reprochait d'avoir compromis l'armée par son imprudente audace. Il lui était enjoint, sous peine de la vie, de ne plus engager d'action, et de se borner à éclairer la marche de l'ennemi.

Aux approches de la nuit, Marceau donne l'ordre à Westermann de prendre position en avant de la ville pour attaquer le lendemain. « La meilleure position, répond Westermann, malgré les menaces de Bourbotte, est dans la ville même : profitons de la fortune. — Tu joues gros jeu, brave homme, lui dit Marceau en lui serrant la main ; n'importe, marche, et je te soutiens. »

Il était quatre heures et demie, et le soleil venait de se coucher : Westermann, suivi des grenadiers d'Armagnac, s'avance sur le Mans dans le plus grand silence. Le capitaine Rolland monte le premier sur le pont, en écarte les chevaux de frise pour pénétrer dans la ville, à la tête de sa compagnie ; il n'a aucun égard pour les représentations de son frère, commandant du même régiment, et se précipite en s'écriant : « Nous tenons, donc enfin l'ennemi ; c'est ici qu’il faut l'exterminer ou mourir glorieusement. » Son frère aussitôt le suit. On bat la charge ; en un instant le pont, les retranchements sont forcés et les royalistes en fuite : plusieurs sont atteints et taillés en pièces à l'entrée de la ville. Une batterie masquée arrête bientôt les patriotes ; mais l'intrépide bravoure des grenadiers d'Armagnac en impose à quelques lâches qui déjà cherchaient à prendre la fuite. Westermann est inébranlable. La Rochejacquelein établit aussi des batteries sur toutes les avenues de la grande place du Mans, et jette des tirailleurs dans les maisons voisines de l'action. Le feu, meurtrier écarte les plus audacieux. Westermann, frémissant de rage, tombe à coups de sabre sur ceux qui paraissent indécis ; mais la position redoutable des Vendéens ne permet plus d'avancer. Sur les neuf heures., du soir, Marceau fait halte, sans cesser son feu, pour prendre position. Son intention était de cerner la ville pour qu'aucun ennemi ne pût lui échapper. Westermann, à son exemple, fait aussi arrêter sa troupe, dont les rangs sont éclaircis. Marceau lui envoie du canon pour empêcher les royalistes d'avancer, et fait filer par sa droite une colonne qui s'empare de la route de Paris. Westermann garnissait en même temps toutes les rues adjacentes à la grande place, ce point étant à la fois devenu le quartier-général et le dernier retranchement des Vendéens. Une fusillade terrible, entremêlée de coups de canon, s'engage malgré l'obscurité. Talmont tue un hussard républicain qui le défie au combat ; Herbault est blessé à mort. La Rochejacquelein a deux chevaux tués sous lui ; rentré dans l’intérieur de la ville pour y donner quelques ordres, son absence alarme ses soldats ; revenu sur le champ de bataille, sa voix ne peut plus se faire entendre au milieu du tumulte et des gémissements d'un grand nombre de femmes éplorées. Dès ce moment, il lui fut impossible de rient prévoir, de rien préparer. Une grande partie des Vendéens, plongés, soit dans l’ivresse, soit dans le sommeil, sont réveillés par le bruit du canon ; ils accourent pour prendre part au combat, mais ce n'est qu'avec confusion et dans le plus grand désordre. Les rues se remplissent de cadavres, et les cris affreux des mourants portent partout l'épouvante. L'encombrement des voitures augmente encore le tumulte ; les hommes et les chevaux s'écrasent et se tuent. La Rochejacquelein et quelques autres chefs, dont les efforts sont devenus inutiles, croient la bataille perdue sans ressource, et pour éviter un massacre générai, ne songent plus qu'à se ménager une retraite. Ils rassemblent quelque cavalerie et gagnent la route de Laval, la seule qui fût encore libre : elle était déjà couverte de fuyards, dont on ne put rallier qu'un petit nombre. La Rochejacquelein, d'après le bruit de l'artillerie, jugea qu'une partie de son armée soutenait encore le combat ; il tourné bride et court au galop rejoindre l'arrière-garde ; mais, entraîné de nouveau par les fuyards qui lui crient que tout est perdu, ses efforts sont inutiles.

Les républicains combattaient cependant depuis quatre heures du soir sans avoir pénétré dans la place du Mans, dent l'accès était défendu par une artillerie foudroyante. Une poignée de Vendéens intrépides et voués à une mort certaine, servaient ces batteries. Une pièce de douze chargée à mitraille emportait des rangs entiers de patriotes. Il était deux heures du matin, que les royalistes les pins opiniâtres, se croyant entièrement perdus, cherchaient encore à vendre chèrement leur vie, en se battant sur leurs calions et dans les maisons qui leur servaient de retranchements. Soit lassitude, soit terreur ou impuissance de part et d'autre, on resta des deux côtés en observation jusqu'à la pointe du jour. Le général Kléber qui venait alors d'arriver avec la division mayençaise, fit passer de nouvelles troupes à Westermann. Quoique blessé, ce général, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, n'avait pas quitté le poste périlleux de l'avant-garde. Il reprend l'attaque, tandis que le général Carpentier, pour vaincre l'opiniâtre résistance des Vendéens, fait pointer tour à tour du canon chargé à boulets et à mitraille sur les batteries ennemies et sur les fenêtres des maisons situées dans les angles de la place. En même temps les chasseurs des Francs et de Cassel, réunis aux grenadiers d'Armagnac et d'Aunis, chargent à la baïonnette tout ce qui est devant eux. Rien ne peut résister à cette dernière attaque. Tout ce qui n'est point égorgé se sauve sur la route de Laval, abandonnant aux vainqueurs l'artillerie presqu'entière, les bagages, les femmes, les enfants et les blessés. A l'instant même l'armée républicaine, réunie au faubourg du Pont-Lieu, fait son entrée au pas de charge. Le Mans, dont les rues sont encombrées de cadavres, de monceaux d'armes, de voitures brisées, de chevaux étouffés, de canons, de caissons, de bagages, présente l'affreux spectacle d'une ville emportée d'assaut et livrée à la rage féroce d'une soldatesque altérée de sang : les femmes cachées dans les maisons, en sont arrachées et traînées sur la place publique pour y être massacrées. Devant les demeures même des commissaires conventionnels, on égorge une multitude de victimes ; les femmes y sont entassées et foudroyées par des feux de pelotons. Ces infortunées se serrent pour éviter la mort ; les premiers rangs reçoivent seuls des coups mortels, et leurs bourreaux infatigables portent sur les autres de nouveaux coups. A la vue de leurs cadavres entassés et encore palpitants, les vainqueurs se disent avec une joie féroce : Ils sont en batterie. La jeunesse et la beauté, rien n'est respecté ; le soldat farouche se montre encore plus cruel pour les femmes d'un certain rang, dont les cadavres mutilés sont traînés dans la boue. Les rues, les maisons, les places publiques, tout est couvert de morts ; les vainqueurs semblent ne pouvoir se rassasier de sang. Marceau, qui gémit de l'épouvantable abus de la victoire, ne peut y mettre un terme qu'en faisant battre la générale : le soldat, livré au pillage, écoute avec peine le rappel à ses drapeaux. Les chevaux les voitures, les ornements d'église, tout ce que possédèrent les vaincus, ne put assouvir leur insatiable cupidité ; le chapeau de d'Autichamp, tombé entre les mains du commissaire du département de Maine et Loire, devient un trophée. Ce chef, blessé dans le combat, ne dut la vie qu'-a l'hospitalité la plus généreuse, comme on le verra quand je parlerai de ce qui le concerne. Westermann, à la tête des grenadiers d'avant-garde, poursuivit avec acharnement les fuyards sans s'arrêter au Mans. Lemaignan blessé. à Granville, fut massacré dans une ambulance avec Herbault qui, blessé à mort, s'était fait porter près de lui. Ces deux braves et vertueux royalistes avaient prié leurs amis de-les abandonner et de chercher leur salut dans une prompte retraite. Malades, blessés, tout ce qui n'avait pu suivre la masse, fut égorgé sans distinction de sexe. La déroute ne s'arrêta qu'à la Chartreuse du parc, et pendant l'espace de quatorze lieues, il ne se trouvait pas une toise de terrain qui ne fût couverte de quelques cadavres. Les paysans, soit qu'ils s'empressassent de prendre le parti des vainqueurs soit qu'ils cherchassent à mettre un terme aux calamités d'une guerre qui menaçait leurs propriétés, firent eux-mêmes des battues dans les bois et dans les fermes, où ils tuèrent un grand nombre de fuyards. Quant aux divisions de l'armée qui suivirent Westermann, elles se contentèrent de ramasser dans la route les individus des deux sexes qui paraissant suspects, n'étaient point réclamés par les habitants du lieu. Mais malheur à ceux qui ne pouvaient marcher ! faute de moyens de transport, ils étaient fusillés sur-le-champ. Les femmes jadis les plus riches se traînaient, avec peine dans la boue, cherchant à s'assurer la protection de ces patriotes, dont le seul aspect autrefois ne leur eût inspiré que la colère et le mépris. Au milieu de tant &atrocités, on aime à reposer son imagination sur quelques traits d'une pitié généreuse. Les soldats d'Aunis et d'Armagnac, auxquels était dû principalement le gain de la bataille, emmenèrent plusieurs Vendéennes de distinction. Sans se prévaloir du droit de conquête, sans même se permettre aucun propos indécent, presque tous respectèrent leurs captives, et en arrachèrent beaucoup à une mort certaine, au risque de périr eux-mêmes victimes de leur humanité.

La Rochejacquelein arriva dans la soirée du 13 à Laval, et fut rejoint dans. la nuit par tout ce qui avait pu échapper au fer des patriotes. Ce fut alors que les chefs vendéens purent sonder la plaie profonde de leur parti. Le désastre du Mans venait de leur enlever leurs plus braves soldats, leur artillerie, leurs munitions ; tous furent d'avis de se rapprocher de la Loire pour en tenter le passage à quelque prix que ce fût. Il fallait éviter un ennemi infatigable qui avançait à grandes journées. Avant le jour le signal du départ fut donné ; mais les malheureux Vendéens étaient tellement accablés de fatigues, de besoins, de maladies, que la plupart de ceux qui ne purent marcher, saisis de terreur, se laissèrent désarmer par les femmes de Laval.

Craon fut occupé le 14 par cette troupe fugitive que Westermann poursuivait avec tant de vigueur ; chaque ferme, chaque maison devenait sur la route le tombeau de quelques royalistes. Plus les patriotes avançaient, et plus La Rochejacquelein pressait sa retraite. Le 15, il occupa Pouancé, le lendemain Ancenis. A la vue de la Loire, à l'aspect des rives vendéennes, les esprits se ranimèrent ; l'espoir qui semblait n'être qu'au-delà du fleuve, augmentait encore l'envie de le franchir. Mais comment l'entreprendre sans bateaux sur ses bords, et n'ayant aucun moyen de créer tout ce qui manquait pour y parvenir ? L'approché d'un implacable ennemi ajoutait encore à la cruelle incertitude d'une pareille position. Cette troupe désolée crut devoir se diviser ; une partie garda les hauteurs ; l'autre se dispersant dans la ville et ses environs, s'empara des poutres, des arbres, des tonneaux, des planches et de toutes les boiseries qu'elle pouvait trouver. On démembre tour à tour et l'on rassemble tout ce qui peut surnager pour construire des radeaux. Tout le monde travaille, pendant que quelques-uns sont en vedette. Les constructions se pressent, et commençaient à s'avancer, lorsque Westermann paraît sur la route d'Angers. Le son funèbre du tocsin se fait aussitôt entendre ; on court aux armes pour aller à sa rencontre ; mais son artillerie lançait déjà des boulets au milieu des travailleurs. Westermann est cependant repoussé ; il se retire à Saint-Marc. Les radeaux s'achevaient pendant le combat ; malheureusement leur mauvaise construction fait que l'armée, bientôt découragée par les premiers essais, refuse d'y monter. La Rochejacquelein veut l'encourager par son exemple : il s'élance le premier, suivi de Stofflet, Delaville de Beaugé et de quelques soldats ; il est bientôt au milieu du fleuve, et son cheval qu'il tient par la bride, le traverse à la nage. L'armée entière, les yeux fixés sur ce frêle radeau, tremble pour la destinée de son général. Cette machine sans direction flottait, s'enfonçait, se relevait pour s'enfoncer encore. Après une demi-heure de lutte contre le courant, elle parvint enfin au bord opposé. Quelques centaines de soldats imitent l'exemple du général ; la plupart parviennent heureusement, quelques-uns sont engloutis. L'armée entière aurait néanmoins tenté le passage, si Westermann n'eût pas fait répandre par ses espions l'annonce d'une attaque prochaine et générale. Le hasard servit la ruse ; l'alarme avait à peine saisi les Vendéens, que cinq à six patriotes, placés en observation du côté de Nantes, attaquèrent par une vive fusillade les premiers postes. Les royalistes se croyant entre deux feux, abandonnent le fleuve, les radeaux et tous leurs apprêts, pour fuir du côté de Nort. Ils errent quelque temps sans officiers, sans chefs ; enfin, Fleuriot, Talmont, Donnissan, Lyrot, Piron, Marigny, Rostaing, parviennent à sauver quelques canons, et rallient encore sept mille hommes, restes malheureux de cette armée redoutable qui, soixante jours auparavant, maîtrisait la Loire, envahissait le Maine et la Bretagne. Fleuriot et Talmont poursuivirent leur marche sur Nort pour gagner la Vilaine, avec l'espoir de s'unir aux Morbihannais qui s'agitaient alors ; mais plus ils s'éloignaient de la Loire, et plus le nombre de leurs soldats diminuait. Pressés de rentrer dans le Poitou, les déserteurs vendéens filaient par pelotons sur la rive droite, malgré des périls inévitables, pour épier et surprendre le passage. Du côté de Varades, le fleuve d'abord mal gardé favorisa les plus entreprenants ; mais la plupart comptant trop sur la clémence républicaine et sur une fausse amnistie, après avoir surmonté les périls, ne trouvaient que la mort, L'armée des sept mille hommes, dirigée par Fleuriot, n'était réellement qu'une horde désespérée, sans cesse aux prises avec tous les besoins. Le plus grand nombre se répandant dans les fermes, y cherchaient des vivres que souvent ils étaient forcés d'arracher l'épée à la main ; chassés, comme des bêtes fauves paie les paysans, ils étaient livrés aux républicains. Ces derniers, quoique victorieux, éprouvaient également tous les genres possibles de privation. Ils renoncèrent à poursuivre massivement l'ennemi, et les premières colonnes s'arrêtèrent à Châteaubriant. Westermann à la tête de la cavalerie, pressait toujours les sept mille, qui néanmoins parvinrent jusqu'à Blin, mais dans un état déplorable. La défection s'était mise dans leurs rangs ; trois cents cavaliers avaient abandonné Fleuriot pour se rendre à Nantes ; et s’y constituer prisonniers avec armes et bagages : Carrier les fit fusiller. Le jour de leur départ, sur le bruit d'un rassemblement dans la forêt du Gâvre, près Blin, cent cinquante royalistes quittèrent également l'armée pour s'enfoncer dans la forêt avec plusieurs chefs marquants ; tels que Talmont, Pérault, Piron, Rostaing, et quelques dames vendéennes échappées aux massacres du Mans. Les chefs traînaient avec eux la caisse de l’armée, contenant des assignats royaux et deux mille louis appartenant à Talmont. Le bruit d'un rassemblement dans la forêt n'ayant été vraisemblablement imaginé que pour couvrir la défection, tous se dispersèrent après s'être partagé les deux mille louis renfermés dans la caisse.

Fleuriot, Lyrot, Marigny, Desessarts et Donnissan restèrent seuls à la tête des sept mille hommes, bien persuadés que même en mettant bas les armes, il n'y avait point de grâce à espérer ; aussi résolurent-ils de vendre chèrement leur vie. Ils nommèrent à Blin Fleuriot général en chef, et se fortifièrent ensuite dans un terrain coupé de haies, entouré de fossés. Dans la crainte d'être enveloppés, ils prirent des précautions pour connaître les mouvements des colonnes ennemies qui les suivaient de près. Ils pratiquèrent dans la tour du château de Blin plusieurs ouvertures à travers lesquelles ils aperçurent bientôt l'armée républicaine réunie en masse dans une vaste plaine. Cette armée, qui ne demandait qu'à combattre, eût forcé sans peine le poste de Blin ; mais les commissaires conventionnels, soit pour se distraire ; soit dans le dessein d'animer le courage des troupes, passèrent la journée à faire jouer dans le camp des airs patriotiques. Des torrents de pluie étant tout à coup survenus, l'attaque fut remise forcément au lendemain. Fleuriot profita de ce retard et fit évacuer Blin pendant la nuit ; il dirigea sa marche, dans le plus grand silence, sur Savenay. Au point du jour, l'armée républicaine ayant fait ses dispositions d'attaque, ne trouva plus que quelques misérables traîneurs qui furent bientôt égorgés par les premières colonnes. Les chemins de Blin à Savenay étaient rompus par l'abondance des pluies ; les royalistes, pour se rapprocher de la Loire, s'engagèrent dans des routes impraticables, et marchèrent à travers des marais, ayant souvent de l'eau : jusqu'à la ceinture. Arrivés enfin à Savenay, ils se fortifièrent dans ce dernier retranchement. La Loire et la Vilaine, dont les ponts étaient coupés, n'avaient point de bateaux ; la droite et la gauche présentaient aux royalistes ces deux rivières, et l'Océan formait la troisième partie du triangle dans lequel ils se trouvaient enfermés : il fallait donc vaincre ou périr.

A quatre heures du soir, l'avant-garde des royalistes, commandée par Lyrot la Patouillère, occupa Savenay. Ce bourg, situé sur une hauteur, pouvait se défendre. Lyrot plaça des vedettes sur les points les plus élevés, des gardes en avant, l'artillerie en face des principales avenues. Westermann et Kléber se présentent à la tête de l'avant-garde républicaine ; ils placent en position sur le flanc droit de la route une pièce d'artillerie volante, embusquent l'infanterie, et attaquent les avant-postes avec la cavalerie légère. Lyrot sort de Savenay avec toutes ses forces, donne un instant dans le piège ; mais il quitte bientôt la plaine pour se retrancher dans un bois qui se trouvait en face. Attaqué vivement, il oppose une défense courageuse, et obtient quelque avantage contre l'avant-garde républicaine, qui n'était point en, force, les colonnes de l'armée ne se réunissant que les unes après les autres. Fleurie, Bernard de Marigny, Desessarts et Donnissan arrivent, et tout ce qui reste de Vendéens prend position. Un brouillard épais qui s'élève, joint à l'obscurité de la nuit, empêche bientôt de se recors-naître. Partout des fusillades s'engagent, sans qu'on sache où est l'ennemi. Un bataillon républicain Semble chanceler, et on craint un ins, tant que la victoire n'échappe, lorsque Marceau, Kléber et Beaupuy réunissent leurs efforts pour ramener l'ordre. Par prudence, l'attaque de nuit est suspendue, dans la crainte que les républicains ne se fusillent eux-mêmes ; la position des royalistes, d'ailleurs, leur donnait dans ce combat trop d'avantage. De part et d'autre les troupes testent sur le champ de bataille mais à tout moment la disproportion des forces augmentait en faveur des républicains, La colonne du général Cannuel, appuyée par la division Tilly, se développe sur la route de Mantes et de Vannes, et l’avant-garde bivouaque, pour ainsi dire, sous le canon des Vendéens. Des fusillades entremêlées de coups de canon se fit entendre par intervalle pendant une nuit du quinze heures, aux horreurs de laquelle ajoutait encore l'incommodité d'une pluie glaciale, D'un côté, l'espérance d'écraser par un coup décisif l'ennemi le plus opiniâtre ; de l'autre, la nécessité de se défendre, inspiraient le courage nécessaire pour supporter tant de maux et de fatigues. Les combattants, sans céder un instant au sommeil, attendirent avec impatience le jour. Il parut à peine, que Marceau fit battre la générale, et développa des dispositions formidables. Toutes les colonnes s'ébranlent à la fois sur Savenay ; l'attaque est entamée par Kléber et Westermann. Les Vendéens, rangés en bataille sur un seul front veulent suppléer au petit nombre par leur audace ; ils marchent à la rencontre des républicains, qu'ils ébranlent par un premier choc ; mais la division Tilly, composée des braves soldats d'Armagnac et d'Aunis, avance sur eux, la baïonnette en avant. Westermann, Kléber et Beaupuy, filant par les hauteurs derrière Savenay, tournent en même temps les royalistes, et par cette manœuvre, leur ôtent tout espoir de salut. Fleuriot, Bernard de Marigny, Donnissan, Beauvollier le jeune et Desessarts, ne cherchant plus que se soustraite à la mort, se font jour l'épée à la main, à travers les colonnes républicaines ; ils gagnent ainsi les bois environnants, avec une partie de l'armée ; le reste ne pouvant les suivre, court avec Lyrot, se réfugier dans Savenay même, au moment où la division Tilly qui entrait par le côté opposé, fond avec l'impétuosité de l'éclair sur tout ce qui veut lui opposer quelque résistance. La baïonnette enfonce les rangs des royalistes, dont le désespoir lutte en vain contre la mort. Lyrot tombe percé de coups ; les canonniers vendéens périssent sur leurs pièces, et Savenay est en un moment couvert de cadavres.

On rapporte qu'au moment où la bataille commença, trois à quatre cents paysans bretons parurent, et se battirent avec intrépidité à la tête de l'armée vendéenne contre les républicains, et qu'après la déroute, ils rentrèrent et se dispersèrent dans les bois, sans qu'on ait remarqué aucun chef pour les diriger. Il est certain que les habitants de Montluc, requis par les généraux républicains pour marcher contre les royalistes, lâchèrent pied au premier coup de fusil.

Une partie de l'armée victorieuse se répandit en tirailleurs dans les bois, dans les marais et les fermes, à la poursuite de ceux qui couvraient la plaine pour gagner la Loire. Douze à quinze cents Vendéens furent enveloppés, mirent bas les armes en criant vive la nation ! vive la république ! Entourés, désarmés, ils sont conduits à Savenay, où une commission militaire les fait fusiller, en vertu des décrets de la Convention nationale. L'existence de plusieurs ne fut prolongée que pour finir ensuite sur l'échafaud. Une autre troupe de cinq à six cents Vendéens, se trouvant enveloppée par deux bataillons de patriotes, mit aussi bas les armes ; mais on ne répondit à leur soumission, que par une décharge générale. « Que ceux, qui ne sont pas atteints se lèvent », s'écrie l'officier qui avait commandé le feu : la plupart de ces malheureux, même les blessés, comptant sur la pitié du vainqueur, obéissent à cet ordre ; une seconde décharge abat tout ce qui respirait encore, et on achève de les massacrer à coups de sabres et de baïonnettes. La cavalerie légère de Westermann poursuivait, les malheureux restes de celle des Vendéens. Plusieurs cavaliers combattirent corps à corps. Désigny fut tué dans 'cette déroute par un maréchal-des-logis de la légion du Nord ; d'autres chefs restèrent encore sur le champ de bataille. La plupart de ceux qui purent échapper à cette affreuse mêlée, s'enfoncèrent dans la forêt du Gâvre, y rassemblèrent deux cents Vendéens, et marchèrent ensuite sur Ancenis pour tenter d'y passer la Loire. Les républicains qui gardaient ce poste furent d’abord surpris ; mais, s'apercevant bientôt, que les assaillants étaient en petit nombre, ils se rallièrent et parvinrent à les envelopper. Dix-huit royalistes seulement, ayant à leur tête Donnissan, Desessarts, les chevaliers de Beauvollier et de Mondyon, se firent jour le sabre à la main ; poursuivis, ils furent atteints, faits prisonniers et conduits à Angers, où ils périrent sur l'échafaud sans avoir été reconnus. Le curé d'Avranches et quelques dames vendéennes éprouvèrent à Nantes le même sort. Le curé de Saint Laud, plus heureux, après avoir erré pendant plusieurs mois dans les environs de Savenay, parvint à gagner la rive gauche. Tout ce qui put échapper au massacre se dispersa sur les bords du fleuve pour tenter son passage ; le plus grand nombre y fût englouti ou foudroyé par les chaloupes canonnières de la république. Les hussards traînaient dans la boue, à la queue de leurs chevaux, les drapeaux blancs arrachés aux vaincus.  Le tocsin sonna dans les campagnes ; et de même qu'à la défaite du Mans, les paysans exterminèrent les fuyards. La route de Savenay à Nantes était couverte de détachements de volontaires qui conduisaient des prisonniers à la mort, en leur chantant des hymnes patriotiques. On fusilla pendant huit jours à Savenay ; les murailles y furent teintes de sang et ses fossés remplis de cadavres entassés en espèces de pyramides : hideux monument de la férocité la plus barbare. ! Les chevaux marchèrent pendant plusieurs jours sur les cadavres de cinq à six mille Vendéens qui périrent à Savenay. Les exhalaisons putrides, les miasmes pestilentiels infectèrent bientôt les environs de Nantes, et produisirent une épidémie dont la ville même fut atteinte. L'entassement des prisonniers, la multiplicité des exécutions qui eurent lieu à Nan tes, donnèrent encore phis d'intensité à ces émanations mortifères.

On s'était battu sur un espace d'une lieue et demie, le long de la route de Savenay à Montoire jusqu'au pont de Méan. La première action eut lieu aux environs du bois de Blanche Couronne. Le reste de l'artillerie vendéenne, qui consistait en trois pièces de quatre, trois de huit et une de douze, et autant de caissons, tomba au pouvoir des républicains. Parmi les bagages, se trouvaient une caisse contenant des assignats royalistes, la planche qui servait à leur fabrication, des vases et ornements d'église, quelque peu d'argent monnayé.

Cette journée eut des suites encore plus terribles. D'après les cruautés auxquelles elle donna lieu ; ce fut le coup de massue qui écrasa la grande Vendée. On vit, dès-lors, la guerre civile changer entièrement de caractère.

Tel fut le résultat de cette funeste incursion d'outre-Loire qui coûta tant de sang et de larmes à la France : elle laissa dans la Bretagne et reporta dans le pays vendéen des ferments de troubles et de discorde que dix années de combats et de transactions politiques n'ont étouffés qu'avec peine. Cependant les pertes des roya-1 listes furent, dès ce moment, irréparables. De tout ce qui avait passé la Loire, trois à quatre mille seulement échappèrent à la mort. La postérité ne pourra cependant oublier qu'avant de succomber, l'armée catholique se trouvait pressée par trois armées ennemies, à quarante lieues de son territoire, sans vivres et sans magasins. On se souviendra qu'en moins de soixante jours, elle fit près de cent cinquante lieues, envahit plusieurs départements, prit douze villes, en assiégea deux autres, gagna sept batailles, extermina vingt mille républicains, leur enleva cent pièces de canon ; et cela, malgré que les secours fournis aux Vendéens par la Bretagne fussent presque nuls. On doit également observer que les insurgés de Fougères, de Laval et de Mayenne les abandonnèrent avant d'avoir pu les seconder ; et que l'armée catholique, au moment où elle fut repoussée de Granville et d'Angers, était déjà diminuée d'un tiers par les maladies et la désertion. Pendant cette transmigration fatale, toutes les calamités fondirent sur les malheureux Poitevins : la disette, et la discorde fléau encore plus funeste ! Toujours, poursuivis avec un acharnement incroyable, le plus grand nombre se traînait avec peine à la suite des plus intrépides. Les blessés, faute de soins, périssaient Misérablement. Deux défaites suffirent donc pour tout anéantir. Peu de chefs repassèrent la Loire ; La Rochejacquelein, Stofflet, Delaville de Beaugé, Bernard de Marigny, Fleuriot et Rostaing furent à peu près les seuls ; tous les autres, il est vrai, ne périrent point dans les combats.

Pérault blessé grièvement au pied ; suivit Talmont, et le quitta ensuite pour sauver un enfant qui lui avait été confié par une mère expirant et le tenait en croupe sur son cheval, lorsqu'il fut arrêté à Ernée. Il se dénonça lui-même, espérant obtenir sa grâce d'après quelques aveux ; mais il ne put échapper au comité révolutionnaire d'Ernée qui, malgré le général Beaufort, se hâta de l'envoyer au supplice, alléguant qu'il n'avait jamais vu fusiller. On voulut faire mettre Pérault à genoux et lui bander les yeux. « Non, dit-il, je sais affronter la mort ; je ne regrette, en quittant la vie, que de voir des Français transformés en assassins. »

Piron erra longtemps sur la rive droite avant d'avoir trouvé les moyens de passer la Loire : Il parvint enfin à s'emparer d'un bateau, dans lequel il se jeta avec huit compagnons d'infortune. Voguant pendant la nuit, près de débarquer sur le rivage de la Vendée, une embarcation ennemie le poursuit, l'atteint et lui donne la mort. Son domestique seul parvint à se sauver à la nage.

Le président du conseil supérieur, le fameux évêque d'Agra, avait déjà perdu la faveur de son parti, lorsqu'il tomba au pouvoir des patriotes. Il fut reconnu à son passage à Dol, et signalé aux chefs vendéens par les habitants de cette ville, comme ayant prêté le serment constitutionnel. Le premier mouvement, des chefs fut de le faire fusiller ; mais, dans la crainte d'aliéner par cet acte de sévérité les autres prêtres qui suivaient l'armée, ils se bornèrent à interdire au soi-disant évêque l'exercice des fonctions ecclésiastiques, et à lui donner un surveillant. Après la bataille du Mans, il erra dans les environs d'Angers, fut pris et conduit dans cette ville. Il se fit d'abord passer pour le secrétaire de Lescure, et ne déclara sa véritable qualité que lorsqu'il n'eut plus d’espoir d'échapper au supplice. Angers vit tomber sa tête : il y avait joui, peu de mois auparavant, de tous les honneurs attachés à l'épiscopat.

D'autres périrent glorieusement, et leurs noms ne doivent pas rester dans l'obscurité. Lyrot, par exemple, loin de penser à fuir, tint constamment à son parti, et mourut le dernier de la mort des braves. Cet homme, d'un caractère doux et sociable, était né pour des temps plus heureux et plus calmes. Forcé de se déclarer il défendit son opinion, les armes à la main, mais avec loyauté. Tel fut aussi Donnissan, sur "qui j'avais d'abord été trompé, et à la mémoire duquel je dois une sorte de réparation. Lemaignan membre du conseil supérieur, mérite aussi d'être cité. Ce vieillard septuagénaire n'était point soldat, mais on le vit toujours combattre au premier rang. Fleuriot, Rostaing, d'Autichamp, Scépeaux, Beauvollier l'aîné, Delaville de Beaugé, Forestier et Beauvais, sont les chefs les plus marquants de la grande Vendée, qui aient survécu à la guerre civile. Dans le second ordre, se trouvent Duchesnier, Bérard, Duperat Caquerey, Bejari, Chantereau, Jarry, Bellevue, Solihac, les Guignards, les Cadi, les Soyers, et le brave Allard, aide-de-camp de La Rochejacquelein. Après avoir échappé au carnage du Mans, presque tous s'enfoncèrent dans les forêts de la Bretagne pour seconder l'insurrection des Chouans. Royrand, blessé à Granville, fut massacré dans sa voiture, entre Angers et Beaugé ; sa croix de Saint-Louis lui fut arrachée et envoyée à la Convention. Verteuil périt les armes à la main à la déroute du Mans, à la suite de laquelle Labigotière et Carrière furent fusillés. Villeneuve, Désigny père, le chevalier Duhoux et Desessarts père périrent, ou les armes à la main, ou sur l'échafaud ; mais les circonstances positives de leur mort sont encore ignorées.

Celle de Talmont fut plus éclatante. Il errait, déguisé en paysan dans les environs de Laval et de Fougères, accompagné seulement de son cuisinier et de Bougon, ex-procureur-général-syndic du Calvados. Tous trois furent surpris par la garde nationale de la Bazouges, et conduits devant le général Beaufort, qui commandait à Fougères. La fille de l'aubergiste de Saint-Jacques reconnut le-prince, et détermina sa mort en s'écriant : « C'est le prince de Talmont ! » L'élan de cette jeune personne fut attribué à un motif de vengeance contre le prince ; elle avait été outragée par lui, lors du passage de Vermée vendéenne à Fougères. D'autres personnes au contraire, disent que Talmont avait sauvé la vie au père et à 'la fille. Lorsqu'il fut en présence du général Beaufort, à la première interrogation, après avoir jeté par terre son bonnet de paysan, il répondit avec fierté : « Oui, je suis le prince de Talmont ; soixante-huit combats avec les républicains ne m'ont jamais inspiré la moindre frayeur. » On rapporte aussi qu'un officier, nommé Huard, lui ayant demandé le motif qui lui avait fait embrasser le parti royaliste, il répondit : « Je suis prince, seigneur de Laval et de Vitré ; je devais servir mon roi, et je ferai voir par ma mort que j'étais digne de défendre le trône.» ii demanda pour grâce le trépas le plus prompt ; mais le bruit de son arrestation étant parvenu à la Convention nationale, ceux de ses commissaires qui étaient en mission dans la Bretagne, se le disputèrent bientôt comme une proie. Le général Beaufort qui le traitait avec humanité, ne l’eut pas longtemps à sa disposition. Conduit à Rennes, dans l'espoir d'en tirer des aveux utiles, Esnue-Lavallée n'ayant pu lui rien, arracher, lui dit un jour avec colère : « Tu es un aristocrate, et je suis un patriote. — Tu fais ton métier, et moi mon devoir, répondit Talmont. » Pendant deux mois te prince vécut misérablement dans les cachots de Rennes. Sa tête ayant été demandée à la Convention nationale, on le transféra, quoique dangereusement malade, à Vitré, ensuite à Laval, où il fut exécuté devant l'entrée principale de son château. La perte de ses forces physiques n'avait point affaibli son courage. Sa tête et celle de son intendant Anjubault furent mises sur des piques et exposées au-dessus de la porte du château de Laval. On regrette qu'avec tant de dévouement et d'héroïsme, Talmont n'ait pu périr les armes à la main.