HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE CINQUIÈME.

 

 

Situation générale. — Conspiration royaliste. — Le pouvoir judiciaire sous le Directoire. — Procès de Babeuf. — Les élections. — Barère est élu. — Révision des lois révolutionnaires. — Assassinat de Sieyès. — Installation des nouveaux députés. — Barthélémy élu directeur. — Rapport de Camille Jordan. — Rapport sur les finances. — Discussion sur les affaires étrangères. — Nouvelles négociations avec l'Angleterre. — Le quartier général de Montebello. — Révolution de Gênes. — État incertain de l'Italie. — Négociations avec l'Autriche.

 

Les événements de la guerre, tout grands qu'ils étaient, n'apportaient aucun changement à la situation intérieure de la France. Les triomphes de l'armée d'Italie, la glorieuse défense de la ligne du Rhin n'avaient point donné au Directoire plus de puissance sur l'opinion publique. Loin de gagner en respect et en estime, il voyait chaque jour son autorité détestée lorsqu'il usait de la violence et de l'arbitraire, insuffisante lorsqu'il se renfermait dans la légalité.

 

Il semblait méconnaître ou repousser le vœu le plus ardent, le premier besoin de la nation : évidemment il ne voulait point la paix. Il ne savait point, par une administration honnête et éclairée, rétablir les finances, ni faire renaître le commerce et l'industrie ; l'ordre public était sans cesse troublé, tantôt par la fureur des partis, tantôt par le brigandage à main armée ; la corruption était partout ; les fonctions publiques, qui étaient à la nomination du Directoire, étaient confiées à des hommes abhorrés ou flétris par les souvenirs du règne de la Terreur. Le but unique du gouvernement était manifestement de maintenir la domination de la faction révolutionnaire, de perpétuer les lois de proscription et de spoliation.

Le Corps législatif, et surtout le conseil des Cinq-Cents, était un organe imparfait de l'opinion nationale ; elle était sans doute fort exagérée par les journaux, mais les écrivains royalistes n'étaient point sa véritable expression. Le parti raisonnable et modéré aspirait à une influence qu'il n'avait point sur la marche du gouvernement. La présence des deux tiers conventionnels conservés dans les conseils par le 13 vendémiaire neutralisait le pouvoir parlementaire. Toutefois, la session ouverte sous de tristes auspices avait été salutaire ; elle était comme une sorte de trêve qui empêchait les factions en présence d'en venir aux mains.

De là résultait une majorité flottante que déplaçaient à leur gré cette sorte de votants, qui a tenu toujours tant de place dans nos assemblées ; indécis entre leurs craintes et leurs scrupules ? ne résistant qu'à demi au parti qui semble le plus fort, confondant la faiblesse avec l'impartialité, la timidité avec la modération.

Le Directoire et les représentants, qui ne se préoccupaient que de la cause révolutionnaire, voyaient avec effroi approcher le moment des élections. Aucune illusion n'était possible sur l'état de l'opinion. Le seul moyen qu'ils employaient pour la détourner de la voie où elle était engagée ne pouvait pas réussir ; accuser les modérés de royalisme et comprendre dans une même proscription les contre-révolutionnaires de l'émigration et cette multitude de bons citoyens qui, fatigués de révolution, cherchaient le repos dans la liberté légale, c'était se dépopulariser encore davantage.

La conspiration de Babeuf et la procédure si longtemps différée, qui allait ramener l'attention publique sur les opinions incendiaires et les horribles projets des anarchistes et des Jacobins, contribuaient à exciter les esprits contre la faction révolutionnaire.

 

Le Directoire voulut contrebalancer cette influence en faisant grand bruit d'un complot royaliste, et er déployant toutes ses rigueurs, afin d'effrayer un parti qu'il lui convenait de présenter comme redoutable.

Le 31 janvier 1797, les Conseils reçurent communication par un message du rapport que le ministre de la police venait de faire au Directoire.

Il exposait que des agents du prétendant, munis de ses pouvoirs, avaient tenté d'embaucher des soldats et d'enrôler des citoyens pour en faire les instruments d'un vaste complot destiné à renverser le gouvernement républicain et à rétablir la royauté.

Ces agents avaient fait des propositions au citoyen Malo, chef d'escadron de dragons, le même qui avait montré tant de zèle et de courage contre les anarchistes, lors de l'attaque du camp de Grenelle ; ils avaient fait une démarche semblable auprès du général Ramel, commandant de la garde du Corps législatif.

L'un et l'autre en avaient rendu compte au ministre, et le citoyen Malo s'était chargé de continuer ses relations avec les agents royalistes, afin de connaître leurs projets et leurs moyens.

Le citoyen Malo leur donna un rendez-vous, et fit cacher deux soldats dans la chambre où il les recevait ; après avoir écouté leurs confidences, il donna le signal convenu, et les trois individus qui venaient de lui confier leurs espérances furent arrêtés.

On sut par les cartes de sûreté dont ils étaient munis qui ils étaient : La Villeheurnois, Brottier et Dunan. En même temps on arrêta à son domicile un nommé Proli ; c'était celui qui avait parlé au général Ramel. Tels étaient les faits dont le ministre rendait compte ; ainsi le corps du délit consistait dans une proposition non agréée, mais surtout dans une masse de pièces et une correspondance qui, dans la pensée du Directoire, devaient produire un très-grand effet.

Berthelot de La Villeheurnois était un ancien maître des requêtes, né en Provence, homme fort ignoré, sans aucune importance personnelle, un de ces royalistes ardents et courageux à l'intrigue, sans discernement et sans moyens d'action. — Brottier était ecclésiastique, neveu de l'abbé Brottier, connu par ses travaux sur Tacite et membre distingué de l'Académie des inscriptions. Le neveu avait été professeur de mathématiques à l'école militaire et donnait encore des leçons à quelques jeunes gens ; il s'occupait aussi beaucoup de médailles et d'antiquités. Sa position ne lui donnait aucune influence, et rien, dans son esprit ni dans son caractère, ne l'élevait au-dessus de la société subalterne où il vivait. L'intrigue, dont il avait le goût et l'habitude, consistait en commérages, et il passait pour ne pas être d'un commerce sûr. Déjà il s'était trouvé compromis dans les papiers de Lemaitre ; il n'en avait pas moins continué à être un agent de l'émigration et un correspondant de Louis XVIII, qui lui avait même envoyé des pouvoirs. Il était assurément difficile qu'il en fît le moindre usage ; mais il se complaisait dans cette importance clandestine. — Dunan s'appelait réellement Duverne de Presle ; c'était un ancien mousquetaire, mêlé depuis longtemps aux agences de l'émigration. En ce moment, il était caché chez un marchand épicier, dont il prenait le nom, feignant de s'occuper de son commerce. Il avait aussi des pouvoirs écrits du prétendant, qui prodiguait ainsi sa confiance à des hommes obscurs, inutiles ou même nuisibles par leur sottise et leur incapacité.

Proli était une sorte d'aventurier qui avait porté le bonnet rouge et figuré dans un club de province pendant la Terreur.

Dans les pièces se trouvait le projet de conspiration ; c'était à peu près le même plan que Babeuf, moins les massacres. On devait s'emparer de tous les hôtels, où siégeaient les autorités, et des principaux établissements. Mais rien n'indiquait où seraient pris les soldats de cette insurrection ; les rédacteurs de ce plan de contre-révolution ne semblaient pas compter sur un soulèvement populaire, car ils parlaient de contenir les faubourgs. — On devait détruire les presses de tous les journaux révolutionnaires ; proclamer une amnistie au nom du roi ; rétablir la juridiction prévôtale.

Un projet de proclamation royale se terminait par ces mots : — « Français, nous vous pardonnons avec autant de plaisir que vos tyrans en éprouvaient à vous immoler. Abandonnons-les à la main invisible et toute-puissante qui a déconcerté leurs horribles projets et qui a déjà déchaîné contre eux tous les fléaux de la vengeance. La justice du Dieu vivant ne ressemble pas à celle des hommes. Abandonnons-lui les coupables. »

Les pouvoirs donnés par le roi Louis XVIII aux sieurs Brottier et Duverne de Presle, portaient autorisation « d'agir et de parler en son nom en tout ce qui concernait le rétablissement de la monarchie. » — Cette pièce était datée de Vérone, le 25 février 1796.

Une lettre de la même date se rapportait aux circonstances de cette époque et aux intelligences que le comité royaliste de Paris entretenait alors avec Charette et Stofflet ; elle ne contenait aucune instruction, mais de vagues recommandations de prudence.

Une pièce qui n'émanait pas du prétendant, et qui n'était qu'une note de La Villeheurnois, indiquait ses idées sur la composition d'un ministère du roi. Affaires étrangères : M. Hénin, ancien premier commis. — L'intérieur : laisser Bénézech. — La marine : M. de Fleurieu. — La justice : M. Siméon. — Les finances : M. Bernignot de la Grange ou un Barbé-Marbois qui a des talents, de l'instruction : il a été intendant à Saint-Domingue et passe pour honnête. — Ponts et chaussées : M. de La Millière. — Subsistances : M. de Vauvilliers. — Commissaire général des prisons : M. Sourdas. — Police : laisser Cochon. — Puis en note : il a voté la mort du roi, son nom effaroucherait trop les royalistes et n'attirerait pas la confiance. On pourra y mettre Portalis ou Siméon.

Une lettre du duc de La Vauguyon, approuvée par Louis XVIII, ne démontrait point la réalité du complot, mais donnait quelques informations assez curieuses. Elle était datée de Blankembourg, 24 novembre 1796. On y pouvait remarquer l'influence que les événements avaient exercée sur les espérances et les opinions du roi émigré, depuis l'époque où dix-huit mois auparavant il envoyait des proclamations aux Vendéens ; ce n'était plus sur la guerre civile qu'il comptait, et il ne comptait plus reprendre sa couronne par droit de conquête. — « C'est, disait-il, vers un régime essentiellement salutaire et destructif des anciens abus qu'il faut diriger tous les vœux et tous les efforts, en donnant les assurances les plus tranquillisantes des intentions invariables du roi, en faisant connaître de plus en plus l'étendue de ces principes de modération, et en intéressant par les plus justes espérances l'ambition individuelle de tous ceux qui donneront des preuves de zèle et de dévouement. »

A ce moment, Louis XVIII avait compris que les chances d'une restauration devaient être cherchées dans le développement du régime constitutionnel. Il ne parlait plus des sévères justices qu'il aurait à exercer. — « Il faut écarter de l'administration les régicides, leurs chefs et les Jacobins ; — travailler et assurer le succès des nouvelles élections ; — gagner et ramener le plus grand nombre possible des membres de ce parti qu'on appelle le ventre. »

Cette lettre contenait quelques indications qui auraient pu mettre sur la voie des intrigues du général Pichegru et du prince de Condé. — Il y était question de l'arrivée en France, soit de M. le duc de Bourbon, soit de Monsieur, mais par hypothèse, et au moment opportun qui ne semblait point prévu comme prochain.

Les papiers ne prouvaient ni une tentative prochaine d'exécution, ni même la résolution d'agir concertée et arrêtée qui, dans une législation plus sévère, constitue le complot. Aussi, la poursuite fut-elle motivée sur le crime d'embauchage, et le ministre de la justice en tira la conclusion que les prévenus devaient être soumis à la juridiction militaire et jugés par un conseil de guerre. Le Directoire approuva cette interprétation d'une loi qui, selon lui, avait dérogé à une loi précédente, où se trouvait une interdiction générale et formelle, d'après laquelle nul délit ne pouvait être déféré à la juridiction militaire, s'il avait été commis par un individu ne faisant point partie de l'armée. Le rapport du ministre de la justice non-seulement discutait une question de compétence qui ne pouvait être légalement résolue que par l'autorité judiciaire, mais il examinait et appréciait les faits comme s'il eût été juge ou juré, employant ainsi l'autorité ministérielle à influer d'avance sur le tribunal qu'il appelait à juger une accusation-encore sans caractère officiel.

Cette grave question fut traitée au conseil des Cinq-Cents. Déjà de vifs débats s'étaient ouverts ; aussitôt après le message où le Directoire avait donné connaissance de la conspiration, on avait, sans contradiction, voté que les citoyens Ramel et Malo avaient bien mérité de la patrie. Puis, lorsque les pièces eurent été communiquées et publiées, les esprits s'animèrent ; s'il avait été question seulement de la correspondance avec Louis XVIII et du projet vague de La Villeheurnois, aucune discussion ne se serait peut-être élevée ; mais parmi les pièces se trouvaient les déclarations de Ramel et de Malo, et la liste où La Villeheurnois avait désigné les ministres qu'il comptait indiquer à Louis XVIII : liste qu'il avait écrite devant Malo, et non pas envoyée à ses correspondants émigrés.

M. Siméon déclara qu'il n'avait eu aucun rapport avec les prévenus et ne connaissait pas même leur existence ; s'ils avaient imaginé de placer son nom sur leur liste, cela ne prouvait pas plus contre lui que la pensée qu'ils avaient eue de s'adresser aux citoyens Ramel et Malo ne prouvait contre eux. Comme on n'était plus au lendemain du 13 vendémiaire, et que le conseil des Cinq-Cents n'était pas la Convention, cette explication fut unanimement accueillie et ne donna point lieu aux mêmes mouvements que les listes trouvées l'année précédente dans les papiers de Lemaître.

Tallien n'avait été inscrit sur aucune liste, mais dans la déclaration de Ramel on lisait qu'en lui proposant de s'associer au complot et de se dévouer à la cause royale, on l'avait engagé à s'entendre avec Tallien et avec l'ambassadeur d'Espagne.

L'explication que donna Tallien à la tribune fut écoutée avec autant de bienveillance que les paroles de Siméon ; mais l'occasion fut ainsi donnée de prononcer des discours sur la conspiration.

Le texte des orateurs fut pris surtout dans le récit des conversations que les agents royalistes avaient tenues avec leurs dénonciateurs.

Autant les instructions de Louis XVIII semblaient incliner à la conciliation et s'éloigner des idées de réaction et de despotisme de ses anciennes proclamations, autant le langage de ses agents avait été violent, plein de menaces et d'exagération.

C'était surtout la conversation de Proli qui avait ce caractère. Ramel l'avait connu autrefois pour un intrigant, sans opinion sincère et prenant alternativement le masque de tous les partis. — « Quels seront, lui avait-il dit, les premiers actes de Louis XVIII, lorsqu'il aura été reconnu ? — Une amnistie générale, répondit Proli ; mais le Parlement s'installera, contestera au roi le droit de faire grâce, et décrètera de prise de corps MM. de La Fayette, Menou, Dumas, Lameth, d'Aiguillon et tous les hommes qui, au commencement de la Révolution, ont levé l'étendard de la liberté. M. de La Fayette sera amené à Paris dans une cage de fer, et on inventera pour lui de nouveaux supplices. » — Il était beaucoup plus indulgent pour les hommes de la seconde révolution et les trouvait bien moins coupables que les Constituants ; aussi se contentait-il de les envoyer aux galères.

Lorsque Ramel lui demandait quels moyens il avait pour opérer la contre-révolution : - « Le secours, de l'Angleterre, disait-il, et le mécontentement de la France entière... Nous savons à quel jour Louis XVIII ou un lieutenant-général du royaume entrera à Paris à la tête des colonnes royalistes commandées par MM. de Bouillé, de Malseigne, de Puisaye et le prince de Poix ; douze mille insurgés viendront du Jura ; Lyon va lever l'étendard de la révolte. » — Le moment d'après, Proli ajoutait : — « D'ailleurs, les anarchistes vont faire un mouvement sous couleur royaliste, et ils empêcheront les élections : c'est notre point principal. » — Il y revenait sans cesse, disant : — « Nous sommes perdus si on fait les élections. » Cet homme prévoyait que les élections amèneraient au Corps législatif « ces abominables constitutionnels, qu'il voulait exterminer. »

Les conversations de La Villeheurnois avec Malo étaient plus raisonnables, mais il avait aussi son idée fixe ; ce n'était point les Constituants qui le préoccupaient, mais les Orléanistes. Il connaissait leurs projets : bientôt leur conspiration allait éclater. Le fils aîné de Philippe-Égalité était caché à Paris, et bientôt le gouvernement serait renversé par cette odieuse faction. Tel était le motif qui l'avait décidé à tout préparer pour que, aussitôt après ce grand événement, au milieu du désordre qu'il produirait, la proclamation du roi légitime vînt mettre fin aux malheurs de la France. Les projets qu'il avait conçus ou écrits se rapportaient à cette hypothèse. Or, le duc d'Orléans était en Amérique ; ses frères venaient d'être délivrés de prison par le Directoire et embarqués pour aller le rejoindre. Les constitutionnels ne pensaient pas à lui ; leurs vœux se bornaient à abolir la législation révolutionnaire et à déposséder la faction conventionnelle du pouvoir qu'elle exerçait dans son propre intérêt, non pas dans l'intérêt de la France.

Il y avait un tel caractère de stupidité dans les conversations des conspirateurs, une ignorance si complète de l'état de l'opinion en France ; on voyait si bien qu'ils ne connaissaient nullement les hommes de partis différents, dont ils accolaient les noms d'une façon si bizarre, que tous les gens sensés et le public ne furent frappés que de la sottise de ce prétendu complot ; Ramel lui-même, dans sa déclaration, disait que Proli lui avait paru un fou. Les Conventionnels n'en jugèrent pas ainsi. Au conseil des Cinq-Cents, M. Chazal prononça un discours d'une extrême violence, où la frayeur d'une contre-révolution se montrait aussi aveugle que les espérances des contre-révolutionnaires ; par ses conclusions, il manifestait l'intention de son parti et pourquoi il voulait faire tant de bruit du complot royaliste.

— « Gouvernement, environne-toi de tes vrais amis ; conçois-tu une république sans républicains ? ... Et nous, fondateurs de la République ; vous que le peuple a associés pour la conserver ; nous tous qu'on devait égorger, serrons-nous contre l'ennemi commun, et ne lui donnons plus la joie de voir démolir pièce à pièce le petit nombre d'institutions qui font aimer la liberté. »

Il demandait qu'une commission spéciale fût nommée pour présenter des mesures ; la proposition fut d'abord adoptée ; mais l'on remarqua que les pièces communiquées au Conseil n'avaient pas été imprimées, et qu'il fallait préalablement les étudier.

La séance devint bientôt orageuse : Henry Larivière, répondant aux colères de Chazal par les colères du parti modéré, disait : — « Sans les monstres qui nous tourmentent depuis trois ans, sans cette horde de factieux que les conjurés comptaient mettre en avant, je le déclare et je le proclame devant la France entière, cette royauté si redoutable et si redoutée serait sans force et sans moyens. » — A ces paroles, une centaine de représentants se levèrent, criant : « A l'ordre ! » et menaçant l'orateur de leurs gestes. Le président, sans rappeler Henry Larivière à l'ordre, lui adressa des paroles de blâme ; elles irritèrent le parti modéré, qui à son tour devint bruyant ; le tumulte allait croissant.

M. Camus demanda la parole. — « Oui, dit-il, c'est à l'ordre que nous devons être rappelés. Après l'horrible conspiration qui vient d'être déjouée, qu'avons-nous à faire ? C'est de nous livrer sans relâche et tout entiers aux objets essentiels qui exigent toute notre attention ; aux finances surtout et au rétablissement de l'ordre dans l'administration. » Cette sage exhortation calma l'assemblée, et l'on passa à l'ordre du jour.

Mais dès le lendemain la discussion recommença ; M. Pastoret, par une motion d'ordre, déféra au Conseil l'arrêté par lequel le Directoire avait envoyé les prévenus devant la justice militaire, et démontra avec évidence que le sens et même le texte de la loi, qui avait été votée après l'insurrection de Grenelle, ne permettait pas que des individus appartenant à l'ordre civil fussent traduits devant les conseils de guerre.

Évidemment le délit imputé aux prévenus avait été qualifié d'embauchage, afin d'avoir un prétexte de les juger militairement, ce qui eût été impossible s'ils eussent été accusés de complot et de conspiration, puisqu'en ce cas ils eussent été placés dans la compétence des tribunaux civils. En répondant à M. Pastoret, M. Villetard s'attacha donc à prouver qu'il y avait eu embauchage ; la loi portait que l'embaucheur pour une puissance étrangère était puni de mort. En ce sens, la question était de savoir si Louis XVIII était une puissance étrangère. — « Je sais bien, disait l'orateur, que Louis XVIII est un brigand armé contre l'autorité légitime ; mais la guerre que la France soutient avec tant de gloire a pour but le rétablissement de sa royauté et de son odieuse tyrannie ; donc Louis XVIII, en enrôlant sous son nom, embauche pour les puissances étrangères. »

Tel était l'argument que M. Villetard regardait comme irrésistible. Il restait à prouver que la loi soumettait les individus non militaires à la juridiction du conseil de guerre ; il ne trouvait aucune équivoque dans le texte de la loi, et pour l'interpréter dans son sens, il disait qu'elle avait dû vouloir qu'un tel crime fût suivi d'une prompte punition, afin d'arrêter par des moyens rapides sa funeste propagation. Cela signifiait que la sentence du conseil de guerre ne serait sujette à aucun appel ni recours en cassation, et qu'elle serait exécutée dans les vingt-quatre heures ; c'était ce que le Directoire voulait.

— « Les lenteurs de la justice ordinaire donneraient une apparence funeste aux intentions du gouvernement ; on le soupçonnerait de protéger le royalisme ; on le perdrait dans l'opinion publique ; on le priverait du secours des vrais républicains, toujours prêts, disait-il, à le défendre, au péril de leur propre vie. » — L'orateur se trompait, du moins en cette occasion : les républicains dont il parlait défendaient le Directoire aux dépens de la vie des autres.

Enfin, comme dernier argument, revenait la continuelle assimilation des anarchistes et des royalistes. — « Vous avez frappé les anarchistes avec la vitesse de l'éclair, quand ils ont compromis la République par leur rébellion. Votre justice sera-t-elle plus lente envers les royalistes, dont les anarchistes étaient les instruments ? »

Dumolard soutint la proposition de Pastoret au milieu des clameurs et du tumulte. Thibaudeau vint à son aide et demanda que le Conseil fît justice des éternels interrupteurs qui l'opprimaient. M. Berlier répondit à Dumolard, et la proposition de Pastoret fut écartée par la question préalable à une grande majorité. C'était une question de parti ; les conventionnels révolutionnaires allaient maintenant, à l'approche des élections, redoubler d'efforts et réunir toutes leurs forces pour donner au Directoire une autorité supérieure aux lois, redoutable aux royalistes et aux modérés qu'ils affectaient de confondre dans une commune haine.

Aux termes de la Constitution, et selon la division des pouvoirs indispensable dans tout gouvernement qui n'est point despotique, ce n'était ni au Directoire ni au Corps législatif qu'il appartenait de résoudre cette question de compétence. Les accusés s'étaient pourvus devant l'autorité qui devait en juger ; leur pourvoi fut admis par le tribunal de cassation, qui ordonna que les pièces de la procédure seraient apportées à son greffe, afin qu'il prononçât sur la compétence.

Le ministre de la justice enjoignit au conseil de guerre de ne point s'arrêter à cet arrêt du tribunal de cassation, et de juger les prévenus sans désemparer. Le tribunal de cassation adressa au Corps législatif un mémoire pour maintenir que son arrêt était conforme à la Constitution, et que l'ordre donné par le ministre de la justice en était la violation. Ce mémoire fut d'abord lu en audience solennelle et publique, puis envoyé au conseil des Cinq-Cents. Après une discussion vive et turbulente, le Conseil passa à l'ordre du jour, comme sur la proposition de Pastoret.

L'acharnement du Directoire et de son ministre de la justice à intervenir despotiquement dans les attributions du pouvoir judiciaire, à violer toutes les garanties du droit commun et de la Constitution ; cette volonté évidente d'obtenir des arrêts de mort, soulevèrent l'opinion publique ; les journaux les plus modérés et les plus réservés exprimèrent leur indignation. On savait qu'en même temps des efforts étaient employés pour influer sur les juges militaires.

D'ailleurs, le délit qu'il s'agissait de juger ressemblait si peu à un complot, ou à une conspiration, que le ridicule protégeait les accusés. — « Ils sont coupables, disait-on, mais non pas assassinables. » — La République n'avait pas couru le moindre danger, puisque la police était confidente des conspirateurs. Le rôle qu'avait joué Malo semblait peu digne d'un brave et loyal officier. Au total, cette affaire était à la fois un sujet de réflexions sévères, de dérision, et même de caricatures.

Les avocats les plus distingués du barreau de Paris s'étaient chargés de la défense des accusés et plaidèrent -avec éloquence et courage.

Ce mouvement général de l'opinion soutint la conscience des juges. — « Je pourrais être inquiet, disait Chauveau-Lagarde, un des défenseurs, si je n'étais pas convaincu de votre justice. Vous êtes appelés à garantir la Constitution, à élever une digue contre une autorité despotique ; les applaudissements de toute la France vous attendent. Vous ne fléchirez pas devant la tyrannie. Tout annonce que des élections calmes vont porter au Corps législatif des amis sévères de la Constitution, qui ne laisseraient pas impunie une telle violation des lois. Il dépend de vous de prévenir cette lutte des pouvoirs, ces violentes discordes qui s'élèveraient entre les partis. Vous n'écouterez point les restes de la secte révolutionnaire, ces hommes qui veulent déchirer encore les entrailles de la patrie ; ils vous crient : « Frappez, hâtez-vous de répandre le sang. » Oui, l'humanité, la douceur que vous avez montrées dans cette procédure nous prouvent que vous n'avez point prêté l'oreille à ces furieux. Oui, vous avez entendu la voix de la justice et des amis de la Constitution. »

Le 8 avril, le conseil de guerre déclara à l'unanimité que Brottier, Duverne de Presle dit Dunan, La Villeheurnois et Proli étaient coupables d'embauchage, — le commissaire du pouvoir exécutif requit l'application de la peine de mort. — Le Conseil ayant égard aux circonstances atténuantes, touché de la franchise que les prévenus avaient mise dans leurs aveux, commua la peine en celle de la réclusion, savoir : Brottier et Duverne de Presle à dix années, Proli à cinq, et La Villeheurnois à une.

La police avait multiplié les arrestations et les poursuites judiciaires -sans une apparence de culpabilité ; le conseil de guerre acquitta pleinement seize accusés.

Parmi ceux que le Directoire avait enveloppés dans la poursuite se trouvait un homme que l'estime publique, sa réputation dans le monde littéraire et un caractère honorable auraient dû défendre de cette persécution. M. Vauvilliers, un des membres les plus distingués de l’Académie des inscriptions, s'était trouvé porté à la présidence du conseil municipal de Paris, à l'époque du 14 juillet. Dans le désordre qui suivit cette journée, il eut à s'occuper activement de l'administration de la ville ; l'embarras et le danger de ce moment, c'était la disette : prétexte plutôt que motif véritable, de continuelles séditions. Vauvilliers, tiré des tranquilles études qui avaient jusque-là occupé sa vie, apporta dans des fonctions si nouvelles pour lui un esprit pratique, un talent d'économie et une fermeté qui lui donnèrent à cette époque un rôle presque politique ; d'autant qu'il se montrait opposé aux opinions révolutionnaires qui commencèrent bientôt à envahir cette commune de Paris, destinée à devenir une si funeste puissance. Le souvenir des services qu'il avait rendus détermina le ministre Bénezech à l'arracher encore une fois à sa vie studieuse et à rappeler à son aide pendant la nouvelle disette qui se faisait si cruellement sentir. Il fut nommé agent supérieur pour les subsistances.

Lorsque le serment de haine à la royauté lui avait été demandé, il s'était démis de cet emploi. Dans la liste où La Villeheurnois avait inscrit les noms de ceux qu'il comptait proposer pour ministres à Louis XVIII, revenant en France, il plaça Vauvilliers comme administrateur des subsistances ; il n'y avait rien là qui prouvât aucune connexité avec les intrigues des agents royalistes. Le Directoire n'avait pas osé dire que l'inscription sur cette liste donnât lieu au moindre soupçon contre Portalis, Siméon ou Marbois ; mais Vauvilliers n'était pas garanti par le caractère de représentant du peuple ; on le fit arrêter ; on saisit ses papiers, et par une singulière inconséquence il fut traduit comme conspirateur devant le tribunal criminel de Versailles, qui se déclara incompétent, attendu que le Directoire avait soumis les autres prévenus à la juridiction militaire. Le conseil de guerre ne mit Vauvilliers pas même en accusation, tant il était étranger à toutes les circonstances de la procédure ; à peine connaissait-il La Villeheurnois, qu'il avait rencontré chez le ministre de l'intérieur et qui lui avait demandé un rendez-vous.

Il fut appelé comme témoin ; le Directoire avait maintenu son emprisonnement ; mais il fallut pourtant renoncer à cette iniquité, puisque les électeurs du département de Seine-et-Oise venaient de le nommer député au conseil des Anciens. Quant aux accusés que le conseil de guerre n'avait pas voulu condamner à mort, ils restèrent sans garantie contre les volontés d'un gouvernement qui ne respectait ni les lois, ni la chose jugée. Le Directoire, après avoir soustrait les prévenus à la juridiction civile, ordonna qu'ils seraient poursuivis pour crime de conspiration, attendu que le conseil de guerre était compétent seulement pour juger le crime d'embauchage. En conséquence, les accusés sur lesquels il avait été prononcé furent provisoirement enfermés dans la prison du Temple.

Il n'y eut qu'un cri, parmi tous ceux qui ne conservaient pas les traditions de la Terreur, contre un tel excès de pouvoir. Les considérants de l'arrêté du Directoire n'étaient pas même, disait-on, « une subtilité de légiste, mais une impudence de despote ; le code d'instruction criminelle allait donc devenir une théorie des supplices. » C'était un nouvel exemple de cette obstination dans l'arbitraire et la cruauté déjà proclamée dans la poursuite des naufragés de Calais.

 

L'indépendance et la souveraineté du pouvoir judiciaire, cette principale garantie de la liberté civile, plus essentielle que la liberté politique, ne fut jamais respectée pendant le règne du Directoire. Les juges choisis par élection populaire, souvent renouvelés selon les alternatives des partis vainqueurs ou vaincus, ne formaient point cet ordre judiciaire, ce corps de magistrature, où la loi était pour ainsi dire incorporée, animé d'un même esprit, dépositaire de la tradition et de la jurisprudence. Les tribunaux n'avaient pas même l'appui du Corps législatif ; les assemblées avaient fait et défait tant de lois qu'elles ne savaient pas les respecter. L'esprit de souveraineté absolue, qui avait animé la Convention, subsistait encore ; les questions qui se rapportaient aux actes de l'autorité judiciaire étaient présentées comme des questions de politique ou de gouvernement ; il s'agissait de savoir si l'on voterait pour ou contre le Directoire.

Les principes les plus importants et les plus manifestes de la liberté individuelle étaient tellement méconnus que le ministre de la police s'arrogeait le droit de faire arrêter, détenir, ou même déporter des chouans amnistiés. Il avait autorisé les administrateurs de la Sarthe à faire conduire par la gendarmerie un ancien chouan qu'ils lui avaient dénoncé comme dangereux. Pendant le voyage, qu'il faisait de brigade en brigade, il fut déposé dans la prison de Tours ; le maire de la ville reconnut que cette détention était arbitraire et n'était justifiée par aucun jugement, ni mandat régulier. Le directeur du jury d'accusation, dont les fonctions étaient alors analogues aux attributions du juge d'instruction, s'adressa au Directoire et demanda l'autorisation de commencer des poursuites contre les administrateurs de la Sarthe comme coupables d'arrestation illégale. Le ministre de la justice répondit qu'une arrestation n'était jamais arbitraire lorsqu'elle avait été ordonnée par un ministre, et que, dans Je cas actuel, cet ordre avait été délivré en vertu du pouvoir militaire, nécessairement attribué au gouvernement.

C'est en cet état que la question fut portée au conseil des Cinq-Cents. Des informations furent demandées au ministre de la justice qui, cette fois, n'allégua point le pouvoir militaire, mais un article de loi qui déférait au Directoire le droit de prononcer sur les conflits élevés entre les autorités administratives et judiciaires ; de sorte que toute illégalité disparaissait lorsque le Directoire lui avait donné son approbation.

Le chouan était un homme obscur qui méritait, disait-on, peu d'intérêt. Le Conseil se contenta de renvoyer la question à une commission qui venait d'être chargée de proposer l'abolition ou l'amendement des lois révolutionnaires et inconstitutionnelles. Les opérations électorales étaient déjà commencées ; le résultat ne semblait pas douteux ; la majorité conventionnelle prévoyait, sans résignation qu'elle serait vaincue.

Pendant que la conspiration royaliste, dont Le Directoire et la faction révolutionnaire avaient espéré un grand- effet, n'en produisait aucun autre que de montrer un gouvernement troublant le cours de la justice et ne respectant ni les lois ni les arrêts des tribunaux, un autre procès se poursuivait lentement, avec-une scrupuleuse observation des formalités légales. Babeuf et ses coaccusés avaient été arrêtés le 11 mai 1796, et les débats publics s'ouvrirent le 20 février 1797. Il avait fallu constituer la haute cour, régler les formes de sa procédure, appeler de tous les départements les jurés électifs, parmi lesquels le sort devait en extraire seize, sauf la récusation des accusés.

Ce n'était pas sans crainte que le Directoire avait considéré cette poursuite contre Babeuf et ses compagnons de conjuration ; il semblait que ce fût un combat à livrer contre une opinion vaste, puissante et tenant, par des liens intimes, avec les républicains de toutes le& nuances qui avaient régné sur la France depuis quatre années. Les anarchistes, en formant leur projet d'insurrection, avaient paru si convaincus de leur force ; ils se montraient si certains d'avoir tout un peuple et une partie de l'armée prêts à se lever à leur signal ; leur présomption était si hautaine, que le gouvernement croyait le danger encore subsistant ; l'attaque du camp de Grenelle en était la preuve. Ainsi ce procès fut conduit avec précaution. La petite ville de Vendôme avait été choisie pour siège de la haute cour, afin de me pas l'exposer aux tumultes, d'une grande population. ; une loi en interdit le séjour à tout autre que les domiciliés habituels et cette prohibition s'étendait dans un cercle de dix lieues de rayon. Des troupes nombreuses vinrent y tenir garnison. ; les prisons furent agrandies pour contenir un si grand nombre d'accusés ; des salles furent construites ou disposées pour tenir les audiences. Plusieurs fois la police fut avertie de complots tramés afin de délivrer les prisonniers ; ils étaient bruyants et insoumis ; leurs chants et leurs cris retentissaient au-delà des murs de leur prison, et semblaient faire appel à la population paisible d'une ville habituellement silencieuse.

Les accusés étaient au nombre de soixante-quatre, mais dix-sept étaient contumaces. Un complet accord sur les moyens de défense et sur la conduite à tenir dans la procédure ne pouvait s'établir entre tant de personnes différentes par le caractère, l'âge, la situation. La première pensée de Babeuf avait été d'avouer hautement la conspiration, d'en proclamer les motifs : voulant ainsi faire du banc des accusés une tribune pour parler à la nation entière ou à la postérité ; plusieurs de ses compagnons étaient disposés à l'imiter dans son courageux orgueil ; lui-même varia plus d'une fois et se borna, le plus souvent, à proclamer ses opinions, à développer sa doctrine, en présentant ses projets comme une espérance ou comme un programme de ce qu'il faudrait faire si le peuple s'insurgeait contre la tyrannie.

Mais un point sur lequel, sans se concerter, puisqu'ils ne pouvaient communiquer entre eux, les accusés s'accordaient, c'était d'entraver la procédure, d'élever sans cesse des difficultés, de retarder autant que possible l'ouverture des débats et l'époque du jugement. L'instruction préliminaire dura cinq mois ; Babeuf trouva moyen de prolonger son premier interrogatoire pendant cinq jours. Les magistrats du tribunal de cassation, qui composaient la haute cour, montrèrent une patience à toute épreuve ; leurs scrupules étaient sincères ; il s'y mêlait toutefois quelque faiblesse ; la violence des accusés, leur nombre, le caractère politique de ce procès ne laissaient pas de les intimider. Le gouvernement ne les pressait point ; il lui convenait de donner à l'opinion publique le temps de se calmer. Dans les procès de ce genre, elle perd bientôt sa première ardeur ; le sentiment du danger qui a menacé la société, le désir de vengeance, les haines de parti s'attiédissent ; les circonstances ne sont plus les mêmes, la situation a varié : les accusés ont tout à gagner par les délais. Comme le Directoire voulait sauver les Conventionnels qui s'étaient faits complices de Babeuf, la lenteur des juges avait son approbation. Les accusés avaient un motif de plus pour s'en applaudir ; l'espérance d'être délivrés par une révolution ou par une prédominance du parti jacobin, soutenait leur courage. C'était une illusion : à cette époque, comme l'a raconté depuis l'ami et le compagnon de Babeuf[1], « l'énergie républicaine était presque toute enfermée dans la prison de Vendôme. »

Les débats, commencés le 20 février, ne furent terminés que le 27 mai. Ce fut un long drame dont les scènes se succédèrent avec une violence toujours croissante, sans que rien d'imprévu vînt changer la situation des accusés, sans qu'aucun intérêt, autre que la mort qui les menaçait, inspirât de sympathie pour eux.

Babeuf était un très-petit homme, d'une figure ignoble, d'une physionomie peu expressive ; il ne pouvait improviser ; les discours qu'il prononçait à l'audience étaient écrits ; on ferait un volume de tout ce qu'il lut pendant le procès. Son. style était verbeux ; il revenait sans cesse sur ses chimériques doctrines et ne produisait aucun, effet sur l'auditoire. Mais, de temps en temps, sa haine énergique contre l'ordre social, ses malédictions contre les riches et les puissants ne manquaient pas d'une verve théâtrale. Un homme qui lui avait servi de secrétaire et qui le trahit, raconta comment il se donnait cette verve et s'enivrait de sa propre déclamation. — « Quand il voulait écrire, il se mettait à marcher à grands pas dans sa chambre ; bientôt sa course devenait furieuse ; ses traits s'animaient ; ses yeux flamboyaient ; sa bouche se tordait et il poussait des cris inarticulés. — « Aux armes ! Aux armes ! voilà l'insurrection qui commence, » — s'écriait-il ; alors il se précipitait sur sa plume, l'enfonçait dans l'encrier et il écrivait sans s'arrêter. Sa plume ne pouvait pas suivre ses idées. C'était comme un accès de folie furieuse. Son front se couvrait de sueur. » — Babeuf ne le démentait point et disait : — « Je m'excitais au style mâle de mon journal ; lorsque je composais un numéro du Tribun du Peuple, je m'échauffais, je me battais les flancs. »

Du plus au moins, la plupart des écrivains et des orateurs révolutionnaires s'inspiraient ainsi d'une colère factice, exaltée non par le sentiment, mais par les mots.

Buonarotti était très-supérieur à Babeuf et à tous les hommes auxquels il se trouvait mêlé ; il était Florentin ; dès sa jeunesse il avait cultivé les lettres, encouragé et favorisé par le grand-duc Léopold. Néanmoins, aussitôt après la révolution française, il se prit d'un tel enthousiasme pour les principes de renouvellement social qu'il fut exilé de Florence et se réfugia en Corse. Il y publiait un journal intitulé l'Ami de la liberté italienne. Lorsque Salicetti fut élu membre de la Convention, Buonarotti l'accompagna en France ; il fut admis aux Jacobins et se lia particulièrement avec les plus violents Montagnards. Envoyé en Corse au moment de l'insurrection, il se comporta de manière à la provoquer plutôt qu'à la prévenir. Échappé aux dangers qui le menacèrent, il eut une mission à Lyon r où les révoltés le tinrent en prison ; il en fut délivré lorsque la ville fut prise par les troupes de la Convention. Ricord et Robespierre le jeune l'emmenèrent avec eux à l'armée d'Italie et l'employèrent, soit dans les tribunaux militaires, soit comme agent dans les territoires conquis. Revenu à Paris après le 9 thermidor, il fut arrêté et emprisonné avec les auteurs et les complices du 1er prairial Ce fut dans cette détention qu'il devint l'ami intime de Babeuf et des principaux anarchistes qui dès lors se passionnèrent pour la subversion de la société. De ce moment, il fut important parmi eux. Quel que fût l'excès de ses opinions et de sa conviction ardente et sincère, il ne se montra point violent et insensé dans les débats du procès comme ses coaccusés. Il défendait sa cause et la leur avec sang-froid et habileté, par voie de raisonnement et d'argumentation, embarrassant quelquefois les magistrats de l'accusation.

Darthé, qui avait aussi de l'importance dans la Société des égaux et dans la conjuration, se renferma obstinément dans la dénégation de compétence et ne répondit rien aux interrogations.

Le plus féroce des conjurés fut aussi le plus furieux des accusés : Germain était un ancien militaire qui s'était pris d'enthousiasme pour Babeuf et ses doctrines pendant qu'ils étaient emprisonnés ensemble après le 1er prairial. — « Je le regardai comme un précurseur, disait-il à Vendôme ; je le reconnus pour chef. Je savais déjà que la pure égalité exclut tout principe d'autorité, mais je voyais que Babeuf était le seul qui eût le haut courage de traiter un si beau sujet. Par la lecture de Mably, de Rousseau, de Diderot, j'aiguisais mon courage contre les oppresseurs de l'humanité. Mon imagination se montait ; je m'enflammais, je ne pouvais plus considérer les formes, la convenance, la justesse des expressions. Est-ce fanatisme, folie ou fureur ? Non, c'est une forte sensation. Vous qui n'en avez jamais éprouvé de pareilles ; vous, qui pouvez rester maîtres de vous et vous modérer, condamnez-moi ! Vous n'êtes pas des hommes, donnez-moi votre boule noire. »

Tels étaient les accusés qui, pendant trois mois, tinrent en échec la haute cour ; assaillant les magistrats de leurs injures ; tantôt refusant de répondre, tantôt réclamant la liberté de défense pour déclamer de longues diatribes contre le gouvernement et la société ; essayant de soulever l'opinion populaire en prêchant l'insurrection. Parfois ils faisaient retentir la salle de la Marseillaise ou des chants révolutionnaires ; plus d'une fois il fut nécessaire de les ramener par force dans leur prison.

Un scandale plus grand encore, c'était la conduite et le langage des avocats, surtout de Réal, défenseur de Babeuf et de Germain. — Accusateur public du premier tribunal révolutionnaire après le 10 août ; substitut de Chaumette à la Commune de Paris ; puis mis en prison lorsque Danton fut condamné, il appartenait à cette école de cynique insouciance, dégagée de toute conviction, vouée à la fatalité des circonstances, ne connaissant d'autre règle de conduite que de les prévoir et de leur obéir. Il était devenu, après le 9 thermidor, l'avocat des causes politiques sans acception de parti. Ainsi il avait défendu les Nantais devant le tribunal révolutionnaire, et immédiatement après, les membres du comité révolutionnaire, qui avaient destiné ses premiers clients à l'échafaud. Il avait écrit pour Barras et pour Tallien un mémoire où il célébrait le 13 vendémiaire et dénonçait la conspiration royaliste ; en même temps il était le défenseur de Cormatin et des chefs de chouans devant le conseil de guerre. Il était habile dans la conduite de ces procédures politiques plutôt qu'éloquent dans ses discours. Son habitude de la Révolution, sa connaissance des partis et des moyens d'agir sur les esprits selon leur disposition du moment, son langage déclamatoire et de mauvais goût qui, dans ce temps-là, n'était pas sans effet, faisaient de lui un défenseur utile pour les causes dont il se chargeait.

Les accusés de Vendôme n'avaient pas eu besoin de ses conseils pour se montrer dans toute leur fureur et pour porter la sédition devant le tribunal ; mais il jugea sans doute que c'était un bon moyen pour la défense ; qu'ainsi on pouvait faire peur aux jurés et troubler les juges, en leur montrant qu'ils avaient affaire à un parti redoutable, dont ils pourraient un jour craindre la réaction et les vengeances.

Réal s'associa aux clameurs et aux insolences de ses clients, et plus d'une fois il leur en donna le signal. Il y eut telle audience où il manqua tellement au respect dû à la Cour, qu'il fallut le rappeler à l'ordre et lui interdire la parole.

Elle fut accordée à Babeuf aussi souvent et aussi longtemps qu'il le voulut. Sa réponse à l'accusateur public dura quatre audiences. Il développa encore ses croyances. — « La propriété est la source de tous les maux sur la terre ; — le droit d'hérédité est une monstruosité dans l'ordre social. » Mais cette fois il ajouta : — « Je sais que le peuple français n'était pas assez mûr pour adopter sur-le-champ mon système. Si je l'ai proposé, l'idée de troubler mon pays était loin de troubler mon esprit. »

Il se compara à Jésus le Galiléen qui fut attaché à un poteau, à Caton, à Sidney et à Lepelletier de Saint-Fargeau ; comme il se livrait à toutes sortes de divagations, traitant les représentants du peuple d'égorgeurs et les assemblées primaires de trou peau servile, la Cour lui ordonna, par arrêt, de se renfermer dans sa défense et de la terminer le lendemain. Alors les accusés recommencèrent à pousser des cris et à insulter les juges : il fallut lever l'audience.

Le lendemain, sa plaidoirie fut plus calme. Il chercha à s'excuser sur l'intention et insista sur ce que la conspiration n'avait pas eu un commencement d'exécution. La Cour lui accorda encore un jour. Sa complaisance et sa mansuétude ne se lassaient point, mais elle ne savait pas y joindre la dignité qui commande le respect.

Babeuf essaya, ainsi que la veille, de toucher le cœur des jurés, en avouant que sa doctrine était impraticable dans l'état actuel de la société : - « Ses préjugés, ses passions, ses vices, garantissent les vieilles institutions et assurent à leurs partisans une paix inaltérable ; elle ne sera pas plus troublée par la proclamation de mes principes, qu'elle ne l'a été par les écrits des autres niveleurs, Mably, Diderot, Rousseau, Helvétius. »

Il menaça les jurés du prochain triomphe de la contre-révolution et du royalisme. — « Ah ! je le vois, nous sommes les derniers Français, les derniers des énergiques républicains., l'affreuse terreur royale s'applaudira de notre chute ; elle promènera partout ses poignards ; une proscription horrible moissonne tous les amis de la liberté. Ne vaut-il pas mieux ne pas être témoins de ces derniers désastres, emporter la gloire de n'avoir pas voulu survivre à cette triste certitude et de mourir pour avoir essayé d'en préserver nos concitoyens ? »

Disant ces mots, il s'attendrissait et l'on voyait couler ses larmes. « — Ô mes enfants, du haut de ces bancs, seul lieu d'où il me soit permis de vous voir et de vous parler, entendez mon regret le plus amer. J'ai voulu vous léguer la liberté, et je vous laisse en proie à l'esclavage. Je n'ai rien du tout à vous léguer, pas même mes vertus civiques, ma haine contre la tyrannie, mon dévouement à la cause de l'égalité, mon vif amour pour le peuple : ce serait vous laisser un trop funeste don. Je vous laisse esclaves, cette pensée est la seule qui déchire mes derniers moments. »

Cette fin fut touchante, et les assistants se prenaient de pitié, voyant en lui un malheureux insensé plutôt qu'un grand coupable. Réal parla après son client et servit mal sa défense. Il voulut être pathétique et ne fut qu'emphatique.

Le 25 mai, les questions furent portées au jury ; il était composé de seize membres ; la majorité prescrite par la loi devait être de treize pour prononcer la culpabilité.

Le jury déclara qu'il n'y avait pas eu de conspiration, — qu'il y avait eu provocation par des discours au rétablissement de la constitution de 1793 ; —que Babeuf était convaincu d'y avoir pris part ; — qu'il l'avait fait avec intention de rétablir la constitution de 1793 ; — qu'il y avait des circonstances atténuantes. La même déclaration s'appliqua à Germain, Darthé, Buonarotti. Ces questions se rapportaient à la première époque de la conspiration, avant l'arrestation des pré- venus. Une autre question était ainsi conçue : « Y a-t-il eu, postérieurement au 27 germinal, provocation par des écrits imprimés, soit distribués, soit affichés, au rétablissement de la constitution de 1793 ? » Le jury déclara : — Oui, le fait est constant. Les nommés Babeuf et Darthé sont convaincus d'y avoir pris part avec l'intention de rétablir la constitution de 1793 ; la même déclaration, mais avec circonstances atténuantes, s'appliquait à Germain, Buonarotti et cinq autres accusés dont les noms étaient peu connus et qui n'avaient aucune importance personnelle. En conséquence, la haute cour condamna Babeuf et Darthé à la peine de mort ; Germain, Buonarotti et leurs cinq coaccusés à la déportation.

Tous les autres accusés furent acquittés : il fut à peine question, dans la procédure, du comité conventionnel qui s'était associé à Babeuf ; le ministre de la police n'avait pas transmis a la haute cour les pièces qui établissaient la complicité ; et le ministère public ne chercha point à la prouver ; si la procédure eût été conduite avec rigueur, elle aurait pu remonter jusqu'à Barras.

Au moment où les condamnés entendirent leur arrêt, Babeuf et Darthé se frappèrent. Les récits varièrent sur les circonstances de cette tentative de suicide. Le rapport du concierge de la prison dit que les gendarmes arrachèrent leurs stylets aussitôt, pour les empêcher de se blesser. Les journaux racontèrent qu'ils s'étaient légèrement blessés. Le récit de Buonarotti donne plus de détails. « La faiblesse de leurs poignards, qui se cassèrent, les empêcha de se donner la mort. Ils passèrent une nuit cruelle, dans les souffrances que leur causaient les blessures qu'ils s'étaient faites. Le fer était resté enfermé près du cœur dans celle de Babeuf. »

Le Journal des hommes libres, écrit par des rédacteurs appartenant au même parti que les accusés, rapporta autrement cette scène. — Les deux condamnés s'écrient : « Vive la République ! » Le sang de Darthé jaillit ; les gendarmes le désarment avant qu'il puisse se porter un second coup. Babeuf se perce d'un ressort de montre aiguisé ; il tombe mourant ; des cris d'horreur retentirent. Tout est dans une confusion horrible ; on enlève Babeuf et Darthé ; Darthé revient à lui ; il n'était pas mortellement blessé. Le fer était resté dans la plaie de Babeuf. »

Des narrateurs ont, par la suite, adopté cette version, en. y ajoutant d'autres circonstances.

Babeuf passa la nuit à écrire ses adieux à sa femme, à ses enfants et à ses amis. Prononcées à un tel moment, les paroles suprêmes sont touchantes même quand elles sont déclamatoires : il avait conscience, disait-il, de mourir martyr d'une belle cause, mais il était soutenu et consolé, seulement par l'idée de la réputation qu'il laisserait après lui. — « Les cœurs sensibles et droits diront de moi : il fut parfaitement vertueux. » — Il recommandait que sa défense fût imprimée, et donnait ses instructions sur le soin qu'on devait y apporter. Les derniers mots de sa lettre sont : « Je m'enveloppe dans le sein d'un sommeil vertueux. »

Le lendemain, Darthé et lui montèrent sur l'échafaud avec calme et courage.

Ces deux procès préoccupaient le public, mais ne -suscitaient aucune agitation. La résistance que le Directoire rencontrait dans son désir d'obtenir la peine capitale contre les agents royalistes ; les lenteurs, l'observation minutieuse des formes, et même l'attitude peu imposante de la haute cour, témoignaient, à la satisfaction générale, que le temps des justices révolutionnaires était passé.

 

L'espoir d'une paix prochaine et glorieuse contribuait encore davantage à donner aux esprits une disposition de calme et de contentement. Les amis de l'ordre et de la liberté ne pouvaient souhaiter un meilleur moment pour les élections ; ils étaient pleins d'espérance ; le parti révolutionnaire s'attristait et s'irritait d'être vaincu dans cette épreuve constitutionnelle ; le Directoire ne montrait point d'irritation et ne tentait aucun effort apparent pour influer sur les suffrages : une arrière-pensée, que savaient ses amis et que devinaient ses partisans, le rendait patient à supporter cet échec.

Tout s'apprêtait donc pour cette grande manifestation de l'opinion nationale ; les deux conseils s'étaient concertés pour écrire un long et minutieux règlement destiné à assurer la liberté et la régularité des opérations électorales. Le Directoire publia une proclamation ; elle n'avait aucune couleur de parti ; c'était une amplification en lieux communs d'un article de la constitution, qui n'était déjà qu'une sentence banale. — « C'est de la sagesse des choix dans les assemblées primaires et électorales que dépendent principalement la durée, la conservation et la prospérité de la République. »

La proclamation recommandait aux électeurs de résister aux efforts des factieux et des intrigants, de porter leur préférence sur la vertu modeste et sur le dévouement à la Constitution, de n'accorder leur confiance ni aux anarchistes ni aux royalistes, de ne pas écouter la calomnie.

En même temps, le Directoire promettait de remplir ses devoirs et de maintenir religieusement l'indépendance des votes : c'était tout ce qu'on avait à lui demander. La proclamation fut bien accueillie par le public et par le Corps législatif.

Une circulaire du ministre de la justice, approuvée par le Directoire, accompagnait cette proclamation et n'eut pas le même succès ; elle prononçait, par une décision formelle, que les individus inscrits sur la liste des émigrés et sur la réclamation desquels il n'avait pas encore été statué définitivement, n'avaient pas les droits civiques et ne pouvaient point voter dans les assemblées primaires.

Le ministre de la justice avait depuis longtemps accepté le rôle d'avocat consultant du parti révolutionnaire ; il excellait dans l'interprétation des lois ; elles étaient en si grand nombre ; elles avaient varié si souvent que, sans beaucoup de subtilité, il suffisait d'avoir de la mémoire pour trouver dans cet arsenal l'arme dont on avait besoin. Ainsi, dans cette question, en considérant l'émigration comme un délit poursuivi judiciairement, et non point comme un fait constaté, sauf erreur, par un acte administratif, le ministre arrivait à dire qu'un individu en état d'accusation ne pouvait légalement exercer les droits de citoyen.

Or le Directoire avait, peu de jours auparavant, donné au Corps législatif, qui l'avait demandé, une information, d'où il résultait que, par aperçu, la liste des émigrés comprenait, au moins, cent vingt mille noms ; que cette liste était incomplète, pleine d'erreurs et de doubles emplois ; qu'il y avait dix-sept mille réclamations sur lesquelles le Directoire, seule autorité qui pût prononcer, n'avait définitivement statué que pour quinze cents.

Ainsi, pour le fond comme pour la forme, rien ne ressemblait moins à un jugement ni à une accusation légale que l'inscription sur une telle liste.

M. Dumolard porta la question au conseil des Cinq-Cents. — « Le ministre de la justice, ni le Directoire n'avaient pas, disait-il, pouvoir d'interpréter des lois douteuses. Lorsqu'elles présentaient quelque incertitude, c'était au Corps législatif qu'il appartenait d'en déterminer le sens ou d'en modifier le texte. La conséquence de la décision du ministre serait que l'administration, c'est-à-dire le pouvoir exécutif, aurait le moyen de priver un citoyen de son droit électoral en le plaçant sur la liste des émigrés. »

La question fut renvoyée à une commission ; le rapporteur insista, plus encore que Dumolard, sur l'abus de pouvoir du Directoire et sur l'interprétation forcée des textes de lois.

On ne pouvait guère prononcer, au conseil des Cinq-Cents, le mot émigrés sans susciter une discussion animée. Pour le parti révolutionnaire, la notion de justice et de droit disparaissait dès qu'il était question de l'émigration. Les raisonnements du ministre de la justice furent reproduits, et les modérés s'entendirent reprocher l'intérêt et la pitié qu'ils témoignaient aux prévenus d'émigration.

M. Pelet de la Lozère soutint l'opinion de la commission. — « Que ceux qui prétendent qu'une inscription sur la liste équivaut à un acte d'accusation lisent l'épouvantable liste du Bas-Rhin ; on y verra la population en masse d'un département distingué par son patriotisme et ses sacrifices., Et si l'on invoque des considérations politiques, je répondrai que jamais la République ne sera affermie jusqu'au jour où cessera l'esprit de domination qui s'exerce sous le nom d'un patriotisme exclusif et privilégié. »

Boissy d'Anglas disait : — « Assurément nous serions dans la plus complète anarchie s'il suffisait d'un trait de plume pour priver des citoyens français de leurs droits et de leurs fonctions. »

Les Conventionnels demandaient avec clameur la question préalable ; mais ils n'étaient pas assurés de la majorité. Berlier, qui appartenait à ce parti, mais avec mesure et prudence, proposa un terme moyen ; il avait dans les assemblées l'autorité d'un jurisconsulte éclairé. Il fut décidé que la radiation définitive prononcée par le Directoire ne serait pas exigée, et que la radiation provisoire accordée par l'administration départementale suffirait pour exercer le droit électoral.

Une autre discussion témoigna encore l'inquiétude que les élections donnaient aux partisans du Directoire et la petitesse des moyens imaginés par eux pour atténuer leur défaite. Le Directoire avait indiqué par un message qu'il serait utile d'imposer aux électeurs choisis par les assemblées primaires, l'obligation de prêter le serment de haine à la royauté et à l'anarchie.

Un représentant qui ne tenait à aucun parti, M. Fabre (de l'Aude), demanda la parole. — « S'il fallait en croire des bruits publics, sans doute mensongers, l'esprit public n'est plus le même dans les départements ; le royalisme fait chaque jour des progrès effrayants ; il influera puissamment sur les prochaines élections ; le second tiers, réuni au premier, aura une prépondérance funeste à la liberté ; il fera le procès à la Révolution ; il mettra en jugement les membres de la Convention et relèvera le trône sur les corps sanglants des républicains... D'autres cherchent à influer sur les élections en annonçant que le gouvernement se rattache aux terroristes, qu'il veut encore les replacer dans les fonctions où le peuple n'a jamais voulu les appeler. »

Fabre démentait cette double exagération, justifiait le gouvernement et la majorité actuelle du Corps législatif et les louait d'avoir si bien tenu la balance entre le royalisme et l'anarchie. — « Par la mesure que demandait le Directoire, on s'opposerait à l'influence que les intrigues de l'une et de l'autre faction s'efforceraient d'exercer sur les électeurs. »

Nonobstant les ménagements que l'orateur gardait pour les opinions diverses, il excita un vif mécontentement parmi les modérés. La discussion fut animée. M. Pastoret remarqua avec raison que le Directoire, chargé de maintenir l'ordre public, venait de jeter un nouveau ferment de discorde et d'agitation ; il dit que la Constitution avait déterminé à quelles conditions les électeurs étaient assujettis, et qu'il n'appartenait ni au Directoire ni au Corps législatif d'en ajouter de nouvelles ; il distingua la fonction d'élire des autres fonctions publiques qui comportaient, soit la délibération ou l'action, tandis qu'élire c'était seulement exprimer une opinion, en choisissant pour représentants ceux qui seraient chargés de la défendre. Tirant les conséquences du principe de souveraineté, il ajoutait : « Les électeurs expriment la pensée du peuple par leur choix, et nous par les lois. »

Boissy d'Anglas et Siméon, Pontécoulant et Thibaudeau, avec plus de vivacité, parlèrent successivement contre cette prestation de serment. Le parti conventionnel s'était compté, et ne doutait pas de la majorité ; il interrompait les orateurs ; il criait sans cesse : « Aux voix ! » — sans vouloir souffrir ni discussion ni examen de la question. Un seul orateur, M. J. Debry, développa avec convenance et modération les motifs que le Directoire alléguait en faveur de cette mesure. Le vote fut conforme à ses conclusions ; seulement le mot promesse fut substitué au mot serment.

On devait s'attendre à trouver moins de complaisance dans la majorité du conseil des Anciens ; il se refusa d'abord à voter par urgence et nomma une commission ; elle fut favorable à la résolution des Cinq-Cents. Les orateurs les plus distingués, les hommes les plus considérés : Tronçon du Coudray, Durand-Maillane, Portalis, Lanjuinais, Marbois parlèrent ou se déclarèrent contre le projet. Les épreuves par assis et levé furent douteuses ; on alla aux voix, et la résolution fut adoptée par cent quatorze votants contre quatre-vingt-quatorze.

Cette discussion n'eut point pour le public la même importance que pour le Corps législatif. La promesse ou le serment de haine à la royauté passait déjà pour une vaine formalité. Dans la disposition générale des esprits, c'était tout au plus un engagement de ne se point compromettre en travaillant à renverser le gouvernement régnant, mais personne ne croyait contracter l'obligation de le soutenir. D'ailleurs, quelles que fussent les alarmes réelles ou simulées du Directoire et des révolutionnaires, la royauté et son rétablissement n'étaient point en question. Se délivrer de la domination léguée par la Convention à la république constitutionnelle, obtenir la paix, abroger les lois d'exemptions : tel était l'objet du vote électoral. Si le petit nombre de royalistes, qui espéraient qu'une restauration serait la conséquence de ce déplacement du pouvoir, avaient annoncé leurs intentions et leur but, ils auraient divisé le parti modéré, et la majorité eût été douteuse.

Elle ne l'était point : déjà les opérations des assemblées primaires étaient commencées et le choix des électeurs manifestait avec évidence quelle était l'opinion dominante. Une foule de réclamations furent présentées au conseil des Cinq-Cents, contre la validité des élections de ce premier degré. Tantôt des troubles s'étaient élevés dans les assemblées primaires ; des individus étrangers au droit électoral s'y étaient introduits avec violence : ce cas était rare. Tantôt une partie des votants avait protesté contre l'élection du bureau, et faisant une scission, était allée voter dans un autre local. Tantôt on avait inscrit sur la liste des votants un plus ou moins grand nombre d'individus qui n'avaient pas droit à y être placés. Partout ces désordres avaient été excités par le parti jacobin. Le Conseil accorda son attention aux premières réclamations qui lui arrivèrent. Mais lorsqu'on les vit se multiplier, on comprit que le Corps législatif n'aurait bientôt plus d'autre occupation que d'examiner des plaintes assez souvent frivoles, qui n'étaient point appuyées de preuves.

— « Sans m'opposer, disait Pontécoulant, à ce qu'on renvoie certaines réclamations à des commissions pour les examiner, je ferai remarquer que les dernières élections ont fait le désespoir des anarchistes et des contrerévolutionnaires ; et qu'en général les opérations électorales sont mauvaises, seulement aux yeux de ceux qui n'ont pas été élus, quoiqu'ils désirassent beaucoup de l'être. » — La législation donnait aux deux conseils le droit et le devoir de vérifier les pouvoirs des représentants élus ; mais les réclamations contre les opérations des assemblées primaires devaient être jugées, soit par chacune des assemblées délibérant à cet effet, ou par l'assemblée électorale lorsqu'elle serait réunie. Les troubles et les violences étaient des délits que le gouvernement devait faire poursuivre et que les tribunaux avaient à juger. Ainsi, le conseil des Cinq-Cents, en écartant par une fin de non-recevoir la plupart de ces plaintes, se renfermait dans ses attributions légales.

Mais le choix des électeurs garantissait d'avance quel serait le résultat total de l'élection des représentants. Le parti conventionnel ne pouvait conserver aucune espérance.

Le 10 avril était le jour fixé pour la -réunion des assemblées électorales. A Paris et dans presque tous les départements, la très- grande majorité des électeurs appartenait à cette portion supérieure de la bourgeoisie, qui formait plus spécialement le Tiers État ; qui écrivit ses opinions et ses vœux dans les cahiers des Etats généraux ; qui fut sympathique à l'Assemblée constituante ; qui plaça son espoir dans la monarchie constitutionnelle et qui l'eût volontiers défendue si les lois nouvelles ou la volonté du gouvernement royal lui en eussent donné les moyens. Maintenant, elle ne voulait aucune révolution, et par conséquent point la contre-révolution qui en était une ; mais elle détestait et méprisait les révolutionnaires et leurs œuvres.

Jamais peut-être, depuis que la France a été appelée aux épreuves des élections, la liberté des suffrages n'a été aussi complète, n'a mieux exprimé l'opinion générale. Le mécanisme administratif ne donnait presque aucun moyen d'influence au Directoire ; les emplois dont il disposait étaient peu rétribués et n'étaient pas une carrière, mais un avantage passager. Les fonctions de juges et d'administrateurs étaient électives ; en même temps, aucun parti n'était assez puissant pour séduire ou intimider les électeurs. La réaction qui avait suivi thermidor était vaincue et calmée ; les Jacobins nuisaient à leur cause en la défendant ; les honnêtes gens avaient encore des illusions ; ils aspiraient au repos avant tout, mais ils ne se défiaient point de l'avenir, encore qu'ils ne songeassent point à le prévoir et à le préparer.

Le corps électoral de Paris nomma, à une grande majorité, MM. de Fleurieu et de Murinais au conseil des Anciens, et au conseil des Cinq-Cents, MM. Dufresne, ancien premier commis des finances sous M. Necker ; Émery, membre de l'Assemblée constituante ; Quatremère de Quincy, Bonnières et Boissy d'Anglas, que le sort avait désigné parmi les députés sortants.

Cette élection fut la première douleur du Directoire et du parti conventionnel : le choix de M. Quatremère de Quincy, un des chefs des sections au 13 vendémiaire, les irrita plus qu'aucun autre. M. de Murinais et M. Bonnières, l'avocat alors le plus distingué du barreau de Paris, passaient pour royalistes, sans avoir toutefois été mêlés à aucune intrigue de ce parti. Les choix de l'assemblée électorale de Versailles étaient plus significatifs : elle avait élu M. Vauvilliers, poursuivi injustement à propos de la conspiration royaliste, et MM. Chauveau-Lagarde et Lebon, avocats qui s'étaient particulièrement distingués dans la défense des accusés.

Chaque jour apporta des listes où le Directoire ne trouvait que de futurs opposants. A peine pouvait-on y signaler quelques élus connus pour royalistes, mais on savait par la notoriété, et même par les professions de foi prononcées dans le sein des corps électoraux, combien le nouveau tiers comptait d'hommes étrangers à tout ce qui s'était fait depuis le 10 août ; leur titre pour être élus était d'avoir été persécutés ou détenus comme suspects ; leur mission était évidemment d'exclure des fonctions publiques, et de ne laisser aucune autorité entre les mains de ceux qui l'exerçaient depuis quatre ans ; la réforme des lois révolutionnaires était aussi dans leur mandat, et spécialement la défense et la protection du culte catholique, objet de l'aversion passionnée des révolutionnaires. Une réaction des idées religieuses commençait dès lors ; la persécution avait ranimé le zèle des fidèles et amené la conversion de quelques hommes connus auparavant par leurs opinions antichrétiennes. C'était un sujet de moqueries amères et chagrines. Les journalistes et les pamphlétaires du parti révolutionnaire ou philosophique ne se lassaient point de poursuivre La Harpe de leurs épigrammes ; ce fut pour eux un grand déplaisir d'apprendre que Marmontel avait été élu par les électeurs d'Évreux, après leur avoir dit : — « Je fais vœu d'embrasser avec ardeur la religion de nos pères, dont j'ai vu avec horreur dépouiller les temples et profaner les autels. »

Quelques membres de l'Assemblée constituante, un plus grand nombre qui avaient siégé parmi les modérés de l'Assemblée législative, beaucoup d'administrateurs ou de juges à qui le suffrage des électeurs avait conféré ces fonctions pendant la courte durée de la monarchie constitutionnelle ; telle était, en général, la composition du nouveau tiers. Des noms destinés à plus de célébrité parurent alors pour la première fois. MM. Royer-Collard, Corbière, Camille Jordan, jeunes alors, n'appartenaient à aucun parti. Ils entraient dans la vie publique, sans autre vocation que de combattre l'esprit révolutionnaire et d'abolir les lois injustes qu'il avait dictées.

Une seule élection portait avec évidence le caractère royaliste : Imbert Colomès, ancien prévôt des marchands de la ville de Lyon qui l'avait élu, était un émigré rentré, agent et correspondant de Louis XVIII ; le public ne l'ignorait pas.

Le choix le plus marquant et le plus hostile au gouvernement et en même temps le plus entouré de faveur par l'opinion dominante, c'était le général Pichegru. Ses rapports avec le prince de Condé et avec Louis XVIII étaient complétement ignorés ; à peine étaient-ils soupçonnés par le Directoire ; ses titres à la faveur publique, c'était d'avoir commandé à Paris au mois de germinal 1795 et réprimé les émeutes jacobines ; sa gloire militaire était grande ; le gouvernement l'avait destitué sans qu'on sût pourquoi. C'était assez pour lui donner une grande position. D'ailleurs, l'instinct public, comme la prévoyance des hommes politiques, comprenait que désormais la force militaire disposerait des événements, et que les chefs d'armée, et non plus les chefs de parti, étaient destinés à faire les révolutions.

Le général Willot commandait à Marseille depuis près d'une année. Bien que le général Hoche eût manifesté quelques soupçons sur ses opinions qu'il croyait peu républicaines, et qu'il l'eût éloigné de l'armée de l'ouest, le Directoire jugea, que mieux qu'aucun autre, il pouvait rétablir l'ordre en Provence et réprimer la réaction jacobine que Fréron avait fait succéder à la réaction thermidorienne. Willot réussit dans cette mission au point que le gouvernement, sans écouter les plaintes et les dénonciations d'un parti, qu'habituellement il favorisait, maintint Willot dans son commandement et donna une formelle approbation à sa conduite.

Les Jacobins de Marseille s'adressèrent alors au général Bonaparte qui avait beaucoup de relations dans cette ville. Quelle que fût son impartialité et quoiqu'il eût, pendant qu'il y était, contribué à réprimer le parti anarchiste, il écrivit au Directoire en exigeant assez impérieusement que le général Willot fût éloigné de Marseille. Il était nominalement sous ses ordres, car les troupes laissées en Provence étaient censées former une division de l'armée d'Italie. Nonobstant l'insistance du général Bonaparte, Willot fut maintenu. Lorsque arriva l'époque des élections, il fut nommé député avec une faveur vivement manifestée. Il refusa d'abord et ne céda qu'aux vives instances des électeurs. Ce choix fut regardé comme royaliste, et la conduite de Willot prouva que si cette imputation était mal fondée au moment de son élection, elle ne devrait pas tarder à être justifiée.

Le général Jourdan fut élu à Limoges à cause de sa gloire militaire, plus encore que pour ses opinions républicaines.

Parmi tant d'élections, qui témoignaient de l'esprit public et des vœux de la France entière, la nomination de Barère, par le corps électoral des Hautes-Pyrénées, fut un grand scandale. Il jouissait dans cette province reculée d'une popularité qui n'a jamais varié, et jusqu'à son dernier jour, il lui a toujours été possible d'obtenir les suffrages .de ses compatriotes. Il y a eu quelques exemples pareils : des hommes abhorrés et flétris par la France entière, reniés par tous les partis, ont gardé invariablement la bienveillance et la faveur parmi une population rurale ou dans quelque petite ville. Leurs parents et leur ancien entourage s'inquiétaient peu de leurs opinions ; on voulait même ignorer leurs crimes ; ils avaient toujours été serviables ; ils étaient restés simples dans leurs manières, bienveillants dans leur accueil ; aucun autre personnage dans le canton n'était devenu puissant ou important ; ils y étaient restés considérables et sans rivaux ; de sorte que leurs amis politiques avaient toute facilité pour réussir dans une cabale électorale. Lorsque l'élection de Barère fut connue, l'indignation publique éclata de toutes parts. Ce fut surtout au conseil des Cinq-Cents qu'elle fut vivement exprimée. — « Barère, dit-on, est nommé ! » s'écriait Dumolard ; Barère ! vous frémissez à ce nom ; dans toute la France qui n'a pas à lui redemander un père, un fils, un frère, un ami ? Et il siégerait au milieu de nous ! et qui voudrait s'asseoir à côté de lui ?

— « Personnel criait-on ; personne ! »

L'orateur rappela que Barère avait dû être déporté en vertu d'une loi ; il demanda pourquoi cette loi était restée sans exécution. — « L'amnistie ne pouvait lui être appliquée. S'il est éligible, Collot et Billaud peuvent revenir de Cayenne pour être élus représentants. »

Lamarque n'osa prendre la défense de Barère. C'eût été une trop grande offense au sentiment public et à la disposition de l'assemblée, mais il se montra inquiet de l'exception faite à une amnistie qui, selon lui, avait dû être générale. — « Vous saviez-bien en l'accordant, disait-il, et vous ne pouviez dissimuler qu'il y a des crimes qui appartenaient, non aux individus, mais à la Révolution ; vous avez reconnu que la force des circonstances. » — Cette excuse générale de tous les crimes de la Terreur excita de vifs murmures.

— « Ce n'est pas, continua-t-il, que je veuille faire le procès de la Révolution ; je veux seulement dire que la fatalité, que la force des circonstances ont entraîné beaucoup d'hommes qui se sont laissés aller à des crimes, dont leur caractère connu ne devait pas les faire supposer coupables. » — Les murmures et les interruptions troublaient et intimidaient l'orateur.

— « Si vous attaquez des individus, la récrimination sera facile. De mon côté, je pourrai signaler tel ou tel individu qui aura commis des actes de royalisme, de contre-révolution. » — « Nommez, » lui criait-on. — « Eh bien, disait-il, si un homme coupable d'avoir agi pour la contre-révolution était élu représentant, je respecterais en lui le peuple qui l'aurait choisi : dans un autre sens je réclame la même justice. » — Puis Lamarque demanda pour les gouvernants d'un État républicain, l'inviolabilité d'un monarque constitutionnel. — « Si la constitution est respectée, n'importe quels soient les hommes appelés au gouvernement, le peuple sera heureux. »

— « On ne pouvait s'attendre, disait Bornes, que le nom de Barère excitât ici quelque sollicitude, et que pour le justifier, on flétrirait la plus belle, la plus glorieuse révolution qui ait eu lieu dans le monde. Non, les crimes de la Terreur n'appartiennent pas à la Révolution. Ces crimes sont à ceux qui, comme Barère, méditaient, préparaient, commandaient les forfaits dont la France était épouvantée. Le nom de Barère ne devrait pas être proféré ici. Nous voulons seulement savoir par quel privilége, par quelle faveur, condamné à la déportation, il a trouvé le moyen de rester impuni, et même libre d'intriguer pour surprendre les suffrages de ses concitoyens ; libre de les déshonorer en se faisant élire par eux, et de donner à l'Europe le scandale d'un bourreau du peuple devenant son représentant. »

Quelques orateurs parlèrent encore, non point pour Barère ; au contraire, ils le chargèrent de malédictions et d'opprobre. Les thermidoriens retrouvèrent leur verve contre les hommes de la Terreur ; mais ils ne pouvaient laisser passer une justice exercée contre un révolutionnaire, sans chercher un équivalent en dénonçant le royalisme ; ils parlèrent, sans désigner personne, des élections où les royalistes, toujours désespérés, mais entreprenants, avaient mis la main.

Légalement parlant, cette discussion était prématurée. La question devait être décidée, lorsque les pouvoirs des nouveaux élus seraient vérifiés. Alors seulement on devait décider si Barère était éligible. Mais l'histoire ne doit pas omettre quel jugement portait alors l'opinion nationale sur les hommes, dont la réhabilitation a été si hardiment proposée, lorsque recommençaient à fermenter les mêmes passions révolutionnaires qui avaient fait jadis le régime de la Terreur ; il fallait dire aussi comment étaient reçues les excuses tirées des nécessités de la Révolution ou de l'énergie du patriotisme.

Le résultat des élections fut connu avant la fin d'avril ; mais les nouveaux députés ne devaient prendre séance que le 20 mai[2]. Pendant cet intervalle le conseil des Cinq-Cents délibérait déjà sous l'influence de cette majorité nouvelle, qui allait faire entrer le pouvoir législatif dans une autre voie. Le parti conventionnel, déchu par le suffrage populaire, n'essayait plus de lutter.

Les victoires des armées, et plus encore l'espérance d'une paix prochaine, répandaient un sentiment de satisfaction et de sécurité qui ne comportait plus les mesures rigoureuses et tyranniques dont les dangers de la patrie avaient été le motif ou le prétexte : l'esprit d'alarme, de méfiance et de chagrin des révolutionnaires était pour le moment réduit au silence. En même temps, les modérés du Corps législatif voulaient honorer la fin de cette session par les lois de justice et de réparation, que jusqu'alors ils n'avaient pu obtenir.

 

Une commission avait été chargée, depuis quelques semaines, de la mission assez vague de rechercher quelles lois étaient contraires à la Constitution, et d'en proposer l'abolition ou le redressement[3]. Quinze jours seulement avant l'ouverture de la nouvelle session, cette commission rendit un premier compte de ses travaux ; il se divisait en deux parties : l'examen des lois contraires au droit de propriété, et l'examen des lois contraires aux droits des personnes.

« Ce travail est immense, disait M. Desmolins, député du Gers, premier rapporteur ; toutefois, ne vous alarmez point ; tout ce qui a été fait n'est point contraire à la justice et à la raison. Parmi ces innombrables lois il en est de très-sages, en harmonie avec notre régime actuel. Pendant l'association difficile qui fut tentée - entre la monarchie et la liberté, il a été rendu des décrets salutaires ; l'Assemblée législative en a voté qui doivent être conservés ; la Convention même a fait des lois qui portent l'empreinte sacrée de la liberté. Elle a supprimé le tribunal de sang et le code révolutionnaire, qui envoyaient avec une légèreté féroce tant de victimes à l'échafaud ; plus de comités de surveillance dans chaque commune ; plus de ces sociétés populaires, qui se constituaient en pouvoir politique, où la rage, l'ambition et la vengeance, dévouaient à la mort le citoyen dont on voulait envahir les dépouilles.

« Le maximum fut aboli, la famine cessa, le calme fut rétabli ; une constitution fut donnée à la France. »

Ici le rapporteur expliquait comment les efforts, les complots, les calomnies des factions qui s'acharnaient à renverser le nouveau gouvernement avaient jusqu'alors empêché le Corps législatif de travailler à la réforme des lois. Il distribuait avec impartialité un blâme sévère sur la faction royaliste comme sur les révolutionnaires anarchistes. Puis il faisait une distinction entre les lois mauvaises et les lois inconstitutionnelles, entre les lois qui incriminaient des actes innocents et les lois qui punissaient avec trop de rigueur des délits réels, mais sans gravité ; comme, par exemple, la confiscation de tout édifice où seraient trouvées des armoiries ; la peine de mort contre tout citoyen qui placerait des capitaux dans les pays en guerre avec la République ; contre tout étranger, natif d'un pays en guerre avec la République, qui entrerait en France ; contre une garnison qui capitulerait avant d'avoir soutenu un assaut ; la loi qui condamnait à être rasée toute ville qui donnerait asile à des brigands.

Ce premier rapport ne se terminait par aucune proposition ; la commission avait voulu seulement indiquer l'esprit qui l'avait dirigée dans un travail si difficile, et qui devait nécessairement avoir une longue durée.

M. Bontoux, député des Hautes-Alpes, était chargé de traiter plus spécialement, dans un second rapport, la législation relative à l'état des personnes ; il commença par présenter des considérations générales, témoignage fidèle de l'opinion dominante ou pour mieux dire, de l'opinion publique, à l'époque où les élections opéraient un si grand changement.

Il déplorait les moyens violents qui avaient été employés pour sauver la République, et les lois qui avaient opprimé ou proscrit des classes entières de citoyens ; toutefois, il ne niait pas entièrement la nécessité de quelques-unes de ces mesures. — « Mais elles deviendraient des crimes dès qu'elles cesseraient d'être commandées par l'intérêt de l'État. Une révolution est toujours un fléau pour la génération où elle éclate ; néanmoins je ne suis pas de ceux qui préféreraient un éternel despotisme aux orages d'une juste insurrection ; ces amis du repos rendraient inamovible le sceptre de fer des tyrans et les laisseraient se livrer à la démence du pouvoir absolu. J'entends faire le procès à tous les hommes qui ont pris quelque part à nos débats politiques ; on les qualifie des épithètes les plus odieuses ; la haine de la liberté pervertit tellement le jugement qu'il y a des hommes qui n'ont pas honte d'associer dans leurs imprécations Condorcet à Marat. Les opinions hostiles à la République ou qui ne la conçoivent pas sans le désordre, sont de trois sortes : les partisans de l'ancien régime, de la Constitution de 1791 et du code anarchique de 1793.

« Les premiers ne sont plus à craindre ; ils n'avaient de véritables auxiliaires que la coalition ; elle est vaincue et dissoute par les triomphes de nos armées.

« Les seconds restent convaincus de leurs idées, mais non point passionnés ; la plupart d'entre eux ont intérêt à maintenir l'ordre actuel ; beaucoup ont acquis des biens nationaux ; ils savent qu'une royauté restaurée commencerait par les proscrire ; ils sont disposés à respecter et soutenir de toutes leurs forces la constitution actuelle.

« Les troisièmes sont des insensés, sans aucune notion politique ; ils veulent, non pas une égalité de droits, mais l'égalité de fait, c'est-à-dire la législation du brigandage, l'anéantissement de toute industrie, le renversement de toute morale et de toute société ; leurs chefs sont des ambitieux qui promettent hypocritement l'apparence du pouvoir à la multitude pour en usurper la réalité. Ils ont été jusqu'ici les plus dangereux ennemis ; mais ils cesseront de l'être quand les fonctions publiques seront exercées par des hommes sages et honorables ; d'ailleurs cette multitude, qu'on a si souvent trompée et égarée, éprouve aujourd'hui le besoin du calme ; elle comprend que l'abondance est incompatible avec l'anarchie ; la voix des tribuns tonne aujourd'hui dans le désert. »

Après cet exposé de l'état de l'opinion, le rapporteur se félicitait que la France fût rentrée dans l'ordre et le calme. Les guerres civiles étaient finies ; la paix allait être conclue avec les puissances continentales ; la République voyait s'évanouir tous les dangers qui la menaçaient. — « Serons-nous, ajoutait-il, plus opiniâtres envers nos concitoyens qu'envers nos ennemis ? Maintiendrons-nous notre gouvernement en état d'hostilité contre une partie de la nation ? » —Tel était le préambule d'un projet de résolution dont le texte était loin d'être aussi vaste que les motifs, et qui devait faire cesser une seule des lois d'exception et de proscription : il s'agissait de cette loi du 3 brumaire, tant reprochée aux vainqueurs de vendémiaire, si souvent discutée depuis le commencement de la session, et maintenue avec obstination par les Conventionnels qui la regardaient comme leur sauvegarde ; elle n'avait jamais cessé d'être une loi de circonstance, puisqu'elle n'interdisait que provisoirement l'entrée du Corps législatif à un certain nombre de députés élus, mais non remplacés. A ce moment, la question prenait un nouvel intérêt puisque les corps électoraux avaient choisi pour leurs représentants beaucoup d'hommes à qui cette loi interdisait les fonctions que la confiance du peuple leur conférait.

Le rapporteur, s'adressant au parti qui voyait avec chagrin cesser cette exclusion, disait : — « N'invoquez plus le démon de la peur ; ne dites point que de nouvelles conspirations vont éclore : terreur pusillanime î Depuis un an la marche du gouvernement constitutionnel n'a pas été entravée dans sa marche par ses ennemis, mais par le zèle ombrageux, par les éternelles inquiétudes de ses ardents amis. Rassurez-vous, républicains, vous recueillerez enfin le prix de vos sacrifices ; vous serez libres ; mais vos concitoyens le seront aussi. Un régime arbitraire rie pèsera plus sur aucune caste, sur aucune famille, sur aucun citoyen. »

Et comme en ce moment nul orateur ne montait à la tribune sans exprimer le sentiment de joie nationale que suscitaient les victoires et la paix, le rapporteur terminait en disant : « Braves guerriers, que ma voix n'est-elle assez éloquente pour être l'organe de la reconnaissance nationale ! Si la liberté existe, c'est à vous qu'elle doit son triomphe. Les excès et les crimes ont souillé son berceau ; elle a été défendue par votre courage, honorée par votre triomphe. »

Le projet de résolution était ainsi conçu : - « La loi du 3 brumaire an iv, qui exclut, jusqu'à la paix générale, de toute fonction publique, les individus y désignés, cesse d'avoir son effet. — Les représentants du peuple suspendus de leurs fonctions par ladite loi, rentreront dans le Corps législatif. » — La même disposition s'appliquait à tous les fonctionnaires publics. — L'exclusion donnée aux amnistiés par une loi postérieure était aussi levée. — Enfin les mesures de précaution prises par suite des poursuites exercées contre Babeuf et ses complices, et contre les conjurés de Grenelle, étaient aussi abrogées.

Il y eut peu de discussion sur ce projet ; le parti auquel il déplaisait ne fit que des objections de forme. Ses orateurs arguaient d'un article de la Constitution qui interdisait de reproduire, avant un an de délai, une proposition rejetée ; or une motion relative à la loi du 3 brumaire avait été repoussée par le Conseil. La commission s'était précautionnée contre cette objection par une subtilité. La motion avait proposé que la loi du 3 brumaire fût « rapportée ». La commission demandait qu'elle fût « abrogée ».

Comme la majorité était résolue à approuver le projet, elle jugea que cette explication était suffisante.

Le conseil des Anciens fut plus scrupuleux ; l'objection tirée du texte de la Constitution fut longuement discutée sans aucun esprit de parti, et la résolution du conseil des Cinq-Cents fut rejetée par quatre-vingt-treize votants contre quatre-vingt-dix.

 

Pendant les derniers débats qui précédèrent la nouvelle session, un incident survint qui, à une autre époque, aurait sans doute causé plus de rumeur dans le parti révolutionnaire[4]. Un nommé Poule s'était présenté chez Sieyès ; il lui avait raconté la misère dans laquelle il était tombé, et avait sollicité sa protection pour obtenir des secours du gouvernement ou le remboursement d'une créance qu'il prétendait avoir. Sieyès avait répondu que, quelle que fût sa bonne volonté, il ne pouvait rien en sa faveur ; alors cet homme était devenu menaçant. — « Les autres représentants à qui je me suis adressé m'ont fait la même réponse. Vous êtes tous des tyrans ; vous abusez du pouvoir que le peuple vous laisse. » — Parlant ainsi, il avait dirigé un pistolet sur Sieyès qui le détourna de sa main ; mais une balle perça le poignet et une autre effleura seulement le corps. Sieyès conserva son sang-froid, sortit de sa chambre en fermant la porte sur l'assassin, et envoya sa servante chercher la garde et un chirurgien.

Le meurtrier était provençal comme Sieyès, neveu de l'abbé Poule, prédicateur qui- avait eu quelque renommée ; il avait été soldat, puis moine, curé constitutionnel, membre zélé d'une société populaire et maintenant grand partisan de Babeuf, du bonheur commun et de l'égalité de fait ; il ne se montra ni troublé ni exaspéré ; on voyait qu'il avait fait le sacrifice de sa vie, qu'il s'était décidé à l'assassinat comme au suicide.

Un message du Directoire annonça le crime au conseil des Cinq-Cents. Le représentant Hardy, qui était chirurgien, avait pansé la blessure et retiré la balle ; il rendit compte de l'état de Sieyès, qui ne présentait aucun danger. Le Conseil ordonna que chaque jour un bulletin de la santé de Sieyès serait lu à la séance, et que de plus amples renseignements seraient demandés au Directoire.

Le lendemain, Lamarque essaya de donner à cet événement des conséquences politiques ; il reprochait à ses collègues de n'avoir pas exprimé assez de douleur et d'indignation. — « Si l'on voit le couteau sanglant du royalisme et de la contre-révolution menacer publiquement et frapper avec audace les plus fermes soutiens de la liberté ; si les meurtriers royaux osent effectuer les crimes qu'inspirent et organisent chaque jour les innombrables corrupteurs de l'esprit public, et si nous, représentants du peuple, nous montrons de l'indifférence ou de la tiédeur, il ne faut pas le dissimuler, la République est en danger ! »

Lamarque continua longuement sur ce ton, accusant les journalistes et les conspirateurs, assurant que de nouveaux complots étaient tramés chaque jour, suppliant ses collègues d'abjurer un système de prudence et de mollesse, qui perdait la République. Il sembla dire que les royalistes comptaient sur les nouvelles élections. On lui demanda ce qu'il concluait, quelles mesures il avait intention de proposer. — « L'assassin est connu, disait-on, il est arrêté. Les lois prononcent la peine de son crime et ont institué des tribunaux pour le juger. Que faut-il de plus ? »

Lamarque demanda qu'une commission fût chargée de faire un rapport sur la situation de la République, sur les moyens de ranimer l'esprit public, de prévenir et de réprimer les atteintes que les conspirateurs ne cessaient de porter au gouvernement et à la Constitution.

Thibaudeau montait à la tribune pour combattre la proposition ; Lamarque la retira et il n'en fut plus question. Peut-être le parti dont il était l'organe avait-il espéré que cette commission pourrait être composée de manière à tenter, d'accord avec la majorité du Directoire, le coup d'État qu'une commission semblable avait essayé, lorsque Thibaudeau avait renversé tous les projets de Tallien. Cette supposition n'était pas entièrement hasardée ; on savait que peu de temps auparavant, Tallien, Barras et Sieyès, conseiller secret de la faction conventionnelle, avaient délibéré entre eux sur l'opportunité d'un acte dictatorial qui aurait suspendu les élections. Mais ce n'était point par une délibération législative que cet attentat pouvait être consommé ; la majorité ne s'y serait point prêtée. La situation n'était plus la même qu'au 13 vendémiaire ; alors l'armée avait été nécessaire pour défendre la Convention ; 5 maintenant, c'était contre le Corps législatif qu'il eût fallu l'employer.

 

Lors donc que fut arrivée l'époque où devaient être installés les nouveaux élus, le Directoire et ses amis étaient provisoirement résignés.

Les hommes prudents ou bien informés, et spécialement les principaux membres du conseil des Anciens, n'ignoraient point que le danger d'une intervention militaire était suspendu sur leurs têtes. Mais les partis n'ont point de sagesse. Les modérés ne formaient pas même un parti marchant dans la même voie pour atteindre un même but ; ils n'avaient ni chefs, ni discipline, ni ensemble. Quelques députés des Cinq-Cents se réunissaient habituellement dans un hôtel de la rue de Clichy, et cette société avait de plus en plus les inconvénients d'un club ; on s'y animait les uns les autres : la parole y tenait plus de place que la réflexion et le calcul.

Tel était l'état des esprits dans la région politique, au moment où arrivèrent les députés du nouveau tiers. La séance du conseil des Cinq-Cents fut ouverte à huit heures du matin. Un secrétaire fit l'appel nominal. Au nom de Barère, des murmures s'élevèrent de toutes parts : il était absent. Les noms de Pichegru et de Jourdan furent accueillis par des témoignages de satisfaction.

Les procès-verbaux des élections furent distribués à des commissions de neuf membres : chacune était chargée d'examiner trois procès-verbaux. Les rapporteurs se succédèrent bientôt à la tribune. Quelques procès-verbaux, qui constataient des scissions dans les corps électoraux, et par conséquent des élections doubles, furent renvoyés à une commission spéciale.

Lorsqu'un des rapporteurs en fut venu au département des Hautes-Pyrénées, un silence attentif régna sur tous les bancs : — « L'élection de Bertrand Barère, pour le conseil des Cinq-Cents, est déclarée nulle. » Telle fut la rédaction proposée, « elle était motivée sur le décret qui l'avait condamné à la déportation et privé des droits de citoyen ; ainsi il était inéligible. »

Cette décision n'éprouva aucune contradiction ; quelques membres demandèrent qu'un message fût adressé au Directoire pour s'informer des motifs qui l'empêchaient d'exécuter le décret de déportation : cette remarque n'eut aucune suite.

Alors on procéda à la formation du bureau ; les votants étaient au nombre de quatre cent quarante-quatre. Pichegru obtint trois cent quatre-vingt-sept voix et fut proclamé président. Les secrétaires furent tous choisis parmi les modérés : Siméon, Vaublanc, Henry Larivière, Parisot.

Lamarque, qui était président, quitta le fauteuil en y appelant « le général Pichegru », ou, pour parler plus correctement, ainsi qu'il en fut averti, « notre collègue Pichegru ». Il lui remit l'écharpe, insigne de la présidence ; Pichegru remercia en termes convenables le Conseil de la bienveillance dont il recevait un si honorable témoignage, et demanda beaucoup d'indulgence pour le peu d'habitude qu'il avait des assemblées délibérantes.

Au moment où la séance allait finir, M. Penières demanda la parole. — « Vous ne terminerez pas cette mémorable séance sans un grand acte de justice et de respect pour la Constitution. Nos nouveaux collègues viennent de prendre place avec nous ; mais il est encore d'autres élus du peuple qui devraient être ici ; ils ont été écartés de leurs fonctions par des lois spéciales et particulières : lois que vous avez rendues en conformité à la loi du 3 brumaire. Cette loi détestée, vous avez voulu l'abroger ; le conseil des Anciens a été retenu par un scrupule constitutionnel ; mais il nous est permis d'annuler les lois spéciales que nous avons votées pour l'appliquer à nos collègues. En conséquence, je propose de les rappeler. » — Cette proposition fut accueillie par des applaudissements. Une objection fut présentée : ces lois spéciales n'étaient, en réalité, que l'exécution de la loi du 3 brumaire ; ainsi, on ne pouvait les abroger tant que cette loi subsistait. Mais le conseil des Cinq-Cents n'était pas disposé à entendre une contradiction quelconque au sentiment de la majorité. La proposition de Penières fut votée par urgence et presque à l'unanimité.

L'entrée d'un nouveau tiers dans le conseil des Anciens n'y produisait pas un changement aussi marqué ; le parti conventionnel ne l'avait jamais dominé ; les modérés y reconnaissaient pour chefs, ou du moins écoutaient comme conseillers, des hommes graves et sages, dont l'influence allait continuer, lors même qu'ils avaient à guider une majorité plus nombreuse.

La présidence du Conseil, ainsi renouvelée, fut donnée par cent trois votants contre quarante-sept, à Barbé-Marbois. Le choix de Pichegru, élu par le conseil des Cinq-Cents, était une imprudente bravade. Ni le public, ni aucun de ceux qui lui donnaient leur suffrage ne savait ses trahisons ; mais il avait été destitué par le Directoire ; il était l'ennemi personnel du général Hoche ; les honneurs qu'on lui rendait semblaient le témoignage d'une méfiance malveillante contre le général Bonaparte. Enfin, l'opinion hostile à tous les hommes de la Révolution semblait évidemment se rallier à ce nom.

L'élection de M. de Marbois par le conseil des Anciens n'avait pas le même caractère. Il n'était ni ne voulait être un homme de parti ; son austère probité, sa physionomie de magistrat lui donnaient un rang distingué entre les hommes que l'opinion publique honorait le plus. Mais il avait été placé, comme ministre possible d'une restauration, sur les notes de La Villeheurnois. Il passait, parmi les révolutionnaires, pour avoir assisté aux conférences de Pillnitz ; imputation absurde et qu'il avait démentie sans réussir à y faire renoncer ceux qui l'avaient inventée et répétée. C'en était assez pour donner à ce choix une couleur royaliste.

 

Une élection beaucoup plus importante et qui devait avoir une grande influence sur le prochain avenir, c'était l'élection du directeur qui allait remplacer celui que désignerait le sort ; on s'était fort préoccupé de cette chance. Les Conseils avaient, par une loi expresse, réglé que le tirage de cette loterie se ferait dans une séance tenue publiquement par le Directoire. Il s'était, par un message, opposé à cet acte du Corps législatif, qu'il regardait comme le témoignage d'une méfiance injurieuse, et même comme une intervention inconstitutionnelle dans les attributions du pouvoir exécutif. Nonobstant cette démarche, la loi avait été votée, et le 30 floréal, la veille de l'installation des nouveaux députés, le nom de Letourneur de La Manche sortit de l'urne. C'était lui qui devait être remplacé. Le parti révolutionnaire avait hautement désiré que ce nom sortît de l'urne ; il avait manifesté la crainte que le nouveau directeur, venant s'ajouter à Carnot et à Letourneur, ne donnât une majorité constante contre les deux directeurs qui resteraient pour représenter le parti révolutionnaire ; de sorte que le public demeura persuadé que Letourneur n'avait pas été loyalement désigné par le sort, et qu'il se retirait par suite de quelque arrangement frauduleux. On pouvait le supposer ainsi, d'autant plus que le Directoire, sans obéir à la loi, avait procédé au tirage en séance secrète. La tradition a adopté ce bruit public. Le mémoire de Carnot atteste le contraire.

« La soif du pouvoir était inextinguible chez Rewbell. Lors du tirage au sort, sa vue était tellement troublée, en ouvrant le billet, que, quoique ce billet fût pour rester, il lui échappa de dire : « C'est moi. » Je lui en fis quelques plaisanteries, et il convint de son trouble. »

L'élection du directeur, qui devait le remplacer était la plus grande affaire du moment. Rewbell, Barras et le parti révolutionnaire n'avaient aucun espoir d'obtenir un choix conforme à leurs vœux et à leurs opinions ; ils se résignèrent à prendre pour leur candidat Cochon de L'Apparent, ministre de la police, qui jouissait d'une grande faveur parmi les modérés ; il avait voté la mort du roi ; quoiqu'il en témoignât un repentir sincère, il n'en avait pas moins cette conformité avec les autres directeurs, et la magistrature suprême serait restée composée de cinq régicides.

Ceux des modérés qui, sans conspirer, sans avoir aucun rapport avec l'émigration, désiraient et même espéraient le rétablissement de la forme monarchique, voulaient porter au Directoire l'amiral Bougainville, dont les opinions étaient fort connues pour contraires à la République et aux républicains, mais il avait refusé l'honneur qu'on voulait lui faire.

La candidature qui trouvait le plus de faveur dans l'opinion publique, et que les modérés sages des deux Conseils préparaient depuis assez longtemps, c'était celle de Barthélémy, ministre de France en Suisse. A son nom s'attachait l'idée de paix ; il avait négocié et signé les traités avec la Prusse et l'Espagne ; il jouissait d'une considération européenne. Sans manquer à ses devoirs ni aux convenances, en se conformant aux instructions du comité de salut public et du Directoire, il avait laissé voir combien la politique et les habitudes révolutionnaires lui causaient de dégoût et d'aversion ; ses manières et son langage conservaient la dignité et la distinction acquises par une longue pratique de la diplomatie. Il s'était refusé aux instances qui lui avaient été faites ; il se sentait une extrême répugnance à siéger comme collègue auprès des directeurs, auprès de Rewbell surtout qu'il avait vu à l'œuvre lorsqu'il était venu à Bâle rompre les négociations commencées pour la paix générale, et qui sans cesse lui envoyait des instructions destinées à vexer la Suisse, à y préparer une révolution. Malgré sa réponse aux propositions qui lui furent portées par son frère, on espéra que s'il était nommé, il se déciderait à accepter et l'on continua à travailler pour son élection.

Dans la séance du 24 mai, le conseil des Cinq-Cents choisit les dix candidats parmi lesquels le conseil des Anciens devait élire un membre du Directoire ; il y avait quatre cent cinquante-huit votants. M. Barthélémy en obtint trois cent neuf ; M. de Bougainville deux cent soixante-quatre ; les huit autres candidats ne furent pas, comme à l'élection de 1795, des hommes inconnus, de faux candidats destinés à compléter le nombre voulu et à forcer le choix du conseil des Anciens : la liste était composée de noms honorables ; c'étaient MM. Vieillard, avocat général au tribunal de cassation, qui venait de remplir les fonctions du ministère public dans le procès de Babeuf ; Redon de Beaupreau, administrateur de la marine ; Tarbé, qui avait été ministre des finances en 1792 ; Germain Garnier, traducteur de Smith, homme d'esprit et de savoir ; Borda, membre de l'Académie des sciences ; Desmeuniers, ancien député à l'Assemblée constituante ; L'Apparent, ministre de la police, et le général Beurnonville.

Cette liste prouvait que la majorité du conseil des Cinq-Cents n'appartenait pas à un parti exagéré, exclusif ou passionné dans ses projets.

Le conseil des Anciens donna à M. Barthélemy cent trente-huit suffrages sur deux cent dix-huit. L'Apparent en eut soixante et quinze.

Un courrier fut aussitôt expédié à M. Barthélemy avec une lettre pressante de M. de Marbois ; son frère arriva aussi chargé de renouveler les instances des deux Conseils ; il accepta et partit immédiatement pour Paris.

La situation était nouvelle ; le parti révolutionnaire avait perdu la souveraineté législative ; l'opinion publique lui était contraire ; maintenant ses adversaires, et non pas lui, avaient le verbe haut ; mais le pouvoir exécutif continuait à lui appartenir, et la majorité, parmi les directeurs, restait disposée aux mesures les plus violentes et les plus contraires à la loi, à la justice, à l'humanité.

La nouvelle majorité du conseil des Cinq-Cents montra d'abord l'intention de suivre une conduite réservée, de ne point se lancer dans une réaction précipitée, et de n'engager aucune lutte ouverte avec le Directoire. D'ailleurs, il fallait aux députés qui arrivaient quelque temps pour connaître le terrain, pour se mettre en relation avec leurs collègues. Réformer la législation révolutionnaire ; tel était le mot d'ordre du parti modéré.

Il était encore difficile d'obtenir des adoucissements et un retour à la justice dans la législation relative aux émigrés ; la violence du parti révolutionnaire reparaissait sur toutes les questions qui s'y rapportaient. Presque toutes les propositions faites pour la réforme de ce code de persécution échouèrent ou furent ajournées, quoiqu'il arrivât sans cesse des pétitions pour se plaindre des vexations que les commissaires du Directoire exerçaient dans les départements en s'appuyant sur ces lois.

Un autre motif de réclamations, plus nombreuses encore, excitait aussi l'indignation des révolutionnaires, et ils trouvaient des auxiliaires dans l'opinion philosophique ou dans l'intolérance irréligieuse : de toutes les parties de la France des pétitionnaires demandaient la liberté des cultes, s'opposaient à la vente des églises et des presbytères.

 

Toutes les questions relatives à cette plainte universelle furent renvoyées à une commission. Camille Jordan en était le rapporteur[5]. C'est la première fois que fut entendue la parole éloquente d'un des plus nobles et des plus vertueux orateurs qui aient honoré la tribune parlementaire ; il avait alors vingt-six ans ; à la puissance de son talent se joignaient la douceur de sa physionomie, le charme de ses manières, son accent de sincérité, sa voix sympathique. Il faudrait transcrire tout son discours, dont le souvenir est resté historique à cause de l'effet qu'il produisit ; nous en rapporterons quelques passages. En parlant du grand nombre de pétitions, et des recommandations adressées par les électeurs à leurs élus ; il disait : « Ne vous étonnez pas de l'intérêt qu'attachent aux idées religieuses, ces hommes habitués à s'en nourrir. Ce sont elles qui leur assurent des jouissances indépendantes du pouvoir des hommes et des coups du sort. Ce sont elles qui tempèrent cette inégalité indispensable à l'existence des sociétés humaines ; leur besoin est senti surtout par les peuples en révolution ; alors il faut aux malheureux l'espérance ; elles en font luire un rayon dans l'asile de la douleur ; elles éclairent même la nuit du tombeau ; elles ouvrent devant l'homme mortel et fini des perspectives magnifiques et infinies. Législateurs, que sont vos bienfaits auprès de ce bien immense ! Vous plaignez l'indigent, la religion le console ; vous réclamez ses droits, elle lui apporte des jouissances. Nous parlons souvent de notre amour pour le peuple, de notre respect pour ses volontés ; si ce langage n'est pas vain, respectons, avant tout, les institutions chères à la multitude. De quelque nom que notre philosophie se plaise à les désigner ; quelles que soient les hautes et exquises pensées où elle peut nous élever, c'est aux institutions religieuses que le peuple a arrêté ses volontés ; c'est là où il a fixé son attention. Tous nos systèmes doivent s'abaisser devant cette volonté souveraine.

« En accomplissant le vœu de l'humanité, vous suivrez aussi le conseil de la politique ; en contentant le peuple, vous affermirez toutes les lois. Oui, législateurs, il est utile et précieux pour vous que les religions existent, qu'elles exercent en liberté leur puissante influence ; elles seules parlent efficacement de la morale au peuple ; elles seules ouvrent son cœur aux affections douces ; elles lui impriment le sentiment de l'ordre ; elles préparent votre ouvrage ; elles pourraient presque l'achever sans vous. Depuis quelques années nous avons décrété des milliers de lois. Nous avons réformé tous les codes, et jamais plus de crimes n'ont ravagé notre belle patrie. Pourquoi ? C'est qu'on a fait disparaître du cœur des Français cette grande loi qui seule enseigne le juste et l'injuste, cette loi qui donne la sanction à toutes les autres. Faites revivre cette loi puissante ; donnez à tous les cultes la faculté de la rappeler dans les cœurs. Nous n'aurons plus besoin de tant d'ordonnances et de peines. Le législateur a moins à faire quand les hommes sont bons : les lois ne sont que le supplément de la morale des peuples. »

L'orateur, après avoir développé l'avantage et la nécessité d'une liberté sincèrement accordée au culte, tirait les conséquences du système adopté dans la constitution d'alors, où l'autorité civile n'avait point recherché le secours et l'appui de la religion, et la considérait seulement comme une liberté légale, comme un droit privé de chaque citoyen.

De là il déduisait que le prêtre n'étant pas un fonctionnaire reconnu et rétribué par l'État, il ne devait lui être demandé ni serment, ni déclaration politique ; puis il expliquait comment, sans être ennemi du gouvernement, sans conspirer contre la République, on pouvait répugner à prendre un engagement quelconque, lorsqu'on n'avait aucun service public à accomplir.

Par une autre conséquence de la liberté laissée au culte, les citoyens devaient avoir le droit de choisir ou de reconnaître leurs ministres. L'étendue de leur autorité religieuse, le mode suivant lequel ils s'exercent, étaient hors de l'empire du pouvoir civil.

D'après le même principe, les citoyens devaient avoir aussi le droit d'acheter ou de louer des temples pour l'exercice de leur culte, de s'y rassembler, d'y ériger les signes de leur croyance, d'en pratiquer les cérémonies, d'en publier les doctrines.

— « Ils pourront également pratiquer leur culte et s'environner de ses signes, dans les hospices civils ou militaires, dans les lieux de détention où, confinés par des infirmités ou par la rigueur des lois, ils ont plus besoin de consolations religieuses. »

En énumérant les libertés que doit respecter et garantir un gouvernement et indifférent à la religion et qui ne lui donne aucune place dans la loi politique, l'orateur faisait remarquer que ces libertés n'étaient point alors accordées par les pouvoirs de la République et qu'un despotisme vexatoire régnait sur les pratiques religieuses.

Il regardait encore comme indispensable de faire cesser le plus étonnant abus de la police directoriale.

— « Il doit être permis aux citoyens d'avoir dans leur maison un temple domestique. » — La religion catholique prescrit pour les malades et les mourants des cérémonies qui sont accomplies dans l'intérieur du domicile ; la loi qui les proscrirait fournirait aux agents de l'autorité un prétexte pour violer l'asile des citoyens, et rappellerait l'odieuse pratique des visites domiciliaires.

— « La détermination des jours fériés et des jours de repos est encore une attribution de l'autorité religieuse. » — C'était un point essentiel, car le Directoire avait ordonné que le décadi serait un jour de repos, et le dimanche un jour de travail : des peines étaient portées, des jugements rendus contre les contrevenants.

Une autre liberté était encore demandée pour la religion ; l'autorisation de convoquer aux exercices de leur culte les personnes qui volontairement en suivaient les pratiques était certes d'une moindre importance que les autres permissions légales réclamées par le rapporteur ; mais il savait que la vivacité et les efforts des opposants se porteraient sur ce point. Ils s'étaient tellement exaltés sur la question des cloches, qu'il semblait que ce fût le point capital de la discussion.

Une loi assez récente[6] en avait interdit l'usage sous des peines sévères : un an de prison et la déportation en cas de récidive menaçaient le prêtre qui ferait sonner une cloche. Comme c'est une habitude et un moyen nécessaire de convocation dans les campagnes, la commission avait à se prononcer sur une foule de réclamations. — « On nous disait qu'une forte prévention s'opposerait à l'abrogation de la loi ; on assurait que des hommes, dont l'imagination était frappée, avaient lié au son des cloches, à leur seul nom, les plus lugubres idées ; qu'ils croyaient entendre dans leur retentissement le réveil d'une religion dominante ou l'appel d'une contre-révolution. En réfléchissant bien, nous n'avons pu nous persuader que de tels préjugés fussent accueillis dans cette enceinte ; il était donc de notre devoir de vous proposer avec franchise ce qui nous semble utile et juste. »

De sorte que de longs développements étaient donnés sur cette question ; toutes les objections, même les plus futiles, étaient discutées sérieusement et avec détail.

Puis le rapporteur disait : — « Poursuivez avec fermeté votre glorieuse carrière. Soyez humains et justes, et vous ne craindrez pas que les cloches du peuple sonnent son insurrection contre vous et vos lois. L'expérience a répondu à toutes ces alarmes ; on a proscrit les cloches, elles sonnent encore ; la loi n'est obéie que dans les villes, elle est généralement violée dans les campagnes ; aucune insurrection n'éclate. La loi reste inexécutée ; c'est un scandale que vous ferez cesser en l'abolissant ; son abrogation est universellement sollicitée. Les cloches sont non-seulement utiles au peuple ; elles lui sont chères. Elles sont pour lui une des jouissances que lui donne son culte. Lui refuserons-nous cet innocent plaisir ? Vous pouvez à peu de frais contenter les vœux de la multitude ; votre condescendance sera juste et raisonnable. Pourquoi opposerions-nous donc une superstition philosophique à la superstition qui attache les femmes de nos villages à la cloche de leur paroisse ? »

Une dernière tolérance était aussi proposée pour les cérémonies funéraires et la décoration des tombeaux. Depuis l'athéisme de Chaumette, la profanation des sépultures était devenue un scandale si grand que l'administration et même la législature s'étaient plus d'une fois occupées de le faire cesser. On avait proposé, sur les pompes funèbres, beaucoup de projets qui tenaient plus du théâtre que de la religion.

— « Des esprits bornés, disait Camille Jordan, n'aperçoivent dans l'appareil religieux qui entoure les tombeaux que des monuments de la superstition populaire, ou des images importunes aux yeux des vivants. Pour vous, législateurs philosophes, vous élevez plus haut vos pensées. Vous avez des citoyens à former ; vous exigez d'eux d'héroïques actions ; vous sentez le besoin d'exalter leur imagination et d'animer leurs cœurs par de sublimes espérances. Il faut donc les persuader de la dignité et de l'immortalité de l'existence humaine. Une froide philosophie ne peut y atteindre ; les signes seuls parlent au peuple ; les cérémonies funèbres sont ces signes : signes puissants, signes magiques, qui ébranlent les imaginations, qui saisissent les cœurs. Vous vous réjouirez de voir la religion apparaître au milieu de tombeaux. C'est là que vous, verrez les citoyens s'attendrir et s'élever, en écoutant les paroles qui leur disent que leur âme est immortelle. Ce sentiment leur donnera le courage de mourir pour la patrie. Ah ! je conçois pourquoi ces tyrans qui ont couvert la France de tombeaux les dépouillaient de leur pompe ! pourquoi ils jetaient avec tant d'indécence les déplorables restes de l'homme dans la fosse du cimetière ! Ils avaient besoin de mépriser l'humanité ; il leur fallait étouffer les sentiments généreux dont la réaction devait leur être terrible ! »

Le projet de loi, après avoir réglé ce que la liberté des cultes devait permettre, prévoyait l'abus qu'on en pouvait faire, définissait les délits dont elle pourrait être l'occasion et en déterminait la punition.

L'orateur terminait ainsi : — « Vous réaliserez l'antique vœu de la philosophie, vous donnerez au monde le spectacle d'un grand empire où tous les cultes peuvent être exercés à l'ombre d'une égale protection et inspirer l'affection pour les hommes et le respect pour les lois. Il nous sera doux, lorsque nous rentrerons dans nos foyers, d'y entendre nos concitoyens nous adresser ces simples paroles : « Hommes de paix, soyez bénis ! vous nous avez rendu nos temples, nos ministres, la liberté d'adorer le Dieu de nos pères ; vous avez rappelé la concorde dans nos familles, la morale dans les cœurs ; vous nous avez fait chérir le législateur et respecter la loi. »

C'était la première fois qu'on entendait un tel langage ; la religion catholique, défendue au nom de la raison, de la liberté et de tous les sentiments généreux : il y avait là un présage du déclin des opinions du XVIIIe siècle et d'une renaissance religieuse. Le discours de Camille Jordan fut un grand événement ; l'esprit révolutionnaire se sentit blessé au cœur ; le ban et l'arrière-ban de la philosophie sensualiste s'émurent et prirent l'alarme ; les indifférents même s'irritèrent d'être troublés dans leur insouciance ; l'opinion parisienne se montra sinon malveillante, du moins railleuse et frivole. Les cloches surtout furent un texte de plats quolibets, d'épigrammes en vers ou en prose ; la policé fit chanter dans les carrefours des chansons contre les défenseurs de la religion de nos pères. Les journaux républicains, même les plus graves, évoquaient jusqu'à Rabelais contre le sonneur de cloches. Jamais la liberté de la tribune n'avait encore suscité une colère si vive dans le parti conventionnel et dans l'entourage du Directoire. Voyant ce déchaînement, les modérés jugeaient que leur jeune orateur avait peut-être manqué de prudence et que son éloquence était prématurée.

Le discours de Camille Jordan fut, en effet, une sorte de déclaration de guerre, un manifeste anti-révolutionnaire, un appel à la restauration de l'autel que les Jacobins redoutaient à l'égal de la restauration du trône ; il n'avait nullement attaqué le gouvernement directorial ; mais requérir l'abolition des lois qui proscrivaient le clergé et qui s'opposaient au culte catholique, c'était saper un des fondements de la République.

Le conseil des Cinq-Cents avait entendu le rapport tranquillement ; le talent de l'orateur avait été apprécié sans qu'il fût interrompu par aucune marque de faveur ni de désapprobation. La discussion du projet de loi aurait sans doute été très-animée ; elle fut ajournée ; une autre plus grave encore occupait l'assemblée depuis deux jours.

 

Gibert-Desmolières était, à cette époque, l'homme spécial des finances au conseil des Cinq-Cents ; à part les discordes de parti, il était fort écouté. Dans la séance du 14 juin, il fit un rapport, attendu depuis longtemps, sur la situation générale des finances. Parmi tant de désordres dans les départements ministériels et même dans la comptabilité du trésor, c'était une tâche difficile. Souvent un blâme sévère avait signalé le scandale public d'une foule de marchés passés, soit avec des banquiers, afin de se procurer d'avance des ressources nécessaires pour des dépenses urgentes en faisant escompter les recettes que le trésor n'avait pas encore recouvrées ; soit avec des compagnies de fournisseurs pour des achats de grains ou d'effets militaires. Ces transactions passaient pour très-onéreuses à l'État et entachées de fraude dans leur exécution, d'improbité ou de malversation de la part des administrateurs qui les avaient conclues. Aux armées, le mal était plus criant encore.

Gibert-Desmolières traita avec détail et d'une manière positive cette cause des embarras financiers ; il parut inculper les ministres sans faire remonter plus haut la responsabilité.

Il dressait ensuite l'état des dépenses pour l'année courante. La dette publique, y compris les pensions, était d'environ deux cent cinquante millions ; mais, à cette époque, l'État n'était pas un débiteur exact ; les rentiers, les pensionnaires, et même les employés, recevaient seulement des à-comptes, lorsque la situation du trésor le permettait ; le premier semestre de l'an v venait d'être payé en retranchant aux rentiers les trois quarts de ce qui leur était dû.

— « Vous n'avez encore, disait le rapporteur, rien statué sur le second semestre des rentes et pensions. Votre intention est de bonifier graduellement le sort des rentiers ; mais vous ne pouvez prendre d'engagement à cet égard avant de bien connaître votre situation. Si le Corps législatif ne consultait que son cœur et les principes, il n'hésiterait point ; mais il ne faut pas faire de promesses illusoires. »

L'estimation des revenus était présentée comme très-incertaine : par supposition, on les portait à quatre cent vingt-deux millions. Les dépenses devaient monter seulement à trois cent quatre-vingt-seize millions. Mais on comptait si peu sur cet excédant de vingt-six millions qu'on le portait d'avance en non-valeur ; d'ailleurs Paris et les grandes villes n'avaient pas encore la ressource des octrois, et leurs dépenses tombaient souvent à la charge de l'État.

On avait cherché à augmenter les revenus ; le Corps législatif avait repoussé l'établissement de la loterie comme immoral ; le droit de passe sur les routes comme trop difficile à percevoir. L'impôt du tabac et les taxes de consommation avaient été abolis par la Révolution ; on n'osait pas les rétablir. Le même motif s'opposait au recouvrement des rentes foncières appartenant à l'Etat, que les redevables avaient cessé de payer, comme féodales, quoiqu'elles n'eussent point ce caractère.

Les impôts qui subsistaient encore se payaient mal. L'État, en ne s'acquittant pas envers ses créanciers, rendait évidemment la perception plus difficile et diminuait les ressources des contribuables. Déjà on indiquait comme ressource une banqueroute partielle, disant que les rentiers feraient volontiers le sacrifice - d'une partie de leurs revenus si on leur garantissait de payer exactement le reste.

C'était un triste tableau qui ne devait pas disposer favorablement les esprits pour l'administration directoriale, et qui, sans articuler aucune accusation, semblait répandre un blâme général sur l'établissement républicain ; mais ce ne fut pas ce motif qui suscita un orage dans l'assemblée.

Le rapporteur, après avoir énuméré les dépenses, en discuta quelques-unes ; il remarqua que, depuis la création des municipalités cantonales avec un commissaire du gouvernement auprès de chacune, l'administration était devenue beaucoup plus coûteuse.

Il insista sur un article qui devait émouvoir davantage les anciens Conventionnels. — « L'instruction publique est nulle, disait le rapporteur, et sa dépense est effrayante. D'après les premiers essais, sa forme, quoiqu'elle ait été combinée par des hommes distingués, paraît vicieuse ; ils se sont persuadé que l'instruction pouvait être entièrement donnée de la même manière qui était suivie, lorsque, après avoir terminé les études classiques, on voulait s'instruire spécialement de telle ou telle science dans des cours publics. La première jeunesse ne peut pas être instruite ainsi ; chaque élève doit être pour ainsi dire pris corps à corps, assujetti à un travail quotidien, à un enseignement gradué, afin que les connaissances soient gravées dans sa mémoire et que son attention ne soit pas dispersée sur des études diverses. Il y avait là sans doute quelques réformes à faire ; on a voulu innover.

« La partie morale de l'éducation est complétement négligée, et c'est celle qui importe aux familles religieuses. — Il n'est point de véritable morale sans religion, et dans l'instruction actuelle on cherche vainement des principes religieux. La gloire d'une nation s'augmente sans doute lorsqu'elle peut compter de grands philosophes ; mais il y aurait de la démence à vouloir former une nation de philosophes ; elle serait, je pense, difficile à gouverner.

« Les anciennes études avaient produit tant d'hommes illustres, qu'il n'était pas prudent d'y renoncer pour leur substituer des institutions à la fois fastueuses et insuffisantes, qui nous entraînent dans une dépense excessive. C'est sous ce point de vue que je suis autorisé à m'élever contre un système qui échouera devant les droits de la paternité et devant les principes immortels qu'il importe de maintenir. Les pères de famille n'envoient pas leurs enfants aux nouvelles écoles ; elles restent entièrement à la charge du gouvernement ; les éducations particulières se multiplieront, et c'est un mal. Les parents ne céderont pas au despotisme des novateurs. Ils veulent que leurs enfants reçoivent des principes de morale et de religion, et ils ont raison. La répugnance est telle, qu'il y a des écoles centrales r où le nombre des élèves est moindre que le nombre des professeurs, à qui, il est vrai, nous ne payons pas leur traitement. »

Le lendemain, sans attendre la discussion, Bailleul demanda à présenter des observations sur le rapport de Gibert-Desmolières. Il s'était fait l'orateur habituel du gouvernement, et il commença par traiter le rapport de « diatribe violente » contre le Directoire et les ministres. Il entreprit de justifier toutes les opérations financières et les traités passés avec les compagnies et les fournisseurs. Puis, il reprocha au Conseil d'avoir refusé au Directoire des crédits pour les dépenses de la guerre, afin de le forcer à faire la paix. Ses refus, disait-il, avaient contraint le gouvernement aux opérations désastreuses que maintenant on lui reprochait.

Après avoir critiqué quelques-uns des moyens indiqués pour rétablir l'ordre et l'équilibre dans les finances, il en vint au chapitre qui l'amenait à la tribune, et reprocha au rapporteur d'avoir parlé d'instruction publique et de religion à propos des finances. Il prétendit que, même dans l'ancien régime, on n'enseignait pas la religion : cela était vrai en tant qu'on ne professait pas la théologie dans les écoles classiques, mais les élèves des écoles suivaient les pratiques de la religion, en remplissaient les devoirs et apprenaient à la respecter, ou du moins, tel était l'esprit de leur éducation. Bailleul ne traitait pas sérieusement cette grave question. — « Voudrait-on faire des moines de nos enfants, et de nos invincibles guerriers des soldats du Pape ? Quelles sont donc les idées, les intentions qu'on expose devant nous ? Où veut-on nous conduire ? Que veulent dire ces pétitions qui demandent le rétablissement du culte ? De quel culte ? En est-il un privilégié ? En est-il un qu'on ne puisse exercer librement ? Veut-on rétablir des préjugés que nous avons foulés aux pieds ? »

Gibert-Desmolières répondit aux accusations de Bailleul sur ce point et sur tous les autres. Le défenseur du Directoire avait été imprudent en forçant le rapporteur à parler plus ouvertement des opérations financières du Directoire et à justifier le Conseil d'avoir refusé au gouvernement des crédits qui auraient rendu la paix plus facile et plus prochaine.

— « Puisqu'on me force à parler, je vous dirai ce que nous avons fait pour obtenir la paix : nous en avions un tel désir qu'à la commission des finances, nous avons consenti à une opération infâme ; voici le fait : depuis longtemps on nous demandait cent millions, non point pour les ministres, comme la Constitution le prescrit, mais pour le Directoire. Camus et moi nous résistions obstinément. Un des directeurs vint à la commission et nous dit : — « Vous ne savez donc pas que, pour avoir la paix, il nous faut absolument du numéraire. Avec les cent millions d'assignats[7] que vous nous donnerez, nous achèterons des soies et nous les revendrons en numéraire. » Ce mot de paix, prononcé pour la première fois, l'espérance de rendre la tranquillité à notre patrie, de faire cesser une situation calamiteuse, désarmèrent notre résistance. Nous cédâmes et nous eûmes- le front de vous proposer de mettre cent millions à la disposition du Directoire. Hé bien ! ce prétexte était mensonger. Tant que je vivrai, je me reprocherai d'avoir donné mon assentiment à une pareille opération. Depuis lors, mon désir de voir la paix établie et le Directoire remplir cet engagement ne s'est point démenti. J'ai eu souvent des explications très-vives avec le Directoire à ce sujet : cette paix, que la France demandait à grands cris, il paraissait la redouter ; il alléguait la crainte du retour de nos armées dans l'intérieur. — « Quoi ! répondions-nous, vous redoutez les défenseurs de la patrie ! Voulez-vous donc qu'ils périssent sur le territoire étranger ? — Mais qui les entretiendra ? — Soyez tranquilles, la France contribuera avec joie à leur entretien, en attendant qu'on réduise leur « nombre. »

« Je cessai alors de faire partie de la commission des finances ; elle fut renouvelée, afin de m'en exclure. Vos suffrages m'y ont fait rentrer. Mon devoir est de vous déclarer que le Directoire me semble disposé à suivre la même marche. J'ai appris ce matin même que la commission des finances serait attaquée ainsi que son rapporteur ; la majorité d'aujourd'hui ne se prêtera point à nous retirer sa confiance. Le Directoire, dans ses parties de plaisir, au milieu de la chaleur des repas, recrute des orateurs pour soutenir ses prétentions. Ils ne rougissent pas de censurer, au nom du Directoire, les libres opinions des représentants du peuple. Il est vrai que des murmures unanimes repoussent leurs propositions. Je les avais déjà entendues de la bouche d'un des directeurs. »

Gibert-Desmolières était irrité du discours de Bailleul. Il se sentait appuyé par la majorité et se laissait aller à ne point ménager le Directoire. Quelques jours auparavant, un message avait été apporté au conseil des Cinq-Cents en comité secret pour demander plusieurs crédits destinés à des dépenses extraordinaires et urgentes. Un des reproches de Bailleul se rapportait au délai que la commission mettait à faire son rapport. Gibert-Desmolières répondit :

— « Les alarmes que le public a conçues à propos de ce message ne sont point fondées. On avait eu soin de l'envoyer à la fois aux deux Conseils et de tout arranger de façon à répandre l'inquiétude et à mettre les agioteurs en campagne. Mais votre commission ne s'en est pas émue. Elle va vous faire un rapport, et vous - verrez qu'aucun service public n'est en péril et que des négociations peu coûteuses pourvoiront à tous les besoins.

« Pensez à notre dignité, à notre indépendance ; quelle serait notre position, si le Directoire, par les moyens indirects qu'il a en sa puissance, parvenait à nous faire accuser les uns les autres et à se mêler de nos délibérations. S'il parvient à y intervenir, tout est perdu ; mais vous le maintiendrez dans la ligne de ses devoirs ; vous le ferez rester à sa place ; son devoir est d'attendre les ordres du Corps législatif. »

Le Conseil passa l'ordre du jour sur les propositions de Bailleul, mais il avait encore à délibérer sur le projet que Gibert-Desmolières avait présenté à la suite de son rapport. Ce projet avait une extrême gravité. Il consistait à placer hors des attributions du Directoire et du ministre des finances toutes les négociations qui pouvaient être nécessaires pour le service du trésor, c'est-à-dire pour se procurer de l'argent comptant et des fonds disponibles en échange de valeurs non encore reçues ni réalisées : opérations semblables à l'escompte d'une lettre de change qui n'est pas échue. La commission proposait de les confier aux commissaires de la trésorerie ; ces commissaires étaient une institution de l'Assemblée constituante, qui avait été maintenue par les constitutions successives. Encore que leurs attributions se rapportassent évidemment au pouvoir exécutif, ils étaient élus par le Corps législatif. On avait sans doute supposé qu'il s'agissait seulement de garder une caisse, dont les écus ne devaient sortir que pour des payements ordonnés par le Corps législatif ; mais le mécanisme des recettes et des dépenses d'un grand État ne pouvait être réduit à une telle simplicité ; l'administration du trésor consiste à payer les dépenses légalement autorisées, au lieu et au moment où elles doivent être accomplies : de là des transports de fonds et la nécessité de pourvoir aux dépenses lorsqu'elles précèdent les recettes qui doivent les solder.

Dès les premiers temps du gouvernement directorial, une loi avait dit[8] : — « Le Directoire exécutif sera seul juge de la nécessité desdites opérations, d'après les rapports du ministre des finances, qui pourra en tout temps se faire rendre compte des négociations sous l'autorité du Directoire. »

C'était en vertu de cette loi qu'avaient eu lieu des opérations portant un grave préjudice à l'État et universellement proclamées pour scandaleuses et compromettantes pour le Directoire, qui les avait ordonnées ou permises.

La difficulté qui préoccupait en ce moment le conseil des Cinq-Cents était un des symptômes du vice radical de la constitution de 1795 et des inconvénients d'avoir isolé et rendu indépendants l'un de l'autre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

L'attribution que la commission voulait soustraire au Directoire appartenait essentiellement au pouvoir exécutif : il s'agissait d'actes d'administration. Mais le Directoire avait mal usé du pouvoir qui lui était légalement conféré ; comme il n'était pas un souverain constitutionnel, ce n'était ni le ministre des finances, ni les commissaires de la trésorerie qui étaient responsables ; le Corps législatif, d'après la Constitution, n'avait pas le pouvoir de les mettre en jugement ; donc, si on voulait avoir justice, il fallait accuser de concussion, ou tout au moins d'une coupable négligence, la magistrature suprême, la volonté exécutive souveraine à qui la Constitution n'avait pas imposé la condition de placer ses actes sous la responsabilité d'un ministre accusable ou destituable. Accuser le Directoire eût été une révolution, et le conseil des Cinq-Cents, renonçant à punir les méfaits accomplis, cherchait à prévenir leur retour par une mesure qu'on pouvait ne pas juger inconstitutionnelle, mais qui, en principe, n'était pas raisonnable.

C'était, en outre, une insulte grave adressée au Directoire. Il était impossible qu'elle fût endurée avec patience, et la minorité, qui faisait cause commune avec lui, était décidée aux derniers efforts pour obtenir le rejet de la proposition de Gibert-Desmolières.

Tallien s'y opposa. Son discours fut modéré et plein de ménagements ; il passa condamnation sur les opérations qui avaient suscité l'examen de cette question ; il les qualifia de révoltantes et d'immorales. — « Le Directoire, disait-il, a été cruellement trompé. » — Il s'excusait sur la difficulté des circonstances et la détresse du trésor public au moment où il avait fallu avoir recours à des moyens extraordinaires.

Mais il considéra plutôt le côté politique de la question : — « Dans quel moment fut-il plus nécessaire d'environner le Directoire d'une grande considération, d'une confiance étendue ? » — Il parla des négociations qui allaient s'ouvrir, de l'Angleterre qui envoyait de nouveau lord Malmesbury pour traiter de la paix. — « L'Europe a les yeux fixés sur cette conférence, où vont être discutés les intérêts de deux grandes nations et d'où dépend peut-être le repos du monde. Et ce serait dans ce moment que vous ôteriez au gouvernement les ressources mises par vous-mêmes à sa disposition ? Et si, malgré votre vœu bien prononcé pour la paix, l'heure du combat venait encore à sonner, ne faudra-t-il pas donner aux légions républicaines les moyens de franchir avec impétuosité l'espace qui les sépare de nos ennemis et de prouver encore une fois ce que peut un peuple combattant pour son indépendance ? Mais non, le cri de l'humanité sera entendu, le sang cessera de couler et l'Europe jouira des délices de la paix ; mais il faut donner de grands moyens à votre gouvernement et ne pas entraver sa marche. »

Tallien demandait non pas que le projet fût rejeté, mais ajourné ; les orateurs de son opinion bornaient leur prétention à un délai.

La discussion fut fermée après quelques discours prononcés en faveur de la loi.

L'ajournement fut rejeté à une seconde épreuve. La majorité avait été douteuse à la première ; l'urgence fut votée ; alors le tumulte commença. On demanda le renvoi au lendemain.

La discussion s'ouvrit sur cette question, mais porta sur le fond de la loi. Elle se continuait à travers les interruptions et le bruit. Enfin la loi fut votée ; l'article 3 était encore plus contraire à une répartition raisonnable des pouvoirs et des attributions. Il retirait au gouvernement la faculté de régler l'ordre des payements et de déclarer une ordonnance plus urgente qu'une autre. L'ordre de date devait être suivi. C'est qu'il y avait eu aussi de graves abus de cette faculté laissée à l'administration.

Le lendemain, après la lecture du procès-verbal, la minorité tenta de faire annuler la décision de la veille. Leclerc, député de Maine-et-Loire, parlant au milieu de bruyants murmures, dit que cette résolution déshonorante avait été arrachée par la violence. Alors commença un vacarme désordonné et une sorte de mêlée - où des députés luttèrent corps à corps. Le président Henry Larivière parvint à rétablir l'ordre ; l'orateur put encore faire entendre quelques paroles sur les vives inquiétudes des républicains et sur la destruction de toute espérance de la paix maintenant impossible.

L'ordre du jour termina cette scène, la plus violente qu'on eût vue depuis longtemps.

 

Le conseil des Anciens plus sage et plus constitutionnel rejeta la résolution ; mais les attaques contre Je Directoire allaient se renouveler de jour en jour, et il fut bientôt de toute évidence que, comme il ne voulait admettre en rien l'influence de la majorité du Corps législatif, ni souffrir la réforme des lois révolutionnaires, une guerre à mort allait être engagée entre les deux pouvoirs.

Le principal grief de l'opinion publique et du parti opposé au Directoire, c'était la mauvaise volonté qu'il témoignait manifestement pour ne point faire la paix. Jusqu'alors le conseil des Cinq-Cents avait mis une louable réserve à ne s'immiscer en rien dans les négociations, à discuter les conditions des traités ; il ne voulait point gêner l'action du gouvernement et comprenait qu'argumenter contre lui c'était lui créer des difficultés ; seulement le désir de la paix devenait de plus en plus pressant et impérieux.

Mais lorsqu'on reconnaissait, lorsque tout prouvait que le Directoire se refusait à écouter le vœu de la nation, il était difficile de garder la même réserve.

Le Directoire, tant sa volonté était absolue, tant il prétendait imposer des lois aux puissances étrangères et les soumettre à l'omnipotence républicaine, en était venu à une rupture avec les États-Unis d'Amérique. La question du commerce et de la navigation des neutres avait été la première cause de mésintelligence. Lorsqu'en 1778 la France avait reconnu la république des États-Unis, la fréquentation libre et sûre des ports appartenant à une puissance ennemie des deux contractants ou de l'un d'entre eux avait été expressément permise, ainsi que le commerce direct d'un port ennemi à un port neutre ou-même d'un port ennemi à un port ennemi. Le même article garantissait toutes les marchandises trouvées à bord des navires d'une des puissances contractantes, et cela quand même le chargement appartiendrait en totalité ou en partie aux ennemis de l'une des deux.

Cette définition large et libérale du droit des neutres ne pouvait s'accorder avec le régime prohibitif que pratiqua le gouvernement révolutionnaire, aussitôt après la rupture avec l'Angleterre. Une loi du 9 mai 1793 autorisa les bâtiments de guerre et les corsaires français à saisir les navires neutres chargés de comestibles pour un port ennemi ou de marchandises appartenant à un ennemi.

C'était rompre le traité de 1778 ; les Américains réclamèrent et le comité de salut public, au milieu de ses violences, fut assez raisonnable pour faire rendre à la Convention un décret qui exceptait les navires américains ; à plusieurs époques cette exception fut légalement confirmée.

Mais les États-Unis avaient, le 19 novembre 1794, conclu avec l'Angleterre un traité dont les conditions, loin d'être pareilles au traité passé avec la France en 1778, consentaient à la confiscation de toute marchandise appartenant à un ennemi, trouvée à bord d'un navire américain. Un autre article reconnaissait comme contrebande de guerre tous les matériaux pouvant servir à la construction des navires, destinés à être importés chez l'ennemi.

Il était impossible de nier que les Américains avaient contrevenu au traité de 1778, en subissant la loi que le gouvernement anglais avait toujours prétendu imposer à la navigation des neutres. Ainsi le Directoire, et avant lui le comité de salut public, avaient eu pour droit et pour devoir de protester contre cette infraction. Mais établir des représailles et les autoriser par un arrêté du gouvernement, c'était un acte de guerre. En outre, c'était contrevenir à la Constitution qui avait prescrit que la guerre devait être déclarée par acte législatif. Un autre grief pouvait être allégué par les Américains ; des agents français avaient publiquement travaillé à susciter des troubles et des rébellions dans quelques-uns des États de l'Union.

Mais les Américains, en consentant aux conditions imposées par l'Angleterre, à laquelle faibles encore, ils n'avaient aucun moyen de résister et lorsque la France ne pouvait les secourir, n'avaient pas voulu une rupture. Tandis que les corsaires français étaient autorisés à saisir leurs bâtiments, ils envoyaient à Paris un des premiers auteurs de l'indépendance américaine, M. Pinkney, ami de la France toujours fidèle aux sentiments de gratitude pour la nation qui avait affranchi son pays ; il venait donner des explications, négocier s'il y avait lieu de nouveaux traités. Le Directoire donna ordre qu'il ne fût pas admis sur le territoire français.

Tel fut l'exposé que M. Pastoret fit entendre au conseil des Cinq-Cents, en exprimant en même temps le désir non-seulement d'une réconciliation avec les Américains, mais de la paix universelle, nécessaire pour calmer les agitations qui troublaient la patrie, pour faire cesser la guerre intérieure des factions, pour imposer silence aux passions de haine et de vengeance.

L'orateur proposait d'adresser un message au Directoire, pour lui demander compte des rapports politiques existants actuellement entre la France et les États-Unis. En outre, il demandait qu'une commission fût chargée d'examiner si la conduite et les actes du Directoire avaient été conformes à la Constitution. Cette seconde proposition fut seule adoptée.

Les esprits étaient d'autant plus tendus vers l'idée de la paix, que l'Angleterre avait renoué la négociation si péremptoirement rompue par le Directoire six mois auparavant. On avait tout lieu de craindre qu'encore cette fois, il ne voulût entendre aucune proposition.

 

M. Pitt n'en avait sans doute pas mieux espéré ; mais la situation de l'Angleterre exigeait que le cabinet fît une nouvelle démonstration pacifique, dût-elle ne pas avoir plus de résultat que la première.

L'Autriche vaincue avait consenti à traiter et avait signé des préliminaires de paix sans faire aucune réserve relative à ses alliés ; une circonstance plus grave encore, un danger tel que la puissance britannique n'avait jamais été si terriblement menacée, venait de décider les ministres à tenter une démarche auprès du gouvernement français.

Les équipages de la plupart des bâtiments de guerre, qui se trouvaient dans les ports de la Manche, venaient de se mettre en insurrection ; ils avaient chassé les officiers et s'étaient déclarés indépendants sur leurs vais seaux. La sédition avait été assez promptement apaisée à Plymouth et à Portsmouth, mais au nord, à Scheerness, aux Dunes, à Yarmouth, elle était devenue de plus en plus formidable. Un simple matelot, Richard Parker, avait été proclamé amiral de la flotte, qui consistait en trois vaisseaux de ligne et quatre frégates. Dans leurs actes et leurs proclamations, les rebelles s'intitulaient, la république flottante.

Le ministère et le parlement montrèrent en ce péril une énergie calme et une prudence sans faiblesse. Ce fut à ce moment, le 1 er juin, que lord Grenville écrivit au ministre des relations extérieures, pour lui proposer de rouvrir les négociations. Charles Delacroix accéda à cette proposition, en expliquant qu'il ne pouvait être question que d'une paix séparée : lord Grenville demanda ce qu'il fallait entendre par une paix séparée.

Les précautions qui avaient été prises empêchaient la rébellion de se propager ; les populations de la côte n'y participaient aucunement et ne s'y montraient point favorables. La ville de Londres témoignait une loyauté empressée et un entier dévouement. Le ministère se sentait soutenu par tous les amis de l'ordre. Peu à peu le nombre des vaisseaux révoltés diminuait ; bientôt il fut réduit à quatre. Cinq cents livres sterling avaient été promises à ceux qui livreraient Richard Parker. L'équipage du vaisseau le Sandwich le vendit ; bientôt après les dix membres et le président du comité d'insurrection se jetèrent dans une chaloupe et entrèrent à Calais le 15 juin ; ils dirent que si on avait pi distribuer aux matelots plus d'argent que ne leur en offrait le gouvernement anglais, ils auraient conduit leurs vaisseaux à Brest. On avait supposé en Angleterre que le Directoire devait être pour quelque chose dans les manœuvres qui avaient préparé cette insurrection, mais' on ne trouva point d'indice qui confirmât cette conjecture. La répression fut sévère. Un nombre considérable de coupables furent exécutés.

Plusieurs membres du cabinet pensèrent qu'il n'y avait plus nécessité, ni même avantage à donner suite au projet de négociation avec la France. On savait que les conférences annoncées par les préliminaires de Léoben n'étaient pas encore ouvertes ; que la cour de Vienne était revenue de sa frayeur ; qu'il régnait encore beaucoup d'incertitude sur les conditions auxquelles l'Autriche consentirait à se soumettre ; la situation du gouvernement directorial paraissait précaire et la lutte des partis recommençait en France.

M. Pitt persista dans le dessein de commencer une négociation ; il pensait que le parti royaliste n'avait aucune chance pour prévaloir en France ; la majorité des conseils législatifs se composait de modérés qui ne voulaient rien de plus que ce qui leur serait accordé si Carnot et Barthélemy obtenaient dans le Directoire une autorité prépondérante. Ce que ce parti réclamait avant tout c'était la paix générale ; elle serait la conséquence de son triomphe. Si au contraire la faction révolutionnaire l'emportait, il était à propos de lui laisser aux yeux de la France et de l'Europe l'odieux du renouvellement de la guerre.

Cette opinion prévalut dans le conseil privé, et il fut décidé que lord Malmesbury serait envoyé en France comme négociateur ; il devait être accompagné des lords Lewison Gower, Morpeth et Pembroke.

Le Directoire avait indiqué Lille pour siège de la conférence ; il avait reconnu que l'opinion de Paris pourrait s'émouvoir des questions qui y seraient traitées, s'empresser curieusement à savoir ce qui se passerait chaque jour entre les plénipotentiaires- et exercer ainsi quelque influence sur les négociations.

Le choix des plénipotentiaires français aurait eu plus d'importance si le Directoire s'était réellement proposé d'arriver à une conclusion et de faire la paix.

M. Barthélemy proposa trois négociateurs recommandés par leur expérience, leur habitude des affaires étrangères et leur honorable caractère : M. Bourgoing, ancien ministre de France à Madrid et que le comité de salut public avait employé lors des négociations avec l'Espagne ; M. Maret, qui avait été employé avec distinction au ministère des affaires étrangères et que M. Pitt connaissait pour avoir eu des conversations avec lui en 1792, avant la rupture de la paix. M. Colchen, dont M. Barthélemy connaissait particulièrement le mérite et l'esprit. Barras aurait voulu envoyer M. de Talleyrand, que depuis quelque temps il avait pris fort en gré et à qui il voulait donner une position importante dans le gouvernement.

La majorité du Directoire accepta seulement M. Maret et lui adjoignit deux collègues, dont l'incapacité était reconnue : Letourneur, qui venait de quitter le Luxembourg, et l'amiral Pleville Le Pelley, brave marin, à qui le canon des Anglais avait emporté la jambe droite. M. Colchen fut choisi pour secrétaire.

Tout fut réglé pour les conférences de Lille pendant les derniers jours de juin ; elles devaient commencer bientôt après. Bien qu'il fût déjà convenu qu'il s'agissait d'une paix séparée, il était manifeste que la négociation avec l'Autriche, d'où allait dépendre le sort de l'empire germanique et de tout le nord de l'Italie, devait entrer pour beaucoup dans ce qui serait dit et décidé à Lille.

Cependant cette paix, dont les conditions générales et préliminaires avaient été réglées à Léoben, n'était point conclue, on ignorait même si des plénipotentiaires étaient nommés et en quelle ville seraient tenues les conférences. Ni le cabinet de Vienne, ni le gouvernement français ne semblaient se hâter de réaliser les espérances qui avaient répandu une joie universelle ; on commençait à douter de cette pacification si solennellement promise.

En effet, ce qui se passait en Italie pouvait s'accorder avec un armistice qui suspend la marche et les combats de deux armées belligérantes, mais ne ressemblait point au lendemain d'une paix dont il ne reste plus qu'à expliquer les conditions déjà indiquées et acceptées. Comment croire que ces conditions étaient définitives et consenties, lorsqu'on voyait que les choses ne restaient pas au même état qu'au moment où les bases de la pacification avaient été posées ?

 

Le général Bonaparte était retourné à Milan et avait fixé son séjour au château de Montebello. Mme Bonaparte y était avec lui ; le quartier général était devenu la cour d'un grand et puissant souverain. On y voyait arriver tout un corps diplomatique, des ministres d'Autriche, du Pape, de Naples, de Sardaigne, du duc de Parme, des cantons suisses et de plusieurs princes d'Allemagne. Là se réunissaient tous les généraux de l'armée d'Italie qui avaient leur part dans la gloire de leur chef.

Les villes y envoyaient des députés pour savoir à qui elles appartiendraient ou quelle serait la forme de leur gouvernement.

La république lombarde ou transpadane, dont le territoire était destiné à recevoir une vaste augmentation, recevait une constitution modelée sur la constitution qu'essayait la France et prenait le nom de Cisalpine.

L'autre république, formée de Bologne, de Ferrare, de la Romagne et de Modène, persistait à ne se point confondre avec la Lombardie et ne se rendait pas encore aux conseils du maître de l'Italie. Une volonté expresse et forte était nécessaire pour vaincre les résistances de l'esprit de localité et la tradition des républiques municipales qui, depuis tant de siècles, ont maintenu l'Italie dans un état de division et rendu chimérique la pensée de son unité.

Ainsi rien n'y semblait définitif ; le vainqueur achevait sa conquête, complétait l'occupation militaire ; aucun État n'était assuré d'exister le lendemain, du moins sous la forme où il avait vécu jusqu'alors.

Venise avait subi sa révolution comme un fait de guerre ; son territoire était traité en pays conquis ; les divisions de l'armée d'Italie y étaient cantonnées ; les exigences des généraux étaient immenses et ne préservaient pas les habitants de l'indiscipline des soldats.

L'insurrection de Vérone et la conduite incertaine du gouvernement vénitien avaient eu les apparences d'une conspiration tramée contre les Français. La tribune du Corps législatif avait retenti de louanges adressées au général qui avait sévèrement puni cette trahison ; mais personne ne pensait encore que l'invasion des États vénitiens était destinée à conquérir une indemnité pour l'Autriche ; le Directoire n'avait pas une telle pensée, il écrivait le 19 mai :

— « La singularité des circonstances qui accompagnent la chute de ce perfide gouvernement est remarquable. Il ne nous reste plus qu'à recueillir de cet événement tous les avantages qui doivent profiter à la république française et à la liberté italique. Prenez des mesures pour en tirer parti. Le passage spontané de Venise à une nouvelle forme de gouvernement étonnera surtout les puissances de l'Europe, et répandra parmi les peuples la plus haute considération pour les armes et la Constitution française. »

Pour le Directoire comme pour le gouvernement conventionnel, les triomphes de nos armées devaient avoir pour but et pour résultat de révolutionner l'Europe : l'Italie était soumise, il fallait donc la livrer à la démocratie, puisque tel était le régime qu'on s'efforçait de maintenir en France.

Le général Bonaparte, même à cette époque, n'avait pas de goût pour la démocratie ; il croyait que l'ordre était difficile à établir dans une société sans hiérarchie ; en plus d'une occasion, depuis qu'il était en Italie, il avait montré de la bienveillance à l'aristocratie et protégé les gouvernements existants ; mais il avait pu s'apercevoir combien peu il devait espérer de donner à la classe supérieure plus ou moins associée à l'exercice du pouvoir, une confiance et un attachement sincères pour un régime issu de la Révolution. La répugnance que lui inspiraient les Jacobins et les anarchistes français ne l'avait jamais rejeté vers le parti qui regrettait la monarchie et qui en espérait la restauration. Il acceptait et il était prêt à défendre énergique- ment les résultats du bouleversement de l'ancienne société ; il voulait régler celle qui pourrait se former, mais sans revenir jamais au passé. C'est en ce sens qu'il s'associait aux pensées du Directoire et disait que la France ne pouvait avoir aucune confiance dans les aristocraties italiennes ; seulement il lui convenait politiquement et il lui plaisait d'enchâsser, autant qu'il le pourrait, les aristocrates dans les cadres de la société nouvelle.

Quelle que fût la docilité qu'il avait obtenue de la république de Gênes et les ressources qu'il avait su tirer de cette ville riche et commerçante, il avait depuis longtemps le projet de ne plus y laisser la noblesse posséder le gouvernement. Il s'était toujours proposé de mettre l'autorité dans les mains d'hommes réellement dévoués à la France, qui lui devraient le triomphe de leurs opinions et leur installation dans les pouvoirs publics.

S'il avait souvent refusé au Directoire d'exécuter cette œuvre révolutionnaire, c'est qu'il la remettait au moment où son armée n'ayant plus à marcher en avant il pourrait sans imprudence risquer d'agiter derrière lui les populations italiennes.

Mais il avait désiré que la révolution s'opérât sans son intervention patente et par les seuls effets de la force de l'opinion publique. Dès le 19 mai, il écrivait au Directoire :

— « Gênes demande à grands cris la démocratie ; le sénat m'envoie des députés pour sonder là-dessus mes opinions. Il est très-probable qu'avant dix ou douze jours l'aristocratie de Gênes subira le même sort que celle de Venise. »

Il venait déjà d'écrire à M. Faypoult, ministre de France à Gênes : — « Il faut attendre encore quinze jours, pour que les affaires de Venise soient bien et complétement terminées. »

Il y avait un club démocrate à Gênes ; des agents de révolution y étaient venus de Milan ou de Paris. Ainsi, le général, souverain maître de l'Italie, n'avait qu'à lâcher la main à cette faction pour qu'elle se mît en mouvement. Faypoult, ministre de France à Gênes, lui écrivit pour savoir si on pouvait permettre au sénat de réprimer les provocations de plus en plus violentes des journaux démocratiques.

Avant que cette lettre fût parvenue à Montebello, le club avait envoyé une députation au doge pour lui demander l'abdication de l'aristocratie et une constitution populaire. Le doge, homme âgé, faible de caractère et à qui l'ancienne constitution génoise laissait peu de pouvoir, répondit aux révolutionnaires de manière à les enhardir plutôt qu'à leur imposer.

Une émeute éclata : les meneurs du club, à la tête d'un rassemblement de sept ou huit cents hommes, Génois, Lombards et Français, déclarèrent le peuple en insurrection contre l'oligarchie. Ils s'emparèrent de l'arsenal, du port et des principales portes de la ville.

Mais la populace d'une grande ville est assez nombreuse pour que chaque parti puisse, selon les circonstances et le moment, y mettre en mouvement une foule qu'on intitule du nom de peuple. Les révolutionnaires s'étaient trompés, et l'aristocratie avait plus de moyens qu'eux pour recruter cette sorte d'auxiliaires. Les corporations des porte-faix et des charbonniers et une grande quantité d'ouvriers ou de boutiquiers, déjà excités et échauffés depuis plusieurs jours par les prédications du clergé et par la solennité des prières des quarante-heures, se portèrent au nombre de plus de dix mille sur l'arsenal, chassèrent les clubistes et s'armèrent ; ils parcouraient la ville en criant : Viva Maria ! La Vierge est en effet patronne et gardienne de la ville, comme le dit l'inscription de sa statue, placée au-dessus de la porte Saint-Thomas.

Les révolutionnaires expulsés de tous les postes qu'ils avaient occupés, poursuivis par une foule furieuse, prièrent le ministre de France d'intervenir en leur faveur ; il se rendit au sénat et conseilla de demander à chacune des deux insurrections d'envoyer des députés pour aviser à des mesures de conciliation.

Un tel rapprochement était impossible au milieu de la fureur des partis. A supposer, comme le disaient les révolutionnaires, que les sénateurs fussent coupables d'avoir ameuté cette populace, il n'était plus au pouvoir d'aucune autorité de la calmer.

Les charbonniers rassemblés devant le palais ducal ne voulurent pas même entendre un décret qui ordonnait de respecter les propriétés et les étrangers. En présence du ministre de France et des sénateurs, des coups de fusil étaient tirés sur des Français comme sur les clubistes ; plusieurs furent tués ; la maison du consul de France fut pillée. M. Faypoult eût été massacré avec sa famille, si le doge ne lui avait pas donné une garde de deux cents hommes. Ce désordre continua pendant trois jours, et beaucoup de sang fut répandu. Un vaisseau et deux frégates venant de Corse, se présentèrent pour entrer dans le port ; le doge, subjugué par l'insurrection, refusa de les y admettre, et le ministre de France eut la faiblesse d'envoyer à l'amiral Brueys l'ordre de faire voile pour Toulon ; on avait trouvé dans la maison de l'apothicaire Morando, chez qui se tenait le club, que de son nom on appelait les Morandistes, des listes de proscription et des pièces qui prouvaient les rapports des révolutionnaires avec la mission de France.

Aussitôt que le général Bonaparte apprit ces nouvelles, il donna l'ordre à la division Sahuguet de marcher sur Gênes ; il y envoya son aide de camp Lavalette et le chargea d'une lettre pour le doge, en lui recommandant plus de décision et de fermeté que n'en avait eu M. Faypoult.

M. de Lavalette arriva à Gênes le 29 et déclara à M. Faypoult que l'ordre du général en chef était de remettre sa lettre au doge en plein sénat ; le ministre de France recula d'effroi. Qu'un étranger pût entrer dans le petit Conseil présidé par le doge, c'était la prétention la plus inouïe ! — « Il serait beaucoup plus inouï qu'un ordre du général Bonaparte ne fût pas exécuté, répondit l'aide de camp. Je me rendrai dans une heure au palais et j'entrerai au sénat, sans m'occuper des formes de l'étiquette. » — Une demi-heure après, il fut averti qu'on l'attendait. En entrant, il remarqua dans les regards des membres du Conseil une expression à la fois de colère et de consternation. Il remit sa lettre. Après en avoir donné lecture à haute voix, en disant que les ordres qu'elle renfermait devaient être exécutés dans les vingt-quatre heures, il se retira et laissa le Conseil dans le trouble et l'agitation. Il entendit même une voix qui disait ces mots : « Ci batteremo[9]. »

La lettre était ainsi conçue : — « Je suis sensiblement affecté des malheurs qui ont menacé et qui - menacent encore la république de Gênes. Indifférente à vos discussions intérieures, la république française ne peut pas l'être aux voies de fait de toute espèce qui viennent de se commettre dans vos murs contre les Français. La république de Gênes intéresse sous tant de rapports la république française et l'armée d'Italie, que je me trouve obligé de prendre des mesures promptes et efficaces pour y maintenir la tranquillité, y protéger les propriétés, y conserver les communications et assurer les nombreux magasins qu'elle contient. Une populace effrénée, suscitée par les mêmes hommes qui firent brûler la frégate la Modeste, aveuglée par un désir qui serait inconcevable, si l'on ne savait pas que l'orgueil et les préjugés ne raisonnent pas, après s'être assouvie du sang français, continue encore à maltraiter les Français qui portent la cocarde nationale. Si vingt-quatre heures après la réception de la présente lettre, vous n'avez pas délivré tous les Français qui sont dans vos prisons ; si vous n'avez pas fait arrêter les hommes qui excitent le peuple contre les Français ; si enfin vous ne désarmez pas cette populace qui sera la première à se tourner contre vous, lorsqu'elle connaîtra les conséquences terribles qui résulteront pour elle de l'égarement où vous l'avez entraînée, le ministre de .France sortira de Gênes, et l'aristocratie aura cessé d'exister. Les têtes des sénateurs me répondront de la sûreté de tous les Français qui sont à Gênes, comme les États entiers de la république me répondront de leurs propriétés. »

Cette lettre avait été écoutée avec stupeur ; les sénateurs ne songèrent point à se battre et s'empressèrent à obéir. Cette populace furieuse, que rien n'avait pu contenir, s'arrêta au nom du général Bonaparte, avant même qu'un seul soldat français fût arrivé dans la ville. Deux sénateurs conduisirent M. de Lavalette aux prisons ; il y trouva des Français meurtris, dépouillés et attendant le massacre à chaque moment. Ils furent délivrés et conduits jusqu'à l'hôtel de M. Faypoult par des officiers génois, accompagnant un secrétaire de la légation française, à travers le peuple étonné et immobile.

Le désarmement fut commencé et s'opéra sans résistance. Mais lorsque le ministre de France requit l'arrestation des deux inquisiteurs d'État, Spinola et Grimaldi, ainsi que du sénateur Cataneo, le Conseil retrouva quelque énergie ; il se refusa aussi à donner une constitution démocratique, comme le voulait M. Faypoult.

Alors il demanda ses passe-ports et envoya un rapport au général Bonaparte. La menace de son départ rendit au gouvernement génois toute sa frayeur. D'ailleurs, il y avait, même dans le sénat, un parti qui, jugeant qu'une réforme de la constitution était nécessaire, croyait qu'elle serait plus raisonnable et plus mesurée, si elle était rédigée sous la protection du général Bonaparte, que si elle était imposée par la faction démocratique. En outre, le parti absolu de l'aristocratie avait cherché ses défenseurs dans une populace désordonnée et sauvage, et tous les gens de bien lui en savaient mauvais gré.

Une nuit se passa en pourparlers ; enfin, le sénateur Cambiaso, qui devait être, quelques années après, le dernier doge de la république de Gênes, Jérôme Serra, un des patriciens les plus éclairés et les plus considérés de la noblesse, et un autre patricien, Carbonara, furent chargés, par le petit Conseil, de conférer avec le ministre de France. Il fut convenu que les deux inquisiteurs et Cataneo seraient mis en arrestation, et que les trois délégués du petit Conseil se rendraient à Montebello pour savoir les volontés du général sur les changements à apporter dans la vieille constitution génoise. Douze jours après, un gouvernement provisoire était installé et les articles fondamentaux d'une constitution nouvelle étaient proclamés.

— « La souveraineté nationale réside dans la réunion de tous les citoyens. — Tous les privilèges et distinctions sont abolis. — Le pouvoir législatif sera confié à deux chambres ; le pouvoir exécutif sera exercé par dix sénateurs élus par le Corps législatif et présidés par un doge. — Des garanties formelles seront données à la religion catholique et aux institutions municipales de la ville de Gênes. »

Cette ébauche de constitution était octroyée dans un esprit de modération, mais les transports avec lesquels la réforme fut accueillie pouvaient donner de l'inquiétude sur les dispositions et la force du parti démocratique ; les clubs étaient enivrés de joie ; on planta des arbres de liberté ; on brûla le livre d'or, et le délire alla jusqu'à renverser la statue d'André Doria. Le général Bonaparte se trouva offensé de cette insulte à la mémoire d'un grand homme ; il ordonna de rétablir la statue.

Ainsi, les traités conclus, les promesses faites peu de mois auparavant, n'étaient pas une garantie pour les États qui avaient cru assurer leur conservation en se soumettant aux conditions imposées par le vainqueur. Le Pape était vieux et malade ; on croyait sa mort prochaine. Le Directoire eût voulu qu'il n'eût point de successeur et que la papauté demeurât abolie. Le général Bonaparte n'était pas complétement de cet avis. Il disait, comme pour Venise et Gênes, que la révolution était imminente ; qu'elle adviendrait par la force des choses ; en attendant, il se demandait ce qu'on pourrait faire de l'État romain, lorsque le suprême pontificat cesserait d'exister ou du moins perdrait toute souveraineté temporelle. Ne pourrait-on pas transférer le duc de Parme à Rome et réunir ses États à la république cisalpine ? Proposer à l'Espagne d'envoyer un corps de troupe en Italie, pour occuper Rome, serait un moyen de préparer cet arrangement. — La cour de Naples convoite la marche d'Ancône, mais il faut se garder de la lui donner ; Ancône est une position dont la France ne peut se dessaisir, surtout maintenant que les îles Ioniennes viennent d'être conquises.

De là, un regard était jeté sur l'Orient ; la dissolution de l'empire ottoman, l'occupation de l'Égypte, la main mise sur Malte remplissaient déjà une imagination sans bornes. Aucun projet n'était arrêté ; mais tous se présentaient à sa pensée ; il en calculait les chances ; il méditait sur les moyens d'exécution ; le pour et le contre alternaient dans ses rêveries ; sa perspicacité et son bon jugement combattaient sa passion pour la guerre et pour les grandes entreprises ; il savait se rendre compte de leurs difficultés et de leurs dangers ; sans y renoncer, il pouvait les rejeter dans l'avenir et s'occuper seulement de la résolution à prendre, du but à atteindre au moment actuel et porter sa volonté active sur tous les moyens de succès.

En ce moment, il n'avait point d'armée à conduire par une marche triomphante au cœur du pays ennemi ; il n'avait pas à préparer quelque grande bataille. L'état de la France ne lui permettait pas encore d'y appliquer son génie d'organisation, son habileté administrative, sa puissance d'ordre ; il n'était pas le maître de la République ; le temps n'était pas venu de dompter la Révolution ; il comprenait même que c'était une tâche difficile, une entreprise hasardeuse, et il ne savait pas bien quand et comment il pourrait l'accomplir ; il ne régnait que sur son armée et par son armée. Aussi, savait-il bien que tout ce qu'il faisait était provisoire. Cette époque de sa vie est curieuse ; les lettres nombreuses qu'on a publiées sont un témoignage à la fois de la force de son caractère, de ses puissantes facultés et de la diversité de ses pensées.

Ainsi, il admettait comme probable la destruction de la papauté ; il instituait une administration démocratique à Ancône qu'il n'occupait qu'à titre de dépôt, et qu'il n'avait pas officiellement soustrait à l'État pontifical ; il ordonnait ou tolérait des exigences et des réquisitions contraires au traité de Tolentino ; il contestait des valeurs déjà reçues et acceptées pour le payement de la contribution de guerre ; M. Cacault, laissé sans instructions, ignorant ce qu'on voulait faire du Pape, écrivait : — « Prétendons-nous commander dans Rome à la manière des Tartares ? ... La cour de Rome est à genoux devant le Directoire et devant vous ; je lui ai garanti qu'elle aurait justice parfaite. Elle l'aura sans doute. Je ménage, je maintiens ici l'esprit de paix que je crois conforme aux intentions du gouvernement et à nos intérêts. Il devient nécessaire et pressant que le Pape sache à quoi s'en tenir. Que voulons-nous ? Est-ce la paix ou la guerre ? Est-ce la confusion ou le rétablissement de l'ordre ? ... J'ai pour loi un traité écrit et signé de vous. C'est votre ouvrage que je soutiens. Si l'on veut la guerre, il est des moyens honorables de la provoquer. »

Tandis que le Pape était traité de la sorte et que des émissaires de révolution, envoyés de France et de Lombardie, tramaient des insurrections, se croyant protégés et encouragés par le général en chef, il faisait remettre au Pape une note qui semble avoir été la première pensée du concordat : pensée qui ne fut réalisée qu'après tant d'événements, quatre ans plus tard.

La loi de 1792, qui avait condamné tous les prêtres insermentés à la déportation ou à la prison, cette loi, interprétée par tant de massacres et par tant de sentences des tribunaux révolutionnaires, venait d'être abolie ; les prêtres que le général Bonaparte avait pris sous sa protection dans leur exil pouvaient maintenant rentrer en France ; ce fut à cette occasion qu'il fit remettre au Pape la note suivante :

— « Si les prêtres, disait cette note, profitent de ce premier acte du gouvernement français, et que, dans le véritable esprit de l'Évangile, ils concourent à la tranquillité publique et prêchent les maximes de la charité, je ne mets pas en doute qu'ils n'obtiennent une protection plus spéciale et que ce ne soit un heureux acheminement vers un but tant désiré. Si le Pape, par une bulle digne de sa sagesse et de la plus sainte des religions, ordonne aux prêtres l'obéissance au gouvernement et leur commande d'employer tout leur pouvoir à consolider la constitution ; cet acte sera extrêmement avantageux à la prospérité de la religion.

« Il serait utile de prendre des mesures pour réconcilier les prêtres constitutionnels avec l'Église. La - cour de Rome pourrait ainsi lever tous les obstacles et ramener aux principes de la religion la majorité du peuple français. Le désir d'être utile à la religion est un des principaux motifs qui a dicté la présente note.

« La théologie simple et pure de l'Évangile, la sagesse, la politique et l'expérience du Pape peuvent avoir des résultats heureux pour la chrétienté et la gloire personnelle de Sa Sainteté, qui connaît les sentiments particuliers d'attention que je lui ai voués. »

Le roi de Sardaigne avait plus de motifs encore que le gouvernement romain, de s'inquiéter du sort qui lui était réservé. Les garnisons d'Alexandrie et des autres places fortes occupées par l'armée française étaient augmentées ; les fortifications étaient réparées ; on faisait des approvisionnements ; la garnison de Tortone allait, disait-on, être composée de Lombards et de Polonais, c'est-à-dire de soldats tout disposés au service des insurrections.

Le ministre des affaires étrangères de Sardaigne demandait avec une humble inquiétude, si le général en chef pouvait avoir quelque doute sur la loyauté du roi, et parlait du grand chagrin que lui donneraient de pareils soupçons. — « L'annonce des tumultes que pourraient susciter quelques mécontents, ne rend pas de telles précautions nécessaires ; ils ne sont pas en état de troubler la tranquillité du Piémont, à moins qu'ils ne soient appuyés par une force étrangère. »

M. Miot, ministre de France, écrivait : — « Une agitation visible donne de grandes inquiétudes au gouvernement sarde ; bien qu'il existe quelques craintes sur les subsistances, aucune province ne souffre de la disette. Il faut donc attribuer cette agitation à la situation politique du pays, au voisinage de la république cisalpine et à l'influence de son exemple. L'idée d'asservir les États du roi de Sardaigne à la révolution de tout le nord de l'Italie éclate de toutes parts ; j'ignore absolument s'il y a un plan arrêté, ou si l'on doit regarder ces mouvements comme de simples tentatives ; vous êtes plus à portée que moi d'en être instruit. »

Le mal continuait ; des mouvements populaires éclataient tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre ; des Lombards en étaient évidemment les promoteurs. Le ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne écrivait encore au général en chef : - « Si vous croyez utile de faire connaître par quelques pièces publiques et efficaces que la république française ne permet point que les révolutionnaires se vantent d'avoir l'appui de ses agents, nous serions fort reconnaissants de cette preuve de votre amitié dont nous souhaitons de mériter la continuation. »

Les choses allèrent au point que la ville d'Asti chassa les autorités sardes et se constitua république indépendante.

D'un autre côté, la Valteline, État sujet de la république des Grisons, se révolta et demanda à être incorporée à la Cisalpine. Le général Bonaparte sembla d'abord ne vouloir rien de plus que faire cesser cet état de sujétion et obtenir pour les Valtelins l'égalité avec les Grisons. Il y vit quelques difficultés et réunit la Valteline à la république cisalpine ; il disait, comme motif de sa décision, qu'un État ne pouvait être sujet d'un autre État. Ces mots renfermaient la révolution de la Suisse, où beaucoup de territoires étaient sujets des cantons, et même des plus démocratiques.

Ainsi les victoires du général Bonaparte et la présence de l'armée française déterminaient une conflagration générale de l'Italie septentrionale. Les villes ne savaient plus quel était leur gouvernement, de quel Etat elles feraient partie ; elles se croyaient en droit de choisir leur souverain et de se donner des lois, de changer leur ordre social. Ce grand amour d'indépendance et de liberté se déployait sous l'autorité de la conquête et la protection des baïonnettes étrangères. Par-dessus toutes ces révolutions démocratiques, régnait le pouvoir militaire, non pas seulement du général en chef, qui aurait voulu établir partout un ordre régulier, sans pouvoir y réussir ; mais le pouvoir des généraux qui commandaient les villes ou les provinces : pouvoir arbitraire, tranchant et parfois employé à ajouter la richesse à la gloire. Au-dessous d'eux venait l'autorité des administrateurs militaires et des fournisseurs, qui pour la plupart, exploitaient aussi la conquête, au grand déplaisir du souverain de cette armée, dont la colère et les rigueurs échouaient à empêcher le désordre.

Tel était le gouvernement du quartier général de Montebello ; les circonstances, ou pour parler plus exactement, les intentions et les desseins du Directoire ou du général Bonaparte étaient tels que les choses ne pouvaient pas se passer autrement. Les triomphes de l'armée française, le génie de son chef, les conquêtes qu'il avait accomplies élevaient bien haut sa gloire et celle de la France, mais l'esprit révolutionnaire était au fond de toute cette grandeur.

 

Le Directoire avait ratifié les préliminaires de Léoben ; il lui avait été impossible de désavouer le général Bonaparte et de lui prescrire le renouvellement de la guerre ; mais les instructions qui avaient été envoyées aux plénipotentiaires chargés de négocier le traité définitif, ne furent pas conformes aux conditions préalablement arrêtées à Léoben. Conséquemment la paix était remise en question.

Le Directoire voulait qu'en attendant le traité à conclure avec l'empire germanique, traité distinct de la paix négociée avec le souverain des États autrichiens, les armées françaises continuassent à occuper l'Italie et un vaste territoire en Allemagne sur la rive droite du Rhin. La révolution de Venise, qui s'accomplissait en ce moment même, était dans les intentions du Directoire, mais il n'admettait point que Venise fût donnée en compensation à l'Empereur ; son intention était qu'elle subsistât encore comme république démocratique à moins qu'elle ne fût réunie à la Cisalpine ; il se prononçait contre la cession de Mantoue.

Ainsi, en ratifiant les articles de Léoben, il refusait de traiter sur cette base : c'était ne pas vouloir la paix.

De son côté, la cour de Vienne était beaucoup moins disposée à traiter de la paix qu'au moment où l'armée française s'approchait de Vienne. Le danger était passé ; on se repentait d'avoir eu une peur trop grande, et de ne s'être point assez rendu compte de la position de l'ennemi, ni des inquiétudes qu'il devait avoir sur les attaques et les insurrections dont il était menacé dans les États vénitiens. L'influence de l'Angleterre reprenait son autorité accoutumée. D'ailleurs l'occupation de Venise et de tout son territoire, et plus encore la révolution qui allait bouleverser cette république, changeaient la situation réciproque des deux parties contractantes.

Néanmoins le comte de Meerfeldt et le marquis de Gallo se rendirent à Montebello. Mais ce dernier n'avait point de pouvoirs. On le savait partisan trop décidé de la paix, et l'influence qu'exerçait sur lui le général Bonaparte avait pu être remarquée.

Dès la première conférence, le 26 mai, les bases du traité furent posées, mais seulement comme des propositions que les plénipotentiaires soumettraient à leurs gouvernements respectifs.

Le général Bonaparte les transmit sommairement au Directoire. — « La ligne du Rhin à la France. — Salzbourg et Passau à l'Empereur. — Au roi de Prusse un équivalent du duché de Clèves en Allemagne. — Le maintien du corps germanique, hormis les changements ci-dessus. - Venise à l'Empereur. — Mantoue, Brescia., la ligne de l'Adige à la nouvelle république. »

— « L'Empereur désire des indemnités pour le duc de Modène ; on pourrait lui donner l'île de Zante. »

Le négociateur prévoyait que la cession de Venise ne conviendrait pas au Directoire, sans discuter beaucoup le pour et le contre, il disait :

— « Venise va en décadence depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance et la naissance de Trieste et d'Ancône ; elle survivrait difficilement aux coups que nous venons de lui porter : population inepte, lâche et nullement faite pour la liberté ; sans terre, sans eau, il paraît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui nous donnons la terre ferme.

« Nous prendrons les vaisseaux ; nous dépouillerons l'arsenal ; nous enlèverons tous les canons ; nous détruirons la banque et nous garderons Corfou et Ancône. Le premier sera stipulé dans le traité ; le second, que nous avons, devient tous les jours plus redoutable ; nous le conserverons jusqu'à ce que les nouvelles affaires de Rome nous le donnent sans retour.

« Si, à Vienne, on persiste à s'en tenir aux préliminaires, alors nous réunirons tout en une seule république ; en cas de guerre, nous filerons derrière le Pô par Modène et Ferrare ; nous nous porterons à Venise et nous attaquerons le Frioul et la Carinthie sans nous embarrasser ni de Mantoue, ni de l'Adige, ni de la Brenta. »

Les conditions indiquées par la conférence de Montebello ne furent point agréées à Vienne. Le ministre d'Angleterre remit une note où il insistait fortement sur tout ce qui se passait en Italie, sur la destruction de la république de Venise, sur les lois nouvelles imposées aux Génois, sur le peu de foi qu'on pouvait ajouter aux traités passés avec la France puisqu'elle traitait ainsi des États qui avaient gardé la neutralité, ou contracté des alliances avec elle. — « Déjà, ajoutait-il, on prépare une révolution semblable à Berne, il existe un plan général pour démocratiser tous les pays adjacents à l'Italie. Lorsqu'on aura démantelé la monarchie autrichienne endormie par une paix fallacieuse, elle sera à son tour envahie et subjuguée. »

L'empire germanique démembré pour donner des compensations à l'Autriche et à la Prusse, Mayence et les forteresses qui gardent le Rhin abandonnées à la France, excitaient un sentiment de désespoir dans tous les cœurs allemands. Il fut décidé que l'Empereur refusait les bases posées par la conférence de Montebello ; M. de Gallo et le comte de Meerfeldt furent chargés de rapporter cette réponse aux plénipotentiaires français. En même temps, au lieu de mettre son armée sur le pied de paix, l'Empereur ordonna de nouvelles levées et fit occuper par ses troupes l'Istrie et la Dalmatie vénitienne.

Cependant le Directoire ne voulait point se dessaisir de Venise ; du reste il se montrait conciliant, mais évidemment il repoussait les conditions indispensables de la paix.

Ainsi les semaines et les mois s'écoulaient sans rupture ; toutefois une négociation réelle n'était point commencée.

 

 

 



[1] Histoire de la conspiration de Babeuf, par Buonarotti.

[2] 1er prairial.

[3] Séance du 4 mai.

[4] 10 avril.

[5] 16 juin.

[6] 12 avril 1796.

[7] Cette somme représentait alors huit millions en numéraire.

[8] 9 frimaire an IV.

[9] « Nous nous battrons. »