État des esprits. —
Fêtes publiques. — Discours de Chénier. — Complot de Grenelle. — Discussion
sur l'amnistie. — La liberté de la presse. — Crimes et désordres. — Exécution
des lois contre les émigrés. — Les naufragés de Calais. — Loi sur le
renouvellement des Conseils. — Situation des affaires étrangères. —
Négociations avec l'Angleterre. — Prohibition des marchandises anglaises. —
Lord Malmesbury à Paris. — Message relatif aux journaux. — Mission du général
Clarke. — Reprise des négociations avec l'Angleterre. — Rupture des
négociations. — Tentative d'une descente en Irlande. — Dispositions prises en
Italie par le général Bonaparte. — Bataille de Rivoli. — Bataille de la
Favorite. — Capitulation de Mantoue. — Marche sur Rome. — Traité de
Tolentino. — Disposition du cabinet autrichien. — Entretien de M. de
Lucchesini et du général Bonaparte. — Campagne contre l'archiduc Charles. —
Suspension d'armes. — Lettre du général Bonaparte au Directoire. —
Préliminaires de Léoben. — Victoires de l'armée de Sambre-et-Meuse. — Passage
du Rhin. — Conquête de l'État de Venise. — Insurrection de Vérone. —
Occupation de Venise.
Pendant
que les armées soutenaient une guerre qui, en Italie, était une série de
triomphes jusqu'alors inouïs ; qui, en Allemagne, était glorieuse même dans
les revers ; tandis que l'Europe attendait avec anxiété l'issue d'une lutte
où son sort semblait attaché, l'opinion française en était peut-être moins
préoccupée. Sans
doute les victoires étaient une vive et universelle jouissance pour le
sentiment patriotique. Il surmontait les haines, mutuelles des partis et
leurs rancunes irréconciliables. Toutefois les passions politiques, les
intérêts lésés ou menacés, les amours-propres offensés, continuaient à
attacher plus d'importance à leurs discordes qu'à la gloire nationale. Les
uns et les autres cherchaient surtout en quoi leur cause pourrait profiter ou
perdre par événements de la guerre. Cette
antipathie exaspérée des factions ne se manifestait point, comme à l'époque
de la Convention, par des surprises de scrutin, par des révolutions de
majorité ; les séances étaient rarement orageuses ; la tribune ne
retentissait guère de paroles violentes et injurieuses ; le conseil des
Anciens était toujours calme ; son veto s'exerçait avec prudence, plutôt sur
les résolutions excessives du conseil des Cinq-Cents, que sur les projets
demandés par le Directoire. Ce
calme dans un régime délibératif était dû surtout au mécanisme de la
Constitution : elle avait placé toutes les fonctions, qui composent plus
spécialement le gouvernement, entre les mains du pouvoir exécutif. Les
opinions manifestées dans les Conseils pouvaient exercer sur sa conduite et
sa direction politique une influence, mais non pas une contrainte. Les
ministres que le Directoire employait ne lui étaient pas donnés par une
majorité ; ils n'étaient point des hommes politiques responsables de leurs actes,
ayant à les défendre, forts d'une autorité exercée sur les délibérations de
la législature, ils étaient des premiers commis se conformant aux volontés de
tel ou tel des directeurs qui s'était chargé de diriger une des branches du
gouvernement. Or, à
ce moment, qui aurait pu songer à faire retomber la responsabilité sur le
Directoire ? Le parti qui n'avait ni estime, ni confiance pour les hommes du
pouvoir exécutif se risquait à les blâmer, à refuser quelques-unes des
mesures qui étaient demandées au Corps législatif, mais ne formait point le
projet de renverser le Directoire : c'eût été une révolution dont la seule
pensée eût épouvanté les gens de bien. Ainsi
rien de ce qui était nécessaire au gouvernement ne lui était dénié ; on lui
donnait les moyens de maintenir l'ordre public ; on cherchait, d'accord avec
lui, les expédients impuissants qui étaient essayés pour rétablir les
finances ; pas une parole n'était prononcée sur les opérations militaires ;
les traités de paix étaient ratifiés sans discussion. Respecter
scrupuleusement la Constitution, défendre avec fermeté les [libertés qu'elle
consacrait et en user, telle était la conduite que la prudence et le
véritable amour du pays imposaient aux représentants modérés ; leur mauvais
vouloir contre la révolution républicaine et ses résultats ne les entraînait
point à en désirer une autre. A plus
forte raison leurs adversaires étaient favorables au Directoire qu'ils
regardaient comme le pouvoir protecteur et conservateur des intérêts et de
l'esprit révolutionnaires. La conspiration de Babeuf avait eu pour associés
un comité de conventionnels montagnards ; il avait fallu voter l'accusation
de Drouet ; mais le Directoire et le parti révolutionnaire en éprouvaient un
sensible chagrin ; ils auraient voulu trouver quelque moyen d'empêcher ce
grand procès, poursuivi devant la haute cour et dont les débats allaient
encore animer les esprits contre des hommes et des opinions que les anciens
Jacobins auraient volontiers amnistiés. Ranimer
les haines et les persécutions contre le parti royaliste ; rehausser l'esprit
public et lui imposer l'amour et le respect de la République, tel était le
but de leurs efforts. Un des
moyens conseillés par les déclamateurs du parti, et sur lequel ils avaient
toujours compté, c'était les fêtes publiques. L'indifférence de la population
de Paris, les railleries qui accompagnaient ces théâtrales célébrations
n'avaient pas encore dissipé leur illusion. Le Directoire s'occupa d'abord
avec soin des cérémonies que Robespierre avait tant recommandées, et qui, de
décret en décret, avaient trouvé place dans la loi sur l'instruction
publique. On célébra la fête de la Vieillesse, des Époux, de l'Agriculture,
de la Jeunesse, avec des chœurs, des hymnes, des processions, des décorations
en plâtre et en toiles peintes. Plus tard, tout en imitant l'antique, on se
conforma mieux aux habitudes et au goût du public. Il y eut des courses de
chevaux, des courses à pied, des courses de chars qui attirèrent plus de
curiosité et d'intérêt. La jeunesse dorée prit part à ces jeux qui n'avaient
plus rien de républicain. Mais
les fêtes consacrées aux anniversaires des journées de révolution
conservaient leur solennité. Elles étaient une occasion de discours pour le
président du Directoire ou les orateurs des Conseils. La liste de ces
commémorations était longue. On célébrait le 14 juillet, le 10 août, le 1er
vendémiaire, le 21 janvier, le 9 thermidor Voici
ce qu'on lisait dans le programme de la fête du 10 août : — « Le
président rappellera au peuple assemblé l'histoire abrégée du 10 août ; il
suspendra ensuite à l'arbre de la liberté l'inscription suivante : « Honneur
aux braves qui renversèrent le trône ! Les Français ne reconnaissent d'autres
maîtres que les lois ! » « Les
instituteurs de la jeunesse se rendront avec leurs élèves sur la place
publique ; ils s'engageront, en présence des corps constitués, à n'inspirer à
leurs élèves que des sentiments républicains, du respect pour les vertus, le
talent et le courage, et de la reconnaissance pour les fondateurs de la
République. » Pendant
ce temps-là, le premier qui avait proclamé la République, et pour qui
apparemment on ne demandait pas du respect et de la reconnaissance,
Collot-d'Herbois, mourait déporté à Cayenne par les autres fondateurs[1]. Lorsque
peu de temps après il fut question de célébrer cet anniversaire du 22
septembre 1792, où la Convention avait décrété la République, Chénier
craignit que le Directoire ne comprît pas assez la beauté et la grandeur de
ce souvenir. —
« Dans quel temps, disait-il, fut-il plus nécessaire d'exciter, de
rallumer l'amour de la République ? Quand les débris de deux factions
opposées se disputent encore avec acharnement l'empire et l'impunité ; quand
la haine répond à la haine ; quand le crime est repoussé par le crime ; quand
l'opinion publique flottante et voilée d'un nuage de sang ne sait sur quelle base
s'asseoir au milieu des passions qui l'agitent et usurpent son nom
respectable... quel est aujourd'hui dans le sénat, dans les camps, dans la
République, l'ami connu de la liberté dont le nom ne soit pas périodiquement
outragé ? » Tel
était le véritable motif de la colère de Chénier ; il s'indignait que des
conventionnels tels que lui, qui avaient détrôné Robespierre, qui avaient
rappelé les Girondins et honoré leur mémoire, qui avaient combattu et
proscrit les conspirateurs du 1 er prairial, fussent maintenant confondus
avec les hommes de la Terreur, avec les ultra-révolutionnaires, avec les
complices de Babeuf. Il ne voulait pas s'avouer à lui-même que toutes les
fois qu'il avait combattu contre les hommes de sang, c'était dans son propre
intérêt, pour préserver sa vie ou pour conserver le pouvoir conquis le 10
août et le 2 septembre. Pensait-il qu'on dût lui savoir gré du 13
vendémiaire, et pouvait-il prétendre que ce jour-là il avait combattu pour la
liberté ? Ni lui ni tous ceux qui avaient alors remporté la victoire ne se
consolaient pas qu'elle eût été inutile, et que la réaction se fût remise à
l'œuvre sous une forme constitutionnelle et légale. — « Que
les hommes qui ont besoin de pardon, disait-il encore, n'aient pas l'air de
vouloir punir ceux qui leur ont pardonné. Dans les commencements d'une
République, tout ce que l'État peut permettre d'indulgence est un devoir du
gouvernement ; mais que du moins on ne décerne pas des couronnes civiques aux
conspirateurs de vendémiaire. En suivant cette route, il faudra bientôt faire
le procès de la Convention nationale ; il faudra chercher les nouveaux
patriotes dans les rangs de l'armée de Condé, et nous aurons à choisir entre
La Fayette et Dumouriez. En ce cas, nous aurons à célébrer, non la fondation
de la République, mais sa destruction, la mort des républicains et le retour
de la royauté. « Partagez,
représentants, je ne vous dirai point pardonnez cet élan d'une indignation
légitime. Puisse l'époque où nous allons fêter la République commencer une
ère où la République ne sera plus outragée ! puissions-nous ne plus entendre
dévouer à la haine les immortelles journées qui ont établi la liberté
française ! » Ce
discours exprimait avec exagération, mais avec vérité, l'état des opinions et
des partis. Telle était en effet la question : il s'agissait de savoir si, en
laissant aux événements leur cours naturel et probable, les hommes de la
révolution de 1792 seraient dépossédés du pouvoir et plus ou moins dépouillés
de l'estime publique. Ce déplacement de l'autorité entraînerait-il un
changement de la forme du gouvernement ? C'était une seconde question qui
n'était pas encore à l'ordre du jour. La
majorité du conseil des Cinq-Cents, quoique favorable à la préservation des
intérêts révolutionnaires, n'avait pas l'irritation tragique de Chénier. Son
langage déplaisait ; il troublait le repos qui, à ce moment, était le premier
besoin et la volonté du pays. On lui refusa l'impression et sa proposition
fut rejetée. Le Directoire demeura chargé de régler la fête du 1er
vendémiaire comme toutes les autres. Ce qui
nuisait le plus à la cause que Chénier défendait avec tant de chaleur,
c'était la faction anarchique, liée indissolublement au parti
révolutionnaire, qu'elle compromettait et qui se trouvait contraint à la
désavouer et à la combattre. Babeuf était en prison ; il allait être traduit
à la haute cour ; mais tous ses complices n'avaient pas été arrêtés et
l'organisation qu'il avait établie subsistait toujours. Ceux de ses agents
qui étaient restés libres, se résolurent à accomplir les desseins où il avait
échoué. Dans la
nuit du 29 au 30 août, des coups de feu et les explosions de quelques boîtes
d'artifice furent entendus dans plusieurs quartiers de Paris ; au point du
jour, on trouva suspendu au-dessus de la porte de l'hôtel Beauvau un drapeau
blanc avec l'inscription : — « Vive le roi, mort aux républicains. » — Un
placard manuscrit appelait aux armes la jeunesse royaliste. La
police ne s'y trompa point ; elle sut, ou elle savait d'où venaient ces
démonstrations, d'autant qu'une des boîtes avait éclaté et tué l'homme qui y
avait mis le feu. C'était un membre du comité révolutionnaire d'une des
sections de Paris. Le Directoire annonça par une proclamation que le parti
anarchiste était coupable de ces désordres ; néanmoins le journal de Louvet
et les autres gazettes plus ou moins révolutionnaires continuèrent à parler
du complot royaliste. Le 9
septembre, au soir, le ministre de la police vint annoncer au général en chef
de l'armée de l'intérieur qu'une soixantaine d'hommes étaient en ce moment
même réunis dans un cabaret du village de Vaugirard ; que dans d'autres
auberges, dans les jardins et sur la route de Vaugirard à Paris, une grande
quantité de gens étaient dispersés par groupes et se tenaient prêts, au
signal donné, à se porter sur l'état-major du camp de Grenelle, tandis que
d'autres conjurés égorgeraient les membres du Directoire, les ministres et
plusieurs représentants. Les
ordres furent donnés sur-le-champ ; le général Chanet, à la tête de douze
dragons, partit pour le camp de Grenelle, afin de faire prendre les armes à
la troupe. En quittant le boulevard des Invalides pour suivre le chemin de
Vaugirard, il se trouva cerné par des hommes qui sortirent soudainement des
fossés de la route et des jardins environnants. Se croyant hors d'état de
résister, il revint par la rue de Vaugirard au Luxembourg, afin de donner les
ordres nécessaires à la garde du Directoire, qui allait sans doute être
attaqué. Un aide de camp avait pu passer seul entre les groupes des émeu
tiers, sans être atteint par les balles de leurs fusils et de leurs
pistolets. Il arriva à Vaugirard au moment où les séditieux commençaient
l'attaque du camp. Ils avaient, dans leur illusion habituelle, compté sur la
sympathie des soldats et essayèrent d'abord de fraterniser avec eux. Comme
ils n'étaient pas écoutés, ils vinrent à la tente du commandant Malo pour le
tuer. Il eut le temps de leur échapper et de monter à cheval ; accompagné de
neuf de ses dragons en chemise comme lui et le sabre à la main, il chargea
sur les assassins. Plusieurs furent tués, et le détachement se grossissant de
minute en minute, on en arrêta une cinquantaine. Cependant la générale avait
battu, toutes les troupes du camp étaient sur pied et en bataille, les
séditieux s'étaient dispersés. On en saisit beaucoup d'autres qui furent
enfermés dans la prison de l'Ecole militaire. Avant
même les interrogatoires de la police, on reconnut parmi eux d'anciens
membres des comités révolutionnaires, des héros de l'armée révolutionnaire et
quelques vétérans. Plusieurs d'entre eux, lorsqu'ils s'étaient vus arrêtés,
avaient crié : « Vive le roi ! » tandis qu'au premier instant de leur
attaque, leur cri était : « Vive la République et la Constitution de 1793 ! mort
aux nouveaux tyrans ! » Le
gouvernement ne pouvait hésiter un moment à présenter cet attentat sous son
vrai jour. Il en rendit compte aux deux Conseils comme d'une nouvelle
conspiration anarchiste. Deux anciens conventionnels, Javogues et Huguet,
avaient été arrêtés ; ils étaient armés de poignards et de pistolets et
portaient en poche leur écharpe de représentant. Le
bruit se répandit que le soir où le Directoire devait être attaqué, Barras et
Rewbell ne se trouvaient pas au Luxembourg : le fait était exact[2]. Ils étaient allés à la
campagne. Cette circonstance les rendit encore plus zélés à la poursuite du
complot et à la recherche des complices. Barras, entendant parler des
soupçons qui s'élevaient contre Tallien, son plus intime ami, disait : — « Il
y aurait cinq cents conspirations que Tallien serait de toutes. » On aurait
pu en dire autant de lui. Le
procès commencé contre Babeuf et ses coaccusés par-devant la haute cour avait
entraîné de tels retards et causé de tels embarras ; il était destiné à se
prolonger si longtemps encore, que le Directoire désira, pour les
conspirateurs de Grenelle, une juridiction plus expéditive : il présenta au
Corps législatif des doutes sur l'interprétation d'une loi rendue quelques
semaines auparavant, qui s'exprimait dans les termes suivants : — « Nul
délit n'est militaire s'il n'a été commis par un individu faisant partie de
l'armée. Tout autre individu ne peut jamais être traduit comme prévenu devant
les juges délégués par la loi militaire. — Si parmi deux ou plusieurs
prévenus du même délit, il y a un ou plusieurs militaires et un ou plusieurs
individus non militaires, la connaissance en appartient aux juges ordinaires.
» Le
Directoire pensait que cette loi n'avait pas abrogé des dispositions
contraires prescrites dans les lois précédentes. En se reportant à la
discussion des articles que le gouvernement trouvait obscurs et douteux, on
aurait vu qu'ils avaient été votés précisément pour « revenir aux vrais
principes sur la compétence des tribunaux militaires ; principes qui avaient
été écartés sous le régime révolutionnaire, et méconnus dans des lois plus
récentes, proposées depuis l'établissement de la Constitution. » Les
circonstances parurent aux deux Conseils, comme au Directoire, une excuse
suffisante pour s'écarter du principe et du texte de la loi. Un décret
d'interprétation fut voté séance tenante. En
conséquence, une commission militaire fut établie au Temple et commença
immédiatement une procédure sommaire contre cent trente-deux inculpés. Un
décret les autorisa « à choisir des défenseurs dans toutes les classes
de citoyens. » Ils ne
furent pas jugés conjointement : quatre sentences se succédèrent dans
l'espace de trois semaines ; vingt-huit condamnations à mort furent
prononcées ; les conventionnels Huguet, Javogues et un secrétaire de Drouet
étaient sur cette liste et furent exécutés. La peine de la déportation fut
appliquée à trente accusés. Beaucoup d'entre eux furent condamnés à une
détention plus ou moins longue. Un très-petit nombre d'entre eux appartenait
aux classes éclairées ou riches ; la plupart étaient gens de travail, mais
avaient pris part aux fonctions publiques pendant la Terreur, ou figuré dans
les journées de révolution. La
gravité des circonstances détermina les Conseils législatifs à sanctionner
plusieurs mesures que le Directoire proposait comme nécessaires. Des
visites domiciliaires furent autorisées dans les départements de la Seine, de
Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne ; mais elles devaient avoir lieu de jour
seulement. Le conseil des Cinq-Cents se refusa à les permettre pour la nuit. Le
séjour dans la ville de Vendôme fut interdit à tout individu qui n'y avait
point domicile avant la convocation de la haute cour, et les voyageurs ne
devaient pas y passer plus de vingt-quatre heures sans la permission du
président de la haute cour. L'unanimité
qu'obtenaient les dispositions légales jugées nécessaires pour maintenir
l'ordre public', ou pour assurer le cours de la justice, ne se retrouvait pas
dans les autres délibérations ; la situation respective des partis commençait
à n'être plus la même ; les modérés prenaient courage, et les
révolutionnaires n'avaient plus le verbe si haut, depuis que les attaques et
les conspirations contre la République ne pouvaient plus être attribuées aux
royalistes et aux hommes de vendémiaire. Un
projet de loi était en discussion depuis plus de quatre mois ; il ne
présentait aucun caractère d'urgence ; toutefois, quand il revenait à l'ordre
du jour, les séances étaient moins calmes que de coutume. Le Directoire avait
demandé que le Corps législatif donnât quelques explications ou
développements à la loi du 4 brumaire, par laquelle la Convention, à son
dernier moment, avait prononcé une amnistie. Les
délits militaires n'y avaient pas été textuellement compris. — En abolissant
les procédures commencées, on n'avait pas songé aux intérêts privés engagés
dans la poursuite de crimes ou délits, où les personnes lésées s'étaient
présentées comme partie civile. Ce cas n'était point rare : beaucoup d'abus
de pouvoir des agents du gouvernement révolutionnaire se rapportaient à des
spoliations. M.
Camus, rapporteur[3], traita la question d'une
manière beaucoup plus générale ; il parla de l'amnistie d'une manière
générale et, sous le rapport politique, comme d'une mesure indispensable pour
clore une révolution et pour réconcilier les partis par une mutuelle
indulgence. La loi du 4 brumaire avait formellement excepté les crimes
définis au code pénal ; de sorte que les meurtres et les vols n'étaient point
amnistiés ; les poursuites avaient été continuées, entre autres, contre les
massacres de septembre. Le
rapporteur disait donc qu'il n'y avait pas eu réellement amnistie ; il la
voulait plus complète et plus universelle ; toutefois il proposait que la
poursuite des crimes et délits légalement caractérisés fût continuée ;
seulement il voulait que le jury fût appelé à déclarer s'il regardait l'acte
incriminé comme tenant à la Révolution, auquel cas l'accusé serait admis au
bénéfice de l'amnistie. Ainsi
qu'on pouvait s'y attendre, cette loi de réconciliation, ce pardon réciproque
prononcé contre les partis ennemis, ne s'appliquait pas aux émigrés et aux
déportés ; ils étaient maintenus hors la loi. Ce
projet ne fut pas accueilli avec faveur. Les avantages politiques des
amnisties furent contestés en thèse générale. Camus avait longuement parlé de
l'amnistie accordée par l'Assemblée constituante lorsqu'elle se retira. On
lui demanda si elle avait réussi par là à clore la Révolution, et n'en avait
pas plutôt appelé une nouvelle ; on rappela comment après le 9 thermidor la
Convention avait cherché, autant qu'il avait été en son pouvoir, à empêcher
la poursuite des crimes de la Terreur, et comment cette indulgence et cette
protection avaient exaspéré les esprits et suscité une réaction, qui avait
commis des actes horribles en voulant se faire justice puisque les tribunaux
ne la faisaient pas. On parla aussi de l'amnistie du 4 brumaire, en
remarquant que si on n'avait pas excusé ou même déclaré innocents des hommes
notoirement coupables, poursuivis ou détenus par ordre de la Convention
elle-même, le Directoire n'aurait pas eu la possibilité de les choisir pour
ses commissaires ou ses agents et pour leur confier des fonctions publiques,
où quelques-uns avaient commis de nouveaux excès. Il
était impossible de parler des effets de la loi du 4 brumaire sans rappeler
la loi rendue la veille, qui avait interdit toutes les fonctions publiques
aux parents d'émigrés et aux signataires de protestations contre les décrets
des 5 et 13 fructidor. « Cette loi, disait-on, n'avait-elle pas, sans
jugement, dépouillé des citoyens de leurs droits politiques ; c'était une
peine qu'on leur avait infligée ; l'amnistie ne les en avait pas relevés ;
ils étaient traités plus mal que des hommes reconnus pour voleurs ou
assassins. On avait privé le Corps législatif de la présence de plusieurs
élus du peuple. » Une
telle discussion, qui mettait deux partis en présence, devait nécessairement
s'animer de plus en plus. Attaquer
la loi du 3 brumaire, rendre aux parents d'émigrés et aux vaincus de
vendémiaire la faculté d'être élus aux fonctions publiques, était une
question tout autrement importante que l'amnistie. Une telle pensée exaltait
la colère habituelle de Louvet ; il disait que ce serait le triomphe de la
faction des princes. Tout en s'attendrissant sur les bienfaits d'une amnistie
qui serait le rapprochement de tous les citoyens, l'oubli des erreurs, le
pardon des injures, il s'indignait des « espérances qu'allaient concevoir
l'Autrichien barbare, l'atroce ministère anglais et les émigrés, plus atroces
encore. » Il
était pourtant difficile aux révolutionnaires de donner aux complices de
Babeuf, aux agents que le Directoire était obligé de destituer et contre
lesquels s'élevait la clameur publique, une amnistie pleine et entière, une
sorte de réhabilitation, tandis qu'on s'obstinerait à exclure des fonctions
que leur conférait le suffrage du peuple des hommes estimés et considérables.
Aussi, lorsque le parti modéré proposa d'ajouter à la loi d'amnistie qu'aucun
amnistié ne pouvait être appelé à un emploi public, soit par élection, soit
par nomination du gouvernement, cet amendement fut accueilli par la majorité,
comme aussi le renvoi de la loi du 3 brumaire à une commission, afin
d'examiner si elle devait être maintenue. Il s'écoula encore plusieurs
semaines avant que le rapport fût présenté : il concluait à l'exclusion des
amnistiés et à la conservation provisoire de la loi du 3 brumaire. Le conseil
des Anciens adopta cette résolution ; mais il fut dit et répété dans les deux
Conseils qu'elle était contraire à la Constitution, et ne pouvait être
considérée que comme une mesure de circonstance. Ainsi
le Corps législatif adopta l'exclusion des amnistiés anarchistes de toute
fonction publique plutôt que de lever l'interdit qui pesait sur les citoyens
suspectés de royalisme ou de malveillance contre la République. Baudin, le
rapporteur du conseil des Anciens, avait proposé le maintien pur et simple
des- lois du 3 brumaire et de l'amnistie ; il donnait avec une sincérité
naïve le motif de la protection qu'il voulait accorder aux anarchistes. — «
L'anarchie a quelque chose de plus importun, et surtout de plus dégoûtant.
J'ose dire que le royalisme est plus dangereux, parce qu'il a des racines
bien autrement profondes : l'une est soutenue par des brigands dont la police
réprime les complots ; l'autre est digne par ses principes, par la
persévérance de son espoir, par les antiques souvenirs sur lesquels il se
fonde, de devenir l'objet des méditations du législateur. » Et plus
loin, gémissant sur l'état de l'opinion publique qui semblait avoir oublié le
despotisme et les abus de l'ancien régime, il disait : « C'est à vous à
lutter contre cet engourdissement léthargique et de préserver la France de
ses funestes effets. » C'était
toujours la même prétention des conventionnels de faire une nation pour la
République et non pas une Constitution pour la France telle qu'elle était. Si
l'esprit public eût été dans l'état d'apathie qui affligeait Baudin, le
gouvernement directorial n'aurait pas eu à se plaindre ; rien ne semble plus
favorable à l'établissement d'un pouvoir nouveau que la lassitude d'une
nation qui n'éprouve d'autre besoin que le repos ; qui, dans son
découragement, ne souhaite et n'espère aucune crise salutaire ; d'une nation
où l'esprit public a fait place au calcul des intérêts privés. La France
présentait en effet quelques symptômes de cette disposition ; mais les partis
étaient encore en présence ; ils se menaçaient entre eux et menaçaient ainsi
un gouvernement qui ne donnait pas l'idée de stabilité, qui n'imposait aucun
respect et commençait à ne plus inspirer de crainte. Toutefois, si l'on eût
jugé de l'opinion générale par le Corps législatif qui était censé la
représenter, on aurait pu croire qu'elle était entièrement préoccupée des
dangers d'une révolution nouvelle et que, par prudence et amour de l'ordre,
elle voulait ne pas être mécontente. Telle
avait été sa disposition dans les premiers temps de la nouvelle Constitution,
mais elle s'était peu à peu développée et émancipée selon le cours des
événements, selon la conduite des gouvernants. D'ailleurs elle ne pouvait pas
s'endormir dans l'indifférence, lorsqu'elle était livrée à toutes les
excitations de la liberté de la presse. Les journaux redevenaient ce qu'ils
avaient été dans les premières années de la Révolution, avant la tyrannie jacobine.
Les écrivains, un moment effrayés par les poursuites exercées contre eux
après le 13 vendémiaire, avaient été acquittés de l'accusation injuste de
conspiration. Le Directoire avait essayé de les traduire devant les tribunaux
pour délit de la presse ; la législation était si incomplète, la culpabilité
si mal définie, que l'acquittement était infaillible. D'ailleurs l'idée était
généralement répandue que la liberté de la presse était, de sa nature,
illimitée. Les procédures intentées contre les journalistes signalaient tant
de partialité dans le gouvernement ; il était si tolérant pour les journaux
révolutionnaires, que le jury, croyant avoir à prononcer sur une querelle
entre les membres du Directoire et les écrivains, ne voulait pas se faire le
vengeur des uns contre les autres. En
temps de révolution, lorsque les journalistes ne sont pas seulement l'organe
d'une opinion, mais s'appliquent à l'exciter et à la passionner, ils sont
entraînés à rechercher les paroles qui produisent le plus d'effet ; il leur
faut enchérir le lendemain sur ce qu'ils ont dit la veille ; c'est une
progression qui n'a d'autre terme que la crise qu'ils ont provoquée. D'ailleurs,
rien ne pousse autant à l'exagération que la polémique de journaux à journaux
; les diatribes appellent les diatribes ; les injures personnelles et les
épigrammes ne restent jamais sans réplique. Les gazettes révolutionnaires ne
gardaient aucun ménagement ; elles accusaient, elles dénonçaient le parti
royaliste ; il n'y avait pas un acte, pas une loi de persécution dont elles
ne fissent l'apologie. La Sentinelle
de Louvet, l'Ami des Lois de Poultier, le Journal des hommes libres
de Charles Duval animaient la colère des modérés les plus calmes. L'imputation
de royalisme était injuste pour l'ensemble et l'opinion du parti modéré, et
encore bien plus s'il s'agissait de projets ou de conspirations ; mais elle
commençait à avoir plus de vérité lorsqu'elle s'adressait à quelques
journalistes. D'une opposition de plus en plus hostile au gouvernement, ils
étaient arrivés à des relations habituelles avec des agents royalistes. Pour
eux, la liberté de la presse était un instrument, non pas de publicité, mais
de destruction ; on rangeait dans cette catégorie le Messager
d'Isidore Langlois, la Feuille du Jour de Michaud et surtout l’Accusateur
public de Bicher Serizy. Dans cette guerre de plume, les personnes
étaient peu ménagées. Ces journaux n'avaient ni respect ni égards pour
quiconque, dans le gouvernement, les Conseils ou la presse, appartenait au
parti opposé ; les anecdotes n'étaient pas toujours vraies ; les accusations
étaient exagérées et parfois calomnieuses. De part et d'autre, les armes
n'étaient pas courtoises ; les louanges des uns attiraient la malveillance
des autres. Il arriva même que le général Bonaparte dont les victoires
honoraient la République et lui donnaient aux yeux de l'Europe et de la
France une force et une gloire qui semblaient assurer sa durée, déplaisait
aux écrivains, qui voulaient ou espéraient sa ruine prochaine. Les
journalistes, plus raisonnables dans leurs opinions, plus convenables dans
leur langage, Fontanes, Suard, Lacretelle, Dupont de Nemours traitaient le
gouvernement et le parti révolutionnaire avec mesure, mais avec sévérité, et
parfois sans tenir compte des circonstances ou des difficultés ; ils étaient
avant tout grands amis de la Constitution, de la justice, de la liberté ;
leurs armes, dans le combat, étaient tirées de cet arsenal. Le fond de leur
politique c'était le besoin de la paix ; de sorte que les victoires, les
conquêtes, le manque d'égards pour les puissances étrangères, le langage
injurieux et menaçant de la diplomatie du Directoire, lui étaient souvent
reprochés. Par la même raison, tout en admirant convenablement le vainqueur
de l'Italie, on n'approuvait pas la dureté des conditions imposées aux
vaincus, les proclamations menaçantes ni surtout les appels à l'indépendance
italienne, et la promesse de républiques nouvelles. On disait que la paix en
deviendrait plus difficile à conclure et moins durable ; que c'était non pas
terminer la Révolution, mais la propager. Quelquefois il était question de
l'indiscipline des soldats, des vexations endurées par les habitants des pays
conquis, des scandaleux désordres de l'administration militaire et des
friponneries des fournisseurs ; on ne les imputait pas au général en chef,
mais on ne lui tenait pas compte de ses efforts pour les réprimer et de
l'irritation qu'il en ressentait. Les
écrivains du parti modéré disaient sans doute des choses raisonnables ; leurs
critiques étaient sincères et dictées par un sentiment patriotique ; mais
témoigner si peu de joie du triomphe des armées de la République et de
l'humiliation des ennemis de la France, c'était une grande faute de conduite
; c'était se montrer peu sympathique à l'orgueil national et s'exposer au
reproche de ne pas vouloir l'affermissement et la puissance du gouvernement
établi ; c'était offenser l'armée et rejeter vers le parti révolutionnaire
les généraux, presque tous hostiles au royalisme. Si les
journalistes qui se faisaient les organes de l'opinion des honnêtes gens
avaient eu plus de discernement, ils auraient ménagé davantage le général
Bonaparte. Son pouvoir était déjà si grand qu'on pouvait prévoir de quelle
importance serait bientôt son rôle politique. Il ne fallait pas laisser au
parti jacobin et au Directoire le soin de le défendre et de venger le général
victorieux contre les injures et les calomnies de la presse. « Je vous
remercie, écrivait-il au Directoire, du nouveau témoignage d'estime que vous
m'avez donné par votre lettre du 1er juillet. Je ne sais pas ce que MM. les
journalistes veulent de moi, ils m'ont attaqué dans le même temps que les
Autrichiens. Vous les avez écrasés par la publication de votre lettre ; j'ai
battu les Autrichiens : ainsi, jusqu'à cette heure, ces doubles tentatives de
nos ennemis ne sont pas heureuses. » C'est
ainsi que les journaux opposés au Directoire inspiraient au général Bonaparte
une méfiance dont les effets devaient être funestes. Tout éloigné qu'il était
d'une contre-révolution, il ne ressemblait pas à un révolutionnaire ; son
désir et sa volonté d'établir l'ordre et le respect du pouvoir étaient
manifestes. Les modérés auraient dû le compter pour un des leurs ; hormis que
pour clore la Révolution, ils comptaient sur la liberté, et lui sur la force. Le
Directoire et les républicains, même les plus sincères et les plus sensés,
éprouvaient chaque jour combien d'embarras et de dangers la liberté de la
presse suscitait au gouvernement. Les conventionnels, que la crainte de la
réaction avait rejetés dans la passion révolutionnaire, s'indignaient des
injures qui leur étaient chaque jour prodiguées par les journaux, et de cette
enquête continuelle sur leur conduite passée. De nouvelles lois plus précises
et plus efficaces semblaient indispensables à tous les hommes qui voulaient
la conservation de la République et le maintien du bon ordre. Sieyès et son
entourage intime n'avaient jamais eu beaucoup de respect pour la liberté de
la presse ; la restreindre et la comprimer leur avait depuis longtemps paru
une précaution indispensable. 11 n'en était pas ainsi de Daunou et des
républicains amis véritables de la liberté, scrupuleux observateurs de ce
droit de l'homme, de cette conséquence nécessaire d'un gouvernement de
publicité et de délibération. Toutefois
M. Daunou consentit à être rapporteur d'une commission chargée de proposer
les moyens d'empêcher les abus de la liberté de la presse : il avait pour
collègues dans cette commission Sieyès, Treilhard, Siméon et Vaublanc. C'était
pour lui une tâche difficile à concilier avec les opinions qu'on lui
connaissait ; car il était de ceux qui n'en changent pas. Il commença par
établir : — « Que nul ne pouvait être empêché de dire, écrire, imprimer, ni
publier sâ pensée, - que les écrits ne devaient être soumis à aucune censure
avant leur publication, — que dans les cas non prévus par la loi, on ne
pouvait être responsable de ce que l'on a dit, écrit ou publié ; — qu'il
fallait que la loi permît à chacun d'imprimer tout ce qui ne nuit pas aux
droits d'autrui. » Ces
principes paraissaient à Daunou nécessaires aux progrès de l'esprit humain ;
s'ils étaient violés la subordination deviendrait tyrannie. Pour que des
républicains aient pu concevoir l'étrange projet d'enchaîner la publication
de la pensée par des lois prohibitives, il ne fallait pas moins, disait-il,
que les scandaleux excès que le Directoire avait dénoncés au Conseil et
qu'éprouvait l'opinion publique. Le rapporteur s'indignait avec chaleur
contre un tel désordre, et voyait dans les débordements des journaux une
conspiration royaliste. Mais il
ne se laissait pas entraîner par ce sentiment et ne voulait pas attenter à un
droit reconnu expressément par la Constitution, ni voiler même pour un
instant l'image de la liberté. La commission avait voulu seulement ne pas
accorder à ceux qui abusaient de la liberté de la presse des encouragements
et des privilèges. La
commission présentait donc seulement des articles qu'elle regardait comme
réglementaires. Les restrictions qu'elle proposait d'imposer aux journaux ne
lui semblaient point déroger à la liberté de la presse. Ces
mesures étaient comprises dans trois projets de loi distincts : le premier
défendait d'annoncer les journaux dans les rues et autres lieux publics,
autrement que par le titre du journal. Cette précaution était prise contre
les crieurs publics, qui pour appeler la curiosité, criaient à haute voix un
sommaire du journal, et occasionnaient parfois des rassemblements et du
tumulte en annonçant des nouvelles dont ils grossissaient l'importance, par
des épithètes exagérées, ou en, y joignant des noms propres. Le
second projet établissait un journal où seraient insérés les discours
prononcés dans les conseils législatifs et les actes du Directoire. Le
rédacteur de ce journal serait choisi par le conseil des Anciens, sur une
liste de trois candidats présentés par le conseil des Cinq-Cents. Ce journal
devait être distribué aux membres du Corps législatif et envoyé à un prix
modique à toutes les administrations. Le gouvernement ne devait faire
distribuer nul autre journal, Les tribunes particulières seraient supprimées
dans les salles des deux Conseils ; ce qui signifiait qu’il n'y aurait plus
de tribunes réservées pour les journalistes. Le
troisième projet établissait des peines contre la calomnie. Ces
projets donnèrent lieu à de longues et vives discussions : les scandales de
la presse périodique, les calomnies, les grossières injures, les mensonges
impudents contribuaient à donner aux débats du conseil des Cinq-Cents un
caractère d'agitation et de violence. Tel passage d'un journal intitulé : «
les Actes des Apôtres, y s'exprimait sur le général Bonaparte dans des termes
si outrageusement ignobles qu'ils excitèrent une indignation générale. Ces
excès des journaux royalistes de bas étage, concourant avec les intrigues de
quelques agents de l'émigration, exaspéraient les républicains de toute
nuance et compromettaient le parti modéré. Toutefois,
malgré l'unanime irritation qu'excitaient les excès de la presse parmi le
Corps législatif, rien ne fut fait pour les réprimer ; la loi sur les crieurs
publics fut le seul résultat des propositions de Daunou. L'exclusion des
journalistes fut repoussée, et le projet d'un journal officiel des séances
législatives adopté par le conseil des Cinq-Cents, fut rejeté par le conseil
des Anciens. La loi sur la calomnie était universellement réclamée ; les
dispositions présentées par Daunou parurent incomplètes et sans efficacité.
Plusieurs autres projets furent discutés, et le conseil des Cinq-Cents adopta
celui qu'avait rédigé Siméon. Cette résolution, portée au conseil des
Anciens, n'y trouva aucune faveur. Portalis expliqua dans son rapport, où
aucun esprit de parti ne pouvait être aperçu, que les délits n'étaient pas
suffisamment définis ; que les peines étaient appliquées sans proportion avec
la culpabilité ; que la procédure était vicieuse ; que les exceptions admises
par le projet étaient trop favorables aux diffamateurs, et qu'une bonne et
sévère loi restait encore à faire ; la résolution fut rejetée sans discussion
et à l'unanimité. Ces
lois sur la presse occupèrent les Conseils pendant près de cinq mois ; elles
revenaient par intervalle mettre les partis aux prises, lorsque les affaires
courantes laissaient le loisir de reprendre la discussion. Pendant ce temps,
le mal s'accroissait ; la licence des journaux devenait incompatible avec
l'ordre social. Les lois qu'avait proposées Daunou n'atteignaient même pas le
point essentiel ; elles ne se rapportaient pas aux délits de la presse qui
mettaient en péril la paix publique et l'autorité légale du gouvernement ;
c'était précisément ceux-là qu'il importait de réprimer. Une loi rendue
l'année précédente avait défini d'une manière générale les délits qui peuvent
être commis par la voie des discours, des écrits ou des imprimés, et les
avait classés sous le titre de provocation ; c'est en effet le caractère
essentiel de ce genre de méfaits ; mais outre que cette qualification laisse
souvent trop de vague à la question posée au jury, la loi était allée
beaucoup trop loin, en prononçant la peine de mort contre les provocateurs et
en les assimilant aux conspirateurs ; il en était résulté une entière
impunité. Les jurés ne pouvaient pas, en conscience, envoyer à l'échafaud un
journaliste quelque coupable que pût être la violence de son langage. Le
désordre devait donc continuer et s'accroître. De toutes les causes qui
rendirent impossible l'établissement de la république directoriale, ce fut
peut-être la plus active. Les esprits étaient fatigués ; dans la masse de la
nation, le besoin du repos était déjà l'opinion la plus répandue et la plus
réelle. Le gouvernement n'était sans doute ni aimé, ni estimé, ni redouté.
Mais les partis qui luttaient pour conserver ou pour prendre le pouvoir,
n'avaient plus, comme dans les premières années de la Révolution, de vastes
et profondes racines dans le pays. Alors ils représentaient des passions qui
fermentaient parmi les diverses classes de la nation ; de 1789 à 1792, les
journaux étaient l'organe de ces passions ; en 1797, ils s'efforçaient de les
rallumer ; ils s'exaltaient par leurs paroles bien plus que par l'effet
qu'ils produisaient sur un public devenu presque indifférent. Néanmoins en
prodiguant les injures et les menaces, en usant de la liberté, non pour
calmer l'opinion et influer sur le gouvernement, mais pour le renverser, ils
maintenaient une agitation révolutionnaire ; ils éloignaient toute espérance
de stabilité ; en mésusant des garanties constitutionnelles qui leur
servaient d'abri, ils poussaient le gouvernement, à les abolir et à es servir
de ce prétexte pour rétablir la tyrannie. Ce
n'étaient pas seulement les désordres de la presse que le Directoire était
impuissant à réprimer : la société avait été si profondément troublée, les
agents du pouvoir en avaient usé avec tant de cruauté et d'immoralité ; le
respect des personnes et des propriétés avait été tellement aboli par les
doctrines et par les actes ; les guerres civiles, les vengeances politiques,
la disette, le maximum, la cessation du commerce et de l'industrie ; le
trouble apporté dans les intérêts privés par les continuelles variations de
valeur des assignats et des mandats : toutes ces causes réunies avaient
répandu une dépravation audacieuse ; les routes n'étaient plus sûres ; les
voitures publiques ou les malles de la poste étaient fréquemment attaquées et
ne pouvaient plus voyager sans escorte ; des bandes de chauffeurs couraient
la campagne ; Paris même, siège du gouvernement, qu'une police active aurait
dû préserver, était chaque jour effrayé par des crimes. Pendant la session de
fructidor an iv, cent cinquante accusés furent présentés au tribunal criminel
de la Seine. Huit furent condamnés à la peine de mort, trente-six aux travaux
forcés, treize à la réclusion ; sept à la détention ; deux à l'emprisonnement
; un à la dégradation civique. Il
existait des lois pénales, des tribunaux pour les appliquer, une police pour
prévenir les crimes ou en rechercher les auteurs ; mais le service de la
gendarmerie avait presque cessé ; elle était désorganisée ; on ne lui avait
point payé sa solde ; on ne s'était point enquis si les brigades étaient
complètes et si elles faisaient bien leur devoir. C'est ce qu'expliquait au
conseil des Cinq-Cents, le 7 novembre 1796, Richard, dans un rapport où il
faisait une peinture effrayante du désordre qui troublait la sécurité
publique dans tous les départements de la République. « Le premier devoir du
gouvernement, disait-il, comme son premier intérêt, est de pourvoir à la
sûreté des citoyens, à la conservation des propriétés publiques et
particulières. » La
conclusion de ce rapport était un projet de loi sur la gendarmerie, ou plutôt
une injonction au Directoire de remettre l'ordre dans cette arme si
essentielle à la paix publique. La résolution du conseil des Cinq-Cents ne
devint une loi que deux mois après. Les
gouvernants révolutionnaires qui portaient si peu de soin et d'attention à la
police de sûreté, en étaient distraits par leur préoccupation de la police
politique. Celle-là avait souvent des retours de zèle ; à une époque où rien
ne semblait menacer d'un retour aux mesures de sanguinaire rigueur, lorsqu'on
avait perdu l'habitude de l'échafaud politique, Paris fut tristement étonné,
le 25 novembre 1796, d'apprendre que, la veille, un émigré avait été amené
devant le tribunal criminel qui, conformément à la législation, n'avait eu
qu'à constater l'identité. Trois heures avaient suffi pour le procès et
l'exécution. Cet émigré se nommait M. de Cussy ; il était, sous la monarchie,
ministre de France en Bavière. Son émigration avait été tardive. Lorsqu'il
avait cru possible de rentrer en France sous un gouvernement qui n'était plus
la Terreur, il s'était enquis s'il était inscrit sur une liste d'émigrés ; on
lui avait assuré que son nom ne s'y trouvait pas. Le ministre de France à
Genève lui avait délivré un passeport. Il était revenu à Paris ; son
passeport avait été déposé à la police et il avait passé deux mois en liberté
sans nulle inquiétude ; puis il avait été arrêté comme soupçonné de
conspiration. Aucune preuve, aucun papier ne justifia cette inculpation.
Pendant trois mois, ii fut tenu en prison à la Force ; on retrouva, ou l'on
ajouta, son nom sur la liste des émigrés, et il fut exécuté non comme
coupable, ni même comme condamné : il était hors la loi. De tels actes
excitaient l'indignation, non pas seulement des journaux royalistes, mais des
journaux les plus prudemment modérés. « Quand on voudra flétrir dans la
postérité l'époque où nous vivons, disait M. Lacretelle, il suffira de dire :
le Une « telle loi existait, et elle était exécutée. » Une
autre procédure où du moins on pouvait dire : « et la loi n'est pas exécutée,
» se poursuivait en même temps et fut pendant longtemps encore un sujet
d'opprobre pour le Directoire. Le 14
novembre 1795, trois bâtiments danois firent naufrage sur la côte de Calais.
Beaucoup d'hommes périrent. Un assez grand nombre de passagers furent sauvés
; ils étaient des émigrés et faisaient partie d'une légion qu'avait formée le
duc de Choiseul et qui, après avoir servi dans les armées coalisées, venait
de s'engager dans l'armée anglaise de l'Inde. M. de Choiseul, M. Thibaut de
Montmorency, M. de Vibraye étaient au nombre des naufragés. Les
marins de la côte s'étaient employés à les sauver ; les habitants de Calais
s'empressaient autour d'eux ; apprenant quelle était leur position, ils les
assuraient qu'ils n'avaient rien à craindre. Les généraux et les officiers de
la garnison leur montraient les plus grands égards. Le Directoire était
installé depuis quelques jours seulement ; il ordonna que les naufragés
seraient traduits devant une commission militaire, comme « émigrés pris
les armes à la main. » Le
gouvernement anglais envoya un parlementaire et deux commissaires pour les
réclamer comme appartenant à l'armée anglaise. Le Directoire ne voulut
reconnaître comme prisonniers de guerre que les Allemands et Hanovriens qui
se trouvaient parmi les naufragés. Sur les
représentations de l'accusateur public de Saint-Omer, le ministre de la
justice consentit à ce que l'accusation considérât les émigrés, non pas comme
pris les armes à la main, mais comme rentrés en France ; cette concession lui
coûtait peu : la peine était la même. Voyant le tribunal dans une disposition
d'humanité et d'équité, le Directoire revint à sa première décision. Ils
furent traduits devant une commission militaire à Saint-Omer. Le général
Landremont, qui commandait la division, était un fort honnête homme ; il
avait connu le duc de Choiseul et, dès le premier moment, il avait témoigné
de l'intérêt aux naufragés ; il influa sur la composition et sur l'esprit de
la commission militaire. Le ministre de la justice lui écrivit pour redresser
son opinion ; plus tard, il fut destitué. La
commission militaire déclara que les accusés n'avaient pas été pris les armes
à la main, ni en pays ennemi ; qu'ils n'avaient fait partie d'aucun
rassemblement armé, et que conséquemment ils n'appartenaient pas à la
juridiction militaire. - En conséquence, la commission se déclara
incompétente. Le
Directoire ne traduisit point les naufragés devant les tribunaux de l'ordre
civil ; mais ne considéra point le jugement de la commission militaire comme
un acquittement. Le duc de Choiseul et ses compagnons furent ramenés à Calais
et tenus en prison. Cinq mois après, un message du Directoire invita le
conseil des Cinq-Cents à annuler le jugement. La commission chargée
d'examiner la question fut composée de Bellegarde, Dubois-Crancé et
Treilhard, tous assurément très-fidèles à la législation révolutionnaire ;
néanmoins, déférer un acte de l'autorité judiciaire au pouvoir législatif
était une telle énormité, une telle violation de la Constitution, que la
commission ne voulut point faire de rapport. Alors le Directoire s'adressa au
tribunal de cassation. La loi
qui avait attribué aux commissions militaires le jugement des émigrés
prisonniers de guerre n'admettait ni appel, ni cassation ; le jugement devait
être exécuté dans les vingt-quatre heures. Le tribunal de cassation déclara
que le prononcé de la commission militaire n'avait rien d'illégal ; que
conséquemment il aurait dû recevoir sa pleine et entière exécution. Le
Directoire renvoya non pas tous les naufragés, mais sept d'entre eux devant
le tribunal criminel de Douai. Ce tribunal, étonné d'avoir à remettre en
question la chose jugée, en référa au Corps législatif. Un
nouveau message fut adressé au conseil des Cinq-Cents par le Directoire, pour
demander la révision de toute l'affaire. Cette fois la commission fut prise
dans le parti modéré. Les
prévenus s'étaient pourvus en cassation contre le référé du tribunal de
Douai. Le tribunal de cassation annula le référé et les renvoya devant le
tribunal criminel de Saint-Omer qui se déclara compétent. Le commissaire du
pouvoir exécutif n'avait pas été de cet avis ; il se pourvut en cassation. Telle
était la situation de l'affaire au moment où le parti modéré commençait à
prévaloir dans le conseil des Cinq-Cents. Il y avait déjà dix-huit mois que
les naufragés de Calais étaient traînés de prison en prison, de tribunal en
tribunal. Cet acharnement du Directoire, ce mépris de toutes les lois, de
tous les arrêts de la justice, cette volonté absolue d'obtenir une
condamnation était un des scandales qui indignaient le plus l'opinion
publique ; on se demandait si le Directoire se croyait en Tauride pour
dévouer ainsi les naufragés à la mort. Nous verrons cette volonté féroce se
perpétuer d'année en année pendant toute la durée du Directoire, et le sort
des naufragés remis sans cesse au hasard des luttes de majorité, qui
faisaient tour à tour prédominer ou les sentiments de justice et d'humanité,
ou les passions révolutionnaires. L'époque
où un tiers des membres du Corps législatif devait, conformément, à la
Constitution, voir cesser leurs fonctions pour être remplacés par une
élection nouvelle, était encore éloignée de quelques mois ; néanmoins elle
préoccupait déjà les esprits. Le tiers sortant devait comprendre la moitié
des conventionnels que les lois de fructidor avaient imposés au choix des électeurs.
L'opinion publique et les circonstances du moment faisaient assez prévoir
comment ils seraient remplacés. Le triomphe complet du parti modéré semblait
assuré ; dès lors le gouvernement serait contraint à suivre une autre voie, à
ne plus défendre pied à pied la législation et la politique révolutionnaires. C'était
au 1er prairial an V, 20 mai 1797, que le nouveau tiers devait entrer en
fonctions ; mais il convenait de régler d'avance le mode à suivre pour
désigner les députés sortants. Un règlement qui assurât la régularité et la
liberté des élections était aussi très-nécessaire. Daunou fut chargé de ce
travail, il proposa un tirage au sort entre les conventionnels. Aucune
contestation ne pouvait s'élever à ce sujet ; mais comme on faisait remarquer
qu'une loi devait aussi pourvoir au renouvellement par cinquième des membres
du Directoire, un représentant nommé Hardy demanda s'il ne serait point sage
et convenable de faire élire le remplaçant du directeur sortant par le Corps
législatif avant l'arrivée du nouveau tiers. Cette crainte du choix que
pourrait faire une majorité qui n'appartiendrait plus au parti
révolutionnaire fut accueillie avec dérision ; il n'y avait d'autre réponse à
faire que l'article formel de la Constitution. Ainsi,
malgré les efforts du Directoire, malgré les alarmes de la faction qui
plaçait sa sauvegarde dans la possession du pouvoir exécutif, l'esprit de
justice et de liberté acquérait de jour en jour plus d'influence sur la
législation et sur la politique intérieure. En même
temps, sans éprouver ni contradiction ni résistance, le Directoire traitait,
selon son opinion et sa volonté, les grandes questions de paix ou de guerre
et ne reconnaissait d'autre influence que les succès ou les revers des armées
de la République. Contraint à ne rien décider dans les affaires de l'Italie
sans l'initiative ou l'assentiment du général qui l'avait conquise, le
gouvernement traitait avec les autres puissances sans le consulter, et
suivait une politique générale indépendante des projets militaires ou des
arrangements territoriaux que le général Bonaparte pouvait avoir conçus. Après
la bataille d'Arcole et la retraite de l'armée d'Alvinzi, l'Italie ne pouvait
donner aucune inquiétude ni au Directoire ni à l'armée. Gênes
avait en plusieurs occasions provoqué le mécontentement et la méfiance du
général Bonaparte. Un plénipotentiaire génois fut envoyé à Paris : le 6
octobre un traité fut signé. Tous les griefs de la France contre la
république de Gênes furent mis en oubli : le sénat s'engagea à payer quatre
millions et rappela les bannis. Le général Bonaparte aurait voulu une
alliance plus intime ; son dessein eût été de donner à Gênes le territoire de
Massa-Carrara et les fiefs du Montferrat, en demandant un contingent de
troupes qu'il aurait joint à son armée. Le Directoire souhaitait une
révolution démocratique qui eût enlevé l'autorité à l'aristocratie génoise ;
il se refusait à disposer d'aucune portion des territoires possédés par
l'Autriche en Italie, dans la crainte de rendre plus difficiles les
négociations avec l'empereur. Le roi
de Sardaigne, Victor-Amédée, était mort le 16 octobre 1796. Son fils,
Charles-Emmanuel, en faisant part de son avènement au Directoire, avait
témoigné l'intention d'entretenir, ainsi qu'avait fait son père, de bonnes et
amicales relations avec la France. Un traité d'alliance qui aurait mis une
armée piémontaise à la disposition du général Bonaparte fut proposé par le
plénipotentiaire français envoyé à Turin pour tenter cette négociation. La
cour de Sardaigne demanda que la Lombardie lui fût promise. Cette exigence ne
pouvait être admise ni par le Directoire, ni par le général en chef de
l'armée d'Italie ; mais les rapports avec le roi de Sardaigne restaient tels
qu'auparavant. L'armistice
conclu avec l'infant duc de Parme avait été converti en un traité de paix. Le
traité avec Naples avait été signé ; le plénipotentiaire que le duc de Modène
avait depuis plusieurs mois envoyé à Paris, n'avait pas été admis à entamer
une négociation. Lorsque, sous prétexte que la régence de Modène avait manqué
aux conditions de l'armistice en laissant la garnison de Mantoue
s'approvisionner dans le duché, le général Bonaparte eut provoqué une
révolution à Modène et à Reggio, le Directoire signifia à ce plénipotentiaire
de se retirer. Les
négociations avec le Pape ne faisaient aucun progrès. M. Cacault et le
cardinal Mattei s'efforçaient vainement de montrer au souverain pontife, ou
plutôt à ses conseillers, le danger où il s'exposait en se montrant ennemi de
la France ; nulle remontrance ne pouvait dissiper l'illusion des cardinaux
qui avaient la confiance du Pape ; ils s'étaient entièrement donnés à
l'Autriche ; ils comptaient sur les victoires d'une nouvelle campagne
entreprise avec de puissantes armées ; ils croyaient les Français affaiblis
et hors d'état de résister. La paix que le roi de Naples venait de signer les
avait d'abord troublés ; mais ils savaient qu'au premier revers de l'armée
française, les Napolitains se hâteraient de reprendre les armes. Ainsi il
devenait évident qu'un traité avec le Pape ne pouvait être conclu que
lorsqu'une forte démonstration de guerre l'aurait effrayé et éclairé. Le
général Bonaparte attendait le moment où il lui serait possible de diriger
dans les États romains une force militaire suffisante. Pendant
que les armées françaises envahissaient victorieusement la Souabe et la
Bavière, des traités de paix avaient été signés le 7 août avec le duc de
Wurtemberg ; le 26 du même mois avec le margrave de Bade. L'un et l'autre
avaient rompu tous leurs liens avec la coalition et avaient cédé à la
république française les territoires qu'ils possédaient sur la rive gauche du
Rhin. Le 7
septembre, un armistice avait été conclu entre l'électeur de Bavière et le
général Moreau. Un acte
plus important avait uni, par une alliance défensive et offensive, la France
et l'Espagne. En vertu de ce traité, la guerre avait été déclarée à
l'Angleterre par le roi d'Espagne, et une flotte espagnole était venue se
réunir à la marine française. La
conquête de l'Italie, l'invasion de l'Allemagne, la déclaration de guerre de
l'Espagne, la neutralité persévérante de la Prusse, la crainte de voir
l'Autriche vaincue traiter séparément avec la France, l'évacuation de la
Corse, les ports de l'Italie fermés aux vaisseaux anglais avaient rendu
difficile la situation de l'Angleterre. M. Pitt s'en préoccupa ; il savait
combien le Directoire était contraire à la pensée d'une paix générale et
combien il avait de répugnance à traiter avec l'Angleterre ; mais, à supposer
que la négociation échouât, elle pouvait néanmoins avoir pour résultat de
mettre en commun les intérêts de l'Angleterre et de l'Autriche et de
conserver leur alliance. Les
victoires de l'archiduc Charles ne détournèrent point M. Pitt de ce projet,
et lui firent au contraire espérer de trouver le gouvernement français moins
arrogant et mieux disposé à-une pacification. Dès le
6 septembre, une note fut remise par lord Grenville au ministre du roi de
Danemark en Angleterre, en le priant de la transmettre au chargé d'affaires
de son souverain à Paris. Cette
pièce annonçait le désir qu'avait Sa Majesté Britannique de mettre fin à une
guerre qui troublait le monde entier. En conséquence, Sa Majesté avait
recours à l'entremise du ministre d'une cour neutre - pour demander au
Conseil exécutif de France un passeport pour une personne que Sa Majesté
enverrait à Paris, afin de négocier avec l'administration française. Le
cabinet du Luxembourg, loin d'éprouver la moindre satisfaction de cette
pacifique ouverture, fut offensé du soin que le rédacteur de cette note avait
mis à éviter toute expression qui aurait impliqué la reconnaissance de la
république française et de l'autorité constitutionnelle du Directoire. Le
ministre des relations extérieures ne donna aucune réponse écrite au chargé
d'affaires de Danemark. Après l'avoir fait attendre quelques jours, il lui
fit savoir verbalement « que le Directoire n'était point disposé à recevoir
les vœux que pourraient émettre les ennemis de la République en faveur de la
paix, à moins qu'ils ne les fissent connaître par un intermédiaire direct ;
que, toutefois, s'ils voulaient envoyer des négociateurs chargés de pleins
pouvoirs, des passe-ports leur seraient délivrés quand ils se présenteraient
à la frontière. Si le gouvernement anglais avait quelque affaire à traiter
avec le gouvernement français, il ne devait pas ignorer que ce ne pouvait
être autrement qu'en s'adressant au Directoire exécutif de la république
française. » Cette
difficulté de forme et le style dans lequel on la présentait, prouvaient avec
évidence que le Directoire était très-éloigné de toute pensée de paix. Le
cabinet anglais ne l'ignorait pas et ne se rebuta point. Les armées
françaises avaient éprouvé de nouveaux échecs en Allemagne ; peut-être le
Directoire deviendrait-il plus traitable ; d'ailleurs il importait de montrer
à l'Autriche, à l'Europe, et aussi à l'opinion anglaise, que c'était la
France qui ne voulait point la paix. L'opinion
qui la demandait était beaucoup plus générale et plus vive en France qu'en
Angleterre. En ce moment, le Directoire ne pouvait pas imposer silence par
des victoires. L'Allemagne était évacuée, et l'on recommençait à s'inquiéter
pour l'Italie où l'Autriche dirigeait de nouveau des forces considérables. Le
ministre des relations extérieures accorda le passeport que demandait lord
Grenville. Cependant le bruit se répandait que des négociations allaient être
ouvertes ; qu'un plénipotentiaire anglais était attendu à Paris. Dans leur
impatience, les journaux modérés disaient même qu'il était arrivé, et se
faisaient l'organe de la joie publique ; puis ils assurèrent que le
Directoire l'avait aussitôt renvoyé ; de là ils se livraient à des
discussions pleines de regret et de blâme. Le
Directoire avait commis la faute de créer un journal attitré qui le mêlait
aux controverses de la presse et le compromettait. Un article y fut inséré où
il était dit que, déjà plusieurs fois, l'Angleterre avait semblé désirer la
paix et même annoncé des négociations, qui n'étaient autre chose que des
intrigues pour rejeter sur le gouvernement français l'odieux de la
continuation de la guerre. Les termes du journaliste n'étaient nullement
ménagés. « L'astucieuse duplicité, le style punique, l'ambitieux gouvernement
de l'Angleterre : » — telles étaient les expressions employées dans cette
discussion. — « On ne croira point aux pacifiques intentions du ministère
anglais quand on saura que son or et ses intrigues, ses menées ouvertes et
ses insinuations obsèdent plus que jamais le cabinet de Vienne et sont l'un
des principaux obstacles aux négociations que ce cabinet serait porté de
lui-même à entamer sur la paix. » Le
ministre des relations extérieures avait plus de convenance et montrait
davantage l'esprit de négociation dans ses pièces officielles. En adressant,
le 5 octobre, un passeport à lord Grenville, Charles de Lacroix ajoutait : « Le
Directoire espère que les négociations auront une heureuse issue. » Ainsi
le roi d'Angleterre pouvait, dans le discours de la couronne[4], parler de « l'envoi d'un
plénipotentiaire à Paris et du désir de voir cette démarche servir au
rétablissement de la paix générale. » Les
adresses des deux chambres témoignèrent que cette espérance était acceptée
par le parlement. Un discours de lord Fitz William à la chambre des lords,
exprima des doutes sur le succès des négociations. « La
France, disait-il, a-t-elle jamais désavoué le système de désorganisation qui
est la cause de tous ses maux ? A-t-elle renoncé au dessein publiquement
avoué de révolutionner les autres pays de l'Europe ? Ne suit-elle pas encore
ce projet à Milan et dans toute l'Italie ? Le gouvernement anglais
pourrait-il approuver aujourd'hui ce système après avoir si souvent déclaré
que c'était uniquement pour ce motif qu'il ne déposerait pas les armes ?
Acceptera-t-il pour condition que la France doit posséder les Pays-Bas et
avoir pour limites le Rhin et les Alpes ? » De son
côté, le Directoire, par un message du 10 octobre, annonça au conseil des
Cinq-Cents la prochaine ouverture des négociations, mais ce fut en comité
secret. Le texte du message était, en termes plus mesurés, une répétition de
l'article que le Directoire avait fait insérer dans son journal ; il ajoutait
que le moyen véritable de préparer la paix était de se préparer fortement à
continuer la guerre. Peu de
jours après, un nouveau témoignage des intentions du Directoire ne laissa
plus aucune espérance du succès des négociations. Avant même qu'elles fussent
commencées, il était évident que les ouvertures de paix, sincères ou
simulées, ne seraient pas accueillies.ni même examinées. Des
lois de 1793 avaient prohibé les marchandises anglaises : ces lois portaient
le caractère de tyrannie et de violence qui signalaient toutes les mesures de
cette époque. Armé du texte légal, un tribunal aurait pu condamner à vingt
ans de fer, l'individu qui était revêtu d'un habillement d'étoffe anglaise.
Ces lois étaient tombées en désuétude. Le gouvernement en tenait si peu de
compte, que les marchandises anglaises provenant des prises maritimes étaient
publiquement mises en vente ; l'importation par la voie du commerce était
interdite ; c'était en réalité la seule prohibition. Un bill
venait d'être présenté au parlement d'Angleterre pour autoriser l'exportation
des marchandises anglaises dans les ports des Provinces-Unies et même de la
Flandre autrichienne, qui n'était point reconnue par les Anglais comme un
territoire français. Le
Directoire considérait cette mesure comme une preuve certaine de la détresse
du commerce anglais et de l'encombrement de produits fabriqués qui allait
augmenter l'embarras des finances et causer sa ruine. «
Voulez-vous, disait-il, priver nos ennemis de leurs plus grandes ressources ?
Voulez-vous forcer le gouvernement britannique à traiter sincèrement de la
paix ? Un des plus puissants moyens d'y parvenir sera de proscrire le débit
et la consommation des marchandises anglaises dans toute l'étendue de la
République. » L'intérêt
des fabriques françaises et l'encouragement que leur accorderait cette
protection étaient aussi allégués ; toutefois le projet n'établissait cette
prohibition que jusqu'à la paix. Dans le
débat qui s'éleva au conseil des Cinq-Cents, au sujet du message où le
Directoire sollicitait cette mesure, une vive opposition fut d'abord
manifestée. Il fut remarqué que c'était une violation de propriété et qu'il
ne pouvait être défendu de vendre ce qui avait pu être acheté au gouvernement
lui-même ; que même les lois de 1793 avaient reconnu qu'une indemnité serait
due aux détenteurs de marchandises saisies. — « Nous voulons nuire,
disait-on, au commerce anglais, mais non point ruiner les négociants
français. Nous avons tout intérêt à encourager la course de guerre. Le
gouvernement a déjà vendu plus de quarante millions de prises. Voulez-vous
donc faire cesser le dommage réel que nous faisons souffrir au commerce
anglais ? » On réclama aussi contre les visites domiciliaires que la
prohibition de vendre et d'acheter à l'intérieur rendait nécessaires. On
aurait pu croire à une première séance que le projet serait rejeté, tant les
orateurs étaient unanimes à repousser la prohibition du commerce à
l'intérieur ; mais un nouveau rapport de la commission fut mieux accueilli ;
elle insista davantage sur la protection qui serait profitable aux
manufactures françaises. Elle fit surtout de cette loi une question de
patriotisme ; elle parla des mauvais citoyens qui feraient personnellement
usage des marchandises anglaises. Le projet de loi ne les atteint pas ; nous
n'avons pu prévoir un tel délit ! — « il s'agit du salut public ; vous ne
repousserez pas ce projet. » Il fut
donc adopté ; le conseil des Anciens le sanctionna, mais la discussion n'y
eut pas un caractère politique ; elle s'établit plutôt sur la préférence qui
pouvait être accordée soit au régime commercial, soit au système de
protection. Cependant
lord Malmesbury était arrivé à Paris le 21 octobre ; sa présence y avait
répandu une impression de contentement et d'espérance. Le désir de la paix
était presque universel, mais ne pouvait avoir aucune influence sur la
conduite du gouvernement qui tenait compte seulement de l'opinion du parti
révolutionnaire. Le
Directoire voulut toutefois se mettre en règle avec le sentiment public qui
se déclarait si manifestement pour la paix comme le témoignait le langage des
journaux. Son organe avoué, le rédacteur inséra un article ainsi conçu : — «
Lord Malmesbury, envoyé d'Angleterre, est arrivé à Paris et s'est présenté
chez le ministre des relations extérieures. Si la sincérité des vœux
pacifiques que manifeste le gouvernement anglais, répond aux conjectures
qu'on peut tirer de l'éclat de cette ambassade, on peut assurer que rien ne
s'opposera à une paix prochaine. Le vœu du gouvernement français est connu ;
il n'a jamais négligé de traiter de la paix avec toutes les puissances qui
s'y sont montrées disposées ; il n'a rejeté aucune des propositions qui lui
ont été faites, lorsqu'elles s'accordaient avec les droits et la dignité de
la République. » Cette
ambassade était en effet nombreuse et brillante. Lord Malmesbury avait amené
avec lui lord Lewison Gower, fils du marquis de Staffort, alors fort jeune et
qui depuis, sous le nom de lord Grenville, a été longtemps ambassadeur en
France. M. Ellis, qui a eu ensuite une position importante parmi les hommes
politiques d'Angleterre, était un des secrétaires de l'ambassade. Le
dessein du ministère anglais était évidemment d'arriver à une pacification
générale et de prévenir une transaction séparée entre l'Autriche et la
France. Dans cette vue, le plénipotentiaire anglais proposa d'abord une
condition préliminaire, qui ne pouvait pas être admise par le ministre des
relations extérieures. Il posait, comme point de départ de la négociation,
le' retour complet aux limites territoriales, telles qu'elles étaient avant
la guerre. Chaque puissance belligérante aurait renoncé aux conquêtes qu'elle
avait pu faire depuis le commencement des hostilités. L'Angleterre paraissait
ainsi agir avec un entier désintéressement ; elle aurait eu à restituer, à la
France les colonies dont elle s'était emparée, mais la France aurait renoncé
aux conquêtes qu'elle avait faites sur ses frontières, la Belgique, la rive
gauche du Rhin, la Savoie, le comté de Nice et les territoires qu'occupaient
ses armées en Italie. Le
ministre lui opposa d'abord une difficulté de forme en lui demandant s'il
avait des pouvoirs pour négocier au nom des puissances alliées de
l'Angleterre. Lord
Malmesbury répondit que rien n'empêchait de s'expliquer d'abord sur le
principe de compensation. — « Mais, ajoutait le plénipotentiaire
français, pouvez-vous annoncer explicitement comment ce principe recevrait
son application en ce qui concerne la République et la Grande-Bretagne ? » —
« Je vais expédier un courrier pour demander des instructions sur ce point, »
répliquait lord Malmesbury. Dès le
lendemain le Directoire, après avoir pris connaissance du rapport où son
ministre rendait compte de la première conférence, lui adressa une réponse,
qui fut en même temps envoyée aux journaux et rendue publique. Le
style de cette pièce et la publicité qui lui était donnée, témoignaient un
grand oubli des convenances et des procédés suivis habituellement dans une
négociation qu'on ne veut pas rompre. Le
Directoire qualifiait la proposition de lord Malmesbury de moyen dilatoire ;
« il lui reprochait de multiplier les combinaisons, de compliquer les
difficultés et surtout de tendre à la formation d'un congrès dont les formes
seraient lentes. » Dans
son ignorance des égards que se doivent mutuellement des gouvernements qui
traitent ensemble et les hommes qu'ils ont choisis pour les représenter, le
Directoire croyait garder des ménagements en parlant de la sorte : — « Sans
rien préjuger contre les intentions de lord Malmesbury, sans supposer qu'il
ait reçu des instructions secrètes contraires à ses pouvoirs ostensibles ;
sans prétendre que le double but du gouvernement britannique soit d'écarter
par des propositions générales, les propositions partielles des autres
puissances et d'obtenir du peuple anglais les moyens de continuer la guerre,
en rejetant sur la République l'odieux d'un retard qu'il aurait rendu
nécessaire, le Directoire ne peut se dissimuler que les propositions de lord
Malmesbury ne présentent qu'un espoir éloigné de la paix. » Le
Directoire terminait en disant qu'il s'empresserait de répondre aux
propositions précises qui lui seraient faites dès que lord Malmesbury
pourrait présenter des pouvoirs émanant des puissances alliées de la
Grande-Bretagne. Lord
Malmesbury fut offensé d'un tel langage ; il déclara dans une note du 27
octobre « qu'il était au-dessous de son roi de faire la moindre réponse à des
soupçons aussi odieux que révoltants, destinés à apporter de nouveaux
obstacles à une négociation que l'administration française disait vouloir
favoriser ; que la suite et les résultats mettraient dans le plus grand jour
les intentions des deux puissances ; et que ce n'était ni par des imputations
sans fondement, ni par des paroles outrageantes que l'on pouvait prouver un
désir sincère de rendre la paix à l'Europe. » Il
terminait en affirmant que ses instructions lui ordonnaient expressément de
n'admettre aucune proposition où les intérêts de l'Angleterre seraient
séparés de ceux de ses alliés. Non-seulement
le Directoire avait livré à la publicité la pièce dont le plénipotentiaire
anglais se plaignait hautement, mais chaque numéro du journal, avoué comme
son organe, contenait des articles injurieux à l'Angleterre, aux ministres et
même à la personne de l'ambassadeur. — cc Il est à propos, disait le
journaliste du gouvernement, de faire connaître le caractère de fausseté et
d'intrigue généralement reconnu c u dans l'homme que l'Angleterre nous
envoie. » Si le
Directoire, par cette guerre de plume, avait l'espoir de se concilier
l'opinion publique ; s'il cherchait à répandre la conviction que l'Angleterre
ne voulait point la paix et avait envoyé un plénipotentiaire, seulement pour
se donner une apparence mensongère, assurément il s'était mépris. Le seul
résultat de la grossière malhabileté d'une telle conduite, était de changer
une négociation, qui devait être suivie avec dignité et sagesse, en polémique
de journaux. Si quelqu'un avait douté de la résolution où le Directoire
s'était arrêté d'avance, le langage de ses écrivains et des journaux
révolutionnaires aurait démontré qu'il repousserait toute proposition de paix
venant du gouvernement anglais. C'est
que le Directoire ne concevait la pacification de l'Europe que comme imposée
à toutes les puissances, vaincues, soumises et acceptant les dures conditions
qui leur seraient imposées. Un instinct clairvoyant, ou plutôt la conscience
de leurs propres passions, donnait aux révolutionnaires la conviction que la
France gouvernée et tyrannisée par eux serait toujours incompatible avec
l'ordre européen. Ainsi il leur fallait d'immenses victoires pour établir une
domination universelle. En ce
sens, la paix avec l'Angleterre était impossible, car c'était précisément
pour prévenir cette soumission ou cette conquête de l'Europe que M. Pitt
avait youlu la guerre ; c'était dans la même pensée qu'il avait résolu à ne
point traiter sans l'Autriche. D'autre
part, l'espérance de conclure une paix séparée avec l'empereur, en diminuant
et affaiblissant plus ou moins la puissance autrichienne, encourageait le
Directoire à repousser insolemment les propositions de l'Angleterre. En ce
moment il eût même été disposé à traiter avec le cabinet de Vienne et à lui
faire des conditions, moins fâcheuses que ne le voulait le général Bonaparte.
Ce n'était pas que le gouvernement du Luxembourg eût des intentions plus
pacifiques que le vainqueur de l'Italie, mais il s'inquiétait parfois et
n'avait pas la confiance entière que cette suite de triomphes ne serait
jamais interrompue. Un
autre motif expliquait, sinon les procédés, du moins la conduite du
Directoire. Le général Hoche avait conçu le projet d'une descente en Irlande.
Il s'occupait activement à la préparer. Le secret eût été difficile à garder
; d'ailleurs ni le gouvernement ni le général ne cherchaient à cacher leur
dessein et leurs espérances. Quelques Irlandais réfugiés en France
contribuaient à encourager cette entreprise. Les illusions si habituelles aux
émigrés et aux proscrits étaient acceptées comme renseignements ; tout se
disposait dans la marine et dans l'armée de l'ouest pour tenter prochainement
la chance d'un débarquement. Ainsi
le Directoire était déterminé à repousser la négociation que lord Malmesbury
était venu offrir ; mais s'il refusait de traiter avec un plénipotentiaire
anglais la question de la guerre ou de la paix, son étrange conduite le
condamnait à la discuter avec des journalistes ; x elle leur avait été
imprudemment livrée. Ainsi, au lieu d'être examinée avec discrétion, comme il
convenait entre les représentants de deux grandes nations, entre des hommes
accoutumés à. de telles affaires et parlant de ce qu'ils savent, elle était
débattue par l'esprit de parti qui ne connaît ni transaction ni juste milieu,
et marche aux extrêmes sans mission ni responsabilité. Les
journaux modérés commencèrent par se plaindre d'être ainsi provoqués à cette
controverse. — « Cette négociation, disait-on, prend un caractère nouveau
dans l'histoire diplomatique : soit par le ton des pièces officielles, soit
par la publicité qu'on leur donne, il n'est personne qui ne voie où les
articles indécents du rédacteur doivent nécessairement nous conduire. Puisque
nous voulons rendre publiques les négociations, sachons bien que nous allons
être jugés par l'Europe, non pas sur l'éclat de nos victoires, mais sur notre
amour pour la paix. Quel que soit désormais le système de nos alliances, en
dernier résultat, la puissance qui montrera le moins d'ambition, qui se
rendra le moins redoutable aura le plus d'alliés sincères et fidèles. » Les
écrivains qui servaient d'organe à une opinion avide de repos, voyaient dans
la paix une fin mise à la Révolution et n'attachaient aucun prix aux
accroissements de territoire ni aux conquêtes qu'ils croyaient impossibles à
conserver. Les victoires ne leur semblaient heureuses que comme conduisant à
une paix prochaine et glorieuse. — « Que penserait-on de notre gouvernement,
disaient-ils, s'il présentait comme un obstacle à la paix, la fantaisie
absurde et impolitique d'établir en Italie, je ne sais quelles républiques,
qui troubleraient l'équilibre de l'Europe ? Que dirait-on de nous si la'
guerre se prolongeait, si plusieurs États continuaient à être dévastés,
uniquement pour faire triompher les principes révolutionnaires dans un pays
qui ne les appelait pas. Point de paix solide tant que nous paraîtrons
occupés à les propager au dehors. La première loi, le premier besoin des
États, c'est leur sécurité intérieure. » Le
projet d'une expédition en Irlande n'était pas mieux accueilli. — « C'est
encore un roman favori de nos entrepreneurs de révolutions. Soulèvements,
révoltes, insurrections, moyens vils et odieux, quand ne serez-vous plus
comptés parmi les armes diplomatiques ? L'histoire, et la nôtre surtout, a
montré combien vous étiez funestes à tout gouvernement qui veut vous
employer. » - En même temps, les chances de succès que pouvait avoir cette
entreprise étaient discutées : on niait que le débarquement pût être favorisé
par une insurrection. Des bandes de malheureux paysans, poussés au brigandage
par la misère, ne présentaient point la consistance d'une rébellion ou d'une
guerre civile. — « C'est sur la foi de pareilles informations que M. Pitt
tenta la désastreuse expédition de Quiberon, si fatale à la gloire du nom
anglais. » Telles
étaient les discussions des journalistes les plus sensés et les moins
entraînés par l'esprit de parti. D'autres, qui inclinaient au royalisme et
qui poussaient, non pas à une clôture de la Révolution, mais à une
contre-révolution, étaient beaucoup plus violents et injurieux ; ils ne
craignaient point de provoquer et de pousser à bout le parti révolutionnaire
et le Directoire. Avec moins de mesure et plus d'imprudence que leurs
confrères les modérés, ils irritaient les généraux, l'armée et l'orgueil national. Pendant
ce temps-là, les Conseils législatifs, se renfermant avec prudence et
scrupule dans leurs fonctions spéciales, n'intervenaient en aucune façon dans
la question qui importait le plus au pays ; ils ne cherchaient à exercer
aucune influence sur la marche des négociations avec l'Angleterre. Ce fut
à ce moment que le Directoire, de plus en plus irrité et troublé dans
l'exercice de son autorité par les attaques des journaux, appela l'attention
du conseil des Cinq-Cents sur ce scandale et sur les dangers dont l'ordre
public était menacé par cette guerre déclarée au gouvernement. Il se
plaignait surtout, dans son message, des offenses contre les personnes, des
calomnies, des injures, des diffamations qui n'épargnaient aucun des hommes
publics ; il faisait remarquer avec raison que, de toutes les causes qui
peuvent entretenir et envenimer l'esprit de parti, il n'en est pas de plus
actives. Les rancunes, les méfiances, les réactions et les craintes étaient
ainsi suscitées ou entretenues ; des divisions, qui auraient pu l'apaiser,
étaient ainsi indéfiniment prolongées. Le
Directoire s'efforçait de paraître impartial dans ce réquisitoire contre les
excès de la presse, et ne ménageait pas plus les journaux anarchistes que les
journaux royalistes ; il disait combien la critique adressée chaque jour sans
mesure et sans bonne foi à tous les actes des pouvoirs publics, était funeste
en abolissant le respect dû aux lois ; il traitait d'hypocrisie les
invocations continuelles à la Constitution. « Les fausses nouvelles et
l'appréciation arbitraire des circonstances du moment, servent les
spéculations de l'agiotage, égarent l'opinion publique en présentant un
tableau affligeant de la situation ; ainsi on décourage les espérances des
bons citoyens et l'ardeur des soldats ; on perpétue la guerre en feignant de
désirer la paix. « Quel
moyen avons-nous pour combler le précipice où un tel état de choses nous
entraîne ? Les lois sont insuffisantes ; on en élude l'application ; les
journalistes de tous les partis ont été vainement poursuivis ; juges et jurés
n'osent pas prononcer ; cet état convulsif ne cessera que par quelque mesure
nouvelle qui mettra un frein à la licence des journalistes, qui dissoudra
cette corporation, magistrature nouvelle dont la prétention est d'être la
première de la République ; magistrature inviolable et réclamant le privilége
monstrueux de commander impunément tous les crimes. » Il y
avait beaucoup de vrai dans ce tableau de la presse périodique. Peut-être à
aucune époque de nos révolutions, les journaux n'ont travaillé plus
efficacement à la démolition d'un gouvernement. Le conseil des Cinq-Cents ne
fit pas néanmoins un accueil favorable à ce message. Les applaudissements que
lui prodigua le parti révolutionnaire, les expressions ignobles et violentes
d'un représentant nommé Talot qui, parlant des rédacteurs de journaux, les
appela des polissons, des gredins, des assassins de la patrie, montrèrent que
toute mesure répressive serait destinée à opprimer une opinion pour en
protéger une autre. Telle était la position du gouvernement directorial ; il représentait
non pas les intérêts généraux du pays, mais les intérêts d'un parti, et
n'inspirait pas assez de confiance pour que la majorité des Conseils voulût
augmenter son autorité ; comme il n'avait point fait cesser la guerre entre
les factions, elles voulaient conserver leurs armes. D'ailleurs
un certain respect pour la liberté de la presse s'était encore conservé
depuis les premiers temps de la Révolution ; lorsqu'elle avait été opprimée,
toutes les autres libertés avaient été anéanties : il semblait qu'elle fût
destinée à leur servir de garantie. — «
Voudriez-vous enchaîner la presse ? disait Mailhe, conventionnel ennemi de la
réaction ; non, vous ne voulez pas laisser reparaître le temps d'exécrable
mémoire où les écrivains étaient traînés à l'échafaud. Réprimez la calomnie ;
mais gardez-vous d'interdire la censure des actes et de la conduite des
fonctionnaires publics ; vous anéantiriez la liberté française. » Boissy
d'Anglas ajoutait : — « Nous avons récemment rejeté à une immense majorité
des propositions pareilles : la liberté de la presse ! nous la
maintiendrons, nous la défendrons au péril de notre vie ; elle est la
garantie du gouvernement républicain, que nous voulons tous affermir. Quoi !
le Directoire s'élève contre les journaux ! N'est-ce pas lui qui a donné
l'exemple de leurs abus ? N'a-t-il pas fait distribuer des journaux
détestables, où chacun de nous était impudemment calomnié ? Ces journaux
avaient la sanction du gouvernement ; c'est ceux-là qui sont le plus
dangereux. » Ce
message du Directoire n'eut aucun autre résultat que les projets
réglementaires présentés par Daunou ; ils furent discutés longuement,
amendés, et, en définitive, rejetés par le conseil des Anciens. Boissy
d'Anglas, dans sa réplique au message, avait parlé des articles du journal
directorial où le ministère britannique et l'ambassadeur avaient été traités
d'une manière peu conforme au droit des gens. — « Sinistre présage, avait-il
dit, des dispositions avec lesquelles on reçoit, de notre côté, les
ouvertures du négociateur. » — Il fallut donc que le Directoire désavouât son
journal et y fît insérer que les articles officiels étaient les seuls qui passaient
sous les yeux du Directoire. Cependant
la négociation ne commençait pas : le plénipotentiaire français demandait que
« les objets de compensation réciproque fussent nominativement désignés. » —
Le plénipotentiaire anglais insistait sur l'acceptation formelle du principe
de compensation, à moins que le Directoire ne voulût présenter un autre
principe qui pût servir de base à la négociation. Ni le
Directoire ni les ministres anglais n'étaient en disposition de la commencer.
Lord Malmesbury attendait une réponse de Vienne ; il avait écrit que le
gouvernement français ne le regarderait pas comme autorisé à traiter des
intérêts de l'Autriche tant qu'il n'aurait pas des pouvoirs émanant de
l'empereur. Or, M. de Thugut avait répondu que l'empereur enverrait un
plénipotentiaire dès que le principe d'une pacification générale serait
admis. De son
côté, le Directoire poursuivait son projet de traiter séparément avec
l'Autriche. Avant la retraite des armées de Jourdan et de Moreau, il avait
espéré imposer par la crainte un traité tel qu'il le souhaitait. Dans
cette présomption, il avait chargé le général Bonaparte d'écrire à l'empereur
une lettre menaçante où il lui annonçait que si Sa Majesté impériale
n'envoyait pas un plénipotentiaire à Paris pour traiter de la paix, l'armée
française marcherait sur Trieste et ruinerait tous les établissements que
l'Autriche avait sur l'Adriatique. Il n'y
avait rien à se promettre d'une démarche aussi inconvenante[5]. Néanmoins, le général
Bonaparte écrivit cette lettre[6]. Elle fut confiée à un agent
qui ne se présentait que comme simple courrier de cabinet, mais à qui avaient
été données quelques injonctions verbales et que le général avait autorisé à
entrer en conversation avec M. de Thugut. La lettre était si étrange, la
manière dont elle arrivait prouvait une telle ignorance des habitudes
diplomatiques et de l'étiquette des cours, que le prétendu courrier ne fut
admis par personne et fut garde à vue. Le comte de Collowrath fut le seul
dans le conseil qui opina pour prendre en considération cette ouverture
pacifique. On se borna à faire savoir indirectement au gouvernement français
qu'aucune proposition ne pouvait être reçue si elle n'était pas faite dans
les formes consacrées dans la diplomatie. Après
les revers qui avaient ramené les armées françaises sur le Rhin, au moment où
de nouveaux et puissants efforts de l'Autriche menaçaient l'armée d'Italie et
donnaient de l'inquiétude même au général qui la commandait, le Directoire
devait désirer plus fortement encore de faire la paix avec l'empereur ; il
crut encore possible de traiter à part de l'Angleterre. Pendant le séjour de
lord Malmesbury, une nouvelle négociation fut tentée avec l'Autriche. A ce
moment, la campagne d'Arcole n'était pas encore commencée : le mouvement
d'Alvinzy et de la formidable armée qu'il commandait donnait de justes
inquiétudes. Le
Directoire choisit pour négociateur le général Clarke. Il avait alors une
position importante ; employé depuis longtemps dans le bureau militaire du
comité de salut public, il avait eu toute la confiance de Carnot. Elle
n'était pas moindre depuis le régime directorial. Clarke passait pour avoir
une grande part dans les projets et les instructions que Carnot envoyait aux
généraux ; on le croyait le principal auteur de la détermination prise de
tenter une descente en Irlande. Compatriote des réfugiés qui souhaitaient et
conseillaient cette expédition, il partageait, disait-on, leurs illusions. Du
reste, S le général Clarke était un parfait honnête homme ; ses habitudes de
société et ses bonnes façons le plaçaient au-dessus des agents que le
Directoire avait jusqu'alors voulu employer dans ses relations extérieures. Ses
instructions lui furent données le 16 novembre, pendant que l'armée d'Italie
combattait sur le champ d'Arcole. Il était chargé de négocier, non pas un
traité, ni même des articles préliminaires, mais un armistice entre les
armées françaises et les armées impériales. Il était aussi autorisé à parler
d'un congrès où des plénipotentiaires traiteraient de la paix générale. Les
conditions de l'armistice devaient laisser les armées exactement dans les
positions qu'elles occupaient ; quant au siège de Mantoue, la quantité de
vivres qui pourrait être introduite dans la place serait stipulée. Il
était donc nécessaire que le général Clarke se rendit d'abord à l'armée
d'Italie ; il devait ensuite aller à Vienne, après avoir suivi un itinéraire
qui lui donnerait occasion d'observer quelles étaient les dispositions des
gouvernements ou de l'opinion publique à Turin, à Milan, à Modène, à Bologne,
à Ferrare et à Venise. Afin de
pouvoir traiter séparément avec l'Autriche, le Directoire était disposé à lui
restituer toutes ses possessions d'Italie, et à lui donner en Allemagne les
évêchés de Salzbourg et de Passau et le haut Palatinat, sur la rive droite du
Rhin. — Si l'empereur le préférait, on pouvait lui offrir la plus grande
partie des États du Pape, Bologne, Ravenne, Ferrare, Ancône, en laissant le
Milanais à la disposition de la France. En même temps, le grand-duc de
Toscane deviendrait roi de Rome ; Florence serait donnée au duc de Parme et
le roi de Naples aurait aussi sa portion des États romains, car dans ce
projet, la souveraineté temporelle du Pape était anéantie. — Un troisième
projet pouvait encore être proposé. L'Autriche aurait reçu toutes les
compensations en Allemagne ; la Bavière, les électorats ecclésiastiques, les
évêchés souverains, le haut Palatinat lui auraient été donnés, hormis ce
qu'il conviendrait d'attribuer à la Prusse. La maison palatine de Bavière
serait transportée en Italie pour y posséder, avec le titre de roi des
Romains, la plus grande partie des États du Pape. Le duc de Modène, le
grand-duc de Toscane recevraient des augmentations de territoire. Telle
était, telle a toujours été la politique révolutionnaire. Il lui fallait une
Europe nouvelle ; les souverains qu'elle consentait à conserver devaient
recevoir une investiture de la France renouvelée. Aucune
communication ne fut faite à lord Malmesbury ; mais comme le Directoire
voulait la publicité, ou ne savait pas s'y soustraire, la mission du général
Clarke devint le thème des articles de journaux et le rédacteur-eut à s'en
expliquer. Ce fut avec une apparence de ménagement. Il disait que c'était une
négociation militaire destinée à arrêter l'effusion du sang, en attendant
l'issue des négociations déjà entamées. Le
général Clarke arriva à Milan le 1er décembre. Il y trouva le général en chef
revenu de Vérone, après avoir repoussé Alvinzi. Le blocus de Mantoue n'avait
pas été interrompu, et l'on devait compter sur une capitulation qui tarderait
tout au plus de deux mois. Les renforts tant attendus arrivaient chaque jour.
Il n'y avait plus aucune inquiétude à concevoir. Un
armistice eût donc contrarié les projets et les espérances du général
Bonaparte. Il en parla en ce sens à l'envoyé du Directoire ; il lui remit
même une note pour le détourner de cette négociation. — « Mantoue, disait-il,
recevra des approvisionnements malgré tous les arrangements qu'on pourrait
faire. Au mois de mai, la place deviendra imprenable à cause des chaleurs.
Rome est en guerre avec nous ; il faudra s'avancer dans l'État de l'Église,
qui est inabordable en été. L'empereur recrutera son armée plus facilement
que nous ne recruterons la nôtre, car il en est plus près. Les Autrichiens
auront au mois de mai des forces supérieures. Dès qu'on ne se battra plus,
notre armée se débandera. Dix ou quinze jours de repos lui feront du bien ;
trois mois la perdraient. L'armistice rendra la paix plus difficile et moins
probable. Quand nous aurons Mantoue, l'Autriche sera trop heureuse de nous
accorder la limite du Rhin. » L'envoyé
du Directoire ne pouvait se dispenser de remplir sa mission ; il répondit en
développant les motifs qui rendaient la paix désirable pour le Directoire. Il
éleva des doutes sur le siège de Mantoue, qui pouvait être encore troublé par
une nouvelle invasion des Autrichiens. — « Nous avons été à deux doigts de
perdre l'Italie. Pendant un armistice de six mois, nous pourrions nous y
établir et nous y faire des amis et des auxiliaires. » Clarke
insistait bien davantage sur l'état intérieur de la France, tel qu'en
jugeaient Carnot et le parti modéré qui avait déjà la majorité dans les
conseils, qui deviendrait plus fort après les prochaines élections et qui
représentait évidemment l'opinion publique, — « La lassitude de la guerre se
fait sentir partout- ; le peuple souhaite ardemment la paix ; les armées
murmurent ; l'armée d'Italie elle-même la désire. Le Corps législatif la
commande, n'importe à quelles conditions. Il refuse déjà au Directoire les
fonds nécessaires pour la guerre. Les finances sont détruites, l'agriculture
manque de bras. La guerre favorise une immoralité qui perdra la République.
Tous les partis harassés veulent la fin de la Révolution. Si la misère se
prolonge, lé peuple cherchera un remède dans des révolutions nouvelles, et
nous aurons, pendant vingt ou trente ans, tous les fléaux qu'elles amènent.
La paix est même indispensable si nous voulons réchauffer l'enthousiasme
national nécessaire pour vaincre. Nous sommes vainqueurs ; nous occupons
l'Italie, les conditions de la paix ne peuvent être qu'honorables pour nous.
» Le
général Bonaparte ne pouvait envisager la question de l'armistice et de la
paix sous ce rapport. Il ne connaissait d'autre réponse aux objections,
d'autre solution aux embarras, d'autre remède aux souffrances qu'une victoire
prompte et grande : il y comptait. Les
discussions écrites ou verbales se continuèrent encore pendant quelques
jours. Le général Bonaparte les termina, en disant : — « Si vous venez ici
pour faire ma volonté, je vous verrai avec plaisir ; sinon vous pouvez
retourner vers ceux qui vous envoient. » Le
général Clarke ne se défendait plus que par devoir, et pour obéir à ceux qui
l'avaient envoyé ; séduit par l'accueil flatteur du général en chef, par la
confiance qui lui était témoignée ; subjugué par cette parole nette et
puissante, il avait déjà écrit au Directoire : — « Il faut que le général en
chef continue à commander toutes les opérations diplomatiques en Italie. » Toute
sa correspondance exprimait l'admiration. Désormais le négociateur que le
Directoire avait choisi afin de garder la conduite des relations extérieures
allait penser et agir d'après les volontés du général Bonaparte. Mais
les ordres du Directoire étaient positifs. Il fallait s'y conformer, du moins
en apparence. Le général Berthier écrivit donc au général Alvinzi et lui
envoya une lettre du général Clarke adressée à l'empereur, où il sollicitait
la permission de se rendre à Vienne. Il y joignait une note qui lui avait été
remise par le Directoire. Peu de
jours après, Alvinzi transmit la réponse du cabinet de Vienne, qui annonçait
que le baron de Vincent était chargé de conférer avec le général Clarke ; ils
se réunirent à Vicence le 3 janvier 1797. Le général autrichien avait déclaré
que l'empereur ne pouvait recevoir à Vienne un plénipotentiaire de la
république française, puisqu'il ne la reconnaissait pas et que d'ailleurs il
ne traiterait pas séparément de ses alliés. Après avoir passé deux jours à
Vicence, le général Clarke retourna au quartier général. La
négociation entamée à Paris ne pouvait faire aucun progrès pendant que le
Directoire en poursuivait une autre qui était incompatible avec les
instructions de lord Malmesbury. Comme la guerre continuait en Italie, de
manière à changer d'un jour à l'autre la situation des puissances qui avaient
à traiter, la présence du plénipotentiaire anglais avait une apparence
d'inutilité qui lassait l'opinion française. Une
circonstance nouvelle vint ajouter à l'incertitude de la politique.
L'impératrice Catherine mourut subitement le 17 novembre. Depuis le
commencement des guerres de la Révolution, elle s'était hautement et avec une
sorte d'ostentation montrée favorable à la cause qui avait réuni les
puissances coalisées contre la France ; elle avait même signé, depuis un an,
un traité d'alliance offensive et défensive ; mais elle ne s'était point
hâtée de mettre ses troupes en mouvement. Ainsi que le comporte la position
géographique de la Russie et le peu d'intérêt réel qu'elle prend aux affaires
de l'Occident, l'impératrice se contentait de ne pas rester étrangère aux
questions qui agitaient l'Europe, et tardait à y engager ses armées ou ses
finances. L'Angleterre avait enfin réussi à lever cette dernière difficulté,
et lord Withworth venait de négocier un traité de subsides, moyennant lequel
la Russie s'engageait à faire marcher une armée de soixante mille hommes,
pour se joindre aux forces de l'Autriche et de l'Angleterre ; ce traité
devait être signé par l'impératrice. A sa mort on le trouva sur sa table sans
signature. L'empereur
Paul Ier, en montant sur le trône, sembla d'abord adopter pour règle de
conduite le contraire de tout ce que sa mère avait voulu, projeté ou pensé. Il
ne signa point le traité et révoqua un ukase du 13 septembre 1796, qui avait
ordonné une levée générale, afin d'ajouter cent trente mille soldats à
l'armée russe, d'ailleurs fort négligée pendant le règne de Catherine, et qui
ne ressemblait point à ce qu'elle a été depuis. L'Autriche
était donc exposée à continuer la guerre sans avoir un seul allié sur le
continent, sans qu'aucune armée auxiliaire vînt se joindre à ses armées ; car
l'Angleterre n'était pas encore préparée à combattre la république française
autrement que par une guerre maritime. Toutefois, lorsque le cabinet impérial
eut refusé de recevoir le général Clarke, lorsqu'il eut de nouveau assuré le
gouvernement anglais que l'Autriche ne négocierait point une paix séparée,
lord Malmesbury reprit les conférences ; elles avaient été suspendues depuis
qu'il avait demandé des instructions nouvelles à son gouvernement. Il
pouvait maintenant répondre au plénipotentiaire français qui, sans repousser
absolument le principe de compensation, avait demandé quelles conséquences le
cabinet anglais voulait déduire de ce principe ; c'est-à-dire quelles
restitutions il demanderait à la France et quelles restitutions il lui
offrirait. Les
instructions envoyées à lord Malmesbury articulaient formellement les
conditions que l'Angleterre proposait à la France pour lui restituer les
colonies dont elle s'était emparée : — « L'empereur devait être remis en
possession de tous ses États, tels qu'il les possédait avant la guerre. —
L'Italie serait évacuée par les troupes françaises, avec engagement de ne pas
intervenir dans ses affaires intérieures. La paix serait conclue avec
l'Empire. » Le
plénipotentiaire anglais ne présenta point ces conditions d'une manière
péremptoire et absolue ; il avait, sinon l'espérance, du moins le désir de
conduire sa négociation à bonne fin. Sa note, qui accompagnait ces
propositions, indiquait que la France pourrait faire admettre la nécessité
d'un règlement de frontières, qui ajouterait à son ancien territoire des
forteresses et des positions essentielles à sa défense. Cela s'appliquait à
Namur, Liège et Luxembourg. Le
ministre français remercia lord Malmesbury de lui avoir fait connaître quelle
interprétation pouvait être donnée aux articles que le cabinet anglais lui
avait transmis ; cette communication était confidentielle et non pas
officielle. Les conditions lui paraissaient inadmissibles, évidemment
désavantageuses à la France et peu d'accord avec l'issue victorieuse de la
guerre ; d'ailleurs la constitution de la République interdisait au
gouvernement la faculté de disposer d'un territoire réuni à la France par des
lois. Lord
Malmesbury remarquait que cette prise de possession, quelle qu'en fût la
forme, ne constituait pas un droit, et que l'Angleterre pourrait tout aussi
bien alléguer les termes du traité qui la liait à l'empereur et s'exprimait
ainsi : — « Les deux parties contractantes s'engagent réciproquement à
ne point poser les armes, sans avoir obtenu la restitution de tous domaines
ou territoires qui appartenaient à l'une ou à l'autre avant la guerre. » L'article
de la constitution française n'était pas, en effet, un argument admissible
par les puissances étrangères. Le partage de la Pologne, l'accroissement de
territoire, de population et de revenu qu'avaient ainsi obtenu l'Autriche, la
Prusse et la Russie ; la justice et la nécessité de maintenir la balance de
l'Europe, étaient des motifs plus réels pour qu'une augmentation
correspondante fût attribuée à la France. La
réponse de lord Malmesbury fut remarquable, mais n'atténuait point la force
de cette objection. « Vous-même, disait-il, ne m'avez-vous pas fait
remarquer que la République n'était plus dans la décrépitude monarchique. Je
puis dire avec vous que la France, par son changement de gouvernement, a
acquis une force et une puissance bien supérieures à ce que pourrait lui
ajouter un accroissement de territoire. Déjà la France monarchique était un
objet de la préoccupation, pour ne pas dire de la jalousie des États
européens ; elle est devenue plus puissante par sa constitution républicaine.
Ainsi, elle peut donner plus d'inquiétude, et toute addition à son territoire
pourrait jeter l'alarme dans toute l'Europe. » Le
ministre présenta alors le système de compensation, tel que le Directoire
l'avait conçu. Les électorats et souverainetés ecclésiastiques de l'empire
d'Allemagne en auraient fait les frais. On instituerait de nouveaux
électeurs, comme par exemple le duc de Brunswick, le stathouder, et le duc de
Wurtemberg. Ainsi serait renouvelé l'édifice gothique de la constitution
germanique. Un tel projet ne pouvait être produit dans la négociation,
surtout lorsque l'empereur n'y prenait encore aucune part. Lord
Malmesbury, cherchant toujours à persuader au plénipotentiaire français que
les conditions laissaient à la République de notables avantages, indiquait
que la Savoie, le comté de Nice et Avignon, pourraient ne pas être contestés
à la France. Rien ne
pouvait persuader au ministre de renoncer à la Belgique et à la rive gauche
du Rhin ; le Directoire dans cette volonté avait réellement, quel que fût le
désir général de la paix, l'appui d'une forte opinion. Toutefois les
conversations se prolongèrent, et d'autres points y furent traités ou du
moins mis en question. La
cession de la partie espagnole de Saint-Domingue, stipulée par le traité de
Baie, sembla un des objets où il serait impossible de s'entendre avec
l'Angleterre. Lord Malmesbury se déclara aussi obstinément opposé à la
restitution du cap de Bonne-Espérance à la république batave. La
conférence se termina par l'assurance répétée et formelle qu'en aucun cas et
quel que fût le système de compensation qui serait adopté, le roi
d'Angleterre ne consentirait pas à la possession des Pays-Bas autrichiens par
la France. Le ministre français répondait que s'il en était ainsi la
difficulté était insurmontable. Cette
conférence se passa en termes si convenables, Delacroix y montra tant de
politesse, son langage avait tellement pris le ton de la conciliation, que
lord Malmesbury eut quelque fois l'impression que la négociation pourrait
continuer. Il s'étonnait que le ministre eût la permission d'être si mesuré
et si peu tranchant, lorsque le Directoire était évidemment déterminé à ne
point faire la paix. Les
dernières paroles de la note laissée par le plénipotentiaire anglais, étaient
comme avait été sa conversation, pacifiques, du moins par la forme, et
destinées à mettre la rupture des négociations à la charge du gouvernement
français. Il était prêt, assurait-il, dans le cas où les conditions de paix
ne seraient pas tenues -pour acceptables, à chercher, de concert avec le
Directoire, un contre-projet ; il y emploierait la franchise et l'esprit de
conciliation conformes aux vues sincères et pacifiques de sa cour. Quatre
jours après, le 19 décembre, le ministre des relations extérieures, par ordre
du Directoire, adressa à lord Malmesbury la pièce suivante : « Le
Directoire exécutif n'écoutera aucune proposition contraire à la
Constitution, aux lois et aux traités qui lient la République, et il est
notifié à lord Malmesbury de se retirer de Paris dans les vingt-quatre heures
avec toutes les personnes qui l'ont accompagné ou suivi et de quitter
immédiatement avec elles le territoire de la République. » Le
surlendemain le journal du Directoire insérait un article conçu en ces termes
: « Après avoir parcouru tout le cercle des moyens évasifs et dilatoires,
lord Malmesbury a été forcé enfin de s'expliquer catégoriquement ; ses
propositions étaient toutes contraires à la Constitution, aux lois et aux
traités ; il proposait à la France la honte et la perfidie, on lui a enjoint
de partir. » Tel
était le style de la diplomatie révolutionnaire. L'intention du Directoire ne
pouvait être douteuse ; il n'avait pas voulu un instant traiter de la paix
avec l'Angleterre. Dès le 15 décembre, avant les conférences des
plénipotentiaires, l'escadre française, formée de vingt et un vaisseaux de
ligne et de bâtiments de transport portant une armée de vingt-cinq mille
hommes, avait mis à la voile et quitté la rade de Brest. Beaucoup
d'espérances étaient placées sur cette expédition en Irlande. Le général Hoche
la préparait depuis plusieurs mois ; il avait, ainsi que le Directoire, pris
une confiance entière dans les réfugiés qui promettaient une insurrection
générale et qui entretenaient des relations suivies avec les associations
secrètes ou les chefs de bandes dont l'île était infectée. L'escadre
était commandée par le vice-amiral Morard de Galle ; à peine fut-elle sortie
de la rade qu'elle fut dispersée par la tempête, le 27 décembre. La division
commandée par le contre-amiral Bouvet entra dans la baie de Bantry ; elle
portait environ dix mille hommes ; mais la frégate que montait le général en
chef avait été séparée de l'escadre par un coup de vent ; on n'en avait
aucune nouvelle. Le commandant refusa de débarquer les troupes de terre tant
que le général n'aurait pas rejoint ; il passa ainsi quelques jours au
mouillage, puis remit à la voile et rentra à Brest où étaient revenues aussi
les autres divisions, après avoir perdu deux vaisseaux et trois frégates. Après
ce triste mécompte, le sort de la paix et de la guerre ne pouvait plus être
décidé qu'en Italie. Après avoir repoussé Alvinzi sur la Brenta et
Davidowitch dans les défilés du Tyrol ; après avoir placé ses divisions de
manière à garder Vérone et la ligne de l'Adige en protégeant le siège de
Mantoue, le général Bonaparte passa tout le mois de décembre à Milan. Il s'y
occupa de la tâche difficile d'établir le bon ordre dans l'administration
militaire et dans le service de fournitures. Pour y réussir il aurait fallu
des circonstances plus calmes, un loisir plus complet ; ses efforts avaient
peu de succès. Le Directoire, qui se plaignait de cet état de choses, ne
faisait rien pour aider le général à le réformer ; le choix de ses agents
était mauvais ; les fripons avaient des protecteurs à Paris et aussi parmi
les généraux de l'armée d'Italie qu'il fallait ménager, tant leur vaillance
et leurs mérites militaires les rendaient importants. Une
autre occupation de cet intervalle de repos c'était le patronage des
républiques qui se formaient dans les provinces occupées par l'armée
française. L'intention du général-était d'en créer une seule, vaste et
puissante ; mais en attendant, il laissait un libre cours à l'ardeur
d'indépendance des hommes principaux qui étaient chefs de cette opinion dans
chaque province. Il y eut d'abord trois républiques, à Milan, à Bologne, à
Modène ; chacune avait plutôt une administration qu'un gouvernement. Le
général en chef leur demandait une perception régulière des contributions en
argent ou en nature destinées à l'entretien de l'armée. Il cherchait aussi à
profiter de la bonne volonté que leur inspirait l'espoir de l'indépendance
italienne pour recruter des soldats dont il forma une division. Une légion de
réfugiés polonais avait été mise au service de la république de Milan ; mais
elle ne fut pas d'abord employée contre les armées autrichiennes ; car la
plupart étaient sujets de cette puissance depuis qu'elle s'était emparée de
leur malheureuse patrie. Le
devoir qu'il imposait le plus absolument à ces nouveaux républicains, c'était
le maintien de la tranquillité publique ; il voulait que cette transformation
de la souveraineté et du gouvernement ne fût point une subversion de la
société ; les violations .de la justice et de la propriété devaient, selon
ses injonctions, encourir une répression sévère. —
« J'ai été affligé, disait-il[7] au peuple de Modène, de voir à
quels excès se sont portés quelques mauvais sujets. Un peuple qui se livre à
des excès est indigne de la liberté. Un peuple libre est celui qui respecte
les personnes et les propriétés. L'anarchie produit la guerre intestine et
toutes les calamités publiques. Je suis l'ennemi des tyrans, mais avant tout
l'ennemi juré des scélérats, des pillards et des anarchistes. Je fais
fusiller les soldats de l'armée que je commande lorsqu'ils pillent ; je ferai
fusiller ceux qui, renversant l'ordre social, sont l'opprobre et le malheur
du monde. « Voulez-vous
que la république française vous protège ? Voulez-vous que l'armée française
vous estime et s'honore de faire votre bonheur ? Voulez-vous que je puisse me
vanter de l'amitié que vous me témoignez ? Réprimez le petit nombre de
scélérats ; faites que personne ne soit opprimé. Quelles que soient ses
opinions, personne ne peut être arrêté qu'en vertu de la loi. » Il
écrivait à un Milanais qui avait toute sa confiance[8] : — « J'ai lu avec
indignation le détail de la scène anarchique et licencieuse dont vous avez
failli être la victime. Tant que les armées françaises seront à Milan, je ne
souffrirai jamais que les propriétés soient insultées, non plus que les
personnes. En réprimant cette poignée de brigands, qui croient que la liberté
est le droit d'assassiner, qui ne cherchent pas à imiter le peuple français
dans ses moments de courage et ses élans de vertu, mais qui voudraient
renouveler ces scènes horribles et criminelles dont les auteurs seront
l'objet de la haine et du mépris de la France, de l'Europe et de la
postérité, persuadez-vous que la nation française et l'armée que je commande
ne laisseront jamais la hideuse et dégoûtante anarchie s'asseoir sur les
ruines de la liberté. Nous avons des baïonnettes pour exterminer les tyrans,
mais avant tout le crime. » Lorsque
le congrès des représentants de toutes les villes de la Lombardie se réunit à
Milan pour inaugurer la république cispadane, son premier acte fut une
adresse au général en chef[9]. — « Le
citoyen Marmont, envoyé par vous pour veiller à notre sûreté et à la liberté
de nos délibérations, pourra vous dire que nous sommes dignes de notre nouvel
état. Il vous dira comment le nom de notre libérateur donne de l'énergie à
nos résolutions ; recevez, général invaincu, les hommages de l'armée, de
votre valeur et de votre magnanimité. Vous en êtes le père, vous en êtes le
protecteur ; vous seul pouvez lui donner l'immortalité attachée à votre nom.
» La
réponse[10] du général assurait le congrès
de l'intérêt qu'il prenait à la nouvelle république. En même temps il donnait
des conseils : — « Si les Italiens sont dignes de recouvrer leurs droits et
de se donner un gouvernement libre, on verra un jour leur patrie figurer avec
gloire parmi les puissances de la terre. N'oubliez pas que les lois sont
nulles sans la force. Vos premiers regards doivent se fixer sur votre
organisation militaire. La nature vous a tout donné ; vos délibérations
témoignent de votre concorde et de votre sagesse ; il ne vous manque, pour
parvenir au but, que des bataillons aguerris et animés du saint enthousiasme
de la patrie. Vous vous trouvez dans une situation plus heureuse que le
peuple français. Vous pouvez parvenir à la liberté sans révolution. Les
malheurs qui ont affligé la France avant l'établissement de sa Constitution,
seront inconnus parmi vous. L'union régnera entre toutes les classes de
citoyens. Vos sentiments seront en harmonie avec vos principes, et la
république, soutenue par votre courage, vous donnera la liberté et le
bonheur. » Si les
journalistes, qui harcelaient le général Bonaparte, avaient mieux étudié sa
conduite en Italie, ils ne l'auraient point accusé d'être l'ami et le
protecteur du parti jacobin. Par caractère plus que par projet, sans avoir
encore un dessein arrêté, il voulait, non pas les révolutions qui changent la
société, mais les révolutions qui renouvellent le pouvoir et le mettent aux
mains capables d'en faire un grand usage. Il aimait l'ordre comme un moyen
essentiel du succès. Toutefois,
lors même que les écrivains de la polémique et les hommes échauffés par
l'esprit de parti, auraient eu la connaissance prévoyante de son génie, ils
ne lui seraient pas devenus plus favorables. Les royalistes voulaient une
restauration du pouvoir ancien ; le Directoire et la faction révolutionnaire
voulaient conserver le pouvoir dont ils s'étaient emparés ; les modérés
demandaient la paix et la liberté : de telle sorte que la gloire du général
Bonaparte et l'admiration qu'il inspirait, ne faisaient point qu'il eût un
parti en France. Les
négociations avec Rome étaient rompues ; M. Cacault désespérait de les
renouer ; le cardinal Mattei n'osait pas se risquer à conseiller la paix, ni
même la soumission aux articles de l'armistice. L'Autriche avait parmi les
cardinaux un parti passionné et incapable de prudence et de raison ; le
cardinal Albani en était le chef, et le cabinet de Vienne lui dictait son
langage et sa conduite. La défaite des armées autrichiennes, leurs
entreprises déjà repoussées trois fois n'ôtaient point aux conseillers du
Pape la conviction qu'avant peu Mantoue serait débloqué, le général Bonaparte
vaincu et les Français exterminés dans toute l'Italie. La cour de Naples, qui
venait de signer la paix avec la France, encourageait cette téméraire
obstination et faisait espérer qu'elle reprendrait les armes au moment
opportun. Le
Directoire, après avoir été opposé à un traité avec Rome, après avoir rendu
la négociation difficile, préoccupé maintenant de la nécessité de traiter
avec l'Autriche, ne voyait pas, même après la réponse faite au général
Clarke, qu'en ce moment c'était chose impossible : il croyait qu'en signant
la paix avec le souverain pontife, il écarterait une des difficultés qui
entravaient la négociation avec l'Autriche ; il pressait donc le général
Bonaparte et M. Cacault[11]. Le seul
moyen de persuasion qu'il fût possible d'employer avec le Pape, c'était de
marcher sur Rome, ce qui eût été imprudent avant la prise de Mantoue. Il
était urgent de pourvoir à la défense de Bologne, ou plutôt de rassurer la
nouvelle république, effrayée d'un rassemblement de troupes que le
gouvernement romain avait placé sur la limite de la Romagne et des Légations.
Le 6 janvier, un détachement de trois mille Français et de quatre mille
Italiens entra à Bologne, après avoir passé le Pô. Cette démonstration ne
produisit aucun effet à Rome, où l'on savait qu'une nouvelle armée
autrichienne était déjà en mouvement pour débloquer Mantoue. Le
gouvernement autrichien avait mis à profit les deux mois qui venaient de se
passer depuis la bataille d'Arcole ; plusieurs divisions tirées des bords du
Rhin étaient déjà dans le Frioul. Des bataillons d'excellents tirailleurs
avaient été formés dans le Tyrol ; un mouvement national animait toute la
monarchie autrichienne. Les revers éprouvés en Italie n'avaient point
découragé l'enthousiasme inspiré par les triomphes de l'archiduc Charles ;
toutes les villes offraient des bataillons de volontaires ; l'impératrice
avait brodé de ses mains les drapeaux des volontaires viennois. Au
commencement de janvier 1797, l'armée autrichienne était de soixante-cinq
mille hommes, sans compter six mille Tyroliens. Si elle pouvait faire sa
jonction avec la garnison de Mantoue, elle serait de près de cent mille
hommes. L'armée
française avait reçu depuis Arcole un renfort de sept mille hommes. Elle se
composait de cinq divisions. Joubert occupait Rivoli et Bussolingo, sur le
haut Adige, et la rive orientale du lac de Garde ; Rey était à Desenzano,
entre Peschiera et Brescia ; Masséna, à Vérone avec une avant-garde à
Saint-Michel ; Augereau, à Legnago, sur le bas Adige ; Serrurier commandait
le blocus de Mantoue : les positions étaient défendues par des retranchements
; les villes étaient fortifiées ; l'attaque des Autrichiens n'était pas
imprévue : tout était disposé pour l'attendre. Une lettre qu'un agent secret
portait au maréchal Wurmser fut saisie : on connut ainsi le plan de l'ennemi
et ses espérances. Le
quartier général autrichien était à Bassano. Dans les premiers jours de
janvier, Alvinzi mit son armée en mouvement sur deux routes différentes. Il
se dirigea avec quarante-cinq mille hommes sur Roveredo, afin d'attaquer les
Français sur le haut Adige. Le général Provera porta son quartier général à
Padoue pour manœuvrer sur le bas Adige, le passer et arriver sur Mantoue. Le 12
janvier, une division du général Provera attaqua Masséna. Le combat de
Saint-Michel, entre Vérone et Caldiero, coûta neuf cents prisonniers aux
Autrichiens. Ils furent repoussés jusqu'à Caldiero. Le même jour, la division
Joubert avait aussi repoussé l'ennemi au combat de la Corona, en avant de
Rivoli. Le
général en chef avait quitté Bologne dès qu'il avait appris que l'armée
autrichienne se mettait en mouvement ; il arriva à Vérone pendant le combat
de Saint-Michel. Dès le soir, il replia la division Masséna derrière Vérone ;
il croyait en ce moment que l'effort des Autrichiens serait sur le bas Adige,
et il voulait s'y porter sans retard. Le général Duphot s'était retiré sur la
rive droite de la rivière, à Legnago, cédant à des forces très-supérieures. Mais on
apprit dans la soirée du 13 que Joubert était attaqué par toute l'armée
d'Alvinzi, et qu'il ne pouvait se soutenir s'il ne lui arrivait des renforts
; c'était donc sur ce point que le danger était le plus pressant. Joubert
avait dû prendre une position en arrière de la Corona, sur le plateau de
Rivoli, position forte, mais qu'il n'était pas en état de défendre. Il
devenait évident que le principal effort d'Alvinzi était sur le haut Adige ;
que là se déciderait le sort de cette nouvelle campagne. S'il s'emparait de
Rivoli, il ferait sa jonction avec Provera et ils opéreraient ensemble. Aussitôt
le général mit en mouvement les divisions de Masséna et de Rey. Elles étaient
en marche dès la chute du jour ; lui-même partit en poste à huit heures du
soir, avec son état-major. A deux
heures du matin, le 15 janvier, il arriva à Rivoli ; la nuit était sereine,
le clair de lune resplendissant. Accompagné de Joubert et de Berthier, il
passa les dernières heures de la nuit à observer, du haut des différents
sommets de cette région montagneuse, les lignes des feux ennemis. Le
plateau de Rivoli est placé dans l'espace assez étroit qui sépare l'Adige du
lac de Garde. C'est un terrain élevé au-dessus de la rive gauche du lac et de
la rive droite de la rivière ; il est la continuation d'une chaîne de
montagnes qui, descendant du Tyrol en s'abaissant, sépare les deux bassins. C'était
entre le lac et l'Adige que le général Bonaparte voyait clairement la
disposition des colonnes autrichiennes divisées en six campements dont les
feux de bivouacs illuminaient la nuit ; il apprécia leur nombre, qui pouvait
être de quarante mille hommes au moins. Mais ces campements étaient distants
les uns des autres et paraissaient annoncer que l'armée autrichienne allait
manœuvrer pour tourner l'armée française et lui couper toute retraite.
Croyant n'avoir à combattre que l'armée de Joubert, Alvinzi avait dû
concevoir ce projet. Le
général Bonaparte jugea combien il importait de commencer l'attaque avant que
les colonnes autrichiennes, séparées par les distances qu'il venait de
reconnaître, se fussent mises en mouvement ; ainsi elles n'auraient pas le
temps de se porter mutuellement secours et de se réunir. Le
plateau de Rivoli est dominé par une position élevée qui tient à la chaîne
des montagnes. Joubert, n'espérant pas défendre ce poste désigné sous le nom
de la chapelle Saint-Marco, l'avait abandonné depuis quelques heures. Ce fut
sur ce point que la bataille s'engagea à quatre heures du matin. Il
importait de s'assurer du seul passage par où l'ennemi pouvait faire
déboucher sa cavalerie et son artillerie sur le plateau. Les
Autrichiens n'avaient pas encore occupé fortement la chapelle Saint-Marco ;
elle fut reprise assez vite, et la colonne autrichienne fut repoussée sur la
crête qui rattache le plateau à la ligne des montagnes. A neuf heures du
matin, une autre colonne ennemie arriva sur le plateau, mais sans artillerie
ni cavalerie. Ce mouvement menaçait la gauche de l'attaque du général
Joubert, dont les forces étaient inférieures en nombre. Une demi-brigade fut
débordée et rompue. La division qui s'était avancée sur la crête fut même
forcée de reculer, mais elle se défendait avec vigueur. Il y eut un moment où
la victoire semblait assurée aux Autrichiens. La gauche de Joubert ayant
cédé, le centre allait être tourné. Le
général en chef avait couru au village de Rivoli où la division Masséna, qui
avait marché toute la nuit, prenait un instant de repos ; il la mena à
l'ennemi : en moins d'une demi-heure la colonne autrichienne fut mise en
déroute. Ainsi
l'échec éprouvé par la gauche était réparé, et de ce côté tout l'avantage
était aux Français, mais la colonne centrale du général Joubert avait été
contrainte à revenir en arrière ; elle avait abandonné la chapelle de
Saint-Marco, en se repliant vers Rivoli. Les Autrichiens l'avaient occupée de
nouveau et débouchaient sur le plateau. Leurs tirailleurs, dispersés sur le
bord le plus élevé d'un ravin, qui le séparait en deux parties et sur les
rochers qui le dominaient, jetaient quelque désordre dans les lignes
françaises. Là pouvait être décidé le sort de la bataille. Le
général Bonaparte se hâta de faire arriver de la cavalerie et de
l'artillerie. Plusieurs charges de cavalerie eurent un plein succès ; une
batterie de quinze pièces foudroyait les colonnes qui débouchaient par le
chemin étroit et escarpé par où elles gravissaient vers la chapelle
Saint-Marco. Les autres divisions autrichiennes ne pouvaient prendre part à
l'action, car le champ de bataille était inaccessible. L'ennemi fut culbuté
dans le ravin ; Saint-Marco fut repris ; tout ce qui avait débouché sur le plateau
fut fait prisonnier. Pendant
que se donnait la bataille, la colonne la plus rapprochée du lac, à
l'extrémité droite de la ligne autrichienne, et conséquemment la plus
éloignée du plateau de Rivoli, avait fait le mouvement qui lui avait été
indiqué la veille au soir ; elle était, par un long détour, parvenue en
arrière de l'armée française, sans obstacle et sans combat, laissant
seulement une brigade en observation devant un village qu'occupait un
régiment de l'arrière-garde de Masséna. Cette
colonne, que commandait M. de Lusignan, Français au service d'Autriche, était
ainsi arrivée sur la route de Vérone ; on entendait le canon de Rivoli ; on
voyait de loin la bataille : jugeant qu'elle était perdue pour les Français,
les officiers autrichiens criaient : « Nous les tenons ! » Et, en effet, ils
auraient rendu la retraite impossible à une armée battue, mais il ne
s'agissait pas de retraite. Bientôt l'illusion cessa, et ils reconnurent que
les Autrichiens étaient en déroute. Cette colonne n'avait pas d'artillerie ;
elle se vit sans moyen de défense, elle fut canonnée, puis chargée par une
brigade qui rejoignait l'armée française, et fut prise en entier. Le
détachement qu'elle avait laissé en observation fut mis en déroute et en
grande partie tué ou pris. La
division Joubert poussa en avant avec une telle promptitude qu'on crut un
moment que toute l'armée d'Alvinzi serait prise ; il comprit quel était son
danger, il tint ferme avec sa réserve et regagna même un peu de terrain ;
mais la bataille était perdue ; sept mille prisonniers et douze pièces de
canon furent les trophées de la journée. Le général en chef eut plusieurs
chevaux blessés et fut plus d'une fois entouré par l'ennemi. Le même
jour, 18 janvier, le général Provera jetait un pont sur l'Adige au-dessus de
Legnago et passa la rivière. Le général Augereau n'avait pas les forces
suffisantes pour s'opposer à ce mouvement. Le général autrichien avait une
marche d'avance sur lui et s'avança vers Mantoue ; le blocus était compromis.
Le général en chef apprit sur le champ de bataille de Rivoli que l'Adige
était passé ; il laissa à Masséna, à Joubert et à Murât, le soin de suivre
Alvinzi dans sa retraite, et il partit à l'heure même emmenant quatre
régiments ; il avait treize lieues à faire, et arriva au quartier général de
l'armée de siège à Roverbella, en même temps que Provera se présentait devant
Saint-Georges, un des faubourgs de Mantoue. Le général Hohenzollern avait
déjà tenté d'y surprendre une division française et avait été repoussé.
Provera l'investit dans son cantonnement qui était défendu par un fossé et
une palissade. Le général Miollis n'avait que quinze cents hommes ; il se
défendit toute la journée. Provera avait pu facilement communiquer avec
Mantoue par une barque qui traversa le lac. Dès le lendemain, Würmser fit une
sortie avec la garnison sur la digue dont l'entrée était défendue par la
citadelle située près du château de la Favorite. Le
général Victor fut placé avec les quatre régiments arrivés de Rivoli entre la
Favorite et Saint-Georges, pour empêcher la jonction de la garnison et de
l'armée de Provera. Serrurier attaqua la garnison, et Victor l'armée de
secours. Ce fut à cette bataille qu'une des demi-brigades mérita le surnom de
Terrible. Elle aborda la ligne autrichienne, renversant tout devant
elle. La
garnison fut repoussée dans la place ; le général Provera capitula et posa
les armes ; six mille hommes, plusieurs généraux, un parc d'artillerie,
beaucoup de drapeaux tombèrent au pouvoir du vainqueur. Telle fut la bataille
de la Favorite[12]. Pendant
ce temps, une colonne que Provera avait laissée en arrière-garde fut
attaquée, battue et prise par la division Augereau. De toute l'armée de
Provera, il ne s'échappa que deux mille hommes, qui étaient restés sur la
rive gauche de l'Adige. Alvinzi
fut serré de près dans sa retraite ; il perdit encore une colonne de cinq
mille hommes, qui fut coupée et prise. Joubert s'avança vers Trente et s'en
empara. L'armée française occupa de nouveau le Tyrol italien et les passages
qui conduisent en Italie. Masséna marcha vers la Brenta, occupa Bassano et
plaça des avant-postes sur la Piave. Les Autrichiens s'étaient retirés au-delà
de cette rivière ; Augereau était à Trévise. Depuis
que le général Provera avait échoué dans l'entreprise de secourir Mantoue, le
maréchal Würmser ne pouvait plus espérer de s'y maintenir ; depuis longtemps,
la garnison ne recevait plus qu'une demi-ration ; les chevaux étaient mangés.
On lui fit connaître la bataille de Rivoli et la retraite d'Alvinzi. Sommé de
se rendre, il répondit qu'il avait encore des vivres pour un an. Toutefois il
écrivit, le 29 janvier, au général Bonaparte un billet ainsi conçu : — «
Raison de guerre me détermine à vous offrir la place de Mantoue, sous la
condition préliminaire de laisser sortir librement ma garnison avec toute
l'artillerie et les munitions. » — Puis il envoya son premier aide de camp,
le comte de Klenau, pour demander quelles conditions on lui ferait. Pendant
que M. de Klenau conférait avec le général Serrurier commandant du siège, un
officier, enveloppé dans son manteau, assistait à cette conversation :
c'était le général en chef qui, inconnu au général autrichien, l'écoutait en
silence et, sans l'interrompre, le laissait parler des grands
approvisionnements qui restaient encore dans la place ; puis il s'assit
devant une table, prit une plume et se mit à écrire sans que le général
autrichien fît attention à lui. Après une demi-heure, ayant écrit ses décisions
en marge des propositions de Würmser, il se leva et vint prendre part à la
conférence. — « Si Würmser, dit-il, avait seulement pour vingt-cinq jours de
vivres et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait pas une capitulation
honorable ; mais je respecte l'âge, la bravoure et les malheurs du maréchal.
Voici les conditions que je lui accorde s'il ouvre ses portes demain ; s'il
tarde quinze jours, un mois, deux mois, il aura encore les mêmes conditions ;
il peut attendre jusqu'à son dernier morceau de pain. Je pars à l'instant
pour passer le Pô, et je marche sur Rome. Maintenant vous connaissez mes
intentions ; allez les dire à votre général. » M. de
Klenau n'avait d'abord rien compris aux premières paroles de cet officier,
qui venait ainsi se mêler à la conversation ; mais voyant bientôt devant qui
il se trouvait, il prit lecture des décisions du général Bonaparte : « La
garnison sera prisonnière de guerre ; après être sortie de la place, elle
déposera sur les glacis ses armes et ses drapeaux. — Ne seront point
prisonniers de guerre M. le maréchal comte de Würmser, et sa suite ; deux
cents hommes de cavalerie, y compris leurs officiers ; cinq cents hommes au
choix de M. le maréchal, y compris les artilleurs ; MM. les officiers
généraux, ceux de l'état-major et tout autre que M. le maréchal voudra y
comprendre. — Les officiers garderont leurs épées, les généraux conserveront
leurs chevaux ; chaque soldat emportera son sac, chaque cavalier son
portemanteau. — La garnison sera échangée contre des prisonniers français le
plus tôt possible ; les hommes qu'emmènera M. le maréchal promettront de ne
pas servir d'ici à trois mois contre l'armée française. » La
législation révolutionnaire et la rigueur que le Directoire mettait encore à
s'y conformer rendaient impossible de faire une exception en faveur des
émigrés français, qui se trouvaient en assez grand nombre - dans la garnison.
Le général Bonaparte ordonna au général Serrurier de les laisser passer sans
y regarder. Les
articles relatifs aux employés des chancelleries autrichiennes, aux intérêts
de la ville, de ses habitants et des établissements ecclésiastiques ; aux
canonniers de la garde bourgeoise qui avaient servi les batteries, avaient
aussi un caractère de mansuétude et de ménagement. M. de Klenau était loin
d'espérer des procédés aussi généreux ; il avoua que la garnison n'avait plus
de vivres que pour trois jours. Le
maréchal Würmser se montra de même touché de tant de courtoisie ; il écrivit
au général Bonaparte pour lui témoigner sa reconnaissance, et le sollicita de
passer par Mantoue en se rendant à Bologne ; mais le vainqueur ne voulut pas
assister au défilé de la garnison autrichienne. Voir le maréchal à la tête de
son état-major le saluer de son épée lui sembla un manque d'égards pour ce
noble vaincu. — « Je
me suis attaché, écrivit-il au Directoire, à montrer la générosité française
envers le maréchal Würmser, vieillard de soixante-dix ans. La fortune lui a
été très-cruelle ; mais il n'a pas cessé de montrer une constance et un
courage que l'histoire remarquera. Enveloppé de tous côtés, ayant perdu le
Tyrol et la plus grande part de son armée, il a osé concevoir l'espérance de
se réfugier dans Mantoue, dont il était éloigné de quatre journées ; il a
passé l'Adige, culbuté notre avant-garde, et il est entré dans Mantoue.
Enfermé dans cette ville, il a fait deux ou trois sorties ; elles ont été
malheureuses ; mais, à chaque fois, il était en tête. Ses soldats étaient
découragés et affaiblis par les maladies ; mais sa fermeté s'est soutenue
jusqu'au dernier moment. Sans doute il sera calomnié, comme le sont toujours
les malheureux, et peut-être essayera-t-on de le persécuter. » Quelques
jours après, et avant de quitter Mantoue, Würmser expédia un aide de camp à
Bologne pour informer le général Bonaparte d'un complot tramé dans la Romagne
pour l'empoisonner. Les renseignements qu'il transmettait étaient exacts et
donnaient les moyens de prévenir ce crime. La
garnison de Mantoue était encore de vingt mille hommes, dont douze mille
étaient en état de combattre. Pendant le blocus, qui avait duré six mois, et
qui, deux fois, avait été interrompu, vingt-sept mille soldats étaient morts
dans les hôpitaux ou avaient été tués dans les sorties. Le
Directoire et le général Bonaparte avaient résolu de porter enfin la guerre
dans la Romagne et de marcher sur Rome. Les choses en étaient venues au point
qu'il était impossible d'en agir d'une autre sorte avec le gouvernement
pontifical. Les conseillers du Pape et l'aristocratie romaine s'étaient
livrés ouvertement à l'Autriche, et avaient déjà mis des troupes en marche
pour se joindre à l'armée de l'empereur ; des officiers autrichiens les
passaient en revue. Une dépêche envoyée à Würmser et signée de l'empereur,
qui avait été interceptée, ordonnait au maréchal, dans le cas où il serait
réduit à toute extrémité, de sortir de la place avec les troupes qui seraient
en état de marcher, de passer le Pô, de se porter à Ferrare ou à Bologne. —
« Il trouvera de ce côté, disait la lettre, très-peu d'ennemis et de la
bonne volonté pour l'approvisionnement des troupes. » Au
commencement de janvier, un courrier, envoyé par le cardinal Busca,
secrétaire d'État et principal ministre du Pape, avait été arrêté, et la
lettre qu'il adressait à Mgr Albani, neveu du cardinal et chargé d'affaires à
Vienne, fut interceptée. Le général Bonaparte l'adressa au Directoire, lui
donna une grande publicité et en fit une mention expresse dans le manifeste
où il exposait les griefs qui motivaient la guerre déclarée au gouvernement
pontifical. Cette
lettre était, en effet, très-explicite : on y lisait que l'empereur envoyait
le général Colli pour commander l'armée romaine. Le cardinal Busca pressait
la signature du traité qui réglerait les conditions de l'alliance ; il
promettait de temporiser dans les négociations avec les Français : — «
Traiter avec eux, disait-il, serait manquer à l'honneur. » — Toute cette
lettre exprimait des sentiments de haine contre la France et une
préoccupation de toutes les combinaisons militaires et politiques qui pourraient
amener la destruction de l'armée française en Italie. Une
division de cinq mille hommes avait passé le Pô, à Ferrare, dès le 21
janvier. Le général en chef arriva à Bologne, le 1er février, après avoir
conclu la capitulation de Mantoue, qui fut signée le-lendemain. Il fit
afficher son manifeste et les lettres du cardinal Busca. Déjà il avait
ordonné à M. Cacault de demander ses passe-ports et de quitter Rome. Le 2
février, le quartier général était à Imola, dans le palais de l'évêque Barnabé
Chiaramonte ; le 3, la très-petite armée française rencontra l'armée du Pape,
défendant le passage du Senio à Castel-Bolognese. C'était sept ou huit mille
hommes assemblés à la hâte au son du tocsin et animés par des prédicateurs
qui avaient parcouru les campagnes. Les Français avaient pris position ; un
parlementaire se présenta et, de la part de Mgr le cardinal commandant les
troupes du Pape, signifia à l'armée française de ne point avancer, sinon on
tirerait sur elle. Cette menace parut assez burlesque ; on répondit qu'on ne
s'exposerait pas aux foudres de Son Éminence, et qu'on allait rester en
position pendant la nuit. Le
tocsin continuait à retentir dans tout le pays ; la Romagne était en feu. Le
cardinal Busca, ainsi qu'il le disait dans ses lettres, suscitait une guerre
de religion ; il avait réussi à exalter l'opinion populaire. Des
missionnaires prêchaient sur les places publiques ; on parlait de miracles. «
Nous ferons dans la Romagne une Vendée, une autre dans les montagnes de la
Ligurie ; toute l'Italie sera une Vendée, » avait dit le cardinal Busca à M.
Cacault. Afin de
calmer, s'il était possible, les populations, une proclamation fut affichée à
Imola. «
L'armée française va entrer sur le territoire du Pape, elle protégera la
religion et le peuple. Le soldat français porte d'une main la baïonnette,
garant de la victoire ; de l'autre, le rameau d'olivier, symbole de la paix
et gage de sa protection. Malheur à ceux qui, séduits par des hypocrites,
attireront sur leur maison la vengeance d'une armée qui, en six mois, a fait
cent mille prisonniers des meilleures troupes de l'empereur, pris quatre
cents pièces de canon, cent dix drapeaux, et détruit cinq armées. » A
quatre heures du matin le général Lannes, à la tête d'une faible avant-garde,
remonta la rivière, la passa à gué et se rangea en bataille, coupant à
l'armée -du Pape la retraite sur Faenza. Le général Lahoz, soutenu par une
batterie et couvert par une nuée de tirailleurs, passa le pont en colonne
serrée. En un instant cette multitude fut en déroute, abandonnant son
artillerie. Quatre ou cinq cents hommes furent sabrés ; quelques moines qui,
le crucifix à la main, s'efforçaient de rallier les fuyards, périrent dans
cette mêlée ; ce qui était troupe de ligne fut fait prisonnier ; le combat ne
dura pas une heure. Les
Français arrivèrent devant Faenza : c'était une ville entourée de quelques
fortifications ; les portes étaient fermées ; on voyait plusieurs canons sur
les remparts ; le tocsin sonnait ; la population semblait frénétique et
criait des injures aux Français. Il fallut entrer de vive force en enfonçant
les portes. — « C'est comme à Pavie » criaient les soldats, et ils
demandaient le pillage. — «
Non, répondit le général en chef ; à Pavie, ils se sont révoltés après avoir
prêté serment ; ils ont voulu massacrer nos soldats, qui étaient leurs hôtes.
Ici ce sont de malheureux insensés qu'il faut vaincre par la clémence. » Quelle
que fût la volonté du général, plusieurs couvents ne furent pas à l'abri des
insultes ; mais la ville fut sauvée et l'ordre y fut rétabli. Il fallait
aussi apaiser tout le peuple de la province et « mettre fin à ce délire. » Les
prisonniers du combat de Castel-Bolognese furent rassemblés dans le jardin
d'un couvent ; ils étaient encore émus de frayeur et croyaient qu'on allait
les tuer. Le général parut et ils se jetèrent à genoux, demandant grâce de la
vie. Il leur parla en italien. — « Je suis l'ami de tous les peuples d'Italie
et surtout des Romains. Je suis venu pour votre bien, vous êtes libres ;
retournez dans vos familles ; dites-leur que les Français sont amis de la
religion, du bon ordre et du pauvre peuple. » — Ces malheureux, étonnés de
ces paroles de bonté, exprimèrent leur reconnaissance avec toute la vivacité
italienne. Les
officiers avaient été réunis dans le réfectoire ; ils étaient nombreux ;
quelques-uns appartenaient aux familles les plus distinguées de Rome. Le
général se rendit au milieu d'eux : il savait merveilleusement quel langage
il faut parler à chacun et entra en conversation confiante et familière ; il leur
parla de la liberté, de l'indépendance de l'Italie, « des abus du
gouvernement clérical, souvent contraires à l'esprit de l'Évangile. » Il
montrait quelle était la folie de vouloir résister à une armée victorieuse,
aux soldats les plus disciplinés et les plus aguerris du monde. Les
ayant ainsi charmés et persuadés, il leur permit de retourner chez eux, leur
donnant pour toute condition, pour unique preuve de leur reconnaissance, de
faire connaître les sentiments dont il était animé pour toute l'Italie, et
surtout pour le peuple de Rome. Les
effets de cette bonté habile ne tardèrent pas à se produire. Les prisonniers
retournèrent aussitôt, chacun dans sa ville ou sa province, racontant comment
le général les avait traités, ce qu'il leur avait dit, et ses bienveillantes
intentions pour Rome et l'Italie. Les craintes et l'animosité se calmèrent ;
l'opinion devint favorable ; l'armée était reçue joyeusement avec de sympathiques
démonstrations. Forli, Césène, Rimini, Sinigaglia furent occupées sans
opposition. Le clergé s'employait de bonne foi à soumettre les esprits ; les
ordres religieux étaient moins bien disposés, surtout les ordres mendiants. Il y
avait encore une armée pontificale que commandait le général Colli, le même
qui avait eu sous ses ordres l'armée piémontaise lors de Dego et de Mondovi ;
il lui restait trois mille hommes : il avait pris position devant Ancône ;
mais à l'approche des Français il allégua quelques prétextes pour quitter le
service du Pape et se retira avec les officiers autrichiens. La petite armée,
qu'il ne commandait plus, occupait une position assez forte : elle fut cernée
et se rendit sans tirer un coup de fusil. Le général Victor entra dans la
ville et s'empara de la citadelle. Les prisonniers furent traités comme ceux
du Sunio ; ils furent renvoyés en se chargeant de distribuer des
proclamations. La prise d'Ancône était le résultat le plus important de cette
campagne, car le général Bonaparte ne voulait point arriver à Rome. Ancône
était une place forte ; les seuls arsenaux de l'État romain s'y trouvaient.
Le principal commerce se faisait par ce port ; c'était par là qu'étaient
établies les communications avec Venise et Trieste. Si les Autrichiens,
encore maîtres du nord de l'État vénitien avaient pu secourir le Pape,
c'était à Ancône que seraient arrivés par la voie de mer les détachements
auxiliaires et les munitions de guerre. La
population de cette ville redoutait l'arrivée des Français ; elle ne se porta
à aucun désordre, mais elle témoignait son désespoir et son aversion. La
foule se pressait dans une église où, disait-on, la madone avait les yeux
pleins de larmes. Monge, que le gouvernement français avait envoyé pour
recueillir les objets d'art cédés par les traités, examina le miracle,
reconnut par quels moyens il était opéré : on le fit cesser, et le chapelain
qui avait ainsi abusé de la crédulité populaire, afin d'exciter les esprits
contre l'armée, fut arrêté. Le 10
février, le quartier général était à Notre-Dame de Lorette ; c'est dans une
des églises de la ville que se trouve la Casa Santa. Selon la légende, la
maison où a sainte Vierge habitait à Nazareth lorsque l'ange lui annonça
qu'elle serait la mère du Christ fut transportée à Lorette par les anges, à
l'époque où les Sarrasins envahirent la Judée. De tout l'univers chrétien des
pèlerins viennent adorer la madone de Lorette. C'est une statue de bois qui
fut sculptée assez grossièrement dans les premiers siècles de l'Église. Les
présents, les diamants, les joyaux offerts par les pèlerins, ou envoyés de
tous les pays catholiques formaient un riche trésor. Mais le gouvernement
pontifical l'avait fait transporter à Rome. L'armée y trouva encore plus d'un
million en ornements d'or ou d'argent. Le
général Bonaparte envoya cette madone au Directoire, en lui écrivant : — a
Vous en ferez l'usage que vous jugerez convenable. » Elle fut déposée à la
bibliothèque nationale, et le Premier Consul la restitua au Pape à l'époque
du concordat. Peut-être, s'il eût suivi son propre sentiment, aurait-il
respecté ce symbole vénéré par tant de siècles et tant de peuples. Mais il
savait quelle importance La Réveillère-Lépeaux et son entourage de
philosophes ou de théophilanthropes attachaient à ce trophée. Il écrivait en
même temps : — « La seule gloire que l'armée française recherche dans cette
expédition, c'est de donner cet exemple éclatant de son respect pour la
liberté des cultes, pour les personnes et les propriétés. » Le
général en chef eut l'occasion de manifester son éloignement des passions et
de l'intolérance révolutionnaires[13]. Un très-grand nombre de
prêtres français, chassés de leur patrie ou déportés, avaient trouvé un asile
en Italie ; à mesure que l'armée française approchait, ils avaient reflué sur
Rome ; mais lorsqu'elle entra dans les États du Pape, ils se virent sans
refuge ; quelques-uns réussirent à passer jusqu'en Allemagne ; le roi de
Naples leur refusa un asile. Le Pape les avait placés dans des couvents qui
étaient chargés de pourvoir à leur subsistance. Pour s'exempter de cette
hospitalité, qu'ils trouvaient onéreuse, la plupart de ces monastères
alléguèrent la crainte de se compromettre avec les Français vainqueurs en
donnant retraite à des proscrits ; ils les renvoyèrent. Le général publia une
proclamation par laquelle il rassura les prêtres français et ordonna aux
évêques, aux chapitres, aux couvents, de les recevoir et de fournir tout ce
qui pouvait leur donner une existence convenable et douce. Il prescrivait à
l'armée de voir dans ces exilés des compatriotes et des amis. Ce
langage fut compris des soldats. Il y en eut qui, reconnaissant sur cette
terre étrangère l'ancien pasteur de leur paroisse, celui qu'ils avaient été
accoutumés à respecter dans leur enfance et dont le souvenir était pour eux
un sentiment de famille, lui témoignèrent leur vénération et leur
attachement. Déportés comme des criminels par les législateurs
révolutionnaires, échappés aux massacres dont s'étaient souillés des furieux
indignes du nom français, ces pauvres prêtres étaient étonnés et attendris de
recevoir de telles preuves d'affection de ces hommes de guerre. Le
bruit de cette mesure retentit jusqu'en France, et l'approbation générale
étouffa le dépit de quelques Jacobins ; le Directoire lui-même s'associa à la
voix publique. Déjà
l'avant-garde française avait passé l'Apennin et s'avançait vers Rome ; le
gouvernement pontifical avait été d'un tel aveuglement que l'entrée des
Français dans la Romagne, l'occupation d'Imola, l'avant-garde prise sur le
Senio, les portes de Faenza forcées, n'avaient pas diminué l'ardeur guerrière
des cardinaux Busca et Albani. Un consistoire fut assemblé, et sur vingt
cardinaux, quatre seulement se déclarèrent pour la paix. C'est qu'on ignorait
en ce moment à Rome la capitulation de Mantoue. Les illusions se dissipèrent
aussitôt que cette nouvelle fut arrivée, car toutes les espérances reposaient
sur l'armée de Würmser. Un nouveau consistoire fut réuni. Le cardinal Mattei
avait reçu du général Bonaparte une copie des dépêches interceptées du
cardinal Busca. Elles étaient si follement hostiles et injurieuses
qu'évidemment ce n'était pas lui qui pouvait être chargé des négociations :
elles furent confiées au cardinal Mattei. Lorsque
le général Bonaparte avait quitté Mantoue pour marcher contre Rome, il
n'était pas encore décidé sur l'usage qu'il ferait d'une victoire qui n'était
pas douteuse. Il écrivait de Bologne au Directoire[14] : — « Ne
pourrait-on pas, si nous allons jusqu'à Rome, réunir le Modenais, le
Ferrarais et la Romagne et en faire une république qui serait assez puissante
? — Ne pourrait-on pas donner Rome à l'Espagne à condition qu'elle
garantirait l'indépendance de la nouvelle république ? » Les
instructions du Directoire ne l'auraient point détourné de ce projet[15] : — «
Vous êtes trop habitué à la politique, citoyen général, pour n'avoir pas
senti aussi bien que nous que la religion romaine sera toujours l'ennemie
irréconciliable de la République ; d'abord par son essence, et en second lieu
parce que ses sectateurs et ses ministres ne lui pardonneront jamais les
coups qu'elle a portés à la fortune et au crédit des uns, aux préjugés et aux
habitudes des autres. Le Directoire vous invite à faire tout ce qui vous
paraîtra possible, sans compromettre le salut de votre armée, sans vous
priver des ressources nécessaires, sans rallumer le flambeau du fanatisme en
Italie, pour détruire le gouvernement papal, soit en mettant Rome sous une
autre puissance ; soit, ce qui serait mieux encore, en y établissant une
forme de gouvernement intérieur qui rendrait méprisable et odieux le
gouvernement des prêtres ; de manière que le Pape et le sacré collège
perdissent à jamais l'espoir de siéger à Rome, et fussent obligés de chercher
un asile dans un lieu où ils n'auraient aucune puissance temporelle... Le
point essentiel, le but désiré, c'est de détruire, s'il est possible, le
centre d'unité romaine. C'est à vous, qui jusqu'ici avez montré les qualités
les plus distinguées du général, unies à celles d'un politique éclairé, c'est
à vous de réaliser ce vœu, si vous le jugez praticable. Le Directoire s'en
rapporte au zèle et à la prudence qui vous ont constamment dirigé dans votre
carrière glorieuse. Quel que soit le parti que vous prendrez, le Directoire
n'y verra jamais que votre désir de servir votre pays et de ne point
compromettre légèrement ses intérêts. » A
supposer qu'au moment où il était entré dans les États romains, le général
Bonaparte fût réellement animé contre le gouvernement pontifical, il était loin des préjugés et des passions du Directoire.
Ce qu'il avait vu des dispositions du peuple, de l'empire que la religion et
ses ministres avaient sur toutes les classes en Italie, contribua sans doute à le confirmer dans la pensée qu'il avait eue presque
constamment ; il n'eut pas la volonté d'abolir l'unité romaine et de détruire l'autorité souveraine et catholique du
Pape. En outre, il savait que la cour d'Espagne ne verrait point patiemment
une telle révolution ; qu'une guerre avec Naples deviendrait inévitable et
rendrait plus dangereux les nouveaux efforts que l'Autriche allait tenter. Il
prévoyait le moment prochain où l'empereur serait assez vaincu pour traiter
de la paix, et ne voulait pas rendre plus difficile cette paix qui devait
être son œuvre. Le Pape
et son entourage ne savaient pas que la disposition du vainqueur fût aussi
raisonnable et pacifique. Il se préparait à quitter Rome ; les grandes
familles se tenaient prêtes à se réfugier dans le royaume de Naples ; on
emballait tous les objets précieux ; on chargeait les voitures pour
Terracine. La
réponse que le général Bonaparte fit à la lettre du cardinal Mattei calma
cette épouvante. Il écrivit, le 12 février, qu'il accordait cinq jours pour
que Sa Sainteté lui envoyât des plénipotentiaires chargés de traiter
immédiatement de la paix. Le Pape
adressa aussitôt une lettre : « A notre cher fils le général Bonaparte. « Désirant
terminer de bon gré les différends existants entre nous et la république
française, par le moyen de la retraite des troupes que vous commandez, nous
envoyons et députons vers vous, comme nos plénipotentiaires, deux
ecclésiastiques, Mgr le cardinal Mattei parfaitement connu de vous et Mgr
Galeppi, et deux séculiers, le duc don Louis Braschi, notre neveu, et le
marquis Camille Massimi, pour concerter avec vous, promettre et souscrire
telles conditions que nous estimons justes et raisonnables. Assuré des
sentiments de bienveillance que vous avez manifestés, nous nous sommes
abstenu de tout déplacement de Rome, et par là vous serez persuadé combien
est grande notre confiance en vous. Nous finissons, en vous assurant de notre
plus grande estime et en vous donnant la paternelle bénédiction apostolique.
» Les
plénipotentiaires pour la France étaient le général Bonaparte et le citoyen
Cacault. Avant
que la négociation fût entamée, le prince Belmonte arriva au quartier général
de Tolentino ; il était chargé par son souverain d'intervenir en faveur du
Pape, et d'engager le général en chef à entrer en négociation sans aller plus
loin, et à ne pas imposer des sacrifices contraires à la religion et
préjudiciables aux puissances italiennes. Le prince Belmonte ajouta qu'il
était autorisé à annoncer confidentiellement au général que le roi son maître
faisait marcher un corps de troupes pour appuyer son intervention. Le
général lui répondit confidentiellement aussi : — « Si je n'ai pas, il y a
trois mois, abattu l'orgueil du Pape, c'est que je savais fort bien que,
contre le droit des gens et la teneur du traité, le roi de Naples voulait se
mêler de cette affaire-là. Mais aujourd'hui les trente mille hommes qui
bloquaient Mantoue sont disponibles, et mon gouvernement en envoie quarante
mille à l'armée d'Italie. Si le roi votre maître me jette le gant, je le
ramasserai. Du reste, la République donnera au roi de Naples toutes les
satisfactions compatibles avec sa dignité et son intérêt. » Cette
réponse ne prouvait ni intention hostile, ni même irritation contre la cour
de Naples. Le général Bonaparte était disposé à la ménager ; elle pouvait lui
être utile lorsqu'il lui conviendrait de négocier avec l'Autriche. Déjà le
général Bonaparte avait de secrètes intelligences avec le prince Belmonte,
avec le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples à Vienne et le marquis
Manfredini. Par-là, il était au courant de ce qui se passait à Vienne, de
l'influence que le parti de la paix pouvait acquérir sur les volontés de
l'empereur. L'archiduchesse Caroline, reine de Naples et mère de
l'impératrice, exerçait toujours beaucoup d'action sur sa famille et sur le
cabinet de Vienne. A cette époque, elle croyait que la paix était nécessaire
et donnerait au royaume de Naples une sécurité qu'elle ne pouvait espérer,
tant que l'Italie serait le théâtre d'une guerre où les Français étaient
constamment vainqueurs ; elle avait mis dans ses intérêts le ministre Thugut. Les
conférences s'ouvrirent à Tolentino, où le quartier général était établi, à
trois journées de Rome. La discussion ne pouvait se prolonger beaucoup. La
volonté du vainqueur aurait pu être plus dure, mais les conditions, quelque
douloureuses qu'elles fussent, étaient fermement arrêtées dans l'esprit du
général Bonaparte. Il écouta sans impatience les longues supplications et les
représentations de Mgr Galeppi, mais ne varia point sur les bases de la négociation.
Rome avait violé un armistice qu'elle avait sollicité et signé ; elle avait
fait la guerre à la France ; elle était coupable et vaincue. Ainsi elle avait
une punition à subir. Les trois légations, le duché d'Urbin, la marche
d'Ancône, les provinces de Macerata et de Pérouse, étaient au pouvoir de
l'armée française ; il fallait les céder ou les racheter par de fortes
contributions de guerre ; la négociation consista donc à régler quel
territoire serait laissé au Pape, et quelles sommes il aurait à payer. Le Pape
renonçait à toute alliance offensive ou défensive avec tout État ou puissance
quelconque ennemi de la France. La
république française devait continuer à jouir des droits et prérogatives que
la France avait à Rome. Le Pape
renonçait à tous les droits qu'il pourrait prétendre sur la ville et le
territoire d'Avignon et sur le comtat Venaissin, et abandonnait lesdits
droits à la république française. Le
territoire connu sous le nom de légations de Bologne, Ferrare et Romagne,
était également cédé à la république française ; aucune atteinte ne serait
portée à la religion catholique dans lesdites légations. La
ville et le territoire d'Ancône restaient à la république française jusqu'à
la paix continentale. Le Pape
s'engageait à faire payer, avant le 5 mars, la somme de quinze millions qui
restait due sur les seize millions stipulés par l'armistice. Les
réquisitions de seize cent chevaux et de bétail réglées par l'armistice
étaient exigées. En
outre, une contribution de quinze millions était imposée. Le
gouvernement de Sa Sainteté désavouerait l'assassinat commis sur la personne
du secrétaire de légation Basseville. Trois cent mille livres d'indemnités
seraient payées aux Français qui avaient souffert de cet attentat. Les
personnes détenues pour opinions politiques seraient mises en liberté. L'école
des arts instituée à Rome pour des Français serait rétablie. Le
général, pour se conformer aux instructions du Directoire, voulait qu'un
article du traité portât la suppression de l'inquisition. Il lui fut expliqué
comment, à Rome, l'inquisition était une commission de police et de censure,
et qu'elle ne brûlait personne. Le Pape attachait une importance extrême à ne
point subir cette condition qu'il jugeait une atteinte portée à son pouvoir
spirituel ; il en écrivit particulièrement au général, qui consentit à
retrancher cet article. Telles
furent les principales dispositions du traité de Tolentino, qui fut signé le
19 février 1797. Aussitôt après, le général Bonaparte envoya à Rome le
colonel Junot, son aide de camp, pour présenter au pape une lettre où il
annonçait la conclusion de la paix. « Très-saint
Père, je dois remercier Votre Sainteté des choses obligeantes contenues dans
la lettre qu'elle s'est donné la peine de m'écrire. La paix entre la
république française et Votre Sainteté vient d'être signée. « Je me
félicite d'avoir pu contribuer à son repos particulier. J'engage Votre
Sainteté à se méfier des personnes qui sont à Rome, vendues aux cours
ennemies de la France, ou se laissant guider par des passions haineuses, qui
entraînent toujours la chute des États. Toute l'Europe connaît les intentions
pacifiques et les vertus conciliantes de Votre Sainteté. La république
française sera, j'espère, une des amies les plus vraies de Rome. J'envoie mon
aide de camp pour exprimer à Votre Sainteté l'estime et la vénération
parfaite que j'ai pour sa personne, et je la prie de croire au désir que j'ai
de lui donner dans toutes les occasions les preuves de respect et de
vénération, avec lesquelles j'ai l'honneur d'être son très-obéissant
serviteur. » Cette
lettre fut publiée ; les égards respectueux pour le Pape, le ménagement de
son autorité religieuse, l'intérêt témoigné aux prêtres français firent une
vive impression en Europe, et grandirent encore le général Bonaparte. En
France, le parti modéré qui jusqu'alors n'avait pas montré une assez juste
admiration pour son génie guerrier, et qui souvent avait blâmé ses idées
politiques, lui prodigua ses hommages. Mais
les philosophes de la Révolution et La Réveillère-Lépeaux[16] qui était devenu une sorte de
pape pour les théophilanthropes, ne pouvaient cacher leurs regrets et leur
mécontentement ; ils ne concevaient pas que le général de la République se
fût refusé à triompher au Capitole, à éteindre pour jamais les foudres du
fanatisme, et à célébrer la fête de la liberté sur le tombeau des Gracques. Le
général Bonaparte ne voulait pas cependant être soupçonné d'avoir agi dans
les affaires de Rome par un autre mobile que la politique et l'intérêt bien
entendu de la République. Au moment d'ouvrir la conférence de Tolentino, il
avait écrit au Directoire : - cc Je préfère l'accommodement à aller à Rome :
1° parce que cela m'évitera une discussion, qui peut être fort sérieuse avec
le roi de Naples ; 2° parce que le Pape et tous les grands seigneurs se
sauvant de Rome, je ne pourrais jamais en tirer ce que je demande ; 3° parce
que le gouvernement pontifical ne peut exister longtemps dépouillé de ses
belles provinces ; une révolution s' y fera toute seule ; 4° la cour de Rome
en nous cédant dès à présent ces provinces, on ne pourra pas, en discutant
une pacification générale, regarder leur occupation comme un fait militaire
et provisoire. - Enfin, parce que je pourrai disposer de la division qui est
ici pour les opérations du point où la lutte avec les Autrichiens va
recommencer. » Il ne
dissimulait point que son intention était de garder Ancône pour toujours. — «
C'est un très-bon port ; on va de là en vingt-quatre heures en Macédoine, en
dix jours à Constantinople. Je fais mettre la forteresse en bon état de
défense. Il faut que nous conservions Ancône ; cela nous donnera de
l'influence sur la Porte ottomane, et nous rendra maîtres de l'Adriatique. » C'est
ainsi qu'on le verra toujours, ne considérant N une entreprise accomplie que
comme un moyen de réussir dans une autre et plus grande entreprise. Il n'y
avait pas jusqu'à la mesure qu'il avait prise en faveur des prêtres français,
qu'il ne voulut présenter comme un calcul politique ; il eût craint qu'elle
fût attribuée à un sentiment de justice et de charité. — «
Cette mesure n'est pas contraire aux lois ; elle est conforme à nos intérêts
et à la bonne politique. Ces prêtres nous sont fort attachés et beaucoup
moins fanatiques que les Romains. Ils ont été accoutumés en France à voir un
ordre de choses où les prêtres ne gouvernaient point ; et c'est beaucoup. Ils
sont très-misérables ; la plupart pleurent dès qu'ils voient un Français. Si
nous continuons à les traquer de royaume en royaume, ils finiront par aller
se cacher en France. Comme ici nous ne touchons en rien à la religion, il
vaut beaucoup mieux qu'ils y restent. Si vous approuvez cette mesure, je
tirerai de ces gens-là un grand parti en Italie. » Ainsi,
dans sa pensée, le traité qu'il signait n'avait rien de définitif. Ce que
deviendraient les souverains de l'Italie ; comment seraient réunis ou
partagés les territoires ; quelles compensations pouvaient être accordées ou
refusées à l'Autriche, tout était remis aux hasards de la guerre et à la
victoire plus ou moins complète dont il se tenait pour plus assuré encore que
dans les campagnes précédentes. Sa vraie préoccupation était de faire
éprouver à l'archiduc Charles le même sort qu'à Beaulieu, à Würmser, à
Alvinzi. L'empereur
avait résisté aux conseils de Thugut et du marquis de Gallo. La majorité du
conseil aulique était aussi d'avis de continuer la guerre. Les conditions qui
étaient proposées sans caractère officiel, soit par le Directoire, soit par
le général Bonaparte, semblaient inadmissibles. L'influence de l'Angleterre
l'emportait sur les intrigues de la reine de Naples. La bataille de Rivoli,
et même la capitulation de Mantoue, n'avaient pas encore changé la volonté de
l'empereur, ni découragé le patriotisme du parti de la guerre. D'ailleurs les
électeurs et souverains ecclésiastiques savaient que, dans tous les projets
de paix, leurs États seraient destinés à servir d'indemnités aux princes que
la France dépouillerait en tout ou en partie de leur territoire ; ils
faisaient donc entendre d'instantes représentations. Il s'agissait, disaient-ils,
de la constitution de l'empire germanique et d'une révolution dans le droit
politique de l'Europe. Les princes dont la souveraineté se composait d'une
seigneurie peu considérable prévoyaient aussi avec effroi qu'ils pourraient
être médiatisés. Les victoires de l'archiduc Charles, qui avait délivré
l'Allemagne de l'invasion française, leur donnaient une entière confiance
dans son talent militaire et dans son caractère ; ils demandaient qu'une
sorte de dictature lui fût confiée et promettaient de contribuer par leurs
soldats et leurs subsides à la défense de la patrie allemande. Toutefois,
il y avait peu d'espoir à Vienne ; ceux même qui voulaient la continuation de
la guerre pensaient que l'Autriche combattrait pour son honneur plutôt que
pour son salut. Dans le conseil de l'empereur, on commençait à songer aux
conditions possibles de la paix plus qu'aux moyens de se défendre avec
efficacité. Sans une grande clairvoyance, on pouvait prévoir les événements
prochains. Le
marquis de Lucchesini, ministre de Prusse en Autriche, s'inquiéta du dommage
qui résulterait pour son souverain d'une négociation entre l'Autriche et la
France, où la Prusse ne serait pas appelée. Il donna un prétexte et partit
pour l'Italie, afin de découvrir quelles pouvaient être les intentions et les
projets du général Bonaparte, car il était évident que sa volonté ferait le
traité. Il le rencontra à Bologne, lorsqu'il revenait de Tolentino. La
conversation fut longue. M. de Lucchesini se répandit en paroles admiratives,
parla beaucoup aussi de tout ce qu'il avait fait pour que le cabinet de
Berlin fût toujours en rapports d'amitié avec la France. Le général Bonaparte
lui adressa une suite de questions précises et portant sur des faits
positifs, ainsi que cela était dans ses habitudes ; il voulut être informé de
tout ce qui se préparait en Allemagne et à Vienne, de la disposition des
personnes et de l'état des affaires. M. de
Lucchesini, pour obtenir plus de confiance, chercha à entrer dans les vues du
gouvernement français, et à amener la conversation sur les arrangements
possibles en Allemagne, sur les changements que pouvait recevoir la
constitution germanique et même sur l'abolition de la dignité impériale. Il
lui paraissait impossible qu'on pût traiter du sort de l'Allemagne, sans la
médiation du roi de Prusse. Le
général l'interrompit : — « La Prusse est notre amie, dit-il, mais non pas
notre alliée. » — Puis il ajouta : - « Cela ne me regarde pas. Je ne suis
chargé que d'étriller l'Autriche, et je pense ne pas m'en être mal acquitté.
C'est le général Clarke qui a été chargé de négocier. L'Autriche a refusé
d'entrer en négociation. Voilà où nous en sommes. Si Thugut devient plus
traitable, vous pourrez vous adresser à Clarke ; mais le moment n'est pas
venu, d'ailleurs Clarke part à l'instant pour Turin. » La
négociation dont le général Clarke était chargé se rapportait au projet d'une
alliance offensive et défensive avec le roi de Sardaigne, qui aurait envoyé
un contingent de dix mille hommes. Le traité fut conclu, mais le Directoire
refusa de le ratifier. En ce moment, il avait sur l'Italie d'autres vues que
le général Bonaparte. Plus
d'une fois, et sur ce point d'accord avec le Directoire, il avait proposé au
gouvernement vénitien de conclure, comme le roi de Sardaigne, un traité
d'alliance et de fournir dix mille hommes. Cette proposition fut encore
renouvelée et repoussée par le sénat de Venise. Ce refus était probable et
sans doute on s'y attendait. En accédant à l'alliance française, la
république de Venise aurait obtenu des garanties pour son existence,
peut-être même pour son accroissement ; en se refusant à la bonne volonté qui
lui était témoignée, la seigneurie vénitienne dégageait les négociateurs, qui
prochainement auraient à régler le sort des États italiens, de l'obligation
qu'un traité d'alliance leur eût imposée. Le
général Bonaparte n'avait donc pas compté sur un corps auxiliaire fourni par
la république de Venise ; les Piémontais, si la négociation du général Clarke
réussissait, ne pouvaient rejoindre son armée avant le commencement de la
campagne. Dans ces traités d'alliance, il voyait surtout une garantie de la
tranquillité des populations dans les territoires laissés loin en arrière de
son armée. Elle était devenue beaucoup plus forte. Les armées du Rhin et de
Sambre-et-Meuse avaient été diminuées, et les détachements qui lui étaient
annoncés depuis longtemps allaient arriver sur le théâtre de la guerre. Ce
renfort que commandait le général Bernadotte, devait être de trente mille
hommes ; Carnot les lui avait promis ; vingt mille seulement se trouvèrent à
l'ouverture de la campagne. L'archiduc
Charles était arrivé à Vienne le 20 février ; il fut nommé généralissime de
toutes les armées autrichiennes ; mais il n'avait ni assez d'ambition, ni
assez de décision dans le caractère pour faire de ce commandement une
dictature. Il resta assujetti à la direction et aux projets du conseil
aulique. Le comte de Bellegarde, en qui il avait la plus grande confiance,
s'était rangé à l'opinion du baron de Thugut. Dans leur pensée, qu'ils
avaient peut-être déjà fait partager à l'empereur, la guerre devait être
continuée seulement afin d'obtenir des conditions meilleures, en traitant de
la paix. Pour
que l'archiduc eût la possibilité de défendre l'Allemagne contre l'armée
française déjà en possession de toute la haute Italie, et pour se maintenir
sur la ligne du Tagliamento, des renforts détachés des armées autrichiennes
du Rhin lui étaient indispensables. L'obstination qu'il avait mise à faire
pendant deux mois le siège de Kelh, tandis que Würmser était enfermé à
Mantoue, et Alvinzi, vaincu à deux reprises, avait été un sujet d'étonnement
pour toute l'Europe. Cette défense, d'une place à peine fortifiée, contre
toutes les forces de l'archiduc, ce fait d'armes si glorieux pour l'armée du
Rhin et pour le général Desaix, avait eu pour résultat une capitulation
honorable, puisque la garnison obtenait de se retirer en emmenant toute son
artillerie et ses munitions ; elle ne laissait aux Autrichiens que des
fortifications en ruine. Au lieu
de rentrer en campagne, les armées françaises de Sambre-et-Meuse et du Rhin
s'étaient dégarnies pour augmenter les forces de l'armée d'Italie. Ainsi il
était de toute évidence que l'archiduc se hâterait d'appeler aussi une partie
de son armée d'Allemagne au secours des frontières méridionales et à la
défense des routes qui pouvaient conduire les Français jusqu'à Vienne Des
ordres furent donnés ; dans les premiers jours d'avril, quarante mille hommes
formant six divisions devaient arriver pour combattre sous les ordres de
l'archiduc, qui les avait quelques mois auparavant conduits à la victoire ;
alors son armée allait être de quatre-vingt-dix mille hommes et
très-supérieure en nombre à l'armée française. Le
général Bonaparte pensa d'abord, ainsi que les militaires qui connaissaient
le vaste théâtre de cette guerre, que l'archiduc réunirait toutes ses forces
dans le Tyrol. Les divisions venues des bords du Rhin, auraient ainsi rejoint
son armée vingt jours plus tôt ; il aurait eu des positions inexpugnables ;
il eût facilement rejeté en Italie le général Joubert, qui n'avait que dix-sept
mille hommes ; l'armée française n'aurait point risqué de s'avancer dans la
Carniole et la Carinthie, en laissant sur sa gauche une armée formidable.
Lorsque le général Bonaparte sut que l'archiduc était à Insprück, le 6
février, il ne douta point que ce ne fût son projet, et il prescrivit au
général Joubert ce qu'il aurait à faire dans cette supposition. Soit
par de fausses vues stratégiques, soit par la pensée que ce plan de campagne
n'aurait point pour résultat de faciliter les négociations, le conseil
aulique prescrivit à l'archiduc de réunir ses principales forces dans le
Frioul. Rien ne
convenait mieux au général de l'armée française ; il se disposa aussitôt à
commencer les hostilités et à mettre en mouvement ses divisions, un mois
avant que l'archiduc eût reçu les renforts qui lui venaient des bords du
Rhin. Trois
routes mettent l'Italie en communication avec Vienne ; l'une partant de
Vérone, suit la rive gauche de l'Adige jusqu'à Trente, passe le col du
Brenner, et arrive, par Salzbourg, sur le Danube et à Vienne. Cette route est
la plus longue et presque entièrement dirigée à travers des pays de
montagnes. La
deuxième chaussée passe à Vicence, à Trévise, traverse la Piave, le
Tagliamento, passe au col de Tarwis les Alpes déjà fort abaissées, descend
dans la Carinthie à Klagenfurth, puis dans la vallée du Danube, après avoir
franchi les hauteurs du Simering ; cette route est la plus courte. La
troisième, la plus éloignée des Alpes, traverse la Carniole et la Styrie,
passant à Goritz, à Laybach, à Gratz, et rejoint à Bruck la route de la
Carinthie. Plusieurs
routes transversales établissent des communications entre ces trois
chaussées. Dans
les premiers jours de mars, l'archiduc avait quinze mille hommes dans le
Tyrol et trente-cinq sur la Piave, couvrant le Frioul autrichien. Le 9
mars, le quartier général de l'armée française était à Bassano sur la Brenta.
Le général en chef mit à l'ordre du jour une proclamation, où il rappelait
aux soldats tous leurs triomphes, les prisonniers qu'ils avaient faits, les
canons et les drapeaux qu'ils avaient pris, les villes et les pays qu'ils
avaient conquis, les contributions de guerre versées au trésor, les chefs-d'œuvre
des arts envoyés au musée de Paris, les républiques naissant sous leur
protection. — « Les couleurs françaises, disait-il, flottent pour la première
fois sur les bords de l'Adriatique, en face et à vingt-quatre heures de la
patrie d'Alexandre. » — « Les rois de Sardaigne et de Naples, le Pape, le duc
de Parme sont détachés de la coalition. Vous avez chassé les Anglais de
Livourne, de Gênes, de la Corse. Et cependant de plus hautes destinées vous
attendent ! Vous en serez dignes. De tant d'ennemis qui se coalisèrent contre
la République, l'empereur seul reste devant vous. Il n'a plus de politique,
de volonté que celle de ce cabinet perfide, qui, étranger aux malheurs de la
guerre, sourit avec plaisir aux maux du continent. Le Directoire exécutif n'a
rien épargné pour donner la paix à l'Europe. La modération de ses
propositions ne se ressentait pas de la force de ses armées ; elles n'ont pas
été écoutées à Vienne. Il n'est donc plus d'espérance d'avoir la paix qu'en
allant la chercher dans le cœur des États héréditaires. Vous y trouverez un
brave peuple ; vous respecterez sa religion et ses mœurs ; vous protégerez
ses propriétés. C'est la liberté que vous apporterez à la brave nation
hongroise. » Ce
langage, qui, en France, devait enthousiasmer l'orgueil national, remplir de
joie et d'espérance les amis de la République et flatter les préjugés
révolutionnaires, n'était pas destiné à rendre la paix plus facile ; ce ton
menaçant, ces paroles injurieuses imposaient la nécessité de remporter des
victoires assez éclatantes pour que l'Autriche signât non pas un traité, mais
une capitulation. Il
importait de ne point tarder à attaquer l'armée autrichienne avant que
l'archiduc réunît toutes ses forces. Le 10 mars, le général Masséna passa la
Piave dans les montagnes, fit six cents prisonniers à la division que
commandait le général Lusignan, qui lui-même fut pris ; il s'empara de
Feltre, de Cadore, de Bellune, et rejeta les Autrichiens au-delà du
Tagliamento. Le 12, les autres divisions, Serrurier et Guyeux, passèrent
aussi la Piave dans la plaine. Sans attendre qu'on eût jeté un pont, les
soldats de cette dernière division traversèrent la rivière à gué. La
division que Bernadotte amenait des bords du Rhin rejoignit le 13, et le 16
les deux armées se trouvèrent en présence, séparées par le Tagliamento. Il
fallait passer la rivière en face de l'ennemi. La canonnade se répondait
d'une rive à l'autre ; les Autrichiens étaient en ligne sur l'autre bord. Le
général Bonaparte fit cesser le feu et ramena ses colonnes en arrière. L'archiduc,
voyant que les Français renonçaient à l'attaque, rentra dans son camp. Deux
heures après, la division Bernadotte traversa la rivière à gué, elle était
déjà en ligne sur l'autre bord avant que les Autrichiens fussent arrivés pour
s'opposer au passage. Le combat s'engagea. Les autres divisions passèrent
immédiatement après. De part et d'autre, on se battit vaillamment pendant plusieurs
heures ; enfin les Autrichiens furent repoussés. Se voyant en danger d'être
tournés, ils se retirèrent en perdant des canons et des prisonniers. Le
général en chef avait voulu faire les honneurs de cette journée à Bernadotte
et aux régiments de l'armée du Rhin ; ils avaient envie de se montrer égaux à
leurs camarades de l'armée d'Italie, et se précipitèrent dans la rivière en
criant : « Vive la République ! » La
route de la Carinthie se trouvait coupée ; pour la regagner, l'archiduc
dirigea, par une route transversale, trois divisions, sous les ordres du
général Bayalitsch. Avec le reste de son armée, il se porta d'abord sur Palma
Nova, afin de défendre le passage de l'Isonzo et de couvrir la Carniole et
Trieste. Pour se
rendre maître de la route de Carinthie et en garder les passages, il fallait
y arriver avant Masséna, qui avait quatre journées d'avance sur la colonne
envoyée pour s'opposer à sa marche. Pour l'arrêter et donner au général
Bayalitsch le temps de venir se placer devant lui, l'archiduc vint se mettre
à la tête d'une division de grenadiers qui se trouvait à Klagenfurth ; il
prit position pour défendre contre Masséna la position de Tarwis, qui garde
un des passages de la Carinthie. Il y eut là un combat opiniâtre où
l'archiduc paya de sa personne avec un grand courage ; il fut sur le point
d'être entouré et pris par les tirailleurs français. Les Autrichiens, après
la plus honorable résistance, furent mis en déroute, et ne se rallièrent qu'à
quelques lieues en arrière, à Villach. Pendant ce temps-là, le général en
chef, avec les divisions Bernadotte et Serrurier, passait l'Isonzo, entrait à
Palma Nova et à Goritz ; de là à Laybach. La
division du général Guy eux avait été chargée de poursuivre la colonne de
Bayalitsch ; il la serrait de près, et chaque jour il avait des engagements
avec son arrière-garde, lui prenant des canons et des bagages. Parvenant
enfin sur la route de Carinthie, la colonne autrichienne la trouva occupée
par Masséna ; elle était pressée entre deux divisions françaises. Il lui
fallut mettre bas les armes ; trente-deux pièces de canon, quatre cents
voitures, cinq mille hommes et quatre généraux furent pris. Le
quartier général suivit cette même route. Après Klagenfurth, l'armée passa la
Drave sur un pont que les Autrichiens n'eurent pas le temps de brûler ; elle
était en Allemagne, dans 'une vallée riche et fertile, dont les habitants
étaient doux et même hospitaliers pour les vainqueurs. Le
général leur adressa une proclamation : — « L'armée française ne vient pas
pour vous conquérir ni pour porter aucun changement à votre religion, à vos
coutumes, à vos mœurs ; elle est l'amie de toutes les nations, et
particulièrement des braves Germains. Habitants de la Carinthie, je le sais,
vous détestez autant que nous, et les Anglais, et votre ministère qui leur
est vendu. Si nous sommes en guerre depuis six ans, c'est contre le vœu des
braves Hongrois, des citoyens éclairés de Vienne et des bons et simples
habitants de l’Istrie, de la Carniole et de la Carinthie. Eh bien ! malgré
l'Angleterre et les ministres de la cour de Vienne, soyons amis ; la
république française aurait sur vous le droit de conquête ; remplaçons-le par
un contrat qui nous lie réciproquement. Vous ne vous mêlerez point d'une
guerre qui n'a point votre aveu ; vous fournirez aux besoins démon armée. De
mon côté, je protégerai vos propriétés ; je ne tirerai de vous aucune
contribution. La guerre n'est-elle pas assez horrible ? Ne souffrez-vous pas
déjà trop, vous, innocentes victimes des passions des autres ? Toutes les
impositions que vous avez coutume de payer à l'empereur serviront à.
indemniser des dégâts irréparables de la marche d'une armée et à payer ce que
vous m'avez fourni. » Il est
douteux que les phrases politiques de cette proclamation et les éloges donnés
au caractère soumis de ces bons habitants leur apportassent beaucoup de
consolation. Ce qui pouvait mieux adoucir le malheur d'être conquis et
d'avoir pour hôtes de ses foyers une armée étrangère, c'était la discipline
maintenue parmi les soldats, l'ordre établi dans les réquisitions et
l'établissement d'une administration toute composée de riches propriétaires.
Malgré le respect promis aux propriétés, toutes les marchandises anglaises
qu'on trouva à Trieste furent confisquées. Les
corps d'armée français et autrichien étaient restés en présence dans le Tyrol
sans tenter aucun mouvement ; mais lorsque les Autrichiens furent repoussés
dans la vallée de la Drave, le général en chef ordonna à Joubert de battre
l'ennemi qui était inférieur en nombre, de le rejeter au-delà du Brenner, en
passant le col le plus élevé des Alpes tyroliennes, et de venir rejoindre
l'armée sur la route de Carinthie. Cet ordre fut exécuté et Joubert remporta
à Saint-Michel une complète victoire sur le général autrichien Kempen ; puis
il avança dans le Tyrol. Une division autrichienne, venant des bords du Rhin,
était arrivée à Clausen. Le général Kempen rallia les débris de son corps et
prit une forte position ; elle fut emportée après un combat assez vif. Au lieu
de continuer à suivre la route du Tyrol et d'arriver à Insprück, Joubert,
selon les ordres qu'il avait reçus, tourna à droite pour venir rejoindre
l'armée sur la route de Carinthie ; il y arriva avec douze mille hommes,
après avoir laissé un faible détachement pour garder les positions du Tyrol. La
campagne était ouverte depuis vingt jours et le quartier général était à
soixante lieues de Vienne. Les armées de Rhin-et-Moselle devaient passer le
Rhin, en même temps que l'armée d'Italie passait la Piave ; elles comptaient
cent trente mille hommes, et les Autrichiens ne pouvaient leur en opposer que
quatre-vingts. Si elles étaient entrées en campagne au moment indiqué par le
général Bonaparte, si elles s'étaient avancées rapidement en Allemagne, il
n'était pas impossible qu'elles arrivassent au rendez-vous que leur donnait
le général Bonaparte sur les hauteurs du Simering, à vingt-cinq lieues de
Vienne. Le
quartier général était déjà à Klagenfurth, le 31 mars, lorsque le général
Bonaparte reçut une lettre du Directoire qui, en le félicitant de la victoire
du Tagliamento, lui écrivait de ne pas compter sur la marche des armées en
Allemagne ; que le gouvernement avait manqué d'argent pour les préparatifs,
et qu'on n'avait pas même de bateaux pour passer le Rhin. Était-ce
seulement mauvaise administration, dissentiment entre les directeurs, ou
manque d'autorité ? Cela était possible, mais il y avait lieu à d'autres
suppositions. L'expérience de la campagne de 1796 avait démontré que les deux
armées qui pénétreraient en Allemagne et suivraient la vallée du Danube,
devaient être sous le commandement d'un même général. Le Directoire avait
semblé reconnaître cette évidente nécessité ; pendant quelques semaines,
Moreau avait été général en chef des armées de Sambre-et-Meuse et de Rhin-et-Moselle
; puis, lorsque l'expédition d'Irlande eut échoué, on avait donné à Hoche le
commandement de Rhin-et-Moselle. Le
général Bonaparte demeura convaincu que le Directoire n'avait pas voulu le
laisser commander les trois armées réunies devant Vienne, et remettre ainsi à
sa volonté le sort de l'Allemagne comme celui de l'Italie. Il
pensa que, sans le concours des forces qui devaient se joindre à l'armée
d'Italie, l'entreprise d'arriver jusqu'à Vienne serait imprudente ; il
n'avait pas assez de cavalerie pour faire la guerre dans un pays de plaine,
et résolut de s'arrêter sur le Simering. En traitant avec l'Autriche il était
assuré de lui imposer des conditions suffisamment avantageuses pour la
République ; c'était lui qui les réglerait ; c'était lui qui conclurait la
paix que sollicitaient les vœux de toute la France. Douze
heures après avoir reçu la lettre du Directoire il écrivit à l'archiduc
Charles : — « Monsieur le général en chef, les braves militaires font la
guerre et désirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six ans ?
Avons-nous tué assez de monde et infligé assez de maux à la triste humanité ?
Elle réclame de tous côtés. L'Europe, qui avait pris les armes contre la
république française, les a posées. Votre nation reste seule, et cependant le
sang va couler plus que jamais. Cette sixième campagne s'annonce par des
présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous tuerons de part et
d'autre quelques milliers d'hommes, et il faudra bien finir par s'entendre,
puisque tout a un terme, même les passions haineuses. « N'y
a-t-il donc aucun espoir de nous entendre malgré l'intervention de la cour de
Londres ? Continuerons-nous à nous entr'égorger pour les intérêts d'une
nation étrangère aux maux de la guerre ? Vous, monsieur le général en chef,
qui, par votre naissance, approchez si près du trône, vous qui êtes au-dessus
des petites passions qui animent souvent les ministres et les cabinets,
êtes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur de l'humanité, à être le
vrai sauveur de l'Allemagne ? Ne croyez pas que j'entende par là qu'il ne
soit pas possible de la sauver par la force des armes ; mais dans la
supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables,
l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée. Quant à moi, monsieur le général en
chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un
seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que j'aurai
méritée, que de la triste gloire des triomphes militaires. » Le
général Bonaparte savait que cette lettre ne serait pas mal accueillie, et
qu'elle parviendrait à Vienne au moment opportun. Dès le 25 mars, lorsque les
événements militaires eurent démontré que l'archiduc ne pouvait arrêter la
marche de l'armée française, il avait été décidé en conseil privé qu'on
négocierait d'abord pour un armistice de six semaines, et ensuite pour la
paix ; le ministre d'Angleterre en fut informé, et on ne lui cacha point que
l'empereur était résigné à sacrifier les Pays-Bas. Le 29
mars il fut invité à assister à un grand conseil d'Etat. Le baron de Thugut y
expliqua avec les plus tristes détails quelle était la situation : — « l'armée
française, supérieure en nombre, après avoir chaque jour obtenu de nouveaux
avantages, est concentrée à Klagenfurth, et sa marche sur Vienne est
menaçante. Les divisions attendues des bords du Rhin arriveront trop tard, et
la levée en masse que la diète de Hongrie a offerte ne peut pas donner un
secours actuel ; l'Autriche, délaissée par la Russie, trahie par la Prusse,
ne peut compter sur aucun auxiliaire ; le roi de Naples a accepté la paix ;
le roi de Sardaigne consent à fournir un contingent à la France ;
l'Angleterre ne peut donner que des subsides, mais pas un soldat ; l'Autriche
ne doit-elle pas chercher son salut dans une négociation en même temps que
dans une défense armée ? » — Une proclamation du comte de Saurau, président
de la Basse-Autriche, annonça que l'empereur s'occupait avec ardeur des
moyens d'accélérer la paix. L'archiduc
fut donc autorisé à répondre le 2 avril : — «
Assurément tout en faisant la guerre, monsieur le général en chef, et en
suivant la vocation de l'honneur et du devoir, je désire, ainsi que vous, la
paix pour le bonheur des peuples et de l'humanité. Comme néanmoins dans le
poste qui m'est confié il ne m'appartient pas de scruter ni de terminer la
querelle des puissances belligérantes, et que je ne suis muni, de la part de
Sa Majesté l'empereur, d'aucun pouvoir pour traiter, vous trouverez naturel,
monsieur le général, que je n'entre là-dessus avec vous dans aucune
négociation et que j'attende des ordres supérieurs sur un objet d'aussi haute
importance et qui n'est pas de mon ressort. Quelles que soient au reste les
chances futures de la guerre, je vous prie d'être persuadé, monsieur le
général, de mon estime et de ma considération distinguée. » Aucun
armistice, aucune convention ne suspendait encore la marche de l'armée
française, elle continua son mouvement. La division Masséna rencontra
l'arrière-garde autrichienne devant Freisach, la poussa et entra pêle-mêle
avec elle dans la ville, où elle s'empara des magasins. Marchant encore en
avant, elle arriva près de Neumarkt, où l'archiduc avait pris position pour
défendre un passage resserré entre les montagnes. Il avait enfin reçu des
divisions venues du Rhin. Le général en chef réunit les trois di visions
Masséna, Guyeux et Reynier et commença l'attaque avec un régiment
d'infanterie légère tiré de l'armée de Sambre-et-Meuse ; l'émulation, qui
s'était établie entre les soldats de l'arguée d'Italie et les troupes
arrivant d'Allemagne, augmentait l'ardeur des uns et des autres. L'archiduc
Charles montra une bravoure personnelle qui ne fut pas récompensée par la
victoire ; il perdit ses positions. Les Français entrèrent à Neumarkt à la
nuit tombante, et les Autrichiens perdirent encore douze cents prisonniers,
six canons et cinq drapeaux. L'archiduc
fit demander une suspension d'armes proposée, disait-il, par la lettre qu'il
avait reçue du général en chef. Il lui fut répondu qu'aucun armistice ne
serait conclu, si ce n'était pour traiter de la paix. L'armée
française arriva sur les bords de la Muer, et le quartier général fut établi
à Scheifling pendant les journées du 5 et du 6 avril. Les
Autrichiens avaient un grand intérêt à gagner quelques jours ; ils
attendaient encore des colonnes parties du Rhin ; si des négociations
devaient s'ouvrir, le cabinet de Vienne gagnerait à ne point les commencer
dans ce moment de trouble et d'effroi. C'est ce que le général Bonaparte
comprenait fort bien. Il se hâta d'avancer encore. Avant
de parvenir dans un pays découvert, la route suit le cours de la Muer dans
des vallées si étroites qu'elles sont presque des ravins. Il y eut encore un
combat d'avant-garde, le 3, à Unzmarkt ; enfin, le 6 avril, le quartier
général fut porté à Judenbourg, chef-lieu d'un des cercles de la Carinthie.
L'avant-garde était à Léoben le 7. Lorsque
le général Berthier avait répondu à la demande d'un armistice, il avait joint
à sa lettre, une indication sommaire des conditions que le général en chef
proposerait comme base de la négociation : la cession des Pays-Bas et de la
rive gauche du Rhin, l'indépendance de la Lombardie. Telles devaient être les
demandes de la France. Le 7
avril, le lieutenant général Bellegarde, chef d'état-major de l'archiduc et
le comte de Meerfeldt se présentèrent à Léoben comme parlementaires. Après
une longue conférence avec le général en chef, ils lui remirent une note dont
le texte venait d'être convenu d'avance. « Sa
Majesté l'empereur et roi n'ayant rien de plus à cœur que de concourir au
repos de l'Europe et de terminer une guerre qui désole les deux nations : en
conséquence de l'ouverture que vous avez faite à Son Altesse Royale par votre
lettre datée de Klagenfurth, Sa Majesté l'empereur nous a envoyés vers vous
pour s'entendre sur un objet de si haute importance. « Après
la conversation que nous venons d'avoir avec vous, et persuadés de la bonne
volonté comme de l'intention des deux puissances de finir le plus tôt
possible cette guerre désastreuse, Son Altesse Royale désire une suspension
d'armes de dix jours, afin de pouvoir, avec plus de célérité, parvenir à ce
but désiré, afin que toutes les longueurs et les obstacles que la
continuation des hostilités porterait aux négociations soient levés et que
tout concoure à établir la paix entre les deux grandes nations. » La
réponse du général en chef fut remise aussi par écrit aux deux
parlementaires. « Dans
la position des deux armées une suspension d'armes est toute contraire à
l'armée française ; mais si elle doit être un acheminement à la paix, tant
désirée par les deux peuples, je consens sans peine à vos désirs. La
république française à souvent manifesté à Sa Majesté le désir de mettre fin
à cette lutte cruelle, et je ne doute pas, après la conférence que j'ai eu
l'honneur d'avoir avec vous, que sous peu de jours la paix ne soit enfin
rétablie entre la république française et Sa Majesté. » La
suspension d'armes fut signée le 7 avril : elle devait durer cinq jours. Tout
le pays jusqu'au Simering fut occupé par l'armée française, Grätz, capitale
de la Styrie, était comprise dans la ligne qui séparait les Français et les
Autrichiens ; le quartier général était à Léoben le 9 avril et l'avant-garde
à Brück et sur le Simering. Le
général Bonaparte n'était nullement autorisé à conclure un armistice ; il
n'avait aucun pouvoir pour en négocier les conditions, ni pour signer les
articles préliminaires d'un traité de paix. Il n'avait point auprès de lui le
général Clarke, négociateur accrédité par le Directoire. Ce ne fut pas une
difficulté pour le général. Il écrivit le lendemain[17], rendit compte de ce qu'il
venait de décider et envoya les lettres et notes échangées de part et
d'autre. « Mon
intention, disait-il, était de faire reposer l'armée pendant deux ou trois
jours ; cette suspension dérange donc fort peu les opérations militaires.
J'ai fait grande difficulté à l'accorder, mais les deux généraux autrichiens
l'ont jugée indispensable. Le plénipotentiaire de Sa Majesté l'empereur doit
arriver au quartier général avec des pleins pouvoirs pour une paix séparée,
avant l'expiration de la trêve. Je leur ai dit que la clause préliminaire à
la négociation devait être la cession jusqu'au Rhin. J'ai refusé une
explication sur l'Italie. De leur côté, ils ont déclaré que si l'empereur
devait tout perdre, il sortirait de Vienne et s'exposerait à toutes les
chances. Je leur ai fait remarquer qu'en me taisant sur l'Italie, je faisais
entendre qu'on admettrait la discussion sur cet article. — Nos armées n'ont
pas encore passé le Rhin et nous sommes déjà à vingt lieues de Vienne.
L'armée d'Italie est donc seule exposée aux efforts d'une des premières
puissances de l'Europe. Les Vénitiens arment tous leurs paysans, mettent en
campagne tous leurs prêtres, et secouent tous les ressorts de leur vieux
gouvernement. Dans les États du Pape, des rassemblements considérables de
paysans descendent des montagnes et menacent d'envahir la Romagne. Les
différents peuples d'Italie, réunis par l'esprit de liberté et agités en sens
différents par les passions les plus actives, ont besoin d'être surveillés. Vous
trouverez ci-joint l'état des troupes que j'ai avec moi et de celles que j'ai
en Italie. Tout me porte à penser que le moment de la paix est arrivé et que
nous devons la faire dans un moment où nous pouvons dicter les conditions,
pourvu qu'elles soient raisonnables. « Si
l'empereur nous cède tout ce qui lui appartient sur la rive gauche du Rhin,
comme prince de la maison d'Autriche, et si, comme chef de l'empire, il
reconnaît le Rhin pour limite de la République ; s'il cède à la république
cispadane Modène et Carrare ; s'il nous donne Mayence en échange de Mantoue,
nous aurons fait une paix beaucoup plus avantageuse que ne le portent les
instructions du général Clarke. Nous renoncerons, il est vrai, à toute la
Lombardie ; mais n'aurons-nous pas tiré de nos succès tout le parti possible,
lorsque nous aurons le Rhin pour limite, et que nous aurons institué, dans le
cœur de l'Italie, une république qui, par Carrare, se trouvera près de nous,
nous donnera le commerce du Pô, de l'Adriatique, et s'agrandira à mesure que
le Pape se détruira. «
J'expédie un courrier au général Clarke, pour que de Turin, il se rende en
toute diligence ici. Il est porteur de vos instructions ; il a de pleins
pouvoirs ; j'es- père qu'il arrivera à temps pour ne pas perdre le moment qui
est tout dans les négociations de cette nature. Si, contre mon attente, la
négociation ne réussissait pas, je me trouverais embarrassé sur le parti que
j'aurais à prendre. Je chercherais néanmoins à attirer l'ennemi dans une
affaire, à le battre, à obliger l'empereur à. quitter Vienne ; après quoi je
serais obligé de rentrer en Italie, si les armées du Rhin restaient dans
l'inaction où elles se trouvent encore. « J'espère,
quelque parti que je sois obligé de prendre, mériter votre approbation. Je me
suis trouvé, depuis le commencement de la campagne, passer à chaque pas dans
une situation nouvelle, et j'ai toujours eu le bonheur de voir la conduite
que j'ai tenue répondre à vos intentions. » Dans
une circonstance plus grande encore que toutes celles où le général Bonaparte
s'était trouvé depuis une année de victoires, lorsqu'il s'agissait de la plus
grave détermination que le gouvernement eût à prendre, il agissait encore de
manière à ne lui point laisser de libre arbitre ; il l'enchaînait par la
nécessité de la situation, et la lui faisait subir comme il la subissait lui-même. La cour
de Vienne avait bien moins encore la liberté de choisir une autre conduite
que celle qui lui était imposée par la détresse de sa situation. Dans toute
autre circonstance, elle n'aurait pas remis son sort et confié la négociation
à un plénipotentiaire étranger ; le marquis de Gallo, ministre de Naples,
avait eu la principale part dans le mariage de l'impératrice : c'était lui
qui l'avait conduite à Vienne ; elle lui accordait toute sa confiance ;
c'était par elle que M. de Thugut et le marquis de Gallo faisaient arriver à
l'empereur leurs conseils pacifiques. Le Directoire n'ignorait point ces détails
de la cour et du cabinet de Vienne. Un agent napolitain avait été plus d'une
fois porteur de paroles entre le général Bonaparte et le marquis de Gallo ;
cet agent était déjà au quartier général, lorsque les deux généraux
autrichiens y étaient venus pour conclure la suspension d'armes. Lorsqu'elle
fut signée et qu'ils la rapportèrent à Vienne, le parti de la paix eut encore
à vaincre une opposition dans le conseil et l'influence du ministre
d'Angleterre. Les motifs qui portaient le général français à offrir la paix
et à la désirer étaient faciles à démêler. Les embarras et les périls où il
se trouvait malgré ses victoires furent allégués pour détourner l'empereur de
la triste résignation que conseillait M. de Thugut. Mais en
supposant même qu'il fût impossible et dangereux pour l'armée du général
Bonaparte de continuer sa marche sur Vienne, en admettant qu'elle fût
contrainte de se replier, on était menacé de voir les armées françaises
s'avancer rapidement des bords du Rhin en Allemagne, où elles trouveraient
peu de résistance. Le
marquis de Gallo et le comte de Meerfeldt reçurent donc les pleins pouvoirs
de l'empereur et se rendirent au quartier général français, pour y traiter
des articles préliminaires d'un traité de paix. Ils y arrivèrent le 13 avril,
le jour même où finissait la suspension d'armes ; elle fut d'abord prorogée
jusqu'au 20. Le
général Bonaparte commença par faire un mauvais accueil à M. de Gallo ; il
lui demanda son nom. — « Ce n'est pas un nom allemand, dit-il. — Je suis
l'ambassadeur de Naples. — Je n'ai point à traiter avec Naples, répondit le
général ; l'empereur n'a-t-il donc plus de négociateurs de la vieille roche ?
qu'est devenue la haute aristocratie viennoise ? » Le
général Bonaparte savait parfaitement quelle était la position du marquis de
Gallo ; comment il avait toute la confiance de l'impératrice, et comment plus
qu'aucun autre il s'était employé à décider la négociation ; on ne pouvait
donc pas s'étonner qu'il en fût chargé. Sans
doute, le général Bonaparte l'avait souhaité ; mais il lui convenait de
troubler et d'intimider un homme qu'il savait doué de finesse et d'esprit de
conduite plus que de courage et de fermeté. Une
première conférence eut lieu le 15 avril ; les plénipotentiaires autrichiens,
croyant bien faire, avaient mis, pour article premier, que l'empereur
reconnaissait la république française. Le général se récria : — « La
république française n'a nul besoin d'être reconnue. C'est le soleil sur
l'horizon ; tant pis pour qui ne veut pas le voir. » — Lorsque le comité de
salut public avait traité avec l'Espagne et avec la Prusse, aucun article
n'avait porté que la République était reconnue. Le fait de signer un traité
avec elle impliquait cette reconnaissance. Supposer que la forme de
gouvernement adoptée par la France pût être mise en question, eût été une
offense à son indépendance nationale. Plusieurs
projets furent rédigés dans des conversations particulières entre le général
et M. de Gallo ; puis débattus dans la conférence ; le 16 avril, rien ne fut
conclu, et trois projets furent envoyés à Vienne, afin que l'empereur
déclarât ses intentions. Le plénipotentiaire français les transmit ainsi au
Directoire : — « Si j'avais voulu consentir, écrivait-il, à adopter un
article qui assurait à l'Autriche la restitution du Milanais avec une portion
des États de Venise ou des légations, les négociateurs avaient le pouvoir de
signer sur-le-champ. Cet arrangement ne m'a point paru possible. J'ai offert
la restitution du Milanais ou de la Lombardie ; ils n'ont pas voulu.
L'empereur refuse toute compensation en Allemagne et veut être dédommagé en
Italie. « Si
l'un des trois projets est accepté à Vienne, les préliminaires de la paix
pourront être signés le 20. Si rien de tout cela n'est accepté, nous nous
battrons ; et si l'armée de Sambre-et-Meuse s'est mise en marche le 20, elle
peut, dans les premiers jours du mois, avoir frappé de grands coups. Les
meilleurs généraux et les meilleures troupes sont en face de moi. Quand on a
bonne volonté d'entrer en campagne, il n'y a rien qui arrête. Jamais, depuis
que l'histoire nous retrace des opérations militaires, une rivière n'a été un
obstacle réel. Si Moreau veut passer le Rhin, il le passera ; s'il l'avait
passé, nous serions en état de dicter les conditions de la paix d'une manière
impérieuse et sans courir aucune chance ; mais qui craint de perdre sa gloire
est sûr de la perdre. J'ai passé les Alpes juliennes et les Alpes noriques
sur trois pieds de glace ; j'ai fait passer mon artillerie par des chemins où
jamais chariot n'avait passé. Si je n'eusse vu que la tranquillité de l'armée
et mon intérêt particulier, je me serais arrêté après avoir passé l'Isonzo.
Je me suis précipité en Allemagne pour dégager les armées du Rhin et empêcher
l'ennemi d'y prendre l'offensive. Je suis aux portes de Vienne, et cette cour
insolente et orgueilleuse a ses plénipotentiaires à mon quartier général. Il
faut que les armées du Rhin n'aient point de sang dans les veines. Si elles
me laissent seul, alors je retournerai en Italie. L'Europe entière jugera la
différence de conduite des deux armées. Elles auront ensuite sur le corps toutes
les forces de l'empereur ; elles en seront accablées, et ce sera leur faute.
» Le
baron de Vincent arriva de Vienne le 17 avec la réponse de l'empereur.
Aussitôt la conférence s'occupa à rédiger les articles d'après les conditions
déjà consenties, et le 18 au matin, dans une petite maison de campagne, près
de Léoben, qui fut déclarée territoire neutre, les conditions préliminaires
de la paix furent signées par le général Bonaparte et les deux
plénipotentiaires. Le
texte de ces articles ne fut point rendu public ; mais le sens et le résumé
ne demeurèrent point secrets ; les journaux les firent connaître à peu près
dans ces termes : — 1° renonciation de la part de l'Autriche à tout droit sur
les provinces belges et reconnaissance des frontières de la République, fixée
par les lois constitutionnelles ; 2° réunion d'un congrès pour traiter de la
paix avec l'empire d'Allemagne, en prenant son intégralité pour base ; 3°
renonciation de l'Autriche à ses possessions en deçà de l'Oglio, et cession
en échange de la partie des États vénitiens, située entre cette rivière, le
Pô et la mer Adriatique ; et de plus la Dalmatie vénitienne et l'Istrie ; 4°
cession à l'Autriche, après la ratification du traité définitif, des forteresses
de Palma Nova, Mantoue et Peschiera ; 5° les légations de Romagne, Bologne et
Ferrare sont destinées à indemniser la république de Venise ; 6°
reconnaissance de la république cisalpine. Le
général Bonaparte n'avait pas attendu l'arrivée du plénipotentiaire accrédité
par le Directoire ; il avait pris sur lui de signer les articles : aussi bien
était-ce lui qui les avait voulus ou consentis. En les envoyant au
Directoire, il s'attacha à développer tous les avantages que la France
obtenait par ce traité. — « Nous
avons dans le cœur de l'Italie une république avec laquelle nous
communiquerons par le territoire de Gênes et par la mer. Dans toutes les
guerres futures, en Italie, nos communications seront assurées. Le roi de
Sardaigne se trouve désormais à notre disposition. » La plus
étonnante des conditions préliminaires était celle qui, sans le concours de
la république de Venise, lorsqu'elle n'était ni belligérante ni alliée
d'aucune des deux puissances, disposait de son territoire, lui prenait des
provinces et lui en donnait d'autres. Cet article n'était explicable qu'en
supposant une convention secrète entre la France et l'Autriche : le général
la laissait entrevoir. — «
Bologne, Ferrare et la Romagne restent provisoirement en notre pouvoir. Si
l'empereur et nous, de concert, nous réussissons à faire consentir le sénat à
cet échange, il est évident que la république de Venise sera sous l'influence
de la république lombarde, et, par conséquent, à notre disposition. Si cet
échange ne s'effectue pas, l'empereur entrera nonobstant en possession d'une
partie des États de Venise, et le sénat ayant refusé une compensation qui est
réellement inconvenante et insuffisante, les légations resteront en notre
pouvoir ; alors nous réunirons Bologne et Ferrare à la république lombarde. « Le
gouvernement de Venise est le plus absurde et le plus tyrannique des
gouvernements ; il est hors de doute qu'il voulait profiter du moment où nous
étions dans le cœur de l'Allemagne pour nous assassiner ; notre République
n'a pas d'ennemis plus acharnés. Son influence se trouve considérablement
diminuée, ce qui est à notre-avantage ; cela d'ailleurs lie l'empereur à la
France et obligera ce prince, pendant les premiers temps de notre paix, à
faire ce qui pourra nous être-agréable. Cet intérêt commun que nous avons
avec l'empereur nous remet la balance dans la main ; nous nous trouvons par-là
placés entre la Prusse et la maison d'Autriche, ayant des intérêts majeurs à.
arranger avec l'une et avec l'autre. D'ailleurs nous ne devons pas nous
dissimuler que, quoique notre position militaire soit brillante, nous n'avons
point dicté les conditions. La cour avait évacué Vienne ; le prince Charles
et son armée se repliaient sur celle du Rhin ; le peuple de la Hongrie et des
États héréditaires se levait en masse ; dans ce moment-ci, leur tête est déjà
sur nos flancs. Le Rhin n'était point passé ; l'empereur n'attendait que ce
moment pour quitter Vienne et se porter à la tête de son armée. S'ils eussent
fait la bêtise de m'attendre, je les aurais battus ; mais ils se seraient
repliés devant nous, se seraient réunis à une partie de leurs forces du Rhin
et m'auraient accablé. Alors la retraite devenait difficile, et la perte de
l'armée d'Italie pouvait entraîner celle de la République ; aussi étais-je
bien déterminé à essayer de lever une contribution dans les faubourgs de
Vienne et à ne plus faire un pas. Je n'ai pas quatre mille hommes de
cavalerie, et au lieu de quarante mille hommes que je vous avais demandés, il
n'en est pas arrivé vingt mille. » C'est
ainsi que le général Bonaparte expliquait les motifs qui le décidaient à
faire la paix ; il savait bien que le Directoire, plus empressé que lui à
traiter et à faire de bonnes conditions à l'Autriche lorsque la situation
devenait difficile et dangereuse, devenait exigeant après la victoire et
reprenait l'idée de bouleverser l'Europe et de détruire les anciens États. Il
s'attachait donc à montrer que sa position n'était pas aussi belle et aussi
forte qu'on devait le supposer ; il la représentait avec vérité, afin
d'établir que la détermination de faire la paix était commandée par la
nécessité ; il savait bien que le Directoire n'oserait pas lui répondre que
s'il avait voulu attendre trois semaines et ne pas arriver au Simering avant
le moment que lui-même avait indiqué, les armées du Rhin auraient eu le temps
de s'avancer en Allemagne et de combiner leur marche avec la sienne. Il avait
risqué le salut de son armée et le sort de la guerre pour que la victoire et
la paix fussent son œuvre, pour augmenter sa gloire et sa puissance ; mais il
avait réussi. Un succès si éclatant n'était pas seulement une réponse aux
objections ; il empêchait même de les concevoir. Arrivé
au terme de cette première phase de sa grandeur et de son ambition, il se
complaisait à retracer la route qu'il venait de parcourir et à glorifier sa
conduite militaire et politique ; il se donnait la satisfaction de démontrer
au Directoire combien il avait eu raison d'agir, non point d'après les
instructions qu'il avait reçues, mais d'après sa propre volonté. — « Si
je me fusse, au commencement de la campagne, obstiné à aller à Turin, je
n'aurais jamais passé le Pô ; si je m'étais obstiné à aller à Rome, j'aurais
perdu Milan ; si je m'étais obstiné à aller à Vienne, peut-être aurais-je
perdu la République. Le vrai plan de campagne, pour détruire l'empereur,
était celui que j'ai fait. « Dès
l'instant où j'ai prévu que les négociations allaient s'ouvrir sérieusement,
j'ai expédié un courrier au général Clarke qui, chargé plus spécialement de
vos instructions, s'en serait mieux acquitté que moi. Lorsque, après dix
jours, j'ai vu qu'il n'était pas arrivé et que le moment pressais, j'ai dû
laisser tout scrupule, et j'ai signé. Vous m'avez donné plein pouvoir sur
toutes les questions diplomatiques, et dans la position des choses, les
préliminaires de la paix, même avec l'empereur, sont devenus une opération
militaire. » Il
ajoutait ce qui, dès lors, remplissait son imagination et prédisait l'avenir
: — « Cela sera un monument de la gloire de la république française et
un présage infaillible qu'elle peut, en deux campagnes, soumettre le
continent de l'Europe si elle organise ses armées avec force. » Cette
longue et curieuse lettre, écrite dans la joie d'un si grand succès, était un
épanchement et une révélation de son caractère et de sa destinée. On y peut
voir ce que devait être pour lui ce qu'il appelait la paix et à quoi il
voulait employer la modération et la sagesse. — « Je n'ai pas en Allemagne
levé une seule contribution : il n'y a pas eu une plainte contre nous. Sans
être prophète, je sens que le temps viendra où nous tirerons parti de cette
sage conduite ; elle germera en Hongrie et sera plus fatale au trône de
Vienne que les victoires qui ont illustré la guerre de la liberté. « Quant
à moi, je vous demande du repos. J'ai justifié la confiance dont vous m'avez
investi ; je ne me suis jamais considéré pour rien dans toutes mes opérations
; je me suis lancé sur Vienne, lorsque j'avais déjà acquis plus de gloire
qu'il n'en faut pour être heureux ; et j'ai laissé derrière moi les superbes
plaines de l'Italie, où j'étais entré au commencement de la campagne dernière
afin d'aller chercher du pain pour l'armée que la République ne pouvait plus
nourrir. « La
calomnie s'efforcera en vain de me prêter des intentions perfides ; ma
carrière civile sera comme ma carrière militaire, une et simple. Cependant
vous devez sentir que je dois sortir de l'Italie. Je vous demande avec
instance de renvoyer, avec la ratification des préliminaires, des ordres sur
la première direction à donner aux affaires d'Italie et un congé pour me
rendre en France. » Le jour
même[18] où les articles préliminaires
étaient signés à Léoben, le général Hoche passait le Rhin sur le pont de
Neuwied. Il commandait à une armée de quatre-vingt mille hommes qui, depuis
six mois, n'avait point fait la guerre ; il avait eu le loisir de la compléter
et de la munir de tout ce qui est nécessaire pour entrer en campagne ; elle
était supérieure en nombre à l'armée autrichienne du général Kray. Le général
Hoche l'attaqua à Hedersdorf, fit plusieurs milliers de prisonniers et prit
des canons et des drapeaux. Il arrivait le 22 avril devant Francfort, lorsque
le général autrichien lui fit passer une lettre du général Berthier, qui lui
signifiait la signature des préliminaires ; il conclut un armistice et plaça
son quartier général à Friedeberg sur la Nidda. L'armée
du Rhin avait passé un hiver plus laborieux ; elle avait pendant plus de deux
mois soutenu contre tous les efforts de l'archiduc Charles, les places de
Kelh et de la tête du pont d'Huningue. Le gouvernement l'avait laissée dans
le dénuement, la solde n'était point payée ; l'argent manquait pour les
préparatifs du passage du Hhin et.de l'entrée en campagne. Le général Moreau
était à, Paris sollicitant des secours pour son armée. Desaix, qui la
commandait en son absence, avait pourtant, à force de zèle et d'activité,
tout disposé pour passer le fleuve sur un point dont la connaissance avait pu
être dérobée à l'ennemi. Moreau arriva de Paris le 19 au soir, et le
lendemain matin, à quelques lieues au-dessous de Strasbourg, en un lieu où le
fleuve est séparé en plusieurs branches par des îles couvertes d'arbres qui
cachaient le mouvement des Français, le passage fut tenté. Un pont qui
mettait deux îles en communication favorisa la traversée, les autres bras
furent franchis avec des bateaux, et à gué lorsque l'eau n'était pas
profonde. Le
village de Diersheim, sur la rive droite, fut occupé après une défense assez
vive. Le lendemain, le général Stzarray, à la tête de vingt mille hommes et
d'une artillerie formidable, attaqua Diersheim lorsque la plus grande partie
de l'armée française n'avait pas encore traversé le fleuve ; mais les
différents corps arrivaient successivement pour soutenir l'attaque et la
bataille fut gagnée. Les Autrichiens y perdirent vingt pièces de canon, des
bagages, beaucoup de prisonniers et des drapeaux. Le général Latour arriva de
Manheim avec un corps d'armée, pour arrêter la marche des Français ; une
nouvelle bataille semblait inévitable ; mais le 22 avril, un parlementaire
autrichien vint annoncer les préliminaires de Léoben. Moreau hésita sur le
parti qu'il devait prendre. L'armistice ne lui était pas signifié
officiellement ; le général Bonaparte n'avait pu stipuler pour des armées
qu'il ne commandait pas ; quelques généraux calculaient que, malgré ses
victoires, l'armée d'Italie pouvait être dans une situation difficile et que
la guerre se rallumerait, si les négociations définitives venaient à échouer.
Nonobstant ces réflexions, le général Moreau, ainsi que le général Hoche,
conclut un armistice. Le
Directoire et Paris reçurent donc en même temps la nouvelle des préliminaires
de Léoben, imposés aux portes de Vienne et les victoires des armées du Rhin.
La joie fut grande et universelle. Tant de gloire et la paix : c'était de
quoi enivrer l'opinion française ! Il eût
été difficile pour le Directoire de se refuser à ratifier les préliminaires
de Léoben, de désavouer, le général Bonaparte et de lui prescrire le
renouvellement de la guerre. Toutefois ce ne fut pas sans effort que Carnot
obtint le consentement de ses collègues et calma le premier transport de leur
colère, lorsqu'ils apprirent que le général de l'armée d'Italie avait osé
signer la paix. Rewbell se désespérait ; Réveillière rugissait d'indignation
; Barras blâmait amèrement le traité, mais du moins il en comprenait la
nécessité[19]. Ainsi il y eut majorité pour
l'approuver, et le Directoire consentit à écrire au général Bonaparte : — «
Nous sommes satisfaits de la sagesse de votre négociation. » — Mais en même
temps, il cherchait à lui faire sentir que l'on ne devait pas attribuer à la
seule armée d'Italie et à son général le triomphe de la République et la paix
imposée à l'Autriche : — « Notre modération sera remarquée en Europe au
milieu des succès qui immortalisent les trois armées françaises qui occupent
l'Allemagne. » La
demande d'un congé, le désir du repos et de la retraite ne pouvaient pas être
pris au sérieux. — « Nous souhaitons vivement, citoyen général, votre
retour en France ; nous sommes impatients de vous revoir et de vous témoigner
tous les témoignages dus à un général qui a honoré la République et qui aura
un grand nom dans l'histoire de la guerre de la liberté. Il nous en coûte de
contrarier un moment vos vœux pour le repos et la vie privée ; mais votre
présence à l'armée nous paraît encore nécessaire. En traitant avec loyauté de
la paix, il faut conserver tous nos avantages et empêcher par-là que l'ennemi
ne forme des prétentions exagérées. Vous seul pouvez consolider le nouvel
ordre de choses qui va s'établir en Italie. L'organisation de la république
lombarde, la création de son état militaire, les dispositions qu'exige son
indépendance à l'égard des puissances voisines ne peuvent appartenir qu'à
vous. » Le
Directoire, en terminant sa lettre, ajoutait le plus grave motif qui exigeait
impérieusement la présence en Italie du général ; il avait encore à décider
la distribution des territoires conquis : les articles de Léoben
l'indiquaient, mais ne l'avaient pas réglée. La guerre et la conquête
n'étaient pas encore achevées. « Une
autre circonstance qui doit prolonger pour quelque temps encore votre séjour
dans ces contrées, c'est l'éclat que le gouvernement vénitien a donné à sa
haine contre la France ; prenez envers lui toutes les mesures de sûreté
qu'autorise l'insurrection qui vient de se manifester. Allez, s'il le faut,
jusqu'à Venise et rendez-nous compte de vos dispositions afin d'instruire le
Corps législatif de la réussite où vous aurez été, d'agir hostilement à
l'égard de cette puissance perfide. » Lorsque
commença la guerre de la Révolution, les puissances alliées contre la France
proposèrent au gouvernement de Venise d'entrer dans la coalition ; il s'y
refusa sans nulle hésitation. Depuis longtemps cette république avait renoncé
à intervenir dans les affaires de l'Europe ; elle, autrefois si fière dans sa
politique, n'avait plus maintenant d'autre soin que de rester étrangère aux
querelles et aux guerres des grands États. Ses relations avec le gouvernement
français, même pendant la Convention, avaient été faciles et ménagées de
manière à ne point exciter l'irritation révolutionnaire. Lorsque
les armées françaises entrèrent par Nice sur le littoral de Gênes, plusieurs
des États italiens se voyant exposés à une invasion, formèrent un congrès à
Milan pour aviser à la défense commune. Venise ne voulut pas y être
représentée, non par aucune sympathie pour la France, mais pour conserver son
repos et parce qu'il était facile de prévoir que, contracter une alliance de
guerre avec l'Autriche, c'était se placer sous sa domination. Quand
le général Bonaparte entra à Milan après la bataille de Lodi, son plan de
campagne était de porter la guerre dans la haute Italie et d'en expulser
l'armée autrichienne. Pour cela il fallait manœuvrer sur sa droite et la
contraindre à laisser les Français investir et assiéger Mantoue. Ce
mouvement comportait d'une manière nécessaire un passage sur le territoire de
Venise. Sans respect pour la neutralité, le chef de l'armée française entra à
Brescia. Par une conséquence nécessaire, le général autrichien occupa
Peschiera où il appuya sa droite que son adversaire voulait tourner. A ce
moment, il devenait presque impossible que Venise conservât une neutralité
que violaient les deux puissances belligérantes ; du moins aurait-il fallu
que ce fût une neutralité armée ; de vifs débats agitèrent la seigneurie
vénitienne, sans réveiller pourtant son antique énergie. Placer
des garnisons dans les villes fortifiées et mettre sur pied une armée
d'observation, car en cela devait consister la neutralité armée, c'était
évidemment une déclaration de guerre à la France ; une telle détermination
était au-dessus du courage et des forces de l'aristocratie de Venise. Un long
repos l'avait amollie. Une
autre conduite pouvait être suivie : un des nobles vénitiens, Battaglia,
proposa l'alliance avec la France ; elle avait été plusieurs fois offerte par
le Directoire et mise en question, mais le gouvernement vénitien n'était pas
assuré que ce fût de bonne foi ; il craignait d'avoir à subir des conditions
dures, ou même d'être dupe d'une intrigue de Barras, qui faisait argent de
tout. Il y
avait un autre motif pour que l'alliance française fût repoussée par la
seigneurie. Les opinions qui fermentaient dans toute l'Italie, et qui
venaient d'éclater à Milan sous la protection du général Bonaparte, étaient
pour l'aristocratie vénitienne un sujet d'aversion et d'effroi. Dans aucun
pays les principes de liberté et d'égalité n'auraient opéré une révolution
sociale aussi complète ; aucun gouvernement ne devait en avoir plus de
crainte. La
souveraineté de Venise appartenait exclusivement aux familles inscrites sur
le Livre d'Or. Elles composaient le sénat, les conseils, les tribunaux ;
toute l'administration était entre leurs mains ; les podestats qui
gouvernaient les provinces de terre ferme étaient pris dans la seigneurie. En
un mot, elle exerçait collectivement un pouvoir absolu, et ses sujets
n'avaient ni garanties ni participation aux affaires publiques. Ce
gouvernement avait été, au temps passé, tyrannique, méfiant, cruel ; maintenant
les populations étaient accoutumées à une soumission et à une incurie qui
rendaient le joug moins pesant. La police était encore arbitraire et
inquiétante ; mais ne déployait plus ces rigueurs tragiques dont la tradition
restait dans tous les souvenirs. Il n'en
était pas ainsi dans les États de terre ferme, ancienne conquête de la
république. Les familles illustres ou riches vivaient dans le mécontentement
et la haine. Cette noblesse aussi ancienne que les seigneurs vénitiens, ces
descendants des condottieri du moyen âge ou des chefs municipaux des vieilles
républiques, ne supportaient pas avec patience une telle sujétion. Leurs
ancêtres avaient gouverné ou défendu la patrie, et eux n'étaient plus même
citoyens. Les idées libérales du XVIIIe siècle avaient pris facilement racine
dans ces esprits ulcérés. Or il
était de toute évidence que s'allier avec la république française, que
recruter d'une armée vénitienne l'armée du général Bonaparte, c'était se
soumettre à une révolution, c'était abolir l'antique gouvernement de Venise.
La domination de l'Autriche pouvait être lourde et humiliante, mais elle ne
déchirerait point le Livre d'Or. Si donc il fallait absolument, pour sauver
la république, se soumettre à une des armées qui envahissaient l'Italie,
mieux valait, à la dernière extrémité, devenir l'humble auxiliaire des
Autrichiens. S'y
décider sur-le-champ, lorsque le général Beaulieu était vaincu et ramenait
son armée dans le Tyrol, n'eût pas été un acte raisonnable. On se soumit aux
volontés du général Bonaparte ; on trembla devant ses menaces ; on résolut
d'attendre les événements et les hasards de la guerre. Le
provéditeur Foscarelli, qui avait essayé de résister et de fermer les portes
de Vérone au général, fut rappelé. Battaglia, chef du parti français, dont le
choix pouvait être plus agréable au vainqueur, fut envoyé provéditeur à
Brescia. Les
choses restèrent en cet état pendant les six derniers mois de l'année 1796.
Le général Bonaparte continuait à se plaindre de la mauvaise volonté, ou même
de la perfidie du gouvernement vénitien ; il pratiquait ce qu'il avait
conseillé au Directoire, lorsqu'il lui écrivait quel pouvait être l'avantage
d'entretenir une querelle avec Venise et de se ménager le prétexte d'une
rupture qu'on déclarerait lorsque le moment serait venu. Toutefois aucun
projet ne semblait définitivement arrêté. Le général Bonaparte se réservait
toujours de modifier ses premières idées, selon les événements ; le but ne
variait point ; il s'agissait toujours de laisser au gouvernement autrichien
le moins d'influence et le moins de territoire possible. En ce sens il pensa
quelquefois à faire de Venise une république aussi considérable qu'elle
l'était jadis et même davantage, en la plaçant dans une position où elle
serait nécessairement liée à l'indépendance italienne et à la politique de la
France ; mais un tel projet ne pouvait être agréé par l'aristocratie
vénitienne. Elle voyait qu'une révolution démocratique en était la condition
nécessaire ; déjà le général Bonaparte se faisait le patron du parti qui
voulait briser le joug de la seigneurie ; il y avait à Milan un comité qui
tramait publiquement une révolte contre le gouvernement de Venise. A la
fin de décembre, le général fit occuper Bergame par les troupes françaises ;
soit par ruse, soit par force, elles s'emparèrent de la citadelle[20]. Le provéditeur Battaglia s'en
plaignit. Le général Bonaparte lui répondit : — « Les troupes françaises ont
occupé Bergame pour prévenir l'ennemi qui avait l'intention de s'en emparer.
Je vous avouerai franchement que j'ai été bien aise de saisir cette occasion
pour chasser la grande quantité d'émigrés qui s'y étaient réfugiés et châtier
les libellistes qui ne cessent de prêcher l'assassinat des soldats français,
et qui ont, jusqu'à un certain point, réussi dans leurs provocations, puisque
les Bergamasques ont assassiné plus de Français que le reste de l'Italie. « M. le
provéditeur de Bergame est très-partial en faveur des Autrichiens. Il ne
dissimule point la haine qui l'anime contre l'armée française. Je ne suis pas
son juge ; mais lorsque, malgré les intentions de leur gouvernement, il est
des personnes qui violent la neutralité et se conduisent en ennemis, le droit
naturel n'autoriserait-il pas à user de représailles ? « Je
connais le petit nombre d'hommes qui depuis six mois prêchent la croisade
contre les Français. Malheur à eux, s'ils s'écartent des sentiments de
modération et d'amitié qui' unissent les deux gouvernements ! » Vers la
fin du mois de février, peu de temps avant l'entrée en campagne qui devait
conduire l'armée française en Frioul, et de là en Allemagne, le sénat de
Venise fut averti par la révélation d'un officier français que le comité de
Milan préparait une insurrection qui devait éclater bientôt à Brescia, à
Bergame et à Créma ; déjà les municipalités de ces trois villes s'étaient
rendues à peu près indépendantes du gouvernement de Venise. Un des
dangers que laissait derrière lui le général Bonaparte, en s'engageant avec
toute son armée hors de l'Italie et sur la route de Vienne, c'était la
fermentation qui, de jour en jour, se manifestait dans les provinces
vénitiennes. Nulle force et nulle autorité ne restaient pour modérer et
calmer les factions et les populations qui voulaient secouer le joug de
Venise. Les désavouer, permettre à la seigneurie de prendre des mesures de
précaution et de réprimer avec sévérité tout mouvement révolutionnaire,
c'était perdre des amis et des partisans, sans acquérir des alliés sincères. Commencer,
avant de marcher contre l'archiduc, par s'emparer de Venise en y établissant
un gouvernement nouveau, c'était retarder des opérations militaires que le
général regardait comme indispensables et urgentes ; d'ailleurs, cette guerre
déclarée soudainement à la république de Venise, sans être assuré de
l'approbation du Directoire et avec la certitude d'être vivement blâmé par
l'opinion parisienne, eût été une grave imprudence. Le
général Bonaparte essaya encore une fois de décider le gouvernement vénitien
à une alliance. Il vit le sénateur Pesaro qui dirigeait alors toutes les
affaires de la république ; il l'entretint des dangers de la situation et lui
proposa des réformes qui auraient peut-être satisfait la noblesse des
provinces de terre ferme. Pesaro ne consentit point à cet arrangement ; il
annonça, au contraire, que le mauvais esprit des populations, les complots
tramés contre la république, les désordres déjà commencés, exigeaient des
mesures fortes, des arrestations et même l'emploi de la force armée. Le
général livra donc le nord de l'Italie au hasard des événements et Venise à
son mauvais sort, qu'il prévoyait depuis longtemps et qu'il devait se charger
d'accomplir. Le 12
mars, les conjurés de Bergame obtinrent d'un commandant français qu'il ferait
arrêter un courrier que le podestat expédiait à Venise. Il était chargé d'un
rapport sur la conspiration et d'une liste des conjurés. Dès lors la révolte
éclata ; on épargna le podestat que la populace voulait massacrer ; la
république de Bergame fut proclamée ; l'étendard vénitien fut arraché de la
tour du château et une nouvelle municipalité fut installée. Deux jours après,
la révolution s'étendit à Brescia, sous les yeux de Battaglia, qui n'y fit
aucune résistance ; il ne voulut pas engager un combat entre le peu de
troupes vénitiennes dont il disposait et une colonne de Milanais et de
Bergamasques qui étaient entrés dans la ville. Tout complaisant et favorable
qu'il se montrait aux insurgés, Battaglia ne dut la vie qu'à la précaution de
se faire mettre en prison. La
colonne milanaise marcha pour s'opposer au général Fioraventi qui s'avançait
contre les insurgés ; il fut battu et repoussé. Pesaro
retourna au quartier général ; le général Bonaparte était à Goritz, après
avoir passé le Tagliamento et défait l'armée autrichienne :-cc J'ai tenu
parole, dit-il au sénateur vénitien ; les Autrichiens ne sont plus sur votre
territoire et je vais entrer en Allemagne : que veut votre république ?
Accepte-t-elle l'alliance de la France ? — «
Venise se réjouit de vos triomphes, répondit Pesaro. Elle sait qu'elle ne
peut exister que par la France ; mais, selon notre ancienne et sage
politique, nous voulons rester neutres. Au temps de Louis XII et de François
Ier, nos armées pouvaient être de quelque poids sur un champ de bataille.
Aujourd'hui, quel cas pouvez-vous faire de nos secours ? — «
Votre république veut rester neutre, repartit le général ; eh bien ! j'y
consens ; mais cessez vos armements. J'ai laissé en Italie des forces pour
être le maître ; je marche sur Vienne. Si mes soldats étaient assassinés, mes
convois attaqués, mes communications interrompues, votre république aurait
cessé d'exister ; elle aurait prononcé sa sentence. » Elle
l'était déjà, car ce qui allait arriver était infaillible. — « Le grand
point, écrivait au Directoire le général Bonaparte après cette conversation,
c'est de gagner du temps. » Selon
sa tactique accoutumée, il avait réuni toutes ses forces de manière à obtenir
un résultat grand et décisif, sans se préoccuper des faits accessoires qui
pourraient se passer aux lieux où il n'était point : s'assurant que tout
serait réparé par une rapide et complète victoire. Ainsi, il avait appelé à
lui le corps d'armée de Joubert, laissant le Tyrol sans défense. Le général
Laudon avait encore deux mille hommes de troupes de ligne ; il rassembla dix
mille hommes de milices tyroliennes. Le général français chargé de garder la
ligne du Lawis en avait douze cents. Il se retira ; les Autrichiens
occupèrent Trente. Laudon était maître de tout le Tyrol ; il répandit à
Vérone et dans toute l'Italie des proclamations et des bulletins mensongers.
— « L'armée de Joubert avait été détruite dans le Tyrol ; l'armée d'Italie
était battue ; on avait les plus heureuses nouvelles des bords du Rhin. Une
armée de soixante mille Autrichiens allait descendre du Tyrol et couper la
retraite aux débris de l'armée que poursuivait l'archiduc. » Ces
nouvelles enflammèrent les esprits. La seigneurie de Venise crut que le
moment de la délivrance de l'Italie était arrivé ; le parti opposé aux
Français s'imagina qu'enfin il était temps de mettre à exécution les complots
de vengeance et de soulèvement tramés dans le silence ; des agents
autrichiens encourageaient le mouvement avec d'autant plus d'activité, qu'à
Vienne, on avait espéré et prévu que lorsque l'armée française aurait quitté
l'Italie, il serait possible d'y exciter une vaste insurrection, de changer
ainsi le sort de la campagne, de sauver Vienne et l'Autriche. Ces
émissaires parcouraient les campagnes des États vénitiens, excitaient les
paysans, faisaient prêcher la croisade par les prêtres et retentir le cri de
guerre : « Mort aux Français et aux jacobins ! » Vainement le ministre de
France à Venise démentait ces nouvelles mensongères, le gouvernement de la
seigneurie était aveuglé par la passion. Mais les espérances où il se
complaisait ne lui donnaient ni courage ni énergie ; il restait prudent,
indécis et ne pensait pas à déclarer la guerre ; seulement, il ne faisait
rien pour prévenir ou arrêter les insurrections et laissait les agents
autrichiens continuer leurs manœuvres, distribuer des armes aux paysans, et
les revêtir d'uniformes piémontais ou tyroliens. Quant
au nombreux parti de l'aristocratie vénitienne, il ne gardait aucun
ménagement ; il se livrait aux excitations des Autrichiens et ne mettait pas
en doute les succès de l'archiduc, non plus que le désastre prochain de
l'armée française complété par une vaste insurrection italienne. Le ministre
d'Angleterre, M. Drake et toute sa légation, afin de témoigner leur sympathie
pour les insurgés, portaient publiquement la cocarde jaune et bleue qu'ils
avaient adoptée. Les représentations du ministre de France n'étaient pas
écoutées du gouvernement. Voyant une telle démence, il écrivit le 5 avril au
général Bonaparte : — « Je pense que cette république approche de sa
dissolution. L'empereur en fera son profit : il pourra y gagner bien plus que
nous ne lui avons ôté. Je dois pourtant à la vérité de dire que le
gouvernement de Venise redouble d'attention et de complaisance pour nous dans
tout ce qui intéresse le service de l'armée et l'exécution de vos ordres. » L'armistice
venait d'être signé ; mais les négociations n'avaient pas encore commencé,
lorsque le général Bonaparte, informé de l'état des choses à Venise et dans
les provinces, sachant que l'insurrection était à peu près inévitable, envoya
à Venise son aide de camp, Junot, en le chargeant de remettre au doge, en
pleine séance du sénat, la note suivante ; elle était datée du 9 avril. — «
Dans toute la terre ferme, les sujets de la sérénissime république sont sous
les armes ; leur cri de ralliement est : « Mort aux Français ! » Le nombre
des soldats d'Italie qui ont été leurs victimes monte déjà à plusieurs
centaines. Vous affectez en vain de désavouer les attroupements que
vous-mêmes avez formés. Croyez-vous donc que, parce que je suis éloigné et au
cœur de l'Allemagne, je n'aurai pas le pouvoir de faire respecter les soldats
du premier peuple du monde ? Pensez-vous que les légions d'Italie puissent
laisser impunis les massacres que vous excitez ? Le sang de mes frères
d'armes sera vengé. Le sénat de Venise a répondu par la perfidie la plus
noire aux procédés généreux que nous avons toujours eus avec lui. La guerre
ou la paix ! Si vous ne prenez pas sur-le-champ les moyens de dissiper les
rassemblements ; si vous ne faites pas arrêter et livrer en mes mains les
auteurs des assassinats, la guerre est déclarée. Aucun ennemi ne vous menace
; vous avez fait à dessein naître des prétextes pour justifier un
rassemblement dirigé contre l'armée ; il sera dispersé dans vingt-quatre
heures. Nous ne sommes plus au temps de Charles VIII. Si, contre le vœu du
gouvernement français, vous me réduisez à vous faire la guerre, ne croyez pas
qu'à l'exemple des soldats que vous avez armés, les soldats français ravagent
les campagnes d'un peuple innocent et infortuné. Je le protégerai, et il
bénira peut-être un jour les crimes qui auront obligé l'armée française à le
soustraire à votre gouvernement tyrannique. » En même
temps, le général Bonaparte envoyait ses instructions au général Kilmaine,
commandant de la Lombardie ; il lui ordonnait de porter son quartier général
de Milan à Mantoue et mettait à sa disposition la division Victor, revenue de
la Romagne. —
« Vous ferez, écrivait-il, désarmer les garnisons vénitiennes de Padoue,
de Trévise, de Bassano et de Vérone, et enlever les gouverneurs et officiers,
que vous enverrez prisonniers à Milan. Vous ferez marcher une colonne mobile
pour punir les montagnards qui ont assassiné nos gens ; vous dissoudrez les
rassemblements en tombant inopinément sur les villages où ils ne seraient pas
en force et en les brûlant. Dans les principales villes, vous organiserez une
municipalité choisie parmi les principaux citoyens, avec une garde composée
des meilleurs patriotes pour faire la police ; vous ferez arrêter tous les
nobles vénitiens et les hommes les plus attachés au sénat, afin que leur tête
réponde de ce qui sera fait à Venise. » Une proclamation était jointe à ces
instructions ; on y lisait : — « L'armée française protégera votre religion,
vos personnes et vos propriétés. Vous avez été vexés par ce petit nombre
d'hommes qui se sont, depuis les temps de barbarie, emparés du gouvernement. Si
le sénat de Venise a sur vous le droit de conquête, je vous en affranchirai ;
s'il a sur vous le droit d'usurpation, je vous restituerai vos droits. » En
prescrivant au général Kilmaine une telle conduite, il subordonnait toutefois
l'exécution de ses mesures révolutionnaires aux réponses que Junot recevrait
à Venise. Cette
réponse fut humble et soumise. — « Vous pouvez ordonner, écrivait Junot à son
général ; aussi vils que dissimulés, le sénat et le gouvernement de Venise
sont à genoux. » Le
gouvernement était, en effet, sans puissance et sans énergie ; il était
coupable des sentiments de haine que, dans un moment d'espérance frivole, il
n'avait pas su cacher ; il pouvait désavouer les insurrections des provinces,
parce qu'il ne les avait pas ordonnées ; mais il ne les avait pas réprimées,
et ce n'était pas à son insu que des émissaires autrichiens et quelques
nobles de Venise les avaient provoquées ; il aurait pu donner pour excuse que
le désordre avait commencé par les insurrections démocratiques de Brescia et
de Bergame, protégées par les Français ; mais cette récrimination eût irrité
le vainqueur, qui était maître de leur sort. Une
députation lui fut envoyée pour essayer de désarmer sa colère ; cela n'était
pas possible, car cette colère avait un but. L'indignation que l'assassinat
des soldats français inspirait à leur général était sans doute un sentiment
réel ; mais il était employé comme moyen pour accomplir un projet : il refusa
de recevoir les députés du sénat de Venise. Lorsqu'il
leur écrivit sa réponse, de déplorables événements avaient rend u la
situation de Venise encore plus désespérante et procuraient un nouveau motif
pour sa ruine définitive. De
toutes les provinces de la terre ferme, celle qui avait été le plus
travaillée pour l'insurrection était Vérone. Louis XVIII y avait fait
longtemps son séjour. Quelques émigrés français y étaient restés après son
départ. Les armées autrichiennes avaient plusieurs fois approché de la ville
et y avaient des intelligences ; le provéditeur était malveillant pour les
Français et tenait au parti aristocratique de Venise. Lorsque,
au commencement de mars, Brescia et Bergame avaient fait leur insurrection
démocratique, le parti opposé s'était armé à Vérone pour la réprimer ; les
autorités avaient appelé des esclavons, c'est-à-dire - une troupe régulière
au service de la république, et la guerre avait commencé entre les deux
partis. Lorsque
le général Laudon eut poussé hors du Tyrol de faibles détachements français
qui y étaient restés, il entra en communication avec le provéditeur Emili. Bientôt
la ville fut en fermentation ; les Français n'étaient plus en sûreté dans les
rues ; la garnison envoya des patrouilles dans les campagnes pour intimider
et contenir les paysans ; mais elle était peu nombreuse. Lorsque le général
Balland, qui la commandait, s'adressait au provéditeur et aux autorités
vénitiennes, on lui répondait que tout ce mouvement avait pour motif la
rébellion de Brescia et de Bergame, et qu'il ne fallait pas s'étonner de voir
les populations dévouées au gouvernement s'armer pour le défendre. Les
Autrichiens approchaient ; les meneurs de l'insurrection comptaient sur leur
secours. Le 27 avril, le lendemain de la fête de Pâques, après vêpres, le
tocsin sonna. Dans la ville et- dans la campagne, partout les Français furent
massacrés ; des malades furent égorgés dans les hôpitaux. Le général Balland,
avec la garnison, se renferma dans la citadelle et dans les forts qui
entouraient Vérone ; il dirigea les batteries sur la ville et la bombarda.
Les autorités municipales voulurent parlementer ; la furie populaire ne le
leur permit pas. Un renfort de deux mille esclavons, envoyés par le provéditeur
de Vicence, contribua encore à augmenter la rage des insurgés. Le général
Neiperg était déjà à la Chiusa, non loin du champ de bataille de Rivoli. La
petite garnison qui défendait ce fort avait été obligée de capituler, elle
fut massacrée par les paysans. Le
général Kilmaine avait ordonné au général Chabran de marcher sur Vérone avec
la division milanaise, que commandait le général Lahoz, et les Polonais au
service de la république lombarde. Ils arrivèrent devant la ville le 21 avril
après avoir été attaqués plusieurs fois par les rassemblements qui
parcouraient la campagne. Le provéditeur vint parlementer avec les généraux
français et ne rentra pas à Vérone, où il n'aurait pas été en sûreté. La
troupe insurgée qui voulait défendre la ville, se composait de cinq mille
paysans, de trois mille bourgeois armés et de deux mille esclavons. Les
forts où le général Balland se maintenait étaient situés sur la rive gauche
de l'Adige. Le général Chabran arrivait par la rive droite. Ainsi la ville ne
put être entièrement cernée que le 22, après un combat où, de part et
d'autre, il y eut beaucoup d'acharnement. Les insurgés furent entièrement
défaits. Le
général Kilmaine était arrivé ; le comte Neiperg, envoyé par le général
Laudon, dont les troupes étaient très-rapprochées de Vérone, venait de donner
connaissance de l'armistice. L'effroi et l'abattement s'emparèrent des
insurgés ; ils envoyèrent des députés qui se présentèrent en suppliants
devant le général Kilmaine. Il imposa pour conditions, que cc les Français
encore enfermés en prison seraient aussitôt délivrés ; — que les paysans
sortiraient de la ville ; — que deux des principaux magistrats et seize
habitants connus par leur haine contre les Français seraient livrés comme
otages. » Les
magistrats se sauvèrent et la ville demeura dans un affreux désordre ; le
pillage et les assassinats continuèrent. Enfin, l'arrivée de la division Victor
et la publication de l'armistice firent cesser la résistance des bandits et
des esclavons qui étaient restés dans la ville. Le général Kilmaine n'avait
pas voulu y entrer de vive force pour ne pas exposer au massacre plusieurs
centaines de Français qui étaient enfermés dans le palais. Le
général Kilmaine se montrait persuadé, dans son rapport, que le gouvernement
de Venise avait non-seulement toléré, mais ordonné et soldé cet armement et
cette agression contre l'armée française ; le rapport du général Balland qui
était un journal, heure par heure, de ce qui s'était passé à Vérone, ne
donnait pas la conviction d'une connivence active du gouvernement vénitien. Dans
les autres provinces, le désordre était moins grand, moins de sang y avait
coulé ; mais partout les soldats isolés étaient massacrés ; partout les
détachements peu nombreux étaient assaillis par les paysans armés ; sur les
frontières du Tyrol et du Frioul, des troupes légères appartenant à l'armée
autrichienne se mêlaient aux montagnards pour attaquer les postes français ou
les patrouilles ; les généraux se demandaient comment l'armistice pouvait
être ainsi violé. Dans
les villes, il n'y avait plus nulle police, et beaucoup de Français y avaient
été assassinés. Un
meurtre commis à Venise même, sous les yeux du gouvernement, avait porté à
son comble l'irritation du général en chef. Le 27
avril, un bâtiment français armé s'était présenté pour entrer dans la lagune
de Venise par le passage du Lido. Il fit le salut d'usage de neuf coups de
canon devant le fort qui gardait la passe. Un officier vénitien se rendit à
bord et avertit le capitaine Laugier que les bâtiments de guerre n'étaient
pas reçus au Lido ; puis, un second canot lui avait été envoyé portant
l'ordre de démarrer. Le bâtiment était sous le canon du fort ; avant qu'il
eût levé son ancre, une décharge d'artillerie força l'équipage à se retirer
dans l'entrepont. Le capitaine avait pris son porte-voix pour crier de ne
plus tirer et qu'il partait. A ce moment une balle l'avait frappé ; il était
tombé mort. Puis des esclavons arrivant sur une chaloupe s'étaient emparés du
bâtiment, avaient massacré les Français qui s'y trouvaient, pillé la
cargaison, au point de déshabiller et de laisser à demi nus les hommes de
l'équipage qu'ils n'avaient pas tués. Tel
était le récit qu'après enquête affirmait le ministre de France ; les
autorités vénitiennes en contestaient l'exactitude et assuraient que ce
bâtiment était un corsaire ; que l'équipage ne comptait que deux matelots
français ; que le capitaine avait voulu entrer dans la passe de force et sans
respect d'un règlement dont le ministre de France avait pleine connaissance ;
qu'alors le fort avait tiré sur lui, et que s'étant abordé avec une galiote
montée par des esclavons, un combat en était résulté où le capitaine et un
autre Français avaient été tués. Quelle
que fût la plus exacte de ces deux versions, il était certain que l'autorité
chargée de la police du port avait eu envers le capitaine Laugier un procédé
violent et que les esclavons l'avaient assassiné. Le gouvernement de Venise
avait vu aussitôt que c'était une affaire grave. Il se décida à envoyer des
députés au général Bonaparte. Ne pouvant être admis près de lui, ils lui
écrivirent une longue lettre pour justifier leur gouvernement de l'assassinat
de Laugier. —
« Je n'ai lu qu'avec indignation, messieurs, leur répondit-il, la lettre
que vous m'avez écrite. Vous avez aggravé l'atrocité de cet événement, sans
exemple dans les annales des nations modernes, par le tissu de mensonges que
votre gouvernement a fabriqués pour se justifier. - Je ne puis point,
messieurs, vous recevoir : vous et votre sénat vous êtes dégouttants du sang
français. Lorsque vous aurez fait remettre en mes mains l'amiral qui a
ordonné de faire feu, le commandant de la tour et les inquisiteurs qui
dirigent la police de Venise, j'écouterai vos justifications. Vous voudrez
bien évacuer dans le plus court délai le continent de l'Italie. » Le même
jour, il écrivait à Lallemant, ministre de France : — « Le sang français a
coulé dans Venise et vous y êtes encore ! attendez-vous donc qu'on vous en
ait chassé ? Les Français ne peuvent plus se promener dans les rues ; ils
sont accablés d'injures et de mauvais traitements ; et vous restez simple
spectateur ! » — Puis les nombreux griefs de l'armée française contre les
populations ou le gouvernement de Venise étaient rappelés. — « Je sais bien
que le sénat cherchera à faire tomber notre vengeance sur quelques misérables
exécuteurs de ces atrocités ; mais nous ne prendrons pas le change. Faites
une note concise et digne de la nation que vous représentez et des outrages
qu'elle a reçus ; après quoi, partez de Venise et venez me joindre à Mantoue.
» Le
général Bonaparte, après la signature des préliminaires, s'était rendu à Grätz,
en Styrie, dont' l'occupation par l'armée française avait été une des
conditions de l'armistice. M. de Gallo était venu l'y trouver ; il lui
annonça que l'empereur ratifierait les articles de Léoben. En même temps il
lui donna des explications sur plusieurs questions qui n'avaient pas été
réglées par le texte des préliminaires. «
L'empereur cessera d'avoir les émigrés et le corps du prince de Condé à son
service et à sa solde. Il désire que la paix avec l'Autriche soit l'objet
d'une négociation séparée, qui commencerait incessamment et en Italie. — M.
de Gallo sera le plénipotentiaire de l'empereur. — La paix avec l'empire sera
traitée ailleurs ; les conférences pourront être tenues à Constance. « Le
général Bonaparte vint de Grätz à Trieste. Pendant qu'il s'avançait sur la
route de Vienne avec toute son armée, laissant le Frioul et l'Italie sans
défense, un corps autrichien était venu reprendre Trieste ; mais, en vertu de
l'armistice, les Français y étaient rentrés. Le 3
mai, le général était à Palma Nova, et de ce lieu fut datée une déclaration
de guerre à la république de Venise ; elle était précédée d'un manifeste qui
imputait au gouvernement tous les désordres et les attentats qu'il avait
encouragés par son inaction ou favorisés plus directement. — « Vu
les griefs ci-dessus et autorisé par l'article 328 de la constitution de la
république française, et vu l'urgence des circonstances, le général en chef
requiert le ministre de France près la république de Venise de sortir de
ladite ville. — Ordonne aux différents agents de la république de Venise,
dans la Lombardie et dans la terre ferme, de l'évacuer sous vingt-quatre
heures. — Ordonne aux généraux de division de traiter en ennemis les troupes
de la république ; de faire abattre, dans toutes les villes de la terre
ferme, le lion de Saint-Marc ; chacun recevra, à l'ordre du jour de demain,
une instruction particulière pour les opérations militaires ultérieures. » Le
général se rendit aussitôt à Mestre, qui n'est séparée de Venise que par la
lagune. Le gouvernement de Venise, à la lecture de ce manifeste, n'avait pas
eu un instant la pensée de se défendre. L'antique reine de l'Adriatique et la
sérénissime seigneurie étaient perdues sans ressource. Son sort était décidé
par la toute-puissante volonté du vainqueur de l'Italie, et l'Autriche était
évidemment complice, puisque, dans les préliminaires de la paix, elle n'avait
inséré aucune garantie pour Venise. Le
général Bonaparte refusa d'admettre la députation qui lui fut envoyée. Le
général Berthier, chef d'état-major, fut chargé de répondre que le général
exigeait l'arrestation de l'amiral qui avait donné le signal du massacre de
Laugier et la punition de ce crime. Il prof mettait que pendant quatre jours
aucune hostilité ne serait commise contre la ville. L'invasion
de toutes les provinces vénitiennes, la destitution des autorités déléguées
par le gouvernement, l'accomplissement d'une révolution démocratique dans
chaque ville avaient, conformément aux ordres adressés au général Kilmaine,
précédé la proclamation. — « Si
l'affaire est bien menée, lui écrivait trois semaines auparavant le général
en chef, ces gaillards-là se repentiront, mais trop tard, de leur perfidie.
Le gouvernement de Venise, concentré dans sa petite île, ne serait pas, comme
vous pensez, de longue durée. » Pour
hâter le succès de la révolution, on répandit dans tous les États vénitiens
une proclamation signée de Battaglia, ce sénateur, chef de l'opinion
libérale, qui était en bons rapports avec les Français et qui avait été
obligé de se retirer à Milan depuis l'insurrection de Vérone. Cette pièce
n'était pas de lui et il ne fut pour rien dans la ruine de sa patrie. Il
voulait une constitution de liberté pour la république de Venise, et le
général Bonaparte avait résolu de l'anéantir. On donna donc aux révolutions
qu'on exécutait dans les villes vénitiennes un caractère local. Bergame,
Brescia, Padoue, Vicence, Bassano, Udine, crurent pendant quelques jours être
des républiques séparées : à aucune époque de la guerre le désordre n'avait
été plus déplorable. Toute administration avait disparu. Ce fut une grande
facilité pour les dilapidations, les abus, les vexations de l'administration
militaire[21]. Le générai en chef tentait
vainement de les réprimer. Sa volonté et ses projets en avaient été la cause
première ; elle portait ses conséquences. Le
gouvernement de Venise était maintenant « renfermé dans sa petite île. » Il
tenta encore, non de résister, mais de fléchir le vainqueur par un surcroît
de soumission et d'humilité. Le général Bonaparte était revenu de Milan au
bord de la lagune ; il reçut les députés, les accueillit durement ; ils
n'obtinrent rien de plus qu'un armistice de douze jours. Il
repartit, laissant des pouvoirs et des instructions au général Baraguey-d'Hilliers,
qui commandait un corps de vingt mille hommes. Avant de commencer le siège de
Venise, il se rendit dans la ville, et dans sa conférence avec le procureur
Pesaro, aux rudes conditions déjà exigées, il ajouta la suppression du sénat
et du conseil des dix, c'est-à-dire du gouvernement vénitien. Ils demandèrent
un délai et se résignèrent à faire arrêter et traduire en justice les
inquisiteurs de police ainsi que le commandant du Lido. Ensuite, ils
envoyèrent encore une députation au général en chef ; ils ne le trouvèrent
pas à Mantoue et le suivirent à Milan. Mais la
situation de Venise ne comportait point de délai. Dans cette agonie du
gouvernement, il ne conservait aucune autorité. Le parti révolutionnaire
était d'autant plus animé et menaçant qu'il se voyait à la veille du
triomphe. Les esclavons, soldats indisciplinés et à demi sauvages, étaient
prêts à se jeter sur le peuple. La ville était bloquée du côté de la terre et
craignait une disette. Un
secrétaire de la légation de France était resté après le départ de M.
Lallemant. Le doge et le commandant militaire de la ville lui firent demander
une entrevue secrète pour arriver aux moyens d'empêcher qu'une révolution,
inévitable et imminente, du moins ne fut pas sanglante. M. Villetard répondit
qu'il n'avait aucun pouvoir, mais que si on lui demandait des conseils, il
les donnait. Le
lendemain, 9 mai, les articles suivants, indiqués par un secrétaire sans
mission, furent acceptés par le doge de la république de Venise et par ce qui
restait de ce gouvernement, jadis puissant et orgueilleux. — Tous
les détenus politiques mis en liberté ; — les esclavons partis avant deux
jours ; formation d'une garde nationale soldée ; - invitation aux troupes
françaises d'entrer dans la ville immédiatement après le départ des esclavons
; — dès le lendemain, 14 mai, abolition du gouvernement aristocratique et
plantation d'un arbre de la liberté ; — installation d'une municipalité de
trente-six membres choisis par le général français. Le doge sera maire de
Venise ; — invitation aux municipalités de la terre ferme d'envoyer chacune
un député pour former un gouvernement provisoire ; - respect aux propriétés
et à la religion. Mais il
est difficile que le programme d'une révolution s'exécute avec régularité. M.
Villetard avait rendu compte au général Bonaparte des conseils qu'il donnait,
en ajoutant que tout restait soumis à sa suprême décision. Le général Baraguey-d’Hilliers
écrivait de son côté pour demander quelle conduite il aurait à tenir si le
gouvernement de Venise l'appelait pour réprimer l'anarchie et pour maintenir
l'ordre troublé, soit par une insurrection populaire, soit par une sédition
des esclavons. Sans
attendre une réponse de Milan, le vieux doge Manini convoqua une assemblée
générale du sénat, et après avoir exposé les dangers de la situation, il
déclara que le gouvernement avait encouru la haine du peuple et qu'il lui
était impossible de pourvoir aux circonstances ; il invitait donc les
sénateurs à se démettre volontairement de leur autorité et à remettre tous
les pouvoirs entre les mains d'une commission de dix membres nommés avec
l'agrément du général Bonaparte. L'abattement
et l'épouvante étaient arrivés au point que cette proposition fut adoptée à
la majorité de sept cent quarante voix contre cinq. Le
renvoi des esclavons, dernier espoir du parti aristocratique, fut aussi
délibéré ; mais l'obéissance de cette troupe indisciplinée n'était point
facile à obtenir. On décida qu'elle serait envoyée en Dalmatie et embarquée
par convois successifs. Cependant,
ces résolutions du sénat n'étaient pas conformes aux volontés du parti
démocratique ni aux espérances que lui avait données M. Villetard. Il
s'assembla tumultuairement et nomma une municipalité composée de soixante
personnes ; le doge en faisait partie, mais il ne parut point et se cacha. Les
démocrates, en comptant sur la faveur et l'appui du peuple vénitien, s'étaient
grandement mépris ; à peine leur municipalité eut-elle fait afficher sa
proclamation de liberté, d'égalité et de souveraineté du peuple, qu'une foule
en désordre se porta à cette nouvelle municipalité, la dispersa, arbora
l'ancien drapeau vénitien, et mêlée aux esclavons, remplit la grande place en
criant : — « Vive Saint-Marc ! » — On s'empara de l'arsenal ; on arma
des embarcations ; tout s'apprêta pour s'opposer à l'entrée des Français. Les
maisons des partisans de la démocratie furent saccagées. Cette
contre-révolution était toute spontanée. Elle était un soulèvement de la
populace, une sédition de soldats, qui couraient au pillage bien plus qu'à la
défense de la seigneurie. Aucun sénateur, aucun homme riche, aucun honnête
homme ne prit parti avec les bandits qui ravageaient la ville. Un vieux
général, longtemps persécuté par le gouvernement pour ses opinions libérales,
Salembeni, l'homme le plus considéré du vrai parti démocratique, fut, d'une
commune voix, chargé de réprimer la sédition. Le
combat s'engagea contre les esclavons ; le pont du Rialto fut longtemps
disputé entre les deux partis. Après beaucoup de sang versé, les esclavons
furent repoussés ; mais ils étaient encore maîtres d'une partie de la ville. Dès les
premiers moments du désordre, le général Baraguey-d’Hilliers, pressé
d'intervenir et d'envoyer des troupes à Venise, avait écrit au général en
chef en lui demandant ses instructions. Dans la confusion où était cette
malheureuse ville, il était impossible de savoir à quel parti profiterait le
secours donné par l'armée française. D'ailleurs aucune autorité ne pouvait
présenter au général Baraguey-d’Hilliers les garanties qui lui étaient
indispensables pour se hasarder avec une troupe peu nombreuse parmi les
canaux et les lagunes de Venise. Les instances du parti aristocratique ne lui
semblaient pas sincères ; il craignait d'être employé à lui assurer un
triomphe, tandis que le général en chef l'avait chargé seulement de prendre
possession. Dès qu'il eut reçu la réponse de Milan, il prit ses mesures de
manière, non pas à être introduit dans la ville, mais à la surprendre. Dans
la nuit du 15 au 16 mai, il occupa les débouchés du Lido et de Malamocco, la
place Saint-Marc et le Rialto. Quand le jour fut venu, il fit son entrée dans
Venise aux acclamations du parti démocratique, et il installa les municipaux
qui avaient été élus. Son
premier soin fut de visiter l'arsenal, les établissements de la marine et
tous les magasins ; cet inventaire occupait une grande place dans le rapport
qu'il adressa au général en chef. — « J'ai fait saisir au nom de la
république française toutes les propriétés anglaises, russes et portugaises ;
j'ai mis la main sur tout ce qui appartient à la marine et à l'artillerie. —
Tout est dans un état satisfaisant ; la peur est le sentiment dominant dans
cette ville ; c'est le gage de la tranquillité publique. » Ce même
jour, 16 mai, le général Bonaparte signait à Milan un traité négocié avec les
députés envoyés par ce sénat, qui n'existait plus ; il en avait différé la
conclusion jusqu'au moment où il était assuré que cet acte serait la
ratification d'un fait accompli. Le
traité portait : « qu'il y aurait paix et amitié entre la république
française et la république de Venise ; — que le grand Conseil, renonçant à
son droit de souveraineté, ordonnait l'abdication de l'aristocratie
héréditaire et reconnaissait la souveraineté de l'État dans la réunion de
tous les citoyens ; — que le gouvernement garantirait la dette publique et
l'entretien des gentilshommes pauvres qui ne possédaient pas de biens-fonds ;
— que la terre ferme et le port de Venise seraient occupés par les Français ;
la ville, jusqu'à l'établissement définitif du gouvernement, et les
provinces, jusqu'à la conclusion de la paix continentale ; -que la flotte et
l'arsenal seraient à la disposition des Français ; — qu'il serait payé une
contribution de six millions ; — que vingt tableaux et cinq cents manuscrits,
au choix du général en chef, seraient remis à la France ; — que pardon et
amnistie générale étaient accordés à tous Vénitiens accusés d'avoir pris part
aux conspirations contre l'armée française et à tous les détenus pour
opinions politiques. » Le
général Bonaparte, en signant les préliminaires de Léoben, avait décidé que
la république de Venise serait effacée de la carte d'Europe et que son
territoire servirait à rendre plus faciles les négociations qu'il allait
commencer avec l'empereur. En attribuant une plus grande part de territoire
vénitien à l'Autriche, il pouvait étendre davantage la république qu'il
voulait créer en Italie. De même qu'il avait signé l'armistice et les
articles préliminaires sans pouvoirs ni autorisation du Directoire, il ne
s'était nullement inquiété de savoir ses intentions sur Venise ; seulement il
savait qu'elles ne devaient pas être bienveillantes, et il avait eu soin
d'entretenir sa méfiance et sa mauvaise volonté contre cette république
aristocratique. Il lui
était facile de voir que, malgré l'approbation donnée aux préliminaires,
malgré tous les hommages rendus à la gloire et au génie du vainqueur de
l'Autriche, et même, malgré la joie universelle que la paix répandait en
France, le Directoire était mécontent d'un tel dédain de son autorité et même
des conditions du traité. Si le général Bonaparte avait attendu la
coopération des armées du Rhin, il aurait eu une position militaire plus
forte et moins compromise, et l'Autriche aurait été plus durement traitée ;
on l'aurait, sans dédommagement, dépouillée de la Belgique et du Milanais.
Ainsi pensaient Barras, Rewbell et Laréveillère. Le
général Bonaparte eut donc à justifier, mais d'une façon assez hautaine, son
œuvre de pacification ; il continua à imputer aux retards du général Moreau
la nécessité de traiter à Léoben, et il maintint que les conditions de la
paix étaient avantageuses à la France. — « Elles le sont à l'empereur aussi,
disait-il ; c'est ce qui fait leur bonté. Elles nous délivrent de l'influence
de la, Prusse et nous mettent à même de tenir la balance en Europe. — Il est
vrai que cette paix n'a pas été comme celle du Pape et du roi de Sardaigne ;
mais c'est que l'empereur est aussi puissant que nous ; on se levait en masse
de tous côtés. Si la maison impériale eût évacué Vienne, je n'aurais eu rien
à faire ; je ne pouvais aller seul faire la guerre en Bavière. » Il
montrait que sa position militaire restait aussi puissante, puisqu'il avait
gardé les passages qui conduisent d'Italie en Allemagne, et qu'il pouvait
contenir les soulèvements des populations ; il ajoutait : — « Si les
hostilités doivent recommencer, il faut, avant tout, prendre un parti sur
Venise ; sans quoi, il me faudrait une armée pour la contenir. Je sais que le
seul parti qu'on puisse prendre, c'est de détruire ce gouvernement atroce et
sanguinaire ; par ce moyen, nous tirerons des secours de toute espèce d'un
pays que, sans cela, il faudra occuper avec plus de forces que le pays ennemi[22]. » Il ne
disait pas encore que Venise pourrait servir de compensation à l'Autriche ;
qu'ainsi on ne lui laisserait pas Mantoue, et que la république lombarde
aurait l'Adige pour frontière ; il pensait que le Directoire regrettait
beaucoup Mantoue ;- lui-même était de cet avis. Mais
tandis qu'il travaillait à persuader au Directoire l'avantage et même la
nécessité de détruire Venise, une intrigue était essayée à Paris pour la
préserver. Dès que la mission de Junot eut fait prévoir au gouvernement
vénitien le sort qui le menaçait, il avait mis à la disposition de Quirini,
son ministre à Paris, un crédit de six millions. On savait par expérience
comment il était possible de réussir auprès du gouvernement directorial ;
déjà Quirini avait eu à traiter avec Barras, cette fois encore il le trouva
accessible. Des
instructions telles qu'il les sollicitait furent donc envoyées en Italie ; le
général Bonaparte fit saisir à Milan toute cette correspondance, et même la
liste des sommes distribuées ; il regarda les ordres comme nuls, et continua
à suivre ses desseins sur Venise ; seulement il écrivit au Directoire : — «
M. Quirini cherche à intriguer à Paris ; mais les faits et la trahison infâme
des Vénitiens, qui voulaient assassiner nos soldats pendant que nous étions
en Allemagne, sont notoires. » Dès
lors aucune objection ne lui fut opposée ; son indignation contre les
Vénitiens fut partagée. — « Prenez, lui écrivait le Directoire, toutes
les mesures qu'autorise l'insurrection qui vient de se manifester ; allez,
s'il le faut, jusqu'à Venise, et rendez-nous compte de vos dispositions, afin
d'instruire le Corps législatif de la nécessité où vous avez été d'agir
hostilement à l'égard de cette puissance perfide. » Cette
précaution était, en effet, nécessaire. Malgré l'autorité que le nom de
Bonaparte avait prise sur l'opinion, malgré la reconnaissance publique pour
la victoire et la paix, la pensée d'abolir la république de Venise et de la
livrer à l'Autriche commençait à soulever un blâme universel ; mais tous les
détails des massacres des soldats, mais la connivence du gouvernement
vénitien, mais son manque de foi ne furent pas mis en doute, et l'on entendit
Dumolard, un des orateurs du parti modéré, dire au conseil des Cinq-Cents : —
« Le Directoire s'empressera sans doute de faire une déclaration de guerre au
gouvernement vénitien et de nous la transmettre. » Ainsi le général Bonaparte, après avoir conquis l'Italie entière, avoir vaincu les armées de l'empereur, s'être avancé jusqu'aux portes de Vienne, allait traiter souverainement des conditions définitives de la paix, de l'existence et de la distribution des Etats ; nulle puissance sur le continent européen n'égalait la sienne ; partout on attendait en silence l'usage qu'il allait en faire. |
[1]
16 août 1796.
[2]
Mémoires de Carnot.
[3]
3 mai 1796.
[4]
7 octobre 1796.
[5]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[6]
2 octobre 1796. — Milan.
[7]
19 octobre.
[8]
23 novembre 1796.
[9]
10 décembre 1796.
[10]
1er janvier 1797.
[11]
Lettre de M. Cacault, 17 novembre.
[12]
16 janvier.
[13]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[14]
1er février 1797.
[15]
3 février 1797.
[16]
Mémoires de Carnot.
[17]
Judenbourg, 8 avril.
[18]
18 août.
[19]
Mémoires de Carnot.
[20]
Lettre du général Baraguey-d’Hilliers, 27 décembre.
[21]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[22]
Lettre du 30 avril.