HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE QUATRIÈME.

 

 

État des esprits. — Fêtes publiques. — Discours de Chénier. — Complot de Grenelle. — Discussion sur l'amnistie. — La liberté de la presse. — Crimes et désordres. — Exécution des lois contre les émigrés. — Les naufragés de Calais. — Loi sur le renouvellement des Conseils. — Situation des affaires étrangères. — Négociations avec l'Angleterre. — Prohibition des marchandises anglaises. — Lord Malmesbury à Paris. — Message relatif aux journaux. — Mission du général Clarke. — Reprise des négociations avec l'Angleterre. — Rupture des négociations. — Tentative d'une descente en Irlande. — Dispositions prises en Italie par le général Bonaparte. — Bataille de Rivoli. — Bataille de la Favorite. — Capitulation de Mantoue. — Marche sur Rome. — Traité de Tolentino. — Disposition du cabinet autrichien. — Entretien de M. de Lucchesini et du général Bonaparte. — Campagne contre l'archiduc Charles. — Suspension d'armes. — Lettre du général Bonaparte au Directoire. — Préliminaires de Léoben. — Victoires de l'armée de Sambre-et-Meuse. — Passage du Rhin. — Conquête de l'État de Venise. — Insurrection de Vérone. — Occupation de Venise.

 

Pendant que les armées soutenaient une guerre qui, en Italie, était une série de triomphes jusqu'alors inouïs ; qui, en Allemagne, était glorieuse même dans les revers ; tandis que l'Europe attendait avec anxiété l'issue d'une lutte où son sort semblait attaché, l'opinion française en était peut-être moins préoccupée.

Sans doute les victoires étaient une vive et universelle jouissance pour le sentiment patriotique. Il surmontait les haines, mutuelles des partis et leurs rancunes irréconciliables. Toutefois les passions politiques, les intérêts lésés ou menacés, les amours-propres offensés, continuaient à attacher plus d'importance à leurs discordes qu'à la gloire nationale. Les uns et les autres cherchaient surtout en quoi leur cause pourrait profiter ou perdre par événements de la guerre.

 

Cette antipathie exaspérée des factions ne se manifestait point, comme à l'époque de la Convention, par des surprises de scrutin, par des révolutions de majorité ; les séances étaient rarement orageuses ; la tribune ne retentissait guère de paroles violentes et injurieuses ; le conseil des Anciens était toujours calme ; son veto s'exerçait avec prudence, plutôt sur les résolutions excessives du conseil des Cinq-Cents, que sur les projets demandés par le Directoire.

Ce calme dans un régime délibératif était dû surtout au mécanisme de la Constitution : elle avait placé toutes les fonctions, qui composent plus spécialement le gouvernement, entre les mains du pouvoir exécutif. Les opinions manifestées dans les Conseils pouvaient exercer sur sa conduite et sa direction politique une influence, mais non pas une contrainte. Les ministres que le Directoire employait ne lui étaient pas donnés par une majorité ; ils n'étaient point des hommes politiques responsables de leurs actes, ayant à les défendre, forts d'une autorité exercée sur les délibérations de la législature, ils étaient des premiers commis se conformant aux volontés de tel ou tel des directeurs qui s'était chargé de diriger une des branches du gouvernement.

Or, à ce moment, qui aurait pu songer à faire retomber la responsabilité sur le Directoire ? Le parti qui n'avait ni estime, ni confiance pour les hommes du pouvoir exécutif se risquait à les blâmer, à refuser quelques-unes des mesures qui étaient demandées au Corps législatif, mais ne formait point le projet de renverser le Directoire : c'eût été une révolution dont la seule pensée eût épouvanté les gens de bien.

Ainsi rien de ce qui était nécessaire au gouvernement ne lui était dénié ; on lui donnait les moyens de maintenir l'ordre public ; on cherchait, d'accord avec lui, les expédients impuissants qui étaient essayés pour rétablir les finances ; pas une parole n'était prononcée sur les opérations militaires ; les traités de paix étaient ratifiés sans discussion. Respecter scrupuleusement la Constitution, défendre avec fermeté les [libertés qu'elle consacrait et en user, telle était la conduite que la prudence et le véritable amour du pays imposaient aux représentants modérés ; leur mauvais vouloir contre la révolution républicaine et ses résultats ne les entraînait point à en désirer une autre.

A plus forte raison leurs adversaires étaient favorables au Directoire qu'ils regardaient comme le pouvoir protecteur et conservateur des intérêts et de l'esprit révolutionnaires. La conspiration de Babeuf avait eu pour associés un comité de conventionnels montagnards ; il avait fallu voter l'accusation de Drouet ; mais le Directoire et le parti révolutionnaire en éprouvaient un sensible chagrin ; ils auraient voulu trouver quelque moyen d'empêcher ce grand procès, poursuivi devant la haute cour et dont les débats allaient encore animer les esprits contre des hommes et des opinions que les anciens Jacobins auraient volontiers amnistiés.

Ranimer les haines et les persécutions contre le parti royaliste ; rehausser l'esprit public et lui imposer l'amour et le respect de la République, tel était le but de leurs efforts.

 

Un des moyens conseillés par les déclamateurs du parti, et sur lequel ils avaient toujours compté, c'était les fêtes publiques. L'indifférence de la population de Paris, les railleries qui accompagnaient ces théâtrales célébrations n'avaient pas encore dissipé leur illusion. Le Directoire s'occupa d'abord avec soin des cérémonies que Robespierre avait tant recommandées, et qui, de décret en décret, avaient trouvé place dans la loi sur l'instruction publique. On célébra la fête de la Vieillesse, des Époux, de l'Agriculture, de la Jeunesse, avec des chœurs, des hymnes, des processions, des décorations en plâtre et en toiles peintes. Plus tard, tout en imitant l'antique, on se conforma mieux aux habitudes et au goût du public. Il y eut des courses de chevaux, des courses à pied, des courses de chars qui attirèrent plus de curiosité et d'intérêt. La jeunesse dorée prit part à ces jeux qui n'avaient plus rien de républicain.

Mais les fêtes consacrées aux anniversaires des journées de révolution conservaient leur solennité. Elles étaient une occasion de discours pour le président du Directoire ou les orateurs des Conseils. La liste de ces commémorations était longue. On célébrait le 14 juillet, le 10 août, le 1er vendémiaire, le 21 janvier, le 9 thermidor

Voici ce qu'on lisait dans le programme de la fête du 10 août : — « Le président rappellera au peuple assemblé l'histoire abrégée du 10 août ; il suspendra ensuite à l'arbre de la liberté l'inscription suivante : « Honneur aux braves qui renversèrent le trône ! Les Français ne reconnaissent d'autres maîtres que les lois ! »

« Les instituteurs de la jeunesse se rendront avec leurs élèves sur la place publique ; ils s'engageront, en présence des corps constitués, à n'inspirer à leurs élèves que des sentiments républicains, du respect pour les vertus, le talent et le courage, et de la reconnaissance pour les fondateurs de la République. »

Pendant ce temps-là, le premier qui avait proclamé la République, et pour qui apparemment on ne demandait pas du respect et de la reconnaissance, Collot-d'Herbois, mourait déporté à Cayenne par les autres fondateurs[1].

 

Lorsque peu de temps après il fut question de célébrer cet anniversaire du 22 septembre 1792, où la Convention avait décrété la République, Chénier craignit que le Directoire ne comprît pas assez la beauté et la grandeur de ce souvenir.

— « Dans quel temps, disait-il, fut-il plus nécessaire d'exciter, de rallumer l'amour de la République ? Quand les débris de deux factions opposées se disputent encore avec acharnement l'empire et l'impunité ; quand la haine répond à la haine ; quand le crime est repoussé par le crime ; quand l'opinion publique flottante et voilée d'un nuage de sang ne sait sur quelle base s'asseoir au milieu des passions qui l'agitent et usurpent son nom respectable... quel est aujourd'hui dans le sénat, dans les camps, dans la République, l'ami connu de la liberté dont le nom ne soit pas périodiquement outragé ? »

Tel était le véritable motif de la colère de Chénier ; il s'indignait que des conventionnels tels que lui, qui avaient détrôné Robespierre, qui avaient rappelé les Girondins et honoré leur mémoire, qui avaient combattu et proscrit les conspirateurs du 1 er prairial, fussent maintenant confondus avec les hommes de la Terreur, avec les ultra-révolutionnaires, avec les complices de Babeuf. Il ne voulait pas s'avouer à lui-même que toutes les fois qu'il avait combattu contre les hommes de sang, c'était dans son propre intérêt, pour préserver sa vie ou pour conserver le pouvoir conquis le 10 août et le 2 septembre. Pensait-il qu'on dût lui savoir gré du 13 vendémiaire, et pouvait-il prétendre que ce jour-là il avait combattu pour la liberté ? Ni lui ni tous ceux qui avaient alors remporté la victoire ne se consolaient pas qu'elle eût été inutile, et que la réaction se fût remise à l'œuvre sous une forme constitutionnelle et légale.

— « Que les hommes qui ont besoin de pardon, disait-il encore, n'aient pas l'air de vouloir punir ceux qui leur ont pardonné. Dans les commencements d'une République, tout ce que l'État peut permettre d'indulgence est un devoir du gouvernement ; mais que du moins on ne décerne pas des couronnes civiques aux conspirateurs de vendémiaire. En suivant cette route, il faudra bientôt faire le procès de la Convention nationale ; il faudra chercher les nouveaux patriotes dans les rangs de l'armée de Condé, et nous aurons à choisir entre La Fayette et Dumouriez. En ce cas, nous aurons à célébrer, non la fondation de la République, mais sa destruction, la mort des républicains et le retour de la royauté.

« Partagez, représentants, je ne vous dirai point pardonnez cet élan d'une indignation légitime. Puisse l'époque où nous allons fêter la République commencer une ère où la République ne sera plus outragée ! puissions-nous ne plus entendre dévouer à la haine les immortelles journées qui ont établi la liberté française ! »

Ce discours exprimait avec exagération, mais avec vérité, l'état des opinions et des partis. Telle était en effet la question : il s'agissait de savoir si, en laissant aux événements leur cours naturel et probable, les hommes de la révolution de 1792 seraient dépossédés du pouvoir et plus ou moins dépouillés de l'estime publique. Ce déplacement de l'autorité entraînerait-il un changement de la forme du gouvernement ? C'était une seconde question qui n'était pas encore à l'ordre du jour.

La majorité du conseil des Cinq-Cents, quoique favorable à la préservation des intérêts révolutionnaires, n'avait pas l'irritation tragique de Chénier. Son langage déplaisait ; il troublait le repos qui, à ce moment, était le premier besoin et la volonté du pays. On lui refusa l'impression et sa proposition fut rejetée. Le Directoire demeura chargé de régler la fête du 1er vendémiaire comme toutes les autres.

Ce qui nuisait le plus à la cause que Chénier défendait avec tant de chaleur, c'était la faction anarchique, liée indissolublement au parti révolutionnaire, qu'elle compromettait et qui se trouvait contraint à la désavouer et à la combattre. Babeuf était en prison ; il allait être traduit à la haute cour ; mais tous ses complices n'avaient pas été arrêtés et l'organisation qu'il avait établie subsistait toujours. Ceux de ses agents qui étaient restés libres, se résolurent à accomplir les desseins où il avait échoué.

 

Dans la nuit du 29 au 30 août, des coups de feu et les explosions de quelques boîtes d'artifice furent entendus dans plusieurs quartiers de Paris ; au point du jour, on trouva suspendu au-dessus de la porte de l'hôtel Beauvau un drapeau blanc avec l'inscription : — « Vive le roi, mort aux républicains. » — Un placard manuscrit appelait aux armes la jeunesse royaliste.

La police ne s'y trompa point ; elle sut, ou elle savait d'où venaient ces démonstrations, d'autant qu'une des boîtes avait éclaté et tué l'homme qui y avait mis le feu. C'était un membre du comité révolutionnaire d'une des sections de Paris. Le Directoire annonça par une proclamation que le parti anarchiste était coupable de ces désordres ; néanmoins le journal de Louvet et les autres gazettes plus ou moins révolutionnaires continuèrent à parler du complot royaliste.

Le 9 septembre, au soir, le ministre de la police vint annoncer au général en chef de l'armée de l'intérieur qu'une soixantaine d'hommes étaient en ce moment même réunis dans un cabaret du village de Vaugirard ; que dans d'autres auberges, dans les jardins et sur la route de Vaugirard à Paris, une grande quantité de gens étaient dispersés par groupes et se tenaient prêts, au signal donné, à se porter sur l'état-major du camp de Grenelle, tandis que d'autres conjurés égorgeraient les membres du Directoire, les ministres et plusieurs représentants.

Les ordres furent donnés sur-le-champ ; le général Chanet, à la tête de douze dragons, partit pour le camp de Grenelle, afin de faire prendre les armes à la troupe. En quittant le boulevard des Invalides pour suivre le chemin de Vaugirard, il se trouva cerné par des hommes qui sortirent soudainement des fossés de la route et des jardins environnants. Se croyant hors d'état de résister, il revint par la rue de Vaugirard au Luxembourg, afin de donner les ordres nécessaires à la garde du Directoire, qui allait sans doute être attaqué. Un aide de camp avait pu passer seul entre les groupes des émeu tiers, sans être atteint par les balles de leurs fusils et de leurs pistolets. Il arriva à Vaugirard au moment où les séditieux commençaient l'attaque du camp. Ils avaient, dans leur illusion habituelle, compté sur la sympathie des soldats et essayèrent d'abord de fraterniser avec eux. Comme ils n'étaient pas écoutés, ils vinrent à la tente du commandant Malo pour le tuer. Il eut le temps de leur échapper et de monter à cheval ; accompagné de neuf de ses dragons en chemise comme lui et le sabre à la main, il chargea sur les assassins. Plusieurs furent tués, et le détachement se grossissant de minute en minute, on en arrêta une cinquantaine. Cependant la générale avait battu, toutes les troupes du camp étaient sur pied et en bataille, les séditieux s'étaient dispersés. On en saisit beaucoup d'autres qui furent enfermés dans la prison de l'Ecole militaire.

Avant même les interrogatoires de la police, on reconnut parmi eux d'anciens membres des comités révolutionnaires, des héros de l'armée révolutionnaire et quelques vétérans. Plusieurs d'entre eux, lorsqu'ils s'étaient vus arrêtés, avaient crié : « Vive le roi ! » tandis qu'au premier instant de leur attaque, leur cri était : « Vive la République et la Constitution de 1793 ! mort aux nouveaux tyrans ! »

Le gouvernement ne pouvait hésiter un moment à présenter cet attentat sous son vrai jour. Il en rendit compte aux deux Conseils comme d'une nouvelle conspiration anarchiste. Deux anciens conventionnels, Javogues et Huguet, avaient été arrêtés ; ils étaient armés de poignards et de pistolets et portaient en poche leur écharpe de représentant.

Le bruit se répandit que le soir où le Directoire devait être attaqué, Barras et Rewbell ne se trouvaient pas au Luxembourg : le fait était exact[2]. Ils étaient allés à la campagne. Cette circonstance les rendit encore plus zélés à la poursuite du complot et à la recherche des complices. Barras, entendant parler des soupçons qui s'élevaient contre Tallien, son plus intime ami, disait : — « Il y aurait cinq cents conspirations que Tallien serait de toutes. » On aurait pu en dire autant de lui.

Le procès commencé contre Babeuf et ses coaccusés par-devant la haute cour avait entraîné de tels retards et causé de tels embarras ; il était destiné à se prolonger si longtemps encore, que le Directoire désira, pour les conspirateurs de Grenelle, une juridiction plus expéditive : il présenta au Corps législatif des doutes sur l'interprétation d'une loi rendue quelques semaines auparavant, qui s'exprimait dans les termes suivants :

— « Nul délit n'est militaire s'il n'a été commis par un individu faisant partie de l'armée. Tout autre individu ne peut jamais être traduit comme prévenu devant les juges délégués par la loi militaire. — Si parmi deux ou plusieurs prévenus du même délit, il y a un ou plusieurs militaires et un ou plusieurs individus non militaires, la connaissance en appartient aux juges ordinaires. »

Le Directoire pensait que cette loi n'avait pas abrogé des dispositions contraires prescrites dans les lois précédentes. En se reportant à la discussion des articles que le gouvernement trouvait obscurs et douteux, on aurait vu qu'ils avaient été votés précisément pour « revenir aux vrais principes sur la compétence des tribunaux militaires ; principes qui avaient été écartés sous le régime révolutionnaire, et méconnus dans des lois plus récentes, proposées depuis l'établissement de la Constitution. »

Les circonstances parurent aux deux Conseils, comme au Directoire, une excuse suffisante pour s'écarter du principe et du texte de la loi. Un décret d'interprétation fut voté séance tenante.

En conséquence, une commission militaire fut établie au Temple et commença immédiatement une procédure sommaire contre cent trente-deux inculpés. Un décret les autorisa « à choisir des défenseurs dans toutes les classes de citoyens. »

Ils ne furent pas jugés conjointement : quatre sentences se succédèrent dans l'espace de trois semaines ; vingt-huit condamnations à mort furent prononcées ; les conventionnels Huguet, Javogues et un secrétaire de Drouet étaient sur cette liste et furent exécutés. La peine de la déportation fut appliquée à trente accusés. Beaucoup d'entre eux furent condamnés à une détention plus ou moins longue. Un très-petit nombre d'entre eux appartenait aux classes éclairées ou riches ; la plupart étaient gens de travail, mais avaient pris part aux fonctions publiques pendant la Terreur, ou figuré dans les journées de révolution.

La gravité des circonstances détermina les Conseils législatifs à sanctionner plusieurs mesures que le Directoire proposait comme nécessaires.

Des visites domiciliaires furent autorisées dans les départements de la Seine, de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne ; mais elles devaient avoir lieu de jour seulement. Le conseil des Cinq-Cents se refusa à les permettre pour la nuit.

Le séjour dans la ville de Vendôme fut interdit à tout individu qui n'y avait point domicile avant la convocation de la haute cour, et les voyageurs ne devaient pas y passer plus de vingt-quatre heures sans la permission du président de la haute cour.

L'unanimité qu'obtenaient les dispositions légales jugées nécessaires pour maintenir l'ordre public', ou pour assurer le cours de la justice, ne se retrouvait pas dans les autres délibérations ; la situation respective des partis commençait à n'être plus la même ; les modérés prenaient courage, et les révolutionnaires n'avaient plus le verbe si haut, depuis que les attaques et les conspirations contre la République ne pouvaient plus être attribuées aux royalistes et aux hommes de vendémiaire.

 

Un projet de loi était en discussion depuis plus de quatre mois ; il ne présentait aucun caractère d'urgence ; toutefois, quand il revenait à l'ordre du jour, les séances étaient moins calmes que de coutume. Le Directoire avait demandé que le Corps législatif donnât quelques explications ou développements à la loi du 4 brumaire, par laquelle la Convention, à son dernier moment, avait prononcé une amnistie.

Les délits militaires n'y avaient pas été textuellement compris. — En abolissant les procédures commencées, on n'avait pas songé aux intérêts privés engagés dans la poursuite de crimes ou délits, où les personnes lésées s'étaient présentées comme partie civile. Ce cas n'était point rare : beaucoup d'abus de pouvoir des agents du gouvernement révolutionnaire se rapportaient à des spoliations.

M. Camus, rapporteur[3], traita la question d'une manière beaucoup plus générale ; il parla de l'amnistie d'une manière générale et, sous le rapport politique, comme d'une mesure indispensable pour clore une révolution et pour réconcilier les partis par une mutuelle indulgence. La loi du 4 brumaire avait formellement excepté les crimes définis au code pénal ; de sorte que les meurtres et les vols n'étaient point amnistiés ; les poursuites avaient été continuées, entre autres, contre les massacres de septembre.

Le rapporteur disait donc qu'il n'y avait pas eu réellement amnistie ; il la voulait plus complète et plus universelle ; toutefois il proposait que la poursuite des crimes et délits légalement caractérisés fût continuée ; seulement il voulait que le jury fût appelé à déclarer s'il regardait l'acte incriminé comme tenant à la Révolution, auquel cas l'accusé serait admis au bénéfice de l'amnistie.

Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, cette loi de réconciliation, ce pardon réciproque prononcé contre les partis ennemis, ne s'appliquait pas aux émigrés et aux déportés ; ils étaient maintenus hors la loi.

Ce projet ne fut pas accueilli avec faveur. Les avantages politiques des amnisties furent contestés en thèse générale. Camus avait longuement parlé de l'amnistie accordée par l'Assemblée constituante lorsqu'elle se retira. On lui demanda si elle avait réussi par là à clore la Révolution, et n'en avait pas plutôt appelé une nouvelle ; on rappela comment après le 9 thermidor la Convention avait cherché, autant qu'il avait été en son pouvoir, à empêcher la poursuite des crimes de la Terreur, et comment cette indulgence et cette protection avaient exaspéré les esprits et suscité une réaction, qui avait commis des actes horribles en voulant se faire justice puisque les tribunaux ne la faisaient pas. On parla aussi de l'amnistie du 4 brumaire, en remarquant que si on n'avait pas excusé ou même déclaré innocents des hommes notoirement coupables, poursuivis ou détenus par ordre de la Convention elle-même, le Directoire n'aurait pas eu la possibilité de les choisir pour ses commissaires ou ses agents et pour leur confier des fonctions publiques, où quelques-uns avaient commis de nouveaux excès.

Il était impossible de parler des effets de la loi du 4 brumaire sans rappeler la loi rendue la veille, qui avait interdit toutes les fonctions publiques aux parents d'émigrés et aux signataires de protestations contre les décrets des 5 et 13 fructidor. « Cette loi, disait-on, n'avait-elle pas, sans jugement, dépouillé des citoyens de leurs droits politiques ; c'était une peine qu'on leur avait infligée ; l'amnistie ne les en avait pas relevés ; ils étaient traités plus mal que des hommes reconnus pour voleurs ou assassins. On avait privé le Corps législatif de la présence de plusieurs élus du peuple. »

Une telle discussion, qui mettait deux partis en présence, devait nécessairement s'animer de plus en plus.

Attaquer la loi du 3 brumaire, rendre aux parents d'émigrés et aux vaincus de vendémiaire la faculté d'être élus aux fonctions publiques, était une question tout autrement importante que l'amnistie. Une telle pensée exaltait la colère habituelle de Louvet ; il disait que ce serait le triomphe de la faction des princes. Tout en s'attendrissant sur les bienfaits d'une amnistie qui serait le rapprochement de tous les citoyens, l'oubli des erreurs, le pardon des injures, il s'indignait des « espérances qu'allaient concevoir l'Autrichien barbare, l'atroce ministère anglais et les émigrés, plus atroces encore. »

Il était pourtant difficile aux révolutionnaires de donner aux complices de Babeuf, aux agents que le Directoire était obligé de destituer et contre lesquels s'élevait la clameur publique, une amnistie pleine et entière, une sorte de réhabilitation, tandis qu'on s'obstinerait à exclure des fonctions que leur conférait le suffrage du peuple des hommes estimés et considérables. Aussi, lorsque le parti modéré proposa d'ajouter à la loi d'amnistie qu'aucun amnistié ne pouvait être appelé à un emploi public, soit par élection, soit par nomination du gouvernement, cet amendement fut accueilli par la majorité, comme aussi le renvoi de la loi du 3 brumaire à une commission, afin d'examiner si elle devait être maintenue. Il s'écoula encore plusieurs semaines avant que le rapport fût présenté : il concluait à l'exclusion des amnistiés et à la conservation provisoire de la loi du 3 brumaire. Le conseil des Anciens adopta cette résolution ; mais il fut dit et répété dans les deux Conseils qu'elle était contraire à la Constitution, et ne pouvait être considérée que comme une mesure de circonstance.

Ainsi le Corps législatif adopta l'exclusion des amnistiés anarchistes de toute fonction publique plutôt que de lever l'interdit qui pesait sur les citoyens suspectés de royalisme ou de malveillance contre la République. Baudin, le rapporteur du conseil des Anciens, avait proposé le maintien pur et simple des- lois du 3 brumaire et de l'amnistie ; il donnait avec une sincérité naïve le motif de la protection qu'il voulait accorder aux anarchistes.

— « L'anarchie a quelque chose de plus importun, et surtout de plus dégoûtant. J'ose dire que le royalisme est plus dangereux, parce qu'il a des racines bien autrement profondes : l'une est soutenue par des brigands dont la police réprime les complots ; l'autre est digne par ses principes, par la persévérance de son espoir, par les antiques souvenirs sur lesquels il se fonde, de devenir l'objet des méditations du législateur. »

Et plus loin, gémissant sur l'état de l'opinion publique qui semblait avoir oublié le despotisme et les abus de l'ancien régime, il disait : « C'est à vous à lutter contre cet engourdissement léthargique et de préserver la France de ses funestes effets. »

C'était toujours la même prétention des conventionnels de faire une nation pour la République et non pas une Constitution pour la France telle qu'elle était.

Si l'esprit public eût été dans l'état d'apathie qui affligeait Baudin, le gouvernement directorial n'aurait pas eu à se plaindre ; rien ne semble plus favorable à l'établissement d'un pouvoir nouveau que la lassitude d'une nation qui n'éprouve d'autre besoin que le repos ; qui, dans son découragement, ne souhaite et n'espère aucune crise salutaire ; d'une nation où l'esprit public a fait place au calcul des intérêts privés. La France présentait en effet quelques symptômes de cette disposition ; mais les partis étaient encore en présence ; ils se menaçaient entre eux et menaçaient ainsi un gouvernement qui ne donnait pas l'idée de stabilité, qui n'imposait aucun respect et commençait à ne plus inspirer de crainte. Toutefois, si l'on eût jugé de l'opinion générale par le Corps législatif qui était censé la représenter, on aurait pu croire qu'elle était entièrement préoccupée des dangers d'une révolution nouvelle et que, par prudence et amour de l'ordre, elle voulait ne pas être mécontente.

 

Telle avait été sa disposition dans les premiers temps de la nouvelle Constitution, mais elle s'était peu à peu développée et émancipée selon le cours des événements, selon la conduite des gouvernants. D'ailleurs elle ne pouvait pas s'endormir dans l'indifférence, lorsqu'elle était livrée à toutes les excitations de la liberté de la presse. Les journaux redevenaient ce qu'ils avaient été dans les premières années de la Révolution, avant la tyrannie jacobine. Les écrivains, un moment effrayés par les poursuites exercées contre eux après le 13 vendémiaire, avaient été acquittés de l'accusation injuste de conspiration. Le Directoire avait essayé de les traduire devant les tribunaux pour délit de la presse ; la législation était si incomplète, la culpabilité si mal définie, que l'acquittement était infaillible. D'ailleurs l'idée était généralement répandue que la liberté de la presse était, de sa nature, illimitée. Les procédures intentées contre les journalistes signalaient tant de partialité dans le gouvernement ; il était si tolérant pour les journaux révolutionnaires, que le jury, croyant avoir à prononcer sur une querelle entre les membres du Directoire et les écrivains, ne voulait pas se faire le vengeur des uns contre les autres.

En temps de révolution, lorsque les journalistes ne sont pas seulement l'organe d'une opinion, mais s'appliquent à l'exciter et à la passionner, ils sont entraînés à rechercher les paroles qui produisent le plus d'effet ; il leur faut enchérir le lendemain sur ce qu'ils ont dit la veille ; c'est une progression qui n'a d'autre terme que la crise qu'ils ont provoquée.

D'ailleurs, rien ne pousse autant à l'exagération que la polémique de journaux à journaux ; les diatribes appellent les diatribes ; les injures personnelles et les épigrammes ne restent jamais sans réplique. Les gazettes révolutionnaires ne gardaient aucun ménagement ; elles accusaient, elles dénonçaient le parti royaliste ; il n'y avait pas un acte, pas une loi de persécution dont elles ne fissent l'apologie.

La Sentinelle de Louvet, l'Ami des Lois de Poultier, le Journal des hommes libres de Charles Duval animaient la colère des modérés les plus calmes.

L'imputation de royalisme était injuste pour l'ensemble et l'opinion du parti modéré, et encore bien plus s'il s'agissait de projets ou de conspirations ; mais elle commençait à avoir plus de vérité lorsqu'elle s'adressait à quelques journalistes. D'une opposition de plus en plus hostile au gouvernement, ils étaient arrivés à des relations habituelles avec des agents royalistes. Pour eux, la liberté de la presse était un instrument, non pas de publicité, mais de destruction ; on rangeait dans cette catégorie le Messager d'Isidore Langlois, la Feuille du Jour de Michaud et surtout l’Accusateur public de Bicher Serizy. Dans cette guerre de plume, les personnes étaient peu ménagées. Ces journaux n'avaient ni respect ni égards pour quiconque, dans le gouvernement, les Conseils ou la presse, appartenait au parti opposé ; les anecdotes n'étaient pas toujours vraies ; les accusations étaient exagérées et parfois calomnieuses. De part et d'autre, les armes n'étaient pas courtoises ; les louanges des uns attiraient la malveillance des autres. Il arriva même que le général Bonaparte dont les victoires honoraient la République et lui donnaient aux yeux de l'Europe et de la France une force et une gloire qui semblaient assurer sa durée, déplaisait aux écrivains, qui voulaient ou espéraient sa ruine prochaine.

Les journalistes, plus raisonnables dans leurs opinions, plus convenables dans leur langage, Fontanes, Suard, Lacretelle, Dupont de Nemours traitaient le gouvernement et le parti révolutionnaire avec mesure, mais avec sévérité, et parfois sans tenir compte des circonstances ou des difficultés ; ils étaient avant tout grands amis de la Constitution, de la justice, de la liberté ; leurs armes, dans le combat, étaient tirées de cet arsenal. Le fond de leur politique c'était le besoin de la paix ; de sorte que les victoires, les conquêtes, le manque d'égards pour les puissances étrangères, le langage injurieux et menaçant de la diplomatie du Directoire, lui étaient souvent reprochés. Par la même raison, tout en admirant convenablement le vainqueur de l'Italie, on n'approuvait pas la dureté des conditions imposées aux vaincus, les proclamations menaçantes ni surtout les appels à l'indépendance italienne, et la promesse de républiques nouvelles. On disait que la paix en deviendrait plus difficile à conclure et moins durable ; que c'était non pas terminer la Révolution, mais la propager. Quelquefois il était question de l'indiscipline des soldats, des vexations endurées par les habitants des pays conquis, des scandaleux désordres de l'administration militaire et des friponneries des fournisseurs ; on ne les imputait pas au général en chef, mais on ne lui tenait pas compte de ses efforts pour les réprimer et de l'irritation qu'il en ressentait.

Les écrivains du parti modéré disaient sans doute des choses raisonnables ; leurs critiques étaient sincères et dictées par un sentiment patriotique ; mais témoigner si peu de joie du triomphe des armées de la République et de l'humiliation des ennemis de la France, c'était une grande faute de conduite ; c'était se montrer peu sympathique à l'orgueil national et s'exposer au reproche de ne pas vouloir l'affermissement et la puissance du gouvernement établi ; c'était offenser l'armée et rejeter vers le parti révolutionnaire les généraux, presque tous hostiles au royalisme.

Si les journalistes qui se faisaient les organes de l'opinion des honnêtes gens avaient eu plus de discernement, ils auraient ménagé davantage le général Bonaparte. Son pouvoir était déjà si grand qu'on pouvait prévoir de quelle importance serait bientôt son rôle politique. Il ne fallait pas laisser au parti jacobin et au Directoire le soin de le défendre et de venger le général victorieux contre les injures et les calomnies de la presse. « Je vous remercie, écrivait-il au Directoire, du nouveau témoignage d'estime que vous m'avez donné par votre lettre du 1er juillet. Je ne sais pas ce que MM. les journalistes veulent de moi, ils m'ont attaqué dans le même temps que les Autrichiens. Vous les avez écrasés par la publication de votre lettre ; j'ai battu les Autrichiens : ainsi, jusqu'à cette heure, ces doubles tentatives de nos ennemis ne sont pas heureuses. »

C'est ainsi que les journaux opposés au Directoire inspiraient au général Bonaparte une méfiance dont les effets devaient être funestes. Tout éloigné qu'il était d'une contre-révolution, il ne ressemblait pas à un révolutionnaire ; son désir et sa volonté d'établir l'ordre et le respect du pouvoir étaient manifestes. Les modérés auraient dû le compter pour un des leurs ; hormis que pour clore la Révolution, ils comptaient sur la liberté, et lui sur la force.

Le Directoire et les républicains, même les plus sincères et les plus sensés, éprouvaient chaque jour combien d'embarras et de dangers la liberté de la presse suscitait au gouvernement. Les conventionnels, que la crainte de la réaction avait rejetés dans la passion révolutionnaire, s'indignaient des injures qui leur étaient chaque jour prodiguées par les journaux, et de cette enquête continuelle sur leur conduite passée. De nouvelles lois plus précises et plus efficaces semblaient indispensables à tous les hommes qui voulaient la conservation de la République et le maintien du bon ordre. Sieyès et son entourage intime n'avaient jamais eu beaucoup de respect pour la liberté de la presse ; la restreindre et la comprimer leur avait depuis longtemps paru une précaution indispensable. 11 n'en était pas ainsi de Daunou et des républicains amis véritables de la liberté, scrupuleux observateurs de ce droit de l'homme, de cette conséquence nécessaire d'un gouvernement de publicité et de délibération.

Toutefois M. Daunou consentit à être rapporteur d'une commission chargée de proposer les moyens d'empêcher les abus de la liberté de la presse : il avait pour collègues dans cette commission Sieyès, Treilhard, Siméon et Vaublanc.

C'était pour lui une tâche difficile à concilier avec les opinions qu'on lui connaissait ; car il était de ceux qui n'en changent pas. Il commença par établir : — « Que nul ne pouvait être empêché de dire, écrire, imprimer, ni publier sâ pensée, - que les écrits ne devaient être soumis à aucune censure avant leur publication, — que dans les cas non prévus par la loi, on ne pouvait être responsable de ce que l'on a dit, écrit ou publié ; — qu'il fallait que la loi permît à chacun d'imprimer tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui. »

Ces principes paraissaient à Daunou nécessaires aux progrès de l'esprit humain ; s'ils étaient violés la subordination deviendrait tyrannie. Pour que des républicains aient pu concevoir l'étrange projet d'enchaîner la publication de la pensée par des lois prohibitives, il ne fallait pas moins, disait-il, que les scandaleux excès que le Directoire avait dénoncés au Conseil et qu'éprouvait l'opinion publique. Le rapporteur s'indignait avec chaleur contre un tel désordre, et voyait dans les débordements des journaux une conspiration royaliste.

Mais il ne se laissait pas entraîner par ce sentiment et ne voulait pas attenter à un droit reconnu expressément par la Constitution, ni voiler même pour un instant l'image de la liberté. La commission avait voulu seulement ne pas accorder à ceux qui abusaient de la liberté de la presse des encouragements et des privilèges.

La commission présentait donc seulement des articles qu'elle regardait comme réglementaires. Les restrictions qu'elle proposait d'imposer aux journaux ne lui semblaient point déroger à la liberté de la presse.

Ces mesures étaient comprises dans trois projets de loi distincts : le premier défendait d'annoncer les journaux dans les rues et autres lieux publics, autrement que par le titre du journal. Cette précaution était prise contre les crieurs publics, qui pour appeler la curiosité, criaient à haute voix un sommaire du journal, et occasionnaient parfois des rassemblements et du tumulte en annonçant des nouvelles dont ils grossissaient l'importance, par des épithètes exagérées, ou en, y joignant des noms propres.

Le second projet établissait un journal où seraient insérés les discours prononcés dans les conseils législatifs et les actes du Directoire. Le rédacteur de ce journal serait choisi par le conseil des Anciens, sur une liste de trois candidats présentés par le conseil des Cinq-Cents. Ce journal devait être distribué aux membres du Corps législatif et envoyé à un prix modique à toutes les administrations. Le gouvernement ne devait faire distribuer nul autre journal, Les tribunes particulières seraient supprimées dans les salles des deux Conseils ; ce qui signifiait qu’il n'y aurait plus de tribunes réservées pour les journalistes.

Le troisième projet établissait des peines contre la calomnie.

Ces projets donnèrent lieu à de longues et vives discussions : les scandales de la presse périodique, les calomnies, les grossières injures, les mensonges impudents contribuaient à donner aux débats du conseil des Cinq-Cents un caractère d'agitation et de violence. Tel passage d'un journal intitulé : « les Actes des Apôtres, y s'exprimait sur le général Bonaparte dans des termes si outrageusement ignobles qu'ils excitèrent une indignation générale. Ces excès des journaux royalistes de bas étage, concourant avec les intrigues de quelques agents de l'émigration, exaspéraient les républicains de toute nuance et compromettaient le parti modéré.

Toutefois, malgré l'unanime irritation qu'excitaient les excès de la presse parmi le Corps législatif, rien ne fut fait pour les réprimer ; la loi sur les crieurs publics fut le seul résultat des propositions de Daunou. L'exclusion des journalistes fut repoussée, et le projet d'un journal officiel des séances législatives adopté par le conseil des Cinq-Cents, fut rejeté par le conseil des Anciens. La loi sur la calomnie était universellement réclamée ; les dispositions présentées par Daunou parurent incomplètes et sans efficacité. Plusieurs autres projets furent discutés, et le conseil des Cinq-Cents adopta celui qu'avait rédigé Siméon. Cette résolution, portée au conseil des Anciens, n'y trouva aucune faveur. Portalis expliqua dans son rapport, où aucun esprit de parti ne pouvait être aperçu, que les délits n'étaient pas suffisamment définis ; que les peines étaient appliquées sans proportion avec la culpabilité ; que la procédure était vicieuse ; que les exceptions admises par le projet étaient trop favorables aux diffamateurs, et qu'une bonne et sévère loi restait encore à faire ; la résolution fut rejetée sans discussion et à l'unanimité.

Ces lois sur la presse occupèrent les Conseils pendant près de cinq mois ; elles revenaient par intervalle mettre les partis aux prises, lorsque les affaires courantes laissaient le loisir de reprendre la discussion. Pendant ce temps, le mal s'accroissait ; la licence des journaux devenait incompatible avec l'ordre social. Les lois qu'avait proposées Daunou n'atteignaient même pas le point essentiel ; elles ne se rapportaient pas aux délits de la presse qui mettaient en péril la paix publique et l'autorité légale du gouvernement ; c'était précisément ceux-là qu'il importait de réprimer. Une loi rendue l'année précédente avait défini d'une manière générale les délits qui peuvent être commis par la voie des discours, des écrits ou des imprimés, et les avait classés sous le titre de provocation ; c'est en effet le caractère essentiel de ce genre de méfaits ; mais outre que cette qualification laisse souvent trop de vague à la question posée au jury, la loi était allée beaucoup trop loin, en prononçant la peine de mort contre les provocateurs et en les assimilant aux conspirateurs ; il en était résulté une entière impunité. Les jurés ne pouvaient pas, en conscience, envoyer à l'échafaud un journaliste quelque coupable que pût être la violence de son langage.

Le désordre devait donc continuer et s'accroître. De toutes les causes qui rendirent impossible l'établissement de la république directoriale, ce fut peut-être la plus active. Les esprits étaient fatigués ; dans la masse de la nation, le besoin du repos était déjà l'opinion la plus répandue et la plus réelle. Le gouvernement n'était sans doute ni aimé, ni estimé, ni redouté. Mais les partis qui luttaient pour conserver ou pour prendre le pouvoir, n'avaient plus, comme dans les premières années de la Révolution, de vastes et profondes racines dans le pays. Alors ils représentaient des passions qui fermentaient parmi les diverses classes de la nation ; de 1789 à 1792, les journaux étaient l'organe de ces passions ; en 1797, ils s'efforçaient de les rallumer ; ils s'exaltaient par leurs paroles bien plus que par l'effet qu'ils produisaient sur un public devenu presque indifférent. Néanmoins en prodiguant les injures et les menaces, en usant de la liberté, non pour calmer l'opinion et influer sur le gouvernement, mais pour le renverser, ils maintenaient une agitation révolutionnaire ; ils éloignaient toute espérance de stabilité ; en mésusant des garanties constitutionnelles qui leur servaient d'abri, ils poussaient le gouvernement, à les abolir et à es servir de ce prétexte pour rétablir la tyrannie.

 

Ce n'étaient pas seulement les désordres de la presse que le Directoire était impuissant à réprimer : la société avait été si profondément troublée, les agents du pouvoir en avaient usé avec tant de cruauté et d'immoralité ; le respect des personnes et des propriétés avait été tellement aboli par les doctrines et par les actes ; les guerres civiles, les vengeances politiques, la disette, le maximum, la cessation du commerce et de l'industrie ; le trouble apporté dans les intérêts privés par les continuelles variations de valeur des assignats et des mandats : toutes ces causes réunies avaient répandu une dépravation audacieuse ; les routes n'étaient plus sûres ; les voitures publiques ou les malles de la poste étaient fréquemment attaquées et ne pouvaient plus voyager sans escorte ; des bandes de chauffeurs couraient la campagne ; Paris même, siège du gouvernement, qu'une police active aurait dû préserver, était chaque jour effrayé par des crimes. Pendant la session de fructidor an iv, cent cinquante accusés furent présentés au tribunal criminel de la Seine. Huit furent condamnés à la peine de mort, trente-six aux travaux forcés, treize à la réclusion ; sept à la détention ; deux à l'emprisonnement ; un à la dégradation civique.

Il existait des lois pénales, des tribunaux pour les appliquer, une police pour prévenir les crimes ou en rechercher les auteurs ; mais le service de la gendarmerie avait presque cessé ; elle était désorganisée ; on ne lui avait point payé sa solde ; on ne s'était point enquis si les brigades étaient complètes et si elles faisaient bien leur devoir. C'est ce qu'expliquait au conseil des Cinq-Cents, le 7 novembre 1796, Richard, dans un rapport où il faisait une peinture effrayante du désordre qui troublait la sécurité publique dans tous les départements de la République. « Le premier devoir du gouvernement, disait-il, comme son premier intérêt, est de pourvoir à la sûreté des citoyens, à la conservation des propriétés publiques et particulières. »

La conclusion de ce rapport était un projet de loi sur la gendarmerie, ou plutôt une injonction au Directoire de remettre l'ordre dans cette arme si essentielle à la paix publique. La résolution du conseil des Cinq-Cents ne devint une loi que deux mois après.

 

Les gouvernants révolutionnaires qui portaient si peu de soin et d'attention à la police de sûreté, en étaient distraits par leur préoccupation de la police politique. Celle-là avait souvent des retours de zèle ; à une époque où rien ne semblait menacer d'un retour aux mesures de sanguinaire rigueur, lorsqu'on avait perdu l'habitude de l'échafaud politique, Paris fut tristement étonné, le 25 novembre 1796, d'apprendre que, la veille, un émigré avait été amené devant le tribunal criminel qui, conformément à la législation, n'avait eu qu'à constater l'identité. Trois heures avaient suffi pour le procès et l'exécution. Cet émigré se nommait M. de Cussy ; il était, sous la monarchie, ministre de France en Bavière. Son émigration avait été tardive. Lorsqu'il avait cru possible de rentrer en France sous un gouvernement qui n'était plus la Terreur, il s'était enquis s'il était inscrit sur une liste d'émigrés ; on lui avait assuré que son nom ne s'y trouvait pas. Le ministre de France à Genève lui avait délivré un passeport. Il était revenu à Paris ; son passeport avait été déposé à la police et il avait passé deux mois en liberté sans nulle inquiétude ; puis il avait été arrêté comme soupçonné de conspiration. Aucune preuve, aucun papier ne justifia cette inculpation. Pendant trois mois, ii fut tenu en prison à la Force ; on retrouva, ou l'on ajouta, son nom sur la liste des émigrés, et il fut exécuté non comme coupable, ni même comme condamné : il était hors la loi. De tels actes excitaient l'indignation, non pas seulement des journaux royalistes, mais des journaux les plus prudemment modérés. « Quand on voudra flétrir dans la postérité l'époque où nous vivons, disait M. Lacretelle, il suffira de dire : le Une « telle loi existait, et elle était exécutée. »

 

Une autre procédure où du moins on pouvait dire : « et la loi n'est pas exécutée, » se poursuivait en même temps et fut pendant longtemps encore un sujet d'opprobre pour le Directoire.

Le 14 novembre 1795, trois bâtiments danois firent naufrage sur la côte de Calais. Beaucoup d'hommes périrent. Un assez grand nombre de passagers furent sauvés ; ils étaient des émigrés et faisaient partie d'une légion qu'avait formée le duc de Choiseul et qui, après avoir servi dans les armées coalisées, venait de s'engager dans l'armée anglaise de l'Inde. M. de Choiseul, M. Thibaut de Montmorency, M. de Vibraye étaient au nombre des naufragés.

Les marins de la côte s'étaient employés à les sauver ; les habitants de Calais s'empressaient autour d'eux ; apprenant quelle était leur position, ils les assuraient qu'ils n'avaient rien à craindre. Les généraux et les officiers de la garnison leur montraient les plus grands égards. Le Directoire était installé depuis quelques jours seulement ; il ordonna que les naufragés seraient traduits devant une commission militaire, comme « émigrés pris les armes à la main. »

Le gouvernement anglais envoya un parlementaire et deux commissaires pour les réclamer comme appartenant à l'armée anglaise. Le Directoire ne voulut reconnaître comme prisonniers de guerre que les Allemands et Hanovriens qui se trouvaient parmi les naufragés.

Sur les représentations de l'accusateur public de Saint-Omer, le ministre de la justice consentit à ce que l'accusation considérât les émigrés, non pas comme pris les armes à la main, mais comme rentrés en France ; cette concession lui coûtait peu : la peine était la même. Voyant le tribunal dans une disposition d'humanité et d'équité, le Directoire revint à sa première décision. Ils furent traduits devant une commission militaire à Saint-Omer. Le général Landremont, qui commandait la division, était un fort honnête homme ; il avait connu le duc de Choiseul et, dès le premier moment, il avait témoigné de l'intérêt aux naufragés ; il influa sur la composition et sur l'esprit de la commission militaire. Le ministre de la justice lui écrivit pour redresser son opinion ; plus tard, il fut destitué.

La commission militaire déclara que les accusés n'avaient pas été pris les armes à la main, ni en pays ennemi ; qu'ils n'avaient fait partie d'aucun rassemblement armé, et que conséquemment ils n'appartenaient pas à la juridiction militaire. - En conséquence, la commission se déclara incompétente.

Le Directoire ne traduisit point les naufragés devant les tribunaux de l'ordre civil ; mais ne considéra point le jugement de la commission militaire comme un acquittement. Le duc de Choiseul et ses compagnons furent ramenés à Calais et tenus en prison. Cinq mois après, un message du Directoire invita le conseil des Cinq-Cents à annuler le jugement. La commission chargée d'examiner la question fut composée de Bellegarde, Dubois-Crancé et Treilhard, tous assurément très-fidèles à la législation révolutionnaire ; néanmoins, déférer un acte de l'autorité judiciaire au pouvoir législatif était une telle énormité, une telle violation de la Constitution, que la commission ne voulut point faire de rapport. Alors le Directoire s'adressa au tribunal de cassation.

La loi qui avait attribué aux commissions militaires le jugement des émigrés prisonniers de guerre n'admettait ni appel, ni cassation ; le jugement devait être exécuté dans les vingt-quatre heures. Le tribunal de cassation déclara que le prononcé de la commission militaire n'avait rien d'illégal ; que conséquemment il aurait dû recevoir sa pleine et entière exécution.

Le Directoire renvoya non pas tous les naufragés, mais sept d'entre eux devant le tribunal criminel de Douai. Ce tribunal, étonné d'avoir à remettre en question la chose jugée, en référa au Corps législatif.

Un nouveau message fut adressé au conseil des Cinq-Cents par le Directoire, pour demander la révision de toute l'affaire. Cette fois la commission fut prise dans le parti modéré.

Les prévenus s'étaient pourvus en cassation contre le référé du tribunal de Douai. Le tribunal de cassation annula le référé et les renvoya devant le tribunal criminel de Saint-Omer qui se déclara compétent. Le commissaire du pouvoir exécutif n'avait pas été de cet avis ; il se pourvut en cassation.

Telle était la situation de l'affaire au moment où le parti modéré commençait à prévaloir dans le conseil des Cinq-Cents. Il y avait déjà dix-huit mois que les naufragés de Calais étaient traînés de prison en prison, de tribunal en tribunal. Cet acharnement du Directoire, ce mépris de toutes les lois, de tous les arrêts de la justice, cette volonté absolue d'obtenir une condamnation était un des scandales qui indignaient le plus l'opinion publique ; on se demandait si le Directoire se croyait en Tauride pour dévouer ainsi les naufragés à la mort. Nous verrons cette volonté féroce se perpétuer d'année en année pendant toute la durée du Directoire, et le sort des naufragés remis sans cesse au hasard des luttes de majorité, qui faisaient tour à tour prédominer ou les sentiments de justice et d'humanité, ou les passions révolutionnaires.

 

L'époque où un tiers des membres du Corps législatif devait, conformément, à la Constitution, voir cesser leurs fonctions pour être remplacés par une élection nouvelle, était encore éloignée de quelques mois ; néanmoins elle préoccupait déjà les esprits. Le tiers sortant devait comprendre la moitié des conventionnels que les lois de fructidor avaient imposés au choix des électeurs. L'opinion publique et les circonstances du moment faisaient assez prévoir comment ils seraient remplacés. Le triomphe complet du parti modéré semblait assuré ; dès lors le gouvernement serait contraint à suivre une autre voie, à ne plus défendre pied à pied la législation et la politique révolutionnaires.

C'était au 1er prairial an V, 20 mai 1797, que le nouveau tiers devait entrer en fonctions ; mais il convenait de régler d'avance le mode à suivre pour désigner les députés sortants. Un règlement qui assurât la régularité et la liberté des élections était aussi très-nécessaire. Daunou fut chargé de ce travail, il proposa un tirage au sort entre les conventionnels. Aucune contestation ne pouvait s'élever à ce sujet ; mais comme on faisait remarquer qu'une loi devait aussi pourvoir au renouvellement par cinquième des membres du Directoire, un représentant nommé Hardy demanda s'il ne serait point sage et convenable de faire élire le remplaçant du directeur sortant par le Corps législatif avant l'arrivée du nouveau tiers. Cette crainte du choix que pourrait faire une majorité qui n'appartiendrait plus au parti révolutionnaire fut accueillie avec dérision ; il n'y avait d'autre réponse à faire que l'article formel de la Constitution.

Ainsi, malgré les efforts du Directoire, malgré les alarmes de la faction qui plaçait sa sauvegarde dans la possession du pouvoir exécutif, l'esprit de justice et de liberté acquérait de jour en jour plus d'influence sur la législation et sur la politique intérieure.

 

En même temps, sans éprouver ni contradiction ni résistance, le Directoire traitait, selon son opinion et sa volonté, les grandes questions de paix ou de guerre et ne reconnaissait d'autre influence que les succès ou les revers des armées de la République. Contraint à ne rien décider dans les affaires de l'Italie sans l'initiative ou l'assentiment du général qui l'avait conquise, le gouvernement traitait avec les autres puissances sans le consulter, et suivait une politique générale indépendante des projets militaires ou des arrangements territoriaux que le général Bonaparte pouvait avoir conçus.

Après la bataille d'Arcole et la retraite de l'armée d'Alvinzi, l'Italie ne pouvait donner aucune inquiétude ni au Directoire ni à l'armée.

Gênes avait en plusieurs occasions provoqué le mécontentement et la méfiance du général Bonaparte. Un plénipotentiaire génois fut envoyé à Paris : le 6 octobre un traité fut signé. Tous les griefs de la France contre la république de Gênes furent mis en oubli : le sénat s'engagea à payer quatre millions et rappela les bannis. Le général Bonaparte aurait voulu une alliance plus intime ; son dessein eût été de donner à Gênes le territoire de Massa-Carrara et les fiefs du Montferrat, en demandant un contingent de troupes qu'il aurait joint à son armée. Le Directoire souhaitait une révolution démocratique qui eût enlevé l'autorité à l'aristocratie génoise ; il se refusait à disposer d'aucune portion des territoires possédés par l'Autriche en Italie, dans la crainte de rendre plus difficiles les négociations avec l'empereur.

Le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, était mort le 16 octobre 1796. Son fils, Charles-Emmanuel, en faisant part de son avènement au Directoire, avait témoigné l'intention d'entretenir, ainsi qu'avait fait son père, de bonnes et amicales relations avec la France. Un traité d'alliance qui aurait mis une armée piémontaise à la disposition du général Bonaparte fut proposé par le plénipotentiaire français envoyé à Turin pour tenter cette négociation. La cour de Sardaigne demanda que la Lombardie lui fût promise. Cette exigence ne pouvait être admise ni par le Directoire, ni par le général en chef de l'armée d'Italie ; mais les rapports avec le roi de Sardaigne restaient tels qu'auparavant.

L'armistice conclu avec l'infant duc de Parme avait été converti en un traité de paix. Le traité avec Naples avait été signé ; le plénipotentiaire que le duc de Modène avait depuis plusieurs mois envoyé à Paris, n'avait pas été admis à entamer une négociation. Lorsque, sous prétexte que la régence de Modène avait manqué aux conditions de l'armistice en laissant la garnison de Mantoue s'approvisionner dans le duché, le général Bonaparte eut provoqué une révolution à Modène et à Reggio, le Directoire signifia à ce plénipotentiaire de se retirer.

Les négociations avec le Pape ne faisaient aucun progrès. M. Cacault et le cardinal Mattei s'efforçaient vainement de montrer au souverain pontife, ou plutôt à ses conseillers, le danger où il s'exposait en se montrant ennemi de la France ; nulle remontrance ne pouvait dissiper l'illusion des cardinaux qui avaient la confiance du Pape ; ils s'étaient entièrement donnés à l'Autriche ; ils comptaient sur les victoires d'une nouvelle campagne entreprise avec de puissantes armées ; ils croyaient les Français affaiblis et hors d'état de résister. La paix que le roi de Naples venait de signer les avait d'abord troublés ; mais ils savaient qu'au premier revers de l'armée française, les Napolitains se hâteraient de reprendre les armes. Ainsi il devenait évident qu'un traité avec le Pape ne pouvait être conclu que lorsqu'une forte démonstration de guerre l'aurait effrayé et éclairé.

Le général Bonaparte attendait le moment où il lui serait possible de diriger dans les États romains une force militaire suffisante.

Pendant que les armées françaises envahissaient victorieusement la Souabe et la Bavière, des traités de paix avaient été signés le 7 août avec le duc de Wurtemberg ; le 26 du même mois avec le margrave de Bade. L'un et l'autre avaient rompu tous leurs liens avec la coalition et avaient cédé à la république française les territoires qu'ils possédaient sur la rive gauche du Rhin.

Le 7 septembre, un armistice avait été conclu entre l'électeur de Bavière et le général Moreau.

Un acte plus important avait uni, par une alliance défensive et offensive, la France et l'Espagne. En vertu de ce traité, la guerre avait été déclarée à l'Angleterre par le roi d'Espagne, et une flotte espagnole était venue se réunir à la marine française.

 

La conquête de l'Italie, l'invasion de l'Allemagne, la déclaration de guerre de l'Espagne, la neutralité persévérante de la Prusse, la crainte de voir l'Autriche vaincue traiter séparément avec la France, l'évacuation de la Corse, les ports de l'Italie fermés aux vaisseaux anglais avaient rendu difficile la situation de l'Angleterre. M. Pitt s'en préoccupa ; il savait combien le Directoire était contraire à la pensée d'une paix générale et combien il avait de répugnance à traiter avec l'Angleterre ; mais, à supposer que la négociation échouât, elle pouvait néanmoins avoir pour résultat de mettre en commun les intérêts de l'Angleterre et de l'Autriche et de conserver leur alliance.

Les victoires de l'archiduc Charles ne détournèrent point M. Pitt de ce projet, et lui firent au contraire espérer de trouver le gouvernement français moins arrogant et mieux disposé à-une pacification.

Dès le 6 septembre, une note fut remise par lord Grenville au ministre du roi de Danemark en Angleterre, en le priant de la transmettre au chargé d'affaires de son souverain à Paris.

Cette pièce annonçait le désir qu'avait Sa Majesté Britannique de mettre fin à une guerre qui troublait le monde entier. En conséquence, Sa Majesté avait recours à l'entremise du ministre d'une cour neutre - pour demander au Conseil exécutif de France un passeport pour une personne que Sa Majesté enverrait à Paris, afin de négocier avec l'administration française.

Le cabinet du Luxembourg, loin d'éprouver la moindre satisfaction de cette pacifique ouverture, fut offensé du soin que le rédacteur de cette note avait mis à éviter toute expression qui aurait impliqué la reconnaissance de la république française et de l'autorité constitutionnelle du Directoire. Le ministre des relations extérieures ne donna aucune réponse écrite au chargé d'affaires de Danemark. Après l'avoir fait attendre quelques jours, il lui fit savoir verbalement « que le Directoire n'était point disposé à recevoir les vœux que pourraient émettre les ennemis de la République en faveur de la paix, à moins qu'ils ne les fissent connaître par un intermédiaire direct ; que, toutefois, s'ils voulaient envoyer des négociateurs chargés de pleins pouvoirs, des passe-ports leur seraient délivrés quand ils se présenteraient à la frontière. Si le gouvernement anglais avait quelque affaire à traiter avec le gouvernement français, il ne devait pas ignorer que ce ne pouvait être autrement qu'en s'adressant au Directoire exécutif de la république française. »

Cette difficulté de forme et le style dans lequel on la présentait, prouvaient avec évidence que le Directoire était très-éloigné de toute pensée de paix.

Le cabinet anglais ne l'ignorait pas et ne se rebuta point. Les armées françaises avaient éprouvé de nouveaux échecs en Allemagne ; peut-être le Directoire deviendrait-il plus traitable ; d'ailleurs il importait de montrer à l'Autriche, à l'Europe, et aussi à l'opinion anglaise, que c'était la France qui ne voulait point la paix.

L'opinion qui la demandait était beaucoup plus générale et plus vive en France qu'en Angleterre. En ce moment, le Directoire ne pouvait pas imposer silence par des victoires. L'Allemagne était évacuée, et l'on recommençait à s'inquiéter pour l'Italie où l'Autriche dirigeait de nouveau des forces considérables.

Le ministre des relations extérieures accorda le passeport que demandait lord Grenville. Cependant le bruit se répandait que des négociations allaient être ouvertes ; qu'un plénipotentiaire anglais était attendu à Paris. Dans leur impatience, les journaux modérés disaient même qu'il était arrivé, et se faisaient l'organe de la joie publique ; puis ils assurèrent que le Directoire l'avait aussitôt renvoyé ; de là ils se livraient à des discussions pleines de regret et de blâme.

Le Directoire avait commis la faute de créer un journal attitré qui le mêlait aux controverses de la presse et le compromettait. Un article y fut inséré où il était dit que, déjà plusieurs fois, l'Angleterre avait semblé désirer la paix et même annoncé des négociations, qui n'étaient autre chose que des intrigues pour rejeter sur le gouvernement français l'odieux de la continuation de la guerre. Les termes du journaliste n'étaient nullement ménagés. « L'astucieuse duplicité, le style punique, l'ambitieux gouvernement de l'Angleterre : » — telles étaient les expressions employées dans cette discussion. — « On ne croira point aux pacifiques intentions du ministère anglais quand on saura que son or et ses intrigues, ses menées ouvertes et ses insinuations obsèdent plus que jamais le cabinet de Vienne et sont l'un des principaux obstacles aux négociations que ce cabinet serait porté de lui-même à entamer sur la paix. »

Le ministre des relations extérieures avait plus de convenance et montrait davantage l'esprit de négociation dans ses pièces officielles. En adressant, le 5 octobre, un passeport à lord Grenville, Charles de Lacroix ajoutait : « Le Directoire espère que les négociations auront une heureuse issue. »

Ainsi le roi d'Angleterre pouvait, dans le discours de la couronne[4], parler de « l'envoi d'un plénipotentiaire à Paris et du désir de voir cette démarche servir au rétablissement de la paix générale. »

Les adresses des deux chambres témoignèrent que cette espérance était acceptée par le parlement. Un discours de lord Fitz William à la chambre des lords, exprima des doutes sur le succès des négociations.

« La France, disait-il, a-t-elle jamais désavoué le système de désorganisation qui est la cause de tous ses maux ? A-t-elle renoncé au dessein publiquement avoué de révolutionner les autres pays de l'Europe ? Ne suit-elle pas encore ce projet à Milan et dans toute l'Italie ? Le gouvernement anglais pourrait-il approuver aujourd'hui ce système après avoir si souvent déclaré que c'était uniquement pour ce motif qu'il ne déposerait pas les armes ? Acceptera-t-il pour condition que la France doit posséder les Pays-Bas et avoir pour limites le Rhin et les Alpes ? »

De son côté, le Directoire, par un message du 10 octobre, annonça au conseil des Cinq-Cents la prochaine ouverture des négociations, mais ce fut en comité secret. Le texte du message était, en termes plus mesurés, une répétition de l'article que le Directoire avait fait insérer dans son journal ; il ajoutait que le moyen véritable de préparer la paix était de se préparer fortement à continuer la guerre.

Peu de jours après, un nouveau témoignage des intentions du Directoire ne laissa plus aucune espérance du succès des négociations. Avant même qu'elles fussent commencées, il était évident que les ouvertures de paix, sincères ou simulées, ne seraient pas accueillies.ni même examinées.

 

Des lois de 1793 avaient prohibé les marchandises anglaises : ces lois portaient le caractère de tyrannie et de violence qui signalaient toutes les mesures de cette époque. Armé du texte légal, un tribunal aurait pu condamner à vingt ans de fer, l'individu qui était revêtu d'un habillement d'étoffe anglaise. Ces lois étaient tombées en désuétude. Le gouvernement en tenait si peu de compte, que les marchandises anglaises provenant des prises maritimes étaient publiquement mises en vente ; l'importation par la voie du commerce était interdite ; c'était en réalité la seule prohibition.

Un bill venait d'être présenté au parlement d'Angleterre pour autoriser l'exportation des marchandises anglaises dans les ports des Provinces-Unies et même de la Flandre autrichienne, qui n'était point reconnue par les Anglais comme un territoire français.

Le Directoire considérait cette mesure comme une preuve certaine de la détresse du commerce anglais et de l'encombrement de produits fabriqués qui allait augmenter l'embarras des finances et causer sa ruine.

« Voulez-vous, disait-il, priver nos ennemis de leurs plus grandes ressources ? Voulez-vous forcer le gouvernement britannique à traiter sincèrement de la paix ? Un des plus puissants moyens d'y parvenir sera de proscrire le débit et la consommation des marchandises anglaises dans toute l'étendue de la République. »

L'intérêt des fabriques françaises et l'encouragement que leur accorderait cette protection étaient aussi allégués ; toutefois le projet n'établissait cette prohibition que jusqu'à la paix.

Dans le débat qui s'éleva au conseil des Cinq-Cents, au sujet du message où le Directoire sollicitait cette mesure, une vive opposition fut d'abord manifestée. Il fut remarqué que c'était une violation de propriété et qu'il ne pouvait être défendu de vendre ce qui avait pu être acheté au gouvernement lui-même ; que même les lois de 1793 avaient reconnu qu'une indemnité serait due aux détenteurs de marchandises saisies. — « Nous voulons nuire, disait-on, au commerce anglais, mais non point ruiner les négociants français. Nous avons tout intérêt à encourager la course de guerre. Le gouvernement a déjà vendu plus de quarante millions de prises. Voulez-vous donc faire cesser le dommage réel que nous faisons souffrir au commerce anglais ? » On réclama aussi contre les visites domiciliaires que la prohibition de vendre et d'acheter à l'intérieur rendait nécessaires.

On aurait pu croire à une première séance que le projet serait rejeté, tant les orateurs étaient unanimes à repousser la prohibition du commerce à l'intérieur ; mais un nouveau rapport de la commission fut mieux accueilli ; elle insista davantage sur la protection qui serait profitable aux manufactures françaises. Elle fit surtout de cette loi une question de patriotisme ; elle parla des mauvais citoyens qui feraient personnellement usage des marchandises anglaises. Le projet de loi ne les atteint pas ; nous n'avons pu prévoir un tel délit ! — « il s'agit du salut public ; vous ne repousserez pas ce projet. »

Il fut donc adopté ; le conseil des Anciens le sanctionna, mais la discussion n'y eut pas un caractère politique ; elle s'établit plutôt sur la préférence qui pouvait être accordée soit au régime commercial, soit au système de protection.

 

Cependant lord Malmesbury était arrivé à Paris le 21 octobre ; sa présence y avait répandu une impression de contentement et d'espérance. Le désir de la paix était presque universel, mais ne pouvait avoir aucune influence sur la conduite du gouvernement qui tenait compte seulement de l'opinion du parti révolutionnaire.

Le Directoire voulut toutefois se mettre en règle avec le sentiment public qui se déclarait si manifestement pour la paix comme le témoignait le langage des journaux. Son organe avoué, le rédacteur inséra un article ainsi conçu : — « Lord Malmesbury, envoyé d'Angleterre, est arrivé à Paris et s'est présenté chez le ministre des relations extérieures. Si la sincérité des vœux pacifiques que manifeste le gouvernement anglais, répond aux conjectures qu'on peut tirer de l'éclat de cette ambassade, on peut assurer que rien ne s'opposera à une paix prochaine. Le vœu du gouvernement français est connu ; il n'a jamais négligé de traiter de la paix avec toutes les puissances qui s'y sont montrées disposées ; il n'a rejeté aucune des propositions qui lui ont été faites, lorsqu'elles s'accordaient avec les droits et la dignité de la République. »

Cette ambassade était en effet nombreuse et brillante. Lord Malmesbury avait amené avec lui lord Lewison Gower, fils du marquis de Staffort, alors fort jeune et qui depuis, sous le nom de lord Grenville, a été longtemps ambassadeur en France. M. Ellis, qui a eu ensuite une position importante parmi les hommes politiques d'Angleterre, était un des secrétaires de l'ambassade.

Le dessein du ministère anglais était évidemment d'arriver à une pacification générale et de prévenir une transaction séparée entre l'Autriche et la France. Dans cette vue, le plénipotentiaire anglais proposa d'abord une condition préliminaire, qui ne pouvait pas être admise par le ministre des relations extérieures. Il posait, comme point de départ de la négociation, le' retour complet aux limites territoriales, telles qu'elles étaient avant la guerre. Chaque puissance belligérante aurait renoncé aux conquêtes qu'elle avait pu faire depuis le commencement des hostilités. L'Angleterre paraissait ainsi agir avec un entier désintéressement ; elle aurait eu à restituer, à la France les colonies dont elle s'était emparée, mais la France aurait renoncé aux conquêtes qu'elle avait faites sur ses frontières, la Belgique, la rive gauche du Rhin, la Savoie, le comté de Nice et les territoires qu'occupaient ses armées en Italie.

Le ministre lui opposa d'abord une difficulté de forme en lui demandant s'il avait des pouvoirs pour négocier au nom des puissances alliées de l'Angleterre.

Lord Malmesbury répondit que rien n'empêchait de s'expliquer d'abord sur le principe de compensation. — « Mais, ajoutait le plénipotentiaire français, pouvez-vous annoncer explicitement comment ce principe recevrait son application en ce qui concerne la République et la Grande-Bretagne ? » — « Je vais expédier un courrier pour demander des instructions sur ce point, » répliquait lord Malmesbury.

Dès le lendemain le Directoire, après avoir pris connaissance du rapport où son ministre rendait compte de la première conférence, lui adressa une réponse, qui fut en même temps envoyée aux journaux et rendue publique.

Le style de cette pièce et la publicité qui lui était donnée, témoignaient un grand oubli des convenances et des procédés suivis habituellement dans une négociation qu'on ne veut pas rompre.

Le Directoire qualifiait la proposition de lord Malmesbury de moyen dilatoire ; « il lui reprochait de multiplier les combinaisons, de compliquer les difficultés et surtout de tendre à la formation d'un congrès dont les formes seraient lentes. »

Dans son ignorance des égards que se doivent mutuellement des gouvernements qui traitent ensemble et les hommes qu'ils ont choisis pour les représenter, le Directoire croyait garder des ménagements en parlant de la sorte : — « Sans rien préjuger contre les intentions de lord Malmesbury, sans supposer qu'il ait reçu des instructions secrètes contraires à ses pouvoirs ostensibles ; sans prétendre que le double but du gouvernement britannique soit d'écarter par des propositions générales, les propositions partielles des autres puissances et d'obtenir du peuple anglais les moyens de continuer la guerre, en rejetant sur la République l'odieux d'un retard qu'il aurait rendu nécessaire, le Directoire ne peut se dissimuler que les propositions de lord Malmesbury ne présentent qu'un espoir éloigné de la paix. »

Le Directoire terminait en disant qu'il s'empresserait de répondre aux propositions précises qui lui seraient faites dès que lord Malmesbury pourrait présenter des pouvoirs émanant des puissances alliées de la Grande-Bretagne.

Lord Malmesbury fut offensé d'un tel langage ; il déclara dans une note du 27 octobre « qu'il était au-dessous de son roi de faire la moindre réponse à des soupçons aussi odieux que révoltants, destinés à apporter de nouveaux obstacles à une négociation que l'administration française disait vouloir favoriser ; que la suite et les résultats mettraient dans le plus grand jour les intentions des deux puissances ; et que ce n'était ni par des imputations sans fondement, ni par des paroles outrageantes que l'on pouvait prouver un désir sincère de rendre la paix à l'Europe. »

Il terminait en affirmant que ses instructions lui ordonnaient expressément de n'admettre aucune proposition où les intérêts de l'Angleterre seraient séparés de ceux de ses alliés.

Non-seulement le Directoire avait livré à la publicité la pièce dont le plénipotentiaire anglais se plaignait hautement, mais chaque numéro du journal, avoué comme son organe, contenait des articles injurieux à l'Angleterre, aux ministres et même à la personne de l'ambassadeur. — cc Il est à propos, disait le journaliste du gouvernement, de faire connaître le caractère de fausseté et d'intrigue généralement reconnu c u dans l'homme que l'Angleterre nous envoie. »

Si le Directoire, par cette guerre de plume, avait l'espoir de se concilier l'opinion publique ; s'il cherchait à répandre la conviction que l'Angleterre ne voulait point la paix et avait envoyé un plénipotentiaire, seulement pour se donner une apparence mensongère, assurément il s'était mépris. Le seul résultat de la grossière malhabileté d'une telle conduite, était de changer une négociation, qui devait être suivie avec dignité et sagesse, en polémique de journaux. Si quelqu'un avait douté de la résolution où le Directoire s'était arrêté d'avance, le langage de ses écrivains et des journaux révolutionnaires aurait démontré qu'il repousserait toute proposition de paix venant du gouvernement anglais.

C'est que le Directoire ne concevait la pacification de l'Europe que comme imposée à toutes les puissances, vaincues, soumises et acceptant les dures conditions qui leur seraient imposées. Un instinct clairvoyant, ou plutôt la conscience de leurs propres passions, donnait aux révolutionnaires la conviction que la France gouvernée et tyrannisée par eux serait toujours incompatible avec l'ordre européen. Ainsi il leur fallait d'immenses victoires pour établir une domination universelle.

En ce sens, la paix avec l'Angleterre était impossible, car c'était précisément pour prévenir cette soumission ou cette conquête de l'Europe que M. Pitt avait youlu la guerre ; c'était dans la même pensée qu'il avait résolu à ne point traiter sans l'Autriche.

D'autre part, l'espérance de conclure une paix séparée avec l'empereur, en diminuant et affaiblissant plus ou moins la puissance autrichienne, encourageait le Directoire à repousser insolemment les propositions de l'Angleterre. En ce moment il eût même été disposé à traiter avec le cabinet de Vienne et à lui faire des conditions, moins fâcheuses que ne le voulait le général Bonaparte. Ce n'était pas que le gouvernement du Luxembourg eût des intentions plus pacifiques que le vainqueur de l'Italie, mais il s'inquiétait parfois et n'avait pas la confiance entière que cette suite de triomphes ne serait jamais interrompue.

Un autre motif expliquait, sinon les procédés, du moins la conduite du Directoire. Le général Hoche avait conçu le projet d'une descente en Irlande. Il s'occupait activement à la préparer. Le secret eût été difficile à garder ; d'ailleurs ni le gouvernement ni le général ne cherchaient à cacher leur dessein et leurs espérances. Quelques Irlandais réfugiés en France contribuaient à encourager cette entreprise. Les illusions si habituelles aux émigrés et aux proscrits étaient acceptées comme renseignements ; tout se disposait dans la marine et dans l'armée de l'ouest pour tenter prochainement la chance d'un débarquement.

Ainsi le Directoire était déterminé à repousser la négociation que lord Malmesbury était venu offrir ; mais s'il refusait de traiter avec un plénipotentiaire anglais la question de la guerre ou de la paix, son étrange conduite le condamnait à la discuter avec des journalistes ; x elle leur avait été imprudemment livrée. Ainsi, au lieu d'être examinée avec discrétion, comme il convenait entre les représentants de deux grandes nations, entre des hommes accoutumés à. de telles affaires et parlant de ce qu'ils savent, elle était débattue par l'esprit de parti qui ne connaît ni transaction ni juste milieu, et marche aux extrêmes sans mission ni responsabilité.

Les journaux modérés commencèrent par se plaindre d'être ainsi provoqués à cette controverse. — « Cette négociation, disait-on, prend un caractère nouveau dans l'histoire diplomatique : soit par le ton des pièces officielles, soit par la publicité qu'on leur donne, il n'est personne qui ne voie où les articles indécents du rédacteur doivent nécessairement nous conduire. Puisque nous voulons rendre publiques les négociations, sachons bien que nous allons être jugés par l'Europe, non pas sur l'éclat de nos victoires, mais sur notre amour pour la paix. Quel que soit désormais le système de nos alliances, en dernier résultat, la puissance qui montrera le moins d'ambition, qui se rendra le moins redoutable aura le plus d'alliés sincères et fidèles. »

Les écrivains qui servaient d'organe à une opinion avide de repos, voyaient dans la paix une fin mise à la Révolution et n'attachaient aucun prix aux accroissements de territoire ni aux conquêtes qu'ils croyaient impossibles à conserver. Les victoires ne leur semblaient heureuses que comme conduisant à une paix prochaine et glorieuse. — « Que penserait-on de notre gouvernement, disaient-ils, s'il présentait comme un obstacle à la paix, la fantaisie absurde et impolitique d'établir en Italie, je ne sais quelles républiques, qui troubleraient l'équilibre de l'Europe ? Que dirait-on de nous si la' guerre se prolongeait, si plusieurs États continuaient à être dévastés, uniquement pour faire triompher les principes révolutionnaires dans un pays qui ne les appelait pas. Point de paix solide tant que nous paraîtrons occupés à les propager au dehors. La première loi, le premier besoin des États, c'est leur sécurité intérieure. »

Le projet d'une expédition en Irlande n'était pas mieux accueilli. — « C'est encore un roman favori de nos entrepreneurs de révolutions. Soulèvements, révoltes, insurrections, moyens vils et odieux, quand ne serez-vous plus comptés parmi les armes diplomatiques ? L'histoire, et la nôtre surtout, a montré combien vous étiez funestes à tout gouvernement qui veut vous employer. » - En même temps, les chances de succès que pouvait avoir cette entreprise étaient discutées : on niait que le débarquement pût être favorisé par une insurrection. Des bandes de malheureux paysans, poussés au brigandage par la misère, ne présentaient point la consistance d'une rébellion ou d'une guerre civile. — « C'est sur la foi de pareilles informations que M. Pitt tenta la désastreuse expédition de Quiberon, si fatale à la gloire du nom anglais. »

Telles étaient les discussions des journalistes les plus sensés et les moins entraînés par l'esprit de parti. D'autres, qui inclinaient au royalisme et qui poussaient, non pas à une clôture de la Révolution, mais à une contre-révolution, étaient beaucoup plus violents et injurieux ; ils ne craignaient point de provoquer et de pousser à bout le parti révolutionnaire et le Directoire. Avec moins de mesure et plus d'imprudence que leurs confrères les modérés, ils irritaient les généraux, l'armée et l'orgueil national.

Pendant ce temps-là, les Conseils législatifs, se renfermant avec prudence et scrupule dans leurs fonctions spéciales, n'intervenaient en aucune façon dans la question qui importait le plus au pays ; ils ne cherchaient à exercer aucune influence sur la marche des négociations avec l'Angleterre.

 

Ce fut à ce moment que le Directoire, de plus en plus irrité et troublé dans l'exercice de son autorité par les attaques des journaux, appela l'attention du conseil des Cinq-Cents sur ce scandale et sur les dangers dont l'ordre public était menacé par cette guerre déclarée au gouvernement. Il se plaignait surtout, dans son message, des offenses contre les personnes, des calomnies, des injures, des diffamations qui n'épargnaient aucun des hommes publics ; il faisait remarquer avec raison que, de toutes les causes qui peuvent entretenir et envenimer l'esprit de parti, il n'en est pas de plus actives. Les rancunes, les méfiances, les réactions et les craintes étaient ainsi suscitées ou entretenues ; des divisions, qui auraient pu l'apaiser, étaient ainsi indéfiniment prolongées.

Le Directoire s'efforçait de paraître impartial dans ce réquisitoire contre les excès de la presse, et ne ménageait pas plus les journaux anarchistes que les journaux royalistes ; il disait combien la critique adressée chaque jour sans mesure et sans bonne foi à tous les actes des pouvoirs publics, était funeste en abolissant le respect dû aux lois ; il traitait d'hypocrisie les invocations continuelles à la Constitution. « Les fausses nouvelles et l'appréciation arbitraire des circonstances du moment, servent les spéculations de l'agiotage, égarent l'opinion publique en présentant un tableau affligeant de la situation ; ainsi on décourage les espérances des bons citoyens et l'ardeur des soldats ; on perpétue la guerre en feignant de désirer la paix.

« Quel moyen avons-nous pour combler le précipice où un tel état de choses nous entraîne ? Les lois sont insuffisantes ; on en élude l'application ; les journalistes de tous les partis ont été vainement poursuivis ; juges et jurés n'osent pas prononcer ; cet état convulsif ne cessera que par quelque mesure nouvelle qui mettra un frein à la licence des journalistes, qui dissoudra cette corporation, magistrature nouvelle dont la prétention est d'être la première de la République ; magistrature inviolable et réclamant le privilége monstrueux de commander impunément tous les crimes. »

Il y avait beaucoup de vrai dans ce tableau de la presse périodique. Peut-être à aucune époque de nos révolutions, les journaux n'ont travaillé plus efficacement à la démolition d'un gouvernement. Le conseil des Cinq-Cents ne fit pas néanmoins un accueil favorable à ce message. Les applaudissements que lui prodigua le parti révolutionnaire, les expressions ignobles et violentes d'un représentant nommé Talot qui, parlant des rédacteurs de journaux, les appela des polissons, des gredins, des assassins de la patrie, montrèrent que toute mesure répressive serait destinée à opprimer une opinion pour en protéger une autre. Telle était la position du gouvernement directorial ; il représentait non pas les intérêts généraux du pays, mais les intérêts d'un parti, et n'inspirait pas assez de confiance pour que la majorité des Conseils voulût augmenter son autorité ; comme il n'avait point fait cesser la guerre entre les factions, elles voulaient conserver leurs armes.

D'ailleurs un certain respect pour la liberté de la presse s'était encore conservé depuis les premiers temps de la Révolution ; lorsqu'elle avait été opprimée, toutes les autres libertés avaient été anéanties : il semblait qu'elle fût destinée à leur servir de garantie.

— « Voudriez-vous enchaîner la presse ? disait Mailhe, conventionnel ennemi de la réaction ; non, vous ne voulez pas laisser reparaître le temps d'exécrable mémoire où les écrivains étaient traînés à l'échafaud. Réprimez la calomnie ; mais gardez-vous d'interdire la censure des actes et de la conduite des fonctionnaires publics ; vous anéantiriez la liberté française. »

Boissy d'Anglas ajoutait : — « Nous avons récemment rejeté à une immense majorité des propositions pareilles : la liberté de la presse ! nous la maintiendrons, nous la défendrons au péril de notre vie ; elle est la garantie du gouvernement républicain, que nous voulons tous affermir. Quoi ! le Directoire s'élève contre les journaux ! N'est-ce pas lui qui a donné l'exemple de leurs abus ? N'a-t-il pas fait distribuer des journaux détestables, où chacun de nous était impudemment calomnié ? Ces journaux avaient la sanction du gouvernement ; c'est ceux-là qui sont le plus dangereux. »

Ce message du Directoire n'eut aucun autre résultat que les projets réglementaires présentés par Daunou ; ils furent discutés longuement, amendés, et, en définitive, rejetés par le conseil des Anciens.

Boissy d'Anglas, dans sa réplique au message, avait parlé des articles du journal directorial où le ministère britannique et l'ambassadeur avaient été traités d'une manière peu conforme au droit des gens. — « Sinistre présage, avait-il dit, des dispositions avec lesquelles on reçoit, de notre côté, les ouvertures du négociateur. » — Il fallut donc que le Directoire désavouât son journal et y fît insérer que les articles officiels étaient les seuls qui passaient sous les yeux du Directoire.

Cependant la négociation ne commençait pas : le plénipotentiaire français demandait que « les objets de compensation réciproque fussent nominativement désignés. » — Le plénipotentiaire anglais insistait sur l'acceptation formelle du principe de compensation, à moins que le Directoire ne voulût présenter un autre principe qui pût servir de base à la négociation.

Ni le Directoire ni les ministres anglais n'étaient en disposition de la commencer. Lord Malmesbury attendait une réponse de Vienne ; il avait écrit que le gouvernement français ne le regarderait pas comme autorisé à traiter des intérêts de l'Autriche tant qu'il n'aurait pas des pouvoirs émanant de l'empereur. Or, M. de Thugut avait répondu que l'empereur enverrait un plénipotentiaire dès que le principe d'une pacification générale serait admis.

De son côté, le Directoire poursuivait son projet de traiter séparément avec l'Autriche. Avant la retraite des armées de Jourdan et de Moreau, il avait espéré imposer par la crainte un traité tel qu'il le souhaitait.

Dans cette présomption, il avait chargé le général Bonaparte d'écrire à l'empereur une lettre menaçante où il lui annonçait que si Sa Majesté impériale n'envoyait pas un plénipotentiaire à Paris pour traiter de la paix, l'armée française marcherait sur Trieste et ruinerait tous les établissements que l'Autriche avait sur l'Adriatique.

Il n'y avait rien à se promettre d'une démarche aussi inconvenante[5]. Néanmoins, le général Bonaparte écrivit cette lettre[6]. Elle fut confiée à un agent qui ne se présentait que comme simple courrier de cabinet, mais à qui avaient été données quelques injonctions verbales et que le général avait autorisé à entrer en conversation avec M. de Thugut. La lettre était si étrange, la manière dont elle arrivait prouvait une telle ignorance des habitudes diplomatiques et de l'étiquette des cours, que le prétendu courrier ne fut admis par personne et fut garde à vue. Le comte de Collowrath fut le seul dans le conseil qui opina pour prendre en considération cette ouverture pacifique. On se borna à faire savoir indirectement au gouvernement français qu'aucune proposition ne pouvait être reçue si elle n'était pas faite dans les formes consacrées dans la diplomatie.

Après les revers qui avaient ramené les armées françaises sur le Rhin, au moment où de nouveaux et puissants efforts de l'Autriche menaçaient l'armée d'Italie et donnaient de l'inquiétude même au général qui la commandait, le Directoire devait désirer plus fortement encore de faire la paix avec l'empereur ; il crut encore possible de traiter à part de l'Angleterre. Pendant le séjour de lord Malmesbury, une nouvelle négociation fut tentée avec l'Autriche. A ce moment, la campagne d'Arcole n'était pas encore commencée : le mouvement d'Alvinzy et de la formidable armée qu'il commandait donnait de justes inquiétudes.

 

Le Directoire choisit pour négociateur le général Clarke. Il avait alors une position importante ; employé depuis longtemps dans le bureau militaire du comité de salut public, il avait eu toute la confiance de Carnot. Elle n'était pas moindre depuis le régime directorial. Clarke passait pour avoir une grande part dans les projets et les instructions que Carnot envoyait aux généraux ; on le croyait le principal auteur de la détermination prise de tenter une descente en Irlande. Compatriote des réfugiés qui souhaitaient et conseillaient cette expédition, il partageait, disait-on, leurs illusions. Du reste, S le général Clarke était un parfait honnête homme ; ses habitudes de société et ses bonnes façons le plaçaient au-dessus des agents que le Directoire avait jusqu'alors voulu employer dans ses relations extérieures.

Ses instructions lui furent données le 16 novembre, pendant que l'armée d'Italie combattait sur le champ d'Arcole. Il était chargé de négocier, non pas un traité, ni même des articles préliminaires, mais un armistice entre les armées françaises et les armées impériales. Il était aussi autorisé à parler d'un congrès où des plénipotentiaires traiteraient de la paix générale.

Les conditions de l'armistice devaient laisser les armées exactement dans les positions qu'elles occupaient ; quant au siège de Mantoue, la quantité de vivres qui pourrait être introduite dans la place serait stipulée.

Il était donc nécessaire que le général Clarke se rendit d'abord à l'armée d'Italie ; il devait ensuite aller à Vienne, après avoir suivi un itinéraire qui lui donnerait occasion d'observer quelles étaient les dispositions des gouvernements ou de l'opinion publique à Turin, à Milan, à Modène, à Bologne, à Ferrare et à Venise.

Afin de pouvoir traiter séparément avec l'Autriche, le Directoire était disposé à lui restituer toutes ses possessions d'Italie, et à lui donner en Allemagne les évêchés de Salzbourg et de Passau et le haut Palatinat, sur la rive droite du Rhin. — Si l'empereur le préférait, on pouvait lui offrir la plus grande partie des États du Pape, Bologne, Ravenne, Ferrare, Ancône, en laissant le Milanais à la disposition de la France. En même temps, le grand-duc de Toscane deviendrait roi de Rome ; Florence serait donnée au duc de Parme et le roi de Naples aurait aussi sa portion des États romains, car dans ce projet, la souveraineté temporelle du Pape était anéantie. — Un troisième projet pouvait encore être proposé. L'Autriche aurait reçu toutes les compensations en Allemagne ; la Bavière, les électorats ecclésiastiques, les évêchés souverains, le haut Palatinat lui auraient été donnés, hormis ce qu'il conviendrait d'attribuer à la Prusse. La maison palatine de Bavière serait transportée en Italie pour y posséder, avec le titre de roi des Romains, la plus grande partie des États du Pape. Le duc de Modène, le grand-duc de Toscane recevraient des augmentations de territoire.

Telle était, telle a toujours été la politique révolutionnaire. Il lui fallait une Europe nouvelle ; les souverains qu'elle consentait à conserver devaient recevoir une investiture de la France renouvelée.

Aucune communication ne fut faite à lord Malmesbury ; mais comme le Directoire voulait la publicité, ou ne savait pas s'y soustraire, la mission du général Clarke devint le thème des articles de journaux et le rédacteur-eut à s'en expliquer. Ce fut avec une apparence de ménagement. Il disait que c'était une négociation militaire destinée à arrêter l'effusion du sang, en attendant l'issue des négociations déjà entamées.

Le général Clarke arriva à Milan le 1er décembre. Il y trouva le général en chef revenu de Vérone, après avoir repoussé Alvinzi. Le blocus de Mantoue n'avait pas été interrompu, et l'on devait compter sur une capitulation qui tarderait tout au plus de deux mois. Les renforts tant attendus arrivaient chaque jour. Il n'y avait plus aucune inquiétude à concevoir.

Un armistice eût donc contrarié les projets et les espérances du général Bonaparte. Il en parla en ce sens à l'envoyé du Directoire ; il lui remit même une note pour le détourner de cette négociation. — « Mantoue, disait-il, recevra des approvisionnements malgré tous les arrangements qu'on pourrait faire. Au mois de mai, la place deviendra imprenable à cause des chaleurs. Rome est en guerre avec nous ; il faudra s'avancer dans l'État de l'Église, qui est inabordable en été. L'empereur recrutera son armée plus facilement que nous ne recruterons la nôtre, car il en est plus près. Les Autrichiens auront au mois de mai des forces supérieures. Dès qu'on ne se battra plus, notre armée se débandera. Dix ou quinze jours de repos lui feront du bien ; trois mois la perdraient. L'armistice rendra la paix plus difficile et moins probable. Quand nous aurons Mantoue, l'Autriche sera trop heureuse de nous accorder la limite du Rhin. »

L'envoyé du Directoire ne pouvait se dispenser de remplir sa mission ; il répondit en développant les motifs qui rendaient la paix désirable pour le Directoire. Il éleva des doutes sur le siège de Mantoue, qui pouvait être encore troublé par une nouvelle invasion des Autrichiens. — « Nous avons été à deux doigts de perdre l'Italie. Pendant un armistice de six mois, nous pourrions nous y établir et nous y faire des amis et des auxiliaires. »

Clarke insistait bien davantage sur l'état intérieur de la France, tel qu'en jugeaient Carnot et le parti modéré qui avait déjà la majorité dans les conseils, qui deviendrait plus fort après les prochaines élections et qui représentait évidemment l'opinion publique, — « La lassitude de la guerre se fait sentir partout- ; le peuple souhaite ardemment la paix ; les armées murmurent ; l'armée d'Italie elle-même la désire. Le Corps législatif la commande, n'importe à quelles conditions. Il refuse déjà au Directoire les fonds nécessaires pour la guerre. Les finances sont détruites, l'agriculture manque de bras. La guerre favorise une immoralité qui perdra la République. Tous les partis harassés veulent la fin de la Révolution. Si la misère se prolonge, lé peuple cherchera un remède dans des révolutions nouvelles, et nous aurons, pendant vingt ou trente ans, tous les fléaux qu'elles amènent. La paix est même indispensable si nous voulons réchauffer l'enthousiasme national nécessaire pour vaincre. Nous sommes vainqueurs ; nous occupons l'Italie, les conditions de la paix ne peuvent être qu'honorables pour nous. »

Le général Bonaparte ne pouvait envisager la question de l'armistice et de la paix sous ce rapport. Il ne connaissait d'autre réponse aux objections, d'autre solution aux embarras, d'autre remède aux souffrances qu'une victoire prompte et grande : il y comptait.

Les discussions écrites ou verbales se continuèrent encore pendant quelques jours. Le général Bonaparte les termina, en disant : — « Si vous venez ici pour faire ma volonté, je vous verrai avec plaisir ; sinon vous pouvez retourner vers ceux qui vous envoient. »

Le général Clarke ne se défendait plus que par devoir, et pour obéir à ceux qui l'avaient envoyé ; séduit par l'accueil flatteur du général en chef, par la confiance qui lui était témoignée ; subjugué par cette parole nette et puissante, il avait déjà écrit au Directoire : — « Il faut que le général en chef continue à commander toutes les opérations diplomatiques en Italie. »

Toute sa correspondance exprimait l'admiration. Désormais le négociateur que le Directoire avait choisi afin de garder la conduite des relations extérieures allait penser et agir d'après les volontés du général Bonaparte.

Mais les ordres du Directoire étaient positifs. Il fallait s'y conformer, du moins en apparence. Le général Berthier écrivit donc au général Alvinzi et lui envoya une lettre du général Clarke adressée à l'empereur, où il sollicitait la permission de se rendre à Vienne. Il y joignait une note qui lui avait été remise par le Directoire.

Peu de jours après, Alvinzi transmit la réponse du cabinet de Vienne, qui annonçait que le baron de Vincent était chargé de conférer avec le général Clarke ; ils se réunirent à Vicence le 3 janvier 1797. Le général autrichien avait déclaré que l'empereur ne pouvait recevoir à Vienne un plénipotentiaire de la république française, puisqu'il ne la reconnaissait pas et que d'ailleurs il ne traiterait pas séparément de ses alliés. Après avoir passé deux jours à Vicence, le général Clarke retourna au quartier général.

La négociation entamée à Paris ne pouvait faire aucun progrès pendant que le Directoire en poursuivait une autre qui était incompatible avec les instructions de lord Malmesbury. Comme la guerre continuait en Italie, de manière à changer d'un jour à l'autre la situation des puissances qui avaient à traiter, la présence du plénipotentiaire anglais avait une apparence d'inutilité qui lassait l'opinion française.

Une circonstance nouvelle vint ajouter à l'incertitude de la politique. L'impératrice Catherine mourut subitement le 17 novembre. Depuis le commencement des guerres de la Révolution, elle s'était hautement et avec une sorte d'ostentation montrée favorable à la cause qui avait réuni les puissances coalisées contre la France ; elle avait même signé, depuis un an, un traité d'alliance offensive et défensive ; mais elle ne s'était point hâtée de mettre ses troupes en mouvement. Ainsi que le comporte la position géographique de la Russie et le peu d'intérêt réel qu'elle prend aux affaires de l'Occident, l'impératrice se contentait de ne pas rester étrangère aux questions qui agitaient l'Europe, et tardait à y engager ses armées ou ses finances. L'Angleterre avait enfin réussi à lever cette dernière difficulté, et lord Withworth venait de négocier un traité de subsides, moyennant lequel la Russie s'engageait à faire marcher une armée de soixante mille hommes, pour se joindre aux forces de l'Autriche et de l'Angleterre ; ce traité devait être signé par l'impératrice. A sa mort on le trouva sur sa table sans signature.

L'empereur Paul Ier, en montant sur le trône, sembla d'abord adopter pour règle de conduite le contraire de tout ce que sa mère avait voulu, projeté ou pensé. Il ne signa point le traité et révoqua un ukase du 13 septembre 1796, qui avait ordonné une levée générale, afin d'ajouter cent trente mille soldats à l'armée russe, d'ailleurs fort négligée pendant le règne de Catherine, et qui ne ressemblait point à ce qu'elle a été depuis.

 

L'Autriche était donc exposée à continuer la guerre sans avoir un seul allié sur le continent, sans qu'aucune armée auxiliaire vînt se joindre à ses armées ; car l'Angleterre n'était pas encore préparée à combattre la république française autrement que par une guerre maritime. Toutefois, lorsque le cabinet impérial eut refusé de recevoir le général Clarke, lorsqu'il eut de nouveau assuré le gouvernement anglais que l'Autriche ne négocierait point une paix séparée, lord Malmesbury reprit les conférences ; elles avaient été suspendues depuis qu'il avait demandé des instructions nouvelles à son gouvernement.

Il pouvait maintenant répondre au plénipotentiaire français qui, sans repousser absolument le principe de compensation, avait demandé quelles conséquences le cabinet anglais voulait déduire de ce principe ; c'est-à-dire quelles restitutions il demanderait à la France et quelles restitutions il lui offrirait.

Les instructions envoyées à lord Malmesbury articulaient formellement les conditions que l'Angleterre proposait à la France pour lui restituer les colonies dont elle s'était emparée : — « L'empereur devait être remis en possession de tous ses États, tels qu'il les possédait avant la guerre. — L'Italie serait évacuée par les troupes françaises, avec engagement de ne pas intervenir dans ses affaires intérieures. La paix serait conclue avec l'Empire. »

Le plénipotentiaire anglais ne présenta point ces conditions d'une manière péremptoire et absolue ; il avait, sinon l'espérance, du moins le désir de conduire sa négociation à bonne fin. Sa note, qui accompagnait ces propositions, indiquait que la France pourrait faire admettre la nécessité d'un règlement de frontières, qui ajouterait à son ancien territoire des forteresses et des positions essentielles à sa défense. Cela s'appliquait à Namur, Liège et Luxembourg.

Le ministre français remercia lord Malmesbury de lui avoir fait connaître quelle interprétation pouvait être donnée aux articles que le cabinet anglais lui avait transmis ; cette communication était confidentielle et non pas officielle. Les conditions lui paraissaient inadmissibles, évidemment désavantageuses à la France et peu d'accord avec l'issue victorieuse de la guerre ; d'ailleurs la constitution de la République interdisait au gouvernement la faculté de disposer d'un territoire réuni à la France par des lois.

Lord Malmesbury remarquait que cette prise de possession, quelle qu'en fût la forme, ne constituait pas un droit, et que l'Angleterre pourrait tout aussi bien alléguer les termes du traité qui la liait à l'empereur et s'exprimait ainsi : — « Les deux parties contractantes s'engagent réciproquement à ne point poser les armes, sans avoir obtenu la restitution de tous domaines ou territoires qui appartenaient à l'une ou à l'autre avant la guerre. »

L'article de la constitution française n'était pas, en effet, un argument admissible par les puissances étrangères. Le partage de la Pologne, l'accroissement de territoire, de population et de revenu qu'avaient ainsi obtenu l'Autriche, la Prusse et la Russie ; la justice et la nécessité de maintenir la balance de l'Europe, étaient des motifs plus réels pour qu'une augmentation correspondante fût attribuée à la France.

La réponse de lord Malmesbury fut remarquable, mais n'atténuait point la force de cette objection. « Vous-même, disait-il, ne m'avez-vous pas fait remarquer que la République n'était plus dans la décrépitude monarchique. Je puis dire avec vous que la France, par son changement de gouvernement, a acquis une force et une puissance bien supérieures à ce que pourrait lui ajouter un accroissement de territoire. Déjà la France monarchique était un objet de la préoccupation, pour ne pas dire de la jalousie des États européens ; elle est devenue plus puissante par sa constitution républicaine. Ainsi, elle peut donner plus d'inquiétude, et toute addition à son territoire pourrait jeter l'alarme dans toute l'Europe. »

Le ministre présenta alors le système de compensation, tel que le Directoire l'avait conçu. Les électorats et souverainetés ecclésiastiques de l'empire d'Allemagne en auraient fait les frais. On instituerait de nouveaux électeurs, comme par exemple le duc de Brunswick, le stathouder, et le duc de Wurtemberg. Ainsi serait renouvelé l'édifice gothique de la constitution germanique. Un tel projet ne pouvait être produit dans la négociation, surtout lorsque l'empereur n'y prenait encore aucune part.

Lord Malmesbury, cherchant toujours à persuader au plénipotentiaire français que les conditions laissaient à la République de notables avantages, indiquait que la Savoie, le comté de Nice et Avignon, pourraient ne pas être contestés à la France.

Rien ne pouvait persuader au ministre de renoncer à la Belgique et à la rive gauche du Rhin ; le Directoire dans cette volonté avait réellement, quel que fût le désir général de la paix, l'appui d'une forte opinion. Toutefois les conversations se prolongèrent, et d'autres points y furent traités ou du moins mis en question.

La cession de la partie espagnole de Saint-Domingue, stipulée par le traité de Baie, sembla un des objets où il serait impossible de s'entendre avec l'Angleterre. Lord Malmesbury se déclara aussi obstinément opposé à la restitution du cap de Bonne-Espérance à la république batave.

La conférence se termina par l'assurance répétée et formelle qu'en aucun cas et quel que fût le système de compensation qui serait adopté, le roi d'Angleterre ne consentirait pas à la possession des Pays-Bas autrichiens par la France. Le ministre français répondait que s'il en était ainsi la difficulté était insurmontable.

Cette conférence se passa en termes si convenables, Delacroix y montra tant de politesse, son langage avait tellement pris le ton de la conciliation, que lord Malmesbury eut quelque fois l'impression que la négociation pourrait continuer. Il s'étonnait que le ministre eût la permission d'être si mesuré et si peu tranchant, lorsque le Directoire était évidemment déterminé à ne point faire la paix.

Les dernières paroles de la note laissée par le plénipotentiaire anglais, étaient comme avait été sa conversation, pacifiques, du moins par la forme, et destinées à mettre la rupture des négociations à la charge du gouvernement français. Il était prêt, assurait-il, dans le cas où les conditions de paix ne seraient pas tenues -pour acceptables, à chercher, de concert avec le Directoire, un contre-projet ; il y emploierait la franchise et l'esprit de conciliation conformes aux vues sincères et pacifiques de sa cour.

 

Quatre jours après, le 19 décembre, le ministre des relations extérieures, par ordre du Directoire, adressa à lord Malmesbury la pièce suivante :

« Le Directoire exécutif n'écoutera aucune proposition contraire à la Constitution, aux lois et aux traités qui lient la République, et il est notifié à lord Malmesbury de se retirer de Paris dans les vingt-quatre heures avec toutes les personnes qui l'ont accompagné ou suivi et de quitter immédiatement avec elles le territoire de la République. »

Le surlendemain le journal du Directoire insérait un article conçu en ces termes : « Après avoir parcouru tout le cercle des moyens évasifs et dilatoires, lord Malmesbury a été forcé enfin de s'expliquer catégoriquement ; ses propositions étaient toutes contraires à la Constitution, aux lois et aux traités ; il proposait à la France la honte et la perfidie, on lui a enjoint de partir. »

 

Tel était le style de la diplomatie révolutionnaire. L'intention du Directoire ne pouvait être douteuse ; il n'avait pas voulu un instant traiter de la paix avec l'Angleterre. Dès le 15 décembre, avant les conférences des plénipotentiaires, l'escadre française, formée de vingt et un vaisseaux de ligne et de bâtiments de transport portant une armée de vingt-cinq mille hommes, avait mis à la voile et quitté la rade de Brest. Beaucoup d'espérances étaient placées sur cette expédition en Irlande. Le général Hoche la préparait depuis plusieurs mois ; il avait, ainsi que le Directoire, pris une confiance entière dans les réfugiés qui promettaient une insurrection générale et qui entretenaient des relations suivies avec les associations secrètes ou les chefs de bandes dont l'île était infectée.

L'escadre était commandée par le vice-amiral Morard de Galle ; à peine fut-elle sortie de la rade qu'elle fut dispersée par la tempête, le 27 décembre. La division commandée par le contre-amiral Bouvet entra dans la baie de Bantry ; elle portait environ dix mille hommes ; mais la frégate que montait le général en chef avait été séparée de l'escadre par un coup de vent ; on n'en avait aucune nouvelle. Le commandant refusa de débarquer les troupes de terre tant que le général n'aurait pas rejoint ; il passa ainsi quelques jours au mouillage, puis remit à la voile et rentra à Brest où étaient revenues aussi les autres divisions, après avoir perdu deux vaisseaux et trois frégates.

 

Après ce triste mécompte, le sort de la paix et de la guerre ne pouvait plus être décidé qu'en Italie. Après avoir repoussé Alvinzi sur la Brenta et Davidowitch dans les défilés du Tyrol ; après avoir placé ses divisions de manière à garder Vérone et la ligne de l'Adige en protégeant le siège de Mantoue, le général Bonaparte passa tout le mois de décembre à Milan. Il s'y occupa de la tâche difficile d'établir le bon ordre dans l'administration militaire et dans le service de fournitures. Pour y réussir il aurait fallu des circonstances plus calmes, un loisir plus complet ; ses efforts avaient peu de succès. Le Directoire, qui se plaignait de cet état de choses, ne faisait rien pour aider le général à le réformer ; le choix de ses agents était mauvais ; les fripons avaient des protecteurs à Paris et aussi parmi les généraux de l'armée d'Italie qu'il fallait ménager, tant leur vaillance et leurs mérites militaires les rendaient importants.

Une autre occupation de cet intervalle de repos c'était le patronage des républiques qui se formaient dans les provinces occupées par l'armée française. L'intention du général-était d'en créer une seule, vaste et puissante ; mais en attendant, il laissait un libre cours à l'ardeur d'indépendance des hommes principaux qui étaient chefs de cette opinion dans chaque province. Il y eut d'abord trois républiques, à Milan, à Bologne, à Modène ; chacune avait plutôt une administration qu'un gouvernement. Le général en chef leur demandait une perception régulière des contributions en argent ou en nature destinées à l'entretien de l'armée. Il cherchait aussi à profiter de la bonne volonté que leur inspirait l'espoir de l'indépendance italienne pour recruter des soldats dont il forma une division. Une légion de réfugiés polonais avait été mise au service de la république de Milan ; mais elle ne fut pas d'abord employée contre les armées autrichiennes ; car la plupart étaient sujets de cette puissance depuis qu'elle s'était emparée de leur malheureuse patrie.

Le devoir qu'il imposait le plus absolument à ces nouveaux républicains, c'était le maintien de la tranquillité publique ; il voulait que cette transformation de la souveraineté et du gouvernement ne fût point une subversion de la société ; les violations .de la justice et de la propriété devaient, selon ses injonctions, encourir une répression sévère.

— « J'ai été affligé, disait-il[7] au peuple de Modène, de voir à quels excès se sont portés quelques mauvais sujets. Un peuple qui se livre à des excès est indigne de la liberté. Un peuple libre est celui qui respecte les personnes et les propriétés. L'anarchie produit la guerre intestine et toutes les calamités publiques. Je suis l'ennemi des tyrans, mais avant tout l'ennemi juré des scélérats, des pillards et des anarchistes. Je fais fusiller les soldats de l'armée que je commande lorsqu'ils pillent ; je ferai fusiller ceux qui, renversant l'ordre social, sont l'opprobre et le malheur du monde.

« Voulez-vous que la république française vous protège ? Voulez-vous que l'armée française vous estime et s'honore de faire votre bonheur ? Voulez-vous que je puisse me vanter de l'amitié que vous me témoignez ? Réprimez le petit nombre de scélérats ; faites que personne ne soit opprimé. Quelles que soient ses opinions, personne ne peut être arrêté qu'en vertu de la loi. »

Il écrivait à un Milanais qui avait toute sa confiance[8] : — « J'ai lu avec indignation le détail de la scène anarchique et licencieuse dont vous avez failli être la victime. Tant que les armées françaises seront à Milan, je ne souffrirai jamais que les propriétés soient insultées, non plus que les personnes. En réprimant cette poignée de brigands, qui croient que la liberté est le droit d'assassiner, qui ne cherchent pas à imiter le peuple français dans ses moments de courage et ses élans de vertu, mais qui voudraient renouveler ces scènes horribles et criminelles dont les auteurs seront l'objet de la haine et du mépris de la France, de l'Europe et de la postérité, persuadez-vous que la nation française et l'armée que je commande ne laisseront jamais la hideuse et dégoûtante anarchie s'asseoir sur les ruines de la liberté. Nous avons des baïonnettes pour exterminer les tyrans, mais avant tout le crime. »

Lorsque le congrès des représentants de toutes les villes de la Lombardie se réunit à Milan pour inaugurer la république cispadane, son premier acte fut une adresse au général en chef[9].

— « Le citoyen Marmont, envoyé par vous pour veiller à notre sûreté et à la liberté de nos délibérations, pourra vous dire que nous sommes dignes de notre nouvel état. Il vous dira comment le nom de notre libérateur donne de l'énergie à nos résolutions ; recevez, général invaincu, les hommages de l'armée, de votre valeur et de votre magnanimité. Vous en êtes le père, vous en êtes le protecteur ; vous seul pouvez lui donner l'immortalité attachée à votre nom. »

La réponse[10] du général assurait le congrès de l'intérêt qu'il prenait à la nouvelle république. En même temps il donnait des conseils : — « Si les Italiens sont dignes de recouvrer leurs droits et de se donner un gouvernement libre, on verra un jour leur patrie figurer avec gloire parmi les puissances de la terre. N'oubliez pas que les lois sont nulles sans la force. Vos premiers regards doivent se fixer sur votre organisation militaire. La nature vous a tout donné ; vos délibérations témoignent de votre concorde et de votre sagesse ; il ne vous manque, pour parvenir au but, que des bataillons aguerris et animés du saint enthousiasme de la patrie. Vous vous trouvez dans une situation plus heureuse que le peuple français. Vous pouvez parvenir à la liberté sans révolution. Les malheurs qui ont affligé la France avant l'établissement de sa Constitution, seront inconnus parmi vous. L'union régnera entre toutes les classes de citoyens. Vos sentiments seront en harmonie avec vos principes, et la république, soutenue par votre courage, vous donnera la liberté et le bonheur. »

Si les journalistes, qui harcelaient le général Bonaparte, avaient mieux étudié sa conduite en Italie, ils ne l'auraient point accusé d'être l'ami et le protecteur du parti jacobin. Par caractère plus que par projet, sans avoir encore un dessein arrêté, il voulait, non pas les révolutions qui changent la société, mais les révolutions qui renouvellent le pouvoir et le mettent aux mains capables d'en faire un grand usage. Il aimait l'ordre comme un moyen essentiel du succès.

Toutefois, lors même que les écrivains de la polémique et les hommes échauffés par l'esprit de parti, auraient eu la connaissance prévoyante de son génie, ils ne lui seraient pas devenus plus favorables. Les royalistes voulaient une restauration du pouvoir ancien ; le Directoire et la faction révolutionnaire voulaient conserver le pouvoir dont ils s'étaient emparés ; les modérés demandaient la paix et la liberté : de telle sorte que la gloire du général Bonaparte et l'admiration qu'il inspirait, ne faisaient point qu'il eût un parti en France.

Les négociations avec Rome étaient rompues ; M. Cacault désespérait de les renouer ; le cardinal Mattei n'osait pas se risquer à conseiller la paix, ni même la soumission aux articles de l'armistice. L'Autriche avait parmi les cardinaux un parti passionné et incapable de prudence et de raison ; le cardinal Albani en était le chef, et le cabinet de Vienne lui dictait son langage et sa conduite. La défaite des armées autrichiennes, leurs entreprises déjà repoussées trois fois n'ôtaient point aux conseillers du Pape la conviction qu'avant peu Mantoue serait débloqué, le général Bonaparte vaincu et les Français exterminés dans toute l'Italie. La cour de Naples, qui venait de signer la paix avec la France, encourageait cette téméraire obstination et faisait espérer qu'elle reprendrait les armes au moment opportun.

Le Directoire, après avoir été opposé à un traité avec Rome, après avoir rendu la négociation difficile, préoccupé maintenant de la nécessité de traiter avec l'Autriche, ne voyait pas, même après la réponse faite au général Clarke, qu'en ce moment c'était chose impossible : il croyait qu'en signant la paix avec le souverain pontife, il écarterait une des difficultés qui entravaient la négociation avec l'Autriche ; il pressait donc le général Bonaparte et M. Cacault[11].

Le seul moyen de persuasion qu'il fût possible d'employer avec le Pape, c'était de marcher sur Rome, ce qui eût été imprudent avant la prise de Mantoue.

Il était urgent de pourvoir à la défense de Bologne, ou plutôt de rassurer la nouvelle république, effrayée d'un rassemblement de troupes que le gouvernement romain avait placé sur la limite de la Romagne et des Légations. Le 6 janvier, un détachement de trois mille Français et de quatre mille Italiens entra à Bologne, après avoir passé le Pô. Cette démonstration ne produisit aucun effet à Rome, où l'on savait qu'une nouvelle armée autrichienne était déjà en mouvement pour débloquer Mantoue.

 

Le gouvernement autrichien avait mis à profit les deux mois qui venaient de se passer depuis la bataille d'Arcole ; plusieurs divisions tirées des bords du Rhin étaient déjà dans le Frioul. Des bataillons d'excellents tirailleurs avaient été formés dans le Tyrol ; un mouvement national animait toute la monarchie autrichienne. Les revers éprouvés en Italie n'avaient point découragé l'enthousiasme inspiré par les triomphes de l'archiduc Charles ; toutes les villes offraient des bataillons de volontaires ; l'impératrice avait brodé de ses mains les drapeaux des volontaires viennois. Au commencement de janvier 1797, l'armée autrichienne était de soixante-cinq mille hommes, sans compter six mille Tyroliens. Si elle pouvait faire sa jonction avec la garnison de Mantoue, elle serait de près de cent mille hommes.

L'armée française avait reçu depuis Arcole un renfort de sept mille hommes. Elle se composait de cinq divisions. Joubert occupait Rivoli et Bussolingo, sur le haut Adige, et la rive orientale du lac de Garde ; Rey était à Desenzano, entre Peschiera et Brescia ; Masséna, à Vérone avec une avant-garde à Saint-Michel ; Augereau, à Legnago, sur le bas Adige ; Serrurier commandait le blocus de Mantoue : les positions étaient défendues par des retranchements ; les villes étaient fortifiées ; l'attaque des Autrichiens n'était pas imprévue : tout était disposé pour l'attendre. Une lettre qu'un agent secret portait au maréchal Wurmser fut saisie : on connut ainsi le plan de l'ennemi et ses espérances.

Le quartier général autrichien était à Bassano. Dans les premiers jours de janvier, Alvinzi mit son armée en mouvement sur deux routes différentes. Il se dirigea avec quarante-cinq mille hommes sur Roveredo, afin d'attaquer les Français sur le haut Adige. Le général Provera porta son quartier général à Padoue pour manœuvrer sur le bas Adige, le passer et arriver sur Mantoue.

Le 12 janvier, une division du général Provera attaqua Masséna. Le combat de Saint-Michel, entre Vérone et Caldiero, coûta neuf cents prisonniers aux Autrichiens. Ils furent repoussés jusqu'à Caldiero. Le même jour, la division Joubert avait aussi repoussé l'ennemi au combat de la Corona, en avant de Rivoli.

Le général en chef avait quitté Bologne dès qu'il avait appris que l'armée autrichienne se mettait en mouvement ; il arriva à Vérone pendant le combat de Saint-Michel. Dès le soir, il replia la division Masséna derrière Vérone ; il croyait en ce moment que l'effort des Autrichiens serait sur le bas Adige, et il voulait s'y porter sans retard. Le général Duphot s'était retiré sur la rive droite de la rivière, à Legnago, cédant à des forces très-supérieures.

Mais on apprit dans la soirée du 13 que Joubert était attaqué par toute l'armée d'Alvinzi, et qu'il ne pouvait se soutenir s'il ne lui arrivait des renforts ; c'était donc sur ce point que le danger était le plus pressant. Joubert avait dû prendre une position en arrière de la Corona, sur le plateau de Rivoli, position forte, mais qu'il n'était pas en état de défendre. Il devenait évident que le principal effort d'Alvinzi était sur le haut Adige ; que là se déciderait le sort de cette nouvelle campagne. S'il s'emparait de Rivoli, il ferait sa jonction avec Provera et ils opéreraient ensemble.

Aussitôt le général mit en mouvement les divisions de Masséna et de Rey. Elles étaient en marche dès la chute du jour ; lui-même partit en poste à huit heures du soir, avec son état-major.

A deux heures du matin, le 15 janvier, il arriva à Rivoli ; la nuit était sereine, le clair de lune resplendissant. Accompagné de Joubert et de Berthier, il passa les dernières heures de la nuit à observer, du haut des différents sommets de cette région montagneuse, les lignes des feux ennemis.

Le plateau de Rivoli est placé dans l'espace assez étroit qui sépare l'Adige du lac de Garde. C'est un terrain élevé au-dessus de la rive gauche du lac et de la rive droite de la rivière ; il est la continuation d'une chaîne de montagnes qui, descendant du Tyrol en s'abaissant, sépare les deux bassins.

C'était entre le lac et l'Adige que le général Bonaparte voyait clairement la disposition des colonnes autrichiennes divisées en six campements dont les feux de bivouacs illuminaient la nuit ; il apprécia leur nombre, qui pouvait être de quarante mille hommes au moins. Mais ces campements étaient distants les uns des autres et paraissaient annoncer que l'armée autrichienne allait manœuvrer pour tourner l'armée française et lui couper toute retraite. Croyant n'avoir à combattre que l'armée de Joubert, Alvinzi avait dû concevoir ce projet.

Le général Bonaparte jugea combien il importait de commencer l'attaque avant que les colonnes autrichiennes, séparées par les distances qu'il venait de reconnaître, se fussent mises en mouvement ; ainsi elles n'auraient pas le temps de se porter mutuellement secours et de se réunir.

Le plateau de Rivoli est dominé par une position élevée qui tient à la chaîne des montagnes. Joubert, n'espérant pas défendre ce poste désigné sous le nom de la chapelle Saint-Marco, l'avait abandonné depuis quelques heures. Ce fut sur ce point que la bataille s'engagea à quatre heures du matin.

Il importait de s'assurer du seul passage par où l'ennemi pouvait faire déboucher sa cavalerie et son artillerie sur le plateau.

Les Autrichiens n'avaient pas encore occupé fortement la chapelle Saint-Marco ; elle fut reprise assez vite, et la colonne autrichienne fut repoussée sur la crête qui rattache le plateau à la ligne des montagnes. A neuf heures du matin, une autre colonne ennemie arriva sur le plateau, mais sans artillerie ni cavalerie. Ce mouvement menaçait la gauche de l'attaque du général Joubert, dont les forces étaient inférieures en nombre. Une demi-brigade fut débordée et rompue. La division qui s'était avancée sur la crête fut même forcée de reculer, mais elle se défendait avec vigueur. Il y eut un moment où la victoire semblait assurée aux Autrichiens. La gauche de Joubert ayant cédé, le centre allait être tourné.

Le général en chef avait couru au village de Rivoli où la division Masséna, qui avait marché toute la nuit, prenait un instant de repos ; il la mena à l'ennemi : en moins d'une demi-heure la colonne autrichienne fut mise en déroute.

Ainsi l'échec éprouvé par la gauche était réparé, et de ce côté tout l'avantage était aux Français, mais la colonne centrale du général Joubert avait été contrainte à revenir en arrière ; elle avait abandonné la chapelle de Saint-Marco, en se repliant vers Rivoli. Les Autrichiens l'avaient occupée de nouveau et débouchaient sur le plateau. Leurs tirailleurs, dispersés sur le bord le plus élevé d'un ravin, qui le séparait en deux parties et sur les rochers qui le dominaient, jetaient quelque désordre dans les lignes françaises. Là pouvait être décidé le sort de la bataille.

Le général Bonaparte se hâta de faire arriver de la cavalerie et de l'artillerie. Plusieurs charges de cavalerie eurent un plein succès ; une batterie de quinze pièces foudroyait les colonnes qui débouchaient par le chemin étroit et escarpé par où elles gravissaient vers la chapelle Saint-Marco. Les autres divisions autrichiennes ne pouvaient prendre part à l'action, car le champ de bataille était inaccessible. L'ennemi fut culbuté dans le ravin ; Saint-Marco fut repris ; tout ce qui avait débouché sur le plateau fut fait prisonnier.

Pendant que se donnait la bataille, la colonne la plus rapprochée du lac, à l'extrémité droite de la ligne autrichienne, et conséquemment la plus éloignée du plateau de Rivoli, avait fait le mouvement qui lui avait été indiqué la veille au soir ; elle était, par un long détour, parvenue en arrière de l'armée française, sans obstacle et sans combat, laissant seulement une brigade en observation devant un village qu'occupait un régiment de l'arrière-garde de Masséna.

Cette colonne, que commandait M. de Lusignan, Français au service d'Autriche, était ainsi arrivée sur la route de Vérone ; on entendait le canon de Rivoli ; on voyait de loin la bataille : jugeant qu'elle était perdue pour les Français, les officiers autrichiens criaient : « Nous les tenons ! » Et, en effet, ils auraient rendu la retraite impossible à une armée battue, mais il ne s'agissait pas de retraite. Bientôt l'illusion cessa, et ils reconnurent que les Autrichiens étaient en déroute. Cette colonne n'avait pas d'artillerie ; elle se vit sans moyen de défense, elle fut canonnée, puis chargée par une brigade qui rejoignait l'armée française, et fut prise en entier. Le détachement qu'elle avait laissé en observation fut mis en déroute et en grande partie tué ou pris.

La division Joubert poussa en avant avec une telle promptitude qu'on crut un moment que toute l'armée d'Alvinzi serait prise ; il comprit quel était son danger, il tint ferme avec sa réserve et regagna même un peu de terrain ; mais la bataille était perdue ; sept mille prisonniers et douze pièces de canon furent les trophées de la journée. Le général en chef eut plusieurs chevaux blessés et fut plus d'une fois entouré par l'ennemi.

Le même jour, 18 janvier, le général Provera jetait un pont sur l'Adige au-dessus de Legnago et passa la rivière. Le général Augereau n'avait pas les forces suffisantes pour s'opposer à ce mouvement. Le général autrichien avait une marche d'avance sur lui et s'avança vers Mantoue ; le blocus était compromis. Le général en chef apprit sur le champ de bataille de Rivoli que l'Adige était passé ; il laissa à Masséna, à Joubert et à Murât, le soin de suivre Alvinzi dans sa retraite, et il partit à l'heure même emmenant quatre régiments ; il avait treize lieues à faire, et arriva au quartier général de l'armée de siège à Roverbella, en même temps que Provera se présentait devant Saint-Georges, un des faubourgs de Mantoue. Le général Hohenzollern avait déjà tenté d'y surprendre une division française et avait été repoussé. Provera l'investit dans son cantonnement qui était défendu par un fossé et une palissade. Le général Miollis n'avait que quinze cents hommes ; il se défendit toute la journée. Provera avait pu facilement communiquer avec Mantoue par une barque qui traversa le lac. Dès le lendemain, Würmser fit une sortie avec la garnison sur la digue dont l'entrée était défendue par la citadelle située près du château de la Favorite.

 

Le général Victor fut placé avec les quatre régiments arrivés de Rivoli entre la Favorite et Saint-Georges, pour empêcher la jonction de la garnison et de l'armée de Provera. Serrurier attaqua la garnison, et Victor l'armée de secours. Ce fut à cette bataille qu'une des demi-brigades mérita le surnom de Terrible. Elle aborda la ligne autrichienne, renversant tout devant elle.

La garnison fut repoussée dans la place ; le général Provera capitula et posa les armes ; six mille hommes, plusieurs généraux, un parc d'artillerie, beaucoup de drapeaux tombèrent au pouvoir du vainqueur. Telle fut la bataille de la Favorite[12].

Pendant ce temps, une colonne que Provera avait laissée en arrière-garde fut attaquée, battue et prise par la division Augereau. De toute l'armée de Provera, il ne s'échappa que deux mille hommes, qui étaient restés sur la rive gauche de l'Adige.

Alvinzi fut serré de près dans sa retraite ; il perdit encore une colonne de cinq mille hommes, qui fut coupée et prise. Joubert s'avança vers Trente et s'en empara. L'armée française occupa de nouveau le Tyrol italien et les passages qui conduisent en Italie. Masséna marcha vers la Brenta, occupa Bassano et plaça des avant-postes sur la Piave. Les Autrichiens s'étaient retirés au-delà de cette rivière ; Augereau était à Trévise.

 

Depuis que le général Provera avait échoué dans l'entreprise de secourir Mantoue, le maréchal Würmser ne pouvait plus espérer de s'y maintenir ; depuis longtemps, la garnison ne recevait plus qu'une demi-ration ; les chevaux étaient mangés. On lui fit connaître la bataille de Rivoli et la retraite d'Alvinzi. Sommé de se rendre, il répondit qu'il avait encore des vivres pour un an. Toutefois il écrivit, le 29 janvier, au général Bonaparte un billet ainsi conçu : — « Raison de guerre me détermine à vous offrir la place de Mantoue, sous la condition préliminaire de laisser sortir librement ma garnison avec toute l'artillerie et les munitions. » — Puis il envoya son premier aide de camp, le comte de Klenau, pour demander quelles conditions on lui ferait.

Pendant que M. de Klenau conférait avec le général Serrurier commandant du siège, un officier, enveloppé dans son manteau, assistait à cette conversation : c'était le général en chef qui, inconnu au général autrichien, l'écoutait en silence et, sans l'interrompre, le laissait parler des grands approvisionnements qui restaient encore dans la place ; puis il s'assit devant une table, prit une plume et se mit à écrire sans que le général autrichien fît attention à lui. Après une demi-heure, ayant écrit ses décisions en marge des propositions de Würmser, il se leva et vint prendre part à la conférence. — « Si Würmser, dit-il, avait seulement pour vingt-cinq jours de vivres et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait pas une capitulation honorable ; mais je respecte l'âge, la bravoure et les malheurs du maréchal. Voici les conditions que je lui accorde s'il ouvre ses portes demain ; s'il tarde quinze jours, un mois, deux mois, il aura encore les mêmes conditions ; il peut attendre jusqu'à son dernier morceau de pain. Je pars à l'instant pour passer le Pô, et je marche sur Rome. Maintenant vous connaissez mes intentions ; allez les dire à votre général. »

M. de Klenau n'avait d'abord rien compris aux premières paroles de cet officier, qui venait ainsi se mêler à la conversation ; mais voyant bientôt devant qui il se trouvait, il prit lecture des décisions du général Bonaparte : « La garnison sera prisonnière de guerre ; après être sortie de la place, elle déposera sur les glacis ses armes et ses drapeaux. — Ne seront point prisonniers de guerre M. le maréchal comte de Würmser, et sa suite ; deux cents hommes de cavalerie, y compris leurs officiers ; cinq cents hommes au choix de M. le maréchal, y compris les artilleurs ; MM. les officiers généraux, ceux de l'état-major et tout autre que M. le maréchal voudra y comprendre. — Les officiers garderont leurs épées, les généraux conserveront leurs chevaux ; chaque soldat emportera son sac, chaque cavalier son portemanteau. — La garnison sera échangée contre des prisonniers français le plus tôt possible ; les hommes qu'emmènera M. le maréchal promettront de ne pas servir d'ici à trois mois contre l'armée française. »

La législation révolutionnaire et la rigueur que le Directoire mettait encore à s'y conformer rendaient impossible de faire une exception en faveur des émigrés français, qui se trouvaient en assez grand nombre - dans la garnison. Le général Bonaparte ordonna au général Serrurier de les laisser passer sans y regarder.

Les articles relatifs aux employés des chancelleries autrichiennes, aux intérêts de la ville, de ses habitants et des établissements ecclésiastiques ; aux canonniers de la garde bourgeoise qui avaient servi les batteries, avaient aussi un caractère de mansuétude et de ménagement. M. de Klenau était loin d'espérer des procédés aussi généreux ; il avoua que la garnison n'avait plus de vivres que pour trois jours.

Le maréchal Würmser se montra de même touché de tant de courtoisie ; il écrivit au général Bonaparte pour lui témoigner sa reconnaissance, et le sollicita de passer par Mantoue en se rendant à Bologne ; mais le vainqueur ne voulut pas assister au défilé de la garnison autrichienne. Voir le maréchal à la tête de son état-major le saluer de son épée lui sembla un manque d'égards pour ce noble vaincu.

— « Je me suis attaché, écrivit-il au Directoire, à montrer la générosité française envers le maréchal Würmser, vieillard de soixante-dix ans. La fortune lui a été très-cruelle ; mais il n'a pas cessé de montrer une constance et un courage que l'histoire remarquera. Enveloppé de tous côtés, ayant perdu le Tyrol et la plus grande part de son armée, il a osé concevoir l'espérance de se réfugier dans Mantoue, dont il était éloigné de quatre journées ; il a passé l'Adige, culbuté notre avant-garde, et il est entré dans Mantoue. Enfermé dans cette ville, il a fait deux ou trois sorties ; elles ont été malheureuses ; mais, à chaque fois, il était en tête. Ses soldats étaient découragés et affaiblis par les maladies ; mais sa fermeté s'est soutenue jusqu'au dernier moment. Sans doute il sera calomnié, comme le sont toujours les malheureux, et peut-être essayera-t-on de le persécuter. »

Quelques jours après, et avant de quitter Mantoue, Würmser expédia un aide de camp à Bologne pour informer le général Bonaparte d'un complot tramé dans la Romagne pour l'empoisonner. Les renseignements qu'il transmettait étaient exacts et donnaient les moyens de prévenir ce crime.

La garnison de Mantoue était encore de vingt mille hommes, dont douze mille étaient en état de combattre. Pendant le blocus, qui avait duré six mois, et qui, deux fois, avait été interrompu, vingt-sept mille soldats étaient morts dans les hôpitaux ou avaient été tués dans les sorties.

 

Le Directoire et le général Bonaparte avaient résolu de porter enfin la guerre dans la Romagne et de marcher sur Rome. Les choses en étaient venues au point qu'il était impossible d'en agir d'une autre sorte avec le gouvernement pontifical. Les conseillers du Pape et l'aristocratie romaine s'étaient livrés ouvertement à l'Autriche, et avaient déjà mis des troupes en marche pour se joindre à l'armée de l'empereur ; des officiers autrichiens les passaient en revue. Une dépêche envoyée à Würmser et signée de l'empereur, qui avait été interceptée, ordonnait au maréchal, dans le cas où il serait réduit à toute extrémité, de sortir de la place avec les troupes qui seraient en état de marcher, de passer le Pô, de se porter à Ferrare ou à Bologne. — « Il trouvera de ce côté, disait la lettre, très-peu d'ennemis et de la bonne volonté pour l'approvisionnement des troupes. »

Au commencement de janvier, un courrier, envoyé par le cardinal Busca, secrétaire d'État et principal ministre du Pape, avait été arrêté, et la lettre qu'il adressait à Mgr Albani, neveu du cardinal et chargé d'affaires à Vienne, fut interceptée. Le général Bonaparte l'adressa au Directoire, lui donna une grande publicité et en fit une mention expresse dans le manifeste où il exposait les griefs qui motivaient la guerre déclarée au gouvernement pontifical.

Cette lettre était, en effet, très-explicite : on y lisait que l'empereur envoyait le général Colli pour commander l'armée romaine. Le cardinal Busca pressait la signature du traité qui réglerait les conditions de l'alliance ; il promettait de temporiser dans les négociations avec les Français : — « Traiter avec eux, disait-il, serait manquer à l'honneur. » — Toute cette lettre exprimait des sentiments de haine contre la France et une préoccupation de toutes les combinaisons militaires et politiques qui pourraient amener la destruction de l'armée française en Italie.

Une division de cinq mille hommes avait passé le Pô, à Ferrare, dès le 21 janvier. Le général en chef arriva à Bologne, le 1er février, après avoir conclu la capitulation de Mantoue, qui fut signée le-lendemain. Il fit afficher son manifeste et les lettres du cardinal Busca. Déjà il avait ordonné à M. Cacault de demander ses passe-ports et de quitter Rome.

Le 2 février, le quartier général était à Imola, dans le palais de l'évêque Barnabé Chiaramonte ; le 3, la très-petite armée française rencontra l'armée du Pape, défendant le passage du Senio à Castel-Bolognese. C'était sept ou huit mille hommes assemblés à la hâte au son du tocsin et animés par des prédicateurs qui avaient parcouru les campagnes. Les Français avaient pris position ; un parlementaire se présenta et, de la part de Mgr le cardinal commandant les troupes du Pape, signifia à l'armée française de ne point avancer, sinon on tirerait sur elle. Cette menace parut assez burlesque ; on répondit qu'on ne s'exposerait pas aux foudres de Son Éminence, et qu'on allait rester en position pendant la nuit.

 

Le tocsin continuait à retentir dans tout le pays ; la Romagne était en feu. Le cardinal Busca, ainsi qu'il le disait dans ses lettres, suscitait une guerre de religion ; il avait réussi à exalter l'opinion populaire. Des missionnaires prêchaient sur les places publiques ; on parlait de miracles. « Nous ferons dans la Romagne une Vendée, une autre dans les montagnes de la Ligurie ; toute l'Italie sera une Vendée, » avait dit le cardinal Busca à M. Cacault.

Afin de calmer, s'il était possible, les populations, une proclamation fut affichée à Imola.

« L'armée française va entrer sur le territoire du Pape, elle protégera la religion et le peuple. Le soldat français porte d'une main la baïonnette, garant de la victoire ; de l'autre, le rameau d'olivier, symbole de la paix et gage de sa protection. Malheur à ceux qui, séduits par des hypocrites, attireront sur leur maison la vengeance d'une armée qui, en six mois, a fait cent mille prisonniers des meilleures troupes de l'empereur, pris quatre cents pièces de canon, cent dix drapeaux, et détruit cinq armées. »

A quatre heures du matin le général Lannes, à la tête d'une faible avant-garde, remonta la rivière, la passa à gué et se rangea en bataille, coupant à l'armée -du Pape la retraite sur Faenza. Le général Lahoz, soutenu par une batterie et couvert par une nuée de tirailleurs, passa le pont en colonne serrée. En un instant cette multitude fut en déroute, abandonnant son artillerie. Quatre ou cinq cents hommes furent sabrés ; quelques moines qui, le crucifix à la main, s'efforçaient de rallier les fuyards, périrent dans cette mêlée ; ce qui était troupe de ligne fut fait prisonnier ; le combat ne dura pas une heure.

Les Français arrivèrent devant Faenza : c'était une ville entourée de quelques fortifications ; les portes étaient fermées ; on voyait plusieurs canons sur les remparts ; le tocsin sonnait ; la population semblait frénétique et criait des injures aux Français. Il fallut entrer de vive force en enfonçant les portes. — « C'est comme à Pavie » criaient les soldats, et ils demandaient le pillage.

— « Non, répondit le général en chef ; à Pavie, ils se sont révoltés après avoir prêté serment ; ils ont voulu massacrer nos soldats, qui étaient leurs hôtes. Ici ce sont de malheureux insensés qu'il faut vaincre par la clémence. »

Quelle que fût la volonté du général, plusieurs couvents ne furent pas à l'abri des insultes ; mais la ville fut sauvée et l'ordre y fut rétabli. Il fallait aussi apaiser tout le peuple de la province et « mettre fin à ce délire. »

Les prisonniers du combat de Castel-Bolognese furent rassemblés dans le jardin d'un couvent ; ils étaient encore émus de frayeur et croyaient qu'on allait les tuer. Le général parut et ils se jetèrent à genoux, demandant grâce de la vie. Il leur parla en italien. — « Je suis l'ami de tous les peuples d'Italie et surtout des Romains. Je suis venu pour votre bien, vous êtes libres ; retournez dans vos familles ; dites-leur que les Français sont amis de la religion, du bon ordre et du pauvre peuple. » — Ces malheureux, étonnés de ces paroles de bonté, exprimèrent leur reconnaissance avec toute la vivacité italienne.

Les officiers avaient été réunis dans le réfectoire ; ils étaient nombreux ; quelques-uns appartenaient aux familles les plus distinguées de Rome. Le général se rendit au milieu d'eux : il savait merveilleusement quel langage il faut parler à chacun et entra en conversation confiante et familière ; il leur parla de la liberté, de l'indépendance de l'Italie, « des abus du gouvernement clérical, souvent contraires à l'esprit de l'Évangile. » Il montrait quelle était la folie de vouloir résister à une armée victorieuse, aux soldats les plus disciplinés et les plus aguerris du monde.

Les ayant ainsi charmés et persuadés, il leur permit de retourner chez eux, leur donnant pour toute condition, pour unique preuve de leur reconnaissance, de faire connaître les sentiments dont il était animé pour toute l'Italie, et surtout pour le peuple de Rome.

Les effets de cette bonté habile ne tardèrent pas à se produire. Les prisonniers retournèrent aussitôt, chacun dans sa ville ou sa province, racontant comment le général les avait traités, ce qu'il leur avait dit, et ses bienveillantes intentions pour Rome et l'Italie. Les craintes et l'animosité se calmèrent ; l'opinion devint favorable ; l'armée était reçue joyeusement avec de sympathiques démonstrations. Forli, Césène, Rimini, Sinigaglia furent occupées sans opposition. Le clergé s'employait de bonne foi à soumettre les esprits ; les ordres religieux étaient moins bien disposés, surtout les ordres mendiants.

Il y avait encore une armée pontificale que commandait le général Colli, le même qui avait eu sous ses ordres l'armée piémontaise lors de Dego et de Mondovi ; il lui restait trois mille hommes : il avait pris position devant Ancône ; mais à l'approche des Français il allégua quelques prétextes pour quitter le service du Pape et se retira avec les officiers autrichiens. La petite armée, qu'il ne commandait plus, occupait une position assez forte : elle fut cernée et se rendit sans tirer un coup de fusil. Le général Victor entra dans la ville et s'empara de la citadelle. Les prisonniers furent traités comme ceux du Sunio ; ils furent renvoyés en se chargeant de distribuer des proclamations. La prise d'Ancône était le résultat le plus important de cette campagne, car le général Bonaparte ne voulait point arriver à Rome. Ancône était une place forte ; les seuls arsenaux de l'État romain s'y trouvaient. Le principal commerce se faisait par ce port ; c'était par là qu'étaient établies les communications avec Venise et Trieste. Si les Autrichiens, encore maîtres du nord de l'État vénitien avaient pu secourir le Pape, c'était à Ancône que seraient arrivés par la voie de mer les détachements auxiliaires et les munitions de guerre.

La population de cette ville redoutait l'arrivée des Français ; elle ne se porta à aucun désordre, mais elle témoignait son désespoir et son aversion. La foule se pressait dans une église où, disait-on, la madone avait les yeux pleins de larmes. Monge, que le gouvernement français avait envoyé pour recueillir les objets d'art cédés par les traités, examina le miracle, reconnut par quels moyens il était opéré : on le fit cesser, et le chapelain qui avait ainsi abusé de la crédulité populaire, afin d'exciter les esprits contre l'armée, fut arrêté.

Le 10 février, le quartier général était à Notre-Dame de Lorette ; c'est dans une des églises de la ville que se trouve la Casa Santa. Selon la légende, la maison où a sainte Vierge habitait à Nazareth lorsque l'ange lui annonça qu'elle serait la mère du Christ fut transportée à Lorette par les anges, à l'époque où les Sarrasins envahirent la Judée. De tout l'univers chrétien des pèlerins viennent adorer la madone de Lorette. C'est une statue de bois qui fut sculptée assez grossièrement dans les premiers siècles de l'Église. Les présents, les diamants, les joyaux offerts par les pèlerins, ou envoyés de tous les pays catholiques formaient un riche trésor. Mais le gouvernement pontifical l'avait fait transporter à Rome. L'armée y trouva encore plus d'un million en ornements d'or ou d'argent.

Le général Bonaparte envoya cette madone au Directoire, en lui écrivant : — a Vous en ferez l'usage que vous jugerez convenable. » Elle fut déposée à la bibliothèque nationale, et le Premier Consul la restitua au Pape à l'époque du concordat. Peut-être, s'il eût suivi son propre sentiment, aurait-il respecté ce symbole vénéré par tant de siècles et tant de peuples. Mais il savait quelle importance La Réveillère-Lépeaux et son entourage de philosophes ou de théophilanthropes attachaient à ce trophée. Il écrivait en même temps : — « La seule gloire que l'armée française recherche dans cette expédition, c'est de donner cet exemple éclatant de son respect pour la liberté des cultes, pour les personnes et les propriétés. »

Le général en chef eut l'occasion de manifester son éloignement des passions et de l'intolérance révolutionnaires[13]. Un très-grand nombre de prêtres français, chassés de leur patrie ou déportés, avaient trouvé un asile en Italie ; à mesure que l'armée française approchait, ils avaient reflué sur Rome ; mais lorsqu'elle entra dans les États du Pape, ils se virent sans refuge ; quelques-uns réussirent à passer jusqu'en Allemagne ; le roi de Naples leur refusa un asile. Le Pape les avait placés dans des couvents qui étaient chargés de pourvoir à leur subsistance. Pour s'exempter de cette hospitalité, qu'ils trouvaient onéreuse, la plupart de ces monastères alléguèrent la crainte de se compromettre avec les Français vainqueurs en donnant retraite à des proscrits ; ils les renvoyèrent. Le général publia une proclamation par laquelle il rassura les prêtres français et ordonna aux évêques, aux chapitres, aux couvents, de les recevoir et de fournir tout ce qui pouvait leur donner une existence convenable et douce. Il prescrivait à l'armée de voir dans ces exilés des compatriotes et des amis.

Ce langage fut compris des soldats. Il y en eut qui, reconnaissant sur cette terre étrangère l'ancien pasteur de leur paroisse, celui qu'ils avaient été accoutumés à respecter dans leur enfance et dont le souvenir était pour eux un sentiment de famille, lui témoignèrent leur vénération et leur attachement. Déportés comme des criminels par les législateurs révolutionnaires, échappés aux massacres dont s'étaient souillés des furieux indignes du nom français, ces pauvres prêtres étaient étonnés et attendris de recevoir de telles preuves d'affection de ces hommes de guerre.

Le bruit de cette mesure retentit jusqu'en France, et l'approbation générale étouffa le dépit de quelques Jacobins ; le Directoire lui-même s'associa à la voix publique.

Déjà l'avant-garde française avait passé l'Apennin et s'avançait vers Rome ; le gouvernement pontifical avait été d'un tel aveuglement que l'entrée des Français dans la Romagne, l'occupation d'Imola, l'avant-garde prise sur le Senio, les portes de Faenza forcées, n'avaient pas diminué l'ardeur guerrière des cardinaux Busca et Albani. Un consistoire fut assemblé, et sur vingt cardinaux, quatre seulement se déclarèrent pour la paix. C'est qu'on ignorait en ce moment à Rome la capitulation de Mantoue. Les illusions se dissipèrent aussitôt que cette nouvelle fut arrivée, car toutes les espérances reposaient sur l'armée de Würmser. Un nouveau consistoire fut réuni. Le cardinal Mattei avait reçu du général Bonaparte une copie des dépêches interceptées du cardinal Busca. Elles étaient si follement hostiles et injurieuses qu'évidemment ce n'était pas lui qui pouvait être chargé des négociations : elles furent confiées au cardinal Mattei.

Lorsque le général Bonaparte avait quitté Mantoue pour marcher contre Rome, il n'était pas encore décidé sur l'usage qu'il ferait d'une victoire qui n'était pas douteuse. Il écrivait de Bologne au Directoire[14] :

— « Ne pourrait-on pas, si nous allons jusqu'à Rome, réunir le Modenais, le Ferrarais et la Romagne et en faire une république qui serait assez puissante ? — Ne pourrait-on pas donner Rome à l'Espagne à condition qu'elle garantirait l'indépendance de la nouvelle république ? »

Les instructions du Directoire ne l'auraient point détourné de ce projet[15] :

— « Vous êtes trop habitué à la politique, citoyen général, pour n'avoir pas senti aussi bien que nous que la religion romaine sera toujours l'ennemie irréconciliable de la République ; d'abord par son essence, et en second lieu parce que ses sectateurs et ses ministres ne lui pardonneront jamais les coups qu'elle a portés à la fortune et au crédit des uns, aux préjugés et aux habitudes des autres. Le Directoire vous invite à faire tout ce qui vous paraîtra possible, sans compromettre le salut de votre armée, sans vous priver des ressources nécessaires, sans rallumer le flambeau du fanatisme en Italie, pour détruire le gouvernement papal, soit en mettant Rome sous une autre puissance ; soit, ce qui serait mieux encore, en y établissant une forme de gouvernement intérieur qui rendrait méprisable et odieux le gouvernement des prêtres ; de manière que le Pape et le sacré collège perdissent à jamais l'espoir de siéger à Rome, et fussent obligés de chercher un asile dans un lieu où ils n'auraient aucune puissance temporelle... Le point essentiel, le but désiré, c'est de détruire, s'il est possible, le centre d'unité romaine. C'est à vous, qui jusqu'ici avez montré les qualités les plus distinguées du général, unies à celles d'un politique éclairé, c'est à vous de réaliser ce vœu, si vous le jugez praticable. Le Directoire s'en rapporte au zèle et à la prudence qui vous ont constamment dirigé dans votre carrière glorieuse. Quel que soit le parti que vous prendrez, le Directoire n'y verra jamais que votre désir de servir votre pays et de ne point compromettre légèrement ses intérêts. »

A supposer qu'au moment où il était entré dans les États romains, le général Bonaparte fût réellement animé contre le gouvernement pontifical, il était loin des préjugés et des passions du Directoire. Ce qu'il avait vu des dispositions du peuple, de l'empire que la religion et ses ministres avaient sur toutes les classes en Italie, contribua sans doute à le confirmer dans la pensée qu'il avait eue presque constamment ; il n'eut pas la volonté d'abolir l'unité romaine et de détruire l'autorité souveraine et catholique du Pape. En outre, il savait que la cour d'Espagne ne verrait point patiemment une telle révolution ; qu'une guerre avec Naples deviendrait inévitable et rendrait plus dangereux les nouveaux efforts que l'Autriche allait tenter. Il prévoyait le moment prochain où l'empereur serait assez vaincu pour traiter de la paix, et ne voulait pas rendre plus difficile cette paix qui devait être son œuvre.

Le Pape et son entourage ne savaient pas que la disposition du vainqueur fût aussi raisonnable et pacifique. Il se préparait à quitter Rome ; les grandes familles se tenaient prêtes à se réfugier dans le royaume de Naples ; on emballait tous les objets précieux ; on chargeait les voitures pour Terracine.

La réponse que le général Bonaparte fit à la lettre du cardinal Mattei calma cette épouvante. Il écrivit, le 12 février, qu'il accordait cinq jours pour que Sa Sainteté lui envoyât des plénipotentiaires chargés de traiter immédiatement de la paix.

 

Le Pape adressa aussitôt une lettre : « A notre cher fils le général Bonaparte.

« Désirant terminer de bon gré les différends existants entre nous et la république française, par le moyen de la retraite des troupes que vous commandez, nous envoyons et députons vers vous, comme nos plénipotentiaires, deux ecclésiastiques, Mgr le cardinal Mattei parfaitement connu de vous et Mgr Galeppi, et deux séculiers, le duc don Louis Braschi, notre neveu, et le marquis Camille Massimi, pour concerter avec vous, promettre et souscrire telles conditions que nous estimons justes et raisonnables. Assuré des sentiments de bienveillance que vous avez manifestés, nous nous sommes abstenu de tout déplacement de Rome, et par là vous serez persuadé combien est grande notre confiance en vous. Nous finissons, en vous assurant de notre plus grande estime et en vous donnant la paternelle bénédiction apostolique. »

Les plénipotentiaires pour la France étaient le général Bonaparte et le citoyen Cacault.

Avant que la négociation fût entamée, le prince Belmonte arriva au quartier général de Tolentino ; il était chargé par son souverain d'intervenir en faveur du Pape, et d'engager le général en chef à entrer en négociation sans aller plus loin, et à ne pas imposer des sacrifices contraires à la religion et préjudiciables aux puissances italiennes. Le prince Belmonte ajouta qu'il était autorisé à annoncer confidentiellement au général que le roi son maître faisait marcher un corps de troupes pour appuyer son intervention.

Le général lui répondit confidentiellement aussi : — « Si je n'ai pas, il y a trois mois, abattu l'orgueil du Pape, c'est que je savais fort bien que, contre le droit des gens et la teneur du traité, le roi de Naples voulait se mêler de cette affaire-là. Mais aujourd'hui les trente mille hommes qui bloquaient Mantoue sont disponibles, et mon gouvernement en envoie quarante mille à l'armée d'Italie. Si le roi votre maître me jette le gant, je le ramasserai. Du reste, la République donnera au roi de Naples toutes les satisfactions compatibles avec sa dignité et son intérêt. »

Cette réponse ne prouvait ni intention hostile, ni même irritation contre la cour de Naples. Le général Bonaparte était disposé à la ménager ; elle pouvait lui être utile lorsqu'il lui conviendrait de négocier avec l'Autriche. Déjà le général Bonaparte avait de secrètes intelligences avec le prince Belmonte, avec le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples à Vienne et le marquis Manfredini. Par-là, il était au courant de ce qui se passait à Vienne, de l'influence que le parti de la paix pouvait acquérir sur les volontés de l'empereur. L'archiduchesse Caroline, reine de Naples et mère de l'impératrice, exerçait toujours beaucoup d'action sur sa famille et sur le cabinet de Vienne. A cette époque, elle croyait que la paix était nécessaire et donnerait au royaume de Naples une sécurité qu'elle ne pouvait espérer, tant que l'Italie serait le théâtre d'une guerre où les Français étaient constamment vainqueurs ; elle avait mis dans ses intérêts le ministre Thugut.

Les conférences s'ouvrirent à Tolentino, où le quartier général était établi, à trois journées de Rome. La discussion ne pouvait se prolonger beaucoup. La volonté du vainqueur aurait pu être plus dure, mais les conditions, quelque douloureuses qu'elles fussent, étaient fermement arrêtées dans l'esprit du général Bonaparte. Il écouta sans impatience les longues supplications et les représentations de Mgr Galeppi, mais ne varia point sur les bases de la négociation. Rome avait violé un armistice qu'elle avait sollicité et signé ; elle avait fait la guerre à la France ; elle était coupable et vaincue. Ainsi elle avait une punition à subir. Les trois légations, le duché d'Urbin, la marche d'Ancône, les provinces de Macerata et de Pérouse, étaient au pouvoir de l'armée française ; il fallait les céder ou les racheter par de fortes contributions de guerre ; la négociation consista donc à régler quel territoire serait laissé au Pape, et quelles sommes il aurait à payer.

Le Pape renonçait à toute alliance offensive ou défensive avec tout État ou puissance quelconque ennemi de la France.

La république française devait continuer à jouir des droits et prérogatives que la France avait à Rome.

Le Pape renonçait à tous les droits qu'il pourrait prétendre sur la ville et le territoire d'Avignon et sur le comtat Venaissin, et abandonnait lesdits droits à la république française.

Le territoire connu sous le nom de légations de Bologne, Ferrare et Romagne, était également cédé à la république française ; aucune atteinte ne serait portée à la religion catholique dans lesdites légations.

La ville et le territoire d'Ancône restaient à la république française jusqu'à la paix continentale.

Le Pape s'engageait à faire payer, avant le 5 mars, la somme de quinze millions qui restait due sur les seize millions stipulés par l'armistice.

Les réquisitions de seize cent chevaux et de bétail réglées par l'armistice étaient exigées.

En outre, une contribution de quinze millions était imposée.

Le gouvernement de Sa Sainteté désavouerait l'assassinat commis sur la personne du secrétaire de légation Basseville. Trois cent mille livres d'indemnités seraient payées aux Français qui avaient souffert de cet attentat.

Les personnes détenues pour opinions politiques seraient mises en liberté.

L'école des arts instituée à Rome pour des Français serait rétablie.

Le général, pour se conformer aux instructions du Directoire, voulait qu'un article du traité portât la suppression de l'inquisition. Il lui fut expliqué comment, à Rome, l'inquisition était une commission de police et de censure, et qu'elle ne brûlait personne. Le Pape attachait une importance extrême à ne point subir cette condition qu'il jugeait une atteinte portée à son pouvoir spirituel ; il en écrivit particulièrement au général, qui consentit à retrancher cet article.

Telles furent les principales dispositions du traité de Tolentino, qui fut signé le 19 février 1797. Aussitôt après, le général Bonaparte envoya à Rome le colonel Junot, son aide de camp, pour présenter au pape une lettre où il annonçait la conclusion de la paix.

« Très-saint Père, je dois remercier Votre Sainteté des choses obligeantes contenues dans la lettre qu'elle s'est donné la peine de m'écrire. La paix entre la république française et Votre Sainteté vient d'être signée.

« Je me félicite d'avoir pu contribuer à son repos particulier. J'engage Votre Sainteté à se méfier des personnes qui sont à Rome, vendues aux cours ennemies de la France, ou se laissant guider par des passions haineuses, qui entraînent toujours la chute des États. Toute l'Europe connaît les intentions pacifiques et les vertus conciliantes de Votre Sainteté. La république française sera, j'espère, une des amies les plus vraies de Rome. J'envoie mon aide de camp pour exprimer à Votre Sainteté l'estime et la vénération parfaite que j'ai pour sa personne, et je la prie de croire au désir que j'ai de lui donner dans toutes les occasions les preuves de respect et de vénération, avec lesquelles j'ai l'honneur d'être son très-obéissant serviteur. »

Cette lettre fut publiée ; les égards respectueux pour le Pape, le ménagement de son autorité religieuse, l'intérêt témoigné aux prêtres français firent une vive impression en Europe, et grandirent encore le général Bonaparte. En France, le parti modéré qui jusqu'alors n'avait pas montré une assez juste admiration pour son génie guerrier, et qui souvent avait blâmé ses idées politiques, lui prodigua ses hommages.

Mais les philosophes de la Révolution et La Réveillère-Lépeaux[16] qui était devenu une sorte de pape pour les théophilanthropes, ne pouvaient cacher leurs regrets et leur mécontentement ; ils ne concevaient pas que le général de la République se fût refusé à triompher au Capitole, à éteindre pour jamais les foudres du fanatisme, et à célébrer la fête de la liberté sur le tombeau des Gracques.

Le général Bonaparte ne voulait pas cependant être soupçonné d'avoir agi dans les affaires de Rome par un autre mobile que la politique et l'intérêt bien entendu de la République. Au moment d'ouvrir la conférence de Tolentino, il avait écrit au Directoire : - cc Je préfère l'accommodement à aller à Rome : 1° parce que cela m'évitera une discussion, qui peut être fort sérieuse avec le roi de Naples ; 2° parce que le Pape et tous les grands seigneurs se sauvant de Rome, je ne pourrais jamais en tirer ce que je demande ; 3° parce que le gouvernement pontifical ne peut exister longtemps dépouillé de ses belles provinces ; une révolution s' y fera toute seule ; 4° la cour de Rome en nous cédant dès à présent ces provinces, on ne pourra pas, en discutant une pacification générale, regarder leur occupation comme un fait militaire et provisoire. - Enfin, parce que je pourrai disposer de la division qui est ici pour les opérations du point où la lutte avec les Autrichiens va recommencer. »

Il ne dissimulait point que son intention était de garder Ancône pour toujours. — « C'est un très-bon port ; on va de là en vingt-quatre heures en Macédoine, en dix jours à Constantinople. Je fais mettre la forteresse en bon état de défense. Il faut que nous conservions Ancône ; cela nous donnera de l'influence sur la Porte ottomane, et nous rendra maîtres de l'Adriatique. »

C'est ainsi qu'on le verra toujours, ne considérant N une entreprise accomplie que comme un moyen de réussir dans une autre et plus grande entreprise.

Il n'y avait pas jusqu'à la mesure qu'il avait prise en faveur des prêtres français, qu'il ne voulut présenter comme un calcul politique ; il eût craint qu'elle fût attribuée à un sentiment de justice et de charité.

— « Cette mesure n'est pas contraire aux lois ; elle est conforme à nos intérêts et à la bonne politique. Ces prêtres nous sont fort attachés et beaucoup moins fanatiques que les Romains. Ils ont été accoutumés en France à voir un ordre de choses où les prêtres ne gouvernaient point ; et c'est beaucoup. Ils sont très-misérables ; la plupart pleurent dès qu'ils voient un Français. Si nous continuons à les traquer de royaume en royaume, ils finiront par aller se cacher en France. Comme ici nous ne touchons en rien à la religion, il vaut beaucoup mieux qu'ils y restent. Si vous approuvez cette mesure, je tirerai de ces gens-là un grand parti en Italie. »

Ainsi, dans sa pensée, le traité qu'il signait n'avait rien de définitif. Ce que deviendraient les souverains de l'Italie ; comment seraient réunis ou partagés les territoires ; quelles compensations pouvaient être accordées ou refusées à l'Autriche, tout était remis aux hasards de la guerre et à la victoire plus ou moins complète dont il se tenait pour plus assuré encore que dans les campagnes précédentes. Sa vraie préoccupation était de faire éprouver à l'archiduc Charles le même sort qu'à Beaulieu, à Würmser, à Alvinzi.

 

L'empereur avait résisté aux conseils de Thugut et du marquis de Gallo. La majorité du conseil aulique était aussi d'avis de continuer la guerre. Les conditions qui étaient proposées sans caractère officiel, soit par le Directoire, soit par le général Bonaparte, semblaient inadmissibles. L'influence de l'Angleterre l'emportait sur les intrigues de la reine de Naples. La bataille de Rivoli, et même la capitulation de Mantoue, n'avaient pas encore changé la volonté de l'empereur, ni découragé le patriotisme du parti de la guerre. D'ailleurs les électeurs et souverains ecclésiastiques savaient que, dans tous les projets de paix, leurs États seraient destinés à servir d'indemnités aux princes que la France dépouillerait en tout ou en partie de leur territoire ; ils faisaient donc entendre d'instantes représentations. Il s'agissait, disaient-ils, de la constitution de l'empire germanique et d'une révolution dans le droit politique de l'Europe. Les princes dont la souveraineté se composait d'une seigneurie peu considérable prévoyaient aussi avec effroi qu'ils pourraient être médiatisés. Les victoires de l'archiduc Charles, qui avait délivré l'Allemagne de l'invasion française, leur donnaient une entière confiance dans son talent militaire et dans son caractère ; ils demandaient qu'une sorte de dictature lui fût confiée et promettaient de contribuer par leurs soldats et leurs subsides à la défense de la patrie allemande.

Toutefois, il y avait peu d'espoir à Vienne ; ceux même qui voulaient la continuation de la guerre pensaient que l'Autriche combattrait pour son honneur plutôt que pour son salut. Dans le conseil de l'empereur, on commençait à songer aux conditions possibles de la paix plus qu'aux moyens de se défendre avec efficacité. Sans une grande clairvoyance, on pouvait prévoir les événements prochains.

 

Le marquis de Lucchesini, ministre de Prusse en Autriche, s'inquiéta du dommage qui résulterait pour son souverain d'une négociation entre l'Autriche et la France, où la Prusse ne serait pas appelée. Il donna un prétexte et partit pour l'Italie, afin de découvrir quelles pouvaient être les intentions et les projets du général Bonaparte, car il était évident que sa volonté ferait le traité. Il le rencontra à Bologne, lorsqu'il revenait de Tolentino. La conversation fut longue. M. de Lucchesini se répandit en paroles admiratives, parla beaucoup aussi de tout ce qu'il avait fait pour que le cabinet de Berlin fût toujours en rapports d'amitié avec la France. Le général Bonaparte lui adressa une suite de questions précises et portant sur des faits positifs, ainsi que cela était dans ses habitudes ; il voulut être informé de tout ce qui se préparait en Allemagne et à Vienne, de la disposition des personnes et de l'état des affaires.

M. de Lucchesini, pour obtenir plus de confiance, chercha à entrer dans les vues du gouvernement français, et à amener la conversation sur les arrangements possibles en Allemagne, sur les changements que pouvait recevoir la constitution germanique et même sur l'abolition de la dignité impériale. Il lui paraissait impossible qu'on pût traiter du sort de l'Allemagne, sans la médiation du roi de Prusse.

Le général l'interrompit : — « La Prusse est notre amie, dit-il, mais non pas notre alliée. » — Puis il ajouta : - « Cela ne me regarde pas. Je ne suis chargé que d'étriller l'Autriche, et je pense ne pas m'en être mal acquitté. C'est le général Clarke qui a été chargé de négocier. L'Autriche a refusé d'entrer en négociation. Voilà où nous en sommes. Si Thugut devient plus traitable, vous pourrez vous adresser à Clarke ; mais le moment n'est pas venu, d'ailleurs Clarke part à l'instant pour Turin. »

La négociation dont le général Clarke était chargé se rapportait au projet d'une alliance offensive et défensive avec le roi de Sardaigne, qui aurait envoyé un contingent de dix mille hommes. Le traité fut conclu, mais le Directoire refusa de le ratifier. En ce moment, il avait sur l'Italie d'autres vues que le général Bonaparte.

Plus d'une fois, et sur ce point d'accord avec le Directoire, il avait proposé au gouvernement vénitien de conclure, comme le roi de Sardaigne, un traité d'alliance et de fournir dix mille hommes. Cette proposition fut encore renouvelée et repoussée par le sénat de Venise. Ce refus était probable et sans doute on s'y attendait. En accédant à l'alliance française, la république de Venise aurait obtenu des garanties pour son existence, peut-être même pour son accroissement ; en se refusant à la bonne volonté qui lui était témoignée, la seigneurie vénitienne dégageait les négociateurs, qui prochainement auraient à régler le sort des États italiens, de l'obligation qu'un traité d'alliance leur eût imposée.

Le général Bonaparte n'avait donc pas compté sur un corps auxiliaire fourni par la république de Venise ; les Piémontais, si la négociation du général Clarke réussissait, ne pouvaient rejoindre son armée avant le commencement de la campagne. Dans ces traités d'alliance, il voyait surtout une garantie de la tranquillité des populations dans les territoires laissés loin en arrière de son armée. Elle était devenue beaucoup plus forte. Les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse avaient été diminuées, et les détachements qui lui étaient annoncés depuis longtemps allaient arriver sur le théâtre de la guerre. Ce renfort que commandait le général Bernadotte, devait être de trente mille hommes ; Carnot les lui avait promis ; vingt mille seulement se trouvèrent à l'ouverture de la campagne.

 

L'archiduc Charles était arrivé à Vienne le 20 février ; il fut nommé généralissime de toutes les armées autrichiennes ; mais il n'avait ni assez d'ambition, ni assez de décision dans le caractère pour faire de ce commandement une dictature. Il resta assujetti à la direction et aux projets du conseil aulique. Le comte de Bellegarde, en qui il avait la plus grande confiance, s'était rangé à l'opinion du baron de Thugut. Dans leur pensée, qu'ils avaient peut-être déjà fait partager à l'empereur, la guerre devait être continuée seulement afin d'obtenir des conditions meilleures, en traitant de la paix.

Pour que l'archiduc eût la possibilité de défendre l'Allemagne contre l'armée française déjà en possession de toute la haute Italie, et pour se maintenir sur la ligne du Tagliamento, des renforts détachés des armées autrichiennes du Rhin lui étaient indispensables. L'obstination qu'il avait mise à faire pendant deux mois le siège de Kelh, tandis que Würmser était enfermé à Mantoue, et Alvinzi, vaincu à deux reprises, avait été un sujet d'étonnement pour toute l'Europe. Cette défense, d'une place à peine fortifiée, contre toutes les forces de l'archiduc, ce fait d'armes si glorieux pour l'armée du Rhin et pour le général Desaix, avait eu pour résultat une capitulation honorable, puisque la garnison obtenait de se retirer en emmenant toute son artillerie et ses munitions ; elle ne laissait aux Autrichiens que des fortifications en ruine.

Au lieu de rentrer en campagne, les armées françaises de Sambre-et-Meuse et du Rhin s'étaient dégarnies pour augmenter les forces de l'armée d'Italie. Ainsi il était de toute évidence que l'archiduc se hâterait d'appeler aussi une partie de son armée d'Allemagne au secours des frontières méridionales et à la défense des routes qui pouvaient conduire les Français jusqu'à Vienne Des ordres furent donnés ; dans les premiers jours d'avril, quarante mille hommes formant six divisions devaient arriver pour combattre sous les ordres de l'archiduc, qui les avait quelques mois auparavant conduits à la victoire ; alors son armée allait être de quatre-vingt-dix mille hommes et très-supérieure en nombre à l'armée française.

Le général Bonaparte pensa d'abord, ainsi que les militaires qui connaissaient le vaste théâtre de cette guerre, que l'archiduc réunirait toutes ses forces dans le Tyrol. Les divisions venues des bords du Rhin, auraient ainsi rejoint son armée vingt jours plus tôt ; il aurait eu des positions inexpugnables ; il eût facilement rejeté en Italie le général Joubert, qui n'avait que dix-sept mille hommes ; l'armée française n'aurait point risqué de s'avancer dans la Carniole et la Carinthie, en laissant sur sa gauche une armée formidable. Lorsque le général Bonaparte sut que l'archiduc était à Insprück, le 6 février, il ne douta point que ce ne fût son projet, et il prescrivit au général Joubert ce qu'il aurait à faire dans cette supposition.

Soit par de fausses vues stratégiques, soit par la pensée que ce plan de campagne n'aurait point pour résultat de faciliter les négociations, le conseil aulique prescrivit à l'archiduc de réunir ses principales forces dans le Frioul.

Rien ne convenait mieux au général de l'armée française ; il se disposa aussitôt à commencer les hostilités et à mettre en mouvement ses divisions, un mois avant que l'archiduc eût reçu les renforts qui lui venaient des bords du Rhin.

Trois routes mettent l'Italie en communication avec Vienne ; l'une partant de Vérone, suit la rive gauche de l'Adige jusqu'à Trente, passe le col du Brenner, et arrive, par Salzbourg, sur le Danube et à Vienne. Cette route est la plus longue et presque entièrement dirigée à travers des pays de montagnes.

La deuxième chaussée passe à Vicence, à Trévise, traverse la Piave, le Tagliamento, passe au col de Tarwis les Alpes déjà fort abaissées, descend dans la Carinthie à Klagenfurth, puis dans la vallée du Danube, après avoir franchi les hauteurs du Simering ; cette route est la plus courte.

La troisième, la plus éloignée des Alpes, traverse la Carniole et la Styrie, passant à Goritz, à Laybach, à Gratz, et rejoint à Bruck la route de la Carinthie.

Plusieurs routes transversales établissent des communications entre ces trois chaussées.

Dans les premiers jours de mars, l'archiduc avait quinze mille hommes dans le Tyrol et trente-cinq sur la Piave, couvrant le Frioul autrichien.

Le 9 mars, le quartier général de l'armée française était à Bassano sur la Brenta. Le général en chef mit à l'ordre du jour une proclamation, où il rappelait aux soldats tous leurs triomphes, les prisonniers qu'ils avaient faits, les canons et les drapeaux qu'ils avaient pris, les villes et les pays qu'ils avaient conquis, les contributions de guerre versées au trésor, les chefs-d'œuvre des arts envoyés au musée de Paris, les républiques naissant sous leur protection. — « Les couleurs françaises, disait-il, flottent pour la première fois sur les bords de l'Adriatique, en face et à vingt-quatre heures de la patrie d'Alexandre. » — « Les rois de Sardaigne et de Naples, le Pape, le duc de Parme sont détachés de la coalition. Vous avez chassé les Anglais de Livourne, de Gênes, de la Corse. Et cependant de plus hautes destinées vous attendent ! Vous en serez dignes. De tant d'ennemis qui se coalisèrent contre la République, l'empereur seul reste devant vous. Il n'a plus de politique, de volonté que celle de ce cabinet perfide, qui, étranger aux malheurs de la guerre, sourit avec plaisir aux maux du continent. Le Directoire exécutif n'a rien épargné pour donner la paix à l'Europe. La modération de ses propositions ne se ressentait pas de la force de ses armées ; elles n'ont pas été écoutées à Vienne. Il n'est donc plus d'espérance d'avoir la paix qu'en allant la chercher dans le cœur des États héréditaires. Vous y trouverez un brave peuple ; vous respecterez sa religion et ses mœurs ; vous protégerez ses propriétés. C'est la liberté que vous apporterez à la brave nation hongroise. »

Ce langage, qui, en France, devait enthousiasmer l'orgueil national, remplir de joie et d'espérance les amis de la République et flatter les préjugés révolutionnaires, n'était pas destiné à rendre la paix plus facile ; ce ton menaçant, ces paroles injurieuses imposaient la nécessité de remporter des victoires assez éclatantes pour que l'Autriche signât non pas un traité, mais une capitulation.

Il importait de ne point tarder à attaquer l'armée autrichienne avant que l'archiduc réunît toutes ses forces. Le 10 mars, le général Masséna passa la Piave dans les montagnes, fit six cents prisonniers à la division que commandait le général Lusignan, qui lui-même fut pris ; il s'empara de Feltre, de Cadore, de Bellune, et rejeta les Autrichiens au-delà du Tagliamento. Le 12, les autres divisions, Serrurier et Guyeux, passèrent aussi la Piave dans la plaine. Sans attendre qu'on eût jeté un pont, les soldats de cette dernière division traversèrent la rivière à gué.

La division que Bernadotte amenait des bords du Rhin rejoignit le 13, et le 16 les deux armées se trouvèrent en présence, séparées par le Tagliamento. Il fallait passer la rivière en face de l'ennemi. La canonnade se répondait d'une rive à l'autre ; les Autrichiens étaient en ligne sur l'autre bord. Le général Bonaparte fit cesser le feu et ramena ses colonnes en arrière. L'archiduc, voyant que les Français renonçaient à l'attaque, rentra dans son camp. Deux heures après, la division Bernadotte traversa la rivière à gué, elle était déjà en ligne sur l'autre bord avant que les Autrichiens fussent arrivés pour s'opposer au passage. Le combat s'engagea. Les autres divisions passèrent immédiatement après. De part et d'autre, on se battit vaillamment pendant plusieurs heures ; enfin les Autrichiens furent repoussés. Se voyant en danger d'être tournés, ils se retirèrent en perdant des canons et des prisonniers.

Le général en chef avait voulu faire les honneurs de cette journée à Bernadotte et aux régiments de l'armée du Rhin ; ils avaient envie de se montrer égaux à leurs camarades de l'armée d'Italie, et se précipitèrent dans la rivière en criant : « Vive la République ! »

La route de la Carinthie se trouvait coupée ; pour la regagner, l'archiduc dirigea, par une route transversale, trois divisions, sous les ordres du général Bayalitsch. Avec le reste de son armée, il se porta d'abord sur Palma Nova, afin de défendre le passage de l'Isonzo et de couvrir la Carniole et Trieste.

Pour se rendre maître de la route de Carinthie et en garder les passages, il fallait y arriver avant Masséna, qui avait quatre journées d'avance sur la colonne envoyée pour s'opposer à sa marche. Pour l'arrêter et donner au général Bayalitsch le temps de venir se placer devant lui, l'archiduc vint se mettre à la tête d'une division de grenadiers qui se trouvait à Klagenfurth ; il prit position pour défendre contre Masséna la position de Tarwis, qui garde un des passages de la Carinthie. Il y eut là un combat opiniâtre où l'archiduc paya de sa personne avec un grand courage ; il fut sur le point d'être entouré et pris par les tirailleurs français. Les Autrichiens, après la plus honorable résistance, furent mis en déroute, et ne se rallièrent qu'à quelques lieues en arrière, à Villach. Pendant ce temps-là, le général en chef, avec les divisions Bernadotte et Serrurier, passait l'Isonzo, entrait à Palma Nova et à Goritz ; de là à Laybach.

La division du général Guy eux avait été chargée de poursuivre la colonne de Bayalitsch ; il la serrait de près, et chaque jour il avait des engagements avec son arrière-garde, lui prenant des canons et des bagages. Parvenant enfin sur la route de Carinthie, la colonne autrichienne la trouva occupée par Masséna ; elle était pressée entre deux divisions françaises. Il lui fallut mettre bas les armes ; trente-deux pièces de canon, quatre cents voitures, cinq mille hommes et quatre généraux furent pris.

Le quartier général suivit cette même route. Après Klagenfurth, l'armée passa la Drave sur un pont que les Autrichiens n'eurent pas le temps de brûler ; elle était en Allemagne, dans 'une vallée riche et fertile, dont les habitants étaient doux et même hospitaliers pour les vainqueurs.

Le général leur adressa une proclamation : — « L'armée française ne vient pas pour vous conquérir ni pour porter aucun changement à votre religion, à vos coutumes, à vos mœurs ; elle est l'amie de toutes les nations, et particulièrement des braves Germains. Habitants de la Carinthie, je le sais, vous détestez autant que nous, et les Anglais, et votre ministère qui leur est vendu. Si nous sommes en guerre depuis six ans, c'est contre le vœu des braves Hongrois, des citoyens éclairés de Vienne et des bons et simples habitants de l’Istrie, de la Carniole et de la Carinthie. Eh bien ! malgré l'Angleterre et les ministres de la cour de Vienne, soyons amis ; la république française aurait sur vous le droit de conquête ; remplaçons-le par un contrat qui nous lie réciproquement. Vous ne vous mêlerez point d'une guerre qui n'a point votre aveu ; vous fournirez aux besoins démon armée. De mon côté, je protégerai vos propriétés ; je ne tirerai de vous aucune contribution. La guerre n'est-elle pas assez horrible ? Ne souffrez-vous pas déjà trop, vous, innocentes victimes des passions des autres ? Toutes les impositions que vous avez coutume de payer à l'empereur serviront à. indemniser des dégâts irréparables de la marche d'une armée et à payer ce que vous m'avez fourni. »

Il est douteux que les phrases politiques de cette proclamation et les éloges donnés au caractère soumis de ces bons habitants leur apportassent beaucoup de consolation. Ce qui pouvait mieux adoucir le malheur d'être conquis et d'avoir pour hôtes de ses foyers une armée étrangère, c'était la discipline maintenue parmi les soldats, l'ordre établi dans les réquisitions et l'établissement d'une administration toute composée de riches propriétaires. Malgré le respect promis aux propriétés, toutes les marchandises anglaises qu'on trouva à Trieste furent confisquées.

Les corps d'armée français et autrichien étaient restés en présence dans le Tyrol sans tenter aucun mouvement ; mais lorsque les Autrichiens furent repoussés dans la vallée de la Drave, le général en chef ordonna à Joubert de battre l'ennemi qui était inférieur en nombre, de le rejeter au-delà du Brenner, en passant le col le plus élevé des Alpes tyroliennes, et de venir rejoindre l'armée sur la route de Carinthie. Cet ordre fut exécuté et Joubert remporta à Saint-Michel une complète victoire sur le général autrichien Kempen ; puis il avança dans le Tyrol. Une division autrichienne, venant des bords du Rhin, était arrivée à Clausen. Le général Kempen rallia les débris de son corps et prit une forte position ; elle fut emportée après un combat assez vif.

Au lieu de continuer à suivre la route du Tyrol et d'arriver à Insprück, Joubert, selon les ordres qu'il avait reçus, tourna à droite pour venir rejoindre l'armée sur la route de Carinthie ; il y arriva avec douze mille hommes, après avoir laissé un faible détachement pour garder les positions du Tyrol.

La campagne était ouverte depuis vingt jours et le quartier général était à soixante lieues de Vienne. Les armées de Rhin-et-Moselle devaient passer le Rhin, en même temps que l'armée d'Italie passait la Piave ; elles comptaient cent trente mille hommes, et les Autrichiens ne pouvaient leur en opposer que quatre-vingts. Si elles étaient entrées en campagne au moment indiqué par le général Bonaparte, si elles s'étaient avancées rapidement en Allemagne, il n'était pas impossible qu'elles arrivassent au rendez-vous que leur donnait le général Bonaparte sur les hauteurs du Simering, à vingt-cinq lieues de Vienne.

Le quartier général était déjà à Klagenfurth, le 31 mars, lorsque le général Bonaparte reçut une lettre du Directoire qui, en le félicitant de la victoire du Tagliamento, lui écrivait de ne pas compter sur la marche des armées en Allemagne ; que le gouvernement avait manqué d'argent pour les préparatifs, et qu'on n'avait pas même de bateaux pour passer le Rhin.

Était-ce seulement mauvaise administration, dissentiment entre les directeurs, ou manque d'autorité ? Cela était possible, mais il y avait lieu à d'autres suppositions. L'expérience de la campagne de 1796 avait démontré que les deux armées qui pénétreraient en Allemagne et suivraient la vallée du Danube, devaient être sous le commandement d'un même général. Le Directoire avait semblé reconnaître cette évidente nécessité ; pendant quelques semaines, Moreau avait été général en chef des armées de Sambre-et-Meuse et de Rhin-et-Moselle ; puis, lorsque l'expédition d'Irlande eut échoué, on avait donné à Hoche le commandement de Rhin-et-Moselle.

 

Le général Bonaparte demeura convaincu que le Directoire n'avait pas voulu le laisser commander les trois armées réunies devant Vienne, et remettre ainsi à sa volonté le sort de l'Allemagne comme celui de l'Italie.

Il pensa que, sans le concours des forces qui devaient se joindre à l'armée d'Italie, l'entreprise d'arriver jusqu'à Vienne serait imprudente ; il n'avait pas assez de cavalerie pour faire la guerre dans un pays de plaine, et résolut de s'arrêter sur le Simering. En traitant avec l'Autriche il était assuré de lui imposer des conditions suffisamment avantageuses pour la République ; c'était lui qui les réglerait ; c'était lui qui conclurait la paix que sollicitaient les vœux de toute la France.

Douze heures après avoir reçu la lettre du Directoire il écrivit à l'archiduc Charles : — « Monsieur le général en chef, les braves militaires font la guerre et désirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six ans ? Avons-nous tué assez de monde et infligé assez de maux à la triste humanité ? Elle réclame de tous côtés. L'Europe, qui avait pris les armes contre la république française, les a posées. Votre nation reste seule, et cependant le sang va couler plus que jamais. Cette sixième campagne s'annonce par des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes, et il faudra bien finir par s'entendre, puisque tout a un terme, même les passions haineuses.

« N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre malgré l'intervention de la cour de Londres ? Continuerons-nous à nous entr'égorger pour les intérêts d'une nation étrangère aux maux de la guerre ? Vous, monsieur le général en chef, qui, par votre naissance, approchez si près du trône, vous qui êtes au-dessus des petites passions qui animent souvent les ministres et les cabinets, êtes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur de l'humanité, à être le vrai sauveur de l'Allemagne ? Ne croyez pas que j'entende par là qu'il ne soit pas possible de la sauver par la force des armes ; mais dans la supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables, l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée. Quant à moi, monsieur le général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que j'aurai méritée, que de la triste gloire des triomphes militaires. »

Le général Bonaparte savait que cette lettre ne serait pas mal accueillie, et qu'elle parviendrait à Vienne au moment opportun. Dès le 25 mars, lorsque les événements militaires eurent démontré que l'archiduc ne pouvait arrêter la marche de l'armée française, il avait été décidé en conseil privé qu'on négocierait d'abord pour un armistice de six semaines, et ensuite pour la paix ; le ministre d'Angleterre en fut informé, et on ne lui cacha point que l'empereur était résigné à sacrifier les Pays-Bas.

Le 29 mars il fut invité à assister à un grand conseil d'Etat. Le baron de Thugut y expliqua avec les plus tristes détails quelle était la situation : — « l'armée française, supérieure en nombre, après avoir chaque jour obtenu de nouveaux avantages, est concentrée à Klagenfurth, et sa marche sur Vienne est menaçante. Les divisions attendues des bords du Rhin arriveront trop tard, et la levée en masse que la diète de Hongrie a offerte ne peut pas donner un secours actuel ; l'Autriche, délaissée par la Russie, trahie par la Prusse, ne peut compter sur aucun auxiliaire ; le roi de Naples a accepté la paix ; le roi de Sardaigne consent à fournir un contingent à la France ; l'Angleterre ne peut donner que des subsides, mais pas un soldat ; l'Autriche ne doit-elle pas chercher son salut dans une négociation en même temps que dans une défense armée ? » — Une proclamation du comte de Saurau, président de la Basse-Autriche, annonça que l'empereur s'occupait avec ardeur des moyens d'accélérer la paix.

L'archiduc fut donc autorisé à répondre le 2 avril :

— « Assurément tout en faisant la guerre, monsieur le général en chef, et en suivant la vocation de l'honneur et du devoir, je désire, ainsi que vous, la paix pour le bonheur des peuples et de l'humanité. Comme néanmoins dans le poste qui m'est confié il ne m'appartient pas de scruter ni de terminer la querelle des puissances belligérantes, et que je ne suis muni, de la part de Sa Majesté l'empereur, d'aucun pouvoir pour traiter, vous trouverez naturel, monsieur le général, que je n'entre là-dessus avec vous dans aucune négociation et que j'attende des ordres supérieurs sur un objet d'aussi haute importance et qui n'est pas de mon ressort. Quelles que soient au reste les chances futures de la guerre, je vous prie d'être persuadé, monsieur le général, de mon estime et de ma considération distinguée. »

Aucun armistice, aucune convention ne suspendait encore la marche de l'armée française, elle continua son mouvement. La division Masséna rencontra l'arrière-garde autrichienne devant Freisach, la poussa et entra pêle-mêle avec elle dans la ville, où elle s'empara des magasins. Marchant encore en avant, elle arriva près de Neumarkt, où l'archiduc avait pris position pour défendre un passage resserré entre les montagnes. Il avait enfin reçu des divisions venues du Rhin. Le général en chef réunit les trois di visions Masséna, Guyeux et Reynier et commença l'attaque avec un régiment d'infanterie légère tiré de l'armée de Sambre-et-Meuse ; l'émulation, qui s'était établie entre les soldats de l'arguée d'Italie et les troupes arrivant d'Allemagne, augmentait l'ardeur des uns et des autres.

L'archiduc Charles montra une bravoure personnelle qui ne fut pas récompensée par la victoire ; il perdit ses positions. Les Français entrèrent à Neumarkt à la nuit tombante, et les Autrichiens perdirent encore douze cents prisonniers, six canons et cinq drapeaux.

L'archiduc fit demander une suspension d'armes proposée, disait-il, par la lettre qu'il avait reçue du général en chef. Il lui fut répondu qu'aucun armistice ne serait conclu, si ce n'était pour traiter de la paix.

L'armée française arriva sur les bords de la Muer, et le quartier général fut établi à Scheifling pendant les journées du 5 et du 6 avril.

Les Autrichiens avaient un grand intérêt à gagner quelques jours ; ils attendaient encore des colonnes parties du Rhin ; si des négociations devaient s'ouvrir, le cabinet de Vienne gagnerait à ne point les commencer dans ce moment de trouble et d'effroi. C'est ce que le général Bonaparte comprenait fort bien. Il se hâta d'avancer encore.

Avant de parvenir dans un pays découvert, la route suit le cours de la Muer dans des vallées si étroites qu'elles sont presque des ravins. Il y eut encore un combat d'avant-garde, le 3, à Unzmarkt ; enfin, le 6 avril, le quartier général fut porté à Judenbourg, chef-lieu d'un des cercles de la Carinthie. L'avant-garde était à Léoben le 7.

Lorsque le général Berthier avait répondu à la demande d'un armistice, il avait joint à sa lettre, une indication sommaire des conditions que le général en chef proposerait comme base de la négociation : la cession des Pays-Bas et de la rive gauche du Rhin, l'indépendance de la Lombardie. Telles devaient être les demandes de la France.

Le 7 avril, le lieutenant général Bellegarde, chef d'état-major de l'archiduc et le comte de Meerfeldt se présentèrent à Léoben comme parlementaires. Après une longue conférence avec le général en chef, ils lui remirent une note dont le texte venait d'être convenu d'avance.

« Sa Majesté l'empereur et roi n'ayant rien de plus à cœur que de concourir au repos de l'Europe et de terminer une guerre qui désole les deux nations : en conséquence de l'ouverture que vous avez faite à Son Altesse Royale par votre lettre datée de Klagenfurth, Sa Majesté l'empereur nous a envoyés vers vous pour s'entendre sur un objet de si haute importance.

« Après la conversation que nous venons d'avoir avec vous, et persuadés de la bonne volonté comme de l'intention des deux puissances de finir le plus tôt possible cette guerre désastreuse, Son Altesse Royale désire une suspension d'armes de dix jours, afin de pouvoir, avec plus de célérité, parvenir à ce but désiré, afin que toutes les longueurs et les obstacles que la continuation des hostilités porterait aux négociations soient levés et que tout concoure à établir la paix entre les deux grandes nations. »

La réponse du général en chef fut remise aussi par écrit aux deux parlementaires.

« Dans la position des deux armées une suspension d'armes est toute contraire à l'armée française ; mais si elle doit être un acheminement à la paix, tant désirée par les deux peuples, je consens sans peine à vos désirs. La république française à souvent manifesté à Sa Majesté le désir de mettre fin à cette lutte cruelle, et je ne doute pas, après la conférence que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous, que sous peu de jours la paix ne soit enfin rétablie entre la république française et Sa Majesté. »

La suspension d'armes fut signée le 7 avril : elle devait durer cinq jours. Tout le pays jusqu'au Simering fut occupé par l'armée française, Grätz, capitale de la Styrie, était comprise dans la ligne qui séparait les Français et les Autrichiens ; le quartier général était à Léoben le 9 avril et l'avant-garde à Brück et sur le Simering.

 

Le général Bonaparte n'était nullement autorisé à conclure un armistice ; il n'avait aucun pouvoir pour en négocier les conditions, ni pour signer les articles préliminaires d'un traité de paix. Il n'avait point auprès de lui le général Clarke, négociateur accrédité par le Directoire. Ce ne fut pas une difficulté pour le général. Il écrivit le lendemain[17], rendit compte de ce qu'il venait de décider et envoya les lettres et notes échangées de part et d'autre.

« Mon intention, disait-il, était de faire reposer l'armée pendant deux ou trois jours ; cette suspension dérange donc fort peu les opérations militaires. J'ai fait grande difficulté à l'accorder, mais les deux généraux autrichiens l'ont jugée indispensable. Le plénipotentiaire de Sa Majesté l'empereur doit arriver au quartier général avec des pleins pouvoirs pour une paix séparée, avant l'expiration de la trêve. Je leur ai dit que la clause préliminaire à la négociation devait être la cession jusqu'au Rhin. J'ai refusé une explication sur l'Italie. De leur côté, ils ont déclaré que si l'empereur devait tout perdre, il sortirait de Vienne et s'exposerait à toutes les chances. Je leur ai fait remarquer qu'en me taisant sur l'Italie, je faisais entendre qu'on admettrait la discussion sur cet article. — Nos armées n'ont pas encore passé le Rhin et nous sommes déjà à vingt lieues de Vienne. L'armée d'Italie est donc seule exposée aux efforts d'une des premières puissances de l'Europe. Les Vénitiens arment tous leurs paysans, mettent en campagne tous leurs prêtres, et secouent tous les ressorts de leur vieux gouvernement. Dans les États du Pape, des rassemblements considérables de paysans descendent des montagnes et menacent d'envahir la Romagne. Les différents peuples d'Italie, réunis par l'esprit de liberté et agités en sens différents par les passions les plus actives, ont besoin d'être surveillés. Vous trouverez ci-joint l'état des troupes que j'ai avec moi et de celles que j'ai en Italie. Tout me porte à penser que le moment de la paix est arrivé et que nous devons la faire dans un moment où nous pouvons dicter les conditions, pourvu qu'elles soient raisonnables.

« Si l'empereur nous cède tout ce qui lui appartient sur la rive gauche du Rhin, comme prince de la maison d'Autriche, et si, comme chef de l'empire, il reconnaît le Rhin pour limite de la République ; s'il cède à la république cispadane Modène et Carrare ; s'il nous donne Mayence en échange de Mantoue, nous aurons fait une paix beaucoup plus avantageuse que ne le portent les instructions du général Clarke. Nous renoncerons, il est vrai, à toute la Lombardie ; mais n'aurons-nous pas tiré de nos succès tout le parti possible, lorsque nous aurons le Rhin pour limite, et que nous aurons institué, dans le cœur de l'Italie, une république qui, par Carrare, se trouvera près de nous, nous donnera le commerce du Pô, de l'Adriatique, et s'agrandira à mesure que le Pape se détruira.

« J'expédie un courrier au général Clarke, pour que de Turin, il se rende en toute diligence ici. Il est porteur de vos instructions ; il a de pleins pouvoirs ; j'es- père qu'il arrivera à temps pour ne pas perdre le moment qui est tout dans les négociations de cette nature. Si, contre mon attente, la négociation ne réussissait pas, je me trouverais embarrassé sur le parti que j'aurais à prendre. Je chercherais néanmoins à attirer l'ennemi dans une affaire, à le battre, à obliger l'empereur à. quitter Vienne ; après quoi je serais obligé de rentrer en Italie, si les armées du Rhin restaient dans l'inaction où elles se trouvent encore.

« J'espère, quelque parti que je sois obligé de prendre, mériter votre approbation. Je me suis trouvé, depuis le commencement de la campagne, passer à chaque pas dans une situation nouvelle, et j'ai toujours eu le bonheur de voir la conduite que j'ai tenue répondre à vos intentions. »

Dans une circonstance plus grande encore que toutes celles où le général Bonaparte s'était trouvé depuis une année de victoires, lorsqu'il s'agissait de la plus grave détermination que le gouvernement eût à prendre, il agissait encore de manière à ne lui point laisser de libre arbitre ; il l'enchaînait par la nécessité de la situation, et la lui faisait subir comme il la subissait lui-même.

La cour de Vienne avait bien moins encore la liberté de choisir une autre conduite que celle qui lui était imposée par la détresse de sa situation. Dans toute autre circonstance, elle n'aurait pas remis son sort et confié la négociation à un plénipotentiaire étranger ; le marquis de Gallo, ministre de Naples, avait eu la principale part dans le mariage de l'impératrice : c'était lui qui l'avait conduite à Vienne ; elle lui accordait toute sa confiance ; c'était par elle que M. de Thugut et le marquis de Gallo faisaient arriver à l'empereur leurs conseils pacifiques. Le Directoire n'ignorait point ces détails de la cour et du cabinet de Vienne. Un agent napolitain avait été plus d'une fois porteur de paroles entre le général Bonaparte et le marquis de Gallo ; cet agent était déjà au quartier général, lorsque les deux généraux autrichiens y étaient venus pour conclure la suspension d'armes.

Lorsqu'elle fut signée et qu'ils la rapportèrent à Vienne, le parti de la paix eut encore à vaincre une opposition dans le conseil et l'influence du ministre d'Angleterre. Les motifs qui portaient le général français à offrir la paix et à la désirer étaient faciles à démêler. Les embarras et les périls où il se trouvait malgré ses victoires furent allégués pour détourner l'empereur de la triste résignation que conseillait M. de Thugut.

Mais en supposant même qu'il fût impossible et dangereux pour l'armée du général Bonaparte de continuer sa marche sur Vienne, en admettant qu'elle fût contrainte de se replier, on était menacé de voir les armées françaises s'avancer rapidement des bords du Rhin en Allemagne, où elles trouveraient peu de résistance.

Le marquis de Gallo et le comte de Meerfeldt reçurent donc les pleins pouvoirs de l'empereur et se rendirent au quartier général français, pour y traiter des articles préliminaires d'un traité de paix. Ils y arrivèrent le 13 avril, le jour même où finissait la suspension d'armes ; elle fut d'abord prorogée jusqu'au 20.

Le général Bonaparte commença par faire un mauvais accueil à M. de Gallo ; il lui demanda son nom. — « Ce n'est pas un nom allemand, dit-il. — Je suis l'ambassadeur de Naples. — Je n'ai point à traiter avec Naples, répondit le général ; l'empereur n'a-t-il donc plus de négociateurs de la vieille roche ? qu'est devenue la haute aristocratie viennoise ? »

Le général Bonaparte savait parfaitement quelle était la position du marquis de Gallo ; comment il avait toute la confiance de l'impératrice, et comment plus qu'aucun autre il s'était employé à décider la négociation ; on ne pouvait donc pas s'étonner qu'il en fût chargé.

Sans doute, le général Bonaparte l'avait souhaité ; mais il lui convenait de troubler et d'intimider un homme qu'il savait doué de finesse et d'esprit de conduite plus que de courage et de fermeté.

 

Une première conférence eut lieu le 15 avril ; les plénipotentiaires autrichiens, croyant bien faire, avaient mis, pour article premier, que l'empereur reconnaissait la république française. Le général se récria : — « La république française n'a nul besoin d'être reconnue. C'est le soleil sur l'horizon ; tant pis pour qui ne veut pas le voir. » — Lorsque le comité de salut public avait traité avec l'Espagne et avec la Prusse, aucun article n'avait porté que la République était reconnue. Le fait de signer un traité avec elle impliquait cette reconnaissance. Supposer que la forme de gouvernement adoptée par la France pût être mise en question, eût été une offense à son indépendance nationale.

Plusieurs projets furent rédigés dans des conversations particulières entre le général et M. de Gallo ; puis débattus dans la conférence ; le 16 avril, rien ne fut conclu, et trois projets furent envoyés à Vienne, afin que l'empereur déclarât ses intentions. Le plénipotentiaire français les transmit ainsi au Directoire : — « Si j'avais voulu consentir, écrivait-il, à adopter un article qui assurait à l'Autriche la restitution du Milanais avec une portion des États de Venise ou des légations, les négociateurs avaient le pouvoir de signer sur-le-champ. Cet arrangement ne m'a point paru possible. J'ai offert la restitution du Milanais ou de la Lombardie ; ils n'ont pas voulu. L'empereur refuse toute compensation en Allemagne et veut être dédommagé en Italie.

« Si l'un des trois projets est accepté à Vienne, les préliminaires de la paix pourront être signés le 20. Si rien de tout cela n'est accepté, nous nous battrons ; et si l'armée de Sambre-et-Meuse s'est mise en marche le 20, elle peut, dans les premiers jours du mois, avoir frappé de grands coups. Les meilleurs généraux et les meilleures troupes sont en face de moi. Quand on a bonne volonté d'entrer en campagne, il n'y a rien qui arrête. Jamais, depuis que l'histoire nous retrace des opérations militaires, une rivière n'a été un obstacle réel. Si Moreau veut passer le Rhin, il le passera ; s'il l'avait passé, nous serions en état de dicter les conditions de la paix d'une manière impérieuse et sans courir aucune chance ; mais qui craint de perdre sa gloire est sûr de la perdre. J'ai passé les Alpes juliennes et les Alpes noriques sur trois pieds de glace ; j'ai fait passer mon artillerie par des chemins où jamais chariot n'avait passé. Si je n'eusse vu que la tranquillité de l'armée et mon intérêt particulier, je me serais arrêté après avoir passé l'Isonzo. Je me suis précipité en Allemagne pour dégager les armées du Rhin et empêcher l'ennemi d'y prendre l'offensive. Je suis aux portes de Vienne, et cette cour insolente et orgueilleuse a ses plénipotentiaires à mon quartier général. Il faut que les armées du Rhin n'aient point de sang dans les veines. Si elles me laissent seul, alors je retournerai en Italie. L'Europe entière jugera la différence de conduite des deux armées. Elles auront ensuite sur le corps toutes les forces de l'empereur ; elles en seront accablées, et ce sera leur faute. »

Le baron de Vincent arriva de Vienne le 17 avec la réponse de l'empereur. Aussitôt la conférence s'occupa à rédiger les articles d'après les conditions déjà consenties, et le 18 au matin, dans une petite maison de campagne, près de Léoben, qui fut déclarée territoire neutre, les conditions préliminaires de la paix furent signées par le général Bonaparte et les deux plénipotentiaires.

Le texte de ces articles ne fut point rendu public ; mais le sens et le résumé ne demeurèrent point secrets ; les journaux les firent connaître à peu près dans ces termes : — 1° renonciation de la part de l'Autriche à tout droit sur les provinces belges et reconnaissance des frontières de la République, fixée par les lois constitutionnelles ; 2° réunion d'un congrès pour traiter de la paix avec l'empire d'Allemagne, en prenant son intégralité pour base ; 3° renonciation de l'Autriche à ses possessions en deçà de l'Oglio, et cession en échange de la partie des États vénitiens, située entre cette rivière, le Pô et la mer Adriatique ; et de plus la Dalmatie vénitienne et l'Istrie ; 4° cession à l'Autriche, après la ratification du traité définitif, des forteresses de Palma Nova, Mantoue et Peschiera ; 5° les légations de Romagne, Bologne et Ferrare sont destinées à indemniser la république de Venise ; 6° reconnaissance de la république cisalpine.

Le général Bonaparte n'avait pas attendu l'arrivée du plénipotentiaire accrédité par le Directoire ; il avait pris sur lui de signer les articles : aussi bien était-ce lui qui les avait voulus ou consentis. En les envoyant au Directoire, il s'attacha à développer tous les avantages que la France obtenait par ce traité.

— « Nous avons dans le cœur de l'Italie une république avec laquelle nous communiquerons par le territoire de Gênes et par la mer. Dans toutes les guerres futures, en Italie, nos communications seront assurées. Le roi de Sardaigne se trouve désormais à notre disposition. »

La plus étonnante des conditions préliminaires était celle qui, sans le concours de la république de Venise, lorsqu'elle n'était ni belligérante ni alliée d'aucune des deux puissances, disposait de son territoire, lui prenait des provinces et lui en donnait d'autres. Cet article n'était explicable qu'en supposant une convention secrète entre la France et l'Autriche : le général la laissait entrevoir.

— « Bologne, Ferrare et la Romagne restent provisoirement en notre pouvoir. Si l'empereur et nous, de concert, nous réussissons à faire consentir le sénat à cet échange, il est évident que la république de Venise sera sous l'influence de la république lombarde, et, par conséquent, à notre disposition. Si cet échange ne s'effectue pas, l'empereur entrera nonobstant en possession d'une partie des États de Venise, et le sénat ayant refusé une compensation qui est réellement inconvenante et insuffisante, les légations resteront en notre pouvoir ; alors nous réunirons Bologne et Ferrare à la république lombarde.

« Le gouvernement de Venise est le plus absurde et le plus tyrannique des gouvernements ; il est hors de doute qu'il voulait profiter du moment où nous étions dans le cœur de l'Allemagne pour nous assassiner ; notre République n'a pas d'ennemis plus acharnés. Son influence se trouve considérablement diminuée, ce qui est à notre-avantage ; cela d'ailleurs lie l'empereur à la France et obligera ce prince, pendant les premiers temps de notre paix, à faire ce qui pourra nous être-agréable. Cet intérêt commun que nous avons avec l'empereur nous remet la balance dans la main ; nous nous trouvons par-là placés entre la Prusse et la maison d'Autriche, ayant des intérêts majeurs à. arranger avec l'une et avec l'autre. D'ailleurs nous ne devons pas nous dissimuler que, quoique notre position militaire soit brillante, nous n'avons point dicté les conditions. La cour avait évacué Vienne ; le prince Charles et son armée se repliaient sur celle du Rhin ; le peuple de la Hongrie et des États héréditaires se levait en masse ; dans ce moment-ci, leur tête est déjà sur nos flancs. Le Rhin n'était point passé ; l'empereur n'attendait que ce moment pour quitter Vienne et se porter à la tête de son armée. S'ils eussent fait la bêtise de m'attendre, je les aurais battus ; mais ils se seraient repliés devant nous, se seraient réunis à une partie de leurs forces du Rhin et m'auraient accablé. Alors la retraite devenait difficile, et la perte de l'armée d'Italie pouvait entraîner celle de la République ; aussi étais-je bien déterminé à essayer de lever une contribution dans les faubourgs de Vienne et à ne plus faire un pas. Je n'ai pas quatre mille hommes de cavalerie, et au lieu de quarante mille hommes que je vous avais demandés, il n'en est pas arrivé vingt mille. »

C'est ainsi que le général Bonaparte expliquait les motifs qui le décidaient à faire la paix ; il savait bien que le Directoire, plus empressé que lui à traiter et à faire de bonnes conditions à l'Autriche lorsque la situation devenait difficile et dangereuse, devenait exigeant après la victoire et reprenait l'idée de bouleverser l'Europe et de détruire les anciens États. Il s'attachait donc à montrer que sa position n'était pas aussi belle et aussi forte qu'on devait le supposer ; il la représentait avec vérité, afin d'établir que la détermination de faire la paix était commandée par la nécessité ; il savait bien que le Directoire n'oserait pas lui répondre que s'il avait voulu attendre trois semaines et ne pas arriver au Simering avant le moment que lui-même avait indiqué, les armées du Rhin auraient eu le temps de s'avancer en Allemagne et de combiner leur marche avec la sienne. Il avait risqué le salut de son armée et le sort de la guerre pour que la victoire et la paix fussent son œuvre, pour augmenter sa gloire et sa puissance ; mais il avait réussi. Un succès si éclatant n'était pas seulement une réponse aux objections ; il empêchait même de les concevoir.

Arrivé au terme de cette première phase de sa grandeur et de son ambition, il se complaisait à retracer la route qu'il venait de parcourir et à glorifier sa conduite militaire et politique ; il se donnait la satisfaction de démontrer au Directoire combien il avait eu raison d'agir, non point d'après les instructions qu'il avait reçues, mais d'après sa propre volonté.

— « Si je me fusse, au commencement de la campagne, obstiné à aller à Turin, je n'aurais jamais passé le Pô ; si je m'étais obstiné à aller à Rome, j'aurais perdu Milan ; si je m'étais obstiné à aller à Vienne, peut-être aurais-je perdu la République. Le vrai plan de campagne, pour détruire l'empereur, était celui que j'ai fait.

« Dès l'instant où j'ai prévu que les négociations allaient s'ouvrir sérieusement, j'ai expédié un courrier au général Clarke qui, chargé plus spécialement de vos instructions, s'en serait mieux acquitté que moi. Lorsque, après dix jours, j'ai vu qu'il n'était pas arrivé et que le moment pressais, j'ai dû laisser tout scrupule, et j'ai signé. Vous m'avez donné plein pouvoir sur toutes les questions diplomatiques, et dans la position des choses, les préliminaires de la paix, même avec l'empereur, sont devenus une opération militaire. »

Il ajoutait ce qui, dès lors, remplissait son imagination et prédisait l'avenir : — « Cela sera un monument de la gloire de la république française et un présage infaillible qu'elle peut, en deux campagnes, soumettre le continent de l'Europe si elle organise ses armées avec force. »

Cette longue et curieuse lettre, écrite dans la joie d'un si grand succès, était un épanchement et une révélation de son caractère et de sa destinée. On y peut voir ce que devait être pour lui ce qu'il appelait la paix et à quoi il voulait employer la modération et la sagesse. — « Je n'ai pas en Allemagne levé une seule contribution : il n'y a pas eu une plainte contre nous. Sans être prophète, je sens que le temps viendra où nous tirerons parti de cette sage conduite ; elle germera en Hongrie et sera plus fatale au trône de Vienne que les victoires qui ont illustré la guerre de la liberté.

« Quant à moi, je vous demande du repos. J'ai justifié la confiance dont vous m'avez investi ; je ne me suis jamais considéré pour rien dans toutes mes opérations ; je me suis lancé sur Vienne, lorsque j'avais déjà acquis plus de gloire qu'il n'en faut pour être heureux ; et j'ai laissé derrière moi les superbes plaines de l'Italie, où j'étais entré au commencement de la campagne dernière afin d'aller chercher du pain pour l'armée que la République ne pouvait plus nourrir.

« La calomnie s'efforcera en vain de me prêter des intentions perfides ; ma carrière civile sera comme ma carrière militaire, une et simple. Cependant vous devez sentir que je dois sortir de l'Italie. Je vous demande avec instance de renvoyer, avec la ratification des préliminaires, des ordres sur la première direction à donner aux affaires d'Italie et un congé pour me rendre en France. »

 

Le jour même[18] où les articles préliminaires étaient signés à Léoben, le général Hoche passait le Rhin sur le pont de Neuwied. Il commandait à une armée de quatre-vingt mille hommes qui, depuis six mois, n'avait point fait la guerre ; il avait eu le loisir de la compléter et de la munir de tout ce qui est nécessaire pour entrer en campagne ; elle était supérieure en nombre à l'armée autrichienne du général Kray. Le général Hoche l'attaqua à Hedersdorf, fit plusieurs milliers de prisonniers et prit des canons et des drapeaux. Il arrivait le 22 avril devant Francfort, lorsque le général autrichien lui fit passer une lettre du général Berthier, qui lui signifiait la signature des préliminaires ; il conclut un armistice et plaça son quartier général à Friedeberg sur la Nidda.

 

L'armée du Rhin avait passé un hiver plus laborieux ; elle avait pendant plus de deux mois soutenu contre tous les efforts de l'archiduc Charles, les places de Kelh et de la tête du pont d'Huningue. Le gouvernement l'avait laissée dans le dénuement, la solde n'était point payée ; l'argent manquait pour les préparatifs du passage du Hhin et.de l'entrée en campagne. Le général Moreau était à, Paris sollicitant des secours pour son armée. Desaix, qui la commandait en son absence, avait pourtant, à force de zèle et d'activité, tout disposé pour passer le fleuve sur un point dont la connaissance avait pu être dérobée à l'ennemi. Moreau arriva de Paris le 19 au soir, et le lendemain matin, à quelques lieues au-dessous de Strasbourg, en un lieu où le fleuve est séparé en plusieurs branches par des îles couvertes d'arbres qui cachaient le mouvement des Français, le passage fut tenté. Un pont qui mettait deux îles en communication favorisa la traversée, les autres bras furent franchis avec des bateaux, et à gué lorsque l'eau n'était pas profonde.

Le village de Diersheim, sur la rive droite, fut occupé après une défense assez vive. Le lendemain, le général Stzarray, à la tête de vingt mille hommes et d'une artillerie formidable, attaqua Diersheim lorsque la plus grande partie de l'armée française n'avait pas encore traversé le fleuve ; mais les différents corps arrivaient successivement pour soutenir l'attaque et la bataille fut gagnée. Les Autrichiens y perdirent vingt pièces de canon, des bagages, beaucoup de prisonniers et des drapeaux. Le général Latour arriva de Manheim avec un corps d'armée, pour arrêter la marche des Français ; une nouvelle bataille semblait inévitable ; mais le 22 avril, un parlementaire autrichien vint annoncer les préliminaires de Léoben. Moreau hésita sur le parti qu'il devait prendre. L'armistice ne lui était pas signifié officiellement ; le général Bonaparte n'avait pu stipuler pour des armées qu'il ne commandait pas ; quelques généraux calculaient que, malgré ses victoires, l'armée d'Italie pouvait être dans une situation difficile et que la guerre se rallumerait, si les négociations définitives venaient à échouer. Nonobstant ces réflexions, le général Moreau, ainsi que le général Hoche, conclut un armistice.

Le Directoire et Paris reçurent donc en même temps la nouvelle des préliminaires de Léoben, imposés aux portes de Vienne et les victoires des armées du Rhin. La joie fut grande et universelle. Tant de gloire et la paix : c'était de quoi enivrer l'opinion française !

Il eût été difficile pour le Directoire de se refuser à ratifier les préliminaires de Léoben, de désavouer, le général Bonaparte et de lui prescrire le renouvellement de la guerre. Toutefois ce ne fut pas sans effort que Carnot obtint le consentement de ses collègues et calma le premier transport de leur colère, lorsqu'ils apprirent que le général de l'armée d'Italie avait osé signer la paix. Rewbell se désespérait ; Réveillière rugissait d'indignation ; Barras blâmait amèrement le traité, mais du moins il en comprenait la nécessité[19]. Ainsi il y eut majorité pour l'approuver, et le Directoire consentit à écrire au général Bonaparte : — « Nous sommes satisfaits de la sagesse de votre négociation. » — Mais en même temps, il cherchait à lui faire sentir que l'on ne devait pas attribuer à la seule armée d'Italie et à son général le triomphe de la République et la paix imposée à l'Autriche : — « Notre modération sera remarquée en Europe au milieu des succès qui immortalisent les trois armées françaises qui occupent l'Allemagne. »

La demande d'un congé, le désir du repos et de la retraite ne pouvaient pas être pris au sérieux. — « Nous souhaitons vivement, citoyen général, votre retour en France ; nous sommes impatients de vous revoir et de vous témoigner tous les témoignages dus à un général qui a honoré la République et qui aura un grand nom dans l'histoire de la guerre de la liberté. Il nous en coûte de contrarier un moment vos vœux pour le repos et la vie privée ; mais votre présence à l'armée nous paraît encore nécessaire. En traitant avec loyauté de la paix, il faut conserver tous nos avantages et empêcher par-là que l'ennemi ne forme des prétentions exagérées. Vous seul pouvez consolider le nouvel ordre de choses qui va s'établir en Italie. L'organisation de la république lombarde, la création de son état militaire, les dispositions qu'exige son indépendance à l'égard des puissances voisines ne peuvent appartenir qu'à vous. »

Le Directoire, en terminant sa lettre, ajoutait le plus grave motif qui exigeait impérieusement la présence en Italie du général ; il avait encore à décider la distribution des territoires conquis : les articles de Léoben l'indiquaient, mais ne l'avaient pas réglée. La guerre et la conquête n'étaient pas encore achevées.

« Une autre circonstance qui doit prolonger pour quelque temps encore votre séjour dans ces contrées, c'est l'éclat que le gouvernement vénitien a donné à sa haine contre la France ; prenez envers lui toutes les mesures de sûreté qu'autorise l'insurrection qui vient de se manifester. Allez, s'il le faut, jusqu'à Venise et rendez-nous compte de vos dispositions afin d'instruire le Corps législatif de la réussite où vous aurez été, d'agir hostilement à l'égard de cette puissance perfide. »

Lorsque commença la guerre de la Révolution, les puissances alliées contre la France proposèrent au gouvernement de Venise d'entrer dans la coalition ; il s'y refusa sans nulle hésitation. Depuis longtemps cette république avait renoncé à intervenir dans les affaires de l'Europe ; elle, autrefois si fière dans sa politique, n'avait plus maintenant d'autre soin que de rester étrangère aux querelles et aux guerres des grands États. Ses relations avec le gouvernement français, même pendant la Convention, avaient été faciles et ménagées de manière à ne point exciter l'irritation révolutionnaire.

Lorsque les armées françaises entrèrent par Nice sur le littoral de Gênes, plusieurs des États italiens se voyant exposés à une invasion, formèrent un congrès à Milan pour aviser à la défense commune. Venise ne voulut pas y être représentée, non par aucune sympathie pour la France, mais pour conserver son repos et parce qu'il était facile de prévoir que, contracter une alliance de guerre avec l'Autriche, c'était se placer sous sa domination.

Quand le général Bonaparte entra à Milan après la bataille de Lodi, son plan de campagne était de porter la guerre dans la haute Italie et d'en expulser l'armée autrichienne. Pour cela il fallait manœuvrer sur sa droite et la contraindre à laisser les Français investir et assiéger Mantoue.

Ce mouvement comportait d'une manière nécessaire un passage sur le territoire de Venise. Sans respect pour la neutralité, le chef de l'armée française entra à Brescia. Par une conséquence nécessaire, le général autrichien occupa Peschiera où il appuya sa droite que son adversaire voulait tourner.

A ce moment, il devenait presque impossible que Venise conservât une neutralité que violaient les deux puissances belligérantes ; du moins aurait-il fallu que ce fût une neutralité armée ; de vifs débats agitèrent la seigneurie vénitienne, sans réveiller pourtant son antique énergie.

Placer des garnisons dans les villes fortifiées et mettre sur pied une armée d'observation, car en cela devait consister la neutralité armée, c'était évidemment une déclaration de guerre à la France ; une telle détermination était au-dessus du courage et des forces de l'aristocratie de Venise. Un long repos l'avait amollie.

Une autre conduite pouvait être suivie : un des nobles vénitiens, Battaglia, proposa l'alliance avec la France ; elle avait été plusieurs fois offerte par le Directoire et mise en question, mais le gouvernement vénitien n'était pas assuré que ce fût de bonne foi ; il craignait d'avoir à subir des conditions dures, ou même d'être dupe d'une intrigue de Barras, qui faisait argent de tout.

Il y avait un autre motif pour que l'alliance française fût repoussée par la seigneurie. Les opinions qui fermentaient dans toute l'Italie, et qui venaient d'éclater à Milan sous la protection du général Bonaparte, étaient pour l'aristocratie vénitienne un sujet d'aversion et d'effroi. Dans aucun pays les principes de liberté et d'égalité n'auraient opéré une révolution sociale aussi complète ; aucun gouvernement ne devait en avoir plus de crainte.

La souveraineté de Venise appartenait exclusivement aux familles inscrites sur le Livre d'Or. Elles composaient le sénat, les conseils, les tribunaux ; toute l'administration était entre leurs mains ; les podestats qui gouvernaient les provinces de terre ferme étaient pris dans la seigneurie. En un mot, elle exerçait collectivement un pouvoir absolu, et ses sujets n'avaient ni garanties ni participation aux affaires publiques. Ce gouvernement avait été, au temps passé, tyrannique, méfiant, cruel ; maintenant les populations étaient accoutumées à une soumission et à une incurie qui rendaient le joug moins pesant. La police était encore arbitraire et inquiétante ; mais ne déployait plus ces rigueurs tragiques dont la tradition restait dans tous les souvenirs.

Il n'en était pas ainsi dans les États de terre ferme, ancienne conquête de la république. Les familles illustres ou riches vivaient dans le mécontentement et la haine. Cette noblesse aussi ancienne que les seigneurs vénitiens, ces descendants des condottieri du moyen âge ou des chefs municipaux des vieilles républiques, ne supportaient pas avec patience une telle sujétion. Leurs ancêtres avaient gouverné ou défendu la patrie, et eux n'étaient plus même citoyens. Les idées libérales du XVIIIe siècle avaient pris facilement racine dans ces esprits ulcérés.

Or il était de toute évidence que s'allier avec la république française, que recruter d'une armée vénitienne l'armée du général Bonaparte, c'était se soumettre à une révolution, c'était abolir l'antique gouvernement de Venise. La domination de l'Autriche pouvait être lourde et humiliante, mais elle ne déchirerait point le Livre d'Or. Si donc il fallait absolument, pour sauver la république, se soumettre à une des armées qui envahissaient l'Italie, mieux valait, à la dernière extrémité, devenir l'humble auxiliaire des Autrichiens.

S'y décider sur-le-champ, lorsque le général Beaulieu était vaincu et ramenait son armée dans le Tyrol, n'eût pas été un acte raisonnable. On se soumit aux volontés du général Bonaparte ; on trembla devant ses menaces ; on résolut d'attendre les événements et les hasards de la guerre.

Le provéditeur Foscarelli, qui avait essayé de résister et de fermer les portes de Vérone au général, fut rappelé. Battaglia, chef du parti français, dont le choix pouvait être plus agréable au vainqueur, fut envoyé provéditeur à Brescia.

Les choses restèrent en cet état pendant les six derniers mois de l'année 1796. Le général Bonaparte continuait à se plaindre de la mauvaise volonté, ou même de la perfidie du gouvernement vénitien ; il pratiquait ce qu'il avait conseillé au Directoire, lorsqu'il lui écrivait quel pouvait être l'avantage d'entretenir une querelle avec Venise et de se ménager le prétexte d'une rupture qu'on déclarerait lorsque le moment serait venu. Toutefois aucun projet ne semblait définitivement arrêté. Le général Bonaparte se réservait toujours de modifier ses premières idées, selon les événements ; le but ne variait point ; il s'agissait toujours de laisser au gouvernement autrichien le moins d'influence et le moins de territoire possible. En ce sens il pensa quelquefois à faire de Venise une république aussi considérable qu'elle l'était jadis et même davantage, en la plaçant dans une position où elle serait nécessairement liée à l'indépendance italienne et à la politique de la France ; mais un tel projet ne pouvait être agréé par l'aristocratie vénitienne. Elle voyait qu'une révolution démocratique en était la condition nécessaire ; déjà le général Bonaparte se faisait le patron du parti qui voulait briser le joug de la seigneurie ; il y avait à Milan un comité qui tramait publiquement une révolte contre le gouvernement de Venise.

A la fin de décembre, le général fit occuper Bergame par les troupes françaises ; soit par ruse, soit par force, elles s'emparèrent de la citadelle[20]. Le provéditeur Battaglia s'en plaignit. Le général Bonaparte lui répondit : — « Les troupes françaises ont occupé Bergame pour prévenir l'ennemi qui avait l'intention de s'en emparer. Je vous avouerai franchement que j'ai été bien aise de saisir cette occasion pour chasser la grande quantité d'émigrés qui s'y étaient réfugiés et châtier les libellistes qui ne cessent de prêcher l'assassinat des soldats français, et qui ont, jusqu'à un certain point, réussi dans leurs provocations, puisque les Bergamasques ont assassiné plus de Français que le reste de l'Italie.

« M. le provéditeur de Bergame est très-partial en faveur des Autrichiens. Il ne dissimule point la haine qui l'anime contre l'armée française. Je ne suis pas son juge ; mais lorsque, malgré les intentions de leur gouvernement, il est des personnes qui violent la neutralité et se conduisent en ennemis, le droit naturel n'autoriserait-il pas à user de représailles ?

« Je connais le petit nombre d'hommes qui depuis six mois prêchent la croisade contre les Français. Malheur à eux, s'ils s'écartent des sentiments de modération et d'amitié qui' unissent les deux gouvernements ! »

Vers la fin du mois de février, peu de temps avant l'entrée en campagne qui devait conduire l'armée française en Frioul, et de là en Allemagne, le sénat de Venise fut averti par la révélation d'un officier français que le comité de Milan préparait une insurrection qui devait éclater bientôt à Brescia, à Bergame et à Créma ; déjà les municipalités de ces trois villes s'étaient rendues à peu près indépendantes du gouvernement de Venise.

Un des dangers que laissait derrière lui le général Bonaparte, en s'engageant avec toute son armée hors de l'Italie et sur la route de Vienne, c'était la fermentation qui, de jour en jour, se manifestait dans les provinces vénitiennes. Nulle force et nulle autorité ne restaient pour modérer et calmer les factions et les populations qui voulaient secouer le joug de Venise. Les désavouer, permettre à la seigneurie de prendre des mesures de précaution et de réprimer avec sévérité tout mouvement révolutionnaire, c'était perdre des amis et des partisans, sans acquérir des alliés sincères. Commencer, avant de marcher contre l'archiduc, par s'emparer de Venise en y établissant un gouvernement nouveau, c'était retarder des opérations militaires que le général regardait comme indispensables et urgentes ; d'ailleurs, cette guerre déclarée soudainement à la république de Venise, sans être assuré de l'approbation du Directoire et avec la certitude d'être vivement blâmé par l'opinion parisienne, eût été une grave imprudence.

Le général Bonaparte essaya encore une fois de décider le gouvernement vénitien à une alliance. Il vit le sénateur Pesaro qui dirigeait alors toutes les affaires de la république ; il l'entretint des dangers de la situation et lui proposa des réformes qui auraient peut-être satisfait la noblesse des provinces de terre ferme. Pesaro ne consentit point à cet arrangement ; il annonça, au contraire, que le mauvais esprit des populations, les complots tramés contre la république, les désordres déjà commencés, exigeaient des mesures fortes, des arrestations et même l'emploi de la force armée.

Le général livra donc le nord de l'Italie au hasard des événements et Venise à son mauvais sort, qu'il prévoyait depuis longtemps et qu'il devait se charger d'accomplir.

Le 12 mars, les conjurés de Bergame obtinrent d'un commandant français qu'il ferait arrêter un courrier que le podestat expédiait à Venise. Il était chargé d'un rapport sur la conspiration et d'une liste des conjurés. Dès lors la révolte éclata ; on épargna le podestat que la populace voulait massacrer ; la république de Bergame fut proclamée ; l'étendard vénitien fut arraché de la tour du château et une nouvelle municipalité fut installée. Deux jours après, la révolution s'étendit à Brescia, sous les yeux de Battaglia, qui n'y fit aucune résistance ; il ne voulut pas engager un combat entre le peu de troupes vénitiennes dont il disposait et une colonne de Milanais et de Bergamasques qui étaient entrés dans la ville. Tout complaisant et favorable qu'il se montrait aux insurgés, Battaglia ne dut la vie qu'à la précaution de se faire mettre en prison.

La colonne milanaise marcha pour s'opposer au général Fioraventi qui s'avançait contre les insurgés ; il fut battu et repoussé.

Pesaro retourna au quartier général ; le général Bonaparte était à Goritz, après avoir passé le Tagliamento et défait l'armée autrichienne :-cc J'ai tenu parole, dit-il au sénateur vénitien ; les Autrichiens ne sont plus sur votre territoire et je vais entrer en Allemagne : que veut votre république ? Accepte-t-elle l'alliance de la France ?

— « Venise se réjouit de vos triomphes, répondit Pesaro. Elle sait qu'elle ne peut exister que par la France ; mais, selon notre ancienne et sage politique, nous voulons rester neutres. Au temps de Louis XII et de François Ier, nos armées pouvaient être de quelque poids sur un champ de bataille. Aujourd'hui, quel cas pouvez-vous faire de nos secours ?

— « Votre république veut rester neutre, repartit le général ; eh bien ! j'y consens ; mais cessez vos armements. J'ai laissé en Italie des forces pour être le maître ; je marche sur Vienne. Si mes soldats étaient assassinés, mes convois attaqués, mes communications interrompues, votre république aurait cessé d'exister ; elle aurait prononcé sa sentence. »

Elle l'était déjà, car ce qui allait arriver était infaillible. — « Le grand point, écrivait au Directoire le général Bonaparte après cette conversation, c'est de gagner du temps. »

Selon sa tactique accoutumée, il avait réuni toutes ses forces de manière à obtenir un résultat grand et décisif, sans se préoccuper des faits accessoires qui pourraient se passer aux lieux où il n'était point : s'assurant que tout serait réparé par une rapide et complète victoire. Ainsi, il avait appelé à lui le corps d'armée de Joubert, laissant le Tyrol sans défense. Le général Laudon avait encore deux mille hommes de troupes de ligne ; il rassembla dix mille hommes de milices tyroliennes. Le général français chargé de garder la ligne du Lawis en avait douze cents. Il se retira ; les Autrichiens occupèrent Trente. Laudon était maître de tout le Tyrol ; il répandit à Vérone et dans toute l'Italie des proclamations et des bulletins mensongers. — « L'armée de Joubert avait été détruite dans le Tyrol ; l'armée d'Italie était battue ; on avait les plus heureuses nouvelles des bords du Rhin. Une armée de soixante mille Autrichiens allait descendre du Tyrol et couper la retraite aux débris de l'armée que poursuivait l'archiduc. »

Ces nouvelles enflammèrent les esprits. La seigneurie de Venise crut que le moment de la délivrance de l'Italie était arrivé ; le parti opposé aux Français s'imagina qu'enfin il était temps de mettre à exécution les complots de vengeance et de soulèvement tramés dans le silence ; des agents autrichiens encourageaient le mouvement avec d'autant plus d'activité, qu'à Vienne, on avait espéré et prévu que lorsque l'armée française aurait quitté l'Italie, il serait possible d'y exciter une vaste insurrection, de changer ainsi le sort de la campagne, de sauver Vienne et l'Autriche.

Ces émissaires parcouraient les campagnes des États vénitiens, excitaient les paysans, faisaient prêcher la croisade par les prêtres et retentir le cri de guerre : « Mort aux Français et aux jacobins ! » Vainement le ministre de France à Venise démentait ces nouvelles mensongères, le gouvernement de la seigneurie était aveuglé par la passion. Mais les espérances où il se complaisait ne lui donnaient ni courage ni énergie ; il restait prudent, indécis et ne pensait pas à déclarer la guerre ; seulement, il ne faisait rien pour prévenir ou arrêter les insurrections et laissait les agents autrichiens continuer leurs manœuvres, distribuer des armes aux paysans, et les revêtir d'uniformes piémontais ou tyroliens.

Quant au nombreux parti de l'aristocratie vénitienne, il ne gardait aucun ménagement ; il se livrait aux excitations des Autrichiens et ne mettait pas en doute les succès de l'archiduc, non plus que le désastre prochain de l'armée française complété par une vaste insurrection italienne. Le ministre d'Angleterre, M. Drake et toute sa légation, afin de témoigner leur sympathie pour les insurgés, portaient publiquement la cocarde jaune et bleue qu'ils avaient adoptée. Les représentations du ministre de France n'étaient pas écoutées du gouvernement. Voyant une telle démence, il écrivit le 5 avril au général Bonaparte : — « Je pense que cette république approche de sa dissolution. L'empereur en fera son profit : il pourra y gagner bien plus que nous ne lui avons ôté. Je dois pourtant à la vérité de dire que le gouvernement de Venise redouble d'attention et de complaisance pour nous dans tout ce qui intéresse le service de l'armée et l'exécution de vos ordres. »

L'armistice venait d'être signé ; mais les négociations n'avaient pas encore commencé, lorsque le général Bonaparte, informé de l'état des choses à Venise et dans les provinces, sachant que l'insurrection était à peu près inévitable, envoya à Venise son aide de camp, Junot, en le chargeant de remettre au doge, en pleine séance du sénat, la note suivante ; elle était datée du 9 avril.

— « Dans toute la terre ferme, les sujets de la sérénissime république sont sous les armes ; leur cri de ralliement est : « Mort aux Français ! » Le nombre des soldats d'Italie qui ont été leurs victimes monte déjà à plusieurs centaines. Vous affectez en vain de désavouer les attroupements que vous-mêmes avez formés. Croyez-vous donc que, parce que je suis éloigné et au cœur de l'Allemagne, je n'aurai pas le pouvoir de faire respecter les soldats du premier peuple du monde ? Pensez-vous que les légions d'Italie puissent laisser impunis les massacres que vous excitez ? Le sang de mes frères d'armes sera vengé. Le sénat de Venise a répondu par la perfidie la plus noire aux procédés généreux que nous avons toujours eus avec lui. La guerre ou la paix ! Si vous ne prenez pas sur-le-champ les moyens de dissiper les rassemblements ; si vous ne faites pas arrêter et livrer en mes mains les auteurs des assassinats, la guerre est déclarée. Aucun ennemi ne vous menace ; vous avez fait à dessein naître des prétextes pour justifier un rassemblement dirigé contre l'armée ; il sera dispersé dans vingt-quatre heures. Nous ne sommes plus au temps de Charles VIII. Si, contre le vœu du gouvernement français, vous me réduisez à vous faire la guerre, ne croyez pas qu'à l'exemple des soldats que vous avez armés, les soldats français ravagent les campagnes d'un peuple innocent et infortuné. Je le protégerai, et il bénira peut-être un jour les crimes qui auront obligé l'armée française à le soustraire à votre gouvernement tyrannique. »

En même temps, le général Bonaparte envoyait ses instructions au général Kilmaine, commandant de la Lombardie ; il lui ordonnait de porter son quartier général de Milan à Mantoue et mettait à sa disposition la division Victor, revenue de la Romagne.

— « Vous ferez, écrivait-il, désarmer les garnisons vénitiennes de Padoue, de Trévise, de Bassano et de Vérone, et enlever les gouverneurs et officiers, que vous enverrez prisonniers à Milan. Vous ferez marcher une colonne mobile pour punir les montagnards qui ont assassiné nos gens ; vous dissoudrez les rassemblements en tombant inopinément sur les villages où ils ne seraient pas en force et en les brûlant. Dans les principales villes, vous organiserez une municipalité choisie parmi les principaux citoyens, avec une garde composée des meilleurs patriotes pour faire la police ; vous ferez arrêter tous les nobles vénitiens et les hommes les plus attachés au sénat, afin que leur tête réponde de ce qui sera fait à Venise. » Une proclamation était jointe à ces instructions ; on y lisait : — « L'armée française protégera votre religion, vos personnes et vos propriétés. Vous avez été vexés par ce petit nombre d'hommes qui se sont, depuis les temps de barbarie, emparés du gouvernement. Si le sénat de Venise a sur vous le droit de conquête, je vous en affranchirai ; s'il a sur vous le droit d'usurpation, je vous restituerai vos droits. »

En prescrivant au général Kilmaine une telle conduite, il subordonnait toutefois l'exécution de ses mesures révolutionnaires aux réponses que Junot recevrait à Venise.

Cette réponse fut humble et soumise. — « Vous pouvez ordonner, écrivait Junot à son général ; aussi vils que dissimulés, le sénat et le gouvernement de Venise sont à genoux. »

Le gouvernement était, en effet, sans puissance et sans énergie ; il était coupable des sentiments de haine que, dans un moment d'espérance frivole, il n'avait pas su cacher ; il pouvait désavouer les insurrections des provinces, parce qu'il ne les avait pas ordonnées ; mais il ne les avait pas réprimées, et ce n'était pas à son insu que des émissaires autrichiens et quelques nobles de Venise les avaient provoquées ; il aurait pu donner pour excuse que le désordre avait commencé par les insurrections démocratiques de Brescia et de Bergame, protégées par les Français ; mais cette récrimination eût irrité le vainqueur, qui était maître de leur sort.

Une députation lui fut envoyée pour essayer de désarmer sa colère ; cela n'était pas possible, car cette colère avait un but. L'indignation que l'assassinat des soldats français inspirait à leur général était sans doute un sentiment réel ; mais il était employé comme moyen pour accomplir un projet : il refusa de recevoir les députés du sénat de Venise.

Lorsqu'il leur écrivit sa réponse, de déplorables événements avaient rend u la situation de Venise encore plus désespérante et procuraient un nouveau motif pour sa ruine définitive.

 

De toutes les provinces de la terre ferme, celle qui avait été le plus travaillée pour l'insurrection était Vérone. Louis XVIII y avait fait longtemps son séjour. Quelques émigrés français y étaient restés après son départ. Les armées autrichiennes avaient plusieurs fois approché de la ville et y avaient des intelligences ; le provéditeur était malveillant pour les Français et tenait au parti aristocratique de Venise.

Lorsque, au commencement de mars, Brescia et Bergame avaient fait leur insurrection démocratique, le parti opposé s'était armé à Vérone pour la réprimer ; les autorités avaient appelé des esclavons, c'est-à-dire - une troupe régulière au service de la république, et la guerre avait commencé entre les deux partis.

Lorsque le général Laudon eut poussé hors du Tyrol de faibles détachements français qui y étaient restés, il entra en communication avec le provéditeur Emili.

Bientôt la ville fut en fermentation ; les Français n'étaient plus en sûreté dans les rues ; la garnison envoya des patrouilles dans les campagnes pour intimider et contenir les paysans ; mais elle était peu nombreuse. Lorsque le général Balland, qui la commandait, s'adressait au provéditeur et aux autorités vénitiennes, on lui répondait que tout ce mouvement avait pour motif la rébellion de Brescia et de Bergame, et qu'il ne fallait pas s'étonner de voir les populations dévouées au gouvernement s'armer pour le défendre.

Les Autrichiens approchaient ; les meneurs de l'insurrection comptaient sur leur secours. Le 27 avril, le lendemain de la fête de Pâques, après vêpres, le tocsin sonna. Dans la ville et- dans la campagne, partout les Français furent massacrés ; des malades furent égorgés dans les hôpitaux. Le général Balland, avec la garnison, se renferma dans la citadelle et dans les forts qui entouraient Vérone ; il dirigea les batteries sur la ville et la bombarda. Les autorités municipales voulurent parlementer ; la furie populaire ne le leur permit pas. Un renfort de deux mille esclavons, envoyés par le provéditeur de Vicence, contribua encore à augmenter la rage des insurgés. Le général Neiperg était déjà à la Chiusa, non loin du champ de bataille de Rivoli. La petite garnison qui défendait ce fort avait été obligée de capituler, elle fut massacrée par les paysans.

Le général Kilmaine avait ordonné au général Chabran de marcher sur Vérone avec la division milanaise, que commandait le général Lahoz, et les Polonais au service de la république lombarde. Ils arrivèrent devant la ville le 21 avril après avoir été attaqués plusieurs fois par les rassemblements qui parcouraient la campagne. Le provéditeur vint parlementer avec les généraux français et ne rentra pas à Vérone, où il n'aurait pas été en sûreté. La troupe insurgée qui voulait défendre la ville, se composait de cinq mille paysans, de trois mille bourgeois armés et de deux mille esclavons.

Les forts où le général Balland se maintenait étaient situés sur la rive gauche de l'Adige. Le général Chabran arrivait par la rive droite. Ainsi la ville ne put être entièrement cernée que le 22, après un combat où, de part et d'autre, il y eut beaucoup d'acharnement. Les insurgés furent entièrement défaits.

Le général Kilmaine était arrivé ; le comte Neiperg, envoyé par le général Laudon, dont les troupes étaient très-rapprochées de Vérone, venait de donner connaissance de l'armistice. L'effroi et l'abattement s'emparèrent des insurgés ; ils envoyèrent des députés qui se présentèrent en suppliants devant le général Kilmaine. Il imposa pour conditions, que cc les Français encore enfermés en prison seraient aussitôt délivrés ; — que les paysans sortiraient de la ville ; — que deux des principaux magistrats et seize habitants connus par leur haine contre les Français seraient livrés comme otages. »

Les magistrats se sauvèrent et la ville demeura dans un affreux désordre ; le pillage et les assassinats continuèrent. Enfin, l'arrivée de la division Victor et la publication de l'armistice firent cesser la résistance des bandits et des esclavons qui étaient restés dans la ville. Le général Kilmaine n'avait pas voulu y entrer de vive force pour ne pas exposer au massacre plusieurs centaines de Français qui étaient enfermés dans le palais.

Le général Kilmaine se montrait persuadé, dans son rapport, que le gouvernement de Venise avait non-seulement toléré, mais ordonné et soldé cet armement et cette agression contre l'armée française ; le rapport du général Balland qui était un journal, heure par heure, de ce qui s'était passé à Vérone, ne donnait pas la conviction d'une connivence active du gouvernement vénitien.

Dans les autres provinces, le désordre était moins grand, moins de sang y avait coulé ; mais partout les soldats isolés étaient massacrés ; partout les détachements peu nombreux étaient assaillis par les paysans armés ; sur les frontières du Tyrol et du Frioul, des troupes légères appartenant à l'armée autrichienne se mêlaient aux montagnards pour attaquer les postes français ou les patrouilles ; les généraux se demandaient comment l'armistice pouvait être ainsi violé.

Dans les villes, il n'y avait plus nulle police, et beaucoup de Français y avaient été assassinés.

 

Un meurtre commis à Venise même, sous les yeux du gouvernement, avait porté à son comble l'irritation du général en chef.

Le 27 avril, un bâtiment français armé s'était présenté pour entrer dans la lagune de Venise par le passage du Lido. Il fit le salut d'usage de neuf coups de canon devant le fort qui gardait la passe. Un officier vénitien se rendit à bord et avertit le capitaine Laugier que les bâtiments de guerre n'étaient pas reçus au Lido ; puis, un second canot lui avait été envoyé portant l'ordre de démarrer. Le bâtiment était sous le canon du fort ; avant qu'il eût levé son ancre, une décharge d'artillerie força l'équipage à se retirer dans l'entrepont. Le capitaine avait pris son porte-voix pour crier de ne plus tirer et qu'il partait. A ce moment une balle l'avait frappé ; il était tombé mort. Puis des esclavons arrivant sur une chaloupe s'étaient emparés du bâtiment, avaient massacré les Français qui s'y trouvaient, pillé la cargaison, au point de déshabiller et de laisser à demi nus les hommes de l'équipage qu'ils n'avaient pas tués.

Tel était le récit qu'après enquête affirmait le ministre de France ; les autorités vénitiennes en contestaient l'exactitude et assuraient que ce bâtiment était un corsaire ; que l'équipage ne comptait que deux matelots français ; que le capitaine avait voulu entrer dans la passe de force et sans respect d'un règlement dont le ministre de France avait pleine connaissance ; qu'alors le fort avait tiré sur lui, et que s'étant abordé avec une galiote montée par des esclavons, un combat en était résulté où le capitaine et un autre Français avaient été tués.

Quelle que fût la plus exacte de ces deux versions, il était certain que l'autorité chargée de la police du port avait eu envers le capitaine Laugier un procédé violent et que les esclavons l'avaient assassiné. Le gouvernement de Venise avait vu aussitôt que c'était une affaire grave. Il se décida à envoyer des députés au général Bonaparte. Ne pouvant être admis près de lui, ils lui écrivirent une longue lettre pour justifier leur gouvernement de l'assassinat de Laugier.

— « Je n'ai lu qu'avec indignation, messieurs, leur répondit-il, la lettre que vous m'avez écrite. Vous avez aggravé l'atrocité de cet événement, sans exemple dans les annales des nations modernes, par le tissu de mensonges que votre gouvernement a fabriqués pour se justifier. - Je ne puis point, messieurs, vous recevoir : vous et votre sénat vous êtes dégouttants du sang français. Lorsque vous aurez fait remettre en mes mains l'amiral qui a ordonné de faire feu, le commandant de la tour et les inquisiteurs qui dirigent la police de Venise, j'écouterai vos justifications. Vous voudrez bien évacuer dans le plus court délai le continent de l'Italie. »

Le même jour, il écrivait à Lallemant, ministre de France : — « Le sang français a coulé dans Venise et vous y êtes encore ! attendez-vous donc qu'on vous en ait chassé ? Les Français ne peuvent plus se promener dans les rues ; ils sont accablés d'injures et de mauvais traitements ; et vous restez simple spectateur ! » — Puis les nombreux griefs de l'armée française contre les populations ou le gouvernement de Venise étaient rappelés. — « Je sais bien que le sénat cherchera à faire tomber notre vengeance sur quelques misérables exécuteurs de ces atrocités ; mais nous ne prendrons pas le change. Faites une note concise et digne de la nation que vous représentez et des outrages qu'elle a reçus ; après quoi, partez de Venise et venez me joindre à Mantoue. »

Le général Bonaparte, après la signature des préliminaires, s'était rendu à Grätz, en Styrie, dont' l'occupation par l'armée française avait été une des conditions de l'armistice. M. de Gallo était venu l'y trouver ; il lui annonça que l'empereur ratifierait les articles de Léoben. En même temps il lui donna des explications sur plusieurs questions qui n'avaient pas été réglées par le texte des préliminaires.

« L'empereur cessera d'avoir les émigrés et le corps du prince de Condé à son service et à sa solde. Il désire que la paix avec l'Autriche soit l'objet d'une négociation séparée, qui commencerait incessamment et en Italie. — M. de Gallo sera le plénipotentiaire de l'empereur. — La paix avec l'empire sera traitée ailleurs ; les conférences pourront être tenues à Constance. «

Le général Bonaparte vint de Grätz à Trieste. Pendant qu'il s'avançait sur la route de Vienne avec toute son armée, laissant le Frioul et l'Italie sans défense, un corps autrichien était venu reprendre Trieste ; mais, en vertu de l'armistice, les Français y étaient rentrés.

Le 3 mai, le général était à Palma Nova, et de ce lieu fut datée une déclaration de guerre à la république de Venise ; elle était précédée d'un manifeste qui imputait au gouvernement tous les désordres et les attentats qu'il avait encouragés par son inaction ou favorisés plus directement.

— « Vu les griefs ci-dessus et autorisé par l'article 328 de la constitution de la république française, et vu l'urgence des circonstances, le général en chef requiert le ministre de France près la république de Venise de sortir de ladite ville. — Ordonne aux différents agents de la république de Venise, dans la Lombardie et dans la terre ferme, de l'évacuer sous vingt-quatre heures. — Ordonne aux généraux de division de traiter en ennemis les troupes de la république ; de faire abattre, dans toutes les villes de la terre ferme, le lion de Saint-Marc ; chacun recevra, à l'ordre du jour de demain, une instruction particulière pour les opérations militaires ultérieures. »

Le général se rendit aussitôt à Mestre, qui n'est séparée de Venise que par la lagune. Le gouvernement de Venise, à la lecture de ce manifeste, n'avait pas eu un instant la pensée de se défendre. L'antique reine de l'Adriatique et la sérénissime seigneurie étaient perdues sans ressource. Son sort était décidé par la toute-puissante volonté du vainqueur de l'Italie, et l'Autriche était évidemment complice, puisque, dans les préliminaires de la paix, elle n'avait inséré aucune garantie pour Venise.

Le général Bonaparte refusa d'admettre la députation qui lui fut envoyée. Le général Berthier, chef d'état-major, fut chargé de répondre que le général exigeait l'arrestation de l'amiral qui avait donné le signal du massacre de Laugier et la punition de ce crime. Il prof mettait que pendant quatre jours aucune hostilité ne serait commise contre la ville.

L'invasion de toutes les provinces vénitiennes, la destitution des autorités déléguées par le gouvernement, l'accomplissement d'une révolution démocratique dans chaque ville avaient, conformément aux ordres adressés au général Kilmaine, précédé la proclamation.

— « Si l'affaire est bien menée, lui écrivait trois semaines auparavant le général en chef, ces gaillards-là se repentiront, mais trop tard, de leur perfidie. Le gouvernement de Venise, concentré dans sa petite île, ne serait pas, comme vous pensez, de longue durée. »

Pour hâter le succès de la révolution, on répandit dans tous les États vénitiens une proclamation signée de Battaglia, ce sénateur, chef de l'opinion libérale, qui était en bons rapports avec les Français et qui avait été obligé de se retirer à Milan depuis l'insurrection de Vérone. Cette pièce n'était pas de lui et il ne fut pour rien dans la ruine de sa patrie. Il voulait une constitution de liberté pour la république de Venise, et le général Bonaparte avait résolu de l'anéantir. On donna donc aux révolutions qu'on exécutait dans les villes vénitiennes un caractère local. Bergame, Brescia, Padoue, Vicence, Bassano, Udine, crurent pendant quelques jours être des républiques séparées : à aucune époque de la guerre le désordre n'avait été plus déplorable. Toute administration avait disparu. Ce fut une grande facilité pour les dilapidations, les abus, les vexations de l'administration militaire[21]. Le générai en chef tentait vainement de les réprimer. Sa volonté et ses projets en avaient été la cause première ; elle portait ses conséquences.

 

Le gouvernement de Venise était maintenant « renfermé dans sa petite île. » Il tenta encore, non de résister, mais de fléchir le vainqueur par un surcroît de soumission et d'humilité. Le général Bonaparte était revenu de Milan au bord de la lagune ; il reçut les députés, les accueillit durement ; ils n'obtinrent rien de plus qu'un armistice de douze jours.

Il repartit, laissant des pouvoirs et des instructions au général Baraguey-d'Hilliers, qui commandait un corps de vingt mille hommes. Avant de commencer le siège de Venise, il se rendit dans la ville, et dans sa conférence avec le procureur Pesaro, aux rudes conditions déjà exigées, il ajouta la suppression du sénat et du conseil des dix, c'est-à-dire du gouvernement vénitien. Ils demandèrent un délai et se résignèrent à faire arrêter et traduire en justice les inquisiteurs de police ainsi que le commandant du Lido. Ensuite, ils envoyèrent encore une députation au général en chef ; ils ne le trouvèrent pas à Mantoue et le suivirent à Milan.

Mais la situation de Venise ne comportait point de délai. Dans cette agonie du gouvernement, il ne conservait aucune autorité. Le parti révolutionnaire était d'autant plus animé et menaçant qu'il se voyait à la veille du triomphe. Les esclavons, soldats indisciplinés et à demi sauvages, étaient prêts à se jeter sur le peuple. La ville était bloquée du côté de la terre et craignait une disette.

Un secrétaire de la légation de France était resté après le départ de M. Lallemant. Le doge et le commandant militaire de la ville lui firent demander une entrevue secrète pour arriver aux moyens d'empêcher qu'une révolution, inévitable et imminente, du moins ne fut pas sanglante. M. Villetard répondit qu'il n'avait aucun pouvoir, mais que si on lui demandait des conseils, il les donnait.

Le lendemain, 9 mai, les articles suivants, indiqués par un secrétaire sans mission, furent acceptés par le doge de la république de Venise et par ce qui restait de ce gouvernement, jadis puissant et orgueilleux.

— Tous les détenus politiques mis en liberté ; — les esclavons partis avant deux jours ; formation d'une garde nationale soldée ; - invitation aux troupes françaises d'entrer dans la ville immédiatement après le départ des esclavons ; — dès le lendemain, 14 mai, abolition du gouvernement aristocratique et plantation d'un arbre de la liberté ; — installation d'une municipalité de trente-six membres choisis par le général français. Le doge sera maire de Venise ; — invitation aux municipalités de la terre ferme d'envoyer chacune un député pour former un gouvernement provisoire ; - respect aux propriétés et à la religion.

Mais il est difficile que le programme d'une révolution s'exécute avec régularité. M. Villetard avait rendu compte au général Bonaparte des conseils qu'il donnait, en ajoutant que tout restait soumis à sa suprême décision. Le général Baraguey-d’Hilliers écrivait de son côté pour demander quelle conduite il aurait à tenir si le gouvernement de Venise l'appelait pour réprimer l'anarchie et pour maintenir l'ordre troublé, soit par une insurrection populaire, soit par une sédition des esclavons.

Sans attendre une réponse de Milan, le vieux doge Manini convoqua une assemblée générale du sénat, et après avoir exposé les dangers de la situation, il déclara que le gouvernement avait encouru la haine du peuple et qu'il lui était impossible de pourvoir aux circonstances ; il invitait donc les sénateurs à se démettre volontairement de leur autorité et à remettre tous les pouvoirs entre les mains d'une commission de dix membres nommés avec l'agrément du général Bonaparte.

L'abattement et l'épouvante étaient arrivés au point que cette proposition fut adoptée à la majorité de sept cent quarante voix contre cinq.

Le renvoi des esclavons, dernier espoir du parti aristocratique, fut aussi délibéré ; mais l'obéissance de cette troupe indisciplinée n'était point facile à obtenir. On décida qu'elle serait envoyée en Dalmatie et embarquée par convois successifs.

Cependant, ces résolutions du sénat n'étaient pas conformes aux volontés du parti démocratique ni aux espérances que lui avait données M. Villetard. Il s'assembla tumultuairement et nomma une municipalité composée de soixante personnes ; le doge en faisait partie, mais il ne parut point et se cacha.

Les démocrates, en comptant sur la faveur et l'appui du peuple vénitien, s'étaient grandement mépris ; à peine leur municipalité eut-elle fait afficher sa proclamation de liberté, d'égalité et de souveraineté du peuple, qu'une foule en désordre se porta à cette nouvelle municipalité, la dispersa, arbora l'ancien drapeau vénitien, et mêlée aux esclavons, remplit la grande place en criant : — « Vive Saint-Marc ! » — On s'empara de l'arsenal ; on arma des embarcations ; tout s'apprêta pour s'opposer à l'entrée des Français. Les maisons des partisans de la démocratie furent saccagées.

Cette contre-révolution était toute spontanée. Elle était un soulèvement de la populace, une sédition de soldats, qui couraient au pillage bien plus qu'à la défense de la seigneurie. Aucun sénateur, aucun homme riche, aucun honnête homme ne prit parti avec les bandits qui ravageaient la ville. Un vieux général, longtemps persécuté par le gouvernement pour ses opinions libérales, Salembeni, l'homme le plus considéré du vrai parti démocratique, fut, d'une commune voix, chargé de réprimer la sédition.

Le combat s'engagea contre les esclavons ; le pont du Rialto fut longtemps disputé entre les deux partis. Après beaucoup de sang versé, les esclavons furent repoussés ; mais ils étaient encore maîtres d'une partie de la ville.

Dès les premiers moments du désordre, le général Baraguey-d’Hilliers, pressé d'intervenir et d'envoyer des troupes à Venise, avait écrit au général en chef en lui demandant ses instructions. Dans la confusion où était cette malheureuse ville, il était impossible de savoir à quel parti profiterait le secours donné par l'armée française. D'ailleurs aucune autorité ne pouvait présenter au général Baraguey-d’Hilliers les garanties qui lui étaient indispensables pour se hasarder avec une troupe peu nombreuse parmi les canaux et les lagunes de Venise. Les instances du parti aristocratique ne lui semblaient pas sincères ; il craignait d'être employé à lui assurer un triomphe, tandis que le général en chef l'avait chargé seulement de prendre possession. Dès qu'il eut reçu la réponse de Milan, il prit ses mesures de manière, non pas à être introduit dans la ville, mais à la surprendre. Dans la nuit du 15 au 16 mai, il occupa les débouchés du Lido et de Malamocco, la place Saint-Marc et le Rialto. Quand le jour fut venu, il fit son entrée dans Venise aux acclamations du parti démocratique, et il installa les municipaux qui avaient été élus.

Son premier soin fut de visiter l'arsenal, les établissements de la marine et tous les magasins ; cet inventaire occupait une grande place dans le rapport qu'il adressa au général en chef. — « J'ai fait saisir au nom de la république française toutes les propriétés anglaises, russes et portugaises ; j'ai mis la main sur tout ce qui appartient à la marine et à l'artillerie. — Tout est dans un état satisfaisant ; la peur est le sentiment dominant dans cette ville ; c'est le gage de la tranquillité publique. »

Ce même jour, 16 mai, le général Bonaparte signait à Milan un traité négocié avec les députés envoyés par ce sénat, qui n'existait plus ; il en avait différé la conclusion jusqu'au moment où il était assuré que cet acte serait la ratification d'un fait accompli.

Le traité portait : « qu'il y aurait paix et amitié entre la république française et la république de Venise ; — que le grand Conseil, renonçant à son droit de souveraineté, ordonnait l'abdication de l'aristocratie héréditaire et reconnaissait la souveraineté de l'État dans la réunion de tous les citoyens ; — que le gouvernement garantirait la dette publique et l'entretien des gentilshommes pauvres qui ne possédaient pas de biens-fonds ; — que la terre ferme et le port de Venise seraient occupés par les Français ; la ville, jusqu'à l'établissement définitif du gouvernement, et les provinces, jusqu'à la conclusion de la paix continentale ; -que la flotte et l'arsenal seraient à la disposition des Français ; — qu'il serait payé une contribution de six millions ; — que vingt tableaux et cinq cents manuscrits, au choix du général en chef, seraient remis à la France ; — que pardon et amnistie générale étaient accordés à tous Vénitiens accusés d'avoir pris part aux conspirations contre l'armée française et à tous les détenus pour opinions politiques. »

Le général Bonaparte, en signant les préliminaires de Léoben, avait décidé que la république de Venise serait effacée de la carte d'Europe et que son territoire servirait à rendre plus faciles les négociations qu'il allait commencer avec l'empereur. En attribuant une plus grande part de territoire vénitien à l'Autriche, il pouvait étendre davantage la république qu'il voulait créer en Italie. De même qu'il avait signé l'armistice et les articles préliminaires sans pouvoirs ni autorisation du Directoire, il ne s'était nullement inquiété de savoir ses intentions sur Venise ; seulement il savait qu'elles ne devaient pas être bienveillantes, et il avait eu soin d'entretenir sa méfiance et sa mauvaise volonté contre cette république aristocratique.

Il lui était facile de voir que, malgré l'approbation donnée aux préliminaires, malgré tous les hommages rendus à la gloire et au génie du vainqueur de l'Autriche, et même, malgré la joie universelle que la paix répandait en France, le Directoire était mécontent d'un tel dédain de son autorité et même des conditions du traité. Si le général Bonaparte avait attendu la coopération des armées du Rhin, il aurait eu une position militaire plus forte et moins compromise, et l'Autriche aurait été plus durement traitée ; on l'aurait, sans dédommagement, dépouillée de la Belgique et du Milanais. Ainsi pensaient Barras, Rewbell et Laréveillère.

Le général Bonaparte eut donc à justifier, mais d'une façon assez hautaine, son œuvre de pacification ; il continua à imputer aux retards du général Moreau la nécessité de traiter à Léoben, et il maintint que les conditions de la paix étaient avantageuses à la France. — « Elles le sont à l'empereur aussi, disait-il ; c'est ce qui fait leur bonté. Elles nous délivrent de l'influence de la, Prusse et nous mettent à même de tenir la balance en Europe. — Il est vrai que cette paix n'a pas été comme celle du Pape et du roi de Sardaigne ; mais c'est que l'empereur est aussi puissant que nous ; on se levait en masse de tous côtés. Si la maison impériale eût évacué Vienne, je n'aurais eu rien à faire ; je ne pouvais aller seul faire la guerre en Bavière. »

Il montrait que sa position militaire restait aussi puissante, puisqu'il avait gardé les passages qui conduisent d'Italie en Allemagne, et qu'il pouvait contenir les soulèvements des populations ; il ajoutait : — « Si les hostilités doivent recommencer, il faut, avant tout, prendre un parti sur Venise ; sans quoi, il me faudrait une armée pour la contenir. Je sais que le seul parti qu'on puisse prendre, c'est de détruire ce gouvernement atroce et sanguinaire ; par ce moyen, nous tirerons des secours de toute espèce d'un pays que, sans cela, il faudra occuper avec plus de forces que le pays ennemi[22]. »

Il ne disait pas encore que Venise pourrait servir de compensation à l'Autriche ; qu'ainsi on ne lui laisserait pas Mantoue, et que la république lombarde aurait l'Adige pour frontière ; il pensait que le Directoire regrettait beaucoup Mantoue ;- lui-même était de cet avis.

Mais tandis qu'il travaillait à persuader au Directoire l'avantage et même la nécessité de détruire Venise, une intrigue était essayée à Paris pour la préserver. Dès que la mission de Junot eut fait prévoir au gouvernement vénitien le sort qui le menaçait, il avait mis à la disposition de Quirini, son ministre à Paris, un crédit de six millions. On savait par expérience comment il était possible de réussir auprès du gouvernement directorial ; déjà Quirini avait eu à traiter avec Barras, cette fois encore il le trouva accessible.

Des instructions telles qu'il les sollicitait furent donc envoyées en Italie ; le général Bonaparte fit saisir à Milan toute cette correspondance, et même la liste des sommes distribuées ; il regarda les ordres comme nuls, et continua à suivre ses desseins sur Venise ; seulement il écrivit au Directoire : — « M. Quirini cherche à intriguer à Paris ; mais les faits et la trahison infâme des Vénitiens, qui voulaient assassiner nos soldats pendant que nous étions en Allemagne, sont notoires. »

Dès lors aucune objection ne lui fut opposée ; son indignation contre les Vénitiens fut partagée. — « Prenez, lui écrivait le Directoire, toutes les mesures qu'autorise l'insurrection qui vient de se manifester ; allez, s'il le faut, jusqu'à Venise, et rendez-nous compte de vos dispositions, afin d'instruire le Corps législatif de la nécessité où vous avez été d'agir hostilement à l'égard de cette puissance perfide. »

Cette précaution était, en effet, nécessaire. Malgré l'autorité que le nom de Bonaparte avait prise sur l'opinion, malgré la reconnaissance publique pour la victoire et la paix, la pensée d'abolir la république de Venise et de la livrer à l'Autriche commençait à soulever un blâme universel ; mais tous les détails des massacres des soldats, mais la connivence du gouvernement vénitien, mais son manque de foi ne furent pas mis en doute, et l'on entendit Dumolard, un des orateurs du parti modéré, dire au conseil des Cinq-Cents : — « Le Directoire s'empressera sans doute de faire une déclaration de guerre au gouvernement vénitien et de nous la transmettre. »

Ainsi le général Bonaparte, après avoir conquis l'Italie entière, avoir vaincu les armées de l'empereur, s'être avancé jusqu'aux portes de Vienne, allait traiter souverainement des conditions définitives de la paix, de l'existence et de la distribution des Etats ; nulle puissance sur le continent européen n'égalait la sienne ; partout on attendait en silence l'usage qu'il allait en faire.

 

 

 



[1] 16 août 1796.

[2] Mémoires de Carnot.

[3] 3 mai 1796.

[4] 7 octobre 1796.

[5] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[6] 2 octobre 1796. — Milan.

[7] 19 octobre.

[8] 23 novembre 1796.

[9] 10 décembre 1796.

[10] 1er janvier 1797.

[11] Lettre de M. Cacault, 17 novembre.

[12] 16 janvier.

[13] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[14] 1er février 1797.

[15] 3 février 1797.

[16] Mémoires de Carnot.

[17] Judenbourg, 8 avril.

[18] 18 août.

[19] Mémoires de Carnot.

[20] Lettre du général Baraguey-d’Hilliers, 27 décembre.

[21] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[22] Lettre du 30 avril.