Situation générale. —
Conspiration royaliste. — Le pouvoir judiciaire sous le Directoire. — Procès
de Babeuf. — Les élections. — Barère est élu. — Révision des lois
révolutionnaires. — Assassinat de Sieyès. — Installation des nouveaux
députés. — Barthélémy élu directeur. — Rapport de Camille Jordan. — Rapport
sur les finances. — Discussion sur les affaires étrangères. — Nouvelles
négociations avec l'Angleterre. — Le quartier général de Montebello. —
Révolution de Gênes. — État incertain de l'Italie. — Négociations avec
l'Autriche.
Les
événements de la guerre, tout grands qu'ils étaient, n'apportaient aucun
changement à la situation intérieure de la France. Les triomphes de l'armée
d'Italie, la glorieuse défense de la ligne du Rhin n'avaient point donné au
Directoire plus de puissance sur l'opinion publique. Loin de gagner en
respect et en estime, il voyait chaque jour son autorité détestée lorsqu'il
usait de la violence et de l'arbitraire, insuffisante lorsqu'il se renfermait
dans la légalité. Il
semblait méconnaître ou repousser le vœu le plus ardent, le premier besoin de
la nation : évidemment il ne voulait point la paix. Il ne savait point, par
une administration honnête et éclairée, rétablir les finances, ni faire
renaître le commerce et l'industrie ; l'ordre public était sans cesse
troublé, tantôt par la fureur des partis, tantôt par le brigandage à main
armée ; la corruption était partout ; les fonctions publiques, qui étaient à
la nomination du Directoire, étaient confiées à des hommes abhorrés ou
flétris par les souvenirs du règne de la Terreur. Le but unique du
gouvernement était manifestement de maintenir la domination de la faction
révolutionnaire, de perpétuer les lois de proscription et de spoliation. Le
Corps législatif, et surtout le conseil des Cinq-Cents, était un organe
imparfait de l'opinion nationale ; elle était sans doute fort exagérée par
les journaux, mais les écrivains royalistes n'étaient point sa véritable
expression. Le parti raisonnable et modéré aspirait à une influence qu'il
n'avait point sur la marche du gouvernement. La présence des deux tiers
conventionnels conservés dans les conseils par le 13 vendémiaire neutralisait
le pouvoir parlementaire. Toutefois, la session ouverte sous de tristes
auspices avait été salutaire ; elle était comme une sorte de trêve qui
empêchait les factions en présence d'en venir aux mains. De là
résultait une majorité flottante que déplaçaient à leur gré cette sorte de
votants, qui a tenu toujours tant de place dans nos assemblées ; indécis
entre leurs ✓ craintes et leurs scrupules ?
ne résistant
qu'à demi
au parti qui semble le plus fort, confondant la faiblesse avec l'impartialité, la timidité avec la modération. Le
Directoire et les représentants, qui ne se préoccupaient que de la cause
révolutionnaire, voyaient avec effroi approcher le moment des élections.
Aucune illusion n'était possible sur l'état de l'opinion. Le seul moyen
qu'ils employaient pour la détourner de la voie où elle était engagée ne
pouvait pas réussir ; accuser les modérés de royalisme et comprendre dans une
même proscription les contre-révolutionnaires de l'émigration et cette
multitude de bons citoyens qui, fatigués de révolution, cherchaient le repos
dans la liberté légale, c'était se dépopulariser encore davantage. La
conspiration de Babeuf et la procédure si longtemps différée, qui allait
ramener l'attention publique sur les opinions incendiaires et les horribles
projets des anarchistes et des Jacobins, contribuaient à exciter les esprits
contre la faction révolutionnaire. Le
Directoire voulut contrebalancer cette influence en faisant grand bruit d'un
complot royaliste, et er déployant toutes ses rigueurs, afin d'effrayer un
parti qu'il lui convenait de présenter comme redoutable. Le 31
janvier 1797, les Conseils reçurent communication par un message du rapport
que le ministre de la police venait de faire au Directoire. Il
exposait que des agents du prétendant, munis de ses pouvoirs, avaient tenté
d'embaucher des soldats et d'enrôler des citoyens pour en faire les
instruments d'un vaste complot destiné à renverser le gouvernement
républicain et à rétablir la royauté. Ces
agents avaient fait des propositions au citoyen Malo, chef d'escadron de
dragons, le même qui avait montré tant de zèle et de courage contre les
anarchistes, lors de l'attaque du camp de Grenelle ; ils avaient fait une
démarche semblable auprès du général Ramel, commandant de la garde du Corps
législatif. L'un et
l'autre en avaient rendu compte au ministre, et le citoyen Malo s'était
chargé de continuer ses relations avec les agents royalistes, afin de
connaître leurs projets et leurs moyens. Le
citoyen Malo leur donna un rendez-vous, et fit cacher deux soldats dans la
chambre où il les recevait ; après avoir écouté leurs confidences, il donna
le signal convenu, et les trois individus qui venaient de lui confier leurs
espérances furent arrêtés. On sut
par les cartes de sûreté dont ils étaient munis qui ils étaient : La
Villeheurnois, Brottier et Dunan. En même temps on arrêta à son domicile un
nommé Proli ; c'était celui qui avait parlé au général Ramel. Tels étaient
les faits dont le ministre rendait compte ; ainsi le corps du délit
consistait dans une proposition non agréée, mais surtout dans une masse de
pièces et une correspondance qui, dans la pensée du Directoire, devaient
produire un très-grand effet. Berthelot
de La Villeheurnois était un ancien maître des requêtes, né en Provence,
homme fort ignoré, sans aucune importance personnelle, un de ces royalistes
ardents et courageux à l'intrigue, sans discernement et sans moyens d'action.
— Brottier était ecclésiastique, neveu de l'abbé Brottier, connu par ses
travaux sur Tacite et membre distingué de l'Académie des inscriptions. Le
neveu avait été professeur de mathématiques à l'école militaire et donnait
encore des leçons à quelques jeunes gens ; il s'occupait aussi beaucoup de
médailles et d'antiquités. Sa position ne lui donnait aucune influence, et
rien, dans son esprit ni dans son caractère, ne l'élevait au-dessus de la
société subalterne où il vivait. L'intrigue, dont il avait le goût et
l'habitude, consistait en commérages, et il passait pour ne pas être d'un
commerce sûr. Déjà il s'était trouvé compromis dans les papiers de Lemaitre ;
il n'en avait pas moins continué à être un agent de l'émigration et un
correspondant de Louis XVIII, qui lui avait même envoyé des pouvoirs. Il
était assurément difficile qu'il en fît le moindre usage ; mais il se
complaisait dans cette importance clandestine. — Dunan s'appelait réellement
Duverne de Presle ; c'était un ancien mousquetaire, mêlé depuis longtemps aux
agences de l'émigration. En ce moment, il était caché chez un marchand
épicier, dont il prenait le nom, feignant de s'occuper de son commerce. Il
avait aussi des pouvoirs écrits du prétendant, qui prodiguait ainsi sa
confiance à des hommes obscurs, inutiles ou même nuisibles par leur sottise
et leur incapacité. Proli
était une sorte d'aventurier qui avait porté le bonnet rouge et figuré dans
un club de province pendant la Terreur. Dans
les pièces se trouvait le projet de conspiration ; c'était à peu près le même
plan que Babeuf, moins les massacres. On devait s'emparer de tous les hôtels,
où siégeaient les autorités, et des principaux établissements. Mais rien
n'indiquait où seraient pris les soldats de cette insurrection ; les
rédacteurs de ce plan de contre-révolution ne semblaient pas compter sur un
soulèvement populaire, car ils parlaient de contenir les faubourgs. — On
devait détruire les presses de tous les journaux révolutionnaires ; proclamer
une amnistie au nom du roi ; rétablir la juridiction prévôtale. Un
projet de proclamation royale se terminait par ces mots : — « Français,
nous vous pardonnons avec autant de plaisir que vos tyrans en éprouvaient à
vous immoler. Abandonnons-les à la main invisible et toute-puissante qui a
déconcerté leurs horribles projets et qui a déjà déchaîné contre eux tous les
fléaux de la vengeance. La justice du Dieu vivant ne ressemble pas à celle
des hommes. Abandonnons-lui les coupables. » Les
pouvoirs donnés par le roi Louis XVIII aux sieurs Brottier et Duverne de
Presle, portaient autorisation « d'agir et de parler en son nom en tout ce
qui concernait le rétablissement de la monarchie. » — Cette pièce était datée
de Vérone, le 25 février 1796. Une
lettre de la même date se rapportait aux circonstances de cette époque et aux
intelligences que le comité royaliste de Paris entretenait alors avec
Charette et Stofflet ; elle ne contenait aucune instruction, mais de vagues
recommandations de prudence. Une
pièce qui n'émanait pas du prétendant, et qui n'était qu'une note de La
Villeheurnois, indiquait ses idées sur la composition d'un ministère du roi.
Affaires étrangères : M. Hénin, ancien premier commis. — L'intérieur :
laisser Bénézech. — La marine : M. de Fleurieu. — La justice : M. Siméon. —
Les finances : M. Bernignot de la Grange ou un Barbé-Marbois qui a des
talents, de l'instruction : il a été intendant à Saint-Domingue et passe pour
honnête. — Ponts et chaussées : M. de La Millière. — Subsistances : M. de
Vauvilliers. — Commissaire général des prisons : M. Sourdas. — Police :
laisser Cochon. — Puis en note : il a voté la mort du roi, son nom
effaroucherait trop les royalistes et n'attirerait pas la confiance. On
pourra y mettre Portalis ou Siméon. Une
lettre du duc de La Vauguyon, approuvée par Louis XVIII, ne démontrait point
la réalité du complot, mais donnait quelques informations assez curieuses.
Elle était datée de Blankembourg, 24 novembre 1796. On y pouvait remarquer
l'influence que les événements avaient exercée sur les espérances et les opinions
du roi émigré, depuis l'époque où dix-huit mois auparavant il envoyait des
proclamations aux Vendéens ; ce n'était plus sur la guerre civile qu'il
comptait, et il ne comptait plus reprendre sa couronne par droit de conquête.
— « C'est, disait-il, vers un régime essentiellement salutaire et destructif
des anciens abus qu'il faut diriger tous les vœux et tous les efforts, en
donnant les assurances les plus tranquillisantes des intentions invariables
du roi, en faisant connaître de plus en plus l'étendue de ces principes de
modération, et en intéressant par les plus justes espérances l'ambition
individuelle de tous ceux qui donneront des preuves de zèle et de dévouement.
» A ce
moment, Louis XVIII avait compris que les chances d'une restauration devaient
être cherchées dans le développement du régime constitutionnel. Il ne parlait
plus des sévères justices qu'il aurait à exercer. — « Il faut écarter de
l'administration les régicides, leurs chefs et les Jacobins ; — travailler et
assurer le succès des nouvelles élections ; — gagner et ramener le plus grand
nombre possible des membres de ce parti qu'on appelle le ventre. » Cette
lettre contenait quelques indications qui auraient pu mettre sur la voie des
intrigues du général Pichegru et du prince de Condé. — Il y était question de
l'arrivée en France, soit de M. le duc de Bourbon, soit de Monsieur, mais par
hypothèse, et au moment opportun qui ne semblait point prévu comme prochain. Les
papiers ne prouvaient ni une tentative prochaine d'exécution, ni même la
résolution d'agir concertée et arrêtée qui, dans une législation plus sévère,
constitue le complot. Aussi, la poursuite fut-elle motivée sur le crime
d'embauchage, et le ministre de la justice en tira la conclusion que les
prévenus devaient être soumis à la juridiction militaire et jugés par un
conseil de guerre. Le Directoire approuva cette interprétation d'une loi qui,
selon lui, avait dérogé à une loi précédente, où se trouvait une interdiction
générale et formelle, d'après laquelle nul délit ne pouvait être déféré à la
juridiction militaire, s'il avait été commis par un individu ne faisant point
partie de l'armée. Le rapport du ministre de la justice non-seulement
discutait une question de compétence qui ne pouvait être légalement résolue
que par l'autorité judiciaire, mais il examinait et appréciait les faits
comme s'il eût été juge ou juré, employant ainsi l'autorité ministérielle à
influer d'avance sur le tribunal qu'il appelait à juger une accusation-encore
sans caractère officiel. Cette
grave question fut traitée au conseil des Cinq-Cents. Déjà de vifs débats
s'étaient ouverts ; aussitôt après le message où le Directoire avait donné
connaissance de la conspiration, on avait, sans contradiction, voté que les
citoyens Ramel et Malo avaient bien mérité de la patrie. Puis, lorsque les
pièces eurent été communiquées et publiées, les esprits s'animèrent ; s'il
avait été question seulement de la correspondance avec Louis XVIII et du
projet vague de La Villeheurnois, aucune discussion ne se serait peut-être
élevée ; mais parmi les pièces se trouvaient les déclarations de Ramel et de
Malo, et la liste où La Villeheurnois avait désigné les ministres qu'il
comptait indiquer à Louis XVIII : liste qu'il avait écrite devant Malo, et
non pas envoyée à ses correspondants émigrés. M.
Siméon déclara qu'il n'avait eu aucun rapport avec les prévenus et ne
connaissait pas même leur existence ; s'ils avaient imaginé de placer son nom
sur leur liste, cela ne prouvait pas plus contre lui que la pensée qu'ils
avaient eue de s'adresser aux citoyens Ramel et Malo ne prouvait contre eux.
Comme on n'était plus au lendemain du 13 vendémiaire, et que le conseil des
Cinq-Cents n'était pas la Convention, cette explication fut unanimement
accueillie et ne donna point lieu aux mêmes mouvements que les listes
trouvées l'année précédente dans les papiers de Lemaître. Tallien
n'avait été inscrit sur aucune liste, mais dans la déclaration de Ramel on
lisait qu'en lui proposant de s'associer au complot et de se dévouer à la
cause royale, on l'avait engagé à s'entendre avec Tallien et avec
l'ambassadeur d'Espagne. L'explication
que donna Tallien à la tribune fut écoutée avec autant de bienveillance que
les paroles de Siméon ; mais l'occasion fut ainsi donnée de prononcer des
discours sur la conspiration. Le
texte des orateurs fut pris surtout dans le récit des conversations que les
agents royalistes avaient tenues avec leurs dénonciateurs. Autant
les instructions de Louis XVIII semblaient incliner à la conciliation et
s'éloigner des idées de réaction et de despotisme de ses anciennes
proclamations, autant le langage de ses agents avait été violent, plein de
menaces et d'exagération. C'était
surtout la conversation de Proli qui avait ce caractère. Ramel l'avait connu
autrefois pour un intrigant, sans opinion sincère et prenant alternativement
le masque de tous les partis. — « Quels seront, lui avait-il dit, les
premiers actes de Louis XVIII, lorsqu'il aura été reconnu ? — Une amnistie
générale, répondit Proli ; mais le Parlement s'installera, contestera au roi
le droit de faire grâce, et décrètera de prise de corps MM. de La Fayette,
Menou, Dumas, Lameth, d'Aiguillon et tous les hommes qui, au commencement de
la Révolution, ont levé l'étendard de la liberté. M. de La Fayette sera amené
à Paris dans une cage de fer, et on inventera pour lui de nouveaux supplices.
» — Il était beaucoup plus indulgent pour les hommes de la seconde révolution
et les trouvait bien moins coupables que les Constituants ; aussi se
contentait-il de les envoyer aux galères. Lorsque
Ramel lui demandait quels moyens il avait pour opérer la contre-révolution :
- « Le secours, de l'Angleterre, disait-il, et le mécontentement de la France
entière... Nous savons à quel jour Louis XVIII ou un lieutenant-général du
royaume entrera à Paris à la tête des colonnes royalistes commandées par MM.
de Bouillé, de Malseigne, de Puisaye et le prince de Poix ; douze mille
insurgés viendront du Jura ; Lyon va lever l'étendard de la révolte. » — Le
moment d'après, Proli ajoutait : — « D'ailleurs, les anarchistes vont
faire un mouvement sous couleur royaliste, et ils empêcheront les élections :
c'est notre point principal. » — Il y revenait sans cesse, disant : — « Nous
sommes perdus si on fait les élections. » Cet homme prévoyait que les
élections amèneraient au Corps législatif « ces abominables constitutionnels,
qu'il voulait exterminer. » Les
conversations de La Villeheurnois avec Malo étaient plus raisonnables, mais
il avait aussi son idée fixe ; ce n'était point les Constituants qui le
préoccupaient, mais les Orléanistes. Il connaissait leurs projets : bientôt
leur conspiration allait éclater. Le fils aîné de Philippe-Égalité était
caché à Paris, et bientôt le gouvernement serait renversé par cette odieuse
faction. Tel était le motif qui l'avait décidé à tout préparer pour que,
aussitôt après ce grand événement, au milieu du désordre qu'il produirait, la
proclamation du roi légitime vînt mettre fin aux malheurs de la France. Les
projets qu'il avait conçus ou écrits se rapportaient à cette hypothèse. Or,
le duc d'Orléans était en Amérique ; ses frères venaient d'être délivrés de
prison par le Directoire et embarqués pour aller le rejoindre. Les
constitutionnels ne pensaient pas à lui ; leurs vœux se bornaient à abolir la
législation révolutionnaire et à déposséder la faction conventionnelle du
pouvoir qu'elle exerçait dans son propre intérêt, non pas dans l'intérêt de
la France. Il y
avait un tel caractère de stupidité dans les conversations des conspirateurs,
une ignorance si complète de l'état de l'opinion en France ; on voyait si
bien qu'ils ne connaissaient nullement les hommes de partis différents, dont
ils accolaient les noms d'une façon si bizarre, que tous les gens sensés et
le public ne furent frappés que de la sottise de ce prétendu complot ; Ramel lui-même,
dans sa déclaration, disait que Proli lui avait paru un fou. Les
Conventionnels n'en jugèrent pas ainsi. Au conseil des Cinq-Cents, M. Chazal
prononça un discours d'une extrême violence, où la frayeur d'une
contre-révolution se montrait aussi aveugle que les espérances des
contre-révolutionnaires ; par ses conclusions, il manifestait l'intention de
son parti et pourquoi il voulait faire tant de bruit du complot royaliste. — «
Gouvernement, environne-toi de tes vrais amis ; conçois-tu une république
sans républicains ? ... Et nous, fondateurs de la République ; vous que le
peuple a associés pour la conserver ; nous tous qu'on devait égorger,
serrons-nous contre l'ennemi commun, et ne lui donnons plus la joie de voir
démolir pièce à pièce le petit nombre d'institutions qui font aimer la
liberté. » Il
demandait qu'une commission spéciale fût nommée pour présenter des mesures ;
la proposition fut d'abord adoptée ; mais l'on remarqua que les pièces
communiquées au Conseil n'avaient pas été imprimées, et qu'il fallait
préalablement les étudier. La
séance devint bientôt orageuse : Henry Larivière, répondant aux colères de
Chazal par les colères du parti modéré, disait : — « Sans les monstres
qui nous tourmentent depuis trois ans, sans cette horde de factieux que les
conjurés comptaient mettre en avant, je le déclare et je le proclame devant
la France entière, cette royauté si redoutable et si redoutée serait sans
force et sans moyens. » — A ces paroles, une centaine de représentants se
levèrent, criant : « A l'ordre ! » et menaçant l'orateur de leurs
gestes. Le président, sans rappeler Henry Larivière à l'ordre, lui adressa
des paroles de blâme ; elles irritèrent le parti modéré, qui à son tour
devint bruyant ; le tumulte allait croissant. M.
Camus demanda la parole. — « Oui, dit-il, c'est à l'ordre que nous devons
être rappelés. Après l'horrible conspiration qui vient d'être déjouée,
qu'avons-nous à faire ? C'est de nous livrer sans relâche et tout entiers aux
objets essentiels qui exigent toute notre attention ; aux finances surtout et
au rétablissement de l'ordre dans l'administration. » Cette sage exhortation
calma l'assemblée, et l'on passa à l'ordre du jour. Mais
dès le lendemain la discussion recommença ; M. Pastoret, par une motion
d'ordre, déféra au Conseil l'arrêté par lequel le Directoire avait envoyé les
prévenus devant la justice militaire, et démontra avec évidence que le sens
et même le texte de la loi, qui avait été votée après l'insurrection de
Grenelle, ne permettait pas que des individus appartenant à l'ordre civil
fussent traduits devant les conseils de guerre. Évidemment
le délit imputé aux prévenus avait été qualifié d'embauchage, afin d'avoir un
prétexte de les juger militairement, ce qui eût été impossible s'ils eussent
été accusés de complot et de conspiration, puisqu'en ce cas ils eussent été
placés dans la compétence des tribunaux civils. En répondant à M. Pastoret,
M. Villetard s'attacha donc à prouver qu'il y avait eu embauchage ; la loi
portait que l'embaucheur pour une puissance étrangère était puni de mort. En
ce sens, la question était de savoir si Louis XVIII était une puissance
étrangère. — « Je sais bien, disait l'orateur, que Louis XVIII est un brigand
armé contre l'autorité légitime ; mais la guerre que la France soutient avec
tant de gloire a pour but le rétablissement de sa royauté et de son odieuse
tyrannie ; donc Louis XVIII, en enrôlant sous son nom, embauche pour les
puissances étrangères. » Tel
était l'argument que M. Villetard regardait comme irrésistible. Il restait à
prouver que la loi soumettait les individus non militaires à la juridiction
du conseil de guerre ; il ne trouvait aucune équivoque dans le texte de la
loi, et pour l'interpréter dans son sens, il disait qu'elle avait dû vouloir
qu'un tel crime fût suivi d'une prompte punition, afin d'arrêter par des
moyens rapides sa funeste propagation. Cela signifiait que la sentence du
conseil de guerre ne serait sujette à aucun appel ni recours en cassation, et
qu'elle serait exécutée dans les vingt-quatre heures ; c'était ce que le
Directoire voulait. — « Les
lenteurs de la justice ordinaire donneraient une apparence funeste aux
intentions du gouvernement ; on le soupçonnerait de protéger le royalisme ;
on le perdrait dans l'opinion publique ; on le priverait du secours des vrais
républicains, toujours prêts, disait-il, à le défendre, au péril de leur
propre vie. » — L'orateur se trompait, du moins en cette occasion : les
républicains dont il parlait défendaient le Directoire aux dépens de la vie
des autres. Enfin,
comme dernier argument, revenait la continuelle assimilation des anarchistes
et des royalistes. — « Vous avez frappé les anarchistes avec la vitesse de
l'éclair, quand ils ont compromis la République par leur rébellion. Votre
justice sera-t-elle plus lente envers les royalistes, dont les anarchistes
étaient les instruments ? » Dumolard
soutint la proposition de Pastoret au milieu des clameurs et du tumulte.
Thibaudeau vint à son aide et demanda que le Conseil fît justice des éternels
interrupteurs qui l'opprimaient. M. Berlier répondit à Dumolard, et la
proposition de Pastoret fut écartée par la question préalable à une grande
majorité. C'était une question de parti ; les conventionnels révolutionnaires
allaient maintenant, à l'approche des élections, redoubler d'efforts et
réunir toutes leurs forces pour donner au Directoire une autorité supérieure
aux lois, redoutable aux royalistes et aux modérés qu'ils affectaient de
confondre dans une commune haine. Aux
termes de la Constitution, et selon la division des pouvoirs indispensable
dans tout gouvernement qui n'est point despotique, ce n'était ni au
Directoire ni au Corps législatif qu'il appartenait de résoudre cette
question de compétence. Les accusés s'étaient pourvus devant l'autorité qui
devait en juger ; leur pourvoi fut admis par le tribunal de cassation, qui
ordonna que les pièces de la procédure seraient apportées à son greffe, afin
qu'il prononçât sur la compétence. Le
ministre de la justice enjoignit au conseil de guerre de ne point s'arrêter à
cet arrêt du tribunal de cassation, et de juger les prévenus sans désemparer.
Le tribunal de cassation adressa au Corps législatif un mémoire pour
maintenir que son arrêt était conforme à la Constitution, et que l'ordre
donné par le ministre de la justice en était la violation. Ce mémoire fut
d'abord lu en audience solennelle et publique, puis envoyé au conseil des
Cinq-Cents. Après une discussion vive et turbulente, le Conseil passa à
l'ordre du jour, comme sur la proposition de Pastoret. L'acharnement
du Directoire et de son ministre de la justice à intervenir despotiquement
dans les attributions du pouvoir judiciaire, à violer toutes les garanties du
droit commun et de la Constitution ; cette volonté évidente d'obtenir des
arrêts de mort, soulevèrent l'opinion publique ; les journaux les plus
modérés et les plus réservés exprimèrent leur indignation. On savait qu'en
même temps des efforts étaient employés pour influer sur les juges
militaires. D'ailleurs,
le délit qu'il s'agissait de juger ressemblait si peu à un complot, ou à une
conspiration, que le ridicule protégeait les accusés. — « Ils sont coupables,
disait-on, mais non pas assassinables. » — La République n'avait pas couru le
moindre danger, puisque la police était confidente des conspirateurs. Le rôle
qu'avait joué Malo semblait peu digne d'un brave et loyal officier. Au total,
cette affaire était à la fois un sujet de réflexions sévères, de dérision, et
même de caricatures. Les
avocats les plus distingués du barreau de Paris s'étaient chargés de la
défense des accusés et plaidèrent -avec éloquence et courage. Ce
mouvement général de l'opinion soutint la conscience des juges. — « Je
pourrais être inquiet, disait Chauveau-Lagarde, un des défenseurs, si je
n'étais pas convaincu de votre justice. Vous êtes appelés à garantir la
Constitution, à élever une digue contre une autorité despotique ; les
applaudissements de toute la France vous attendent. Vous ne fléchirez pas
devant la tyrannie. Tout annonce que des élections calmes vont porter au
Corps législatif des amis sévères de la Constitution, qui ne laisseraient pas
impunie une telle violation des lois. Il dépend de vous de prévenir cette
lutte des pouvoirs, ces violentes discordes qui s'élèveraient entre les
partis. Vous n'écouterez point les restes de la secte révolutionnaire, ces
hommes qui veulent déchirer encore les entrailles de la patrie ; ils vous
crient : « Frappez, hâtez-vous de répandre le sang. » Oui, l'humanité, la
douceur que vous avez montrées dans cette procédure nous prouvent que vous
n'avez point prêté l'oreille à ces furieux. Oui, vous avez entendu la voix de
la justice et des amis de la Constitution. » Le 8
avril, le conseil de guerre déclara à l'unanimité que Brottier, Duverne de
Presle dit Dunan, La Villeheurnois et Proli étaient coupables d'embauchage, —
le commissaire du pouvoir exécutif requit l'application de la peine de mort.
— Le Conseil ayant égard aux circonstances atténuantes, touché de la
franchise que les prévenus avaient mise dans leurs aveux, commua la peine en
celle de la réclusion, savoir : Brottier et Duverne de Presle à dix années,
Proli à cinq, et La Villeheurnois à une. La police
avait multiplié les arrestations et les poursuites judiciaires -sans une
apparence de culpabilité ; le conseil de guerre acquitta pleinement seize
accusés. Parmi
ceux que le Directoire avait enveloppés dans la poursuite se trouvait un
homme que l'estime publique, sa réputation dans le monde littéraire et un
caractère honorable auraient dû défendre de cette persécution. M.
Vauvilliers, un des membres les plus distingués de l’Académie des
inscriptions, s'était trouvé porté à la présidence du conseil municipal de
Paris, à l'époque du 14 juillet. Dans le désordre qui suivit cette journée,
il eut à s'occuper activement de l'administration de la ville ; l'embarras et
le danger de ce moment, c'était la disette : prétexte plutôt que motif
véritable, de continuelles séditions. Vauvilliers, tiré des tranquilles
études qui avaient jusque-là occupé sa vie, apporta dans des fonctions si
nouvelles pour lui un esprit pratique, un talent d'économie et une fermeté
qui lui donnèrent à cette époque un rôle presque politique ; d'autant qu'il
se montrait opposé aux opinions révolutionnaires qui commencèrent bientôt à
envahir cette commune de Paris, destinée à devenir une si funeste puissance.
Le souvenir des services qu'il avait rendus détermina le ministre Bénezech à
l'arracher encore une fois à sa vie studieuse et à rappeler à son aide
pendant la nouvelle disette qui se faisait si cruellement sentir. Il fut
nommé agent supérieur pour les subsistances. Lorsque
le serment de haine à la royauté lui avait été demandé, il s'était démis de
cet emploi. Dans la liste où La Villeheurnois avait inscrit les noms de ceux
qu'il comptait proposer pour ministres à Louis XVIII, revenant en France, il
plaça Vauvilliers comme administrateur des subsistances ; il n'y avait rien
là qui prouvât aucune connexité avec les intrigues des agents royalistes. Le
Directoire n'avait pas osé dire que l'inscription sur cette liste donnât lieu
au moindre soupçon contre Portalis, Siméon ou Marbois ; mais Vauvilliers
n'était pas garanti par le caractère de représentant du peuple ; on le fit
arrêter ; on saisit ses papiers, et par une singulière inconséquence il fut
traduit comme conspirateur devant le tribunal criminel de Versailles, qui se
déclara incompétent, attendu que le Directoire avait soumis les autres
prévenus à la juridiction militaire. Le conseil de guerre ne mit Vauvilliers
pas même en accusation, tant il était étranger à toutes les circonstances de
la procédure ; à peine connaissait-il La Villeheurnois, qu'il avait rencontré
chez le ministre de l'intérieur et qui lui avait demandé un rendez-vous. Il fut
appelé comme témoin ; le Directoire avait maintenu son emprisonnement ; mais
il fallut pourtant renoncer à cette iniquité, puisque les électeurs du
département de Seine-et-Oise venaient de le nommer député au conseil des
Anciens. Quant aux accusés que le conseil de guerre n'avait pas voulu
condamner à mort, ils restèrent sans garantie contre les volontés d'un
gouvernement qui ne respectait ni les lois, ni la chose jugée. Le Directoire,
après avoir soustrait les prévenus à la juridiction civile, ordonna qu'ils
seraient poursuivis pour crime de conspiration, attendu que le conseil de
guerre était compétent seulement pour juger le crime d'embauchage. En
conséquence, les accusés sur lesquels il avait été prononcé furent
provisoirement enfermés dans la prison du Temple. Il n'y
eut qu'un cri, parmi tous ceux qui ne conservaient pas les traditions de la
Terreur, contre un tel excès de pouvoir. Les considérants de l'arrêté du
Directoire n'étaient pas même, disait-on, « une subtilité de légiste, mais
une impudence de despote ; le code d'instruction criminelle allait donc
devenir une théorie des supplices. » C'était un nouvel exemple de cette
obstination dans l'arbitraire et la cruauté déjà proclamée dans la poursuite
des naufragés de Calais. L'indépendance
et la souveraineté du pouvoir judiciaire, cette principale garantie de la
liberté civile, plus essentielle que la liberté politique, ne fut jamais
respectée pendant le règne du Directoire. Les juges choisis par élection
populaire, souvent renouvelés selon les alternatives des partis vainqueurs ou
vaincus, ne formaient point cet ordre judiciaire, ce corps de magistrature,
où la loi était pour ainsi dire incorporée, animé d'un même esprit,
dépositaire de la tradition et de la jurisprudence. Les tribunaux n'avaient
pas même l'appui du Corps législatif ; les assemblées avaient fait et défait
tant de lois qu'elles ne savaient pas les respecter. L'esprit de souveraineté
absolue, qui avait animé la Convention, subsistait encore ; les questions qui
se rapportaient aux actes de l'autorité judiciaire étaient présentées comme
des questions de politique ou de gouvernement ; il s'agissait de savoir si
l'on voterait pour ou contre le Directoire. Les
principes les plus importants et les plus manifestes de la liberté
individuelle étaient tellement méconnus que le ministre de la police
s'arrogeait le droit de faire arrêter, détenir, ou même déporter des chouans
amnistiés. Il avait autorisé les administrateurs de la Sarthe à faire
conduire par la gendarmerie un ancien chouan qu'ils lui avaient dénoncé comme
dangereux. Pendant le voyage, qu'il faisait de brigade en brigade, il fut
déposé dans la prison de Tours ; le maire de la ville reconnut que cette détention
était arbitraire et n'était justifiée par aucun jugement, ni mandat régulier.
Le directeur du jury d'accusation, dont les fonctions étaient alors analogues
aux attributions du juge d'instruction, s'adressa au Directoire et demanda
l'autorisation de commencer des poursuites contre les administrateurs de la
Sarthe comme coupables d'arrestation illégale. Le ministre de la justice
répondit qu'une arrestation n'était jamais arbitraire lorsqu'elle avait été
ordonnée par un ministre, et que, dans Je cas actuel, cet ordre avait été
délivré en vertu du pouvoir militaire, nécessairement attribué au
gouvernement. C'est
en cet état que la question fut portée au conseil des Cinq-Cents. Des
informations furent demandées au ministre de la justice qui, cette fois,
n'allégua point le pouvoir militaire, mais un article de loi qui déférait au
Directoire le droit de prononcer sur les conflits élevés entre les autorités
administratives et judiciaires ; de sorte que toute illégalité disparaissait
lorsque le Directoire lui avait donné son approbation. Le
chouan était un homme obscur qui méritait, disait-on, peu d'intérêt. Le
Conseil se contenta de renvoyer la question à une commission qui venait
d'être chargée de proposer l'abolition ou l'amendement des lois
révolutionnaires et inconstitutionnelles. Les opérations électorales étaient
déjà commencées ; le résultat ne semblait pas douteux ; la majorité
conventionnelle prévoyait, sans résignation qu'elle serait vaincue. Pendant
que la conspiration royaliste, dont Le Directoire et la faction
révolutionnaire avaient espéré un grand- effet, n'en produisait aucun autre
que de montrer un gouvernement troublant le cours de la justice et ne
respectant ni les lois ni les arrêts des tribunaux, un autre procès se
poursuivait lentement, avec-une scrupuleuse observation des formalités
légales. Babeuf et ses coaccusés avaient été arrêtés le 11 mai 1796, et les
débats publics s'ouvrirent le 20 février 1797. Il avait fallu constituer la haute
cour, régler les formes de sa procédure, appeler de tous les départements les
jurés électifs, parmi lesquels le sort devait en extraire seize, sauf la
récusation des accusés. Ce
n'était pas sans crainte que le Directoire avait considéré cette poursuite
contre Babeuf et ses compagnons de conjuration ; il semblait que ce fût un
combat à livrer contre une opinion vaste, puissante et tenant, par des liens
intimes, avec les républicains de toutes le& nuances qui avaient régné
sur la France depuis quatre années. Les anarchistes, en formant leur projet
d'insurrection, avaient paru si convaincus de leur force ; ils se montraient
si certains d'avoir tout un peuple et une partie de l'armée prêts à se lever
à leur signal ; leur présomption était si hautaine, que le gouvernement
croyait le danger encore subsistant ; l'attaque du camp de Grenelle en était
la preuve. Ainsi ce procès fut conduit avec précaution. La petite ville de
Vendôme avait été choisie pour siège de la haute cour, afin de me pas
l'exposer aux tumultes, d'une grande population. ; une loi en interdit le
séjour à tout autre que les domiciliés habituels et cette prohibition
s'étendait dans un cercle de dix lieues de rayon. Des troupes nombreuses
vinrent y tenir garnison. ; les prisons furent agrandies pour contenir un si
grand nombre d'accusés ; des salles furent construites ou disposées pour
tenir les audiences. Plusieurs fois la police fut avertie de complots tramés
afin de délivrer les prisonniers ; ils étaient bruyants et insoumis ; leurs
chants et leurs cris retentissaient au-delà des murs de leur prison, et
semblaient faire appel à la population paisible d'une ville habituellement
silencieuse. Les
accusés étaient au nombre de soixante-quatre, mais dix-sept étaient
contumaces. Un complet accord sur les moyens de défense et sur la conduite à
tenir dans la procédure ne pouvait s'établir entre tant de personnes
différentes par le caractère, l'âge, la situation. La première pensée de
Babeuf avait été d'avouer hautement la conspiration, d'en proclamer les
motifs : voulant ainsi faire du banc des accusés une tribune pour parler à la
nation entière ou à la postérité ; plusieurs de ses compagnons étaient disposés
à l'imiter dans son courageux orgueil ; lui-même varia plus d'une fois et se
borna, le plus souvent, à proclamer ses opinions, à développer sa doctrine,
en présentant ses projets comme une espérance ou comme un programme de ce
qu'il faudrait faire si le peuple s'insurgeait contre la tyrannie. Mais un
point sur lequel, sans se concerter, puisqu'ils ne pouvaient communiquer
entre eux, les accusés s'accordaient, c'était d'entraver la procédure,
d'élever sans cesse des difficultés, de retarder autant que possible
l'ouverture des débats et l'époque du jugement. L'instruction préliminaire
dura cinq mois ; Babeuf trouva moyen de prolonger son premier interrogatoire
pendant cinq jours. Les magistrats du tribunal de cassation, qui composaient
la haute cour, montrèrent une patience à toute épreuve ; leurs scrupules
étaient sincères ; il s'y mêlait toutefois quelque faiblesse ; la violence
des accusés, leur nombre, le caractère politique de ce procès ne laissaient
pas de les intimider. Le gouvernement ne les pressait point ; il lui
convenait de donner à l'opinion publique le temps de se calmer. Dans les
procès de ce genre, elle perd bientôt sa première ardeur ; le sentiment du
danger qui a menacé la société, le désir de vengeance, les haines de parti
s'attiédissent ; les circonstances ne sont plus les mêmes, la situation a
varié : les accusés ont tout à gagner par les délais. Comme le Directoire
voulait sauver les Conventionnels qui s'étaient faits complices de Babeuf, la
lenteur des juges avait son approbation. Les accusés avaient un motif de plus
pour s'en applaudir ; l'espérance d'être délivrés par une révolution ou par
une prédominance du parti jacobin, soutenait leur courage. C'était une
illusion : à cette époque, comme l'a raconté depuis l'ami et le compagnon de
Babeuf[1], « l'énergie républicaine
était presque toute enfermée dans la prison de Vendôme. » Les
débats, commencés le 20 février, ne furent terminés que le 27 mai. Ce fut un
long drame dont les scènes se succédèrent avec une violence toujours
croissante, sans que rien d'imprévu vînt changer la situation des accusés,
sans qu'aucun intérêt, autre que la mort qui les menaçait, inspirât de
sympathie pour eux. Babeuf
était un très-petit homme, d'une figure ignoble, d'une physionomie peu
expressive ; il ne pouvait improviser ; les discours qu'il prononçait à
l'audience étaient écrits ; on ferait un volume de tout ce qu'il lut pendant
le procès. Son. style était verbeux ; il revenait sans cesse sur ses
chimériques doctrines et ne produisait aucun, effet sur l'auditoire. Mais, de
temps en temps, sa haine énergique contre l'ordre social, ses malédictions
contre les riches et les puissants ne manquaient pas d'une verve théâtrale.
Un homme qui lui avait servi de secrétaire et qui le trahit, raconta comment
il se donnait cette verve et s'enivrait de sa propre déclamation. — « Quand
il voulait écrire, il se mettait à marcher à grands pas dans sa chambre ;
bientôt sa course devenait furieuse ; ses traits s'animaient ; ses yeux
flamboyaient ; sa bouche se tordait et il poussait des cris inarticulés. — «
Aux armes ! Aux armes ! voilà l'insurrection qui commence, » — s'écriait-il ;
alors il se précipitait sur sa plume, l'enfonçait dans l'encrier et il
écrivait sans s'arrêter. Sa plume ne pouvait pas suivre ses idées. C'était
comme un accès de folie furieuse. Son front se couvrait de sueur. » — Babeuf
ne le démentait point et disait : — « Je m'excitais au style mâle de mon journal
; lorsque je composais un numéro du Tribun du Peuple, je m'échauffais,
je me battais les flancs. » Du plus
au moins, la plupart des écrivains et des orateurs révolutionnaires
s'inspiraient ainsi d'une colère factice, exaltée non par le sentiment, mais
par les mots. Buonarotti
était très-supérieur à Babeuf et à tous les hommes auxquels il se trouvait
mêlé ; il était Florentin ; dès sa jeunesse il avait cultivé les lettres,
encouragé et favorisé par le grand-duc Léopold. Néanmoins, aussitôt après la
révolution française, il se prit d'un tel enthousiasme pour les principes de
renouvellement social qu'il fut exilé de Florence et se réfugia en Corse. Il
y publiait un journal intitulé l'Ami de la liberté italienne. Lorsque
Salicetti fut élu membre de la Convention, Buonarotti l'accompagna en France
; il fut admis aux Jacobins et se lia particulièrement avec les plus violents
Montagnards. Envoyé en Corse au moment de l'insurrection, il se comporta de
manière à la provoquer plutôt qu'à la prévenir. Échappé aux dangers qui le
menacèrent, il eut une mission à Lyon r où les révoltés le tinrent en prison
; il en fut délivré lorsque la ville fut prise par les troupes de la
Convention. Ricord et Robespierre le jeune l'emmenèrent avec eux à l'armée
d'Italie et l'employèrent, soit dans les tribunaux militaires, soit comme
agent dans les territoires conquis. Revenu à Paris après le 9 thermidor, il
fut arrêté et emprisonné avec les auteurs et les complices du 1er prairial Ce
fut dans cette détention qu'il devint l'ami intime de Babeuf et des
principaux anarchistes qui dès lors se passionnèrent pour la subversion de la
société. De ce moment, il fut important parmi eux. Quel que fût l'excès de
ses opinions et de sa conviction ardente et sincère, il ne se montra point
violent et insensé dans les débats du procès comme ses coaccusés. Il
défendait sa cause et la leur avec sang-froid et habileté, par voie de
raisonnement et d'argumentation, embarrassant quelquefois les magistrats de
l'accusation. Darthé,
qui avait aussi de l'importance dans la Société des égaux et dans la
conjuration, se renferma obstinément dans la dénégation de compétence et ne
répondit rien aux interrogations. Le plus
féroce des conjurés fut aussi le plus furieux des accusés : Germain était un
ancien militaire qui s'était pris d'enthousiasme pour Babeuf et ses doctrines
pendant qu'ils étaient emprisonnés ensemble après le 1er prairial. — « Je
le regardai comme un précurseur, disait-il à Vendôme ; je le reconnus pour
chef. Je savais déjà que la pure égalité exclut tout principe d'autorité,
mais je voyais que Babeuf était le seul qui eût le haut courage de traiter un
si beau sujet. Par la lecture de Mably, de Rousseau, de Diderot, j'aiguisais
mon courage contre les oppresseurs de l'humanité. Mon imagination se montait
; je m'enflammais, je ne pouvais plus considérer les formes, la convenance,
la justesse des expressions. Est-ce fanatisme, folie ou fureur ? Non, c'est
une forte sensation. Vous qui n'en avez jamais éprouvé de pareilles ; vous,
qui pouvez rester maîtres de vous et vous modérer, condamnez-moi ! Vous
n'êtes pas des hommes, donnez-moi votre boule noire. » Tels
étaient les accusés qui, pendant trois mois, tinrent en échec la haute cour ;
assaillant les magistrats de leurs injures ; tantôt refusant de répondre,
tantôt réclamant la liberté de défense pour déclamer de longues diatribes
contre le gouvernement et la société ; essayant de soulever l'opinion
populaire en prêchant l'insurrection. Parfois ils faisaient retentir la salle
de la Marseillaise ou des chants révolutionnaires ; plus d'une fois il fut
nécessaire de les ramener par force dans leur prison. Un
scandale plus grand encore, c'était la conduite et le langage des avocats,
surtout de Réal, défenseur de Babeuf et de Germain. — Accusateur public du
premier tribunal révolutionnaire après le 10 août ; substitut de Chaumette à
la Commune de Paris ; puis mis en prison lorsque Danton fut condamné, il
appartenait à cette école de cynique insouciance, dégagée de toute
conviction, vouée à la fatalité des circonstances, ne connaissant d'autre
règle de conduite que de les prévoir et de leur obéir. Il était devenu, après
le 9 thermidor, l'avocat des causes politiques sans acception de parti. Ainsi
il avait défendu les Nantais devant le tribunal révolutionnaire, et
immédiatement après, les membres du comité révolutionnaire, qui avaient
destiné ses premiers clients à l'échafaud. Il avait écrit pour Barras et pour
Tallien un mémoire où il célébrait le 13 vendémiaire et dénonçait la
conspiration royaliste ; en même temps il était le défenseur de Cormatin et
des chefs de chouans devant le conseil de guerre. Il était habile dans la
conduite de ces procédures politiques plutôt qu'éloquent dans ses discours.
Son habitude de la Révolution, sa connaissance des partis et des moyens
d'agir sur les esprits selon leur disposition du moment, son langage
déclamatoire et de mauvais goût qui, dans ce temps-là, n'était pas sans
effet, faisaient de lui un défenseur utile pour les causes dont il se
chargeait. Les
accusés de Vendôme n'avaient pas eu besoin de ses conseils pour se montrer
dans toute leur fureur et pour porter la sédition devant le tribunal ; mais
il jugea sans doute que c'était un bon moyen pour la défense ; qu'ainsi on
pouvait faire peur aux jurés et troubler les juges, en leur montrant qu'ils
avaient affaire à un parti redoutable, dont ils pourraient un jour craindre
la réaction et les vengeances. Réal
s'associa aux clameurs et aux insolences de ses clients, et plus d'une fois
il leur en donna le signal. Il y eut telle audience où il manqua tellement au
respect dû à la Cour, qu'il fallut le rappeler à l'ordre et lui interdire la
parole. Elle
fut accordée à Babeuf aussi souvent et aussi longtemps qu'il le voulut. Sa
réponse à l'accusateur public dura quatre audiences. Il développa encore ses
croyances. — « La propriété est la source de tous les maux sur la terre
; — le droit d'hérédité est une monstruosité dans l'ordre social. » Mais
cette fois il ajouta : — « Je sais que le peuple français n'était pas assez
mûr pour adopter sur-le-champ mon système. Si je l'ai proposé, l'idée de
troubler mon pays était loin de troubler mon esprit. » Il se
compara à Jésus le Galiléen qui fut attaché à un poteau, à Caton, à Sidney et
à Lepelletier de Saint-Fargeau ; comme il se livrait à toutes sortes de
divagations, traitant les représentants du peuple d'égorgeurs et les
assemblées primaires de trou peau servile, la Cour lui ordonna, par arrêt, de
se renfermer dans sa défense et de la terminer le lendemain. Alors les
accusés recommencèrent à pousser des cris et à insulter les juges : il fallut
lever l'audience. Le
lendemain, sa plaidoirie fut plus calme. Il chercha à s'excuser sur
l'intention et insista sur ce que la conspiration n'avait pas eu un
commencement d'exécution. La Cour lui accorda encore un jour. Sa complaisance
et sa mansuétude ne se lassaient point, mais elle ne savait pas y joindre la
dignité qui commande le respect. Babeuf
essaya, ainsi que la veille, de toucher le cœur des jurés, en avouant que sa
doctrine était impraticable dans l'état actuel de la société : - « Ses
préjugés, ses passions, ses vices, garantissent les vieilles institutions et
assurent à leurs partisans une paix inaltérable ; elle ne sera pas plus
troublée par la proclamation de mes principes, qu'elle ne l'a été par les
écrits des autres niveleurs, Mably, Diderot, Rousseau, Helvétius. » Il
menaça les jurés du prochain triomphe de la contre-révolution et du
royalisme. — « Ah ! je le vois, nous sommes les derniers Français, les
derniers des énergiques républicains., l'affreuse terreur royale s'applaudira
de notre chute ; elle promènera partout ses poignards ; une proscription
horrible moissonne tous les amis de la liberté. Ne vaut-il pas mieux ne pas
être témoins de ces derniers désastres, emporter la gloire de n'avoir pas
voulu survivre à cette triste certitude et de mourir pour avoir essayé d'en
préserver nos concitoyens ? » Disant
ces mots, il s'attendrissait et l'on voyait couler ses larmes. « — Ô mes
enfants, du haut de ces bancs, seul lieu d'où il me soit permis de vous voir
et de vous parler, entendez mon regret le plus amer. J'ai voulu vous léguer
la liberté, et je vous laisse en proie à l'esclavage. Je n'ai rien du tout à
vous léguer, pas même mes vertus civiques, ma haine contre la tyrannie, mon
dévouement à la cause de l'égalité, mon vif amour pour le peuple : ce serait
vous laisser un trop funeste don. Je vous laisse esclaves, cette pensée est
la seule qui déchire mes derniers moments. » Cette
fin fut touchante, et les assistants se prenaient de pitié, voyant en lui un
malheureux insensé plutôt qu'un grand coupable. Réal parla après son client
et servit mal sa défense. Il voulut être pathétique et ne fut qu'emphatique. Le 25
mai, les questions furent portées au jury ; il était composé de seize membres
; la majorité prescrite par la loi devait être de treize pour prononcer la
culpabilité. Le jury
déclara qu'il n'y avait pas eu de conspiration, — qu'il y avait eu
provocation par des discours au rétablissement de la constitution de 1793 ;
—que Babeuf était convaincu d'y avoir pris part ; — qu'il l'avait fait avec
intention de rétablir la constitution de 1793 ; — qu'il y avait des
circonstances atténuantes. La même déclaration s'appliqua à Germain, Darthé,
Buonarotti. Ces questions se rapportaient à la première époque de la
conspiration, avant l'arrestation des pré- venus. Une autre question était
ainsi conçue : « Y a-t-il eu, postérieurement au 27 germinal, provocation par
des écrits imprimés, soit distribués, soit affichés, au rétablissement de la
constitution de 1793 ? » Le jury déclara : — Oui, le fait est constant. Les
nommés Babeuf et Darthé sont convaincus d'y avoir pris part avec l'intention
de rétablir la constitution de 1793 ; la même déclaration, mais avec
circonstances atténuantes, s'appliquait à Germain, Buonarotti et cinq autres
accusés dont les noms étaient peu connus et qui n'avaient aucune importance
personnelle. En conséquence, la haute cour condamna Babeuf et Darthé à la
peine de mort ; Germain, Buonarotti et leurs cinq coaccusés à la déportation. Tous
les autres accusés furent acquittés : il fut à peine question, dans la
procédure, du comité conventionnel qui s'était associé à Babeuf ; le ministre
de la police n'avait pas transmis a la haute cour les pièces qui
établissaient la complicité ; et le ministère public ne chercha point à la
prouver ; si la procédure eût été conduite avec rigueur, elle aurait pu
remonter jusqu'à Barras. Au
moment où les condamnés entendirent leur arrêt, Babeuf et Darthé se
frappèrent. Les récits varièrent sur les circonstances de cette tentative de
suicide. Le rapport du concierge de la prison dit que les gendarmes
arrachèrent leurs stylets aussitôt, pour les empêcher de se blesser. Les
journaux racontèrent qu'ils s'étaient légèrement blessés. Le récit de
Buonarotti donne plus de détails. « La faiblesse de leurs poignards, qui se
cassèrent, les empêcha de se donner la mort. Ils passèrent une nuit cruelle, dans
les souffrances que leur causaient les blessures qu'ils s'étaient faites. Le
fer était resté enfermé près du cœur dans celle de Babeuf. » Le Journal
des hommes libres, écrit par des rédacteurs appartenant au même parti que
les accusés, rapporta autrement cette scène. — Les deux condamnés s'écrient :
« Vive la République ! » Le sang de Darthé jaillit ; les gendarmes le
désarment avant qu'il puisse se porter un second coup. Babeuf se perce d'un
ressort de montre aiguisé ; il tombe mourant ; des cris d'horreur
retentirent. Tout est dans une confusion horrible ; on enlève Babeuf et
Darthé ; Darthé revient à lui ; il n'était pas mortellement blessé. Le fer
était resté dans la plaie de Babeuf. » Des
narrateurs ont, par la suite, adopté cette version, en. y ajoutant d'autres
circonstances. Babeuf
passa la nuit à écrire ses adieux à sa femme, à ses enfants et à ses amis.
Prononcées à un tel moment, les paroles suprêmes sont touchantes même quand
elles sont déclamatoires : il avait conscience, disait-il, de mourir martyr
d'une belle cause, mais il était soutenu et consolé, seulement par l'idée de
la réputation qu'il laisserait après lui. — « Les cœurs sensibles et droits
diront de moi : il fut parfaitement vertueux. » — Il recommandait que sa
défense fût imprimée, et donnait ses instructions sur le soin qu'on devait y
apporter. Les derniers mots de sa lettre sont : « Je m'enveloppe dans le sein
d'un sommeil vertueux. » Le
lendemain, Darthé et lui montèrent sur l'échafaud avec calme et courage. Ces
deux procès préoccupaient le public, mais ne -suscitaient aucune agitation.
La résistance que le Directoire rencontrait dans son désir d'obtenir la peine
capitale contre les agents royalistes ; les lenteurs, l'observation
minutieuse des formes, et même l'attitude peu imposante de la haute cour,
témoignaient, à la satisfaction générale, que le temps des justices
révolutionnaires était passé. L'espoir
d'une paix prochaine et glorieuse contribuait encore davantage à donner aux
esprits une disposition de calme et de contentement. Les amis de l'ordre et
de la liberté ne pouvaient souhaiter un meilleur moment pour les élections ;
ils étaient pleins d'espérance ; le parti révolutionnaire s'attristait et
s'irritait d'être vaincu dans cette épreuve constitutionnelle ; le Directoire
ne montrait point d'irritation et ne tentait aucun effort apparent pour
influer sur les suffrages : une arrière-pensée, que savaient ses amis et que
devinaient ses partisans, le rendait patient à supporter cet échec. Tout
s'apprêtait donc pour cette grande manifestation de l'opinion nationale ; les
deux conseils s'étaient concertés pour écrire un long et minutieux règlement
destiné à assurer la liberté et la régularité des opérations électorales. Le
Directoire publia une proclamation ; elle n'avait aucune couleur de parti ;
c'était une amplification en lieux communs d'un article de la constitution,
qui n'était déjà qu'une sentence banale. — « C'est de la sagesse des
choix dans les assemblées primaires et électorales que dépendent
principalement la durée, la conservation et la prospérité de la République. » La
proclamation recommandait aux électeurs de résister aux efforts des factieux
et des intrigants, de porter leur préférence sur la vertu modeste et sur le
dévouement à la Constitution, de n'accorder leur confiance ni aux anarchistes
ni aux royalistes, de ne pas écouter la calomnie. En même
temps, le Directoire promettait de remplir ses devoirs et de maintenir
religieusement l'indépendance des votes : c'était tout ce qu'on avait à lui
demander. La proclamation fut bien accueillie par le public et par le Corps
législatif. Une
circulaire du ministre de la justice, approuvée par le Directoire,
accompagnait cette proclamation et n'eut pas le même succès ; elle
prononçait, par une décision formelle, que les individus inscrits sur la
liste des émigrés et sur la réclamation desquels il n'avait pas encore été
statué définitivement, n'avaient pas les droits civiques et ne pouvaient
point voter dans les assemblées primaires. Le
ministre de la justice avait depuis longtemps accepté le rôle d'avocat
consultant du parti révolutionnaire ; il excellait dans l'interprétation des
lois ; elles étaient en si grand nombre ; elles avaient varié si souvent que,
sans beaucoup de subtilité, il suffisait d'avoir de la mémoire pour trouver
dans cet arsenal l'arme dont on avait besoin. Ainsi, dans cette question, en
considérant l'émigration comme un délit poursuivi judiciairement, et non
point comme un fait constaté, sauf erreur, par un acte administratif, le
ministre arrivait à dire qu'un individu en état d'accusation ne pouvait
légalement exercer les droits de citoyen. Or le
Directoire avait, peu de jours auparavant, donné au Corps législatif, qui
l'avait demandé, une information, d'où il résultait que, par aperçu, la liste
des émigrés comprenait, au moins, cent vingt mille noms ; que cette liste
était incomplète, pleine d'erreurs et de doubles emplois ; qu'il y avait
dix-sept mille réclamations sur lesquelles le Directoire, seule autorité qui
pût prononcer, n'avait définitivement statué que pour quinze cents. Ainsi,
pour le fond comme pour la forme, rien ne ressemblait moins à un jugement ni
à une accusation légale que l'inscription sur une telle liste. M.
Dumolard porta la question au conseil des Cinq-Cents. — « Le ministre de
la justice, ni le Directoire n'avaient pas, disait-il, pouvoir d'interpréter
des lois douteuses. Lorsqu'elles présentaient quelque incertitude, c'était au
Corps législatif qu'il appartenait d'en déterminer le sens ou d'en modifier
le texte. La conséquence de la décision du ministre serait que
l'administration, c'est-à-dire le pouvoir exécutif, aurait le moyen de priver
un citoyen de son droit électoral en le plaçant sur la liste des émigrés. » La
question fut renvoyée à une commission ; le rapporteur insista, plus encore
que Dumolard, sur l'abus de pouvoir du Directoire et sur l'interprétation
forcée des textes de lois. On ne
pouvait guère prononcer, au conseil des Cinq-Cents, le mot émigrés
sans susciter une discussion animée. Pour le parti révolutionnaire, la notion
de justice et de droit disparaissait dès qu'il était question de
l'émigration. Les raisonnements du ministre de la justice furent reproduits,
et les modérés s'entendirent reprocher l'intérêt et la pitié qu'ils
témoignaient aux prévenus d'émigration. M.
Pelet de la Lozère soutint l'opinion de la commission. — « Que ceux qui
prétendent qu'une inscription sur la liste équivaut à un acte d'accusation
lisent l'épouvantable liste du Bas-Rhin ; on y verra la population en masse
d'un département distingué par son patriotisme et ses sacrifices., Et si l'on
invoque des considérations politiques, je répondrai que jamais la République
ne sera affermie jusqu'au jour où cessera l'esprit de domination qui s'exerce
sous le nom d'un patriotisme exclusif et privilégié. » Boissy
d'Anglas disait : — « Assurément nous serions dans la plus complète anarchie
s'il suffisait d'un trait de plume pour priver des citoyens français de leurs
droits et de leurs fonctions. » Les
Conventionnels demandaient avec clameur la question préalable ; mais ils
n'étaient pas assurés de la majorité. Berlier, qui appartenait à ce parti,
mais avec mesure et prudence, proposa un terme moyen ; il avait dans les
assemblées l'autorité d'un jurisconsulte éclairé. Il fut décidé que la
radiation définitive prononcée par le Directoire ne serait pas exigée, et que
la radiation provisoire accordée par l'administration départementale
suffirait pour exercer le droit électoral. Une
autre discussion témoigna encore l'inquiétude que les élections donnaient aux
partisans du Directoire et la petitesse des moyens imaginés par eux pour
atténuer leur défaite. Le Directoire avait indiqué par un message qu'il
serait utile d'imposer aux électeurs choisis par les assemblées primaires,
l'obligation de prêter le serment de haine à la royauté et à l'anarchie. Un
représentant qui ne tenait à aucun parti, M. Fabre (de l'Aude), demanda la parole. — « S'il
fallait en croire des bruits publics, sans doute mensongers, l'esprit public
n'est plus le même dans les départements ; le royalisme fait chaque jour des
progrès effrayants ; il influera puissamment sur les prochaines élections ;
le second tiers, réuni au premier, aura une prépondérance funeste à la
liberté ; il fera le procès à la Révolution ; il mettra en jugement les membres
de la Convention et relèvera le trône sur les corps sanglants des
républicains... D'autres cherchent à influer sur les élections en annonçant
que le gouvernement se rattache aux terroristes, qu'il veut encore les
replacer dans les fonctions où le peuple n'a jamais voulu les appeler. » Fabre
démentait cette double exagération, justifiait le gouvernement et la majorité
actuelle du Corps législatif et les louait d'avoir si bien tenu la balance
entre le royalisme et l'anarchie. — « Par la mesure que demandait le
Directoire, on s'opposerait à l'influence que les intrigues de l'une et de
l'autre faction s'efforceraient d'exercer sur les électeurs. » Nonobstant
les ménagements que l'orateur gardait pour les opinions diverses, il excita
un vif mécontentement parmi les modérés. La discussion fut animée. M.
Pastoret remarqua avec raison que le Directoire, chargé de maintenir l'ordre
public, venait de jeter un nouveau ferment de discorde et d'agitation ; il
dit que la Constitution avait déterminé à quelles conditions les électeurs
étaient assujettis, et qu'il n'appartenait ni au Directoire ni au Corps
législatif d'en ajouter de nouvelles ; il distingua la fonction d'élire des
autres fonctions publiques qui comportaient, soit la délibération ou
l'action, tandis qu'élire c'était seulement exprimer une opinion, en
choisissant pour représentants ceux qui seraient chargés de la défendre.
Tirant les conséquences du principe de souveraineté, il ajoutait : « Les
électeurs expriment la pensée du peuple par leur choix, et nous par les lois.
» Boissy
d'Anglas et Siméon, Pontécoulant et Thibaudeau, avec plus de vivacité,
parlèrent successivement contre cette prestation de serment. Le parti
conventionnel s'était compté, et ne doutait pas de la majorité ; il
interrompait les orateurs ; il criait sans cesse : « Aux voix ! » — sans
vouloir souffrir ni discussion ni examen de la question. Un seul orateur, M.
J. Debry, développa avec convenance et modération les motifs que le
Directoire alléguait en faveur de cette mesure. Le vote fut conforme à ses
conclusions ; seulement le mot promesse fut substitué au mot serment. On
devait s'attendre à trouver moins de complaisance dans la majorité du conseil
des Anciens ; il se refusa d'abord à voter par urgence et nomma une
commission ; elle fut favorable à la résolution des Cinq-Cents. Les orateurs
les plus distingués, les hommes les plus considérés : Tronçon du Coudray,
Durand-Maillane, Portalis, Lanjuinais, Marbois parlèrent ou se déclarèrent
contre le projet. Les épreuves par assis et levé furent douteuses ; on alla
aux voix, et la résolution fut adoptée par cent quatorze votants contre
quatre-vingt-quatorze. Cette
discussion n'eut point pour le public la même importance que pour le Corps
législatif. La promesse ou le serment de haine à la royauté passait déjà pour
une vaine formalité. Dans la disposition générale des esprits, c'était tout
au plus un engagement de ne se point compromettre en travaillant à renverser
le gouvernement régnant, mais personne ne croyait contracter l'obligation de
le soutenir. D'ailleurs, quelles que fussent les alarmes réelles ou simulées
du Directoire et des révolutionnaires, la royauté et son rétablissement
n'étaient point en question. Se délivrer de la domination léguée par la
Convention à la république constitutionnelle, obtenir la paix, abroger les
lois d'exemptions : tel était l'objet du vote électoral. Si le petit nombre
de royalistes, qui espéraient qu'une restauration serait la conséquence de ce
déplacement du pouvoir, avaient annoncé leurs intentions et leur but, ils
auraient divisé le parti modéré, et la majorité eût été douteuse. Elle ne
l'était point : déjà les opérations des assemblées primaires étaient
commencées et le choix des électeurs manifestait avec évidence quelle était
l'opinion dominante. Une foule de réclamations furent présentées au conseil
des Cinq-Cents, contre la validité des élections de ce premier degré. Tantôt
des troubles s'étaient élevés dans les assemblées primaires ; des individus
étrangers au droit électoral s'y étaient introduits avec violence : ce cas
était rare. Tantôt une partie des votants avait protesté contre l'élection du
bureau, et faisant une scission, était allée voter dans un autre local.
Tantôt on avait inscrit sur la liste des votants un plus ou moins grand
nombre d'individus qui n'avaient pas droit à y être placés. Partout ces
désordres avaient été excités par le parti jacobin. Le Conseil accorda son
attention aux premières réclamations qui lui arrivèrent. Mais lorsqu'on les
vit se multiplier, on comprit que le Corps législatif n'aurait bientôt plus
d'autre occupation que d'examiner des plaintes assez souvent frivoles, qui
n'étaient point appuyées de preuves. —
« Sans m'opposer, disait Pontécoulant, à ce qu'on renvoie certaines
réclamations à des commissions pour les examiner, je ferai remarquer que les
dernières élections ont fait le désespoir des anarchistes et des
contrerévolutionnaires ; et qu'en général les opérations électorales sont
mauvaises, seulement aux yeux de ceux qui n'ont pas été élus, quoiqu'ils désirassent
beaucoup de l'être. » — La législation donnait aux deux conseils le droit et
le devoir de vérifier les pouvoirs des représentants élus ; mais les
réclamations contre les opérations des assemblées primaires devaient être
jugées, soit par chacune des assemblées délibérant à cet effet, ou par
l'assemblée électorale lorsqu'elle serait réunie. Les troubles et les
violences étaient des délits que le gouvernement devait faire poursuivre et
que les tribunaux avaient à juger. Ainsi, le conseil des Cinq-Cents, en
écartant par une fin de non-recevoir la plupart de ces plaintes, se
renfermait dans ses attributions légales. Mais le
choix des électeurs garantissait d'avance quel serait le résultat total de
l'élection des représentants. Le parti conventionnel ne pouvait conserver
aucune espérance. Le 10
avril était le jour fixé pour la -réunion des assemblées électorales. A Paris
et dans presque tous les départements, la très- grande majorité des électeurs
appartenait à cette portion supérieure de la bourgeoisie, qui formait plus
spécialement le Tiers État ; qui écrivit ses opinions et ses vœux dans les
cahiers des Etats généraux ; qui fut sympathique à l'Assemblée constituante ;
qui plaça son espoir dans la monarchie constitutionnelle et qui l'eût
volontiers défendue si les lois nouvelles ou la volonté du gouvernement royal
lui en eussent donné les moyens. Maintenant, elle ne voulait aucune
révolution, et par conséquent point la contre-révolution qui en était une ;
mais elle détestait et méprisait les révolutionnaires et leurs œuvres. Jamais
peut-être, depuis que la France a été appelée aux épreuves des élections, la
liberté des suffrages n'a été aussi complète, n'a mieux exprimé l'opinion
générale. Le mécanisme administratif ne donnait presque aucun moyen
d'influence au Directoire ; les emplois dont il disposait étaient peu
rétribués et n'étaient pas une carrière, mais un avantage passager. Les
fonctions de juges et d'administrateurs étaient électives ; en même temps,
aucun parti n'était assez puissant pour séduire ou intimider les électeurs. La
réaction qui avait suivi thermidor était vaincue et calmée ; les Jacobins
nuisaient à leur cause en la défendant ; les honnêtes gens avaient encore des
illusions ; ils aspiraient au repos avant tout, mais ils ne se défiaient
point de l'avenir, encore qu'ils ne songeassent point à le prévoir et à le
préparer. Le
corps électoral de Paris nomma, à une grande majorité, MM. de Fleurieu et de
Murinais au conseil des Anciens, et au conseil des Cinq-Cents, MM. Dufresne,
ancien premier commis des finances sous M. Necker ; Émery, membre de
l'Assemblée constituante ; Quatremère de Quincy, Bonnières et Boissy
d'Anglas, que le sort avait désigné parmi les députés sortants. Cette
élection fut la première douleur du Directoire et du parti conventionnel : le
choix de M. Quatremère de Quincy, un des chefs des sections au 13
vendémiaire, les irrita plus qu'aucun autre. M. de Murinais et M. Bonnières,
l'avocat alors le plus distingué du barreau de Paris, passaient pour
royalistes, sans avoir toutefois été mêlés à aucune intrigue de ce parti. Les
choix de l'assemblée électorale de Versailles étaient plus significatifs :
elle avait élu M. Vauvilliers, poursuivi injustement à propos de la
conspiration royaliste, et MM. Chauveau-Lagarde et Lebon, avocats qui
s'étaient particulièrement distingués dans la défense des accusés. Chaque
jour apporta des listes où le Directoire ne trouvait que de futurs opposants.
A peine pouvait-on y signaler quelques élus connus pour royalistes, mais on
savait par la notoriété, et même par les professions de foi prononcées dans
le sein des corps électoraux, combien le nouveau tiers comptait d'hommes
étrangers à tout ce qui s'était fait depuis le 10 août ; leur titre pour être
élus était d'avoir été persécutés ou détenus comme suspects ; leur mission
était évidemment d'exclure des fonctions publiques, et de ne laisser aucune
autorité entre les mains de ceux qui l'exerçaient depuis quatre ans ; la
réforme des lois révolutionnaires était aussi dans leur mandat, et
spécialement la défense et la protection du culte catholique, objet de
l'aversion passionnée des révolutionnaires. Une réaction des idées
religieuses commençait dès lors ; la persécution avait ranimé le zèle des
fidèles et amené la conversion de quelques hommes connus auparavant par leurs
opinions antichrétiennes. C'était un sujet de moqueries amères et chagrines.
Les journalistes et les pamphlétaires du parti révolutionnaire ou
philosophique ne se lassaient point de poursuivre La Harpe de leurs
épigrammes ; ce fut pour eux un grand déplaisir d'apprendre que Marmontel
avait été élu par les électeurs d'Évreux, après leur avoir dit : — « Je fais
vœu d'embrasser avec ardeur la religion de nos pères, dont j'ai vu avec
horreur dépouiller les temples et profaner les autels. » Quelques
membres de l'Assemblée constituante, un plus grand nombre qui avaient siégé
parmi les modérés de l'Assemblée législative, beaucoup d'administrateurs ou
de juges à qui le suffrage des électeurs avait conféré ces fonctions pendant
la courte durée de la monarchie constitutionnelle ; telle était, en général,
la composition du nouveau tiers. Des noms destinés à plus de célébrité
parurent alors pour la première fois. MM. Royer-Collard, Corbière, Camille
Jordan, jeunes alors, n'appartenaient à aucun parti. Ils entraient dans la
vie publique, sans autre vocation que de combattre l'esprit révolutionnaire
et d'abolir les lois injustes qu'il avait dictées. Une
seule élection portait avec évidence le caractère royaliste : Imbert Colomès,
ancien prévôt des marchands de la ville de Lyon qui l'avait élu, était un
émigré rentré, agent et correspondant de Louis XVIII ; le public ne
l'ignorait pas. Le
choix le plus marquant et le plus hostile au gouvernement et en même temps le
plus entouré de faveur par l'opinion dominante, c'était le général Pichegru.
Ses rapports avec le prince de Condé et avec Louis XVIII étaient complétement
ignorés ; à peine étaient-ils soupçonnés par le Directoire ; ses titres à la
faveur publique, c'était d'avoir commandé à Paris au mois de germinal 1795 et
réprimé les émeutes jacobines ; sa gloire militaire était grande ; le
gouvernement l'avait destitué sans qu'on sût pourquoi. C'était assez pour lui
donner une grande position. D'ailleurs, l'instinct public, comme la
prévoyance des hommes politiques, comprenait que désormais la force militaire
disposerait des événements, et que les chefs d'armée, et non plus les chefs
de parti, étaient destinés à faire les révolutions. Le
général Willot commandait à Marseille depuis près d'une année. Bien que le
général Hoche eût manifesté quelques soupçons sur ses opinions qu'il croyait
peu républicaines, et qu'il l'eût éloigné de l'armée de l'ouest, le
Directoire jugea, que mieux qu'aucun autre, il pouvait rétablir l'ordre en
Provence et réprimer la réaction jacobine que Fréron avait fait succéder à la
réaction thermidorienne. Willot réussit dans cette mission au point que le
gouvernement, sans écouter les plaintes et les dénonciations d'un parti,
qu'habituellement il favorisait, maintint Willot dans son commandement et
donna une formelle approbation à sa conduite. Les
Jacobins de Marseille s'adressèrent alors au général Bonaparte qui avait
beaucoup de relations dans cette ville. Quelle que fût son impartialité et
quoiqu'il eût, pendant qu'il y était, contribué à réprimer le parti
anarchiste, il écrivit au Directoire en exigeant assez impérieusement que le
général Willot fût éloigné de Marseille. Il était nominalement sous ses
ordres, car les troupes laissées en Provence étaient censées former une
division de l'armée d'Italie. Nonobstant l'insistance du général Bonaparte,
Willot fut maintenu. Lorsque arriva l'époque des élections, il fut nommé
député avec une faveur vivement manifestée. Il refusa d'abord et ne céda
qu'aux vives instances des électeurs. Ce choix fut regardé comme royaliste,
et la conduite de Willot prouva que si cette imputation était mal fondée au
moment de son élection, elle ne devrait pas tarder à être justifiée. Le
général Jourdan fut élu à Limoges à cause de sa gloire militaire, plus encore
que pour ses opinions républicaines. Parmi
tant d'élections, qui témoignaient de l'esprit public et des vœux de la
France entière, la nomination de Barère, par le corps électoral des
Hautes-Pyrénées, fut un grand scandale. Il jouissait dans cette province
reculée d'une popularité qui n'a jamais varié, et jusqu'à son dernier jour,
il lui a toujours été possible d'obtenir les suffrages .de ses compatriotes.
Il y a eu quelques exemples pareils : des hommes abhorrés et flétris par la
France entière, reniés par tous les partis, ont gardé invariablement la
bienveillance et la faveur parmi une population rurale ou dans quelque petite
ville. Leurs parents et leur ancien entourage s'inquiétaient peu de leurs
opinions ; on voulait même ignorer leurs crimes ; ils avaient toujours été
serviables ; ils étaient restés simples dans leurs manières, bienveillants
dans leur accueil ; aucun autre personnage dans le canton n'était devenu
puissant ou important ; ils y étaient restés considérables et sans rivaux ;
de sorte que leurs amis politiques avaient toute facilité pour réussir dans
une cabale électorale. Lorsque l'élection de Barère fut connue, l'indignation
publique éclata de toutes parts. Ce fut surtout au conseil des Cinq-Cents
qu'elle fut vivement exprimée. — « Barère, dit-on, est nommé ! » s'écriait
Dumolard ; Barère ! vous frémissez à ce nom ; dans toute la France qui n'a
pas à lui redemander un père, un fils, un frère, un ami ? Et il siégerait au
milieu de nous ! et qui voudrait s'asseoir à côté de lui ? — «
Personnel criait-on ; personne ! » L'orateur
rappela que Barère avait dû être déporté en vertu d'une loi ; il demanda
pourquoi cette loi était restée sans exécution. — « L'amnistie ne
pouvait lui être appliquée. S'il est éligible, Collot et Billaud peuvent
revenir de Cayenne pour être élus représentants. » Lamarque
n'osa prendre la défense de Barère. C'eût été une trop grande offense au
sentiment public et à la disposition de l'assemblée, mais il se montra
inquiet de l'exception faite à une amnistie qui, selon lui, avait dû être
générale. — « Vous saviez-bien en l'accordant, disait-il, et vous ne
pouviez dissimuler qu'il y a des crimes qui appartenaient, non aux individus,
mais à la Révolution ; vous avez reconnu que la force des circonstances. » —
Cette excuse générale de tous les crimes de la Terreur excita de vifs
murmures. — « Ce
n'est pas, continua-t-il, que je veuille faire le procès de la Révolution ;
je veux seulement dire que la fatalité, que la force des circonstances ont
entraîné beaucoup d'hommes qui se sont laissés aller à des crimes, dont leur
caractère connu ne devait pas les faire supposer coupables. » — Les murmures
et les interruptions troublaient et intimidaient l'orateur. — « Si
vous attaquez des individus, la récrimination sera facile. De mon côté, je
pourrai signaler tel ou tel individu qui aura commis des actes de royalisme,
de contre-révolution. » — « Nommez, » lui criait-on. — « Eh bien,
disait-il, si un homme coupable d'avoir agi pour la contre-révolution était
élu représentant, je respecterais en lui le peuple qui l'aurait choisi : dans
un autre sens je réclame la même justice. » — Puis Lamarque demanda pour les
gouvernants d'un État républicain, l'inviolabilité d'un monarque
constitutionnel. — « Si la constitution est respectée, n'importe quels soient
les hommes appelés au gouvernement, le peuple sera heureux. » — « On
ne pouvait s'attendre, disait Bornes, que le nom de Barère excitât ici
quelque sollicitude, et que pour le justifier, on flétrirait la plus belle,
la plus glorieuse révolution qui ait eu lieu dans le monde. Non, les crimes
de la Terreur n'appartiennent pas à la Révolution. Ces crimes sont à ceux qui,
comme Barère, méditaient, préparaient, commandaient les forfaits dont la
France était épouvantée. Le nom de Barère ne devrait pas être proféré ici.
Nous voulons seulement savoir par quel privilége, par quelle faveur, condamné
à la déportation, il a trouvé le moyen de rester impuni, et même libre
d'intriguer pour surprendre les suffrages de ses concitoyens ; libre de les
déshonorer en se faisant élire par eux, et de donner à l'Europe le scandale
d'un bourreau du peuple devenant son représentant. » Quelques
orateurs parlèrent encore, non point pour Barère ; au contraire, ils le
chargèrent de malédictions et d'opprobre. Les thermidoriens retrouvèrent leur
verve contre les hommes de la Terreur ; mais ils ne pouvaient laisser passer
une justice exercée contre un révolutionnaire, sans chercher un équivalent en
dénonçant le royalisme ; ils parlèrent, sans désigner personne, des élections
où les royalistes, toujours désespérés, mais entreprenants, avaient mis la
main. Légalement
parlant, cette discussion était prématurée. La question devait être décidée,
lorsque les pouvoirs des nouveaux élus seraient vérifiés. Alors seulement on
devait décider si Barère était éligible. Mais l'histoire ne doit pas omettre
quel jugement portait alors l'opinion nationale sur les hommes, dont la
réhabilitation a été si hardiment proposée, lorsque recommençaient à
fermenter les mêmes passions révolutionnaires qui avaient fait jadis le régime
de la Terreur ; il fallait dire aussi comment étaient reçues les excuses
tirées des nécessités de la Révolution ou de l'énergie du patriotisme. Le
résultat des élections fut connu avant la fin d'avril ; mais les nouveaux
députés ne devaient prendre séance que le 20 mai[2]. Pendant cet intervalle le
conseil des Cinq-Cents délibérait déjà sous l'influence de cette majorité
nouvelle, qui allait faire entrer le pouvoir législatif dans une autre voie.
Le parti conventionnel, déchu par le suffrage populaire, n'essayait plus de
lutter. Les
victoires des armées, et plus encore l'espérance d'une paix prochaine,
répandaient un sentiment de satisfaction et de sécurité qui ne comportait
plus les mesures rigoureuses et tyranniques dont les dangers de la patrie
avaient été le motif ou le prétexte : l'esprit d'alarme, de méfiance et de
chagrin des révolutionnaires était pour le moment réduit au silence. En même
temps, les modérés du Corps législatif voulaient honorer la fin de cette
session par les lois de justice et de réparation, que jusqu'alors ils
n'avaient pu obtenir. Une
commission avait été chargée, depuis quelques semaines, de la mission assez
vague de rechercher quelles lois étaient contraires à la Constitution, et
d'en proposer l'abolition ou le redressement[3]. Quinze jours seulement avant
l'ouverture de la nouvelle session, cette commission rendit un premier compte
de ses travaux ; il se divisait en deux parties : l'examen des lois
contraires au droit de propriété, et l'examen des lois contraires aux droits des
personnes. « Ce
travail est immense, disait M. Desmolins, député du Gers, premier rapporteur
; toutefois, ne vous alarmez point ; tout ce qui a été fait n'est point
contraire à la justice et à la raison. Parmi ces innombrables lois il en est
de très-sages, en harmonie avec notre régime actuel. Pendant l'association
difficile qui fut tentée - entre la monarchie et la liberté, il a été rendu
des décrets salutaires ; l'Assemblée législative en a voté qui doivent être
conservés ; la Convention même a fait des lois qui portent l'empreinte sacrée
de la liberté. Elle a supprimé le tribunal de sang et le code
révolutionnaire, qui envoyaient avec une légèreté féroce tant de victimes à
l'échafaud ; plus de comités de surveillance dans chaque commune ; plus de
ces sociétés populaires, qui se constituaient en pouvoir politique, où la
rage, l'ambition et la vengeance, dévouaient à la mort le citoyen dont on
voulait envahir les dépouilles. « Le
maximum fut aboli, la famine cessa, le calme fut rétabli ; une constitution
fut donnée à la France. » Ici le
rapporteur expliquait comment les efforts, les complots, les calomnies des
factions qui s'acharnaient à renverser le nouveau gouvernement avaient
jusqu'alors empêché le Corps législatif de travailler à la réforme des lois.
Il distribuait avec impartialité un blâme sévère sur la faction royaliste
comme sur les révolutionnaires anarchistes. Puis il faisait une distinction
entre les lois mauvaises et les lois inconstitutionnelles, entre les lois qui
incriminaient des actes innocents et les lois qui punissaient avec trop de
rigueur des délits réels, mais sans gravité ; comme, par exemple, la
confiscation de tout édifice où seraient trouvées des armoiries ; la peine de
mort contre tout citoyen qui placerait des capitaux dans les pays en guerre avec
la République ; contre tout étranger, natif d'un pays en guerre avec la
République, qui entrerait en France ; contre une garnison qui capitulerait
avant d'avoir soutenu un assaut ; la loi qui condamnait à être rasée toute
ville qui donnerait asile à des brigands. Ce
premier rapport ne se terminait par aucune proposition ; la commission avait
voulu seulement indiquer l'esprit qui l'avait dirigée dans un travail si
difficile, et qui devait nécessairement avoir une longue durée. M.
Bontoux, député des Hautes-Alpes, était chargé de traiter plus spécialement,
dans un second rapport, la législation relative à l'état des personnes ; il
commença par présenter des considérations générales, témoignage fidèle de
l'opinion dominante ou pour mieux dire, de l'opinion publique, à l'époque où
les élections opéraient un si grand changement. Il
déplorait les moyens violents qui avaient été employés pour sauver la
République, et les lois qui avaient opprimé ou proscrit des classes entières
de citoyens ; toutefois, il ne niait pas entièrement la nécessité de
quelques-unes de ces mesures. — « Mais elles deviendraient des crimes dès
qu'elles cesseraient d'être commandées par l'intérêt de l'État. Une
révolution est toujours un fléau pour la génération où elle éclate ;
néanmoins je ne suis pas de ceux qui préféreraient un éternel despotisme aux
orages d'une juste insurrection ; ces amis du repos rendraient inamovible le
sceptre de fer des tyrans et les laisseraient se livrer à la démence du
pouvoir absolu. J'entends faire le procès à tous les hommes qui ont pris
quelque part à nos débats politiques ; on les qualifie des épithètes les plus
odieuses ; la haine de la liberté pervertit tellement le jugement qu'il y a
des hommes qui n'ont pas honte d'associer dans leurs imprécations Condorcet à
Marat. Les opinions hostiles à la République ou qui ne la conçoivent pas sans
le désordre, sont de trois sortes : les partisans de l'ancien régime, de la
Constitution de 1791 et du code anarchique de 1793. « Les
premiers ne sont plus à craindre ; ils n'avaient de véritables auxiliaires
que la coalition ; elle est vaincue et dissoute par les triomphes de nos
armées. « Les
seconds restent convaincus de leurs idées, mais non point passionnés ; la
plupart d'entre eux ont intérêt à maintenir l'ordre actuel ; beaucoup ont
acquis des biens nationaux ; ils savent qu'une royauté restaurée commencerait
par les proscrire ; ils sont disposés à respecter et soutenir de toutes leurs
forces la constitution actuelle. « Les
troisièmes sont des insensés, sans aucune notion politique ; ils veulent, non
pas une égalité de droits, mais l'égalité de fait, c'est-à-dire la
législation du brigandage, l'anéantissement de toute industrie, le
renversement de toute morale et de toute société ; leurs chefs sont des
ambitieux qui promettent hypocritement l'apparence du pouvoir à la multitude
pour en usurper la réalité. Ils ont été jusqu'ici les plus dangereux ennemis
; mais ils cesseront de l'être quand les fonctions publiques seront exercées
par des hommes sages et honorables ; d'ailleurs cette multitude, qu'on a si
souvent trompée et égarée, éprouve aujourd'hui le besoin du calme ; elle
comprend que l'abondance est incompatible avec l'anarchie ; la voix des
tribuns tonne aujourd'hui dans le désert. » Après
cet exposé de l'état de l'opinion, le rapporteur se félicitait que la France
fût rentrée dans l'ordre et le calme. Les guerres civiles étaient finies ; la
paix allait être conclue avec les puissances continentales ; la République
voyait s'évanouir tous les dangers qui la menaçaient. — « Serons-nous,
ajoutait-il, plus opiniâtres envers nos concitoyens qu'envers nos ennemis ?
Maintiendrons-nous notre gouvernement en état d'hostilité contre une partie
de la nation ? » —Tel était le préambule d'un projet de résolution dont le
texte était loin d'être aussi vaste que les motifs, et qui devait faire
cesser une seule des lois d'exception et de proscription : il s'agissait de
cette loi du 3 brumaire, tant reprochée aux vainqueurs de vendémiaire, si
souvent discutée depuis le commencement de la session, et maintenue avec
obstination par les Conventionnels qui la regardaient comme leur sauvegarde ;
elle n'avait jamais cessé d'être une loi de circonstance, puisqu'elle
n'interdisait que provisoirement l'entrée du Corps législatif à un certain
nombre de députés élus, mais non remplacés. A ce moment, la question prenait
un nouvel intérêt puisque les corps électoraux avaient choisi pour leurs
représentants beaucoup d'hommes à qui cette loi interdisait les fonctions que
la confiance du peuple leur conférait. Le
rapporteur, s'adressant au parti qui voyait avec chagrin cesser cette
exclusion, disait : — « N'invoquez plus le démon de la peur ; ne dites point
que de nouvelles conspirations vont éclore : terreur pusillanime î Depuis un
an la marche du gouvernement constitutionnel n'a pas été entravée dans sa
marche par ses ennemis, mais par le zèle ombrageux, par les éternelles
inquiétudes de ses ardents amis. Rassurez-vous, républicains, vous
recueillerez enfin le prix de vos sacrifices ; vous serez libres ; mais vos
concitoyens le seront aussi. Un régime arbitraire rie pèsera plus sur aucune
caste, sur aucune famille, sur aucun citoyen. » Et
comme en ce moment nul orateur ne montait à la tribune sans exprimer le
sentiment de joie nationale que suscitaient les victoires et la paix, le
rapporteur terminait en disant : « Braves guerriers, que ma voix n'est-elle
assez éloquente pour être l'organe de la reconnaissance nationale ! Si la
liberté existe, c'est à vous qu'elle doit son triomphe. Les excès et les
crimes ont souillé son berceau ; elle a été défendue par votre courage,
honorée par votre triomphe. » Le
projet de résolution était ainsi conçu : - « La loi du 3 brumaire an iv, qui
exclut, jusqu'à la paix générale, de toute fonction publique, les individus y
désignés, cesse d'avoir son effet. — Les représentants du peuple suspendus de
leurs fonctions par ladite loi, rentreront dans le Corps législatif. » — La
même disposition s'appliquait à tous les fonctionnaires publics. —
L'exclusion donnée aux amnistiés par une loi postérieure était aussi levée. —
Enfin les mesures de précaution prises par suite des poursuites exercées
contre Babeuf et ses complices, et contre les conjurés de Grenelle, étaient
aussi abrogées. Il y
eut peu de discussion sur ce projet ; le parti auquel il déplaisait ne fit
que des objections de forme. Ses orateurs arguaient d'un article de la
Constitution qui interdisait de reproduire, avant un an de délai, une
proposition rejetée ; or une motion relative à la loi du 3 brumaire avait été
repoussée par le Conseil. La commission s'était précautionnée contre cette
objection par une subtilité. La motion avait proposé que la loi du 3 brumaire
fût « rapportée ». La commission demandait qu'elle fût « abrogée ». Comme
la majorité était résolue à approuver le projet, elle jugea que cette
explication était suffisante. Le
conseil des Anciens fut plus scrupuleux ; l'objection tirée du texte de la
Constitution fut longuement discutée sans aucun esprit de parti, et la
résolution du conseil des Cinq-Cents fut rejetée par quatre-vingt-treize
votants contre quatre-vingt-dix. Pendant
les derniers débats qui précédèrent la nouvelle session, un incident survint
qui, à une autre époque, aurait sans doute causé plus de rumeur dans le parti
révolutionnaire[4]. Un nommé Poule s'était
présenté chez Sieyès ; il lui avait raconté la misère dans laquelle il était
tombé, et avait sollicité sa protection pour obtenir des secours du
gouvernement ou le remboursement d'une créance qu'il prétendait avoir. Sieyès
avait répondu que, quelle que fût sa bonne volonté, il ne pouvait rien en sa
faveur ; alors cet homme était devenu menaçant. — « Les autres représentants
à qui je me suis adressé m'ont fait la même réponse. Vous êtes tous des
tyrans ; vous abusez du pouvoir que le peuple vous laisse. » — Parlant ainsi,
il avait dirigé un pistolet sur Sieyès qui le détourna de sa main ; mais une
balle perça le poignet et une autre effleura seulement le corps. Sieyès
conserva son sang-froid, sortit de sa chambre en fermant la porte sur
l'assassin, et envoya sa servante chercher la garde et un chirurgien. Le
meurtrier était provençal comme Sieyès, neveu de l'abbé Poule, prédicateur
qui- avait eu quelque renommée ; il avait été soldat, puis moine, curé
constitutionnel, membre zélé d'une société populaire et maintenant grand
partisan de Babeuf, du bonheur commun et de l'égalité de fait ; il ne se
montra ni troublé ni exaspéré ; on voyait qu'il avait fait le sacrifice de sa
vie, qu'il s'était décidé à l'assassinat comme au suicide. Un
message du Directoire annonça le crime au conseil des Cinq-Cents. Le
représentant Hardy, qui était chirurgien, avait pansé la blessure et retiré
la balle ; il rendit compte de l'état de Sieyès, qui ne présentait aucun
danger. Le Conseil ordonna que chaque jour un bulletin de la santé de Sieyès
serait lu à la séance, et que de plus amples renseignements seraient demandés
au Directoire. Le
lendemain, Lamarque essaya de donner à cet événement des conséquences
politiques ; il reprochait à ses collègues de n'avoir pas exprimé assez de
douleur et d'indignation. — « Si l'on voit le couteau sanglant du royalisme
et de la contre-révolution menacer publiquement et frapper avec audace les
plus fermes soutiens de la liberté ; si les meurtriers royaux osent effectuer
les crimes qu'inspirent et organisent chaque jour les innombrables
corrupteurs de l'esprit public, et si nous, représentants du peuple, nous
montrons de l'indifférence ou de la tiédeur, il ne faut pas le dissimuler, la
République est en danger ! » Lamarque
continua longuement sur ce ton, accusant les journalistes et les
conspirateurs, assurant que de nouveaux complots étaient tramés chaque jour,
suppliant ses collègues d'abjurer un système de prudence et de mollesse, qui
perdait la République. Il sembla dire que les royalistes comptaient sur les
nouvelles élections. On lui demanda ce qu'il concluait, quelles mesures il
avait intention de proposer. — « L'assassin est connu, disait-on, il est
arrêté. Les lois prononcent la peine de son crime et ont institué des
tribunaux pour le juger. Que faut-il de plus ? » Lamarque
demanda qu'une commission fût chargée de faire un rapport sur la situation de
la République, sur les moyens de ranimer l'esprit public, de prévenir et de
réprimer les atteintes que les conspirateurs ne cessaient de porter au
gouvernement et à la Constitution. Thibaudeau
montait à la tribune pour combattre la proposition ; Lamarque la retira et il
n'en fut plus question. Peut-être le parti dont il était l'organe avait-il
espéré que cette commission pourrait être composée de manière à tenter,
d'accord avec la majorité du Directoire, le coup d'État qu'une commission
semblable avait essayé, lorsque Thibaudeau avait renversé tous les projets de
Tallien. Cette supposition n'était pas entièrement hasardée ; on savait que
peu de temps auparavant, Tallien, Barras et Sieyès, conseiller secret de la
faction conventionnelle, avaient délibéré entre eux sur l'opportunité d'un
acte dictatorial qui aurait suspendu les élections. Mais ce n'était point par
une délibération législative que cet attentat pouvait être consommé ; la majorité
ne s'y serait point prêtée. La situation n'était plus la même qu'au 13
vendémiaire ; alors l'armée avait été nécessaire pour défendre la Convention
; 5 maintenant, c'était contre le Corps législatif qu'il eût fallu
l'employer. Lors
donc que fut arrivée l'époque où devaient être installés les nouveaux élus,
le Directoire et ses amis étaient provisoirement résignés. Les
hommes prudents ou bien informés, et spécialement les principaux membres du
conseil des Anciens, n'ignoraient point que le danger d'une intervention
militaire était suspendu sur leurs têtes. Mais les partis n'ont point de
sagesse. Les modérés ne formaient pas même un parti marchant dans la même
voie pour atteindre un même but ; ils n'avaient ni chefs, ni discipline, ni
ensemble. Quelques députés des Cinq-Cents se réunissaient habituellement dans
un hôtel de la rue de Clichy, et cette société avait de plus en plus les
inconvénients d'un club ; on s'y animait les uns les autres : la parole y
tenait plus de place que la réflexion et le calcul. Tel
était l'état des esprits dans la région politique, au moment où arrivèrent
les députés du nouveau tiers. La séance du conseil des Cinq-Cents fut ouverte
à huit heures du matin. Un secrétaire fit l'appel nominal. Au nom de Barère,
des murmures s'élevèrent de toutes parts : il était absent. Les noms de
Pichegru et de Jourdan furent accueillis par des témoignages de satisfaction. Les
procès-verbaux des élections furent distribués à des commissions de neuf
membres : chacune était chargée d'examiner trois procès-verbaux. Les
rapporteurs se succédèrent bientôt à la tribune. Quelques procès-verbaux, qui
constataient des scissions dans les corps électoraux, et par conséquent des
élections doubles, furent renvoyés à une commission spéciale. Lorsqu'un
des rapporteurs en fut venu au département des Hautes-Pyrénées, un silence
attentif régna sur tous les bancs : — « L'élection de Bertrand Barère, pour
le conseil des Cinq-Cents, est déclarée nulle. » Telle fut la rédaction
proposée, « elle était motivée sur le décret qui l'avait condamné à la
déportation et privé des droits de citoyen ; ainsi il était inéligible. » Cette
décision n'éprouva aucune contradiction ; quelques membres demandèrent qu'un
message fût adressé au Directoire pour s'informer des motifs qui
l'empêchaient d'exécuter le décret de déportation : cette remarque n'eut
aucune suite. Alors
on procéda à la formation du bureau ; les votants étaient au nombre de quatre
cent quarante-quatre. Pichegru obtint trois cent quatre-vingt-sept voix et
fut proclamé président. Les secrétaires furent tous choisis parmi les modérés
: Siméon, Vaublanc, Henry Larivière, Parisot. Lamarque,
qui était président, quitta le fauteuil en y appelant « le général Pichegru »,
ou, pour parler plus correctement, ainsi qu'il en fut averti, « notre
collègue Pichegru ». Il lui remit l'écharpe, insigne de la présidence ;
Pichegru remercia en termes convenables le Conseil de la bienveillance dont
il recevait un si honorable témoignage, et demanda beaucoup d'indulgence pour
le peu d'habitude qu'il avait des assemblées délibérantes. Au
moment où la séance allait finir, M. Penières demanda la parole. — « Vous ne
terminerez pas cette mémorable séance sans un grand acte de justice et de
respect pour la Constitution. Nos nouveaux collègues viennent de prendre
place avec nous ; mais il est encore d'autres élus du peuple qui devraient
être ici ; ils ont été écartés de leurs fonctions par des lois spéciales et
particulières : lois que vous avez rendues en conformité à la loi du 3
brumaire. Cette loi détestée, vous avez voulu l'abroger ; le conseil des
Anciens a été retenu par un scrupule constitutionnel ; mais il nous est permis
d'annuler les lois spéciales que nous avons votées pour l'appliquer à nos
collègues. En conséquence, je propose de les rappeler. » — Cette proposition
fut accueillie par des applaudissements. Une objection fut présentée : ces
lois spéciales n'étaient, en réalité, que l'exécution de la loi du 3 brumaire
; ainsi, on ne pouvait les abroger tant que cette loi subsistait. Mais le
conseil des Cinq-Cents n'était pas disposé à entendre une contradiction
quelconque au sentiment de la majorité. La proposition de Penières fut votée
par urgence et presque à l'unanimité. L'entrée
d'un nouveau tiers dans le conseil des Anciens n'y produisait pas un
changement aussi marqué ; le parti conventionnel ne l'avait jamais dominé ;
les modérés y reconnaissaient pour chefs, ou du moins écoutaient comme
conseillers, des hommes graves et sages, dont l'influence allait continuer,
lors même qu'ils avaient à guider une majorité plus nombreuse. La
présidence du Conseil, ainsi renouvelée, fut donnée par cent trois votants
contre quarante-sept, à Barbé-Marbois. Le choix de Pichegru, élu par le
conseil des Cinq-Cents, était une imprudente bravade. Ni le public, ni aucun
de ceux qui lui donnaient leur suffrage ne savait ses trahisons ; mais il
avait été destitué par le Directoire ; il était l'ennemi personnel du général
Hoche ; les honneurs qu'on lui rendait semblaient le témoignage d'une
méfiance malveillante contre le général Bonaparte. Enfin, l'opinion hostile à
tous les hommes de la Révolution semblait évidemment se rallier à ce nom. L'élection
de M. de Marbois par le conseil des Anciens n'avait pas le même caractère. Il
n'était ni ne voulait être un homme de parti ; son austère probité, sa
physionomie de magistrat lui donnaient un rang distingué entre les hommes que
l'opinion publique honorait le plus. Mais il avait été placé, comme ministre
possible d'une restauration, sur les notes de La Villeheurnois. Il passait,
parmi les révolutionnaires, pour avoir assisté aux conférences de Pillnitz ;
imputation absurde et qu'il avait démentie sans réussir à y faire renoncer
ceux qui l'avaient inventée et répétée. C'en était assez pour donner à ce
choix une couleur royaliste. Une
élection beaucoup plus importante et qui devait avoir une grande influence
sur le prochain avenir, c'était l'élection du directeur qui allait remplacer
celui que désignerait le sort ; on s'était fort préoccupé de cette chance.
Les Conseils avaient, par une loi expresse, réglé que le tirage de cette
loterie se ferait dans une séance tenue publiquement par le Directoire. Il
s'était, par un message, opposé à cet acte du Corps législatif, qu'il
regardait comme le témoignage d'une méfiance injurieuse, et même comme une
intervention inconstitutionnelle dans les attributions du pouvoir exécutif. Nonobstant
cette démarche, la loi avait été votée, et le 30 floréal, la veille de
l'installation des nouveaux députés, le nom de Letourneur de La Manche sortit
de l'urne. C'était lui qui devait être remplacé. Le parti révolutionnaire
avait hautement désiré que ce nom sortît de l'urne ; il avait manifesté la
crainte que le nouveau directeur, venant s'ajouter à Carnot et à Letourneur,
ne donnât une majorité constante contre les deux directeurs qui resteraient
pour représenter le parti révolutionnaire ; de sorte que le public demeura
persuadé que Letourneur n'avait pas été loyalement désigné par le sort, et
qu'il se retirait par suite de quelque arrangement frauduleux. On pouvait le
supposer ainsi, d'autant plus que le Directoire, sans obéir à la loi, avait
procédé au tirage en séance secrète. La tradition a adopté ce bruit public. Le
mémoire de Carnot atteste le contraire. « La
soif du pouvoir était inextinguible chez Rewbell. Lors du tirage au sort, sa
vue était tellement troublée, en ouvrant le billet, que, quoique ce billet
fût pour rester, il lui échappa de dire : « C'est moi. » Je lui en fis
quelques plaisanteries, et il convint de son trouble. » L'élection
du directeur, qui devait le remplacer était la plus grande affaire du moment.
Rewbell, Barras et le parti révolutionnaire n'avaient aucun espoir d'obtenir
un choix conforme à leurs vœux et à leurs opinions ; ils se résignèrent à
prendre pour leur candidat Cochon de L'Apparent, ministre de la police, qui
jouissait d'une grande faveur parmi les modérés ; il avait voté la mort du
roi ; quoiqu'il en témoignât un repentir sincère, il n'en avait pas moins
cette conformité avec les autres directeurs, et la magistrature suprême
serait restée composée de cinq régicides. Ceux
des modérés qui, sans conspirer, sans avoir aucun rapport avec l'émigration,
désiraient et même espéraient le rétablissement de la forme monarchique,
voulaient porter au Directoire l'amiral Bougainville, dont les opinions
étaient fort connues pour contraires à la République et aux républicains,
mais il avait refusé l'honneur qu'on voulait lui faire. La
candidature qui trouvait le plus de faveur dans l'opinion publique, et que
les modérés sages des deux Conseils préparaient depuis assez longtemps,
c'était celle de Barthélémy, ministre de France en Suisse. A son nom
s'attachait l'idée de paix ; il avait négocié et signé les traités avec la
Prusse et l'Espagne ; il jouissait d'une considération européenne. Sans
manquer à ses devoirs ni aux convenances, en se conformant aux instructions
du comité de salut public et du Directoire, il avait laissé voir combien la
politique et les habitudes révolutionnaires lui causaient de dégoût et
d'aversion ; ses manières et son langage conservaient la dignité et la
distinction acquises par une longue pratique de la diplomatie. Il s'était
refusé aux instances qui lui avaient été faites ; il se sentait une extrême
répugnance à siéger comme collègue auprès des directeurs, auprès de Rewbell
surtout qu'il avait vu à l'œuvre lorsqu'il était venu à Bâle rompre les
négociations commencées pour la paix générale, et qui sans cesse lui envoyait
des instructions destinées à vexer la Suisse, à y préparer une révolution.
Malgré sa réponse aux propositions qui lui furent portées par son frère, on
espéra que s'il était nommé, il se déciderait à accepter et l'on continua à
travailler pour son élection. Dans la
séance du 24 mai, le conseil des Cinq-Cents choisit les dix candidats parmi
lesquels le conseil des Anciens devait élire un membre du Directoire ; il y
avait quatre cent cinquante-huit votants. M. Barthélémy en obtint trois cent
neuf ; M. de Bougainville deux cent soixante-quatre ; les huit autres
candidats ne furent pas, comme à l'élection de 1795, des hommes inconnus, de
faux candidats destinés à compléter le nombre voulu et à forcer le choix du
conseil des Anciens : la liste était composée de noms honorables ; c'étaient
MM. Vieillard, avocat général au tribunal de cassation, qui venait de remplir
les fonctions du ministère public dans le procès de Babeuf ; Redon de
Beaupreau, administrateur de la marine ; Tarbé, qui avait été ministre des
finances en 1792 ; Germain Garnier, traducteur de Smith, homme d'esprit et de
savoir ; Borda, membre de l'Académie des sciences ; Desmeuniers, ancien
député à l'Assemblée constituante ; L'Apparent, ministre de la police, et le
général Beurnonville. Cette
liste prouvait que la majorité du conseil des Cinq-Cents n'appartenait pas à
un parti exagéré, exclusif ou passionné dans ses projets. Le
conseil des Anciens donna à M. Barthélemy cent trente-huit suffrages sur deux
cent dix-huit. L'Apparent en eut soixante et quinze. Un
courrier fut aussitôt expédié à M. Barthélemy avec une lettre pressante de M.
de Marbois ; son frère arriva aussi chargé de renouveler les instances des
deux Conseils ; il accepta et partit immédiatement pour Paris. La
situation était nouvelle ; le parti révolutionnaire avait perdu la
souveraineté législative ; l'opinion publique lui était contraire ;
maintenant ses adversaires, et non pas lui, avaient le verbe haut ; mais le
pouvoir exécutif continuait à lui appartenir, et la majorité, parmi les
directeurs, restait disposée aux mesures les plus violentes et les plus
contraires à la loi, à la justice, à l'humanité. La
nouvelle majorité du conseil des Cinq-Cents montra d'abord l'intention de
suivre une conduite réservée, de ne point se lancer dans une réaction
précipitée, et de n'engager aucune lutte ouverte avec le Directoire.
D'ailleurs, il fallait aux députés qui arrivaient quelque temps pour
connaître le terrain, pour se mettre en relation avec leurs collègues.
Réformer la législation révolutionnaire ; tel était le mot d'ordre du parti
modéré. Il
était encore difficile d'obtenir des adoucissements et un retour à la justice
dans la législation relative aux émigrés ; la violence du parti
révolutionnaire reparaissait sur toutes les questions qui s'y rapportaient.
Presque toutes les propositions faites pour la réforme de ce code de
persécution échouèrent ou furent ajournées, quoiqu'il arrivât sans cesse des
pétitions pour se plaindre des vexations que les commissaires du Directoire
exerçaient dans les départements en s'appuyant sur ces lois. Un
autre motif de réclamations, plus nombreuses encore, excitait aussi
l'indignation des révolutionnaires, et ils trouvaient des auxiliaires dans
l'opinion philosophique ou dans l'intolérance irréligieuse : de toutes les
parties de la France des pétitionnaires demandaient la liberté des cultes,
s'opposaient à la vente des églises et des presbytères. Toutes
les questions relatives à cette plainte universelle furent renvoyées à une
commission. Camille Jordan en était le rapporteur[5]. C'est la première fois que fut
entendue la parole éloquente d'un des plus nobles et des plus vertueux
orateurs qui aient honoré la tribune parlementaire ; il avait alors vingt-six
ans ; à la puissance de son talent se joignaient la douceur de sa physionomie,
le charme de ses manières, son accent de sincérité, sa voix sympathique. Il
faudrait transcrire tout son discours, dont le souvenir est resté historique
à cause de l'effet qu'il produisit ; nous en rapporterons quelques passages.
En parlant du grand nombre de pétitions, et des recommandations adressées par
les électeurs à leurs élus ; il disait : « Ne vous étonnez pas de l'intérêt
qu'attachent aux idées religieuses, ces hommes habitués à s'en nourrir. Ce
sont elles qui leur assurent des jouissances indépendantes du pouvoir des
hommes et des coups du sort. Ce sont elles qui tempèrent cette inégalité
indispensable à l'existence des sociétés humaines ; leur besoin est senti
surtout par les peuples en révolution ; alors il faut aux malheureux
l'espérance ; elles en font luire un rayon dans l'asile de la douleur ; elles
éclairent même la nuit du tombeau ; elles ouvrent devant l'homme mortel et
fini des perspectives magnifiques et infinies. Législateurs, que sont vos
bienfaits auprès de ce bien immense ! Vous plaignez l'indigent, la religion
le console ; vous réclamez ses droits, elle lui apporte des jouissances. Nous
parlons souvent de notre amour pour le peuple, de notre respect pour ses
volontés ; si ce langage n'est pas vain, respectons, avant tout, les institutions
chères à la multitude. De quelque nom que notre philosophie se plaise à les
désigner ; quelles que soient les hautes et exquises pensées où elle peut
nous élever, c'est aux institutions religieuses que le peuple a arrêté ses
volontés ; c'est là où il a fixé son attention. Tous nos systèmes doivent
s'abaisser devant cette volonté souveraine. « En
accomplissant le vœu de l'humanité, vous suivrez aussi le conseil de la
politique ; en contentant le peuple, vous affermirez toutes les lois. Oui,
législateurs, il est utile et précieux pour vous que les religions existent,
qu'elles exercent en liberté leur puissante influence ; elles seules parlent
efficacement de la morale au peuple ; elles seules ouvrent son cœur aux
affections douces ; elles lui impriment le sentiment de l'ordre ; elles
préparent votre ouvrage ; elles pourraient presque l'achever sans vous.
Depuis quelques années nous avons décrété des milliers de lois. Nous avons
réformé tous les codes, et jamais plus de crimes n'ont ravagé notre belle
patrie. Pourquoi ? C'est qu'on a fait disparaître du cœur des Français cette
grande loi qui seule enseigne le juste et l'injuste, cette loi qui donne la
sanction à toutes les autres. Faites revivre cette loi puissante ; donnez à
tous les cultes la faculté de la rappeler dans les cœurs. Nous n'aurons plus
besoin de tant d'ordonnances et de peines. Le législateur a moins à faire
quand les hommes sont bons : les lois ne sont que le supplément de la morale
des peuples. » L'orateur,
après avoir développé l'avantage et la nécessité d'une liberté sincèrement
accordée au culte, tirait les conséquences du système adopté dans la
constitution d'alors, où l'autorité civile n'avait point recherché le secours
et l'appui de la religion, et la considérait seulement comme une liberté
légale, comme un droit privé de chaque citoyen. De là
il déduisait que le prêtre n'étant pas un fonctionnaire reconnu et rétribué
par l'État, il ne devait lui être demandé ni serment, ni déclaration
politique ; puis il expliquait comment, sans être ennemi du gouvernement,
sans conspirer contre la République, on pouvait répugner à prendre un
engagement quelconque, lorsqu'on n'avait aucun service public à accomplir. Par une
autre conséquence de la liberté laissée au culte, les citoyens devaient avoir
le droit de choisir ou de reconnaître leurs ministres. L'étendue de leur autorité
religieuse, le mode suivant lequel ils s'exercent, étaient hors de l'empire
du pouvoir civil. D'après
le même principe, les citoyens devaient avoir aussi le droit d'acheter ou de
louer des temples pour l'exercice de leur culte, de s'y rassembler, d'y
ériger les signes de leur croyance, d'en pratiquer les cérémonies, d'en
publier les doctrines. — « Ils
pourront également pratiquer leur culte et s'environner de ses signes, dans
les hospices civils ou militaires, dans les lieux de détention où, confinés
par des infirmités ou par la rigueur des lois, ils ont plus besoin de
consolations religieuses. » En
énumérant les libertés que doit respecter et garantir un gouvernement et
indifférent à la religion et qui ne lui donne aucune place dans la loi
politique, l'orateur faisait remarquer que ces libertés n'étaient point alors
accordées par les pouvoirs de la République et qu'un despotisme vexatoire
régnait sur les pratiques religieuses. Il
regardait encore comme indispensable de faire cesser le plus étonnant abus de
la police directoriale. — « Il
doit être permis aux citoyens d'avoir dans leur maison un temple domestique.
» — La religion catholique prescrit pour les malades et les mourants des
cérémonies qui sont accomplies dans l'intérieur du domicile ; la loi qui les
proscrirait fournirait aux agents de l'autorité un prétexte pour violer
l'asile des citoyens, et rappellerait l'odieuse pratique des visites
domiciliaires. — « La
détermination des jours fériés et des jours de repos est encore une
attribution de l'autorité religieuse. » — C'était un point essentiel, car le
Directoire avait ordonné que le décadi serait un jour de repos, et le
dimanche un jour de travail : des peines étaient portées, des jugements
rendus contre les contrevenants. Une
autre liberté était encore demandée pour la religion ; l'autorisation de
convoquer aux exercices de leur culte les personnes qui volontairement en
suivaient les pratiques était certes d'une moindre importance que les autres
permissions légales réclamées par le rapporteur ; mais il savait que la
vivacité et les efforts des opposants se porteraient sur ce point. Ils
s'étaient tellement exaltés sur la question des cloches, qu'il semblait que
ce fût le point capital de la discussion. Une loi
assez récente[6] en avait interdit l'usage sous
des peines sévères : un an de prison et la déportation en cas de récidive
menaçaient le prêtre qui ferait sonner une cloche. Comme c'est une habitude
et un moyen nécessaire de convocation dans les campagnes, la commission avait
à se prononcer sur une foule de réclamations. — « On nous disait qu'une forte
prévention s'opposerait à l'abrogation de la loi ; on assurait que des
hommes, dont l'imagination était frappée, avaient lié au son des cloches, à
leur seul nom, les plus lugubres idées ; qu'ils croyaient entendre dans leur
retentissement le réveil d'une religion dominante ou l'appel d'une
contre-révolution. En réfléchissant bien, nous n'avons pu nous persuader que
de tels préjugés fussent accueillis dans cette enceinte ; il était donc de
notre devoir de vous proposer avec franchise ce qui nous semble utile et
juste. » De
sorte que de longs développements étaient donnés sur cette question ; toutes
les objections, même les plus futiles, étaient discutées sérieusement et avec
détail. Puis le
rapporteur disait : — « Poursuivez avec fermeté votre glorieuse carrière.
Soyez humains et justes, et vous ne craindrez pas que les cloches du peuple
sonnent son insurrection contre vous et vos lois. L'expérience a répondu à
toutes ces alarmes ; on a proscrit les cloches, elles sonnent encore ; la loi
n'est obéie que dans les villes, elle est généralement violée dans les
campagnes ; aucune insurrection n'éclate. La loi reste inexécutée ; c'est un
scandale que vous ferez cesser en l'abolissant ; son abrogation est
universellement sollicitée. Les cloches sont non-seulement utiles au peuple ;
elles lui sont chères. Elles sont pour lui une des jouissances que lui donne
son culte. Lui refuserons-nous cet innocent plaisir ? Vous pouvez à peu de
frais contenter les vœux de la multitude ; votre condescendance sera juste et
raisonnable. Pourquoi opposerions-nous donc une superstition philosophique à
la superstition qui attache les femmes de nos villages à la cloche de leur
paroisse ? » Une
dernière tolérance était aussi proposée pour les cérémonies funéraires et la
décoration des tombeaux. Depuis l'athéisme de Chaumette, la profanation des
sépultures était devenue un scandale si grand que l'administration et même la
législature s'étaient plus d'une fois occupées de le faire cesser. On avait
proposé, sur les pompes funèbres, beaucoup de projets qui tenaient plus du
théâtre que de la religion. — « Des
esprits bornés, disait Camille Jordan, n'aperçoivent dans l'appareil
religieux qui entoure les tombeaux que des monuments de la superstition
populaire, ou des images importunes aux yeux des vivants. Pour vous,
législateurs philosophes, vous élevez plus haut vos pensées. Vous avez des
citoyens à former ; vous exigez d'eux d'héroïques actions ; vous sentez le
besoin d'exalter leur imagination et d'animer leurs cœurs par de sublimes
espérances. Il faut donc les persuader de la dignité et de l'immortalité de
l'existence humaine. Une froide philosophie ne peut y atteindre ; les signes
seuls parlent au peuple ; les cérémonies funèbres sont ces signes : signes
puissants, signes magiques, qui ébranlent les imaginations, qui saisissent
les cœurs. Vous vous réjouirez de voir la religion apparaître au milieu de
tombeaux. C'est là que vous, verrez les citoyens s'attendrir et s'élever, en
écoutant les paroles qui leur disent que leur âme est immortelle. Ce
sentiment leur donnera le courage de mourir pour la patrie. Ah ! je conçois
pourquoi ces tyrans qui ont couvert la France de tombeaux les dépouillaient
de leur pompe ! pourquoi ils jetaient avec tant d'indécence les déplorables
restes de l'homme dans la fosse du cimetière ! Ils avaient besoin de mépriser
l'humanité ; il leur fallait étouffer les sentiments généreux dont la
réaction devait leur être terrible ! » Le
projet de loi, après avoir réglé ce que la liberté des cultes devait
permettre, prévoyait l'abus qu'on en pouvait faire, définissait les délits
dont elle pourrait être l'occasion et en déterminait la punition. L'orateur
terminait ainsi : — « Vous réaliserez l'antique vœu de la philosophie, vous
donnerez au monde le spectacle d'un grand empire où tous les cultes peuvent
être exercés à l'ombre d'une égale protection et inspirer l'affection pour
les hommes et le respect pour les lois. Il nous sera doux, lorsque nous
rentrerons dans nos foyers, d'y entendre nos concitoyens nous adresser ces
simples paroles : « Hommes de paix, soyez bénis ! vous nous avez rendu nos
temples, nos ministres, la liberté d'adorer le Dieu de nos pères ; vous avez
rappelé la concorde dans nos familles, la morale dans les cœurs ; vous nous
avez fait chérir le législateur et respecter la loi. » C'était
la première fois qu'on entendait un tel langage ; la religion catholique,
défendue au nom de la raison, de la liberté et de tous les sentiments
généreux : il y avait là un présage du déclin des opinions du XVIIIe siècle
et d'une renaissance religieuse. Le discours de Camille Jordan fut un grand
événement ; l'esprit révolutionnaire se sentit blessé au cœur ; le ban et
l'arrière-ban de la philosophie sensualiste s'émurent et prirent l'alarme ;
les indifférents même s'irritèrent d'être troublés dans leur insouciance ;
l'opinion parisienne se montra sinon malveillante, du moins railleuse et
frivole. Les cloches surtout furent un texte de plats quolibets, d'épigrammes
en vers ou en prose ; la policé fit chanter dans les carrefours des chansons
contre les défenseurs de la religion de nos pères. Les journaux républicains,
même les plus graves, évoquaient jusqu'à Rabelais contre le sonneur de
cloches. Jamais la liberté de la tribune n'avait encore suscité une colère si
vive dans le parti conventionnel et dans l'entourage du Directoire. Voyant ce
déchaînement, les modérés jugeaient que leur jeune orateur avait peut-être
manqué de prudence et que son éloquence était prématurée. Le
discours de Camille Jordan fut, en effet, une sorte de déclaration de guerre,
un manifeste anti-révolutionnaire, un appel à la restauration de l'autel que
les Jacobins redoutaient à l'égal de la restauration du trône ; il n'avait
nullement attaqué le gouvernement directorial ; mais requérir l'abolition des
lois qui proscrivaient le clergé et qui s'opposaient au culte catholique,
c'était saper un des fondements de la République. Le
conseil des Cinq-Cents avait entendu le rapport tranquillement ; le talent de
l'orateur avait été apprécié sans qu'il fût interrompu par aucune marque de
faveur ni de désapprobation. La discussion du projet de loi aurait sans doute
été très-animée ; elle fut ajournée ; une autre plus grave encore occupait
l'assemblée depuis deux jours. Gibert-Desmolières
était, à cette époque, l'homme spécial des finances au conseil des Cinq-Cents
; à part les discordes de parti, il était fort écouté. Dans la séance du 14
juin, il fit un rapport, attendu depuis longtemps, sur la situation générale
des finances. Parmi tant de désordres dans les départements ministériels et
même dans la comptabilité du trésor, c'était une tâche difficile. Souvent un
blâme sévère avait signalé le scandale public d'une foule de marchés passés,
soit avec des banquiers, afin de se procurer d'avance des ressources
nécessaires pour des dépenses urgentes en faisant escompter les recettes que
le trésor n'avait pas encore recouvrées ; soit avec des compagnies de
fournisseurs pour des achats de grains ou d'effets militaires. Ces
transactions passaient pour très-onéreuses à l'État et entachées de fraude
dans leur exécution, d'improbité ou de malversation de la part des
administrateurs qui les avaient conclues. Aux armées, le mal était plus
criant encore. Gibert-Desmolières
traita avec détail et d'une manière positive cette cause des embarras
financiers ; il parut inculper les ministres sans faire remonter plus haut la
responsabilité. Il
dressait ensuite l'état des dépenses pour l'année courante. La dette
publique, y compris les pensions, était d'environ deux cent cinquante
millions ; mais, à cette époque, l'État n'était pas un débiteur exact ; les
rentiers, les pensionnaires, et même les employés, recevaient seulement des
à-comptes, lorsque la situation du trésor le permettait ; le premier semestre
de l'an v venait d'être payé en retranchant aux rentiers les trois quarts de
ce qui leur était dû. — « Vous
n'avez encore, disait le rapporteur, rien statué sur le second semestre des
rentes et pensions. Votre intention est de bonifier graduellement le sort des
rentiers ; mais vous ne pouvez prendre d'engagement à cet égard avant de bien
connaître votre situation. Si le Corps législatif ne consultait que son cœur
et les principes, il n'hésiterait point ; mais il ne faut pas faire de
promesses illusoires. » L'estimation
des revenus était présentée comme très-incertaine : par supposition, on les
portait à quatre cent vingt-deux millions. Les dépenses devaient monter
seulement à trois cent quatre-vingt-seize millions. Mais on comptait si peu
sur cet excédant de vingt-six millions qu'on le portait d'avance en non-valeur
; d'ailleurs Paris et les grandes villes n'avaient pas encore la ressource
des octrois, et leurs dépenses tombaient souvent à la charge de l'État. On
avait cherché à augmenter les revenus ; le Corps législatif avait repoussé
l'établissement de la loterie comme immoral ; le droit de passe sur les
routes comme trop difficile à percevoir. L'impôt du tabac et les taxes de
consommation avaient été abolis par la Révolution ; on n'osait pas les
rétablir. Le même motif s'opposait au recouvrement des rentes foncières
appartenant à l'Etat, que les redevables avaient cessé de payer, comme
féodales, quoiqu'elles n'eussent point ce caractère. Les
impôts qui subsistaient encore se payaient mal. L'État, en ne s'acquittant
pas envers ses créanciers, rendait évidemment la perception plus difficile et
diminuait les ressources des contribuables. Déjà on indiquait comme ressource
une banqueroute partielle, disant que les rentiers feraient volontiers le
sacrifice - d'une partie de leurs revenus si on leur garantissait de payer
exactement le reste. C'était
un triste tableau qui ne devait pas disposer favorablement les esprits pour
l'administration directoriale, et qui, sans articuler aucune accusation,
semblait répandre un blâme général sur l'établissement républicain ; mais ce
ne fut pas ce motif qui suscita un orage dans l'assemblée. Le
rapporteur, après avoir énuméré les dépenses, en discuta quelques-unes ; il
remarqua que, depuis la création des municipalités cantonales avec un
commissaire du gouvernement auprès de chacune, l'administration était devenue
beaucoup plus coûteuse. Il
insista sur un article qui devait émouvoir davantage les anciens
Conventionnels. — « L'instruction publique est nulle, disait le rapporteur,
et sa dépense est effrayante. D'après les premiers essais, sa forme,
quoiqu'elle ait été combinée par des hommes distingués, paraît vicieuse ; ils
se sont persuadé que l'instruction pouvait être entièrement donnée de la même
manière qui était suivie, lorsque, après avoir terminé les études classiques,
on voulait s'instruire spécialement de telle ou telle science dans des cours
publics. La première jeunesse ne peut pas être instruite ainsi ; chaque élève
doit être pour ainsi dire pris corps à corps, assujetti à un travail
quotidien, à un enseignement gradué, afin que les connaissances soient
gravées dans sa mémoire et que son attention ne soit pas dispersée sur des
études diverses. Il y avait là sans doute quelques réformes à faire ; on a voulu
innover. « La
partie morale de l'éducation est complétement négligée, et c'est celle qui
importe aux familles religieuses. — Il n'est point de véritable morale sans
religion, et dans l'instruction actuelle on cherche vainement des principes
religieux. La gloire d'une nation s'augmente sans doute lorsqu'elle peut
compter de grands philosophes ; mais il y aurait de la démence à vouloir
former une nation de philosophes ; elle serait, je pense, difficile à
gouverner. « Les
anciennes études avaient produit tant d'hommes illustres, qu'il n'était pas
prudent d'y renoncer pour leur substituer des institutions à la fois fastueuses
et insuffisantes, qui nous entraînent dans une dépense excessive. C'est sous
ce point de vue que je suis autorisé à m'élever contre un système qui
échouera devant les droits de la paternité et devant les principes immortels
qu'il importe de maintenir. Les pères de famille n'envoient pas leurs enfants
aux nouvelles écoles ; elles restent entièrement à la charge du gouvernement
; les éducations particulières se multiplieront, et c'est un mal. Les parents
ne céderont pas au despotisme des novateurs. Ils veulent que leurs enfants
reçoivent des principes de morale et de religion, et ils ont raison. La
répugnance est telle, qu'il y a des écoles centrales r où le nombre des
élèves est moindre que le nombre des professeurs, à qui, il est vrai, nous ne
payons pas leur traitement. » Le
lendemain, sans attendre la discussion, Bailleul demanda à présenter des
observations sur le rapport de Gibert-Desmolières. Il s'était fait l'orateur
habituel du gouvernement, et il commença par traiter le rapport de « diatribe
violente » contre le Directoire et les ministres. Il entreprit de justifier
toutes les opérations financières et les traités passés avec les compagnies
et les fournisseurs. Puis, il reprocha au Conseil d'avoir refusé au
Directoire des crédits pour les dépenses de la guerre, afin de le forcer à
faire la paix. Ses refus, disait-il, avaient contraint le gouvernement aux
opérations désastreuses que maintenant on lui reprochait. Après
avoir critiqué quelques-uns des moyens indiqués pour rétablir l'ordre et
l'équilibre dans les finances, il en vint au chapitre qui l'amenait à la
tribune, et reprocha au rapporteur d'avoir parlé d'instruction publique et de
religion à propos des finances. Il prétendit que, même dans l'ancien régime,
on n'enseignait pas la religion : cela était vrai en tant qu'on ne professait
pas la théologie dans les écoles classiques, mais les élèves des écoles
suivaient les pratiques de la religion, en remplissaient les devoirs et
apprenaient à la respecter, ou du moins, tel était l'esprit de leur
éducation. Bailleul ne traitait pas sérieusement cette grave question. — «
Voudrait-on faire des moines de nos enfants, et de nos invincibles guerriers
des soldats du Pape ? Quelles sont donc les idées, les intentions qu'on
expose devant nous ? Où veut-on nous conduire ? Que veulent dire ces
pétitions qui demandent le rétablissement du culte ? De quel culte ? En
est-il un privilégié ? En est-il un qu'on ne puisse exercer librement ? Veut-on
rétablir des préjugés que nous avons foulés aux pieds ? » Gibert-Desmolières
répondit aux accusations de Bailleul sur ce point et sur tous les autres. Le
défenseur du Directoire avait été imprudent en forçant le rapporteur à parler
plus ouvertement des opérations financières du Directoire et à justifier le
Conseil d'avoir refusé au gouvernement des crédits qui auraient rendu la paix
plus facile et plus prochaine. — «
Puisqu'on me force à parler, je vous dirai ce que nous avons fait pour
obtenir la paix : nous en avions un tel désir qu'à la commission des
finances, nous avons consenti à une opération infâme ; voici le fait : depuis
longtemps on nous demandait cent millions, non point pour les ministres,
comme la Constitution le prescrit, mais pour le Directoire. Camus et moi nous
résistions obstinément. Un des directeurs vint à la commission et nous dit :
— « Vous ne savez donc pas que, pour avoir la paix, il nous faut absolument
du numéraire. Avec les cent millions d'assignats[7] que vous nous donnerez, nous
achèterons
des soies et nous les revendrons en numéraire. » — Ce mot de paix, prononcé pour la première fois, l'espérance de rendre la tranquillité à notre patrie, de faire cesser une situation
calamiteuse, désarmèrent notre résistance. Nous cédâmes et nous eûmes- le front de vous proposer de mettre cent
millions à la disposition du Directoire. Hé bien ! ce prétexte était mensonger. Tant que je vivrai, je me
reprocherai d'avoir donné mon assentiment à une pareille opération. Depuis
lors, mon désir de voir la paix établie et le Directoire remplir cet
engagement ne s'est point démenti. J'ai eu souvent des explications
très-vives avec le Directoire à ce sujet : cette paix, que la France
demandait à grands cris, il paraissait la redouter ; il alléguait la crainte
du retour de nos armées dans l'intérieur. — « Quoi ! répondions-nous, vous
redoutez les défenseurs de la patrie ! Voulez-vous donc qu'ils périssent sur
le territoire étranger ? — Mais qui les entretiendra ? — Soyez tranquilles,
la France contribuera avec joie à leur entretien, en attendant qu'on réduise
leur « nombre. » « Je
cessai alors de faire partie de la commission des finances ; elle fut
renouvelée, afin de m'en exclure. Vos suffrages m'y ont fait rentrer. Mon
devoir est de vous déclarer que le Directoire me semble disposé à suivre la
même marche. J'ai appris ce matin même que la commission des finances serait
attaquée ainsi que son rapporteur ; la majorité d'aujourd'hui ne se prêtera
point à nous retirer sa confiance. Le Directoire, dans ses parties de
plaisir, au milieu de la chaleur des repas, recrute des orateurs pour
soutenir ses prétentions. Ils ne rougissent pas de censurer, au nom du
Directoire, les libres opinions des représentants du peuple. Il est vrai que
des murmures unanimes repoussent leurs propositions. Je les avais déjà
entendues de la bouche d'un des directeurs. » Gibert-Desmolières
était irrité du discours de Bailleul. Il se sentait appuyé par la majorité et
se laissait aller à ne point ménager le Directoire. Quelques jours
auparavant, un message avait été apporté au conseil des Cinq-Cents en comité
secret pour demander plusieurs crédits destinés à des dépenses
extraordinaires et urgentes. Un des reproches de Bailleul se rapportait au
délai que la commission mettait à faire son rapport. Gibert-Desmolières
répondit : — « Les
alarmes que le public a conçues à propos de ce message ne sont point fondées.
On avait eu soin de l'envoyer à la fois aux deux Conseils et de tout arranger
de façon à répandre l'inquiétude et à mettre les agioteurs en campagne. Mais
votre commission ne s'en est pas émue. Elle va vous faire un rapport, et vous
- verrez qu'aucun service public n'est en péril et que des négociations peu
coûteuses pourvoiront à tous les besoins. «
Pensez à notre dignité, à notre indépendance ; quelle serait notre position,
si le Directoire, par les moyens indirects qu'il a en sa puissance, parvenait
à nous faire accuser les uns les autres et à se mêler de nos délibérations.
S'il parvient à y intervenir, tout est perdu ; mais vous le maintiendrez dans
la ligne de ses devoirs ; vous le ferez rester à sa place ; son devoir est
d'attendre les ordres du Corps législatif. » Le
Conseil passa l'ordre du jour sur les propositions de Bailleul, mais il avait
encore à délibérer sur le projet que Gibert-Desmolières avait présenté à la
suite de son rapport. Ce projet avait une extrême gravité. Il consistait à
placer hors des attributions du Directoire et du ministre des finances toutes
les négociations qui pouvaient être nécessaires pour le service du trésor,
c'est-à-dire pour se procurer de l'argent comptant et des fonds disponibles
en échange de valeurs non encore reçues ni réalisées : opérations semblables
à l'escompte d'une lettre de change qui n'est pas échue. La commission
proposait de les confier aux commissaires de la trésorerie ; ces commissaires
étaient une institution de l'Assemblée constituante, qui avait été maintenue
par les constitutions successives. Encore que leurs attributions se
rapportassent évidemment au pouvoir exécutif, ils étaient élus par le Corps
législatif. On avait sans doute supposé qu'il s'agissait seulement de garder
une caisse, dont les écus ne devaient sortir que pour des payements ordonnés
par le Corps législatif ; mais le mécanisme des recettes et des dépenses d'un
grand État ne pouvait être réduit à une telle simplicité ; l'administration
du trésor consiste à payer les dépenses légalement autorisées, au lieu et au
moment où elles doivent être accomplies : de là des transports de fonds et la
nécessité de pourvoir aux dépenses lorsqu'elles précèdent les recettes qui
doivent les solder. Dès les
premiers temps du gouvernement directorial, une loi avait dit[8] : — « Le Directoire exécutif
sera seul juge de la nécessité desdites opérations, d'après les rapports du
ministre des finances, qui pourra en tout temps se faire rendre compte des
négociations sous l'autorité du Directoire. » C'était
en vertu de cette loi qu'avaient eu lieu des opérations portant un grave
préjudice à l'État et universellement proclamées pour scandaleuses et
compromettantes pour le Directoire, qui les avait ordonnées ou permises. La
difficulté qui préoccupait en ce moment le conseil des Cinq-Cents était un
des symptômes du vice radical de la constitution de 1795 et des inconvénients
d'avoir isolé et rendu indépendants l'un de l'autre le pouvoir exécutif et le
pouvoir législatif. L'attribution
que la commission voulait soustraire au Directoire appartenait
essentiellement au pouvoir exécutif : il s'agissait d'actes d'administration.
Mais le Directoire avait mal usé du pouvoir qui lui était légalement conféré
; comme il n'était pas un souverain constitutionnel, ce n'était ni le
ministre des finances, ni les commissaires de la trésorerie qui étaient
responsables ; le Corps législatif, d'après la Constitution, n'avait pas le
pouvoir de les mettre en jugement ; donc, si on voulait avoir justice, il
fallait accuser de concussion, ou tout au moins d'une coupable négligence, la
magistrature suprême, la volonté exécutive souveraine à qui la Constitution
n'avait pas imposé la condition de placer ses actes sous la responsabilité
d'un ministre accusable ou destituable. Accuser le Directoire eût été une
révolution, et le conseil des Cinq-Cents, renonçant à punir les méfaits
accomplis, cherchait à prévenir leur retour par une mesure qu'on pouvait ne
pas juger inconstitutionnelle, mais qui, en principe, n'était pas
raisonnable. C'était,
en outre, une insulte grave adressée au Directoire. Il était impossible
qu'elle fût endurée avec patience, et la minorité, qui faisait cause commune
avec lui, était décidée aux derniers efforts pour obtenir le rejet de la
proposition de Gibert-Desmolières. Tallien
s'y opposa. Son discours fut modéré et plein de ménagements ; il passa
condamnation sur les opérations qui avaient suscité l'examen de cette
question ; il les qualifia de révoltantes et d'immorales. — « Le Directoire,
disait-il, a été cruellement trompé. » — Il s'excusait sur la difficulté des
circonstances et la détresse du trésor public au moment où il avait fallu
avoir recours à des moyens extraordinaires. Mais il
considéra plutôt le côté politique de la question : — « Dans quel moment
fut-il plus nécessaire d'environner le Directoire d'une grande considération,
d'une confiance étendue ? » — Il parla des négociations qui allaient
s'ouvrir, de l'Angleterre qui envoyait de nouveau lord Malmesbury pour
traiter de la paix. — « L'Europe a les yeux fixés sur cette conférence,
où vont être discutés les intérêts de deux grandes nations et d'où dépend
peut-être le repos du monde. Et ce serait dans ce moment que vous ôteriez au
gouvernement les ressources mises par vous-mêmes à sa disposition ? Et si,
malgré votre vœu bien prononcé pour la paix, l'heure du combat venait encore
à sonner, ne faudra-t-il pas donner aux légions républicaines les moyens de
franchir avec impétuosité l'espace qui les sépare de nos ennemis et de
prouver encore une fois ce que peut un peuple combattant pour son
indépendance ? Mais non, le cri de l'humanité sera entendu, le sang cessera
de couler et l'Europe jouira des délices de la paix ; mais il faut donner de
grands moyens à votre gouvernement et ne pas entraver sa marche. » Tallien
demandait non pas que le projet fût rejeté, mais ajourné ; les orateurs de
son opinion bornaient leur prétention à un délai. La
discussion fut fermée après quelques discours prononcés en faveur de la loi. L'ajournement
fut rejeté à une seconde épreuve. La majorité avait été douteuse à la
première ; l'urgence fut votée ; alors le tumulte commença. On demanda le
renvoi au lendemain. La
discussion s'ouvrit sur cette question, mais porta sur le fond de la loi.
Elle se continuait à travers les interruptions et le bruit. Enfin la loi fut
votée ; l'article 3 était encore plus contraire à une répartition raisonnable
des pouvoirs et des attributions. Il retirait au gouvernement la faculté de
régler l'ordre des payements et de déclarer une ordonnance plus urgente
qu'une autre. L'ordre de date devait être suivi. C'est qu'il y avait eu aussi
de graves abus de cette faculté laissée à l'administration. Le
lendemain, après la lecture du procès-verbal, la minorité tenta de faire
annuler la décision de la veille. Leclerc, député de Maine-et-Loire, parlant
au milieu de bruyants murmures, dit que cette résolution déshonorante avait
été arrachée par la violence. Alors commença un vacarme désordonné et une
sorte de mêlée - où des députés luttèrent corps à corps. Le président Henry
Larivière parvint à rétablir l'ordre ; l'orateur put encore faire entendre
quelques paroles sur les vives inquiétudes des républicains et sur la
destruction de toute espérance de la paix maintenant impossible. L'ordre
du jour termina cette scène, la plus violente qu'on eût vue depuis longtemps. Le
conseil des Anciens plus sage et plus constitutionnel rejeta la résolution ;
mais les attaques contre Je Directoire allaient se renouveler de jour en
jour, et il fut bientôt de toute évidence que, comme il ne voulait admettre
en rien l'influence de la majorité du Corps législatif, ni souffrir la
réforme des lois révolutionnaires, une guerre à mort allait être engagée
entre les deux pouvoirs. Le
principal grief de l'opinion publique et du parti opposé au Directoire,
c'était la mauvaise volonté qu'il témoignait manifestement pour ne point
faire la paix. Jusqu'alors le conseil des Cinq-Cents avait mis une louable
réserve à ne s'immiscer en rien dans les négociations, à discuter les
conditions des traités ; il ne voulait point gêner l'action du gouvernement
et comprenait qu'argumenter contre lui c'était lui créer des difficultés ;
seulement le désir de la paix devenait de plus en plus pressant et impérieux. Mais
lorsqu'on reconnaissait, lorsque tout prouvait que le Directoire se refusait
à écouter le vœu de la nation, il était difficile de garder la même réserve. Le
Directoire, tant sa volonté était absolue, tant il prétendait imposer des
lois aux puissances étrangères et les soumettre à l'omnipotence républicaine,
en était venu à une rupture avec les États-Unis d'Amérique. La question du
commerce et de la navigation des neutres avait été la première cause de
mésintelligence. Lorsqu'en 1778 la France avait reconnu la république des
États-Unis, la fréquentation libre et sûre des ports appartenant à une
puissance ennemie des deux contractants ou de l'un d'entre eux avait été
expressément permise, ainsi que le commerce direct d'un port ennemi à un port
neutre ou-même d'un port ennemi à un port ennemi. Le même article
garantissait toutes les marchandises trouvées à bord des navires d'une des
puissances contractantes, et cela quand même le chargement appartiendrait en
totalité ou en partie aux ennemis de l'une des deux. Cette
définition large et libérale du droit des neutres ne pouvait s'accorder avec
le régime prohibitif que pratiqua le gouvernement révolutionnaire, aussitôt
après la rupture avec l'Angleterre. Une loi du 9 mai 1793 autorisa les
bâtiments de guerre et les corsaires français à saisir les navires neutres
chargés de comestibles pour un port ennemi ou de marchandises appartenant à
un ennemi. C'était
rompre le traité de 1778 ; les Américains réclamèrent et le comité de salut
public, au milieu de ses violences, fut assez raisonnable pour faire rendre à
la Convention un décret qui exceptait les navires américains ; à plusieurs
époques cette exception fut légalement confirmée. Mais
les États-Unis avaient, le 19 novembre 1794, conclu avec l'Angleterre un
traité dont les conditions, loin d'être pareilles au traité passé avec la
France en 1778, consentaient à la confiscation de toute marchandise
appartenant à un ennemi, trouvée à bord d'un navire américain. Un autre
article reconnaissait comme contrebande de guerre tous les matériaux pouvant
servir à la construction des navires, destinés à être importés chez l'ennemi. Il
était impossible de nier que les Américains avaient contrevenu au traité de
1778, en subissant la loi que le gouvernement anglais avait toujours prétendu
imposer à la navigation des neutres. Ainsi le Directoire, et avant lui le
comité de salut public, avaient eu pour droit et pour devoir de protester
contre cette infraction. Mais établir des représailles et les autoriser par
un arrêté du gouvernement, c'était un acte de guerre. En outre, c'était
contrevenir à la Constitution qui avait prescrit que la guerre devait être
déclarée par acte législatif. Un autre grief pouvait être allégué par les
Américains ; des agents français avaient publiquement travaillé à susciter
des troubles et des rébellions dans quelques-uns des États de l'Union. Mais
les Américains, en consentant aux conditions imposées par l'Angleterre, à
laquelle faibles encore, ils n'avaient aucun moyen de résister et lorsque la
France ne pouvait les secourir, n'avaient pas voulu une rupture. Tandis que
les corsaires français étaient autorisés à saisir leurs bâtiments, ils
envoyaient à Paris un des premiers auteurs de l'indépendance américaine, M.
Pinkney, ami de la France toujours fidèle aux sentiments de gratitude pour la
nation qui avait affranchi son pays ; il venait donner des explications,
négocier s'il y avait lieu de nouveaux traités. Le Directoire donna ordre
qu'il ne fût pas admis sur le territoire français. Tel fut
l'exposé que M. Pastoret fit entendre au conseil des Cinq-Cents, en exprimant
en même temps le désir non-seulement d'une réconciliation avec les
Américains, mais de la paix universelle, nécessaire pour calmer les
agitations qui troublaient la patrie, pour faire cesser la guerre intérieure
des factions, pour imposer silence aux passions de haine et de vengeance. L'orateur
proposait d'adresser un message au Directoire, pour lui demander compte des
rapports politiques existants actuellement entre la France et les États-Unis.
En outre, il demandait qu'une commission fût chargée d'examiner si la
conduite et les actes du Directoire avaient été conformes à la Constitution. Cette
seconde proposition fut seule adoptée. Les
esprits étaient d'autant plus tendus vers l'idée de la paix, que l'Angleterre
avait renoué la négociation si péremptoirement rompue par le Directoire six
mois auparavant. On avait tout lieu de craindre qu'encore cette fois, il ne
voulût entendre aucune proposition. M. Pitt
n'en avait sans doute pas mieux espéré ; mais la situation de l'Angleterre
exigeait que le cabinet fît une nouvelle démonstration pacifique, dût-elle ne
pas avoir plus de résultat que la première. L'Autriche
vaincue avait consenti à traiter et avait signé des préliminaires de paix
sans faire aucune réserve relative à ses alliés ; une circonstance plus grave
encore, un danger tel que la puissance britannique n'avait jamais été si
terriblement menacée, venait de décider les ministres à tenter une démarche
auprès du gouvernement français. Les
équipages de la plupart des bâtiments de guerre, qui se trouvaient dans les
ports de la Manche, venaient de se mettre en insurrection ; ils avaient
chassé les officiers et s'étaient déclarés indépendants sur leurs vais seaux.
La sédition avait été assez promptement apaisée à Plymouth et à Portsmouth,
mais au nord, à Scheerness, aux Dunes, à Yarmouth, elle était devenue de plus
en plus formidable. Un simple matelot, Richard Parker, avait été proclamé
amiral de la flotte, qui consistait en trois vaisseaux de ligne et quatre
frégates. Dans leurs actes et leurs proclamations, les rebelles
s'intitulaient, la république flottante. Le
ministère et le parlement montrèrent en ce péril une énergie calme et une
prudence sans faiblesse. Ce fut à ce moment, le 1 er juin, que lord Grenville
écrivit au ministre des relations extérieures, pour lui proposer de rouvrir
les négociations. Charles Delacroix accéda à cette proposition, en expliquant
qu'il ne pouvait être question que d'une paix séparée : lord Grenville
demanda ce qu'il fallait entendre par une paix séparée. Les
précautions qui avaient été prises empêchaient la rébellion de se propager ;
les populations de la côte n'y participaient aucunement et ne s'y montraient
point favorables. La ville de Londres témoignait une loyauté empressée et un
entier dévouement. Le ministère se sentait soutenu par tous les amis de
l'ordre. Peu à peu le nombre des vaisseaux révoltés diminuait ; bientôt il
fut réduit à quatre. Cinq cents livres sterling avaient été promises à ceux
qui livreraient Richard Parker. L'équipage du vaisseau le Sandwich le vendit
; bientôt après les dix membres et le président du comité d'insurrection se
jetèrent dans une chaloupe et entrèrent à Calais le 15 juin ; ils dirent que
si on avait pi distribuer aux matelots plus d'argent que ne leur en offrait
le gouvernement anglais, ils auraient conduit leurs vaisseaux à Brest. On
avait supposé en Angleterre que le Directoire devait être pour quelque chose
dans les manœuvres qui avaient préparé cette insurrection, mais' on ne trouva
point d'indice qui confirmât cette conjecture. La répression fut sévère. Un
nombre considérable de coupables furent exécutés. Plusieurs
membres du cabinet pensèrent qu'il n'y avait plus nécessité, ni même avantage
à donner suite au projet de négociation avec la France. On savait que les
conférences annoncées par les préliminaires de Léoben n'étaient pas encore
ouvertes ; que la cour de Vienne était revenue de sa frayeur ; qu'il régnait
encore beaucoup d'incertitude sur les conditions auxquelles l'Autriche
consentirait à se soumettre ; la situation du gouvernement directorial
paraissait précaire et la lutte des partis recommençait en France. M. Pitt
persista dans le dessein de commencer une négociation ; il pensait que le
parti royaliste n'avait aucune chance pour prévaloir en France ; la majorité
des conseils législatifs se composait de modérés qui ne voulaient rien de
plus que ce qui leur serait accordé si Carnot et Barthélemy obtenaient dans
le Directoire une autorité prépondérante. Ce que ce parti réclamait avant
tout c'était la paix générale ; elle serait la conséquence de son triomphe.
Si au contraire la faction révolutionnaire l'emportait, il était à propos de
lui laisser aux yeux de la France et de l'Europe l'odieux du renouvellement
de la guerre. Cette
opinion prévalut dans le conseil privé, et il fut décidé que lord Malmesbury
serait envoyé en France comme négociateur ; il devait être accompagné des
lords Lewison Gower, Morpeth et Pembroke. Le
Directoire avait indiqué Lille pour siège de la conférence ; il avait reconnu
que l'opinion de Paris pourrait s'émouvoir des questions qui y seraient
traitées, s'empresser curieusement à savoir ce qui se passerait chaque jour
entre les plénipotentiaires- et exercer ainsi quelque influence sur les
négociations. Le
choix des plénipotentiaires français aurait eu plus d'importance si le
Directoire s'était réellement proposé d'arriver à une conclusion et de faire
la paix. M.
Barthélemy proposa trois négociateurs recommandés par leur expérience, leur
habitude des affaires étrangères et leur honorable caractère : M. Bourgoing,
ancien ministre de France à Madrid et que le comité de salut public avait
employé lors des négociations avec l'Espagne ; M. Maret, qui avait été
employé avec distinction au ministère des affaires étrangères et que M. Pitt
connaissait pour avoir eu des conversations avec lui en 1792, avant la
rupture de la paix. M. Colchen, dont M. Barthélemy connaissait particulièrement
le mérite et l'esprit. Barras aurait voulu envoyer M. de Talleyrand, que
depuis quelque temps il avait pris fort en gré et à qui il voulait donner une
position importante dans le gouvernement. La
majorité du Directoire accepta seulement M. Maret et lui adjoignit deux
collègues, dont l'incapacité était reconnue : Letourneur, qui venait de quitter
le Luxembourg, et l'amiral Pleville Le Pelley, brave marin, à qui le canon
des Anglais avait emporté la jambe droite. M. Colchen fut choisi pour
secrétaire. Tout
fut réglé pour les conférences de Lille pendant les derniers jours de juin ;
elles devaient commencer bientôt après. Bien qu'il fût déjà convenu qu'il
s'agissait d'une paix séparée, il était manifeste que la négociation avec
l'Autriche, d'où allait dépendre le sort de l'empire germanique et de tout le
nord de l'Italie, devait entrer pour beaucoup dans ce qui serait dit et
décidé à Lille. Cependant
cette paix, dont les conditions générales et préliminaires avaient été
réglées à Léoben, n'était point conclue, on ignorait même si des
plénipotentiaires étaient nommés et en quelle ville seraient tenues les
conférences. Ni le cabinet de Vienne, ni le gouvernement français ne
semblaient se hâter de réaliser les espérances qui avaient répandu une joie
universelle ; on commençait à douter de cette pacification si solennellement
promise. En
effet, ce qui se passait en Italie pouvait s'accorder avec un armistice qui
suspend la marche et les combats de deux armées belligérantes, mais ne
ressemblait point au lendemain d'une paix dont il ne reste plus qu'à
expliquer les conditions déjà indiquées et acceptées. Comment croire que ces
conditions étaient définitives et consenties, lorsqu'on voyait que les choses
ne restaient pas au même état qu'au moment où les bases de la pacification
avaient été posées ? Le
général Bonaparte était retourné à Milan et avait fixé son séjour au château
de Montebello. Mme Bonaparte y était avec lui ; le quartier général était
devenu la cour d'un grand et puissant souverain. On y voyait arriver tout un
corps diplomatique, des ministres d'Autriche, du Pape, de Naples, de
Sardaigne, du duc de Parme, des cantons suisses et de plusieurs princes
d'Allemagne. Là se réunissaient tous les généraux de l'armée d'Italie qui
avaient leur part dans la gloire de leur chef. Les
villes y envoyaient des députés pour savoir à qui elles appartiendraient ou
quelle serait la forme de leur gouvernement. La
république lombarde ou transpadane, dont le territoire était destiné à
recevoir une vaste augmentation, recevait une constitution modelée sur la
constitution qu'essayait la France et prenait le nom de Cisalpine. L'autre
république, formée de Bologne, de Ferrare, de la Romagne et de Modène,
persistait à ne se point confondre avec la Lombardie et ne se rendait pas
encore aux conseils du maître de l'Italie. Une volonté expresse et forte
était nécessaire pour vaincre les résistances de l'esprit de localité et la
tradition des républiques municipales qui, depuis tant de siècles, ont
maintenu l'Italie dans un état de division et rendu chimérique la pensée de
son unité. Ainsi
rien n'y semblait définitif ; le vainqueur achevait sa conquête, complétait
l'occupation militaire ; aucun État n'était assuré d'exister le lendemain, du
moins sous la forme où il avait vécu jusqu'alors. Venise
avait subi sa révolution comme un fait de guerre ; son territoire était
traité en pays conquis ; les divisions de l'armée d'Italie y étaient
cantonnées ; les exigences des généraux étaient immenses et ne préservaient
pas les habitants de l'indiscipline des soldats. L'insurrection
de Vérone et la conduite incertaine du gouvernement vénitien avaient eu les
apparences d'une conspiration tramée contre les Français. La tribune du Corps
législatif avait retenti de louanges adressées au général qui avait
sévèrement puni cette trahison ; mais personne ne pensait encore que
l'invasion des États vénitiens était destinée à conquérir une indemnité pour
l'Autriche ; le Directoire n'avait pas une telle pensée, il écrivait le 19
mai : — « La
singularité des circonstances qui accompagnent la chute de ce perfide
gouvernement est remarquable. Il ne nous reste plus qu'à recueillir de cet
événement tous les avantages qui doivent profiter à la république française
et à la liberté italique. Prenez des mesures pour en tirer parti. Le passage
spontané de Venise à une nouvelle forme de gouvernement étonnera surtout les
puissances de l'Europe, et répandra parmi les peuples la plus haute
considération pour les armes et la Constitution française. » Pour le
Directoire comme pour le gouvernement conventionnel, les triomphes de nos
armées devaient avoir pour but et pour résultat de révolutionner l'Europe :
l'Italie était soumise, il fallait donc la livrer à la démocratie, puisque
tel était le régime qu'on s'efforçait de maintenir en France. Le
général Bonaparte, même à cette époque, n'avait pas de goût pour la
démocratie ; il croyait que l'ordre était difficile à établir dans une
société sans hiérarchie ; en plus d'une occasion, depuis qu'il était en
Italie, il avait montré de la bienveillance à l'aristocratie et protégé les
gouvernements existants ; mais il avait pu s'apercevoir combien peu il devait
espérer de donner à la classe supérieure plus ou moins associée à l'exercice
du pouvoir, une confiance et un attachement sincères pour un régime issu de
la Révolution. La répugnance que lui inspiraient les Jacobins et les
anarchistes français ne l'avait jamais rejeté vers le parti qui regrettait la
monarchie et qui en espérait la restauration. Il acceptait et il était prêt à
défendre énergique- ment les résultats du bouleversement de l'ancienne
société ; il voulait régler celle qui pourrait se former, mais sans revenir
jamais au passé. C'est en ce sens qu'il s'associait aux pensées du Directoire
et disait que la France ne pouvait avoir aucune confiance dans les
aristocraties italiennes ; seulement il lui convenait politiquement et il lui
plaisait d'enchâsser, autant qu'il le pourrait, les aristocrates dans les
cadres de la société nouvelle. Quelle
que fût la docilité qu'il avait obtenue de la république de Gênes et les
ressources qu'il avait su tirer de cette ville riche et commerçante, il avait
depuis longtemps le projet de ne plus y laisser la noblesse posséder le
gouvernement. Il s'était toujours proposé de mettre l'autorité dans les mains
d'hommes réellement dévoués à la France, qui lui devraient le triomphe de
leurs opinions et leur installation dans les pouvoirs publics. S'il
avait souvent refusé au Directoire d'exécuter cette œuvre révolutionnaire,
c'est qu'il la remettait au moment où son armée n'ayant plus à marcher en
avant il pourrait sans imprudence risquer d'agiter derrière lui les
populations italiennes. Mais il
avait désiré que la révolution s'opérât sans son intervention patente et par
les seuls effets de la force de l'opinion publique. Dès le 19 mai, il
écrivait au Directoire : — «
Gênes demande à grands cris la démocratie ; le sénat m'envoie des députés
pour sonder là-dessus mes opinions. Il est très-probable qu'avant dix ou
douze jours l'aristocratie de Gênes subira le même sort que celle de Venise.
» Il
venait déjà d'écrire à M. Faypoult, ministre de France à Gênes : — « Il faut
attendre encore quinze jours, pour que les affaires de Venise soient bien et
complétement terminées. » Il y
avait un club démocrate à Gênes ; des agents de révolution y étaient venus de
Milan ou de Paris. Ainsi, le général, souverain maître de l'Italie, n'avait
qu'à lâcher la main à cette faction pour qu'elle se mît en mouvement.
Faypoult, ministre de France à Gênes, lui écrivit pour savoir si on pouvait
permettre au sénat de réprimer les provocations de plus en plus violentes des
journaux démocratiques. Avant
que cette lettre fût parvenue à Montebello, le club avait envoyé une
députation au doge pour lui demander l'abdication de l'aristocratie et une
constitution populaire. Le doge, homme âgé, faible de caractère et à qui
l'ancienne constitution génoise laissait peu de pouvoir, répondit aux
révolutionnaires de manière à les enhardir plutôt qu'à leur imposer. Une
émeute éclata : les meneurs du club, à la tête d'un rassemblement de sept ou
huit cents hommes, Génois, Lombards et Français, déclarèrent le peuple en
insurrection contre l'oligarchie. Ils s'emparèrent de l'arsenal, du port et
des principales portes de la ville. Mais la
populace d'une grande ville est assez nombreuse pour que chaque parti puisse,
selon les circonstances et le moment, y mettre en mouvement une foule qu'on
intitule du nom de peuple. Les révolutionnaires s'étaient trompés, et
l'aristocratie avait plus de moyens qu'eux pour recruter cette sorte
d'auxiliaires. Les corporations des porte-faix et des charbonniers et une
grande quantité d'ouvriers ou de boutiquiers, déjà excités et échauffés
depuis plusieurs jours par les prédications du clergé et par la solennité des
prières des quarante-heures, se portèrent au nombre de plus de dix mille sur
l'arsenal, chassèrent les clubistes et s'armèrent ; ils parcouraient la ville
en criant : Viva Maria ! La Vierge est en effet patronne et
gardienne de la ville, comme le dit l'inscription de sa statue, placée
au-dessus de la porte Saint-Thomas. Les
révolutionnaires expulsés de tous les postes qu'ils avaient occupés,
poursuivis par une foule furieuse, prièrent le ministre de France
d'intervenir en leur faveur ; il se rendit au sénat et conseilla de demander
à chacune des deux insurrections d'envoyer des députés pour aviser à des
mesures de conciliation. Un tel
rapprochement était impossible au milieu de la fureur des partis. A supposer,
comme le disaient les révolutionnaires, que les sénateurs fussent coupables
d'avoir ameuté cette populace, il n'était plus au pouvoir d'aucune autorité
de la calmer. Les
charbonniers rassemblés devant le palais ducal ne voulurent pas même entendre
un décret qui ordonnait de respecter les propriétés et les étrangers. En
présence du ministre de France et des sénateurs, des coups de fusil étaient
tirés sur des Français comme sur les clubistes ; plusieurs furent tués ; la
maison du consul de France fut pillée. M. Faypoult eût été massacré avec sa
famille, si le doge ne lui avait pas donné une garde de deux cents hommes. Ce
désordre continua pendant trois jours, et beaucoup de sang fut répandu. Un
vaisseau et deux frégates venant de Corse, se présentèrent pour entrer dans
le port ; le doge, subjugué par l'insurrection, refusa de les y admettre, et
le ministre de France eut la faiblesse d'envoyer à l'amiral Brueys l'ordre de
faire voile pour Toulon ; on avait trouvé dans la maison de l'apothicaire
Morando, chez qui se tenait le club, que de son nom on appelait les
Morandistes, des listes de proscription et des pièces qui prouvaient les
rapports des révolutionnaires avec la mission de France. Aussitôt
que le général Bonaparte apprit ces nouvelles, il donna l'ordre à la division
Sahuguet de marcher sur Gênes ; il y envoya son aide de camp Lavalette et le
chargea d'une lettre pour le doge, en lui recommandant plus de décision et de
fermeté que n'en avait eu M. Faypoult. M. de
Lavalette arriva à Gênes le 29 et déclara à M. Faypoult que l'ordre du
général en chef était de remettre sa lettre au doge en plein sénat ; le
ministre de France recula d'effroi. Qu'un étranger pût entrer dans le petit
Conseil présidé par le doge, c'était la prétention la plus inouïe ! — « Il
serait beaucoup plus inouï qu'un ordre du général Bonaparte ne fût pas
exécuté, répondit l'aide de camp. Je me rendrai dans une heure au palais et
j'entrerai au sénat, sans m'occuper des formes de l'étiquette. » — Une
demi-heure après, il fut averti qu'on l'attendait. En entrant, il remarqua
dans les regards des membres du Conseil une expression à la fois de colère et
de consternation. Il remit sa lettre. Après en avoir donné lecture à haute
voix, en disant que les ordres qu'elle renfermait devaient être exécutés dans
les vingt-quatre heures, il se retira et laissa le Conseil dans le trouble et
l'agitation. Il entendit même une voix qui disait ces mots : « Ci
batteremo[9]. » La
lettre était ainsi conçue : — « Je suis sensiblement affecté des malheurs qui
ont menacé et qui - menacent encore la république de Gênes. Indifférente à
vos discussions intérieures, la république française ne peut pas l'être aux
voies de fait de toute espèce qui viennent de se commettre dans vos murs
contre les Français. La république de Gênes intéresse sous tant de rapports
la république française et l'armée d'Italie, que je me trouve obligé de
prendre des mesures promptes et efficaces pour y maintenir la tranquillité, y
protéger les propriétés, y conserver les communications et assurer les
nombreux magasins qu'elle contient. Une populace effrénée, suscitée par les
mêmes hommes qui firent brûler la frégate la Modeste, aveuglée par un désir
qui serait inconcevable, si l'on ne savait pas que l'orgueil et les préjugés
ne raisonnent pas, après s'être assouvie du sang français, continue encore à
maltraiter les Français qui portent la cocarde nationale. Si vingt-quatre
heures après la réception de la présente lettre, vous n'avez pas délivré tous
les Français qui sont dans vos prisons ; si vous n'avez pas fait arrêter les
hommes qui excitent le peuple contre les Français ; si enfin vous ne désarmez
pas cette populace qui sera la première à se tourner contre vous, lorsqu'elle
connaîtra les conséquences terribles qui résulteront pour elle de l'égarement
où vous l'avez entraînée, le ministre de .France sortira de Gênes, et
l'aristocratie aura cessé d'exister. Les têtes des sénateurs me répondront de
la sûreté de tous les Français qui sont à Gênes, comme les États entiers de
la république me répondront de leurs propriétés. » Cette
lettre avait été écoutée avec stupeur ; les sénateurs ne songèrent point à se
battre et s'empressèrent à obéir. Cette populace furieuse, que rien n'avait
pu contenir, s'arrêta au nom du général Bonaparte, avant même qu'un seul
soldat français fût arrivé dans la ville. Deux sénateurs conduisirent M. de
Lavalette aux prisons ; il y trouva des Français meurtris, dépouillés et
attendant le massacre à chaque moment. Ils furent délivrés et conduits
jusqu'à l'hôtel de M. Faypoult par des officiers génois, accompagnant un
secrétaire de la légation française, à travers le peuple étonné et immobile. Le
désarmement fut commencé et s'opéra sans résistance. Mais lorsque le ministre
de France requit l'arrestation des deux inquisiteurs d'État, Spinola et
Grimaldi, ainsi que du sénateur Cataneo, le Conseil retrouva quelque énergie
; il se refusa aussi à donner une constitution démocratique, comme le voulait
M. Faypoult. Alors
il demanda ses passe-ports et envoya un rapport au général Bonaparte. La
menace de son départ rendit au gouvernement génois toute sa frayeur.
D'ailleurs, il y avait, même dans le sénat, un parti qui, jugeant qu'une
réforme de la constitution était nécessaire, croyait qu'elle serait plus
raisonnable et plus mesurée, si elle était rédigée sous la protection du
général Bonaparte, que si elle était imposée par la faction démocratique. En
outre, le parti absolu de l'aristocratie avait cherché ses défenseurs dans
une populace désordonnée et sauvage, et tous les gens de bien lui en savaient
mauvais gré. Une
nuit se passa en pourparlers ; enfin, le sénateur Cambiaso, qui devait être,
quelques années après, le dernier doge de la république de Gênes, Jérôme
Serra, un des patriciens les plus éclairés et les plus considérés de la
noblesse, et un autre patricien, Carbonara, furent chargés, par le petit
Conseil, de conférer avec le ministre de France. Il fut convenu que les deux
inquisiteurs et Cataneo seraient mis en arrestation, et que les trois
délégués du petit Conseil se rendraient à Montebello pour savoir les volontés
du général sur les changements à apporter dans la vieille constitution
génoise. Douze jours après, un gouvernement provisoire était installé et les
articles fondamentaux d'une constitution nouvelle étaient proclamés. — « La
souveraineté nationale réside dans la réunion de tous les citoyens. — Tous
les privilèges et distinctions sont abolis. — Le pouvoir législatif sera
confié à deux chambres ; le pouvoir exécutif sera exercé par dix sénateurs
élus par le Corps législatif et présidés par un doge. — Des garanties
formelles seront données à la religion catholique et aux institutions
municipales de la ville de Gênes. » Cette
ébauche de constitution était octroyée dans un esprit de modération, mais les
transports avec lesquels la réforme fut accueillie pouvaient donner de
l'inquiétude sur les dispositions et la force du parti démocratique ; les
clubs étaient enivrés de joie ; on planta des arbres de liberté ; on brûla le
livre d'or, et le délire alla jusqu'à renverser la statue d'André Doria. Le
général Bonaparte se trouva offensé de cette insulte à la mémoire d'un grand
homme ; il ordonna de rétablir la statue. Ainsi,
les traités conclus, les promesses faites peu de mois auparavant, n'étaient
pas une garantie pour les États qui avaient cru assurer leur conservation en
se soumettant aux conditions imposées par le vainqueur. Le Pape était vieux
et malade ; on croyait sa mort prochaine. Le Directoire eût voulu qu'il n'eût
point de successeur et que la papauté demeurât abolie. Le général Bonaparte
n'était pas complétement de cet avis. Il disait, comme pour Venise et Gênes,
que la révolution était imminente ; qu'elle adviendrait par la force des
choses ; en attendant, il se demandait ce qu'on pourrait faire de l'État
romain, lorsque le suprême pontificat cesserait d'exister ou du moins
perdrait toute souveraineté temporelle. Ne pourrait-on pas transférer le duc
de Parme à Rome et réunir ses États à la république cisalpine ? Proposer à
l'Espagne d'envoyer un corps de troupe en Italie, pour occuper Rome, serait
un moyen de préparer cet arrangement. — La cour de Naples convoite la marche
d'Ancône, mais il faut se garder de la lui donner ; Ancône est une position
dont la France ne peut se dessaisir, surtout maintenant que les îles
Ioniennes viennent d'être conquises. De là,
un regard était jeté sur l'Orient ; la dissolution de l'empire ottoman,
l'occupation de l'Égypte, la main mise sur Malte remplissaient déjà une
imagination sans bornes. Aucun projet n'était arrêté ; mais tous se
présentaient à sa pensée ; il en calculait les chances ; il méditait sur les
moyens d'exécution ; le pour et le contre alternaient dans ses rêveries ; sa
perspicacité et son bon jugement combattaient sa passion pour la guerre et
pour les grandes entreprises ; il savait se rendre compte de leurs
difficultés et de leurs dangers ; sans y renoncer, il pouvait les rejeter dans
l'avenir et s'occuper seulement de la résolution à prendre, du but à
atteindre au moment actuel et porter sa volonté active sur tous les moyens de
succès. En ce
moment, il n'avait point d'armée à conduire par une marche triomphante au
cœur du pays ennemi ; il n'avait pas à préparer quelque grande bataille.
L'état de la France ne lui permettait pas encore d'y appliquer son génie
d'organisation, son habileté administrative, sa puissance d'ordre ; il
n'était pas le maître de la République ; le temps n'était pas venu de dompter
la Révolution ; il comprenait même que c'était une tâche difficile, une
entreprise hasardeuse, et il ne savait pas bien quand et comment il pourrait
l'accomplir ; il ne régnait que sur son armée et par son armée. Aussi,
savait-il bien que tout ce qu'il faisait était provisoire. Cette époque de sa
vie est curieuse ; les lettres nombreuses qu'on a publiées sont un témoignage
à la fois de la force de son caractère, de ses puissantes facultés et de la
diversité de ses pensées. Ainsi,
il admettait comme probable la destruction de la papauté ; il instituait une
administration démocratique à Ancône qu'il n'occupait qu'à titre de dépôt, et
qu'il n'avait pas officiellement soustrait à l'État pontifical ; il ordonnait
ou tolérait des exigences et des réquisitions contraires au traité de
Tolentino ; il contestait des valeurs déjà reçues et acceptées pour le
payement de la contribution de guerre ; M. Cacault, laissé sans instructions,
ignorant ce qu'on voulait faire du Pape, écrivait : — « Prétendons-nous
commander dans Rome à la manière des Tartares ? ... La cour de Rome est à
genoux devant le Directoire et devant vous ; je lui ai garanti qu'elle aurait
justice parfaite. Elle l'aura sans doute. Je ménage, je maintiens ici
l'esprit de paix que je crois conforme aux intentions du gouvernement et à
nos intérêts. Il devient nécessaire et pressant que le Pape sache à quoi s'en
tenir. Que voulons-nous ? Est-ce la paix ou la guerre ? Est-ce la confusion
ou le rétablissement de l'ordre ? ... J'ai pour loi un traité écrit et signé
de vous. C'est votre ouvrage que je soutiens. Si l'on veut la guerre, il est
des moyens honorables de la provoquer. » Tandis
que le Pape était traité de la sorte et que des émissaires de révolution,
envoyés de France et de Lombardie, tramaient des insurrections, se croyant
protégés et encouragés par le général en chef, il faisait remettre au Pape
une note qui semble avoir été la première pensée du concordat : pensée qui ne
fut réalisée qu'après tant d'événements, quatre ans plus tard. La loi
de 1792, qui avait condamné tous les prêtres insermentés à la déportation ou
à la prison, cette loi, interprétée par tant de massacres et par tant de
sentences des tribunaux révolutionnaires, venait d'être abolie ; les prêtres
que le général Bonaparte avait pris sous sa protection dans leur exil
pouvaient maintenant rentrer en France ; ce fut à cette occasion qu'il fit
remettre au Pape la note suivante : — « Si
les prêtres, disait cette note, profitent de ce premier acte du gouvernement
français, et que, dans le véritable esprit de l'Évangile, ils concourent à la
tranquillité publique et prêchent les maximes de la charité, je ne mets pas
en doute qu'ils n'obtiennent une protection plus spéciale et que ce ne soit
un heureux acheminement vers un but tant désiré. Si le Pape, par une bulle
digne de sa sagesse et de la plus sainte des religions, ordonne aux prêtres
l'obéissance au gouvernement et leur commande d'employer tout leur pouvoir à
consolider la constitution ; cet acte sera extrêmement avantageux à la
prospérité de la religion. « Il
serait utile de prendre des mesures pour réconcilier les prêtres
constitutionnels avec l'Église. La - cour de Rome pourrait ainsi lever tous
les obstacles et ramener aux principes de la religion la majorité du peuple
français. Le désir d'être utile à la religion est un des principaux motifs
qui a dicté la présente note. « La
théologie simple et pure de l'Évangile, la sagesse, la politique et
l'expérience du Pape peuvent avoir des résultats heureux pour la chrétienté
et la gloire personnelle de Sa Sainteté, qui connaît les sentiments
particuliers d'attention que je lui ai voués. » Le roi
de Sardaigne avait plus de motifs encore que le gouvernement romain, de
s'inquiéter du sort qui lui était réservé. Les garnisons d'Alexandrie et des
autres places fortes occupées par l'armée française étaient augmentées ; les
fortifications étaient réparées ; on faisait des approvisionnements ; la
garnison de Tortone allait, disait-on, être composée de Lombards et de
Polonais, c'est-à-dire de soldats tout disposés au service des insurrections. Le
ministre des affaires étrangères de Sardaigne demandait avec une humble
inquiétude, si le général en chef pouvait avoir quelque doute sur la loyauté
du roi, et parlait du grand chagrin que lui donneraient de pareils soupçons.
— « L'annonce des tumultes que pourraient susciter quelques mécontents,
ne rend pas de telles précautions nécessaires ; ils ne sont pas en état de
troubler la tranquillité du Piémont, à moins qu'ils ne soient appuyés par une
force étrangère. » M.
Miot, ministre de France, écrivait : — « Une agitation visible donne de
grandes inquiétudes au gouvernement sarde ; bien qu'il existe quelques
craintes sur les subsistances, aucune province ne souffre de la disette. Il
faut donc attribuer cette agitation à la situation politique du pays, au voisinage
de la république cisalpine et à l'influence de son exemple. L'idée d'asservir
les États du roi de Sardaigne à la révolution de tout le nord de l'Italie
éclate de toutes parts ; j'ignore absolument s'il y a un plan arrêté, ou si
l'on doit regarder ces mouvements comme de simples tentatives ; vous êtes
plus à portée que moi d'en être instruit. » Le mal
continuait ; des mouvements populaires éclataient tantôt dans un lieu, tantôt
dans un autre ; des Lombards en étaient évidemment les promoteurs. Le
ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne écrivait encore au
général en chef : - « Si vous croyez utile de faire connaître par quelques
pièces publiques et efficaces que la république française ne permet point que
les révolutionnaires se vantent d'avoir l'appui de ses agents, nous serions
fort reconnaissants de cette preuve de votre amitié dont nous souhaitons de
mériter la continuation. » Les
choses allèrent au point que la ville d'Asti chassa les autorités sardes et
se constitua république indépendante. D'un
autre côté, la Valteline, État sujet de la république des Grisons, se révolta
et demanda à être incorporée à la Cisalpine. Le général Bonaparte sembla
d'abord ne vouloir rien de plus que faire cesser cet état de sujétion et
obtenir pour les Valtelins l'égalité avec les Grisons. Il y vit quelques
difficultés et réunit la Valteline à la république cisalpine ; il disait,
comme motif de sa décision, qu'un État ne pouvait être sujet d'un autre État.
Ces mots renfermaient la révolution de la Suisse, où beaucoup de territoires
étaient sujets des cantons, et même des plus démocratiques. Ainsi
les victoires du général Bonaparte et la présence de l'armée française
déterminaient une conflagration générale de l'Italie septentrionale. Les
villes ne savaient plus quel était leur gouvernement, de quel Etat elles
feraient partie ; elles se croyaient en droit de choisir leur souverain et de
se donner des lois, de changer leur ordre social. Ce grand amour
d'indépendance et de liberté se déployait sous l'autorité de la conquête et
la protection des baïonnettes étrangères. Par-dessus toutes ces révolutions
démocratiques, régnait le pouvoir militaire, non pas seulement du général en
chef, qui aurait voulu établir partout un ordre régulier, sans pouvoir y
réussir ; mais le pouvoir des généraux qui commandaient les villes ou les
provinces : pouvoir arbitraire, tranchant et parfois employé à ajouter la
richesse à la gloire. Au-dessous d'eux venait l'autorité des administrateurs
militaires et des fournisseurs, qui pour la plupart, exploitaient aussi la
conquête, au grand déplaisir du souverain de cette armée, dont la colère et
les rigueurs échouaient à empêcher le désordre. Tel
était le gouvernement du quartier général de Montebello ; les circonstances,
ou pour parler plus exactement, les intentions et les desseins du Directoire
ou du général Bonaparte étaient tels que les choses ne pouvaient pas se
passer autrement. Les triomphes de l'armée française, le génie de son chef,
les conquêtes qu'il avait accomplies élevaient bien haut sa gloire et celle
de la France, mais l'esprit révolutionnaire était au fond de toute cette
grandeur. Le
Directoire avait ratifié les préliminaires de Léoben ; il lui avait été
impossible de désavouer le général Bonaparte et de lui prescrire le
renouvellement de la guerre ; mais les instructions qui avaient été envoyées
aux plénipotentiaires chargés de négocier le traité définitif, ne furent pas
conformes aux conditions préalablement arrêtées à Léoben. Conséquemment la
paix était remise en question. Le
Directoire voulait qu'en attendant le traité à conclure avec l'empire
germanique, traité distinct de la paix négociée avec le souverain des États
autrichiens, les armées françaises continuassent à occuper l'Italie et un
vaste territoire en Allemagne sur la rive droite du Rhin. La révolution de
Venise, qui s'accomplissait en ce moment même, était dans les intentions du
Directoire, mais il n'admettait point que Venise fût donnée en compensation à
l'Empereur ; son intention était qu'elle subsistât encore comme république
démocratique à moins qu'elle ne fût réunie à la Cisalpine ; il se prononçait
contre la cession de Mantoue. Ainsi,
en ratifiant les articles de Léoben, il refusait de traiter sur cette base :
c'était ne pas vouloir la paix. De son
côté, la cour de Vienne était beaucoup moins disposée à traiter de la paix
qu'au moment où l'armée française s'approchait de Vienne. Le danger était
passé ; on se repentait d'avoir eu une peur trop grande, et de ne s'être
point assez rendu compte de la position de l'ennemi, ni des inquiétudes qu'il
devait avoir sur les attaques et les insurrections dont il était menacé dans
les États vénitiens. L'influence de l'Angleterre reprenait son autorité
accoutumée. D'ailleurs l'occupation de Venise et de tout son territoire, et
plus encore la révolution qui allait bouleverser cette république,
changeaient la situation réciproque des deux parties contractantes. Néanmoins
le comte de Meerfeldt et le marquis de Gallo se rendirent à Montebello. Mais
ce dernier n'avait point de pouvoirs. On le savait partisan trop décidé de la
paix, et l'influence qu'exerçait sur lui le général Bonaparte avait pu être
remarquée. Dès la
première conférence, le 26 mai, les bases du traité furent posées, mais
seulement comme des propositions que les plénipotentiaires soumettraient à
leurs gouvernements respectifs. Le
général Bonaparte les transmit sommairement au Directoire. — « La ligne du
Rhin à la France. — Salzbourg et Passau à l'Empereur. — Au roi de Prusse un
équivalent du duché de Clèves en Allemagne. — Le maintien du corps
germanique, hormis les changements ci-dessus. - Venise à l'Empereur. —
Mantoue, Brescia., la ligne de l'Adige à la nouvelle république. » —
« L'Empereur désire des indemnités pour le duc de Modène ; on pourrait
lui donner l'île de Zante. » Le
négociateur prévoyait que la cession de Venise ne conviendrait pas au
Directoire, sans discuter beaucoup le pour et le contre, il disait : — «
Venise va en décadence depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance et la
naissance de Trieste et d'Ancône ; elle survivrait difficilement aux coups
que nous venons de lui porter : population inepte, lâche et nullement faite
pour la liberté ; sans terre, sans eau, il paraît naturel qu'elle soit
laissée à ceux à qui nous donnons la terre ferme. « Nous
prendrons les vaisseaux ; nous dépouillerons l'arsenal ; nous enlèverons tous
les canons ; nous détruirons la banque et nous garderons Corfou et Ancône. Le
premier sera stipulé dans le traité ; le second, que nous avons, devient tous
les jours plus redoutable ; nous le conserverons jusqu'à ce que les nouvelles
affaires de Rome nous le donnent sans retour. « Si, à
Vienne, on persiste à s'en tenir aux préliminaires, alors nous réunirons tout
en une seule république ; en cas de guerre, nous filerons derrière le Pô par
Modène et Ferrare ; nous nous porterons à Venise et nous attaquerons le
Frioul et la Carinthie sans nous embarrasser ni de Mantoue, ni de l'Adige, ni
de la Brenta. » Les
conditions indiquées par la conférence de Montebello ne furent point agréées
à Vienne. Le ministre d'Angleterre remit une note où il insistait fortement
sur tout ce qui se passait en Italie, sur la destruction de la république de
Venise, sur les lois nouvelles imposées aux Génois, sur le peu de foi qu'on
pouvait ajouter aux traités passés avec la France puisqu'elle traitait ainsi
des États qui avaient gardé la neutralité, ou contracté des alliances avec
elle. — « Déjà, ajoutait-il, on prépare une révolution semblable à
Berne, il existe un plan général pour démocratiser tous les pays adjacents à
l'Italie. Lorsqu'on aura démantelé la monarchie autrichienne endormie par une
paix fallacieuse, elle sera à son tour envahie et subjuguée. » L'empire
germanique démembré pour donner des compensations à l'Autriche et à la
Prusse, Mayence et les forteresses qui gardent le Rhin abandonnées à la
France, excitaient un sentiment de désespoir dans tous les cœurs allemands.
Il fut décidé que l'Empereur refusait les bases posées par la conférence de
Montebello ; M. de Gallo et le comte de Meerfeldt furent chargés de rapporter
cette réponse aux plénipotentiaires français. En même temps, au lieu de
mettre son armée sur le pied de paix, l'Empereur ordonna de nouvelles levées
et fit occuper par ses troupes l'Istrie et la Dalmatie vénitienne. Cependant
le Directoire ne voulait point se dessaisir de Venise ; du reste il se
montrait conciliant, mais évidemment il repoussait les conditions
indispensables de la paix. Ainsi les semaines et les mois s'écoulaient sans rupture ; toutefois une négociation réelle n'était point commencée. |