HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE SIXIÈME.

 

 

Le Cercle constitutionnel et la réunion de Clichy. — Discours de Dumolard. — Lettres du général Bonaparte. — Adresses de l'armée d'Italie. — Nouvelles discussions sur les émigrés. — Discussion sur les prêtres. — Craintes d'un coup d'État. — Changement de ministres. — Marche des troupes vers Paris. — Rapport de Pichegru sur la garde nationale. — Discussion sur la marche des troupes. — Le Directoire ajourne ses projets. — État des partis. — Discussion aux Cinq-Cents. — Intervention du général Bonaparte. — Arrestation du comte d'Entraigues. — Mission de M. de La Valette. — Augereau commande l'armée de l'intérieur. — Message du Directoire. — Rapport de Thibaudeau. — Projets de défense contre le Directoire. — Pamphlet de Bailleul. — Détermination du Directoire. — Journée du 18 fructidor. — Message du Directoire. — Résolution du conseil des Cinq-Cents. — Délibération du conseil des Anciens. — Proscription des journalistes. — Élection de deux directeurs. — État de l'opinion publique. — Déportation des proscrits.

 

L'espérance d'une paix prochaine, qui avait répandu tant de joie, ne se réalisait point : il paraissait évident qu'on y devait renoncer et que la conduite du gouvernement la rendait impossible. Ce qui se passait en Italie ne pouvait, disait-on, se concilier avec une pacification qui, si elle était destinée à être réelle et durable, devait avoir pour caractère le rétablissement de l'ordre en Europe comme en France. Dès le premier moment où il avait été question d'établir des républiques nouvelles, et d'anéantir des souverainetés existantes, le parti modéré s'était inquiété de cet usage de la victoire.

Mettre un terme à la Révolution qui continuait à troubler la France, qui la tenait dans une situation provisoire et hasardeuse, était une tâche déjà si difficile : pourquoi donc porter des révolutions au dehors ? Pourquoi cette prétention de renouveler l'Europe et de montrer la France comme incompatible avec l'ancien ordre de choses ? N'était-ce pas dire qu'elle serait toujours en guerre avec les États, tant qu'ils n'auraient pas été conquis et reconstitués par le conquérant ?

 

Si de telles réflexions s'étaient déjà produites lorsque les républiques cispadane et transpadane avaient apparu comme premier résultat du triomphe de nos armées, combien plus devait-on s'affliger de la subversion de Venise et de Gênes, de cette démocratie qui leur était imposée par les insurrections de la populace ; qui était suscitée par nos agents, appuyée par la force de nos armes.

Ce nouveau thème de discussions allait s'ajouter aux causes de discorde qui chaque jour, dans le Corps législatif, dans la presse périodique, dans l'intérieur même du gouvernement, entretenaient une lutte de plus en plus animée. Depuis que le nouveau tiers était entré au conseil des Cinq-Cents une guerre acharnée était déclarée entre les deux partis ; les révolutionnaires avaient fini par se persuader, à force de le répéter, que leur existence politique, leur position sociale, et même leur sécurité personnelle étaient menacées par une affreuse réaction, par une restauration monarchique, par la rentrée des émigrés, par le fanatisme des prêtres. Ainsi ils combattaient avec la véhémence du désespoir. Pour les rassurer, il ne fallait pas moins qu'un retour du régime de la Terreur. Il n'y avait pas un article des lois de persécution contre le clergé, de proscription contre les émigrés, d'arbitraire contre tout citoyen non révolutionnaire qui ne fût défendu comme le palladium de la République.

Cette vivacité venait encore d'être surexcitée par l'ouverture d'un club qu'ils appelaient le Cercle constitutionnel ; il s'assemblait à l'hôtel de Salm, devenu depuis l'hôtel de la Légion d'honneur ; ce n'était pas une société populaire composée de Jacobins subalternes, mais une réunion de députés, de républicains sincères, d'écrivains politiques appartenant aux coteries littéraires et philosophiques. Le seul fait de tenir séance chaque jour, de prononcer des discours, de s'animer par la parole et par le désir du succès leur ôtait le droit de se dire modérés, quoique ce fût leur prétention.

La réunion de Clichy, dont l'existence avait suscité la création du Cercle constitutionnel, n'était pas un club et se composait uniquement de députés. Mais eux non plus n'avaient pas le caractère de modération qu'ils avaient pris pour symbole de leur parti. Jamais une bonne cause n'a été plus compromise et plus conduite à sa perte par le manque d'unité, par l'exagération, et par toutes les fautes que peuvent faire commettre la frivolité, l'illusion, l'intolérance et une imprudence qui n'était pas même du courage. Il y avait peu de royalistes dans cette réunion, et ils ne s'avouaient point pour tels ; ils n'avaient ni force réelle, ni influence sur l'opinion publique ; ils ne savaient ni voir, ni prévoir ; mais ils avaient le verbe haut, se payaient de phrases, repoussaient avec dédain les conseils de sagesse et de prudence des hommes importants du conseil des Anciens, ou des représentants éclairés et calmes des Cinq-Cents ; ils alarmaient le Directoire par leurs insultes ; ils aliénaient les hommes raisonnables qui avaient siégé à la Convention, ou qui avaient exercé des emplois depuis l'établissement de la République.

Ce fut du club de Clichy qu'émana une des plus imprudentes et funestes démarches qui aient amené la ruine de la liberté accordée par la Constitution de 1795.

 

M. Dumolard n'était point royaliste, parfois même il plaidait la cause du pouvoir exécutif ; mais une loquacité déclamatoire, qui ressemblait quelquefois à l'éloquence, le conduisait sans cesse à la tribune pour y chercher un succès d'amour-propre, bien plus que pour faire prévaloir ses idées politiques, car il n'en avait point.

Il avait peu de temps auparavant parlé sur l'insurrection de Vérone et sur le massacre de nos soldats avec beaucoup de chaleur, en approuvant et louant les énergiques mesures du général Bonaparte ; mais lorsqu'on apprit la révolution opérée à Venise, et par quels moyens elle avait été exécutée ; lorsqu'on vit que la ville et tout son territoire étaient occupés comme pays conquis ; lorsqu'il devint public que cette antique république disparaîtrait et serait donnée comme compensation à l'Autriche, l'opinion publique s'émut et Dumolard voulut lui servir d'organe.

Déjà le général Bonaparte avait conçu de grandes préventions contre le parti modéré ; il le croyait malveillant pour lui, incliné au royalisme, et peu compatible avec tout gouvernement issu de la Révolution. Certains journaux avaient parlé de lui injurieusement, avaient cherché à diminuer sa gloire militaire ou blâmé sa conduite en Italie : on le savait donc irrité et méfiant.

Les sages du parti essayèrent en vain de détourner Dumolard de son projet ; le discours était fait et annoncé au club de Clichy. Il fut impossible d'en obtenir le sacrifice ; le 23 juin, il monta à la tribune :

— « L'honneur et les droits du Corps législatif, l'intérêt de nos braves armées et de la République entière, m'ordonnent de rompre un silence pusillanime sur des événements qui concentrent les regards de l'Europe, et qu'on ne semble ignorer que dans cette enceinte. »

L'orateur s'était étudié à garder de grands ménagements pour le général Bonaparte et pour l'armée ; il avait l'intention de traiter seulement une question de droit constitutionnel : — « le Directoire avait pu ordonner par urgence des mesures hostiles contre la république de Venise, mais il était tenu à soumettre une déclaration de guerre aux délibérations du Corps législatif. »

Reporter ainsi toute la responsabilité sur le Directoire était une fiction. L'invasion de Venise et le, changement de son gouvernement étaient manifestement des actes émanés de la volonté du général. Le blâme portait sur lui, lorsque Dumolard disait :

— « Ne sommes-nous donc plus ce peuple qui a proclamé en principe et soutenu par la force des armes qu'il n'appartient, sous aucun prétexte, à des puissances étrangères de s'immiscer dans la forme de gouvernement d'un autre État ? Outragés par les Vénitiens, était-ce à leurs institutions que nous avions le droit de déclarer la guerre ? Vainqueurs ou conquérants, nous appartenait-il de prendre une part active à leur révolution, en apparence inopinée ? Je ne rechercherai pas quel est le sort qu'on réserve à Venise, et surtout à ses provinces de terre ferme. Je n'examinerai pas si leur envahissement, médité peut-être avant les attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destiné à figurer dans l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. »

Puis il parlait de Gênes, où comme à Venise la révolution s'était opérée par l'intervention plus ou moins - directe de l'armée française ou de ses chefs :

— « J'ai lieu, continuait-il, de soupçonner d'exagération ce qu'on raconte des sociétés populaires de Lombardie ; serait-il possible qu'un discours prononcé, imprimé et répandu avec profusion à Milan, eût indiqué pour terme du travail révolutionnaire, le jour où le Pape, le grand-duc de Toscane et le roi de Naples seraient enlevés de leur trône ? Avait-on oublié que nous ne sommes plus au temps des extravagances d'Anacharsis Clootz ? Ne sommes-nous donc pas un peuple heureux et fier de sa liberté constitutionnelle et qui veut en jouir en respectant l'indépendance des autres États ?

« Tous les amis de l'humanité disent anathème aux auteurs de la prolongation de la guerre. Éloignons de nous cette responsabilité terrible ; ne restons pas impassibles lorsque la guerre est prolongée sans notre aveu ; lorsque des volcans révolutionnaires s'allument dans un pays conquis par nos armes ; lorsque le démagogisme lombard peut réagir sur la France elle-même.

« La malveillance cherchera à dénaturer mes intentions ; elle dira que je calomnie une armée de héros, tandis que je me plais à leur rendre hommage. Elle répétera l'absurde imputation de quelques folliculaires. Non, nous n'avons pas le projet d'accuser le Directoire ! Relever une erreur funeste, ce n'est point demander vengeance d'un crime. Que le Directoire rentre dans la ligne de ses devoirs, et il aura en nous des amis d'autant plus sûrs qu'ils sont désintéressés. N'est-il pas étrange d'entendre crier au royalisme, dès qu'on invoque la constitution ? Tout homme qui réfléchit sur la nature de notre gouvernement se révolte à l'idée de la confiance aveugle et silencieuse qu'on exige de nous sur tout ce qui se rapporte à la paix et à la guerre. En Angleterre, où la constitution ne donne aux deux chambres qu'une participation indirecte aux relations extérieures, on les voit néanmoins requérir et obtenir la communication des pièces les plus importantes ; et nous, républicains, à qui le peuple a délégué le droit de prononcer souverainement sur la paix et la guerre, nous souffrons qu'on épaississe de plus en plus les voiles d'une politique ténébreuse !

« La paix ! je ne l'ai point perdue de vue un instant pendant ce discours ; ainsi que tous les bons Français, nous la voulons honorable et solide ; c'est pour cela qu'elle ne doit pas offrir à l'Europe le scandale du déchirement et de l'oppression des États faibles, le contraste révoltant d'une nation équitable et grande dans ses maximes, usurpatrice et perfide dans ses traités. »

En conclusion, Dumolard demandait des éclaircissements : — « Sur les événements qui avaient suivi le manifeste du général Bonaparte, déjà communiqué au Corps législatif. — Sur les motifs par lesquels le Directoire s'était cru autorisé à ne pas en instruire les deux Conseils. — Sur les mouvements et la révolution qui avaient eu lieu dans la république de Gênes, et sur la part volontaire ou forcée qu'y avaient pris les agents du gouvernement français. — Enfin sur la nature et l'état actuel des difficultés qu'on disait s'être élevées entre la France et le corps helvétique.

Sur le rapport du droit constitutionnel, il n'y avait point de réponse au discours de Dumolard ; s'il était imprudent et impolitique, c'est que les libertés légales - n'avaient pas une existence réelle, c'est que la France était encore en révolution. Le jeu des institutions n'était encore qu'une lutte entre deux partis ; ils n'y cherchaient que des moyens de garder ou de conquérir le pouvoir.

M. Bailleul se borna à répliquer que le Directoire avait satisfait à son devoir en communiquant le manifeste du général Bonaparte ; il rappela que Dumolard avait donné une vive approbation aux mesures prises contre Venise.

M. de Pontécoulant, qui plus que personne dans l’assemblée, professait attachement et admiration pour le général Bonaparte, remarqua que Dumolard n'avait jeté aucun blâme sur la conduite du chef de l'armée d'Italie ; qu'au contraire il l'avait jugée bonne et conforme aux devoirs d'un général d'armée. La question qu'il avait posée se rapportait aux devoirs et aux attributions respectives du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. — « Je lui vote des remercîments pour avoir prouvé que le Corps législatif ne doit pas rester étranger à ce qui se passe en Italie. Si nous sommes en guerre, par qui a-t-elle été déclarée ? Le Corps législatif n'y a point donné sa participation ; il y a plus : nous ne savons rien que par des journaux plus ou moins dignes de foi. Sommes-nous en paix ? Quel motif conduit, au sein de pays alliés, nos troupes et nos agents ? Nous ne voulons ni gouverner ni entraver le gouvernement, mais nous voulons que notre liberté et notre indépendance soient assurées par un profond respect pour la liberté et l'indépendance des autres peuples. Nous pouvons même déclarer dès à présent combien nous sommes étonnés d'entendre accuser Gênes et Venise d'hostilités contre nous. Quoi ! lorsque la coalition nous menaçait, lorsqu'elle résistait encore aux efforts de nos soldats, Gênes et Venise étaient neutres ou alliées ; et au moment où l'Autriche vaincue demande la paix, Venise aurait voulu la guerre, Gênes aurait trahi ses intérêts les plus évidents ! Nos fidèles alliés les cantons helvétiques auraient voulu rompre les liens d'une antique amitié ! C'est sur de tels événements, si difficiles à concevoir, que nous devons demander des renseignements au Directoire. »

La discussion était difficile à soutenir de la part des amis du Directoire. M. Boissy-d'Anglas et d'autres modérés appuyèrent la proposition de Dumolard.

M. Thibaudeau remarqua combien la question était grave ; elle tenait au droit constitutionnel. Il demanda que le Conseil prît le temps de l'examiner et ne se prononçât point subitement. Elle avait déjà été produite par Pastoret, à propos des États-Unis d'Amérique. La motion de Dumolard lui semblait rentrer naturellement dans l'examen de la commission déjà chargée de présenter un rapport sur les droits du Corps législatif en matière de négociations et de relations extérieures. Dumolard se rangea à cet avis, qui fut unanimement adopté ; l'esprit général de cette majorité, qu'on accusait de royalisme et de conspiration, était plutôt porté aux ménagements et aux précautions.

Le général Bonaparte n'en jugea point ainsi. Quoi qu'on pût dire, c'était lui qu'on attaquait. Tout ce que le conseil des Cinq-Cents blâmait si sévèrement avait été accompli par sa volonté, bien plus que par celle du Directoire ; les révolutions, les soulèvements populaires, les clubs démocratiques, les distributions des territoires conquis : c'était son œuvre. Ses projets de paix ou de guerre, ses préparatifs pour l'avenir immense qui remplissait son imagination avaient pour base et pour point de départ la domination qu'il exerçait sur l'Italie et le commandement de l'armée qui l'occupait. Son irritation fut grande : il n'examina point la question constitutionnelle ni les attributions légales des grands pouvoirs de l'État ; pour arriver aux grands résultats qu'il obtenait, pour donner suite aux desseins qu'il rêvait, une autorité absolue et sans contrôle était indispensable.

 

— « L'armée reçoit une grande partie des journaux qu'on imprime à Paris, écrivait-il le 15 juillet au Directoire, surtout les plus mauvais ; mais cela produit un effet tout contraire à celui qu'ils se promettent ; l'indignation est à son comble ; le soldat demande à grands cris si, pour prix de ses fatigues et de six ans de guerre, il doit être à son retour assassiné dans ses foyers, comme sont menacés de l'être tous les patriotes. Les circonstances s'aggravent tous les jours, et je crois, citoyens directeurs, qu'il est imminent que vous preniez un parti.

« Il n'y a pas un seul homme ici qui n'aime mieux périr les armes à la main que de se faire assassiner dans un cul-de-sac à Paris.

« Quant à moi, je suis accoutumé à une abnégation totale de mes intérêts ; cependant, je ne puis demeurer insensible aux outrages, aux calomnies que quatre-vingts journaux répandent tous les jours et en toute occasion, sans qu'il y en ait un seul qui les démente. Je ne puis être insensible à la perfidie et au tas d'atrocités contenues dans cette motion d'ordre imprimée par ordre du conseil des Cinq-Cents[1]. Le club de Clichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République. N'est-il donc plus en France de républicains ? Après avoir vaincu l'Europe, serons-nous donc réduits à chercher quelque coin de terre pour y terminer nos tristes jours ?

« Vous pouvez d'un seul coup sauver la République et deux cent mille têtes qui sont peut-être attachées à son sort ; vous pouvez conclure la paix en vingt-quatre heures. Faites arrêter les émigrés ; détruisez l'influence des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journalistes vendus à l'Angleterre, et plus sanguinaires que ne le fut jamais Marat.

« Quant à moi, il est impossible que je puisse vivre au milieu des passions les plus hostiles ; s'il n'y a point de remède pour faire finir les maux de la patrie, pour mettre un terme aux assassinats et à l'influence de Louis XVIII, je demande ma démission.

« Je vous envoie un stylet pris sur les assassins de Vérone.

« Mais dans toutes les circonstances, le souvenir des marques constantes que vous m'avez données de la confiance la plus illimitée ne sortira jamais de ma mémoire. »

Deux jours après, il écrivait encore : — « La cour de Vienne n'est pas de bonne foi ; elle traîne en longueur pour attendre la décision de notre crise intérieure que toute l'Europe croit très-prochaine.

« Voulez-vous épargner cinquante mille hommes de l'élite de la nation qui vont périr dans cette nouvelle campagne, faites briser avec quelque appareil les -presses du Thé, du Mémorial et de la Quotidienne ; faites fermer le club de Clichy, et faites faire cinq ou six bons journaux constitutionnels.

« Cette crise qui, en réalité, sera extrêmement légère, suffira pour faire voir à l'étranger qu'il n'a encore rien à espérer ; elle rétablira l'opinion et ôtera aux soldats cette vive inquiétude qui anime toutes les têtes et qui finirait par des explosions dont les conséquences ne peuvent pas se prévoir.

« Il est bien malheureux que lorsque nous commandons à l'Europe, nous ne puissions pas commander à un journal de Louis XVIII et qui lui est évidemment vendu.

« A quoi sert que nous remportions des victoires à chaque instant du jour ? Les menées de l'intérieur annulent tout et rendent inutiles le sang que nous versons pour la patrie. »

Le général Bonaparte ne croyait point que la République fût dans un tel péril. Il savait fort bien l'impuissance du parti royaliste ; l'étourderie présomptueuse de ses conspirations, la vanité de ses espérances ; les exagérations et les mensonges des anciens Jacobins ne lui persuadaient point que la vie de tous les patriotes était en danger et qu'on les assassinât par centaines. Lorsqu'ils portaient à la tribune de pareils récits ou les inséraient dans leurs journaux, ils étaient aussitôt démentis ou réduits à la vérité. Lui-même connaissait si bien ce qui en était, qu'ayant à remplacer Willot dans le commandement de Marseille et des départements provençaux, où les royalistes, disait-on, se livraient chaque jour à de cruelles vengeances, il avait choisi le général Sahuguet, homme raisonnable et modéré ; ce qui avait mis en fureur Barras, patron et ami des Jacobins de Marseille[2].

Mais les journaux l'impatientaient ; la discussion de sa conduite, de ses actes et de ses projets lui était insupportable ; la marche que suivait le parti modéré le contrariait et l'inquiétait encore davantage. Lui aussi nourrissait la pensée de rétablir en France un gouvernement régulier, de rendre à la nation toute la puissance et la richesse qu'elle ne pouvait acquérir sans le bon ordre et la stabilité ; mais il ne croyait pas que ce bienfait dût être l'œuvre de la tribune, des orateurs et de la discussion publique sur les plus grands intérêts de l'État. En ce sens, il faisait cause commune avec la majorité du Directoire. Il voyait que si le Corps législatif parvenait à faire une révolution dans le gouvernement, à changer la composition du pouvoir exécutif, la paix, la guerre, les finances, la conduite des armées passeraient sous l'influence et l'autorité du parti dominant dans les Conseils ; dès lors ses desseins sur l'avenir, la grande et dominante situation qu'il avait conquise ne pourraient plus subsister.

D'ailleurs, une contre-révolution, même libérale et modérée, comportait presque nécessairement la forme monarchique et un certain retour vers l'état social de l'ancien régime. Or, le général Bonaparte, comme tous les officiers de l'armée française, avait à cet égard le même intérêt et les mêmes inquiétudes que l'aristocratie jacobine ; leur importance, leur autorité, leur renommée, leur sauvegarde, reposaient sur la base révolutionnaire : là était la sûreté et la légitimité de leur situation. Si les circonstances les contraignaient à opter entre la faction anarchique et le parti qui reniait toute solidarité avec la révolution républicaine, leur choix ne pouvait être douteux ; les uns étaient, certes, d'ignobles et dangereux auxiliaires, mais les autres étaient essentiellement antipathiques et hostiles.

Ainsi, le général en chef de l'armée d'Italie vivait dans un entourage de républicains moins éclairés que lui, incapables de discerner les nuances, voyant les choses de moins haut, irritables à la moindre offense et jugeant les affaires politiques avec l'esprit des camps. Après chaque grande victoire, il avait eu soin d'envoyer un de ses généraux à Paris, porter au Directoire les drapeaux glorieusement enlevés aux ennemis. Ce n'était point les représentants modérés, ni les hommes importants de cette opinion qui les avaient accueillis avec empressement et distinction. En ce temps-là, il n'y avait de richesse de représentation et même de société que chez les membres du Directoire, chez les ministres, chez les gens de finance ou les fournisseurs. Les envoyés du général Bonaparte étaient reçus solennellement par le Directoire. Des fêtes leur étaient données pour célébrer les victoires où ils avaient pris part ; on écoutait leurs récits ; on se répandait en louanges sur l'armée d'Italie, sur son chef, sur ses lieutenants. La conformité d'opinions établissait une mutuelle confiance ; et les généraux retournaient en Italie plus révolutionnaires qu'ils n'étaient en arrivant à Paris, plus inquiets et plus irrités des complots du royalisme et des dangers de la République.

Il fut donc facile au général Bonaparte d'exalter l'opinion de son armée pour en faire un épouvantail, afin d'arrêter les attaques des conseils législatifs contre le Directoire et de faire cesser l'examen et la discussion sur l'exercice de son pouvoir en Italie. Lui-même donna un exemple que ses généraux s'empressèrent d'imiter ; il fit célébrer par son armée l'anniversaire du 14 juillet ; une proclamation fut mise à l'ordre, où il disait : — « Soldats, je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui menacent la patrie ; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée sont là. Des montagnes nous séparent de la France : vous les franchiriez avec la rapidité de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, défendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains.

« Soldats, le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est confié. Les royalistes, dès l'instant où ils se montreront, auront vécu. Soyez sans inquiétude, et jurons sur les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté, jurons « Guerre implacable « aux ennemis de la République et de la constitution a de l'an III ! »

Au banquet solennel que donna le général en chef, la plupart des toasts reproduisirent les mêmes alarmes et les mêmes menaces, avec encore moins de mesure et de convenance.

— « Au Directoire exécutif, qu'il soit, par sa fermeté, digne des armées, et qu'il anéantisse les contrerévolutionnaires qui ne se déguisent plus ! »

— « A la réémigration des émigrés. »

— « Que les ennemis de la patrie périssent, et s'il le faut, que les soldats reconquièrent la liberté ! »

—« A la destruction du club de Clichy : les infâmes ! ils veulent encore des révolutions ! Que le sang des patriotes qu'ils font assassiner retombe sur eux ! »

Un toast plus tranquille et qui montrait plus de connaissance de la situation fut, comme par hasard, prononcé au milieu de tant de colère.

— « Au conseil des Anciens, dit le général Vignolles, puisse-t-il toujours opposer une digue insurmontable aux projets de lois contre-révolutionnaires ! »

Les manifestations voulues par le général en chef ne se bornèrent pas aux toasts du banquet. Les généraux firent signer des adresses par les officiers et les soldats de leur division.

Elles étaient la reproduction plus ou moins amplifiée ou déclamatoire des paroles de la proclamation ; on y voyait reparaître toutes les phrases du temps de la Terreur et tous les cris de vengeance contre les royalistes, comme s'il y avait eu à les punir de mettre la France à feu et à sang. L'adresse du général Augereau était la plus violente et la plus longue ; il avait cherché à lui donner un caractère plus politique, et s'était inspiré davantage de l'esprit de parti. Elle se distinguait aussi des autres parce qu'elle était destinée, non pas au Directoire, mais aux soldats de l'armée de l'intérieur : — « Tremblez, disait-il aux conspirateurs, vos iniquités sont comptées et le prix en est au bout de nos baïonnettes. »

Le général Augereau avait, quelque temps auparavant, mis à l'ordre du jour de sa division une autre proclamation où il s'indignait d'avoir entendu quelques-uns de ses officiers se dire l'un à l'autre : Monsieur ; il déclarait que quiconque se rendrait coupable de cette contravention aux habitudes républicaines, serait destitué de son grade et déclaré incapable de servir dans les armées de la République. »

 

Avant que l'effet produit sur l'armée d'Italie par les discours de Dumolard et par les articles de journaux qui le commentaient eût retenti jusqu'à Paris, l'animosité réciproque des deux partis avait augmenté de jour en jour, de discussion en discussion. Chaque séance du conseil des Cinq-Cents était une séance où d'implacables ennemis se défiaient en s'injuriant. Tantôt le débat s'élevait sur la proposition de retrancher de la liste des émigrés, les milliers de paysans alsaciens que les cruautés de Schneider et de Saint-Just avaient forcés à chercher un refuge de l'autre côté du Rhin. Les révolutionnaires soutenaient que la constitution interdisait toute exception aux lois portées contre l'émigration. Un décret de la Convention avait accordé un délai aux Alsaciens pour rentrer en France : — « Pourquoi, disait-on, ont-ils laissé passer ce délai ? » — Puis, à propos de ces pauvres cultivateurs laissés à l'aumône sur la terre étrangère, on épanchait sa haine sur tous les émigrés ; on s'étonnait de leur prétention à revenir dans leur patrie. On citait comme un curieux exemple d'audacieuse sollicitation, une pétition par laquelle un mari, tout en avouant que sa femme était émigrée, demandait qu'elle pût rentrer dans sa famille : — « Hé bien, vous-même, en renvoyant cette demande à une commission, vous avez violé la constitution ! »

La proposition relative aux émigrés d'Alsace servait ainsi de prétexte pour ramener la question générale du maintien des lois révolutionnaires.

— « Quelque sévères, quelque terribles qu'aient été les moyens d'une révolution, il ne vous appartient pas de les examiner, disait Bailleul. Si un tel exemple est une fois donné, où s'arrêtera-t-on ? Du moment où vous adopterez une telle mesure, nous tombons dans l'anarchie. Une des plus fortes garanties données aux républicains sera effacée des tables de la loi. Vous entrez dans une révolution nouvelle ; vous donnez le signal à toutes les craintes, à toutes les haines, à toutes les vengeances... Les événements de la Révolution forment au-dessus de nos têtes une sorte de voûte dont chaque pierre est la clef. Si vous les respectez toutes, elles s'aboliront par l'action du temps. Si vous y portez une main imprudente, elle vous écrasera de ses immenses et sanglants débris. Pour bien apprécier la question relative aux Alsaciens, il faut la rapprocher des autres propositions qui doivent inquiéter les républicains : on vous a soumis des projets pour les émigrés de Toulon, pour les prêtres et les cultes. Vous avez accueilli des pétitions qui peuvent inquiéter les acquéreurs de biens nationaux.

« Le rapport sur les cultes équivaut, selon moi, à la plus horrible conspiration. Échauffer le fanatisme, rappeler des prêtres insoumis, ouvrir nos frontières aux émigrés, voilà quelles sont les propositions que je vous dénonce. Il faut être cruellement aveugle ou de bien mauvaise foi pour ne pas frémir, je ne dis pas de ce qui en arrivera, mais des horreurs qui se commettent déjà à l'ombre de cette humanité barbare, qui promène le poignard du fanatisme, du royalisme et de la vengeance sur les républicains. On vous parle chaque jour de la Terreur, il ne faut pour cela ni courage, ni discernement ; mais on ne vous parle pas des administrateurs fidèles, des acquéreurs de biens nationaux massacrés, non pas il y a trois ans, mais avant-hier, mais hier ; on ne vous dit rien de l'impunité de ces épouvantables crimes, et les pieds dans un sang cher à la patrie, on vient, d'une voix calme et sanctifiée, vous demander de sonner les cloches. »

Bailleul proposait : — « La question préalable sur le projet de la commission ; le renvoi des pétitions des Alsaciens au Directoire pour y statuer selon les lois ; un message au Directoire pour lui demander un rapport sur les plaintes relatives à la rentrée des émigrés et sur ce qu'il avait fait pour que les lois fussent exécutées ; un compte rendu de la situation de la République quant à la sûreté des personnes et des propriétés. »

Ce discours avait été sans cesse interrompu par des murmures ; la conclusion excita une sorte de rumeur dans l'assemblée.

— « Je demande la parole contre ce manifeste de guerre civile, » s'écria Pontécoulant. Il reprocha au président de ne pas avoir rappelé l'orateur à la question, dont il s'était écarté en parlant des cloches, des prêtres et des assassinats. — « Les circonstances sont difficiles ; nous devons craindre de troubler la tranquillité publique déjà menacée, et nous devrions avoir soin de ne pas répandre parmi nous des semences de discorde qui germeront sur toute la surface de la République. Aussi faut-il nous élever contre ces assertions effrayantes, exagérées, dénuées de preuves, où je vois renaître l'esprit de ces clubs séditieux qui paraissent vouloir se rétablir pour éloigner de notre patrie la paix, la constitution et le bonheur. »

— « Dès que vous faites un pas vers le règne de la justice, disait Dumolard, il leur semble que vous allez les entraîner dans l'abîme, et ils font retentir des cris de fureur. Pour forcer à oublier leurs anciens crimes, - ils veulent en commettre de nouveaux. » — Et il demandait à Bailleul de produire les preuves des crimes qu'il avait annoncés.

Comme pour répondre à cette demande, un message du Directoire informa le Conseil de plusieurs meurtres ou attentats commis à Lyon, se plaignant de l'impuissance des lois, de la terreur qui paralysait les témoins et les jurés, de l'insuffisance de la gendarmerie. La plupart de ces crimes ne semblaient point avoir un caractère politique ; ils étaient la suite déplorable du désordre qui régnait sur presque tout le territoire de la République, et dont le Directoire s'occupait moins que de la police gouvernementale.

Ce fut ce que Camille Jordan fit remarquer ; il convint d'un seul meurtre commis par vengeance sur un ancien membre du tribunal révolutionnaire qu'avait poignardé le fils d'une de ses victimes. L'esprit de parti dénature et égare tellement les plus nobles âmes, compromet si malheureusement la meilleure cause, qu'il prononça quelques paroles d'excuse qui furent couvertes d'un murmure presque unanime.

La parole de cet homme, dont l'âme était douce et tendre, semblait destinée à envenimer toutes les questions, à provoquer l'irritation de ses adversaires.

Sa réponse aux imputations du Directoire et de son parti fut un récit de l'insurrection de Lyon contre la Convention, de l'énergique défense de la ville et des horreurs qui l'ensanglantèrent lorsqu'elle eut succombé. — « Implacables ennemis de Lyon, vous pour qui cette ville sera un monument éternel qui attestera vos crimes et qui allume votre fureur, vous nous haïssez, parce que nous aimons la liberté sans licence, la Constitution et non la Terreur, la représentation nationale et non les bourreaux qui l'ont décimée... Vous parlez d'assassinats ! imprudents, c'est à nous, hommes de bien, hommes purs qui avons traversé sans tache cette longue révolution, c'est à nous qu'il est permis de parler d'assassinats. Nous n'avons pas besoin de profession de foi et de moyens oratoires pour prouver que nous les détestons ; les faits parlent ; nos mains ne se sont point trempées dans le sang. Mais vous, vous parlez d'assassinats ! imprudents. Je le répète, ne craignez-vous pas que ce mot rappelle vos noms ? S'il était vrai que ce peuple, accusé par vous, eût pris l'horrible habitude du meurtre, c'est vous qui l'auriez armé : taisez-vous, gardez un profond silence, le sang crierait contre vous. »

— « De qui parlez-vous ? » cria-t-on.

— « Je parle de ceux qui, revêtus d'un pouvoir proconsulaire, s'en sont servis pour opprimer leurs concitoyens, et dont les calomnieuses imputations font tomber le Directoire dans de grandes erreurs. »

Camille Jordan termina en demandant que le message ne fût pas imprimé et qu'on passât à l'ordre du jour. Les autres représentants de Lyon, sans y mettre cette chaleur de récrimination, donnèrent les mêmes explications. Ils s'étaient souvent plaints au Directoire du manque de répression qui prolongeait un désordre dont la cause était le plus souvent étrangère à la politique ; mais le Directoire avait allégué son impuissance, tandis qu'il avait une garnison à Lyon et qu'il pouvait employer l'autorité des administrations et des tribunaux. — « Il maintient, disaient les députés, un bureau de police nommé par son commissaire et composé de ses créatures ; ce bureau lui envoie des rapports mensongers, tandis qu'il tolère et provoque même des excès pour avoir à en accuser les Lyonnais. »

Les collègues de Camille Jordan demandèrent eux-mêmes l'impression du message et le renvoi à une commission.

Le projet sur les émigrés, ou pour parler plus exactement, les réfugiés alsaciens, fut adopté. Il n'aurait pas obtenu la majorité, si la rédaction n'avait pas soigneusement restreint cette exception aux cultivateurs, aux ouvriers et aux manufacturiers. Quatremère, un des modérés les plus prononcés dans leur opposition aux lois révolutionnaires, disait : — « Il faut adopter une rédaction qui n'ouvre point la porte aux émigrés incurables. Nul de nous ne veut à cet égard transiger avec la sévérité des principes constitutionnels. »

La discussion fut encore plus vive lorsque la même exception fut proposée pour les réfugiés de Toulon[3]. La Convention l'avait reconnue pour juste, à une époque où il était permis de dire que les habitants de Toulon n'étaient point coupables pour avoir échappé aux massacres ordonnés par les représentants du peuple quand la ville fut évacuée par les troupes étrangères et fut livrée aux vengeances exercées sans nulle justice ni mesure. Mais à l'époque du 13 vendémiaire, lorsque la Convention fit succéder une réaction révolutionnaire à la réaction qu'elle même avait excitée après le 9 thermidor, les décrets avaient été abrogés et les réfugiés de Toulon avaient été de nouveau considérés comme émigrés. Leur cause, prise en général, était aussi juste que celle des Alsaciens ; mais Toulon livré aux étrangers, et l'autorité royale proclamée sous leur protection, étaient un texte d'indignation républicaine qu'on pouvait concevoir si elle avait porté sur les auteurs et fauteurs de ces actes de trahison ; mais elle s'acharnait sur des milliers de paisibles citoyens dont l'effroi et la fuite n'avaient été que trop justifiés par l'horrible usage que Barras et Fréron avaient fait de la victoire.

Ainsi le parti révolutionnaire reproduisit avec plus d'insistance l'argument tiré de la Constitution ; on soutint que toute la législation relative aux émigrés était placée sous cette garantie, et conséquemment immuablement consacrée par la sanction populaire. C'était, disait-on, une des lois fondamentales de l'État.

— « Le peuple a proscrit les émigrés en masse, vous n'avez pas le droit de faire une seule exception. Nous ne cesserons de répéter que, pour nous, la volonté générale est la règle du juste et de l'injuste. »

La réponse à cette doctrine de despotisme fut, comme dans la discussion précédente, l’énumération des crimes commis par le parti révolutionnaire dans le midi de la France. Les souvenirs de la glacière d'Avignon, de l'incendie de Bédouin, des massacres de Toulon furent ravivés. Chaque séance constatait ainsi l'impossibilité de faire subsister, en face l'un de l'autre, deux partis qui s'adressaient mutuellement d'impardonnables injures.

Les révolutionnaires demandèrent l'ajournement. Il fut rejeté ; Tallien, Chazal et les chefs du parti se levèrent et sortirent, disant qu'ils ne pouvaient pas délibérer. Un nombre suffisant de députés restait dans la salle : la loi fut votée.

Un débat encore plus passionné était ouvert depuis deux jours. Après un assez long ajournement, le rapport de Camille Jordan allait être discuté ; il n'avait pas cessé de préoccuper et presque d'agiter les esprits ; la controverse des journaux avait précédé et préparé la polémique de la tribune. Une question essentiellement liée à la liberté des cultes était venue s'ajouter aux propositions de Camille Jordan ; la commission avait présenté le 26 mai un projet de résolution conçu en ces termes :

— « Les lois qui ont prononcé la peine de déportation ou de réclusion contre les prêtres, pour la seule cause du refus de serment et de déclaration de soumission aux lois de la République, sont rapportées. Les lois rendues contre les citoyens qui auraient donné asile auxdits prêtres sont également rapportées. Lesdits prêtres rentreront dans tous leurs droits de citoyen. »

Le Conseil avait décidé que la discussion serait ouverte à la fois sur les deux projets[4]. Le général Jourdan se présenta le premier pour les combattre. Le parti révolutionnaire s'honorait de compter parmi ses chefs le vainqueur de Fleurus, républicain sincère, qu'aucune idée antirévolutionnaire ne pouvait jamais trouver faible, ni complaisant, mais aussi calme que ferme dans ses opinions. Au conseil des Cinq-Cents, il était pour les uns ce que le général Pichegru était pour les autres.

Il reprocha aux auteurs du projet de s'être, sous le prétexte de la liberté des cultes, constitués défenseurs officieux d'une des sectes qui exercent leur culte en France, au point d'avoir oublié leurs devoirs de législateurs et compromis ainsi le maintien de la Constitution acceptée par le peuple. Le rapporteur avait parlé de l'heureuse influence de la religion sur la morale d'un peuple et du secours qu'elle apporte à l'autorité des lois.

— « Je suis effrayé, répondait le général Jourdan, de cette influence ; une religion qui aurait la puissance « d'achever votre ouvrage, » comme a dit le rapporteur, n'aurait-elle pas la puissance de le détruire. Ses ministres se présentent comme les interprètes de la Divinité, ils parlent en son nom et dictent ainsi des ordres aux citoyens de la République ; ils blâment ou louent le gouvernement. Ils peuvent élever des autels à Louis XVI, comme martyr, et profaner la mémoire des héros morts pour la défense de la République... Je suis donc convaincu qu'abusant de leur influence sur la multitude, ils peuvent détruire ou créer les gouvernements. La tranquillité publique et la conservation de la République en dépendent. »

Le général continua longuement à traiter la question non pas du serment civique, mais de la déclaration de soumission aux lois, qui, selon lui, devait être demandée aux prêtres. Il pouvait espérer de trouver, même parmi les modérés, plus d'un vote favorable à cette opinion. Ce fut la seule qu'il développa, mais il se prononça contre presque tous les articles ; il voulait que toutes les églises fussent mises en vente et que le son des cloches fût interdit.

Il s'anima davantage sur le projet de rappeler tous les prêtres qui avaient été déportés pour refus de serment. — « Si les lois qui ont prescrit cette mesure avaient été rendues en temps ordinaire, le rapporteur aurait raison ; mais pendant une révolution on peut et l'on doit agir différemment. Une révolution constitue deux partis en état de guerre : celui qui veut la révolution et celui qui ne la veut pas. Dans ce moment terrible, il n'y a plus de lois ; les deux partis combattent, et l'un terrasse l'autre ; le parti vainqueur peut et doit exiger des dédommagements et imposer des garanties aux vaincus. Dans un tel moment on fait des lois qui sont justes à cause des circonstances et qui, dans un temps tranquille et ordinaire, paraissent injustes. »

On pouvait aller très-loin en tirant les conséquences d'un pareil raisonnement. Le général Jourdan était convaincu que la France n'était pas arrivée à ce temps tranquille et ordinaire où l'iniquité cesse de sembler plus juste : en ce sens il avait raison ; la Révolution était encore assez flagrante pour qu'on se regardât comme en état de guerre. Aussi disait-il que, si la Convention n'avait pas triomphé, le roi aurait certainement envoyé à l'échafaud les principaux agents de la Révolution, qui auraient été, en ce cas, des conspirateurs.

Telle était la crainte qui préoccupait le parti révolutionnaire, qui dictait ses discours, qui inspirait ses projets. S'il voulait dominer, c'était par peur autant que par orgueil ou ambition.

Les arguments que les deux partis se répliquaient, étaient tous renfermés dans l'exposé de la situation que le général Jourdan venait de faire avec tranquillité, mais sans nul déguisement. Les uns disaient : — « Nous ne voulons plus être en révolution et nous demandons la justice : » — Les autres répondaient : « Nous sommes des révolutionnaires en état de guerre avec vous. Nous nous croyons les plus forts, et nous voulons continuer à être injustes. »

Il y eut de fort beaux discours ; M. Lemerer parla pour le projet avec une véritable éloquence. M. Boulay lui répliqua en prenant la défense de la constitution civile du clergé ; cette œuvre malheureuse de l'Assemblée consti tuante était, selon son opinion, le seul moyen de rendre la religion catholique compatible avec un gouvernement de liberté. Le clergé, en ne se soumettant point à cette loi qui l'eût ramené à la primitive Église, avait contraint la République à prendre contre lui des mesures de précaution et de rigueur.

Boissy-d'Anglas, protestant et philosophe, parla en faveur des prêtres déportés, et réclama pour la religion catholique la liberté, la justice et la tolérance.

Lamarque fut, comme il l'était habituellement, violent, et se portant toujours dénonciateur et accusateur des contre-révolutionnaires, au premier rang desquels il plaçait le clergé.

— « S'il en est quelques-uns, disait-il, qui s'obstinent à un refus insensé, il sera de votre devoir de ne pas autoriser ces ministres séditieux à ramener le peuple au culte intolérant de ce qu'ils ont appelé « le Dieu « de leurs pères. » Le Dieu de leurs pères était celui de Philippe II, de Charles IX et de Catherine de Médicis. C'est en son nom qu'on a conçu et exécuté les croisades et les vêpres siciliennes, les dragonnades et l'exécrable journée de la Saint-Barthélemy. Nous ne voulons pas de ce Dieu de leurs pères ; car leurs pères étaient des barbares, qui ont méconnu, outragé le vrai Dieu et en ont fait un à leur image. Le vrai Dieu est celui de la tolérance, de la sagesse, de l'humanité, non pas de cette humanité qui prêche la vengeance, les assassinats et la guerre civile, mais de celle qui inspire la concorde, l'oubli des injures et le respect pour le gouvernement établi. »

Les orateurs jettent quelquefois une malheureuse parole dont l'effet ne peut être atténué par tout ce qui suit, et elle reste isolée dans l'esprit et la mémoire de ceux qui l'ont entendue. Du discours de Lamarque, on ne cita et on ne retint que ces mots : « Je ne veux pas du Dieu de vos pères. »

Ce fut dans cette discussion que M. Royer-Collard prit la parole pour la première et l'unique fois dans le conseil des Cinq-Cents. Son discours est digne de ceux qui, beaucoup d'années après, ont donné tant d'autorité à sa parole ; on y retrouve cette fermeté de jugement et cette manière de transporter le débat sur un terrain nouveau, en déterminant le sens réel de la question.

Ainsi les défenseurs du projet avaient jusque-là demandé seulement que le culte, pour être libre, fût indépendant du gouvernement ; ils n'étaient pas dans le vrai et M. Royer-Collard disait : — « Toutes les fois qu'il existe dans un État une religion généralement et depuis longtemps adoptée, il faut que le gouvernement contracte avec elle une alliance fondée sur l'intérêt d'un appui réciproque ; autrement il faut qu'il la détruise ou coure le risque d'être détruit par elle. Or la religion catholique est indestructible en France ; elle a survécu à la monarchie, dont elle avait précédé la naissance, et elle a triomphé de toutes les attaques qui lui ont été livrées par la tyrannie révolutionnaire. Un gouvernement naissant qui s'obstinerait à la proscrire, verrait retomber sur lui les coups imprudents qu'il lui aurait portés. » ... « Ne craignez point que la religion catholique abuse de la liberté pour aspirer à la tyrannie. Non, elle n'opprimera ni les autres sectes, ni la liberté négative des indifférents ; attaquée elle-même chaque jour, dépouillée de ses cérémonies extérieures, veuve de ses pontifes, elle a bien assez du soin de sa propre défense et ce n'est pas le temps pour elle de méditer des conquêtes. »

L'orateur faisait ensuite une très-vive peinture de toutes les ruines et les souffrances que la Révolution avait fait subir au clergé, considéré comme une vaste, riche, puissante corporation, et des cruelles persécutions qu'elle avait exercées sur les ecclésiastiques. — « Ce serait la plus étrange inconséquence et la plus atroce dérision de les accuser aujourd'hui de ce qu'ils furent, et de soulever contre eux le souvenir d'une puissance si complétement évanouie. »

La nécessité prétendue de continuer la législation révolutionnaire était combattue ainsi. — « Quelle est donc cette justice qui motive la proscription par la proscription même ? Si ce raisonnement est bon, il faudra le pousser jusqu'à sa dernière conséquence, jusqu'à ce principe fondamental de la législation révolutionnaire : « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. » Et s'il est vrai que ceux sur qui a pesé une cruelle oppression, doivent être déshérités de la protection sociale, qui donc parmi nous, l'obtiendra, si ce n'est les assassins et les bourreaux ? Oui, sans doute, après de longues et sanglantes souffrances, il est d'implacables souvenirs, il est des haines immortelles ; mais l'expérience nous enseigne, mais nos propres cœurs attestent que ces souvenirs, que ces haines sont surtout ressentis par les oppresseurs, qui repoussent le pardon public, parce qu'ils ne peuvent obtenir celui de leur conscience, condamnés au crime par le crime, véritables ennemis, seuls ennemis de la paix publique. L'opprimé, au contraire, quand il s'est reposé dans un sentiment de résignation, envisage comme un bienfait la seule cessation de ses maux ; il paye ce bienfait de toute sa reconnaissance. Que dis-je ? Il attache presque l'idée de justice à la modération dans l'injustice. »

L'orateur examinait ensuite les motifs que le gouvernement pouvait avoir de se méfier des prêtres. — « Serait-ce parce qu'il ne les salarie point et qu'ils sont indépendants de lui ? Mais recevant leur subsistance des citoyens, ils sont obligés à montrer les opinions où le peuple met sa confiance.

« Ils haïssent, dit-on, le gouvernement républicain ; mais lequel ? Car plus d'un s'est appelé ainsi. Est-ce le gouvernement révolutionnaire ? Ah ! je le crois sans peine : il les a entassés dans des cachots et les y a fait périr par les massacres, par la faim, par le froid ; il les a noyés, mitraillés, donnés en spectacle de carnage. Mais le gouvernement qui a mis un terme à leurs maux, qui leur rendra leurs temples, qui relèvera leurs autels, qui réparera ce qui est réparable, qui accordera tout ce qu'il lui est permis d'accorder, pourquoi le haïraient-ils ? »

Après avoir expliqué comment la bonne politique, celle qui affermirait le gouvernement, c'était la justice, l'orateur consentait à la conseiller comme un calcul de l'intérêt bien entendu. — « Justice, confiance, générosité, tant décriées par la tyrannie, vous n'êtes pas seulement le plus noble sentiment de l'âme humaine, vous êtes encore la plus vaste pensée des gouvernements, la plus savante combinaison politique, le plus profond des artifices. Au cri féroce de la démagogie invoquant : « L'audace, et puis l'audace, et encore l'audace, » nous répondrons par ce cri consolateur et vainqueur, qui retentira dans toute la France : « La justice, et puis la justice, et encore la justice. »

La discussion s'était prolongée pendant plusieurs séances et parfois elle avait été orageuse ; elle ne fut point terminée par l'adoption presque unanime du projet qui faisait cesser la déportation des prêtres insermentés, et recommença sur l'article relatif à la déclaration de soumission aux lois dont le projet de la commission dispensait les prêtres. Cette question était la plus vivement controversée. Après plusieurs discours, elle fut mise aux voix. Au milieu du tumulte, le bureau décida que l'article de la commission était adopté. Les réclamations furent bruyantes. Un grand nombre de représentants protestaient contre le bureau et demandaient l'appel nominal. L'ordre ne put être rétabli et la séance fut levée.

Le lendemain l'appel nominal fut encore réclamé et plusieurs membres de la majorité insistèrent pour qu'il fût accordé. Le président posa donc de nouveau la question : — « Exigera-t-on une déclaration des ministres du culte ? » — Deux cent dix suffrages furent favorables à la déclaration ; deux cent quatre seulement y furent contraires.

C'était tellement une question de parti, que les représentants révolutionnaires se levèrent en criant : « Vive la République ! » Une tribune publique répéta cette acclamation. Le président ordonna qu'elle serait évacuée ; il fallut encore lever la séance ; la délibération sur les autres articles, toujours ajournée pour faire place aux débats urgents et plus passionnés que faisaient naître les circonstances, se trouva réservée pour une époque où elle ne fut plus libre.

Il était évident que la lutte entre le Directoire et la majorité du conseil des Cinq-Cents, amènerait assez prochainement une crise révolutionnaire : telle était la crainte des hommes sages du parti modéré. Les députés, qui ne partageaient point cette inquiétude et qui voulaient à tout risque renverser le gouvernement, étaient en très-petit nombre. Les uns n'étaient qu'irréfléchis, imprudents, enivrés par les discours et les conversations où s'exaltaient leurs opinions ; les autres encore moins nombreux avaient des espérances royalistes plutôt que des projets.

 

Les représentants qu'alarmait l'hostilité toujours croissante de la tribune, des votes, des motions d'ordre, des propositions dirigées contre le Directoire, ne doutaient point que les hommes politiques du parti révolutionnaire et les trois directeurs qui marchaient dans cette voie, n'eussent déjà décidé dans leur pensée de se garantir du danger par un coup d'État. Ils en prévoyaient le succès et pensaient que même si ce dessein échouait, on se trouverait dans un effrayant désordre.

Quelques membres du conseil des Cinq-Cents se mirent en relation avec Carnot, et lui témoignèrent le désir de rétablir entre le gouvernement et la majorité une bonne intelligence, si nécessaire pour assurer le salut de la France, pour obtenir l'ordre et la stabilité, pour conclure la paix extérieure, pour rétablir la paix intérieure ; ils lui représentèrent que l'harmonie pourrait régner entre les deux pouvoirs, si le Directoire montrait plus de ménagement et de déférence pour le Corps législatif, si le ton de ses messages devenait moins hautain et moins impérieux, s'il révoquait ceux de ses commissaires dont la conduite et les mœurs scandalisaient les provinces. Ils insistaient davantage sur la nécessité de donner aux négociations un caractère plus conciliant, qui laissât espérer la paix. Enfin le gage de cette politique nouvelle devait être le changement de plusieurs ministres qui avaient mérité l'aversion ou la méfiance du parti modéré et même de l'opinion publique. Merlin, Delacroix et Truguet étaient incompatibles avec la majorité du Corps législatif.

Carnot partageait les sentiments qui lui étaient confiés ; il avait les mêmes craintes et y voyait les mêmes remèdes.

Quant à Barthélémy, sa sympathie et sa conformité d'opinion étaient tout acquises aux hommes considérables du parti modéré. Sa vie politique avait été si différente de celle de Carnot, les relations intimes étaient si difficiles à établir entre un homme que les emplois diplomatiques avaient préservé de tout contact avec la Révolution, et un membre du comité de salut public, qu'il régnait entre eux beaucoup de froideur et de réserve. Toutefois ils furent sincèrement d'accord dans l'accueil qu'ils firent aux propositions des députés ; mais ils étaient deux seulement et n'avaient pas l'espoir de gagner à leur opinion aucun de leurs trois collègues. Ils répondirent donc qu'en leur proposant un avis qui serait repoussé, ils rendraient la situation pire et plus menaçante.

M. Portalis et son beau-frère, M. Siméon, provençaux comme Barras, le connaissaient depuis longtemps ; ils savaient qu'au fond il n'avait aucune opinion, et qu'on pouvait lui proposer toute espèce de plan de conduite ; il était loin d'avoir le fanatisme révolutionnaire de Rewbell et restait facilement abordable aux députés de tous les partis.

Portalis et Siméon jouissaient de beaucoup de considération et même d'autorité, l'un au conseil des Anciens, l'autre aux Cinq-Cents ; ainsi, la démarche qu'ils allaient faire avait de la gravité ; ils s'associèrent le général Mathieu Dumas, qui était alors un des - hommes les plus importants du conseil des Anciens.

Barras écouta fort attentivement les deux habiles orateurs : ils lui expliquèrent comment le parti constitutionnel (car c'était ainsi que voulaient être appelés les modérés) était bien loin de penser à renverser le gouvernement ni à détruire la République ; comment il était honorable et prudent de gouverner avec une majorité bien intentionnée et appuyée par l'opinion publique dont elle était la véritable représentation, plutôt que de s'obstiner à la détruire par la violence.

Barras fit peu d'objections ; la principale était la haine passionnée qu'il avait conçue contre Carnot, dont il ne prononçait pas le nom de sang-froid. — « Il ne pouvait pas, disait-il, se résoudre à voter avec lui, et à lui donner ainsi la majorité dans le Directoire, après l'avoir constamment combattu. » —Toutefois, il finit par céder aux très-raisonnables conseils qui lui étaient donnés par des hommes considérables, et il leur sembla sincère dans sa décision. — « Pouvons-nous compter sur votre parole ? lui dit le général Dumas ; nous la donnez-vous, foi de gentilhomme ? — Oui, répondit-il, foi de gentilhomme républicain. Mais quels gages demandez-vous ? » — Les négociateurs du parti modéré lui dirent alors leurs conditions : — « Nous demandons une recomposition du ministère, dans lequel entrera M. de Talleyrand ; Merlin sera remplacé dans le ministère de la justice par Cochon de L'Apparent, et Petiet conservera le département de la guerre. » — Barras leur répéta l'assurance qu'il leur avait donnée.

Ce n'était pas lui qui était l'homme politique du Directoire, quoiqu'il fût l'homme de décision et d'exécution ; Rewbell était occupé des intérêts du parti révolutionnaire avec plus de suite et plus de conviction. Sa pensée était plus fixe et n'admettait point la fluctuation d'opinion et les habitudes de roué qui mettaient son collègue en rapports plus ou moins cachés, tantôt avec les royalistes, tantôt avec les Jacobins anarchiques.

Autour de Rewbell se groupaient quelques amis et conseillers intimes, et c'était dans ce comité que se traitaient les affaires du parti. Sieyès, sans en faire d'abord partie, y avait une grande influence ; il disposait d'une coterie nombreuse qui parlait ou s'agitait aux Cinq-Cents et au Cercle constitutionnel, ce club fondé d'après ses conseils.

Quelque temps avant cette tentative faite auprès de Barras, le général Dumas, persuadé depuis longtemps que les modérés n'avaient point la chance de réussir s'ils engageaient la lutte, et qu'il était prudent de ne point pousser à bout la faction révolutionnaire, avait eu avec M. Treilhard une conversation qui le confirma dans ses tristes appréhensions et ne lui laissa aucune confiance dans la parole d'honneur de Barras.

Il connaissait M. Treilhard pour un homme qui poussait la franchise jusqu'à la brusquerie. — « Vous avez, par votre expérience et vos talents, lui dit-il, une grande influence sur des hommes qui vous sont très-inférieurs, et je voudrais savoir ce que vous pensez de mes amis et de moi ; comment vous jugez notre conduite et pourquoi nous ne pouvons pas nous entendre ?

— « Vous êtes de très-honnêtes gens, fort capables, répondit Treilhard, et je crois que très-sincèrement vous voulez maintenir le gouvernement constitutionnel, parce qu'il n'y a aucun moyen, ni pour vous, ni pour nous, de lui en substituer un autre ; mais nous, conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire. Que vous le vouliez ou non, vous nous menez tout doucement à notre perte certaine. Il n'y a rien de commun entre nous.

— « Quelle garantie vous faut-il donc ? répliqua le général Dumas.

« Une seule, ajouta Treilhard, après quoi nous ferons tout ce que vous voudrez et vous pourrez détendre tous les ressorts. Donnez-nous cette garantie et nous vous suivrons aveuglément.

— « Et laquelle ?

— « Montez à la tribune et déclarez que si vous aviez été membres de la Convention, vous auriez, comme nous, voté la mort du roi.

— « Vous nous demandez ce qu'à notre place vous ne feriez pas ; vous sacrifiez la France à de vaines terreurs.

— « Non, la partie n'est pas égale, nos têtes sont en jeu. » Cette conversation était le présage certain de ce qui allait arriver. Elle exprimait toute la situation politique ; elle résume l'histoire du gouvernement directorial.

 

Le changement de ministres eut lieu, mais dans un sens opposé à la promesse de Barras. On raconta que lorsque Carnot[5], pressé par les modérés, avait, sans espoir de succès, proposé au Directoire de remplacer quelques-uns des ministres, Rewbell, paraissant entrer dans cette pensée, avait dit qu'en effet il fallait retremper le ministère et en décider la composition par un scrutin secret.

La majorité des votes avait maintenu Merlin à la justice, Ramel aux finances, et avait élu M. de Talleyrand aux affaires étrangères, François de Neufchâteau à l'intérieur, Hoche à la guerre, Pleville-Lepelley à la marine, Lenoir-Laroche à la police.

Ce remaniement du ministère était une déclaration de guerre à l'opinion modérée : elle se sentait forte de l'assentiment général ; ses journaux, même les plus réservés, exprimèrent hautement leurs plaintes et leurs alarmes. — « L'inquiétude est générale parmi les bons citoyens ; ils croyaient toucher à un état d'ordre et de tranquillité ; les circonstances qui accompagnent ce changement de ministres ; le langage séditieux du journal officiel ; l'insolence lâche et féroce des journaux d'une faction exécrable ; la joie naïve de tout ce qu'on connaît de brigands laissent croire que nous n'avons pas encore bu jusqu'à la lie le calice d'une révolution populacière. Une telle révolution mène naturellement à une tyrannie militaire ; ne nous faisons pas illusion, ce dénouement arrive à grands pas. »

Merlin, conservé au ministère, semblait le signe certain qu'il n'y avait plus à compter sur aucune justice. La destitution de Cochon-L'Apparent, républicain sincère, ministre incorruptible, à la fois sévère et impartial dans sa police, protecteur des gens de bien contre les dénonciations des Jacobins, était plus significative encore. Le souvenir du 21 janvier, où il avait eu le malheur de voter avec ceux qui le renvoyaient, ne pouvait l'excuser auprès d'eux d'avoir su gagner la confiance bienveillante des honnêtes gens. Bénézech n'était pas moins regretté ; administrateur probe, exact, accueillant pour tous ceux qui avaient affaire à lui, la population parisienne lui conservait beaucoup de reconnaissance pour tous les soins qu'il avait pris afin de la sauver de la famine.

Le choix de M. de Talleyrand était généralement approuvé. Depuis son retour d'Amérique, il ne s'était attaché à aucun parti, et n'avait manifesté aucune opinion. Il était compatible avec la majorité du Directoire et n'inspirait point de méfiance à la majorité du Corps législatif. On ne doutait point de son habileté, et l'on espérait que mieux que tout autre il réussirait à faire la paix.

En appelant le général Hoche au ministère de la guerre, le Directoire s'était proposé de lui confier l'exécution du coup d'État, dont, après avoir eu longtemps la pensée, il avait maintenant la volonté. Parmi les hommes éminents dans les armées, aucun n'était plus disposé à se charger de cette mission : il partageait l'aversion des révolutionnaires pour le parti modéré. Comme eux, il voyait dans son triomphe la contrerévolution et la réaction royaliste. Le danger lui paraissait actuel, et lui-même aurait pressé le Directoire de sauver la République menacée. Une vieille haine contre Pichegru ajoutait encore à son ardeur pour écraser la faction qui l'avait pris pour chef.

Ses moyens étaient tout prêts. Il avait proposé de tenter une nouvelle expédition en Irlande et le Directoire y avait consenti. Quittant son armée de Sambre-et-Meuse, mais par congé et sans connaître sa destination nouvelle, il était venu à Paris avant de se rendre à Brest.

Au moment où il fut nommé ministre de la guerre, il s'était déjà concerté avec Barras. Sous prétexte de passer de l'armée de Sambre-et-Meuse à l'armée des côtes de l'ouest, des corps de troupes devaient s'approcher de Paris et servir à l'expédition que le Directoire voulait diriger contre le Corps législatif.

 

A la séance du 2 juillet, Aubry, membre de la commission des inspecteurs de la salle, proposa au conseil des Cinq-Cents qu'un message fût adressé sur-le-champ au Directoire, pour qu'il eût à rendre compte, séance tenante, des faits suivants : — « Est-il vrai que quatre régiments de chasseurs doivent arriver de l'armée de Sambre-et-Meuse les 31 juillet, 1er, 2 et 3 août, à la Ferté-Alais, et d'autres plus tard ? — Par qui les ordres de marche ont-ils été donnés ? — Quelles sont les mesures que le Directoire a prises pour arrêter cette disposition et en faire punir les auteurs ? »

Un autre membre de la commission des inspecteurs, M. Delarue, ajouta, « que la veille, aussitôt qu'il avait été instruit de cette circonstance, il s'était rendu au Directoire avec un de ses collègues. Le président du Directoire avait déclaré qu'il n'avait donné aucun ordre et n'avait nulle connaissance des faits. Le ministre de la guerre qui était encore Petiet, quoique Hoche eût été nommé la veille, fut mandé et ne savait pas non plus qui avait donné l'ordre. Le président du Directoire ajouta que c'était sans doute le général Hoche, qui avait appelé des régiments destinés à l'expédition qu'on préparait à Brest. — « Au surplus, le Directoire a assuré que le courrier qui avait apporté cette nouvelle allait repartir chargé d'un contre-ordre. »

Le conseil des Cinq-Cents était vivement ému de cette nouvelle et le message fut voté à l'unanimité. Déjà, depuis deux jours, le bruit s'était répandu que le Directoire avait résolu d'appeler des troupes à Paris. Déjà un article menaçant et injurieux au conseil des Cinq-Cents avait paru dans le journal officiel. Après avoir parlé dans les termes les plus insultants de la discussion sur la liberté des cultes ; après avoir dénoncé une conspiration revêtue des formes légales, le Rédacteur disait : — « La maxime : laissez-faire, laissez-passer, utile en politique comme en commerce dans un temps calme, ne convient pas à l'état d'agitation où nous sommes. Non, il ne faut plus « laisser- faire, » il ne faut plus « laisser- passer, » il est temps que l'immigration de nos plus cruels ennemis soit arrêtée par des mesures efficaces et que la corruption morale apportée par eux soit étouffée avant qu'elle puisse influer sur les prochaines élections. »

Ces menaces n'eurent pas pour effet d'intimider la majorité des Cinq-Cents ; elles étaient au contraire une excitation et augmentaient l'influence des représentants les plus imprudemment hostiles au gouvernement, de ceux qu'il regardait comme de réels conspirateurs. Le rôle de Pichegru, de Willot, d'Aubry, de Delarue, d'Henry Larivière, devenait chaque jour plus important. Le Directoire donnait raison à ceux qui reprochaient à l'ensemble du parti modéré son imprudente timidité.

Aussitôt après le message relatif à la marche des troupes, Pichegru présenta un rapport sur l'organisation de la garde nationale.

 

Sur ce point comme sur tous les autres, le parti contraire à la Révolution, ou plutôt aux résultats qu'elle avait laissés, prenait pour thème la liberté ; Pichegru disait : — « Sans les gardes nationales, vous n'auriez jamais eu la liberté ; c'est dans leur sein que se formèrent ces bataillons nombreux qui repoussèrent l'Europe étonnée ; ce fut l'école des défenseurs de la patrie ; leurs phalanges généreuses se précipitèrent vers nos frontières envahies. Ranimons aujourd'hui cette première énergie ; s'il était besoin de motifs tirés de l'intérêt personnel, n'en avez-vous point de capables de stimuler les plus indifférents ? »

« Dites aux propriétaires : Armez-vous pour l'exécution des lois qui protègent la propriété.

« Dites aux citoyens qui possèdent la plus précieuse des propriétés, le travail, que leur intérêt est dans la tranquillité, dans le maintien des lois qui leur garantissent les produits de leur industrie.

« Dites à tous les citoyens français que par une juste réciprocité, tandis que leurs frères de l'armée, de cette garde nationale soldée, défendent la République contre les ennemis extérieurs, c'est à eux de protéger leurs familles et leurs propriétés, à eux de garantir leurs droits politiques contre les tentatives qui y porteraient atteinte par le mépris des lois ou l'abus des pouvoirs. »

C'était ainsi qu'on retournait contre le gouvernement né de la Révolution les armes qui avaient servi à la faire.

Le projet mettait au choix des assemblées primaires la liste des citoyens qui formeraient la garde nationale sédentaire ; elle devait nommer elle-même ses chefs. Il y aurait un bataillon par canton. Les compagnies de grenadiers et de chasseurs si odieuses à la démagogie parisienne étaient expressément rétablies, et l'artillerie qu'elle avait eue pour auxiliaire était supprimée.

Henry Larivière demanda que le projet fût discuté sur-le-champ ; le rapport et les articles n'étaient ni imprimés, ni distribués, mais il maintenait qu'il y avait urgence.

— « Dois-je vous rappeler, disait-il, les circonstances où nous nous trouvons ? Des ministres qui avaient la confiance publique ont été renvoyés. On vous a lu une diatribe sanglante que le journal officiel a dirigée contre vous. Vous venez d'entendre que des troupes marchent de toutes parts et vont environner Paris. Si, en trois jours, de telles nouvelles nous sont données, qu'apprendrons-nous demain ? Sans savoir précisément quel est le but des partisans de la tyrannie, je vois tous les signes d'un 31 mai. »

L'orateur continua à exposer toutes les circonstances qui justifiaient son triste pronostic ; il insista sur la destitution du ministre de la police, ce dont la vigilance nous garantissait de toute attaque factieuse. » Il est remplacé par un homme[6] qui s'est frayé la route vers le ministère, en salissant les murs de Paris d'une insolente diatribe contre la représentation nationale. «

Le nouveau ministre de la police, Lenoir-Laroche, était un homme sans ambition, appartenant à la coterie philosophique groupée autour de Sieyès ; il mettait souvent dans le Moniteur des articles plus ou moins violents contre le parti qu'il appelait contre-révolutionnaire ; le Directoire les faisait réimprimer en placards pour l'usage des rues. Cette école de littérateurs et de philosophes était devenue peu à peu aussi animée à la défense du Directoire et de ses procédés tyranniques ou arbitraires, que les plus zélés montagnards. Mais la plupart d'entre eux, et particulièrement Lenoir-Laroche, étaient des hommes honorables et de mœurs fort douces, à part la polémique des journaux et des pamphlets. Il se sentit si peu fait pour être ministre, et surtout ministre de la police, qu'il donna sa démission trois jours après.

Le discours de Larivière était souvent interrompu, tant il était provocant pour le parti directorial.

— « Je ne conteste pas au Directoire, répondait-il aux interrupteurs, le droit de nommer et de destituer ses ministres ; le Corps législatif ne peut pas s'y opposer. Je n'ai pas eu l'intention de lui imputer les manœuvres dont nous sommes témoins. D'ailleurs vous savez, et tout Paris sait, quelle division existe en ce moment dans le Directoire. Deux de ses membres ont signé au registre une réclamation contre le changement des ministres ; Carnot ignorait la marche des troupes ; le ministre de la guerre l'ignorait aussi : et c'est ce moment qu'on choisit pour le renvoyer. »

« Je suis heureux de trouver au sein même du Directoire une telle opposition. Elle peut nous rassurer au moment où, en sortant de cette salle, nous rencontrons des groupes d'échappés de Vendôme ou du bagne, au moment où, dans un club de la rue Dauphine, cinq cents brigands réunis jurent d'exterminer la représentation nationale. »

Thibaudeau, sans s'élever contre l'orateur qui descendait de la tribune, sans nier les motifs d'inquiétude qu'il avait présentés, parla contre l'urgence de la loi sur la garde nationale et demanda qu'on attendît du moins la distribution du rapport. — « L'organisation de la garde nationale ne serait pas, disait-il, une mesure assez prompte pour servir de sauvegarde contre les desseins qu'on suppose. Le Corps législatif est armé par la Constitution de moyens plus à sa portée et plus efficaces. » — Il s'associa aux regrets donnés aux ministres renvoyés. — « Si vous croyez, ajouta-t-il, que le Directoire se constitue en hostilité contre vous, produisez une dénonciation éclatante et signée ; frappez de la foudre nationale ceux des membres de l'autorité exécutive qui se seraient rendus coupables. »

La discussion sur la garde nationale fut ajournée et la réponse au message apportée séance tenante. — « Le Directoire convenait qu'il y avait eu dans la marche des troupes une infraction à l'article 69 de la Constitution, qui interdisait à tout corps militaire de séjourner ou de passer à quinze lieues de distance du lieu où siège le Corps législatif.

 

— « Le Directoire croit, ajoutait le message, que la malveillance n'a eu aucune part à cet ordre de route ; il l'attribue à la simple inadvertance d'un commissaire des guerres. Il s'occupe néanmoins à recueillir sur cet objet les renseignements les plus positifs et il fera poursuivre les coupables s'il en découvre. »

— « La réponse du Directoire ne me paraît nullement satisfaisante, dit Pontécoulant. Il nous dit que cette marche des troupes provient de l'inadvertance d'un commissaire des guerres. Pense-t-il qu'il s'agisse de jeux d'enfants ? Où a-t on vu des commissaires des guerres détacher des corps de troupes d'une armée ? Pourquoi diriger ces troupes sur Paris ? Pourquoi cet oubli ou cette violation de l'acte constitutionnel ? Il faut qu'une telle énigme s'éclaircisse et que la responsabilité ne soit pas un vain mot. Il faut remonter à la source et obtenir une justice éclatante de celui qui a donné l'ordre. » « Quoi ! tout Paris savait que des troupes marchaient et le Directoire l'ignorait ! Avons-nous donc un gouvernement ? Sommes-nous encore dans ces temps d'anarchie où chaque administration avait son comité de gouvernement ? J'ai supposé d'abord que c'était pour ce motif que le ministre de la guerre avait été renvoyé. — (Ici un rire universel interrompit l'orateur.) — Je me suis trompé ; c'est parce qu'on redoute sa probité courageuse qu'il a été destitué. »

Sur la proposition de Pontécoulant, le message du Directoire fut renvoyé à une commission. Selon le règlement, le bureau proposait au Conseil la composition des commissions. Il nomma Pichegru, Willot, Pontécoulant, Gau et Normand.

Pas une voix ne s'était élevée pour essayer de défendre le Directoire. Il ne fut douteux, pour quiconque voulait le savoir, que la marche des troupes tenait au dessein arrêté de faire un coup d'État contre le Corps législatif. Carnot était à ce moment président du Directoire et avait fait savoir aux membres les plus importants de la majorité législative que ni lui, ni Barthélemy n'avaient rien su du mouvement des troupes.

On disait que cette résolution avait été prise par les trois autres directeurs, que le projet avait été concerté avec le général Hoche, et que l'ordre de faire avancer un détachement de son armée avait été donné par le ministre de la marine, Truguet, en prenant pour prétexte que les troupes étaient destinées pour s'embarquer à Brest.

Ce bruit, généralement répandu, était vrai, du moins en ce qui touchait le général Hoche ; il avait été mandé à Paris pour concerter, non pas la descente en Irlande, mais une journée révolutionnaire. C'était avec Barras que les détails d'exécution avaient été convenus.

La séance du conseil des Cinq-Cents, le message adressé au Directoire, l'attitude que prenait le Corps législatif, troublèrent les préparatifs de la conspiration et jetèrent les trois directeurs dans quelque incertitude. Hoche avait commencé à répandre dans le public qu'il avait obéi à un ordre signé de Carnot. Bien qu'il dût à l'ancien directeur de la guerre dans le comité de salut public, la vie avant le 9 thermidor, et depuis, le commandement en chef d'une armée, il était en mauvaises relations avec lui, tant il était entraîné dans le parti jacobin.

Carnot lui reprocha sa conduite et la fausseté de cette allégation. Jamais il n'avait été question de démembrer l'armée de Sambre-et-Meuse. Quarante-trois mille hommes étaient déjà prêts à s'embarquer à Brest et suffisaient pour l'expédition projetée. Hoche s'excusa mal ; un nouvel incident vint encore compliquer sa situation ; il sut qu'on devait au conseil des Cinq-Cents demander au Directoire comment, en violation de l'acte constitutionnel qui prescrivait l'âge de trente ans pour remplir les fonctions de ministre, Hoche, qui n'en avait que vingt-neuf, eût été nommé ministre de la guerre. Il envoya sa démission le 22 juillet et Schérer fut choisi à sa place. Bien moins considérable que Hoche, il passait pour plus jacobin et surtout pour plus dépendant, plus docile et plus dévoué à Rewbell.

Rien ne fut définitivement résolu par Barras et ses deux collègues ; ils retinrent Hoche encore quatre jours à Paris sans lui donner aucun ordre. Peut-être voulaient-ils qu'il prît sous sa responsabilité personnelle le mouvement des troupes. Le 26 juillet, il quitta Paris, laissant un officier qui devait lui apporter les volontés de Barras et un arrêté officiel du Directoire pour lui prescrire ce qu'il aurait à faire.

Cet officier ne fut chargé de lui remettre aucune instruction formelle et précise.

En arrivant à Charleville, le général Hoche mit à l'ordre de son armée que l'intention du Directoire était toujours de diriger vers les départements de l'ouest les troupes détachées de l'armée de Sambre-et-Meuse ; mais que les différentes marches qu'elles venaient de faire, les fatigues qu'elles avaient éprouvées, ne permettaient point de les remettre en route.

Deux jours après, il écrivait au ministre de la guerre : — « Marquez-moi, par le retour du porteur de cette lettre, si définitivement les troupes doivent aller à l'ouest. Rappelez - vous, citoyen ministre, qu'on peut aimer son pays, sans cependant sacrifier son existence à des erreurs telles que celles qui ont lieu depuis dix jours.

« Transmettez-moi vos derniers ordres, et si un dernier sacrifice de ma part peut encore servir la patrie, croyez que je ferai plutôt celui de mon repos particulier que de laisser inexécutées les intentions du gouvernement. »

En même temps, il écrivait au général Richepanse, qui commandait la colonne, que les manifestations du Corps législatif et les indécisions du Directoire condamnaient à des marches et contre-marches. — « Vous réunirez deux de vos régiments à Épernay et deux à Reims, où ils ne recevront, à l'avenir, d'ordres que de vous et de moi. »

Le général Hoche retourna à son quartier-général de Wetzlar, sur la rive droite du Rhin, laissant le théâtre de la politique révolutionnaire pour retourner sur le théâtre de la guerre. Il était profondément attristé ; sortant de son caractère habituel de prudence et de circonspection, il s'était compromis pour un parti qu'il servait par calcul encore plus que par opinion ; sa situation s'était amoindrie ; son ambition, qu'on croyait grande, avait perdu ses chances. Son état-major fut frappé de son abattement ; sa santé, déjà affaiblie, déclinait à vue d'œil ; un découragement qui ne lui était pas naturel se montrait dans ses paroles, se laissait lire dans ses yeux ; il avait le sentiment de sa fin prochaine.

Les trois directeurs, surtout Barras, n'avaient pas renoncé au dessein d'employer la force armée pour exécuter une révolution contre le Corps législatif. Leur intention n'était ignorée ni dans les Conseils, ni même dans le public ; mais on se demandait pourquoi ce complot avait été ajourné. On en disait beaucoup de motifs différents, qui tous avaient pu exercer de l'influence. — Les amis de Hoche pensaient que Barras et ses collègues, s'étaient inquiétés de donner une si grande mission à un homme déjà placé très-haut, dont le caractère était altier et impérieux, et qui pourrait prendre possession du pouvoir dictatorial qu'on lui confierait pour un moment. — D'autres, avec plus de raison, supposaient que Barras préférait un coup d'État fait de concert avec le général Bonaparte, conseillé et appuyé par lui ; qui cependant ne rendrait point sa présence nécessaire et ne l'appellerait point à Paris. Parmi -l'entourage de Barras et sa clientèle politique, les enthousiastes du vainqueur de l'Italie, les adorateurs de sa gloire et de son génie, qui le croyaient républicain et sincère ami de la liberté, pensaient que s'il était nécessaire de violer la Constitution et les lois pour châtier les royalistes et sauver la République, on ne pouvait confier un si grand rôle qu'au héros qui réglait les destinées de la France et de l'Europe. — Dans le vulgaire, les commérages rabaissaient cette préférence donnée au général de l'armée d'Italie sur le général de Sambre-et-Meuse à des intrigues de femmes et à leur influence sur Barras. — On supposait aussi que le secret et la promptitude étant nécessaires pour le succès de la conspiration, il avait fallu la différer, puisque le Corps législatif, prévenu à temps, s'en était ému et se mettait en mesure de s'y opposer.

Une circonstance qui semblait minutieuse était sans doute prise aussi en considération : Carnot était président du Directoire ; les actes de gouvernement devaient être signés et scellés par lui. La Réveillière lui succéderait le 1er fructidor, trois semaines après le départ du général Hoche et l'avortement du projet pour lequel on l'avait appelé. Pendant ce délai, les trois directeurs pourraient prendre de meilleures mesures et s'entendre avec le général Bonaparte.

 

Le parti qui disposait de la majorité dans les Conseils, qui nommait Dumolard pour président des Cinq-Cents ; qui donnait chaque jour des témoignages de confiance à Pichegru, Willot, Aubry et aux représentants les plus soupçonnés de royalisme ; qui était convaincu de la gravité des circonstances et des dangers où était exposé le Corps législatif : ce parti semblait dénué d'ensemble et de discipline ; il irritait ses ennemis, et ne savait pas user des pouvoirs que lui donnait la Constitution, pouvoirs qui, à vrai dire, n'étaient qu'une arme impuissante contre l'intervention des baïonnettes. Outre la certitude que la population de Paris, quel que fût son sentiment, demeurerait inerte et immobile, le Corps législatif devait savoir que ses volontés légales, que son titre de représentation nationale n'imposeraient aucun respect à des soldats, moins encore à des généraux. Ainsi, on ne voulait pas engager un combat où l'on était assuré d'être vaincu.

De ce moment, le cours régulier du gouvernement constitutionnel fut interrompu ; le Directoire et la majorité du conseil des Cinq-Cents étaient en guerre ouverte. Le projet du coup d'Etat n'était pas même dissimulé ; chacun l'attendait de jour en jour, les révolutionnaires avec impatience, le parti modéré avec un redoublement d'imprudente animosité, le public avec tristesse et résignation. Les séances du Corps législatif n'étaient plus remplies que par une polémique d'injures d'une part, de menaces de l'autre. Les révolutionnaires étaient enhardis par le prochain emploi de la force contre le droit. Leurs adversaires les en accusaient d'avance, en leur rappelant sans cesse quel usage ils avaient fait précédemment d'une domination acquise par la violence et par la ruine de toute autorité légale. Ce n'était donc pas une situation où l'on pût s'attendre à des travaux sérieusement entrepris, à des projets conçus et examinés avec maturité pour compléter et amender la législation, ou régulariser l'administration ; toutes les propositions, comme tous les discours, se rapportaient à la situation et n'étaient que des moyens impuissants d'attaque ou de défense.

 

Le projet de Pichegru pour la garde nationale fut adopté ; sa mise à exécution échoua contre l'inertie du peuple de Paris, lassé des révolutions et que ne soutenait plus le sentiment de sa force.

Le rapport de Pichegru sur la marche des troupes eut un remarquable caractère de modération et de prudence ; il indiqua combien les explications données par le Directoire étaient incomplètes, évasives et sans vraisemblance.

— « Nous avons bien aperçu, ajoutait-il, quelques moyens de nous en éclaircir et de remonter jusqu'aux auteurs ; mais le silence de la Constitution et des lois sur le mode d'exercer la responsabilité des agents ne nous a point permis de les employer. Fidèles à la constitution que nous avons jurée, nous n'avons voulu vous proposer rien qui s'en écartât. »

Ainsi, la commission, en se bornant à constater cette violation, proposait seulement des précautions pour qu'elle ne fût pas renouvelée ; elles étaient puériles dans la circonstance où l'on se trouvait : il était impossible de compter sur l'autorité de la loi pour combattre ceux qui ne voulaient point la respecter : la force seule eût été efficace. — « La distance de six myriamètres[7] sera mesurée à vol d'oiseau à partir de l'enceinte de la commune où réside le Corps législatif. » — Une des excuses présentées pour la marche des troupes était tirée de l'incertitude de cette distance : le livre de poste et le dictionnaire géographique n'indiquaient pas la même. — « Le Directoire fera établir sur chaque route une colonne portant cette inscription : Limite constitutionnelle pour les troupes. — Chaque fois qu'un corps de troupes arrivera à cette limite, il sera tenu de s'y arrêter et d'attendre que les municipaux se soient présentés devant lui et lui aient fait lecture de l'autorisation ou de la réquisition que le Corps législatif aurait pu donner pour qu'il entrât dans la limite et poursuivît sa route. » — Les articles suivants déterminaient des peines contre les chefs militaires et l'autorité quelconque qui donneraient un ordre contraire à cette loi ; en outre, il fut ordonné qu'elle serait lue à la tête de chaque corps, vingt-quatre heures après sa réception.

Une discussion très-animée mit les partis aux prises ; elle empruntait son intérêt aux circonstances plus encore qu'à son importance réelle. Les meneurs de la faction révolutionnaire, voyant combien l'opinion publique se déclarait contre eux, et avertis par le complet échec qu'ils avaient éprouvé aux dernières élections, avaient résolu d'employer le moyen qui avait si bien réussi à renverser la monarchie et à leur assurer une domination universelle et despotique. Ils voulurent donner une organisation à leur parti, une propagande à leurs opinions, une excitation à leurs recrues. La création du cercle constitutionnel était le commencement d'une résurrection des clubs, des sociétés populaires, des réunions jacobines. Plusieurs furent d'abord ouvertes à Paris ; puis, sous la protection du Directoire et des agents nommés par lui auprès de chaque administration, les départements virent renaître cette cause de désordre, cette quotidienne perturbation de la tranquillité publique.

Des plaintes arrivèrent de toutes parts au conseil des Cinq-Cents, déjà averti suffisamment par ce qui se passait dans les clubs de Paris. Une commission fut chargée de présenter un projet. Celui qu'elle proposa consistait dans une série de formalités, de précautions, d'interventions de l'autorité qui rendaient dérisoire cet exercice du droit de réunion.

La Constitution ne l'avait point classé parmi les droits civiques, ainsi elle permettait même d'interdire en disant : — « Il ne peut être formé aucune corporation ni association contraire à l'ordre public. » Le débat s'établit donc, en toute franchise, sur la suppression des clubs que les révolutionnaires venaient de rouvrir avec tant d'éclat. Les discours furent violents de part et d'autre. Le récit des troubles dont les cercles constitutionnels avaient été l'occasion dans les provinces, les diatribes prononcées contre le Corps législatif, les placards affichés au nom de ces sociétés furent rappelés à la tribune. Le parti opposé les défendait comme un des droits de l'homme, comme une institution fondamentale inhérente à la forme républicaine et à la conservation de la liberté. Les orateurs ajoutaient à leurs arguments des attaques personnelles contre leurs adversaires. D'un côté, on parlait de la conspiration royaliste, à laquelle il fallait opposer ces réunions te où le pauvre et le faible s'instruisent des questions politiques et apprennent à connaître les dangers de la patrie. » D'autre part, on rappelait aux révolutionnaires qu'eux-mêmes, après le 9 thermidor, avaient fermé les Jacobins, et que le Directoire, lorsqu'il s'était cru menacé par Babeuf, avait dissous la société des Égaux. Il fut aussi question de Clichy. On répondait que ce n'était pas un club, mais une réunion de plusieurs représentants dans une maison particulière, comme avait été auparavant la réunion de l'hôtel de Noailles.

La seule objection contre une loi qui aurait prononcé la clôture des sociétés politiques fut proposée modérément, et avec chance de succès, par Thibaudeau et Boulay (de la Meurthe) ; c'est que cette mesure était dans les attributions du pouvoir exécutif, chargé de reconnaître si elles étaient contraires à l'ordre public. Mais, dans la circonstance, il était impossible de se fier au Directoire, qui les protégeait ; ainsi, la proposition de défendre provisoirement, par une loi, toute société particulière s'occupant de questions politiques fut adoptée par le conseil des Cinq-Cents. La discussion se renouvela au conseil des Anciens : la loi y fut sanctionnée.

Willot, qui était devenu le plus ardent du parti de Clichy, essaya une attaque personnelle contre Barras. Il avait ouï dire en Provence qu'à l'époque où le Directoire avait été élu, Barras n'avait pas quarante ans ; qu'ainsi il n'était pas éligible. On alléguait comme preuve une déposition qu'il avait été appelé à faire dans la procédure commencée sur les journées des 5 et 6 octobre ; l'âge qu'il avait alors déclaré ne lui donnait pas quarante ans au mois d'octobre 1795. Le conseil des Cinq-Cents demanda, par un message, des informations au Directoire, qui envoya pour réponse un extrait des registres du ministère de la guerre, où son âge, au moment où il entrait au service, était constaté. Cette pièce prouvait que Barras était né le 30 juin 1755 : il avait donc quarante ans et quatre mois au moment de son élection. La preuve parut suffisante, quoiqu'il ne produisît pas son acte de naissance.

Une autre motion de Willot attaquait plus directement la conspiration que chacun voyait préparée et menaçante. — « La commission des inspecteurs de la salle est chargée de veiller à votre sûreté. Peut-elle ignorer les mouvements de troupes, leur marche vers Paris ? Ne sait-elle pas à quel point on a réussi à les tromper et à les séduire, et quel est l'esprit de vertige qui les égare ? »

Les craintes que Willot manifestait se rapportaient surtout à l'armée de Sambre-et-Meuse et au général Hoche. — « A qui cette armée, d'où l'on a tiré des détachements réunis à Reims, veut-elle faire la guerre ? Vous le sauriez, si vous aviez voulu rechercher qui a donné les premiers ordres de marche. Vous avez été généreux en ne cherchant point les coupables, mais prenez garde, une plus longue sécurité compromettrait la chose publique et vous-mêmes. Le général en chef, le chef d'état-major, le commissaire des guerres sont responsables. Mis en accusation, ils nous apprendraient bientôt la vérité. Qu'a fait le Directoire, depuis que vous lui avez donné la preuve de votre indulgence ? comment a-t-il mérité votre confiance ? La division entre les grands corps de l'État est sans doute un malheur. N'avons-nous pas fait le premier pas pour un rapprochement ? est-ce nous qui prenons une attitude menaçante ? ... Vous alarmer, citoyens représentants, n'est point mon but ; vous préserver, il en est encore temps. » — La conclusion de Willot ne présentait pas un grand moyen de défense : il demandait que la commission des inspecteurs fût tenue de faire part au Conseil de tous les renseignements qui lui parvenaient, et que le délit commis en faisant avancer les -troupes fût poursuivi et puni selon les lois.

Après une discussion où les principaux membres du parti directorial ne prirent pas la parole, la proposition de Willot, appuyée par Pontécoulant, fut renvoyée à la commission des inspecteurs. Elle fit son rapport quatre jours après, et constata avec exactitude toutes les allées et venues des détachements de l'armée de Sambre-et-Meuse, tous les ordres et contre-ordres du général Hoche. Mais la commission ne proposait rien de plus qu'un message au Directoire pour lui demander ce qui avait été fait pour que la limite constitutionnelle fût désormais respectée par l'armée. Le Directoire répondit qu'il avait exécuté la loi que venait de voter le Corps législatif.

 

Ce n'était plus l'armée de Sambre-et-Meuse et le général Hoche qui mettaient en danger la représentation nationale. Les triumvirs, comme on appelait alors Barras, Rewbell et Réveillière, avaient cherché l'aide ou l'appui du général Bonaparte.

Dès le 24 juin, ils lui avaient écrit à l'insu de leurs deux collègues. — « Nous avons vu, citoyen général, avec une extrême satisfaction les témoignages d'attachement que vous ne cessez de donner à la cause de la liberté et à la constitution de l'an III. Vous pouvez compter sur la plus entière réciprocité de notre part ; nous acceptons avec plaisir les offres que vous nous avez faites pour venir au secours de la République y elles sont une nouvelle preuve de votre sincère amour pour la patrie. Vous ne pouvez pas douter que nous en ferons usage pour sa tranquillité, son bonheur et sa gloire. »

Le général Bonaparte n'avait nul dévouement pour le Directoire, mais il ménageait toujours le parti révolutionnaire et ne cessait point de le regarder comme redoutable ; il lui savait des racines étendues et profondes dans les passions qui fermentent toujours parmi un peuple, quand il a perdu le respect des lois et de l'autorité ; il croyait aux Jacobins une grande puissance de désordre. En outre, il avait en commun avec eux un attachement réel pour la Révolution ; il en était sorti ; elle l'avait produit au grand jour et soudainement porté à une élévation qu'il n'aurait pas même rêvée sous l'ancien régime. La crainte d'un retour vers le passé, d'une restauration de la monarchie et de l'ancienne hiérarchie sociale, le ralliait nécessairement aux hommes qui défendaient les œuvres de la Révolution et la place qu'ils y avaient prise. Lorsqu'il partageait leurs inquiétudes, il était bien près d'épouser leur cause et de servir leur colère. Les généraux de son armée, avec moins de discernement, moins de mesure, s'associaient avec irritation aux opinions que la faction révolutionnaire faisait retentir à la tribune et qu'elle propageait par ses journaux. Le discours prononcé par lui, au banquet du 14 juillet, fut l'étincelle qui alluma l'ardeur républicaine de son armée et provoqua les adresses envoyées par ses généraux. Lorsqu'il s'était aperçu de l'effet qu'elles avaient produit à Paris, il avait écrit de manière à faire savoir, parmi les modérés, que lui-même les avait blâmées et n'avait pu les empêcher.

La toute-puissance qu'il exerçait en Italie, cette suprématie sur la question de paix ou de guerre, d'où semblait dépendre le sort de l'Europe, ne s'étendait pas sur la France. Sa volonté ne pouvait pas encore y être obéie ; le jour où une véritable pacification eût rétabli partout l'ordre et la sécurité, où il eût ramené son armée en deçà des Alpes, il n'y aurait pas eu une position pour lui ; car la vie privée pour un tel homme, c'était une parole que personne ne pouvait entendre sans sourire. Ainsi chacun se demandait quel serait le lendemain de ce vainqueur, qui distribuait à son gré les territoires qu'il avait conquis, dont la volonté fondait des États nouveaux, détruisait la plus ancienne des républiques, menaçait la souveraineté du pontife suprême de la religion catholique et marchandait avec l'Autriche les indemnités qu'il lui accorderait.

Lui-même savait bien que cette situation, si grande qu'elle fût, était provisoire, et assurément il pensait à son avenir. De tous côtés on y pensait aussi ; dès ses premières conférences avec les plénipotentiaires de l'empereur, on lui parla d'une souveraineté en Allemagne ou en Italie ; des projets lui étaient présentés où, regardant comme impossible son retour en France, l'idée lui était présentée de se faire chef d'un puissant État dans le nord de l'Italie, et de s'y établir avec son armée comme un roi lombard ou comme un grand condottieri, ainsi que les Sforce. Des émigrés l'engageaient à rétablir le roi sur le trône en devenant connétable de France, duc héréditaire de Milan.

Mais on ne pouvait lui offrir rien de si grand qui ne fût surpassé de beaucoup par son imagination.

Gouverner la France, employer ses forces, ses richesses, le génie guerrier de la nation et l'élan qu'elle avait reçu de la Révolution, à porter ses victoires, sa puissance et sa renommée aussi loin que les circonstances le permettraient : voilà ce qu'il concevait et voyait devant lui.

Pour parcourir cette carrière, il avait à devenir maître de la république française, et cette conquête ne pouvait se faire par une bataille ; il y fallait une autre tactique, où il était moins versé. Une fois que le pouvoir serait entre ses mains, il était certain d'en user avec habileté ; la difficulté était de le saisir, parmi les complications du mécanisme constitutionnel, parmi les luttes des partis et les agitations révolutionnaires.

Le général Bonaparte n'avait jamais été mêlé au mouvement de la vie parlementaire ; tous les rapports qu'il avait entretenus avec des membres de, la Convention tenaient uniquement à sa carrière militaire. Ceux qu'il avait connus aux armées ou pendant son séjour à Paris étaient presque tous des hommes révolutionnaires par leurs opinions ou leurs actes. Les généraux de l'armée d'Italie tenaient, sauf quelques exceptions, à ce parti. Ainsi il se trouvait à peu près sans communication avec ce parti modéré, entré dans la représentation nationale depuis le 13 vendémiaire, maintenant en possession de la majorité et devenu dangereux pour le Directoire.

Le général Bonaparte était donc accessible aux inquiétudes qui troublaient les hommes de la Révolution ; il voyait, sinon comme certaines, du moins comme possibles les intrigues et les conspirations royalistes.

Clichy, les journaux, les orateurs, le discours de Dumolard, l'offensaient et l'irritaient, sans pourtant lui donner à croire que jamais un pouvoir fort et régulier pût devoir son établissement et sa durée aux Jacobins. Il était déjà persuadé que les honnêtes gens lui seraient nécessaires ; il cherchait à trouver faveur et confiance parmi eux. Sa visée actuelle, car on ne peut dire son projet, était de se faire déclarer, par le Corps législatif, éligible au Directoire quoiqu'il n'eût que vingt-huit ans ; une telle élection l'eût placé manifestement dans une position supérieure à celle de ses collègues, et il prévoyait ce qu'il pourrait faire de cette supériorité.

Pour arriver par cette voie au but qu'il voulait atteindre, il était nécessaire que le Directoire ne fût point renversé par la majorité des Cinq-Cents ; il fallait que la Constitution fût maintenue et scrupuleusement observée, jusqu'au moment où le Corps législatif aurait à élire un nouveau directeur.

Le général Bonaparte pouvait-il espérer que ce parti modéré, mêlé à des royalistes de l'émigration et à des monarchistes de 1791, le porterait ainsi au pouvoir suprême ? Il le souhaitait, mais il avait lieu d'en douter. Parmi les généraux qui formaient son état-major, il n'en était point à qui il pût confier ses projets et sa véritable pensée. Les généraux de l'armée du Rhin étaient, au contraire, sages dans leurs opinions, républicains ou plutôt patriotes, avec l'aversion et le mépris des Jacobins ; ils avaient acquis plus de gloire que de richesse, et n'avaient pas la crainte inquiète que leur position fût compromise si le parti révolutionnaire était expulsé du gouvernement. Plusieurs d'entre eux étaient venus près du général de l'armée d'Italie.

Bernadotte lui avait amené un détachement de l'armée du Rhin ; il était sincère et zélé dans son amour de la République ; ambitieux et plein d'amour-propre, mais d'un esprit plus politique et meilleur juge des circonstances et des hommes que les plus brillants généraux de l'armée d'Italie.

Le général Dessolles, qui était venu avec lui, était un homme sensé et spirituel, doué des qualités qui en faisaient un général distingué, sans avoir toutefois l'esprit militaire ; il semblait propre à la conduite des affaires et des négociations, et ne se livrait ni à l'entraînement des opinions ni à l'influence des partis ; il aurait pu être un intermédiaire entre le général Bonaparte et les modérés. Sous ce rapport, il avait obtenu sa confiance.

Mais le goût, l'estime et l'affection, si ce mot peut trouver place en parlant des sentiments du général Bonaparte, établissaient des relations bien plus intimes entre lui et le général Desaix. Déjà enthousiaste de sa gloire, il avait profité du loisir que lui laissait la suspension des hostilités pour accourir auprès du héros qu'il admirait. Il fut reçu avec une grande distinction ; son arrivée fut mise à l'ordre de l'armée d'Italie dans les termes les plus flatteurs ; bientôt il devint le confident de ses pensées, de ses projets, de ses négociations. Pour un homme tel que Desaix, ces intimes épanchements étaient le plus puissant moyen de séduction. Des notes sont restées où se retrouvent les souvenirs de ces curieuses conversations. Desaix y parle de ce mélange d'autorité et de dissimulation que le général Bonaparte apportait dans la conduite des affaires comme dans la tactique des batailles, de sa détestation des Jacobins, de ses idées sur le gouvernement puissant et glorieux qu'il voulait instituer pour la France.

Quelle que fût sa pensée sur ce qu'il ferait lorsqu'il serait le maître, il avait à s'occuper, avant tout, des choses qui pouvaient, soit l'aider à conquérir le pouvoir en France, soit l'empêcher d'y parvenir. Les lettres qu'il recevait de Paris, et surtout sa correspondance avec Barras, les informations que lui donnaient ses généraux en venant au quartier général après avoir porté les drapeaux pris par l'armée d'Italie, lui représentaient comme flagrante la conspiration royaliste, et confondaient l'hostilité de la majorité des Conseils avec l'activité d'intrigue des agents de l'émigration.

 

D'autres renseignements pouvaient aussi agir sur son esprit dans le même sens. Au moment où l'armée française entrait à Venise, le comte d'Entraigues, qui y résidait depuis plus de deux ans comme attaché à la légation de Russie, fut, en quittant la ville, arrêté par un poste de la division Bernadotte, et envoyé au quartier général de Milan. M. d'Entraigues s'était d'abord fait connaître en 1788 par un pamphlet d'une extrême violence contre l'ordre établi : on avait même pu dire, avec justice, contre l'ordre social. Député de la noblesse aux États Généraux, il avait soudainement passé à d'autres opinions, en y portant le même caractère d'exagération. Son rôle à l'Assemblée constituante n'avait eu aucun éclat. Il émigra longtemps avant qu'elle eût terminé sa session, et se rendit important, auprès des cours d'Autriche et de Russie, par les projets, les intrigues, les correspondances, les pamphlets qu'il employait à servir la cause de l'émigration et à annoncer la contre-révolution. Il la voulait complète, implacable, sans concession r sans clémence. Pendant que Louis XVIII était à Vérone, il jouissait d'un grand crédit auprès de ce prince et faisait adopter ses opinions et ses conseils ; puis il avait, autant qu'il avait pu, contribué à pousser l'aristocratie vénitienne dans la voie d'imprudence et de perdition qui venait d'amener la ruine de la République.

Dès que le général Bonaparte fut informé de l'arrestation du comte d'Entraigues, il écrivit au chef de l'état-major[8] : — « Vous ordonnerez que d'Entraigues soit logé au château, de manière à ce qu'il puisse avoir sa femme avec lui, et recevoir les soins que paraît nécessiter sa santé. Si le château n'offre pas un appartement convenable, il pourra choisir un logement en ville. Vous ordonnerez au médecin Moscati de lui donner des soins ; vous lui rendrez tous ses papiers, hormis les trois ou quatre pièces qui sont relatives à des objets politiques. »

M. d'Entraigues était au service de Russie, en portait l'uniforme ; il prétendait y être naturalisé et ne pouvoir être regardé comme émigré.

Le Directoire ordonna qu'il fût traduit devant une commission militaire et jugé selon les lois de la République.

Mais le général Bonaparte avait dès le premier moment témoigné un intérêt particulier pour le comte d'Entraigues. Le plus violent des émigrés, le directeur de leurs intrigues, le principal conseiller du prétendant, soupçonné d'avoir eu une grande part dans les massacres de Vérone, trouvait grâce devant le chef d'une armée qui envoyait de si terribles adresses contre les royalistes et les émigrés. Comprenant tout le danger de sa position, M. d'Entraigues s'attacha à plaire à celui qui était le maître de son sort, lui parla sans réserve, lui découvrant toutes les intrigues d'alors, et compromit son parti plus même qu'il n'était obligé de le faire pour se préserver ; il obtint d'habiter la ville, sur parole, et sans garde. A quelque temps de là, on le laissa se sauver en Suisse. Ainsi, le général Bonaparte n'ignorait rien des conspirations, c'est-à-dire des correspondances et des projets de l'émigration. Les rapports de Pichegru avec le prince de Condé lui furent révélés tels que M. de Montgaillard les avait racontés à M. d'Entraigues. On exigea de lui qu'il écrivît ce récit ; cette pièce ne fut point signée ; il a nié depuis qu'elle fût de son écriture. Toujours est-il que les circonstances sont les mêmes que M. de Montgaillard a publiées plus tard, et elles se retrouvent encore dans un mémoire de Fauche-Borel, l'autre agent de la trahison de Pichegru. M. d'Entraigues, dès qu'il fut en Suisse, imprima des libelles contre le général Bonaparte, se représenta comme un martyr de la cause royaliste, et continua jusqu'à sa fin des intrigues payées par les gouvernements étrangers, sans parvenir toutefois à regagner la confiance de Louis XVIII. Les détails que le général Bonaparte avait appris de M. d'Entraigues ne devaient pas lui donner une grande idée de la puissance du parti royaliste ; toutefois, il savait par-là combien l'émigration était active, combien elle concevait d'espérances fondées sur la situation précaire et menacée du gouvernement de la République ; combien elle avait de rapports avec Pichegru et quelques-uns des représentants qui jouissaient de la faveur des modérés, sans être avec eux en communauté d'opinion - et de but. Le danger pouvait donc être réel, sans être toutefois aussi imminent que le dépeignaient ses correspondants révolutionnaires.

Il voulut savoir la vérité, et envoya à Paris un des hommes les plus honorables et les plus sensés qui se soient dévoués à sa fortune et à sa personne. M. de Lavalette s'était engagé après le 10 août ; il y avait combattu parmi les défenseurs du roi, et cherchait ainsi dans l'armée un asile contre le péril où sa loyale conduite l'exposait. Comme beaucoup d'autres hommes de son âge et de sa position, il se jeta avec patriotisme et désespoir dans cet honorable refuge, fuyant le spectacle des horreurs dont il venait de voir le présage et le commencement au 2 septembre.

Encouragé par la bienveillante protection du général Baraguey-d'Hilliers, il avait fait sous ses ordres les campagnes de l'armée du Rhin et il était son aide de camp, lorsque ce général passa à l'armée d'Italie pour être d'abord gouverneur de la Lombardie. C'était au moment de la bataille d'Arcole ; le général en chef y avait perdu deux aides de camp, Muiron et Elliot. L'estime particulière que le général Baraguey-d'Hilliers faisait de son aide de camp Lavalette, ce qu'il disait de son caractère et de son mérite, décida le général Bonaparte à le placer près de lui. Il tarda peu à se distinguer par son courage dans une mission périlleuse, lorsqu'à travers un pays que n'occupait pas encore l'armée française, il alla remettre en Tyrol au général Joubert l'ordre de se porter sur la route de Vienne ; puis il avait fait preuve de discernement et de sagesse lorsqu'il était allé faire cesser les désordres de Gênes et y donner un caractère régulier à la révolution.

Tel fut l'observateur que choisit le général Bonaparte pour aller voir de près ce qui se passait à Paris. Il savait que M. de Lavalette était, d'origine, monarchiste constitutionnel, et maintenant républicain sincère et modéré, comme un arrivant de l'armée du Rhin. — « Voyez tout le monde, lui dit-il, défendez-vous de l'esprit de parti ; donnez-moi la vérité et donnez-la-moi dégagée de toute passion. »

Le général Bonaparte avait conservé des relations plus familières que confiantes avec Barras ; il n'ignorait pas combien peu il devait compter sur son appui en tout ce qui touchait soit la conduite de la guerre, soit les négociations et les vues politiques à l'extérieur ; mais il ménageait en sa personne le parti révolutionnaire, et n'aurait pas voulu se brouiller formellement avec lui[9]. Connaissant son avidité, il lui avait plus d'une fois procuré ou fait passer de l'argent ; au total, dans le monde politique de Paris, Barras était encore regardé comme son patron et son ami.

M. de Lavalette vit donc d'abord Barras, qui lui parut avoir conservé de bons sentiments pour le général Bonaparte ; il affecta le désir d'entretenir l'amitié qui les unissait depuis longtemps. C'était précisément à l'époque où le général Hoche avait fait avancer des troupes et motivé ainsi les plaintes et le blâme du conseil des Cinq-Cents. — « Barras m'a paru, écrivait Lavalette, très-affecté de tout ce qui se passe ; il ne m'a point caché la division très-prononcée qui existe entre les membres du Directoire. » — « Nous tiendrons ferme, disait-il, et si nous sommes décrétés d'accusation, nous monterons à cheval. » — Il m'a paru étonné que vous ne reveniez pas sur le compte de Carnot ; il règne entre ces deux directeurs une animosité née de la différence d'opinions et de vues sur la marche du gouvernement. Cette haine éclate en invectives et en menaces ; toute réconciliation est impossible. »

Carnot était en correspondance avec le général Bonaparte, qui trouvait en lui un sincère appui pour toutes ses opérations militaires, pour tous ses projets politiques sur l'Italie ; mais il n'y avait jamais eu d'intimité entre eux, et Carnot voyait avec méfiance ses liaisons apparentes avec Barras. Il parla avec réserve, mais sincèrement à Lavalette.

— « Il est impossible de marcher dans la route révolutionnaire ; tout est perdu, si on ne veut pas adopter un système de modération : la France a en horreur tout ce qui rappelle l'époque déplorable où une cruelle nécessité a jeté la Convention ; il y a dans les esprits une irritation qui, si l'on n'y prend garde, va nous dégoûter promptement de la République et ramener des désordres dont nous ne sortirons que pour subir le joug des Bourbons. » ... « On n'a pas honte de m'accuser de royalisme ; cependant personne n'est plus convaincu que moi de la trahison de Pichegru ; il serait nécessaire de la punir ; mais on manque de force, parce qu'on manque de mesure ; on veut gouverner la France comme un club. L'esprit passionné des factions, la peur soupçonneuse et aveugle dictent toutes nos déterminations ; on ne connaît que la violence, tandis que la modération et la fermeté suffiraient pour tout calmer. J'ai cherché à ramener Pichegru ; sans être son ami, je le connaissais ; j'allai le voir, lorsqu'il arriva pour siéger aux Cinq-Cents ; je lui trouvai beaucoup plus d'esprit et d'habileté que je ne lui en avais vu jusqu'alors. Il me sembla qu'il avait pris son parti ; je ne l'ai point revu depuis ; j'ignore quels peuvent être ses projets et ses moyens d'exécution : je ne lui en vois aucun depuis qu'il est éloigné de l'armée Ses tentatives échoueront devant la vigilance du gouvernement et surtout devant l'opinion publique ; elle est évidemment très-prononcée contre les Bourbons. »

« Ma situation est triste, je suis forcé de marcher - avec un parti où se trouvent des hommes qui ne m'aiment point et qui peut-être conspirent, quoique sans chance de succès. »

Lavalette continua à voir souvent Barras ; il avait été chargé de lui offrir trois millions pour subvenir aux frais qu'un coup d'État pourrait rendre nécessaire. Barras accepta[10] avec transport cette proposition, et dès le lendemain il écrivait au général Bonaparte : — « Point de retard ; songe bien que c'est avec de l'argent seulement que je peux remplir tes honorables et généreuses intentions. »

Les autres membres du Directoire ne semblèrent pas à l'aide de camp du général Bonaparte avoir une importance réelle ; Rewbell avait pourtant une grande influence sur la direction politique et sur les projets qui bientôt allaient être mis à exécution ; mais le public ne s'occupait pas de lui ; il n'était nullement considéré. — La Réveillière lui parut « ridicule, méchant, hypocrite de philanthropie, orgueilleux de la religion qu'il avait inventée et persécuteur cruel des pauvres prêtres. » — Barthélémy, élu par le parti ennemi du Directoire, y siégeant avec dégoût et sans espoir de faire le bien ou d'empêcher le mal, n'était pour rien dans la conduite des affaires. Dès qu'il remontrait que la condition nécessaire d'un gouvernement représentatif était le bon accord et la confiance mutuelle entre le Corps législatif et le pouvoir exécutif, on lui reprochait ses doctrines royalistes.

C'était donc surtout Barras dont Lavalette s'occupait ; il croyait que la décision dépendait de lui. Son langage ne respirait que haine et vengeance ; son aversion contre Carnot était si prononcée, qu'un de ses plus intimes confidents disait ouvertement : — « Nous le tuerons. » — Dans son salon, peuplé de représentants révolutionnaires, il donnait l'exemple du plus grossier langage, des expressions les plus injurieuses, en parlant des représentants qu'il croyait royalistes ; de sorte qu'il était clair qu'une résolution était prise. On voulait que la catastrophe fût terrible ; déjà on faisait la liste des victimes.

Lavalette écrivit alors à son général ; il lui représenta qu'il « ternirait sa gloire en prêtant appui à de détestables violences, quand la position du gouvernement ne les justifiait pas ; qu'on ne lui pardonnerait pas de se lier avec le Directoire pour détruire la Constitution et la liberté ; qu'une proscription allait frapper la représentation nationale et des citoyens respectés pour leur vertu ; que de là sortirait une haine universelle non-seulement contre le Directoire, mais contre la forme républicaine ; que le parti qui allait être proscrit ne voulait pas le retour des Bourbons ; que, d'ailleurs, la punition légale ou le bannissement de Pichegru suffirait pour faire avorter tous les projets royalistes. »

Un autre jour, Lavalette écrivait : « Carnot m'a dit : — « Si le Directoire l'eût voulu, on aurait rapproché les esprits ; j'avais la parole des principaux membres des Cinq-Cents : ils auraient fait cesser les clameurs et les entreprises de huit ou dix intrigants, partisans déclarés de Louis XVIII. On n'a rien fait de tout cela : on a bravé l'opinion publique, on a aigri les esprits. Le parti de la modération est le seul qui puisse nous sauver. J'ai parlé durement aux inspecteurs de la salle. Si l'on en vient aux violences, je donnerai ma démission. »

Aux informations données au général Bonaparte par un officier qu'il savait si raisonnable et si dévoué, s'ajoutaient les détails que lui transmettaient des hommes appartenant à la région politique, qui étaient confidents du projet de le nommer membre du Directoire : ils lui écrivaient que les modérés seraient très-disposés à cette élection, et que, lorsqu'il reviendrait en France après avoir signé cette paix glorieuse qui ne serait due qu'à lui, la voix publique et le vote de la représentation nationale l'appelleraient au pouvoir.

Comme il défendait le Directoire uniquement dans l'intérêt de son propre avenir et pour qu'il lui gardât la place jusqu'à son retour, peu lui importait qu'il fut haï et méprisé, pourvu qu'il ne fût pas renversé par une révolution.

Sa correspondance avec le Directoire ne fut plus la même. Il ne montra plus aucune inquiétude sur la situation intérieure de la France ; il cessa même d'écrire à Barras.

Il était facile de deviner que ce changement était dû aux observations transmises par son aide de camp. Barras laissa voir sa méfiance et son mécontentement à Lavalette, qui lui fit dire par un intermédiaire : — « Je vois quels sont les desseins du gouvernement ; je ne les divulguerai point, ce serait une trahison. D'ailleurs, je n'ai aucun rapport avec ses ennemis ; mais, comme citoyen et comme honnête homme, je ne dois pas vous cacher que je n'approuve pas ce qu'on médite. Vous allez fouler aux pieds les lois et la liberté. Tôt ou tard ce système de violence tournera contre vous. Après dix années d'efforts et de malheurs pour obtenir un gouvernement constitutionnel, il est affreux de ne plus avoir que l'alternative entre la tyrannie ou l'anarchie. »

Cette franchise contribua peut-être à hâter le coup d'État. Barras craignit que, s'il était différé, le général Bonaparte n'employât son influence et sa puissance à l'empêcher.

 

Barras avait demandé au général Bonaparte d'envoyer à Paris le général Augereau. En ce moment, il n'était nullement en faveur à l'armée d'Italie ; le général en chef, tout en reconnaissant sa vaillance et ses talents militaires, avait à se plaindre de lui : il le savait sans discernement politique et incapable de se conduire. — « Point d'instruction, peu d'étendue d'esprit, peu d'éducation, les opinions de Babeuf et des anarchistes les plus prononcés ; il en a toujours quelques-uns autour de lui. » — Tel était le jugement qu'il portait sur Augereau. Toutefois, il ne vit pas d'inconvénient à satisfaire Barras : il appela Augereau au quartier général, lui accorda la permission de se rendre à Paris, sous le prétexte de quelques affaires particulières, et lui donna ses instructions. Augereau arriva à Paris le 5 août. Lavalette avait reçu la veille une lettre de son général, qui lui disait : — « Augereau se rend à Paris ; ne vous livrez pas à lui, il a jeté le désordre dans l'armée : c'est un factieux. »

Barras, lorsqu'il voulut avoir Augereau au service de ses projets, savait combien ce général convenait au rôle qu'il lui destinait. Déjà il était venu, quelques mois auparavant, apporter au Directoire les drapeaux de la garnison de Mantoue. Son langage, sa jactance, le faste de son costume et ses prétentions à la fois vaniteuses et démocratiques avaient paru si étranges, que Rewbell disait à Carnot : — « Quel fier brigand ! il a bien l'air d'un factieux. »

Nonobstant cette première impression, le Directoire fit alors un accueil solennel et mérité au général qui avait remporté la victoire de Castiglione et planté, sous le feu de l'ennemi, un drapeau au pont d'Arcole. Les généraux qui apportaient les drapeaux pris aux ennemis par l'armée d'Italie étaient, selon la coutume — car la victoire était devenue une coutume —, présentés au Directoire, en séance publique, avec toute la pompe que comportait le régime républicain. Le ministre de la guerre s'avança vers l'estrade où étaient placés les cinq directeurs sur leurs fauteuils, et prononça un discours en présentant le général Augereau, qui, à son tour, fit aussi une harangue. Après avoir parlé de l'armée d'Italie, de ses sentiments patriotiques, de son dévouement à la République, il avait témoigné son indignation contre les calomniateurs qui cherchaient à flétrir la gloire des soldats français. — « Ces ennemis de leur patrie, ces lâches courtisans qui osent se flatter de nous donner un maître, se sont-ils donc persuadé que les soldats républicains ont combattu pour obéir à un autre pouvoir que la loi ? ... Citoyens directeurs, toutes les factions doivent échouer devant votre sagesse et l'énergie des armées. »

Rewbell, président du Directoire, après avoir aussi prononcé un discours, embrassa le général dans une accolade fraternelle, et lui remit un drapeau que le Corps législatif lui avait décerné en souvenir du pont d'Arcole.

Les phrases de politique insérées dans le discours du général Augereau furent dès lors très-remarquées : c'était la première fois que l'on faisait ainsi intervenir l'opinion de l'armée dans la conduite des affaires de l'État, la première fois qu'on exprimait cette opinion comme une menace. Ainsi, le général Augereau, différent en cela de ceux de ses camarades qui avaient rempli une semblable mission, avait pris officiellement une couleur de parti. Il avait été entouré et célébré par les révolutionnaires ; on lui avait offert des banquets ; on avait découvert au faubourg Saint-Marceau son vieux père, ancien soldat, qui vivait dans une situation obscure et pauvre ; on l'avait honoré avec un empressement louable, s'il eût été inspiré par un sentiment sincère.

Augereau était revenu en Italie, plus fougueux encore qu'auparavant ; sa division était cantonnée dans le voisinage de la division Bernadotte. La mésintelligence s'établit entre les généraux et, de proche en proche, descendit jusqu'aux soldats, qui se renvoyaient mutuellement les épithètes de royalistes ou de Jacobins, de monsieur ou de citoyen.

Lorsqu'on apprit que le général Bonaparte envoyait à Paris, dans de telles circonstances, un général qu'il devait si bien connaître, l'étonnement fut grand. On avait peine à croire qu'une mission politique, d'où pouvait dépendre le sort de la France, pût être confiée à un tel homme. Carnot et les hommes importants du parti modéré pensèrent d'abord qu'il était envoyé seulement pour épouvanter l'intrigue royaliste et les exagérés de Clichy ; ils virent bientôt ce que présageait l'arrivée d'Augereau.

Dès la première audience où l'admit le Directoire, il commença son rôle. Après les premières paroles, il éleva la voix, se posa en matamore, accompagnant sa déclamation de grands gestes, et se regardant dans les glaces pour juger de son attitude ; il se répandait en violentes invectives contre les royalistes et contre les conseils, et proférait des menaces contre les ennemis de la Révolution. Barthélémy, qui ne le connaissait point, le regardait avec étonnement. Carnot, qui présidait le Directoire, essayait en vain de le calmer et de le ramener aux convenances, en lui adressant froidement quelques questions positives. Les trois autres directeurs l'écoutaient avec une complaisante approbation.

Lorsqu'il fut sorti, Barras proposa de le nommer commandant de la division militaire de Paris.

Barthélemy s'y opposa formellement, en disant qu'une semblable nomination répandrait une alarme générale.

— « Elle n'alarmera que les royalistes, » répondit Barras.

Carnot réclama contre la destitution du général Hatry, aimé et estimé de tout le monde.

Les trois directeurs qui formaient la majorité passèrent outre, et Augereau fut nommé. En même temps, ils choisirent pour commandant de la garde du Directoire le général Cherin, chef de l'état-major de l'armée de Sambre-et-Meuse, l'ami et le frère d'armes de Hoche, dévoué aux mêmes opinions, empressé à servir par tous moyens la cause révolutionnaire. De concert avec Augereau, tous les officiers généraux des corps qui se trouvaient à Paris ou dans les départements circonvoisins furent destitués et remplacés par des hommes d'une docilité assurée et même zélée.

Il était donc manifeste qu'un coup d'État militaire allait être exécuté ; toutefois Augereau, qui n'avait pas pour mission de servir les projets de Barras et du parti jacobin, en rendant compte à son général de la situation où il trouvait l'opinion publique et les partis, ne semblait pas annoncer que le gouvernement fût décidé a un acte de violence.

— « Paris[11] flotte entre la crainte et l'espérance, les factieux sont en petit nombre, et les émigrés décampent à toutes jambes depuis qu'on a annoncé ma promotion à la division. Il restera aux royalistes la honte d'avoir conçu des projets vains et infructueux, et aux républicains une énergie solide, qui montrera à l'Europe qu'on peut comprimer un instant les amis de la liberté, mais non pas les détruire. » ... « Paris fourmille de pamphlets et de placards plus inconséquents les uns que les autres ; c'est une arme trop faible pour en espérer quelque avantage. »

Entouré des hommages, encouragé par les flatteries du parti révolutionnaire ; fier de la confiance que lui montrait le Directoire, bercé de l'espérance qu'il serait bientôt appelé à y prendre place, Augereau s'exalta aveuglément et pressa bientôt l'acte de violence dont il allait être l'instrument ; il oublia les directions qu'il avait reçues du général Bonaparte. Tantôt, dans sa jactance, il disait que c'était lui seul qui avait dirigé les affaires d'Italie ; que Bonaparte pourrait devenir quelque jour un bon général, mais qu'il manquait d'expérience ; qu'il lui avait vu perdre la tête dans des occasions difficiles ; que c'était lui qui l'avait tiré de bien des mauvais pas. Parlant de son général en chef avec un ton de protection, il répondait à ceux qui lui demandaient : — « Est-il vrai qu'il pense à se faire roi d'Italie ? — Non, il est trop bien élevé pour cela. » On lui entendait proclamer : — « Je suis venu à Paris pour tuer les royalistes. » Sa correspondance avec le général Bonaparte fut bientôt dictée par les Directeurs qu'il croyait conseiller et entraîner.

— « Le parti républicain s'enhardit ; les Clichyens ont repris leur système plus lent, mais plus sûr de temporisation. Leur embarras redouble ; ils ne peuvent compter sur Carnot et se plaignent hautement de la faiblesse de Pichegru. Ils ont peur et songent à transporter le Corps législatif hors de Paris, à Rouen peut-être ; il y en a beaucoup qui découchent chaque nuit. Il est sorti de Paris, depuis huit jours, une quantité prodigieuse d'émigrés, de prêtres et d'autres gens de cet acabit. »

Il aurait pu en tirer la conséquence que le coup d'État n'était pas nécessaire, au contraire, il disait : — « Je cours sans cesse du Directoire au ministère de la police ; je les encourage, je les excite, je fais en sorte de hâter leurs résolutions. L'instant leur paraît décisif, ainsi qu'à moi. Si l'esprit public n'est pas régénéré avant les prochaines élections, tout est perdu. Le principal moyen du parti contre-révolutionnaire est d'entraver le Directoire en lui ôtant toute ressource financière. » — Et la lettre se terminait en demandant au général d'envoyer de l'argent.

Les lettres de Lavalette, sans doute aussi celles d'Augereau et de Barras, donnèrent au général Bonaparte une idée plus juste de la situation : il vit que le danger n'était pas du côté des royalistes. Mais soit qu'il ne supposât point le Directoire décidé à agir, soit qu'il ne voulût pas se compromettre en exprimant positivement ses intentions, il se borna à ne plus écrire à Barras, ni à Augereau[12]. Il crut trouver aussi un autre moyen indirect d'empêcher ou de retarder la catastrophe. Sous prétexte d'apporter au Directoire quelques drapeaux pris à la bataille de Rivoli et retrouvés à Peschiera, il envoya à Paris le général Bernadotte ; sa lettre le recommandait au Directoire en ces termes : — « Il est un des amis les plus solides de la République, incapable par principe comme par caractère de capituler avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur. »

Le général Bernadotte avait vécu en mésintelligence avec le général Augereau en Italie ; son patriotisme et son attachement à la République n'étaient pas du même ordre ; il avait plus de lumières, plus d'esprit de conduite, un caractère plus élevé. Arrivé à Paris, il envoya au général Bonaparte des renseignements assez conformes à ceux que transmettait Lavalette.

— « J'ai trouvé l'esprit républicain très-attiédi[13] ; la contre-révolution se fait dans les esprits ; les lois sont sans vigueur ; les émigrés rentrent ; les tribunaux acquittent les uns et ne recherchent pas les autres ; il y a, dit-on, dans les Cinq-Cents un parti décidé à rétablir la royauté ; un autre parti médite un mouvement contre la faction- royaliste ; s'il a lieu, la commotion sera terrible. Ceux qui l'auront voulue ne pourront plus la diriger à travers cette fluctuation. Il y a une classe d'hommes qui craint l'anarchie autant que le royalisme ; celle-là ne dit pas grand'chose et se montre fort peu ; elle attend l'instant où les deux partis se seront anéantis l'un par l'autre ; ces hommes cherchent toujours des calmants aux événements qui se préparent et ils gagnent du temps. S'ils peuvent ainsi éloigner l'explosion, le gouvernement s'affermira pour peu qu'il mette de règle dans sa conduite.

« Il faut que le Directoire effraye, au moins par les apparences, les représentants qui marchent ouvertement au rétablissement du trône. Pichegru paraît le point de mire de ces messieurs. Il est flagorné et cajolé ; mais le parti qui veut le lancer, sait parfaitement qu'il est un homme fort ordinaire. On a tenté vainement de le convertir ; on l'a pressé de s'expliquer ; il a répondu bêtement ; il est gonflé d'orgueil, et s'imagine que son nom vaut une armée. Le pauvre homme n'est pas fort. Ses anciens amis l'abandonnent ; il perd tous les jours sa réputation colossale. Je l'ai vu chez Kléber ! nous nous sommes à peine parlé ; il s'est tenu dans une extrême réserve, et moi aussi. Les Cinq-Cents cherchent un général pour commander la garde du Corps législatif. On parle de Kléber, de Desaix et de Sérurier. Un semblable commandement ne flatterait aucun de ces trois généraux. Kléber n'accepterait point ; républicain par philosophie, il rit de l'embarras des uns et de la maladresse des autres. Si jamais la commotion arrive, il mettra la tête à la fenêtre, et ira se ranger avec les cocardes tricolores. »

Dix jours après, il écrivit : — « Le parti royaliste n'ose plus heurter le Directoire ; mais il n'est pas moins nécessaire, selon moi, de le poursuivre et de le conspuer, afin de rendre aux patriotes la possibilité de diriger l'esprit public et d'influer sur les élections prochaines. Mais quelle règle de conduite ne faut-il pas avoir pour y réussir ? Toute commotion mal dirigée ne peut qu'être funeste à la liberté ; car les abus du pouvoir se multiplient lorsque la volonté a remplacé le droit. Nous avons à craindre de revêtir le pouvoir exécutif d'une puissance dictatoriale, et de rendre nécessaire l'absence des autres pouvoirs. Adieu, mon général, jouissez de votre position ; n'empoisonnez pas votre existence par des réflexions tristes. Les républicains ont les yeux sur vous ; les royalistes vous observent avec respect et frémissement. »

Le général Bernadotte se renfermait ainsi strictement dans le rôle d'observateur. Le Directoire ne lui témoignait aucune confiance ; Augereau s'inquiétait de son séjour à Paris, où, écrivait-il, « on l'avait vu arriver avec surprise et avec crainte. » — Il ne voulait point se compromettre ; d'ailleurs il aurait inutilement cherché à se mêler des affaires du moment et à y exercer quelque influence.

Le dessein du Directoire et la destination du général Augereau étaient de plus en plus à la connaissance du public ; il n'y avait pas une autre préoccupation. Les menaces du parti révolutionnaire, le langage des modérés de plus en plus agressif malgré la conviction de leur impuissance, l'hésitation craintive des royalistes : tel était le spectacle que présentait le Corps législatif.

 

Quelques discussions étaient néanmoins essayées ; elles étaient vives et parfois orageuses, mais vaines et sans résultat. En répondant au message où le conseil des Cinq-Cents avait demandé des explications sur la marche des troupes, le Directoire annonçait[14] qu'il avait écrit au général en chef de prévenir désormais les actes qui pouvaient paraître irréguliers ; mais il ajoutait pour les excuser : — « Le Directoire croit devoir faire connaître au Corps législatif la cause des alarmes des défenseurs de la patrie : elle est dans le défaut des revenus publics qui privent de leur solde et souvent de leur subsistance les hommes qui versent leur sang pour la République ; elle est dans la persécution et les massacres des acquéreurs des biens nationaux ou des fonctionnaires publics qui ont montré de l'attachement pour la liberté ; elle est dans l'insolence des émigrés et des prêtres ; elle est dans l'intérêt qu'on prend à l'Angleterre et à l'Autriche ; elle est dans les journaux qui ravalent nos armées et leurs victoires, calomnient nos généraux, avilissent les institutions républicaines et appellent la royauté ; elle est dans l'espérance trompée de voir conclure la paix ; nos ennemis la demandaient, mais l'espoir d'opérer la dissolution de la France leur fait mettre autant de lenteur dans les négociations qu'ils avaient mis d'empressement à les entamer.

« Le Directoire espère sauver la France, éteindre les torches de la guerre civile, préserver les personnes et les propriétés menacées. C'est un devoir dont rien ne le détournera, mais il serait coupable s'il dissimulait nos maux. »

Il fut proposé de renvoyer ce message à l'examen d'une commission. Lamarque et Talot s'y opposèrent avec véhémence ; ils disaient qu'il fallait laisser le Directoire gouverner ou l'accuser, mais que le Corps législatif devait le respecter, et n'avait pas le droit de discuter sa conduite. Malgré les efforts de la minorité, une commission fut nommée. Elle était composée de Boissy-d'Anglas, Siméon, Thibaudeau, Pastoret, Emery, Vaublanc et Jourdan des Bouches-du-Rhône. Sur ces huit députés, deux tout au plus appartenaient au parti exagéré ou royaliste.

Mais ce n'était point à la tribune et dans les délibérations où pouvaient être traitées les' questions qui tenaient tous les esprits en suspens et en alarme. Les négociations qui auraient écarté le danger, et les déterminations qui auraient préparé des moyens de résistance, étaient débattues dans des réunions particulières, dans des conférences entre les principaux des modérés, et même avec des hommes importants du parti directorial, afin de tenter quelque transaction. Rewbell et La Réveillière avaient quelquefois hésité ; depuis l'arrivée d'Augereau, ils repoussaient toute conciliation.

Une société de gens d'esprit, dont les opinions étaient plutôt philosophiques et littéraires que politiques, mais qui se dévouait au Directoire, et le regardait comme une garantie de la République et de la liberté, était en ce moment aussi ardente contre le conseil des Cinq-Cents que les plus farouches révolutionnaires. Sans recevoir précisément l'influence de Sieyès, de Barras, de M. de Talleyrand, le salon de Mme de Staël était hostile à la majorité du Corps législatif, et la tenait pour royaliste ; on y conservait encore quelque crainte des Jacobins, mais on trouvait simple que le Directoire cherchât à se faire une majorité avec ce parti, puisque les modérés ne voulaient pas la lui donner. M. Benjamin Constant n'hésitait point sur cette nécessité. Il y eut quelques pourparlers entre ces auxiliaires zélés des révolutionnaires et les représentants les plus conciliants de la majorité ; rien de salutaire n'en pouvait résulter. Car les uns n'étaient point autorisés à laisser espérer que le Directoire consentirait à une concession quelconque ; les autres ne pouvaient se résoudre à passer sous un joug honteux sans obtenir aucune garantie. D'ailleurs M. Constant et les personnes qui croyaient agir ou parler dans l'intérêt de la liberté, sans voir qu'il s'agissait seulement de maintenir le despotisme révolutionnaire, n'étaient point dans les secrets du Directoire. Ils n'avaient pas sa confiance ; dans leur aveuglement, ils ignoraient quelles résolutions il avait prises et quel usage il prétendait faire de la victoire.

 

La commission chargée d'examiner le message agressif du Directoire avait une mission importante : il s'agissait de savoir comment le Corps législatif répondrait à cette déclaration de guerre. Thibaudeau avait été nommé rapporteur. On ne pouvait le soupçonner d'être royaliste, ni antirévolutionnaire ; il se défendit de toute complaisance pour les exagérés de Clichy et de toute condescendance pour les amis du Directoire ; il montra en cette occasion la fermeté courageuse dont plus d'une fois il avait fait preuve.

Son rapport traitait des griefs que le Directoire alléguait contre le Corps législatif. Le général Richepanse avait fini par accepter la responsabilité de la marche des troupes qui avaient transgressé la limite constitutionnelle ; c'était lui qui avait donné l'ordre ; son excuse était que depuis quatre ans il avait commandé l'avant-garde de l'armée de Sambre-et-Meuse et qu'il ignorait l'article de la Constitution. Le rapporteur remarquait qu'une telle excuse ne serait pas admise par un tribunal ; que cependant le Corps législatif s'en était contenté et avait moins cherché les preuves d'un délit que les moyens de le prévenir.

Les adresses de l'armée d'Italie, dont la véhémence venait d'être surpassée par les adresses que le général Hoche avait envoyées de l'armée de Sambre-et-Meuse, donnaient lieu à des réflexions assez sévères. Après les hommages rendus au dévouement, au courage, à la gloire des défenseurs de la patrie, le rapporteur parlait des prétentions absurdes, des opinions exagérées, des projets criminels qui dans ces adresses s'étaient mêlés à l'expression de sentiments louables.

— « Non, disait-il, ce n'est pas vous, braves soldats, mais des monstres féroces qui ne rougissent point d'offrir aux factieux les bras que le peuple avait armés contre eux, qui promettent de vous ramener contre vos familles sous les drapeaux de la rébellion.

« Le Directoire dit que ce ne sont point des délibérations. Non, sans doute, car si l'armée eût délibéré, il se serait élevé une foule de soldats citoyens qui auraient défendu la Constitution. Ont-ils signé ces adresses sans les lire ? Ce n'est donc pas leurs vœux qu'elles expriment.

« Plus nos généraux et nos armées ont rendu de services à la patrie, plus vous devez déployer de sévérité contre les premiers symptômes de ces entreprises. Vous ne pouvez être rassurés par leurs sentiments et leurs vertus ; elles ne résisteraient point à la séduction du pouvoir ; ils seraient bientôt fatigués d'obéir s'ils entrevoyaient le moyen de commander.

« Nous devons au peuple que nous représentons, au peuple qu'on veut égarer sur nos intentions et nos actes, d'appeler votre examen sur la partie du message où le Directoire vous présente les causes des inquiétudes et des troubles qui affligent la patrie. Un Corps législatif n'est point accusable, il ne doit pas se justifier ; ses actes parlent pour lui ; mais tous les pouvoirs qui composent un gouvernement sont solidaires. Nous dirons donc la vérité au Directoire, à vous et au peuple.

« On vous dénonce l'insolence des émigrés et des prêtres réfractaires rappelés et favorisés ouvertement... Le conseil des Cinq-Cents, en dépit de l'esprit de parti et des prétentions renaissantes d'un culte autrefois dominant, s'est conformé aux principes professés par la philosophie, consacrés par la Constitution : liberté de conscience, protection égale pour tous les cultes, soumission de leurs ministres garantie par une déclaration.

« Quant aux émigrés, qui les rappelle ? qui donc les favorise ouvertement ? sont-ce les lois. Sans doute le Corps législatif n'a pas le pouvoir de faire des exceptions. Mais on ne saurait considérer comme telles les lois qui ont rendu justice aux fugitifs d'Alsace et de Toulon.

« La législation sur les émigrés ne subsiste-t-elle pas tout entière ? Le Directoire n'a-t-il pas entre les mains les moyens les plus actifs, les plus absolus, les plus arbitraires pour les repousser du territoire ? On dit qu'ils affluent dans la République, à Paris : est-ce au Corps législatif de faire la police ? Pourquoi est-il public que les bureaux spéculent sur les passeports, les certificats de résidence et les radiations ? Ce serait à nous de demander des éclaircissements sur ces abus et ces scandales.

« Le Directoire vous dénonce les assassinats commis sur les acquéreurs de biens nationaux, les fonctionnaires publics, les défenseurs de la patrie ; il se plaint de la partialité de quelques tribunaux et de l'impunité du crime. Le Directoire a donc oublié la nature et l'étendue de ses pouvoirs ? nous ne pouvons excéder les nôtres.

« On ne doit pas se dissimuler qu'il est quelques contrées de la République où, depuis plusieurs années, le sang français coule sous les poignards de tous les partis : c'est le résultat de cette exécrable doctrine qui excuse les violences par les violences, les fureurs par les fureurs, les assassinats par les assassinats. — Le remède à ces horreurs est moins dans le texte des lois que dans la sagesse et l'impartialité des opinions, dans l'exemple donné par les législateurs. Il y a des passions plus fortes que les lois ; mais elles cèdent à l'ascendant de la sagesse, au sentiment d'humanité, quand leur voix se fait entendre à la tribune nationale avec unanimité.

« Si les lois actuelles ne suffisent pas, que le Directoire nous donne des explications et propose ses vues. Il ne trouvera parmi nous qu'un sentiment : l'horreur pour le crime.

« N'a-t-il pas trop coulé, pendant la Révolution, le sang de ceux qui l'aimaient, et le sang de ceux qui la haïssaient ? Notre premier devoir n'est-il pas de nous jeter comme médiateurs entre les partis qui troublent la paix publique ?

« Mais, c'est au Directoire seul qu'on peut demander compte des mesures qu'il a prises, des poursuites qu'il a ordonnées ; partout où un crime est commis, c'est au pouvoir exécutif à en provoquer la punition. La Constitution a donné au Directoire des agents de son choix pour remplir cet office ; le Corps législatif n'a point à s'en occuper.

« Quelle est donc cette affectation d'attribuer une telle importance à quelques opinions individuelles, et de les reproduire comme la pensée du Corps législatif. Si l'assemblée des représentants du peuple cessait d'être l'asile sacré de la liberté des opinions, si on y devenait réservé par peur, sage par complaisance, nous ne serions plus qu'une assemblée d'esclaves. »

Le rapporteur avouait la nécessité d'une loi qui réprimât la funeste licence de la presse. — « Cette loi a été discutée ; elle présentait beaucoup de difficultés, mais elle sera faite ; la commission en proposera bientôt le projet. » Le reproche adressé au Corps législatif pour avoir refusé ou omis de pourvoir aux dépenses de l'armée et d'avoir laissé manquer le soldat de pain était repoussé vivement. La pénurie des finances était triste ; mais cette dépense avait toujours passé la première. N'était-ce pas pour y pourvoir, qu'on laissait dans la misère les rentiers, en manquant à des engagements qui devaient être sacrés ?

Puis le rapporteur reprenait un thème souvent traité à la tribune : la mauvaise administration des finances, les marchés scandaleux, l'anéantissement du crédit public, les ventes inopportunes d'une masse immense de biens nationaux.

L'accusation portée contre le Corps législatif pour avoir retardé la conclusion de la paix semblait surprenante. Sans doute c'était par méprise que « cette diatribe se trouvait dans un message adressé à la représentation nationale. Non, jamais les soldats français ne croiront que leurs représentants soient dans le système affreux de la guerre, N'avons-nous pas appelé la paix à grands cris ? »

Alors avec précaution et sous une forme dubitative, le rapporteur demandait si les difficultés qui retardaient la conclusion de la paix n'avaient pas pour cause la conduite des pouvoirs civils ou militaires qui opéraient des révolutions en Italie. — « Peut-être les souverains éprouvent-ils quelque effroi envoyant la France s'agrandir par son alliance fraternelle avec tant de peuples. Il n'est pas temps d'examiner jusqu'à quel point la situation de nos armées et nos intérêts politiques exigeaient l'affranchissement de ces populations et la solidarité de nos armées. Peut-être devons-nous réserver à l'histoire de prononcer sur ces questions.

« Mais votre commission est loin de vous proposer l'approbation de cette politique. Elle ne doit pas même garder le silence. Oui, le Directoire a outrepassé ses pouvoirs ; il a confondu des actes politiques avec des dispositions militaires. Tout dans la conduite du Directoire mériterait l'improbation et le reproche : — La guerre faite aux États d'Italie a-t-elle pu être déclarée sans votre aveu ? Des invasions chez des peuples neutres, des taxes imposées, des traités de protection, la dissolution subite d'anciens gouvernements, des constitutions données ; tout cela peut-il être seulement l'œuvre de la force et de la gloire ? Est-ce la tâche de nos soldats ? Leur seule mission n'est-elle pas de sauver la patrie et de conquérir la liberté ? La société leur a conféré le devoir et le droit de la défendre, mais elle n'a point abdiqué tous ses autres droits. Les élus du peuple, ses représentants sont restés les premiers, les vrais dépositaires de la volonté nationale.

« Ces réflexions générales ne sont pas destinées à repousser les inculpations qui ne peuvent s'adresser à nous, mais nous les présentons franchement à la nation, pour lui prouver qu'en reconnaissant les difficultés interposées en ce moment entre le Corps législatif qui veut, et le Directoire chargé d'exécuter ses volontés, vous désirez maintenir l'harmonie entre les deux pouvoirs.

« On craint que le Directoire ne soit accusé et que le Corps législatif ne soit attaqué. L'accusation du Directoire est un droit que la Constitution a donné au Corps législatif. Si le Directoire n'a pas été accusé, c'est donc que le Corps législatif n'en a pas eu le motif ; c'est donc qu'il ne l'a pas voulu.

« Attaquer le Corps législatif dans son indépendance, dans son intégralité, dans sa sûreté, c'est un crime que la Constitution n'a pas pu, n'a pas dû prévoir ; elle n'a donc pas prévu quels moyens de défense aurait le Corps législatif. Leur étendue n'est pas déterminée.

« Mais qui pourrait vous attaquer ? Quelques brigands soudoyés par les ennemis de la République ; le souvenir de leurs fréquentes défaites doit rassurer et vous et le Directoire.

« Les soldats ? Jamais ils ne se porteront à cet horrible attentat. Ils se sont toujours alliés à la représentation nationale ; jamais ils n'ont marché sous les étendards des rebelles.

« Le Directoire ? cette idée fait frémir. Nous ne nous y sommes pas arrêtés un seul instant ; le Directoire ne veut pas se vouer à un éternel opprobre, à l'exécration du peuple français.

« Que les vaines terreurs, les soupçons exagérés cessent donc de nous agiter ; ayons plus de confiance et de générosité ; ces sentiments n'excluent ni la dignité, ni la force, ni les justes précautions. »

Après des recommandations de sagesse, de concorde, d'impartialité, le rapport de Thibaudeau se terminait ainsi :

— « Vous, citoyens soldats, vous qu'il faut censurer aujourd'hui, mais qu'il faut admirer toujours ; vous, les défenseurs et les garants de la liberté, croyez qu'elle a dans cette enceinte des amis aussi passionnés que vous. Le Corps législatif est la citadelle de la Constitution. Vous voulez mourir pour la défendre ; vous ne viendrez pas l'assiéger ; elle doit servir à tous de rempart et d'asile ; c'est là que vos pères, vos compatriotes, vos amis ont mis en sûreté la République ; c'est là que vous la retrouverez glorieuse de vos triomphes et reconnaissante du sang que vous avez versé pour elle. »

Il fallait rapporter les passages les plus remarquables de ce manifeste de la majorité, de ce témoignage d'une cause qui allait succomber. En outre, c'était présenter un tableau exact et vivant de la situation du moment ; c'était produire le résumé des opinions que le Directoire voulait supprimer par la violence et la persécution. Tronçon-Ducoudray fit au conseil des Anciens le rapport de la commission qui avait été chargée d'examiner aussi le message du Directoire ; il s'était concerté avec Thibaudeau, pour parler dans le même sens et avec le même ton ; seulement, pour montrer encore plus de désir de conciliation et une prudence plus circonspecte, il avait risqué sous une forme bienveillante quelque blâme de plusieurs orateurs des Cinq-Cents. — « Ce n'est pas à nous, disait-il, d'examiner si leur zèle ne s'est pas exprimé quelquefois avec trop de vivacité ; si des discussions, où évidemment la pensée était pure, ont été quelquefois trop ardentes, si même quelques-unes n'étaient pas prématurées. »

Les conclusions des deux rapporteurs avaient été, comme le sens général de leurs discours, le sujet de beaucoup de conférences et de négociations ; ce n'était pas sans peine qu'on avait écarté les exigences hostiles des membres trop ardents de la réunion de Clichy. Deux articles étaient proposés : le premier- chargeait le ministère public du tribunal dans le ressort duquel siégeait le Corps législatif, de poursuivre d'office tout complot, machination, attentat et généralement tout délit contre la Constitution, le Corps législatif, le Directoire et chacun des membres qui le composaient ; le second portait des peines contre les militaires qui délibéraient ou faisaient des actes collectifs.

 

Ces faibles tentatives de résistance du Corps législatif n'attiraient pas même l'attention du public, tant il était manifeste qu'il n'existait aucun moyen de prévenir ou d'empêcher une exécution militaire, de jour en jour plus imminente. Il n'y avait plus parmi la population de Paris d'autre sujet d'entretien que les probabilités de la guerre civile ou du despotisme des baïonnettes. Les Jacobins devenaient de plus en plus féroces dans leurs menaces ; des affiches sanguinaires couvraient les murailles ; les troupes étaient dans un mouvement continuel ; le langage des généraux était impérieux et tranchant ; les officiers se répandaient dans les cafés ou dans les promenades publiques, insultaient les jeunes gens, les appelant chouans et brigands, parce qu'ils avaient, selon la mode du moment, des habits gris à collet noir. De là suivaient des rixes et des voies de fait. Un jeune homme fut massacré sur la place des Invalides ; le désordre devint si grand que le général Augereau se vit obligé d'adresser une proclamation aux troupes de sa division et de recommander aux chefs de corps et aux officiers une exacte surveillance ; la poursuite prompte et sévère des délits commis par des militaires était aussi prescrite. — « N'écoutez pas, disait-il aux soldats, les conseillers perfides qui cherchent à vous mettre en opposition avec les citoyens paisibles. »

Toutes les fractions du parti modéré, sans manquer de courage, envisageaient chaque jour le danger qui approchait ; on s'agitait, on parlait, on ne concluait à rien ; on ne formait aucun projet, puisqu'on n'avait aucun moyen d'exécution. Parfois on essayait de se rassurer par une présomption frivole et irréfléchie ; on avait des phrases toutes faites pour repousser les alarmes trop réelles. — « Le Directoire ne pourra pas plus, affirmait l'un, arrêter la révolution descendante que nous n'avons pu arrêter la révolution ascendante. » — Un autre disait : — « Quelques lignes d'un décret d'accusation suffiront ; il fera le même effet que l'accusation contre Robespierre, Couthon et Saint-Just. »

Puis, en discutant les mesures d'exécution : - « La victoire, disait-on, appartient dans les révolutions à qui prend l'offensive ; il faut dès cette nuit arrêter les triumvirs au Luxembourg, pendant qu'ils écrivent leurs listes de proscription. » — Mais d'autres répondaient. — « Qui se chargera de l'expédition ? — Le général Pichegru. — Et avec qui ? » — Alors par supposition, et sans autre autorité qu'un bruit généralement répandu, les donneurs de conseils téméraires parlaient des chouans qui étaient venus à Paris se mettre aux ordres des généraux royalistes. A une telle proposition, les modérés constitutionnels se récriaient contre cet attentat. D'ailleurs Pichegru n'était-il pas d'un caractère trop prudent pour se charger d'aller avec quelques jeunes gens attaquer le Luxembourg, défendu par une garde de quinze cents grenadiers, qui seraient bientôt secourus par les troupes de la division d'Augereau ? — « Mais nous allons, ajoutait-on, réorganiser la garde nationale. — Elle n'aura, répondaient les autres, ni le courage, ni l'élan du 13 vendémiaire, et alors elle ne pourra se défendre. »

On discutait ainsi les chances de succès : — « En admettant que le coup de main sur le Directoire pourrait réussir, n'aurait-on pas, aussitôt après, contre soi les généraux et les armées ? » — A cela il était répondu : « Le général Moreau est ami de Pichegru ; il est pour nous. N'a-t-il pas refusé d'envoyer des adresses que le Directoire voulait faire arriver de l'armée du Rhin ? — Mais le général Bonaparte s'est prononcé contre le conseil des Cinq-Cents. C'est lui qui a envoyé Augereau, le plus jacobin de ses généraux. » — A cette objection on répliquait : — « Le général Bonaparte n'est pas tel que vous le croyez. Nous savons quelles sont ses véritables dispositions ; il n'aime point Barras ; il sait que Rewbell le craint et le déteste ; il se moque de La Réveillière et des théophilanthropes, qui ne lui pardonnent pas d'avoir épargné Rome et le Pape. Dans la conversation familière, il s'explique très-librement sur les directeurs ; il est ennemi déclaré de l'anarchie ; il veut un gouvernement fort ; il aime l'ordre. Son ambition ne trouverait pas son compte en sauvant le Directoire, qui se méfie de lui. » — Tout cela était vrai, mais ne pouvait donner l'espoir d'échapper aux violences imminentes du Directoire.

Pendant ces vaines conversations de la réunion de Clichy, quelques représentants plus réellement modérés et d'un esprit plus pratique cherchaient, sans plus de succès, s'il y avait quelque chose à faire. Le général Dumas, un des membres les plus considérés du conseil des Anciens, savait dès longtemps qu'on ne pouvait pas songer à Pichegru. Lors du passage du Rhin, un fourgon appartenant au général autrichien K’linglin était tombé aux mains des Français. Le général Moreau avait pris connaissance des papiers qu'on y trouva : il eut ainsi des preuves écrites des communications que le général Pichegru avait entretenues avec le prince de Condé et des projets de trahison qu'il avait conçus. Pichegru était destitué depuis un an ; la paix allait être signée. Moreau, après avoir consulté Desaix et Reynier, pensa qu'il était au moins inutile de faire connaître au Directoire ce qu'il venait de découvrir. Bien qu'aucun des généraux de l'armée du Rhin ne fût compromis par ces papiers, le gouvernement aurait pu concevoir des soupçons. Moreau résolut de tenir secrète la découverte qu'il avait faite, afin de ne pas livrer son armée aux inquisitions de la police. Desaix était très-attaché au général Dumas et avait en lui une grande confiance ; il lui fit part de cette découverte, comme aussi quelque temps après il la révéla au général Bonaparte, qui savait déjà par le comte d'Entraigues les intrigues de Pichegru.

Le général Dumas, sans laisser soupçonner à Pichegru qu'il savait son secret, avait plus d'une fois essayé de pénétrer quels pouvaient être ses desseins, ses espérances- ; mais Pichegru était un homme si réservé, si taciturne et indéchiffrable, qu'il ne put-tirer de lui autre chose que des assurances d'une parfaite conformité d'opinion avec les modérés et de sa conviction qu'il fallait songer seulement à obtenir des réformes dans la législation révolutionnaire. Dumas resta persuadé que Pichegru n'avait en ce moment aucun plan arrêté ; que depuis qu'il ne commandait plus une armée, il n'entrevoyait aucune chance de tenir les promesses faites aux princes émigrés, et qu'il était même embarrassé de se montrer à leurs partisans si prudent et si peu disposé à agir. En effet, sa conduite, depuis le commencement de cette intrigue, avait toujours été celle d'un homme qui ne veut rien risquer sans être assuré du succès. Ce fut aussi le jugement qu'en porta Carnot, qui n'avait que des soupçons. Il le vit quelquefois sans pouvoir entamer une conversation avec lui, et presque au dernier moment Pichegru lui fit dire : — « Que faut-il que je fasse pour prouver que je n'abandonne pas les patriotes ? » — Les royalistes et les adversaires ardents du Directoire n'avaient donc nul espoir à placer sur Pichegru : il ne montra aucun empressement à accepter les propositions de quelques chouans qui le pressaient d'accueillir leur dévouement et leur témérité.

 

Lorsque le respect des lois et des législateurs élus par le peuple n'était pas un obstacle aux violences que le Directoire était déterminé à exercer ; lorsque l'opinion publique, loin de l'intimider, augmentait son irritation, il ne restait aucun moyen de défense contre la force militaire. Toutefois, dans la pensée d'opposer quelque résistance à un coup de main, et sans prévoir qu'on aurait à combattre un corps de troupes retiré des armées qui étaient en face de l'ennemi, pour être employé contre la représentation nationale, les commissions des inspecteurs de la salle s'étaient occupées à recomposer avec soin la garde du Corps législatif. Elle avait d'abord été formée de quinze cents grenadiers qui avaient eu le même service auprès de la Convention. Cette troupe avait été originairement composée d'anciens gardes françaises dont M. de Lafayette avait formé les compagnies soldées de la garde nationale. Ils s'étaient successivement recrutés de très-mauvais sujets. Le général Dumas et les autres militaires, inspecteurs de la salle, s'étaient efforcés de soumettre cette garde à une discipline sévère. Le ministre de la guerre, Pétiet, et le ministre de la police, L'Apparent, les avaient secondés dans ce travail. On renvoyait peu à peu les grenadiers dont on était mécontent ; ils étaient dirigés sur l'armée du Rhin, où le général Moreau et le général Desaix choisissaient des sous-officiers et des soldats d'une conduite éprouvée pour les placer dans la garde-du Corps législatif. Ce fut aussi de l'armée du Rhin, et sur la désignation de Moreau, que le général Ramel fut appelé pour commander cette garde. Il était digne de toute confiance ; on était sûr de sa fidélité ; mais les inspecteurs jugèrent que, dans de telles circonstances, il fallait appeler à ce poste un général dont le nom et le caractère auraient de l'autorité sur l'armée et qui pourrait faire hésiter l'obéissance de la troupe dirigée contre le Corps législatif.

Kléber était dans la disgrâce du Directoire, et Rewbell, qui craignait et haïssait tous les généraux, avait pour lui une aversion particulière. Il vivait retiré à Chaillot ; selon son habitude, il ne cachait pas son mécontentement et ne ménageait pas le Directoire dans ses spirituelles et cyniques conversations. Il sut qu'on pensait à lui pour le commandement de la garde du Corps législatif, et désira s'en expliquer avec le général Dumas.

— « Avez-vous quelque moyen de résistance ? lui dit-il.

— Aucun, qui puisse donner à l'homme le plus téméraire la moindre espérance de succès.

— Si vous étiez seulement sûr de votre garde, et si vous aviez quelques bataillons de garde nationale aussi bien disposés qu'au 13 vendémiaire, Augereau et sa division ne m'embarrasseraient pas. Le commandant de l'artillerie m'est tout dévoué, et quand l'affaire serait une fois engagée, il passerait de mon côté. » — La franchise du général Dumas ne permettait pas de pousser plus loin cet entretien.

Il eut, quelques jours après, à rejeter une offre qu'il ne pouvait honorablement accepter. Le colonel Raffet, ce commandant du bataillon de la butte des Moulins, déjà si connu par son courage dans les plus terribles circonstances de la Révolution, vint le trouver et lui demanda de descendre dans le jardin des Tuileries pour écouter une communication importante. Ils se promenaient, à la nuit tombante, au bas de la terrasse de l'eau, sous les grands arbres.

— « Vous n'avez que peu de moments, dit Raffet, vous ne doutez pas de l'attentat qui va être consommé. Voulez-vous vous débarrasser cette nuit de Rewbell et de Barras ? Je les ferai tuer, mais à condition que demain matin vous déclarerez à la tribune que c'est vous qui, pour sauver la République, avez commandé cette attaque. Donnez-m'en votre parole d'honneur.

— Ce ne serait pas une attaque, répondit Dumas, mais un assassinat. Toutefois supposons que la guerre civile soit commencée : quels moyens auriez-vous d'attaquer le Luxembourg ?

— J'ai à ma disposition cent hommes aussi résolus que moi ; et nous courrons même peu de danger. Le poste qui garde la porte du Luxembourg n'est que de vingt-cinq hommes. Les arcades qui donnent sur la rue de Tournon ne sont fermées ni de barreaux ni de grilles ; la moitié des nôtres pénétrera par là dans la cour. Nous prendrons ainsi la garde à revers ; elle ne pourra se replier sur le palais. Rewbell loge au rez-de-chaussée ; Barras dans l'aile gauche. Avant que l'alerte soit donnée au petit Luxembourg, ce sera fini avec Rewbell et Barras.

— « Dieu me préserve d'autoriser un assassinat, ni même de le laisser commettre. Votre projet est insensé ; il vous est impossible, dans la circonstance actuelle, de réunir cent hommes décidés à tenter une pareille entreprise.

— Puisque vous en doutez, répliqua Raffet, dites seulement un peu haut le mot d'ordre : famille. A l'instant un groupe de jeunes gens qui se tenaient cachés parmi les arbres entoura les deux interlocuteurs comme pour demander les ordres de Raffet.

Le général Dumas persista dans son refus. Longtemps après il racontait cette scène à l'empereur Napoléon qui lui dit : — « Vous fûtes un imbécile ; vous n'entendez rien aux révolutions. »

Ainsi tous les moyens de défense étaient vainement recherchés ; les essais de négociation ne réussissaient pas mieux. Le Directoire se refusait à tout accommodement. Les modérés du conseil des Anciens avaient fini par ne pas demander d'autre garantie que le remplacement d'Augereau par un autre général.

La réunion de Clichy ne perdait pas courage ou plutôt elle refusait de croire au danger. Willot était le plus ardent ; Imbert Colomès et les agents de l'émigration excitaient vivement les députés qui recevaient leur influence. Enfin il fut résolu de proposer la mise en accusation du Directoire. MM. Mersan, Pastoret et Vaublanc furent chargés de cette commission ; mais il fallait se concerter avec les hommes raisonnables du parti modéré ; ils ne se refusèrent pas à seconder cette attaque, à la condition qu'en même temps le Directoire serait sommé par un message de faire connaître ceux des représentants qu'il accusait de conspirer avec les royalistes. Cet amendement au projet de Clichy eut pour effet d'y faire renoncer ceux qui l'avaient conçu.

Ainsi le parti que le Directoire voulait écraser, cette majorité qu'il avait résolu de détruire, sentait de plus en plus quelle était son impuissance, et s'abandonnait à son mauvais destin.

Le succès des projets du Directoire, le sort d'un combat où l'agresseur ne devait trouver nulle résistance, ne présentaient aucun doute ; tout était prêt : il n'y avait plus qu'à commander aux soldats de marcher ; néanmoins c'était un grand parti à prendre ; il y eut encore quelques jours d'hésitation.

M. de Lavalette écrivait le 24 août : — « Le mouvement que je vous ai annoncé de la part de Barras est ajourné ; ce qui le recule, c'est le peu d'accord sur les moyens d'exécution et la crainte d’engager un combat dont l'issue n'est pas douteuse, mais dont les suites effrayent. ; les Cinq-Cents, qu'on veut chasser, déterminés à ne pas fuir. ; les Anciens qui ont le droit de transporter le siège du gouvernement hors de Paris, et la nécessité où serait le Directoire de les suivre. ; l'appréhension d'une réaction des démagogues Babouvistes. »

Ce délai, cette indécision sur le moment d'agir ne profitaient aucunement à ceux qui voyaient le coup suspendu sur leur tête ; les modérés du conseil des Anciens y trouvaient un motif pour avoir une crainte moins urgente et pour ne commettre aucune imprudence. Les députés de Clichy, téméraires en paroles et en projets inexécutables, s'agitaient vainement. Chaque jour voyait décroître l'énergie d'un parti qui ne faisait courir aucun danger réel au Directoire, et même ne l'inquiétait plus par son action, mais qui n'en était pas moins incompatible avec le gouvernement des révolutionnaires.

La dernière discussion[15] que la majorité du conseil des Cinq-Cents eut à soutenir, presque à la veille du jour fatal, témoigna toute sa faiblesse.

 

Bailleul s'était, depuis quelques mois, constitué défenseur officieux du Directoire, et manifestait dans cet office les emportements du barreau, plutôt que l'ardeur, d'une opinion exaltée. Au lieu de porter à la tribune une dénonciation contre le parti qu'il combattait, il publia une brochure intitulée : « Déclaration à mes commettants. »

— « Je n'irai point, disait-il, à une tribune dont toute liberté est bannie, au milieu de délibérations qui ne sont plus qu'un jeu cruel et une atroce dérision, recueillir l'outrage, et offrir à des interrupteurs, à des conjurés sans honte et sans remords, des discours qui, quoique ménagés, élagués, adoucis, offrent encore trop - de vérités pour qu'ils puissent les entendre. »

On y lisait encore les passages suivants : — « Le Corps législatif et notamment le conseil des Cinq-Cents sont en exécration à tout ce qu'il y a de sensé en France et en Europe. Partout des royalistes déhontés, des chefs de chouans, des protecteurs de l'assassinat : voilà quels sont les choix qui ont été faits sous les auspices des agents royaux. Les tribunaux, sans parler de celui de cassation qui s'est rendu leur vil instrument, souffrent le crime par leur inaction et autorisent l'assassinat en l'absolvant. Si de tels magistrats sont coupables, quel nom donner aux représentants qui excusent à la tribune nationale la révolte et l'assassinat, et qui donnent le signal du bouleversement et du carnage. Parcourez les procès-verbaux de leurs séances ; y a-t-il un seul mot qui ne soit un encouragement pour les royalistes ? »

Cet écrit que des colporteurs annonçaient aux portes même de la salle, ce honteux libelle, cette dénonciation digne d'Amar ou de Saint-Just, fut déféré au conseil des Cinq-Cents par Duprat, des Bouches-du-Rhône. La Constitution donnait aux Conseils législatifs le droit de police sur chacun de leurs membres. L'orateur demanda qu'une commission fût chargée de présenter les mesures convenables.

Hardy, de la Seine-Inférieure, qui dans les discussions était l'acolyte ordinaire de Bailleul, prit la défense de son pamphlet qu'il compara à la dénonciation de Louvet contre Robespierre. La séance devint orageuse ; des injures étaient bruyamment échangées entre les deux partis. Les tribunes publiques s'en mêlèrent en auxiliaire du parti qu'accusaient et insultaient les révolutionnaires.

Hardy continua : — « Oui, je pense, comme Bailleul, qu'il existe dans cette enceinte une conspiration qui veut renverser le gouvernement. » — Puis il accusa spécialement d'anciens membres de la Convention. Chacun savait qu'il voulait désigner Boissy-d'Anglas et Henri Larivière.

Dumolard, dans un discours dont l'intention était modérée et qui concluait à ne prendre aucune mesure contre Bailleul, eut l'imprudence d'adresser à Tallien une violente diatribe. Depuis quelque temps les royalistes ; et même un grand nombre de modérés, parlaient beaucoup du parti d'Orléans à un moment où il existait moins que jamais, puisque les princes de cette maison étaient en Amérique : c'était traduire en conspiration une opinion ou une prévision qui, depuis les premiers jours de 1789, avait été plus ou moins répandue. Les vainqueurs du 13 vendémiaire, les Thermidoriens redevenus Montagnards, passaient surtout pour Orléanistes. Dumolard prit cette occasion de parler de Tallien dans les termes les plus insultants. Le 2 septembre, les échafauds de Bordeaux, les bruits publics sur sa fortune et le luxe qu'il étalait trouvèrent place dans le discours de Dumolard.

Thibaudeau avait été attaqué par la brochure de Bailleul et par Hardy ; il parla dédaigneusement de leurs dénonciations et engagea le Conseil à ne les flétrir que par le mépris.

Tallien demanda la permission de répondre à Dumolard. Il parla avec calme et convenance, et fut écouté avec d'autant plus de bienveillance, que l'attaque, toute personnelle, dirigée contre lui avait été généralement blâmée. Il raconta toute sa vie révolutionnaire en assurant que s'il avait été mêlé à de -tristes circonstances, s'il avait eu des relations officielles avec des hommes exécrables, il avait toujours essayé d'empêcher le crime et de sauver les victimes. On aurait pu discuter sur cette apologie, hormis sur le dernier point, car Tallien avait, en effet, protégé et servi des proscrits. Un député de Paris, Bonnières, qui passait pour royaliste, se leva pour attester qu'au g septembre. il avait dû la vie à Tallien. Le Conseil passa à l'ordre du jour, et ne renvoya pas l'écrit de Bailleul à une commission.

Ainsi, ce dernier jour de la liberté constitutionnelle montra le parti qui la défendait faible, irrésolu, divisé en face d'une minorité que le triomphe prochain de la violence et de la force rendait audacieuse et insolente. M. Royer-Collard qu'humiliait la modération tant recommandée par les chefs prudents de son parti, disait en sortant de la séance : — « On doit être content de nous, nous avons été assez plats aujourd'hui. »

Ce même jour[16], pendant que Bailleul et ses amis bravaient et insultaient la représentation nationale, une autre scène se passait au Luxembourg, et le Directoire déclarait hautement l'intention où il était de ne plus endurer le contrôle et la contradiction d'une assemblée libre.

Le général Bernadotte présentait en audience solennelle les drapeaux qu'il avait été chargé d'apporter. Soit qu'il voulût gagner la faveur du Directoire, qui ne lui accordait aucune confiance, soit que, conformément aux instructions qu'il avait reçues, il se proposât seulement d'intimider l'opinion royaliste et la majorité du conseil des Cinq-Cents, il prononça un discours que l'accent déclamatoire, l'expression théâtrale de ses regards, sa gesticulation violente, rendirent plus menaçant que les paroles qu'il proférait. En effet, elles se rapportaient aux armées étrangères et aux ennemis du dehors plus qu'au parti en hostilité avec le Directoire.

— « Dépositaires suprêmes des lois, disait-il, soyez certains du respect et de l'obéissance constitutionnelle des soldats de la patrie ; continuez à exciter l'admiration de l'Europe ; comprimez les factions et les factieux. Si, comptant sur nos divisions domestiques et plus encore sur leurs intelligences avec les déserteurs de la cause de la liberté, nos ennemis formaient des prétentions exagérées, nous reprendrions les armes et nous marcherions au combat, assurés de la justice de notre cause, augure de la victoire. »

 

L'impression que produisit ce discours se confondit avec l'effet bien plus grand de la réponse de Réveillère-Lépeaux, qui venait de s'installer dans la présidence du Directoire ; elle eut un grand retentissement, et ne laissa plus aucun doute sur ce qui allait arriver. — « De lâches déserteurs de la cause républicaine ont, disait-il, par un pacte honteux vendu à l'étranger et à la race des Bourbons leur honneur et leur patrie. Chaque jour leurs mains criminelles sapent l'édifice de nos lois ; ils énervent l'action exécutive et déversent l'infamie sur ceux qui la dirigent ; ils rappellent, au sein de la France, les suppôts du fanatisme et de l'aristocratie ; ils se refusent à voir que le temps n'a pas encore donné au gouvernement cette stabilité, et aux lois cette vigueur qui ne s'acquièrent que par la pratique et l'habitude ; ils affaiblissent et défigurent la constitution au point d'en faire un simulacre sans consistance et sans couleur. Ils ont dégradé une jeunesse naturellement ardente et généreuse, auparavant sensible aux premiers accents de la liberté, jusqu'à lui faire — la postérité le croira-t-elle ? — appeler un maître et demander des fers. »

« Non, généreux soldats, le fruit de vos triomphes ne sera point perdu. L'œuvre de ténèbres de ces hommes qui invoquent sans cesse la Constitution en la violant impudemment ne sera point consommée ; elle retombera sur ses auteurs.

« Oui, le Directoire jure par la volonté nationale et par la valeur de nos guerriers, que la République sera sauvée ! »

La salle avait été remplie de spectateurs choisis dans les hommes des faubourgs, recrues habituelles des séditions. Ils firent retentir leurs applaudissements et leurs bruyantes approbations.

Ainsi, La Réveillière et Rewbell, qui avaient eu quelque peine à en venir à une décision définitive et actuelle, étaient maintenant en plein accord avec Barras, qui, depuis quelques jours, pressait et préparait l'exécution. Les deux hommes qui devaient jouer le rôle le plus important, Augereau et Sotin, redoublaient d'activité. Le général s'inquiétait peu des embarras ou des conséquences politiques, et n'avait aucun doute sur la puissance du sabre ; Sotin, que le Directoire avait pris pour ministre de la police, en remplacement de Lenoir-Laroche, était un jacobin subalterne ; quoiqu'il eût été envoyé au tribunal révolutionnaire par le comité de Nantes et sauvé par le 9 thermidor, il n'en était pas moins zélé pour le service des opinions et des intérêts que le Corps législatif attaquait par ses réformes.

Le Directoire agissait par son propre mouvement et pour s'assurer un pouvoir absolu, mais le prix de sa victoire ne devait pas être un despotisme exercé par lui seul ; il représentait un parti, et s'il n'avait pas été assuré de son appui, il ne se serait pas risqué à une si grande entreprise. Ainsi, le Directoire ne dépendait pas uniquement du triumvirat ; il avait à se concerter avec des hommes importants, avec des conseillers politiques qui lui répondaient des diverses fractions de la minorité du Corps législatif.

Sieyès était d'autant plus décidé, qu'il prévoyait que la victoire remportée sur le royalisme rendrait possibles et même nécessaires de fortes et vastes mesures, que toujours il avait regardées comme essentielles à un établissement issu de la Révolution. Ses projets lui semblaient, en toute circonstance, une déduction nécessaire de l'idée générale qu'il se faisait de la situation ; il avait la prétention d'être le prophète d'une fatalité logique.

MM. Treilhard et Boulay ne regardaient pas les questions de si haut, mais ils craignaient une contre-révolution, lors même qu'elle n'aurait pas eu le caractère royaliste ; ils étaient les défenseurs fidèles de la législation révolutionnaire.

Trois des ministres faisaient partie de ce comité intime, ainsi composé de neuf personnes. M. Merlin, depuis l'installation du gouvernement directorial, avait toujours eu plus d'action dans la conduite des affaires de l'intérieur qu'aucun des directeurs ; Sotin avait été appelé au ministère pour être l'agent du coup d'Etat ; M. de Talleyrand, en devenant ministre au moment même où le Directoire se constituait en inimitié ouverte avec le Corps législatif, savait d'avance quel gouvernement il allait servir ; ainsi, il n'avait plus à en délibérer. L'opposition au Directoire, où persistait la majorité, lui semblait vaine et impuissante. — « Le Corps législatif n'a plus, disait-il, d'autre ressource que de se rendre à discrétion au Directoire. »

— « Enfin, ce mouvement tant de fois annoncé va avoir lieu, écrivait Lavalette le 31 août ; le Directoire fera arrêter, la nuit prochaine, quinze ou vingt députés. » — La résolution qui venait d'être prise était peu cachée ; le secret était d'autant moins gardé que le succès était certain. Les représentants les plus menacés étaient fascinés ; ils n'avaient nul moyen d'action ni de résistance, mais ils niaient le danger. La commission des inspecteurs était devenue une espèce de club où les représentants arrivaient en foule pour apprendre ou pour apporter des nouvelles. Le Directoire savait tout ce qui s'y disait, et ce devait être pour lui un motif de sécurité. La circonstance était pourtant si grave que l'on s'inquiétait encore au Luxembourg, et l'on conseillait aux femmes de quitter Paris ou de se cacher hors de leur maison.

Le 16 fructidor au soir[17], le bruit se répandit que, dans la journée du lendemain, soixante-quinze représentants seraient arrêtés. Vers minuit, quelques-uns arrivèrent tout effarés à la commission des inspecteurs, annonçant que les barrières étaient fermées, que les troupes cantonnées dans la banlieue étaient en marche, et que le comité insurrecteur était réuni au Luxembourg ; la peur gagna quelques-uns des orateurs les plus vifs, et ils se retirèrent. On envoya aux enquêtes ; les barrières n'étaient point fermées, les troupes de la banlieue n'arrivaient pas ; on se rassura et on se remit à parler courageusement sans rien résoudre. Il y eut encore une séance le lendemain ; les inspecteurs ne firent aucune proposition, aucun rapport. Depuis longtemps, les deux Conseils n'avaient délibéré avec autant de calme.

 

Le lendemain au soir, Thibaudeau reçut d'une main inconnue les proclamations et les pièces que le Directoire avait fait imprimer pour être affichées le 18. Il se rendit aussitôt à la commission des inspecteurs dont il faisait partie, ainsi que Pichegru, avec qui il avait peu ou point de relations. — « Un des placards, lui dit-il, qui seront affichés dans quelques heures, vous accuse de trahison et rend compte d'une négociation que vous auriez entretenue avec le prince de Condé. » — Pichegru conserva une physionomie impassible et répondit tranquillement : — « Je monterai demain à la tribune pour démentir tout cela. » — « Mais il n'y aura plus de tribune demain, ni pour vous, ni pour moi. » — « Je n'ai jamais eu de rapports avec le prince de Condé, » répéta Pichegru. Cet avis ne parut pas lui donner la pensée de pourvoir, soit à la défense du Corps législatif, soit à sa sûreté personnelle.

À une heure du matin, le général Ramel fut mandé par le ministre de la guerre. En même temps, il sut que, par ordre du général Augereau, le poste de cavalerie du Carrousel et les deux pièces de canon qui étaient dans la cour avaient été emmenés sur la rive gauche de la Seine par le pont Royal. Rovere était le seul inspecteur de la salle qui fût resté aux Tuileries ; il était couché. Le rapport de Ramel ne lui donna aucune inquiétude, et il ne lui prescrivit point de mesures à prendre. Sur les trois heures du matin, on lui remit un billet du général Lemoine, qui le sommait, au nom du Directoire, de donner passage par le Pont-Tournant à une colonne de quinze cents hommes, chargés d'exécuter les ordres du gouvernement. En même temps, on lui apprit que le château et le jardin étaient investis par douze mille hommes avec quarante pièces de canon.

Pendant que Ramel allait prévenir la commission des inspecteurs, où il trouva Pichegru et Willot, le faible poste du Pont-Tournant avait été forcé, ainsi que la grille du pont Royal. Les deux divisions d'Augereau et de Lemoine occupaient tout le jardin. Le château était cerné, de telle sorte que toutes les entrées de la salle des Anciens étaient interceptées. Un seul poste, celui qui gardait les Cinq-Cents, avait refusé d'ouvrir la grille. Les représentants qui se trouvaient dans la salle, jugeant que toute résistance était inutile, défendirent à Ramel de faire feu. Le général Verdière entra et leur signifia de sortir, disant qu'il avait ordre d'apporter les clefs au Directoire, et qu'il leur conseillait, pour leur sûreté, de se retirer : ils refusèrent. Le général, après avoir fait fermer toutes les issues, alla demander des instructions au Directoire.

A cinq heures et demie, Augereau envoya, par un aide de camp, l'ordre à Ramel de se rendre, avec son corps, sur le quai d'Orsay, pour y attendre ses ordres. Il répondit qu'il devait prendre les ordres des deux Conseils. Jusqu'à ce moment, les officiers et les soldats qui composaient la garde du Corps législatif avaient conservé une contenance ferme et tranquille ; mais lorsque leur général eut refusé d'obéir à l'ordre d'Augereau, ils commencèrent à se troubler ; des officiers criaient : — « Nous ne sommes pas des Suisses. » — « Je ne veux pas me battre pour Louis XVIII. » — « Les députés sont des gueux qu'il faut exterminer. »

Ramel répondit vivement à ces factieux ; la majorité des grenadiers semblaient approuver sa fermeté.

Alors parut Augereau avec un nombreux état-major, où figuraient les hommes les plus odieux qui aient jamais porté l'uniforme français, Rossignol, Santerre, Fournier l'Américain, et jusqu'à la veuve de Ronsin en habit d'amazone. Tous criaient à tue-tête : Vive la République !

— « Commandant Ramel, dit Augereau, pourquoi n'avez-vous pas obéi aux ordres du ministre et aux miens ?

— « Parce que je suis sous les ordres du Corps législatif.

— « Vous vous êtes mis dans le cas d'être traduit au conseil de guerre, et fusillé.

— « J'ai fait mon devoir.

— « Me reconnaissez-vous comme le commandant en chef de la division ? » — « Oui. » — « Eh bien, rendez-vous aux arrêts. »

Pendant qu'il se conformait à l'ordre qu'il avait reçu, il fut poursuivi des injures que lui adressaient quelques-uns des anciens officiers de l'armée révolutionnaire. — « Souffre maintenant, lui disait-on, tu as fait assez souffrir les autres. » — « Je n'ai fait souffrir personne, répondait-il, mais j'ai su punir les brigands qui le méritaient » ; en même temps, il portait la main sur la garde de son épée ; alors toute la bande se jeta sur lui, son épée fut brisée ; il fut jeté par terre et traîné ; un sous-officier, qu'il avait mis aux arrêts peu de jours auparavant, s'avançait sur lui pour le tuer.

Augereau le sauva : — « Laissez-le ; ne le tuez pas, je vous promets qu'il sera fusillé demain. » — On a dit, et il est de tradition, qu'il lui arracha ses épaulettes. Il n'en fut pas ainsi ; un domestique nègre, qui était accouru pour le défendre, fut abîmé de coups de sabre ; Ramel fut conduit au Temple.

La Constitution et le gouvernement légal avaient été anéantis par quelques soldats ; la représentation nationale n'avait plus une existence véritable ; les salles où elle siégeait étaient devenues des corps de garde ; les représentants qui voulaient y pénétrer étaient repoussés ; ceux qu'on y avait trouvés étaient conduits au Temple.

Quelques heures de la nuit avaient suffi pour ce coup de main, qui était une complète révolution. Pas une résistance n'avait été opposée à cette invasion des lois et de la liberté ; pas un citoyen ne pensa à défendre le Corps législatif ; la population parisienne resta immobile. Lorsque le matin et pendant la journée elle vit galoper dans les rues le général Augereau empanaché de plumes tricolores et paré d'une large écharpe, elle regardait avec stupeur, mais aussi avec indifférence. L'opinion publique s'était associée sympathiquement à la haine et au mépris que la majorité témoignait au Directoire, bien plus qu'à la revendication de la justice et de la liberté ; elle plaçait peu d'espoir et de confiance dans cet essai d'une Constitution nouvelle. Ainsi, le Corps législatif n'avait pas une vraie popularité : la cause essentielle de cette apathie était surtout la lassitude des révolutions, le besoin de repos, le scepticisme des opinions. Toutes avaient échoué dans leurs promesses et leurs espérances ; on ne pouvait avoir foi à aucune.

Ce fut sous la direction de Barras que s'accomplit cette expédition ; il connaissait la tactique des journées révolutionnaires et il s'y trouvait dans son élément. Pendant qu'il exerçait cette dictature d'une nuit, son collègue La Réveillière était enfermé dans son appartement, ne se montrant point et ne laissant entrer personne jusqu'à lui. Rewbell n'était pas fait pour de telles épreuves ; ferme et excessif dans l'exercice journalier du pouvoir et dans la conduite politique, quand arrivait le moment de la crise, il se troublait au point d'embarrasser ses amis.

La veille au soir, un jeune officier, Gérard Lacuée, vint de la part de son oncle, M. de Cessac, avertir Carnot qu'on devait, pendant la nuit, arrêter un grand nombre de représentants, et que peut-être chercherait-on à le faire assassiner, ainsi que Barthélémy. Il lui remit en même temps l'adresse d'une maison où on lui avait préparé un asile sûr.

Carnot et Barthélémy couraient les mêmes dangers ; ils étaient constamment du même avis dans les délibérations du Directoire ; ils portaient le même jugement sur la situation ; toutefois, il ne s'était établi entre eux ni intimité, ni confiance. Carnot n'avait pu se résoudre à contracter une alliance avec un parti ennemi de la révolution républicaine et plein de rancune contre le gouvernement de la Convention ; il n'ignorait point la haine mortelle que lui portait Barras et le savait capable de tout ; mais il n'avait jamais voulu écouter les avertissements et les instances de ceux de ses amis qui cherchaient à obtenir de lui quelque résolution énergique. Souvent le général Willot, qui lui était resté fort dévoué, l'en avait pressé ; il était obstiné à attendre son sort plutôt que de faire cause commune avec des royalistes.

Tant de réserve et de méfiance n'avaient pas encouragé Barthélemy à se rapprocher d'un collègue en qui il ne cessait pas de voir le régicide et le membre du comité de salut public.

Avertis tous les deux du coup qui allait les frapper, ils ne se dirent pas une parole et se quittèrent à dix heures du soir ; Barthélemy rentra dans son appartement.

A trois heures du matin, il fut réveillé par un officier de la garde du Directoire qui commandait le poste du Luxembourg. — « Mon cher directeur, dit-il avec son accent alsacien, je suis bien fâché ; j'ai ordre de vous arrêter et de placer dans votre chambre un soldat pour vous garder à vue. » — Barthélémy demanda qui avait donné un tel ordre. L'officier ne connaissait que l'obéissance passive et répétait : - « Je suis bien fâché. »

Un moment après entra le général Chérin, qui loua le prisonnier de son calme et de sa fermeté. — « Lorsque j'ai accepté ma nomination au Directoire, répondit Barthélémy, je savais bien que c'était me sacrifier et me présenter aux baïonnettes. »

Chérin lui répondit : — « Si vous couriez quelque danger, c'est moi qui vous défendrais.

— Je sais ce que je puis attendre d'un militaire exécutant les ordres du Directoire, » ajouta Barthélémy.

Chérin se retira, et Barthélémy écrivit au président du Directoire une lettre pour réclamer contre son illégale arrestation. C'était pour se mettre en règle ; il n'attendait aucune réponse de son collègue Réveillière.

Le commandant du Luxembourg s'était rendu chez Carnot. Il ne le trouva point. L'appartement était au rez-de-chaussée du Petit-Luxembourg, et Carnot était sorti par le jardin. On l'y chercha avec soin, et le bruit courut à Paris qu'un homme qu'on avait pris pour lui, dans l'obscurité, avait été tué près du Luxembourg.

La force militaire avait fait son office sans rencontrer ni résistance, ni danger, sans avoir à déployer aucun courage. Maintenant, le parti révolutionnaire pouvait montrer toute son énergie : c'était pour garantir ses intérêts et servir ses passions que la victoire était remportée.

 

Plusieurs membres du conseil des Cinq-Cents se réunirent dans la salle de l'ancien Théâtre-Français, que depuis quelque temps on appelait l'Odéon ; de moment en moment, il en arrivait d'autres. Vers onze heures, lorsqu'ils se crurent en nombre suffisant, ils ouvrirent la séance, sous la présidence de Lamarque. Les loges et les galeries étaient garnies de spectateurs.

Poullain-Grandpré prit la parole. — « Les mesures qui ont été prises, le local que nous occupons, tout annonce que la patrie a couru de grands dangers et que nous en courons encore : rendons grâces au Directoire ; c'est à lui que nous devons le salut de la patrie. Mais ce n'est pas assez que le Directoire veille, il est aussi de notre devoir de prendre des mesures capables d'assurer le salut public et la conservation de la Constitution. A cet effet, je demande la formation d'une commission de cinq membres. Elle fut aussitôt nommée. Sieyès, Boulay, Chazal, Villers et Poullain-Grandpré la composèrent. Ces choix étaient pris parmi les conseillers et les complices de la conspiration. A ce moment, le rôle de Sieyès était devenu, non pas éclatant, mais important.

Quelques membres encore mal informés demandèrent pourquoi le conseil des Cinq-Cents se trouvait sur ce théâtre et non pas dans la salle de ses séances. On leur répondit : — « Vous êtes ici en vertu d'un arrêté du Directoire. Vous connaîtrez incessamment les motifs de cet arrêté et les circonstances qui vous empêchent de siéger dans votre salle. »

Porte, représentant de la Haute-Garonne, proposa de permettre au Directoire, et même de le requérir de faire entrer dans la circonscription constitutionnelle le nombre de troupes nécessaire « pour le maintien de l'ordre et la défense de la Constitution. »

Boulay ne pensait pas que cette mesure fût en ce moment très-urgente, et demanda le renvoi à la commission dont il faisait partie. Merlin de Thionville remarqua que la Constitution pouvait aussi avoir besoin d'être sauvée du parti anarchique, et insista pour que la proposition fût adoptée, en ajoutant, après le mot Constitution contre tous ses ennemis.

Cette preuve d'impartialité et cette précaution contre des révolutionnaires anarchistes satisfirent la conscience de cette section du parti modéré, toujours disposée à se soumettre au pouvoir dominant.

Chazal annonça que le message du Directoire n'arriverait pas avant six heures du soir ; la séance fut déclarée permanente, mais suspendue jusqu'au moment du message.

 

En même temps le conseil des Anciens, moins empressé et moins nombreux, se réunissait à l'amphithéâtre de l'École de médecine. — Laussat remarqua que la Constitution ne donnait pas au Directoire le droit de changer le lieu des séances du Corps législatif. — On lui répondit que la Constitution n'avait pas prévu des circonstances extraordinaires, et que là où se trouvait la majorité, là était le Corps législatif. — Alors il fut demandé que la majorité fût constatée ; il fallait reconnaître si dans cet amphithéâtre, où les représentants se trouvaient mêlés avec les grenadiers de garde et les curieux qui étaient entrés, il y avait cent vingt-six représentants.

Lebreton répondit que l'Assemblée constituante ne s'était pas comptée lorsqu'elle se réunissait au Jeu de paume ; et que provisoirement les messages pouvaient être lus. Ils étaient envoyés par les Cinq-Cents, pour annoncer leur présence à l'Odéon, et pour apporter la résolution qui permettait la marche des troupes vers Paris.

Ce dernier projet paraissait urgent à quelques représentants ; mais délibérer sans majorité inquiétait les plus scrupuleux ; on allait procéder à l'appel nominal, lorsque Baudin objecta que ce serait faire injure aux absents qui ne savaient peut-être pas où se tenait la séance du conseil des Anciens ; pour gagner du temps, le message fut renvoyé à une commission.

Baudin revint peu de moments après, et proposa l'adoption du projet, en insistant sur l'urgence qui devait dissiper les scrupules quant à la majorité. Son langage troublé témoignait involontairement de la situation du Corps législatif et de la pression qui pesait sur la représentation nationale.

— « Aucune circonstance ne fera fléchir votre courage. Ce n'est point sous l'empire de la force que vous - délibérerez. Réunis régulièrement pour émettre vos suffrages avec une entière liberté, votre rassemblement volontaire dans un lieu qui n'est pas celui de vos séances ordinaires atteste avec évidence que des mesures fortes et urgentes sont indispensables. »

Le Conseil adopta sa résolution sans se compter, et la séance, déclarée permanente, fut ajournée à' six heures du soir.

 

Pendant cette journée, les généraux sous la direction de Barras furent employés à faire des arrestations, et à conduire en prison les représentants et les autres proscrits désignés par le Directoire. Pendant qu'Augereau était à la caserne des grenadiers, où il faisait enlever Ramel, il envoya saisir, au pavillon de Marsan, les représentants qui se trouvaient à la commission des inspecteurs. Pichegru y était, et lorsque l'officier chargé de l'arrêter lui dit : — « Te voilà donc, général des brigands, » il lui répondit froidement : — « Oui, quand je te commandais. » — Willot, Bourdon de l'Oise, de Rumare, de la Rue et trois autres représentants moins connus furent emmenés avec lui au Temple. Il n'y avait pas de mandat d'arrêt contre Bourdon de l'Oise. — « Je veux partager le sort de mes collègues, dit-il à l'officier. Je ne veux pas me déshonorer en acceptant une indigne faveur. »

Un certain nombre des Anciens s'étaient rendus à sept heures du matin dans leur salle accoutumée, dont les portes n'étaient pas encore occupées. Bientôt la troupe entra dans la salle et somma les représentants de se retirer ; comme le président Lafon-Ladébat n'obéissait point à cet ordre, il fut arraché du fauteuil ; après les avoir chassés, on ferma les portes en y plaçant un scellé.

Les membres de l'autre Conseil, expulsés aussi par la violence quelques heures auparavant, s'étaient réunis au nombre de quatre-vingt-cinq chez un d'eux, André de La Lozère.

Une trentaine de représentants des Anciens se rendirent chez M. de Marbois ; il leur dit que, toutes les accusations portées contre eux étant mensongères et calomnieuses, il était indigne pour des hommes d'honneur de fuir ou de se cacher ; que, s'il y avait encore un moyen de prévenir une catastrophe, c'était de se mettre en évidence, et de donner aux honnêtes gens l'exemple de la résistance contre l'injustice et la violation des lois. Ainsi, il proposa à ses collègues de retourner aussitôt pour se faire rouvrir la salle des séances ; MM. Tronchet et Muraire appuyèrent cette courageuse détermination.

Le Directoire ne s'était pas attendu à un tel acte de fermeté. Les représentants se mirent en marche pour les Tuileries ; partout on les laissait passer avec respect, mais sans que ce sentiment suscitât la moindre émotion ; ils arrivèrent jusqu'au jardin des Tuileries ; alors un huissier se présenta pour les avertir que la séance se tenait à l'Ecole de médecine ; trois d'entre eux s'y rendirent pour prier ceux de leurs collègues qui s'y trouvaient de revenir au lieu ordinaire des séances.

Les autres parvinrent jusqu'au château, mais, sous les galeries qui régnaient le long du parterre, ils furent brutalement repoussés par des soldats et menacés de leurs baïonnettes ou repoussés avec la crosse de leurs fusils. Ils convinrent de se réunir chez leur président Lafon-Ladébat ; un détachement de cavalerie dispersa leur groupe, et ils se rendirent isolément au lieu du rendez-vous. A peine étaient-ils arrivés, qu'on vint leur dire qu'une patrouille de gendarmerie les suivait ; la fuite était encore facile ; ils n'y songèrent pas.

Cette patrouille n'était point destinée à les prendre ; son mandat était d'arrêter les membres des Cinq-Cents réunis dans une maison voisine. L'officier s'aperçut de sa méprise ; mais, sachant bien qu'il ne serait pas désavoué, il ne montra point le mandat d'arrêt, et procéda à leur arrestation. Il leur dit seulement qu'il était chargé de dissoudre les rassemblements interdits par la loi ; et comme on lui demandait quelle loi, il répondit : — « La loi, c'est le sabre. »

On les conduisit chez le ministre Sotin. Ils demandèrent, à lui aussi, en vertu de quel ordre ils étaient arrêtés. Il leur lut un ordre du Directoire, qui commandait de faire arrêter les représentants rassemblés rue Neuve-de-Luxembourg, dans telle maison, dont le numéro était marqué. — « Ce n'est point le numéro de ma maison, répondit Lafon ; il n'y a donc point d'ordre pour nous arrêter. »

Le ministre répondit en souriant : — « Vous jugez bien qu'après ce que j'ai pris sur moi, un peu plus ou un peu moins de compromission n'est pas une affaire. »

Ils furent mis dans des voitures, et conduits au Temple avec une escorte de gendarmerie ; sur les ponts et les quais régnait une double haie de soldats ; la population semblait consternée, en voyant passer des vieillards conduits comme des criminels ; quelques groupes vociféraient des injures. — « Scélérats que vous êtes, criaient-ils en les menaçant, répétez donc avec nous : Vive la République ! » — Un des cochers, qui se souvenait peut-être du 2 septembre, leur dit tout effrayé : — « On massacre la dernière voiture. » Il n'en était rien.

Les représentants des Cinq-Cents rassemblés dans l'autre maison subirent le même sort ; beaucoup d'autres furent poursuivis jusque dans leur domicile, et arrachés aux embrassements de leur famille.

 

Ainsi qu'il l'avait annoncé, le Directoire envoya son message vers les six heures du soir. Il était conçu en ces termes : — « Citoyens législateurs, le Directoire s'empresse de vous faire part des mesures qu'il a été forcé de prendre pour le salut de la patrie et le maintien de la constitution. Il vous transmet à cet effet toutes les pièces qu'il a réunies ; s'il eût tardé un jour de plus, la République était livrée à ses ennemis. Les lieux mêmes de vos séances étaient le point de réunion des conjurés. C'était de là qu'ils distribuaient hier leurs cartes et les bons pour la délivrance des armes ; c'est de là qu'ils correspondaient cette nuit avec leurs complices ; enfin c'est de là, ou dans les environs, qu'ils essayent encore des rassemblements clandestins et séditieux, qu'en ce moment même la police s'occupe de dissiper. C'eût été compromettre la sûreté publique et celle des représentants fidèles que de les laisser confondus avec les ennemis de la patrie dans l'antre des conspirations.

« La conduite du Directoire était tracée par la nécessité de prévenir ces conspirateurs qui tuaient le gouvernement. En matière d'État, les mesures extrêmes ne sont appréciées que par les circonstances. Vous jugerez de celles qui ont déterminé le Directoire et qui ont amené le résultat le plus heureux.

« Le 18 fructidor sera un jour célèbre dans les annales de la France.

« Il vous met à portée de fixer à jamais les destinées de la République. Saisissez cette occasion : faites-en une grande époque ; ranimez le patriotisme ; ressuscitez l'esprit publie ; hâtez-vous de refermer l'abîme où les amis des rois s'étaient flattés d'ensevelir jusqu'au souvenir de notre liberté. »

Une proclamation du Directoire aux Français rendait un compte détaillé de ce qu'il appelait les preuves de la conspiration ; ces preuves n'étaient point et ne pouvaient pas être l'exposé de faits accomplis ; il n'y en avait pas un à alléguer ; les écrits qui étaient produits témoignaient des intrigues, des projets, des espérances, des illusions qui ne s'étaient point produits au jour.

Le Directoire commençait à poser comme un fait éclatant d'évidence la conspiration de vendémiaire, prouvée, disait-il, par la correspondance de Lemaire ; or, Tallien, lorsqu'il avait voulu en tirer une dénonciation contre ses collègues, n'avait obtenu d'autre succès que de la voir repoussée avec mépris ; puis, les tribunaux avaient reconnu par arrêt qu'il n'y avait pas eu de conspiration en vendémiaire.

Le récit que le comte d'Entraigues avait fait des communications de Pichegru avec le prince de Condé avait beaucoup plus d'importance. Après l'avoir fait écrire par M. d'Entraigues lui-même, le général Bonaparte avait tardé de l'envoyer au gouvernement ; c'était récemment qu'il l'avait fait remettre au Directoire par le général Bernadotte, sans doute dans la pensée que le coup d'État ne devait porter que sur Pichegru, Imbert Colomès et le très-petit nombre de représentants directement compromis, dont les intrigues, sinon les conspirations, étaient prouvées.

Cette pièce, dont peu de jours après le témoignage allait être confirmé de manière à ne point laisser de doute, n'inspirait aucune confiance au public, ni même aux représentants qui connaissaient et condamnaient les opinions royalistes de Pichegru., Son caractère était généralement estimé, et la disgrâce où il était tenu par le Directoire lui avait valu une faveur presque universelle. Le récit de M. de Montgaillard, qu'on savait l'agent de plusieurs polices, répété par M. d'Entraigues, homme d'illusion et d'intrigue, ne semblait pas digne de confiance ; la pièce placardée sur les murs de Paris était lue froidement et mise en doute dans les groupes qui se formaient devant les affiches, avec un calme inconnu jusqu'alors dans les jours de révolution.

Le Directoire tirait de cette bienveillance de l'opinion modérée pour Pichegru, de son élection à -la présidence, une preuve qui lui semblait démontrer le royalisme de la majorité. D'ailleurs, la grande conspiration dont il faisait tant de bruit n'était qu'un prétexte. Le message et la publication des pièces étaient destinés à justifier par quelques motifs apparents cette impudente violence ; réellement c'était contre le Corps législatif, et non pas contre les royalistes, que le Directoire faisait une révolution.

Le procès de La Villeheurnois, Brottier et Duverne de Presle, était aussi apporté en preuve de la complicité des représentants avec les agents de Louis XVIII ; encore qu'il eût été hautement reconnu que les noms écrits sur des notes informes, à l'insu de députés qui ne connaissaient pas même les intrigants de l'émigration, n'établissaient aucune présomption.

Le prétendant recommandait à ses correspondants d'agir sur les élections ; le Directoire en concluait que les élections du second tiers avaient été faites sous l'influence de la cour de Blankenbourg.

Cette conspiration de La Villeheurnois, que le Directoire avait poursuivie avec tant d'acharnement, bravant les règles de la justice, annulant les arrêts du tribunal de cassation, avait, malgré tous ses efforts, échoué devant la conscience du conseil de guerre ; le public en avait apprécié la valeur réelle, et maintenant le Directoire en tirait un acte d'accusation contre le Corps législatif, comme si le complot était encore flagrant, tandis qu'il avait été jugé depuis six mois.

Après le prononcé du tribunal militaire, le Directoire avait arbitrairement détenu au Temple Brottier, La Villeheurnois et Duverne de Presle ; maintenant on produisait une déclaration de ce dernier qui renfermait d'autres détails et d'autres faits que les pièces du procès ; elle avait été faite par-devant le ministère de la police, et portait la date du 1 er mars 1797 ; il paraissait singulier qu'elle n'eût pas été produite devant le tribunal, qui n'avait rendu son arrêt que le 8 avril ; on en avait pourtant parlé, et le bruit avait couru que cette déclaration donnerait lieu à un message du Directoire ; il avait fait démentir ces propos par son journal officiel. — « La prédiction d'un message pour dénoncer cent quatre-vingt-quatre membres du Corps législatif est une perfide imposture ; c'est une manœuvre de la malveillance qui n'a d'autre but que de répandre la division et l'inquiétude. Il n'a jamais été question de cela ni de rien de pareil, de rien qui soit le moins du monde vraisemblable, de rien qui en ait pu faire naître l'idée. » — Duverne de Presle avait aussi nié qu'il eût fait aucune déclaration.

C'était une telle pièce que le Directoire transmettait au Corps législatif pour motiver la violation de tous les droits publics, pour accuser la majorité et pour la livrer aux volontés arbitraires d'une minorité passionnée, accoutumée aux procédés révolutionnaires.

En admettant que cette déclaration fût authentique, ce qui est toujours resté douteux, elle portait le même caractère que les autres écrits produits comme preuves. C'étaient les suppositions, les espérances illusoires de gens qui n'avaient nul accès dans la région politique, qui ne connaissaient pas un seul député, qui interprétaient selon leurs idées des conversations insignifiantes, et qui, sans cesse, pour se faire valoir auprès de leurs correspondants, écrivaient des mensonges et des exagérations.

Les phrases dont le Directoire tirait de si terribles conséquences étaient sans valeur. — « C'est dans les Conseils, disait Duverne de Presle, que nous avons trouvé plus de facilité ; dès le mois de juin il nous fut fait des offres au nom d'un parti qui se disait très-puissant. Quelqu'un a, je crois, porté au roi une liste de cent quatre-vingt-quatre membres qui désirent la monarchie : je n'affirme rien sur ce fait. Une personne est venue nous proposer de donner au roi soixante membres. Nous ne connaissons pas les membres du Corps législatif qui sont de notre parti. Lemaire et Mersan étaient nos seuls intermédiaires ; les autres sont des membres de la réunion de Clichy, ou du moins la plus grande partie de ceux qui la forment. »

La déclaration de Duverne était la pièce principale, la pièce probante. Pour la corroborer, le Directoire y ajoutait, en commentaire explicatif, des phrases dites à la tribune par les orateurs de la majorité ; il terminait ainsi sa proclamation :

— « Non, des élus de Blankenbourg, usurpant le nom d'élus du peuple, des émigrés, des chefs de chouans, des chefs de conspiration, des hommes qui ont trahi leur devoir dans d'éminentes fonctions, ne vous enlèveront pas le fruit de vos travaux. »

« Le Corps législatif en saura faire sans doute une sage distinction. Citoyens, confiez-vous à son patriotisme et à ses lumières pour accomplir ce grand acte de justice et de nécessité. Que votre élan généreux ne prenne pas une marche irrégulière et mal assurée ; sinon, vous en perdrez tout le fruit, si même vous n'en éprouvez de tristes conséquences, comme il est arrivé tant de fois. N'oublions jamais que nous sommes entre deux périls également grands : celui de laisser encore subsister des germes du mal qui amènerait de nouvelles secousses, et celui de périr par l'excès du remède. »

Le Directoire désirait que la résolution du conseil des Cinq-Cents fût docile et prompte. Le ministre de la justice, qui avait trié et classé toutes les pièces, de concert avec le ministre de la police, poussait la précaution jusqu'à envoyer un discours tout fait pour le rapporteur que la commission choisirait. Mais le démembrement du Corps législatif et la proscription de leurs collègues était une tâche que la minorité réclamait pour elle-même, empressée comme elle l'était de satisfaire ses haines, de se venger des paroles qu'elle avait écoutées et des peurs qui l'agitaient.

La liste de proscription envoyée par le Directoire fut donc discutée à la commission. C'était un cadre où chacun voulait placer ceux dont il avait envie de se défaire, et retirer ceux à qui il prenait intérêt.

 

M. Boulay fut rapporteur ; son discours, sans entrer dans les détails personnels, sans discuter les pièces et les témoignages, développait les motifs généraux et politiques. « Dans des circonstances si urgentes, il s'agissait seulement d'une délibération prompte, vigoureuse et sage. »

Il affirmait l'existence d'une vaste conspiration, dont l'objet était d'anéantir la République et la liberté, de rétablir le trône, la famille royale, la noblesse, le clergé, la féodalité et tous les abus de l'ancien gouvernement.

— « Nous vous le disons avec douleur, un des grands foyers de la conspiration, celui où elle plaçait sa principale espérance, était le Corps législatif. Ce n'est pas que la majorité ne fût amie de la liberté et de la Constitution ; nous croyons qu'un très-petit nombre de nos collègues servaient la conspiration, mais ils formaient un parti qui, par ses intrigues, obtenait souvent la majorité. Il avait un ton tyrannique et révolutionnaire ; il paralysait la marche du gouvernement.

« Le Directoire ne peut marcher qu'avec l'appui du Corps législatif : je dirai même avec sa bienveillance. Or ce parti, le contrariant sans cesse, le déconsidérait ; les chefs voulaient le dépouiller de ses attributions, le garrotter, le faire périr : bientôt de grands coups auraient été portés ; mais la sagesse et l'activité du Directoire ont tout déjoué. »

Cet exposé avait du moins le mérite de la franchise, on aurait pu dire de la naïveté. Le Directoire demandait le despotisme et les révolutionnaires voulaient le lui donner, parce qu'ils avaient action sur lui.

— « Dans cette situation, continuait le rapporteur, il faut une grande et vigoureuse mesure ; nous sommes dans un état de guerre ; nous sommes sur le champ de bataille.

« D'un côté sont les ennemis de la liberté, de la République et du peuple ; de l'autre côté, ses amis. Là sont les agents de la conspiration ; ici la majorité du Corps législatif et du Directoire. Il n'y a pas de temps à perdre ; il faut sauver la chose publique et mettre ses ennemis dans l'impuissance de nuire : il faut les désarmer et les éloigner à jamais de cette République qui leur est odieuse et dont ils avaient juré la perte.

« Proclamons d'abord, pour rassurer tous les esprits, que le triomphe républicain ne sera souillé d'aucune goutte de sang. Malheur à celui qui songerait à rétablir les échafauds. Les personnes, les propriétés seront respectées. Il n'est pas question de vengeance, mais de salut public. Nous voulons terminer la guerre intestine, l'empêcher de devenir sanglante. La France allait devenir une vaste Vendée ; bientôt elle n'aurait offert qu'un tas de cadavres et de ruines : c'est ce qu'il faut empêcher. Le seul moyen était de saisir les conspirateurs au moment où ils allaient éclater. Ils sont, ou seront arrêtés. Que faut-il en faire ? Il faut les éloigner du Corps législatif et de toute autorité constituée. Ceux qui paraissent les plus dangereux, il faut les déporter. » — Alors le rapporteur arrivait à la grande idée de Sieyès, idée que Saint-Just avait déjà produite à la Convention, mais à laquelle il donnait la guillotine pour préface, ce qui était, on doit en convenir, une grande différence. La nouvelle école révolutionnaire cherchait du moins à se couvrir hypocritement d'un semblant de respect pour l'humanité.

— « La déportation sera désormais le seul moyen de salut public : c'est la peine que doivent subir tous les ennemis irréconciliables de la République. Cette mesure est commandée par la politique, autorisée par la justice, avouée par l'humanité. Un lieu sera déterminé, où l'on transportera tous ceux dont les préjugés, les prétentions, et, pour dire le vrai mot, dont l'existence est incompatible avec le gouvernement républicain « C'est par là que nous nous débarrasserons des émigrés et des prêtres ; les émigrés sont bannis à perpétuité ; tous ceux qui rentreront seront transportés en un lieu désigné par le gouvernement ; ils seront en quelque sorte colonisés. La nation française, toujours grande et généreuse, fera volontiers des sacrifices pour les mettre en situation de former des établissements. »

Quant aux prêtres, la déportation, selon le rapporteur, devait s'appliquer seulement à ceux qui refuseraient une déclaration de soumission aux lois.

Après avoir encore parlé de la nécessité politique, de la justice, de l'humanité, le rapporteur proposait à ses collègues une déportation en masse, sans jugement, et leur recommandait d'éviter la lenteur des formes judiciaires. — « Vous êtes vainqueurs : usez de la victoire, ou le combat pourrait recommencer : frappons les coups nécessaires ; reprenons nos fonctions législatives, et rétablissons l'harmonie entre nous et le Directoire. » — La péroraison était un tableau du bonheur dont la France allait jouir.

Une voix s'éleva pour demander douze heures de délai, afin de réfléchir sur la série de mesures énergiques dont, après le rapport, il avait été donné lecture. Les cris de la plupart des représentants qui s'étaient rendus à cette séance proclamèrent l'urgence.

 

L'article 1er portait l'annulation des élections de - cinquante et un départements, comme viciées par les manœuvres du royalisme. Pourquoi ceux-là, plutôt que d'autres ? C'est ce que ni le Directoire, ni la commission n'avaient pas pris le soin d'expliquer : chacun savait que c'était un moyen d'éliminer les représentants les plus connus de la majorité. Ainsi, un représentant de Lot-et-Garonne n'appuya point sa réclamation sur la régularité de son élection, mais sur son dévouement notoire à la République. Il en allégua une preuve qui, dans la circonstance, pouvait paraître singulière ; il avait eu, en 1793, disait-il, le courage de protester contre le 31 mai : apparemment il ne croyait pas que ce fût, cette fois, l'occasion d'avoir du courage ; on retrancha le département de Lot-et-Garonne.

Quelques élections avaient été annulées par le Corps législatif, parce que le parti révolutionnaire les avait troublées ou avait procédé par voie de scission ; elles furent déclarées valables par l'article 2.

Par suite des articles précédents, tous les juges, administrateurs, hauts jurés élus par les colléges électoraux suspects devaient cesser leurs fonctions ; le Directoire était chargé de pourvoir à ces vacances et de nommer des successeurs.

L'article 7 annulait la loi qui avait rappelé à leurs fonctions législatives Aimé, Mersan, Gau, Polissard et Vaillant, exclus par la loi du 3 brumaire.

L'exclusion prononcée contre les parents d'émigrés par cette même loi était rétablie, ainsi que toutes les autres. Le droit de voter dans les assemblées primaires leur était également interdit.

Un serment était imposé aux votants des assemblées primaires et aux électeurs.

Aucune objection ne s'éleva contre ce rétablissement de la législation révolutionnaire ; elle était un des motifs de la prise d'armes, et conséquemment un des gages de la victoire.

L'article 13, prononçait la déportation de cinquante-trois représentants ; ni la constitution, ni la justice, ni l'humanité ne furent invoquées contre un tel acte de barbare tyrannie ; mais l'amitié, mais les sentiments personnels donnèrent à quelques-uns des proscripteurs le courage de réclamer pour des proscrits.

Savary, Tallien, Boulay, attestèrent que Normand, député de Nantes, était un bon républicain qui avait combattu dans la Vendée et à Quiberon ; son nom fut retranché de la liste.

Boulay, sans réfléchir à la quantité de noms proposés par la commission, disait pour défendre Thibaudeau : — « Une grande idée doit vous saisir, il faut que cette liste soit la plus courte possible, et qu'elle frappe seulement les chefs de la tyrannie qui pèse sur nous depuis trois mois. » Il attestait que « Thibaudeau, malgré quelques erreurs, était très-attaché à la liberté. »

Malgré quelques murmures, Thibaudeau fut excepté. Pontécoulant jouissait d'une estime universelle, on le savait éloigné d'appartenir à un parti quelconque ; son nom fut retranché sans autre difficulté que la réclamation malveillante de Villetard.

Plusieurs autres radiations furent aussi obtenues : Tarbé, ancien ministre des finances, cessait d'être représentant, puisque son élection se trouvait annulée ; on remarqua qu'ainsi il ne siégerait plus au Corps législatif ; il n'y avait donc pas intérêt à le déporter. Cet argument parut bon.

Des amis montrèrent un zèle assez grossièrement exprimé pour sauver leurs protégés. Ils disaient que leur incapacité les rendait peu dangereux ; on alla - même jusqu'à en traiter un d'imbécile.

Il fut question d'excepter Siméon qui jouissait d'une grande considération, dont les opinions étaient réellement modérées et le caractère conciliant. Salicetti s'y opposa, disant que Siméon s'était réfugié à Livourne après la prise de Toulon. Salicetti savait mieux que personne combien cette précaution était nécessaire pour échapper aux proscriptions et aux massacres, que lui-même avait ordonnés de concert avec Barras et Fréron.

La liste fut donc réduite à quarante-deux membres du conseil des Cinq-Cents : Aubry, Aymé, Bayard, Blain, Boissy d'Anglas, Borne, Bourdon de l'Oise, Cadroy, Couchery, de Lahaye, de Larue, Doumerc, Dumolard, Duplantier, Duprat, Gibert Desmolières, Henri Larivière, Imbert Colomès, Camille Jordan, Jourdan des Bouches-du-Rhône, Gau, Lacarrière, Lemarchand Gomicourt, Lemerer, Mersan, Madier, Maillard, Noailles, André de la Lozère, Mac-Curtin, Pavie, Pastoret, Pichegru, Polissard, Praire Montant, Quatremère de Quincy, Saladin, Siméon, Vauvilliers, Vaublanc, Villaret Joyeuse, Willot.

Les déportés pris dans le conseil des Anciens étaient au nombre de onze : Barbé-Marbois, Mathieu Dumas, Laumond, Muraire, Ferrand Vaillant, Lafon-Ladébat, Murinais, Paradis, Portalis, Rovère, Tronçon Ducoudray.

Deux membres du Directoire se trouvaient aussi sur la liste : Carnot et Barthélémy.

L'ancien ministre de la police, Cochon L'Apparent, et un de ses employés nommé Dossonville ; les trois condamnés de la conspiration royaliste, La Villeheurnois, Brottier et Duverne de Presle ; deux généraux, Miranda et Morgan ; Mailhe, ancien conventionnel, et Suard de l'Académie française, rédacteur des Annales politiques : tels étaient les noms ajoutés aux représentants et aux directeurs.

Poullain-Grandpré, en disant qu'il répugnait à faire des propositions rigoureuses, demanda que Ramel, commandant de la garde du Corps législatif, fût compris au nombre des déportés : c'était un brave officier, étranger à toute intrigue politique ; on le punissait d'avoir fait son devoir et d'avoir essayé de défendre la représentation nationale.

Merlin de Thionville, pour montrer son impartialité, proposait de placer sur la liste Antonelle, Amar et Félix Lepelletier ; il ne fut pas écouté.

Garnier de Saintes s'étonna de ne voir qu'un seul journaliste compris dans cette mesure. — « Ce sont eux qui ont compromis la liberté et porté la dissolution dans toutes les sociétés. »

Cette réflexion fut très-appuyée et l'on chargea la commission de s'en occuper ; elle y avait déjà songé ainsi que le Directoire.

La liste était suivie des dispositions suivantes :

« Les dénommés ci-dessus seront sans retard déportés dans le lieu qui sera déterminé par le Directoire : leurs biens seront séquestrés et mainlevée ne leur en sera accordée que sur la preuve authentique de leur arrivée dans le lieu de leur déportation. »

L'article 15 ne tenait point la promesse que le rapporteur avait faite ; il maintenait toute la législation des émigrés ; ceux qui rentreraient en France, seraient non point déportés, mais mis à mort : seulement il était accordé quinze jours de délai aux émigrés qui se trouvaient en ce moment sur le territoire de la République... La correspondance avec les émigrés était punie de mort.

— La radiation d'Imbert Colomès et de Rumare, tous deux représentants et émigrés rayés, était annulée.

— La loi qui rappelait les prêtres déportés, était abrogée.

— Une loi avait rendu à la duchesse d'Orléans et au prince de Conti leurs biens ; l'article 34 les expulsait de France et annulait la restitution, sauf une pension alimentaire.

— Les journaux et écrits périodiques étaient mis pour un an sous l'inspection de la police, qui aurait pouvoir de les prohiber.

— Au contraire la loi qui interdisait les clubs et sociétés politiques était rapportée ; mais il leur était défendu de professer des principes contraires à la Constitution.

— La nouvelle loi sur la garde nationale était rapportée.

— Le Directoire reprenait le pouvoir de mettre une commune en état de siège.

C'était une restauration complète de la tyrannie conventionnelle, hormis le tribunal révolutionnaire, mais avec le projet avoué d'user largement de la déportation. On pouvait toutefois supposer que ce despotisme concentré désormais aux mains du Directoire serait exercé, sinon avec plus de justice, du moins avec plus de calcul. Quant à la garantie donnée par l'existence d'un Corps législatif, non-seulement elle était nulle, mais elle était un danger de plus pour l'humanité et pour la raison, puisque les Conseils allaient être livrés à un parti nécessairement plus passionné et plus exagéré que les directeurs : au total, le public dans son inertie et son découragement, croyait, sans bien savoir pourquoi, que le Directoire ne pouvait pas être un aussi terrible maître que Robespierre, et qu'on ne devait pas en avoir une très-grande peur.

 

La loi de salut public, car on l'avait intitulée ainsi, fut aussitôt portée au conseil des Anciens qui l'attendait et qui siégeait encore à minuit, dans l'amphithéâtre de l'école de médecine. Là ne régnait point le même empressement qu'à l'Odéon ; la sagesse et la prudence des Anciens tempéraient les ardeurs du parti révolutionnaire, comme elles avaient constamment arrêté le parti modéré. Une commission fut nommée pour examiner le projet, et la majorité des commissaires n'était point favorable à de telles mesures.

L'aspect que présentait cette salle pouvait affliger et intimider les âmes honnêtes, mais faibles : dans les bancs supérieurs de l'amphithéâtre, des grenadiers parlaient à haute voix et faisaient entendre leurs menaces mêlées aux vociférations de quelques groupes de Jacobins de bas étage.

La commission aurait voulu gagner du temps ; mais le Directoire et ses partisans étaient pressés. — « La patrie est en danger. Je demande la permanence pendant la nuit, disait Lacombe Saint-Michel ; point de délai. Nous passâmes sept nuits de suite après le 10 août. » — A sept heures du matin, le rapporteur vint dire que la commission croyait nécessaire d'avoir des informations et des pièces sur les motifs qui pouvaient déterminer la nullité des élections et la déportation des personnes.

Lecouteulx et Régnier[18] parlèrent à l'appui d'un avis si juste et si raisonnable ; mais Lacombe Saint-Michel et quelques autres s'emportaient contre la faiblesse de leurs collègues. — « Des preuves ! disaient-ils ; en faut-il contre la faction royaliste ? » — Puis, pour déterminer les opinions flottantes : — « Le peuple est là, » — en montrant quelques hommes de méchante mine qui s'agitaient dans le haut de l'amphithéâtre.

— « Il faut obéir au peuple. » — Un soldat criait : — « Patriotes ! avancez au pas de charge. »

Malgré les colères des révolutionnaires et les menaces du peuple, l'avis de la commission prévalut, et la séance fut suspendue. Il était huit heures du matin.

Ce retard et cette hésitation du conseil des Anciens, l'audace inattendue des représentants qui avaient tenté une discussion, troublèrent beaucoup le Directoire et la faction qui dominait maintenant le conseil des Cinq-Cents. On ne pouvait se dissimuler que l'opinion publique, tout inactive et muette qu'elle était, voyait de mauvais œil la journée du 18 fructidor. D'autre part, le général Rossignol, avec une foule assez nombreuse, s'était dirigé du faubourg Saint-Antoine vers le Luxembourg, sous prétexte de féliciter le Directoire d'avoir sauvé la République. Cet essai des auxiliaires anarchistes que le gouvernement avait lui-même recrutés fut facilement déjoué, et passa presque inaperçu.

Le conseil des Anciens rentra en séance à midi. Des représentants qui avaient habituellement voté avec les modérés, mais en conservant toujours un fond de sympathie pour le parti révolutionnaire, hommes raisonnables, mais engagés dans leurs vieilles opinions, se déclarèrent pour la loi de proscription. Creuzé-Latouche répéta les phrases que Boulay avait dites à l’Odéon : — « Pas une goutte de sang n'a coulé ; aucun excès ne souillera ce grand événement ; on ne propose que d'écarter des hommes dangereux ; on leur conserve leurs biens ; ils seront traités avec tous les égards dus à l'humanité. C'est un acte pénible pour nos cœurs ; mais la patrie n'a de salut que par ce sacrifice ; nous n'avons pas le choix des moyens. Hâtons-nous, un instant perdu peut être irréparable ; la foudre est suspendue sur nos têtes. » — D'autres orateurs soutinrent la même opinion avec violence, menace, déclamation, et se félicitèrent d'avoir échappé à la Saint-Barthélemy que préparaient l'orgueil et le fanatisme.

Lecouteulx et Régnier essayèrent encore de défendre la cause des lois et de l'humanité.

Un message du Directoire fut apporté ; dans son inquiète impatience, il adressait une sommation au conseil des Anciens :

« Le peuple attend ; vous avez vu hier sa tranquillité et sa joie ; nous sommes aujourd'hui au 19 fructidor, et le peuple demande où en est la République, et ce que le Corps législatif a fait pour la consolider. Les conspirateurs ont veillé ; votre silence leur a rendu l'audace : ils renouent leurs intrigues ; ils parlent déjà de punir les républicains du commencement de leur triomphe ; ils comptent sur des intelligences dans le sein du Corps législatif. Et l'on peut hésiter à purger le sol de la France du très - petit nombre de chefs connus et signalés de la conspiration royale ! Vous êtes au bord du volcan ; il va vous engloutir. Vous pouvez le fermer, et vous délibérez ! Demain il ne sera plus temps. »

« On vous parlera des principes ; on cherchera des formes, des excuses, des délais ; on assassinera la Constitution en feignant de l'invoquer ; on invoquera votre commisération pour certains hommes. Quel sentiment funeste ! quelle pitié mal entendue ! quelles vues rétrécies !

« Le Directoire s'est dévoué ; il vous a donné les moyens de sauver la France, mais il a dû compter que vous les saisiriez. »

Quelques représentants crièrent : - « Aux voix ! » On ne voulut pas même voter séparément sur chacun des noms inscrits dans la liste des proscrits. — Quatorze ou quinze membres se levèrent pour la loi, sept osèrent se lever contre. Le procès-verbal envoyé aux journaux fit mention de l'unanimité.

Lorsque cette nouvelle parvint au conseil des Cinq-Cents la joie fut vive ; on applaudit beaucoup en criant : « Vive la République ! »

Le 18 fructidor était destiné à donner naissance à un grand nombre de lois tyranniques, de lois d'exception destinées à suppléer aux exécutions sanglantes et à opérer tout ce que le régime de la Terreur accomplissait au moyen des échafauds et des proconsuls de la Convention. Déjà ces lois étaient indiquées et demandées par les révolutionnaires exagérés du conseil des Cinq-Cents ; elles ne devaient pas tarder. L'impatience des serviteurs zélés du Directoire n'avait pas longtemps à attendre ; mais pour achever le 18 fructidor, pour consommer l'œuvre de la violence, pour compléter la victoire, une autre mesure de circonstance, une seconde liste de proscription était encore nécessaire.

 

Le 19 fructidor, Bailleul rappela que la commission chargée de présenter les mesures de salut public avait reçu la mission de préparer un projet contre les journaux et les journalistes. Cette commission s'était déclarée dissoute. Ainsi, il fallait demander au Directoire une liste des différents journaux et de leurs auteurs ou rédacteurs.

Le Directoire avait prévenu les vœux de Bailleul : par un arrêté du 18 fructidor, exécuté dans le cours de cette journée, il avait ordonné l'arrestation des auteurs ou rédacteurs de trente-deux journaux.

Dans la séance du 6 septembre[19], Bailleul, au nom d'une commission, présenta un projet, conséquence de cette mesure provisoire.

Dès qu'il était question des journaux et des écrivains, les fureurs du parti révolutionnaire n'avaient plus de limite. Comme il avait épuisé le vocabulaire de l'injure et de la dénonciation contre les modérés et les royalistes, l'expression manquait quand il était question des journalistes. Les révolutionnaires avaient soif de vengeance contre ces royalistes qui les harcelaient depuis deux ans de diatribes, de railleries, d'anecdotes vraies ou fausses ; qui remuaient sans cesse les récents souvenirs de la Terreur ; qui espéraient hautement que le moment allait venir où les hommes de la Révolution seraient tenus dans une situation d'opprobre ou de subjection. Les journaux modérés et décents dans leur langage, les journaux qui parlaient au nom de la Constitution, de la liberté et de la justice, étaient au moins aussi odieux aux Jacobins. Leur modération était, disait-on, plus dangereuse ; ils la taxaient de ruse et d'hypocrisie. Les excès de la pressé révolutionnaire, les journaux de Louvet, de Poultier, de Duval, et même le Rédacteur, qui avaient largement usé de la licence, auraient pu fournir une excuse, ou du moins une explication pour les ardeurs de leurs adversaires ; mais cette excuse ne se présenta point à la pensée de Bailleul, journaliste lui-même.

— « Les chefs de l'horrible conspiration sont bien atroces, bien coupables ; mais il est des hommes qui, en inspirant la même horreur, laissent dans l'âme un sentiment plus pénible. Leur existence accuse la nature ; elle compromet l'espèce humaine. En pensant à eux, l'homme honnête voudrait fuir ses semblables, s'échapper à lui-même.

« Ils sont coupables de trahison envers la patrie ; ils ont été les fléaux de la République ; ils ont attaqué son existence dans l'âme des Français, dans leur cœur, dans leur pensée. »

La conclusion de cette colère était un projet de loi qui condamnait à la déportation les propriétaires, directeurs, auteurs, collaborateurs de cinquante-quatre journaux.

Pour toute argumentation, pour toute apologie d'un pareil projet, Bailleul disait : — « Je répéterai sans cesse que nous ne devons reconnaître de principes que t ceux qui sauvent. »

On cria : — « Aux voix ! aux voix ! »

Salicetti remarqua que la mesure serait inutile si on ne donnait pas au gouvernement le droit de rechercher les coupables — il les appelait ainsi — par des visites domiciliaires.

Quelques objections furent proposées contre cet amendement ; Talot les repoussa avec vivacité ; il disait : — « Si nos ennemis avaient réussi, nous aurions tous péri par la corde ou sur l'échafaud ; moins cruels, nous ne demandons pas leur sang. »

Il fallait toute l'ivresse du succès pour oser présenter un semblable projet. Aucun nom propre n'était prononcé. Il était impossible de prévoir combien et quels individus seraient compris dans une mesure qui s'appliquait à toutes les catégories de personnes soupçonnées de concourir à la publication d'un des cinquante-quatre journaux proscrits par Bailleul.

On commença par remarquer que la série de tant de journaux était « un peu longue ; qu'on n'avait pas pu retenir tous les noms à une première lecture, et qu'il faudrait aller successivement aux voix sur chaque journal. » — Cela fut accordé ; puis on réussit à faire retrancher le mot de collaborateurs, comme trop vague.

La discussion s'ouvrit sur chaque journal : elle était confuse et ridicule ; plusieurs de ces journaux étaient à peu près ignorés ; il y avait eu des erreurs de noms et des confusions dans la rédaction de la liste.

Les hommes, pour qui le 18 fructidor avait été une combinaison politique, commençaient à craindre que cette révolution ne fût pas aussi facile à diriger qu'ils l'avaient espéré.

— « Il est évident, disait Quirot, qu'on vous propose des mesures injustes et forcées. Veut-on nous faire proscrire en masse quatre-vingts journalistes ! Il y en a peut-être dix salariés par l'Angleterre, comme Suard par exemple. Mais vous faites trop d'honneur à cette foule de folliculaires pour qui un journal n'est qu'un moyen d'existence. »

— « Ce sont tous de véritables coquins, » cria une voix.

Boulay, avec plus d'autorité, vint en aide à Quirot.

— « Dans cette longue liste, dit-il, je ne connais bien que deux ou trois journaux ; je ne puis voter sur les autres. Lorsqu'on doit prononcer une peine aussi grave, la plus petite erreur nous effraye ; sachons nous élever aux véritables idées de liberté. Lorsque le Corps législatif aura une saine direction, les journaux rentreront dans la ligne des convenances ; l'esprit public suivra une autre voie. Punissons seulement les agents des conspirateurs. Pensez-vous que tous ceux qu'indique le projet fussent soudoyés par l'Angleterre ? Nous passerions pour des Vandales si nous ne faisions pas des exceptions commandées par la justice et l'humanité. »

Il prit ensuite la défense d'un journal qui avait pour titre : l'Historien, dont M. Dupont de Nemours était le rédacteur en chef, et qui avait pour collaborateurs beaucoup d'hommes éclairés et sages du parti modéré. Tallien s'opposa à cette exception ; il remarquait que les journaux écrits dans cet esprit étaient les plus dangereux pour un gouvernement né de la révolution, el qui voulait en maintenir tous les résultats.

Mais Dupont de Nemours était un économiste, appartenant à l'école philosophique ; il avait inséré dans son journal des articles contre les croyances religieuses ; en outre, son caractère facile, son commerce agréable, lui donnaient beaucoup d'amis, entre autres M. de Talleyrand et M. Sieyès, protecteurs alors fort puissants.

M. Suard était assurément de tous les hommes de lettres celui qui, par le goût et les idées, était le plus contraire à la révolution républicaine ; ses opinions n'étaient pas excessives ; il aimait beaucoup la liberté, mais aussi l'ordre social ; sans être ni intolérant ni agressif, il avait pour tous ceux qui tenaient aux partis révolutionnaires un éloignement qu'il ne cachait pas. La critique était son seul titre littéraire ; il y montrait plus de finesse que d'étendue, plus de mesure que de verve. Il fuyait la controverse et la polémique, mais sa modération et son silence même laissaient souvent apercevoir le dédain. Ainsi il était, parmi les journalistes, celui pour qui l'école littéraire de la Révolution avait l'aversion la plus vive.

De là il arriva que M. Suard fut condamné à la déportation pour un journal très-prudemment dirigé, qui n'avait nulle couleur royaliste, et qui n'était pas soudoyé par l'Angleterre, quoi qu'en eussent dit, probablement sans le croire, les rédacteurs des listes de proscription. Leur empressement à servir cette haine littéraire avait même fait placer M. Suard dans la même liste que les directeurs et les représentants.

Au contraire, M. Dupont de Nemours fut excepté malgré Tallien, sur la recommandation de Boulay et de Chénier.

Après une conversation où plusieurs journaux trouvèrent des défenseurs, la liste fut réduite au nombre de quarante-deux. Mais la loi laissa toujours un vague arbitraire dans son exécution, puisqu'elle ne désignait pas les personnes qu'elle pouvait atteindre.

La liste ne fut publiée officiellement que deux ans après ; les écrivains et les journalistes que le Directoire poursuivit en vertu de l'autorisation qui lui était donnée, étaient pour la plupart des hommes distingués par leur talent et leur esprit. Leur nom n'a point été oublié, et doit être rappelé ici : Laharpe, Fontanes, l'abbé du Vaucelle, Lacretelle, Michaud, l'abbé de Boulogne, Fiévée, Beaulieu, Isidore Langlois, Richer-Sérizy, Royou, MM. Bertin, Gallais, Ladeveze.

Presque tous avaient été avertis de leur danger ; ils se cachèrent ou s'enfuirent. La police mit peu d'activité à les rechercher, de sorte qu'aucun d'eux ne fut compris dans les premiers convois de déportés. M. Lacretelle, qui avait été arrêté, fut, par la bienveillance d'un chef de la police, laissé dans une prison de dépôt, au lieu d'être conduit au Temple, où étaient les représentants. Plusieurs passèrent à l'étranger ; d'autres restèrent dans des asiles hospitaliers, furent détenus momentanément ou exilés à l'île d'Oléron. Cette mesure de rigueur émanait plutôt des bas-fonds du parti révolutionnaire que des meneurs ou du gouvernement. La liberté de la presse était anéantie ; c'était le résultat important pour l'établissement de la tyrannie.

Il fallait pourvoir aux deux places de directeur que la proscription de Carnot et de Barthélemy laissait vacantes. Le conseil des Cinq-Cents, au nombre de deux cent soixante-trois membres, présenta dix candidats : François de Neufchâteau, Merlin, ministre de la justice ; le général Masséna, Garat, Gohier, le général Ernouf ; Lecarlier, ancien député ; Charles de La Croix ; le général Augereau, Monge.

On savait d'avance qui les membres du Directoire voulaient pour collègues. Merlin souhaitait et méritait de siéger avec ceux qu'il avait si bien servis et qui allaient gouverner selon ses opinions. Le conseil des Anciens, au nombre de cent trente-neuf, le nomma pour remplacer Barthélémy : ce qui lui assurait, sauf les hasards de révolution, quatre années de fonctions. François de Neufchâteau, récemment choisi pour ministre de l'intérieur, homme de lettres plutôt qu'homme politique, remplaça Carnot. Les directeurs l'avaient désigné pour garder la place destinée à un autre quand se ferait la prochaine élection.

On ne songea point au général Augereau qu'on avait leurré de cet espoir afin d'exciter son zèle. Il en fut offensé, car il s'était flatté d'être devenu un homme politique.

 

Maintenant tout était consommé : cette révolution était achevée facilement, sans que l'ordre public eût été troublé ; la soumission était complète ; une ère nouvelle allait commencer ; la vraie république, telle que l'entendaient les hommes du 10 août et du 21 janvier, était réalisée.

Toutefois il leur était impossible de ne pas voir qu'elle était l'œuvre de la force, qu'elle n'était pas destinée à pousser des racines dans le sol de la France, et que l'opinion publique, contrainte et muette, garderait rancune à ce triomphe de la violence.

Un discours du général Jourdan exprima ce chagrin avec bonne foi, sans qu'il se rendît compte de la signification de ses aveux.

— « Il nous reste, représentants, une tâche à remplir. Les ennemis de la République chercheront à répandre de la défaveur sur l'immortelle journée du 18 fructidor ; ils chercheront à faire croire au bon peuple des campagnes que la liberté a été opprimée ; ils chercheront à persuader que ce mouvement s'est opéré contre le vœu du Corps législatif, et que vous n'avez pas été libres. »

Pour prévenir le bon peuple contre de telles idées, le général proposa de faire une adresse au nom du Corps législatif, afin de faire connaître ses véritables sentiments et sa vraie situation au peuple français. On fit donc une proclamation, ce qui n'était pas difficile, tant on avait depuis trois jours prodigué les lieux communs du mensonge, de l'hypocrisie et de la déclamation.

Le calme régnait à Paris qu'occupaient les troupes du général Augereau ; aucun mouvement n'était à redouter dans les provinces. Le Directoire pouvait donc expédier pour le lieu de leur déportation les prisonniers qu'il avait enfermés au Temple.

Barthélemy n'y avait pas été transféré ; il avait continué à être détenu au Luxembourg. Le 19 fructidor au matin, le général Cherin était venu lui faire une seconde visite après lui avoir raconté, que Pichegru, Willot et un grand nombre de représentants avaient été arrêtés sans résistance ; que tout s'était passé paisiblement, que Paris était tranquille et soumis ; il ajouta : — « Si vous consentez à donner votre démission, vous serez mis en liberté. — Je n'ai point souhaité d'être directeur, répondit Barthélémy, je ne voulais point accepter cette place ; voici le premier jour où je tiens à la conserver. Je suis entré avec honneur au Luxembourg, je veux en sortir de même. »

Rewbell fut averti de cette réponse de Barthélemy et lui fit dire que s'il y persévérait, il aurait à s'en repentir ; qu'il n'y avait pas un instant à perdre ; que les Conseils étaient en délibération et le comprendraient dans une mesure sévère.

Cherin revint chez son prisonnier et lui répéta les conseils de Rewbell. Barthélemy perdit patience et répondit avec irritation : — « Votre Rewbell veut me déshonorer ; il me tend un piège afin de me perdre dans l'opinion publique. Hélas ! je sais ce qu'elle est aujourd'hui, et jamais je n'ai compté sur ce peuple qui laisse périr ses représentants, sans faire entendre la plus faible réclamation ; mais je ne veux pas me déshonorer par un acte de lâcheté, ni répondre à une proposition qui m'est faite lorsqu'on exerce en même temps sur moi la contrainte et la violence. » — Il ne fut donc plus question de la démission de Barthélémy, et il fut compris dans la proscription prononcée par les Conseils législatifs.

 

Dans la nuit du 8 au 9 septembre[20], le concierge du Temple avertit les prisonniers qu'ils allaient partir et que les voitures les attendaient. Ils descendirent et trouvèrent en bas Augereau et Sotin qui venaient d'amener Barthélémy. Le ministre, le général et le commandant militaire du Temple se congratulaient gaiement du succès qu'avaient obtenu leur habileté et leurs combinaisons. — « Voilà ce que c'est qu'une révolution, disait Sotin à Barthélémy ; nous triomphons aujourd'hui ; votre tour viendra peut-être. Puis, au moment du départ, il disait d'un air riant ; — Bon voyage, messieurs. »

Augereau était dur dans ses paroles et insolent dans son maintien ; le sang-froid et la dignité des prisonniers lui donnaient un dépit qu'il cachait assez mal. Le valet de chambre de Barthélemy avait demandé et obtenu du Directoire la permission de suivre son maître ; Augereau lui dit après avoir lu cet ordre : — « Tu veux donc associer ton sort à des hommes qui sont perdus pour jamais ; quelque chose qui puisse arriver, sois sûr qu'ils n'en reviendront pas. — Mon parti est pris, répondit le brave Letellier, je ne quitterai jamais mon maître, je partagerai ses malheurs. — Eh bien ! va, fanatique, tu périras avec lui, » ajouta Augereau, et se retournant vers l'escorte : — « Soldats, qu'on surveille cet homme-là d'aussi près que ces scélérats. » — Letellier se jeta aux genoux de son maître qui le serra dans ses bras.

Le Directoire avait d'abord ordonné que les déportés seraient emmenés dans des berlines ; ils apprirent que, sur la demande d'Augereau, on y avait substitué des fourgons où l'on avait ajusté des espèces de cages formées de barreaux de fer ; ils y furent enfermés, et le convoi, composé de quatre fourgons, partit sous l'escorte d'un détachement de six cents hommes, traînant avec eux deux pièces d'artillerie. On les fit passer devant le Luxembourg, et les voitures s'y arrêtèrent un moment ; quelques-uns des représentants qui avaient voté pour cette déportation de leurs collègues sortirent du palais, se mêlèrent à l'escorte, conversant avec les soldats, leur versant à boire ; s'approchant des voitures, ils portèrent la santé des voyageurs, en leur parlant de la clémence du gouvernement.

Le commandant de l'escorte était un général Dutertre, condamné aux travaux forcés deux ans auparavant pour pillage, incendie et autres abominations commises dans la Vendée. Depuis que le Directoire avait voulu rallier à lui tous les hommes de cette sorte, le général Dutertre s'était représenté comme une victime de la réaction ; on l'avait, malgré la loi, considéré comme compris dans l'amnistie. Augereau lui avait fait grand accueil et accordé toute sa confiance, en le chargeant de commander le Temple et de conduire les prisonniers jusqu'au port où ils devaient être embarqués.

Les quatre cages de fer contenaient seize prisonniers :

Laffon-Ladébat, président du conseil des Anciens, était un riche banquier de Bordeaux ; on ne lui accorda pas même la permission d'écrire à ses employés pour mettre quelque ordre dans ses affaires. Barthélémy, Delarue, du conseil des Cinq-Cents ; Barbé-Marbois, Pichegru, Willot, Rovère, Aubry, Murinais, Tronçon du Coudray, Bourdon de l'Oise, Ramel, Dossonville, La Villeheurnois, Brottier, Letellier.

Duverne de Presle, dont la déclaration avait été produite parmi les pièces de la conspiration, avait été transféré du Temple dans une autre prison et ne fut point déporté.

Le convoi cheminait lentement, faisant environ dix lieues chaque jour. En arrivant au lieu d'étape, on tirait les prisonniers de leur cage pour leur faire passer la nuit dans quelque étroit cachot, mêlés aux criminels. Parfois les concierges, les administrateurs, les commissaires leur montraient des égards et de la compassion ; ailleurs c'était le zèle brutal ou l'insolence jacobine. Souvent la population semblait s'intéresser à leur malheureux sort. Une dame à Orléans se déguisa et prit l'emploi de servante d'auberge pour pénétrer jusqu'à eux : mais le général Dutertre écartait durement quiconque voulait s'approcher.

Mme de Marbois, qui était à Metz au moment du 18 fructidor, arriva à Blois pour faire de tristes adieux à son mari. On accorda un quart d'heure à leurs embrassements ; elle était faible, malade ; en sortant de la prison, elle s'évanouit ; un capitaine de gendarmerie la releva et lui donna le bras jusqu'à l'auberge. Le Directoire en fut informé et le destitua.

Le général Dutertre, dans les villes où il passait, exigeait du receveur un payement pour fournir aux frais de route. Comme en partant il avait reçu de l'argent à Paris, dès que le gouvernement fut instruit de ce procédé, il envoya un courrier portant l'ordre de faire arrêter cet homme dont les opinions avaient fait oublier la conduite et la condamnation.

Longtemps après, lorsque M. Barthélemy et M. de Marbois furent de retour en France, Dutertre les pria de recommander un mémoire par lequel il sollicitait de rentrer au service. Il assurait que les déportés lui devaient la vie, et produisait une instruction écrite qui lui avait été remise.

— « Le général Dutertre se pénétrera si fort de la nécessité de prévenir la fuite, l'évasion ou l'enlèvement des déportés, qu'en cas d'attaque de quelque individu ou d'insulte, il doit agir militairement sur les condamnés plutôt que de se les voir ravir. »

Il ajoutait que des officiers de l'escorte avaient reçu verbalement, de deux membres du Directoire, des instructions particulières. Il n'avait point su en quoi elles consistaient, mais plus d'une fois ils avaient cherché à exciter des tumultes populaires, comme s'ils eussent voulu le mettre dans le cas de faire fusiller les prisonniers.

L'officier qui remplaça Dutertre ne fut ni moins dur ni moins injurieux. Enfin les prisonniers arrivèrent à Rochefort le 21 septembre, après douze jours de route. Ils ne traversèrent point la ville et furent conduits directement au bâtiment qui devait les transporter à Cayenne ; il était commandé par le capitaine Jurien, qui depuis est devenu vice-amiral ; il leur montra des égards bienveillants. Aussi fut-il remplacé dès le lendemain ; de sorte que les mauvais traitements ne furent pas moindres à bord qu'à terre. Les instructions prescrivaient de leur donner la même nourriture qu'aux galériens : du biscuit et de la viande salée.

Les vents étaient contraires et on ne pouvait mettre encore à la voile. Le fils de M. Laffon-Ladébat arriva de Paris, espérant qu'on lui permettrait de revoir encore son père. Il se jeta dans une chaloupe et cria en approchant du bâtiment : — « Je suis le fils de Laffon-Ladébat, accordez-moi la grâce d'embrasser mon père » ; — le porte-voix lui répondit : — « Éloignez-vous, ou nous ferons feu sur la chaloupe. »

Les prisonniers étaient pour la plupart âgés, malades, rompus par la fatigue du cruel voyagé qu'ils venaient de faire ; on ne voulut différer le départ d'aucun d'entre eux ; on ne leur envoya pas même un médecin. Lorsque les commissaires de la Convention, au plus fort de la Terreur, faisaient déporter des prêtres, ils étaient traités avec beaucoup moins d'inhumanité. Toutefois les mousses, les matelots, les hommes de l'équipage se laissèrent peu à peu aller à la pitié et rendaient quelques services aux prisonniers, en leur procurant une nourriture moins mauvaise : c'était au risque d'être punis. Les chefs et les autorités du port ne cessaient pas d'être impitoyables.

La traversée fut de cinquante-deux jours. Le 8 novembre les déportés débarquèrent à Cayenne. Le gouverneur de cette colonie était alors un nommé Jeannet, neveu de Danton. Il leur fit d'abord un accueil convenable ; mais il n'avait pas encore vu le capitaine du bâtiment qui les avait amenés ; les instructions du Directoire ne lui avaient pas été remises. Ne sachant pas bien ce qui se passait en France, il ne comprenait pas comment des hommes dont il connaissait le nom, la réputation, la situation sociale, avaient pu encourir un sort si cruel. Le capitaine lui expliqua les dépêches du Directoire, comme le Directoire avait expliqué le 18 fructidor au Corps législatif et à la nation, en racontant les horribles complots des royalistes. — « Mais n'est-il pas vrai, disait Jeannet, que ces messieurs ont beaucoup souffert ? — Oui, répondit le capitaine, oui, ils ont souffert : si j'eusse exécuté mes ordres, je n'en eusse pas conduit un seul jusqu'ici. »

Les déportés apprirent le jour même que leur captivité n'était point finie et qu'ils ne vivraient pas librement dans ce lointain exil. Peu de jours après il leur fut signifié que le lieu fixé pour leur établissement était Sinamary, un des cantons les plus malsains de la Guyane française. Toute réclamation fut vaine. Jeannet se conformait aux instructions du Directoire. Désormais les déportés ne devaient plus compter sur ses égards ni sa pitié ; le neveu de Danton avait retrouvé sa docilité, à la fois craintive et empressée, pour servir une nouvelle tyrannie.

Ils furent donc envoyés à Sinamary ; chacun devait y avoir provisoirement l'usufruit d'un arpent de terre ; et en attendant qu'il fût en culture, la ration de matelot serait accordée au colon.

Ils y arrivèrent le 23 novembre. Un ancien officier, commandant du canton, en lisant les ordres du gouverneur et le décret de déportation, répondit au chef de l'escorte qui lui amenait les condamnés : — « Condamnés, dites-vous ? ces messieurs n'ont pas été jugés ; c'est une infamie que de les avoir envoyés ici. » — Cette noble parole lui coûta son emploi, et il fut renvoyé de la colonie.

Un colon établi depuis quelque temps dans une baraque isolée, au bord de la rivière de Sinamary, parmi une forêt marécageuse infectée par des branchages pourris dans la vase, vint saluer les arrivants ; c'était un homme d'environ trente ans, vieilli par la fièvre.

— « Ah ! messieurs, dit-il, vous descendez dans un tombeau. — Nous le savons, dit M. de Murinais, et le plus tôt sera le mieux. »

En avançant dans les terres, ils arrivèrent au fort de Sinamary qu'occupait une garnison de quatre-vingts hommes, moitié nègres, moitié blancs. Les cases qu'on avait préparées pour recevoir les déportés étaient construites dans l'enceinte intérieure ; c'était encore une prison. On demanda à Murinais laquelle il préférait : — « La plus proche du cimetière, » répondit le vieillard ; — il mourut peu de jours après.

Une telle vie, le climat, les vexations de chaque jour, menaçaient tous les déportés du même sort. Tronçon du Coudray tomba malade au mois de mai ; il écrivit au gouverneur en demandant à être transporté à Cayenne ; le commandant du fort y ajoutait son témoignage et ses sollicitations. — « Je ne comprends pas pourquoi, répondit Jeannet, ces messieurs ne cessent de m'importuner ; ils doivent savoir qu'ils n'ont pas été envoyés à Sinamary pour y vivre éternellement. » — Quelque temps auparavant il avait écrit : — « Les déportés se plaignent de moi ; ils béniraient ma clémence, s'ils savaient les ordres que j'ai reçus. »

Ainsi s'accomplissaient les intentions du Directoire ; ainsi était remplie la promesse du rapporteur de la loi de déportation : — « Pas une goutte de sang ne sera versée par cette mesure conforme à la justice et à l'humanité. Nous nous débarrasserons ainsi de ceux qui ne veulent pas du régime de la liberté. » — C'était le tribunal révolutionnaire avec la procédure de moins et l'hypocrisie de plus.

Tronçon du Coudray mourut ; Bourdon de l'Oise le même jour ; puis La Villeheurnois, Brottier, Rovère et Gibert-Desmolières ; il était arrivé avec un convoi de cent-quatre-vingts prêtres, qui furent traités avec encore plus de barbarie et de négligence. Ils moururent presque tous ; pour eux la déportation fut un véritable massacre. Huit des condamnés du 18 fructidor réussirent à s'échapper. — Pichegru, Willot, Delarue, Barthélémy, Ramel, Dossonville, Letellier, Aubry.

Le récit du 18 fructidor n'eût pas été complet ; le tribunal de la postérité n'aurait pas été suffisamment informé, si, après avoir rapporté comment les révolutionnaires de 1793, offensés dans leur orgueil, inquiets pour leurs intérêts, résolurent de garder à tout prix le pouvoir dont ils s'étaient emparés, nous ne racontions pas qu'ils employèrent, pour s'y maintenir, les mêmes violations de la justice et de l'humanité qui leur avaient servi à le conquérir.

 

 

 



[1] La proposition de Dumolard.

[2] Mémoire de Carnot.

[3] Séance du 10 juillet.

[4] Séance du 8 juillet.

[5] Mémoires inédits de Barthélémy.

[6] Lenoir-Laroche.

[7] 15 lieues de poste.

[8] 4 juin 1797.

[9] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[10] Mémoires du comte de Lavalette.

[11] Lettre du 5 août.

[12] Lettre d'Augereau, 24 août. — Lettre de Barras, 8 septembre.

[13] Lettre du 21 août.

[14] 18 août.

[15] 13 fructidor. — 30 août 1797.

[16] 13 fructidor.

[17] 2 septembre.

[18] Depuis duc de Massa.

[19] 20 fructidor.

[20] 23 fructidor.