Le Cercle
constitutionnel et la réunion de Clichy. — Discours de Dumolard. — Lettres du
général Bonaparte. — Adresses de l'armée d'Italie. — Nouvelles discussions
sur les émigrés. — Discussion sur les prêtres. — Craintes d'un coup d'État. —
Changement de ministres. — Marche des troupes vers Paris. — Rapport de
Pichegru sur la garde nationale. — Discussion sur la marche des troupes. — Le
Directoire ajourne ses projets. — État des partis. — Discussion aux
Cinq-Cents. — Intervention du général Bonaparte. — Arrestation du comte
d'Entraigues. — Mission de M. de La Valette. — Augereau commande l'armée de
l'intérieur. — Message du Directoire. — Rapport de Thibaudeau. — Projets de
défense contre le Directoire. — Pamphlet de Bailleul. — Détermination du
Directoire. — Journée du 18 fructidor. — Message du Directoire. — Résolution
du conseil des Cinq-Cents. — Délibération du conseil des Anciens. —
Proscription des journalistes. — Élection de deux directeurs. — État de
l'opinion publique. — Déportation des proscrits.
L'espérance
d'une paix prochaine, qui avait répandu tant de joie, ne se réalisait point :
il paraissait évident qu'on y devait renoncer et que la conduite du
gouvernement la rendait impossible. Ce qui se passait en Italie ne pouvait,
disait-on, se concilier avec une pacification qui, si elle était destinée à
être réelle et durable, devait avoir pour caractère le rétablissement de
l'ordre en Europe comme en France. Dès le premier moment où il avait été
question d'établir des républiques nouvelles, et d'anéantir des souverainetés
existantes, le parti modéré s'était inquiété de cet usage de la victoire. Mettre
un terme à la Révolution qui continuait à troubler la France, qui la tenait
dans une situation provisoire et hasardeuse, était une tâche déjà si
difficile : pourquoi donc porter des révolutions au dehors ? Pourquoi cette
prétention de renouveler l'Europe et de montrer la France comme incompatible
avec l'ancien ordre de choses ? N'était-ce pas dire qu'elle serait toujours
en guerre avec les États, tant qu'ils n'auraient pas été conquis et
reconstitués par le conquérant ? Si de
telles réflexions s'étaient déjà produites lorsque les républiques cispadane
et transpadane avaient apparu comme premier résultat du triomphe de nos
armées, combien plus devait-on s'affliger de la subversion de Venise et de
Gênes, de cette démocratie qui leur était imposée par les insurrections de la
populace ; qui était suscitée par nos agents, appuyée par la force de nos
armes. Ce
nouveau thème de discussions allait s'ajouter aux causes de discorde qui
chaque jour, dans le Corps législatif, dans la presse périodique, dans
l'intérieur même du gouvernement, entretenaient une lutte de plus en plus
animée. Depuis que le nouveau tiers était entré au conseil des Cinq-Cents une
guerre acharnée était déclarée entre les deux partis ; les révolutionnaires
avaient fini par se persuader, à force de le répéter, que leur existence
politique, leur position sociale, et même leur sécurité personnelle étaient
menacées par une affreuse réaction, par une restauration monarchique, par la
rentrée des émigrés, par le fanatisme des prêtres. Ainsi ils combattaient
avec la véhémence du désespoir. Pour les rassurer, il ne fallait pas moins
qu'un retour du régime de la Terreur. Il n'y avait pas un article des lois de
persécution contre le clergé, de proscription contre les émigrés,
d'arbitraire contre tout citoyen non révolutionnaire qui ne fût défendu comme
le palladium de la République. Cette
vivacité venait encore d'être surexcitée par l'ouverture d'un club qu'ils
appelaient le Cercle constitutionnel ; il s'assemblait à l'hôtel de Salm,
devenu depuis l'hôtel de la Légion d'honneur ; ce n'était pas une société
populaire composée de Jacobins subalternes, mais une réunion de députés, de
républicains sincères, d'écrivains politiques appartenant aux coteries
littéraires et philosophiques. Le seul fait de tenir séance chaque jour, de
prononcer des discours, de s'animer par la parole et par le désir du succès
leur ôtait le droit de se dire modérés, quoique ce fût leur prétention. La
réunion de Clichy, dont l'existence avait suscité la création du Cercle
constitutionnel, n'était pas un club et se composait uniquement de députés.
Mais eux non plus n'avaient pas le caractère de modération qu'ils avaient
pris pour symbole de leur parti. Jamais une bonne cause n'a été plus
compromise et plus conduite à sa perte par le manque d'unité, par
l'exagération, et par toutes les fautes que peuvent faire commettre la
frivolité, l'illusion, l'intolérance et une imprudence qui n'était pas même du
courage. Il y avait peu de royalistes dans cette réunion, et ils ne
s'avouaient point pour tels ; ils n'avaient ni force réelle, ni influence sur
l'opinion publique ; ils ne savaient ni voir, ni prévoir ; mais ils avaient
le verbe haut, se payaient de phrases, repoussaient avec dédain les conseils
de sagesse et de prudence des hommes importants du conseil des Anciens, ou
des représentants éclairés et calmes des Cinq-Cents ; ils alarmaient le
Directoire par leurs insultes ; ils aliénaient les hommes raisonnables qui
avaient siégé à la Convention, ou qui avaient exercé des emplois depuis
l'établissement de la République. Ce fut
du club de Clichy qu'émana une des plus imprudentes et funestes démarches qui
aient amené la ruine de la liberté accordée par la Constitution de 1795. M.
Dumolard n'était point royaliste, parfois même il plaidait la cause du
pouvoir exécutif ; mais une loquacité déclamatoire, qui ressemblait
quelquefois à l'éloquence, le conduisait sans cesse à la tribune pour y
chercher un succès d'amour-propre, bien plus que pour faire prévaloir ses
idées politiques, car il n'en avait point. Il
avait peu de temps auparavant parlé sur l'insurrection de Vérone et sur le
massacre de nos soldats avec beaucoup de chaleur, en approuvant et louant les
énergiques mesures du général Bonaparte ; mais lorsqu'on apprit la révolution
opérée à Venise, et par quels moyens elle avait été exécutée ; lorsqu'on vit
que la ville et tout son territoire étaient occupés comme pays conquis ;
lorsqu'il devint public que cette antique république disparaîtrait et serait
donnée comme compensation à l'Autriche, l'opinion publique s'émut et Dumolard
voulut lui servir d'organe. Déjà le
général Bonaparte avait conçu de grandes préventions contre le parti modéré ;
il le croyait malveillant pour lui, incliné au royalisme, et peu compatible
avec tout gouvernement issu de la Révolution. Certains journaux avaient parlé
de lui injurieusement, avaient cherché à diminuer sa gloire militaire ou
blâmé sa conduite en Italie : on le savait donc irrité et méfiant. Les
sages du parti essayèrent en vain de détourner Dumolard de son projet ; le
discours était fait et annoncé au club de Clichy. Il fut impossible d'en
obtenir le sacrifice ; le 23 juin, il monta à la tribune : —
« L'honneur et les droits du Corps législatif, l'intérêt de nos braves
armées et de la République entière, m'ordonnent de rompre un silence
pusillanime sur des événements qui concentrent les regards de l'Europe, et
qu'on ne semble ignorer que dans cette enceinte. » L'orateur
s'était étudié à garder de grands ménagements pour le général Bonaparte et
pour l'armée ; il avait l'intention de traiter seulement une question de
droit constitutionnel : — « le Directoire avait pu ordonner par urgence des
mesures hostiles contre la république de Venise, mais il était tenu à
soumettre une déclaration de guerre aux délibérations du Corps législatif. » Reporter
ainsi toute la responsabilité sur le Directoire était une fiction. L'invasion
de Venise et le, changement de son gouvernement étaient manifestement des
actes émanés de la volonté du général. Le blâme portait sur lui, lorsque
Dumolard disait : — « Ne
sommes-nous donc plus ce peuple qui a proclamé en principe et soutenu par la
force des armes qu'il n'appartient, sous aucun prétexte, à des puissances
étrangères de s'immiscer dans la forme de gouvernement d'un autre État ?
Outragés par les Vénitiens, était-ce à leurs institutions que nous avions le
droit de déclarer la guerre ? Vainqueurs ou conquérants, nous appartenait-il
de prendre une part active à leur révolution, en apparence inopinée ? Je ne
rechercherai pas quel est le sort qu'on réserve à Venise, et surtout à ses
provinces de terre ferme. Je n'examinerai pas si leur envahissement, médité
peut-être avant les attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destiné
à figurer dans l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. » Puis il
parlait de Gênes, où comme à Venise la révolution s'était opérée par
l'intervention plus ou moins - directe de l'armée française ou de ses chefs : —
« J'ai lieu, continuait-il, de soupçonner d'exagération ce qu'on raconte
des sociétés populaires de Lombardie ; serait-il possible qu'un discours
prononcé, imprimé et répandu avec profusion à Milan, eût indiqué pour terme
du travail révolutionnaire, le jour où le Pape, le grand-duc de Toscane et le
roi de Naples seraient enlevés de leur trône ? Avait-on oublié que nous ne
sommes plus au temps des extravagances d'Anacharsis Clootz ? Ne sommes-nous
donc pas un peuple heureux et fier de sa liberté constitutionnelle et qui
veut en jouir en respectant l'indépendance des autres États ? « Tous
les amis de l'humanité disent anathème aux auteurs de la prolongation de la
guerre. Éloignons de nous cette responsabilité terrible ; ne restons pas
impassibles lorsque la guerre est prolongée sans notre aveu ; lorsque des
volcans révolutionnaires s'allument dans un pays conquis par nos armes ;
lorsque le démagogisme lombard peut réagir sur la France elle-même. « La
malveillance cherchera à dénaturer mes intentions ; elle dira que je calomnie
une armée de héros, tandis que je me plais à leur rendre hommage. Elle
répétera l'absurde imputation de quelques folliculaires. Non, nous n'avons
pas le projet d'accuser le Directoire ! Relever une erreur funeste, ce n'est
point demander vengeance d'un crime. Que le Directoire rentre dans la ligne
de ses devoirs, et il aura en nous des amis d'autant plus sûrs qu'ils sont
désintéressés. N'est-il pas étrange d'entendre crier au royalisme, dès qu'on
invoque la constitution ? Tout homme qui réfléchit sur la nature de notre
gouvernement se révolte à l'idée de la confiance aveugle et silencieuse qu'on
exige de nous sur tout ce qui se rapporte à la paix et à la guerre. En
Angleterre, où la constitution ne donne aux deux chambres qu'une
participation indirecte aux relations extérieures, on les voit néanmoins
requérir et obtenir la communication des pièces les plus importantes ; et
nous, républicains, à qui le peuple a délégué le droit de prononcer
souverainement sur la paix et la guerre, nous souffrons qu'on épaississe de
plus en plus les voiles d'une politique ténébreuse ! « La
paix ! je ne l'ai point perdue de vue un instant pendant ce discours ; ainsi
que tous les bons Français, nous la voulons honorable et solide ; c'est pour
cela qu'elle ne doit pas offrir à l'Europe le scandale du déchirement et de
l'oppression des États faibles, le contraste révoltant d'une nation équitable
et grande dans ses maximes, usurpatrice et perfide dans ses traités. » En
conclusion, Dumolard demandait des éclaircissements : — « Sur les
événements qui avaient suivi le manifeste du général Bonaparte, déjà
communiqué au Corps législatif. — Sur les motifs par lesquels le Directoire
s'était cru autorisé à ne pas en instruire les deux Conseils. — Sur les
mouvements et la révolution qui avaient eu lieu dans la république de Gênes,
et sur la part volontaire ou forcée qu'y avaient pris les agents du
gouvernement français. — Enfin sur la nature et l'état actuel des difficultés
qu'on disait s'être élevées entre la France et le corps helvétique. Sur le
rapport du droit constitutionnel, il n'y avait point de réponse au discours
de Dumolard ; s'il était imprudent et impolitique, c'est que les libertés
légales - n'avaient pas une existence réelle, c'est que la France était
encore en révolution. Le jeu des institutions n'était encore qu'une lutte
entre deux partis ; ils n'y cherchaient que des moyens de garder ou de
conquérir le pouvoir. M.
Bailleul se borna à répliquer que le Directoire avait satisfait à son devoir
en communiquant le manifeste du général Bonaparte ; il rappela que Dumolard
avait donné une vive approbation aux mesures prises contre Venise. M. de
Pontécoulant, qui plus que personne dans l’assemblée, professait attachement
et admiration pour le général Bonaparte, remarqua que Dumolard n'avait jeté
aucun blâme sur la conduite du chef de l'armée d'Italie ; qu'au contraire il
l'avait jugée bonne et conforme aux devoirs d'un général d'armée. La question
qu'il avait posée se rapportait aux devoirs et aux attributions respectives
du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. — « Je lui vote des
remercîments pour avoir prouvé que le Corps législatif ne doit pas rester
étranger à ce qui se passe en Italie. Si nous sommes en guerre, par qui
a-t-elle été déclarée ? Le Corps législatif n'y a point donné sa
participation ; il y a plus : nous ne savons rien que par des journaux plus
ou moins dignes de foi. Sommes-nous en paix ? Quel motif conduit, au sein de
pays alliés, nos troupes et nos agents ? Nous ne voulons ni gouverner ni
entraver le gouvernement, mais nous voulons que notre liberté et notre
indépendance soient assurées par un profond respect pour la liberté et
l'indépendance des autres peuples. Nous pouvons même déclarer dès à présent
combien nous sommes étonnés d'entendre accuser Gênes et Venise d'hostilités
contre nous. Quoi ! lorsque la coalition nous menaçait, lorsqu'elle résistait
encore aux efforts de nos soldats, Gênes et Venise étaient neutres ou alliées
; et au moment où l'Autriche vaincue demande la paix, Venise aurait voulu la
guerre, Gênes aurait trahi ses intérêts les plus évidents ! Nos fidèles
alliés les cantons helvétiques auraient voulu rompre les liens d'une antique
amitié ! C'est sur de tels événements, si difficiles à concevoir, que nous
devons demander des renseignements au Directoire. » La
discussion était difficile à soutenir de la part des amis du Directoire. M.
Boissy-d'Anglas et d'autres modérés appuyèrent la proposition de Dumolard. M.
Thibaudeau remarqua combien la question était grave ; elle tenait au droit
constitutionnel. Il demanda que le Conseil prît le temps de l'examiner et ne
se prononçât point subitement. Elle avait déjà été produite par Pastoret, à
propos des États-Unis d'Amérique. La motion de Dumolard lui semblait rentrer
naturellement dans l'examen de la commission déjà chargée de présenter un
rapport sur les droits du Corps législatif en matière de négociations et de
relations extérieures. Dumolard se rangea à cet avis, qui fut unanimement
adopté ; l'esprit général de cette majorité, qu'on accusait de royalisme et
de conspiration, était plutôt porté aux ménagements et aux précautions. Le
général Bonaparte n'en jugea point ainsi. Quoi qu'on pût dire, c'était lui
qu'on attaquait. Tout ce que le conseil des Cinq-Cents blâmait si sévèrement
avait été accompli par sa volonté, bien plus que par celle du Directoire ;
les révolutions, les soulèvements populaires, les clubs démocratiques, les
distributions des territoires conquis : c'était son œuvre. Ses projets de
paix ou de guerre, ses préparatifs pour l'avenir immense qui remplissait son
imagination avaient pour base et pour point de départ la domination qu'il
exerçait sur l'Italie et le commandement de l'armée qui l'occupait. Son
irritation fut grande : il n'examina point la question constitutionnelle ni
les attributions légales des grands pouvoirs de l'État ; pour arriver aux
grands résultats qu'il obtenait, pour donner suite aux desseins qu'il rêvait,
une autorité absolue et sans contrôle était indispensable. — «
L'armée reçoit une grande partie des journaux qu'on imprime à Paris,
écrivait-il le 15 juillet au Directoire, surtout les plus mauvais ; mais cela
produit un effet tout contraire à celui qu'ils se promettent ; l'indignation
est à son comble ; le soldat demande à grands cris si, pour prix de ses
fatigues et de six ans de guerre, il doit être à son retour assassiné dans
ses foyers, comme sont menacés de l'être tous les patriotes. Les
circonstances s'aggravent tous les jours, et je crois, citoyens directeurs,
qu'il est imminent que vous preniez un parti. « Il
n'y a pas un seul homme ici qui n'aime mieux périr les armes à la main que de
se faire assassiner dans un cul-de-sac à Paris. « Quant
à moi, je suis accoutumé à une abnégation totale de mes intérêts ; cependant,
je ne puis demeurer insensible aux outrages, aux calomnies que quatre-vingts
journaux répandent tous les jours et en toute occasion, sans qu'il y en ait
un seul qui les démente. Je ne puis être insensible à la perfidie et au tas
d'atrocités contenues dans cette motion d'ordre imprimée par ordre du conseil
des Cinq-Cents[1]. Le club de Clichy veut marcher
sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République. N'est-il donc
plus en France de républicains ? Après avoir vaincu l'Europe, serons-nous
donc réduits à chercher quelque coin de terre pour y terminer nos tristes
jours ? « Vous
pouvez d'un seul coup sauver la République et deux cent mille têtes qui sont
peut-être attachées à son sort ; vous pouvez conclure la paix en vingt-quatre
heures. Faites arrêter les émigrés ; détruisez l'influence des étrangers. Si
vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des
journalistes vendus à l'Angleterre, et plus sanguinaires que ne le fut jamais
Marat. « Quant
à moi, il est impossible que je puisse vivre au milieu des passions les plus
hostiles ; s'il n'y a point de remède pour faire finir les maux de la patrie,
pour mettre un terme aux assassinats et à l'influence de Louis XVIII, je
demande ma démission. « Je
vous envoie un stylet pris sur les assassins de Vérone. « Mais
dans toutes les circonstances, le souvenir des marques constantes que vous
m'avez données de la confiance la plus illimitée ne sortira jamais de ma
mémoire. » Deux
jours après, il écrivait encore : — « La cour de Vienne n'est pas de bonne
foi ; elle traîne en longueur pour attendre la décision de notre crise
intérieure que toute l'Europe croit très-prochaine. «
Voulez-vous épargner cinquante mille hommes de l'élite de la nation qui vont
périr dans cette nouvelle campagne, faites briser avec quelque appareil les
-presses du Thé, du Mémorial et de la Quotidienne ;
faites fermer le club de Clichy, et faites faire cinq ou six bons journaux
constitutionnels. « Cette
crise qui, en réalité, sera extrêmement légère, suffira pour faire voir à
l'étranger qu'il n'a encore rien à espérer ; elle rétablira l'opinion et
ôtera aux soldats cette vive inquiétude qui anime toutes les têtes et qui
finirait par des explosions dont les conséquences ne peuvent pas se prévoir. « Il
est bien malheureux que lorsque nous commandons à l'Europe, nous ne puissions
pas commander à un journal de Louis XVIII et qui lui est évidemment vendu. « A
quoi sert que nous remportions des victoires à chaque instant du jour ? Les
menées de l'intérieur annulent tout et rendent inutiles le sang que nous
versons pour la patrie. » Le
général Bonaparte ne croyait point que la République fût dans un tel péril.
Il savait fort bien l'impuissance du parti royaliste ; l'étourderie
présomptueuse de ses conspirations, la vanité de ses espérances ; les
exagérations et les mensonges des anciens Jacobins ne lui persuadaient point
que la vie de tous les patriotes était en danger et qu'on les assassinât par
centaines. Lorsqu'ils portaient à la tribune de pareils récits ou les
inséraient dans leurs journaux, ils étaient aussitôt démentis ou réduits à la
vérité. Lui-même connaissait si bien ce qui en était, qu'ayant à remplacer
Willot dans le commandement de Marseille et des départements provençaux, où
les royalistes, disait-on, se livraient chaque jour à de cruelles vengeances,
il avait choisi le général Sahuguet, homme raisonnable et modéré ; ce qui
avait mis en fureur Barras, patron et ami des Jacobins de Marseille[2]. Mais
les journaux l'impatientaient ; la discussion de sa conduite, de ses actes et
de ses projets lui était insupportable ; la marche que suivait le parti
modéré le contrariait et l'inquiétait encore davantage. Lui aussi nourrissait
la pensée de rétablir en France un gouvernement régulier, de rendre à la
nation toute la puissance et la richesse qu'elle ne pouvait acquérir sans le
bon ordre et la stabilité ; mais il ne croyait pas que ce bienfait dût être
l'œuvre de la tribune, des orateurs et de la discussion publique sur les plus
grands intérêts de l'État. En ce sens, il faisait cause commune avec la
majorité du Directoire. Il voyait que si le Corps législatif parvenait à
faire une révolution dans le gouvernement, à changer la composition du
pouvoir exécutif, la paix, la guerre, les finances, la conduite des armées
passeraient sous l'influence et l'autorité du parti dominant dans les
Conseils ; dès lors ses desseins sur l'avenir, la grande et dominante
situation qu'il avait conquise ne pourraient plus subsister. D'ailleurs,
une contre-révolution, même libérale et modérée, comportait presque
nécessairement la forme monarchique et un certain retour vers l'état social
de l'ancien régime. Or, le général Bonaparte, comme tous les officiers de
l'armée française, avait à cet égard le même intérêt et les mêmes inquiétudes
que l'aristocratie jacobine ; leur importance, leur autorité, leur renommée,
leur sauvegarde, reposaient sur la base révolutionnaire : là était la sûreté
et la légitimité de leur situation. Si les circonstances les contraignaient à
opter entre la faction anarchique et le parti qui reniait toute solidarité
avec la révolution républicaine, leur choix ne pouvait être douteux ; les uns
étaient, certes, d'ignobles et dangereux auxiliaires, mais les autres étaient
essentiellement antipathiques et hostiles. Ainsi,
le général en chef de l'armée d'Italie vivait dans un entourage de
républicains moins éclairés que lui, incapables de discerner les nuances,
voyant les choses de moins haut, irritables à la moindre offense et jugeant
les affaires politiques avec l'esprit des camps. Après chaque grande
victoire, il avait eu soin d'envoyer un de ses généraux à Paris, porter au
Directoire les drapeaux glorieusement enlevés aux ennemis. Ce n'était point
les représentants modérés, ni les hommes importants de cette opinion qui les
avaient accueillis avec empressement et distinction. En ce temps-là, il n'y
avait de richesse de représentation et même de société que chez les membres
du Directoire, chez les ministres, chez les gens de finance ou les
fournisseurs. Les envoyés du général Bonaparte étaient reçus solennellement
par le Directoire. Des fêtes leur étaient données pour célébrer les victoires
où ils avaient pris part ; on écoutait leurs récits ; on se répandait en
louanges sur l'armée d'Italie, sur son chef, sur ses lieutenants. La
conformité d'opinions établissait une mutuelle confiance ; et les généraux
retournaient en Italie plus révolutionnaires qu'ils n'étaient en arrivant à
Paris, plus inquiets et plus irrités des complots du royalisme et des dangers
de la République. Il fut
donc facile au général Bonaparte d'exalter l'opinion de son armée pour en
faire un épouvantail, afin d'arrêter les attaques des conseils législatifs
contre le Directoire et de faire cesser l'examen et la discussion sur
l'exercice de son pouvoir en Italie. Lui-même donna un exemple que ses
généraux s'empressèrent d'imiter ; il fit célébrer par son armée
l'anniversaire du 14 juillet ; une proclamation fut mise à l'ordre, où il
disait : — « Soldats, je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs
qui menacent la patrie ; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les
mêmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée sont là. Des
montagnes nous séparent de la France : vous les franchiriez avec la rapidité
de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, défendre la
liberté, protéger le gouvernement et les républicains. «
Soldats, le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est confié. Les
royalistes, dès l'instant où ils se montreront, auront vécu. Soyez sans
inquiétude, et jurons sur les mânes des héros qui sont morts à côté de nous
pour la liberté, jurons « Guerre implacable « aux ennemis de la République et
de la constitution a de l'an III ! » Au
banquet solennel que donna le général en chef, la plupart des toasts
reproduisirent les mêmes alarmes et les mêmes menaces, avec encore moins de
mesure et de convenance. — « Au
Directoire exécutif, qu'il soit, par sa fermeté, digne des armées, et qu'il
anéantisse les contrerévolutionnaires qui ne se déguisent plus ! » — « A
la réémigration des émigrés. » — « Que
les ennemis de la patrie périssent, et s'il le faut, que les soldats
reconquièrent la liberté ! » —« A
la destruction du club de Clichy : les infâmes ! ils veulent encore des
révolutions ! Que le sang des patriotes qu'ils font assassiner retombe sur
eux ! » Un
toast plus tranquille et qui montrait plus de connaissance de la situation
fut, comme par hasard, prononcé au milieu de tant de colère. — « Au
conseil des Anciens, dit le général Vignolles, puisse-t-il toujours opposer
une digue insurmontable aux projets de lois contre-révolutionnaires ! » Les
manifestations voulues par le général en chef ne se bornèrent pas aux toasts
du banquet. Les généraux firent signer des adresses par les officiers et les
soldats de leur division. Elles
étaient la reproduction plus ou moins amplifiée ou déclamatoire des paroles
de la proclamation ; on y voyait reparaître toutes les phrases du temps de la
Terreur et tous les cris de vengeance contre les royalistes, comme s'il y
avait eu à les punir de mettre la France à feu et à sang. L'adresse du
général Augereau était la plus violente et la plus longue ; il avait cherché
à lui donner un caractère plus politique, et s'était inspiré davantage de
l'esprit de parti. Elle se distinguait aussi des autres parce qu'elle était
destinée, non pas au Directoire, mais aux soldats de l'armée de l'intérieur :
— « Tremblez, disait-il aux conspirateurs, vos iniquités sont comptées et le
prix en est au bout de nos baïonnettes. » Le
général Augereau avait, quelque temps auparavant, mis à l'ordre du jour de sa
division une autre proclamation où il s'indignait d'avoir entendu
quelques-uns de ses officiers se dire l'un à l'autre : Monsieur ; il
déclarait que quiconque se rendrait coupable de cette contravention aux
habitudes républicaines, serait destitué de son grade et déclaré incapable de
servir dans les armées de la République. » Avant
que l'effet produit sur l'armée d'Italie par les discours de Dumolard et par
les articles de journaux qui le commentaient eût retenti jusqu'à Paris,
l'animosité réciproque des deux partis avait augmenté de jour en jour, de
discussion en discussion. Chaque séance du conseil des Cinq-Cents était une
séance où d'implacables ennemis se défiaient en s'injuriant. Tantôt le débat
s'élevait sur la proposition de retrancher de la liste des émigrés, les
milliers de paysans alsaciens que les cruautés de Schneider et de Saint-Just
avaient forcés à chercher un refuge de l'autre côté du Rhin. Les
révolutionnaires soutenaient que la constitution interdisait toute exception
aux lois portées contre l'émigration. Un décret de la Convention avait
accordé un délai aux Alsaciens pour rentrer en France : — « Pourquoi,
disait-on, ont-ils laissé passer ce délai ? » — Puis, à propos de ces pauvres
cultivateurs laissés à l'aumône sur la terre étrangère, on épanchait sa haine
sur tous les émigrés ; on s'étonnait de leur prétention à revenir dans leur
patrie. On citait comme un curieux exemple d'audacieuse sollicitation, une
pétition par laquelle un mari, tout en avouant que sa femme était émigrée,
demandait qu'elle pût rentrer dans sa famille : — « Hé bien, vous-même,
en renvoyant cette demande à une commission, vous avez violé la constitution
! » La
proposition relative aux émigrés d'Alsace servait ainsi de prétexte pour
ramener la question générale du maintien des lois révolutionnaires. —
« Quelque sévères, quelque terribles qu'aient été les moyens d'une
révolution, il ne vous appartient pas de les examiner, disait Bailleul. Si un
tel exemple est une fois donné, où s'arrêtera-t-on ? Du moment où vous
adopterez une telle mesure, nous tombons dans l'anarchie. Une des plus fortes
garanties données aux républicains sera effacée des tables de la loi. Vous
entrez dans une révolution nouvelle ; vous donnez le signal à toutes les
craintes, à toutes les haines, à toutes les vengeances... Les événements de
la Révolution forment au-dessus de nos têtes une sorte de voûte dont chaque
pierre est la clef. Si vous les respectez toutes, elles s'aboliront par
l'action du temps. Si vous y portez une main imprudente, elle vous écrasera
de ses immenses et sanglants débris. Pour bien apprécier la question relative
aux Alsaciens, il faut la rapprocher des autres propositions qui doivent
inquiéter les républicains : on vous a soumis des projets pour les émigrés de
Toulon, pour les prêtres et les cultes. Vous avez accueilli des pétitions qui
peuvent inquiéter les acquéreurs de biens nationaux. « Le
rapport sur les cultes équivaut, selon moi, à la plus horrible conspiration.
Échauffer le fanatisme, rappeler des prêtres insoumis, ouvrir nos frontières
aux émigrés, voilà quelles sont les propositions que je vous dénonce. Il faut
être cruellement aveugle ou de bien mauvaise foi pour ne pas frémir, je ne
dis pas de ce qui en arrivera, mais des horreurs qui se commettent déjà à
l'ombre de cette humanité barbare, qui promène le poignard du fanatisme, du
royalisme et de la vengeance sur les républicains. On vous parle chaque jour
de la Terreur, il ne faut pour cela ni courage, ni discernement ; mais on ne
vous parle pas des administrateurs fidèles, des acquéreurs de biens nationaux
massacrés, non pas il y a trois ans, mais avant-hier, mais hier ; on ne vous
dit rien de l'impunité de ces épouvantables crimes, et les pieds dans un sang
cher à la patrie, on vient, d'une voix calme et sanctifiée, vous demander de
sonner les cloches. » Bailleul
proposait : — « La question préalable sur le projet de la commission ; le
renvoi des pétitions des Alsaciens au Directoire pour y statuer selon les
lois ; un message au Directoire pour lui demander un rapport sur les plaintes
relatives à la rentrée des émigrés et sur ce qu'il avait fait pour que les
lois fussent exécutées ; un compte rendu de la situation de la République
quant à la sûreté des personnes et des propriétés. » Ce
discours avait été sans cesse interrompu par des murmures ; la conclusion
excita une sorte de rumeur dans l'assemblée. — « Je
demande la parole contre ce manifeste de guerre civile, » s'écria
Pontécoulant. Il reprocha au président de ne pas avoir rappelé l'orateur à la
question, dont il s'était écarté en parlant des cloches, des prêtres et des
assassinats. — « Les circonstances sont difficiles ; nous devons craindre de
troubler la tranquillité publique déjà menacée, et nous devrions avoir soin
de ne pas répandre parmi nous des semences de discorde qui germeront sur
toute la surface de la République. Aussi faut-il nous élever contre ces
assertions effrayantes, exagérées, dénuées de preuves, où je vois renaître
l'esprit de ces clubs séditieux qui paraissent vouloir se rétablir pour
éloigner de notre patrie la paix, la constitution et le bonheur. » — « Dès
que vous faites un pas vers le règne de la justice, disait Dumolard, il leur
semble que vous allez les entraîner dans l'abîme, et ils font retentir des
cris de fureur. Pour forcer à oublier leurs anciens crimes, - ils veulent en
commettre de nouveaux. » — Et il demandait à Bailleul de produire les preuves
des crimes qu'il avait annoncés. Comme
pour répondre à cette demande, un message du Directoire informa le Conseil de
plusieurs meurtres ou attentats commis à Lyon, se plaignant de l'impuissance
des lois, de la terreur qui paralysait les témoins et les jurés, de
l'insuffisance de la gendarmerie. La plupart de ces crimes ne semblaient
point avoir un caractère politique ; ils étaient la suite déplorable du
désordre qui régnait sur presque tout le territoire de la République, et dont
le Directoire s'occupait moins que de la police gouvernementale. Ce fut
ce que Camille Jordan fit remarquer ; il convint d'un seul meurtre commis par
vengeance sur un ancien membre du tribunal révolutionnaire qu'avait poignardé
le fils d'une de ses victimes. L'esprit de parti dénature et égare tellement
les plus nobles âmes, compromet si malheureusement la meilleure cause, qu'il
prononça quelques paroles d'excuse qui furent couvertes d'un murmure presque
unanime. La
parole de cet homme, dont l'âme était douce et tendre, semblait destinée à
envenimer toutes les questions, à provoquer l'irritation de ses adversaires. Sa
réponse aux imputations du Directoire et de son parti fut un récit de
l'insurrection de Lyon contre la Convention, de l'énergique défense de la
ville et des horreurs qui l'ensanglantèrent lorsqu'elle eut succombé. — « Implacables
ennemis de Lyon, vous pour qui cette ville sera un monument éternel qui
attestera vos crimes et qui allume votre fureur, vous nous haïssez, parce que
nous aimons la liberté sans licence, la Constitution et non la Terreur, la
représentation nationale et non les bourreaux qui l'ont décimée... Vous
parlez d'assassinats ! imprudents, c'est à nous, hommes de bien, hommes purs
qui avons traversé sans tache cette longue révolution, c'est à nous qu'il est
permis de parler d'assassinats. Nous n'avons pas besoin de profession de foi
et de moyens oratoires pour prouver que nous les détestons ; les faits
parlent ; nos mains ne se sont point trempées dans le sang. Mais vous, vous
parlez d'assassinats ! imprudents. Je le répète, ne craignez-vous pas que ce
mot rappelle vos noms ? S'il était vrai que ce peuple, accusé par vous, eût
pris l'horrible habitude du meurtre, c'est vous qui l'auriez armé :
taisez-vous, gardez un profond silence, le sang crierait contre vous. » — « De
qui parlez-vous ? » cria-t-on. — « Je
parle de ceux qui, revêtus d'un pouvoir proconsulaire, s'en sont servis pour
opprimer leurs concitoyens, et dont les calomnieuses imputations font tomber
le Directoire dans de grandes erreurs. » Camille
Jordan termina en demandant que le message ne fût pas imprimé et qu'on passât
à l'ordre du jour. Les autres représentants de Lyon, sans y mettre cette
chaleur de récrimination, donnèrent les mêmes explications. Ils s'étaient
souvent plaints au Directoire du manque de répression qui prolongeait un
désordre dont la cause était le plus souvent étrangère à la politique ; mais
le Directoire avait allégué son impuissance, tandis qu'il avait une garnison
à Lyon et qu'il pouvait employer l'autorité des administrations et des
tribunaux. — « Il maintient, disaient les députés, un bureau de police nommé
par son commissaire et composé de ses créatures ; ce bureau lui envoie des
rapports mensongers, tandis qu'il tolère et provoque même des excès pour
avoir à en accuser les Lyonnais. » Les
collègues de Camille Jordan demandèrent eux-mêmes l'impression du message et
le renvoi à une commission. Le
projet sur les émigrés, ou pour parler plus exactement, les réfugiés
alsaciens, fut adopté. Il n'aurait pas obtenu la majorité, si la rédaction
n'avait pas soigneusement restreint cette exception aux cultivateurs, aux
ouvriers et aux manufacturiers. Quatremère, un des modérés les plus prononcés
dans leur opposition aux lois révolutionnaires, disait : — « Il faut adopter
une rédaction qui n'ouvre point la porte aux émigrés incurables. Nul de nous
ne veut à cet égard transiger avec la sévérité des principes
constitutionnels. » La
discussion fut encore plus vive lorsque la même exception fut proposée pour
les réfugiés de Toulon[3]. La Convention l'avait reconnue
pour juste, à une époque où il était permis de dire que les habitants de
Toulon n'étaient point coupables pour avoir échappé aux massacres ordonnés
par les représentants du peuple quand la ville fut évacuée par les troupes étrangères
et fut livrée aux vengeances exercées sans nulle justice ni mesure. Mais à
l'époque du 13 vendémiaire, lorsque la Convention fit succéder une réaction
révolutionnaire à la réaction qu'elle même avait excitée après le 9
thermidor, les décrets avaient été abrogés et les réfugiés de Toulon avaient
été de nouveau considérés comme émigrés. Leur cause, prise en général, était
aussi juste que celle des Alsaciens ; mais Toulon livré aux étrangers, et
l'autorité royale proclamée sous leur protection, étaient un texte
d'indignation républicaine qu'on pouvait concevoir si elle avait porté sur
les auteurs et fauteurs de ces actes de trahison ; mais elle s'acharnait sur
des milliers de paisibles citoyens dont l'effroi et la fuite n'avaient été
que trop justifiés par l'horrible usage que Barras et Fréron avaient fait de
la victoire. Ainsi
le parti révolutionnaire reproduisit avec plus d'insistance l'argument tiré
de la Constitution ; on soutint que toute la législation relative aux émigrés
était placée sous cette garantie, et conséquemment immuablement consacrée par
la sanction populaire. C'était, disait-on, une des lois fondamentales de
l'État. — « Le
peuple a proscrit les émigrés en masse, vous n'avez pas le droit de faire une
seule exception. Nous ne cesserons de répéter que, pour nous, la volonté
générale est la règle du juste et de l'injuste. » La
réponse à cette doctrine de despotisme fut, comme dans la discussion
précédente, l’énumération des crimes commis par le parti révolutionnaire dans
le midi de la France. Les souvenirs de la glacière d'Avignon, de l'incendie
de Bédouin, des massacres de Toulon furent ravivés. Chaque séance constatait
ainsi l'impossibilité de faire subsister, en face l'un de l'autre, deux
partis qui s'adressaient mutuellement d'impardonnables injures. Les
révolutionnaires demandèrent l'ajournement. Il fut rejeté ; Tallien, Chazal
et les chefs du parti se levèrent et sortirent, disant qu'ils ne pouvaient
pas délibérer. Un nombre suffisant de députés restait dans la salle : la loi
fut votée. Un
débat encore plus passionné était ouvert depuis deux jours. Après un assez
long ajournement, le rapport de Camille Jordan allait être discuté ; il
n'avait pas cessé de préoccuper et presque d'agiter les esprits ; la
controverse des journaux avait précédé et préparé la polémique de la tribune.
Une question essentiellement liée à la liberté des cultes était venue
s'ajouter aux propositions de Camille Jordan ; la commission avait présenté
le 26 mai un projet de résolution conçu en ces termes : — « Les
lois qui ont prononcé la peine de déportation ou de réclusion contre les
prêtres, pour la seule cause du refus de serment et de déclaration de
soumission aux lois de la République, sont rapportées. Les lois rendues
contre les citoyens qui auraient donné asile auxdits prêtres sont également
rapportées. Lesdits prêtres rentreront dans tous leurs droits de citoyen. » Le
Conseil avait décidé que la discussion serait ouverte à la fois sur les deux
projets[4]. Le général Jourdan se présenta
le premier pour les combattre. Le parti révolutionnaire s'honorait de compter
parmi ses chefs le vainqueur de Fleurus, républicain sincère, qu'aucune idée
antirévolutionnaire ne pouvait jamais trouver faible, ni complaisant, mais
aussi calme que ferme dans ses opinions. Au conseil des Cinq-Cents, il était
pour les uns ce que le général Pichegru était pour les autres. Il
reprocha aux auteurs du projet de s'être, sous le prétexte de la liberté des
cultes, constitués défenseurs officieux d'une des sectes qui exercent leur
culte en France, au point d'avoir oublié leurs devoirs de législateurs et
compromis ainsi le maintien de la Constitution acceptée par le peuple. Le
rapporteur avait parlé de l'heureuse influence de la religion sur la morale
d'un peuple et du secours qu'elle apporte à l'autorité des lois. — « Je
suis effrayé, répondait le général Jourdan, de cette influence ; une religion
qui aurait la puissance « d'achever votre ouvrage, » comme a dit le
rapporteur, n'aurait-elle pas la puissance de le détruire. Ses ministres se
présentent comme les interprètes de la Divinité, ils parlent en son nom et
dictent ainsi des ordres aux citoyens de la République ; ils blâment ou
louent le gouvernement. Ils peuvent élever des autels à Louis XVI, comme
martyr, et profaner la mémoire des héros morts pour la défense de la
République... Je suis donc convaincu qu'abusant de leur influence sur la
multitude, ils peuvent détruire ou créer les gouvernements. La tranquillité
publique et la conservation de la République en dépendent. » Le
général continua longuement à traiter la question non pas du serment civique,
mais de la déclaration de soumission aux lois, qui, selon lui, devait être
demandée aux prêtres. Il pouvait espérer de trouver, même parmi les modérés,
plus d'un vote favorable à cette opinion. Ce fut la seule qu'il développa,
mais il se prononça contre presque tous les articles ; il voulait que toutes
les églises fussent mises en vente et que le son des cloches fût interdit. Il
s'anima davantage sur le projet de rappeler tous les prêtres qui avaient été
déportés pour refus de serment. — « Si les lois qui ont prescrit cette mesure
avaient été rendues en temps ordinaire, le rapporteur aurait raison ; mais
pendant une révolution on peut et l'on doit agir différemment. Une révolution
constitue deux partis en état de guerre : celui qui veut la révolution et
celui qui ne la veut pas. Dans ce moment terrible, il n'y a plus de lois ;
les deux partis combattent, et l'un terrasse l'autre ; le parti vainqueur
peut et doit exiger des dédommagements et imposer des garanties aux vaincus.
Dans un tel moment on fait des lois qui sont justes à cause des circonstances
et qui, dans un temps tranquille et ordinaire, paraissent injustes. » On
pouvait aller très-loin en tirant les conséquences d'un pareil raisonnement.
Le général Jourdan était convaincu que la France n'était pas arrivée à ce
temps tranquille et ordinaire où l'iniquité cesse de sembler plus juste : en
ce sens il avait raison ; la Révolution était encore assez flagrante pour
qu'on se regardât comme en état de guerre. Aussi disait-il que, si la
Convention n'avait pas triomphé, le roi aurait certainement envoyé à
l'échafaud les principaux agents de la Révolution, qui auraient été, en ce
cas, des conspirateurs. Telle
était la crainte qui préoccupait le parti révolutionnaire, qui dictait ses
discours, qui inspirait ses projets. S'il voulait dominer, c'était par peur
autant que par orgueil ou ambition. Les
arguments que les deux partis se répliquaient, étaient tous renfermés dans
l'exposé de la situation que le général Jourdan venait de faire avec
tranquillité, mais sans nul déguisement. Les uns disaient : — « Nous ne
voulons plus être en révolution et nous demandons la justice : » — Les
autres répondaient : « Nous sommes des révolutionnaires en état de guerre
avec vous. Nous nous croyons les plus forts, et nous voulons continuer à être
injustes. » Il y
eut de fort beaux discours ; M. Lemerer parla pour le projet avec une
véritable éloquence. M. Boulay lui répliqua en prenant la défense de la
constitution civile du clergé ; cette œuvre malheureuse de l'Assemblée consti
tuante était, selon son opinion, le seul moyen de rendre la religion
catholique compatible avec un gouvernement de liberté. Le clergé, en ne se
soumettant point à cette loi qui l'eût ramené à la primitive Église, avait
contraint la République à prendre contre lui des mesures de précaution et de
rigueur. Boissy-d'Anglas,
protestant et philosophe, parla en faveur des prêtres déportés, et réclama
pour la religion catholique la liberté, la justice et la tolérance. Lamarque
fut, comme il l'était habituellement, violent, et se portant toujours
dénonciateur et accusateur des contre-révolutionnaires, au premier rang
desquels il plaçait le clergé. — «
S'il en est quelques-uns, disait-il, qui s'obstinent à un refus insensé, il
sera de votre devoir de ne pas autoriser ces ministres séditieux à ramener le
peuple au culte intolérant de ce qu'ils ont appelé « le Dieu « de leurs
pères. » Le Dieu de leurs pères était celui de Philippe II, de Charles IX et
de Catherine de Médicis. C'est en son nom qu'on a conçu et exécuté les
croisades et les vêpres siciliennes, les dragonnades et l'exécrable journée
de la Saint-Barthélemy. Nous ne voulons pas de ce Dieu de leurs pères ; car
leurs pères étaient des barbares, qui ont méconnu, outragé le vrai Dieu et en
ont fait un à leur image. Le vrai Dieu est celui de la tolérance, de la
sagesse, de l'humanité, non pas de cette humanité qui prêche la vengeance,
les assassinats et la guerre civile, mais de celle qui inspire la concorde,
l'oubli des injures et le respect pour le gouvernement établi. » Les
orateurs jettent quelquefois une malheureuse parole dont l'effet ne peut être
atténué par tout ce qui suit, et elle reste isolée dans l'esprit et la
mémoire de ceux qui l'ont entendue. Du discours de Lamarque, on ne cita et on
ne retint que ces mots : « Je ne veux pas du Dieu de vos pères. » Ce fut
dans cette discussion que M. Royer-Collard prit la parole pour la première et
l'unique fois dans le conseil des Cinq-Cents. Son discours est digne de ceux
qui, beaucoup d'années après, ont donné tant d'autorité à sa parole ; on y
retrouve cette fermeté de jugement et cette manière de transporter le débat
sur un terrain nouveau, en déterminant le sens réel de la question. Ainsi
les défenseurs du projet avaient jusque-là demandé seulement que le culte,
pour être libre, fût indépendant du gouvernement ; ils n'étaient pas dans le
vrai et M. Royer-Collard disait : — « Toutes les fois qu'il existe dans un
État une religion généralement et depuis longtemps adoptée, il faut que le
gouvernement contracte avec elle une alliance fondée sur l'intérêt d'un appui
réciproque ; autrement il faut qu'il la détruise ou coure le risque d'être
détruit par elle. Or la religion catholique est indestructible en France ;
elle a survécu à la monarchie, dont elle avait précédé la naissance, et elle
a triomphé de toutes les attaques qui lui ont été livrées par la tyrannie
révolutionnaire. Un gouvernement naissant qui s'obstinerait à la proscrire,
verrait retomber sur lui les coups imprudents qu'il lui aurait portés. » ...
« Ne craignez point que la religion catholique abuse de la liberté pour
aspirer à la tyrannie. Non, elle n'opprimera ni les autres sectes, ni la
liberté négative des indifférents ; attaquée elle-même chaque jour,
dépouillée de ses cérémonies extérieures, veuve de ses pontifes, elle a bien
assez du soin de sa propre défense et ce n'est pas le temps pour elle de
méditer des conquêtes. » L'orateur
faisait ensuite une très-vive peinture de toutes les ruines et les
souffrances que la Révolution avait fait subir au clergé, considéré comme une
vaste, riche, puissante corporation, et des cruelles persécutions qu'elle
avait exercées sur les ecclésiastiques. — « Ce serait la plus étrange
inconséquence et la plus atroce dérision de les accuser aujourd'hui de ce
qu'ils furent, et de soulever contre eux le souvenir d'une puissance si
complétement évanouie. » La
nécessité prétendue de continuer la législation révolutionnaire était
combattue ainsi. — « Quelle est donc cette justice qui motive la proscription
par la proscription même ? Si ce raisonnement est bon, il faudra le pousser
jusqu'à sa dernière conséquence, jusqu'à ce principe fondamental de la
législation révolutionnaire : « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
» Et s'il est vrai que ceux sur qui a pesé une cruelle oppression, doivent
être déshérités de la protection sociale, qui donc parmi nous, l'obtiendra,
si ce n'est les assassins et les bourreaux ? Oui, sans doute, après de
longues et sanglantes souffrances, il est d'implacables souvenirs, il est des
haines immortelles ; mais l'expérience nous enseigne, mais nos propres cœurs
attestent que ces souvenirs, que ces haines sont surtout ressentis par les
oppresseurs, qui repoussent le pardon public, parce qu'ils ne peuvent obtenir
celui de leur conscience, condamnés au crime par le crime, véritables
ennemis, seuls ennemis de la paix publique. L'opprimé, au contraire, quand il
s'est reposé dans un sentiment de résignation, envisage comme un bienfait la
seule cessation de ses maux ; il paye ce bienfait de toute sa reconnaissance.
Que dis-je ? Il attache presque l'idée de justice à la modération dans
l'injustice. » L'orateur
examinait ensuite les motifs que le gouvernement pouvait avoir de se méfier
des prêtres. — « Serait-ce parce qu'il ne les salarie point et qu'ils sont
indépendants de lui ? Mais recevant leur subsistance des citoyens, ils sont
obligés à montrer les opinions où le peuple met sa confiance. « Ils
haïssent, dit-on, le gouvernement républicain ; mais lequel ? Car plus d'un
s'est appelé ainsi. Est-ce le gouvernement révolutionnaire ? Ah ! je le crois
sans peine : il les a entassés dans des cachots et les y a fait périr par les
massacres, par la faim, par le froid ; il les a noyés, mitraillés, donnés en
spectacle de carnage. Mais le gouvernement qui a mis un terme à leurs maux,
qui leur rendra leurs temples, qui relèvera leurs autels, qui réparera ce qui
est réparable, qui accordera tout ce qu'il lui est permis d'accorder,
pourquoi le haïraient-ils ? » Après
avoir expliqué comment la bonne politique, celle qui affermirait le
gouvernement, c'était la justice, l'orateur consentait à la conseiller comme
un calcul de l'intérêt bien entendu. — « Justice, confiance, générosité, tant
décriées par la tyrannie, vous n'êtes pas seulement le plus noble sentiment
de l'âme humaine, vous êtes encore la plus vaste pensée des gouvernements, la
plus savante combinaison politique, le plus profond des artifices. Au cri
féroce de la démagogie invoquant : « L'audace, et puis l'audace, et encore
l'audace, » nous répondrons par ce cri consolateur et vainqueur, qui
retentira dans toute la France : « La justice, et puis la justice, et encore
la justice. » La
discussion s'était prolongée pendant plusieurs séances et parfois elle avait
été orageuse ; elle ne fut point terminée par l'adoption presque unanime du
projet qui faisait cesser la déportation des prêtres insermentés, et
recommença sur l'article relatif à la déclaration de soumission aux lois dont
le projet de la commission dispensait les prêtres. Cette question était la
plus vivement controversée. Après plusieurs discours, elle fut mise aux voix.
Au milieu du tumulte, le bureau décida que l'article de la commission était
adopté. Les réclamations furent bruyantes. Un grand nombre de représentants
protestaient contre le bureau et demandaient l'appel nominal. L'ordre ne put
être rétabli et la séance fut levée. Le
lendemain l'appel nominal fut encore réclamé et plusieurs membres de la
majorité insistèrent pour qu'il fût accordé. Le président posa donc de
nouveau la question : — « Exigera-t-on une déclaration des ministres du culte
? » — Deux cent dix suffrages furent favorables à la déclaration ; deux
cent quatre seulement y furent contraires. C'était
tellement une question de parti, que les représentants révolutionnaires se
levèrent en criant : « Vive la République ! » Une tribune publique répéta
cette acclamation. Le président ordonna qu'elle serait évacuée ; il fallut
encore lever la séance ; la délibération sur les autres articles, toujours
ajournée pour faire place aux débats urgents et plus passionnés que faisaient
naître les circonstances, se trouva réservée pour une époque où elle ne fut
plus libre. Il
était évident que la lutte entre le Directoire et la majorité du conseil des
Cinq-Cents, amènerait assez prochainement une crise révolutionnaire : telle
était la crainte des hommes sages du parti modéré. Les députés, qui ne
partageaient point cette inquiétude et qui voulaient à tout risque renverser
le gouvernement, étaient en très-petit nombre. Les uns n'étaient
qu'irréfléchis, imprudents, enivrés par les discours et les conversations où
s'exaltaient leurs opinions ; les autres encore moins nombreux avaient des
espérances royalistes plutôt que des projets. Les
représentants qu'alarmait l'hostilité toujours croissante de la tribune, des
votes, des motions d'ordre, des propositions dirigées contre le Directoire,
ne doutaient point que les hommes politiques du parti révolutionnaire et les
trois directeurs qui marchaient dans cette voie, n'eussent déjà décidé dans
leur pensée de se garantir du danger par un coup d'État. Ils en prévoyaient
le succès et pensaient que même si ce dessein échouait, on se trouverait dans
un effrayant désordre. Quelques
membres du conseil des Cinq-Cents se mirent en relation avec Carnot, et lui
témoignèrent le désir de rétablir entre le gouvernement et la majorité une
bonne intelligence, si nécessaire pour assurer le salut de la France, pour
obtenir l'ordre et la stabilité, pour conclure la paix extérieure, pour
rétablir la paix intérieure ; ils lui représentèrent que l'harmonie pourrait
régner entre les deux pouvoirs, si le Directoire montrait plus de ménagement
et de déférence pour le Corps législatif, si le ton de ses messages devenait
moins hautain et moins impérieux, s'il révoquait ceux de ses commissaires
dont la conduite et les mœurs scandalisaient les provinces. Ils insistaient
davantage sur la nécessité de donner aux négociations un caractère plus
conciliant, qui laissât espérer la paix. Enfin le gage de cette politique
nouvelle devait être le changement de plusieurs ministres qui avaient mérité
l'aversion ou la méfiance du parti modéré et même de l'opinion publique.
Merlin, Delacroix et Truguet étaient incompatibles avec la majorité du Corps
législatif. Carnot
partageait les sentiments qui lui étaient confiés ; il avait les mêmes
craintes et y voyait les mêmes remèdes. Quant à
Barthélémy, sa sympathie et sa conformité d'opinion étaient tout acquises aux
hommes considérables du parti modéré. Sa vie politique avait été si
différente de celle de Carnot, les relations intimes étaient si difficiles à
établir entre un homme que les emplois diplomatiques avaient préservé de tout
contact avec la Révolution, et un membre du comité de salut public, qu'il
régnait entre eux beaucoup de froideur et de réserve. Toutefois ils furent
sincèrement d'accord dans l'accueil qu'ils firent aux propositions des
députés ; mais ils étaient deux seulement et n'avaient pas l'espoir de gagner
à leur opinion aucun de leurs trois collègues. Ils répondirent donc qu'en
leur proposant un avis qui serait repoussé, ils rendraient la situation pire
et plus menaçante. M.
Portalis et son beau-frère, M. Siméon, provençaux comme Barras, le
connaissaient depuis longtemps ; ils savaient qu'au fond il n'avait aucune
opinion, et qu'on pouvait lui proposer toute espèce de plan de conduite ; il
était loin d'avoir le fanatisme révolutionnaire de Rewbell et restait
facilement abordable aux députés de tous les partis. Portalis
et Siméon jouissaient de beaucoup de considération et même d'autorité, l'un
au conseil des Anciens, l'autre aux Cinq-Cents ; ainsi, la démarche qu'ils
allaient faire avait de la gravité ; ils s'associèrent le général Mathieu
Dumas, qui était alors un des - hommes les plus importants du conseil des
Anciens. Barras
écouta fort attentivement les deux habiles orateurs : ils lui expliquèrent
comment le parti constitutionnel (car c'était ainsi que voulaient être
appelés les modérés) était bien loin de penser à renverser le gouvernement ni
à détruire la République ; comment il était honorable et prudent de gouverner
avec une majorité bien intentionnée et appuyée par l'opinion publique dont
elle était la véritable représentation, plutôt que de s'obstiner à la
détruire par la violence. Barras
fit peu d'objections ; la principale était la haine passionnée qu'il avait
conçue contre Carnot, dont il ne prononçait pas le nom de sang-froid. — « Il
ne pouvait pas, disait-il, se résoudre à voter avec lui, et à lui donner
ainsi la majorité dans le Directoire, après l'avoir constamment combattu. »
—Toutefois, il finit par céder aux très-raisonnables conseils qui lui étaient
donnés par des hommes considérables, et il leur sembla sincère dans sa
décision. — « Pouvons-nous compter sur votre parole ? lui dit le général
Dumas ; nous la donnez-vous, foi de gentilhomme ? — Oui, répondit-il, foi de
gentilhomme républicain. Mais quels gages demandez-vous ? » — Les
négociateurs du parti modéré lui dirent alors leurs conditions : — « Nous
demandons une recomposition du ministère, dans lequel entrera M. de
Talleyrand ; Merlin sera remplacé dans le ministère de la justice par Cochon
de L'Apparent, et Petiet conservera le département de la guerre. » — Barras
leur répéta l'assurance qu'il leur avait donnée. Ce
n'était pas lui qui était l'homme politique du Directoire, quoiqu'il fût
l'homme de décision et d'exécution ; Rewbell était occupé des intérêts du
parti révolutionnaire avec plus de suite et plus de conviction. Sa pensée
était plus fixe et n'admettait point la fluctuation d'opinion et les
habitudes de roué qui mettaient son collègue en rapports plus ou moins
cachés, tantôt avec les royalistes, tantôt avec les Jacobins anarchiques. Autour
de Rewbell se groupaient quelques amis et conseillers intimes, et c'était
dans ce comité que se traitaient les affaires du parti. Sieyès, sans en faire
d'abord partie, y avait une grande influence ; il disposait d'une coterie
nombreuse qui parlait ou s'agitait aux Cinq-Cents et au Cercle
constitutionnel, ce club fondé d'après ses conseils. Quelque
temps avant cette tentative faite auprès de Barras, le général Dumas,
persuadé depuis longtemps que les modérés n'avaient point la chance de
réussir s'ils engageaient la lutte, et qu'il était prudent de ne point
pousser à bout la faction révolutionnaire, avait eu avec M. Treilhard une
conversation qui le confirma dans ses tristes appréhensions et ne lui laissa
aucune confiance dans la parole d'honneur de Barras. Il
connaissait M. Treilhard pour un homme qui poussait la franchise jusqu'à la
brusquerie. — « Vous avez, par votre expérience et vos talents, lui dit-il,
une grande influence sur des hommes qui vous sont très-inférieurs, et je
voudrais savoir ce que vous pensez de mes amis et de moi ; comment vous jugez
notre conduite et pourquoi nous ne pouvons pas nous entendre ? — «
Vous êtes de très-honnêtes gens, fort capables, répondit Treilhard, et je
crois que très-sincèrement vous voulez maintenir le gouvernement
constitutionnel, parce qu'il n'y a aucun moyen, ni pour vous, ni pour nous,
de lui en substituer un autre ; mais nous, conventionnels, nous ne pouvons
vous laisser faire. Que vous le vouliez ou non, vous nous menez tout
doucement à notre perte certaine. Il n'y a rien de commun entre nous. — «
Quelle garantie vous faut-il donc ? répliqua le général Dumas. — « Une seule, ajouta Treilhard,
après quoi
nous ferons tout ce que vous voudrez et vous pourrez détendre tous les ressorts.
Donnez-nous cette garantie et nous vous suivrons aveuglément. — « Et
laquelle ? — «
Montez à la tribune et déclarez que si vous aviez été membres de la
Convention, vous auriez, comme nous, voté la mort du roi. — «
Vous nous demandez ce qu'à notre place vous ne feriez pas ; vous sacrifiez la
France à de vaines terreurs. — «
Non, la partie n'est pas égale, nos têtes sont en jeu. » Cette conversation
était le présage certain de ce qui allait arriver. Elle exprimait toute la
situation politique ; elle résume l'histoire du gouvernement directorial. Le
changement de ministres eut lieu, mais dans un sens opposé à la promesse de
Barras. On raconta que lorsque Carnot[5], pressé par les modérés, avait,
sans espoir de succès, proposé au Directoire de remplacer quelques-uns des
ministres, Rewbell, paraissant entrer dans cette pensée, avait dit qu'en
effet il fallait retremper le ministère et en décider la composition par un
scrutin secret. La
majorité des votes avait maintenu Merlin à la justice, Ramel aux finances, et
avait élu M. de Talleyrand aux affaires étrangères, François de Neufchâteau à
l'intérieur, Hoche à la guerre, Pleville-Lepelley à la marine, Lenoir-Laroche
à la police. Ce
remaniement du ministère était une déclaration de guerre à l'opinion modérée
: elle se sentait forte de l'assentiment général ; ses journaux, même les
plus réservés, exprimèrent hautement leurs plaintes et leurs alarmes. — «
L'inquiétude est générale parmi les bons citoyens ; ils croyaient toucher à
un état d'ordre et de tranquillité ; les circonstances qui accompagnent ce
changement de ministres ; le langage séditieux du journal officiel ;
l'insolence lâche et féroce des journaux d'une faction exécrable ; la joie
naïve de tout ce qu'on connaît de brigands laissent croire que nous n'avons
pas encore bu jusqu'à la lie le calice d'une révolution populacière. Une
telle révolution mène naturellement à une tyrannie militaire ; ne nous
faisons pas illusion, ce dénouement arrive à grands pas. » Merlin,
conservé au ministère, semblait le signe certain qu'il n'y avait plus à
compter sur aucune justice. La destitution de Cochon-L'Apparent, républicain
sincère, ministre incorruptible, à la fois sévère et impartial dans sa
police, protecteur des gens de bien contre les dénonciations des Jacobins,
était plus significative encore. Le souvenir du 21 janvier, où il avait eu le
malheur de voter avec ceux qui le renvoyaient, ne pouvait l'excuser auprès
d'eux d'avoir su gagner la confiance bienveillante des honnêtes gens.
Bénézech n'était pas moins regretté ; administrateur probe, exact,
accueillant pour tous ceux qui avaient affaire à lui, la population
parisienne lui conservait beaucoup de reconnaissance pour tous les soins
qu'il avait pris afin de la sauver de la famine. Le
choix de M. de Talleyrand était généralement approuvé. Depuis son retour
d'Amérique, il ne s'était attaché à aucun parti, et n'avait manifesté aucune
opinion. Il était compatible avec la majorité du Directoire et n'inspirait
point de méfiance à la majorité du Corps législatif. On ne doutait point de
son habileté, et l'on espérait que mieux que tout autre il réussirait à faire
la paix. En
appelant le général Hoche au ministère de la guerre, le Directoire s'était
proposé de lui confier l'exécution du coup d'État, dont, après avoir eu
longtemps la pensée, il avait maintenant la volonté. Parmi les hommes
éminents dans les armées, aucun n'était plus disposé à se charger de cette
mission : il partageait l'aversion des révolutionnaires pour le parti modéré.
Comme eux, il voyait dans son triomphe la contrerévolution et la réaction
royaliste. Le danger lui paraissait actuel, et lui-même aurait pressé le
Directoire de sauver la République menacée. Une vieille haine contre Pichegru
ajoutait encore à son ardeur pour écraser la faction qui l'avait pris pour
chef. Ses
moyens étaient tout prêts. Il avait proposé de tenter une nouvelle expédition
en Irlande et le Directoire y avait consenti. Quittant son armée de Sambre-et-Meuse,
mais par congé et sans connaître sa destination nouvelle, il était venu à
Paris avant de se rendre à Brest. Au
moment où il fut nommé ministre de la guerre, il s'était déjà concerté avec
Barras. Sous prétexte de passer de l'armée de Sambre-et-Meuse à l'armée des
côtes de l'ouest, des corps de troupes devaient s'approcher de Paris et
servir à l'expédition que le Directoire voulait diriger contre le Corps
législatif. A la
séance du 2 juillet, Aubry, membre de la commission des inspecteurs de la
salle, proposa au conseil des Cinq-Cents qu'un message fût adressé sur-le-champ
au Directoire, pour qu'il eût à rendre compte, séance tenante, des faits
suivants : — « Est-il vrai que quatre régiments de chasseurs doivent arriver
de l'armée de Sambre-et-Meuse les 31 juillet, 1er, 2 et 3 août, à la
Ferté-Alais, et d'autres plus tard ? — Par qui les ordres de marche ont-ils
été donnés ? — Quelles sont les mesures que le Directoire a prises pour
arrêter cette disposition et en faire punir les auteurs ? » Un
autre membre de la commission des inspecteurs, M. Delarue, ajouta, « que la
veille, aussitôt qu'il avait été instruit de cette circonstance, il s'était
rendu au Directoire avec un de ses collègues. Le président du Directoire
avait déclaré qu'il n'avait donné aucun ordre et n'avait nulle connaissance
des faits. Le ministre de la guerre qui était encore Petiet, quoique Hoche
eût été nommé la veille, fut mandé et ne savait pas non plus qui avait donné l'ordre.
Le président du Directoire ajouta que c'était sans doute le général Hoche,
qui avait appelé des régiments destinés à l'expédition qu'on préparait à
Brest. — « Au surplus, le Directoire a assuré que le courrier qui avait
apporté cette nouvelle allait repartir chargé d'un contre-ordre. » Le
conseil des Cinq-Cents était vivement ému de cette nouvelle et le message fut
voté à l'unanimité. Déjà, depuis deux jours, le bruit s'était répandu que le
Directoire avait résolu d'appeler des troupes à Paris. Déjà un article
menaçant et injurieux au conseil des Cinq-Cents avait paru dans le journal
officiel. Après avoir parlé dans les termes les plus insultants de la
discussion sur la liberté des cultes ; après avoir dénoncé une conspiration
revêtue des formes légales, le Rédacteur disait : — « La maxime :
laissez-faire, laissez-passer, utile en politique comme en commerce dans un
temps calme, ne convient pas à l'état d'agitation où nous sommes. Non, il ne
faut plus « laisser- faire, » il ne faut plus « laisser- passer, » il est
temps que l'immigration de nos plus cruels ennemis soit arrêtée par des
mesures efficaces et que la corruption morale apportée par eux soit étouffée
avant qu'elle puisse influer sur les prochaines élections. » Ces
menaces n'eurent pas pour effet d'intimider la majorité des Cinq-Cents ;
elles étaient au contraire une excitation et augmentaient l'influence des
représentants les plus imprudemment hostiles au gouvernement, de ceux qu'il
regardait comme de réels conspirateurs. Le rôle de Pichegru, de Willot,
d'Aubry, de Delarue, d'Henry Larivière, devenait chaque jour plus important.
Le Directoire donnait raison à ceux qui reprochaient à l'ensemble du parti
modéré son imprudente timidité. Aussitôt
après le message relatif à la marche des troupes, Pichegru présenta un
rapport sur l'organisation de la garde nationale. Sur ce
point comme sur tous les autres, le parti contraire à la Révolution, ou
plutôt aux résultats qu'elle avait laissés, prenait pour thème la liberté ;
Pichegru disait : — « Sans les gardes nationales, vous n'auriez jamais eu la
liberté ; c'est dans leur sein que se formèrent ces bataillons nombreux qui
repoussèrent l'Europe étonnée ; ce fut l'école des défenseurs de la patrie ;
leurs phalanges généreuses se précipitèrent vers nos frontières envahies.
Ranimons aujourd'hui cette première énergie ; s'il était besoin de motifs
tirés de l'intérêt personnel, n'en avez-vous point de capables de stimuler
les plus indifférents ? » « Dites
aux propriétaires : Armez-vous pour l'exécution des lois qui protègent la
propriété. « Dites
aux citoyens qui possèdent la plus précieuse des propriétés, le travail, que
leur intérêt est dans la tranquillité, dans le maintien des lois qui leur
garantissent les produits de leur industrie. « Dites
à tous les citoyens français que par une juste réciprocité, tandis que leurs
frères de l'armée, de cette garde nationale soldée, défendent la République
contre les ennemis extérieurs, c'est à eux de protéger leurs familles et
leurs propriétés, à eux de garantir leurs droits politiques contre les
tentatives qui y porteraient atteinte par le mépris des lois ou l'abus des
pouvoirs. » C'était
ainsi qu'on retournait contre le gouvernement né de la Révolution les armes
qui avaient servi à la faire. Le
projet mettait au choix des assemblées primaires la liste des citoyens qui
formeraient la garde nationale sédentaire ; elle devait nommer elle-même ses
chefs. Il y aurait un bataillon par canton. Les compagnies de grenadiers et
de chasseurs si odieuses à la démagogie parisienne étaient expressément rétablies,
et l'artillerie qu'elle avait eue pour auxiliaire était supprimée. Henry
Larivière demanda que le projet fût discuté sur-le-champ ; le rapport et les
articles n'étaient ni imprimés, ni distribués, mais il maintenait qu'il y
avait urgence. — «
Dois-je vous rappeler, disait-il, les circonstances où nous nous trouvons ?
Des ministres qui avaient la confiance publique ont été renvoyés. On vous a
lu une diatribe sanglante que le journal officiel a dirigée contre vous. Vous
venez d'entendre que des troupes marchent de toutes parts et vont environner
Paris. Si, en trois jours, de telles nouvelles nous sont données,
qu'apprendrons-nous demain ? Sans savoir précisément quel est le but des
partisans de la tyrannie, je vois tous les signes d'un 31 mai. » L'orateur
continua à exposer toutes les circonstances qui justifiaient son triste
pronostic ; il insista sur la destitution du ministre de la police, ce dont
la vigilance nous garantissait de toute attaque factieuse. » Il est remplacé
par un homme[6] qui s'est frayé la route vers
le ministère, en salissant les murs de Paris d'une insolente diatribe contre
la représentation nationale. « Le
nouveau ministre de la police, Lenoir-Laroche, était un homme sans ambition,
appartenant à la coterie philosophique groupée autour de Sieyès ; il mettait
souvent dans le Moniteur des articles plus ou moins violents contre le
parti qu'il appelait contre-révolutionnaire ; le Directoire les faisait
réimprimer en placards pour l'usage des rues. Cette école de littérateurs et
de philosophes était devenue peu à peu aussi animée à la défense du
Directoire et de ses procédés tyranniques ou arbitraires, que les plus zélés
montagnards. Mais la plupart d'entre eux, et particulièrement Lenoir-Laroche,
étaient des hommes honorables et de mœurs fort douces, à part la polémique
des journaux et des pamphlets. Il se sentit si peu fait pour être ministre,
et surtout ministre de la police, qu'il donna sa démission trois jours après. Le
discours de Larivière était souvent interrompu, tant il était provocant pour
le parti directorial. — « Je
ne conteste pas au Directoire, répondait-il aux interrupteurs, le droit de
nommer et de destituer ses ministres ; le Corps législatif ne peut pas s'y
opposer. Je n'ai pas eu l'intention de lui imputer les manœuvres dont nous
sommes témoins. D'ailleurs vous savez, et tout Paris sait, quelle division
existe en ce moment dans le Directoire. Deux de ses membres ont signé au
registre une réclamation contre le changement des ministres ; Carnot ignorait
la marche des troupes ; le ministre de la guerre l'ignorait aussi : et c'est
ce moment qu'on choisit pour le renvoyer. » « Je
suis heureux de trouver au sein même du Directoire une telle opposition. Elle
peut nous rassurer au moment où, en sortant de cette salle, nous rencontrons
des groupes d'échappés de Vendôme ou du bagne, au moment où, dans un club de
la rue Dauphine, cinq cents brigands réunis jurent d'exterminer la
représentation nationale. » Thibaudeau,
sans s'élever contre l'orateur qui descendait de la tribune, sans nier les
motifs d'inquiétude qu'il avait présentés, parla contre l'urgence de la loi
sur la garde nationale et demanda qu'on attendît du moins la distribution du
rapport. — « L'organisation de la garde nationale ne serait pas, disait-il,
une mesure assez prompte pour servir de sauvegarde contre les desseins qu'on
suppose. Le Corps législatif est armé par la Constitution de moyens plus à sa
portée et plus efficaces. » — Il s'associa aux regrets donnés aux ministres
renvoyés. — « Si vous croyez, ajouta-t-il, que le Directoire se constitue en
hostilité contre vous, produisez une dénonciation éclatante et signée ;
frappez de la foudre nationale ceux des membres de l'autorité exécutive qui
se seraient rendus coupables. » La
discussion sur la garde nationale fut ajournée et la réponse au message
apportée séance tenante. — « Le Directoire convenait qu'il y avait eu dans la
marche des troupes une infraction à l'article 69 de la Constitution, qui
interdisait à tout corps militaire de séjourner ou de passer à quinze lieues
de distance du lieu où siège le Corps législatif. — « Le
Directoire croit, ajoutait le message, que la malveillance n'a eu aucune part
à cet ordre de route ; il l'attribue à la simple inadvertance d'un
commissaire des guerres. Il s'occupe néanmoins à recueillir sur cet objet les
renseignements les plus positifs et il fera poursuivre les coupables s'il en
découvre. » — « La
réponse du Directoire ne me paraît nullement satisfaisante, dit Pontécoulant.
Il nous dit que cette marche des troupes provient de l'inadvertance d'un
commissaire des guerres. Pense-t-il qu'il s'agisse de jeux d'enfants ? Où a-t
on vu des commissaires des guerres détacher des corps de troupes d'une armée
? Pourquoi diriger ces troupes sur Paris ? Pourquoi cet oubli ou cette
violation de l'acte constitutionnel ? Il faut qu'une telle énigme
s'éclaircisse et que la responsabilité ne soit pas un vain mot. Il faut
remonter à la source et obtenir une justice éclatante de celui qui a donné
l'ordre. » « Quoi ! tout Paris savait que des troupes marchaient et le
Directoire l'ignorait ! Avons-nous donc un gouvernement ? Sommes-nous encore
dans ces temps d'anarchie où chaque administration avait son comité de
gouvernement ? J'ai supposé d'abord que c'était pour ce motif que le ministre
de la guerre avait été renvoyé. — (Ici un rire universel interrompit
l'orateur.) —
Je me suis trompé ; c'est parce qu'on redoute sa probité courageuse qu'il a
été destitué. » Sur la
proposition de Pontécoulant, le message du Directoire fut renvoyé à une
commission. Selon le règlement, le bureau proposait au Conseil la composition
des commissions. Il nomma Pichegru, Willot, Pontécoulant, Gau et Normand. Pas une
voix ne s'était élevée pour essayer de défendre le Directoire. Il ne fut
douteux, pour quiconque voulait le savoir, que la marche des troupes tenait
au dessein arrêté de faire un coup d'État contre le Corps législatif. Carnot
était à ce moment président du Directoire et avait fait savoir aux membres
les plus importants de la majorité législative que ni lui, ni Barthélemy
n'avaient rien su du mouvement des troupes. On
disait que cette résolution avait été prise par les trois autres directeurs,
que le projet avait été concerté avec le général Hoche, et que l'ordre de
faire avancer un détachement de son armée avait été donné par le ministre de
la marine, Truguet, en prenant pour prétexte que les troupes étaient
destinées pour s'embarquer à Brest. Ce
bruit, généralement répandu, était vrai, du moins en ce qui touchait le
général Hoche ; il avait été mandé à Paris pour concerter, non pas la
descente en Irlande, mais une journée révolutionnaire. C'était avec Barras
que les détails d'exécution avaient été convenus. La
séance du conseil des Cinq-Cents, le message adressé au Directoire,
l'attitude que prenait le Corps législatif, troublèrent les préparatifs de la
conspiration et jetèrent les trois directeurs dans quelque incertitude. Hoche
avait commencé à répandre dans le public qu'il avait obéi à un ordre signé de
Carnot. Bien qu'il dût à l'ancien directeur de la guerre dans le comité de
salut public, la vie avant le 9 thermidor, et depuis, le commandement en chef
d'une armée, il était en mauvaises relations avec lui, tant il était entraîné
dans le parti jacobin. Carnot
lui reprocha sa conduite et la fausseté de cette allégation. Jamais il
n'avait été question de démembrer l'armée de Sambre-et-Meuse. Quarante-trois
mille hommes étaient déjà prêts à s'embarquer à Brest et suffisaient pour
l'expédition projetée. Hoche s'excusa mal ; un nouvel incident vint encore
compliquer sa situation ; il sut qu'on devait au conseil des Cinq-Cents
demander au Directoire comment, en violation de l'acte constitutionnel qui
prescrivait l'âge de trente ans pour remplir les fonctions de ministre,
Hoche, qui n'en avait que vingt-neuf, eût été nommé ministre de la guerre. Il
envoya sa démission le 22 juillet et Schérer fut choisi à sa place. Bien
moins considérable que Hoche, il passait pour plus jacobin et surtout pour
plus dépendant, plus docile et plus dévoué à Rewbell. Rien ne
fut définitivement résolu par Barras et ses deux collègues ; ils retinrent
Hoche encore quatre jours à Paris sans lui donner aucun ordre. Peut-être
voulaient-ils qu'il prît sous sa responsabilité personnelle le mouvement des
troupes. Le 26 juillet, il quitta Paris, laissant un officier qui devait lui
apporter les volontés de Barras et un arrêté officiel du Directoire pour lui
prescrire ce qu'il aurait à faire. Cet
officier ne fut chargé de lui remettre aucune instruction formelle et
précise. En
arrivant à Charleville, le général Hoche mit à l'ordre de son armée que
l'intention du Directoire était toujours de diriger vers les départements de
l'ouest les troupes détachées de l'armée de Sambre-et-Meuse ; mais que les
différentes marches qu'elles venaient de faire, les fatigues qu'elles avaient
éprouvées, ne permettaient point de les remettre en route. Deux
jours après, il écrivait au ministre de la guerre : — « Marquez-moi, par le
retour du porteur de cette lettre, si définitivement les troupes doivent
aller à l'ouest. Rappelez - vous, citoyen ministre, qu'on peut aimer son
pays, sans cependant sacrifier son existence à des erreurs telles que celles
qui ont lieu depuis dix jours. «
Transmettez-moi vos derniers ordres, et si un dernier sacrifice de ma part
peut encore servir la patrie, croyez que je ferai plutôt celui de mon repos
particulier que de laisser inexécutées les intentions du gouvernement. » En même
temps, il écrivait au général Richepanse, qui commandait la colonne, que les
manifestations du Corps législatif et les indécisions du Directoire
condamnaient à des marches et contre-marches. — « Vous réunirez deux de vos
régiments à Épernay et deux à Reims, où ils ne recevront, à l'avenir, d'ordres
que de vous et de moi. » Le
général Hoche retourna à son quartier-général de Wetzlar, sur la rive droite
du Rhin, laissant le théâtre de la politique révolutionnaire pour retourner
sur le théâtre de la guerre. Il était profondément attristé ; sortant de son
caractère habituel de prudence et de circonspection, il s'était compromis
pour un parti qu'il servait par calcul encore plus que par opinion ; sa
situation s'était amoindrie ; son ambition, qu'on croyait grande, avait perdu
ses chances. Son état-major fut frappé de son abattement ; sa santé, déjà
affaiblie, déclinait à vue d'œil ; un découragement qui ne lui était pas
naturel se montrait dans ses paroles, se laissait lire dans ses yeux ; il
avait le sentiment de sa fin prochaine. Les
trois directeurs, surtout Barras, n'avaient pas renoncé au dessein d'employer
la force armée pour exécuter une révolution contre le Corps législatif. Leur
intention n'était ignorée ni dans les Conseils, ni même dans le public ; mais
on se demandait pourquoi ce complot avait été ajourné. On en disait beaucoup
de motifs différents, qui tous avaient pu exercer de l'influence. — Les amis
de Hoche pensaient que Barras et ses collègues, s'étaient inquiétés de donner
une si grande mission à un homme déjà placé très-haut, dont le caractère
était altier et impérieux, et qui pourrait prendre possession du pouvoir
dictatorial qu'on lui confierait pour un moment. — D'autres, avec plus de
raison, supposaient que Barras préférait un coup d'État fait de concert avec
le général Bonaparte, conseillé et appuyé par lui ; qui cependant ne rendrait
point sa présence nécessaire et ne l'appellerait point à Paris. Parmi
-l'entourage de Barras et sa clientèle politique, les enthousiastes du
vainqueur de l'Italie, les adorateurs de sa gloire et de son génie, qui le
croyaient républicain et sincère ami de la liberté, pensaient que s'il était
nécessaire de violer la Constitution et les lois pour châtier les royalistes
et sauver la République, on ne pouvait confier un si grand rôle qu'au héros
qui réglait les destinées de la France et de l'Europe. — Dans le vulgaire,
les commérages rabaissaient cette préférence donnée au général de l'armée
d'Italie sur le général de Sambre-et-Meuse à des intrigues de femmes et à
leur influence sur Barras. — On supposait aussi que le secret et la
promptitude étant nécessaires pour le succès de la conspiration, il avait
fallu la différer, puisque le Corps législatif, prévenu à temps, s'en était
ému et se mettait en mesure de s'y opposer. Une
circonstance qui semblait minutieuse était sans doute prise aussi en
considération : Carnot était président du Directoire ; les actes de
gouvernement devaient être signés et scellés par lui. La Réveillière lui
succéderait le 1er fructidor, trois semaines après le départ du général Hoche
et l'avortement du projet pour lequel on l'avait appelé. Pendant ce délai,
les trois directeurs pourraient prendre de meilleures mesures et s'entendre
avec le général Bonaparte. Le
parti qui disposait de la majorité dans les Conseils, qui nommait Dumolard
pour président des Cinq-Cents ; qui donnait chaque jour des témoignages de
confiance à Pichegru, Willot, Aubry et aux représentants les plus soupçonnés
de royalisme ; qui était convaincu de la gravité des circonstances et des
dangers où était exposé le Corps législatif : ce parti semblait dénué
d'ensemble et de discipline ; il irritait ses ennemis, et ne savait pas user
des pouvoirs que lui donnait la Constitution, pouvoirs qui, à vrai dire,
n'étaient qu'une arme impuissante contre l'intervention des baïonnettes.
Outre la certitude que la population de Paris, quel que fût son sentiment,
demeurerait inerte et immobile, le Corps législatif devait savoir que ses
volontés légales, que son titre de représentation nationale n'imposeraient
aucun respect à des soldats, moins encore à des généraux. Ainsi, on ne
voulait pas engager un combat où l'on était assuré d'être vaincu. De ce
moment, le cours régulier du gouvernement constitutionnel fut interrompu ; le
Directoire et la majorité du conseil des Cinq-Cents étaient en guerre
ouverte. Le projet du coup d'Etat n'était pas même dissimulé ; chacun
l'attendait de jour en jour, les révolutionnaires avec impatience, le parti
modéré avec un redoublement d'imprudente animosité, le public avec tristesse
et résignation. Les séances du Corps législatif n'étaient plus remplies que
par une polémique d'injures d'une part, de menaces de l'autre. Les
révolutionnaires étaient enhardis par le prochain emploi de la force contre
le droit. Leurs adversaires les en accusaient d'avance, en leur rappelant
sans cesse quel usage ils avaient fait précédemment d'une domination acquise
par la violence et par la ruine de toute autorité légale. Ce n'était donc pas
une situation où l'on pût s'attendre à des travaux sérieusement entrepris, à
des projets conçus et examinés avec maturité pour compléter et amender la
législation, ou régulariser l'administration ; toutes les propositions, comme
tous les discours, se rapportaient à la situation et n'étaient que des moyens
impuissants d'attaque ou de défense. Le
projet de Pichegru pour la garde nationale fut adopté ; sa mise à exécution
échoua contre l'inertie du peuple de Paris, lassé des révolutions et que ne
soutenait plus le sentiment de sa force. Le
rapport de Pichegru sur la marche des troupes eut un remarquable caractère de
modération et de prudence ; il indiqua combien les explications données par
le Directoire étaient incomplètes, évasives et sans vraisemblance. — « Nous
avons bien aperçu, ajoutait-il, quelques moyens de nous en éclaircir et de
remonter jusqu'aux auteurs ; mais le silence de la Constitution et des lois
sur le mode d'exercer la responsabilité des agents ne nous a point permis de
les employer. Fidèles à la constitution que nous avons jurée, nous n'avons
voulu vous proposer rien qui s'en écartât. » Ainsi,
la commission, en se bornant à constater cette violation, proposait seulement
des précautions pour qu'elle ne fût pas renouvelée ; elles étaient puériles
dans la circonstance où l'on se trouvait : il était impossible de compter sur
l'autorité de la loi pour combattre ceux qui ne voulaient point la respecter
: la force seule eût été efficace. — « La distance de six myriamètres[7] sera mesurée à vol d'oiseau à
partir de l'enceinte de la commune où réside le Corps législatif. » — Une des
excuses présentées pour la marche des troupes était tirée de l'incertitude de
cette distance : le livre de poste et le dictionnaire géographique
n'indiquaient pas la même. — « Le Directoire fera établir sur chaque route
une colonne portant cette inscription : Limite constitutionnelle pour les
troupes. — Chaque fois qu'un corps de troupes arrivera à cette limite, il
sera tenu de s'y arrêter et d'attendre que les municipaux se soient présentés
devant lui et lui aient fait lecture de l'autorisation ou de la réquisition
que le Corps législatif aurait pu donner pour qu'il entrât dans la limite et
poursuivît sa route. » — Les articles suivants déterminaient des peines
contre les chefs militaires et l'autorité quelconque qui donneraient un ordre
contraire à cette loi ; en outre, il fut ordonné qu'elle serait lue à la tête
de chaque corps, vingt-quatre heures après sa réception. Une
discussion très-animée mit les partis aux prises ; elle empruntait son
intérêt aux circonstances plus encore qu'à son importance réelle. Les meneurs
de la faction révolutionnaire, voyant combien l'opinion publique se déclarait
contre eux, et avertis par le complet échec qu'ils avaient éprouvé aux
dernières élections, avaient résolu d'employer le moyen qui avait si bien
réussi à renverser la monarchie et à leur assurer une domination universelle
et despotique. Ils voulurent donner une organisation à leur parti, une
propagande à leurs opinions, une excitation à leurs recrues. La création du
cercle constitutionnel était le commencement d'une résurrection des clubs,
des sociétés populaires, des réunions jacobines. Plusieurs furent d'abord
ouvertes à Paris ; puis, sous la protection du Directoire et des agents
nommés par lui auprès de chaque administration, les départements virent
renaître cette cause de désordre, cette quotidienne perturbation de la
tranquillité publique. Des
plaintes arrivèrent de toutes parts au conseil des Cinq-Cents, déjà averti
suffisamment par ce qui se passait dans les clubs de Paris. Une commission
fut chargée de présenter un projet. Celui qu'elle proposa consistait dans une
série de formalités, de précautions, d'interventions de l'autorité qui
rendaient dérisoire cet exercice du droit de réunion. La
Constitution ne l'avait point classé parmi les droits civiques, ainsi elle
permettait même d'interdire en disant : — « Il ne peut être formé aucune
corporation ni association contraire à l'ordre public. » Le débat s'établit
donc, en toute franchise, sur la suppression des clubs que les
révolutionnaires venaient de rouvrir avec tant d'éclat. Les discours furent
violents de part et d'autre. Le récit des troubles dont les cercles
constitutionnels avaient été l'occasion dans les provinces, les diatribes
prononcées contre le Corps législatif, les placards affichés au nom de ces
sociétés furent rappelés à la tribune. Le parti opposé les défendait comme un
des droits de l'homme, comme une institution fondamentale inhérente à la
forme républicaine et à la conservation de la liberté. Les orateurs
ajoutaient à leurs arguments des attaques personnelles contre leurs
adversaires. D'un côté, on parlait de la conspiration royaliste, à laquelle
il fallait opposer ces réunions te où le pauvre et le faible s'instruisent
des questions politiques et apprennent à connaître les dangers de la patrie.
» D'autre part, on rappelait aux révolutionnaires qu'eux-mêmes, après le 9
thermidor, avaient fermé les Jacobins, et que le Directoire, lorsqu'il
s'était cru menacé par Babeuf, avait dissous la société des Égaux. Il fut
aussi question de Clichy. On répondait que ce n'était pas un club, mais une
réunion de plusieurs représentants dans une maison particulière, comme avait
été auparavant la réunion de l'hôtel de Noailles. La
seule objection contre une loi qui aurait prononcé la clôture des sociétés
politiques fut proposée modérément, et avec chance de succès, par Thibaudeau
et Boulay (de la Meurthe) ; c'est que cette mesure était dans les attributions du pouvoir
exécutif, chargé de reconnaître si elles étaient contraires à l'ordre public.
Mais, dans la circonstance, il était impossible de se fier au Directoire, qui
les protégeait ; ainsi, la proposition de défendre provisoirement, par une
loi, toute société particulière s'occupant de questions politiques fut
adoptée par le conseil des Cinq-Cents. La discussion se renouvela au conseil
des Anciens : la loi y fut sanctionnée. Willot,
qui était devenu le plus ardent du parti de Clichy, essaya une attaque
personnelle contre Barras. Il avait ouï dire en Provence qu'à l'époque où le
Directoire avait été élu, Barras n'avait pas quarante ans ; qu'ainsi il
n'était pas éligible. On alléguait comme preuve une déposition qu'il avait
été appelé à faire dans la procédure commencée sur les journées des 5 et 6
octobre ; l'âge qu'il avait alors déclaré ne lui donnait pas quarante ans au
mois d'octobre 1795. Le conseil des Cinq-Cents demanda, par un message, des
informations au Directoire, qui envoya pour réponse un extrait des registres
du ministère de la guerre, où son âge, au moment où il entrait au service,
était constaté. Cette pièce prouvait que Barras était né le 30 juin 1755 : il
avait donc quarante ans et quatre mois au moment de son élection. La preuve
parut suffisante, quoiqu'il ne produisît pas son acte de naissance. Une
autre motion de Willot attaquait plus directement la conspiration que chacun
voyait préparée et menaçante. — « La commission des inspecteurs de la salle
est chargée de veiller à votre sûreté. Peut-elle ignorer les mouvements de
troupes, leur marche vers Paris ? Ne sait-elle pas à quel point on a réussi à
les tromper et à les séduire, et quel est l'esprit de vertige qui les égare ?
» Les
craintes que Willot manifestait se rapportaient surtout à l'armée de
Sambre-et-Meuse et au général Hoche. — « A qui cette armée, d'où l'on a tiré
des détachements réunis à Reims, veut-elle faire la guerre ? Vous le sauriez,
si vous aviez voulu rechercher qui a donné les premiers ordres de marche.
Vous avez été généreux en ne cherchant point les coupables, mais prenez
garde, une plus longue sécurité compromettrait la chose publique et
vous-mêmes. Le général en chef, le chef d'état-major, le commissaire des
guerres sont responsables. Mis en accusation, ils nous apprendraient bientôt
la vérité. Qu'a fait le Directoire, depuis que vous lui avez donné la preuve
de votre indulgence ? comment a-t-il mérité votre confiance ? La division
entre les grands corps de l'État est sans doute un malheur. N'avons-nous pas
fait le premier pas pour un rapprochement ? est-ce nous qui prenons une
attitude menaçante ? ... Vous alarmer, citoyens représentants, n'est
point mon but ; vous préserver, il en est encore temps. » — La conclusion de
Willot ne présentait pas un grand moyen de défense : il demandait que la
commission des inspecteurs fût tenue de faire part au Conseil de tous les
renseignements qui lui parvenaient, et que le délit commis en faisant avancer
les -troupes fût poursuivi et puni selon les lois. Après
une discussion où les principaux membres du parti directorial ne prirent pas
la parole, la proposition de Willot, appuyée par Pontécoulant, fut renvoyée à
la commission des inspecteurs. Elle fit son rapport quatre jours après, et
constata avec exactitude toutes les allées et venues des détachements de
l'armée de Sambre-et-Meuse, tous les ordres et contre-ordres du général
Hoche. Mais la commission ne proposait rien de plus qu'un message au
Directoire pour lui demander ce qui avait été fait pour que la limite
constitutionnelle fût désormais respectée par l'armée. Le Directoire répondit
qu'il avait exécuté la loi que venait de voter le Corps législatif. Ce
n'était plus l'armée de Sambre-et-Meuse et le général Hoche qui mettaient en
danger la représentation nationale. Les triumvirs, comme on appelait alors
Barras, Rewbell et Réveillière, avaient cherché l'aide ou l'appui du général
Bonaparte. Dès le
24 juin, ils lui avaient écrit à l'insu de leurs deux collègues. — « Nous
avons vu, citoyen général, avec une extrême satisfaction les témoignages
d'attachement que vous ne cessez de donner à la cause de la liberté et à la
constitution de l'an III. Vous pouvez compter sur la plus entière réciprocité
de notre part ; nous acceptons avec plaisir les offres que vous nous avez
faites pour venir au secours de la République y elles sont une nouvelle
preuve de votre sincère amour pour la patrie. Vous ne pouvez pas douter que
nous en ferons usage pour sa tranquillité, son bonheur et sa gloire. » Le
général Bonaparte n'avait nul dévouement pour le Directoire, mais il
ménageait toujours le parti révolutionnaire et ne cessait point de le
regarder comme redoutable ; il lui savait des racines étendues et profondes
dans les passions qui fermentent toujours parmi un peuple, quand il a perdu
le respect des lois et de l'autorité ; il croyait aux Jacobins une grande
puissance de désordre. En outre, il avait en commun avec eux un attachement
réel pour la Révolution ; il en était sorti ; elle l'avait produit au grand
jour et soudainement porté à une élévation qu'il n'aurait pas même rêvée sous
l'ancien régime. La crainte d'un retour vers le passé, d'une restauration de
la monarchie et de l'ancienne hiérarchie sociale, le ralliait nécessairement
aux hommes qui défendaient les œuvres de la Révolution et la place qu'ils y
avaient prise. Lorsqu'il partageait leurs inquiétudes, il était bien près
d'épouser leur cause et de servir leur colère. Les généraux de son armée,
avec moins de discernement, moins de mesure, s'associaient avec irritation
aux opinions que la faction révolutionnaire faisait retentir à la tribune et
qu'elle propageait par ses journaux. Le discours prononcé par lui, au banquet
du 14 juillet, fut l'étincelle qui alluma l'ardeur républicaine de son armée
et provoqua les adresses envoyées par ses généraux. Lorsqu'il s'était aperçu
de l'effet qu'elles avaient produit à Paris, il avait écrit de manière à
faire savoir, parmi les modérés, que lui-même les avait blâmées et n'avait pu
les empêcher. La
toute-puissance qu'il exerçait en Italie, cette suprématie sur la question de
paix ou de guerre, d'où semblait dépendre le sort de l'Europe, ne s'étendait
pas sur la France. Sa volonté ne pouvait pas encore y être obéie ; le jour où
une véritable pacification eût rétabli partout l'ordre et la sécurité, où il
eût ramené son armée en deçà des Alpes, il n'y aurait pas eu une position
pour lui ; car la vie privée pour un tel homme, c'était une parole que
personne ne pouvait entendre sans sourire. Ainsi chacun se demandait quel
serait le lendemain de ce vainqueur, qui distribuait à son gré les
territoires qu'il avait conquis, dont la volonté fondait des États nouveaux,
détruisait la plus ancienne des républiques, menaçait la souveraineté du
pontife suprême de la religion catholique et marchandait avec l'Autriche les
indemnités qu'il lui accorderait. Lui-même
savait bien que cette situation, si grande qu'elle fût, était provisoire, et
assurément il pensait à son avenir. De tous côtés on y pensait aussi ; dès
ses premières conférences avec les plénipotentiaires de l'empereur, on lui
parla d'une souveraineté en Allemagne ou en Italie ; des projets lui étaient
présentés où, regardant comme impossible son retour en France, l'idée lui
était présentée de se faire chef d'un puissant État dans le nord de l'Italie,
et de s'y établir avec son armée comme un roi lombard ou comme un grand
condottieri, ainsi que les Sforce. Des émigrés l'engageaient à rétablir le
roi sur le trône en devenant connétable de France, duc héréditaire de Milan. Mais on
ne pouvait lui offrir rien de si grand qui ne fût surpassé de beaucoup par
son imagination. Gouverner
la France, employer ses forces, ses richesses, le génie guerrier de la nation
et l'élan qu'elle avait reçu de la Révolution, à porter ses victoires, sa
puissance et sa renommée aussi loin que les circonstances le permettraient :
voilà ce qu'il concevait et voyait devant lui. Pour
parcourir cette carrière, il avait à devenir maître de la république
française, et cette conquête ne pouvait se faire par une bataille ; il y
fallait une autre tactique, où il était moins versé. Une fois que le pouvoir
serait entre ses mains, il était certain d'en user avec habileté ; la
difficulté était de le saisir, parmi les complications du mécanisme
constitutionnel, parmi les luttes des partis et les agitations
révolutionnaires. Le
général Bonaparte n'avait jamais été mêlé au mouvement de la vie
parlementaire ; tous les rapports qu'il avait entretenus avec des membres de,
la Convention tenaient uniquement à sa carrière militaire. Ceux qu'il avait
connus aux armées ou pendant son séjour à Paris étaient presque tous des
hommes révolutionnaires par leurs opinions ou leurs actes. Les généraux de
l'armée d'Italie tenaient, sauf quelques exceptions, à ce parti. Ainsi il se
trouvait à peu près sans communication avec ce parti modéré, entré dans la
représentation nationale depuis le 13 vendémiaire, maintenant en possession
de la majorité et devenu dangereux pour le Directoire. Le
général Bonaparte était donc accessible aux inquiétudes qui troublaient les
hommes de la Révolution ; il voyait, sinon comme certaines, du moins comme
possibles les intrigues et les conspirations royalistes. Clichy,
les journaux, les orateurs, le discours de Dumolard, l'offensaient et
l'irritaient, sans pourtant lui donner à croire que jamais un pouvoir fort et
régulier pût devoir son établissement et sa durée aux Jacobins. Il était déjà
persuadé que les honnêtes gens lui seraient nécessaires ; il cherchait à
trouver faveur et confiance parmi eux. Sa visée actuelle, car on ne peut dire
son projet, était de se faire déclarer, par le Corps législatif, éligible au
Directoire quoiqu'il n'eût que vingt-huit ans ; une telle élection l'eût
placé manifestement dans une position supérieure à celle de ses collègues, et
il prévoyait ce qu'il pourrait faire de cette supériorité. Pour
arriver par cette voie au but qu'il voulait atteindre, il était nécessaire
que le Directoire ne fût point renversé par la majorité des Cinq-Cents ; il
fallait que la Constitution fût maintenue et scrupuleusement observée,
jusqu'au moment où le Corps législatif aurait à élire un nouveau directeur. Le
général Bonaparte pouvait-il espérer que ce parti modéré, mêlé à des
royalistes de l'émigration et à des monarchistes de 1791, le porterait ainsi
au pouvoir suprême ? Il le souhaitait, mais il avait lieu d'en douter. Parmi
les généraux qui formaient son état-major, il n'en était point à qui il pût
confier ses projets et sa véritable pensée. Les généraux de l'armée du Rhin
étaient, au contraire, sages dans leurs opinions, républicains ou plutôt
patriotes, avec l'aversion et le mépris des Jacobins ; ils avaient acquis
plus de gloire que de richesse, et n'avaient pas la crainte inquiète que leur
position fût compromise si le parti révolutionnaire était expulsé du
gouvernement. Plusieurs d'entre eux étaient venus près du général de l'armée
d'Italie. Bernadotte
lui avait amené un détachement de l'armée du Rhin ; il était sincère et zélé
dans son amour de la République ; ambitieux et plein d'amour-propre, mais
d'un esprit plus politique et meilleur juge des circonstances et des hommes
que les plus brillants généraux de l'armée d'Italie. Le
général Dessolles, qui était venu avec lui, était un homme sensé et
spirituel, doué des qualités qui en faisaient un général distingué, sans
avoir toutefois l'esprit militaire ; il semblait propre à la conduite des
affaires et des négociations, et ne se livrait ni à l'entraînement des
opinions ni à l'influence des partis ; il aurait pu être un intermédiaire
entre le général Bonaparte et les modérés. Sous ce rapport, il avait obtenu
sa confiance. Mais le
goût, l'estime et l'affection, si ce mot peut trouver place en parlant des
sentiments du général Bonaparte, établissaient des relations bien plus
intimes entre lui et le général Desaix. Déjà enthousiaste de sa gloire, il
avait profité du loisir que lui laissait la suspension des hostilités pour
accourir auprès du héros qu'il admirait. Il fut reçu avec une grande
distinction ; son arrivée fut mise à l'ordre de l'armée d'Italie dans les
termes les plus flatteurs ; bientôt il devint le confident de ses pensées, de
ses projets, de ses négociations. Pour un homme tel que Desaix, ces intimes
épanchements étaient le plus puissant moyen de séduction. Des notes sont
restées où se retrouvent les souvenirs de ces curieuses conversations. Desaix
y parle de ce mélange d'autorité et de dissimulation que le général Bonaparte
apportait dans la conduite des affaires comme dans la tactique des batailles,
de sa détestation des Jacobins, de ses idées sur le gouvernement puissant et
glorieux qu'il voulait instituer pour la France. Quelle
que fût sa pensée sur ce qu'il ferait lorsqu'il serait le maître, il avait à
s'occuper, avant tout, des choses qui pouvaient, soit l'aider à conquérir le
pouvoir en France, soit l'empêcher d'y parvenir. Les lettres qu'il recevait
de Paris, et surtout sa correspondance avec Barras, les informations que lui
donnaient ses généraux en venant au quartier général après avoir porté les
drapeaux pris par l'armée d'Italie, lui représentaient comme flagrante la
conspiration royaliste, et confondaient l'hostilité de la majorité des
Conseils avec l'activité d'intrigue des agents de l'émigration. D'autres
renseignements pouvaient aussi agir sur son esprit dans le même sens. Au
moment où l'armée française entrait à Venise, le comte d'Entraigues, qui y
résidait depuis plus de deux ans comme attaché à la légation de Russie, fut,
en quittant la ville, arrêté par un poste de la division Bernadotte, et
envoyé au quartier général de Milan. M. d'Entraigues s'était d'abord fait
connaître en 1788 par un pamphlet d'une extrême violence contre l'ordre
établi : on avait même pu dire, avec justice, contre l'ordre social. Député
de la noblesse aux États Généraux, il avait soudainement passé à d'autres
opinions, en y portant le même caractère d'exagération. Son rôle à
l'Assemblée constituante n'avait eu aucun éclat. Il émigra longtemps avant
qu'elle eût terminé sa session, et se rendit important, auprès des cours
d'Autriche et de Russie, par les projets, les intrigues, les correspondances,
les pamphlets qu'il employait à servir la cause de l'émigration et à annoncer
la contre-révolution. Il la voulait complète, implacable, sans concession r
sans clémence. Pendant que Louis XVIII était à Vérone, il jouissait d'un
grand crédit auprès de ce prince et faisait adopter ses opinions et ses
conseils ; puis il avait, autant qu'il avait pu, contribué à pousser
l'aristocratie vénitienne dans la voie d'imprudence et de perdition qui
venait d'amener la ruine de la République. Dès que
le général Bonaparte fut informé de l'arrestation du comte d'Entraigues, il
écrivit au chef de l'état-major[8] : — « Vous ordonnerez que
d'Entraigues soit logé au château, de manière à ce qu'il puisse avoir sa
femme avec lui, et recevoir les soins que paraît nécessiter sa santé. Si le
château n'offre pas un appartement convenable, il pourra choisir un logement
en ville. Vous ordonnerez au médecin Moscati de lui donner des soins ; vous
lui rendrez tous ses papiers, hormis les trois ou quatre pièces qui sont
relatives à des objets politiques. » M.
d'Entraigues était au service de Russie, en portait l'uniforme ; il
prétendait y être naturalisé et ne pouvoir être regardé comme émigré. Le
Directoire ordonna qu'il fût traduit devant une commission militaire et jugé
selon les lois de la République. Mais le
général Bonaparte avait dès le premier moment témoigné un intérêt particulier
pour le comte d'Entraigues. Le plus violent des émigrés, le directeur de
leurs intrigues, le principal conseiller du prétendant, soupçonné d'avoir eu
une grande part dans les massacres de Vérone, trouvait grâce devant le chef
d'une armée qui envoyait de si terribles adresses contre les royalistes et
les émigrés. Comprenant tout le danger de sa position, M. d'Entraigues
s'attacha à plaire à celui qui était le maître de son sort, lui parla sans réserve,
lui découvrant toutes les intrigues d'alors, et compromit son parti plus même
qu'il n'était obligé de le faire pour se préserver ; il obtint d'habiter la
ville, sur parole, et sans garde. A quelque temps de là, on le laissa se
sauver en Suisse. Ainsi, le général Bonaparte n'ignorait rien des
conspirations, c'est-à-dire des correspondances et des projets de
l'émigration. Les rapports de Pichegru avec le prince de Condé lui furent
révélés tels que M. de Montgaillard les avait racontés à M. d'Entraigues. On
exigea de lui qu'il écrivît ce récit ; cette pièce ne fut point signée ; il a
nié depuis qu'elle fût de son écriture. Toujours est-il que les circonstances
sont les mêmes que M. de Montgaillard a publiées plus tard, et elles se
retrouvent encore dans un mémoire de Fauche-Borel, l'autre agent de la
trahison de Pichegru. M. d'Entraigues, dès qu'il fut en Suisse, imprima des
libelles contre le général Bonaparte, se représenta comme un martyr de la
cause royaliste, et continua jusqu'à sa fin des intrigues payées par les
gouvernements étrangers, sans parvenir toutefois à regagner la confiance de
Louis XVIII. Les détails que le général Bonaparte avait appris de M.
d'Entraigues ne devaient pas lui donner une grande idée de la puissance du
parti royaliste ; toutefois, il savait par-là combien l'émigration était
active, combien elle concevait d'espérances fondées sur la situation précaire
et menacée du gouvernement de la République ; combien elle avait de rapports
avec Pichegru et quelques-uns des représentants qui jouissaient de la faveur
des modérés, sans être avec eux en communauté d'opinion - et de but. Le
danger pouvait donc être réel, sans être toutefois aussi imminent que le
dépeignaient ses correspondants révolutionnaires. Il
voulut savoir la vérité, et envoya à Paris un des hommes les plus honorables
et les plus sensés qui se soient dévoués à sa fortune et à sa personne. M. de
Lavalette s'était engagé après le 10 août ; il y avait combattu parmi les
défenseurs du roi, et cherchait ainsi dans l'armée un asile contre le péril
où sa loyale conduite l'exposait. Comme beaucoup d'autres hommes de son âge
et de sa position, il se jeta avec patriotisme et désespoir dans cet
honorable refuge, fuyant le spectacle des horreurs dont il venait de voir le
présage et le commencement au 2 septembre. Encouragé
par la bienveillante protection du général Baraguey-d'Hilliers, il avait fait
sous ses ordres les campagnes de l'armée du Rhin et il était son aide de
camp, lorsque ce général passa à l'armée d'Italie pour être d'abord
gouverneur de la Lombardie. C'était au moment de la bataille d'Arcole ; le
général en chef y avait perdu deux aides de camp, Muiron et Elliot. L'estime
particulière que le général Baraguey-d'Hilliers faisait de son aide de camp
Lavalette, ce qu'il disait de son caractère et de son mérite, décida le
général Bonaparte à le placer près de lui. Il tarda peu à se distinguer par
son courage dans une mission périlleuse, lorsqu'à travers un pays que
n'occupait pas encore l'armée française, il alla remettre en Tyrol au général
Joubert l'ordre de se porter sur la route de Vienne ; puis il avait fait
preuve de discernement et de sagesse lorsqu'il était allé faire cesser les
désordres de Gênes et y donner un caractère régulier à la révolution. Tel fut
l'observateur que choisit le général Bonaparte pour aller voir de près ce qui
se passait à Paris. Il savait que M. de Lavalette était, d'origine,
monarchiste constitutionnel, et maintenant républicain sincère et modéré,
comme un arrivant de l'armée du Rhin. — « Voyez tout le monde, lui
dit-il, défendez-vous de l'esprit de parti ; donnez-moi la vérité et
donnez-la-moi dégagée de toute passion. » Le
général Bonaparte avait conservé des relations plus familières que confiantes
avec Barras ; il n'ignorait pas combien peu il devait compter sur son appui
en tout ce qui touchait soit la conduite de la guerre, soit les négociations
et les vues politiques à l'extérieur ; mais il ménageait en sa personne le
parti révolutionnaire, et n'aurait pas voulu se brouiller formellement avec
lui[9]. Connaissant son avidité, il
lui avait plus d'une fois procuré ou fait passer de l'argent ; au total, dans
le monde politique de Paris, Barras était encore regardé comme son patron et
son ami. M. de
Lavalette vit donc d'abord Barras, qui lui parut avoir conservé de bons
sentiments pour le général Bonaparte ; il affecta le désir d'entretenir
l'amitié qui les unissait depuis longtemps. C'était précisément à l'époque où
le général Hoche avait fait avancer des troupes et motivé ainsi les plaintes
et le blâme du conseil des Cinq-Cents. — « Barras m'a paru, écrivait
Lavalette, très-affecté de tout ce qui se passe ; il ne m'a point caché la
division très-prononcée qui existe entre les membres du Directoire. » —
« Nous tiendrons ferme, disait-il, et si nous sommes décrétés d'accusation,
nous monterons à cheval. » — Il m'a paru étonné que vous ne reveniez pas
sur le compte de Carnot ; il règne entre ces deux directeurs une animosité
née de la différence d'opinions et de vues sur la marche du gouvernement. Cette
haine éclate en invectives et en menaces ; toute réconciliation est
impossible. » Carnot
était en correspondance avec le général Bonaparte, qui trouvait en lui un
sincère appui pour toutes ses opérations militaires, pour tous ses projets
politiques sur l'Italie ; mais il n'y avait jamais eu d'intimité entre eux,
et Carnot voyait avec méfiance ses liaisons apparentes avec Barras. Il parla
avec réserve, mais sincèrement à Lavalette. — « Il
est impossible de marcher dans la route révolutionnaire ; tout est perdu, si
on ne veut pas adopter un système de modération : la France a en horreur tout
ce qui rappelle l'époque déplorable où une cruelle nécessité a jeté la
Convention ; il y a dans les esprits une irritation qui, si l'on n'y prend
garde, va nous dégoûter promptement de la République et ramener des désordres
dont nous ne sortirons que pour subir le joug des Bourbons. » ... « On n'a
pas honte de m'accuser de royalisme ; cependant personne n'est plus convaincu
que moi de la trahison de Pichegru ; il serait nécessaire de la punir ; mais
on manque de force, parce qu'on manque de mesure ; on veut gouverner la
France comme un club. L'esprit passionné des factions, la peur soupçonneuse
et aveugle dictent toutes nos déterminations ; on ne connaît que la violence,
tandis que la modération et la fermeté suffiraient pour tout calmer. J'ai
cherché à ramener Pichegru ; sans être son ami, je le connaissais ; j'allai
le voir, lorsqu'il arriva pour siéger aux Cinq-Cents ; je lui trouvai
beaucoup plus d'esprit et d'habileté que je ne lui en avais vu jusqu'alors.
Il me sembla qu'il avait pris son parti ; je ne l'ai point revu depuis ;
j'ignore quels peuvent être ses projets et ses moyens d'exécution : je ne lui
en vois aucun depuis qu'il est éloigné de l'armée Ses tentatives échoueront
devant la vigilance du gouvernement et surtout devant l'opinion publique ;
elle est évidemment très-prononcée contre les Bourbons. » « Ma
situation est triste, je suis forcé de marcher - avec un parti où se trouvent
des hommes qui ne m'aiment point et qui peut-être conspirent, quoique sans
chance de succès. » Lavalette
continua à voir souvent Barras ; il avait été chargé de lui offrir trois
millions pour subvenir aux frais qu'un coup d'État pourrait rendre
nécessaire. Barras accepta[10] avec transport cette
proposition, et dès le lendemain il écrivait au général Bonaparte : — « Point
de retard ; songe bien que c'est avec de l'argent seulement que je peux
remplir tes honorables et généreuses intentions. » Les
autres membres du Directoire ne semblèrent pas à l'aide de camp du général
Bonaparte avoir une importance réelle ; Rewbell avait pourtant une grande
influence sur la direction politique et sur les projets qui bientôt allaient
être mis à exécution ; mais le public ne s'occupait pas de lui ; il n'était
nullement considéré. — La Réveillière lui parut « ridicule, méchant,
hypocrite de philanthropie, orgueilleux de la religion qu'il avait inventée
et persécuteur cruel des pauvres prêtres. » — Barthélémy, élu par le parti
ennemi du Directoire, y siégeant avec dégoût et sans espoir de faire le bien
ou d'empêcher le mal, n'était pour rien dans la conduite des affaires. Dès
qu'il remontrait que la condition nécessaire d'un gouvernement représentatif
était le bon accord et la confiance mutuelle entre le Corps législatif et le
pouvoir exécutif, on lui reprochait ses doctrines royalistes. C'était
donc surtout Barras dont Lavalette s'occupait ; il croyait que la décision
dépendait de lui. Son langage ne respirait que haine et vengeance ; son
aversion contre Carnot était si prononcée, qu'un de ses plus intimes
confidents disait ouvertement : — « Nous le tuerons. » — Dans son salon,
peuplé de représentants révolutionnaires, il donnait l'exemple du plus
grossier langage, des expressions les plus injurieuses, en parlant des
représentants qu'il croyait royalistes ; de sorte qu'il était clair qu'une
résolution était prise. On voulait que la catastrophe fût terrible ; déjà on
faisait la liste des victimes. Lavalette
écrivit alors à son général ; il lui représenta qu'il « ternirait sa gloire
en prêtant appui à de détestables violences, quand la position du
gouvernement ne les justifiait pas ; qu'on ne lui pardonnerait pas de se lier
avec le Directoire pour détruire la Constitution et la liberté ; qu'une
proscription allait frapper la représentation nationale et des citoyens
respectés pour leur vertu ; que de là sortirait une haine universelle
non-seulement contre le Directoire, mais contre la forme républicaine ; que
le parti qui allait être proscrit ne voulait pas le retour des Bourbons ;
que, d'ailleurs, la punition légale ou le bannissement de Pichegru suffirait
pour faire avorter tous les projets royalistes. » Un
autre jour, Lavalette écrivait : « Carnot m'a dit : — « Si le Directoire
l'eût voulu, on aurait rapproché les esprits ; j'avais la parole des
principaux membres des Cinq-Cents : ils auraient fait cesser les clameurs et
les entreprises de huit ou dix intrigants, partisans déclarés de Louis XVIII.
On n'a rien fait de tout cela : on a bravé l'opinion publique, on a aigri les
esprits. Le parti de la modération est le seul qui puisse nous sauver. J'ai
parlé durement aux inspecteurs de la salle. Si l'on en vient aux violences,
je donnerai ma démission. » Aux
informations données au général Bonaparte par un officier qu'il savait si
raisonnable et si dévoué, s'ajoutaient les détails que lui transmettaient des
hommes appartenant à la région politique, qui étaient confidents du projet de
le nommer membre du Directoire : ils lui écrivaient que les modérés seraient
très-disposés à cette élection, et que, lorsqu'il reviendrait en France après
avoir signé cette paix glorieuse qui ne serait due qu'à lui, la voix publique
et le vote de la représentation nationale l'appelleraient au pouvoir. Comme
il défendait le Directoire uniquement dans l'intérêt de son propre avenir et
pour qu'il lui gardât la place jusqu'à son retour, peu lui importait qu'il
fut haï et méprisé, pourvu qu'il ne fût pas renversé par une révolution. Sa
correspondance avec le Directoire ne fut plus la même. Il ne montra plus
aucune inquiétude sur la situation intérieure de la France ; il cessa même
d'écrire à Barras. Il
était facile de deviner que ce changement était dû aux observations
transmises par son aide de camp. Barras laissa voir sa méfiance et son
mécontentement à Lavalette, qui lui fit dire par un intermédiaire : — « Je
vois quels sont les desseins du gouvernement ; je ne les divulguerai point,
ce serait une trahison. D'ailleurs, je n'ai aucun rapport avec ses ennemis ;
mais, comme citoyen et comme honnête homme, je ne dois pas vous cacher que je
n'approuve pas ce qu'on médite. Vous allez fouler aux pieds les lois et la
liberté. Tôt ou tard ce système de violence tournera contre vous. Après dix
années d'efforts et de malheurs pour obtenir un gouvernement constitutionnel,
il est affreux de ne plus avoir que l'alternative entre la tyrannie ou
l'anarchie. » Cette
franchise contribua peut-être à hâter le coup d'État. Barras craignit que,
s'il était différé, le général Bonaparte n'employât son influence et sa
puissance à l'empêcher. Barras
avait demandé au général Bonaparte d'envoyer à Paris le général Augereau. En
ce moment, il n'était nullement en faveur à l'armée d'Italie ; le général en
chef, tout en reconnaissant sa vaillance et ses talents militaires, avait à
se plaindre de lui : il le savait sans discernement politique et incapable de
se conduire. — « Point d'instruction, peu d'étendue d'esprit, peu
d'éducation, les opinions de Babeuf et des anarchistes les plus prononcés ;
il en a toujours quelques-uns autour de lui. » — Tel était le jugement qu'il
portait sur Augereau. Toutefois, il ne vit pas d'inconvénient à satisfaire
Barras : il appela Augereau au quartier général, lui accorda la permission de
se rendre à Paris, sous le prétexte de quelques affaires particulières, et
lui donna ses instructions. Augereau arriva à Paris le 5 août. Lavalette
avait reçu la veille une lettre de son général, qui lui disait : — « Augereau
se rend à Paris ; ne vous livrez pas à lui, il a jeté le désordre dans
l'armée : c'est un factieux. » Barras,
lorsqu'il voulut avoir Augereau au service de ses projets, savait combien ce
général convenait au rôle qu'il lui destinait. Déjà il était venu, quelques
mois auparavant, apporter au Directoire les drapeaux de la garnison de
Mantoue. Son langage, sa jactance, le faste de son costume et ses prétentions
à la fois vaniteuses et démocratiques avaient paru si étranges, que Rewbell
disait à Carnot : — « Quel fier brigand ! il a bien l'air d'un factieux. » Nonobstant
cette première impression, le Directoire fit alors un accueil solennel et
mérité au général qui avait remporté la victoire de Castiglione et planté,
sous le feu de l'ennemi, un drapeau au pont d'Arcole. Les généraux qui
apportaient les drapeaux pris aux ennemis par l'armée d'Italie étaient, selon
la coutume — car la victoire était devenue une coutume —, présentés au
Directoire, en séance publique, avec toute la pompe que comportait le régime
républicain. Le ministre de la guerre s'avança vers l'estrade où étaient
placés les cinq directeurs sur leurs fauteuils, et prononça un discours en
présentant le général Augereau, qui, à son tour, fit aussi une harangue.
Après avoir parlé de l'armée d'Italie, de ses sentiments patriotiques, de son
dévouement à la République, il avait témoigné son indignation contre les
calomniateurs qui cherchaient à flétrir la gloire des soldats français. — «
Ces ennemis de leur patrie, ces lâches courtisans qui osent se flatter de
nous donner un maître, se sont-ils donc persuadé que les soldats républicains
ont combattu pour obéir à un autre pouvoir que la loi ? ... Citoyens
directeurs, toutes les factions doivent échouer devant votre sagesse et
l'énergie des armées. » Rewbell,
président du Directoire, après avoir aussi prononcé un discours, embrassa le
général dans une accolade fraternelle, et lui remit un drapeau que le Corps
législatif lui avait décerné en souvenir du pont d'Arcole. Les
phrases de politique insérées dans le discours du général Augereau furent dès
lors très-remarquées : c'était la première fois que l'on faisait ainsi
intervenir l'opinion de l'armée dans la conduite des affaires de l'État, la
première fois qu'on exprimait cette opinion comme une menace. Ainsi, le
général Augereau, différent en cela de ceux de ses camarades qui avaient
rempli une semblable mission, avait pris officiellement une couleur de parti.
Il avait été entouré et célébré par les révolutionnaires ; on lui avait
offert des banquets ; on avait découvert au faubourg Saint-Marceau son vieux
père, ancien soldat, qui vivait dans une situation obscure et pauvre ; on
l'avait honoré avec un empressement louable, s'il eût été inspiré par un
sentiment sincère. Augereau
était revenu en Italie, plus fougueux encore qu'auparavant ; sa division
était cantonnée dans le voisinage de la division Bernadotte. La
mésintelligence s'établit entre les généraux et, de proche en proche,
descendit jusqu'aux soldats, qui se renvoyaient mutuellement les épithètes de
royalistes ou de Jacobins, de monsieur ou de citoyen. Lorsqu'on
apprit que le général Bonaparte envoyait à Paris, dans de telles
circonstances, un général qu'il devait si bien connaître, l'étonnement fut
grand. On avait peine à croire qu'une mission politique, d'où pouvait
dépendre le sort de la France, pût être confiée à un tel homme. Carnot et les
hommes importants du parti modéré pensèrent d'abord qu'il était envoyé
seulement pour épouvanter l'intrigue royaliste et les exagérés de Clichy ;
ils virent bientôt ce que présageait l'arrivée d'Augereau. Dès la
première audience où l'admit le Directoire, il commença son rôle. Après les
premières paroles, il éleva la voix, se posa en matamore, accompagnant sa
déclamation de grands gestes, et se regardant dans les glaces pour juger de
son attitude ; il se répandait en violentes invectives contre les royalistes
et contre les conseils, et proférait des menaces contre les ennemis de la
Révolution. Barthélémy, qui ne le connaissait point, le regardait avec
étonnement. Carnot, qui présidait le Directoire, essayait en vain de le
calmer et de le ramener aux convenances, en lui adressant froidement quelques
questions positives. Les trois autres directeurs l'écoutaient avec une
complaisante approbation. Lorsqu'il
fut sorti, Barras proposa de le nommer commandant de la division militaire de
Paris. Barthélemy
s'y opposa formellement, en disant qu'une semblable nomination répandrait une
alarme générale. — «
Elle n'alarmera que les royalistes, » répondit Barras. Carnot
réclama contre la destitution du général Hatry, aimé et estimé de tout le
monde. Les
trois directeurs qui formaient la majorité passèrent outre, et Augereau fut
nommé. En même temps, ils choisirent pour commandant de la garde du
Directoire le général Cherin, chef de l'état-major de l'armée de
Sambre-et-Meuse, l'ami et le frère d'armes de Hoche, dévoué aux mêmes
opinions, empressé à servir par tous moyens la cause révolutionnaire. De
concert avec Augereau, tous les officiers généraux des corps qui se
trouvaient à Paris ou dans les départements circonvoisins furent destitués et
remplacés par des hommes d'une docilité assurée et même zélée. Il
était donc manifeste qu'un coup d'État militaire allait être exécuté ;
toutefois Augereau, qui n'avait pas pour mission de servir les projets de
Barras et du parti jacobin, en rendant compte à son général de la situation
où il trouvait l'opinion publique et les partis, ne semblait pas annoncer que
le gouvernement fût décidé a un acte de violence. — «
Paris[11] flotte entre la crainte et
l'espérance, les factieux sont en petit nombre, et les émigrés décampent à
toutes jambes depuis qu'on a annoncé ma promotion à la division. Il restera
aux royalistes la honte d'avoir conçu des projets vains et infructueux, et aux
républicains une énergie solide, qui montrera à l'Europe qu'on peut comprimer
un instant les amis de la liberté, mais non pas les détruire. » ... « Paris
fourmille de pamphlets et de placards plus inconséquents les uns que les
autres ; c'est une arme trop faible pour en espérer quelque avantage. » Entouré
des hommages, encouragé par les flatteries du parti révolutionnaire ; fier de
la confiance que lui montrait le Directoire, bercé de l'espérance qu'il
serait bientôt appelé à y prendre place, Augereau s'exalta aveuglément et
pressa bientôt l'acte de violence dont il allait être l'instrument ; il
oublia les directions qu'il avait reçues du général Bonaparte. Tantôt, dans
sa jactance, il disait que c'était lui seul qui avait dirigé les affaires
d'Italie ; que Bonaparte pourrait devenir quelque jour un bon général, mais
qu'il manquait d'expérience ; qu'il lui avait vu perdre la tête dans des
occasions difficiles ; que c'était lui qui l'avait tiré de bien des mauvais
pas. Parlant de son général en chef avec un ton de protection, il répondait à
ceux qui lui demandaient : — « Est-il vrai qu'il pense à se faire roi
d'Italie ? — Non, il est trop bien élevé pour cela. » On lui entendait
proclamer : — « Je suis venu à Paris pour tuer les royalistes. » Sa
correspondance avec le général Bonaparte fut bientôt dictée par les
Directeurs qu'il croyait conseiller et entraîner. — « Le
parti républicain s'enhardit ; les Clichyens ont repris leur système plus
lent, mais plus sûr de temporisation. Leur embarras redouble ; ils ne peuvent
compter sur Carnot et se plaignent hautement de la faiblesse de Pichegru. Ils
ont peur et songent à transporter le Corps législatif hors de Paris, à Rouen
peut-être ; il y en a beaucoup qui découchent chaque nuit. Il est sorti de
Paris, depuis huit jours, une quantité prodigieuse d'émigrés, de prêtres et
d'autres gens de cet acabit. » Il
aurait pu en tirer la conséquence que le coup d'État n'était pas nécessaire,
au contraire, il disait : — « Je cours sans cesse du Directoire au ministère
de la police ; je les encourage, je les excite, je fais en sorte de hâter
leurs résolutions. L'instant leur paraît décisif, ainsi qu'à moi. Si l'esprit
public n'est pas régénéré avant les prochaines élections, tout est perdu. Le
principal moyen du parti contre-révolutionnaire est d'entraver le Directoire
en lui ôtant toute ressource financière. » — Et la lettre se terminait
en demandant au général d'envoyer de l'argent. Les
lettres de Lavalette, sans doute aussi celles d'Augereau et de Barras,
donnèrent au général Bonaparte une idée plus juste de la situation : il vit
que le danger n'était pas du côté des royalistes. Mais soit qu'il ne supposât
point le Directoire décidé à agir, soit qu'il ne voulût pas se compromettre
en exprimant positivement ses intentions, il se borna à ne plus écrire à
Barras, ni à Augereau[12]. Il crut trouver aussi un autre
moyen indirect d'empêcher ou de retarder la catastrophe. Sous prétexte
d'apporter au Directoire quelques drapeaux pris à la bataille de Rivoli et
retrouvés à Peschiera, il envoya à Paris le général Bernadotte ; sa lettre le
recommandait au Directoire en ces termes : — « Il est un des amis les
plus solides de la République, incapable par principe comme par caractère de
capituler avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur. » Le
général Bernadotte avait vécu en mésintelligence avec le général Augereau en
Italie ; son patriotisme et son attachement à la République n'étaient pas du
même ordre ; il avait plus de lumières, plus d'esprit de conduite, un
caractère plus élevé. Arrivé à Paris, il envoya au général Bonaparte des
renseignements assez conformes à ceux que transmettait Lavalette. — « J'ai
trouvé l'esprit républicain très-attiédi[13] ; la contre-révolution se fait
dans les esprits ; les lois sont sans vigueur ; les émigrés rentrent ; les
tribunaux acquittent les uns et ne recherchent pas les autres ; il y a,
dit-on, dans les Cinq-Cents un parti décidé à rétablir la royauté ; un autre
parti médite un mouvement contre la faction- royaliste ; s'il a lieu, la
commotion sera terrible. Ceux qui l'auront voulue ne pourront plus la diriger
à travers cette fluctuation. Il y a une classe d'hommes qui craint l'anarchie
autant que le royalisme ; celle-là ne dit pas grand'chose et se montre fort
peu ; elle attend l'instant où les deux partis se seront anéantis l'un par
l'autre ; ces hommes cherchent toujours des calmants aux événements qui se
préparent et ils gagnent du temps. S'ils peuvent ainsi éloigner l'explosion,
le gouvernement s'affermira pour peu qu'il mette de règle dans sa conduite. « Il
faut que le Directoire effraye, au moins par les apparences, les
représentants qui marchent ouvertement au rétablissement du trône. Pichegru
paraît le point de mire de ces messieurs. Il est flagorné et cajolé ; mais le
parti qui veut le lancer, sait parfaitement qu'il est un homme fort
ordinaire. On a tenté vainement de le convertir ; on l'a pressé de
s'expliquer ; il a répondu bêtement ; il est gonflé d'orgueil, et s'imagine
que son nom vaut une armée. Le pauvre homme n'est pas fort. Ses anciens amis l'abandonnent
; il perd tous les jours sa réputation colossale. Je l'ai vu chez Kléber !
nous nous sommes à peine parlé ; il s'est tenu dans une extrême réserve, et
moi aussi. Les Cinq-Cents cherchent un général pour commander la garde du
Corps législatif. On parle de Kléber, de Desaix et de Sérurier. Un semblable
commandement ne flatterait aucun de ces trois généraux. Kléber n'accepterait
point ; républicain par philosophie, il rit de l'embarras des uns et de la
maladresse des autres. Si jamais la commotion arrive, il mettra la tête à la
fenêtre, et ira se ranger avec les cocardes tricolores. » Dix
jours après, il écrivit : — « Le parti royaliste n'ose plus heurter le
Directoire ; mais il n'est pas moins nécessaire, selon moi, de le poursuivre
et de le conspuer, afin de rendre aux patriotes la possibilité de diriger
l'esprit public et d'influer sur les élections prochaines. Mais quelle règle
de conduite ne faut-il pas avoir pour y réussir ? Toute commotion mal dirigée
ne peut qu'être funeste à la liberté ; car les abus du pouvoir se multiplient
lorsque la volonté a remplacé le droit. Nous avons à craindre de revêtir le
pouvoir exécutif d'une puissance dictatoriale, et de rendre nécessaire
l'absence des autres pouvoirs. Adieu, mon général, jouissez de votre position
; n'empoisonnez pas votre existence par des réflexions tristes. Les
républicains ont les yeux sur vous ; les royalistes vous observent avec
respect et frémissement. » Le
général Bernadotte se renfermait ainsi strictement dans le rôle
d'observateur. Le Directoire ne lui témoignait aucune confiance ; Augereau
s'inquiétait de son séjour à Paris, où, écrivait-il, « on l'avait vu
arriver avec surprise et avec crainte. » — Il ne voulait point se
compromettre ; d'ailleurs il aurait inutilement cherché à se mêler des
affaires du moment et à y exercer quelque influence. Le
dessein du Directoire et la destination du général Augereau étaient de plus
en plus à la connaissance du public ; il n'y avait pas une autre
préoccupation. Les menaces du parti révolutionnaire, le langage des modérés
de plus en plus agressif malgré la conviction de leur impuissance,
l'hésitation craintive des royalistes : tel était le spectacle que présentait
le Corps législatif. Quelques
discussions étaient néanmoins essayées ; elles étaient vives et parfois
orageuses, mais vaines et sans résultat. En répondant au message où le
conseil des Cinq-Cents avait demandé des explications sur la marche des
troupes, le Directoire annonçait[14] qu'il avait écrit au général en
chef de prévenir désormais les actes qui pouvaient paraître irréguliers ;
mais il ajoutait pour les excuser : — « Le Directoire croit devoir faire
connaître au Corps législatif la cause des alarmes des défenseurs de la
patrie : elle est dans le défaut des revenus publics qui privent de leur
solde et souvent de leur subsistance les hommes qui versent leur sang pour la
République ; elle est dans la persécution et les massacres des acquéreurs des
biens nationaux ou des fonctionnaires publics qui ont montré de l'attachement
pour la liberté ; elle est dans l'insolence des émigrés et des prêtres ; elle
est dans l'intérêt qu'on prend à l'Angleterre et à l'Autriche ; elle est dans
les journaux qui ravalent nos armées et leurs victoires, calomnient nos
généraux, avilissent les institutions républicaines et appellent la royauté ;
elle est dans l'espérance trompée de voir conclure la paix ; nos ennemis la
demandaient, mais l'espoir d'opérer la dissolution de la France leur fait
mettre autant de lenteur dans les négociations qu'ils avaient mis
d'empressement à les entamer. « Le
Directoire espère sauver la France, éteindre les torches de la guerre civile,
préserver les personnes et les propriétés menacées. C'est un devoir dont rien
ne le détournera, mais il serait coupable s'il dissimulait nos maux. » Il fut
proposé de renvoyer ce message à l'examen d'une commission. Lamarque et Talot
s'y opposèrent avec véhémence ; ils disaient qu'il fallait laisser le
Directoire gouverner ou l'accuser, mais que le Corps législatif devait le
respecter, et n'avait pas le droit de discuter sa conduite. Malgré les
efforts de la minorité, une commission fut nommée. Elle était composée de
Boissy-d'Anglas, Siméon, Thibaudeau, Pastoret, Emery, Vaublanc et Jourdan des
Bouches-du-Rhône. Sur ces huit députés, deux tout au plus appartenaient au
parti exagéré ou royaliste. Mais ce
n'était point à la tribune et dans les délibérations où pouvaient être
traitées les' questions qui tenaient tous les esprits en suspens et en
alarme. Les négociations qui auraient écarté le danger, et les déterminations
qui auraient préparé des moyens de résistance, étaient débattues dans des
réunions particulières, dans des conférences entre les principaux des
modérés, et même avec des hommes importants du parti directorial, afin de
tenter quelque transaction. Rewbell et La Réveillière avaient quelquefois
hésité ; depuis l'arrivée d'Augereau, ils repoussaient toute conciliation. Une
société de gens d'esprit, dont les opinions étaient plutôt philosophiques et
littéraires que politiques, mais qui se dévouait au Directoire, et le
regardait comme une garantie de la République et de la liberté, était en ce
moment aussi ardente contre le conseil des Cinq-Cents que les plus farouches
révolutionnaires. Sans recevoir précisément l'influence de Sieyès, de Barras,
de M. de Talleyrand, le salon de Mme de Staël était hostile à la majorité du
Corps législatif, et la tenait pour royaliste ; on y conservait encore
quelque crainte des Jacobins, mais on trouvait simple que le Directoire
cherchât à se faire une majorité avec ce parti, puisque les modérés ne
voulaient pas la lui donner. M. Benjamin Constant n'hésitait point sur cette
nécessité. Il y eut quelques pourparlers entre ces auxiliaires zélés des
révolutionnaires et les représentants les plus conciliants de la majorité ;
rien de salutaire n'en pouvait résulter. Car les uns n'étaient point
autorisés à laisser espérer que le Directoire consentirait à une concession
quelconque ; les autres ne pouvaient se résoudre à passer sous un joug
honteux sans obtenir aucune garantie. D'ailleurs M. Constant et les personnes
qui croyaient agir ou parler dans l'intérêt de la liberté, sans voir qu'il
s'agissait seulement de maintenir le despotisme révolutionnaire, n'étaient
point dans les secrets du Directoire. Ils n'avaient pas sa confiance ; dans
leur aveuglement, ils ignoraient quelles résolutions il avait prises et quel
usage il prétendait faire de la victoire. La
commission chargée d'examiner le message agressif du Directoire avait une
mission importante : il s'agissait de savoir comment le Corps législatif
répondrait à cette déclaration de guerre. Thibaudeau avait été nommé
rapporteur. On ne pouvait le soupçonner d'être royaliste, ni
antirévolutionnaire ; il se défendit de toute complaisance pour les exagérés
de Clichy et de toute condescendance pour les amis du Directoire ; il montra
en cette occasion la fermeté courageuse dont plus d'une fois il avait fait
preuve. Son
rapport traitait des griefs que le Directoire alléguait contre le Corps
législatif. Le général Richepanse avait fini par accepter la responsabilité
de la marche des troupes qui avaient transgressé la limite constitutionnelle
; c'était lui qui avait donné l'ordre ; son excuse était que depuis quatre
ans il avait commandé l'avant-garde de l'armée de Sambre-et-Meuse et qu'il
ignorait l'article de la Constitution. Le rapporteur remarquait qu'une telle
excuse ne serait pas admise par un tribunal ; que cependant le Corps
législatif s'en était contenté et avait moins cherché les preuves d'un délit
que les moyens de le prévenir. Les
adresses de l'armée d'Italie, dont la véhémence venait d'être surpassée par
les adresses que le général Hoche avait envoyées de l'armée de
Sambre-et-Meuse, donnaient lieu à des réflexions assez sévères. Après les
hommages rendus au dévouement, au courage, à la gloire des défenseurs de la
patrie, le rapporteur parlait des prétentions absurdes, des opinions
exagérées, des projets criminels qui dans ces adresses s'étaient mêlés à
l'expression de sentiments louables. — «
Non, disait-il, ce n'est pas vous, braves soldats, mais des monstres féroces
qui ne rougissent point d'offrir aux factieux les bras que le peuple avait
armés contre eux, qui promettent de vous ramener contre vos familles sous les
drapeaux de la rébellion. « Le
Directoire dit que ce ne sont point des délibérations. Non, sans doute, car
si l'armée eût délibéré, il se serait élevé une foule de soldats citoyens qui
auraient défendu la Constitution. Ont-ils signé ces adresses sans les lire ?
Ce n'est donc pas leurs vœux qu'elles expriment. « Plus
nos généraux et nos armées ont rendu de services à la patrie, plus vous devez
déployer de sévérité contre les premiers symptômes de ces entreprises. Vous
ne pouvez être rassurés par leurs sentiments et leurs vertus ; elles ne
résisteraient point à la séduction du pouvoir ; ils seraient bientôt fatigués
d'obéir s'ils entrevoyaient le moyen de commander. « Nous
devons au peuple que nous représentons, au peuple qu'on veut égarer sur nos
intentions et nos actes, d'appeler votre examen sur la partie du message où
le Directoire vous présente les causes des inquiétudes et des troubles qui
affligent la patrie. Un Corps législatif n'est point accusable, il ne doit
pas se justifier ; ses actes parlent pour lui ; mais tous les pouvoirs qui
composent un gouvernement sont solidaires. Nous dirons donc la vérité au
Directoire, à vous et au peuple. « On
vous dénonce l'insolence des émigrés et des prêtres réfractaires rappelés et
favorisés ouvertement... Le conseil des Cinq-Cents, en dépit de l'esprit de
parti et des prétentions renaissantes d'un culte autrefois dominant, s'est
conformé aux principes professés par la philosophie, consacrés par la
Constitution : liberté de conscience, protection égale pour tous les cultes,
soumission de leurs ministres garantie par une déclaration. « Quant
aux émigrés, qui les rappelle ? qui donc les favorise ouvertement ? sont-ce
les lois. Sans doute le Corps législatif n'a pas le pouvoir de faire des
exceptions. Mais on ne saurait considérer comme telles les lois qui ont rendu
justice aux fugitifs d'Alsace et de Toulon. « La
législation sur les émigrés ne subsiste-t-elle pas tout entière ? Le
Directoire n'a-t-il pas entre les mains les moyens les plus actifs, les plus
absolus, les plus arbitraires pour les repousser du territoire ? On dit
qu'ils affluent dans la République, à Paris : est-ce au Corps législatif de
faire la police ? Pourquoi est-il public que les bureaux spéculent sur les
passeports, les certificats de résidence et les radiations ? Ce serait à nous
de demander des éclaircissements sur ces abus et ces scandales. « Le
Directoire vous dénonce les assassinats commis sur les acquéreurs de biens
nationaux, les fonctionnaires publics, les défenseurs de la patrie ; il se
plaint de la partialité de quelques tribunaux et de l'impunité du crime. Le
Directoire a donc oublié la nature et l'étendue de ses pouvoirs ? nous ne
pouvons excéder les nôtres. « On
ne doit pas se dissimuler qu'il est quelques contrées de la République où,
depuis plusieurs années, le sang français coule sous les poignards de tous
les partis : c'est le résultat de cette exécrable doctrine qui excuse les
violences par les violences, les fureurs par les fureurs, les assassinats par
les assassinats. — Le remède à ces horreurs est moins dans le texte des lois
que dans la sagesse et l'impartialité des opinions, dans l'exemple donné par
les législateurs. Il y a des passions plus fortes que les lois ; mais elles
cèdent à l'ascendant de la sagesse, au sentiment d'humanité, quand leur voix
se fait entendre à la tribune nationale avec unanimité. « Si
les lois actuelles ne suffisent pas, que le Directoire nous donne des
explications et propose ses vues. Il ne trouvera parmi nous qu'un sentiment :
l'horreur pour le crime. «
N'a-t-il pas trop coulé, pendant la Révolution, le sang de ceux qui
l'aimaient, et le sang de ceux qui la haïssaient ? Notre premier devoir
n'est-il pas de nous jeter comme médiateurs entre les partis qui troublent la
paix publique ? « Mais,
c'est au Directoire seul qu'on peut demander compte des mesures qu'il a
prises, des poursuites qu'il a ordonnées ; partout où un crime est commis,
c'est au pouvoir exécutif à en provoquer la punition. La Constitution a donné
au Directoire des agents de son choix pour remplir cet office ; le Corps
législatif n'a point à s'en occuper. «
Quelle est donc cette affectation d'attribuer une telle importance à quelques
opinions individuelles, et de les reproduire comme la pensée du Corps
législatif. Si l'assemblée des représentants du peuple cessait d'être l'asile
sacré de la liberté des opinions, si on y devenait réservé par peur, sage par
complaisance, nous ne serions plus qu'une assemblée d'esclaves. » Le
rapporteur avouait la nécessité d'une loi qui réprimât la funeste licence de
la presse. — « Cette loi a été discutée ; elle présentait beaucoup de
difficultés, mais elle sera faite ; la commission en proposera bientôt le
projet. » Le reproche adressé au Corps législatif pour avoir refusé ou omis
de pourvoir aux dépenses de l'armée et d'avoir laissé manquer le soldat de
pain était repoussé vivement. La pénurie des finances était triste ; mais
cette dépense avait toujours passé la première. N'était-ce pas pour y
pourvoir, qu'on laissait dans la misère les rentiers, en manquant à des
engagements qui devaient être sacrés ? Puis le
rapporteur reprenait un thème souvent traité à la tribune : la mauvaise
administration des finances, les marchés scandaleux, l'anéantissement du
crédit public, les ventes inopportunes d'une masse immense de biens
nationaux. L'accusation
portée contre le Corps législatif pour avoir retardé la conclusion de la paix
semblait surprenante. Sans doute c'était par méprise que « cette diatribe se
trouvait dans un message adressé à la représentation nationale. Non, jamais
les soldats français ne croiront que leurs représentants soient dans le
système affreux de la guerre, N'avons-nous pas appelé la paix à grands cris ?
» Alors
avec précaution et sous une forme dubitative, le rapporteur demandait si les
difficultés qui retardaient la conclusion de la paix n'avaient pas pour cause la
conduite des pouvoirs civils ou militaires qui opéraient des révolutions en
Italie. — « Peut-être les souverains éprouvent-ils quelque effroi
envoyant la France s'agrandir par son alliance fraternelle avec tant de
peuples. Il n'est pas temps d'examiner jusqu'à quel point la situation de nos
armées et nos intérêts politiques exigeaient l'affranchissement de ces
populations et la solidarité de nos armées. Peut-être devons-nous réserver à
l'histoire de prononcer sur ces questions. « Mais
votre commission est loin de vous proposer l'approbation de cette politique.
Elle ne doit pas même garder le silence. Oui, le Directoire a outrepassé ses
pouvoirs ; il a confondu des actes politiques avec des dispositions
militaires. Tout dans la conduite du Directoire mériterait l'improbation et
le reproche : — La guerre faite aux États d'Italie a-t-elle pu être déclarée
sans votre aveu ? Des invasions chez des peuples neutres, des taxes imposées,
des traités de protection, la dissolution subite d'anciens gouvernements, des
constitutions données ; tout cela peut-il être seulement l'œuvre de la force
et de la gloire ? Est-ce la tâche de nos soldats ? Leur seule mission
n'est-elle pas de sauver la patrie et de conquérir la liberté ? La société
leur a conféré le devoir et le droit de la défendre, mais elle n'a point
abdiqué tous ses autres droits. Les élus du peuple, ses représentants sont
restés les premiers, les vrais dépositaires de la volonté nationale. « Ces
réflexions générales ne sont pas destinées à repousser les inculpations qui
ne peuvent s'adresser à nous, mais nous les présentons franchement à la
nation, pour lui prouver qu'en reconnaissant les difficultés interposées en
ce moment entre le Corps législatif qui veut, et le Directoire chargé
d'exécuter ses volontés, vous désirez maintenir l'harmonie entre les deux
pouvoirs. « On
craint que le Directoire ne soit accusé et que le Corps législatif ne soit
attaqué. L'accusation du Directoire est un droit que la Constitution a donné
au Corps législatif. Si le Directoire n'a pas été accusé, c'est donc que le
Corps législatif n'en a pas eu le motif ; c'est donc qu'il ne l'a pas voulu. «
Attaquer le Corps législatif dans son indépendance, dans son intégralité,
dans sa sûreté, c'est un crime que la Constitution n'a pas pu, n'a pas dû
prévoir ; elle n'a donc pas prévu quels moyens de défense aurait le Corps
législatif. Leur étendue n'est pas déterminée. « Mais
qui pourrait vous attaquer ? Quelques brigands soudoyés par les ennemis de la
République ; le souvenir de leurs fréquentes défaites doit rassurer et vous
et le Directoire. « Les
soldats ? Jamais ils ne se porteront à cet horrible attentat. Ils se sont
toujours alliés à la représentation nationale ; jamais ils n'ont marché sous
les étendards des rebelles. « Le
Directoire ? cette idée fait frémir. Nous ne nous y sommes pas arrêtés un
seul instant ; le Directoire ne veut pas se vouer à un éternel opprobre, à
l'exécration du peuple français. « Que
les vaines terreurs, les soupçons exagérés cessent donc de nous agiter ;
ayons plus de confiance et de générosité ; ces sentiments n'excluent ni la
dignité, ni la force, ni les justes précautions. » Après
des recommandations de sagesse, de concorde, d'impartialité, le rapport de
Thibaudeau se terminait ainsi : — «
Vous, citoyens soldats, vous qu'il faut censurer aujourd'hui, mais qu'il faut
admirer toujours ; vous, les défenseurs et les garants de la liberté, croyez
qu'elle a dans cette enceinte des amis aussi passionnés que vous. Le Corps
législatif est la citadelle de la Constitution. Vous voulez mourir pour la
défendre ; vous ne viendrez pas l'assiéger ; elle doit servir à tous de
rempart et d'asile ; c'est là que vos pères, vos compatriotes, vos amis ont
mis en sûreté la République ; c'est là que vous la retrouverez glorieuse de
vos triomphes et reconnaissante du sang que vous avez versé pour elle. » Il
fallait rapporter les passages les plus remarquables de ce manifeste de la
majorité, de ce témoignage d'une cause qui allait succomber. En outre,
c'était présenter un tableau exact et vivant de la situation du moment ;
c'était produire le résumé des opinions que le Directoire voulait supprimer
par la violence et la persécution. Tronçon-Ducoudray fit au conseil des Anciens
le rapport de la commission qui avait été chargée d'examiner aussi le message
du Directoire ; il s'était concerté avec Thibaudeau, pour parler dans le même
sens et avec le même ton ; seulement, pour montrer encore plus de désir de
conciliation et une prudence plus circonspecte, il avait risqué sous une
forme bienveillante quelque blâme de plusieurs orateurs des Cinq-Cents. — «
Ce n'est pas à nous, disait-il, d'examiner si leur zèle ne s'est pas exprimé
quelquefois avec trop de vivacité ; si des discussions, où évidemment la
pensée était pure, ont été quelquefois trop ardentes, si même quelques-unes
n'étaient pas prématurées. » Les
conclusions des deux rapporteurs avaient été, comme le sens général de leurs
discours, le sujet de beaucoup de conférences et de négociations ; ce n'était
pas sans peine qu'on avait écarté les exigences hostiles des membres trop
ardents de la réunion de Clichy. Deux articles étaient proposés : le premier-
chargeait le ministère public du tribunal dans le ressort duquel siégeait le
Corps législatif, de poursuivre d'office tout complot, machination, attentat
et généralement tout délit contre la Constitution, le Corps législatif, le
Directoire et chacun des membres qui le composaient ; le second portait des
peines contre les militaires qui délibéraient ou faisaient des actes
collectifs. Ces
faibles tentatives de résistance du Corps législatif n'attiraient pas même
l'attention du public, tant il était manifeste qu'il n'existait aucun moyen
de prévenir ou d'empêcher une exécution militaire, de jour en jour plus
imminente. Il n'y avait plus parmi la population de Paris d'autre sujet
d'entretien que les probabilités de la guerre civile ou du despotisme des
baïonnettes. Les Jacobins devenaient de plus en plus féroces dans leurs
menaces ; des affiches sanguinaires couvraient les murailles ; les troupes
étaient dans un mouvement continuel ; le langage des généraux était impérieux
et tranchant ; les officiers se répandaient dans les cafés ou dans les
promenades publiques, insultaient les jeunes gens, les appelant chouans et
brigands, parce qu'ils avaient, selon la mode du moment, des habits gris à
collet noir. De là suivaient des rixes et des voies de fait. Un jeune homme
fut massacré sur la place des Invalides ; le désordre devint si grand que le
général Augereau se vit obligé d'adresser une proclamation aux troupes de sa
division et de recommander aux chefs de corps et aux officiers une exacte
surveillance ; la poursuite prompte et sévère des délits commis par des
militaires était aussi prescrite. — « N'écoutez pas, disait-il aux soldats,
les conseillers perfides qui cherchent à vous mettre en opposition avec les
citoyens paisibles. » Toutes
les fractions du parti modéré, sans manquer de courage, envisageaient chaque
jour le danger qui approchait ; on s'agitait, on parlait, on ne concluait à
rien ; on ne formait aucun projet, puisqu'on n'avait aucun moyen d'exécution.
Parfois on essayait de se rassurer par une présomption frivole et irréfléchie
; on avait des phrases toutes faites pour repousser les alarmes trop réelles.
— « Le Directoire ne pourra pas plus, affirmait l'un, arrêter la
révolution descendante que nous n'avons pu arrêter la révolution ascendante.
» — Un autre disait : — « Quelques lignes d'un décret d'accusation
suffiront ; il fera le même effet que l'accusation contre Robespierre,
Couthon et Saint-Just. » Puis,
en discutant les mesures d'exécution : - « La victoire, disait-on, appartient
dans les révolutions à qui prend l'offensive ; il faut dès cette nuit arrêter
les triumvirs au Luxembourg, pendant qu'ils écrivent leurs listes de
proscription. » — Mais d'autres répondaient. — « Qui se chargera de
l'expédition ? — Le général Pichegru. — Et avec qui ? » — Alors par
supposition, et sans autre autorité qu'un bruit généralement répandu, les
donneurs de conseils téméraires parlaient des chouans qui étaient venus à
Paris se mettre aux ordres des généraux royalistes. A une telle proposition,
les modérés constitutionnels se récriaient contre cet attentat. D'ailleurs
Pichegru n'était-il pas d'un caractère trop prudent pour se charger d'aller
avec quelques jeunes gens attaquer le Luxembourg, défendu par une garde de
quinze cents grenadiers, qui seraient bientôt secourus par les troupes de la
division d'Augereau ? — « Mais nous allons, ajoutait-on, réorganiser la garde
nationale. — Elle n'aura, répondaient les autres, ni le courage, ni l'élan du
13 vendémiaire, et alors elle ne pourra se défendre. » On
discutait ainsi les chances de succès : — « En admettant que le coup de main
sur le Directoire pourrait réussir, n'aurait-on pas, aussitôt après, contre
soi les généraux et les armées ? » — A cela il était répondu : « Le général
Moreau est ami de Pichegru ; il est pour nous. N'a-t-il pas refusé d'envoyer
des adresses que le Directoire voulait faire arriver de l'armée du Rhin ? — Mais
le général Bonaparte s'est prononcé contre le conseil des Cinq-Cents. C'est
lui qui a envoyé Augereau, le plus jacobin de ses généraux. » — A cette
objection on répliquait : — « Le général Bonaparte n'est pas tel que vous le
croyez. Nous savons quelles sont ses véritables dispositions ; il n'aime
point Barras ; il sait que Rewbell le craint et le déteste ; il se moque de
La Réveillière et des théophilanthropes, qui ne lui pardonnent pas d'avoir
épargné Rome et le Pape. Dans la conversation familière, il s'explique
très-librement sur les directeurs ; il est ennemi déclaré de l'anarchie ; il
veut un gouvernement fort ; il aime l'ordre. Son ambition ne trouverait pas
son compte en sauvant le Directoire, qui se méfie de lui. » — Tout cela était
vrai, mais ne pouvait donner l'espoir d'échapper aux violences imminentes du
Directoire. Pendant
ces vaines conversations de la réunion de Clichy, quelques représentants plus
réellement modérés et d'un esprit plus pratique cherchaient, sans plus de
succès, s'il y avait quelque chose à faire. Le général Dumas, un des membres
les plus considérés du conseil des Anciens, savait dès longtemps qu'on ne
pouvait pas songer à Pichegru. Lors du passage du Rhin, un fourgon
appartenant au général autrichien K’linglin était tombé aux mains des
Français. Le général Moreau avait pris connaissance des papiers qu'on y
trouva : il eut ainsi des preuves écrites des communications que le général
Pichegru avait entretenues avec le prince de Condé et des projets de trahison
qu'il avait conçus. Pichegru était destitué depuis un an ; la paix allait
être signée. Moreau, après avoir consulté Desaix et Reynier, pensa qu'il
était au moins inutile de faire connaître au Directoire ce qu'il venait de
découvrir. Bien qu'aucun des généraux de l'armée du Rhin ne fût compromis par
ces papiers, le gouvernement aurait pu concevoir des soupçons. Moreau résolut
de tenir secrète la découverte qu'il avait faite, afin de ne pas livrer son
armée aux inquisitions de la police. Desaix était très-attaché au général
Dumas et avait en lui une grande confiance ; il lui fit part de cette
découverte, comme aussi quelque temps après il la révéla au général
Bonaparte, qui savait déjà par le comte d'Entraigues les intrigues de
Pichegru. Le
général Dumas, sans laisser soupçonner à Pichegru qu'il savait son secret,
avait plus d'une fois essayé de pénétrer quels pouvaient être ses desseins,
ses espérances- ; mais Pichegru était un homme si réservé, si taciturne et
indéchiffrable, qu'il ne put-tirer de lui autre chose que des assurances
d'une parfaite conformité d'opinion avec les modérés et de sa conviction
qu'il fallait songer seulement à obtenir des réformes dans la législation
révolutionnaire. Dumas resta persuadé que Pichegru n'avait en ce moment aucun
plan arrêté ; que depuis qu'il ne commandait plus une armée, il n'entrevoyait
aucune chance de tenir les promesses faites aux princes émigrés, et qu'il
était même embarrassé de se montrer à leurs partisans si prudent et si peu
disposé à agir. En effet, sa conduite, depuis le commencement de cette
intrigue, avait toujours été celle d'un homme qui ne veut rien risquer sans
être assuré du succès. Ce fut aussi le jugement qu'en porta Carnot, qui
n'avait que des soupçons. Il le vit quelquefois sans pouvoir entamer une
conversation avec lui, et presque au dernier moment Pichegru lui fit dire : —
« Que faut-il que je fasse pour prouver que je n'abandonne pas les
patriotes ? » — Les royalistes et les adversaires ardents du Directoire
n'avaient donc nul espoir à placer sur Pichegru : il ne montra aucun
empressement à accepter les propositions de quelques chouans qui le
pressaient d'accueillir leur dévouement et leur témérité. Lorsque
le respect des lois et des législateurs élus par le peuple n'était pas un
obstacle aux violences que le Directoire était déterminé à exercer ; lorsque
l'opinion publique, loin de l'intimider, augmentait son irritation, il ne
restait aucun moyen de défense contre la force militaire. Toutefois, dans la
pensée d'opposer quelque résistance à un coup de main, et sans prévoir qu'on
aurait à combattre un corps de troupes retiré des armées qui étaient en face
de l'ennemi, pour être employé contre la représentation nationale, les
commissions des inspecteurs de la salle s'étaient occupées à recomposer avec
soin la garde du Corps législatif. Elle avait d'abord été formée de quinze
cents grenadiers qui avaient eu le même service auprès de la Convention.
Cette troupe avait été originairement composée d'anciens gardes françaises
dont M. de Lafayette avait formé les compagnies soldées de la garde
nationale. Ils s'étaient successivement recrutés de très-mauvais sujets. Le
général Dumas et les autres militaires, inspecteurs de la salle, s'étaient
efforcés de soumettre cette garde à une discipline sévère. Le ministre de la
guerre, Pétiet, et le ministre de la police, L'Apparent, les avaient secondés
dans ce travail. On renvoyait peu à peu les grenadiers dont on était mécontent
; ils étaient dirigés sur l'armée du Rhin, où le général Moreau et le général
Desaix choisissaient des sous-officiers et des soldats d'une conduite
éprouvée pour les placer dans la garde-du Corps législatif. Ce fut aussi de
l'armée du Rhin, et sur la désignation de Moreau, que le général Ramel fut
appelé pour commander cette garde. Il était digne de toute confiance ; on
était sûr de sa fidélité ; mais les inspecteurs jugèrent que, dans de telles
circonstances, il fallait appeler à ce poste un général dont le nom et le
caractère auraient de l'autorité sur l'armée et qui pourrait faire hésiter
l'obéissance de la troupe dirigée contre le Corps législatif. Kléber
était dans la disgrâce du Directoire, et Rewbell, qui craignait et haïssait
tous les généraux, avait pour lui une aversion particulière. Il vivait retiré
à Chaillot ; selon son habitude, il ne cachait pas son mécontentement et ne
ménageait pas le Directoire dans ses spirituelles et cyniques conversations.
Il sut qu'on pensait à lui pour le commandement de la garde du Corps
législatif, et désira s'en expliquer avec le général Dumas. — «
Avez-vous quelque moyen de résistance ? lui dit-il. —
Aucun, qui puisse donner à l'homme le plus téméraire la moindre espérance de
succès. — Si
vous étiez seulement sûr de votre garde, et si vous aviez quelques bataillons
de garde nationale aussi bien disposés qu'au 13 vendémiaire, Augereau et sa
division ne m'embarrasseraient pas. Le commandant de l'artillerie m'est tout
dévoué, et quand l'affaire serait une fois engagée, il passerait de mon côté.
» — La franchise du général Dumas ne permettait pas de pousser plus loin cet
entretien. Il eut,
quelques jours après, à rejeter une offre qu'il ne pouvait honorablement
accepter. Le colonel Raffet, ce commandant du bataillon de la butte des
Moulins, déjà si connu par son courage dans les plus terribles circonstances
de la Révolution, vint le trouver et lui demanda de descendre dans le jardin
des Tuileries pour écouter une communication importante. Ils se promenaient,
à la nuit tombante, au bas de la terrasse de l'eau, sous les grands arbres. — « Vous
n'avez que peu de moments, dit Raffet, vous ne doutez pas de l'attentat qui
va être consommé. Voulez-vous vous débarrasser cette nuit de Rewbell et de
Barras ? Je les ferai tuer, mais à condition que demain matin vous déclarerez
à la tribune que c'est vous qui, pour sauver la République, avez commandé
cette attaque. Donnez-m'en votre parole d'honneur. — Ce ne
serait pas une attaque, répondit Dumas, mais un assassinat. Toutefois
supposons que la guerre civile soit commencée : quels moyens auriez-vous
d'attaquer le Luxembourg ? — J'ai
à ma disposition cent hommes aussi résolus que moi ; et nous courrons même
peu de danger. Le poste qui garde la porte du Luxembourg n'est que de
vingt-cinq hommes. Les arcades qui donnent sur la rue de Tournon ne sont
fermées ni de barreaux ni de grilles ; la moitié des nôtres pénétrera par là
dans la cour. Nous prendrons ainsi la garde à revers ; elle ne pourra se
replier sur le palais. Rewbell loge au rez-de-chaussée ; Barras dans l'aile
gauche. Avant que l'alerte soit donnée au petit Luxembourg, ce sera fini avec
Rewbell et Barras. — «
Dieu me préserve d'autoriser un assassinat, ni même de le laisser commettre.
Votre projet est insensé ; il vous est impossible, dans la circonstance
actuelle, de réunir cent hommes décidés à tenter une pareille entreprise. —
Puisque vous en doutez, répliqua Raffet, dites seulement un peu haut le mot
d'ordre : famille. A l'instant un groupe de jeunes gens qui se
tenaient cachés parmi les arbres entoura les deux interlocuteurs comme pour
demander les ordres de Raffet. Le
général Dumas persista dans son refus. Longtemps après il racontait cette
scène à l'empereur Napoléon qui lui dit : — « Vous fûtes un imbécile ;
vous n'entendez rien aux révolutions. » Ainsi
tous les moyens de défense étaient vainement recherchés ; les essais de
négociation ne réussissaient pas mieux. Le Directoire se refusait à tout
accommodement. Les modérés du conseil des Anciens avaient fini par ne pas
demander d'autre garantie que le remplacement d'Augereau par un autre
général. La
réunion de Clichy ne perdait pas courage ou plutôt elle refusait de croire au
danger. Willot était le plus ardent ; Imbert Colomès et les agents de
l'émigration excitaient vivement les députés qui recevaient leur influence.
Enfin il fut résolu de proposer la mise en accusation du Directoire. MM.
Mersan, Pastoret et Vaublanc furent chargés de cette commission ; mais il
fallait se concerter avec les hommes raisonnables du parti modéré ; ils ne se
refusèrent pas à seconder cette attaque, à la condition qu'en même temps le
Directoire serait sommé par un message de faire connaître ceux des
représentants qu'il accusait de conspirer avec les royalistes. Cet amendement
au projet de Clichy eut pour effet d'y faire renoncer ceux qui l'avaient
conçu. Ainsi
le parti que le Directoire voulait écraser, cette majorité qu'il avait résolu
de détruire, sentait de plus en plus quelle était son impuissance, et
s'abandonnait à son mauvais destin. Le
succès des projets du Directoire, le sort d'un combat où l'agresseur ne
devait trouver nulle résistance, ne présentaient aucun doute ; tout était
prêt : il n'y avait plus qu'à commander aux soldats de marcher ; néanmoins
c'était un grand parti à prendre ; il y eut encore quelques jours
d'hésitation. M. de
Lavalette écrivait le 24 août : — « Le mouvement que je vous ai annoncé
de la part de Barras est ajourné ; ce qui le recule, c'est le peu d'accord
sur les moyens d'exécution et la crainte d’engager un combat dont l'issue
n'est pas douteuse, mais dont les suites effrayent. ; les Cinq-Cents, qu'on
veut chasser, déterminés à ne pas fuir. ; les Anciens qui ont le droit de
transporter le siège du gouvernement hors de Paris, et la nécessité où serait
le Directoire de les suivre. ; l'appréhension d'une réaction des démagogues
Babouvistes. » Ce
délai, cette indécision sur le moment d'agir ne profitaient aucunement à ceux
qui voyaient le coup suspendu sur leur tête ; les modérés du conseil des
Anciens y trouvaient un motif pour avoir une crainte moins urgente et pour ne
commettre aucune imprudence. Les députés de Clichy, téméraires en paroles et
en projets inexécutables, s'agitaient vainement. Chaque jour voyait décroître
l'énergie d'un parti qui ne faisait courir aucun danger réel au Directoire,
et même ne l'inquiétait plus par son action, mais qui n'en était pas moins
incompatible avec le gouvernement des révolutionnaires. La
dernière discussion[15] que la majorité du conseil des
Cinq-Cents eut à soutenir, presque à la veille du jour fatal, témoigna toute
sa faiblesse. Bailleul
s'était, depuis quelques mois, constitué défenseur officieux du Directoire,
et manifestait dans cet office les emportements du barreau, plutôt que
l'ardeur, d'une opinion exaltée. Au lieu de porter à la tribune une
dénonciation contre le parti qu'il combattait, il publia une brochure
intitulée : « Déclaration à mes commettants. » — « Je
n'irai point, disait-il, à une tribune dont toute liberté est bannie, au
milieu de délibérations qui ne sont plus qu'un jeu cruel et une atroce
dérision, recueillir l'outrage, et offrir à des interrupteurs, à des conjurés
sans honte et sans remords, des discours qui, quoique ménagés, élagués,
adoucis, offrent encore trop - de vérités pour qu'ils puissent les entendre.
» On y
lisait encore les passages suivants : — « Le Corps législatif et
notamment le conseil des Cinq-Cents sont en exécration à tout ce qu'il y a de
sensé en France et en Europe. Partout des royalistes déhontés, des chefs de
chouans, des protecteurs de l'assassinat : voilà quels sont les choix qui ont
été faits sous les auspices des agents royaux. Les tribunaux, sans parler de
celui de cassation qui s'est rendu leur vil instrument, souffrent le crime
par leur inaction et autorisent l'assassinat en l'absolvant. Si de tels
magistrats sont coupables, quel nom donner aux représentants qui excusent à
la tribune nationale la révolte et l'assassinat, et qui donnent le signal du
bouleversement et du carnage. Parcourez les procès-verbaux de leurs séances ;
y a-t-il un seul mot qui ne soit un encouragement pour les royalistes ? » Cet
écrit que des colporteurs annonçaient aux portes même de la salle, ce honteux
libelle, cette dénonciation digne d'Amar ou de Saint-Just, fut déféré au
conseil des Cinq-Cents par Duprat, des Bouches-du-Rhône. La Constitution
donnait aux Conseils législatifs le droit de police sur chacun de leurs
membres. L'orateur demanda qu'une commission fût chargée de présenter les
mesures convenables. Hardy,
de la Seine-Inférieure, qui dans les discussions était l'acolyte ordinaire de
Bailleul, prit la défense de son pamphlet qu'il compara à la dénonciation de
Louvet contre Robespierre. La séance devint orageuse ; des injures étaient
bruyamment échangées entre les deux partis. Les tribunes publiques s'en
mêlèrent en auxiliaire du parti qu'accusaient et insultaient les
révolutionnaires. Hardy
continua : — « Oui, je pense, comme Bailleul, qu'il existe dans cette
enceinte une conspiration qui veut renverser le gouvernement. » — Puis il
accusa spécialement d'anciens membres de la Convention. Chacun savait qu'il
voulait désigner Boissy-d'Anglas et Henri Larivière. Dumolard,
dans un discours dont l'intention était modérée et qui concluait à ne prendre
aucune mesure contre Bailleul, eut l'imprudence d'adresser à Tallien une
violente diatribe. Depuis quelque temps les royalistes ; et même un grand
nombre de modérés, parlaient beaucoup du parti d'Orléans à un moment où il
existait moins que jamais, puisque les princes de cette maison étaient en
Amérique : c'était traduire en conspiration une opinion ou une prévision qui,
depuis les premiers jours de 1789, avait été plus ou moins répandue. Les
vainqueurs du 13 vendémiaire, les Thermidoriens redevenus Montagnards,
passaient surtout pour Orléanistes. Dumolard prit cette occasion de parler de
Tallien dans les termes les plus insultants. Le 2 septembre, les échafauds de
Bordeaux, les bruits publics sur sa fortune et le luxe qu'il étalait
trouvèrent place dans le discours de Dumolard. Thibaudeau
avait été attaqué par la brochure de Bailleul et par Hardy ; il parla
dédaigneusement de leurs dénonciations et engagea le Conseil à ne les flétrir
que par le mépris. Tallien
demanda la permission de répondre à Dumolard. Il parla avec calme et
convenance, et fut écouté avec d'autant plus de bienveillance, que l'attaque,
toute personnelle, dirigée contre lui avait été généralement blâmée. Il
raconta toute sa vie révolutionnaire en assurant que s'il avait été mêlé à de
-tristes circonstances, s'il avait eu des relations officielles avec des
hommes exécrables, il avait toujours essayé d'empêcher le crime et de sauver
les victimes. On aurait pu discuter sur cette apologie, hormis sur le dernier
point, car Tallien avait, en effet, protégé et servi des proscrits. Un député
de Paris, Bonnières, qui passait pour royaliste, se leva pour attester qu'au
g septembre. il avait dû la vie à Tallien. Le Conseil passa à l'ordre du
jour, et ne renvoya pas l'écrit de Bailleul à une commission. Ainsi,
ce dernier jour de la liberté constitutionnelle montra le parti qui la
défendait faible, irrésolu, divisé en face d'une minorité que le triomphe
prochain de la violence et de la force rendait audacieuse et insolente. M.
Royer-Collard qu'humiliait la modération tant recommandée par les chefs
prudents de son parti, disait en sortant de la séance : — « On doit être
content de nous, nous avons été assez plats aujourd'hui. » Ce même
jour[16], pendant que Bailleul et ses
amis bravaient et insultaient la représentation nationale, une autre scène se
passait au Luxembourg, et le Directoire déclarait hautement l'intention où il
était de ne plus endurer le contrôle et la contradiction d'une assemblée
libre. Le
général Bernadotte présentait en audience solennelle les drapeaux qu'il avait
été chargé d'apporter. Soit qu'il voulût gagner la faveur du Directoire, qui
ne lui accordait aucune confiance, soit que, conformément aux instructions
qu'il avait reçues, il se proposât seulement d'intimider l'opinion royaliste
et la majorité du conseil des Cinq-Cents, il prononça un discours que
l'accent déclamatoire, l'expression théâtrale de ses regards, sa
gesticulation violente, rendirent plus menaçant que les paroles qu'il
proférait. En effet, elles se rapportaient aux armées étrangères et aux
ennemis du dehors plus qu'au parti en hostilité avec le Directoire. — « Dépositaires
suprêmes des lois, disait-il, soyez certains du respect et de l'obéissance
constitutionnelle des soldats de la patrie ; continuez à exciter l'admiration
de l'Europe ; comprimez les factions et les factieux. Si, comptant sur nos
divisions domestiques et plus encore sur leurs intelligences avec les
déserteurs de la cause de la liberté, nos ennemis formaient des prétentions
exagérées, nous reprendrions les armes et nous marcherions au combat, assurés
de la justice de notre cause, augure de la victoire. » L'impression
que produisit ce discours se confondit avec l'effet bien plus grand de la
réponse de Réveillère-Lépeaux, qui venait de s'installer dans la présidence
du Directoire ; elle eut un grand retentissement, et ne laissa plus aucun
doute sur ce qui allait arriver. — « De lâches déserteurs de la cause
républicaine ont, disait-il, par un pacte honteux vendu à l'étranger et à la
race des Bourbons leur honneur et leur patrie. Chaque jour leurs mains
criminelles sapent l'édifice de nos lois ; ils énervent l'action exécutive et
déversent l'infamie sur ceux qui la dirigent ; ils rappellent, au sein de la
France, les suppôts du fanatisme et de l'aristocratie ; ils se refusent à
voir que le temps n'a pas encore donné au gouvernement cette stabilité, et
aux lois cette vigueur qui ne s'acquièrent que par la pratique et l'habitude
; ils affaiblissent et défigurent la constitution au point d'en faire un
simulacre sans consistance et sans couleur. Ils ont dégradé une jeunesse
naturellement ardente et généreuse, auparavant sensible aux premiers accents
de la liberté, jusqu'à lui faire — la postérité le croira-t-elle ? — appeler
un maître et demander des fers. » « Non,
généreux soldats, le fruit de vos triomphes ne sera point perdu. L'œuvre de
ténèbres de ces hommes qui invoquent sans cesse la Constitution en la violant
impudemment ne sera point consommée ; elle retombera sur ses auteurs. « Oui,
le Directoire jure par la volonté nationale et par la valeur de nos
guerriers, que la République sera sauvée ! » La
salle avait été remplie de spectateurs choisis dans les hommes des faubourgs,
recrues habituelles des séditions. Ils firent retentir leurs applaudissements
et leurs bruyantes approbations. Ainsi,
La Réveillière et Rewbell, qui avaient eu quelque peine à en venir à une
décision définitive et actuelle, étaient maintenant en plein accord avec
Barras, qui, depuis quelques jours, pressait et préparait l'exécution. Les
deux hommes qui devaient jouer le rôle le plus important, Augereau et Sotin,
redoublaient d'activité. Le général s'inquiétait peu des embarras ou des
conséquences politiques, et n'avait aucun doute sur la puissance du sabre ;
Sotin, que le Directoire avait pris pour ministre de la police, en
remplacement de Lenoir-Laroche, était un jacobin subalterne ; quoiqu'il eût
été envoyé au tribunal révolutionnaire par le comité de Nantes et sauvé par
le 9 thermidor, il n'en était pas moins zélé pour le service des opinions et
des intérêts que le Corps législatif attaquait par ses réformes. Le
Directoire agissait par son propre mouvement et pour s'assurer un pouvoir
absolu, mais le prix de sa victoire ne devait pas être un despotisme exercé
par lui seul ; il représentait un parti, et s'il n'avait pas été assuré de
son appui, il ne se serait pas risqué à une si grande entreprise. Ainsi, le
Directoire ne dépendait pas uniquement du triumvirat ; il avait à se
concerter avec des hommes importants, avec des conseillers politiques qui lui
répondaient des diverses fractions de la minorité du Corps législatif. Sieyès
était d'autant plus décidé, qu'il prévoyait que la victoire remportée sur le
royalisme rendrait possibles et même nécessaires de fortes et vastes mesures,
que toujours il avait regardées comme essentielles à un établissement issu de
la Révolution. Ses projets lui semblaient, en toute circonstance, une
déduction nécessaire de l'idée générale qu'il se faisait de la situation ; il
avait la prétention d'être le prophète d'une fatalité logique. MM.
Treilhard et Boulay ne regardaient pas les questions de si haut, mais ils
craignaient une contre-révolution, lors même qu'elle n'aurait pas eu le
caractère royaliste ; ils étaient les défenseurs fidèles de la législation
révolutionnaire. Trois
des ministres faisaient partie de ce comité intime, ainsi composé de neuf
personnes. M. Merlin, depuis l'installation du gouvernement directorial,
avait toujours eu plus d'action dans la conduite des affaires de l'intérieur
qu'aucun des directeurs ; Sotin avait été appelé au ministère pour être
l'agent du coup d'Etat ; M. de Talleyrand, en devenant ministre au moment
même où le Directoire se constituait en inimitié ouverte avec le Corps
législatif, savait d'avance quel gouvernement il allait servir ; ainsi, il
n'avait plus à en délibérer. L'opposition au Directoire, où persistait la
majorité, lui semblait vaine et impuissante. — « Le Corps législatif n'a
plus, disait-il, d'autre ressource que de se rendre à discrétion au
Directoire. » — «
Enfin, ce mouvement tant de fois annoncé va avoir lieu, écrivait Lavalette le
31 août ; le Directoire fera arrêter, la nuit prochaine, quinze ou vingt
députés. » — La résolution qui venait d'être prise était peu cachée ; le
secret était d'autant moins gardé que le succès était certain. Les
représentants les plus menacés étaient fascinés ; ils n'avaient nul moyen
d'action ni de résistance, mais ils niaient le danger. La commission des
inspecteurs était devenue une espèce de club où les représentants arrivaient
en foule pour apprendre ou pour apporter des nouvelles. Le Directoire savait
tout ce qui s'y disait, et ce devait être pour lui un motif de sécurité. La
circonstance était pourtant si grave que l'on s'inquiétait encore au
Luxembourg, et l'on conseillait aux femmes de quitter Paris ou de se cacher
hors de leur maison. Le 16
fructidor au soir[17], le bruit se répandit que, dans
la journée du lendemain, soixante-quinze représentants seraient arrêtés. Vers
minuit, quelques-uns arrivèrent tout effarés à la commission des inspecteurs,
annonçant que les barrières étaient fermées, que les troupes cantonnées dans
la banlieue étaient en marche, et que le comité insurrecteur était réuni au
Luxembourg ; la peur gagna quelques-uns des orateurs les plus vifs, et ils se
retirèrent. On envoya aux enquêtes ; les barrières n'étaient point fermées,
les troupes de la banlieue n'arrivaient pas ; on se rassura et on se remit à
parler courageusement sans rien résoudre. Il y eut encore une séance le
lendemain ; les inspecteurs ne firent aucune proposition, aucun rapport.
Depuis longtemps, les deux Conseils n'avaient délibéré avec autant de calme. Le
lendemain au soir, Thibaudeau reçut d'une main inconnue les proclamations et
les pièces que le Directoire avait fait imprimer pour être affichées le 18.
Il se rendit aussitôt à la commission des inspecteurs dont il faisait partie,
ainsi que Pichegru, avec qui il avait peu ou point de relations. — « Un des
placards, lui dit-il, qui seront affichés dans quelques heures, vous accuse
de trahison et rend compte d'une négociation que vous auriez entretenue avec
le prince de Condé. » — Pichegru conserva une physionomie impassible et
répondit tranquillement : — « Je monterai demain à la tribune pour démentir
tout cela. » — « Mais il n'y aura plus de tribune demain, ni pour vous, ni
pour moi. » — « Je n'ai jamais eu de rapports avec le prince de Condé, »
répéta Pichegru. Cet avis ne parut pas lui donner la pensée de pourvoir, soit
à la défense du Corps législatif, soit à sa sûreté personnelle. À une
heure du matin, le général Ramel fut mandé par le ministre de la guerre. En
même temps, il sut que, par ordre du général Augereau, le poste de cavalerie
du Carrousel et les deux pièces de canon qui étaient dans la cour avaient été
emmenés sur la rive gauche de la Seine par le pont Royal. Rovere était le
seul inspecteur de la salle qui fût resté aux Tuileries ; il était couché. Le
rapport de Ramel ne lui donna aucune inquiétude, et il ne lui prescrivit
point de mesures à prendre. Sur les trois heures du matin, on lui remit un
billet du général Lemoine, qui le sommait, au nom du Directoire, de donner
passage par le Pont-Tournant à une colonne de quinze cents hommes, chargés
d'exécuter les ordres du gouvernement. En même temps, on lui apprit que le
château et le jardin étaient investis par douze mille hommes avec quarante
pièces de canon. Pendant
que Ramel allait prévenir la commission des inspecteurs, où il trouva
Pichegru et Willot, le faible poste du Pont-Tournant avait été forcé, ainsi
que la grille du pont Royal. Les deux divisions d'Augereau et de Lemoine
occupaient tout le jardin. Le château était cerné, de telle sorte que toutes
les entrées de la salle des Anciens étaient interceptées. Un seul poste,
celui qui gardait les Cinq-Cents, avait refusé d'ouvrir la grille. Les
représentants qui se trouvaient dans la salle, jugeant que toute résistance
était inutile, défendirent à Ramel de faire feu. Le général Verdière entra et
leur signifia de sortir, disant qu'il avait ordre d'apporter les clefs au
Directoire, et qu'il leur conseillait, pour leur sûreté, de se retirer : ils
refusèrent. Le général, après avoir fait fermer toutes les issues, alla
demander des instructions au Directoire. A cinq
heures et demie, Augereau envoya, par un aide de camp, l'ordre à Ramel de se
rendre, avec son corps, sur le quai d'Orsay, pour y attendre ses ordres. Il
répondit qu'il devait prendre les ordres des deux Conseils. Jusqu'à ce
moment, les officiers et les soldats qui composaient la garde du Corps
législatif avaient conservé une contenance ferme et tranquille ; mais lorsque
leur général eut refusé d'obéir à l'ordre d'Augereau, ils commencèrent à se
troubler ; des officiers criaient : — « Nous ne sommes pas des Suisses. » — «
Je ne veux pas me battre pour Louis XVIII. » — « Les députés sont des
gueux qu'il faut exterminer. » Ramel
répondit vivement à ces factieux ; la majorité des grenadiers semblaient
approuver sa fermeté. Alors
parut Augereau avec un nombreux état-major, où figuraient les hommes les plus
odieux qui aient jamais porté l'uniforme français, Rossignol, Santerre,
Fournier l'Américain, et jusqu'à la veuve de Ronsin en habit d'amazone. Tous
criaient à tue-tête : Vive la République ! — « Commandant
Ramel, dit Augereau, pourquoi n'avez-vous pas obéi aux ordres du ministre et
aux miens ? — «
Parce que je suis sous les ordres du Corps législatif. — «
Vous vous êtes mis dans le cas d'être traduit au conseil de guerre, et
fusillé. — «
J'ai fait mon devoir. — « Me
reconnaissez-vous comme le commandant en chef de la division ? » — « Oui. » —
« Eh bien, rendez-vous aux arrêts. » Pendant
qu'il se conformait à l'ordre qu'il avait reçu, il fut poursuivi des injures
que lui adressaient quelques-uns des anciens officiers de l'armée
révolutionnaire. — « Souffre maintenant, lui disait-on, tu as fait assez
souffrir les autres. » — « Je n'ai fait souffrir personne, répondait-il,
mais j'ai su punir les brigands qui le méritaient » ; en même temps, il
portait la main sur la garde de son épée ; alors toute la bande se jeta sur
lui, son épée fut brisée ; il fut jeté par terre et traîné ; un sous-officier,
qu'il avait mis aux arrêts peu de jours auparavant, s'avançait sur lui pour
le tuer. Augereau
le sauva : — « Laissez-le ; ne le tuez pas, je vous promets qu'il sera
fusillé demain. » — On a dit, et il est de tradition, qu'il lui arracha ses
épaulettes. Il n'en fut pas ainsi ; un domestique nègre, qui était accouru
pour le défendre, fut abîmé de coups de sabre ; Ramel fut conduit au Temple. La
Constitution et le gouvernement légal avaient été anéantis par quelques
soldats ; la représentation nationale n'avait plus une existence véritable ;
les salles où elle siégeait étaient devenues des corps de garde ; les
représentants qui voulaient y pénétrer étaient repoussés ; ceux qu'on y avait
trouvés étaient conduits au Temple. Quelques
heures de la nuit avaient suffi pour ce coup de main, qui était une complète
révolution. Pas une résistance n'avait été opposée à cette invasion des lois
et de la liberté ; pas un citoyen ne pensa à défendre le Corps législatif ;
la population parisienne resta immobile. Lorsque le matin et pendant la
journée elle vit galoper dans les rues le général Augereau empanaché de
plumes tricolores et paré d'une large écharpe, elle regardait avec stupeur,
mais aussi avec indifférence. L'opinion publique s'était associée
sympathiquement à la haine et au mépris que la majorité témoignait au
Directoire, bien plus qu'à la revendication de la justice et de la liberté ;
elle plaçait peu d'espoir et de confiance dans cet essai d'une Constitution
nouvelle. Ainsi, le Corps législatif n'avait pas une vraie popularité : la
cause essentielle de cette apathie était surtout la lassitude des
révolutions, le besoin de repos, le scepticisme des opinions. Toutes avaient
échoué dans leurs promesses et leurs espérances ; on ne pouvait avoir foi à
aucune. Ce fut
sous la direction de Barras que s'accomplit cette expédition ; il connaissait
la tactique des journées révolutionnaires et il s'y trouvait dans son
élément. Pendant qu'il exerçait cette dictature d'une nuit, son collègue La Réveillière
était enfermé dans son appartement, ne se montrant point et ne laissant
entrer personne jusqu'à lui. Rewbell n'était pas fait pour de telles épreuves
; ferme et excessif dans l'exercice journalier du pouvoir et dans la conduite
politique, quand arrivait le moment de la crise, il se troublait au point
d'embarrasser ses amis. La
veille au soir, un jeune officier, Gérard Lacuée, vint de la part de son
oncle, M. de Cessac, avertir Carnot qu'on devait, pendant la nuit, arrêter un
grand nombre de représentants, et que peut-être chercherait-on à le faire
assassiner, ainsi que Barthélémy. Il lui remit en même temps l'adresse d'une
maison où on lui avait préparé un asile sûr. Carnot
et Barthélémy couraient les mêmes dangers ; ils étaient constamment du même
avis dans les délibérations du Directoire ; ils portaient le même jugement
sur la situation ; toutefois, il ne s'était établi entre eux ni intimité, ni
confiance. Carnot n'avait pu se résoudre à contracter une alliance avec un
parti ennemi de la révolution républicaine et plein de rancune contre le
gouvernement de la Convention ; il n'ignorait point la haine mortelle que lui
portait Barras et le savait capable de tout ; mais il n'avait jamais voulu
écouter les avertissements et les instances de ceux de ses amis qui
cherchaient à obtenir de lui quelque résolution énergique. Souvent le général
Willot, qui lui était resté fort dévoué, l'en avait pressé ; il était obstiné
à attendre son sort plutôt que de faire cause commune avec des royalistes. Tant de
réserve et de méfiance n'avaient pas encouragé Barthélemy à se rapprocher
d'un collègue en qui il ne cessait pas de voir le régicide et le membre du
comité de salut public. Avertis
tous les deux du coup qui allait les frapper, ils ne se dirent pas une parole
et se quittèrent à dix heures du soir ; Barthélemy rentra dans son
appartement. A trois
heures du matin, il fut réveillé par un officier de la garde du Directoire
qui commandait le poste du Luxembourg. — « Mon cher directeur, dit-il avec
son accent alsacien, je suis bien fâché ; j'ai ordre de vous arrêter et de
placer dans votre chambre un soldat pour vous garder à vue. » — Barthélémy
demanda qui avait donné un tel ordre. L'officier ne connaissait que
l'obéissance passive et répétait : - « Je suis bien fâché. » Un
moment après entra le général Chérin, qui loua le prisonnier de son calme et
de sa fermeté. — « Lorsque j'ai accepté ma nomination au Directoire, répondit
Barthélémy, je savais bien que c'était me sacrifier et me présenter aux
baïonnettes. » Chérin
lui répondit : — « Si vous couriez quelque danger, c'est moi qui vous
défendrais. — Je
sais ce que je puis attendre d'un militaire exécutant les ordres du
Directoire, » ajouta Barthélémy. Chérin
se retira, et Barthélémy écrivit au président du Directoire une lettre pour
réclamer contre son illégale arrestation. C'était pour se mettre en règle ;
il n'attendait aucune réponse de son collègue Réveillière. Le
commandant du Luxembourg s'était rendu chez Carnot. Il ne le trouva point.
L'appartement était au rez-de-chaussée du Petit-Luxembourg, et Carnot était
sorti par le jardin. On l'y chercha avec soin, et le bruit courut à Paris
qu'un homme qu'on avait pris pour lui, dans l'obscurité, avait été tué près
du Luxembourg. La
force militaire avait fait son office sans rencontrer ni résistance, ni
danger, sans avoir à déployer aucun courage. Maintenant, le parti
révolutionnaire pouvait montrer toute son énergie : c'était pour garantir ses
intérêts et servir ses passions que la victoire était remportée. Plusieurs
membres du conseil des Cinq-Cents se réunirent dans la salle de l'ancien
Théâtre-Français, que depuis quelque temps on appelait l'Odéon ; de moment en
moment, il en arrivait d'autres. Vers onze heures, lorsqu'ils se crurent en
nombre suffisant, ils ouvrirent la séance, sous la présidence de Lamarque. Les
loges et les galeries étaient garnies de spectateurs. Poullain-Grandpré
prit la parole. — « Les mesures qui ont été prises, le local que nous
occupons, tout annonce que la patrie a couru de grands dangers et que nous en
courons encore : rendons grâces au Directoire ; c'est à lui que nous devons
le salut de la patrie. Mais ce n'est pas assez que le Directoire veille, il
est aussi de notre devoir de prendre des mesures capables d'assurer le salut
public et la conservation de la Constitution. A cet effet, je demande la
formation d'une commission de cinq membres. Elle fut aussitôt nommée. Sieyès,
Boulay, Chazal, Villers et Poullain-Grandpré la composèrent. Ces choix
étaient pris parmi les conseillers et les complices de la conspiration. A ce
moment, le rôle de Sieyès était devenu, non pas éclatant, mais important. Quelques
membres encore mal informés demandèrent pourquoi le conseil des Cinq-Cents se
trouvait sur ce théâtre et non pas dans la salle de ses séances. On leur
répondit : — « Vous êtes ici en vertu d'un arrêté du Directoire. Vous
connaîtrez incessamment les motifs de cet arrêté et les circonstances qui
vous empêchent de siéger dans votre salle. » Porte,
représentant de la Haute-Garonne, proposa de permettre au Directoire, et même
de le requérir de faire entrer dans la circonscription constitutionnelle le
nombre de troupes nécessaire « pour le maintien de l'ordre et la défense de
la Constitution. » Boulay
ne pensait pas que cette mesure fût en ce moment très-urgente, et demanda le
renvoi à la commission dont il faisait partie. Merlin de Thionville remarqua
que la Constitution pouvait aussi avoir besoin d'être sauvée du parti
anarchique, et insista pour que la proposition fût adoptée, en ajoutant,
après le mot Constitution contre tous ses ennemis. Cette
preuve d'impartialité et cette précaution contre des révolutionnaires
anarchistes satisfirent la conscience de cette section du parti modéré,
toujours disposée à se soumettre au pouvoir dominant. Chazal
annonça que le message du Directoire n'arriverait pas avant six heures du
soir ; la séance fut déclarée permanente, mais suspendue jusqu'au moment du
message. En même
temps le conseil des Anciens, moins empressé et moins nombreux, se réunissait
à l'amphithéâtre de l'École de médecine. — Laussat remarqua que la
Constitution ne donnait pas au Directoire le droit de changer le lieu des
séances du Corps législatif. — On lui répondit que la Constitution n'avait
pas prévu des circonstances extraordinaires, et que là où se trouvait la
majorité, là était le Corps législatif. — Alors il fut demandé que la
majorité fût constatée ; il fallait reconnaître si dans cet amphithéâtre, où
les représentants se trouvaient mêlés avec les grenadiers de garde et les
curieux qui étaient entrés, il y avait cent vingt-six représentants. Lebreton
répondit que l'Assemblée constituante ne s'était pas comptée lorsqu'elle se
réunissait au Jeu de paume ; et que provisoirement les messages pouvaient
être lus. Ils étaient envoyés par les Cinq-Cents, pour annoncer leur présence
à l'Odéon, et pour apporter la résolution qui permettait la marche des
troupes vers Paris. Ce
dernier projet paraissait urgent à quelques représentants ; mais délibérer
sans majorité inquiétait les plus scrupuleux ; on allait procéder à l'appel
nominal, lorsque Baudin objecta que ce serait faire injure aux absents qui ne
savaient peut-être pas où se tenait la séance du conseil des Anciens ; pour
gagner du temps, le message fut renvoyé à une commission. Baudin
revint peu de moments après, et proposa l'adoption du projet, en insistant
sur l'urgence qui devait dissiper les scrupules quant à la majorité. Son
langage troublé témoignait involontairement de la situation du Corps
législatif et de la pression qui pesait sur la représentation nationale. — « Aucune
circonstance ne fera fléchir votre courage. Ce n'est point sous l'empire de
la force que vous - délibérerez. Réunis régulièrement pour émettre vos
suffrages avec une entière liberté, votre rassemblement volontaire dans un
lieu qui n'est pas celui de vos séances ordinaires atteste avec évidence que
des mesures fortes et urgentes sont indispensables. » Le
Conseil adopta sa résolution sans se compter, et la séance, déclarée
permanente, fut ajournée à' six heures du soir. Pendant
cette journée, les généraux sous la direction de Barras furent employés à
faire des arrestations, et à conduire en prison les représentants et les
autres proscrits désignés par le Directoire. Pendant qu'Augereau était à la
caserne des grenadiers, où il faisait enlever Ramel, il envoya saisir, au
pavillon de Marsan, les représentants qui se trouvaient à la commission des
inspecteurs. Pichegru y était, et lorsque l'officier chargé de l'arrêter lui
dit : — « Te voilà donc, général des brigands, » il lui répondit froidement :
— « Oui, quand je te commandais. » — Willot, Bourdon de l'Oise, de Rumare, de
la Rue et trois autres représentants moins connus furent emmenés avec lui au
Temple. Il n'y avait pas de mandat d'arrêt contre Bourdon de l'Oise. — « Je
veux partager le sort de mes collègues, dit-il à l'officier. Je ne veux pas
me déshonorer en acceptant une indigne faveur. » Un
certain nombre des Anciens s'étaient rendus à sept heures du matin dans leur
salle accoutumée, dont les portes n'étaient pas encore occupées. Bientôt la
troupe entra dans la salle et somma les représentants de se retirer ; comme
le président Lafon-Ladébat n'obéissait point à cet ordre, il fut arraché du
fauteuil ; après les avoir chassés, on ferma les portes en y plaçant un
scellé. Les
membres de l'autre Conseil, expulsés aussi par la violence quelques heures
auparavant, s'étaient réunis au nombre de quatre-vingt-cinq chez un d'eux,
André de La Lozère. Une
trentaine de représentants des Anciens se rendirent chez M. de Marbois ; il
leur dit que, toutes les accusations portées contre eux étant mensongères et
calomnieuses, il était indigne pour des hommes d'honneur de fuir ou de se
cacher ; que, s'il y avait encore un moyen de prévenir une catastrophe,
c'était de se mettre en évidence, et de donner aux honnêtes gens l'exemple de
la résistance contre l'injustice et la violation des lois. Ainsi, il proposa
à ses collègues de retourner aussitôt pour se faire rouvrir la salle des
séances ; MM. Tronchet et Muraire appuyèrent cette courageuse détermination. Le
Directoire ne s'était pas attendu à un tel acte de fermeté. Les représentants
se mirent en marche pour les Tuileries ; partout on les laissait passer avec
respect, mais sans que ce sentiment suscitât la moindre émotion ; ils
arrivèrent jusqu'au jardin des Tuileries ; alors un huissier se présenta pour
les avertir que la séance se tenait à l'Ecole de médecine ; trois d'entre eux
s'y rendirent pour prier ceux de leurs collègues qui s'y trouvaient de
revenir au lieu ordinaire des séances. Les
autres parvinrent jusqu'au château, mais, sous les galeries qui régnaient le
long du parterre, ils furent brutalement repoussés par des soldats et menacés
de leurs baïonnettes ou repoussés avec la crosse de leurs fusils. Ils
convinrent de se réunir chez leur président Lafon-Ladébat ; un détachement de
cavalerie dispersa leur groupe, et ils se rendirent isolément au lieu du
rendez-vous. A peine étaient-ils arrivés, qu'on vint leur dire qu'une
patrouille de gendarmerie les suivait ; la fuite était encore facile ; ils
n'y songèrent pas. Cette
patrouille n'était point destinée à les prendre ; son mandat était d'arrêter
les membres des Cinq-Cents réunis dans une maison voisine. L'officier
s'aperçut de sa méprise ; mais, sachant bien qu'il ne serait pas désavoué, il
ne montra point le mandat d'arrêt, et procéda à leur arrestation. Il leur dit
seulement qu'il était chargé de dissoudre les rassemblements interdits par la
loi ; et comme on lui demandait quelle loi, il répondit : — « La loi, c'est
le sabre. » On les
conduisit chez le ministre Sotin. Ils demandèrent, à lui aussi, en vertu de
quel ordre ils étaient arrêtés. Il leur lut un ordre du Directoire, qui commandait
de faire arrêter les représentants rassemblés rue Neuve-de-Luxembourg, dans
telle maison, dont le numéro était marqué. — « Ce n'est point le numéro de ma
maison, répondit Lafon ; il n'y a donc point d'ordre pour nous arrêter. » Le
ministre répondit en souriant : — « Vous jugez bien qu'après ce que j'ai pris
sur moi, un peu plus ou un peu moins de compromission n'est pas une affaire.
» Ils
furent mis dans des voitures, et conduits au Temple avec une escorte de
gendarmerie ; sur les ponts et les quais régnait une double haie de soldats ;
la population semblait consternée, en voyant passer des vieillards conduits
comme des criminels ; quelques groupes vociféraient des injures. — «
Scélérats que vous êtes, criaient-ils en les menaçant, répétez donc avec nous
: Vive la République ! » — Un des cochers, qui se souvenait peut-être
du 2 septembre, leur dit tout effrayé : — « On massacre la dernière
voiture. » Il n'en était rien. Les
représentants des Cinq-Cents rassemblés dans l'autre maison subirent le même
sort ; beaucoup d'autres furent poursuivis jusque dans leur domicile, et
arrachés aux embrassements de leur famille. Ainsi
qu'il l'avait annoncé, le Directoire envoya son message vers les six heures
du soir. Il était conçu en ces termes : — « Citoyens législateurs, le
Directoire s'empresse de vous faire part des mesures qu'il a été forcé de
prendre pour le salut de la patrie et le maintien de la constitution. Il vous
transmet à cet effet toutes les pièces qu'il a réunies ; s'il eût tardé un
jour de plus, la République était livrée à ses ennemis. Les lieux mêmes de
vos séances étaient le point de réunion des conjurés. C'était de là qu'ils
distribuaient hier leurs cartes et les bons pour la délivrance des armes ;
c'est de là qu'ils correspondaient cette nuit avec leurs complices ; enfin
c'est de là, ou dans les environs, qu'ils essayent encore des rassemblements
clandestins et séditieux, qu'en ce moment même la police s'occupe de
dissiper. C'eût été compromettre la sûreté publique et celle des
représentants fidèles que de les laisser confondus avec les ennemis de la
patrie dans l'antre des conspirations. « La
conduite du Directoire était tracée par la nécessité de prévenir ces
conspirateurs qui tuaient le gouvernement. En matière d'État, les mesures
extrêmes ne sont appréciées que par les circonstances. Vous jugerez de celles
qui ont déterminé le Directoire et qui ont amené le résultat le plus heureux. « Le 18
fructidor sera un jour célèbre dans les annales de la France. « Il
vous met à portée de fixer à jamais les destinées de la République. Saisissez
cette occasion : faites-en une grande époque ; ranimez le patriotisme ;
ressuscitez l'esprit publie ; hâtez-vous de refermer l'abîme où les amis des
rois s'étaient flattés d'ensevelir jusqu'au souvenir de notre liberté. » Une
proclamation du Directoire aux Français rendait un compte détaillé de ce
qu'il appelait les preuves de la conspiration ; ces preuves n'étaient point
et ne pouvaient pas être l'exposé de faits accomplis ; il n'y en avait pas un
à alléguer ; les écrits qui étaient produits témoignaient des intrigues, des
projets, des espérances, des illusions qui ne s'étaient point produits au
jour. Le
Directoire commençait à poser comme un fait éclatant d'évidence la
conspiration de vendémiaire, prouvée, disait-il, par la correspondance de
Lemaire ; or, Tallien, lorsqu'il avait voulu en tirer une dénonciation contre
ses collègues, n'avait obtenu d'autre succès que de la voir repoussée avec
mépris ; puis, les tribunaux avaient reconnu par arrêt qu'il n'y avait pas eu
de conspiration en vendémiaire. Le
récit que le comte d'Entraigues avait fait des communications de Pichegru
avec le prince de Condé avait beaucoup plus d'importance. Après l'avoir fait
écrire par M. d'Entraigues lui-même, le général Bonaparte avait tardé de
l'envoyer au gouvernement ; c'était récemment qu'il l'avait fait remettre au
Directoire par le général Bernadotte, sans doute dans la pensée que le coup
d'État ne devait porter que sur Pichegru, Imbert Colomès et le très-petit
nombre de représentants directement compromis, dont les intrigues, sinon les
conspirations, étaient prouvées. Cette
pièce, dont peu de jours après le témoignage allait être confirmé de manière
à ne point laisser de doute, n'inspirait aucune confiance au public, ni même
aux représentants qui connaissaient et condamnaient les opinions royalistes
de Pichegru., Son caractère était généralement estimé, et la disgrâce où il
était tenu par le Directoire lui avait valu une faveur presque universelle.
Le récit de M. de Montgaillard, qu'on savait l'agent de plusieurs polices,
répété par M. d'Entraigues, homme d'illusion et d'intrigue, ne semblait pas
digne de confiance ; la pièce placardée sur les murs de Paris était lue
froidement et mise en doute dans les groupes qui se formaient devant les
affiches, avec un calme inconnu jusqu'alors dans les jours de révolution. Le
Directoire tirait de cette bienveillance de l'opinion modérée pour Pichegru,
de son élection à -la présidence, une preuve qui lui semblait démontrer le
royalisme de la majorité. D'ailleurs, la grande conspiration dont il faisait
tant de bruit n'était qu'un prétexte. Le message et la publication des pièces
étaient destinés à justifier par quelques motifs apparents cette impudente
violence ; réellement c'était contre le Corps législatif, et non pas contre
les royalistes, que le Directoire faisait une révolution. Le
procès de La Villeheurnois, Brottier et Duverne de Presle, était aussi
apporté en preuve de la complicité des représentants avec les agents de Louis
XVIII ; encore qu'il eût été hautement reconnu que les noms écrits sur des
notes informes, à l'insu de députés qui ne connaissaient pas même les
intrigants de l'émigration, n'établissaient aucune présomption. Le prétendant recommandait à ses correspondants d'agir sur
les élections
; le Directoire en concluait que les élections du second tiers avaient été faites sous l'influence de la cour de
Blankenbourg. Cette
conspiration de La Villeheurnois, que le Directoire avait poursuivie avec
tant d'acharnement, bravant les règles de la justice, annulant les arrêts du
tribunal de cassation, avait, malgré tous ses efforts, échoué devant la
conscience du conseil de guerre ; le public en avait apprécié la valeur
réelle, et maintenant le Directoire en tirait un acte d'accusation contre le
Corps législatif, comme si le complot était encore flagrant, tandis qu'il
avait été jugé depuis six mois. Après
le prononcé du tribunal militaire, le Directoire avait arbitrairement détenu
au Temple Brottier, La Villeheurnois et Duverne de Presle ; maintenant on
produisait une déclaration de ce dernier qui renfermait d'autres détails et
d'autres faits que les pièces du procès ; elle avait été faite par-devant le
ministère de la police, et portait la date du 1 er mars 1797 ; il paraissait
singulier qu'elle n'eût pas été produite devant le tribunal, qui n'avait
rendu son arrêt que le 8 avril ; on en avait pourtant parlé, et le bruit
avait couru que cette déclaration donnerait lieu à un message du Directoire ;
il avait fait démentir ces propos par son journal officiel. — « La prédiction
d'un message pour dénoncer cent quatre-vingt-quatre membres du Corps
législatif est une perfide imposture ; c'est une manœuvre de la malveillance
qui n'a d'autre but que de répandre la division et l'inquiétude. Il n'a
jamais été question de cela ni de rien de pareil, de rien qui soit le moins
du monde vraisemblable, de rien qui en ait pu faire naître l'idée. » —
Duverne de Presle avait aussi nié qu'il eût fait aucune déclaration. C'était
une telle pièce que le Directoire transmettait au Corps législatif pour
motiver la violation de tous les droits publics, pour accuser la majorité et
pour la livrer aux volontés arbitraires d'une minorité passionnée, accoutumée
aux procédés révolutionnaires. En
admettant que cette déclaration fût authentique, ce qui est toujours resté
douteux, elle portait le même caractère que les autres écrits produits comme
preuves. C'étaient les suppositions, les espérances illusoires de gens qui
n'avaient nul accès dans la région politique, qui ne connaissaient pas un
seul député, qui interprétaient selon leurs idées des conversations
insignifiantes, et qui, sans cesse, pour se faire valoir auprès de leurs
correspondants, écrivaient des mensonges et des exagérations. Les
phrases dont le Directoire tirait de si terribles conséquences étaient sans
valeur. — « C'est dans les Conseils, disait Duverne de Presle, que nous avons
trouvé plus de facilité ; dès le mois de juin il nous fut fait des offres au
nom d'un parti qui se disait très-puissant. Quelqu'un a, je crois, porté au
roi une liste de cent quatre-vingt-quatre membres qui désirent la monarchie :
je n'affirme rien sur ce fait. Une personne est venue nous proposer de donner
au roi soixante membres. Nous ne connaissons pas les membres du Corps
législatif qui sont de notre parti. Lemaire et Mersan étaient nos seuls
intermédiaires ; les autres sont des membres de la réunion de Clichy, ou du
moins la plus grande partie de ceux qui la forment. » La
déclaration de Duverne était la pièce principale, la pièce probante. Pour la
corroborer, le Directoire y ajoutait, en commentaire explicatif, des phrases
dites à la tribune par les orateurs de la majorité ; il terminait ainsi sa
proclamation : — « Non,
des élus de Blankenbourg, usurpant le nom d'élus du peuple, des émigrés, des
chefs de chouans, des chefs de conspiration, des hommes qui ont trahi leur
devoir dans d'éminentes fonctions, ne vous enlèveront pas le fruit de vos
travaux. » « Le
Corps législatif en saura faire sans doute une sage distinction. Citoyens,
confiez-vous à son patriotisme et à ses lumières pour accomplir ce grand acte
de justice et de nécessité. Que votre élan généreux ne prenne pas une marche
irrégulière et mal assurée ; sinon, vous en perdrez tout le fruit, si même
vous n'en éprouvez de tristes conséquences, comme il est arrivé tant de fois.
N'oublions jamais que nous sommes entre deux périls également grands : celui
de laisser encore subsister des germes du mal qui amènerait de nouvelles
secousses, et celui de périr par l'excès du remède. » Le
Directoire désirait que la résolution du conseil des Cinq-Cents fût docile et
prompte. Le ministre de la justice, qui avait trié et classé toutes les
pièces, de concert avec le ministre de la police, poussait la précaution
jusqu'à envoyer un discours tout fait pour le rapporteur que la commission
choisirait. Mais le démembrement du Corps législatif et la proscription de
leurs collègues était une tâche que la minorité réclamait pour elle-même,
empressée comme elle l'était de satisfaire ses haines, de se venger des
paroles qu'elle avait écoutées et des peurs qui l'agitaient. La
liste de proscription envoyée par le Directoire fut donc discutée à la
commission. C'était un cadre où chacun voulait placer ceux dont il avait
envie de se défaire, et retirer ceux à qui il prenait intérêt. M.
Boulay fut rapporteur ; son discours, sans entrer dans les détails
personnels, sans discuter les pièces et les témoignages, développait les
motifs généraux et politiques. « Dans des circonstances si urgentes, il
s'agissait seulement d'une délibération prompte, vigoureuse et sage. » Il
affirmait l'existence d'une vaste conspiration, dont l'objet était d'anéantir
la République et la liberté, de rétablir le trône, la famille royale, la
noblesse, le clergé, la féodalité et tous les abus de l'ancien gouvernement. — «
Nous vous le disons avec douleur, un des grands foyers de la conspiration,
celui où elle plaçait sa principale espérance, était le Corps législatif. Ce
n'est pas que la majorité ne fût amie de la liberté et de la Constitution ;
nous croyons qu'un très-petit nombre de nos collègues servaient la
conspiration, mais ils formaient un parti qui, par ses intrigues, obtenait
souvent la majorité. Il avait un ton tyrannique et révolutionnaire ; il
paralysait la marche du gouvernement. « Le
Directoire ne peut marcher qu'avec l'appui du Corps législatif : je dirai
même avec sa bienveillance. Or ce parti, le contrariant sans cesse, le
déconsidérait ; les chefs voulaient le dépouiller de ses attributions, le
garrotter, le faire périr : bientôt de grands coups auraient été portés ;
mais la sagesse et l'activité du Directoire ont tout déjoué. » Cet
exposé avait du moins le mérite de la franchise, on aurait pu dire de la
naïveté. Le Directoire demandait le despotisme et les révolutionnaires
voulaient le lui donner, parce qu'ils avaient action sur lui. —
« Dans cette situation, continuait le rapporteur, il faut une grande et
vigoureuse mesure ; nous sommes dans un état de guerre ; nous sommes sur le
champ de bataille. « D'un
côté sont les ennemis de la liberté, de la République et du peuple ; de
l'autre côté, ses amis. Là sont les agents de la conspiration ; ici la
majorité du Corps législatif et du Directoire. Il n'y a pas de temps à perdre
; il faut sauver la chose publique et mettre ses ennemis dans l'impuissance
de nuire : il faut les désarmer et les éloigner à jamais de cette République
qui leur est odieuse et dont ils avaient juré la perte. « Proclamons
d'abord, pour rassurer tous les esprits, que le triomphe républicain ne sera
souillé d'aucune goutte de sang. Malheur à celui qui songerait à rétablir les
échafauds. Les personnes, les propriétés seront respectées. Il n'est pas
question de vengeance, mais de salut public. Nous voulons terminer la guerre
intestine, l'empêcher de devenir sanglante. La France allait devenir une
vaste Vendée ; bientôt elle n'aurait offert qu'un tas de cadavres et de
ruines : c'est ce qu'il faut empêcher. Le seul moyen était de saisir les
conspirateurs au moment où ils allaient éclater. Ils sont, ou seront arrêtés.
Que faut-il en faire ? Il faut les éloigner du Corps législatif et de toute
autorité constituée. Ceux qui paraissent les plus dangereux, il faut les
déporter. » — Alors le rapporteur arrivait à la grande idée de Sieyès, idée
que Saint-Just avait déjà produite à la Convention, mais à laquelle il
donnait la guillotine pour préface, ce qui était, on doit en convenir, une
grande différence. La nouvelle école révolutionnaire cherchait du moins à se
couvrir hypocritement d'un semblant de respect pour l'humanité. — « La
déportation sera désormais le seul moyen de salut public : c'est la peine que
doivent subir tous les ennemis irréconciliables de la République. Cette
mesure est commandée par la politique, autorisée par la justice, avouée par
l'humanité. Un lieu sera déterminé, où l'on transportera tous ceux dont les
préjugés, les prétentions, et, pour dire le vrai mot, dont l'existence est
incompatible avec le gouvernement républicain « C'est par là que nous nous
débarrasserons des émigrés et des prêtres ; les émigrés sont bannis à
perpétuité ; tous ceux qui rentreront seront transportés en un lieu désigné
par le gouvernement ; ils seront en quelque sorte colonisés. La nation
française, toujours grande et généreuse, fera volontiers des sacrifices pour
les mettre en situation de former des établissements. » Quant
aux prêtres, la déportation, selon le rapporteur, devait s'appliquer
seulement à ceux qui refuseraient une déclaration de soumission aux lois. Après
avoir encore parlé de la nécessité politique, de la justice, de l'humanité,
le rapporteur proposait à ses collègues une déportation en masse, sans
jugement, et leur recommandait d'éviter la lenteur des formes judiciaires. —
« Vous êtes vainqueurs : usez de la victoire, ou le combat pourrait
recommencer : frappons les coups nécessaires ; reprenons nos fonctions
législatives, et rétablissons l'harmonie entre nous et le Directoire. » — La
péroraison était un tableau du bonheur dont la France allait jouir. Une
voix s'éleva pour demander douze heures de délai, afin de réfléchir sur la
série de mesures énergiques dont, après le rapport, il avait été donné
lecture. Les cris de la plupart des représentants qui s'étaient rendus à
cette séance proclamèrent l'urgence. L'article
1er portait l'annulation des élections de - cinquante et un départements,
comme viciées par les manœuvres du royalisme. Pourquoi ceux-là, plutôt que
d'autres ? C'est ce que ni le Directoire, ni la commission n'avaient pas pris
le soin d'expliquer : chacun savait que c'était un moyen d'éliminer les
représentants les plus connus de la majorité. Ainsi, un représentant de
Lot-et-Garonne n'appuya point sa réclamation sur la régularité de son
élection, mais sur son dévouement notoire à la République. Il en allégua une
preuve qui, dans la circonstance, pouvait paraître singulière ; il avait eu,
en 1793, disait-il, le courage de protester contre le 31 mai : apparemment il
ne croyait pas que ce fût, cette fois, l'occasion d'avoir du courage ; on
retrancha le département de Lot-et-Garonne. Quelques
élections avaient été annulées par le Corps législatif, parce que le parti
révolutionnaire les avait troublées ou avait procédé par voie de scission ;
elles furent déclarées valables par l'article 2. Par
suite des articles précédents, tous les juges, administrateurs, hauts jurés
élus par les colléges électoraux suspects devaient cesser leurs fonctions ;
le Directoire était chargé de pourvoir à ces vacances et de nommer des
successeurs. L'article
7 annulait la loi qui avait rappelé à leurs fonctions législatives Aimé,
Mersan, Gau, Polissard et Vaillant, exclus par la loi du 3 brumaire. L'exclusion
prononcée contre les parents d'émigrés par cette même loi était rétablie,
ainsi que toutes les autres. Le droit de voter dans les assemblées primaires
leur était également interdit. Un
serment était imposé aux votants des assemblées primaires et aux électeurs. Aucune
objection ne s'éleva contre ce rétablissement de la législation
révolutionnaire ; elle était un des motifs de la prise d'armes, et
conséquemment un des gages de la victoire. L'article
13, prononçait la déportation de cinquante-trois représentants ; ni la
constitution, ni la justice, ni l'humanité ne furent invoquées contre un tel
acte de barbare tyrannie ; mais l'amitié, mais les sentiments personnels
donnèrent à quelques-uns des proscripteurs le courage de réclamer pour des
proscrits. Savary,
Tallien, Boulay, attestèrent que Normand, député de Nantes, était un bon
républicain qui avait combattu dans la Vendée et à Quiberon ; son nom fut
retranché de la liste. Boulay,
sans réfléchir à la quantité de noms proposés par la commission, disait pour
défendre Thibaudeau : — « Une grande idée doit vous saisir, il faut que
cette liste soit la plus courte possible, et qu'elle frappe seulement les
chefs de la tyrannie qui pèse sur nous depuis trois mois. » Il attestait que
« Thibaudeau, malgré quelques erreurs, était très-attaché à la liberté. » Malgré
quelques murmures, Thibaudeau fut excepté. Pontécoulant jouissait d'une
estime universelle, on le savait éloigné d'appartenir à un parti quelconque ;
son nom fut retranché sans autre difficulté que la réclamation malveillante
de Villetard. Plusieurs
autres radiations furent aussi obtenues : Tarbé, ancien ministre des finances, cessait d'être représentant, puisque son élection se trouvait annulée ; on remarqua qu'ainsi il ne
siégerait
plus au Corps législatif ; il n'y avait donc pas intérêt à le déporter. Cet argument parut bon. Des
amis montrèrent un zèle assez grossièrement exprimé pour sauver leurs
protégés. Ils disaient que leur incapacité les rendait peu dangereux ; on
alla - même jusqu'à en traiter un d'imbécile. Il fut
question d'excepter Siméon qui jouissait d'une grande considération, dont les
opinions étaient réellement modérées et le caractère conciliant. Salicetti
s'y opposa, disant que Siméon s'était réfugié à Livourne après la prise de
Toulon. Salicetti savait mieux que personne combien cette précaution était
nécessaire pour échapper aux proscriptions et aux massacres, que lui-même
avait ordonnés de concert avec Barras et Fréron. La
liste fut donc réduite à quarante-deux membres du conseil des Cinq-Cents :
Aubry, Aymé, Bayard, Blain, Boissy d'Anglas, Borne, Bourdon de l'Oise,
Cadroy, Couchery, de Lahaye, de Larue, Doumerc, Dumolard, Duplantier, Duprat,
Gibert Desmolières, Henri Larivière, Imbert Colomès, Camille Jordan, Jourdan
des Bouches-du-Rhône, Gau, Lacarrière, Lemarchand Gomicourt, Lemerer, Mersan,
Madier, Maillard, Noailles, André de la Lozère, Mac-Curtin, Pavie, Pastoret,
Pichegru, Polissard, Praire Montant, Quatremère de Quincy, Saladin, Siméon,
Vauvilliers, Vaublanc, Villaret Joyeuse, Willot. Les
déportés pris dans le conseil des Anciens étaient au nombre de onze :
Barbé-Marbois, Mathieu Dumas, Laumond, Muraire, Ferrand Vaillant,
Lafon-Ladébat, Murinais, Paradis, Portalis, Rovère, Tronçon Ducoudray. Deux
membres du Directoire se trouvaient aussi sur la liste : Carnot et
Barthélémy. L'ancien
ministre de la police, Cochon L'Apparent, et un de ses employés nommé
Dossonville ; les trois condamnés de la conspiration royaliste, La
Villeheurnois, Brottier et Duverne de Presle ; deux généraux, Miranda et
Morgan ; Mailhe, ancien conventionnel, et Suard de l'Académie française,
rédacteur des Annales politiques : tels étaient les noms ajoutés aux
représentants et aux directeurs. Poullain-Grandpré,
en disant qu'il répugnait à faire des propositions rigoureuses, demanda que
Ramel, commandant de la garde du Corps législatif, fût compris au nombre des
déportés : c'était un brave officier, étranger à toute intrigue politique ;
on le punissait d'avoir fait son devoir et d'avoir essayé de défendre la
représentation nationale. Merlin
de Thionville, pour montrer son impartialité, proposait de placer sur la
liste Antonelle, Amar et Félix Lepelletier ; il ne fut pas écouté. Garnier
de Saintes s'étonna de ne voir qu'un seul journaliste compris dans cette
mesure. — « Ce sont eux qui ont compromis la liberté et porté la dissolution
dans toutes les sociétés. » Cette
réflexion fut très-appuyée et l'on chargea la commission de s'en occuper ;
elle y avait déjà songé ainsi que le Directoire. La
liste était suivie des dispositions suivantes : « Les
dénommés ci-dessus seront sans retard déportés dans le lieu qui sera
déterminé par le Directoire : leurs biens seront séquestrés et mainlevée ne
leur en sera accordée que sur la preuve authentique de leur arrivée dans le
lieu de leur déportation. » L'article
15 ne tenait point la promesse que le rapporteur avait faite ; il maintenait
toute la législation des émigrés ; ceux qui rentreraient en France, seraient
non point déportés, mais mis à mort : seulement il était accordé quinze jours
de délai aux émigrés qui se trouvaient en ce moment sur le territoire de la
République... La correspondance avec les émigrés était punie de mort. — La
radiation d'Imbert Colomès et de Rumare, tous deux représentants et émigrés
rayés, était annulée. — La
loi qui rappelait les prêtres déportés, était abrogée. — Une
loi avait rendu à la duchesse d'Orléans et au prince de Conti leurs biens ;
l'article 34 les expulsait de France et annulait la restitution, sauf une
pension alimentaire. — Les
journaux et écrits périodiques étaient mis pour un an sous l'inspection de la
police, qui aurait pouvoir de les prohiber. — Au
contraire la loi qui interdisait les clubs et sociétés politiques était
rapportée ; mais il leur était défendu de professer des principes contraires
à la Constitution. — La
nouvelle loi sur la garde nationale était rapportée. — Le
Directoire reprenait le pouvoir de mettre une commune en état de siège. C'était
une restauration complète de la tyrannie conventionnelle, hormis le tribunal
révolutionnaire, mais avec le projet avoué d'user largement de la
déportation. On pouvait toutefois supposer que ce despotisme concentré
désormais aux mains du Directoire serait exercé, sinon avec plus de justice,
du moins avec plus de calcul. Quant à la garantie donnée par l'existence d'un
Corps législatif, non-seulement elle était nulle, mais elle était un danger
de plus pour l'humanité et pour la raison, puisque les Conseils allaient être
livrés à un parti nécessairement plus passionné et plus exagéré que les
directeurs : au total, le public dans son inertie et son découragement,
croyait, sans bien savoir pourquoi, que le Directoire ne pouvait pas être un
aussi terrible maître que Robespierre, et qu'on ne devait pas en avoir une
très-grande peur. La loi
de salut public, car on l'avait intitulée ainsi, fut aussitôt portée au
conseil des Anciens qui l'attendait et qui siégeait encore à minuit, dans
l'amphithéâtre de l'école de médecine. Là ne régnait point le même
empressement qu'à l'Odéon ; la sagesse et la prudence des Anciens tempéraient
les ardeurs du parti révolutionnaire, comme elles avaient constamment arrêté
le parti modéré. Une commission fut nommée pour examiner le projet, et la
majorité des commissaires n'était point favorable à de telles mesures. L'aspect
que présentait cette salle pouvait affliger et intimider les âmes honnêtes,
mais faibles : dans les bancs supérieurs de l'amphithéâtre, des grenadiers
parlaient à haute voix et faisaient entendre leurs menaces mêlées aux
vociférations de quelques groupes de Jacobins de bas étage. La
commission aurait voulu gagner du temps ; mais le Directoire et ses partisans
étaient pressés. — « La patrie est en danger. Je demande la permanence
pendant la nuit, disait Lacombe Saint-Michel ; point de délai. Nous passâmes
sept nuits de suite après le 10 août. » — A sept heures du matin, le
rapporteur vint dire que la commission croyait nécessaire d'avoir des
informations et des pièces sur les motifs qui pouvaient déterminer la nullité
des élections et la déportation des personnes. Lecouteulx
et Régnier[18] parlèrent à l'appui d'un avis
si juste et si raisonnable ; mais Lacombe Saint-Michel et quelques autres
s'emportaient contre la faiblesse de leurs collègues. — « Des preuves !
disaient-ils ; en faut-il contre la faction royaliste ? » — Puis, pour
déterminer les opinions flottantes : — « Le peuple est là, » — en
montrant quelques hommes de méchante mine qui s'agitaient dans le haut de
l'amphithéâtre. — « Il
faut obéir au peuple. » — Un soldat criait : — « Patriotes ! avancez au pas
de charge. » Malgré
les colères des révolutionnaires et les menaces du peuple, l'avis de la
commission prévalut, et la séance fut suspendue. Il était huit heures du
matin. Ce
retard et cette hésitation du conseil des Anciens, l'audace inattendue des
représentants qui avaient tenté une discussion, troublèrent beaucoup le
Directoire et la faction qui dominait maintenant le conseil des Cinq-Cents.
On ne pouvait se dissimuler que l'opinion publique, tout inactive et muette
qu'elle était, voyait de mauvais œil la journée du 18 fructidor. D'autre
part, le général Rossignol, avec une foule assez nombreuse, s'était dirigé du
faubourg Saint-Antoine vers le Luxembourg, sous prétexte de féliciter le
Directoire d'avoir sauvé la République. Cet essai des auxiliaires anarchistes
que le gouvernement avait lui-même recrutés fut facilement déjoué, et passa
presque inaperçu. Le
conseil des Anciens rentra en séance à midi. Des représentants qui avaient
habituellement voté avec les modérés, mais en conservant toujours un fond de
sympathie pour le parti révolutionnaire, hommes raisonnables, mais engagés
dans leurs vieilles opinions, se déclarèrent pour la loi de proscription.
Creuzé-Latouche répéta les phrases que Boulay avait dites à l’Odéon : — « Pas
une goutte de sang n'a coulé ; aucun excès ne souillera ce grand événement ;
on ne propose que d'écarter des hommes dangereux ; on leur conserve leurs
biens ; ils seront traités avec tous les égards dus à l'humanité. C'est un
acte pénible pour nos cœurs ; mais la patrie n'a de salut que par ce
sacrifice ; nous n'avons pas le choix des moyens. Hâtons-nous, un instant
perdu peut être irréparable ; la foudre est suspendue sur nos têtes. » —
D'autres orateurs soutinrent la même opinion avec violence, menace,
déclamation, et se félicitèrent d'avoir échappé à la Saint-Barthélemy que
préparaient l'orgueil et le fanatisme. Lecouteulx
et Régnier essayèrent encore de défendre la cause des lois et de l'humanité. Un
message du Directoire fut apporté ; dans son inquiète impatience, il
adressait une sommation au conseil des Anciens : « Le
peuple attend ; vous avez vu hier sa tranquillité et sa joie ; nous sommes
aujourd'hui au 19 fructidor, et le peuple demande où en est la République, et
ce que le Corps législatif a fait pour la consolider. Les conspirateurs ont
veillé ; votre silence leur a rendu l'audace : ils renouent leurs intrigues ;
ils parlent déjà de punir les républicains du commencement de leur triomphe ;
ils comptent sur des intelligences dans le sein du Corps législatif. Et l'on
peut hésiter à purger le sol de la France du très - petit nombre de chefs
connus et signalés de la conspiration royale ! Vous êtes au bord du volcan ;
il va vous engloutir. Vous pouvez le fermer, et vous délibérez ! Demain il ne
sera plus temps. » « On
vous parlera des principes ; on cherchera des formes, des excuses, des délais
; on assassinera la Constitution en feignant de l'invoquer ; on invoquera
votre commisération pour certains hommes. Quel sentiment funeste ! quelle
pitié mal entendue ! quelles vues rétrécies ! « Le
Directoire s'est dévoué ; il vous a donné les moyens de sauver la France,
mais il a dû compter que vous les saisiriez. » Quelques
représentants crièrent : - « Aux voix ! » On ne voulut pas même voter
séparément sur chacun des noms inscrits dans la liste des proscrits. —
Quatorze ou quinze membres se levèrent pour la loi, sept osèrent se lever
contre. Le procès-verbal envoyé aux journaux fit mention de l'unanimité. Lorsque
cette nouvelle parvint au conseil des Cinq-Cents la joie fut vive ; on
applaudit beaucoup en criant : « Vive la République ! » Le 18
fructidor était destiné à donner naissance à un grand nombre de lois
tyranniques, de lois d'exception destinées à suppléer aux exécutions
sanglantes et à opérer tout ce que le régime de la Terreur accomplissait au
moyen des échafauds et des proconsuls de la Convention. Déjà ces lois étaient
indiquées et demandées par les révolutionnaires exagérés du conseil des
Cinq-Cents ; elles ne devaient pas tarder. L'impatience des serviteurs zélés
du Directoire n'avait pas longtemps à attendre ; mais pour achever le 18
fructidor, pour consommer l'œuvre de la violence, pour compléter la victoire,
une autre mesure de circonstance, une seconde liste de proscription était
encore nécessaire. Le 19
fructidor, Bailleul rappela que la commission chargée de présenter les
mesures de salut public avait reçu la mission de préparer un projet contre
les journaux et les journalistes. Cette commission s'était déclarée dissoute.
Ainsi, il fallait demander au Directoire une liste des différents journaux et
de leurs auteurs ou rédacteurs. Le
Directoire avait prévenu les vœux de Bailleul : par un arrêté du 18
fructidor, exécuté dans le cours de cette journée, il avait ordonné
l'arrestation des auteurs ou rédacteurs de trente-deux journaux. Dans la
séance du 6 septembre[19], Bailleul, au nom d'une
commission, présenta un projet, conséquence de cette mesure provisoire. Dès
qu'il était question des journaux et des écrivains, les fureurs du parti
révolutionnaire n'avaient plus de limite. Comme il avait épuisé le
vocabulaire de l'injure et de la dénonciation contre les modérés et les royalistes,
l'expression manquait quand il était question des journalistes. Les
révolutionnaires avaient soif de vengeance contre ces royalistes qui les
harcelaient depuis deux ans de diatribes, de railleries, d'anecdotes vraies
ou fausses ; qui remuaient sans cesse les récents souvenirs de la Terreur ;
qui espéraient hautement que le moment allait venir où les hommes de la
Révolution seraient tenus dans une situation d'opprobre ou de subjection. Les
journaux modérés et décents dans leur langage, les journaux qui parlaient au
nom de la Constitution, de la liberté et de la justice, étaient au moins
aussi odieux aux Jacobins. Leur modération était, disait-on, plus dangereuse
; ils la taxaient de ruse et d'hypocrisie. Les excès de la pressé
révolutionnaire, les journaux de Louvet, de Poultier, de Duval, et même le
Rédacteur, qui avaient largement usé de la licence, auraient pu fournir une
excuse, ou du moins une explication pour les ardeurs de leurs adversaires ;
mais cette excuse ne se présenta point à la pensée de Bailleul, journaliste
lui-même. — « Les
chefs de l'horrible conspiration sont bien atroces, bien coupables ; mais il
est des hommes qui, en inspirant la même horreur, laissent dans l'âme un
sentiment plus pénible. Leur existence accuse la nature ; elle compromet
l'espèce humaine. En pensant à eux, l'homme honnête voudrait fuir ses
semblables, s'échapper à lui-même. « Ils
sont coupables de trahison envers la patrie ; ils ont été les fléaux de la
République ; ils ont attaqué son existence dans l'âme des Français, dans leur
cœur, dans leur pensée. » La
conclusion de cette colère était un projet de loi qui condamnait à la
déportation les propriétaires, directeurs, auteurs, collaborateurs de
cinquante-quatre journaux. Pour
toute argumentation, pour toute apologie d'un pareil projet, Bailleul disait
: — « Je répéterai sans cesse que nous ne devons reconnaître de principes que
t ceux qui sauvent. » On cria
: — « Aux voix ! aux voix ! » Salicetti
remarqua que la mesure serait inutile si on ne donnait pas au gouvernement le
droit de rechercher les coupables — il les appelait ainsi — par des visites
domiciliaires. Quelques
objections furent proposées contre cet amendement ; Talot les repoussa avec
vivacité ; il disait : — « Si nos ennemis avaient réussi, nous aurions tous
péri par la corde ou sur l'échafaud ; moins cruels, nous ne demandons pas
leur sang. » Il
fallait toute l'ivresse du succès pour oser présenter un semblable projet.
Aucun nom propre n'était prononcé. Il était impossible de prévoir combien et
quels individus seraient compris dans une mesure qui s'appliquait à toutes
les catégories de personnes soupçonnées de concourir à la publication d'un
des cinquante-quatre journaux proscrits par Bailleul. On
commença par remarquer que la série de tant de journaux était « un peu longue
; qu'on n'avait pas pu retenir tous les noms à une première lecture, et qu'il
faudrait aller successivement aux voix sur chaque journal. » — Cela fut
accordé ; puis on réussit à faire retrancher le mot de collaborateurs,
comme trop vague. La
discussion s'ouvrit sur chaque journal : elle était confuse et ridicule ;
plusieurs de ces journaux étaient à peu près ignorés ; il y avait eu des
erreurs de noms et des confusions dans la rédaction de la liste. Les
hommes, pour qui le 18 fructidor avait été une combinaison politique,
commençaient à craindre que cette révolution ne fût pas aussi facile à
diriger qu'ils l'avaient espéré. — « Il
est évident, disait Quirot, qu'on vous propose des mesures injustes et
forcées. Veut-on nous faire proscrire en masse quatre-vingts journalistes !
Il y en a peut-être dix salariés par l'Angleterre, comme Suard par exemple.
Mais vous faites trop d'honneur à cette foule de folliculaires pour qui un
journal n'est qu'un moyen d'existence. » — « Ce
sont tous de véritables coquins, » cria une voix. Boulay,
avec plus d'autorité, vint en aide à Quirot. —
« Dans cette longue liste, dit-il, je ne connais bien que deux ou trois
journaux ; je ne puis voter sur les autres. Lorsqu'on doit prononcer une
peine aussi grave, la plus petite erreur nous effraye ; sachons nous élever
aux véritables idées de liberté. Lorsque le Corps législatif aura une saine
direction, les journaux rentreront dans la ligne des convenances ; l'esprit
public suivra une autre voie. Punissons seulement les agents des
conspirateurs. Pensez-vous que tous ceux qu'indique le projet fussent soudoyés
par l'Angleterre ? Nous passerions pour des Vandales si nous ne faisions pas
des exceptions commandées par la justice et l'humanité. » Il prit
ensuite la défense d'un journal qui avait pour titre : l'Historien,
dont M. Dupont de Nemours était le rédacteur en chef, et qui avait pour
collaborateurs beaucoup d'hommes éclairés et sages du parti modéré. Tallien
s'opposa à cette exception ; il remarquait que les journaux écrits dans cet
esprit étaient les plus dangereux pour un gouvernement né de la révolution,
el qui voulait en maintenir tous les résultats. Mais
Dupont de Nemours était un économiste, appartenant à l'école philosophique ;
il avait inséré dans son journal des articles contre les croyances
religieuses ; en outre, son caractère facile, son commerce agréable, lui
donnaient beaucoup d'amis, entre autres M. de Talleyrand et M. Sieyès,
protecteurs alors fort puissants. M.
Suard était assurément de tous les hommes de lettres celui qui, par le goût
et les idées, était le plus contraire à la révolution républicaine ; ses
opinions n'étaient pas excessives ; il aimait beaucoup la liberté, mais aussi
l'ordre social ; sans être ni intolérant ni agressif, il avait pour tous ceux
qui tenaient aux partis révolutionnaires un éloignement qu'il ne cachait pas.
La critique était son seul titre littéraire ; il y montrait plus de finesse
que d'étendue, plus de mesure que de verve. Il fuyait la controverse et la
polémique, mais sa modération et son silence même laissaient souvent
apercevoir le dédain. Ainsi il était, parmi les journalistes, celui pour qui
l'école littéraire de la Révolution avait l'aversion la plus vive. De là
il arriva que M. Suard fut condamné à la déportation pour un journal
très-prudemment dirigé, qui n'avait nulle couleur royaliste, et qui n'était
pas soudoyé par l'Angleterre, quoi qu'en eussent dit, probablement sans le
croire, les rédacteurs des listes de proscription. Leur empressement à servir
cette haine littéraire avait même fait placer M. Suard dans la même liste que
les directeurs et les représentants. Au
contraire, M. Dupont de Nemours fut excepté malgré Tallien, sur la
recommandation de Boulay et de Chénier. Après
une conversation où plusieurs journaux trouvèrent des défenseurs, la liste
fut réduite au nombre de quarante-deux. Mais la loi laissa toujours un vague
arbitraire dans son exécution, puisqu'elle ne désignait pas les personnes
qu'elle pouvait atteindre. La
liste ne fut publiée officiellement que deux ans après ; les écrivains et les
journalistes que le Directoire poursuivit en vertu de l'autorisation qui lui
était donnée, étaient pour la plupart des hommes distingués par leur talent
et leur esprit. Leur nom n'a point été oublié, et doit être rappelé ici :
Laharpe, Fontanes, l'abbé du Vaucelle, Lacretelle, Michaud, l'abbé de
Boulogne, Fiévée, Beaulieu, Isidore Langlois, Richer-Sérizy, Royou, MM.
Bertin, Gallais, Ladeveze. Presque
tous avaient été avertis de leur danger ; ils se cachèrent ou s'enfuirent. La
police mit peu d'activité à les rechercher, de sorte qu'aucun d'eux ne fut
compris dans les premiers convois de déportés. M. Lacretelle, qui avait été
arrêté, fut, par la bienveillance d'un chef de la police, laissé dans une
prison de dépôt, au lieu d'être conduit au Temple, où étaient les
représentants. Plusieurs passèrent à l'étranger ; d'autres restèrent dans des
asiles hospitaliers, furent détenus momentanément ou exilés à l'île d'Oléron.
Cette mesure de rigueur émanait plutôt des bas-fonds du parti révolutionnaire
que des meneurs ou du gouvernement. La liberté de la presse était anéantie ;
c'était le résultat important pour l'établissement de la tyrannie. Il
fallait pourvoir aux deux places de directeur que la proscription de Carnot
et de Barthélemy laissait vacantes. Le conseil des Cinq-Cents, au nombre de
deux cent soixante-trois membres, présenta dix candidats : François de
Neufchâteau, Merlin, ministre de la justice ; le général Masséna, Garat,
Gohier, le général Ernouf ; Lecarlier, ancien député ; Charles de La Croix ;
le général Augereau, Monge. On
savait d'avance qui les membres du Directoire voulaient pour collègues.
Merlin souhaitait et méritait de siéger avec ceux qu'il avait si bien servis
et qui allaient gouverner selon ses opinions. Le conseil des Anciens, au
nombre de cent trente-neuf, le nomma pour remplacer Barthélémy : ce qui lui
assurait, sauf les hasards de révolution, quatre années de fonctions. François
de Neufchâteau, récemment choisi pour ministre de l'intérieur, homme de
lettres plutôt qu'homme politique, remplaça Carnot. Les directeurs l'avaient
désigné pour garder la place destinée à un autre quand se ferait la prochaine
élection. On ne
songea point au général Augereau qu'on avait leurré de cet espoir afin
d'exciter son zèle. Il en fut offensé, car il s'était flatté d'être devenu un
homme politique. Maintenant
tout était consommé : cette révolution était achevée facilement, sans que
l'ordre public eût été troublé ; la soumission était complète ; une ère
nouvelle allait commencer ; la vraie république, telle que l'entendaient les
hommes du 10 août et du 21 janvier, était réalisée. Toutefois
il leur était impossible de ne pas voir qu'elle était l'œuvre de la force,
qu'elle n'était pas destinée à pousser des racines dans le sol de la France,
et que l'opinion publique, contrainte et muette, garderait rancune à ce
triomphe de la violence. Un
discours du général Jourdan exprima ce chagrin avec bonne foi, sans qu'il se
rendît compte de la signification de ses aveux. — « Il
nous reste, représentants, une tâche à remplir. Les ennemis de la République
chercheront à répandre de la défaveur sur l'immortelle journée du 18
fructidor ; ils chercheront à faire croire au bon peuple des campagnes que la
liberté a été opprimée ; ils chercheront à persuader que ce mouvement s'est
opéré contre le vœu du Corps législatif, et que vous n'avez pas été libres. » Pour
prévenir le bon peuple contre de telles idées, le général proposa de faire
une adresse au nom du Corps législatif, afin de faire connaître ses
véritables sentiments et sa vraie situation au peuple français. On fit donc
une proclamation, ce qui n'était pas difficile, tant on avait depuis trois
jours prodigué les lieux communs du mensonge, de l'hypocrisie et de la
déclamation. Le
calme régnait à Paris qu'occupaient les troupes du général Augereau ; aucun
mouvement n'était à redouter dans les provinces. Le Directoire pouvait donc
expédier pour le lieu de leur déportation les prisonniers qu'il avait
enfermés au Temple. Barthélemy
n'y avait pas été transféré ; il avait continué à être détenu au Luxembourg.
Le 19 fructidor au matin, le général Cherin était venu lui faire une seconde
visite après lui avoir raconté, que Pichegru, Willot et un grand nombre de
représentants avaient été arrêtés sans résistance ; que tout s'était passé
paisiblement, que Paris était tranquille et soumis ; il ajouta : — « Si vous
consentez à donner votre démission, vous serez mis en liberté. — Je n'ai
point souhaité d'être directeur, répondit Barthélémy, je ne voulais point
accepter cette place ; voici le premier jour où je tiens à la conserver. Je
suis entré avec honneur au Luxembourg, je veux en sortir de même. » Rewbell
fut averti de cette réponse de Barthélemy et lui fit dire que s'il y
persévérait, il aurait à s'en repentir ; qu'il n'y avait pas un instant à
perdre ; que les Conseils étaient en délibération et le comprendraient dans
une mesure sévère. Cherin
revint chez son prisonnier et lui répéta les conseils de Rewbell. Barthélemy
perdit patience et répondit avec irritation : — « Votre Rewbell veut me
déshonorer ; il me tend un piège afin de me perdre dans l'opinion publique.
Hélas ! je sais ce qu'elle est aujourd'hui, et jamais je n'ai compté sur ce
peuple qui laisse périr ses représentants, sans faire entendre la plus faible
réclamation ; mais je ne veux pas me déshonorer par un acte de lâcheté, ni
répondre à une proposition qui m'est faite lorsqu'on exerce en même temps sur
moi la contrainte et la violence. » — Il ne fut donc plus question de la
démission de Barthélémy, et il fut compris dans la proscription prononcée par
les Conseils législatifs. Dans la
nuit du 8 au 9 septembre[20], le concierge du Temple avertit
les prisonniers qu'ils allaient partir et que les voitures les attendaient.
Ils descendirent et trouvèrent en bas Augereau et Sotin qui venaient d'amener
Barthélémy. Le ministre, le général et le commandant militaire du Temple se
congratulaient gaiement du succès qu'avaient obtenu leur habileté et leurs
combinaisons. — « Voilà ce que c'est qu'une révolution, disait Sotin à
Barthélémy ; nous triomphons aujourd'hui ; votre tour viendra peut-être.
Puis, au moment du départ, il disait d'un air riant ; — Bon voyage,
messieurs. » Augereau
était dur dans ses paroles et insolent dans son maintien ; le sang-froid et
la dignité des prisonniers lui donnaient un dépit qu'il cachait assez mal. Le
valet de chambre de Barthélemy avait demandé et obtenu du Directoire la
permission de suivre son maître ; Augereau lui dit après avoir lu cet ordre :
— « Tu veux donc associer ton sort à des hommes qui sont perdus pour
jamais ; quelque chose qui puisse arriver, sois sûr qu'ils n'en reviendront
pas. — Mon parti est pris, répondit le brave Letellier, je ne quitterai
jamais mon maître, je partagerai ses malheurs. — Eh bien ! va, fanatique, tu
périras avec lui, » ajouta Augereau, et se retournant vers l'escorte : — «
Soldats, qu'on surveille cet homme-là d'aussi près que ces scélérats. » —
Letellier se jeta aux genoux de son maître qui le serra dans ses bras. Le
Directoire avait d'abord ordonné que les déportés seraient emmenés dans des
berlines ; ils apprirent que, sur la demande d'Augereau, on y avait substitué
des fourgons où l'on avait ajusté des espèces de cages formées de barreaux de
fer ; ils y furent enfermés, et le convoi, composé de quatre fourgons, partit
sous l'escorte d'un détachement de six cents hommes, traînant avec eux deux
pièces d'artillerie. On les fit passer devant le Luxembourg, et les voitures
s'y arrêtèrent un moment ; quelques-uns des représentants qui avaient voté
pour cette déportation de leurs collègues sortirent du palais, se mêlèrent à
l'escorte, conversant avec les soldats, leur versant à boire ; s'approchant
des voitures, ils portèrent la santé des voyageurs, en leur parlant de la
clémence du gouvernement. Le
commandant de l'escorte était un général Dutertre, condamné aux travaux
forcés deux ans auparavant pour pillage, incendie et autres abominations
commises dans la Vendée. Depuis que le Directoire avait voulu rallier à lui
tous les hommes de cette sorte, le général Dutertre s'était représenté comme
une victime de la réaction ; on l'avait, malgré la loi, considéré comme
compris dans l'amnistie. Augereau lui avait fait grand accueil et accordé
toute sa confiance, en le chargeant de commander le Temple et de conduire les
prisonniers jusqu'au port où ils devaient être embarqués. Les
quatre cages de fer contenaient seize prisonniers : Laffon-Ladébat,
président du conseil des Anciens, était un riche banquier de Bordeaux ; on ne
lui accorda pas même la permission d'écrire à ses employés pour mettre
quelque ordre dans ses affaires. Barthélémy, Delarue, du conseil des
Cinq-Cents ; Barbé-Marbois, Pichegru, Willot, Rovère, Aubry, Murinais,
Tronçon du Coudray, Bourdon de l'Oise, Ramel, Dossonville, La Villeheurnois, Brottier,
Letellier. Duverne
de Presle, dont la déclaration avait été produite parmi les pièces de la
conspiration, avait été transféré du Temple dans une autre prison et ne fut
point déporté. Le
convoi cheminait lentement, faisant environ dix lieues chaque jour. En
arrivant au lieu d'étape, on tirait les prisonniers de leur cage pour leur
faire passer la nuit dans quelque étroit cachot, mêlés aux criminels. Parfois
les concierges, les administrateurs, les commissaires leur montraient des
égards et de la compassion ; ailleurs c'était le zèle brutal ou l'insolence
jacobine. Souvent la population semblait s'intéresser à leur malheureux sort.
Une dame à Orléans se déguisa et prit l'emploi de servante d'auberge pour
pénétrer jusqu'à eux : mais le général Dutertre écartait durement quiconque
voulait s'approcher. Mme de
Marbois, qui était à Metz au moment du 18 fructidor, arriva à Blois pour
faire de tristes adieux à son mari. On accorda un quart d'heure à leurs
embrassements ; elle était faible, malade ; en sortant de la prison, elle
s'évanouit ; un capitaine de gendarmerie la releva et lui donna le bras
jusqu'à l'auberge. Le Directoire en fut informé et le destitua. Le
général Dutertre, dans les villes où il passait, exigeait du receveur un
payement pour fournir aux frais de route. Comme en partant il avait reçu de
l'argent à Paris, dès que le gouvernement fut instruit de ce procédé, il
envoya un courrier portant l'ordre de faire arrêter cet homme dont les
opinions avaient fait oublier la conduite et la condamnation. Longtemps
après, lorsque M. Barthélemy et M. de Marbois furent de retour en France,
Dutertre les pria de recommander un mémoire par lequel il sollicitait de
rentrer au service. Il assurait que les déportés lui devaient la vie, et
produisait une instruction écrite qui lui avait été remise. — « Le
général Dutertre se pénétrera si fort de la nécessité de prévenir la fuite,
l'évasion ou l'enlèvement des déportés, qu'en cas d'attaque de quelque
individu ou d'insulte, il doit agir militairement sur les condamnés plutôt
que de se les voir ravir. » Il
ajoutait que des officiers de l'escorte avaient reçu verbalement, de deux
membres du Directoire, des instructions particulières. Il n'avait point su en
quoi elles consistaient, mais plus d'une fois ils avaient cherché à exciter
des tumultes populaires, comme s'ils eussent voulu le mettre dans le cas de
faire fusiller les prisonniers. L'officier
qui remplaça Dutertre ne fut ni moins dur ni moins injurieux. Enfin les
prisonniers arrivèrent à Rochefort le 21 septembre, après douze jours de
route. Ils ne traversèrent point la ville et furent conduits directement au
bâtiment qui devait les transporter à Cayenne ; il était commandé par le
capitaine Jurien, qui depuis est devenu vice-amiral ; il leur montra des
égards bienveillants. Aussi fut-il remplacé dès le lendemain ; de sorte que
les mauvais traitements ne furent pas moindres à bord qu'à terre. Les
instructions prescrivaient de leur donner la même nourriture qu'aux galériens
: du biscuit et de la viande salée. Les
vents étaient contraires et on ne pouvait mettre encore à la voile. Le fils
de M. Laffon-Ladébat arriva de Paris, espérant qu'on lui permettrait de
revoir encore son père. Il se jeta dans une chaloupe et cria en approchant du
bâtiment : — « Je suis le fils de Laffon-Ladébat, accordez-moi la grâce
d'embrasser mon père » ; — le porte-voix lui répondit : — «
Éloignez-vous, ou nous ferons feu sur la chaloupe. » Les
prisonniers étaient pour la plupart âgés, malades, rompus par la fatigue du
cruel voyagé qu'ils venaient de faire ; on ne voulut différer le départ
d'aucun d'entre eux ; on ne leur envoya pas même un médecin. Lorsque les
commissaires de la Convention, au plus fort de la Terreur, faisaient déporter
des prêtres, ils étaient traités avec beaucoup moins d'inhumanité. Toutefois
les mousses, les matelots, les hommes de l'équipage se laissèrent peu à peu
aller à la pitié et rendaient quelques services aux prisonniers, en leur
procurant une nourriture moins mauvaise : c'était au risque d'être punis. Les
chefs et les autorités du port ne cessaient pas d'être impitoyables. La
traversée fut de cinquante-deux jours. Le 8 novembre les déportés
débarquèrent à Cayenne. Le gouverneur de cette colonie était alors un nommé
Jeannet, neveu de Danton. Il leur fit d'abord un accueil convenable ; mais il
n'avait pas encore vu le capitaine du bâtiment qui les avait amenés ; les
instructions du Directoire ne lui avaient pas été remises. Ne sachant pas
bien ce qui se passait en France, il ne comprenait pas comment des hommes
dont il connaissait le nom, la réputation, la situation sociale, avaient pu
encourir un sort si cruel. Le capitaine lui expliqua les dépêches du
Directoire, comme le Directoire avait expliqué le 18 fructidor au Corps
législatif et à la nation, en racontant les horribles complots des
royalistes. — « Mais n'est-il pas vrai, disait Jeannet, que ces
messieurs ont beaucoup souffert ? — Oui, répondit le capitaine, oui, ils ont
souffert : si j'eusse exécuté mes ordres, je n'en eusse pas conduit un seul
jusqu'ici. » Les
déportés apprirent le jour même que leur captivité n'était point finie et
qu'ils ne vivraient pas librement dans ce lointain exil. Peu de jours après
il leur fut signifié que le lieu fixé pour leur établissement était Sinamary,
un des cantons les plus malsains de la Guyane française. Toute réclamation
fut vaine. Jeannet se conformait aux instructions du Directoire. Désormais
les déportés ne devaient plus compter sur ses égards ni sa pitié ; le neveu
de Danton avait retrouvé sa docilité, à la fois craintive et empressée, pour
servir une nouvelle tyrannie. Ils
furent donc envoyés à Sinamary ; chacun devait y avoir provisoirement
l'usufruit d'un arpent de terre ; et en attendant qu'il fût en culture, la
ration de matelot serait accordée au colon. Ils y
arrivèrent le 23 novembre. Un ancien officier, commandant du canton, en
lisant les ordres du gouverneur et le décret de déportation, répondit au chef
de l'escorte qui lui amenait les condamnés : — « Condamnés, dites-vous ?
ces messieurs n'ont pas été jugés ; c'est une infamie que de les avoir
envoyés ici. » — Cette noble parole lui coûta son emploi, et il fut renvoyé
de la colonie. Un
colon établi depuis quelque temps dans une baraque isolée, au bord de la
rivière de Sinamary, parmi une forêt marécageuse infectée par des branchages
pourris dans la vase, vint saluer les arrivants ; c'était un homme d'environ
trente ans, vieilli par la fièvre. — « Ah
! messieurs, dit-il, vous descendez dans un tombeau. — Nous le savons, dit M.
de Murinais, et le plus tôt sera le mieux. » En
avançant dans les terres, ils arrivèrent au fort de Sinamary qu'occupait une
garnison de quatre-vingts hommes, moitié nègres, moitié blancs. Les cases
qu'on avait préparées pour recevoir les déportés étaient construites dans
l'enceinte intérieure ; c'était encore une prison. On demanda à Murinais
laquelle il préférait : — « La plus proche du cimetière, » répondit le
vieillard ; — il mourut peu de jours après. Une
telle vie, le climat, les vexations de chaque jour, menaçaient tous les
déportés du même sort. Tronçon du Coudray tomba malade au mois de mai ; il
écrivit au gouverneur en demandant à être transporté à Cayenne ; le
commandant du fort y ajoutait son témoignage et ses sollicitations. — « Je ne
comprends pas pourquoi, répondit Jeannet, ces messieurs ne cessent de
m'importuner ; ils doivent savoir qu'ils n'ont pas été envoyés à Sinamary
pour y vivre éternellement. » — Quelque temps auparavant il avait écrit : — «
Les déportés se plaignent de moi ; ils béniraient ma clémence, s'ils savaient
les ordres que j'ai reçus. » Ainsi
s'accomplissaient les intentions du Directoire ; ainsi était remplie la
promesse du rapporteur de la loi de déportation : — « Pas une goutte de sang
ne sera versée par cette mesure conforme à la justice et à l'humanité. Nous
nous débarrasserons ainsi de ceux qui ne veulent pas du régime de la liberté.
» — C'était le tribunal révolutionnaire avec la procédure de moins et
l'hypocrisie de plus. Tronçon
du Coudray mourut ; Bourdon de l'Oise le même jour ; puis La Villeheurnois, Brottier,
Rovère et Gibert-Desmolières ; il était arrivé avec un convoi de
cent-quatre-vingts prêtres, qui furent traités avec encore plus de barbarie
et de négligence. Ils moururent presque tous ; pour eux la déportation fut un
véritable massacre. Huit des condamnés du 18 fructidor réussirent à
s'échapper. — Pichegru, Willot, Delarue, Barthélémy, Ramel, Dossonville,
Letellier, Aubry. Le récit du 18 fructidor n'eût pas été complet ; le tribunal de la postérité n'aurait pas été suffisamment informé, si, après avoir rapporté comment les révolutionnaires de 1793, offensés dans leur orgueil, inquiets pour leurs intérêts, résolurent de garder à tout prix le pouvoir dont ils s'étaient emparés, nous ne racontions pas qu'ils employèrent, pour s'y maintenir, les mêmes violations de la justice et de l'humanité qui leur avaient servi à le conquérir. |
[1]
La proposition de Dumolard.
[2]
Mémoire de Carnot.
[3]
Séance du 10 juillet.
[4]
Séance du 8 juillet.
[5]
Mémoires inédits de Barthélémy.
[6]
Lenoir-Laroche.
[7]
15 lieues de poste.
[8]
4 juin 1797.
[9]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[10]
Mémoires du comte de Lavalette.
[11]
Lettre du 5 août.
[12]
Lettre d'Augereau, 24 août. — Lettre de Barras, 8 septembre.
[13]
Lettre du 21 août.
[14]
18 août.
[15]
13 fructidor. — 30 août 1797.
[16]
13 fructidor.
[17]
2 septembre.
[18]
Depuis duc de Massa.
[19]
20 fructidor.
[20]
23 fructidor.