HISTOIRE DE CHARLES IX

LIVRE III. — APRÈS LA SAINT-BARTHÉLEMY

 

CHAPITRE VI. — ESQUISSE D'UN TABLEAU DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS LE RÈGNE DE CHARLES IX.

 

 

Le récit des faits de ce règne accuse déjà, dans son ensemble, l'état de la société ; cependant il semble utile de reprendre un à un certains traits particuliers, certains détails, afin de ciseler plus au vif un pareil tableau et de mieux faire comprendre ce qu'était la France dans ses coutumes et dans ses mœurs, à trois siècles de distance de nous.

 

§ Ier. — LA COUR.

La cour de France conserve encore un usage singulier : elle entretient des nains. Noël Cochon et Mauguichon, gouverneurs des nains ; Rondeau, leur tailleur, et Yves Bourdain, varlet des naines, figurent dans les comptes de dépense de la reine mère. L'un de ces nains se nommait Montouillot Collé d'Albert, les autres Augustin Romanesque, le grand pollacre et le petit pollacre — ces deux derniers venus de Pologne —, Bezon, La Roche ; ce dernier figura comme page au siège d'Orléans. Marville ou Merville, nain de Henri II, existait encore. La reine d'Espagne possédait un nain nommé Montagne. Charles IX reçut en outre, en 1572, sept nains de Pologne ; il paraît que ce pays en fournissait beaucoup. L'usage des nains continua sous Henri III.

L'étiquette établie à la cour par François Ier et continuée par son fils semble avoir pris une place définitive dans les usages sous le règne même du roi Charles IX, par les soins de Catherine de Médicis. Ce fut assurément passer de la cour d'Auguste à celle des empereurs byzantins et faire un pas en arrière. Pour le faible avantage de montrer le monarque à sa noblesse, d'occuper celle-ci à des heures déterminées, de lui inculquer le goût d'une toilette de jour, on guinda les relations, on substitua la forme du respect à l'affection, au dévouement, et l'on bannit de l'entourage royal les hommes préférant à la flatterie et aux faveurs la franchise et la justice, hommes moins agréables peut-être, mais utiles dans leur rudesse même et sans lesquels une société ne peut. se conserver.

Il existe un Avis[1] de Catherine de Médicis à Charles IX pour la police de sa cour. Elle le termine en disant : C'est comment vos predecesseurs faisoient, mais elle a pu y ajouter à sa volonté. La reine mère mande à son fils qu'il fera bien de régler sa façon de vivre et de remettre sa cour dans l'honneur et la police d'autrefois. Elle lui conseille de se lever en apparat, et de laisser entrer avec les habillements, lorsqu'il prendrait la chemise, les princes, seigneurs, capitaines, chevaliers de l'ordre, gentilshommes de la chambre, maistres d'hotel et gentilshommes servants ; puis de garder ses quatre secrétaires et de dépêcher les affaires les plus pressées ; d'aller à la messe à 10 heures, accompagné des princes et seigneurs ; de dîner, de donner audience après dîner deux fois la semaine, puis de se retirer chez l'une des reines, d'y tenir sa cour ; vers 3 heures, de se promener au dehors et de se montrer ; de se livrer de temps à autre à quelque exercice honneste avec la jeune noblesse ; enfin de souper, et après souper, deux fois par semaine, tenir salle de bal[2]. Voilà certes une existence suffisamment remplie ; elle fut à peu près adoptée. En outre, Une surveillance sévère fut établie pour la façon d'entrer et de se conduire dans l'intérieur de ce palais ; les entrées devinrent restreintes et la faveur de les obtenir très-sollicitée. Catherine de Médicis recommande enfin à son fils de causer avec ses sujets, de leur témoigner de la confiance, et d'aller jusqu'à s'entretenir avec eux de leur ménage ; en cela elle tempère la rigueur de l'étiquette et revient à désirer que la bonhomie si renommée de nos premiers rois reparaisse encore.

Les traitements des fonctionnaires de la cour ne nous paraîtraient pas très-élevés, si nous en jugions par celui de Bastien Tarquin, jardinier des Tuileries pour Catherine de Médicis, lequel recevait 300 livres tournois de gages annuels.

 

§ 2. — LES SEIGNEURS.

Un mélange de politesse et de sauvagerie se montre chez les seigneurs.

Ils aiment le soir, la nuit, à sauter de toit en toit, pour vaurienner, à courir les rues, à chercher les aventures de mauvais goût. Les princes eux-mêmes, Charles IX surtout, ne s'en faisaient faute. Pareilles scènes ont été souvent reproduites : la plus célèbre est relatée dans le Journal de Henri III par de l'Etoile et se passe chez le prévôt de Paris avant le départ du duc d'Anjou pour la Pologne. On y voit trois rois[3], et une bande de seigneurs, fouiller, après un repas, les armoires, les coffres, et enlever plus de 50.000 livres. Ce n'est plus seulement une scène de débauches, c'est une spoliation, une pillerie : le plus curieux, c'est que le roi, sur la plainte du premier président, étouffa l'affaire, mais sans rembourser[4].

Les seigneurs de ce temps chérissent la guerre. Un propos du président de la Vaquerie en témoigne, et nous le reproduisons tel que le cite Carondas le Caron[5] : Il n'y aura jamais bien en la France, sinon lorsque les gendarmes auront en horreur la guerre, les médecins les maladies et les juges les procès. Chacun exagérait donc dans le sens de sa profession nous pouvons le prouver vis-à-vis des militaires par d'autres citations. Ainsi, quand Balzac affirme que ces derniers ne sont jamais las de combats[6], il ne fait que répéter le mot du maréchal de Biron à son fils : Cultivons la guerre pour ne pas mourir de faim, lequel mot ressemble à une imitation de l'assertion d'un ambassadeur vénitien[7] : Tout noble en France qui n'aime et ne cherche point la guerre n'est pas estimé. Rappelons aussi qu'au dire de son principal biographe et ancien gouverneur[8], Philippe de Strozzi, mort en 1582, avait eu continuellement ses intentions si bandées au faict de la guerre par mer et par terre, qu'il n'avoit jamais pris le loisir de penser à se marier et n'a laissé nay de soy aucun successeur en France de tant de merites et lauriers de sa maison.

Sous Charles IX, les nobles s'adonnent au duel, moins comme à une image de la guerre que comme à un passe-temps qui dote l'existence d'un certain piquant, résout plus d'une rivalité et cadre bien avec les passions de cour ; ils l'aiment aussi parce que les femmes se complaisent assez à ce que l'on se batte, à ce que l'on meurt même pour elles, cela marquant au mieux l'influence exercée par leur beauté.

Malgré l'usage du duel et leurs actions souvent légères, les gentilshommes professaient sur le courage une opinion réfléchie. On peut le conclure d'un passage des Mémoires de d'Aubigné : Je veux, mes enfants, dit cet écrivain, vous donner ici un exemple du pouvoir que Dieu s'est réservé sur le courage des hommes. Lorsque j'appris la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemy, je me trouvois accompagné de 80 soldats de ma compagnie parmi lesquels il y en avoit certainement une douzaine des plus braves et des plus déterminés qui fussent en France, et je promenois avec eux sans penser à rien, quand une voix s'étant fait entendre et mise à crier sans nul dessein ni aucun rapport à notre troupe, nous nous mîmes tous à fuir comme un troupeau de moutons jusqu'à perte d'haleine ; et puis, nous étant pris par la main trois ou quatre ensemble, un chacun se mit à contempler son compagnon témoin de sa peur et de sa fuite, et à rougir de honte d'avoir pris l'alarme si mal à propos. D'où nous conclûmes tous que Dieu ne donnoit pas le courage et l'entendement, mais ne faisoit seulement que le prêter. L'observation est philosophique et saine, mais, après Dieu, c'était au chef à retenir les fuyards, et d'Aubigné garde la franchise de ne pas s'attribuer un mérite qu'il n'eut pas.

Non-seulement les apprentis guerriers, mais les guerriers eux-mêmes entretenaient la souplesse et l'agilité de leur corps par des exercices multipliés. Écoutez plutôt la reine mère : Les Francois, écrit-elle à son fils[9], ont tant accoutumé, s'il n'est guerre, de s'exercer, que qui ne leur fait faire, ils s'employent à d'autres choses plus dangereuses. Et pour cet effet, au temps passé, les garnisons de gens d'armes estoient par les provinces, ou la noblesse d'alentour s'exercoit à courre la bague ou tout autre exercice honneste ; et outre qu'ils servoient pour la sureté du pays, ils contenoient leurs esprits de pis faire. Dans le même but sans doute, Rabelais, que Catherine de Médicis avait peut-être lu, représente Gargantua se livrant à mille exercices divers[10] ; on peut croire que son tableau, tracé de main de maître, reproduit pour nous, à trois siècles de distance, un ensemble de travaux qui nous prouve combien nous sommes, sous le rapport de la gymnastique, inférieurs aux Français nos ancêtres. Nous ne valons certes pas le père de Montaigne qui, âgé de soixante ans, s'élançait encore sur son cheval et montait les escaliers par trois ou quatre marches à la fois.

 

§ 3. — LES DAMES.

Les darnes nobles cultivent alors fort peu les belles-lettres et sont en général dénuées d'instruction ; aussi ne manque-t-on pas de citer honorablement celles qui forment exception, comme Brantôme le fait, avec satisfaction, pour sa belle-sœur la vicomtesse de Bourdeille, femme de son frère André.

Les dames affichent une curiosité indécente, notamment en allant voir les corps nuds des victimes de nos guerres civiles. Ainsi, le soir de la Saint-Barthélemy, au retour du cimetière des Innocents, la reine mère s'arrête pour examiner le cadavre de Soubise, accusé par sa femme d'un défaut de conformation : le fait, tant il est avéré, n'est pas même passé sous silence par le prêtre qui a écrit, au siècle dernier, l'histoire de Marguerite de Valois[11].

C'est qu'en effet il n'y avait plus de mœurs ; nos dernières guerres d'Italie, l'invasion de la cour par des Italiennes et les exemples provoquants des maîtresses royales[12] ou princières[13], les avaient tuées. On voulait des passions violentes, les vers de Desportes en fournissent la preuve, et plus encore son récit hasardé d'une aventure où figuraient à la fois la princesse de Condé et Marguerite de Valois. Chacun d'ailleurs se rappelle une autre héroïne de ce temps, Mme de Sauves, dame d'atours de Catherine de Médicis, à la fois maîtresse du duc d'Alençon, du roi de Navarre, du duc de Guise et de du Gast[14]. Nous n'insisterons pas ; en pareille matière, soulever le voile, c'est indiquer la profondeur du mal, de ce mal dont le poêle du Bartas disait, en terminant son Triomphe de la Foy :

Les vierges sont sans crainte et sans honte les femmes,

car elles vous invitent par quelque œillade à vous présenter hardiment devant elles, et vous pouvez croire ce que disent leurs yeux, ces fenêtres du cœur[15].

Pourtant, même parmi la noblesse, il existe des familles nombreuses, ce qui est un indice de bonnes mœurs : ainsi Paul de la Barthe, seigneur de Giscaro, eut de la même femme 34 fils et 2 filles ; le maréchal de Bellegarde présenta cette famille entière à Charles IX.

La tendance de ce temps était de sacrifier plutôt à Vénus qu'à Bacchus ; Montaigne l'énonce en termes fort clairs[16], et il ne paraît pas que les truffes déjà recherchées sous Charles VI, en 1387, aient beaucoup séduit nos courtisans, sous la domination des fils de Henri II.

 

§ 4. — LA BOURGEOISIE.

Dans la bourgeoisie les femmes se montrent plus réservées, plus modestes ; leur sévère économie parvient à tirer parti de faibles revenus[17], et, dans le négoce, contribue à la formation de ces fortunes qui fuient encore l'éclat, mais dont la grandeur n'échappe pas à l'œil parfois scrutateur de Charles IX. C'est là que l'on met les honneurs en seconde ligne et que la pratique du devoir se conserve, au milieu de nombreux enfants, de quatre à dix ordinairement, lesquels inculqueront à leur tour les mêmes sentiments à leur postérité.

Là encore l'éducation, qui, chez les grands, apprenait plutôt à décliner vertu qu'à l'aimer[18], se faisait avec sévérité ; toute faute était réprimée ; on allait même jusqu'au fouet pour une chiperie ou une mauvaise parole, jusqu'au soufflet pour une curiosité déplacée chez une jeune fille. Une jeune veuve restait encore sous la surveillance rigide de sa mère[19].

 

§ 5. — LES ECCLÉSIASTIQUES.

Parmi les ecclésiastiques, s'il y en avait dont la vie restait exemplaire, comme Julien du Laurens, qui, une fois théologal à Saint-Trophime d'Arles, ne se coucha jamais au lit, mais prit son repos sur une chaise, d'autres se conduisaient moins bien : on dirait qu'ils ne sont pas, comme les nobles, retenus hors de la mauvaise conduite au moins par la nécessité de conserver leur santé et leurs forces, sans lesquelles la participation à la guerre n'est plus possible. Aussi lorsque Charles IX prescrit, en 1573, de s'occuper de la surveillance des mœurs, il veut que l'on commence par eux. Voici, à ce sujet, une lettre officielle dont le texte ne peut être récusé[20] : Je voy la corruption des mœurs s'accroistre et augmenter tous les jours en mon royaulme, sans que les remedes que je m'efforce y appliquer par doulceur et severité puissent arrester le cours de ce mal, dont je porte un extrême regret. A quoy je désire pourvoir par tous les moyens que je pourray, avant que le mal soit du tout incurable. Je vous prie donques, ayant receu ceste lettre, de prendre l'occasion de vous pourmener de ville en ville et lieux principaux, et là vous instruire doulcement et le plus dextrement des comportemens des uns et des aultres : premierement des ecclesiastiques.

 

§ 6. — COSTUMES.

Le luxe continue dans les costumes autant que le permettent les goûts sévères de Charles IX et les édits qui en furent la suite.

Les seigneurs ont définitivement adopté le bas de soie introduit par Henri II, et tiennent encore au gros ventre jusqu'au point d'en revêtir de postiches. Ils portent la toque emplumée, le manteau court, la culotte bouffante[21] et nouée an genou avec un nœud de rubans, le pourpoint tailladé, la fraise en dentelles : chacun voit d'ici cet ensemble, car il se rappelle les portraits du temps, notamment ceux dus à Clouet et que l'on doit considérer comme des types. Les grands personnages revêtent, ce costume en satin broché d'argent, ou en drap d'or avec parements de velours ; les autres en simple velours, de couleur cramoisie par exemple, souvent orné de passements d'or. Les doublures elles-mêmes ont de la valeur ; on rencontre plus d'un casaquin doublé, de toile d'argent tonte découpée entre les tresses. On avait aussi, en un nœud, les couleurs de sa dame ; Montluc, par exemple, durant le siège de Sienne (1555), portail gris et blanc pour l'amour d'une dame de qui il estoit serviteur lorsqu'il avoit le loisir[22].

Les seigneurs huguenots aimaient la simplicité et affectaient les couleurs sombres ; ils se tirent remarquer sous ce rapport dans les cérémonies splendides du mariage de Marguerite de Valois.

Le luxe pour les costumes de femmes vint d'Italie. Catherine de Médicis fut toujours habillée simplement, mais Marguerite de Valois portait à merveille le drap d'or frisé[23] ; en outre, cette princesse adopta pour sa coiffure la mode des cheveux naturels parsemés de pierreries, ce qui produisait un bel effet. Les éventails, les gants parfumés, les masques, les vertugadins datent de ce temps.

 

§ 7. — HABITATIONS.

Les maisons s'embellissent, au moins extérieurement ; la sculpture, l'art des ferrures de goût et celui de la plomberie, sur les toits élevés et aigus de ce temps, leur donnent un aspect élégant. A l'intérieur, elles offrent encore des salles vastes et mal closes, des cheminées trop grandes.

Ce qui précède s'applique surtout aux grands hôtels. Dans les maisons plus modestes, quoique appartenant encore à la noblesse, la façade sur la rue est tout en bois ; telle est celle de l'hôtel de Quatrans, rue du Geole, à Caen. Le bois s'emploie aussi pour la construction des petites maisons, habitées soit par les bourgeois, soit par les artisans, telles qu'on en voit encore à Provins, à Verneuil[24] et à Morlaix. Ces diverses habitations possèdent des mansardes bien avant Mansard, architecte du XVIIe siècle ; seulement au XVIe siècle on les appelle des lucarnes[25].

L'ameublement, même dans les palais les plus somptueux, est. encore peu de chose. On en jugera par un détail qui, nous l'espérons, ne choquera pas la délicatesse du lecteur : il n'existait pas encore de table de nuit.

 

§ 8. — DÉTAILS SUR LA VIE PRIVÉE.

Une grande cherté surgit sous Charles IX. Bodin cherche à l'expliquer, indique les moyens d'y remédier[26]. Il attribue la rareté du blé à ce que tout le monde boit du vin et à ce qu'il y a trop de terres plantées en vignes. Éclairé par ce qui se passe de nos jours, nous croirions plutôt à cette cause multiple : désordre dans la gestion des finances, pillage organisé par les divers partis, luxe parfois exagéré. Pourtant Charles IX ne prêchait pas d'exemple, contrairement aux trois rois ses prédécesseurs ; Brantôme ne dit-il pas[27], et sur un pareil sujet sa compétence doit être admise : Les autres deux roys Charles et Henri troisieme entretinrent tres niai leurs tables, et par boutades, car il s'y fit sur leurs maisons et mangeailles tant de retranchements, à cause des grands frais de la guerre terrible qu'il leur faloit supporter ; toutefois par boutades l'on y faisoit quelque bonne chere, car le plus souvent la marmite se renversoit, et quelquefois se redressoit au mieux qu'elle pouvoit, ce que demande fort le courtisan que d'avoir bouche à la cour et à l'armée, car quelque petit ordinaire qu'il leur faille tenir, il leur debauche fort la bourse[28].

Relativement aux soins de santé, nous dirons que l'on gardait en général le même médecin tant qu'il vivait, ce qui semble indiquer chez les médecins de ce temps du bon sens et de la science, plus sans doute que chez ceux du temps de Louis XIV[29]. Ajoutons que si la peste éclatait, on changeait de province, et l'on faisait quarantaine en arrivant dans la nouvelle. En cas de décès, on éclatait en sanglots et en cris auprès du mort.

Il y avait bien un peu de superstition, ou du moins on s'adonnait à des remarques qui pouvaient paraître tenir de ce défaut. Ainsi une veuve relève qu'elle a vécu avec son mari quatre ans, quatre mois, quatre heures, absolument comme Pierre de l'Estoile rapporte gravement que François II est mort âgé de dix-sept ans, ayant régné dix-sept mois, dix-sept jours, dix-sept heures[30].

La science elle-même n'était pas exempte de superstition Cardan, par exemple, croit que les bâtards sont plus robustes que les autres enfants ; nous laisserons aux curieux le soin de rechercher ses raisons[31]. Ces temps de la Réforme sont, il est vrai, favorables aux enfants naturels, et quelques-uns parvinrent au sommet des positions sociales, témoin Balagny sous les deux règnes suivants.

Quant aux croyances religieuses, un déiste, se déclarant tel publiquement, était considéré comme un athée, témoin Geoffroy Valée, pendu en 1574, quoique un peu fou, à cause d'un opuscule de huit feuillets, intitulé : la Béatitude des Chrétiens, où il admettait Dieu, mais en prétendant qu'on ne devait craindre sa colère ni dans cette vie, ni dans l'autre[32].

 

§ 9. — COMMERCE ET INDUSTRIE.

Dommage ayant été fait, dans le port d'Alexandrie, à des marchands français, et leurs marchandises ayant été vendues au profit du seigneur de Naxie — Naxos —, qui se prétendait débiteur du roi de France, Charles IX, quand il l'apprit, dépêcha auprès du Grand Seigneur un de ses conseillers, Claude du Bourg, seigneur de Guerine, lequel expliqua l'affaire et obtint qu'à l'avenir aucune fascherie ou empeschement ne fût fait en tous les ports turcs, ni en mer, aux sujets de France et à ceux naviguant sous son nom et bannière. La satisfaction donnée et le firman qui la contient remonte au mois d'octobre 1569 ; elle mit à même de reprendre le cours de leurs affaires non-seulement les Français, mais aussi les Génois, les Siciliens, les Anconnétois[33], qui naviguaient comme tels, en raison surtout de la promesse que le montant d'une dette serait à l'avenir réclamé au propre débiteur et que nul aultre seroit prins et demandé pour luy, ne pour le delinquant prins aultre innocent[34]. On voit par cette mention que la France conservait encore de l'influence à la cour de Constantinople, notre alliée depuis François Ier[35].

Oserons-nous, après cette mention relative aux grandes opérations du commerce, rappeler deux faits vulgaires, à savoir que les pâtissiers formèrent une corporation en 1567 seulement, se divisant alors en pâtissiers-oublieurs et en pâtissiers pain d'épiciers, et que le dindon y apparut pour la première fois sur les tables françaises aux noces de Charles IX ?

Revenons plutôt aux traces d'industrie que l'état des relations contemporaines nous permet de rencontrer. Un écrit de Barthélemy de Laffemas[36], valet de chambre de Henri IV, nous rappelle à ce sujet les encouragements donnés par Catherine de Médicis aux manufactures, et principalement à celles s'occupant de la fabrication de la soie. Dès 1554, la reine mère fit planter des mûriers en son château de Moulins on l'imita, notamment M. de la Bourdesière à Tours et les échevins à Toulouse[37]. Malgré une opposition jalouse[38], disant surtout que la fabrication nouvelle supprimerait les navires qui allaient à l'étranger s'approvisionner de belles étoffes de soie, la nouvelle culture et l'élevage du ver firent des progrès. Un jeune jardinier, demeurant à Sceaux, chez M. de Gèvres, secrétaire d'État, montra par son exemple comment on pouvait fabriquer soi-même un rouet pour dévider aisément la soie. Malgré les retards apportés par les troubles et misères des guerres civiles, les améliorations de la culture des mûriers, de la récolte de la soie et de sa mise en œuvre continuèrent sous ce règne et sous celui du duc d'Anjou.

 

Conclusion de ce chapitre.

La société française continue, sous Charles IX, à tomber dans le désarroi qui a surgi déjà pendant le règne précédent. La politique fonctionne mal, il n'y a plus de morale, le pays devient dévergondé, surtout en haut de l'échelle. Les gentilshommes ne sont plus respectés, à cause de leurs fautes mêmes, et de la sorte préparent leur ruine. Le gouvernement semble également compromis, mais il résistera, se retrempera dans un nouveau sang, reprendra le dessus, puis, quand il se trouvera à l'apogée de sa puissance, achèvera de précipiter la noblesse dans une abdication et une décadence complètes ; ce temps surgira vite : au quatrième règne, après celui qui finit en ce moment, il sera venu.

Les contemporains n'entrevoient pas un tel espoir. Ils se découragent plutôt, comme ils le feront, avec plus de raison encore, sous Henri III, et l'apologue qui suit leur convient à merveille : Vn personnage certifioit que si Dieu luy eust dit : Après la mort, tu resusciteras et seras ou chien, ou mouton, ou bouc, ou homme, ou cheval, ou autre chose qui plus te sera agreable, il eust mieux aymé estre toute autre chose que prendre la forme d'vn homme[39]..... Vn bon chien en effet est plus estimé qu'vn mauvais, le coq genereux est plus prisé que le couard : mais l'homme ne gagne rien d'estre bon, noble et généreux : le premier honneur se donne au flateur, l'autre au calomniateur, le troisième au traistre[40]. Certes ce passage renferme une verte critique du XVIe siècle, et cependant il est doucereux, vis-à-vis des lignes suivantes de Montaigne : Qui n'est que parricide en nos fours et sacrilege, il est homme de bien et d'honneur[41]. Le même écrivain se montre plus raisonnable quelques pages plus loin : Nos mœurs sont extremement corrompues, et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement ; de nos loix et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses ; toutesfois, pour la difficulté de nous mettre en meilleur estat, et le dangier de ce croullement, si ie pouvois planter une cheville à nostre roue et l'arrester en ce poinct, ie le ferois de bon cœur. Le pis que ie treuve en nostre estat, c'est l'instabilité[42] ; et que nos loix, non plus que nos vestements, ne peuvent prendre aulcune forme arrestée. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines ; il est bien aysé d'engendrer à un peuple le mespris de ses anciennes observances ; iamais homme n'entreprint cela, qui n'en v einst à bout ; mais d'y restablir un meilleur estat en la place de celuy qu'on à ruyné, à cecy plusieurs se sont morfondus de ceulx qui l'avoient entreprins.

 

 

 



[1] Il remonte probablement à septembre 1563.

[2] Les hommes dansaient, même à la cour, en présence du roi, la tête couverte ; voyez les tableaux et estampes du temps.

[3] Charles IX, le roi de Pologne, le roi de Navarre (Henri IV). C'est le second qui projette ce coup de main, le prévôt Duprat de Nantouillet ayant refusé d'épouser sa maîtresse, la Châteauneuf.

[4] Malgré la différence des temps, il faut reconnaître, clans cette indigne volerie, un de ces actes qui font crouler, et à bon droit, une monarchie.

[5] Responses du droict françois, feuillet 442, au verso.

[6] L'auteur du Théâtre du monde fait un tableau assez éloquent des maux de la guerre. Ce livre est de P. Boaystuau, surnommé Launay, et date de 1573 pour l'édition française, car il fut d'abord composé en latin. Les divers sonnets élogieux qui, suivant, l'usage du temps, précèdent l'œuvre, appellent l'auteur le Seigneur de Launay.

[7] Les Relations, t. II, p. 237.

[8] H. de Torsay, la Vie, mort et tombeau de haut et puissant seigneur Philippe de Strozzi, 1608, dernière page.

[9] Avis à Charles IX pour la police de sa cour et le gouvernement de son Estat.

[10] Gargantua et Pantagruel, I, 23.

[11] Le chanoine Mongez, 1787, in-8°, p. 113.

[12] Même celui de Marie Touchet, qui eut pour fille la marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV ; ainsi l'art des séductions se transmettait par héritage.

[13] Comme la belle Isabelle de Limenil, maîtresse du prince de Condé, renvoyée de la cour en 1563 après un scandale, malgré sa parenté avec Catherine de Médicis, accusée même d'avoir voulu empoisonner le prince de la Roche-sur-Yon, et qui finit par épouser Scipion Sardini, de la famille des Interminelli de Lucques, un financier du ivre siècle, qui eut un hôtel à Paris dont un débris curieux existe encore (dans le quartier Mouffetard, à l'angle des rues Scipion et du Fer-à-Moulin).

[14] Avouons qu'on était alors peu difficile en amour, et que certaines épithètes malsonnantes des pamphlets, à l'égard de ces belles daines, étaient méritées. Mme de Sauves se remaria en 1579 au marquis de Noirmoutier, qui obtint ainsi l'usufruit d'une partie de son cœur et de ses richesses.

[15] Lisez un curieux passage à la page 722 de la traduction française de la Civile Conversation de GUAZZO, Lyon, 1582, in-32. Une nouvelle édition de ce livre a paru en 1596, en italien, c'est-à-dire dans la langue, maternelle de l'auteur, qui était un gentilhomme de Casale.

[16] Essais, livre II, chap. II. Boire à deux repas et modérément, telle est, dit-il, la coutume françoise.

[17] Posséder mille écus de rente (juste ce que Napoléon Ier souhaitait à un juge de paix) paraissait alors un Eldorado.

[18] Montaigne, Essais, livre II, chap. XVII.

[19] Une famille au XVIe siècle, publication de M. CH. DE RIBBE, Paris, 1867, pages 71, 84, 107, 109.

[20] Lettre de Charles IX à M. de Bourdeille (André), de la Fère, le 25 octobre 1573.

[21] Des aiguillettes la rattachaient au pourpoint.

[22] Voyez ses Commentaires, livre III ; il ne la nomme pas et agit galamment, fait rare, alors comme aujourd'hui.

[23] L'édit de 1567 restreignit l'usage des toiles d'or et d'argent aux princes et aux ducs, ainsi qu'à leurs femmes.

[24] Architecture civile et domestique au moyen âge et à la renaissance, par VERDIER et CATTOIS, in-4°, 1857, t. II, pages 211 et 212.

[25] La remarque appartient, à M. Viollet-le-Duc et fait partie d'un excellent livre : Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, t. IV, page 221. Cet ouvrage gagnera beaucoup quand il sera doté, à son achèvement, d'une table générale et méthodique.

[26] Discours sur l'extrême cherté, 1574, chez L'Huillier et Response au sieur de Malestroit.

[27] Vie de François Ier.

[28] Le maréchal Marmont pose une remarque identique en ses Mémoires et opine pour que, dans une armée, le prince ou le général en chef tienne table ouverte.

[29] Alors les empiriques prêtaient encore plus le flanc au ridicule. Ainsi, en 1677, un abbé guérissait de la fièvre en prenant de l'urine du malade, en y faisant cuir un veuf et en le faisant manger à un chien qui était censé prendre la fièvre... Quelle extravagance ! C'est Mme de Scudéry qui rapporte, dans sa lettre du 20 octobre 1677, ce fait dont je lui laisse la responsabilité.

[30] Nous nous gardons à dessein d'aller jusqu'au fond de ce sujet, et le sorcier Trois-Étoiles, jugé sous ce règne, n'obtiendra de nous rien autre chose qu'une mention.

[31] Et ses recommandations pour avoir des fils. Lisez les Livres de Hierosme Cardaurs, médecin milannois, intitulez de la Subtilité, traduits du latin en françois par RICHARD LE BLANC, Paris, chez Pierre Cauelat, 1584, en tête du livre XII.

[32] Le lecteur trouvera l'arrêt dans les Archives Cimber et Danjou, t. IX, page 93.

[33] Habitants d'Anconne (Ancône).

[34] Traduction par Dominique Olivesi, interprète du roi, imprimée à Tours, par Regnard, en 1570, sous ce titre : Articles accordez par le Grand Seigneur en faveur du Roy et de ses subiects.

[35] Nous avons indiqué, au chapitre ter de ce troisième livre, les négociations de Catherine de Médicis pour faire concéder au duc d'Anjou, par le Grand Turc, le royaume d'Alger.

[36] Lettres et exemples de la Royne mère, Paris, chez Pantonnier, 1602.

[37] Les autres propagateurs furent le sieur de Bordeaux, intendant drus jardins du roy ; le sieur de Belinguant, le sieur Chabot, demeurant rue Saint-Germain, à Paris, près du grenier à sel ; le sieur de Mercure, parfumeur du roy ; le sieur Tabouret, domicilié à Fontainebleau et valet de chambre du roy.

[38] On alla jusqu'à gâter, en y jetant de la résine, la teinture dont se servaient les premiers ouvriers en soie.

[39] Un autre auteur semble insinuer combien la nature a départi aux animaux plus qu'aux hommes et notamment leur a appris les trois genres de médecine. Le Théâtre du monde, par BOAYSTUAU, édition française, in-32, Paris, 1573, feuillet 10.

[40] La Civile Conversation de GUAZZO, traduite par GABRIEL CHAPPUYS, Tourangeau, in-32, Lyon, chez Beraud, 1582, page 631.

[41] Essais, II, 17.

[42] Et ailleurs : Le changement donne seul forme à l'injustice et à la tyrannie... Entreprendre à refondre une société entière, c'est à faire a ceulx qui, pour descrasser, effacent. III, 9.