Proclamations à
l'armée d'Italie. — Marche de l'armée. — Relations avec Venise. — Blocus de
Mantoue. — Armistice avec Naples. — Entrée des Français à Bologne. —
Armistice avec le pape. — Occupation de Livourne. — Insurrection dans le
diocèse d'Imola. — Le général Würmser passe en Italie. — Levée du siège de
Mantoue. — Bataille de Castiglione. — Retraite de Würmser. — Marche de
l'armée française dans le Tyrol. — Bataille de Bassano. —Würmser s'enferme à
Mantoue. — Mouvements des armées sur le Rhin. — Armée de Sambre-et-Meuse. —
Armée de Rhin-et-Moselle. — Marche du général Jourdan. — Marche du général
Moreau. — Retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse. — Retraite de l'armée du
Rhin. Situation de l'Italie. — Négociations avec le pape. — Projets du
général Bonaparte sur l'Italie. — Nouvelles négociations avec Rome. — Les
Anglais quittent la Corse. — Nouvelle campagne contre les armées
autrichiennes. — Bataille d'Arcole.
Un
ordre du jour avait annoncé aux soldats de l'armée d'Italie la nouvelle
campagne qu'ils allaient entreprendre. — «
Vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin. Vous avez
culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre marche. Le Piémont s'est
livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est
à vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les ducs
de Parme et de Modène ne devront leur existence politique qu'à votre
générosité. L'armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve plus de barrière
qui la rassure contre votre courage. Le Pô, le Tessin, l'Adda, n'ont pu vous
arrêter un seul jour. Vous les avez franchis aussi facilement que l'Apennin.
Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la patrie ; vos
représentants ont ordonné une fête dédiée à vos victoires ; elle a été
célébrée dans toutes les communes de la République. Vos mères, vos sœurs, vos
épouses se réjouissent de vos succès et se vantent de vous appartenir. Oui,
soldats, vous avez tout fait, mais ne vous reste-t-il donc rien à faire ?
Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su
profiter de la victoire ? La postérité nous reprochera-t-elle d'avoir trouvé
Capoue dans la Lombardie ? Eh bien ! partons, nous avons encore des marches
forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des
injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile
en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, qui ont incendié nos
vaisseaux à Toulon, tremblent ; l'heure de la vengeance a sonné ! Mais que
les peuples soient sans inquiétude, nous sommes amis de tous les peuples, et
plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands
hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec
honneur les statues des héros, réveiller le peuple romain engourdi depuis
tant de siècles d'esclavage ; tel sera le fruit de nos victoires ; elles
feront époque dans la postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer
la face de la plus belle contrée de l'Europe. Le peuple français libre,
respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse. Vous
rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront, en vous montrant
: « Il était de l'armée d'Italie. » Ces
proclamations fameuses, lues aujourd'hui après plus d'un demi-siècle, lorsque
de si belles et grandes espérances ont été suivies de si cruels mécomptes,
lorsque les paroles retentissantes et déclamatoires ont perdu leur prestige,
avaient alors un tout autre effet. En réalité, elles s'adressaient, non point
tant aux soldats, simples dans leur courage et peu sensibles aux phrases qui,
en définitive, leur coûtent le sang ou la vie, qu'à l'opinion française
disposée toujours, et alors plus qu'aujourd'hui, à s'animer d'orgueil
national, à adorer la victoire et le succès ; c'était pour lui plaire que le
général Bonaparte écrivait ces pompeuses paroles. La France, en ce temps-là,
avait besoin de gloire, à défaut de repos et de bonheur ; l'expérience de
tant de révolutions ne l'avait pas encore vieillie ; elle était capable de
patriotiques émotions. D'ailleurs elle présageait par instinct que l'homme
qu'elle voyait grandir merveilleusement et tout à coup, deviendrait bientôt
l'arbitre de ses destinées. Lui-même,
à cette époque de sa vie, n'était pas étranger aux pensées de liberté et
d'affranchissement des peuples ; il avait été, comme toute sa génération,
accoutumé à recevoir, sous forme rhétorique ou théâtrale, les opinions que
propageaient la littérature et la philosophie ; il était encore sensible aux
grands mots. En outre, ainsi que tous les généraux et les officiers, il avait
la conscience de défendre l'indépendance de la patrie. En ce sens il était et
devait être persuadé qu'il combattait pour la bonne cause. A ses yeux et dans
le sentiment de l'armée française, les étrangers n'étaient pas seulement des
ennemis armés : la guerre de la Révolution avait un autre caractère ; elle ne
se faisait point pour élargir une frontière ou pour disputer une colonie. Les
coalisés voulaient imposer un gouvernement à la France, la livrer à la
contre-révolution, vaincre, non pas ses soldats, mais ses citoyens. Il
semblait donc que ce fût un combat à mort. De là
le langage révolutionnaire, injurieux, hors du droit des gens que le général
de l'armée d'Italie avait adopté à l'exemple de son gouvernement. Toutefois,
dans la conduite et dans l'action, il soumettait au contrôle de son bon sens
et de son habileté pratique les paroles officiellement solennelles de ses
proclamations. Dans ses menaces et dans son orgueilleuse assurance de la
victoire, il y avait même plus de calcul que de sentiment réel. Il voulait
faire peur à tous les princes italiens, afin de les soumettre sans avoir à
les combattre. Pendant
que le général Bonaparte se hâtait de réprimer l'insurrection de Pavie,
l'armée avait continué sa marche. Il la rejoignit au moment où elle entrait à
Brescia ; cette ville, qui comptait cinquante mille habitants, faisait
partie, depuis plus de trois siècles, des États que la république de Venise
possédait en terre ferme. Le sénat avait envoyé des provéditeurs au-devant de
l'armée française pour réclamer contre l'invasion du territoire d'une
puissance neutre ; cette protestation ne fut point écoutée ; il fut ordonné
que toutes les subsistances seraient fournies à l'armée, sauf à en acquitter
le prix plus tard. Une proclamation fut affichée dans la ville. Elle disait :
— « C'est pour délivrer la plus belle contrée de l'Europe du joug de fer de
l'orgueilleuse maison d'Autriche que l'armée française a surmonté tous les
obstacles. La victoire, d'accord avec la justice, a couronné ses efforts :
les débris de l'armée ennemie se sont retirés au-delà du Mincio ; l'armée
française passe pour les poursuivre sur le territoire de la république de
Venise ; mais elle n'oubliera pas qu'une longue amitié unit les deux
républiques. La religion, le gouvernement, les usages, les propriétés seront
respectés. Que les peuples soient sans inquiétude, la plus sévère discipline
sera maintenue. Fidèle dans le chemin de l'honneur comme dans celui de la
victoire, le soldat français n'est terrible que pour les ennemis de la
liberté et de son gouvernement. » L'armée
autrichienne commençait à recevoir des renforts, et l'armée française
comptait seulement vingt-sept mille hommes. Beaulieu avait son quartier
général sur la rive gauche du Mincio ; son but en ce moment était de
s'opposer à l'investissement de Mantoue, dont il augmentait chaque jour les
fortifications et les approvisionnements. L'armée
française manœuvrait de façon à menacer la droite des Autrichiens ; Beaulieu,
pour s'appuyer au lac de Garde, occupa Peschiera, qui est situé à l'endroit
où le Mincio sort du lac. C'était une ville vénitienne, mais comme les
Français étaient à Brescia et aussi à Crema et à Bergame, les autorités
vénitiennes ne pouvaient espérer que la neutralité serait respectée par les
Autrichiens. Ainsi
Beaulieu tenait la ligne du Mincio de Mantoue au lac de Garde et avait
surtout renforcé sa droite, supposant que l'armée française manœuvrerait pour
le tourner. Le général Bonaparte, qui avait cherché à lui donner cette idée,
déboucha le 30 mai au matin sur Borghetto, poste avancé du centre des
Autrichiens. Ce fut surtout un combat de cavalerie, le premier où la
cavalerie française, auparavant en si mauvais état, abordait avec avantage la
cavalerie autrichienne. Le général Murat obtint un plein succès. L'infanterie
qui défendait Borghetto ne résista point à une colonne de grenadiers
commandée par le général Gardanne ; le village fut emporté, mais les
Autrichiens, en se retirant, avaient brûlé le pont. Gardanne et ses
grenadiers se jetèrent à l'eau ; l'ennemi, se souvenant de la terrible
colonne de Lodi, abandonna Valeggio, qui est en face de Borghetto, le Mincio
entre deux. L'armée
française avait passé presque entièrement la rivière et se dirigeait vers
Peschiera ; une division autrichienne ayant entendu le canon, se porta sur
Valeggio, où se trouvait le général en chef avec un piquet d'escorte. Il eut
à peine le temps de monter à cheval et de sortir par le jardin, tandis que
ses gens fermaient la porte de la cour. La division Masséna s'était arrêtée à
Borghetto de l'autre côté du pont qui venait d'être rétabli ; elle accourut
et chassa les housards autrichiens. Ce fut alors, et pour éviter de
semblables surprises, que le général Bonaparte se donna sous le nom de guides
une garde formée d'hommes d'élite sous le commandement de Bessières, qui
depuis fut maréchal de France. Les
Autrichiens évacuèrent Peschiera, qui fut occupé par les Français. Le général
Bonaparte demanda aussitôt que l'arsenal lui fût livré. Le provéditeur
allégua la neutralité. La réponse fut dure ; l'entrée des Autrichiens dans la
ville, sans que la moindre résistance eût été essayée, fut qualifiée de
trahison. — « Je marche sur Venise pour en porter plainte au sénat, »
disait-il, et il continua sa marche jusqu'à Vérone. Ce sénat, qui était dans
l'impuissance de résister à une exigence quelconque, soit des Autrichiens,
soit des Français, et qui s'humiliait devant le vainqueur quel qu'il fût, se
hâta d'envoyer deux sages du conseil pour conjurer la colère du général
Bonaparte ; il renouvela ses plaintes et leur reprocha aussi l'asile accordé
à Monsieur, qui avait passé longtemps à Vérone, d'où il avait daté ses
royales proclamations, lorsqu'il était devenu roi après la mort de Louis
XVII. Le
Directoire avait autorisé le général à en agir ainsi avec les Vénitiens. «
Venise sera traitée comme une puissance neutre, mais ne doit pas s'attendre à
l'être comme une puissance amie ; elle n'a rien fait pour mériter nos égards.
» D'ailleurs
le général pouvait déjà prévoir que pour conclure la paix avec l'Autriche et
l'indemniser de tout ce qui lui serait ôté, ou bien pour soumettre toute
l'Italie à un grand remaniement, on serait amené à dépouiller ou même à
anéantir la république de Venise. Tel était le motif de la querelle qu'il
faisait aux Vénitiens. Sa colère était si bien une feinte qu'il écrivait en
même temps au Directoire : « Si votre projet est de tirer cinq ou six
millions de Venise, je vous ai ménagé exprès cette espèce de rupture. Si vous
avez des intentions plus prononcées, je crois qu'il faudra continuer ce sujet
de brouillerie, m'instruire de ce que vous voulez faire et attendre le moment
favorable que je saisirai selon les circonstances ; car il ne faut pas avoir
affaire à tout le monde à la fois. — La vérité sur l'affaire de Peschiera est
que Beaulieu les a trompés. Il leur a demandé passage pour cinquante hommes
et s'est emparé de la ville. » Il
continua à feindre une grande irritation sur l'hospitalité accordée à Louis
XVIII. «
J'arrive dans cette ville, écrivait-il de Vérone le 3 juin, pour en partir
demain matin ; elle est très-grande et très-belle ; j'y laisse une bonne
garnison pour me tenir maître des trois ponts qui sont ici sur l'Adige. Je
n'ai pas caché aux habitants que si le prétendu roi de France n'eût évacué
leur ville avant mon passage du Pô, j'aurais mis le feu à une ville assez
audacieuse pour se croire la capitale de l'empire français. » Or,
c'était deux mois auparavant, le 13 avril, que le sénat de Venise avait fait
signifier à Louis XVIII qu'il eût à sortir dans le plus bref délai des États
de la république. — « Je
partirai, avait répondu le roi, mais je demande qu'on me présente le livre
d'or où est inscrit le nom de ma famille ; je veux le rayer de ma main. Je
demande aussi qu'on me rende l'armure de mon aïeul Henri IV, dont en gage
d'amitié il avait fait présent à la république. » Le
sénat de Venise avait donc donné d'avance une preuve de sa timide déférence
pour le gouvernement français ; l'indignation du général Bonaparte n'était
pas réelle, d'autant qu'il n'ignorait point que si le prétendant avait pris
séjour à Vérone, c'était après une communication faite au comité de salut
public du temps de Robespierre, qui avait répondu que cet asile ne serait pas
considéré comme une violation de la neutralité. Mais, outre le projet de se
réserver des motifs de rupture et de rigueur, il convenait au général de se
montrer républicain et grand ennemi des royalistes dans les lettres ou
bulletins destinés à être publiés en France. Ainsi il terminait cette dépêche
par le paragraphe suivant : — « Les émigrés fuient de l'Italie ; plus de
quinze cents sont partis cinq jours avant notre arrivée. Ils courent en
Allemagne porter leurs remords et leur misère. » La
ligne de l'Adige était forcée. Beaulieu était contraint à se retirer sur le
Tyrol italien et laissait Mantoue sans autre défense que la forte garnison
qu'il y avait enfermée. Prendre Mantoue était maintenant l'indispensable
tâche de l'armée française. Cette ville est située au milieu de trois lacs
formés par les eaux du Mincio, devenues stagnantes et marécageuses dans la
plaine. Elle communique avec la terre ferme par cinq chaussées qui traversent
de vastes marais ; une seule de ces chaussées était alors fortifiée par une
citadelle à son débouché dans la plaine. Grâce à
l'activité des mouvements de l'armée française, il lui fut possible de
s'emparer de l'entrée des quatre chaussées non défendues à leur extrémité ;
mais c'était seulement un moyen de bloquer la ville, car y arriver par des
chaussées étroites, en s'y avançant à force ouverte, était une entreprise
impraticable. Ainsi
le siège de Mantoue ne fut d'abord qu'un investissement. Un corps de huit
mille hommes fut placé devant la forteresse qui gardait l'issue de la digue
du côté de Vérone ; les autres digues étaient occupées. Aucune
opération rapide, aucun grand résultat à atteindre soudainement n'occupait
plus le général Bonaparte. Il eut d'abord à réprimer, sinon des
insurrections, du moins les incursions de bandes qui s'étaient formées en
arrière de l'armée ; elles arrêtaient les convois, interceptaient les routes,
tuaient les soldats isolés, compromettaient les communications de l'armée.
C'était à Gênes qu'était le centre de tout ce mouvement ; le ministre
d'Autriche et une partie de l'aristocratie génoise s'employaient à enrôler
des prisonniers autrichiens échappés pendant qu'on les conduisait en France,
des déserteurs piémontais, des contrebandiers. Ils en formaient des
compagnies franches et les envoyaient sur les routes dans le Montferrat et
les fiefs autrichiens ; ce désordre avait pris la consistance d'une petite
guerre. Le colonel Lannes y fut envoyé avec douze cents hommes ; il brûla les
maisons des rebelles, fit prisonniers les principaux qui furent fusillés. Une
exécution pareille eut lieu aux environs de Tortone. Le village d'Arquata fut
rasé, ainsi que le château du marquis Augustin Spinola, qui passait pour le
principal auteur de cette rébellion ; quinze prisonniers furent fusillés
comme chefs de bandes. Le général Bonaparte écrivit au doge de Gênes pour se
plaindre de la conduite de son gouvernement, « qui ne prenait aucune mesure,
accordait asile aux assassins et semblait leur sourire par son silence. » — «
Je vous demande, disait-il, une explication catégorique. Pouvez-vous ou non
purger votre territoire des assassins qui le remplissent ? Si vous ne prenez
pas des mesures, j'en prendrai ; je ferai brûler les villes et villages sur
lesquels sera commis l'assassinat d'un seul Français. » — Il exigeait en même
temps que Girola, ministre d'Autriche, fût chassé de la ville de Gênes[1]. Pendant
que le général Bonaparte s'occupait ainsi à remettre le bon ordre dans les
territoires conquis, et à presser le siège de la citadelle de Milan, le
prince Belmonte Pignatelli fut envoyé par la cour de Naples pour demander un
armistice ; elle avait appris les progrès rapides de l'armée française, le
passage du Mincio et le combat de Borghetto, où la cavalerie napolitaine
avait été défaite et son commandant le prince Culto fait prisonnier ; elle
sut aussi qu'une colonne de l'armée française se mettait en marche pour
Bologne et les États pontificaux ; dès lors elle fut saisie d'épouvante et ne
songea plus qu'à obtenir la paix. Le
prince Belmonte était un homme aimable et spirituel ; il fit de son mieux
pour plaire au général Bonaparte et y réussit ; il lui parla des bonnes
dispositions de sa cour et spécialement de la reine Caroline, qui avait,
disait-il, beaucoup d'influence à Vienne. La négociation n'était pas
difficile, puisque le général Bonaparte pensait qu'un armistice avec Naples
aurait un avantage réel. Si le grand seigneur napolitain chercha à exercer
quelque séduction sur le général de la République par de flatteuses paroles,
le vainqueur de l'Italie ne fut pas en reste dans ce genre de conversation :
c'était une de ses habiletés. Il savait mieux que personne avoir, avec
quiconque lui plaisait ou pouvait lui être utile, le langage qui pouvait
étonner, persuader, séduire et donner confiance. Le prince Belmonte lui
parlait comme à un grand homme supérieur à la cause qu'il défendait et au
gouvernement qu'il servait : le général Bonaparte, à qui il convenait
beaucoup de ne point être regardé comme un révolutionnaire par les cours et
les cabinets de l'Europe, lui répondait : — « Croyez-vous que je me batte
pour ces gredins d'avocats. » L'armistice
fut signé à Milan le 5 juin, et le général Bonaparte écrivait le 7 la lettre
suivante au Directoire : — «
Vous trouverez ci-joint copie de l'armistice conclu entre les deux armées
française et napolitaine. — 1° Nous ôtons deux mille quatre cents hommes de
cavalerie à l'armée autrichienne et nous les plaçons dans un lieu où ils sont
à notre disposition ; — 2° nous ôtons aux Anglais cinq vaisseaux de ligne et
plusieurs frégates ; — 3° nous continuons à mettre la coalition en déroute. « Si
vous faites la paix avec Naples, la suspension aura été utile, en
affaiblissant tout de suite l'armée autrichienne. Si, au contraire, vous ne
faites point la paix, la suspension aura de même été utile, en ce qu'elle me
mettra à portée de faire prisonniers les deux mille quatre cents cavaliers
napolitains, et que le roi de Naples aura fait une démarche qui n'aura point
plu à la coalition. « Ceci
me porte à traiter la question militaire : pouvons-nous et devons-nous aller
à Naples ? Le siège du château de Milan et la garnison des places conquises
demandent treize mille hommes. La garde de l'Adige et des positions du Tyrol,
vingt mille hommes ; il me reste, y compris les renforts qui vont m'arriver,
six mille hommes. En eussions-nous vingt mille, il ne nous conviendrait pas
de faire vingt-cinq jours de marche dans les mois de juillet et d'août pour
aller chercher la maladie et la mort. Pendant ce temps-là Beaulieu repose son
armée dans le Tyrol, la renforce de secours qui lui arrivent tous les jours
et nous reprendrait dans l'automne ce que nous lui avons pris dans le
printemps. Moyennant cet armistice, nous sommes à même de dicter à Rome toutes
les conditions qu'il nous plaira. Déjà, en ce moment même, la cour de Rome
est occupée à faire une bulle contre ceux qui prêchent en France la guerre
civile sous prétexte de religion. Par la conversation que j'ai eue ce matin
avec M. d'Azara, ministre d'Espagne envoyé par le pape, il m'a paru qu'il
avait ordre de nous offrir des contributions. Je serai bientôt à Bologne.
Voulez-vous que j'accepte alors, pour accorder un armistice au Pape,
vingt-cinq millions de contributions, cinq millions de fournitures en
denrées, trois cents tableaux et des manuscrits, et que je fasse mettre en
liberté tous les patriotes arrêtés pour faits de révolution ? J'aurai le
temps de recevoir vos ordres là-dessus, puisque je ne crois pas être à
Bologne avant dix ou quinze jours. Je vous prie de rester persuadés que
lorsqu'une fois vous m'avez fait connaître vos intentions, il faudrait
qu'elles fussent bien difficiles pour que je ne puisse pas les exécuter. » Le
général Bonaparte se montrait ainsi convenablement respectueux pour son
gouvernement ; il n'en était pas moins vrai que ce qu'il avait décidé ou ce
qu'il semblait proposer était absolument nécessaire et ne pouvait être refusé
ni modifié par le Directoire. De la façon dont il faisait la guerre, elle
était essentiellement liée avec la politique. Il eût été absurde de ne point
approuver l'armistice avec Naples ; un traité de paix en était la suite. Les
choses allaient se passer de la même sorte avec Rome. Le
gouvernement pontifical, à la suggestion de l'Autriche, avait assemblé
quelques troupes ; on pouvait craindre, ou en faire le semblant, qu'un corps
de six mille Anglais vînt se joindre à cette peu redoutable armée. Le général
Augereau, avec sa division, passa le Pô le 14 juin ; en quatre jours, il
arriva à Bologne et à Ferrare ; il occupa ces deux légations qui faisaient
partie des États du pape. En même temps une autre colonne entra à Modène. Le
général en chef y arriva le 19 juin après avoir traversé Plaisance, Parme et
Reggio. Sa présence inspirait aux populations italiennes une effervescence
d'affranchissement et un espoir d'indépendance nationale, qu'il fut obligé de
modérer à Modène, dont le souverain venait de conclure un armistice. Le vieux
duc avait quitté ses États-, mais il avait laissé une régence qui, par son
obéissance et son empressement, s'efforça d'obtenir la bienveillance du
général Bonaparte. A
Bologne, tout se passa autrement : le général Augereau y était entré par le
fait de la guerre ; aucun armistice n'avait été conclu ; une garnison de
quatre cents hommes avait été faite prisonnière ; un cardinal, qui était
gouverneur, avait eu la permission de se rendre à Rome, mais sur parole. La
ville était donc une conquête occupée militairement. Le général Bonaparte
avait déjà sans doute arrêté dans son esprit que les légations seraient
retranchées définitivement de l'État pontifical. Ainsi il se comporta comme à
Milan et donna un plein essor à l'enthousiasme italien ; il fut surtout
manifesté par la haute aristocratie ; la joie de se trouver délivré de
l'administration cléricale était plus vive encore à Bologne que n'était en
Lombardie le contentement d'être affranchi de la puissance autrichienne.
L'entrée du général Bonaparte fut un triomphe, les premières familles de
Bologne, les Caprara, les Marescalchi, étaient à la tête de la députation du
sénat. Aldini, qui était l'avocat le plus distingué de la ville et qui
jouissait d'une grande considération, en faisait aussi partie. Jamais
révolution ne changea plus soudainement la physionomie d'un pays. Tout ce qui
n'était point prêtre se revêtait de l'habit militaire. Chacun des jours que
le général en chef passa à Bologne fut une fête ; le peuple s'enivrait de
contentement et d'espérance. Le bon ordre n'en fut pas moins maintenu. Le
respect fut gardé pour toutes les choses de la religion ; les couvents
n'éprouvèrent aucun mal, et l'état-major protégea même les jésuites. M.
d'Azara arriva en toute hâte à Bologne pour obtenir l'armistice que depuis
longtemps il engageait le Saint-Siège à demander. Le Directoire avait
autorisé le général en chef à traiter avec « le prince de Rome, » qu'il ne
pouvait se résoudre à nommer le pape. Les conditions furent moins dures
qu'elles n'avaient été annoncées dans la lettre du 7 juin. Vingt et un
millions de contributions en argent ou fournitures, cent tableaux au choix
des commissaires français : tel fut le prix de la rançon ; mais ce qui importait
le plus, ce qui rendait menaçante la négociation du traité définitif, c'était
l'occupation de Bologne et de Ferrare, et l'envoi d'une garnison à Ancône[2]. Le
général Bonaparte avait clairement expliqué comment les circonstances
militaires étaient telles qu'il ne pouvait entrer dans son esprit de marcher
sur Rome. Toutefois les philosophes et les fanatiques d'irréligion
éprouvèrent un vif mécontentement de cette politique de condescendance pour
le prince de Rome. Ils ne concevaient pas comment on pouvait préférer la
défaite de l'armée autrichienne et la marche triomphante des Français sur
Vienne à la gloire de ressusciter la liberté romaine et d'enlever la vierge
de Lorette. Pour
désarmer la colère des républicains, le général Bonaparte écrivait : —
« Parmi les tableaux, bustes et statues que Rome devra donner, nous
avons demandé nominativement les bustes de Junius et de Marcus Brutus. » Avant
de presser le siège de Mantoue et de reprendre l'agressive contre l'armée
autrichienne, en attendant les renforts qui lui étaient nécessaires, le
général avait encore, non pas une expédition à faire, mais plutôt une
exécution. Il avait promis au Directoire et il s'était proposé d'entrer à
Livourne pour fermer ce port au commerce anglais ; ce coup de main avait
aussi quelque importance pour reconquérir la Corse, où déjà des révoltes
avaient commencé, favorisées par le général de l'armée d'Italie ; il voulait
y envoyer des officiers et des munitions Il partit de Bologne le 25 juin,
passa l'Apennin et s'arrêta à Pistoïa, chez l'évêque, ce qui fut
très-remarqué. Le
grand-duc de Toscane était le premier prince souverain d'Europe qui eût
conclu un traité avec la République française ; il n'existait pas un grief
contre lui : Manfredini, son premier ministre, se rendit au quartier général.
C'était un de ces Italiens éclairés, plus ou moins pénétrés des idées
philosophiques du XVIIIe siècle, qui avaient à cette époque imprimé un
caractère libéral et régulier à l'administration de quelques États italiens[3] ; il avait été précepteur du
grand-duc et de l'archiduc Charles. C'était
à de semblables négociateurs que le général Bonaparte aimait à avoir affaire
; il leur présentait si bien ses actes et ses projets comme raisonnables et
nécessaires ; il les leur exposait avec tant de franchise qu'il les amenait à
son avis et les faisait convenir qu'il ne pouvait agir autrement. Il rassura
donc Manfredini et lui persuada que les Français avaient à cœur de cultiver
l'amitié du grand-duc., mais que l'expédition de Livourne était réellement
indispensable. Il
arriva de cette confidence que les négociants anglais furent prévenus à temps
et que tous leurs bâtiments sortirent et allèrent se réfugier dans les ports
de Corse ; de sorte que les commissaires Salicetti et Garrau, - qui s'étaient
joints à la division d'avant-garde commandée par le général Murat, ne
trouvèrent plus les riches cargaisons sur lesquelles ils comptaient. Ce
contre-temps parut sans doute moins grave au général Bonaparte. Le résultat
important à ses yeux, c'était de fermer l'Italie aux Anglais : en plaçant une
garnison à Ancône, en leur interdisant Livourne, ils n'avaient plus sur la
côte orientale non plus que sur la côte occidentale un seul port qui leur fût
ouvert. Il prétendit que Spanocchi, commandant de Livourne, était dévoué aux
Anglais ; il le fit arrêter et conduire à Florence. Il réunit quelques
centaines de Corses réfugiés et disposa tout de manière à donner à
l'insurrection assez de force pour chasser les Anglais : tel était pour lui
le but de l'expédition. D'ailleurs les commissaires pouvaient se consoler
d'avoir manqué la saisie des cargaisons, en confisquant les marchandises
anglaises dans les entrepôts et les magasins ; on s'empara d'une valeur
d'environ douze millions. Le
grand-duc ne pouvait avoir nul recours contre cette violation du droit des
gens, elle lui avait été annoncée par une lettre du général Bonaparte datée
de Pistoïa qui lui avait été remise au moment où les troupes françaises
entraient déjà à Livourne. Les termes de cette communication étaient
convenables et ménagés. — « Le ministre de votre altesse royale à Paris
a été obligé de convenir qu'il était impossible à votre altesse royale de
réprimer les Anglais et de maintenir la neutralité du port de Livourne. La
division de l'armée qui entrera dans cette ville se conduira d'après les
principes de neutralité que nous venons maintenir. — Je suis chargé d'assurer
votre altesse royale du désir qu'a le gouvernement français de voir continuer
l'amitié qui unit les deux États. » Le
grand-duc, en se plaignant, eût sans doute aggravé le mal ; suivant les
conseils de Manfredini, il ne fit entendre aucune réclamation et changea même
son ministre des affaires étrangères, qui passait pour peu favorable aux
Français ; le savant Fossombroni dont les opinions étaient fort différentes
le remplaça. Le
général Bonaparte se rendit à l'invitation du grand-duc qui l'avait engagé à
lui faire une visite ; il arriva sans escorte et descendit chez le ministre
de France où l'attendait un bataillon des gardes du prince comme garde
d'honneur. Le grand-duc lui donna un dîner splendide et le conduisit lui-même
dans la galerie pour lui montrer les chefs-d'œuvre qui ne devaient pas tarder
beaucoup à lui être enlevés. Tout se passa avec une bienveillante courtoisie
entre le prince et le général. Les ministres toscans convinrent que les
Anglais étaient d'une exigence arrogante et s'étaient rendus pour ainsi dire
maîtres de Livourne. De son
côté, le général Bonaparte ne manqua point aux ménagements qu'il avait promis
: l'occupation de Livourne n'entraîna aucun des désordres de la guerre, les
troupes françaises ne s'approchèrent point de Florence et observèrent la plus
stricte discipline. Le
grand-duc avait cru devoir inviter aussi le commissaire Salicetti :
assurément c'était pousser loin la crainte de se brouiller avec la République
française. Le neveu de Marie-Antoinette aurait pu se dispenser de faire
asseoir à sa table un des juges de Louis XVI ; mais Salicetti, en républicain
farouche, ne voulut pas se rendre à cette invitation. Compatriote du général
Bonaparte, il ne résistait guère à ses volontés ; il était pourtant fort
scandalisé des égards et des relations courtoises que le chef d'une armée
républicaine entretenait avec le prince, de sa familiarité avec les grands
seigneurs et les aristocrates, et aussi de la protection accordée au clergé. L'autre
commissaire, Garrau, comme Salicetti ancien conventionnel, s'en expliquait
plus hautement encore et blâmait sans nulle réserve la conduite du général. En
même temps ces deux hommes, loin de se conformer aux intentions et aux
promesses du général en chef, agissaient d'une façon tyrannique et arbitraire
; leur dureté envers les négociants de Livourne troublait le commerce de
toute l'Italie. Peut-être étaient-ils encouragés par la correspondance du
Directoire, où la majorité devait être de leur avis. Le général s'en plaignit
vivement[4]. « Après
mon départ, une nuée d'agioteurs génois est venue pour s'emparer des
richesses que renferment les magasins anglais, portugais et russes que
j'avais fait mettre sous le scellé. On a dérangé les mesures que j'avais
prises. On a substitué au citoyen Belleville, homme fort estimable, que
j'avais chargé de surveiller cette opération, des commissions où chacun
dilapide à l'envi. Nous passons pour des Vandales, et l'opinion populaire,
qui nous était favorable à Gênes et à Livourne, se tourne contre nous. « Notre
conduite politique envers la Toscane n'est pas meilleure. Je m'étais bien
gardé de faire aucune proclamation, et j'avais expressément défendu qu'on fît
aucun acte de gouvernement. Vous verrez par la proclamation ci-jointe qu'on
fait peu de cas de mes ordres. Chasser les émigrés de Livourne par une
proclamation est une mesure aussi inutile qu'impolitique. Il y a très-peu
d'émigrés à Livourne ; le grand-duc a donné l'ordre de les chasser. Il eût
été plus simple d'en faire arrêter trois ou quatre par les autorités du pays.
Le peu qui reste se serait sauvé. Cette proclamation, où l'on s'attribue une
juridiction sur un territoire neutre, est d'un très-mauvais effet. « Dans
la position actuelle de l'Italie, il ne faut nous faire aucun nouvel ennemi
et attendre la décision de la campagne pour prendre un parti conforme aux
vrais intérêts de la République. En attendant, je désirerais qu'on ne se
permît aucune menace, ni aucun propos à Livourne contre la cour de Toscane. Les
moindres de vos paroles et de celles de vos commissaires sont épiées et
rapprochées en y attachant une grande importance ; mais l'on croit toujours
être ici dans les couloirs de la Convention. » C'était
uniquement la politique qui dictait au général Bonaparte ces égards pour les
princes, ces scrupules sur le droit des gens et cette fidélité aux promesses.
Dans la même lettre où il réclamait une meilleure conduite des commissaires,
il indiquait d'avance que le grand-duc devait être dépouillé de ses États,
dès qu'une complète victoire laisserait l'Italie à la disposition du
gouvernement français. Sur un
bruit qui avait couru que l'empereur François était malade et en danger de
mort, le Directoire écrivait au général Bonaparte[5] : « Le grand-duc de Toscane est
héritier du trône impérial. Il n'hésitera point à se rendre à Vienne aussitôt
après la mort de son frère. Il s'agira alors de l'enlever comme ennemi de la
République et d'occuper militairement la Toscane. » Le 11 août, le général
Bonaparte, dans une lettre adressée à M. Miot, ministre de la République à
Florence, tout en lui rappelant combien il était important de ne rien faire
qui pût indisposer le grand-duc, lui parlait de la maladie de l'empereur et
ajoutait : — « Vous savez combien il est essentiel que je sois instruit du
moment où le grand-duc se mettrait en route pour Vienne. » Ainsi quels que
fussent ses desseins, il ne les soumettait pas au sens moral, mais il les
subordonnait au calcul et n'entendait point qu'on le troublât dans les
mesures d'ordre et de convenance qu'il voulait prendre. — « Je
vous prie, écrivait-il au commissaire Garreau, de vous restreindre désormais
dans les bornes des fonctions qui vous sont prescrites ; sans quoi je me
trouverai obligé de mettre à l'ordre de l'armée qu'il est défendu
d'obtempérer à vos réquisitions. Nous ne sommes tous que par la loi. Celui
qui veut usurper des fonctions qu'elle ne lui accorde point n'est pas
républicain. « Quand
vous étiez représentant du peuple, vous aviez des pouvoirs illimités ; tout
le monde vous obéissait ; aujourd'hui vous êtes un commissaire du
gouvernement ; une instruction positive a réglé vos fonctions : tenez-vous-y.
Je sais bien que vous répéterez le propos, « que je ferai comme Dumouriez. »
Il est clair qu'un général qui a la présomption de commander l'armée que le
gouvernement lui a confiée, sans un arrêté des commissaires, ne peut être
qu'un conspirateur. » En
quittant Florence, le général retourna à Bologne ; une insurrection avait
commencé dans les campagnes entre Bologne et Ravenne. La petite ville de Lugo
était au pouvoir d'une bande nombreuse de paysans. Ces désordres avaient
surtout éclaté dans le diocèse d'Imola. L'évêque était alors Barnabé
Chiaramonte, qui depuis fut le pape Pie VII. Il commença dès lors cette vie
de soumission et de sacrifices consentis dans l'espérance d'obtenir paix et
protection pour l'Église ; condescendance qui devait, à la dernière
extrémité, se changer en une sainte résistance contre la plus indigne
persécution. Il envoya un grand vicaire à Lugo afin d'apaiser la sédition. Il
publia un mandement sur les textes : « Rendez à César ce qui est à César. —
Celui qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu. — Rendez à chacun
ce qui lui est dû : la crainte à qui vous devez de la crainte. » Ni le
mandement, ni la mission du grand vicaire ne réussirent à calmer les paysans
; une brigade de l'armée française triompha facilement de leur résistance :
la ville fut prise de vive force et livrée au pillage. Après
quelques jours passés à Bologne pour y établir une administration régulière
et mettre à profit l'élan public vers la liberté, le général retourna à Milan
afin d'y accomplir une semblable tâche ; le château venait enfin de capituler
après une défense énergique ; il en avait reçu la nouvelle précisément
pendant qu'il était chez le grand-duc. Mais le
moment approchait où la guerre allait reprendre une nouvelle activité et
demander à l'armée de plus grands efforts de courage et de fermeté, et de
plus belles inspirations au génie du capitaine qui l'avait accoutumée à la
victoire. Pendant
le voyage que le général en chef venait de faire en Italie, l'investissement
de Mantoue avait continué, les sorties des assiégés avaient été repoussées. Le
général Masséna, dont le quartier général était à Bassolengo, avait défendu
les routes qui descendent du Tyrol en suivant les deux rives du lac de Garde,
contre les attaques des avant-postes autrichiens et avait gardé les passages
de l'Adige. Ni l'une ni l'autre des deux armées n'était en position ni en
état d'entreprendre une grande opération. Cependant
en apprenant de jour en jour les déplorables nouvelles de son armée, chassée
de l'Italie, affaiblie, découragée et presque détruite, la cour de Vienne ne
s'était point abandonnée au désespoir ; la consternation fut grande, mais
cette puissante monarchie avait plus de ressources et plus d'énergie que n'en
pouvait avoir le roi de Sardaigne. Si des
conseillers sages et prudents, tels que le comte de Colowrath, se hasardaient
à proposer une tentative de négociation, il leur était répondu « qu'il était
impossible de traiter sans l'Angleterre et qu'assurément on n'obtiendrait pas
son adhésion ; que d'ailleurs, avant de se résoudre à la paix, il serait
indispensable, pour ne point subir des conditions trop rudes, de faire encore
des démonstrations de force ; les finances épuisées n'en donnaient pas les
moyens, et sans les subsides de l'Angleterre on ne pourrait faire face aux
dépenses. Ne venait-on pas aussi de se lier par un traité avec l'empereur de
Russie ? Ainsi il fallait donc tenter encore avec courage la fortune des
batailles. » Mais
pour mettre à exécution cette détermination, il paraissait nécessaire de
changer les plans de campagne qui avaient été conçus. Les succès que le
général Clairfayt avait obtenus sur les rives du Rhin, le mauvais état où
l'on supposait que se trouvaient les armées de Jourdan et de Moreau, avaient
décidé le conseil aulique à porter sur ce théâtre les principales forces de
l'Autriche. L'archiduc
Charles avait été revêtu du commandement que venait de quitter, par
démission, le général Clairfayt ; celui que toute l'Allemagne appelait son
sauveur, était tombé dans la disgrâce du conseil aulique ; on le blâmait de
ne pas avoir assez profité de ses victoires, d'avoir conclu l'armistice, qui
avait été une volonté, non pas de lui, mais du cabinet impérial ; on le
trouvait trop indépendant : il commençait l'exécution de ses projets sans les
soumettre au conseil aulique ; il voulait avoir sous ses ordres le général Würmser
et commander en chef les deux armées du Rhin. Ainsi fut contraint de se
retirer le général en qui l'opinion publique, et peut-être l'empereur,
avaient le plus de confiance. Plus tard, on lui reprocha aussi d'avoir
indiqué pour le commandement de l'armée d'Italie, Beaulieu, son compatriote
belge et son ami. La fortune de la guerre avait en effet prononcé que ce
choix était malheureux. Ainsi
on ne pensa point à le remplacer par Clairfayt. Il fut décidé que la guerre
serait seulement défensive sur le Rhin ; que trente mille hommes seraient
retirés des armées d'Allemagne pour passer à l'armée d'Italie, et qu'elle
serait commandée par le vieux général Würmser, qui était pourtant plein
d'ardeur et d'activité. Le mois
de juin et une partie du mois de juillet se passèrent avant que le général Würmser
eût réuni, dans le Tyrol allemand, la nouvelle armée qu'il allait amener en
Italie. Si, comme le projet en avait été convenu, les armées françaises
étaient entrées en campagne et avaient passé le Rhin au mois d'avril, le
général Moreau aurait pu empêcher ou gêner le mouvement des Autrichiens et
leur passage dans le Tyrol. Würmser eut - donc tout loisir pour rassembler
une armée que les informations parvenues au général Bonaparte évaluaient à
quatre-vingt mille hommes, en y comprenant la garnison de Mantoue, ce qui
restait de l'armée de Beaulieu, et dix mille hommes laissés dans le Tyrol
allemand. L'armée française n'avait pas plus de quarante mille hommes. Après
avoir, pendant quelques jours, établi son quartier général à Trente, Würmser
commença son mouvement le 29 juillet ; il avait divisé son armée en trois
corps, agissant séparément, de manière à envelopper l'armée française et à
couper toutes les communications avec sa ligne de retraite. Le premier corps
suivait la vallée de l'Adige pour s'emparer de Vérone ; le second et le plus
considérable, commandé par Würmser en personne, devait marcher entre l'Adige
et le lac de Garde ; le troisième, qui formait la droite de l'armée
autrichienne, était dirigé par la route qui descend des montagnes et sur
Brescia, et allait se placer ainsi entre l'armée française et Milan. Le
général Bonaparte quitta cette ville en toute hâte et porta son quartier
général à Castel Nuovo, non loin de Vérone et à portée des montagnes qui
encadrent le lac de Garde. Le
général Joubert, qui occupait la Corona, poste avancé de la division Masséna,
résista toute la journée du 29 et se replia sur Rivoli, plateau élevé entre
le rivage oriental du lac et l'Adige. Toute
l'armée autrichienne était en mouvement. Déjà les hauteurs qui dominent
Vérone étaient occupées. Le 30, au matin, la nouvelle arriva qu'une colonne
autrichienne était entrée sans résistance à Brescia, où étaient établis les
magasins et les hôpitaux de l'armée. En même temps un autre corps autrichien,
descendant par la rive occidentale du lac, attaquait le fort de Salo, défendu
par quinze cents hommes. Des courriers se faisaient voir sur toutes les
routes, publiant que l'armée française était cernée par deux armées
autrichiennes. Le
général Bonaparte comprit aussitôt le plan de Würmser ; il résolut de réunir
toutes ses forces et de se porter successivement sur les corps autrichiens,
qui pour l'envelopper s'étaient séparés de manière à ne point s'appuyer les
uns sur les autres. A l'instant même il leva le siège de Mantoue. De cette
façon il s'assurait l'avantage du nombre contre chacune des fractions d'un
armée à peu près double de la sienne. On brûla les affûts de l'artillerie de
siège, ainsi que les plateformes des batteries ; on jeta les poudres à l'eau
; on enterra les boulets, on encloua les canons ; l'armée de siège était
entièrement disponible le 31 juillet au soir. Le
général marcha d'abord contre la droite autrichienne qui, s'étant avancée
jusqu'à Brescia, était la plus engagée. Il fit d'abord débloquer la citadelle
de Salo, où la garnison tenait depuis quarante-huit heures et avait repoussé
cinq assauts ; les assiégeants, surpris, perdirent leurs canons, des drapeaux
et des prisonniers. En même temps un combat plus important s'engagea à Lonato
; une division autrichienne y avait pris position pour s'assurer le passage
du Mincio et pour opérer la jonction de l'aile droite avec Würmser. Le
général en chef dirigea lui-même l'attaque à la tête d'une brigade ; elle fit
des prodiges de valeur. Les Autrichiens furent mis en déroute et furent ainsi
écartés de la route qu'ils voulaient suivre. Pendant
ce temps-là, Würmser avait passé l'Adige et occupé l'espace qui sépare cette
rivière du Mincio. Il avait envoyé deux divisions vers Borghetto, où, selon
ses calculs, devait être opérée la jonction avec sa droite. De sa personne,
il avait marché sur Mantoue afin de faire lever le siège ; il ne trouva
devant la place que des tranchées désertes, des batteries démontées et tous
les débris que les Français avaient laissés en se retirant. La précipitation
que semblait indiquer ce qu'il voyait autour lui, le confirma dans la pensée
que l'armée française se retirait épouvantée. Cependant
les divisions françaises se repliaient sur le quartier général pour être sous
la main du général en chef et agir en masse. Masséna, après avoir arrêté
pendant vingt-quatre heures la marche de Würmser, avait repassé le Mincio, en
laissant son arrière-garde pour la défense de Peschiera et de la rive droite. Augereau,
de son côté, était arrivé par Borghetto ; il avait coupé le pont et laissé
des postes sur la rive droite. Le 1er
août, à dix heures du matin, le général en chef entrait à Brescia avec les
divisions de Masséna et d'Augereau et en chassait les Autrichiens qui
n'avaient pas eu le temps de s'y établir ; leur droite se retira non sur le
corps d'armée, mais vers les montagnes par la route qu'elle avait suivie pour
arriver à Brescia, route déjà coupée par une division française. Les arrière-gardes
laissées par Augereau et Masséna pour défendre le Mincio, pouvaient retarder,
mais non empêcher le passage ; elles se replièrent sur Lonato, que les
Autrichiens réussirent à occuper, après avoir obtenu un avantage marqué sur
une des divisions de Masséna. Würmser
n'était pas encore revenu de son excursion sur Mantoue. Le corps d'armée de
sa droite, chassé de Brescia, était en pleine retraite ; ainsi les Français
se trouvaient en force suffisante. Le général en chef se mit à la tête des
troupes et enfonça le centre des Autrichiens. Leur aile droite qui s'était
étendue afin de rejoindre le corps sorti de Brescia, rencontra la division
française qui coupait cette route ; tournée de tous côtés, elle mit bas les
armes. En même
temps, la gauche autrichienne perdit la position de Castiglione, après une
glorieuse bataille qui fit grand honneur à Augereau. Elle fut livrée le 3
août. Würmser
arriva de Mantoue, le soir, lorsqu'il n'était plus temps de prendre part à
l'action ; il passa la journée du 4 à rassembler tous ses corps, à tout
disposer pour une bataille. Son armée était formidable et présentait au moins
vingt-cinq mille combattants. Le
général Bonaparte jugea qu'une grande et décisive affaire allait se passer à
Castiglione où Augereau eut ordre de se retrancher ; il se tint avec son
état-major à Lonato, où il se trouvait au centre de ses divisions qu'il était
si important de réunir. La
campagne située entre Brescia et la rive occidentale du lac de Garde était en
ce moment parcourue par des colonnes autrichiennes, séparées les unes des
autres, ignorant quelles routes elles pouvaient suivre sans rencontrer des
divisions françaises, et n'ayant aucune connaissance précise de la position
des deux armées ; elles étaient poursuivies et à chaque instant on leur
faisait des centaines de prisonniers. Une de
ces colonnes errantes, informée par des paysans qu'il n'y avait à Lonato que
douze cents Français, espéra se frayer par là un chemin vers le Mincio et
rejoindre l'armée de Würmser. Un
parlementaire se présenta à Lonato et somma les Français de se rendre :
c'était au général en chef qu'était adressée cette injonction. Il ne se
méprit pas un instant, assuré que ce ne pouvait être qu'une troupe égarée et
cherchant un passage ; il fit monter à cheval son nombreux état-major. On
amena le parlementaire qui, lorsque ses yeux furent débandés, se trouva en
face de tout l'appareil et le mouvement d'un grand quartier général. — «
Allez dire à votre général, lui dit le général Bonaparte, que je lui donne
huit minutes pour poser les armes. Il est au milieu de l'armée française ;
passé ce temps-là, il n'a rien à espérer. » Harassés,
errants depuis trois jours, incertains, stupéfaits, ces quatre ou cinq mille
hommes posèrent les armes. Voilà en quel état se trouvait l'armée
autrichienne cinq jours après l'ouverture de cette campagne, commencée en
proclamant que l'Italie serait encore une fois le tombeau des Français. Toutefois,
cette lutte, ce continuel combat n'était pas encore terminé. La journée du 8
août décida le sort des deux armées. Les Français étaient, malgré tant de
fatigues, pleins d'ardeur et de courage ; les Autrichiens n'étaient plus
animés de confiance et d'espoir. La bataille de Castiglione ne fut pas un
instant douteuse. L'armée française feignit d'abord un mouvement de retraite,
mais lorsque les Autrichiens se furent avancés, une division, commandée par
le général Fiorella, qui avait marché toute la nuit, arriva à l'improviste
sur la gauche des ennemis et y jeta quelque désordre : ce fut le signal d'une
attaque générale. Elle eut un plein succès sur tous les points. L'armée de
Würmser se retira en désordre sur la rive gauche du Mincio, et peu s'en fallut
que lui-même ne fût pris par la cavalerie légère. Le
Mincio fut de nouveau passé par l'armée française à Peschiera, où une faible
garnison avait su se maintenir. Le général Bonaparte rentra le 7 à Vérone. Les
deux rives du lac de Garde furent occupées ; la flottille autrichienne avait
été brûlée pour ne pas tomber aux mains des Français. Würmser
se retira à Roveredo et à Trente ; il ramenait une armée diminuée de moitié
et découragée. Du 29 juillet au 12 août, les Français avaient fait quinze
mille prisonniers, et pris soixante et dix pièces de canon et neuf drapeaux.
Le seul avantage que l'Autriche recueillait du grand effort qu'elle avait
tenté était d'avoir ravitaillé Mantoue. Le siège était à recommencer et les
Français ne pouvaient avancer tant qu'ils n'auraient pas pris cette ville qui
renfermait une armée. Les
ouvrages des assiégeants avaient été détruits, les canons et les munitions
qu'ils avaient abandonnés étaient maintenant entrés dans la place. Il n'y
avait aucun moyen de reprendre le siège. La saison des fièvres, si funeste
dans ce pays marécageux, allait commencer ; l'ouverture de la tranchée et les
remuements de terre auraient augmenté les ravages de l'épidémie. Le général
se contenta d'un blocus étroitement resserré et protégé par des redoutes. Aucune
opération active n'était praticable. — « Nous avons à l'armée vingt mille
malades, écrivait-il au Directoire ; il n'en meurt par jour que quinze ou
vingt, mais au mois de septembre les fièvres deviendront plus dangereuses. » Ainsi,
pour continuer la guerre ; il était indispensable que l'armée d'Italie reçût
de puissants renforts. Le général se plaignait de ne pas voir arriver ceux
qu'on lui avait promis et qu'on pouvait sans nul inconvénient tirer de
l'armée de l'ouest ; on devait s'attendre à voir descendre en Italie une
nouvelle armée autrichienne ; rien n'annonçait une pacification. Les princes
d'Italie eux-mêmes avaient conçu de l'espoir au moment où l'armée française
semblait en péril et ils comptaient encore sur la possibilité d'une
délivrance. D'autre part, les armées françaises avaient passé le Rhin ; elles
avaient obtenu des succès que pouvait rendre plus faciles l'affaiblissement
des armées autrichiennes en Allemagne, diminuées par les détachements
nombreux envoyés au général Würmser : — « Nous attendons la première
nouvelle du général Moreau pour nous avancer dans le Tyrol, » écrivait
le général Bonaparte, en rendant compte de sa situation. Il était obligé
d'attendre, en se préparant à déployer, quand le moment serait venu, sa
prodigieuse activité. Au
commencement de septembre, lorsqu'il était complétement maître de tout le
pays renfermé dans l'Adige, le Mincio et le Pô, hormis de Mantoue qui était
bloqué ; lorsqu'il occupait avec le gros de son armée les deux rives du lac
de Garde et les premiers défilés du Tyrol, il prit l'initiative et mit ses
divisions en mouvement ; les unes remontaient aux défilés du Tyrol par la
route de Brescia à Trente, sur la droite du lac ; les autres suivaient le
chemin de Vérone à Trente, le long de la rive gauche de l’Adige. Le 4
septembre, l'armée française, après avoir forcé les avant-postes ennemis sur
les deux routes, se trouva réunie devant Roveredo ; elle y entra après un
combat où l'attaque avait été impétueuse et la résistance obstinée ; le 5
septembre elle était à Trente. Le
général Bonaparte, en commençant cette campagne, n'avait pas déterminé la
route qu'il aurait à suivre après avoir pénétré dans le Tyrol ; en continuant
à s'avancer dans la même direction, il pouvait espérer d'agir de concert avec
l'armée du général Moreau, qui y entrait par la Bavière. En se bornant à
contenir les Autrichiens, il se serait étendu à droite, aurait envahi tout
l'État de Venise et poussé jusqu'à Trieste, riche et importante capture. Il
avait quelquefois pensé à ce second projet et en avait même, par hypothèse,
entretenu le Directoire : les mouvements de Würmser devaient décider les
siens. A peine
arrivé à Trente, le général Bonaparte sut ce qu'il avait à faire. Würmser ne
s'était point trouvé au combat de Roveredo ; avec la plus grande partie de
ses forces, il avait suivi la vallée de la Brenta, puis, ayant ainsi tourné
la droite de l'armée française, il marchait vers l'Adige ; son avant-garde se
présentait le 7 septembre devant Vérone. Le
général Bonaparte prit aussitôt la, route que venait de suivre Würmser. Le
temps pressait : pour atteindre l'ennemi au débouché de la vallée de la
Brenta, à Bassano, il fallait faire en deux jours vingt lieues dans un pays
de montagnes. Le 7, au milieu du jour, il rencontra l'arrière-garde de Würmser
à Primolano, dans un étroit défilé dont il força le passage après un combat
où la division autrichienne fut si vivement attaquée qu'elle posa les armes
presque tout entière, et perdit artillerie, drapeaux, équipages. A la nuit,
l'armée française bivouaqua dans le village de Cismone. Le général Bonaparte
y établit son quartier général, sans suite, sans équipages, mourant de
lassitude et de faim ; un soldat partagea avec lui sa ration de pain. Pendant
cette même journée, le général Mezzaro attaquait Vérone, où le général
Kilmaine l'attendait. Une batterie de trente canons mitrailla les
assaillants. Les Autrichiens se retirèrent ; leur général envoya demander des
renforts à Würmser, qui en même temps lui ordonnait de se replier sans nul
retard sur Bassano. Il était trop tard : l'armée française avait déjà
remporté une victoire complète ; à trois heures, elle entrait à Bassano ayant
fait six mille prisonniers, et pris huit drapeaux, trente-deux pièces de
canon, deux équipages de pont et un grand nombre de voitures chargées et
attelées. Würmser
n'avait pas à choisir la route qu'il aurait à prendre. Il ne pouvait plus se
retirer sur la Piave pour y défendre l'accès du Frioul et les chemins qui
conduisent d'Italie à Vienne dans cette région où les Alpes sont abaissées.
Il lui fallait se borner à porter encore une fois du secours à Mantoue. Il se
retira sur Vicence et y retrouva la division qu'il avait envoyée contre
Vérone. Il n'avait plus aucune communication ni avec le Tyrol, ni avec
l'Allemagne. Il lui restait, de sa nombreuse armée, environ seize mille
hommes découragés ; les Français s'attendaient à le voir capituler et poser
les armes. L'énergique
vieillard n'était ni désespéré ni abattu ; il avait encore six mille hommes
d'excellente cavalerie. Il profita de la rapidité de leurs mouvements pour
surprendre un passage de l'Adige à Legnago. Les Français le poursuivaient,
mais leurs détachements n'étaient point assez nombreux pour l'arrêter. Il
rencontra à Cerca une faible avant-garde qui ne pouvait lui résister ; il la
dispersa et fit quatre cents prisonniers. A ce même instant arrivait le
général Bonaparte ; il n'eut que le temps de tourner bride. Würmser en fut
aussitôt informé et le fit poursuivre dans toutes les directions,
recommandant qu'on le lui amenât vivant. Culbutant
ainsi les détachements ou les postes qui ne pouvaient lui opposer une
résistance efficace, il arriva devant Mantoue. Avant de s'y enfermer, dès
qu'il eut fait sa jonction avec la garnison, se trouvant ainsi à la tête de
vingt-cinq mille hommes, il reprit bon espoir et essaya de tenir la campagne.
Le 19 septembre, il livra une bataille à Saint-Georges presque sous les murs
de la ville et perdit trois drapeaux, onze pièces de canon et trois mille
prisonniers ; puis, il se répandit dans le pays qui sépare Mantoue de la rive
gauche du Pô. Il jeta un pont et fit entrer des convois de vivres dans la
place. Enfin, après avoir encore tenté un combat pour se frayer une route
vers l'Adige, espérant y trouver passage, il s'enferma dans Mantoue avec les
restes de son armée. Une de ses divisions était restée à la défense du Tyrol
; une autre était dans le Frioul. Au
commencement d'octobre, la ville se trouva de nouveau cernée. L'armée
française, dans les trois semaines de cette campagne où elle avait parcouru
tant de distances et livré tant de com bats, était diminuée de quatorze cents
prisonniers, dix-huit cents tués, quatre mille cinq cents blessés. Elle
avait grand besoin de repos. Les troupes employées au blocus de Mantoue n'en
trouvèrent d'abord pas beaucoup ; cette nombreuse garnison tenta de
fréquentes et fortes sorties. Leur mauvais succès et les maladies calmèrent
son ardeur ; il y avait un très grand nombre de malades et trente mille
bouches à nourrir. On aurait donc pu espérer qu'elle tarderait peu à
capituler ; mais le vieux maréchal avait eu la prévoyance d'y accumuler
d'immenses provisions pendant les deux levées du siège ; en outre, il fit
saler presque tous les chevaux de sa cavalerie. Ces précautions et sa ferme
constance devaient prolonger longtemps le siège. Mantoue était destinée à
être encore le lieu décisif où le sort de la guerre prononcerait entre deux
vaillantes armées, entre deux grandes puissances. Elles
combattaient aussi sur un autre théâtre. Bien que les armées du Rhin
n'eussent pas accompli le projet difficile à réaliser qui avait d'abord été
conçu ; bien que leurs opérations restassent sans rapport direct avec la
marche de l'armée d'Italie, elles avaient exercé une influence heureuse sur
la guerre, en ne permettant pas à l'Autriche de porter toutes ses forces sur
le point où elle était le plus menacée ; elles avaient aussi gagné leur part
de gloire. Pendant
l'armistice, les forces autrichiennes avaient continué à être divisées en
deux armées ; Würmser avait eu son quartier à Manheim ; Clairfayt à Mayence, où
il fut remplacé par l'archiduc Charles. — L'armée de Rhin-et-Moselle, opposée
à Würmser, d'abord commandée par Pichegru, avait Moreau pour général en chef.
L'armée de Sambre-et-Meuse était sous les ordres de Jourdan. Le
mauvais état des armées, la nécessité de ne point s'exposer à de nouveaux
revers en ne les pourvoyant pas de tout ce qui leur était nécessaire, peut
être aussi quelque indécision dans le Directoire, retardèrent la reprise des
hostilités sur le Rhin. Ce fut le gouvernement autrichien qui déclara la
rupture de l'armistice pour le 1er juin. A ce
moment, on apprenait coup sur coup la bataille de Lodi, l'occupation du
Milanais, le passage du Mincio, la prise de Vérone et l'investissement de
Mantoue. Le conseil aulique avait sans doute été décidé à ranimer la guerre
sur le Rhin par l'espoir d'y prendre une revanche des premières victoires de
l'armée d'Italie. Mais à peine les hostilités avaient-elles commencé, qu'il
était devenu nécessaire de diminuer les armées d'Allemagne pour sauver
l'Italie. Würmser, qui venait d'être nommé feld-maréchal, fut destiné à
défendre l'Italie ; et l'archiduc Charles commanda les deux armées. L'armée
de Sambre-et-Meuse comptait soixante-seize mille hommes. Jourdan avait la
confiance du gouvernement et des soldats. Sous ses ordres étaient des
généraux distingués et déjà célèbres, Kléber, Lefebvre, Bernadotte, Marceau,
Championnet. L'armée de Rhin-et-Moselle, commandée par le général Moreau,
dont la réputation était déjà établie, se composait de troupes aguerries, qui
avaient souffert beaucoup des privations que ne leur avait point évitées une
administration mauvaise et sans argent ; mais elle ne manquait ni de fermeté
ni d'élan. Les généraux qui servaient sous Moreau, Desaix, Gouvion Saint-Cyr
et Ferino étaient des hommes expérimentés, habiles, aimés, bien obéis du
soldat et connaissant parfaitement le théâtre de la guerre. L'archiduc,
en commençant les hostilités, avait eu pour instruction formelle de faire une
guerre offensive. Ce projet était contraire à son opinion personnelle et à
l'avis de Würmser. La position de l'armée autrichienne était pourtant, en ce
premier moment, favorable à une tactique plus audacieuse. Elle était placée
de manière à rendre difficiles les communications des deux armées françaises
et pouvait les séparer entièrement dès qu'elle aurait obtenu quelque
avantage. Le
général Jourdan occupait les deux rives du bas Rhin. Étant ainsi maître du
fleuve, depuis l'embouchure de la Moselle jusqu'à Düsseldorf, ce fut par la
rive droite qu'il commença son mouvement. Kléber partit de Düsseldorf le 1er
juin avec le corps d'armée qui formait la gauche et remporta une complète
victoire sur le prince de Wurtemberg à Altenkirchen, le 4 juin. Le général
Jourdan passa le Rhin avec une partie de son armée et vint joindre son aile
gauche. Il marcha en avant sur la Lahn. L'archiduc
retira aussi une partie de ses forces de la rive gauche et les porta à la
défense de la rive droite ; le 15 juin, il fit éprouver un échec assez rude à
la division Lefebvre et lui prit des canons. Jourdan
repassa le Rhin et fit replier son aile gauche vers Düsseldorf. Bientôt,
la situation des Autrichiens ne fut plus la même. Le général Würmser reçut
l'ordre de passer en Italie et d'y conduire une armée de vingt-cinq mille
hommes. Ainsi, l'archiduc se trouva contraint à une guerre défensive, telle
qu'il avait voulu la faire. Pendant
que l'armée de Sambre-et-Meuse était obligée de rétrograder par suite de
l'affaire malheureuse de Wetzlar, Desaix et Saint-Cyr obtinrent un meilleur
succès et les Autrichiens se replièrent jusqu'à Manheim. Ce mouvement était
surtout destiné à tromper l'ennemi sur le lieu où serait tenté le passage du
Rhin, ordonné depuis l'ouverture de la campagne par le Directoire, mais
retardé parce qu'il n'envoyait point l'argent nécessaire pour les
préparatifs. C'était une opération difficile et périlleuse. L'armée
autrichienne occupait la rive droite depuis Huningue jusqu'à Manheim, mais
elle était disséminée sur toute cette ligne, et les mouvements de l'armée de
Rhin-et-Moselle n'avaient pas laissé prévoir sur quel point il importait de
s'opposer plus fortement à cette entreprise. D'ailleurs, Würmser venait
d'emmener une part considérable de cette armée, dont il avait remis le
commandement au général Latour, sous les ordres supérieurs de l'archiduc. Des
bateaux avaient été préparés sur le fleuve, mais à des endroits différents.
Les travaux étaient cachés par des îles ou bien dans des rivières affluentes.
Desaix, pendant que par intérim il commandait l'armée, entre le départ de
Pichegru et l'arrivée de Moreau, s'était occupé pendant deux mois de toutes
les combinaisons nécessaires pour faire réussir ce hardi coup de main. Il fut
exécuté avec une précision et une activité qui réussirent merveilleusement.
Le 24 juin, à deux heures du matin, Desaix avait passé avec deux mille cinq
cents hommes. Aussitôt il surprit le fort de Kelh, fit la garnison
prisonnière. Ainsi on était maître d'établir un pont entre Kelh et
Strasbourg. Des troupes passaient de moment en moment et présentaient des
forces suffisantes pour repousser les attaques de l'ennemi ; le pont fut
établi le 25 au matin, et l'armée, au nombre de quarante mille hommes, se
trouva sur la rive allemande. Les positions qu'occupaient les Autrichiens
furent aussitôt attaquées et emportées ; jamais officiers et soldats
n'avaient montré plus d'intrépidité. Desaix,
avec son corps d'armée, s'avança en suivant la rive droite, attaqua le
général Stzaray, le força, lui prit ses canons et douze cents hommes ; mais
le général Latour, qui avait réuni presque tout son corps d'armée à Manheim,
supposant que le passage serait tenté au-dessous de Strasbourg, remontait de
ce côté avec vingt-cinq mille hommes. Saint-Cyr, qui lui était opposé et qui
avait su avant lui ce qui s'était fait le 24, marchait en même temps et dans
le même sens sur la rive opposée : il passa à Kehl. Ainsi, toute l'armée de
Rhin-et-Moselle se trouvait réunie sur la rive droite, poussant devant elle
le corps d'armée du général Latour, qui essaya vainement de s'opposer à ce
mouvement et se replia après avoir subi quelques défaites, mais sans autre résultat
que de perdre des positions après les avoir vaillamment défendues. Pour
décider le succès de la campagne, une bataille semblait nécessaire. L'archiduc
Charles arrivait pour la livrer. Dès qu'il avait appris le passage du Rhin,
il avait laissé trente-six mille hommes sous les ordres du général
Wartensleben, pour observer Jourdan, et vingt-cinq mille dans un camp
retranché pour protéger Mayence. Avec le renfort qu'il amenait au général
Latour, il se trouvait à la tête d'une armée nombreuse, formée d'excellentes
troupes. Il venait de remporter une victoire sur l'armée de Sambre-et-Meuse.
Plein de joie et d'espérance, voyant ses soldats aussi confiants et animés
que lui, supérieur en nombre à l'armée française, il se flattait de la jeter
dans le Rhin et de délivrer l'Allemagne. Le
général Moreau n'était pas moins disposé à accepter la bataille ; il la
gagna, mais elle ne fut pas décisive, soit parce qu'elle ne changea pas
essentiellement la situation des deux armées, soit parce qu'un chef d'armée,
même très-habile, ne sait pas toujours imaginer toute la portée qu'il
pourrait donner à sa victoire. D'ailleurs,
les deux généraux n'opéraient point avec toutes leurs forces. Tandis qu'à
Ettlingen, Moreau et Desaix résistaient avec peine et audace aux efforts de
l'archiduc pendant toute la journée du 9 juillet, Saint-Cyr, à quelques
lieues du champ de bataille, rejetait l'aile gauche autrichienne, formée du
contingent saxon, jusqu'au Necker. L'archiduc
craignit d'être tourné et se retira sur Stuttgart après avoir renforcé les
garnisons de Philipsbourg et de Manheim. L'aile
droite de Moreau avait remonté la rive droite du Rhin et forçait les
Autrichiens à évacuer le Brisgau et toutes les villes frontières. Ainsi, tout
le pays compris entre le Rhin, le lac de Constance et les montagnes de la
forêt Noire, allait être bientôt occupé par les Français. La
marche victorieuse de l'armée du Rhin, l'invasion du territoire allemand, le
départ de l'archiduc offraient maintenant des chances plus favorables à
l'armée de Sambre-et-Meuse ; Jourdan renouvela le mouvement qu'il avait
essayé un mois auparavant. Laissant le général Marceau et trente mille hommes
pour observer Mayence et les places fortes, il passa le Rhin et s'avança en
Allemagne avec une armée de cinquante mille hommes. Wartensleben
ne pouvait opposer de résistance ; il se retira devant l'armée de
Sambre-et-Meuse, qui suivit sa marche sans être retardée par quelques
affaires d'avant-garde. Un combat plus important fut livré à Friedberg,
d'après les ordres de l'archiduc, et ne réussit pas mieux aux Autrichiens.
Francfort, qui était alors une ville fortifiée et bien approvisionnée,
capitula après quelques instants de bombardement. Continuant
toujours sa route dans le cœur de l'Allemagne, Jourdan arriva à Wurtzbourg,
qui n'était défendu que par les trois mille hommes du prince-évêque de cet
État, alors souverain. Wartensleben s'était retiré sur Bamberg ; Jourdan l'y
suivit. Après plusieurs combats assez meurtriers, quelques-uns où furent
engagées les deux armées l'une contre l'autre, Jourdan avait son quartier
général à Amberg. Le 21 août, cinq divisions bordaient la Naab, qui les
séparait des Autrichiens. Le général Bernadotte, avec sept mille hommes,
observait la route de Ratisbonne ; il était à dix lieues de cette ville. Pendant
que l'armée de Sambre-et-Meuse s'avançait sur la gauche du Danube, en suivant
la retraite de Wartensleben, le général Moreau marchait avec précaution et
lentement ; l'archiduc se retirait sans précipitation et ne se sentait ni
pressé, ni menacé ; son armée venait d'être diminuée par la détermination que
le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade et les petits princes souverains de
la Souabe avaient prise de demander un armistice au général Moreau et de
solliciter la paix. Ils eurent à l'acheter chèrement par vingt-cinq millions
de contribution de guerre et une valeur à peu près égale en fournitures de
chevaux et de vivres. Ils avaient donc rappelé leur contingent ; l'électeur
de Saxe retira aussi ses troupes. Ainsi,
l'archiduc avait un moindre désir de tenter le sort d'une bataille contre
l'armée française ; son adversaire, au contraire, aurait dû la souhaiter ;
plusieurs de ses généraux lui conseillaient de la livrer. On lui disait
qu'une victoire éclatante et complète était le passeport d'une invasion qui,
sans cela, était difficile et pouvait devenir dangereuse. Le Directoire lui
envoyait des instructions en ce sens, mais vagues et contradictoires,
commandant à la fois l'audace et la prudence, prescrivant des mouvements et
des opérations impraticables. Si
cette campagne était destinée à marcher sur Vienne en traversant l'Allemagne
et en suivant le cours du Danube, il eût fallu évidemment placer les deux
armées françaises sous le même commandement afin d'opérer ensemble et de
combiner leurs mouvements pour atteindre un seul et même résultat. Un
autre plan avait d'abord été conçu et indiqué aux deux généraux. On devait se
borner à assiéger les places fortes qui ne pouvaient prudemment être laissées
en arrière, car elles renfermaient une armée nombreuse. Puis, après avoir
pris Mayence, Manheim et Philipsbourg, on eut passé le Rhin avec deux cent
mille hommes, occupé sans risque la Souabe et la Bavière, et communiqué par
le Tyrol et l'armée d'Italie. Mais il n'eût pas été moins essentiel de
confier à un seul général toutes les forces françaises, puisqu'elles devaient
concourir aux mêmes opérations. Lorsque
le Directoire avait vu les armées autrichiennes affaiblies par les secours
qu'elles envoyaient en Italie, il avait conçu d'autres desseins ; il voulait
envahir les États de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, forcer leurs
souverains à la paix et en tirer de fortes contributions et des fournitures.
Nourrir la guerre par la guerre était devenu le principe fondamental de la
politique du gouvernement de la République ; ses instructions étaient
subordonnées à ce calcul. D'ailleurs,
plus que jamais, il avait la volonté de ne point confier une grande armée et
l'ensemble des opérations militaires à un seul général : déjà il avait tenté
de diviser l'armée d'Italie. Moreau,
non plus que Jourdan, n'était pas homme à s'emparer de l'autorité et à ranger
le Directoire sous son obéissance ; il était loin d'avoir ce génie, qui du
commandement d'une armée avait su faire un gouvernement ; il ne se proposait
pas un autre but que de conduire la guerre avec habileté et sagesse, sans
compromettre son armée. Ne concevant pas une espérance plus vaste que de
vaincre son ennemi et de le forcer à la retraite, il suivait jour à jour
l'archiduc en traversant les montagnes du Wurtemberg, sans chercher à établir
une communication avec l'armée de Jourdan, sans même tenir à sa portée les
divisions de sa droite, qui avaient continué à s'avancer dans la Souabe
méridionale jusqu'au lac de Constance et aux défilés du Tyrol, n'ayant
maintenant d'autre ennemi à combattre que le corps du prince de Condé : car
l'archiduc, depuis le départ de Würmser, avait fait revenir à lui les troupes
allemandes. De
sorte que l'armée autrichienne en soutenant quelques combats d'arrière-garde
parvint jusqu'au Danube à Donauwerth ; les deux armées françaises n'étaient
distantes l'une de l'autre que de trois marches. L'archiduc se décida à
risquer une bataille pour s'opposer à leur jonction. Le 11 août, il attaqua
l'armée française en avant de Neresheim ; elle était forte d'environ
quarante-cinq mille hommes ; mais elle s'étendait sur une longueur de huit
lieues. L'archiduc porta des forces considérables sur la gauche de la ligne
française que commandait le général Duresme. Cette division fut rejetée en
arrière et séparée du centre ; un corps autrichien qui avait passé le Danube
à Ulm se présenta sur le flanc de l'armée française ; le quartier général et
les parcs firent précipitamment leur retraite. Dès le commencement de la
bataille les Français étaient tournés, coupés et avaient perdu leur ligne
d'opérations ; mais tous les efforts de l'archiduc, pendant le reste de la
journée, furent vains pour forcer les positions qu'occupait la division de
Gouvion Saint-Cyr. Le champ de bataille resta au pouvoir de l'armée
française. Cette
entreprise ayant échoué, l'archiduc se trouvait dans une position périlleuse
; toute l'aile gauche de Moreau, commandée par Desaix et détachée du corps
d'armée, n'avait point pris part à l'action, il eût donc été imprudent de la
renouveler. L'armée de Sambre-et-Meuse s'avançait et pouvait tourner et
envelopper l'armée autrichienne. Elle passa le Danube, abandonnant la rive
gauche et prit position sur le Lech. La campagne semblait perdue pour les
Autrichiens. Le
général Moreau s'arrêta plusieurs jours sur le champ de bataille de
Neresheim, puis marcha sur Donauwerth : il ne fit rien pour opérer sa
jonction avec l'armée de Sambre-et-Meuse. L'archiduc jugea par cette
hésitation et cette lenteur, qu'il lui serait encore possible de s'opposer à
la réunion des deux armées. Il laissa le général Latour sur le Lech, avec une
force suffisante pour retarder les mouvements de l'armée du Rhin, passa le
Danube avec trente mille hommes et le 22 août, il attaqua l'avant-garde que
commandait le général Bernadotte, le repoussa jusqu'à Nuremberg, puis jusqu'à
Forsheim. Le général Wartensleben, qui avait continué à se retirer devant
l'armée de Jourdan jusqu'à la Naab, se mit aussitôt en mouvement. L'armée
de Sambre-et-Meuse se trouva attaquée en front par Wartensleben, en arrière
par l'archiduc ; la retraite était devenue difficile ; les communications des
grandes routes étaient coupées ; il fallut marcher à travers les montagnes
par des chemins impraticables aux voitures. L'artillerie et les charrois
furent mis en désarroi ; le découragement et l'indiscipline envahirent
l'armée. Le général Jourdan eut chaque jour la pensée de risquer un retour
offensif ; mais la rapidité des mouvements de l'archiduc, mais la crainte de
se trouver enveloppé par des corps ennemis qui le devanceraient en prenant
des routes meilleures, ne permirent pas de tenter ce moyen désespéré ; le
désordre croissait de moment en moment. Enfin le 21 août, après trois jours
de marches forcées, l'armée pénétra à la baïonnette dans la ville de
Schweinfurth, où il lui fut possible de prendre quelque repos. Jourdan
se remit en route le 2 septembre, et le 3 il arriva devant Wurtzbourg, où une
faible garnison française était dans la citadelle, déjà bloquée par deux
divisions autrichiennes. Il résolut alors de livrer bataille et attaqua
l'archiduc ; Kray et Wartensleben arrivèrent pendant le combat. Les
Autrichiens avaient cinquante mille hommes. Les Français étaient trente mille
; ils furent vaincus, et Jourdan, avec les restes d'une armée fatiguée et
découragée, parvint le 10 septembre à Wetzlar sur la Lahn ; il avait laissé
la division Lefebvre à Schweinfurth. Les
fausses combinaisons de cette campagne, la division des forces françaises en
deux armées, l'obéissance trop passive aux instructions du Directoire,
avaient exposé le général Jourdan à être, depuis le 22 août, aux prises avec
une armée de soixante-huit mille hommes, lorsqu'il n'en avait que
quarante-quatre. Il retrouva la division Marceau et reçut dix mille hommes de
renfort venant de l'armée de Hollande ; la division Lefebvre avait pu le
rejoindre. Il se trouvait supérieur en nombre à l'ennemi, peut-être aurait-il
pu reprendre l'offensive ; il se laissa prévenir et repassa le Rhin. Kléber
avait été mis hors d'activité pour insubordination. Le jeune et vaillant
Marceau, qui semblait destiné à devenir un général distingué, fut tué au
combat d'Altenkirchen, et ses funérailles furent honorées par la douleur de
ses soldats et les hommages des ennemis. L'opinion
publique, sans s'informer si les circonstances n'étaient pas pour beaucoup
dans le malheur du vainqueur de Fleurus, s'éleva contre lui ; le Directoire
lui retira le commandement de l'armée et lui donna pour successeur le général
Beurnonville, dont la réputation de bravoure était incontestée, mais à qui
les militaires ne reconnaissaient point la capacité nécessaire pour être chef
d'une armée. L'armée
du Rhin passa sur la rive droite du Danube presque en même temps que
l'archiduc retournait sur la rive gauche pour combattre Jourdan avec des
forces supérieures. Il avait la certitude à peu près complète que Moreau ne
porterait aucun secours -, à l'armée de Sambre-et-Meuse. En effet, le général
français ne vit dans ce mouvement des Autrichiens qu'une facilité plus grande
de s'avancer en Bavière, sans qu'il fût possible au général Latour de s'y
opposer efficacement ; il essaya de défendre le passage du Lech et y perdit
dix-sept pièces de canon et quinze cents prisonniers ; il se retira sur
l'Iser, protégeant encore Munich et Ratisbonne. Moreau
procédait avec sa prudente lenteur ; il avait passé le Lech le 24 septembre ;
le 7 octobre il se porta en avant et occupa Munich, après avoir forcé le
passage de l'Iller. Il
était difficile de songer à s'avancer plus loin en Allemagne, tandis que
l'archiduc contraignait l'armée de Sambre-et-Meuse à une retraite précipitée
vers le Rhin. Moreau demeura longtemps indécis[6], espérant d'abord que Jourdan
pourrait arrêter la marche des Autrichiens et que leur entreprise aurait une
issue favorable aux armes françaises. Puis il se dissimula l'étendue du mal
et pensa que les rapports autrichiens étaient inexacts et exagérés. Enfin le
10, il se décida à faire passer le Danube à un détachement de douze mille
hommes sous les ordres de Desaix ; en même temps, il se replia sur les
positions qu'il avait occupées huit jours auparavant[7]. Il y fut attaqué, mais les
Autrichiens furent repoussés. Desaix était déjà parvenu jusqu'à Eichstadt. Le
général Moreau sut alors que l'armée de Jourdan était à quatre-vingts lieues
de l'armée du Rhin et qu'elle allait repasser sur la rive gauche. Il était
impossible de lui porter secours, mais il y avait peut-être des chances pour
tirer grand avantage de la position où l'on se trouvait relativement à
l'armée de l'archiduc : c'était l'opinion de quelques-uns des généraux de
l'armée de Moreau. Un ordre du Directoire, donné sans doute avant de
connaître tous les désastres de Jourdan, prescrivait de marcher sur
Wurtzbourg. Le général Moreau crut qu'il ne devait pas s'y conformer ; il
rappela le corps de Desaix et se prépara à ramener son armée à travers les
difficultés et les périls qu'il prévoyait. Une circonstance dont il fut
informé à ce moment contribua à sa détermination. Il
avait laissé sous les ordres du général Scherb un faible détachement de deux
mille huit cents hommes pour observer plutôt que pour contenir la garnison de
Manheim et Philipsbourg. Dès que l'archiduc fut parvenu jusqu'à Wetzlar,
terme de la retraite de Jourdan, il avait ordonné qu'une colonne tirée de ces
garnisons attaquerait la tête du pont de Kelh qui était à peine en état de
défense. Scherb fut prévenu à temps et s'y enferma ; avec le secours de la
garde nationale de Strasbourg, il repoussa l'ennemi qui était en force
quadruple et lui tua beaucoup de monde. Ce n'en était pas moins un avertissement
du péril qui pouvait menacer une retraite. Le 16
septembre, le corps de Desaix était arrivé sur le Danube ; l'armée se mit en
marche, suivie par les généraux La Tour et Nauendorf, qui l'attaquèrent le 28
septembre et furent repoussés sur tous les points. Un
obstacle et un péril de tous les jours accompagnaient cette retraite ; les
populations que le passage et le séjour d'une armée envahissante avaient
vexées, maltraitées, ruinées, en gardaient la profonde rancune qui éclata
avec une ardeur cruelle dès que l'ennemi fut vaincu et chassé. L'armée de
Jourdan avait éprouvé les effets de ce changement de fortune ; l'exemple fut
contagieux pour les paysans de la Souabe, qui avaient pourtant été traités
avec plus de ménagements. Les soldats isolés étaient assaillis, poursuivis,
amenés captifs aux Autrichiens ; les convois étaient surpris ; les hôpitaux
n'étaient point en sûreté ; les choses en étant à ce point, personne ne
blâmait plus la détermination que le général Moreau avait prise, et l'on
s'applaudissait de sa prévoyance. Déjà le
général Nauendorf avec sa division, se séparant du général La Tour, était
venu occuper les défilés de la forêt Noire avec une nuée de paysans armés et
la colonne sortie des garnisons. L'archiduc s'avançait avec douze mille
hommes en remontant la rive droite du Rhin. Moreau
profita de l'affaiblissement du corps de La Tour, laissé seul à la poursuite
de l'armée française ; il l'attaqua à Biberach, le mit en complète déroute,
et lui prit des drapeaux, des canons et quatre ou cinq mille prisonniers. Le 10
octobre, il força les passages de la forêt Noire ; le défilé du Val d'Enfer
fut traversé en quatre jours, et, le 15, l'armée pouvait communiquer avec la
France par les ponts d'Huningue et de Vieux-Brisach ; elle était en bon
ordre, animée et en plein courage : elle n'avait pas perdu un canon ; les
blessés et les bagages avaient été dirigés par une route que n'occupait point
l'ennemi et avaient pu parvenir à Huningue. Le 18
l'archiduc marcha contre l'armée française à la tête de trente-six mille
hommes ; il avait réuni au détachement qu'il amenait les corps de La Tour, de
Nauendorf, de Petrusch qui commandait la colonne tirée des places fortes, de
Frohlich et du prince de Condé. On combattit de part et d'autre avec vigueur.
Les pertes furent à peu près égales, mais l'armée de Moreau ne fut pas
entamée ; il prit position à Fribourg et couvrait ainsi la communication avec
Neu-Brisach. Desaix traversa le fleuve le 21 octobre et descendit à
Strasbourg par la rive gauche. Le 23, une nouvelle attaque fut essayée contre
cette armée ainsi diminuée ; elle défendit sa position ; le 26 octobre, elle
passa le pont d'Huningue et rentra en France. C'était
finir glorieusement une campagne désastreuse, où plusieurs victoires avaient
honoré les armes françaises. Aucune grande bataille n'avait été perdue. Les
Français avaient été vaincus plutôt par des manœuvres bien dirigées que par
une supériorité de bravoure dans les soldats autrichiens ; plutôt par la
conception fausse du plan de campagne que par l'inhabileté des généraux. Après
avoir occupé toute une région de l'Allemagne, de cette conquête il ne restait
plus au-delà du Rhin que Düsseldorf, la tête de pont d'Huningue et Kelh, qui
devait être vaillamment défendu. Les
désastres des armées en Allemagne reportèrent sur les victoires de l'armée
d'Italie toutes les espérances du Directoire ; mais ce qui venait de se
passer sur les bords du Danube et du Rhin devait nécessairement rendre
beaucoup plus difficile et plus dangereuse la position du général Bonaparte.
Réduit à une guerre défensive si peu assortie à son génie, ayant à maintenir
l'occupation d'un territoire immense avec une armée dont le nombre était
disproportionné avec une semblable tâche ; menacé de voir arriver de
nouvelles armées autrichiennes, inutiles maintenant à la défense de
l'Allemagne et encouragées par la victoire ; obligé débloquer une ville qui
renfermait une armée, il avait en outre à craindre des populations irritées
contre les conquérants et des princes ranimés par l'espoir de la délivrance
prochaine que leur promettaient l'Autriche et l'Angleterre. Le
général Bonaparte ne se faisait point illusion ; il jugeait sans
découragement et sans présomption à quels périls il allait être exposé, à
quels efforts devait être employée son armée. Dès le
2 octobre il écrivait : — « Il est impossible en ce moment de
penser au siège de Mantoue à cause des pluies, il ne sera faisable qu'en
janvier ; à cette époque, l'empereur aura une puissante armée dans le Frioul
et le Tyrol ; rien n'égale l'activité de l'Autriche pour recruter son armée
d'Italie. « Voici
la force de notre armée : j'ai dix-neuf mille hommes à l'armée d'observation,
neuf mille hommes à l'armée de siège. Je vous laisse à penser, si je ne
reçois pas de secours, s'il est possible que je résiste cet hiver à
l'empereur qui aura cinquante mille hommes dans six semaines. «
J'espère avoir avant un mois, si vous confirmez mes ordres, huit mille hommes
tirés des garnisons du midi ; il me faut encore quinze mille hommes de plus. « Si la
conservation de l'Italie vous est chère, envoyez-moi tous ces secours. » — Il
demandait aussi des fusils, des chevaux, des hommes embrigadés et disciplinés
pour le service des convois. — «
Quelles que soient les circonstances, je vous prie de ne pas douter un seul
instant du zèle et du dévouement de l'armée d'Italie. » Le
Directoire s'en rapportait entièrement à l'habileté du général pour la
conduite des opérations militaires, mais croyait devoir lui donner ses
instructions sur la politique qu'il avait à suivre afin de ne pas augmenter
le nombre de ses ennemis et pour amener l'Autriche à conclure une paix que
maintenant le cabinet de Vienne désirait moins, et le gouvernement du
Luxembourg davantage. Il recommandait de grands ménagements pour les
populations. Les désordres qui, dans la campagne si malheureusement terminée,
avaient exaspéré les habitants de la Souabe, de la Bavière et surtout de la
Franconie, étaient un avertissement de la nécessité d'une discipline sévère
dans un pays envahi. En même
temps le Directoire croyait tirer avantage d'une autre sorte de troubles et
ne craignait pas de les susciter. — « Il faut que les peuples deviennent
ennemis de leur gouvernement ; il faut jeter des germes d'insurrection même
dans les pays où nos armes n'ont point encore pénétré. Cette indication
s'applique spécialement à la Hongrie où des intérêts politiques rendent le
joug de l'Autriche pesant pour la grande et la petite noblesse, ainsi que
pour toutes les classes de la population. Répandez des proclamations dont
l'énergie réveillera la fierté des Hongrois et leur antique haine contre
leurs oppresseurs. » Ce qui
était étrange, c'est que le Directoire voulait qu'on en agît ainsi pour
forcer l'empereur à faire la paix, et qu'en même temps il recommandait au
général Bonaparte de ne donner aucune espérance aux Milanais. — « Il nous
importe de ménager des moyens d'échange pour consolider la réunion des
provinces belges. Il est donc essentiel de ne pas favoriser des innovations
politiques nuisibles à la conclusion de la paix. » Les
pensées et la conduite du général Bonaparte avaient varié selon la diversité
des circonstances : il n'avait pas constamment formé les mêmes projets sur
l'Italie. Après avoir voulu établir de bons et utiles rapports avec les
princes souverains, les avoir rassurés et ménagés, il vit bientôt après à
quel point ils avaient obéi à la crainte seule, en concluant des armistices,
en ouvrant des négociations pour la paix. Dès que
l'Autriche eut déployé des forces imposantes pour reconquérir le nord de
l'Italie, dès que le maréchal Würmser eut obtenu de premiers succès, la cour
de Naples, le Pape, la république de Venise se crurent délivrés ; le parti
opposé aux Français prévalut dans leurs conseils ; les négociations entamées
furent suspendues ; le roi de Naples arma et envoya un corps de vingt mille
hommes dans les États pontificaux ; plusieurs villes se sou levèrent. Le
cardinal Mattei, archevêque de Ferrare, prit possession de la citadelle et y
arbora l'étendard du Saint-Siège. Aussitôt
après la bataille de Castiglione et la défaite de Würmser, le général
Bonaparte fit enlever le cardinal Mattei ; il fut conduit au quartier
général, et lorsque le général en chef lui adressa des reproches, il répondit
humblement par la seule parole : « peccavi. » Le vainqueur vit bien que ce
pieux prélat était peu à craindre et pouvait même le servir utilement.
Toutefois il ne lui permit pas de retourner dans son diocèse et le consigna
au séminaire de Brescia. Le
gouvernement français, ou plutôt le général Bonaparte, avait en ce moment à
Rome un agent digne de toute confiance ; M. Cacault, sous une apparence un
peu rustique, était un homme distingué, d'un esprit fin, d'un caractère
conciliant, observateur plein de discernement ; il appartenait à la
diplomatie avant la Révolution, comme secrétaire d'ambassade à Naples ; il
avait vécu longtemps à Rome ; il aimait l'Italie, les arts, la société des
savants et des littérateurs. Après l'assassinat de Basseville, il s'était
retiré à Florence, sans toutefois être considéré comme émigré. Il y avait
conquis l'estime publique, et le grand-duc avait pour lui une bienveillance
confiante ; de sorte qu'il avait pu se rendre utile lorsque le général
Bonaparte s'était mis en rapport avec ce prince. Sans
être officiellement accrédité auprès du gouvernement pontifical, il était
placé de façon à tout observer et à savoir beaucoup de choses. Sa
correspondance avec le général Bonaparte était presque quotidienne ; il lui
apprenait les espérances aveugles de la cour de Rome, la faiblesse et
l'indécision de Pie VI, alors âgé de plus de quatre-vingts ans. Il savait les
intrigues des Autrichiens et des Anglais à Naples, leur influence
toute-puissante sur le ministre Acton, les alternatives de crainte et de présomption
qui faisaient, avancer ou rétrograder l'armée napolitaine, protester du désir
de la paix ou arrêter les négociations entamées à Paris par le prince
Belmonte. La
première retraite de Würmser ne mit pas fin à ces incertitudes : on savait
que l'Autriche redoublerait d'efforts, et l'on voyait que l'armée française,
trop peu nombreuse, serait, selon toute vraisemblance, mise dans une position
dangereuse. Le
Directoire ne contribuait pas à ramener les princes d'Italie à une meilleure
volonté ; si leurs plénipotentiaires envoyés à Paris montraient peu
d'empressement à commencer ou à suivre les négociations, le gouvernement du
Luxembourg ne les encourageait nullement à en souhaiter la conclusion ; il
les accueillait sans égards et leur proposait de trop dures conditions. Barras,
et même Rewbell, qui s'était chargé spécialement des affaires étrangères,
refusaient de prendre part à la négociation avec Naples ; ils avaient
consenti mais après résistance à la paix avec le roi de Sardaigne. Négocier
avec le Pape était évidemment une telle apostasie en Révolution et en
philosophie qu'on ne pouvait espérer le consentement de Réveillière. Le
Directoire commença par renvoyer le plénipotentiaire envoyé à Paris par le
Pape en alléguant que ses pouvoirs n'étaient pas dans une forme convenable ;
puis un projet de traité en soixante-quatre articles fut envoyé aux
commissaires Garreau et Salicetti, qui furent chargés de négocier à Florence
avec M. Galeppi, envoyé du souverain pontife. Le Pape était déjà résigné à
subir les exigences du vainqueur qui ne touchaient qu'à son pouvoir temporel
; mais les conditions n'étaient pas seulement politiques ; le Directoire, à
une époque où la République ne reconnaissait d'existence légale à aucun
culte, où il avait déclaré que la constitution civile du clergé décrétée par
l'Assemblée constituante n'existait plus, imposait au Pape l'obligation de
révoquer tous les brefs par lesquels cet acte avait été condamné comme une
usurpation sur l'Église et une révolte contre son autorité spirituelle. Un
autre article exigeait que l'inquisition fût abolie à Rome, la confondant
apparemment avec l'inquisition d'Espagne. C'était en outre s'immiscer à
l'exercice du pouvoir souverain dans un État indépendant. Ces
articles furent communiqués au sacré collège, qui déclara que ni la religion,
ni la bonne foi ne permettaient d'accepter ces conditions. Les commissaires
du Directoire avaient signifié que les articles devaient être acceptés ou
refusés dans leur entier, et qu'il n'était accordé que six jours pour
répondre. La communication avait été faite le 9 septembre, la réponse fut
donnée le 12. Ainsi,
toute négociation sembla rompue. La cour de Rome en jugea ainsi ; la
proposition d'un pareil traité lui sembla la preuve évidente que le
gouvernement de la République française avait résolu d'anéantir, non-seulement
la souveraineté temporelle du Pape, mais aussi d'abolir son pouvoir
spirituel. Dès lors, les principaux conseillers du saint-père et
l'aristocratie ecclésiastique et laïque de Rome ne pensèrent qu'à sauver la
religion et l'État, en se ralliant à l'Autriche ; ils se montrèrent zélés
pour sa cause en Italie, et voulaient que le Pape se joignît aux efforts que
le royaume de Naples paraissait disposé à faire contre l'invasion française. Toutefois,
le Directoire comprenait l'embarras où une rupture ouverte avec le Pape
pouvait placer le général en chef de l'armée d'Italie. — « Notre intention,
écrivait Réveillère-Lépeaux, n'est pas de modifier les conditions que nous
avons tracées ; mais comme il importe de terminer la campagne par la prise de
Mantoue, afin de dicter plus sûrement des lois à l'Italie méridionale, nous
ne romprons pas l'armistice et nous prolongerons la négociation jusqu'au
moment où nous pourrons dicter impérieusement la paix à Rome ou renverser la
puissance du Pape. » Le
général Bonaparte n'avait pas des intentions beaucoup plus bienveillantes
pour les princes d'Italie. Il savait combien de haine ils portaient à la
France ainsi que l'aristocratie dont ils étaient entourés et dont ils
recevaient l'influence ; il ne comptait nullement sur leur bonne foi ; leur
semblant de soumission n'avait été obtenu que par la crainte. D'ailleurs, les
agents secrets qu'il entretenait étaient animés d'opinions révolutionnaires
et démocratiques ; leurs rapports étaient, sinon mensongers, du moins
exagérés et dictés par la crédulité de l'esprit de parti. Entre autres, un
nommé Pico, Piémontais, homme d'esprit, qu'il employait beaucoup, cherchait
évidemment à l'irriter contre la cour de Sardaigne. Au
contraire, M. Cacault et M. d'Azara, tout en ayant les yeux ouverts sur
l'aveuglement et la passion qui portaient le gouvernement pontifical à des
actes et des démarches hostiles, attribuaient plutôt à l'ignorance qu'à la
malice, plutôt à la faiblesse du Pape qu'à sa volonté, les griefs qui
auraient pu irriter le général. Il
était trop clairvoyant et trop habile pour se livrer aux impressions que lui
causaient sans doute cette conduite des gouvernements italiens ; il se tenait
en observation et en précaution dans ses rapports avec eux. Cependant, il
marchait ouvertement à l'exécution d'un dessein qu'il avait conçu en entrant
en Italie ; il ne se cachait plus de vouloir fonder au nord de l'Italie un
État républicain vaste et puissant. La Lombardie et les Légations, Bologne,
Milan, Ferrare, recevaient chaque jour, sous son autorité, une forme
d'administration patriotique. Il avait résolu que Modène ferait partie de la
nouvelle puissance qu'il voulait instituer ; chercher un prétexte était une
précaution assez inutile, mais il fut facile de dire, ce qui sans doute ne
manquait pas de vérité, que la régence laissée par le duc de Modène avait des
intelligences avec les Autrichiens. Faveur et encouragement furent donc
donnés aux patriotes de Modène et de Reggio. La régence et les autorités
ducales furent chassées ; et ces villes déclarèrent leur indépendance.
L'enthousiasme des populations était réel comme à Boulogne, Ferrare et Milan.
Le général y trouvait, outre une exécution provisoire de ses desseins
ultérieurs, un grand avantage actuel. La police de ces provinces devenait
plus facile ; un parti surveillait et contenait le parti contraire. — «
J'oppose le fanatisme de la liberté au fanatisme religieux, » disait-il. C'était
aussi un moyen de rendre plus régulier et moins vexatoire le service des
réquisitions et l'entretien de l'armée par le pays ; une administration
locale rendait cette charge moins onéreuse pour la population ; elle était
plus ménagée et pouvait fournir des ressources plus abondantes ; on diminuait
ainsi les voleries et le gaspillage des agents de l'administration militaire.
Cette espèce de désordre était pour le général un chagrin continuel et le
sujet de fréquentes colères. Ainsi,
de sa propre autorité, le général Bonaparte avait disposé d'avance de ce que
deviendrait le nord de l'Italie, lorsque, par de nouvelles victoires, il en
aurait repoussé les Autrichiens. Après
avoir exposé au Directoire ce qu'il avait fait sans le consulter, il
expliquait[8] ses vues sur la situation de
l'Italie. Le traité de paix avec Naples n'était pas encore signé, et il
savait que le Directoire y était opposé. — « La
république de Venise a peur ; elle trame avec l'Autriche et le Pape ; elle se
fortifie et se retranche dans Venise. De tous les peuples d'Italie, le
Vénitien est celui qui nous hait le plus. Ils sont tous armés et il est des
cantons dont les habitants sont braves. On ne fera rien de ces gens-là tant
que Mantoue ne sera point pris. « Le
roi de Naples a soixante mille hommes sur pied ; il ne peut être attaqué et
détrôné que par dix-huit mille hommes d'infanterie et trois mille de
cavalerie. De concert avec Rome et l'Autriche, il pourrait porter quinze
mille hommes sur Bologne et Livourne : ce corps inquiéterait beaucoup l'armée
française. « Le
grand-duc de Toscane est nul sous tous les rapports. — Le duc de Parme se
conduit assez bien : il est nul aussi. « Rome
est forte par son fanatisme ; elle peut accroître de beaucoup la force du roi
de Naples ; elle répandrait l'inquiétude dans l'esprit de ces peuples ; je
serais obligé de laisser trois mille hommes de plus en arrière de l'armée.
Seule, sans Naples, il faudrait deux mille hommes d'infanterie et quinze
cents de cavalerie pour la soumettre. Si elle arme, si le fanatisme lui donne
quelque force, il y aura du sang répandu. Pour marcher sur Rome unie avec
Naples, on doit compter sur au moins vingt mille hommes d'infanterie et deux
mille de cavalerie. Si on voulait pousser jusqu'à Naples, il faudrait une
armée de vingt-quatre mille hommes. Six mille hommes d'infanterie et cinq
cents de cavalerie suffiraient pour tenir les États du Pape en respect, une
fois qu'on s'en serait rendu maître ; mais on devrait s'y conduire avec
adresse et caractère. « Le
roi de Sardaigne fomente la rébellion des barbets. Si Rome et Naples agissent
contre nous, il faudra trois mille hommes de plus dans les places. « Si
vous persistez à vouloir la guerre avec Rome et Naples, il faut donc
vingt-cinq mille hommes de renfort, entre les vingt mille qui sont
nécessaires pour tenir tête à l'empereur. » « Je
crois que vous ne pouvez faire à la fois la guerre à Naples et à l'empereur.
La paix avec Naples est de toute nécessité. Restez avec Rome en état de
négociation ou d'armistice jusqu'au moment de marcher sur cette ville
superbe. « Si
nous continuons à être battus sur le Rhin, il nous convient de faire la paix
avec Rome et Naples. « Une
autre négociation est indispensable ; il faut conclure une alliance avec le
Piémont et Gênes. « Je
voudrais donner Massa et Carara à Gênes, pour la faire déclarer contre la
coalition. « Par
cette lettre vous connaîtrez parfaitement notre situation. Je n'avais jamais
compté qu'après avoir détruit deux armées de l'empereur, il en aurait une
plus puissante et que les deux armées de la République hiverneraient bien
loin du Danube ; les projets sur Naples et Trieste n'étaient fondés que sur
des suppositions. « D'ici
à un mois de grands coups seront portés en Italie : d'ici à un mois, il
faudra avoir conclu une alliance avec Gênes ou avec le roi de Sardaigne ; et
vous ferez très-bien de signer la paix avec le roi de Naples. « J'ai
renvoyé le citoyen Poussielgue à Turin pour continuer la négociation
commencée. « Pour
peu que ma santé me le permette, je n'épargnerai rien de ce qui sera en mon
pouvoir pour conserver l'Italie. » Cette
lettre, sans être impérieuse dans la forme, ne laissait pas au Directoire son
libre arbitre. Le général Bonaparte lui imposait non pas sa volonté, mais la
nécessité des circonstances. Lui-même subissait les conséquences de la
situation telle qu'il l'avait faite ; les vastes entreprises qu'il concevait
comportaient, dès qu'il en avait commencé l'exécution, des difficultés et des
périls qui, sous peine de consentir à tout perdre, ne lui permettaient plus
de reculer et d'y renoncer ; ce fut ainsi qu'il marcha à sa grandeur et à
ruine. Cependant
le danger approchait : les armées autrichiennes, nombreuses et encouragées
par les succès obtenus en Allemagne, allaient descendre en Italie. Le général
Bonaparte savait que la majorité du Directoire avait d'autres idées que lui
sur la conduite des affaires étrangères ; il ne voyait la paix possible avec
l'Autriche qu'après avoir détruit sa puissance militaire ; pour cela il
voulait lui enlever le nord de l'Italie, aussi il n'hésitait pas à y créer d'avance
une république ; au contraire, il ménageait les États du midi pour que leur
diversion n'augmentât point ses embarras militaires ; tandis que le
Directoire cherchait à se ménager un moyen de traiter avec l'empereur, en lui
restituant le Milanais, et en gardant sous la domination française le reste
de l'Italie. Le
général craignait donc, sinon les refus formels des directeurs, du moins
leurs hésitations et leur lenteur, quand il n'y avait pas un moment à perdre.
Il écrivait lettre sur lettre pour presser leur décision. — «
Mantoue, disait-il le 8 octobre, ne pourra être pris avant le mois de février
; ainsi notre position en Italie est incertaine et notre système politique
très-mauvais. « Rome
arme, fanatise les peuples ; on se coalise de tous côtés contre nous ; on
attend le moment pour agir, et l'on agira avec succès dès que l'armée de
l'empereur sera un peu renforcée ; il a déjà une armée du côté de Trieste. « La
paix avec Naples est essentielle ; l'alliance avec Gênes ou la cour de Turin
nécessaire. «
Faites la paix avec Parme ; déclarez que la France prend sous sa protection
les peuples de la Lombardie, Modène, Reggio, Bologne et Ferrare. Par-dessus
tout envoyez des troupes. Après une campagne comme celle-ci quinze mille
hommes de renfort sont nécessaires. L'empereur en a envoyé trois fois depuis
l'ouverture de cette campagne. « On
gâte tout en Italie ; le prestige de nos forces se dissipe ; on nous compte ;
il est imminent, très-imminent que vous preniez en considération la situation
de votre armée en Italie : adoptez un système qui puisse vous donner des amis
soit du côté des princes, soit du côté des peuples. Diminuez vos ennemis.
L'influence de Rome est incalculable. On a très-mal fait de rompre avec cette
puissance. Si j'avais été consulté, j'aurais retardé la négociation ? Toutes
les fois que votre général en Italie ne sera point le maître de tout, vous
courrez de très-grands risques. On ne doit pas attribuer ce langage à
l'ambition ; je n'ai que trop d'honneurs ; ma santé est tellement délabrée
que je crois être obligé de vous demander un successeur ; je ne peux plus
monter achevai, il ne me reste que du courage, ce qui est insuffisant dans un
poste comme celui-ci. « Des
troupes, des troupes, si vous voulez conserver l'Italie ! » Avant
même de recevoir cette lettre qui ne permettait plus l'indécision[9], Carnot avait compris qu'il
fallait se hâter. Il se décida à reprendre tout de suite la négociation avec
le prince Belmonte. Rewbell et Barras s'étaient refusés à la continuer. Le
projet de traité fut concerté le soir même entre les trois autres directeurs
et Charles Delacroix, ministre des relations extérieures. Le lendemain ce
projet fut apporté à la délibération du Directoire. Rewbell s'y opposa
formellement, disant que les conditions n'étaient pas honorables pour la
France et déclara qu'il ne signerait point. Barras critiqua le traité d'un
ton de dédain et d'un air apathique ; Carnot disait que dans les
circonstances où se trouvait l'armée d'Italie, il n'y avait pas un plus grand
service à rendre à la patrie. Le projet fut ainsi emporté de haute lutte et
signé le lendemain, 10 octobre, par Delacroix et le prince Belmonte. La
négociation avec Parme n'avait pas la même importance ; elle fut aussi
reprise et se termina par un traité qui fut signé le 20 novembre. Le
général Bonaparte n'avait pas attendu l'assentiment formel du Directoire pour
se préparer à reprendre la négociation avec Rome. Il avait commencé par tirer
le cardinal Mattei du séminaire où il était déposé. Son enlèvement et sa
détention étaient un des griefs les plus sensibles à la cour de Rome. En le
délivrant, il lui écrivait[10] : — « Les circonstances dans
lesquelles vous vous êtes trouvé, monsieur, étaient difficiles et nouvelles
pour vous, c'est à cela que je veux bien attribuer les fautes que vous avez
commises. Les vertus morales et chrétiennes que tout le monde s'accorde à
vous reconnaître, me font désirer que vous vous rendiez dans votre diocèse.
Assurez tous les ministres du culte et les religieux des différentes
congrégations, de la protection spéciale que je leur accorderai, toutes les
fois cependant qu'ils ne se mêleront pas des affaires politiques. » Le
traité que la cour de Naples venait de conclure avec la France, avait été
décidé surtout par la détermination que le gouvernement anglais venait de
prendre ; il évacuait la Corse et renonçait à toute entreprise dans la
Méditerranée. Le Pape n'avait été informé qu'au dernier moment de l'abandon
où le laissaient deux puissances qui l'avaient suscité contre la France et
compromis avec l'armée d'Italie. Ses conseillers, passionnés et ignorants des
affaires politiques, l'avaient placé dans une situation qui aurait été
funeste, si le général en chef n'avait pas eu intérêt à le ménager et à
fermer les yeux sur tout ce qui s'était tramé à Rome contre la France.
Maintenant les négociations allaient sans doute devenir plus faciles. Le
général Bonaparte avait été formellement autorisé à les diriger en y
employant M. Cacault. Il se rendit à Ferrare et descendit chez le cardinal
Mattei. Il comptait sur sa bonne volonté et le moment était venu d'employer
son influence. Il lui adressa, le 21 octobre, une lettre ostensible ; elle
était datée de Ferrare et avait sans doute été précédée de plusieurs
conversations. — « La
cour de Rome a refusé les conditions que lui a offertes le Directoire ; elle
a rompu l'armistice ; elle arme ; elle veut la guerre ; elle l'aura. Mais je
ne puis de sang-froid prévoir la ruine et la mort des insensés qui voudraient
faire obstacle aux phalanges républicaines. Je dois donc à ma nation, à
l'humanité, à moi-même de tenter un dernier effort pour ramener le Pape à des
sentiments plus modérés, conformes à ses vrais intérêts, à son caractère, à
la raison. Pour détruire la puissance temporelle du Pape, il ne me faudrait
que le vouloir. Allez à Rome ; voyez le Saint-Père ; arrachez-le aux
intrigants qui l'environnent et qui veulent sa perte. Le gouvernement
français permet encore que j'écoute des négociations de paix. Tout pourrait
s'arranger. La guerre, si cruelle pour les peuples, a des résultats terribles
pour les vaincus : évitez de grands malheurs au Pape ; vous savez combien je
désire finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans
gloire comme sans périls. » En même
temps, M. Cacault fut chargé de faire savoir que désormais la cour de Rome
n'aurait plus affaire au Directoire ni à ses commissaires ; que le général en
chef était chargé de la négociation, et que d'avance il désavouait toutes les
exigences relatives à la religion qui avaient alarmé la conscience du saint-
père. Cette
paix, offerte avec un semblant de générosité, n'était pas toutefois une
proposition sincère. Le général disait, en rendant compte au Directoire : — «
J'ai envoyé le cardinal-archevêque à Rome sous le prétexte de négocier, mais,
dans la réalité, pour m'en débarrasser ; mon projet, lorsque je le pourrai,
est de me rendre à Ancône au moyen de l'armistice et de n'être ennemi que là.
» Et dans
une autre lettre : — « Rome et toutes ses provinces, Trieste et le Frioul,
même une partie du royaume de Naples deviendront notre proie. » Ainsi,
dans ses instructions à M. Cacault, il lui recommandait « de tromper le vieux
renard, de gagner du temps et d'obtenir l'accomplissement des conditions de
l'armistice, » — c'est-à-dire le payement de la contribution et l'enlèvement
des tableaux. — « Vous sentez bien que j'attends le moment de m'élancer
sur Rome et d'y venger l'honneur national. » En
réalité, il n'avait pas de résolution arrêtée, les circonstances décideraient
ce qu'il ferait de Rome. Un
nouveau succès donnait en ce moment complète sécurité pour l'Italie
méridionale. Sans attendre l'expédition qui se préparait à Livourne pour se
joindre aux insurgés de la Corse et leur amener de l'artillerie, des
munitions et un corps de troupes, les Anglais avaient évacué l'île où ils
n'étaient point disposés à soutenir une guerre ; de sorte que le général
Gentile n'avait plus à conquérir la Corse, il était chargé d'en reprendre
possession. Le général Bonaparte lui donnait, non pas des instructions militaires,
mais des indications détaillées sur ce qu'il devait faire pour rétablir
l'administration, assurer le bon ordre et la tranquillité du pays. Là aussi
il faisait acte de gouvernement et ne paraissait même pas supposer que le
Directoire eût la pensée d'y faire intervenir son autorité. Il désignait ceux
de ses compatriotes qui pourraient être employés avec confiance : — « Vous
accorderez, disait-il, un pardon général à tous ceux qui n'ont été qu'égarés
; vous ferez arrêter et juger par une commission militaire les quatre députés
qui ont porté la couronne du roi d'Angleterre, les membres du gouvernement et
les meneurs de cette infâme trahison. » Il
désignait en première ligne le citoyen Pozzo di Borgo. — « Ainsi, la
vengeance nationale n'aura peut-être à porter que sur une trentaine
d'individus qui se seront peut-être sauvés avec les Anglais. » C'est cé qui
était en effet arrivé. — «
Mais je vous recommande surtout de faire une prompte justice de quiconque se
serait, par ressentiment, porté à assassiner son ennemi. Enfin, faites ce qui
dépend de vous pour rétablir la tranquillité dans l'île, pour étouffer toutes
les haines et réunir à la République ce pays si longtemps agité. » Le
général Bonaparte était maintenant sans crainte sur ce qui se passerait en
arrière de son armée pendant qu'il aurait à combattre les armées
autrichiennes. Mais il prévoyait, il savait même avec certitude combien
serait formidable la nouvelle lutte qu'il allait avoir à soutenir. Son armée
était inférieure en nombre à l'armée ennemie et il était encore exposé à être
attaqué sur deux points en même temps. Le Directoire lui avait envoyé des
renforts moindres qu'il ne les avait demandés, moindres même qu'on les lui
annonçait. Toutefois, l'armée d'Italie n'avait jamais été en aussi bon état.
Les soldats étaient payés, habillés, nourris ; la cavalerie était bien montée
; l'artillerie belle et nombreuse. Généraux, officiers, soldats étaient
pleins de confiance et de dévouement pour leur chef ; ils avaient le
sentiment de leur supériorité sur l'ennemi. Le
général Alvinzi avait été choisi par le conseil aulique pour commander cette
nouvelle entreprise contre le général qui avait déjà vaincu trois armées
autrichiennes. A la fin du mois d'octobre, son quartier général était à
Conegliano, derrière la Piave. Le général Davidowitch était dans le Tyrol
avec dix mille hommes. Le projet d'Alvinzi était d'opérer à Vérone la réunion
de ces deux corps d'armée pour marcher de là sur Mantoue. La
division du général Vaubois était à Trente, gardant la route du Tyrol. Le
général Masséna était à Bassano, placé sur la route qui conduit d'Allemagne à
Vérone. Le quartier général était dans cette ville le 25 octobre. Alvinzy
avait quarante mille hommes ; dès qu'il eut commencé son mouvement, Masséna
repassa la Brenta et se retira sur Vicence. Le général en chef vint l'y
joindre avec la division du général Augereau. Une bataille fut livrée le 6
novembre, et l'armée autrichienne repoussée sur la Brenta et à Bassano ; mais
le pont ne fut pas emporté et elle resta maîtresse de la ville. Pendant
ce temps, le général Vaubois, qui n'avait pas de forces suffisantes, attaqua
sans succès le général Davidowitch ; il fut lui-même obligé d'abandonner sa
position et de se retirer en laissant Trente au pouvoir de l'ennemi. Une
autre colonne autrichienne s'avança par la rive droite de l'Adige, entre
cette rivière et le lac de Garda. Cette
nouvelle parvint au quartier général dans la nuit du 6 au 7 novembre. Le
général Bonaparte n'hésita point. Il fallait courir au plus vite à Vérone et
se tenir sur la défensive. Les postes de Rivoli et de la Corona, qui tiennent
la route par où arrivaient les Autrichiens venant du Tyrol, furent mis à
l'abri d'une attaque. Le général Joubert était arrivé avec une division tirée
du blocus de Mantoue et se joignit au général Vaubois. Le
général en chef était mécontent de la retraite de cette division. En ne
défendant pas le Tyrol, ainsi qu'il l'avait espéré, elle rendait ses projets
impossibles. Il la fit réunir sur le plateau de Rivoli : — « Soldats, dit-il,
je ne suis pas content de vous ; vous n'avez montré ni discipline, ni
constance, ni bravoure ; aucune position n'a pu vous rallier ; vous vous êtes
abandonnés à une terreur panique ; vous vous êtes laissé chasser de positions
où une poignée de braves devait arrêter une armée. Soldats de la 39e et de la
85e, vous n'êtes plus des soldats français. Général chef de l'état-major,
faites écrire sur les drapeaux : Ils ne sont plus de l'armée d'Italie.
» Cette
allocution arracha des larmes à ces vieux soldats. Plusieurs grenadiers
avaient reçu des armes d'honneur en témoignage d'actions d'éclat ; ils
s'écrièrent : — « Général, on nous a calomniés ; mettez-nous à l'avant-garde,
vous verrez si nous sommes de l'armée d'Italie. » Il
avait produit l'effet qu'il voulait[11] et leur adressa des paroles de
consolation. Ces deux régiments, peu de jours après, se comportèrent
héroïquement. En ce
moment le succès était aux Autrichiens ; Alvinzi avait vu l'armée française
se retirer devant lui depuis la Brenta jusqu'à l'Adige ; Davidowitch l'avait
forcée à abandonner le Tyrol. Mais Vérone était puissamment gardée ; l'Adige
n'était point passée. Les deux corps autrichiens ne pouvaient encore opérer
leur jonction. La
route de Vérone à Vicence suit la rive gauche de l'Adige pendant trois
lieues, puis tourne à gauche en angle droit. A quelque distance se trouve sur
la gauche de la route une position célèbre dans les guerres d'Italie, à
Caldiero ; en occupant ces hauteurs, on couvre Vérone, et l'on est en mesure
de tomber sur l'ennemi s'il essayait de manœuvrer sur l'Adige. Alvinzi
s'était emparé de cette position et s'y était solidement établi. Le
général Bonaparte résolut de reprendre les hauteurs de Caldiero. Le 11
novembre, l'armée sortit de Vérone, poussa devant elle l'avant-garde
autrichienne, et arriva le soir au bas de Caldiero. Alvinzi s'était fortifié
et défendait la position par des redoutes et de formidables batteries. Sa
gauche parut inexpugnable. La division Masséna essaya de tourner sa droite
Les tirailleurs furent repoussés, et le général qui commandait cette attaque
fut fait prisonnier. Le feu continua pendant la journée entière sur toute la
ligne ; la pluie tombait par torrents. L'artillerie ne pouvait être remuée,
tandis que les canons autrichiens, étant en position, produisaient tout leur
effet. Les Autrichiens tentèrent une attaque, elle fut repoussée. Les deux
armées passèrent la nuit, chacune dans sa position. La pluie n'avait pas
cessé. Il n'y avait nul espoir d'enlever aux Autrichiens leur position de
Caldiero ; l'armée française rentra à Vérone. La
situation devenait fâcheuse et alarmante ; les divisions revenues du Tyrol
avaient fait des pertes considérables ; elles ne comptaient plus que pour
huit milles hommes. Les autres venaient d'éprouver un échec et n'avaient que
treize mille hommes sous les armes. Les
Autrichiens étaient fiers et enivrés de leurs succès. Ils ne doutaient pas de
la délivrance de Mantoue, et voyaient, dans leur espérance, les Français
chassés de l'Italie. Alvinzi faisait fabriquer des échelles pour donner
l'assaut à Vérone ; on apprenait que la garnison de Mantoue, ranimée par de
si heureuses nouvelles, faisait de fréquentes sorties. L'armée
française paraissait dans l'impossibilité de reprendre l'offensive ; elle
était dans une infériorité numérique qui n'en laissait pas concevoir la
pensée. Caldiero et les défilés du Tyrol étaient des positions à l'abri de
toute attaque : la saison était mauvaise ; les chemins détrempés ne
permettaient aucun mouvement. Les canons, les chevaux, les fantassins
s'enfonçaient dans la boue. Le
découragement gagnait ; l'opinion de l'armée s'aigrissait ; à l'enthousiasme
et à l'admiration, qui avaient donné tant d'autorité au général, succédaient
le mécontentement et le murmure des soldats, les paroles et la critique
malveillantes des généraux. Tant de braves gens, deux ou trois fois blessés
dans les différentes batailles depuis l'entrée en Italie, semblaient refuser
de se sacrifier inutilement. L'infériorité du nombre était si grande qu'elle
ne permettait aucune espérance de salut. On
disait : — « Nous ne pouvons pas être les seuls à nous battre. Les armées du
Rhin se sont retirées ; elles ont laissé aux Autrichiens la facilité de venir
ici contre nous. Pourquoi se reposent-elles ? Que font-elles à présent ? — Si
nous sommes battus, nous nous enfuirons honteusement jusqu'aux Alpes. Si nous
sommes vainqueurs, une autre armée autrichienne viendra après Alvinzi, comme
Alvinzi après Würmser, comme Würmser après Beaulieu ; et enfin nous serons
écrasés. » Le
général en chef répondait et faisait répéter : — « Encore un effort et
l'Italie est à nous. L'ennemi est plus nombreux que nous, mais la moitié de
ses troupes est composée de recrues. Il sera battu, alors Mantoue est pris ;
nous demeurons maîtres de l'Italie ; toutes nos peines sont finies. La paix
générale est dans Mantoue. — Vous voulez retourner sur les Alpes ? C'est
impossible : vous avez conquis les belles plaines de la Lombardie ; vous avez
bivouaqué dans les jardins de l'Italie, vous n'irez pas coucher sur la neige
et mourir de faim parmi les rochers. — Il nous est arrivé des renforts.
D'autres sont en route. Que ceux qui ne veulent plus se battre ne cherchent
pas de prétextes. — Battez Alvinzi, je vous réponds de l'avenir. » Écoutant
ces discours, l'armée, dans sa mobilité française, passait de l'abattement à
l'espérance, des murmures aux applaudissements ; tantôt elle voulait la
retraite ; tantôt elle demandait à être conduite à l'ennemi. Les malades et
les blessés des hôpitaux de Brescia, de Bergame, de Milan, de Bologne,
apprenant qu'on avait éprouvé un échec, se relevaient à demi guéris et
arrivaient, leurs plaies encore saignantes. Tel
était le spectacle qu'offrait l'armée et les émotions qui l'agitaient ; tout
en ranimant le courage des soldats, en leur rendant l'espérance, en leur
promettant la victoire, le général en chef conservait son imperturbable
discernement, et ne se faisait pas la moindre illusion. Il écrivait au
Directoire : — « La saison continue à être mauvaise. Toute l'armée est
excédée de fatigue et n'a point de souliers. Je l'ai ramenée à Vérone. Deux
corps autrichiens descendent du Tyrol, l'un se dirige sur Brescia, l'autre
marche pour se joindre à l'armée d'Alvinzi. Pour résister à tout cela, je
n'ai que dix-huit mille hommes ; l'ennemi en a cinquante mille. Je désespère
d'empêcher la levée du blocus de Mantoue. Si ce malheur arrive, nous serons
bientôt derrière l'Adda, et plus loin s'il ne m'arrive pas de troupes. Les
blessés sont l'élite de l'armée, tous nos officiers supérieurs, tous nos
généraux d'élite sont hors de combat. Tous ceux qui m'arrivent sont ineptes
et n'ont pas la confiance du soldat. L'armée d'Italie, réduite à une poignée
de monde, est épuisée. Les héros de Lodi, de Castiglione, de Bassano sont
morts pour la patrie ou sont à l'hôpital. Les corps n'ont plus que leur
réputation et leur orgueil. Nous sommes abandonnés au fond de l'Italie. J'ai
perdu dans cette guerre peu de monde, mais des hommes d'élite qu'il est
impossible de remplacer. Ce qui me reste de braves voient la mort
infaillible, au milieu de chances si continuelles et avec des forces si
inférieures. Peut-être l'heure du brave Augereau, de l'intrépide Masséna, de
Berthier, est prête à sonner. Alors ! alors ! que deviendront ces braves gens
? Cette idée me rend réservé ; je n'ose plus affronter la mort ; elle serait
un sujet de découragement et de malheur pour l'armée, objet de mes
sollicitudes. — Sous peu de jours, nous essayerons un dernier effort. Si la
fortune nous sourit, Mantoue sera pris, et avec lui l'Italie. Renforcé par
mon armée de siège, il n'est rien que je ne puisse tenter. Si j'avais reçu la
quatre-vingt-troisième, forte de trois mille cinq cents hommes connus à
l'armée, j'aurais répondu de tout ; peut-être dans trois jours ne sera-ce pas
assez de quarante mille hommes. » Le jour
où il écrivait cette lettre, le 12 octobre, à la nuit tombante, l'armée prit
les armes, trois colonnes se mirent en marche, traversèrent la ville dans le
plus grand silence, passèrent l'Adige sur les trois ponts, et se formèrent
sur la rive droite. L'heure
du départ, l'ordre du jour qui, contre l'habitude, n'avait annoncé aucun
mouvement ; la précaution prise depuis deux jours de fermer les portes de la
ville sans laisser sortir personne ; la situation de l'armée, tout se
réunissait pour persuader à chacun que c'était le commencement d'une
retraite. On se disait que le siège de Mantoue était levé et qu'on allait
perdre l'Italie : ceux des habitants qui s'étaient compromis par un bon
accueil fait aux Français, s'inquiétaient et se désolaient de la confiance
qu'ils avaient mise en la fortune de la France. Ce ne
fut pas sans surprise qu'on vit l'armée, au lieu de suivre la route qui mène
à Peschiera, tourner à gauche et suivre la rive droite de l'Adige. Au point
du jour on arriva à Ronco, et l'on vit avec un nouvel étonnement qu'un pont
venait d'être jeté sur l'Adige ; le général Andréossy y faisait travailler
depuis la veille. L'armée
traversa ainsi la rivière, et alors les officiers, les soldats même qui
connaissaient le pays pour y avoir déjà fait la guerre contre Würmser,
devinèrent que leur général voulait tourner la position de Caldiero, qui
n'avait pu être emportée de front : mais comment réussir dans une pareille
entreprise, avec treize mille hommes contre quarante ? Le pont
avait été placé de telle façon que l'armée se trouvait sur la rive gauche de
l'Adige, séparée de la position de Caldiero par un vaste marais qu'elle avait
à traverser pour arriver sur la gauche de l'armée autrichienne ; une petite
rivière nommée l'Alpon se jette non loin de là dans l'Adige, après avoir
passé au village d'Arcole ; si le pont avait été jeté à quelques centaines de
toises, non pas au-dessus, mais au-dessous de l'embouchure de l'Alpon,
l'armée française aurait débouché dans une vaste plaine et aurait pu de même
tourner la gauche de l'ennemi. Quelques généraux regrettèrent qu'il n'en eût
pas été ordonné ainsi. Mais en
se plaçant de l'autre côté de l'Alpon, cette rivière se serait trouvée entre
Vérone et l'armée française ; ainsi, les Autrichiens auraient pu facilement lui
fermer toute communication avec cette ville. Un
autre calcul avait surtout déterminé la combinaison imprévue du général
Bonaparte. Dans une plaine ouverte, Alvinzi aurait pu déployer toutes ses
forces et profiter de la supériorité du nombre : dans le marais de l'Alpon
traversé par des chaussées élevées au-dessus d'un col impraticable, le combat
ne pouvait se passer que sur des routes étroites où l'élan et la vigueur des
têtes de colonnes décideraient de tout, où le nombre ne servirait à rien. Trois
chaussées partaient du pont de Ronco, l'une, remontant à Vérone le long de la
rive gauche de l'Adige ; la seconde, celle du centre, se dirigeant vers le
village d'Arcole, y arrivait par un petit pont de pierre construit sur
l'Alpon et aboutissait à Villa-Nuova ; la troisième, descendait l'Adige en
suivant sa rive gauche et conduisait à Albaredo. Trois
colonnes s'engagèrent sur les trois routes : celle de gauche remonta dans la
direction de Vérone au village de Pencil, et rendait impossible la marche de
l'ennemi vers cette ville ; la colonne du centre parvint sans rencontrer
aucun ennemi jusqu'au pont d'Arcole, qui était gardé par deux bataillons de
Croates et deux pièces de canons. Alvinzi
ignorait complètement la marche de l'armée française. Les chaussées du marais
n'étaient ni occupées, ni défendues. Les Croates étaient sur la rive gauche
de l'Alpon, le long du ruisseau ; lorsque la division du général Augereau fut
arrivée à la hauteur du pont par la chaussée qui, avant de tourner à droite,
suivait le bord de l'Alpon, les Croates attaquèrent en flanc cette colonne
qui n'était séparée d'eux que par le lit très-étroit du ruisseau, de sorte
que la fusillade était pour ainsi dire à bout portant. La division se replia
en toute hâte jusqu'au point où la chaussée plus éloignée de l'Alpon n'était
plus à portée des balles. Augereau indigné du mouvement rétrograde de son
avant-garde s'élança sur le pont avec deux compagnies de grenadiers ; il fut
ramené vers sa division par une vive fusillade. Alvinzi,
du haut d'un clocher voisin, observait de loin le mouvement de l'armée
française sans le comprendre : comment eût-il imaginé qu'un général fût assez
insensé pour la jeter dans des marais impraticables ? Il pensa que les
housards qu'il avait envoyés sur les chaussées avaient été repoussés par des
troupes légères et que l'attaque réelle déboucherait par la route de gauche,
du côté de Vérone, il y envoya une division qui fut vigoureusement repoussée
par Masséna et perdit des canons et des prisonniers. L'attaque sur la
chaussée du centre n'eut pas un meilleur succès et coûta beaucoup de monde
aux Autrichiens. L'armée
d'Alvinzi se trouvait donc engagée dans le marais ; si les Français pouvaient
passer le pont d'Arcole, arriver à temps à Villa-Nuova qui a aussi un pont
sur le ruisseau, les Autrichiens n'auraient pas eu de route pour leur
retraite, leur armée eût été complètement défaite. Mais
Arcole résista encore à plusieurs attaques. Des renforts considérables
étaient venus de Villa-Nuova pour défendre le pont. Dans la situation
difficile et dangereuse où se trouvait l'armée française, il importait
d'obtenir non pas seulement l'avantage, mais de gagner une grande bataille. Jamais
le général Bonaparte n'avait été autant amené à la nécessité de ne point
vaincre à demi. Il ordonna que l'attaque fût renouvelée ; les soldats
hésitaient ; il essaya sur eux le pouvoir de sa parole, il leur criait : « Souvenez-vous
de Lodi. » Augereau
saisit un drapeau et le planta à l'entrée du pont[12] ; il y resta quelques instants
sans être suivi des soldats. Tous les généraux tentèrent d'enlever les
colonnes. Une troisième attaque fut essayée sans pouvoir triompher de
l'énergie de la résistance. L'adjudant général Belliard alla rechercher le
drapeau pour qu'il ne restât point à l'ennemi. Enfin,
le général en chef voulut tenter un effort désespéré ; il descendit de
cheval, s'élança vers le* pont un drapeau à la main ; la colonne qui le
suivait était déjà à trente pas du pont, lorsqu'un feu de flanc et l'arrivée
d'une division ennemie la firent reculer. Les grenadiers de la tête se voyant
abandonnés par la queue de la colonne, prirent le général par le bras, et, se
joignant au petit nombre d'officiers qui restaient encore debout près de lui,
l'entraînèrent sur le talus de la digue pour qu'il fût moins exposé à la
fusillade. Lannes,
qui était revenu à l'armée sans être guéri d'une blessure reçue dans un autre
combat, avait encore été blessé deux fois au commencement de la journée. Il
était sur un brancard lorsqu'il apprit que le général se mettait à la tête de
la colonne, il se fit placer à cheval et accourut pour le couvrir de son
corps. Une balle l'atteignit et il tomba sans connaissance. Muiron, l'aide de
camp préféré du général Bonaparte, fut tué en se plaçant devant lui ;
Verdier, Vignolles, Bon furent blessés. Il
était remonté à cheval, mais le feu terrible de l'ennemi culbuta le général
et son état-major. Il tomba de la chaussée dans le marais et s'y enfonça
jusqu'à mi-corps ; les ennemis allaient l'entourer. — « En
avant, pour sauver le général, » s'écrièrent les grenadiers ; et, commandés
par Belliard, qui fut blessé, ils se précipitèrent sur la colonne ennemie qui
débouchait du pont sur la chaussée et la repoussèrent. — Le général fut
sauvé, mais il fallut renoncer à Arcole et à la victoire. Le
général autrichien borna son succès à replier son armée sans nul empêchement
de l'autre côté de l'Alpon en reprenant sa position à Caldiero. Quand
le soir fut venu, il évacua Arcole, et une brigade française qui avait passé
l'Adige en bateau à Albarédo, y entra sans combat, six heures après les
tristes attaques qui avaient ensanglanté le fatal point où avait échoué la
fortune du général Bonaparte. Le
combat s'engagea de nouveau le lendemain matin ; la division Masséna, après
l'avantage obtenu la veille, avait marché en avant et poursuivi l'ennemi
jusqu'aux portes de Caldiero ; la division Augereau avait passé l'Alpon ;
d'autres colonnes arrivèrent et manœuvrèrent sur la gauche de l'ennemi ; on
se battit jusqu'à la nuit avec vigueur d'un côté comme de l'autre, mais en
résultat, les Autrichiens avaient conservé leurs positions Le
général en chef ne rendit compte de cette journée que le 19 novembre. — Il
terminait son rapport avec moins de triomphe que de coutume. — « Le fruit de
la bataille d'Arcole est : quatre ou cinq mille prisonniers, quatre drapeaux,
dix-huit pièces de canons ; l'ennemi a perdu au moins quatre mille morts.
Outre les généraux que j'ai nommés, Gardanne a été blessé, le général Robert
et l'adjudant-général Vaudelin ont été tués. J'ai perdu dans mon aide de camp
Muiron un officier d'une grande distinction. Notre perte, quoique peu
considérable, a été très-sensible, c'est presque tous officiers distingués. « Les
généraux et officiers d'état-major ont montré une bravoure et une activité
sans exemple ; douze ou quinze ont été tués ; c'était vraiment un combat à
mort ; pas un d'eux qui n'ait ses habits criblés de balles. » Il
fallait maintenant courir sur un autre point où le danger n'était pas
moindre. Il devenait indispensable d'apporter secours à une autre armée
accablée aussi par les forces supérieures de l'ennemi. Le général Davidowitch
avait attaqué le général Vaubois à la Corona et s'en était emparé ; il
occupait Rivoli ; il était à treize lieues de Mantoue, et s'il forçait la
position de Bassolungo, où s'était replié Vaubois, il pouvait y arriver
facilement et faire lever le siège. Il n'y
avait pas une heure à perdre. Le général fit évacuer Arcole, qui avait coûté
tant de sang ; l'armée retourna sur la rive droite de l'Adige. Les bivouacs
étaient restés allumés devant Arcole pour dérober à l'ennemi cette marche de
nuit. Alvinzi en fut néanmoins informé et arriva devant Ronco -au moment où
l'armée allait passer le pont. Le mouvement de retraite fut arrêté ; les
Autrichiens, vivement repoussés furent poursuivis jusqu'au débouché des
marais. On
venait d'apprendre que Vaubois n'avait pas encore été attaqué dans sa
position de Bassolungo et que Davidowitch ne semblait point disposé à marcher
en avant. Dès lors il y avait un grand avantage à repousser Alvinzi loin de
Vérone et de Ronco. L'armée française revint tout entière sur la rive gauche
de l'Adige, et ce fut encore sur les chaussées du marais que se rencontrèrent
les têtes de colonnes ; le combat fut opiniâtre et d'abord indécis. La 32e
demi-brigade, placée en embuscade par le général en chef, culbuta un corps de
Croates et les jeta dans les marais en en faisant un grand carnage. Masséna,
dont les troupes hésitèrent un moment, se mit à leur tête, prit un tambour où
il battait la charge avec le pommeau de son épée ; la division qui lui était
opposée fut presque exterminée. Ces digues étaient un étroit champ de
bataille où les colonnes serrées, sans espace pour s'étendre, présentaient
une masse compacte, que le vainqueur écrasait ou précipitait dans le marais. Vers le
milieu de la journée, le général Bonaparte, calculant les pertes que l'armée
d'Alvinzi avait dû éprouver depuis trois jours, et s'apercevant que les
Autrichiens fatigués n'avaient plus la même énergie, se résolut à les
repousser plus loin ; il fit passer l'Alpon à ses divisions et la bataille
recommença dans la plaine ; elle ne fut ni vive ni obstinée. La ligne de
l'ennemi fut rompue et Alvinzi commença un mouvement de retraite, en suivant
la route qui le ramenait à Vicence et en abandonnant Caldiero. Le
lendemain, cette marche rétrograde des Autrichiens continua ; dès lors, le
général Bonaparte, tranquille sur l'armée d'Alvinzi, pouvait se porter au
secours de Vaubois, que pressait l'armée de Davidowitch ; il s'arrêta à Villa-Nuova
sans poursuivre les Autrichiens dans leur retraite. Avant de se mettre en
route pour se porter à de nouveaux combats, il donna les ordres nécessaires
afin qu'on prît soin des blessés. — « J'entrai, écrivait-il beaucoup d'années
après, dans le couvent de Saint-Boniface, l'église avait servi d'ambulance.
Quatre ou cinq cents blessés y avaient été entassés. La plus grande partie
étaient morts ; il en sortait une odeur cadavéreuse. Je reculais d'horreur,
lorsque je m'entendis appeler par mon nom. Deux malheureux soldats étaient
depuis trois jours au milieu des morts, sans avoir mangé, sans avoir été
pansés ; ils furent rappelés à la vie par la vue de leur général. Tous les
secours leur furent prodigués. » — On s'était battu pendant trois jours sur
ce terrible champ de bataille, le plus funeste où l'armée eût encore été
amenée. Le général en chef venait d'y perdre encore Elliot, un de ses aides
de camp. L'armée
rentra décimée, mais triomphante, à Vérone, d'où elle était sortie
furtivement trois jours auparavant, mais elle ne s'y arrêta pas. Il était
temps devenir en aide à Vaubois, dont les positions venaient d'être encore
emportées par Davidowitch. Elles furent reprises après des combats où la
victoire ne fut pas douteuse, mais aussi chèrement achetée. L'armée
autrichienne retourna dans le Tyrol où elle ne fut pas poursuivie. Le
blocus de Mantoue avait été maintenu pendant la campagne de quelques jours
qui venait de forcer Alvinzi à la retraite. On pouvait espérer que le
maréchal Würmser, dont l'armée, réduite à la demi-ration et diminuée par le
grand nombre de malades entassés dans les hôpitaux, tarderait peu à
capituler. Alors le général Bonaparte se trouverait maître de l'Italie et
n'aurait plus rien à craindre des armées autrichiennes. Le Directoire lui
promettait de puissants renforts ; trente mille hommes que Carnot avait eu
beaucoup de peine à obtenir de ses collègues, et surtout de Barras, devaient
être tirés des armées de Beurnonville et de Moreau. L’armée d'Italie avait
besoin de repos ; il ne pouvait rien entreprendre en l'état où elle se
trouvait. Un armistice semblait désirable au Directoire. Il avait été amené à
des pensées plus pacifiques ; elles n'étaient point inspirées par le général
Bonaparte et ne convenaient point à ses projets sur l'Italie. Le gouvernement
de la République aurait voulu, en ce moment, que la politique cessât d'être
subordonnée aux combinaisons militaires. FIN DU PREMIER VOLUME
|
[1]
14 juin 1796.
[2]
23 juin 1796.
[3]
Le comte Bogio à Turin ; Tannucci à Naples ; Dutillot à Parme.
[4]
20 juillet.
[5]
25 juillet 1796.
[6]
Mémoires du maréchal de Saint-Cyr.
[7]
13 septembre.
[8]
2 octobre.
[9]
Mémoires de Carnot.
[10]
5 octobre.
[11]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[12]
Mémoires du général Belliard ; lettre du général Berthier du 29 novembre
; lettre du général Bonaparte, idem ; Mémoires dictés à Sainte-Hélène ; Documents
historiques de Louis Bonaparte.