HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME PREMIER

 

LIVRE TROISIÈME.

 

 

Proclamations à l'armée d'Italie. — Marche de l'armée. — Relations avec Venise. — Blocus de Mantoue. — Armistice avec Naples. — Entrée des Français à Bologne. — Armistice avec le pape. — Occupation de Livourne. — Insurrection dans le diocèse d'Imola. — Le général Würmser passe en Italie. — Levée du siège de Mantoue. — Bataille de Castiglione. — Retraite de Würmser. — Marche de l'armée française dans le Tyrol. — Bataille de Bassano. —Würmser s'enferme à Mantoue. — Mouvements des armées sur le Rhin. — Armée de Sambre-et-Meuse. — Armée de Rhin-et-Moselle. — Marche du général Jourdan. — Marche du général Moreau. — Retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse. — Retraite de l'armée du Rhin. Situation de l'Italie. — Négociations avec le pape. — Projets du général Bonaparte sur l'Italie. — Nouvelles négociations avec Rome. — Les Anglais quittent la Corse. — Nouvelle campagne contre les armées autrichiennes. — Bataille d'Arcole.

 

Un ordre du jour avait annoncé aux soldats de l'armée d'Italie la nouvelle campagne qu'ils allaient entreprendre.

 

— « Vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin. Vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre marche. Le Piémont s'est livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est à vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les ducs de Parme et de Modène ne devront leur existence politique qu'à votre générosité. L'armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage. Le Pô, le Tessin, l'Adda, n'ont pu vous arrêter un seul jour. Vous les avez franchis aussi facilement que l'Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la patrie ; vos représentants ont ordonné une fête dédiée à vos victoires ; elle a été célébrée dans toutes les communes de la République. Vos mères, vos sœurs, vos épouses se réjouissent de vos succès et se vantent de vous appartenir. Oui, soldats, vous avez tout fait, mais ne vous reste-t-il donc rien à faire ? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire ? La postérité nous reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie ? Eh bien ! partons, nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, qui ont incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent ; l'heure de la vengeance a sonné ! Mais que les peuples soient sans inquiétude, nous sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros, réveiller le peuple romain engourdi depuis tant de siècles d'esclavage ; tel sera le fruit de nos victoires ; elles feront époque dans la postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle contrée de l'Europe. Le peuple français libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront, en vous montrant : « Il était de l'armée d'Italie. »

Ces proclamations fameuses, lues aujourd'hui après plus d'un demi-siècle, lorsque de si belles et grandes espérances ont été suivies de si cruels mécomptes, lorsque les paroles retentissantes et déclamatoires ont perdu leur prestige, avaient alors un tout autre effet. En réalité, elles s'adressaient, non point tant aux soldats, simples dans leur courage et peu sensibles aux phrases qui, en définitive, leur coûtent le sang ou la vie, qu'à l'opinion française disposée toujours, et alors plus qu'aujourd'hui, à s'animer d'orgueil national, à adorer la victoire et le succès ; c'était pour lui plaire que le général Bonaparte écrivait ces pompeuses paroles. La France, en ce temps-là, avait besoin de gloire, à défaut de repos et de bonheur ; l'expérience de tant de révolutions ne l'avait pas encore vieillie ; elle était capable de patriotiques émotions. D'ailleurs elle présageait par instinct que l'homme qu'elle voyait grandir merveilleusement et tout à coup, deviendrait bientôt l'arbitre de ses destinées.

Lui-même, à cette époque de sa vie, n'était pas étranger aux pensées de liberté et d'affranchissement des peuples ; il avait été, comme toute sa génération, accoutumé à recevoir, sous forme rhétorique ou théâtrale, les opinions que propageaient la littérature et la philosophie ; il était encore sensible aux grands mots. En outre, ainsi que tous les généraux et les officiers, il avait la conscience de défendre l'indépendance de la patrie. En ce sens il était et devait être persuadé qu'il combattait pour la bonne cause. A ses yeux et dans le sentiment de l'armée française, les étrangers n'étaient pas seulement des ennemis armés : la guerre de la Révolution avait un autre caractère ; elle ne se faisait point pour élargir une frontière ou pour disputer une colonie. Les coalisés voulaient imposer un gouvernement à la France, la livrer à la contre-révolution, vaincre, non pas ses soldats, mais ses citoyens. Il semblait donc que ce fût un combat à mort.

De là le langage révolutionnaire, injurieux, hors du droit des gens que le général de l'armée d'Italie avait adopté à l'exemple de son gouvernement. Toutefois, dans la conduite et dans l'action, il soumettait au contrôle de son bon sens et de son habileté pratique les paroles officiellement solennelles de ses proclamations. Dans ses menaces et dans son orgueilleuse assurance de la victoire, il y avait même plus de calcul que de sentiment réel. Il voulait faire peur à tous les princes italiens, afin de les soumettre sans avoir à les combattre.

 

Pendant que le général Bonaparte se hâtait de réprimer l'insurrection de Pavie, l'armée avait continué sa marche. Il la rejoignit au moment où elle entrait à Brescia ; cette ville, qui comptait cinquante mille habitants, faisait partie, depuis plus de trois siècles, des États que la république de Venise possédait en terre ferme. Le sénat avait envoyé des provéditeurs au-devant de l'armée française pour réclamer contre l'invasion du territoire d'une puissance neutre ; cette protestation ne fut point écoutée ; il fut ordonné que toutes les subsistances seraient fournies à l'armée, sauf à en acquitter le prix plus tard. Une proclamation fut affichée dans la ville. Elle disait : — « C'est pour délivrer la plus belle contrée de l'Europe du joug de fer de l'orgueilleuse maison d'Autriche que l'armée française a surmonté tous les obstacles. La victoire, d'accord avec la justice, a couronné ses efforts : les débris de l'armée ennemie se sont retirés au-delà du Mincio ; l'armée française passe pour les poursuivre sur le territoire de la république de Venise ; mais elle n'oubliera pas qu'une longue amitié unit les deux républiques. La religion, le gouvernement, les usages, les propriétés seront respectés. Que les peuples soient sans inquiétude, la plus sévère discipline sera maintenue. Fidèle dans le chemin de l'honneur comme dans celui de la victoire, le soldat français n'est terrible que pour les ennemis de la liberté et de son gouvernement. »

L'armée autrichienne commençait à recevoir des renforts, et l'armée française comptait seulement vingt-sept mille hommes. Beaulieu avait son quartier général sur la rive gauche du Mincio ; son but en ce moment était de s'opposer à l'investissement de Mantoue, dont il augmentait chaque jour les fortifications et les approvisionnements.

L'armée française manœuvrait de façon à menacer la droite des Autrichiens ; Beaulieu, pour s'appuyer au lac de Garde, occupa Peschiera, qui est situé à l'endroit où le Mincio sort du lac. C'était une ville vénitienne, mais comme les Français étaient à Brescia et aussi à Crema et à Bergame, les autorités vénitiennes ne pouvaient espérer que la neutralité serait respectée par les Autrichiens.

Ainsi Beaulieu tenait la ligne du Mincio de Mantoue au lac de Garde et avait surtout renforcé sa droite, supposant que l'armée française manœuvrerait pour le tourner. Le général Bonaparte, qui avait cherché à lui donner cette idée, déboucha le 30 mai au matin sur Borghetto, poste avancé du centre des Autrichiens. Ce fut surtout un combat de cavalerie, le premier où la cavalerie française, auparavant en si mauvais état, abordait avec avantage la cavalerie autrichienne. Le général Murat obtint un plein succès. L'infanterie qui défendait Borghetto ne résista point à une colonne de grenadiers commandée par le général Gardanne ; le village fut emporté, mais les Autrichiens, en se retirant, avaient brûlé le pont. Gardanne et ses grenadiers se jetèrent à l'eau ; l'ennemi, se souvenant de la terrible colonne de Lodi, abandonna Valeggio, qui est en face de Borghetto, le Mincio entre deux.

L'armée française avait passé presque entièrement la rivière et se dirigeait vers Peschiera ; une division autrichienne ayant entendu le canon, se porta sur Valeggio, où se trouvait le général en chef avec un piquet d'escorte. Il eut à peine le temps de monter à cheval et de sortir par le jardin, tandis que ses gens fermaient la porte de la cour. La division Masséna s'était arrêtée à Borghetto de l'autre côté du pont qui venait d'être rétabli ; elle accourut et chassa les housards autrichiens. Ce fut alors, et pour éviter de semblables surprises, que le général Bonaparte se donna sous le nom de guides une garde formée d'hommes d'élite sous le commandement de Bessières, qui depuis fut maréchal de France.

 

Les Autrichiens évacuèrent Peschiera, qui fut occupé par les Français. Le général Bonaparte demanda aussitôt que l'arsenal lui fût livré. Le provéditeur allégua la neutralité. La réponse fut dure ; l'entrée des Autrichiens dans la ville, sans que la moindre résistance eût été essayée, fut qualifiée de trahison. — « Je marche sur Venise pour en porter plainte au sénat, » disait-il, et il continua sa marche jusqu'à Vérone. Ce sénat, qui était dans l'impuissance de résister à une exigence quelconque, soit des Autrichiens, soit des Français, et qui s'humiliait devant le vainqueur quel qu'il fût, se hâta d'envoyer deux sages du conseil pour conjurer la colère du général Bonaparte ; il renouvela ses plaintes et leur reprocha aussi l'asile accordé à Monsieur, qui avait passé longtemps à Vérone, d'où il avait daté ses royales proclamations, lorsqu'il était devenu roi après la mort de Louis XVII.

Le Directoire avait autorisé le général à en agir ainsi avec les Vénitiens. « Venise sera traitée comme une puissance neutre, mais ne doit pas s'attendre à l'être comme une puissance amie ; elle n'a rien fait pour mériter nos égards. »

D'ailleurs le général pouvait déjà prévoir que pour conclure la paix avec l'Autriche et l'indemniser de tout ce qui lui serait ôté, ou bien pour soumettre toute l'Italie à un grand remaniement, on serait amené à dépouiller ou même à anéantir la république de Venise. Tel était le motif de la querelle qu'il faisait aux Vénitiens. Sa colère était si bien une feinte qu'il écrivait en même temps au Directoire : « Si votre projet est de tirer cinq ou six millions de Venise, je vous ai ménagé exprès cette espèce de rupture. Si vous avez des intentions plus prononcées, je crois qu'il faudra continuer ce sujet de brouillerie, m'instruire de ce que vous voulez faire et attendre le moment favorable que je saisirai selon les circonstances ; car il ne faut pas avoir affaire à tout le monde à la fois. — La vérité sur l'affaire de Peschiera est que Beaulieu les a trompés. Il leur a demandé passage pour cinquante hommes et s'est emparé de la ville. »

Il continua à feindre une grande irritation sur l'hospitalité accordée à Louis XVIII.

« J'arrive dans cette ville, écrivait-il de Vérone le 3 juin, pour en partir demain matin ; elle est très-grande et très-belle ; j'y laisse une bonne garnison pour me tenir maître des trois ponts qui sont ici sur l'Adige. Je n'ai pas caché aux habitants que si le prétendu roi de France n'eût évacué leur ville avant mon passage du Pô, j'aurais mis le feu à une ville assez audacieuse pour se croire la capitale de l'empire français. »

Or, c'était deux mois auparavant, le 13 avril, que le sénat de Venise avait fait signifier à Louis XVIII qu'il eût à sortir dans le plus bref délai des États de la république.

— « Je partirai, avait répondu le roi, mais je demande qu'on me présente le livre d'or où est inscrit le nom de ma famille ; je veux le rayer de ma main. Je demande aussi qu'on me rende l'armure de mon aïeul Henri IV, dont en gage d'amitié il avait fait présent à la république. »

Le sénat de Venise avait donc donné d'avance une preuve de sa timide déférence pour le gouvernement français ; l'indignation du général Bonaparte n'était pas réelle, d'autant qu'il n'ignorait point que si le prétendant avait pris séjour à Vérone, c'était après une communication faite au comité de salut public du temps de Robespierre, qui avait répondu que cet asile ne serait pas considéré comme une violation de la neutralité. Mais, outre le projet de se réserver des motifs de rupture et de rigueur, il convenait au général de se montrer républicain et grand ennemi des royalistes dans les lettres ou bulletins destinés à être publiés en France. Ainsi il terminait cette dépêche par le paragraphe suivant : — « Les émigrés fuient de l'Italie ; plus de quinze cents sont partis cinq jours avant notre arrivée. Ils courent en Allemagne porter leurs remords et leur misère. »

 

La ligne de l'Adige était forcée. Beaulieu était contraint à se retirer sur le Tyrol italien et laissait Mantoue sans autre défense que la forte garnison qu'il y avait enfermée. Prendre Mantoue était maintenant l'indispensable tâche de l'armée française. Cette ville est située au milieu de trois lacs formés par les eaux du Mincio, devenues stagnantes et marécageuses dans la plaine. Elle communique avec la terre ferme par cinq chaussées qui traversent de vastes marais ; une seule de ces chaussées était alors fortifiée par une citadelle à son débouché dans la plaine.

Grâce à l'activité des mouvements de l'armée française, il lui fut possible de s'emparer de l'entrée des quatre chaussées non défendues à leur extrémité ; mais c'était seulement un moyen de bloquer la ville, car y arriver par des chaussées étroites, en s'y avançant à force ouverte, était une entreprise impraticable.

Ainsi le siège de Mantoue ne fut d'abord qu'un investissement. Un corps de huit mille hommes fut placé devant la forteresse qui gardait l'issue de la digue du côté de Vérone ; les autres digues étaient occupées.

Aucune opération rapide, aucun grand résultat à atteindre soudainement n'occupait plus le général Bonaparte. Il eut d'abord à réprimer, sinon des insurrections, du moins les incursions de bandes qui s'étaient formées en arrière de l'armée ; elles arrêtaient les convois, interceptaient les routes, tuaient les soldats isolés, compromettaient les communications de l'armée. C'était à Gênes qu'était le centre de tout ce mouvement ; le ministre d'Autriche et une partie de l'aristocratie génoise s'employaient à enrôler des prisonniers autrichiens échappés pendant qu'on les conduisait en France, des déserteurs piémontais, des contrebandiers. Ils en formaient des compagnies franches et les envoyaient sur les routes dans le Montferrat et les fiefs autrichiens ; ce désordre avait pris la consistance d'une petite guerre. Le colonel Lannes y fut envoyé avec douze cents hommes ; il brûla les maisons des rebelles, fit prisonniers les principaux qui furent fusillés. Une exécution pareille eut lieu aux environs de Tortone. Le village d'Arquata fut rasé, ainsi que le château du marquis Augustin Spinola, qui passait pour le principal auteur de cette rébellion ; quinze prisonniers furent fusillés comme chefs de bandes. Le général Bonaparte écrivit au doge de Gênes pour se plaindre de la conduite de son gouvernement, « qui ne prenait aucune mesure, accordait asile aux assassins et semblait leur sourire par son silence. » — « Je vous demande, disait-il, une explication catégorique. Pouvez-vous ou non purger votre territoire des assassins qui le remplissent ? Si vous ne prenez pas des mesures, j'en prendrai ; je ferai brûler les villes et villages sur lesquels sera commis l'assassinat d'un seul Français. » — Il exigeait en même temps que Girola, ministre d'Autriche, fût chassé de la ville de Gênes[1].

 

Pendant que le général Bonaparte s'occupait ainsi à remettre le bon ordre dans les territoires conquis, et à presser le siège de la citadelle de Milan, le prince Belmonte Pignatelli fut envoyé par la cour de Naples pour demander un armistice ; elle avait appris les progrès rapides de l'armée française, le passage du Mincio et le combat de Borghetto, où la cavalerie napolitaine avait été défaite et son commandant le prince Culto fait prisonnier ; elle sut aussi qu'une colonne de l'armée française se mettait en marche pour Bologne et les États pontificaux ; dès lors elle fut saisie d'épouvante et ne songea plus qu'à obtenir la paix.

Le prince Belmonte était un homme aimable et spirituel ; il fit de son mieux pour plaire au général Bonaparte et y réussit ; il lui parla des bonnes dispositions de sa cour et spécialement de la reine Caroline, qui avait, disait-il, beaucoup d'influence à Vienne. La négociation n'était pas difficile, puisque le général Bonaparte pensait qu'un armistice avec Naples aurait un avantage réel. Si le grand seigneur napolitain chercha à exercer quelque séduction sur le général de la République par de flatteuses paroles, le vainqueur de l'Italie ne fut pas en reste dans ce genre de conversation : c'était une de ses habiletés. Il savait mieux que personne avoir, avec quiconque lui plaisait ou pouvait lui être utile, le langage qui pouvait étonner, persuader, séduire et donner confiance. Le prince Belmonte lui parlait comme à un grand homme supérieur à la cause qu'il défendait et au gouvernement qu'il servait : le général Bonaparte, à qui il convenait beaucoup de ne point être regardé comme un révolutionnaire par les cours et les cabinets de l'Europe, lui répondait : — « Croyez-vous que je me batte pour ces gredins d'avocats. »

L'armistice fut signé à Milan le 5 juin, et le général Bonaparte écrivait le 7 la lettre suivante au Directoire :

— « Vous trouverez ci-joint copie de l'armistice conclu entre les deux armées française et napolitaine. — 1° Nous ôtons deux mille quatre cents hommes de cavalerie à l'armée autrichienne et nous les plaçons dans un lieu où ils sont à notre disposition ; — 2° nous ôtons aux Anglais cinq vaisseaux de ligne et plusieurs frégates ; — 3° nous continuons à mettre la coalition en déroute.

« Si vous faites la paix avec Naples, la suspension aura été utile, en affaiblissant tout de suite l'armée autrichienne. Si, au contraire, vous ne faites point la paix, la suspension aura de même été utile, en ce qu'elle me mettra à portée de faire prisonniers les deux mille quatre cents cavaliers napolitains, et que le roi de Naples aura fait une démarche qui n'aura point plu à la coalition.

« Ceci me porte à traiter la question militaire : pouvons-nous et devons-nous aller à Naples ? Le siège du château de Milan et la garnison des places conquises demandent treize mille hommes. La garde de l'Adige et des positions du Tyrol, vingt mille hommes ; il me reste, y compris les renforts qui vont m'arriver, six mille hommes. En eussions-nous vingt mille, il ne nous conviendrait pas de faire vingt-cinq jours de marche dans les mois de juillet et d'août pour aller chercher la maladie et la mort. Pendant ce temps-là Beaulieu repose son armée dans le Tyrol, la renforce de secours qui lui arrivent tous les jours et nous reprendrait dans l'automne ce que nous lui avons pris dans le printemps. Moyennant cet armistice, nous sommes à même de dicter à Rome toutes les conditions qu'il nous plaira. Déjà, en ce moment même, la cour de Rome est occupée à faire une bulle contre ceux qui prêchent en France la guerre civile sous prétexte de religion. Par la conversation que j'ai eue ce matin avec M. d'Azara, ministre d'Espagne envoyé par le pape, il m'a paru qu'il avait ordre de nous offrir des contributions. Je serai bientôt à Bologne. Voulez-vous que j'accepte alors, pour accorder un armistice au Pape, vingt-cinq millions de contributions, cinq millions de fournitures en denrées, trois cents tableaux et des manuscrits, et que je fasse mettre en liberté tous les patriotes arrêtés pour faits de révolution ? J'aurai le temps de recevoir vos ordres là-dessus, puisque je ne crois pas être à Bologne avant dix ou quinze jours. Je vous prie de rester persuadés que lorsqu'une fois vous m'avez fait connaître vos intentions, il faudrait qu'elles fussent bien difficiles pour que je ne puisse pas les exécuter. »

Le général Bonaparte se montrait ainsi convenablement respectueux pour son gouvernement ; il n'en était pas moins vrai que ce qu'il avait décidé ou ce qu'il semblait proposer était absolument nécessaire et ne pouvait être refusé ni modifié par le Directoire. De la façon dont il faisait la guerre, elle était essentiellement liée avec la politique. Il eût été absurde de ne point approuver l'armistice avec Naples ; un traité de paix en était la suite. Les choses allaient se passer de la même sorte avec Rome.

 

Le gouvernement pontifical, à la suggestion de l'Autriche, avait assemblé quelques troupes ; on pouvait craindre, ou en faire le semblant, qu'un corps de six mille Anglais vînt se joindre à cette peu redoutable armée. Le général Augereau, avec sa division, passa le Pô le 14 juin ; en quatre jours, il arriva à Bologne et à Ferrare ; il occupa ces deux légations qui faisaient partie des États du pape. En même temps une autre colonne entra à Modène.

Le général en chef y arriva le 19 juin après avoir traversé Plaisance, Parme et Reggio. Sa présence inspirait aux populations italiennes une effervescence d'affranchissement et un espoir d'indépendance nationale, qu'il fut obligé de modérer à Modène, dont le souverain venait de conclure un armistice. Le vieux duc avait quitté ses États-, mais il avait laissé une régence qui, par son obéissance et son empressement, s'efforça d'obtenir la bienveillance du général Bonaparte.

A Bologne, tout se passa autrement : le général Augereau y était entré par le fait de la guerre ; aucun armistice n'avait été conclu ; une garnison de quatre cents hommes avait été faite prisonnière ; un cardinal, qui était gouverneur, avait eu la permission de se rendre à Rome, mais sur parole. La ville était donc une conquête occupée militairement. Le général Bonaparte avait déjà sans doute arrêté dans son esprit que les légations seraient retranchées définitivement de l'État pontifical. Ainsi il se comporta comme à Milan et donna un plein essor à l'enthousiasme italien ; il fut surtout manifesté par la haute aristocratie ; la joie de se trouver délivré de l'administration cléricale était plus vive encore à Bologne que n'était en Lombardie le contentement d'être affranchi de la puissance autrichienne. L'entrée du général Bonaparte fut un triomphe, les premières familles de Bologne, les Caprara, les Marescalchi, étaient à la tête de la députation du sénat. Aldini, qui était l'avocat le plus distingué de la ville et qui jouissait d'une grande considération, en faisait aussi partie. Jamais révolution ne changea plus soudainement la physionomie d'un pays. Tout ce qui n'était point prêtre se revêtait de l'habit militaire. Chacun des jours que le général en chef passa à Bologne fut une fête ; le peuple s'enivrait de contentement et d'espérance. Le bon ordre n'en fut pas moins maintenu. Le respect fut gardé pour toutes les choses de la religion ; les couvents n'éprouvèrent aucun mal, et l'état-major protégea même les jésuites.

 

M. d'Azara arriva en toute hâte à Bologne pour obtenir l'armistice que depuis longtemps il engageait le Saint-Siège à demander. Le Directoire avait autorisé le général en chef à traiter avec « le prince de Rome, » qu'il ne pouvait se résoudre à nommer le pape. Les conditions furent moins dures qu'elles n'avaient été annoncées dans la lettre du 7 juin. Vingt et un millions de contributions en argent ou fournitures, cent tableaux au choix des commissaires français : tel fut le prix de la rançon ; mais ce qui importait le plus, ce qui rendait menaçante la négociation du traité définitif, c'était l'occupation de Bologne et de Ferrare, et l'envoi d'une garnison à Ancône[2].

Le général Bonaparte avait clairement expliqué comment les circonstances militaires étaient telles qu'il ne pouvait entrer dans son esprit de marcher sur Rome. Toutefois les philosophes et les fanatiques d'irréligion éprouvèrent un vif mécontentement de cette politique de condescendance pour le prince de Rome. Ils ne concevaient pas comment on pouvait préférer la défaite de l'armée autrichienne et la marche triomphante des Français sur Vienne à la gloire de ressusciter la liberté romaine et d'enlever la vierge de Lorette.

Pour désarmer la colère des républicains, le général Bonaparte écrivait : — « Parmi les tableaux, bustes et statues que Rome devra donner, nous avons demandé nominativement les bustes de Junius et de Marcus Brutus. »

Avant de presser le siège de Mantoue et de reprendre l'agressive contre l'armée autrichienne, en attendant les renforts qui lui étaient nécessaires, le général avait encore, non pas une expédition à faire, mais plutôt une exécution. Il avait promis au Directoire et il s'était proposé d'entrer à Livourne pour fermer ce port au commerce anglais ; ce coup de main avait aussi quelque importance pour reconquérir la Corse, où déjà des révoltes avaient commencé, favorisées par le général de l'armée d'Italie ; il voulait y envoyer des officiers et des munitions Il partit de Bologne le 25 juin, passa l'Apennin et s'arrêta à Pistoïa, chez l'évêque, ce qui fut très-remarqué.

 

Le grand-duc de Toscane était le premier prince souverain d'Europe qui eût conclu un traité avec la République française ; il n'existait pas un grief contre lui : Manfredini, son premier ministre, se rendit au quartier général. C'était un de ces Italiens éclairés, plus ou moins pénétrés des idées philosophiques du XVIIIe siècle, qui avaient à cette époque imprimé un caractère libéral et régulier à l'administration de quelques États italiens[3] ; il avait été précepteur du grand-duc et de l'archiduc Charles.

C'était à de semblables négociateurs que le général Bonaparte aimait à avoir affaire ; il leur présentait si bien ses actes et ses projets comme raisonnables et nécessaires ; il les leur exposait avec tant de franchise qu'il les amenait à son avis et les faisait convenir qu'il ne pouvait agir autrement. Il rassura donc Manfredini et lui persuada que les Français avaient à cœur de cultiver l'amitié du grand-duc., mais que l'expédition de Livourne était réellement indispensable.

Il arriva de cette confidence que les négociants anglais furent prévenus à temps et que tous leurs bâtiments sortirent et allèrent se réfugier dans les ports de Corse ; de sorte que les commissaires Salicetti et Garrau, - qui s'étaient joints à la division d'avant-garde commandée par le général Murat, ne trouvèrent plus les riches cargaisons sur lesquelles ils comptaient.

Ce contre-temps parut sans doute moins grave au général Bonaparte. Le résultat important à ses yeux, c'était de fermer l'Italie aux Anglais : en plaçant une garnison à Ancône, en leur interdisant Livourne, ils n'avaient plus sur la côte orientale non plus que sur la côte occidentale un seul port qui leur fût ouvert. Il prétendit que Spanocchi, commandant de Livourne, était dévoué aux Anglais ; il le fit arrêter et conduire à Florence. Il réunit quelques centaines de Corses réfugiés et disposa tout de manière à donner à l'insurrection assez de force pour chasser les Anglais : tel était pour lui le but de l'expédition. D'ailleurs les commissaires pouvaient se consoler d'avoir manqué la saisie des cargaisons, en confisquant les marchandises anglaises dans les entrepôts et les magasins ; on s'empara d'une valeur d'environ douze millions.

Le grand-duc ne pouvait avoir nul recours contre cette violation du droit des gens, elle lui avait été annoncée par une lettre du général Bonaparte datée de Pistoïa qui lui avait été remise au moment où les troupes françaises entraient déjà à Livourne. Les termes de cette communication étaient convenables et ménagés. — « Le ministre de votre altesse royale à Paris a été obligé de convenir qu'il était impossible à votre altesse royale de réprimer les Anglais et de maintenir la neutralité du port de Livourne. La division de l'armée qui entrera dans cette ville se conduira d'après les principes de neutralité que nous venons maintenir. — Je suis chargé d'assurer votre altesse royale du désir qu'a le gouvernement français de voir continuer l'amitié qui unit les deux États. »

Le grand-duc, en se plaignant, eût sans doute aggravé le mal ; suivant les conseils de Manfredini, il ne fit entendre aucune réclamation et changea même son ministre des affaires étrangères, qui passait pour peu favorable aux Français ; le savant Fossombroni dont les opinions étaient fort différentes le remplaça.

Le général Bonaparte se rendit à l'invitation du grand-duc qui l'avait engagé à lui faire une visite ; il arriva sans escorte et descendit chez le ministre de France où l'attendait un bataillon des gardes du prince comme garde d'honneur. Le grand-duc lui donna un dîner splendide et le conduisit lui-même dans la galerie pour lui montrer les chefs-d'œuvre qui ne devaient pas tarder beaucoup à lui être enlevés. Tout se passa avec une bienveillante courtoisie entre le prince et le général. Les ministres toscans convinrent que les Anglais étaient d'une exigence arrogante et s'étaient rendus pour ainsi dire maîtres de Livourne.

De son côté, le général Bonaparte ne manqua point aux ménagements qu'il avait promis : l'occupation de Livourne n'entraîna aucun des désordres de la guerre, les troupes françaises ne s'approchèrent point de Florence et observèrent la plus stricte discipline.

Le grand-duc avait cru devoir inviter aussi le commissaire Salicetti : assurément c'était pousser loin la crainte de se brouiller avec la République française. Le neveu de Marie-Antoinette aurait pu se dispenser de faire asseoir à sa table un des juges de Louis XVI ; mais Salicetti, en républicain farouche, ne voulut pas se rendre à cette invitation. Compatriote du général Bonaparte, il ne résistait guère à ses volontés ; il était pourtant fort scandalisé des égards et des relations courtoises que le chef d'une armée républicaine entretenait avec le prince, de sa familiarité avec les grands seigneurs et les aristocrates, et aussi de la protection accordée au clergé.

L'autre commissaire, Garrau, comme Salicetti ancien conventionnel, s'en expliquait plus hautement encore et blâmait sans nulle réserve la conduite du général. En même temps ces deux hommes, loin de se conformer aux intentions et aux promesses du général en chef, agissaient d'une façon tyrannique et arbitraire ; leur dureté envers les négociants de Livourne troublait le commerce de toute l'Italie. Peut-être étaient-ils encouragés par la correspondance du Directoire, où la majorité devait être de leur avis. Le général s'en plaignit vivement[4].

« Après mon départ, une nuée d'agioteurs génois est venue pour s'emparer des richesses que renferment les magasins anglais, portugais et russes que j'avais fait mettre sous le scellé. On a dérangé les mesures que j'avais prises. On a substitué au citoyen Belleville, homme fort estimable, que j'avais chargé de surveiller cette opération, des commissions où chacun dilapide à l'envi. Nous passons pour des Vandales, et l'opinion populaire, qui nous était favorable à Gênes et à Livourne, se tourne contre nous.

« Notre conduite politique envers la Toscane n'est pas meilleure. Je m'étais bien gardé de faire aucune proclamation, et j'avais expressément défendu qu'on fît aucun acte de gouvernement. Vous verrez par la proclamation ci-jointe qu'on fait peu de cas de mes ordres. Chasser les émigrés de Livourne par une proclamation est une mesure aussi inutile qu'impolitique. Il y a très-peu d'émigrés à Livourne ; le grand-duc a donné l'ordre de les chasser. Il eût été plus simple d'en faire arrêter trois ou quatre par les autorités du pays. Le peu qui reste se serait sauvé. Cette proclamation, où l'on s'attribue une juridiction sur un territoire neutre, est d'un très-mauvais effet.

« Dans la position actuelle de l'Italie, il ne faut nous faire aucun nouvel ennemi et attendre la décision de la campagne pour prendre un parti conforme aux vrais intérêts de la République. En attendant, je désirerais qu'on ne se permît aucune menace, ni aucun propos à Livourne contre la cour de Toscane. Les moindres de vos paroles et de celles de vos commissaires sont épiées et rapprochées en y attachant une grande importance ; mais l'on croit toujours être ici dans les couloirs de la Convention. »

C'était uniquement la politique qui dictait au général Bonaparte ces égards pour les princes, ces scrupules sur le droit des gens et cette fidélité aux promesses. Dans la même lettre où il réclamait une meilleure conduite des commissaires, il indiquait d'avance que le grand-duc devait être dépouillé de ses États, dès qu'une complète victoire laisserait l'Italie à la disposition du gouvernement français.

Sur un bruit qui avait couru que l'empereur François était malade et en danger de mort, le Directoire écrivait au général Bonaparte[5] : « Le grand-duc de Toscane est héritier du trône impérial. Il n'hésitera point à se rendre à Vienne aussitôt après la mort de son frère. Il s'agira alors de l'enlever comme ennemi de la République et d'occuper militairement la Toscane. » Le 11 août, le général Bonaparte, dans une lettre adressée à M. Miot, ministre de la République à Florence, tout en lui rappelant combien il était important de ne rien faire qui pût indisposer le grand-duc, lui parlait de la maladie de l'empereur et ajoutait : — « Vous savez combien il est essentiel que je sois instruit du moment où le grand-duc se mettrait en route pour Vienne. » Ainsi quels que fussent ses desseins, il ne les soumettait pas au sens moral, mais il les subordonnait au calcul et n'entendait point qu'on le troublât dans les mesures d'ordre et de convenance qu'il voulait prendre.

— « Je vous prie, écrivait-il au commissaire Garreau, de vous restreindre désormais dans les bornes des fonctions qui vous sont prescrites ; sans quoi je me trouverai obligé de mettre à l'ordre de l'armée qu'il est défendu d'obtempérer à vos réquisitions. Nous ne sommes tous que par la loi. Celui qui veut usurper des fonctions qu'elle ne lui accorde point n'est pas républicain.

« Quand vous étiez représentant du peuple, vous aviez des pouvoirs illimités ; tout le monde vous obéissait ; aujourd'hui vous êtes un commissaire du gouvernement ; une instruction positive a réglé vos fonctions : tenez-vous-y. Je sais bien que vous répéterez le propos, « que je ferai comme Dumouriez. » Il est clair qu'un général qui a la présomption de commander l'armée que le gouvernement lui a confiée, sans un arrêté des commissaires, ne peut être qu'un conspirateur. »

 

En quittant Florence, le général retourna à Bologne ; une insurrection avait commencé dans les campagnes entre Bologne et Ravenne. La petite ville de Lugo était au pouvoir d'une bande nombreuse de paysans. Ces désordres avaient surtout éclaté dans le diocèse d'Imola. L'évêque était alors Barnabé Chiaramonte, qui depuis fut le pape Pie VII. Il commença dès lors cette vie de soumission et de sacrifices consentis dans l'espérance d'obtenir paix et protection pour l'Église ; condescendance qui devait, à la dernière extrémité, se changer en une sainte résistance contre la plus indigne persécution. Il envoya un grand vicaire à Lugo afin d'apaiser la sédition. Il publia un mandement sur les textes : « Rendez à César ce qui est à César. — Celui qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu. — Rendez à chacun ce qui lui est dû : la crainte à qui vous devez de la crainte. »

Ni le mandement, ni la mission du grand vicaire ne réussirent à calmer les paysans ; une brigade de l'armée française triompha facilement de leur résistance : la ville fut prise de vive force et livrée au pillage.

Après quelques jours passés à Bologne pour y établir une administration régulière et mettre à profit l'élan public vers la liberté, le général retourna à Milan afin d'y accomplir une semblable tâche ; le château venait enfin de capituler après une défense énergique ; il en avait reçu la nouvelle précisément pendant qu'il était chez le grand-duc.

 

Mais le moment approchait où la guerre allait reprendre une nouvelle activité et demander à l'armée de plus grands efforts de courage et de fermeté, et de plus belles inspirations au génie du capitaine qui l'avait accoutumée à la victoire.

Pendant le voyage que le général en chef venait de faire en Italie, l'investissement de Mantoue avait continué, les sorties des assiégés avaient été repoussées. Le général Masséna, dont le quartier général était à Bassolengo, avait défendu les routes qui descendent du Tyrol en suivant les deux rives du lac de Garde, contre les attaques des avant-postes autrichiens et avait gardé les passages de l'Adige. Ni l'une ni l'autre des deux armées n'était en position ni en état d'entreprendre une grande opération.

Cependant en apprenant de jour en jour les déplorables nouvelles de son armée, chassée de l'Italie, affaiblie, découragée et presque détruite, la cour de Vienne ne s'était point abandonnée au désespoir ; la consternation fut grande, mais cette puissante monarchie avait plus de ressources et plus d'énergie que n'en pouvait avoir le roi de Sardaigne.

Si des conseillers sages et prudents, tels que le comte de Colowrath, se hasardaient à proposer une tentative de négociation, il leur était répondu « qu'il était impossible de traiter sans l'Angleterre et qu'assurément on n'obtiendrait pas son adhésion ; que d'ailleurs, avant de se résoudre à la paix, il serait indispensable, pour ne point subir des conditions trop rudes, de faire encore des démonstrations de force ; les finances épuisées n'en donnaient pas les moyens, et sans les subsides de l'Angleterre on ne pourrait faire face aux dépenses. Ne venait-on pas aussi de se lier par un traité avec l'empereur de Russie ? Ainsi il fallait donc tenter encore avec courage la fortune des batailles. »

Mais pour mettre à exécution cette détermination, il paraissait nécessaire de changer les plans de campagne qui avaient été conçus. Les succès que le général Clairfayt avait obtenus sur les rives du Rhin, le mauvais état où l'on supposait que se trouvaient les armées de Jourdan et de Moreau, avaient décidé le conseil aulique à porter sur ce théâtre les principales forces de l'Autriche.

L'archiduc Charles avait été revêtu du commandement que venait de quitter, par démission, le général Clairfayt ; celui que toute l'Allemagne appelait son sauveur, était tombé dans la disgrâce du conseil aulique ; on le blâmait de ne pas avoir assez profité de ses victoires, d'avoir conclu l'armistice, qui avait été une volonté, non pas de lui, mais du cabinet impérial ; on le trouvait trop indépendant : il commençait l'exécution de ses projets sans les soumettre au conseil aulique ; il voulait avoir sous ses ordres le général Würmser et commander en chef les deux armées du Rhin. Ainsi fut contraint de se retirer le général en qui l'opinion publique, et peut-être l'empereur, avaient le plus de confiance. Plus tard, on lui reprocha aussi d'avoir indiqué pour le commandement de l'armée d'Italie, Beaulieu, son compatriote belge et son ami. La fortune de la guerre avait en effet prononcé que ce choix était malheureux.

Ainsi on ne pensa point à le remplacer par Clairfayt. Il fut décidé que la guerre serait seulement défensive sur le Rhin ; que trente mille hommes seraient retirés des armées d'Allemagne pour passer à l'armée d'Italie, et qu'elle serait commandée par le vieux général Würmser, qui était pourtant plein d'ardeur et d'activité.

Le mois de juin et une partie du mois de juillet se passèrent avant que le général Würmser eût réuni, dans le Tyrol allemand, la nouvelle armée qu'il allait amener en Italie. Si, comme le projet en avait été convenu, les armées françaises étaient entrées en campagne et avaient passé le Rhin au mois d'avril, le général Moreau aurait pu empêcher ou gêner le mouvement des Autrichiens et leur passage dans le Tyrol. Würmser eut - donc tout loisir pour rassembler une armée que les informations parvenues au général Bonaparte évaluaient à quatre-vingt mille hommes, en y comprenant la garnison de Mantoue, ce qui restait de l'armée de Beaulieu, et dix mille hommes laissés dans le Tyrol allemand. L'armée française n'avait pas plus de quarante mille hommes.

Après avoir, pendant quelques jours, établi son quartier général à Trente, Würmser commença son mouvement le 29 juillet ; il avait divisé son armée en trois corps, agissant séparément, de manière à envelopper l'armée française et à couper toutes les communications avec sa ligne de retraite. Le premier corps suivait la vallée de l'Adige pour s'emparer de Vérone ; le second et le plus considérable, commandé par Würmser en personne, devait marcher entre l'Adige et le lac de Garde ; le troisième, qui formait la droite de l'armée autrichienne, était dirigé par la route qui descend des montagnes et sur Brescia, et allait se placer ainsi entre l'armée française et Milan.

Le général Bonaparte quitta cette ville en toute hâte et porta son quartier général à Castel Nuovo, non loin de Vérone et à portée des montagnes qui encadrent le lac de Garde.

Le général Joubert, qui occupait la Corona, poste avancé de la division Masséna, résista toute la journée du 29 et se replia sur Rivoli, plateau élevé entre le rivage oriental du lac et l'Adige.

Toute l'armée autrichienne était en mouvement. Déjà les hauteurs qui dominent Vérone étaient occupées. Le 30, au matin, la nouvelle arriva qu'une colonne autrichienne était entrée sans résistance à Brescia, où étaient établis les magasins et les hôpitaux de l'armée. En même temps un autre corps autrichien, descendant par la rive occidentale du lac, attaquait le fort de Salo, défendu par quinze cents hommes. Des courriers se faisaient voir sur toutes les routes, publiant que l'armée française était cernée par deux armées autrichiennes.

 

Le général Bonaparte comprit aussitôt le plan de Würmser ; il résolut de réunir toutes ses forces et de se porter successivement sur les corps autrichiens, qui pour l'envelopper s'étaient séparés de manière à ne point s'appuyer les uns sur les autres. A l'instant même il leva le siège de Mantoue. De cette façon il s'assurait l'avantage du nombre contre chacune des fractions d'un armée à peu près double de la sienne. On brûla les affûts de l'artillerie de siège, ainsi que les plateformes des batteries ; on jeta les poudres à l'eau ; on enterra les boulets, on encloua les canons ; l'armée de siège était entièrement disponible le 31 juillet au soir.

Le général marcha d'abord contre la droite autrichienne qui, s'étant avancée jusqu'à Brescia, était la plus engagée. Il fit d'abord débloquer la citadelle de Salo, où la garnison tenait depuis quarante-huit heures et avait repoussé cinq assauts ; les assiégeants, surpris, perdirent leurs canons, des drapeaux et des prisonniers. En même temps un combat plus important s'engagea à Lonato ; une division autrichienne y avait pris position pour s'assurer le passage du Mincio et pour opérer la jonction de l'aile droite avec Würmser. Le général en chef dirigea lui-même l'attaque à la tête d'une brigade ; elle fit des prodiges de valeur. Les Autrichiens furent mis en déroute et furent ainsi écartés de la route qu'ils voulaient suivre.

Pendant ce temps-là, Würmser avait passé l'Adige et occupé l'espace qui sépare cette rivière du Mincio. Il avait envoyé deux divisions vers Borghetto, où, selon ses calculs, devait être opérée la jonction avec sa droite. De sa personne, il avait marché sur Mantoue afin de faire lever le siège ; il ne trouva devant la place que des tranchées désertes, des batteries démontées et tous les débris que les Français avaient laissés en se retirant. La précipitation que semblait indiquer ce qu'il voyait autour lui, le confirma dans la pensée que l'armée française se retirait épouvantée.

Cependant les divisions françaises se repliaient sur le quartier général pour être sous la main du général en chef et agir en masse. Masséna, après avoir arrêté pendant vingt-quatre heures la marche de Würmser, avait repassé le Mincio, en laissant son arrière-garde pour la défense de Peschiera et de la rive droite.

Augereau, de son côté, était arrivé par Borghetto ; il avait coupé le pont et laissé des postes sur la rive droite.

Le 1er août, à dix heures du matin, le général en chef entrait à Brescia avec les divisions de Masséna et d'Augereau et en chassait les Autrichiens qui n'avaient pas eu le temps de s'y établir ; leur droite se retira non sur le corps d'armée, mais vers les montagnes par la route qu'elle avait suivie pour arriver à Brescia, route déjà coupée par une division française.

Les arrière-gardes laissées par Augereau et Masséna pour défendre le Mincio, pouvaient retarder, mais non empêcher le passage ; elles se replièrent sur Lonato, que les Autrichiens réussirent à occuper, après avoir obtenu un avantage marqué sur une des divisions de Masséna.

 

Würmser n'était pas encore revenu de son excursion sur Mantoue. Le corps d'armée de sa droite, chassé de Brescia, était en pleine retraite ; ainsi les Français se trouvaient en force suffisante. Le général en chef se mit à la tête des troupes et enfonça le centre des Autrichiens. Leur aile droite qui s'était étendue afin de rejoindre le corps sorti de Brescia, rencontra la division française qui coupait cette route ; tournée de tous côtés, elle mit bas les armes.

En même temps, la gauche autrichienne perdit la position de Castiglione, après une glorieuse bataille qui fit grand honneur à Augereau. Elle fut livrée le 3 août.

Würmser arriva de Mantoue, le soir, lorsqu'il n'était plus temps de prendre part à l'action ; il passa la journée du 4 à rassembler tous ses corps, à tout disposer pour une bataille. Son armée était formidable et présentait au moins vingt-cinq mille combattants.

Le général Bonaparte jugea qu'une grande et décisive affaire allait se passer à Castiglione où Augereau eut ordre de se retrancher ; il se tint avec son état-major à Lonato, où il se trouvait au centre de ses divisions qu'il était si important de réunir.

La campagne située entre Brescia et la rive occidentale du lac de Garde était en ce moment parcourue par des colonnes autrichiennes, séparées les unes des autres, ignorant quelles routes elles pouvaient suivre sans rencontrer des divisions françaises, et n'ayant aucune connaissance précise de la position des deux armées ; elles étaient poursuivies et à chaque instant on leur faisait des centaines de prisonniers.

Une de ces colonnes errantes, informée par des paysans qu'il n'y avait à Lonato que douze cents Français, espéra se frayer par là un chemin vers le Mincio et rejoindre l'armée de Würmser.

Un parlementaire se présenta à Lonato et somma les Français de se rendre : c'était au général en chef qu'était adressée cette injonction. Il ne se méprit pas un instant, assuré que ce ne pouvait être qu'une troupe égarée et cherchant un passage ; il fit monter à cheval son nombreux état-major. On amena le parlementaire qui, lorsque ses yeux furent débandés, se trouva en face de tout l'appareil et le mouvement d'un grand quartier général.

— « Allez dire à votre général, lui dit le général Bonaparte, que je lui donne huit minutes pour poser les armes. Il est au milieu de l'armée française ; passé ce temps-là, il n'a rien à espérer. »

Harassés, errants depuis trois jours, incertains, stupéfaits, ces quatre ou cinq mille hommes posèrent les armes. Voilà en quel état se trouvait l'armée autrichienne cinq jours après l'ouverture de cette campagne, commencée en proclamant que l'Italie serait encore une fois le tombeau des Français.

Toutefois, cette lutte, ce continuel combat n'était pas encore terminé. La journée du 8 août décida le sort des deux armées. Les Français étaient, malgré tant de fatigues, pleins d'ardeur et de courage ; les Autrichiens n'étaient plus animés de confiance et d'espoir. La bataille de Castiglione ne fut pas un instant douteuse. L'armée française feignit d'abord un mouvement de retraite, mais lorsque les Autrichiens se furent avancés, une division, commandée par le général Fiorella, qui avait marché toute la nuit, arriva à l'improviste sur la gauche des ennemis et y jeta quelque désordre : ce fut le signal d'une attaque générale. Elle eut un plein succès sur tous les points. L'armée de Würmser se retira en désordre sur la rive gauche du Mincio, et peu s'en fallut que lui-même ne fût pris par la cavalerie légère.

Le Mincio fut de nouveau passé par l'armée française à Peschiera, où une faible garnison avait su se maintenir. Le général Bonaparte rentra le 7 à Vérone. Les deux rives du lac de Garde furent occupées ; la flottille autrichienne avait été brûlée pour ne pas tomber aux mains des Français.

 

Würmser se retira à Roveredo et à Trente ; il ramenait une armée diminuée de moitié et découragée. Du 29 juillet au 12 août, les Français avaient fait quinze mille prisonniers, et pris soixante et dix pièces de canon et neuf drapeaux. Le seul avantage que l'Autriche recueillait du grand effort qu'elle avait tenté était d'avoir ravitaillé Mantoue. Le siège était à recommencer et les Français ne pouvaient avancer tant qu'ils n'auraient pas pris cette ville qui renfermait une armée.

Les ouvrages des assiégeants avaient été détruits, les canons et les munitions qu'ils avaient abandonnés étaient maintenant entrés dans la place. Il n'y avait aucun moyen de reprendre le siège. La saison des fièvres, si funeste dans ce pays marécageux, allait commencer ; l'ouverture de la tranchée et les remuements de terre auraient augmenté les ravages de l'épidémie. Le général se contenta d'un blocus étroitement resserré et protégé par des redoutes.

Aucune opération active n'était praticable. — « Nous avons à l'armée vingt mille malades, écrivait-il au Directoire ; il n'en meurt par jour que quinze ou vingt, mais au mois de septembre les fièvres deviendront plus dangereuses. »

Ainsi, pour continuer la guerre ; il était indispensable que l'armée d'Italie reçût de puissants renforts. Le général se plaignait de ne pas voir arriver ceux qu'on lui avait promis et qu'on pouvait sans nul inconvénient tirer de l'armée de l'ouest ; on devait s'attendre à voir descendre en Italie une nouvelle armée autrichienne ; rien n'annonçait une pacification. Les princes d'Italie eux-mêmes avaient conçu de l'espoir au moment où l'armée française semblait en péril et ils comptaient encore sur la possibilité d'une délivrance. D'autre part, les armées françaises avaient passé le Rhin ; elles avaient obtenu des succès que pouvait rendre plus faciles l'affaiblissement des armées autrichiennes en Allemagne, diminuées par les détachements nombreux envoyés au général Würmser : — « Nous attendons la première nouvelle du général Moreau pour nous avancer dans le Tyrol, » écrivait le général Bonaparte, en rendant compte de sa situation. Il était obligé d'attendre, en se préparant à déployer, quand le moment serait venu, sa prodigieuse activité.

Au commencement de septembre, lorsqu'il était complétement maître de tout le pays renfermé dans l'Adige, le Mincio et le Pô, hormis de Mantoue qui était bloqué ; lorsqu'il occupait avec le gros de son armée les deux rives du lac de Garde et les premiers défilés du Tyrol, il prit l'initiative et mit ses divisions en mouvement ; les unes remontaient aux défilés du Tyrol par la route de Brescia à Trente, sur la droite du lac ; les autres suivaient le chemin de Vérone à Trente, le long de la rive gauche de l’Adige.

 

Le 4 septembre, l'armée française, après avoir forcé les avant-postes ennemis sur les deux routes, se trouva réunie devant Roveredo ; elle y entra après un combat où l'attaque avait été impétueuse et la résistance obstinée ; le 5 septembre elle était à Trente.

Le général Bonaparte, en commençant cette campagne, n'avait pas déterminé la route qu'il aurait à suivre après avoir pénétré dans le Tyrol ; en continuant à s'avancer dans la même direction, il pouvait espérer d'agir de concert avec l'armée du général Moreau, qui y entrait par la Bavière. En se bornant à contenir les Autrichiens, il se serait étendu à droite, aurait envahi tout l'État de Venise et poussé jusqu'à Trieste, riche et importante capture. Il avait quelquefois pensé à ce second projet et en avait même, par hypothèse, entretenu le Directoire : les mouvements de Würmser devaient décider les siens.

A peine arrivé à Trente, le général Bonaparte sut ce qu'il avait à faire. Würmser ne s'était point trouvé au combat de Roveredo ; avec la plus grande partie de ses forces, il avait suivi la vallée de la Brenta, puis, ayant ainsi tourné la droite de l'armée française, il marchait vers l'Adige ; son avant-garde se présentait le 7 septembre devant Vérone.

Le général Bonaparte prit aussitôt la, route que venait de suivre Würmser. Le temps pressait : pour atteindre l'ennemi au débouché de la vallée de la Brenta, à Bassano, il fallait faire en deux jours vingt lieues dans un pays de montagnes. Le 7, au milieu du jour, il rencontra l'arrière-garde de Würmser à Primolano, dans un étroit défilé dont il força le passage après un combat où la division autrichienne fut si vivement attaquée qu'elle posa les armes presque tout entière, et perdit artillerie, drapeaux, équipages. A la nuit, l'armée française bivouaqua dans le village de Cismone. Le général Bonaparte y établit son quartier général, sans suite, sans équipages, mourant de lassitude et de faim ; un soldat partagea avec lui sa ration de pain.

 

Pendant cette même journée, le général Mezzaro attaquait Vérone, où le général Kilmaine l'attendait. Une batterie de trente canons mitrailla les assaillants. Les Autrichiens se retirèrent ; leur général envoya demander des renforts à Würmser, qui en même temps lui ordonnait de se replier sans nul retard sur Bassano. Il était trop tard : l'armée française avait déjà remporté une victoire complète ; à trois heures, elle entrait à Bassano ayant fait six mille prisonniers, et pris huit drapeaux, trente-deux pièces de canon, deux équipages de pont et un grand nombre de voitures chargées et attelées.

 

Würmser n'avait pas à choisir la route qu'il aurait à prendre. Il ne pouvait plus se retirer sur la Piave pour y défendre l'accès du Frioul et les chemins qui conduisent d'Italie à Vienne dans cette région où les Alpes sont abaissées. Il lui fallait se borner à porter encore une fois du secours à Mantoue. Il se retira sur Vicence et y retrouva la division qu'il avait envoyée contre Vérone. Il n'avait plus aucune communication ni avec le Tyrol, ni avec l'Allemagne. Il lui restait, de sa nombreuse armée, environ seize mille hommes découragés ; les Français s'attendaient à le voir capituler et poser les armes.

L'énergique vieillard n'était ni désespéré ni abattu ; il avait encore six mille hommes d'excellente cavalerie. Il profita de la rapidité de leurs mouvements pour surprendre un passage de l'Adige à Legnago. Les Français le poursuivaient, mais leurs détachements n'étaient point assez nombreux pour l'arrêter. Il rencontra à Cerca une faible avant-garde qui ne pouvait lui résister ; il la dispersa et fit quatre cents prisonniers. A ce même instant arrivait le général Bonaparte ; il n'eut que le temps de tourner bride. Würmser en fut aussitôt informé et le fit poursuivre dans toutes les directions, recommandant qu'on le lui amenât vivant.

Culbutant ainsi les détachements ou les postes qui ne pouvaient lui opposer une résistance efficace, il arriva devant Mantoue. Avant de s'y enfermer, dès qu'il eut fait sa jonction avec la garnison, se trouvant ainsi à la tête de vingt-cinq mille hommes, il reprit bon espoir et essaya de tenir la campagne. Le 19 septembre, il livra une bataille à Saint-Georges presque sous les murs de la ville et perdit trois drapeaux, onze pièces de canon et trois mille prisonniers ; puis, il se répandit dans le pays qui sépare Mantoue de la rive gauche du Pô. Il jeta un pont et fit entrer des convois de vivres dans la place. Enfin, après avoir encore tenté un combat pour se frayer une route vers l'Adige, espérant y trouver passage, il s'enferma dans Mantoue avec les restes de son armée. Une de ses divisions était restée à la défense du Tyrol ; une autre était dans le Frioul.

Au commencement d'octobre, la ville se trouva de nouveau cernée. L'armée française, dans les trois semaines de cette campagne où elle avait parcouru tant de distances et livré tant de com bats, était diminuée de quatorze cents prisonniers, dix-huit cents tués, quatre mille cinq cents blessés.

Elle avait grand besoin de repos. Les troupes employées au blocus de Mantoue n'en trouvèrent d'abord pas beaucoup ; cette nombreuse garnison tenta de fréquentes et fortes sorties. Leur mauvais succès et les maladies calmèrent son ardeur ; il y avait un très grand nombre de malades et trente mille bouches à nourrir. On aurait donc pu espérer qu'elle tarderait peu à capituler ; mais le vieux maréchal avait eu la prévoyance d'y accumuler d'immenses provisions pendant les deux levées du siège ; en outre, il fit saler presque tous les chevaux de sa cavalerie. Ces précautions et sa ferme constance devaient prolonger longtemps le siège. Mantoue était destinée à être encore le lieu décisif où le sort de la guerre prononcerait entre deux vaillantes armées, entre deux grandes puissances.

 

Elles combattaient aussi sur un autre théâtre. Bien que les armées du Rhin n'eussent pas accompli le projet difficile à réaliser qui avait d'abord été conçu ; bien que leurs opérations restassent sans rapport direct avec la marche de l'armée d'Italie, elles avaient exercé une influence heureuse sur la guerre, en ne permettant pas à l'Autriche de porter toutes ses forces sur le point où elle était le plus menacée ; elles avaient aussi gagné leur part de gloire.

Pendant l'armistice, les forces autrichiennes avaient continué à être divisées en deux armées ; Würmser avait eu son quartier à Manheim ; Clairfayt à Mayence, où il fut remplacé par l'archiduc Charles. — L'armée de Rhin-et-Moselle, opposée à Würmser, d'abord commandée par Pichegru, avait Moreau pour général en chef. L'armée de Sambre-et-Meuse était sous les ordres de Jourdan.

Le mauvais état des armées, la nécessité de ne point s'exposer à de nouveaux revers en ne les pourvoyant pas de tout ce qui leur était nécessaire, peut être aussi quelque indécision dans le Directoire, retardèrent la reprise des hostilités sur le Rhin. Ce fut le gouvernement autrichien qui déclara la rupture de l'armistice pour le 1er juin.

A ce moment, on apprenait coup sur coup la bataille de Lodi, l'occupation du Milanais, le passage du Mincio, la prise de Vérone et l'investissement de Mantoue. Le conseil aulique avait sans doute été décidé à ranimer la guerre sur le Rhin par l'espoir d'y prendre une revanche des premières victoires de l'armée d'Italie. Mais à peine les hostilités avaient-elles commencé, qu'il était devenu nécessaire de diminuer les armées d'Allemagne pour sauver l'Italie. Würmser, qui venait d'être nommé feld-maréchal, fut destiné à défendre l'Italie ; et l'archiduc Charles commanda les deux armées.

L'armée de Sambre-et-Meuse comptait soixante-seize mille hommes. Jourdan avait la confiance du gouvernement et des soldats. Sous ses ordres étaient des généraux distingués et déjà célèbres, Kléber, Lefebvre, Bernadotte, Marceau, Championnet. L'armée de Rhin-et-Moselle, commandée par le général Moreau, dont la réputation était déjà établie, se composait de troupes aguerries, qui avaient souffert beaucoup des privations que ne leur avait point évitées une administration mauvaise et sans argent ; mais elle ne manquait ni de fermeté ni d'élan. Les généraux qui servaient sous Moreau, Desaix, Gouvion Saint-Cyr et Ferino étaient des hommes expérimentés, habiles, aimés, bien obéis du soldat et connaissant parfaitement le théâtre de la guerre.

L'archiduc, en commençant les hostilités, avait eu pour instruction formelle de faire une guerre offensive. Ce projet était contraire à son opinion personnelle et à l'avis de Würmser. La position de l'armée autrichienne était pourtant, en ce premier moment, favorable à une tactique plus audacieuse. Elle était placée de manière à rendre difficiles les communications des deux armées françaises et pouvait les séparer entièrement dès qu'elle aurait obtenu quelque avantage.

 

Le général Jourdan occupait les deux rives du bas Rhin. Étant ainsi maître du fleuve, depuis l'embouchure de la Moselle jusqu'à Düsseldorf, ce fut par la rive droite qu'il commença son mouvement. Kléber partit de Düsseldorf le 1er juin avec le corps d'armée qui formait la gauche et remporta une complète victoire sur le prince de Wurtemberg à Altenkirchen, le 4 juin. Le général Jourdan passa le Rhin avec une partie de son armée et vint joindre son aile gauche. Il marcha en avant sur la Lahn.

L'archiduc retira aussi une partie de ses forces de la rive gauche et les porta à la défense de la rive droite ; le 15 juin, il fit éprouver un échec assez rude à la division Lefebvre et lui prit des canons.

Jourdan repassa le Rhin et fit replier son aile gauche vers Düsseldorf.

Bientôt, la situation des Autrichiens ne fut plus la même. Le général Würmser reçut l'ordre de passer en Italie et d'y conduire une armée de vingt-cinq mille hommes. Ainsi, l'archiduc se trouva contraint à une guerre défensive, telle qu'il avait voulu la faire.

Pendant que l'armée de Sambre-et-Meuse était obligée de rétrograder par suite de l'affaire malheureuse de Wetzlar, Desaix et Saint-Cyr obtinrent un meilleur succès et les Autrichiens se replièrent jusqu'à Manheim. Ce mouvement était surtout destiné à tromper l'ennemi sur le lieu où serait tenté le passage du Rhin, ordonné depuis l'ouverture de la campagne par le Directoire, mais retardé parce qu'il n'envoyait point l'argent nécessaire pour les préparatifs. C'était une opération difficile et périlleuse.

 

L'armée autrichienne occupait la rive droite depuis Huningue jusqu'à Manheim, mais elle était disséminée sur toute cette ligne, et les mouvements de l'armée de Rhin-et-Moselle n'avaient pas laissé prévoir sur quel point il importait de s'opposer plus fortement à cette entreprise. D'ailleurs, Würmser venait d'emmener une part considérable de cette armée, dont il avait remis le commandement au général Latour, sous les ordres supérieurs de l'archiduc.

Des bateaux avaient été préparés sur le fleuve, mais à des endroits différents. Les travaux étaient cachés par des îles ou bien dans des rivières affluentes. Desaix, pendant que par intérim il commandait l'armée, entre le départ de Pichegru et l'arrivée de Moreau, s'était occupé pendant deux mois de toutes les combinaisons nécessaires pour faire réussir ce hardi coup de main. Il fut exécuté avec une précision et une activité qui réussirent merveilleusement. Le 24 juin, à deux heures du matin, Desaix avait passé avec deux mille cinq cents hommes. Aussitôt il surprit le fort de Kelh, fit la garnison prisonnière. Ainsi on était maître d'établir un pont entre Kelh et Strasbourg. Des troupes passaient de moment en moment et présentaient des forces suffisantes pour repousser les attaques de l'ennemi ; le pont fut établi le 25 au matin, et l'armée, au nombre de quarante mille hommes, se trouva sur la rive allemande. Les positions qu'occupaient les Autrichiens furent aussitôt attaquées et emportées ; jamais officiers et soldats n'avaient montré plus d'intrépidité.

Desaix, avec son corps d'armée, s'avança en suivant la rive droite, attaqua le général Stzaray, le força, lui prit ses canons et douze cents hommes ; mais le général Latour, qui avait réuni presque tout son corps d'armée à Manheim, supposant que le passage serait tenté au-dessous de Strasbourg, remontait de ce côté avec vingt-cinq mille hommes. Saint-Cyr, qui lui était opposé et qui avait su avant lui ce qui s'était fait le 24, marchait en même temps et dans le même sens sur la rive opposée : il passa à Kehl. Ainsi, toute l'armée de Rhin-et-Moselle se trouvait réunie sur la rive droite, poussant devant elle le corps d'armée du général Latour, qui essaya vainement de s'opposer à ce mouvement et se replia après avoir subi quelques défaites, mais sans autre résultat que de perdre des positions après les avoir vaillamment défendues. Pour décider le succès de la campagne, une bataille semblait nécessaire.

L'archiduc Charles arrivait pour la livrer. Dès qu'il avait appris le passage du Rhin, il avait laissé trente-six mille hommes sous les ordres du général Wartensleben, pour observer Jourdan, et vingt-cinq mille dans un camp retranché pour protéger Mayence. Avec le renfort qu'il amenait au général Latour, il se trouvait à la tête d'une armée nombreuse, formée d'excellentes troupes. Il venait de remporter une victoire sur l'armée de Sambre-et-Meuse. Plein de joie et d'espérance, voyant ses soldats aussi confiants et animés que lui, supérieur en nombre à l'armée française, il se flattait de la jeter dans le Rhin et de délivrer l'Allemagne.

Le général Moreau n'était pas moins disposé à accepter la bataille ; il la gagna, mais elle ne fut pas décisive, soit parce qu'elle ne changea pas essentiellement la situation des deux armées, soit parce qu'un chef d'armée, même très-habile, ne sait pas toujours imaginer toute la portée qu'il pourrait donner à sa victoire.

D'ailleurs, les deux généraux n'opéraient point avec toutes leurs forces. Tandis qu'à Ettlingen, Moreau et Desaix résistaient avec peine et audace aux efforts de l'archiduc pendant toute la journée du 9 juillet, Saint-Cyr, à quelques lieues du champ de bataille, rejetait l'aile gauche autrichienne, formée du contingent saxon, jusqu'au Necker.

L'archiduc craignit d'être tourné et se retira sur Stuttgart après avoir renforcé les garnisons de Philipsbourg et de Manheim.

L'aile droite de Moreau avait remonté la rive droite du Rhin et forçait les Autrichiens à évacuer le Brisgau et toutes les villes frontières. Ainsi, tout le pays compris entre le Rhin, le lac de Constance et les montagnes de la forêt Noire, allait être bientôt occupé par les Français.

La marche victorieuse de l'armée du Rhin, l'invasion du territoire allemand, le départ de l'archiduc offraient maintenant des chances plus favorables à l'armée de Sambre-et-Meuse ; Jourdan renouvela le mouvement qu'il avait essayé un mois auparavant. Laissant le général Marceau et trente mille hommes pour observer Mayence et les places fortes, il passa le Rhin et s'avança en Allemagne avec une armée de cinquante mille hommes.

Wartensleben ne pouvait opposer de résistance ; il se retira devant l'armée de Sambre-et-Meuse, qui suivit sa marche sans être retardée par quelques affaires d'avant-garde. Un combat plus important fut livré à Friedberg, d'après les ordres de l'archiduc, et ne réussit pas mieux aux Autrichiens. Francfort, qui était alors une ville fortifiée et bien approvisionnée, capitula après quelques instants de bombardement.

Continuant toujours sa route dans le cœur de l'Allemagne, Jourdan arriva à Wurtzbourg, qui n'était défendu que par les trois mille hommes du prince-évêque de cet État, alors souverain. Wartensleben s'était retiré sur Bamberg ; Jourdan l'y suivit. Après plusieurs combats assez meurtriers, quelques-uns où furent engagées les deux armées l'une contre l'autre, Jourdan avait son quartier général à Amberg. Le 21 août, cinq divisions bordaient la Naab, qui les séparait des Autrichiens. Le général Bernadotte, avec sept mille hommes, observait la route de Ratisbonne ; il était à dix lieues de cette ville.

 

Pendant que l'armée de Sambre-et-Meuse s'avançait sur la gauche du Danube, en suivant la retraite de Wartensleben, le général Moreau marchait avec précaution et lentement ; l'archiduc se retirait sans précipitation et ne se sentait ni pressé, ni menacé ; son armée venait d'être diminuée par la détermination que le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade et les petits princes souverains de la Souabe avaient prise de demander un armistice au général Moreau et de solliciter la paix. Ils eurent à l'acheter chèrement par vingt-cinq millions de contribution de guerre et une valeur à peu près égale en fournitures de chevaux et de vivres. Ils avaient donc rappelé leur contingent ; l'électeur de Saxe retira aussi ses troupes.

Ainsi, l'archiduc avait un moindre désir de tenter le sort d'une bataille contre l'armée française ; son adversaire, au contraire, aurait dû la souhaiter ; plusieurs de ses généraux lui conseillaient de la livrer. On lui disait qu'une victoire éclatante et complète était le passeport d'une invasion qui, sans cela, était difficile et pouvait devenir dangereuse. Le Directoire lui envoyait des instructions en ce sens, mais vagues et contradictoires, commandant à la fois l'audace et la prudence, prescrivant des mouvements et des opérations impraticables.

Si cette campagne était destinée à marcher sur Vienne en traversant l'Allemagne et en suivant le cours du Danube, il eût fallu évidemment placer les deux armées françaises sous le même commandement afin d'opérer ensemble et de combiner leurs mouvements pour atteindre un seul et même résultat.

Un autre plan avait d'abord été conçu et indiqué aux deux généraux. On devait se borner à assiéger les places fortes qui ne pouvaient prudemment être laissées en arrière, car elles renfermaient une armée nombreuse. Puis, après avoir pris Mayence, Manheim et Philipsbourg, on eut passé le Rhin avec deux cent mille hommes, occupé sans risque la Souabe et la Bavière, et communiqué par le Tyrol et l'armée d'Italie. Mais il n'eût pas été moins essentiel de confier à un seul général toutes les forces françaises, puisqu'elles devaient concourir aux mêmes opérations.

Lorsque le Directoire avait vu les armées autrichiennes affaiblies par les secours qu'elles envoyaient en Italie, il avait conçu d'autres desseins ; il voulait envahir les États de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, forcer leurs souverains à la paix et en tirer de fortes contributions et des fournitures. Nourrir la guerre par la guerre était devenu le principe fondamental de la politique du gouvernement de la République ; ses instructions étaient subordonnées à ce calcul.

D'ailleurs, plus que jamais, il avait la volonté de ne point confier une grande armée et l'ensemble des opérations militaires à un seul général : déjà il avait tenté de diviser l'armée d'Italie.

Moreau, non plus que Jourdan, n'était pas homme à s'emparer de l'autorité et à ranger le Directoire sous son obéissance ; il était loin d'avoir ce génie, qui du commandement d'une armée avait su faire un gouvernement ; il ne se proposait pas un autre but que de conduire la guerre avec habileté et sagesse, sans compromettre son armée. Ne concevant pas une espérance plus vaste que de vaincre son ennemi et de le forcer à la retraite, il suivait jour à jour l'archiduc en traversant les montagnes du Wurtemberg, sans chercher à établir une communication avec l'armée de Jourdan, sans même tenir à sa portée les divisions de sa droite, qui avaient continué à s'avancer dans la Souabe méridionale jusqu'au lac de Constance et aux défilés du Tyrol, n'ayant maintenant d'autre ennemi à combattre que le corps du prince de Condé : car l'archiduc, depuis le départ de Würmser, avait fait revenir à lui les troupes allemandes.

De sorte que l'armée autrichienne en soutenant quelques combats d'arrière-garde parvint jusqu'au Danube à Donauwerth ; les deux armées françaises n'étaient distantes l'une de l'autre que de trois marches. L'archiduc se décida à risquer une bataille pour s'opposer à leur jonction. Le 11 août, il attaqua l'armée française en avant de Neresheim ; elle était forte d'environ quarante-cinq mille hommes ; mais elle s'étendait sur une longueur de huit lieues. L'archiduc porta des forces considérables sur la gauche de la ligne française que commandait le général Duresme. Cette division fut rejetée en arrière et séparée du centre ; un corps autrichien qui avait passé le Danube à Ulm se présenta sur le flanc de l'armée française ; le quartier général et les parcs firent précipitamment leur retraite. Dès le commencement de la bataille les Français étaient tournés, coupés et avaient perdu leur ligne d'opérations ; mais tous les efforts de l'archiduc, pendant le reste de la journée, furent vains pour forcer les positions qu'occupait la division de Gouvion Saint-Cyr. Le champ de bataille resta au pouvoir de l'armée française.

Cette entreprise ayant échoué, l'archiduc se trouvait dans une position périlleuse ; toute l'aile gauche de Moreau, commandée par Desaix et détachée du corps d'armée, n'avait point pris part à l'action, il eût donc été imprudent de la renouveler. L'armée de Sambre-et-Meuse s'avançait et pouvait tourner et envelopper l'armée autrichienne. Elle passa le Danube, abandonnant la rive gauche et prit position sur le Lech. La campagne semblait perdue pour les Autrichiens.

Le général Moreau s'arrêta plusieurs jours sur le champ de bataille de Neresheim, puis marcha sur Donauwerth : il ne fit rien pour opérer sa jonction avec l'armée de Sambre-et-Meuse. L'archiduc jugea par cette hésitation et cette lenteur, qu'il lui serait encore possible de s'opposer à la réunion des deux armées. Il laissa le général Latour sur le Lech, avec une force suffisante pour retarder les mouvements de l'armée du Rhin, passa le Danube avec trente mille hommes et le 22 août, il attaqua l'avant-garde que commandait le général Bernadotte, le repoussa jusqu'à Nuremberg, puis jusqu'à Forsheim. Le général Wartensleben, qui avait continué à se retirer devant l'armée de Jourdan jusqu'à la Naab, se mit aussitôt en mouvement.

 

L'armée de Sambre-et-Meuse se trouva attaquée en front par Wartensleben, en arrière par l'archiduc ; la retraite était devenue difficile ; les communications des grandes routes étaient coupées ; il fallut marcher à travers les montagnes par des chemins impraticables aux voitures. L'artillerie et les charrois furent mis en désarroi ; le découragement et l'indiscipline envahirent l'armée. Le général Jourdan eut chaque jour la pensée de risquer un retour offensif ; mais la rapidité des mouvements de l'archiduc, mais la crainte de se trouver enveloppé par des corps ennemis qui le devanceraient en prenant des routes meilleures, ne permirent pas de tenter ce moyen désespéré ; le désordre croissait de moment en moment. Enfin le 21 août, après trois jours de marches forcées, l'armée pénétra à la baïonnette dans la ville de Schweinfurth, où il lui fut possible de prendre quelque repos.

Jourdan se remit en route le 2 septembre, et le 3 il arriva devant Wurtzbourg, où une faible garnison française était dans la citadelle, déjà bloquée par deux divisions autrichiennes. Il résolut alors de livrer bataille et attaqua l'archiduc ; Kray et Wartensleben arrivèrent pendant le combat. Les Autrichiens avaient cinquante mille hommes. Les Français étaient trente mille ; ils furent vaincus, et Jourdan, avec les restes d'une armée fatiguée et découragée, parvint le 10 septembre à Wetzlar sur la Lahn ; il avait laissé la division Lefebvre à Schweinfurth.

Les fausses combinaisons de cette campagne, la division des forces françaises en deux armées, l'obéissance trop passive aux instructions du Directoire, avaient exposé le général Jourdan à être, depuis le 22 août, aux prises avec une armée de soixante-huit mille hommes, lorsqu'il n'en avait que quarante-quatre. Il retrouva la division Marceau et reçut dix mille hommes de renfort venant de l'armée de Hollande ; la division Lefebvre avait pu le rejoindre. Il se trouvait supérieur en nombre à l'ennemi, peut-être aurait-il pu reprendre l'offensive ; il se laissa prévenir et repassa le Rhin. Kléber avait été mis hors d'activité pour insubordination. Le jeune et vaillant Marceau, qui semblait destiné à devenir un général distingué, fut tué au combat d'Altenkirchen, et ses funérailles furent honorées par la douleur de ses soldats et les hommages des ennemis.

L'opinion publique, sans s'informer si les circonstances n'étaient pas pour beaucoup dans le malheur du vainqueur de Fleurus, s'éleva contre lui ; le Directoire lui retira le commandement de l'armée et lui donna pour successeur le général Beurnonville, dont la réputation de bravoure était incontestée, mais à qui les militaires ne reconnaissaient point la capacité nécessaire pour être chef d'une armée.

 

L'armée du Rhin passa sur la rive droite du Danube presque en même temps que l'archiduc retournait sur la rive gauche pour combattre Jourdan avec des forces supérieures. Il avait la certitude à peu près complète que Moreau ne porterait aucun secours -, à l'armée de Sambre-et-Meuse. En effet, le général français ne vit dans ce mouvement des Autrichiens qu'une facilité plus grande de s'avancer en Bavière, sans qu'il fût possible au général Latour de s'y opposer efficacement ; il essaya de défendre le passage du Lech et y perdit dix-sept pièces de canon et quinze cents prisonniers ; il se retira sur l'Iser, protégeant encore Munich et Ratisbonne.

Moreau procédait avec sa prudente lenteur ; il avait passé le Lech le 24 septembre ; le 7 octobre il se porta en avant et occupa Munich, après avoir forcé le passage de l'Iller.

Il était difficile de songer à s'avancer plus loin en Allemagne, tandis que l'archiduc contraignait l'armée de Sambre-et-Meuse à une retraite précipitée vers le Rhin. Moreau demeura longtemps indécis[6], espérant d'abord que Jourdan pourrait arrêter la marche des Autrichiens et que leur entreprise aurait une issue favorable aux armes françaises. Puis il se dissimula l'étendue du mal et pensa que les rapports autrichiens étaient inexacts et exagérés. Enfin le 10, il se décida à faire passer le Danube à un détachement de douze mille hommes sous les ordres de Desaix ; en même temps, il se replia sur les positions qu'il avait occupées huit jours auparavant[7]. Il y fut attaqué, mais les Autrichiens furent repoussés. Desaix était déjà parvenu jusqu'à Eichstadt. Le général Moreau sut alors que l'armée de Jourdan était à quatre-vingts lieues de l'armée du Rhin et qu'elle allait repasser sur la rive gauche. Il était impossible de lui porter secours, mais il y avait peut-être des chances pour tirer grand avantage de la position où l'on se trouvait relativement à l'armée de l'archiduc : c'était l'opinion de quelques-uns des généraux de l'armée de Moreau. Un ordre du Directoire, donné sans doute avant de connaître tous les désastres de Jourdan, prescrivait de marcher sur Wurtzbourg. Le général Moreau crut qu'il ne devait pas s'y conformer ; il rappela le corps de Desaix et se prépara à ramener son armée à travers les difficultés et les périls qu'il prévoyait. Une circonstance dont il fut informé à ce moment contribua à sa détermination.

Il avait laissé sous les ordres du général Scherb un faible détachement de deux mille huit cents hommes pour observer plutôt que pour contenir la garnison de Manheim et Philipsbourg. Dès que l'archiduc fut parvenu jusqu'à Wetzlar, terme de la retraite de Jourdan, il avait ordonné qu'une colonne tirée de ces garnisons attaquerait la tête du pont de Kelh qui était à peine en état de défense. Scherb fut prévenu à temps et s'y enferma ; avec le secours de la garde nationale de Strasbourg, il repoussa l'ennemi qui était en force quadruple et lui tua beaucoup de monde. Ce n'en était pas moins un avertissement du péril qui pouvait menacer une retraite.

Le 16 septembre, le corps de Desaix était arrivé sur le Danube ; l'armée se mit en marche, suivie par les généraux La Tour et Nauendorf, qui l'attaquèrent le 28 septembre et furent repoussés sur tous les points.

Un obstacle et un péril de tous les jours accompagnaient cette retraite ; les populations que le passage et le séjour d'une armée envahissante avaient vexées, maltraitées, ruinées, en gardaient la profonde rancune qui éclata avec une ardeur cruelle dès que l'ennemi fut vaincu et chassé. L'armée de Jourdan avait éprouvé les effets de ce changement de fortune ; l'exemple fut contagieux pour les paysans de la Souabe, qui avaient pourtant été traités avec plus de ménagements. Les soldats isolés étaient assaillis, poursuivis, amenés captifs aux Autrichiens ; les convois étaient surpris ; les hôpitaux n'étaient point en sûreté ; les choses en étant à ce point, personne ne blâmait plus la détermination que le général Moreau avait prise, et l'on s'applaudissait de sa prévoyance.

Déjà le général Nauendorf avec sa division, se séparant du général La Tour, était venu occuper les défilés de la forêt Noire avec une nuée de paysans armés et la colonne sortie des garnisons. L'archiduc s'avançait avec douze mille hommes en remontant la rive droite du Rhin.

Moreau profita de l'affaiblissement du corps de La Tour, laissé seul à la poursuite de l'armée française ; il l'attaqua à Biberach, le mit en complète déroute, et lui prit des drapeaux, des canons et quatre ou cinq mille prisonniers.

 

Le 10 octobre, il força les passages de la forêt Noire ; le défilé du Val d'Enfer fut traversé en quatre jours, et, le 15, l'armée pouvait communiquer avec la France par les ponts d'Huningue et de Vieux-Brisach ; elle était en bon ordre, animée et en plein courage : elle n'avait pas perdu un canon ; les blessés et les bagages avaient été dirigés par une route que n'occupait point l'ennemi et avaient pu parvenir à Huningue.

Le 18 l'archiduc marcha contre l'armée française à la tête de trente-six mille hommes ; il avait réuni au détachement qu'il amenait les corps de La Tour, de Nauendorf, de Petrusch qui commandait la colonne tirée des places fortes, de Frohlich et du prince de Condé. On combattit de part et d'autre avec vigueur. Les pertes furent à peu près égales, mais l'armée de Moreau ne fut pas entamée ; il prit position à Fribourg et couvrait ainsi la communication avec Neu-Brisach. Desaix traversa le fleuve le 21 octobre et descendit à Strasbourg par la rive gauche. Le 23, une nouvelle attaque fut essayée contre cette armée ainsi diminuée ; elle défendit sa position ; le 26 octobre, elle passa le pont d'Huningue et rentra en France.

C'était finir glorieusement une campagne désastreuse, où plusieurs victoires avaient honoré les armes françaises. Aucune grande bataille n'avait été perdue. Les Français avaient été vaincus plutôt par des manœuvres bien dirigées que par une supériorité de bravoure dans les soldats autrichiens ; plutôt par la conception fausse du plan de campagne que par l'inhabileté des généraux. Après avoir occupé toute une région de l'Allemagne, de cette conquête il ne restait plus au-delà du Rhin que Düsseldorf, la tête de pont d'Huningue et Kelh, qui devait être vaillamment défendu.

Les désastres des armées en Allemagne reportèrent sur les victoires de l'armée d'Italie toutes les espérances du Directoire ; mais ce qui venait de se passer sur les bords du Danube et du Rhin devait nécessairement rendre beaucoup plus difficile et plus dangereuse la position du général Bonaparte. Réduit à une guerre défensive si peu assortie à son génie, ayant à maintenir l'occupation d'un territoire immense avec une armée dont le nombre était disproportionné avec une semblable tâche ; menacé de voir arriver de nouvelles armées autrichiennes, inutiles maintenant à la défense de l'Allemagne et encouragées par la victoire ; obligé débloquer une ville qui renfermait une armée, il avait en outre à craindre des populations irritées contre les conquérants et des princes ranimés par l'espoir de la délivrance prochaine que leur promettaient l'Autriche et l'Angleterre.

Le général Bonaparte ne se faisait point illusion ; il jugeait sans découragement et sans présomption à quels périls il allait être exposé, à quels efforts devait être employée son armée.

Dès le 2 octobre il écrivait : — « Il est impossible en ce moment de penser au siège de Mantoue à cause des pluies, il ne sera faisable qu'en janvier ; à cette époque, l'empereur aura une puissante armée dans le Frioul et le Tyrol ; rien n'égale l'activité de l'Autriche pour recruter son armée d'Italie.

« Voici la force de notre armée : j'ai dix-neuf mille hommes à l'armée d'observation, neuf mille hommes à l'armée de siège. Je vous laisse à penser, si je ne reçois pas de secours, s'il est possible que je résiste cet hiver à l'empereur qui aura cinquante mille hommes dans six semaines.

« J'espère avoir avant un mois, si vous confirmez mes ordres, huit mille hommes tirés des garnisons du midi ; il me faut encore quinze mille hommes de plus.

« Si la conservation de l'Italie vous est chère, envoyez-moi tous ces secours. » — Il demandait aussi des fusils, des chevaux, des hommes embrigadés et disciplinés pour le service des convois.

— « Quelles que soient les circonstances, je vous prie de ne pas douter un seul instant du zèle et du dévouement de l'armée d'Italie. »

Le Directoire s'en rapportait entièrement à l'habileté du général pour la conduite des opérations militaires, mais croyait devoir lui donner ses instructions sur la politique qu'il avait à suivre afin de ne pas augmenter le nombre de ses ennemis et pour amener l'Autriche à conclure une paix que maintenant le cabinet de Vienne désirait moins, et le gouvernement du Luxembourg davantage. Il recommandait de grands ménagements pour les populations. Les désordres qui, dans la campagne si malheureusement terminée, avaient exaspéré les habitants de la Souabe, de la Bavière et surtout de la Franconie, étaient un avertissement de la nécessité d'une discipline sévère dans un pays envahi.

En même temps le Directoire croyait tirer avantage d'une autre sorte de troubles et ne craignait pas de les susciter. — « Il faut que les peuples deviennent ennemis de leur gouvernement ; il faut jeter des germes d'insurrection même dans les pays où nos armes n'ont point encore pénétré. Cette indication s'applique spécialement à la Hongrie où des intérêts politiques rendent le joug de l'Autriche pesant pour la grande et la petite noblesse, ainsi que pour toutes les classes de la population. Répandez des proclamations dont l'énergie réveillera la fierté des Hongrois et leur antique haine contre leurs oppresseurs. »

Ce qui était étrange, c'est que le Directoire voulait qu'on en agît ainsi pour forcer l'empereur à faire la paix, et qu'en même temps il recommandait au général Bonaparte de ne donner aucune espérance aux Milanais. — « Il nous importe de ménager des moyens d'échange pour consolider la réunion des provinces belges. Il est donc essentiel de ne pas favoriser des innovations politiques nuisibles à la conclusion de la paix. »

Les pensées et la conduite du général Bonaparte avaient varié selon la diversité des circonstances : il n'avait pas constamment formé les mêmes projets sur l'Italie. Après avoir voulu établir de bons et utiles rapports avec les princes souverains, les avoir rassurés et ménagés, il vit bientôt après à quel point ils avaient obéi à la crainte seule, en concluant des armistices, en ouvrant des négociations pour la paix.

Dès que l'Autriche eut déployé des forces imposantes pour reconquérir le nord de l'Italie, dès que le maréchal Würmser eut obtenu de premiers succès, la cour de Naples, le Pape, la république de Venise se crurent délivrés ; le parti opposé aux Français prévalut dans leurs conseils ; les négociations entamées furent suspendues ; le roi de Naples arma et envoya un corps de vingt mille hommes dans les États pontificaux ; plusieurs villes se sou levèrent. Le cardinal Mattei, archevêque de Ferrare, prit possession de la citadelle et y arbora l'étendard du Saint-Siège.

Aussitôt après la bataille de Castiglione et la défaite de Würmser, le général Bonaparte fit enlever le cardinal Mattei ; il fut conduit au quartier général, et lorsque le général en chef lui adressa des reproches, il répondit humblement par la seule parole : « peccavi. » Le vainqueur vit bien que ce pieux prélat était peu à craindre et pouvait même le servir utilement. Toutefois il ne lui permit pas de retourner dans son diocèse et le consigna au séminaire de Brescia.

Le gouvernement français, ou plutôt le général Bonaparte, avait en ce moment à Rome un agent digne de toute confiance ; M. Cacault, sous une apparence un peu rustique, était un homme distingué, d'un esprit fin, d'un caractère conciliant, observateur plein de discernement ; il appartenait à la diplomatie avant la Révolution, comme secrétaire d'ambassade à Naples ; il avait vécu longtemps à Rome ; il aimait l'Italie, les arts, la société des savants et des littérateurs. Après l'assassinat de Basseville, il s'était retiré à Florence, sans toutefois être considéré comme émigré. Il y avait conquis l'estime publique, et le grand-duc avait pour lui une bienveillance confiante ; de sorte qu'il avait pu se rendre utile lorsque le général Bonaparte s'était mis en rapport avec ce prince.

Sans être officiellement accrédité auprès du gouvernement pontifical, il était placé de façon à tout observer et à savoir beaucoup de choses. Sa correspondance avec le général Bonaparte était presque quotidienne ; il lui apprenait les espérances aveugles de la cour de Rome, la faiblesse et l'indécision de Pie VI, alors âgé de plus de quatre-vingts ans. Il savait les intrigues des Autrichiens et des Anglais à Naples, leur influence toute-puissante sur le ministre Acton, les alternatives de crainte et de présomption qui faisaient, avancer ou rétrograder l'armée napolitaine, protester du désir de la paix ou arrêter les négociations entamées à Paris par le prince Belmonte.

La première retraite de Würmser ne mit pas fin à ces incertitudes : on savait que l'Autriche redoublerait d'efforts, et l'on voyait que l'armée française, trop peu nombreuse, serait, selon toute vraisemblance, mise dans une position dangereuse.

Le Directoire ne contribuait pas à ramener les princes d'Italie à une meilleure volonté ; si leurs plénipotentiaires envoyés à Paris montraient peu d'empressement à commencer ou à suivre les négociations, le gouvernement du Luxembourg ne les encourageait nullement à en souhaiter la conclusion ; il les accueillait sans égards et leur proposait de trop dures conditions.

Barras, et même Rewbell, qui s'était chargé spécialement des affaires étrangères, refusaient de prendre part à la négociation avec Naples ; ils avaient consenti mais après résistance à la paix avec le roi de Sardaigne.

 

Négocier avec le Pape était évidemment une telle apostasie en Révolution et en philosophie qu'on ne pouvait espérer le consentement de Réveillière. Le Directoire commença par renvoyer le plénipotentiaire envoyé à Paris par le Pape en alléguant que ses pouvoirs n'étaient pas dans une forme convenable ; puis un projet de traité en soixante-quatre articles fut envoyé aux commissaires Garreau et Salicetti, qui furent chargés de négocier à Florence avec M. Galeppi, envoyé du souverain pontife. Le Pape était déjà résigné à subir les exigences du vainqueur qui ne touchaient qu'à son pouvoir temporel ; mais les conditions n'étaient pas seulement politiques ; le Directoire, à une époque où la République ne reconnaissait d'existence légale à aucun culte, où il avait déclaré que la constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée constituante n'existait plus, imposait au Pape l'obligation de révoquer tous les brefs par lesquels cet acte avait été condamné comme une usurpation sur l'Église et une révolte contre son autorité spirituelle. Un autre article exigeait que l'inquisition fût abolie à Rome, la confondant apparemment avec l'inquisition d'Espagne. C'était en outre s'immiscer à l'exercice du pouvoir souverain dans un État indépendant.

Ces articles furent communiqués au sacré collège, qui déclara que ni la religion, ni la bonne foi ne permettaient d'accepter ces conditions. Les commissaires du Directoire avaient signifié que les articles devaient être acceptés ou refusés dans leur entier, et qu'il n'était accordé que six jours pour répondre. La communication avait été faite le 9 septembre, la réponse fut donnée le 12.

Ainsi, toute négociation sembla rompue. La cour de Rome en jugea ainsi ; la proposition d'un pareil traité lui sembla la preuve évidente que le gouvernement de la République française avait résolu d'anéantir, non-seulement la souveraineté temporelle du Pape, mais aussi d'abolir son pouvoir spirituel. Dès lors, les principaux conseillers du saint-père et l'aristocratie ecclésiastique et laïque de Rome ne pensèrent qu'à sauver la religion et l'État, en se ralliant à l'Autriche ; ils se montrèrent zélés pour sa cause en Italie, et voulaient que le Pape se joignît aux efforts que le royaume de Naples paraissait disposé à faire contre l'invasion française.

Toutefois, le Directoire comprenait l'embarras où une rupture ouverte avec le Pape pouvait placer le général en chef de l'armée d'Italie. — « Notre intention, écrivait Réveillère-Lépeaux, n'est pas de modifier les conditions que nous avons tracées ; mais comme il importe de terminer la campagne par la prise de Mantoue, afin de dicter plus sûrement des lois à l'Italie méridionale, nous ne romprons pas l'armistice et nous prolongerons la négociation jusqu'au moment où nous pourrons dicter impérieusement la paix à Rome ou renverser la puissance du Pape. »

Le général Bonaparte n'avait pas des intentions beaucoup plus bienveillantes pour les princes d'Italie. Il savait combien de haine ils portaient à la France ainsi que l'aristocratie dont ils étaient entourés et dont ils recevaient l'influence ; il ne comptait nullement sur leur bonne foi ; leur semblant de soumission n'avait été obtenu que par la crainte. D'ailleurs, les agents secrets qu'il entretenait étaient animés d'opinions révolutionnaires et démocratiques ; leurs rapports étaient, sinon mensongers, du moins exagérés et dictés par la crédulité de l'esprit de parti. Entre autres, un nommé Pico, Piémontais, homme d'esprit, qu'il employait beaucoup, cherchait évidemment à l'irriter contre la cour de Sardaigne.

Au contraire, M. Cacault et M. d'Azara, tout en ayant les yeux ouverts sur l'aveuglement et la passion qui portaient le gouvernement pontifical à des actes et des démarches hostiles, attribuaient plutôt à l'ignorance qu'à la malice, plutôt à la faiblesse du Pape qu'à sa volonté, les griefs qui auraient pu irriter le général.

 

Il était trop clairvoyant et trop habile pour se livrer aux impressions que lui causaient sans doute cette conduite des gouvernements italiens ; il se tenait en observation et en précaution dans ses rapports avec eux. Cependant, il marchait ouvertement à l'exécution d'un dessein qu'il avait conçu en entrant en Italie ; il ne se cachait plus de vouloir fonder au nord de l'Italie un État républicain vaste et puissant. La Lombardie et les Légations, Bologne, Milan, Ferrare, recevaient chaque jour, sous son autorité, une forme d'administration patriotique. Il avait résolu que Modène ferait partie de la nouvelle puissance qu'il voulait instituer ; chercher un prétexte était une précaution assez inutile, mais il fut facile de dire, ce qui sans doute ne manquait pas de vérité, que la régence laissée par le duc de Modène avait des intelligences avec les Autrichiens. Faveur et encouragement furent donc donnés aux patriotes de Modène et de Reggio. La régence et les autorités ducales furent chassées ; et ces villes déclarèrent leur indépendance. L'enthousiasme des populations était réel comme à Boulogne, Ferrare et Milan. Le général y trouvait, outre une exécution provisoire de ses desseins ultérieurs, un grand avantage actuel. La police de ces provinces devenait plus facile ; un parti surveillait et contenait le parti contraire. — « J'oppose le fanatisme de la liberté au fanatisme religieux, » disait-il.

C'était aussi un moyen de rendre plus régulier et moins vexatoire le service des réquisitions et l'entretien de l'armée par le pays ; une administration locale rendait cette charge moins onéreuse pour la population ; elle était plus ménagée et pouvait fournir des ressources plus abondantes ; on diminuait ainsi les voleries et le gaspillage des agents de l'administration militaire. Cette espèce de désordre était pour le général un chagrin continuel et le sujet de fréquentes colères.

Ainsi, de sa propre autorité, le général Bonaparte avait disposé d'avance de ce que deviendrait le nord de l'Italie, lorsque, par de nouvelles victoires, il en aurait repoussé les Autrichiens.

Après avoir exposé au Directoire ce qu'il avait fait sans le consulter, il expliquait[8] ses vues sur la situation de l'Italie. Le traité de paix avec Naples n'était pas encore signé, et il savait que le Directoire y était opposé.

— « La république de Venise a peur ; elle trame avec l'Autriche et le Pape ; elle se fortifie et se retranche dans Venise. De tous les peuples d'Italie, le Vénitien est celui qui nous hait le plus. Ils sont tous armés et il est des cantons dont les habitants sont braves. On ne fera rien de ces gens-là tant que Mantoue ne sera point pris.

« Le roi de Naples a soixante mille hommes sur pied ; il ne peut être attaqué et détrôné que par dix-huit mille hommes d'infanterie et trois mille de cavalerie. De concert avec Rome et l'Autriche, il pourrait porter quinze mille hommes sur Bologne et Livourne : ce corps inquiéterait beaucoup l'armée française.

« Le grand-duc de Toscane est nul sous tous les rapports. — Le duc de Parme se conduit assez bien : il est nul aussi.

« Rome est forte par son fanatisme ; elle peut accroître de beaucoup la force du roi de Naples ; elle répandrait l'inquiétude dans l'esprit de ces peuples ; je serais obligé de laisser trois mille hommes de plus en arrière de l'armée. Seule, sans Naples, il faudrait deux mille hommes d'infanterie et quinze cents de cavalerie pour la soumettre. Si elle arme, si le fanatisme lui donne quelque force, il y aura du sang répandu. Pour marcher sur Rome unie avec Naples, on doit compter sur au moins vingt mille hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie. Si on voulait pousser jusqu'à Naples, il faudrait une armée de vingt-quatre mille hommes. Six mille hommes d'infanterie et cinq cents de cavalerie suffiraient pour tenir les États du Pape en respect, une fois qu'on s'en serait rendu maître ; mais on devrait s'y conduire avec adresse et caractère.

« Le roi de Sardaigne fomente la rébellion des barbets. Si Rome et Naples agissent contre nous, il faudra trois mille hommes de plus dans les places.

« Si vous persistez à vouloir la guerre avec Rome et Naples, il faut donc vingt-cinq mille hommes de renfort, entre les vingt mille qui sont nécessaires pour tenir tête à l'empereur. »

« Je crois que vous ne pouvez faire à la fois la guerre à Naples et à l'empereur. La paix avec Naples est de toute nécessité. Restez avec Rome en état de négociation ou d'armistice jusqu'au moment de marcher sur cette ville superbe.

« Si nous continuons à être battus sur le Rhin, il nous convient de faire la paix avec Rome et Naples.

« Une autre négociation est indispensable ; il faut conclure une alliance avec le Piémont et Gênes.

« Je voudrais donner Massa et Carara à Gênes, pour la faire déclarer contre la coalition.

« Par cette lettre vous connaîtrez parfaitement notre situation. Je n'avais jamais compté qu'après avoir détruit deux armées de l'empereur, il en aurait une plus puissante et que les deux armées de la République hiverneraient bien loin du Danube ; les projets sur Naples et Trieste n'étaient fondés que sur des suppositions.

« D'ici à un mois de grands coups seront portés en Italie : d'ici à un mois, il faudra avoir conclu une alliance avec Gênes ou avec le roi de Sardaigne ; et vous ferez très-bien de signer la paix avec le roi de Naples.

« J'ai renvoyé le citoyen Poussielgue à Turin pour continuer la négociation commencée.

« Pour peu que ma santé me le permette, je n'épargnerai rien de ce qui sera en mon pouvoir pour conserver l'Italie. »

Cette lettre, sans être impérieuse dans la forme, ne laissait pas au Directoire son libre arbitre. Le général Bonaparte lui imposait non pas sa volonté, mais la nécessité des circonstances. Lui-même subissait les conséquences de la situation telle qu'il l'avait faite ; les vastes entreprises qu'il concevait comportaient, dès qu'il en avait commencé l'exécution, des difficultés et des périls qui, sous peine de consentir à tout perdre, ne lui permettaient plus de reculer et d'y renoncer ; ce fut ainsi qu'il marcha à sa grandeur et à ruine.

Cependant le danger approchait : les armées autrichiennes, nombreuses et encouragées par les succès obtenus en Allemagne, allaient descendre en Italie. Le général Bonaparte savait que la majorité du Directoire avait d'autres idées que lui sur la conduite des affaires étrangères ; il ne voyait la paix possible avec l'Autriche qu'après avoir détruit sa puissance militaire ; pour cela il voulait lui enlever le nord de l'Italie, aussi il n'hésitait pas à y créer d'avance une république ; au contraire, il ménageait les États du midi pour que leur diversion n'augmentât point ses embarras militaires ; tandis que le Directoire cherchait à se ménager un moyen de traiter avec l'empereur, en lui restituant le Milanais, et en gardant sous la domination française le reste de l'Italie.

Le général craignait donc, sinon les refus formels des directeurs, du moins leurs hésitations et leur lenteur, quand il n'y avait pas un moment à perdre. Il écrivait lettre sur lettre pour presser leur décision.

— « Mantoue, disait-il le 8 octobre, ne pourra être pris avant le mois de février ; ainsi notre position en Italie est incertaine et notre système politique très-mauvais.

« Rome arme, fanatise les peuples ; on se coalise de tous côtés contre nous ; on attend le moment pour agir, et l'on agira avec succès dès que l'armée de l'empereur sera un peu renforcée ; il a déjà une armée du côté de Trieste.

« La paix avec Naples est essentielle ; l'alliance avec Gênes ou la cour de Turin nécessaire.

« Faites la paix avec Parme ; déclarez que la France prend sous sa protection les peuples de la Lombardie, Modène, Reggio, Bologne et Ferrare. Par-dessus tout envoyez des troupes. Après une campagne comme celle-ci quinze mille hommes de renfort sont nécessaires. L'empereur en a envoyé trois fois depuis l'ouverture de cette campagne.

« On gâte tout en Italie ; le prestige de nos forces se dissipe ; on nous compte ; il est imminent, très-imminent que vous preniez en considération la situation de votre armée en Italie : adoptez un système qui puisse vous donner des amis soit du côté des princes, soit du côté des peuples. Diminuez vos ennemis. L'influence de Rome est incalculable. On a très-mal fait de rompre avec cette puissance. Si j'avais été consulté, j'aurais retardé la négociation ? Toutes les fois que votre général en Italie ne sera point le maître de tout, vous courrez de très-grands risques. On ne doit pas attribuer ce langage à l'ambition ; je n'ai que trop d'honneurs ; ma santé est tellement délabrée que je crois être obligé de vous demander un successeur ; je ne peux plus monter achevai, il ne me reste que du courage, ce qui est insuffisant dans un poste comme celui-ci.

« Des troupes, des troupes, si vous voulez conserver l'Italie ! »

Avant même de recevoir cette lettre qui ne permettait plus l'indécision[9], Carnot avait compris qu'il fallait se hâter. Il se décida à reprendre tout de suite la négociation avec le prince Belmonte. Rewbell et Barras s'étaient refusés à la continuer. Le projet de traité fut concerté le soir même entre les trois autres directeurs et Charles Delacroix, ministre des relations extérieures. Le lendemain ce projet fut apporté à la délibération du Directoire. Rewbell s'y opposa formellement, disant que les conditions n'étaient pas honorables pour la France et déclara qu'il ne signerait point. Barras critiqua le traité d'un ton de dédain et d'un air apathique ; Carnot disait que dans les circonstances où se trouvait l'armée d'Italie, il n'y avait pas un plus grand service à rendre à la patrie. Le projet fut ainsi emporté de haute lutte et signé le lendemain, 10 octobre, par Delacroix et le prince Belmonte.

La négociation avec Parme n'avait pas la même importance ; elle fut aussi reprise et se termina par un traité qui fut signé le 20 novembre.

 

Le général Bonaparte n'avait pas attendu l'assentiment formel du Directoire pour se préparer à reprendre la négociation avec Rome. Il avait commencé par tirer le cardinal Mattei du séminaire où il était déposé. Son enlèvement et sa détention étaient un des griefs les plus sensibles à la cour de Rome.

En le délivrant, il lui écrivait[10] : — « Les circonstances dans lesquelles vous vous êtes trouvé, monsieur, étaient difficiles et nouvelles pour vous, c'est à cela que je veux bien attribuer les fautes que vous avez commises. Les vertus morales et chrétiennes que tout le monde s'accorde à vous reconnaître, me font désirer que vous vous rendiez dans votre diocèse. Assurez tous les ministres du culte et les religieux des différentes congrégations, de la protection spéciale que je leur accorderai, toutes les fois cependant qu'ils ne se mêleront pas des affaires politiques. »

Le traité que la cour de Naples venait de conclure avec la France, avait été décidé surtout par la détermination que le gouvernement anglais venait de prendre ; il évacuait la Corse et renonçait à toute entreprise dans la Méditerranée. Le Pape n'avait été informé qu'au dernier moment de l'abandon où le laissaient deux puissances qui l'avaient suscité contre la France et compromis avec l'armée d'Italie. Ses conseillers, passionnés et ignorants des affaires politiques, l'avaient placé dans une situation qui aurait été funeste, si le général en chef n'avait pas eu intérêt à le ménager et à fermer les yeux sur tout ce qui s'était tramé à Rome contre la France. Maintenant les négociations allaient sans doute devenir plus faciles. Le général Bonaparte avait été formellement autorisé à les diriger en y employant M. Cacault. Il se rendit à Ferrare et descendit chez le cardinal Mattei. Il comptait sur sa bonne volonté et le moment était venu d'employer son influence. Il lui adressa, le 21 octobre, une lettre ostensible ; elle était datée de Ferrare et avait sans doute été précédée de plusieurs conversations.

— « La cour de Rome a refusé les conditions que lui a offertes le Directoire ; elle a rompu l'armistice ; elle arme ; elle veut la guerre ; elle l'aura. Mais je ne puis de sang-froid prévoir la ruine et la mort des insensés qui voudraient faire obstacle aux phalanges républicaines. Je dois donc à ma nation, à l'humanité, à moi-même de tenter un dernier effort pour ramener le Pape à des sentiments plus modérés, conformes à ses vrais intérêts, à son caractère, à la raison. Pour détruire la puissance temporelle du Pape, il ne me faudrait que le vouloir. Allez à Rome ; voyez le Saint-Père ; arrachez-le aux intrigants qui l'environnent et qui veulent sa perte. Le gouvernement français permet encore que j'écoute des négociations de paix. Tout pourrait s'arranger. La guerre, si cruelle pour les peuples, a des résultats terribles pour les vaincus : évitez de grands malheurs au Pape ; vous savez combien je désire finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans gloire comme sans périls. »

En même temps, M. Cacault fut chargé de faire savoir que désormais la cour de Rome n'aurait plus affaire au Directoire ni à ses commissaires ; que le général en chef était chargé de la négociation, et que d'avance il désavouait toutes les exigences relatives à la religion qui avaient alarmé la conscience du saint- père.

Cette paix, offerte avec un semblant de générosité, n'était pas toutefois une proposition sincère. Le général disait, en rendant compte au Directoire : — « J'ai envoyé le cardinal-archevêque à Rome sous le prétexte de négocier, mais, dans la réalité, pour m'en débarrasser ; mon projet, lorsque je le pourrai, est de me rendre à Ancône au moyen de l'armistice et de n'être ennemi que là. »

Et dans une autre lettre : — « Rome et toutes ses provinces, Trieste et le Frioul, même une partie du royaume de Naples deviendront notre proie. »

Ainsi, dans ses instructions à M. Cacault, il lui recommandait « de tromper le vieux renard, de gagner du temps et d'obtenir l'accomplissement des conditions de l'armistice, » — c'est-à-dire le payement de la contribution et l'enlèvement des tableaux. — « Vous sentez bien que j'attends le moment de m'élancer sur Rome et d'y venger l'honneur national. »

En réalité, il n'avait pas de résolution arrêtée, les circonstances décideraient ce qu'il ferait de Rome.

 

Un nouveau succès donnait en ce moment complète sécurité pour l'Italie méridionale. Sans attendre l'expédition qui se préparait à Livourne pour se joindre aux insurgés de la Corse et leur amener de l'artillerie, des munitions et un corps de troupes, les Anglais avaient évacué l'île où ils n'étaient point disposés à soutenir une guerre ; de sorte que le général Gentile n'avait plus à conquérir la Corse, il était chargé d'en reprendre possession. Le général Bonaparte lui donnait, non pas des instructions militaires, mais des indications détaillées sur ce qu'il devait faire pour rétablir l'administration, assurer le bon ordre et la tranquillité du pays. Là aussi il faisait acte de gouvernement et ne paraissait même pas supposer que le Directoire eût la pensée d'y faire intervenir son autorité. Il désignait ceux de ses compatriotes qui pourraient être employés avec confiance :

— « Vous accorderez, disait-il, un pardon général à tous ceux qui n'ont été qu'égarés ; vous ferez arrêter et juger par une commission militaire les quatre députés qui ont porté la couronne du roi d'Angleterre, les membres du gouvernement et les meneurs de cette infâme trahison. »

Il désignait en première ligne le citoyen Pozzo di Borgo. — « Ainsi, la vengeance nationale n'aura peut-être à porter que sur une trentaine d'individus qui se seront peut-être sauvés avec les Anglais. » C'est cé qui était en effet arrivé.

— « Mais je vous recommande surtout de faire une prompte justice de quiconque se serait, par ressentiment, porté à assassiner son ennemi. Enfin, faites ce qui dépend de vous pour rétablir la tranquillité dans l'île, pour étouffer toutes les haines et réunir à la République ce pays si longtemps agité. »

 

Le général Bonaparte était maintenant sans crainte sur ce qui se passerait en arrière de son armée pendant qu'il aurait à combattre les armées autrichiennes. Mais il prévoyait, il savait même avec certitude combien serait formidable la nouvelle lutte qu'il allait avoir à soutenir. Son armée était inférieure en nombre à l'armée ennemie et il était encore exposé à être attaqué sur deux points en même temps. Le Directoire lui avait envoyé des renforts moindres qu'il ne les avait demandés, moindres même qu'on les lui annonçait. Toutefois, l'armée d'Italie n'avait jamais été en aussi bon état. Les soldats étaient payés, habillés, nourris ; la cavalerie était bien montée ; l'artillerie belle et nombreuse. Généraux, officiers, soldats étaient pleins de confiance et de dévouement pour leur chef ; ils avaient le sentiment de leur supériorité sur l'ennemi.

Le général Alvinzi avait été choisi par le conseil aulique pour commander cette nouvelle entreprise contre le général qui avait déjà vaincu trois armées autrichiennes. A la fin du mois d'octobre, son quartier général était à Conegliano, derrière la Piave. Le général Davidowitch était dans le Tyrol avec dix mille hommes. Le projet d'Alvinzi était d'opérer à Vérone la réunion de ces deux corps d'armée pour marcher de là sur Mantoue.

La division du général Vaubois était à Trente, gardant la route du Tyrol. Le général Masséna était à Bassano, placé sur la route qui conduit d'Allemagne à Vérone. Le quartier général était dans cette ville le 25 octobre.

Alvinzy avait quarante mille hommes ; dès qu'il eut commencé son mouvement, Masséna repassa la Brenta et se retira sur Vicence. Le général en chef vint l'y joindre avec la division du général Augereau. Une bataille fut livrée le 6 novembre, et l'armée autrichienne repoussée sur la Brenta et à Bassano ; mais le pont ne fut pas emporté et elle resta maîtresse de la ville.

Pendant ce temps, le général Vaubois, qui n'avait pas de forces suffisantes, attaqua sans succès le général Davidowitch ; il fut lui-même obligé d'abandonner sa position et de se retirer en laissant Trente au pouvoir de l'ennemi. Une autre colonne autrichienne s'avança par la rive droite de l'Adige, entre cette rivière et le lac de Garda.

Cette nouvelle parvint au quartier général dans la nuit du 6 au 7 novembre. Le général Bonaparte n'hésita point. Il fallait courir au plus vite à Vérone et se tenir sur la défensive. Les postes de Rivoli et de la Corona, qui tiennent la route par où arrivaient les Autrichiens venant du Tyrol, furent mis à l'abri d'une attaque. Le général Joubert était arrivé avec une division tirée du blocus de Mantoue et se joignit au général Vaubois.

Le général en chef était mécontent de la retraite de cette division. En ne défendant pas le Tyrol, ainsi qu'il l'avait espéré, elle rendait ses projets impossibles. Il la fit réunir sur le plateau de Rivoli : — « Soldats, dit-il, je ne suis pas content de vous ; vous n'avez montré ni discipline, ni constance, ni bravoure ; aucune position n'a pu vous rallier ; vous vous êtes abandonnés à une terreur panique ; vous vous êtes laissé chasser de positions où une poignée de braves devait arrêter une armée. Soldats de la 39e et de la 85e, vous n'êtes plus des soldats français. Général chef de l'état-major, faites écrire sur les drapeaux : Ils ne sont plus de l'armée d'Italie. »

Cette allocution arracha des larmes à ces vieux soldats. Plusieurs grenadiers avaient reçu des armes d'honneur en témoignage d'actions d'éclat ; ils s'écrièrent : — « Général, on nous a calomniés ; mettez-nous à l'avant-garde, vous verrez si nous sommes de l'armée d'Italie. »

Il avait produit l'effet qu'il voulait[11] et leur adressa des paroles de consolation. Ces deux régiments, peu de jours après, se comportèrent héroïquement.

En ce moment le succès était aux Autrichiens ; Alvinzi avait vu l'armée française se retirer devant lui depuis la Brenta jusqu'à l'Adige ; Davidowitch l'avait forcée à abandonner le Tyrol. Mais Vérone était puissamment gardée ; l'Adige n'était point passée. Les deux corps autrichiens ne pouvaient encore opérer leur jonction.

La route de Vérone à Vicence suit la rive gauche de l'Adige pendant trois lieues, puis tourne à gauche en angle droit. A quelque distance se trouve sur la gauche de la route une position célèbre dans les guerres d'Italie, à Caldiero ; en occupant ces hauteurs, on couvre Vérone, et l'on est en mesure de tomber sur l'ennemi s'il essayait de manœuvrer sur l'Adige. Alvinzi s'était emparé de cette position et s'y était solidement établi.

Le général Bonaparte résolut de reprendre les hauteurs de Caldiero. Le 11 novembre, l'armée sortit de Vérone, poussa devant elle l'avant-garde autrichienne, et arriva le soir au bas de Caldiero. Alvinzi s'était fortifié et défendait la position par des redoutes et de formidables batteries. Sa gauche parut inexpugnable. La division Masséna essaya de tourner sa droite Les tirailleurs furent repoussés, et le général qui commandait cette attaque fut fait prisonnier. Le feu continua pendant la journée entière sur toute la ligne ; la pluie tombait par torrents. L'artillerie ne pouvait être remuée, tandis que les canons autrichiens, étant en position, produisaient tout leur effet. Les Autrichiens tentèrent une attaque, elle fut repoussée. Les deux armées passèrent la nuit, chacune dans sa position. La pluie n'avait pas cessé. Il n'y avait nul espoir d'enlever aux Autrichiens leur position de Caldiero ; l'armée française rentra à Vérone.

La situation devenait fâcheuse et alarmante ; les divisions revenues du Tyrol avaient fait des pertes considérables ; elles ne comptaient plus que pour huit milles hommes. Les autres venaient d'éprouver un échec et n'avaient que treize mille hommes sous les armes.

Les Autrichiens étaient fiers et enivrés de leurs succès. Ils ne doutaient pas de la délivrance de Mantoue, et voyaient, dans leur espérance, les Français chassés de l'Italie. Alvinzi faisait fabriquer des échelles pour donner l'assaut à Vérone ; on apprenait que la garnison de Mantoue, ranimée par de si heureuses nouvelles, faisait de fréquentes sorties.

L'armée française paraissait dans l'impossibilité de reprendre l'offensive ; elle était dans une infériorité numérique qui n'en laissait pas concevoir la pensée. Caldiero et les défilés du Tyrol étaient des positions à l'abri de toute attaque : la saison était mauvaise ; les chemins détrempés ne permettaient aucun mouvement. Les canons, les chevaux, les fantassins s'enfonçaient dans la boue.

Le découragement gagnait ; l'opinion de l'armée s'aigrissait ; à l'enthousiasme et à l'admiration, qui avaient donné tant d'autorité au général, succédaient le mécontentement et le murmure des soldats, les paroles et la critique malveillantes des généraux. Tant de braves gens, deux ou trois fois blessés dans les différentes batailles depuis l'entrée en Italie, semblaient refuser de se sacrifier inutilement. L'infériorité du nombre était si grande qu'elle ne permettait aucune espérance de salut.

On disait : — « Nous ne pouvons pas être les seuls à nous battre. Les armées du Rhin se sont retirées ; elles ont laissé aux Autrichiens la facilité de venir ici contre nous. Pourquoi se reposent-elles ? Que font-elles à présent ? — Si nous sommes battus, nous nous enfuirons honteusement jusqu'aux Alpes. Si nous sommes vainqueurs, une autre armée autrichienne viendra après Alvinzi, comme Alvinzi après Würmser, comme Würmser après Beaulieu ; et enfin nous serons écrasés. »

Le général en chef répondait et faisait répéter : — « Encore un effort et l'Italie est à nous. L'ennemi est plus nombreux que nous, mais la moitié de ses troupes est composée de recrues. Il sera battu, alors Mantoue est pris ; nous demeurons maîtres de l'Italie ; toutes nos peines sont finies. La paix générale est dans Mantoue. — Vous voulez retourner sur les Alpes ? C'est impossible : vous avez conquis les belles plaines de la Lombardie ; vous avez bivouaqué dans les jardins de l'Italie, vous n'irez pas coucher sur la neige et mourir de faim parmi les rochers. — Il nous est arrivé des renforts. D'autres sont en route. Que ceux qui ne veulent plus se battre ne cherchent pas de prétextes. — Battez Alvinzi, je vous réponds de l'avenir. »

Écoutant ces discours, l'armée, dans sa mobilité française, passait de l'abattement à l'espérance, des murmures aux applaudissements ; tantôt elle voulait la retraite ; tantôt elle demandait à être conduite à l'ennemi. Les malades et les blessés des hôpitaux de Brescia, de Bergame, de Milan, de Bologne, apprenant qu'on avait éprouvé un échec, se relevaient à demi guéris et arrivaient, leurs plaies encore saignantes.

Tel était le spectacle qu'offrait l'armée et les émotions qui l'agitaient ; tout en ranimant le courage des soldats, en leur rendant l'espérance, en leur promettant la victoire, le général en chef conservait son imperturbable discernement, et ne se faisait pas la moindre illusion. Il écrivait au Directoire : — « La saison continue à être mauvaise. Toute l'armée est excédée de fatigue et n'a point de souliers. Je l'ai ramenée à Vérone. Deux corps autrichiens descendent du Tyrol, l'un se dirige sur Brescia, l'autre marche pour se joindre à l'armée d'Alvinzi. Pour résister à tout cela, je n'ai que dix-huit mille hommes ; l'ennemi en a cinquante mille. Je désespère d'empêcher la levée du blocus de Mantoue. Si ce malheur arrive, nous serons bientôt derrière l'Adda, et plus loin s'il ne m'arrive pas de troupes. Les blessés sont l'élite de l'armée, tous nos officiers supérieurs, tous nos généraux d'élite sont hors de combat. Tous ceux qui m'arrivent sont ineptes et n'ont pas la confiance du soldat. L'armée d'Italie, réduite à une poignée de monde, est épuisée. Les héros de Lodi, de Castiglione, de Bassano sont morts pour la patrie ou sont à l'hôpital. Les corps n'ont plus que leur réputation et leur orgueil. Nous sommes abandonnés au fond de l'Italie. J'ai perdu dans cette guerre peu de monde, mais des hommes d'élite qu'il est impossible de remplacer. Ce qui me reste de braves voient la mort infaillible, au milieu de chances si continuelles et avec des forces si inférieures. Peut-être l'heure du brave Augereau, de l'intrépide Masséna, de Berthier, est prête à sonner. Alors ! alors ! que deviendront ces braves gens ? Cette idée me rend réservé ; je n'ose plus affronter la mort ; elle serait un sujet de découragement et de malheur pour l'armée, objet de mes sollicitudes. — Sous peu de jours, nous essayerons un dernier effort. Si la fortune nous sourit, Mantoue sera pris, et avec lui l'Italie. Renforcé par mon armée de siège, il n'est rien que je ne puisse tenter. Si j'avais reçu la quatre-vingt-troisième, forte de trois mille cinq cents hommes connus à l'armée, j'aurais répondu de tout ; peut-être dans trois jours ne sera-ce pas assez de quarante mille hommes. »

 

Le jour où il écrivait cette lettre, le 12 octobre, à la nuit tombante, l'armée prit les armes, trois colonnes se mirent en marche, traversèrent la ville dans le plus grand silence, passèrent l'Adige sur les trois ponts, et se formèrent sur la rive droite.

L'heure du départ, l'ordre du jour qui, contre l'habitude, n'avait annoncé aucun mouvement ; la précaution prise depuis deux jours de fermer les portes de la ville sans laisser sortir personne ; la situation de l'armée, tout se réunissait pour persuader à chacun que c'était le commencement d'une retraite. On se disait que le siège de Mantoue était levé et qu'on allait perdre l'Italie : ceux des habitants qui s'étaient compromis par un bon accueil fait aux Français, s'inquiétaient et se désolaient de la confiance qu'ils avaient mise en la fortune de la France.

Ce ne fut pas sans surprise qu'on vit l'armée, au lieu de suivre la route qui mène à Peschiera, tourner à gauche et suivre la rive droite de l'Adige. Au point du jour on arriva à Ronco, et l'on vit avec un nouvel étonnement qu'un pont venait d'être jeté sur l'Adige ; le général Andréossy y faisait travailler depuis la veille.

L'armée traversa ainsi la rivière, et alors les officiers, les soldats même qui connaissaient le pays pour y avoir déjà fait la guerre contre Würmser, devinèrent que leur général voulait tourner la position de Caldiero, qui n'avait pu être emportée de front : mais comment réussir dans une pareille entreprise, avec treize mille hommes contre quarante ?

Le pont avait été placé de telle façon que l'armée se trouvait sur la rive gauche de l'Adige, séparée de la position de Caldiero par un vaste marais qu'elle avait à traverser pour arriver sur la gauche de l'armée autrichienne ; une petite rivière nommée l'Alpon se jette non loin de là dans l'Adige, après avoir passé au village d'Arcole ; si le pont avait été jeté à quelques centaines de toises, non pas au-dessus, mais au-dessous de l'embouchure de l'Alpon, l'armée française aurait débouché dans une vaste plaine et aurait pu de même tourner la gauche de l'ennemi. Quelques généraux regrettèrent qu'il n'en eût pas été ordonné ainsi.

Mais en se plaçant de l'autre côté de l'Alpon, cette rivière se serait trouvée entre Vérone et l'armée française ; ainsi, les Autrichiens auraient pu facilement lui fermer toute communication avec cette ville.

Un autre calcul avait surtout déterminé la combinaison imprévue du général Bonaparte. Dans une plaine ouverte, Alvinzi aurait pu déployer toutes ses forces et profiter de la supériorité du nombre : dans le marais de l'Alpon traversé par des chaussées élevées au-dessus d'un col impraticable, le combat ne pouvait se passer que sur des routes étroites où l'élan et la vigueur des têtes de colonnes décideraient de tout, où le nombre ne servirait à rien.

Trois chaussées partaient du pont de Ronco, l'une, remontant à Vérone le long de la rive gauche de l'Adige ; la seconde, celle du centre, se dirigeant vers le village d'Arcole, y arrivait par un petit pont de pierre construit sur l'Alpon et aboutissait à Villa-Nuova ; la troisième, descendait l'Adige en suivant sa rive gauche et conduisait à Albaredo.

Trois colonnes s'engagèrent sur les trois routes : celle de gauche remonta dans la direction de Vérone au village de Pencil, et rendait impossible la marche de l'ennemi vers cette ville ; la colonne du centre parvint sans rencontrer aucun ennemi jusqu'au pont d'Arcole, qui était gardé par deux bataillons de Croates et deux pièces de canons.

Alvinzi ignorait complètement la marche de l'armée française. Les chaussées du marais n'étaient ni occupées, ni défendues. Les Croates étaient sur la rive gauche de l'Alpon, le long du ruisseau ; lorsque la division du général Augereau fut arrivée à la hauteur du pont par la chaussée qui, avant de tourner à droite, suivait le bord de l'Alpon, les Croates attaquèrent en flanc cette colonne qui n'était séparée d'eux que par le lit très-étroit du ruisseau, de sorte que la fusillade était pour ainsi dire à bout portant. La division se replia en toute hâte jusqu'au point où la chaussée plus éloignée de l'Alpon n'était plus à portée des balles. Augereau indigné du mouvement rétrograde de son avant-garde s'élança sur le pont avec deux compagnies de grenadiers ; il fut ramené vers sa division par une vive fusillade.

Alvinzi, du haut d'un clocher voisin, observait de loin le mouvement de l'armée française sans le comprendre : comment eût-il imaginé qu'un général fût assez insensé pour la jeter dans des marais impraticables ? Il pensa que les housards qu'il avait envoyés sur les chaussées avaient été repoussés par des troupes légères et que l'attaque réelle déboucherait par la route de gauche, du côté de Vérone, il y envoya une division qui fut vigoureusement repoussée par Masséna et perdit des canons et des prisonniers. L'attaque sur la chaussée du centre n'eut pas un meilleur succès et coûta beaucoup de monde aux Autrichiens.

L'armée d'Alvinzi se trouvait donc engagée dans le marais ; si les Français pouvaient passer le pont d'Arcole, arriver à temps à Villa-Nuova qui a aussi un pont sur le ruisseau, les Autrichiens n'auraient pas eu de route pour leur retraite, leur armée eût été complètement défaite.

Mais Arcole résista encore à plusieurs attaques. Des renforts considérables étaient venus de Villa-Nuova pour défendre le pont. Dans la situation difficile et dangereuse où se trouvait l'armée française, il importait d'obtenir non pas seulement l'avantage, mais de gagner une grande bataille.

Jamais le général Bonaparte n'avait été autant amené à la nécessité de ne point vaincre à demi. Il ordonna que l'attaque fût renouvelée ; les soldats hésitaient ; il essaya sur eux le pouvoir de sa parole, il leur criait : « Souvenez-vous de Lodi. »

Augereau saisit un drapeau et le planta à l'entrée du pont[12] ; il y resta quelques instants sans être suivi des soldats. Tous les généraux tentèrent d'enlever les colonnes. Une troisième attaque fut essayée sans pouvoir triompher de l'énergie de la résistance. L'adjudant général Belliard alla rechercher le drapeau pour qu'il ne restât point à l'ennemi.

Enfin, le général en chef voulut tenter un effort désespéré ; il descendit de cheval, s'élança vers le* pont un drapeau à la main ; la colonne qui le suivait était déjà à trente pas du pont, lorsqu'un feu de flanc et l'arrivée d'une division ennemie la firent reculer. Les grenadiers de la tête se voyant abandonnés par la queue de la colonne, prirent le général par le bras, et, se joignant au petit nombre d'officiers qui restaient encore debout près de lui, l'entraînèrent sur le talus de la digue pour qu'il fût moins exposé à la fusillade.

Lannes, qui était revenu à l'armée sans être guéri d'une blessure reçue dans un autre combat, avait encore été blessé deux fois au commencement de la journée. Il était sur un brancard lorsqu'il apprit que le général se mettait à la tête de la colonne, il se fit placer à cheval et accourut pour le couvrir de son corps. Une balle l'atteignit et il tomba sans connaissance. Muiron, l'aide de camp préféré du général Bonaparte, fut tué en se plaçant devant lui ; Verdier, Vignolles, Bon furent blessés.

Il était remonté à cheval, mais le feu terrible de l'ennemi culbuta le général et son état-major. Il tomba de la chaussée dans le marais et s'y enfonça jusqu'à mi-corps ; les ennemis allaient l'entourer.

— « En avant, pour sauver le général, » s'écrièrent les grenadiers ; et, commandés par Belliard, qui fut blessé, ils se précipitèrent sur la colonne ennemie qui débouchait du pont sur la chaussée et la repoussèrent. — Le général fut sauvé, mais il fallut renoncer à Arcole et à la victoire.

Le général autrichien borna son succès à replier son armée sans nul empêchement de l'autre côté de l'Alpon en reprenant sa position à Caldiero.

Quand le soir fut venu, il évacua Arcole, et une brigade française qui avait passé l'Adige en bateau à Albarédo, y entra sans combat, six heures après les tristes attaques qui avaient ensanglanté le fatal point où avait échoué la fortune du général Bonaparte.

Le combat s'engagea de nouveau le lendemain matin ; la division Masséna, après l'avantage obtenu la veille, avait marché en avant et poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Caldiero ; la division Augereau avait passé l'Alpon ; d'autres colonnes arrivèrent et manœuvrèrent sur la gauche de l'ennemi ; on se battit jusqu'à la nuit avec vigueur d'un côté comme de l'autre, mais en résultat, les Autrichiens avaient conservé leurs positions

Le général en chef ne rendit compte de cette journée que le 19 novembre. — Il terminait son rapport avec moins de triomphe que de coutume. — « Le fruit de la bataille d'Arcole est : quatre ou cinq mille prisonniers, quatre drapeaux, dix-huit pièces de canons ; l'ennemi a perdu au moins quatre mille morts. Outre les généraux que j'ai nommés, Gardanne a été blessé, le général Robert et l'adjudant-général Vaudelin ont été tués. J'ai perdu dans mon aide de camp Muiron un officier d'une grande distinction. Notre perte, quoique peu considérable, a été très-sensible, c'est presque tous officiers distingués.

« Les généraux et officiers d'état-major ont montré une bravoure et une activité sans exemple ; douze ou quinze ont été tués ; c'était vraiment un combat à mort ; pas un d'eux qui n'ait ses habits criblés de balles. »

Il fallait maintenant courir sur un autre point où le danger n'était pas moindre. Il devenait indispensable d'apporter secours à une autre armée accablée aussi par les forces supérieures de l'ennemi. Le général Davidowitch avait attaqué le général Vaubois à la Corona et s'en était emparé ; il occupait Rivoli ; il était à treize lieues de Mantoue, et s'il forçait la position de Bassolungo, où s'était replié Vaubois, il pouvait y arriver facilement et faire lever le siège.

Il n'y avait pas une heure à perdre. Le général fit évacuer Arcole, qui avait coûté tant de sang ; l'armée retourna sur la rive droite de l'Adige. Les bivouacs étaient restés allumés devant Arcole pour dérober à l'ennemi cette marche de nuit. Alvinzi en fut néanmoins informé et arriva devant Ronco -au moment où l'armée allait passer le pont. Le mouvement de retraite fut arrêté ; les Autrichiens, vivement repoussés furent poursuivis jusqu'au débouché des marais.

On venait d'apprendre que Vaubois n'avait pas encore été attaqué dans sa position de Bassolungo et que Davidowitch ne semblait point disposé à marcher en avant. Dès lors il y avait un grand avantage à repousser Alvinzi loin de Vérone et de Ronco. L'armée française revint tout entière sur la rive gauche de l'Adige, et ce fut encore sur les chaussées du marais que se rencontrèrent les têtes de colonnes ; le combat fut opiniâtre et d'abord indécis. La 32e demi-brigade, placée en embuscade par le général en chef, culbuta un corps de Croates et les jeta dans les marais en en faisant un grand carnage. Masséna, dont les troupes hésitèrent un moment, se mit à leur tête, prit un tambour où il battait la charge avec le pommeau de son épée ; la division qui lui était opposée fut presque exterminée. Ces digues étaient un étroit champ de bataille où les colonnes serrées, sans espace pour s'étendre, présentaient une masse compacte, que le vainqueur écrasait ou précipitait dans le marais.

Vers le milieu de la journée, le général Bonaparte, calculant les pertes que l'armée d'Alvinzi avait dû éprouver depuis trois jours, et s'apercevant que les Autrichiens fatigués n'avaient plus la même énergie, se résolut à les repousser plus loin ; il fit passer l'Alpon à ses divisions et la bataille recommença dans la plaine ; elle ne fut ni vive ni obstinée. La ligne de l'ennemi fut rompue et Alvinzi commença un mouvement de retraite, en suivant la route qui le ramenait à Vicence et en abandonnant Caldiero.

Le lendemain, cette marche rétrograde des Autrichiens continua ; dès lors, le général Bonaparte, tranquille sur l'armée d'Alvinzi, pouvait se porter au secours de Vaubois, que pressait l'armée de Davidowitch ; il s'arrêta à Villa-Nuova sans poursuivre les Autrichiens dans leur retraite. Avant de se mettre en route pour se porter à de nouveaux combats, il donna les ordres nécessaires afin qu'on prît soin des blessés. — « J'entrai, écrivait-il beaucoup d'années après, dans le couvent de Saint-Boniface, l'église avait servi d'ambulance. Quatre ou cinq cents blessés y avaient été entassés. La plus grande partie étaient morts ; il en sortait une odeur cadavéreuse. Je reculais d'horreur, lorsque je m'entendis appeler par mon nom. Deux malheureux soldats étaient depuis trois jours au milieu des morts, sans avoir mangé, sans avoir été pansés ; ils furent rappelés à la vie par la vue de leur général. Tous les secours leur furent prodigués. » — On s'était battu pendant trois jours sur ce terrible champ de bataille, le plus funeste où l'armée eût encore été amenée. Le général en chef venait d'y perdre encore Elliot, un de ses aides de camp.

L'armée rentra décimée, mais triomphante, à Vérone, d'où elle était sortie furtivement trois jours auparavant, mais elle ne s'y arrêta pas. Il était temps devenir en aide à Vaubois, dont les positions venaient d'être encore emportées par Davidowitch. Elles furent reprises après des combats où la victoire ne fut pas douteuse, mais aussi chèrement achetée. L'armée autrichienne retourna dans le Tyrol où elle ne fut pas poursuivie.

Le blocus de Mantoue avait été maintenu pendant la campagne de quelques jours qui venait de forcer Alvinzi à la retraite. On pouvait espérer que le maréchal Würmser, dont l'armée, réduite à la demi-ration et diminuée par le grand nombre de malades entassés dans les hôpitaux, tarderait peu à capituler. Alors le général Bonaparte se trouverait maître de l'Italie et n'aurait plus rien à craindre des armées autrichiennes. Le Directoire lui promettait de puissants renforts ; trente mille hommes que Carnot avait eu beaucoup de peine à obtenir de ses collègues, et surtout de Barras, devaient être tirés des armées de Beurnonville et de Moreau. L’armée d'Italie avait besoin de repos ; il ne pouvait rien entreprendre en l'état où elle se trouvait. Un armistice semblait désirable au Directoire. Il avait été amené à des pensées plus pacifiques ; elles n'étaient point inspirées par le général Bonaparte et ne convenaient point à ses projets sur l'Italie. Le gouvernement de la République aurait voulu, en ce moment, que la politique cessât d'être subordonnée aux combinaisons militaires.

 

FIN DU PREMIER VOLUME

 

 

 



[1] 14 juin 1796.

[2] 23 juin 1796.

[3] Le comte Bogio à Turin ; Tannucci à Naples ; Dutillot à Parme.

[4] 20 juillet.

[5] 25 juillet 1796.

[6] Mémoires du maréchal de Saint-Cyr.

[7] 13 septembre.

[8] 2 octobre.

[9] Mémoires de Carnot.

[10] 5 octobre.

[11] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[12] Mémoires du général Belliard ; lettre du général Berthier du 29 novembre ; lettre du général Bonaparte, idem ; Mémoires dictés à Sainte-Hélène ; Documents historiques de Louis Bonaparte.