HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME PREMIER

 

LIVRE DEUXIÈME.

 

 

Retraite des armées françaises. — Armistice. — Politique des puissances coalisées. — Situation du cabinet de Vienne. — Propositions de l'Angleterre. — Le Directoire refuse de traiter. — Destitution de Pichegru. — Le général Bonaparte commande l'armée d'Italie. — Première campagne d'Italie. — Armistice avec l'armée sarde. — Bataille de Lodi. — Entrée à Milan. — Instructions envoyées par le Directoire. — Réponse du général Bonaparte. — Armistice accordé à Parme. — Administration de l'armée. — Révolte de Pavie. — Fin de l'armistice sur le Rhin. — État intérieur de la République. — Loi contre la provocation. — Loi contre les prêtres. — Conspiration de Babeuf. — Manifeste des égaux. — Découverte de la conspiration. — Arrestation des conspirateurs. — Lettre de Babeuf au Directoire. — Arrestation de plusieurs représentants. — Progrès de l'esprit de modération. — Troubles à Marseille. — État des finances. — Discussion sur les droits des enfants illégitimes.

 

Au moment où le Directoire installait son gouvernement, les premières nouvelles qu'il avait reçues du théâtre de la guerre n'étaient pas d'un heureux présage pour les armes françaises.

Le général Pichegru, après avoir été contraint d'abandonner les lignes du siège de Mayence, avait replié son armée vers Manheim et pris position sur la rivière de Pfrim. Il n'avait point de forces suffisantes pour résister aux armées de Clairfayt et de Wurmser, si elles faisaient leur jonction, et si l'armée de Sambre-et-Meuse que commandait Jourdan n'opérait point de concert avec lui ; d'ailleurs le découragement qui suit une défaite avait diminué l'énergie des soldats et des officiers. Lui-même paraissait triste et abattu : la trahison qu'il couvait en son âme, les revers qui lui avaient ôté la confiance des troupes, et par conséquent l'autorité morale si nécessaire au chef d'une armée, le rendaient hésitant et timide dans ses combinaisons. JI avait espéré que l'armée de Jourdan viendrait à son aide ; elle ne se rapprocha point de lui, et, le 10 novembre 1795, il fut tourné par sa gauche qui n'était point en force pour défendre ses positions. Après quelques combats partiels, Pichegru ordonna un mouvement de retraite qui laissait à découvert Manheim dont la défense avait une grande importance. La place était mal approvisionnée et la garnison peu nombreuse ; elle fut rendue aux Autrichiens sans même avoir été assiégée. Une première sommation suivie d'un essai de bombardement suffit pour décider le général qui y commandait à capituler[1]. Il fut soupçonné de trahison.

 

Pichegru chercha à se mettre en communication avec l'armée de Jourdan qui était en mouvement pour se rapprocher de lui, trop tard pour sauver Manheim. Quelques affaires heureuses et honorables pour les divisions qui y prirent part ne rétablirent pas la situation des armées françaises ; elles ne pouvaient pas espérer de forcer les Autrichiens à abandonner la rive gauche du Rhin et à repasser le fleuve. Elles étaient encore sur la défensive, lorsqu'on apprit soudainement que le général Clairfayt avait proposé un armistice aux généraux français. Jourdan l'avait accepté ; Pichegru, qui d'abord ne s'était pas cru autorisé à répondre, accéda à cette convention.

Ce changement de scène causa un étonnement général en Europe. — « Quoi ! disait-on, c'est au moment où les armées françaises, contraintes à repasser le Rhin, ne peuvent plus se maintenir sur la rive gauche et se replient jusqu'aux anciennes limites de la France ; lorsqu'elles sont dans le dénuement ; lorsque le désordre de l'administration et la pénurie des finances rendent impossible toute grande opération militaire ; c'est lorsqu'un gouvernement nouveau et mal établi est en butte aux attaques et aux complots de toutes les factions que le général victorieux de l'armée autrichienne s'arrête dans sa marche et demande un armistice ! »

L'explication de cet événement imprévu devait être demandée aux circonstances non pas de la guerre, mais de la politique.

 

Rewbell, au nom du comité de salut public, était venu à Bâle au mois d'août pour rompre les négociations conduites par M. Barthélemy et le baron de Hardenberg ; toute espérance de pacification s'était dès lors évanouie ; puis les armées françaises avaient renouvelé la guerre et passé le Rhin. Leurs premiers succès avaient bientôt après été suivis de tristes revers ; l'Allemagne préservée de l'invasion qui la menaçait, l'Autriche, l'Angleterre et la Russie négociaient un traité secret d'alliance défensive et offensive. Les communs efforts de ces trois puissances n'avaient point réussi à détourner la Prusse du système de neutralité qu'elle avait adopté. Le cabinet de Berlin, dirigé par M. de Haugwitz, continuait à entretenir de bons rapports avec le gouvernement de la République française, et à rester en méfiance malveillante avec l'Autriche.

Tandis que M. Pitt et ses collègues travaillaient activement à raviver la guerre contre la France et à former une nouvelle coalition, ils se trouvèrent contrariés et arrêtés par une vive manifestation de l'opinion publique de l'Angleterre. Les victoires des armées françaises, la paix conclue avec la Prusse, l'Espagne et la Hesse, le désastre de Quiberon, la pensée que la France délivrée du régime de la Terreur se donnait une constitution et allait avoir un gouvernement régulier, avaient donné l'espoir d'une paix qui épargnerait à l'Angleterre les sacrifices et le malaise que lui imposait une guerre poursuivie avec obstination au détriment des intérêts nationaux.

Cette opinion, professée par les chefs d'une opposition peu nombreuse dans le parlement, s'était répandue dans les classes moyennes. Le conseil général de la cité de Londres avait voté une adresse au parlement pour demander la paix, et cet exemple avait été suivi par plusieurs autres villes. La multitude populaire s'était passionnément animée contre un ministère qui se refusait à mettre un terme aux calamités de la guerre ; les réunions, où se pressaient par milliers les classes inférieures, applaudissaient aux harangues les plus séditieuses. Les ministres furent avertis qu'au jour où le roi se rendrait au parlement pour ouvrir la session, de graves désordres seraient à craindre.

L'esprit traditionnel du gouvernement anglais et de l'aristocratie d'où il émane, n'a point pour habitude de regarder les passions d'une multitude ignorante, mobile et sans prévoyance, comme la raison suprême, et n'obéit point à ses injonctions comme à une volonté souveraine ; mais il ne lui oppose pas une obstination aveugle, et sait, au besoin, ménager des concessions mesurées. Le discours de la couronne, qui était connu d'avance, disait « que les revers éprouvés en Allemagne par les armées françaises, et les embarras intérieurs du gouvernement nouvellement institué, donnaient lieu d'espérer que des propositions de paix justes et modérées pourraient être écoutées. »

Cette raisonnable condescendance ne calma point les esprits : lorsque le roi traversa la ville pour se rendre au parlement, sa voiture fut entourée d'une foule de gens de toutes conditions qui demandaient à grands cris le renvoi de M. Pitt et la paix. Le tumulte était prodigieux. Les sifflets, les hurlements se mêlaient aux cris : — « Du pain ! la paix ! à bas Georges ! » — On entendit : — « point de roi ! » — des pierres furent jetées dans le carrosse royal ; une des glaces fut brisée par une balle partie d'un fusil à vent. Le retour au palais de Saint-James ne fut pas moins tumultueux ; le roi y fut encore insulté, et courut encore de graves dangers.

Les adresses des deux chambres en réponse au discours de la couronne n'en furent pas moins votées à une grande majorité, sans que l'opposition réussît à y introduire un amendement. Elles exprimaient la reconnaissance du parlement pour la politique suivie par le gouvernement du roi. Deux bills proposés par le ministère, l'un pour prévenir les assemblées séditieuses, l'autre pour la sûreté du roi et la conservation de la personne et du gouvernement de Sa Majesté contre les complots et les attentats séditieux, furent vivement combattus comme contraires au bill des droits, mais obtinrent aussi une majorité plus nombreuse que dans les questions où l'opposition élevait parfois un débat : tant est sincère, dans l'opinion anglaise, le respect pour la personne royale, pour l'ordre établi et pour la vraie liberté.

 

A ce moment l'empereur d'Allemagne se trouvait avec la diète de l'empire dans des rapports assez semblables à ceux du gouvernement anglais avec le parlement. Les États de l'Empire avaient manifesté un vif désir de la paix et semblaient même disposés à traiter séparément avec la France par la médiation de la Prusse, comme avait fait le landgrave de Hesse. Les victoires de Clairfayt avaient ensuite rassuré les esprits. L'Empereur ratifia un avis de la diète qui déclarait qu'elle ne pouvait entendre qu'à une paix juste, équitable, fondée sur l'intégrité et l'indivisibilité de l'empire, et sur le maintien de sa forme constitutionnelle. L'Empereur ajoutait que des ouvertures pacifiques avaient été faites au gouvernement français et qu'elles n'avaient pas été accueillies. — « Ainsi était prouvé, disait l'Empereur, que la France n'avait pas eu d'autre vue que de retarder la pacification jusqu'au moment où elle pourrait imposer à l'empire germanique des conditions dures et honteuses. Les armées impériales, sous les ordres du comte de Clairfayt, ont par leurs victoires fait échouer ces projets et les espérances de l'ennemi ; ainsi ce serait les armes à la main qu'on pourrait arriver à conclure une paix juste et honorable. »

L'armistice proposé par le général autrichien et accepté par les généraux français ne paraissait point d'accord avec un langage si ferme ; mais il fut conclu au moment où M. Pitt, pour satisfaire à la promesse du discours de la couronne, avait envoyé, en mission secrète, M. Jackson à Vienne pour concerter les moyens de mettre à l'épreuve la volonté du gouvernement français, et de constater que si une pacification générale ne pouvait être conclue, c'était à cause de ses exigences démesurées. Par des communications inofficielles, le Directoire apprit que l'Autriche poserait comme conditions préliminaires que l'Empire, l'Angleterre et le royaume de Sardaigne seraient compris dans la paix ; que les provinces belgiques seraient restituées à l'Autriche, et que le gouvernement français n'interviendrait plus dans les affaires intérieures des Provinces-Unies.

 

En même temps, M. Wickham, ministre d'Angleterre en Suisse, posait[2] à M. Barthélemy les trois questions suivantes :

« Y a-t-il en France des dispositions à ouvrir une négociation avec Sa Majesté et ses alliés pour le rétablissement d'une paix générale à des conditions justes et convenables, en envoyant pour cet effet des ministres à un congrès dont le lieu sera ultérieurement fixé ?

« Serait-on disposé à communiquer au soussigné les bases d'une pacification telles que la France voudrait les proposer, et telles qu'elles puissent servir de base à une négociation sérieuse ?

« Ou bien aurait-on le désir de proposer quelque autre moyen, de parvenir à une pacification générale ? »

 

Le comité de salut public avait, huit mois auparavant, repoussé la proposition d'une paix générale, au moment où les armées françaises étaient victorieuses, lorsqu'elles occupaient toute la rive gauche du Rhin ; il n'avait pas cru l'Autriche assez vaincue pour subir les conditions qu'il voulait lui imposer.

Depuis, la Convention avait décrété que les Pays-Bas autrichiens étaient réunis au territoire de la France. Le Directoire, qui n'était autre que le comité de salut public sous une nouvelle forme, ne pouvait pas avoir une politique différente. Il était encore l'organe et le représentant de l'orgueil et de la présomption aveugle de l'esprit démocratique. Traiter lorsque le sort des armes lui avait été contraire, sans faire la loi à un vaincu humilié, n'était pas une pensée admissible.

D'ailleurs il était de toute évidence que l'intérêt de la faction révolutionnaire, qui continuait à dominer la France et à régner sur elle, serait compromis par la paix. Les motifs déduits de la défense du territoire, de l'honneur de la patrie, du salut de la République, ne pourraient plus être allégués pour perpétuer ou aggraver les mesures de rigueur, les lois d'exception, les actes arbitraires. Les opinions modérées et libérales acquerraient une force irrésistible ; elles détrôneraient les hommes du 21 janvier et s'empareraient du gouvernement ; on en viendrait peut-être à la rentrée des émigrés, et même à une restauration. Si le Directoire n'avait pas conçu de telles craintes, il eût été averti des dangers de la paix par les vœux qu'exprimait pour l'obtenir le parti qui travaillait à briser le joug révolutionnaire. — Aussi devait-on voir, pendant tout le cours du gouvernement directorial, une volonté constante de continuer la guerre et même de la renouveler lorsque des traités l'interrompaient.

Peu de semaines après l'armistice, lorsque le Directoire ne connaissait pas encore positivement les conditions préliminaires qu'allaient proposer l'Autriche et l'Angleterre, on lisait dans son journal officiel[3] :

— « Cette paix établie, la seule que le peuple français puisse vouloir, nous l'obtiendrons par le dernier effort de nos armes. Elle suivra la victoire. En vain l'obtiendrions-nous aux conditions indiquées par la diplomatie des journaux. Les renonciations auxquelles ils proposent de se soumettre n'auraient d'autre résultat que notre honte, et ne donneraient pas une garantie pour la sûreté de notre territoire. Qu'on ne se plaigne donc pas du gouvernement en l'accusant de ne pas avoir donné plus d'activité aux négociations. Depuis quatre ans, la nation française n'a eu guère de relations avec les gouvernements étrangers que par ses victoires ; elle n'entretenait presque plus d'ambassadeurs. La science diplomatique était passée des cabinets dans les camps ; ses soldats étaient ses négociateurs. Aujourd'hui encore, ce sont nos préparatifs de guerre qui nous serviront de négociateurs. »

Ainsi l'Europe savait d'avance quelle réponse serait faite aux propositions de l'Autriche et de l'Angleterre. Le 26 mars, M. Barthélemy remit à M. Wickham une note ainsi conçue :

« Le Directoire désire ardemment procurer à la République française une paix juste, honorable et solide. La démarche de M. Wickham aurait causé au Directoire une satisfaction réelle, si la déclaration que fait ce ministre de n'avoir ni ordre ni pouvoir de négocier ne donnait pas lieu de douter des intentions pacifiques de sa cour. En effet, s'il était vrai que l'Angleterre commençât à comprendre ses véritables intérêts ; si elle voulait de bonne foi la paix, proposerait-elle un congrès dont le résultat nécessaire serait de rendre toute négociation interminable ? se bornerait-elle à demander d'une manière vague que le gouvernement français indiquât une manière quelconque de parvenir à une pacification générale ?

« Cette démarche n'aurait-elle d'autre objet que d'obtenir pour le gouvernement britannique l'impression favorable qui accompagne toujours les premières ouvertures pacifiques ? N'aurait-il pas l'espérance, en faisant ces ouvertures, qu'elles ne conduiraient à aucun résultat ?

« Quoi qu'il en soit, le Directoire, qui n'a point d'autre politique que la franchise et la bonne foi, suivra une conduite conforme à ses principes. Il ne craint pas de déclarer ouvertement le désir ardent qu'il éprouve de procurer la paix à la République française et à toutes les nations. Chargé par la constitution de l'exécution des lois, il ne peut entendre à aucune proposition qui leur serait contraire. L'acte constitutionnel ne lui permet de consentir à aucune aliénation du territoire de la République, tel qu'il est constitué par les lois. Quant aux pays occupés par les armées françaises, et qui n'ont point été réunis à la France, ils peuvent, ainsi que d'autres intérêts politiques et commerciaux, devenir le sujet d'une négociation, qui offrira au Directoire le moyen de prouver combien il désire arriver promptement à une heureuse pacification. »

L'armistice proposé par le général autrichien aux généraux Jourdan et Pichegru avait été accepté avec empressement par le Directoire, non point comme un préliminaire à la pacification dont il ne voulait pas, mais comme une trêve qui serait mise à profit pour rétablir l'ordre dans l'administration militaire, fournir aux armées les vivres, les habillements et les munitions qui leur manquaient, rétablir la discipline et ranimer l'ardeur des troupes de l'armée du Rhin découragées par une campagne malheureuse. Un délai de deux ou trois mois donnait le temps de tout préparer pour recommencer au printemps une guerre énergique d'après un plan bien conçu.

 

Si le gouvernement, pour accomplir ce grand et courageux dessein, avait' compté sur le général Pichegru et sur son armée, il s'était fait une malheureuse illusion.

Au lieu de choisir pour quartiers d'hiver de bons cantonnements, où les soldats bien logés et bien nourris pourraient se refaire des fatigues de la campagne, il laissa presque tous les corps de son armée campés dans la boue ou sur la neige, manquant même de paille pour se coucher. Il ne donnait aucun soin à l'administration, laissant son armée manquer de tout. En vain Desaix et les autres généraux qui servaient sous ses ordres lui faisaient des représentations et lui peignaient la misère de leurs soldats, il ne les écoutait point ou leur répondait avec mauvaise humeur. Établissant son état-major à Haguenau, il habitait à Strasbourg. Lui, qui avait eu la renommée d'un républicain austère, qui avait affecté des habitudes simples et frugales, se livrait maintenant à tous les plaisirs et menait une vie de débauche.

C'était après la conquête de la Hollande, et pendant son séjour à Amsterdam, qu'il avait, commencé à changer de mœurs. Il avait pris goût au luxe et aux jouissances ; dans un temps où tous les généraux vivaient de privations sans murmurer et n'avaient d'autre ambition que de défendre la patrie ou d'acquérir de la gloire, on ne comprenait pas comment Pichegru pouvait suffire à tant de dépenses. Précisément à cette époque, lorsqu'il passa de l'armée du Nord au commandement de l'armée-du Rhin, commencèrent ses communications avec le prince de Condé et les émigrés. Peut-être n'avait-il jamais conçu une espérance bien assurée d'entraîner l'armée à renier son drapeau et à se déclarer contre la République ; peut-être prévoyait-il, qu'aux conditions qu'il indiquait comme indispensables, on ne saurait point se résoudre à accepter ses services et ses offres, mais que néanmoins on lui saurait gré de ses bonnes intentions. Ainsi il se ménageait une chance pour l'avenir qu'il prévoyait. Depuis qu'il avait vu de près la Convention et le gouvernement des comités lorsqu'au 12 germinal il s'était chargé de réprimer l'émeute des Jacobins, l'établissement de la République lui semblait impossible. Il était disposé à accepter la mission de la renverser lorsque l'occasion lui paraîtrait propice ; en attendant, il recevait le salaire de ses promesses.

Après les revers qu'il avait subis, lorsqu'il avait perdu la confiance et l'affection des soldats, il ne pouvait plus exercer sur son armée une autorité qui avait manqué à Lafayette et à Dumouriez. Il continuait pourtant à faire parvenir au prince de Condé et à Louis XVIII les assurances de son dévouement. Les projets qu'il pouvait former n'étaient plus les mêmes ; ils avaient changé avec sa position. Les agents qui servaient d'intermédiaire à cette intrigue exagéraient sans doute les espérances qu'il leur présentait, les moyens de succès dont il pouvait disposer, les mesures qu'il comptait prendre ; mais évidemment il ne renonçait point au dessein de renverser le gouvernement républicain ; en ce moment il comptait sur le mécontentement de son armée et les souffrances des soldats pour susciter une rébellion militaire.

Le Directoire, disait-il aux agents, n'a point la possibilité de payer les troupes en numéraire. La solde est acquittée en assignats qui sont sans valeur ; les magasins sont vides ; la pénurie devient de plus en plus grande. Les soldats manquent de tout. Notre gouvernement voudra sortir de cette position ; il fera cesser la trêve. Il faut donc que les Autrichiens se tiennent prêts à agir, qu'ils préviennent le Directoire, rompent l'armistice et tombent sur les armées républicaines le plus rudement possible.

Lui-même, ne pouvait pas compter sur le succès de cette indigne combinaison ; il savait que le Directoire tarderait peu à lui ôter le commandement de l'armée. Peut-être Carnot concevait-il quelques soupçons. Quoi qu'il en fût, le gouvernement ne pouvait continuer sa confiance à un général qui se conduisait ainsi.

Pichegru comprenait si bien sa position qu'il avait déjà offert trois fois sa démission. Le Directoire croyait nécessaire de le ménager. Sa gloire lui avait donné une popularité qui n'était pas encore diminuée. L'ambassade de Suède lui fut offerte ; il la refusa[4]. Le général Moreau, qui était son ami, fut choisi pour général en chef de l'armée de Rhin-et-Moselle. Il en prit le commandement le 10 avril 1796.

Ce n'était pas vers les bords du Rhin et en Allemagne que le Directoire voulait diriger les principales forces militaires de la France ; il plaçait son espérance sur le théâtre d'une autre guerre. Dès le temps du comité de salut public on avait résolu de porter les grands coups en Italie ; le plan présenté par le général Bonaparte avait été adopté. Lorsque la paix conclue avec l'Espagne eut rendu disponibles les troupes qui formaient l'armée des Pyrénées-Orientales, elle fut presque entièrement dirigée aux Alpes maritimes, et Schérer qui la commandait fut nommé général en chef de l'armée d'Italie[5]. Elle était auparavant sous les ordres de Kellermann et fut alors partagée en deux corps d'armée, il conserva le commandement de l'armée des Alpes qui occupait la Savoie, tandis que l'armée d'Italie soutenait une guerre active sur la route étroite qui suit le rivage de la Méditerranée entre Nice et Gênes.

Le général Bonaparte, quelques jours avant le 13 vendémiaire, fit signer par le comité de salut public les instructions à envoyer au général Schérer et aux représentants en mission à l'armée d'Italie. Tous les détails d'exécution et les ordres donnés aux généraux d'artillerie et aux commissaires ordonnateurs ; en un mot, le plan de campagne et les dispositions nécessaires pour le mettre à exécution émanèrent de lui[6].

Les Autrichiens avaient aussi renforcé leur armée : avant l'arrivée de Schérer ils avaient réussi à repousser l'armée française et coupé ses communications avec Gênes, d'où elle tirait toutes ses ressources, et dont le port était en même temps bloqué par une flotte anglaise.

Schérer se détermina à risquer une bataille afin de rétablir la communication avec Gênes et de prendre ses quartiers d'hiver en occupant de nouveau tout le littoral. Le 21 novembre 1795 il attaqua les Autrichiens. Les divisions de cette armée d'Italie étaient commandées par de vaillants et habiles généraux qui commençaient dès lors à se faire un nom célèbre. Ils connaissaient bien le terrain où ils combattaient et, dans cette guerre de montagnes où chaque chef de corps est exposé à agir séparément, ils savaient se décider sans attendre les ordres du général en chef ; obéissant d'ailleurs à ses intentions et sachant le résultat qu'il voulait atteindre.

On se battit pendant trois jours[7]. L'armée française se couvrit de gloire. Les Autrichiens perdirent la plus grande partie de leur artillerie, des magasins, des bagages et quatre mille prisonniers : telle fut la bataille de Loano qui rendit à l'armée française la possession de Savone et de tout le littoral qu'on appelle communément la rivière du Ponent. Masséna, Laharpe, Augereau, Serrurier s'y distinguèrent ; cette victoire fit parler d'eux plus que du général en chef.

Le Directoire n'avait pas voulu que l'armistice comprît les armées d'Italie ; toutefois la saison ne permit pas de donner de l'activité à cette guerre qui allait devenir grande et décisive.

Le plan général que proposa le général Bonaparte donnait aux opérations de toutes les armées un ensemble formidable. L'armée de Sambre-et-Meuse, qui était cantonnée sur la Moselle, devait passer le Rhin et entrer en Allemagne, où elle s'avancerait en se tenant toujours à la hauteur de l'aile gauche de l'armée du Rhin. Le centre et la droite de cette seconde armée devaient pénétrer en Souabe, en côtoyant le lac de Constance, et s'avancer jusqu'aux montagnes du Tyrol. Là, elle serait en communication avec l'armée d'Italie qui, d'après les calculs et les espérances de l'auteur du projet, aurait avant cette jonction envahi le Piémont et la Lombardie.

L'adoption de ce plan de campagne entraînait nécessairement le choix du général Bonaparte pour commander l'armée d'Italie. Dès le 22 février 1796, les journaux annonçaient sa nomination ; le 27, il fermait les clubs des Jacobins. Le 6 mars, les instructions du Directoire lui étaient adressées et il partit le 21 mars.

Cette promotion inattendue donna lieu à beaucoup de suppositions éloignées de la vérité, qui se répandirent dans le vulgaire et sont même restées dans la tradition. Le général Bonaparte n'était connu que par le 13 vendémiaire. On ignorait que plusieurs mois auparavant, il avait été employé au comité de salut public dont il avait gagné la confiance et qui le consultait sur toutes les affaires de la guerre.

Sa conduite, pendant qu'il avait commandé l'armée de l'intérieur, n'avait pas dissipé les préventions que les Parisiens avaient conçues contre le général qui avait mitraillé les sections. Sa gravité silencieuse et même rude, le ton menaçant qu'il affectait pour intimider une population si souvent séditieuse et pour comprimer ainsi la turbulence des partis, avaient empêché de remarquer combien peu il s'était prêté aux désirs de rigueur et de vengeance des Montagnards de la Convention ; combien les conseils de guerre avaient peu ressemblé aux tribunaux révolutionnaires. Il passait toujours pour le protégé et la créature de Barras, tandis que tout en le ménageant beaucoup comme intermédiaire et comme moyen d'influence sur le parti jacobin, tout en conservant avec lui un ton de familiarité, il se savait en butte à sa défiance malveillante.

Comment en aurait-il été autrement[8] ? Le général de l'armée de l'intérieur, le commandant de Paris, placé sous les yeux du Directoire, ne prenait jamais ses ordres, ne suivait pas ses instructions ; sa volonté était absolue dans toute la compétence de ses attributions et il les étendait fort loin ; il couvrait de sa protection des suspects ou des aristocrates et les maintenait à Paris, dont on voulait les exiler ; il prenait la défense des généraux et des officiers que le Directoire aurait destitués et il exigeait qu'on les employât. Son caractère impérieux et hautain ne se soumettait à aucune contrainte.

Ainsi Rewbell et Barras enduraient mal volontiers un défenseur si incommode. La pensée de le destituer ne pouvait leur venir, mais une occasion de l'éloigner devait leur plaire. Lui confier le commandement de l'armée d'Italie n'était pas une affaire d'intrigue, ni de faveur ; depuis six mois le général Bonaparte dirigeait cette guerre ; on acceptait ses projets, on croyait à ses espérances ; plus elles semblaient prodigieuses, plus il était indispensable de se confier à lui pour les réaliser. Carnot et Le Tourneur le proposèrent, Réveillière et Rewbell furent de leur avis ; Barras s'abstint d'exprimer son opinion ; plus tard il se vanta d'avoir été le premier auteur de la fortune du général Bonaparte, sans pour cela se contraindre dans la haine qu'il lui portait[9].

On a prétendu aussi que le général Bonaparte avait épousé Mme de Beauharnais pour obtenir la faveur et la protection de Barras. Ce n'était point Barras, comme on le disait, qui avait fait connaître Mme de Beauharnais au général Bonaparte. Après le 13 vendémiaire, les comités ordonnèrent le désarmement général de tous les citoyens de Paris. En faisant leurs visites domiciliaires, les agents de police entrèrent chez la veuve du général Beauharnais et voulurent prendre le sabre de son mari ; son fils Eugène, alors âgé de quinze ans, déclara qu'on ne le lui arracherait qu'avec la vie. Le commissaire n'insista point, mais demanda une autorisation du général en chef. Eugène de Beauharnais se présenta chez le général Bonaparte ; l'émotion de cet enfant, la chaleur et la naïveté de ses supplications le touchèrent ; il lui permit de remporter l'épée de son père et le voyant pleurer de joie, il l'embrassa. Mme de Beauharnais vint le lendemain remercier le général. Ce fut ainsi qu'ils firent connaissance.

Quelque crédit qu'on supposât aux femmes auprès du directeur Barras, on n'était pas à une époque et dans des circonstances où le choix des généraux pût être déterminé par de tels motifs. Il paraît d'ailleurs que Barras ne professait pas une grande bienveillance pour Mme de Beauharnais. Carnot parle dans son mémoire « des grossiers et calomnieux sarcasmes de Barras contre une personne chère à Bonaparte. »

Il fut pourtant un des témoins qui signèrent l'acte civil du mariage ; Tallien était un des témoins de Mme de Beauharnais. L'acte est du 9 mars 1 796, lorsque le général Bonaparte était déjà choisi pour commander l'armée d'Italie, quoique sa nomination ne fût pas officiellement publiée.

Le général Bonaparte arriva à Nice le 27 mars ; il trouva l'armée dans un état déplorable ; les soldats y manquaient de vivres ; aucune distribution de viande, et le pain manquait même quelquefois. Le service des transports était en complet désarroi ; on ne pouvait pas mettre en mouvement plus de trente pièces de canons ; l'administration militaire était accoutumée à la négligence et ne faisait nul effort pour triompher des difficultés et des embarras qui s'opposaient à un service régulier. Chaque jour la position empirait. L'armée ne pouvait plus vivre où elle était ; il fallait avancer ou reculer.

En passant la revue des troupes, le général leur dit : — « Soldats, vous êtes nus, mal nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup ; il ne peut rien vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers, sont admirables. Mais ils ne vous procurent aucune gloire ; aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trouverez honneur, gloire et richesse. Soldats de l'armée d'Italie, manqueriez-vous de courage et de constance ? »

Le quartier général était à Nice depuis le commencement de la guerre ; il le porta à Albenga, vingt lieues en avant, sur la route de Savone et de Gênes.

L'armée d'Italie avait alors environ trente mille hommes, qui formaient quatre divisions d'infanterie et deux corps de cavalerie ; les généraux étaient Masséna, Augereau, Laharpe, Serrurier, Stengel et Kilmaine. Plusieurs d'entre eux avaient déjà fait la guerre sur ce théâtre avec le général Bonaparte et lui connaissaient du talent et du courage. Dès le premier jour de son arrivée, ils comprirent quelle autorité il allait exercer sur eux et que ce chef d'armée n'était semblable à aucun de ceux qu'on avait vus jusqu'alors. Quelques-uns voulurent, selon l'usage, le flatter aux dépens de son prédécesseur. Il ne se prêta point à les écouter ; leur enseignant ainsi à ne se point permettre de critiquer celui à qui ils devaient obéir. Les soldats se sentaient déjà ranimés et remplis d'ardeur par la proclamation, le langage et la contenance de leur nouveau général.

Le projet depuis longtemps conçu par le général Bonaparte était de passer les montagnes au-dessus de Savone, au point où elles sont le plus abaissées, à la jonction des Alpes avec les Apennins. Par cette marche, il devait descendre dans les plaines du Piémont et se placer entre l'armée autrichienne, commandée par le général Beaulieu, qui occupait les environs d'Alexandrie et de Tortone couvrant ainsi la Lombardie, et l'armée austro-sarde commandée par le baron de Colli, qui, placée au revers des montagnes entre la Bormida et la Stura, défendait la plaine du Piémont et la route de Turin.

Afin de cacher aux Autrichiens le mouvement qu'il allait exécuter, le général Bonaparte poussa l'avant-garde de son aile droite jusqu'à Voltri, menaçant Gênes. En même temps le ministre de France près cette République demanda impérieusement au sénat de livrer passage à l'armée française par le col de la Bocchetta : c'est la route de Gênes à Alexandrie ; par là il semblait que le projet du général Bonaparte était d'attaquer l'armée autrichienne.

Le général Beaulieu accourut au secours de Gênes. Le comte d'Argenteau commandait un corps, qui, occupant le centre, établissait la communication entre les Autrichiens et les Piémontais ; il se trouvait ainsi au-dessus de Savone, précisément sur la route par où l'armée française devait entrer en Piémont.

L'attaque fut commencée par les Autrichiens ; Beaulieu voulait prévenir le mouvement de l'armée française ; il se porta sur Voltri où la division du général Laharpe se défendit pendant toute la journée du 10 avril avant de se replier sur Savone.

Le même jour le comte d'Argenteau attaqua les redoutes que les Français avaient élevées sur la route, qui traverse la montagne au-dessus de Savone, route que devait suivre l'armée. Il fut repoussé après trois attaques successives et se replia sur le village de Montenotte. Cette défense des redoutes par un seul régiment contre dix mille ennemis, fit honneur au chef de brigade Rampon et avait la plus grande importance : ce fut le premier terme de la glorieuse série des victoires de l'armée d'Italie.

Pendant la nuit le général en chef, avec les divisions de Masséna et d'Augereau, tourna la position de Montenotte, et surprit le comte d'Argenteau ; la déroute fut complète : quatre drapeaux, cinq pièces de canon, deux mille prisonniers, furent le prix de cette journée. Maintenant la route était libre pour descendre dans la plaine du Montferrat.

Beaulieu avait reconnu son erreur ; quittant le voisinage de Gênes, il était arrivé à Acqui où il se trouvait en contact avec l'armée piémontaise ; mais le surlendemain la bataille de Millésimo rompit toute communication entre les deux armées ; avant que les troupes amenées par Beaulieu fussent en ligne, l'armée piémontaise et le reste du corps d'Argenteau perdirent toutes leurs positions et furent complètement défaits. Les Français avaient fait six mille prisonniers, pris quatre drapeaux et trente pièces de canon.

Cependant une division de grenadiers hongrois que Beaulieu avait laissée à Voltri, arriva par une route des montagnes, et trouvant Dego, dont les Français s'étaient emparés la veille, faiblement occupé, s'en empara ; le combat fut sanglant pour reprendre ce poste. Trois attaques furent repoussées, deux généraux furent tués. L'adjudant général Lanusse, mettant son chapeau au bout de son épée, s'avança audacieusement et décida de la victoire. Ce fut à Dego que pour la première fois le général Bonaparte distingua un chef de bataillon qu'il fit colonel. C'était Lannes, dont le nom devait être répété dans toutes les victoires des armées françaises, jusqu'au moment où il tomba glorieusement sur un champ de bataille. Jamais on n'avait vu soldats et officiers montrer une telle ardeur, qu'animait la présence de leur général. Il se trouva partout dans les moments importants, pendant ces quatre jours qui furent un continuel combat.

Beaulieu ne s'occupa plus qu'à rallier les débris de son armée, et le 17 avril Colli repassa le Tanaro, laissant au pouvoir des Français la libre possession de la plaine du Montferrat, après avoir franchi le rempart de montagnes qui la sépare de la Méditerranée.

Le général avait tenu ses promesses : en cinq jours il avait conduit son armée dans la contrée la plus riche et la plus fertile de l'Italie. — « Annibal a forcé les Alpes, disait-il, nous les avons tournées. » — Se contentant d'observer Beaulieu, il suivit l'armée piémontaise et marcha vers Turin. Une nouvelle bataille livrée à Mondovi fut heureuse comme les autres, malgré la vaillante défense des Piémontais. Un général distingué, Stengel, commandant de la cavalerie française, y fut tué : le colonel Murat le remplaça et, à la tête de trois régiments, acheva la charge qu'il avait commencée.

L'armée française arriva ainsi jusqu'à Cherasco, place forte située au confluent de la Stura et du Tanaro, à dix lieues de Turin.

 

La cour de Sardaigne ne savait plus à quoi se résoudre ; son armée était en partie détruite et sans espoir de résistance. L'armée autrichienne avait à garantir le Milanais et ne s'emploierait pas à sauver Turin.

Le Directoire, avant de recommencer la guerre, et lorsqu'il eut adopté le plan de campagne dont le succès dépendait d'une invasion en Italie, avait pensé qu.il importait d'obtenir l'alliance ou du moins la neutralité des divers États italiens ; la Toscane avait été la première puissance de l'Europe à reconnaître la République française et à traiter avec son gouvernement. Venise et Gênes n'avaient jamais accédé à la coalition contre la France ; on savait que la cour de Naples hésitait à s'en retirer ; mais c'était surtout le roi de Sardaigne, ce gardien des Alpes, qu'il importait de désarmer. Par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne à Turin, on offrit à Victor-Amédée une garantie de l'intégrité de ses États, s'il consentait à livrer passage à l'armée française ; on alla jusqu'à lui proposer, s'il concluait un traité d'alliance avec la France, la possession du Milanais, objet du désir constant et de l'espérance des souverains du Piémont. Le roi de Sardaigne persista dans son alliance avec l'Autriche et demeura fidèle à un traité signé à Valenciennes, le 23 mai 1794. Les conditions de cet acte avaient paru onéreuses pour le Piémont et réglées pour le plus grand avantage et le moindre risque de l'Autriche. Ces conditions furent mal observées, comme il arrive après les contrats que le plus fort impose au plus faible. Aussi cette alliance avait excité un mécontentement assez vif parmi les Piémontais, toujours portés à la méfiance et à l'aversion de l'Autriche. Un parti de la paix s'était formé à Turin, non-seulement dans le clergé, la noblesse et la magistrature, mais aussi dans les conseils du roi. Dès qu'il parut certain que l'effort de la guerre se porterait vers le Piémont, ce parti essaya de ramener le roi à des pensées pacifiques ; il résista, et la bataille de Loano, présage de ce qui pouvait bientôt arriver, ne changea point sa résolution.

Le Directoire, partageant les espérances du général Bonaparte, avait prévu dans les instructions qu'il lui avait données avant son départ, le moment où la défaite du roi de Sardaigne placerait ce prince dans la nécessité de voir le Piémont occupé et ruiné par l'armée française ou de subir une paix qui le mettrait à la merci de la France. Ainsi il avait autorisé le général en chef à poursuivre ses avantages sur l'armée piémontaise, à pousser jusqu'à Turin et même à bombarder la ville.

Le péril et la détresse qu'avait redoutés et annoncés le parti de la paix étaient réalisés ; le cardinal Costa, archevêque de Turin, avait toujours incliné vers cette opinion ; il se fit l'organe d'une grande partie de la noblesse, et même de la bourgeoisie qui commençait à élever la voix. Quelques-uns des conseillers de la couronne, le duc d'Aoste, fils aîné du roi et les princes ses frères cherchèrent vainement à inspirer au roi une volonté plus courageuse ; il se résigna à envoyer deux plénipotentiaires pour traiter à Gênes avec Faypoult, ministre de France, car on craignait de se voir imposer des conditions plus dures par le général Bonaparte.

C'était pourtant à lui qu'il fallait demander une suspension d'armes : le général Colli lui envoya un parlementaire, et reçut pour réponse que les hostilités ne seraient pas interrompues si les trois places fortes, Coni, Alexandrie et Tortone n'étaient pas remises en garantie.

Ce refus précédait de quelques heures la reddition de Cherasco, dernier obstacle qui pouvait arrêter la marche du vainqueur sur Turin. A cette nouvelle, l'effroi s'empara de la cour de Sardaigne ; le roi se hâta d'envoyer son ministre de la guerre avec des pleins pouvoirs.

Le général Bonaparte le reçut au milieu de son camp, et lorsque le ministre lui parla de conditions, il répondit : — « C'est à moi d'imposer des conditions. Mon premier aide de camp vous dira les volontés du gouvernement français. Acceptez sur-le-champ, sans quoi Turin est à moi demain matin ; je vais tout disposer pour le siège et envoyer mes batteries. »

Ce fut ainsi que le général Bonaparte commença à user d'un des plus puissants moyens propres à son génie. Il donnait à sa victoire tout l'éclat qu'elle pouvait produire : il la rendait menaçante et terrible ; il frappait l'imagination de son ennemi, qui, lors même qu'il n'était qu'à demi vaincu, se croyait perdu sans ressource ; il faisait de son triomphe un coup de foudre qui éblouissait et renversait son adversaire. Les conditions imposées par lui étaient hors de proportion avec l'avantage qu'il avait réellement obtenu. Quelques années après il écrivait : — « Tout est opinion à la guerre ; après une bataille perdue, la différence du vainqueur est peu de chose, c'est l'influence morale qui est tout[10]. »

En même temps, il ne se faisait aucune illusion sur la valeur réelle de sa victoire, et connaissait nettement sa situation « Turin, se disait-il, est une place forte ; l'armée française n'a point d'artillerie de siège. Malgré les batailles qu'on vient de gagner, le moindre échec, le plus léger caprice de la fortune peut tout renverser. Les deux armées ennemies réunies sont encore, malgré leurs revers, supérieures à l'armée française. Elles ont une artillerie considérable, une cavalerie qui n'a point souffert. L'armée française, en dépit de ses victoires, a de l'étonnement ; elle est frappée de la grandeur de l'entreprise. Le succès semble problématique, si l'on considère la faiblesse des moyens. Les esprits s'exagéreront le moindre échec ; des officiers, même des généraux, ne conçoivent pas qu'on ose songer à la conquête de l'Italie avec aussi peu d'artillerie, une si mauvaise cavalerie et une armée aussi faible, que les maladies et l'éloignement de la France diminueront tous les jours[11]. »

Traiter au lieu de combattre n'était donc guère plus nécessaire au roi de Sardaigne qu'au général Bonaparte. Sa jactance impérieuse était inspirée par un jugement calme et sans illusion.

La cour de Sardaigne reçut l'impression d'épouvante qu'avait voulu produire le vainqueur : le comte de Latour, gouverneur de Turin, maréchal de Savoie, et le marquis de Costa arrivèrent à Cherasco avec pouvoir de souscrire aux conditions qui seraient imposées. Ils tentèrent toutefois, pendant une conférence qui dura plusieurs heures, d'en obtenir de moins dures. Un officier envoyé de Turin arriva peu de moments après qu'elle fut commencée, et le comte de Latour sortit pour lui parler. Une heure était à peine écoulée qu'un second officier fit encore demander le comte de Latour. Plus tard, il en arriva un troisième. — « Vous voyez bien, lui dit le général Bonaparte, qu'on est à Turin plus pressé de signer que vous[12]. »

Les conditions furent que le roi quitterait la coalition et enverrait un plénipotentiaire à Paris pour y traiter de la paix ; que jusque-là il y aurait armistice ; que Ceva, Coni, Tortone, ou à son défaut Alexandrie, seraient sur-le-champ remis à l'armée française avec toute l'artillerie et les magasins ; que l'armée continuerait d'occuper tout le terrain qui était en sa possession ; que les routes militaires, dans toutes les directions, permettraient la libre communication avec la France ; que Valenza serait immédiatement évacué par la garnison napolitaine et remis au général français ; enfin que les milices seraient licenciées et les troupes régulières disséminées dans les garnisons de manière à ne donner aucun ombrage à l'armée française.

Le jour même, en transmettant les conditions de l'armistice au Directoire, le général Bonaparte lui écrivait :

— « Si vous ne vous accordez pas avec le roi de Sardaigne, je garderai les places fortes et je marcherai sur Turin. En attendant, je marche demain sur Beaulieu ; je l'oblige à repasser le Pô ; je le passe immédiatement après. Je m'empare de toute la Lombardie, et avant un mois, j'espère être sur les montagnes du Tyrol, trouver l'armée du Rhin et porter de concert la guerre en Bavière. Ce projet est digne de l'armée et des destinées de la France.

« Si vous n'accordez pas la paix au roi de Sardaigne, vous m'en préviendrez d'avance afin que si je suis dans la Lombardie, je puisse me replier et prendre des mesures. Quant aux conditions de la paix avec la Sardaigne, vous pouvez dicter ce qui vous convient, puisque j'ai en mon pouvoir les principales places.

« Ordonnez que quinze mille hommes de l'armée des Alpes soient à mes ordres et viennent me joindre. Cela fera une armée de quarante-cinq mille hommes, dont il sera possible que l’envoie une partie à Rome. Si vous me continuez votre confiance, si vous approuvez mes projets, je suis sûr de la réussite : l'Italie est à vous. Envoyez-moi : 1° douze compagnies d'artillerie légère ; je n'en ai pas une ; 2° de la cavalerie et un commissaire ordonnateur en chef habile, distingué et qui ait du génie. Je n'ai ici que des pygmées qui me font mourir de faim dans l'abondance ; car je suis dans le pays le plus riche de l'univers. »

L'armistice semblait laisser au Directoire la décision souveraine qui accorderait la paix au roi de Sardaigne ou qui le dépouillerait de son royaume. Le général Bonaparte savait, par les instructions qui lui avaient été remises à son départ, que le gouvernement admettait comme possible un traité qui conserverait la couronne à ce prince en tirant avantage de son alliance ; mais il connaissait aussi l'esprit révolutionnaire, et avait assez pratiqué les hommes qui gouvernaient la République pour craindre de voir ses plans et ses espérances dérangés par la satisfaction que le Directoire voudrait se donner, en renversant une monarchie, en conquérant et bouleversant les pays occupés par les armées françaises. La question politique était liée à la question militaire ; il les discuta conjointement en balançant le contre et le pour.

On pouvait objecter contre le projet d'entrer sans délai dans le Milanais, pour y combattre l'armée autrichienne, « l'imprudence de passer le Tessin, en laissant derrière soi le roi de Sardaigne régnant sur le Piémont, et pouvant encore disposer des ressources qu'on lui laisserait ; au moindre revers des armées françaises, il serait infidèle à l'alliance, comme ses prédécesseurs avaient constamment fait lorsqu'ils s'étaient d'abord mis du parti de la France ; les nobles et les prêtres ne dominaient-ils pas à cette cour et ne sont-ils pas les ennemis irréconciliables de la République ? » Le même doute pouvait s'élever quant à la ville de Gênes. N'est-elle pas gouvernée par une oligarchie aristocratique ? La bourgeoisie est peut-être favorable à la France, mais elle n'exerce ni pouvoir ni influence.

« Outre la méfiance qu'on doit garder contre les gouvernements qu'on laisserait subsister, est-il sage de passer le Tessin, puis l'Adda, le Mincio, l'Adige, le Tagliamento, sans avoir pris ses précautions contre de nombreuses populations, ennemis naturels d'une armée conquérante ?

« Ne serait-il pas plus habile et plus prudent de s'assurer des pays qu'on occupe en changeant le gouvernement et confiant l'administration à des hommes des mêmes principes et des mêmes intérêts que les républicains français ? »

Le général répondait par des arguments tirés des chances probables de la guerre et de la topographie de la haute Italie qu'il avait, comme on peut croire, soigneusement étudiée. Il s'appuyait sur l'expérience des guerres que les généraux français avaient soutenues sur ce même théâtre, et montrait comment Villars et le maréchal de Coigny avaient perdu les avantages obtenus d'abord, en ne prenant pas pour ligne de défense l'Adige qui intercepte toutes les routes d'Allemagne en Italie.

Puis il disait que plus est vaste le territoire soumis à une armée, plus il lui est possible de ménager les habitants, et d'en tirer sans vexations de grandes ressources. Il promettait d'occuper bientôt non pas seulement le Piémont et la Lombardie, mais les légations de Bologne et de Ferrare, et aussi les duchés de Parme et de Modène. Le seul moyen d'intimider Venise était aussi d'envahir le plus tôt possible ses États de terre ferme.

Il entrait dans plus de détails sur le roi de Sardaigne, parce que là surtout était la question. Le Directoire, en admettant la possibilité de traiter avec ce prince, ainsi qu'on l'avait essayé avant l'ouverture de la campagne, lui avait aussi indiqué le désir de livrer le Piémont à une révolution. — « Le général en chef, disaient les instructions, cherchera par tous les moyens qui sont en son pouvoir, à animer les mécontents du Piémont et à les faire éclater contre la cour de Turin d'une manière générale ou partielle. »

Le général Bonaparte pensait tout autrement. Il n'aimait pas les révolutions, parce qu'elles troublent l'ordre et ruinent les États ; il croyait bien plus à l'efficacité des forces régulières qu'au succès des forces convulsives. Il n'avait pas plus de goût à bouleverser l'état social d'une nation qu'à troubler la discipline d'une armée. Toutefois il se gardait bien de proclamer tout haut sa pensée, et se bornait à dire : « Vous ne devez pas compter sur une révolution en Piémont, elle viendra ; mais il s'en faut que l'esprit de ces peuples soit disposé à cet effet. »

Il ajoutait : « Le roi de Sardaigne n'est plus à craindre ; ses milices sont congédiées ; les Anglais vont cesser leurs subsides ; les affaires intérieures sont dans le plus mauvais état. Quelque parti que prenne la cour, les mécontentements s'accroîtront. Après la fièvre vient la faiblesse. Quinze à dix-huit mille hommes sont toutes les forces qui lui restent ; disséminés dans un grand nombre de villes, ils suffiront à peine pour maintenir la tranquillité intérieure. D'un autre côté, la cour de Vienne sera de plus en plus irritée : elle reprochera au cabinet de Turin d'avoir, à la première bataille perdue, désespéré de la cause commune, et lui rappellera que Victor Amédée, en 1703, ayant perdu tous ses États hormis la ville de Turin, y tint ferme et attendit le secours que lui amena audacieusement le prince Eugène. »

Le général défendait de même le gouvernement aristocratique de Gênes. « Si, pour protéger les principes de la liberté, on allume, disait-il, une guerre civile ; si on soulève le peuple contre les nobles et les prêtres, on deviendra responsable des excès qui accompagnent toujours une pareille lutte. Au contraire, lorsque l'armée sera maîtresse de tous les États de la maison d'Autriche en Italie et de ceux du pape en deçà de l'Apennin, elle sera en position de proclamer la liberté et d'exciter le patriotisme italien contre la domination étrangère. On n'aura pas besoin de jeter la discorde entre les di verses classes de citoyens. Nobles, bourgeois, paysans marcheront d'accord pour le rétablissement de la patrie italienne. Le mot « Italiam, Italiam, » proclamé à Milan, à Bologne et à Vérone produira un effet magique. Si nous nous arrêtions sur la droite du Tessin, les Italiens nous diraient : « Pourquoi n'avancez-vous pas ? »

En fait le général de l'armée d'Italie mettait le Directoire dans la nécessité absolue de conclure la paix avec le roi de Sardaigne. Avant que le gouvernement pût répondre à ses dépêches, avant même qu'il les eût reçues, l'armée avait été mise en mouvement pour attaquer les Autrichiens et pour entrer dans le Milanais. Lui enjoindre de rétrograder pour détrôner le roi de Sardaigne, eût été compromettre tout le succès de la campagne et renoncer au plan dont le Directoire pressait l'exécution.

Le traité fut signé le 15 mai 1796, trente-quatre jours après l'ouverture de la campagne. Le Directoire consentait à cette paix avec regret, mais il ne pouvait le laisser paraître. Barras, Rewbell et La Réveillière cédaient à la volonté du général Bonaparte plutôt qu'à l'opinion publique et aux sages avis de Carnot.

Les conditions étaient dures pour le vaincu, ainsi que le comportait une guerre où la France combattait pour son indépendance. L'Europe n'était plus au temps où les armées manœuvraient sur une frontière pour conquérir, en cas de victoire, une fraction de province ou quelques places fortes. Chacune des puissances coalisées contre la Révolution française pouvait s'attendre à subir dans sa défaite de sévères exigences ; comme aussi un gouvernement qui usait impitoyablement de la victoire devait prévoir qu'en brisant la balance de l'Europe, en exerçant une domination absolue, il arriverait à un terme où le joug serait brisé. La politique révolutionnaire, au dehors comme à l'intérieur, ne pouvait obtenir, quelque grands qu'ils fussent, que des résultats provisoires.

Le roi de Sardaigne renonçait à la Savoie et au comté de Nice. Tous les passages des Alpes, le mont Cenis, le mont Genèvre, le col de Tende, le petit Saint-Bernard appartiendraient à la France ; les places fortes destinées à les défendre du côté de l'Italie devaient être démolies ; les émigrés français étaient expulsés des États sardes. Une amnistie serait accordée par le roi à ceux de ses sujets poursuivis ou condamnés pour faits ou opinions révolutionnaires. Coni, Tortone, Valenza, le fort Dauphin restaient entre les mains de la France jusqu'à la paix générale.

Le jour même où le général Bonaparte avait signé la suspension d'armes, il adressait une proclamation à son armée : « Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, et conquis la plus riche partie du Piémont. Vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous vous étiez jusqu'ici battu pour des roches stériles ; vous vous étiez illustrés par votre courage, mais sans utilité pour la patrie. Vous égalez aujourd'hui, par vos services, les armées de Hollande et du Rhin. Vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir tout ce que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats ! Vos victoires actuelles en présagent de plus belles encore. Les deux armées qui naguère vous attaquaient avec tant d'audace fuient épouvantées devant vous. Les hommes pervers qui riaient de votre misère et se réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis, sont confondus et tremblants. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste à faire : Milan n'est point à vous. Les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville. On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit ; non, je ne le puis croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du nom français. »

Les armées n'avaient pas encore entendu un tel langage. Jamais les soldats n'avaient reçu de tels encouragements ; jamais on ne leur avait si bien parlé de leur courage, de leur dévouement, de leur gloire. Jamais l'éloquence de la flatterie, la recherche de la popularité n'avaient été si bien combinées avec la fermeté et l'exigence du commandement.

L'effet de ces proclamations ajoutait encore à l'enthousiasme qu'excitait à Paris la nouvelle des prodigieuses victoires. Le colonel Murat, qui apportait les drapeaux conquis par l'armée d'Italie, fut accueilli par le Directoire avec une effusion de joie el de reconnaissance ; tout ce qu'avait décidé, tout ce que voulait le général Bonaparte était approuvé.

Non-seulement le Directoire signait un traité avec le roi de Sardaigne au lieu de le détrôner, mais il lui fallait ne point blâmer ouvertement les égards observés envers ce souverain ; il lui fallait tolérer que ce gouvernement, au lieu d'être bouleversé par une protection accordée aux opinions et aux principes révolutionnaires, fût au contraire ménagé et affermi par le vainqueur ; que la noblesse conservât son rang, son influence et sa participation aux affaires. Aussi l'aristocratie piémontaise s'empressa de présenter au général français des félicitations et des hommages. Le duc d'Aoste, second fils du roi, qui avait été le chef du parti de la guerre, lui écrivit des lettres pleines de courtoisie et de déférence. Elles furent apportées par le comte de Saint-Marsan, homme distingué par ses lumières et sa raison, qui gagna, pour la conserver toujours, la confiance bienveillante du général Bonaparte.

Dès les premiers jours de mai, Coni et Tortone furent livrées à l'armée française ; Beaulieu avait tenté de les surprendre. Mais son projet avait été prévu, et les commandants piémontais furent avertis à temps que les portes devaient lui être fermées. Un régiment napolitain avait, par ses ordres, réussi à s'emparer de Valenza. Le général Bonaparte insista fortement pour que la condition portée dans l'armistice fût accomplie ; il annonçait que cette place lui était nécessaire pour effectuer le passage du Pô, et il s'occupait manifestement des préparatifs de cette grande opération. Ce n'était qu'une apparence : pendant ce temps-là, plusieurs divisions partant de Tortone descendaient à marches forcées la rive droite du fleuve jusqu'à Plaisance, loin en arrière de l'armée autrichienne. Le 7 mai, le passage fut commencé, et l'avant-garde s'établit sur la rive gauche sans trouver une grande résistance. Dans la nuit du 7 au 8, un pont de bateaux fut établi, et le 9 toute l'armée put traverser le fleuve. Une division autrichienne était arrivée et s'était fortifiée dans un village de la rive gauche ; il importait d'en déloger l'ennemi avant que des forces considérables vinssent le joindre ; l'attaque fut vive et obtint un prompt succès.

Cependant Beaulieu était arrivé et sa marche avait été plus rapide que ne l'avait calculé le général Bonaparte. Une division française fut surprise, et le général Laharpe, qui la commandait, fut tué dans un combat de nuit.

 

Le 10, l'armée marcha sur Lodi ; cette ville est située sur la rive gauche de l'Adda, qui, sortant du lac de Côme, descend d'un cours rapide se jeter dans le Pô. Le général autrichien n'ayant pu défendre la ligne du Tessin, s'était hâté de venir se placer sur l'Adda. Une forte arrière-garde arrêta la marche de l'armée française, qui ne put entrer à Lodi avant que Beaulieu eût pris ses mesures pour défendre le passage de la rivière. Elle est en cet endroit profonde et torrentielle. Le pont qui la traverse a cent toises de long ; trente pièces de canon en défendaient les approches. Une armée de trente-cinq mille hommes occupait la rive gauche. C'était une grande bataille à livrer.

Le général Bonaparte résolut de passer ce pont le jour même sous le feu de l'ennemi et de l'étonner par une opération si hardie. Une batterie fut placée en face de la batterie autrichienne. Une colonne de cavalerie fut envoyée vers un gué qui était praticable. Le feu de l'artillerie française détermina un mouvement de la ligne autrichienne qui se recula dans un pli du terrain pour être à l'abri des boulets. A ce moment, le général fit battre la charge et une colonne déboucha hors du rempart qui la masquait. Les feux des batteries ennemies et de la mousqueterie se croisaient à l'entrée du pont. Il y eut un moment d'hésitation. Les généraux s'élancèrent à la tête des troupes ; Berthier, Masséna, Cervoni, Lannes les enlevèrent au pas de charge ; en quelques minutes elles arrivèrent sur la batterie autrichienne. Étant ainsi maîtres du pont, les Français se lancèrent sur la ligne ennemie, l'enfoncèrent et la contraignirent à se retirer en désordre sur Créma, après avoir perdu son artillerie, plusieurs drapeaux et deux mille prisonniers.

 

Milan, situé en arrière de l'Adda et du champ de bataille, ne pouvait être défendu ; les administrations autrichiennes en étaient déjà sorties, et l'ordre était maintenu dans la ville par une garde nationale ; elle avait choisi pour commandant le duc Serbelloni.

Une députation qui avait pour chef un des hommes les plus honorés de l'Italie, le comte Melzi, se présenta au quartier général de Lodi, au nom de la municipalité de Milan et des États de Lombardie, pour protester de leur soumission et implorer la clémence du vainqueur.

Masséna entra à Milan le 14 mai avec l'avant-garde ; le lendemain, le général en chef y fit une entrée solennelle sous un arc de triomphe et au milieu d'un peuple immense qui faisait retentir les cris de : « Vive l'Italie ! vive la liberté ! »

Le Directoire n'avait pas encore reçu la nouvelle de la glorieuse journée de Lodi, mais il s'attendait à apprendre bientôt l'invasion de la Lombardie et l'occupation de Milan. Le général Bonaparte lui en avait donné l'assurance et l'on avait appris à croire en ses promesses. Cependant, après les premières joies qu'avaient données aux gouvernants de la République les victoires de l'armée d'Italie et la soumission du Piémont, tout en se décidant à convertir en un traité les conditions réglées d'avance par le général, ils s'étaient inquiétés de ce qu'il acquérait de grandeur et de puissance. Évidemment il pouvait et il voulait devenir maître de la paix et de la guerre. C'était lui qui dorénavant allait diriger la politique et les relations extérieures, comme les mouvements de son armée. Jusqu'où pouvait aller son ambition ? Quelles opinions et quels principes ferait prévaloir un général qui ménageait ainsi les rois et les aristocraties ?

 

Trois jours après la victoire de Lodi, au moment où la députation des Milanais venait lui demander d'occuper la capitale de la Lombardie, le général reçut une lettre du Directoire qui répondait aux dépêches écrites après l'armistice accordé aux Piémontais vaincus. Cette lettre félicitait le citoyen général de ses glorieux succès et reconnaissait les excellents services qu'il avait rendus à la patrie, mais elle s'expliquait avec un ton de souveraineté sur les actes du général et sur la conduite qu'il avait désormais à suivre ; ce qui était plus remarquable, on lui prescrivait un nouveau plan de campagne et la marche de son armée. Le Directoire approuvait l'armistice, et plus encore les mesures vigoureuses prises en l'accordant, afin de faire exécuter sur-le-champ les conditions les plus essentielles. Avec une sorte d'affectation et pour bien montrer au général que sa mission militaire ne devait pas prendre un caractère politique, on lui disait :

« Le Directoire a vu avec plaisir que le citoyen Salicetti, son commissaire près de l'armée d'Italie, avait été consulté avant la conclusion de l'armistice : ces sortes de transactions, dans les cas urgents où le Directoire ne peut être lui-même consulté, sont particulièrement du ressort des commissaires du gouvernement. Il convient que les généraux ne puissent arrêter aucune transaction ou négociation sans les ordres du Directoire, ou aux conditions qui leur seront indiquées par les commissaires. »

En approuvant la célérité que le général avait déployée pour marcher contre l'armée autrichienne, les directeurs lui disaient : « Marchez ! point de repos funeste ! Il vous reste des lauriers à cueillir, et c'en est fait de la perfide coalition si vous profitez, comme vous l'annoncez ; des victoires de l'armée que vous commandez.

« Le plan de campagne que vous proposez est digne des Français et de l'armée que vous conduisez à la victoire, mais il présente des obstacles majeurs et des difficultés pour ainsi dire insurmontables. Le Directoire doit se circonscrire dans un cercle moins étendu. Il y est ramené par la nécessité impérieuse de terminer la guerre dans cette campagne. Il doit craindre les désastres que pourrait entraîner un insuccès. Nous comptons sur les victoires de l'armée d'Italie ; mais si vous cherchiez à entrer en Bavière par le Tyrol, quelle serait la retraite honorable en cas de revers ? »

Puis, sans lui refuser les renforts qu'il demandait instamment, on lui disait qu'il serait impossible de lui envoyer plus que quelques mille hommes. « Ainsi comment contenir, sur un si vaste espace, des populations irritées par la misère que nécessite une occupation armée ? Comment être assuré que le roi de Sardaigne ne reprendra pas les armes et ne coupera point nos communications ? »

Puis était exposé le plan de campagne, ou plutôt la politique du Directoire ; sans doute il avait le désir et l'espoir de vaincre l'Autriche et de lui imposer la paix ; mais il semblait plus facile et plus promptement exécutable de conquérir et d'anéantir les puissances d'Italie, maintenant livrées à leurs propres forces et séparées des Autrichiens. Leur apporter une révolution ou du moins exiger d'énormes sacrifices d'argent, c'était ce que Rewbell appelait des conditions honorables. Il ne connaissait point d'autres ressources pour restaurer les finances de la République ; il voulait écraser ou détruire les États faibles et mettre la main sur les trésors qu'il leur supposait, en attendant le moment de triompher des grandes puissances. Lorsque le Directoire écrivait cette lettre, Rewbell n'avait pas encore consenti au traité avec le roi de Sardaigne, et se débattait contre Carnot, qui en comprenait tous les avantages[13].

Il y avait dans le Directoire un homme encore plus empressé et plus ardent à la conquête de la Péninsule, c'était La Réveillère-Lépeaux. Le philosophique apôtre de la théophilanthropie ne voyait rien de si grand et de si essentiel que d'aller à Rome et d'anéantir la papauté ; il ne croyait pas que la Révolution fût en sûreté tant que la religion catholique ne serait pas abolie dans son centre par une invasion militaire, comme il l'abolissait de son mieux en France, où il fermait les églises et persécutait les prêtres. L'ardeur contre la puissance pontificale était telle qu'avant les premières victoires de l'armée d'Italie, lorsqu'elle n'avait pas même passé les montagnes, le Directoire envoyait au général Bonaparte une note qu'il recommandait à son attention.

« Gênes ne doit pas être éloigné de plus de quarante-cinq lieues de Lorette. Ne pourrait-on pas enlever la Casa-Santa et les trésors immenses que la superstition y amasse depuis quinze siècles ? On les évalue à plus de deux cents millions. Dix mille hommes secrètement envoyés et adroitement conduits viendraient à bout d'une telle entreprise avec la plus grande facilité. Leur marche inconnue assurera le succès. Avec de l'audace, vous ferez une opération financière la plus admirable, et qui ne fera tort qu'à quelques moines. »

Le Directoire, sans prescrire une telle absurdité au général Bonaparte, lui disait : « Nous vous invitons à tenter cette entreprise, si vous partagez notre opinion. »

Après la conquête de Milan et la retraite de l'armée autrichienne, l'invasion de la Péninsule n'était pas une entreprise inepte comme le pillage de Notre-Dame de Lorette par un coup de main tout au plus digne d'une bande de brigands. Le plan du Directoire pouvait, dans son ensemble, être discuté au point de vue de la guerre et de la politique.

« Faites d'abord la conquête du Milanais, soit qu'il doive retourner à la maison d'Autriche afin d'assurer notre paix avec elle, soit qu'il convienne de le donner aux Piémontais. Repoussez les ennemis jusqu'aux montagnes du Tyrol, et mettez-les en crainte de s'y voir forcés.

« Partagez ensuite l'armée d'Italie en deux. La plus faible partie restera dans le Milanais et en assurera l'occupation ; elle sera secondée par les troupes piémontaises. Si le roi de Sardaigne conclut avec nous un traité d'alliance offensive et défensive, son armée pourra être chargée de garder les débouchés du Tyrol. Pendant ce temps-là, les troupes républicaines vivront dans le Milanais et y lèveront des contributions. Il faut que cette armée puisse se passer des secours de l'intérieur. »

Cette dislocation de l'armée d'Italie avait un autre motif qui était peut-être le principal.

« Le Directoire destine au général Kellermann le commandement des troupes qui occuperont le Milanais. En même temps il confère aux commissaires Garreau et Salicetti le droit de requérir des mouvements de troupes. Cette disposition assurerait l'union entre les deux généraux, si l'amour de la République et le désir de faire triompher nos armes ne les liaient pas plus intimement encore.

« La seconde colonne sera la plus forte possible et sous vos ordres. Vous côtoierez la mer, en vous portant d'abord sur Livourne, pour menacer ensuite Rome et Naples.

« La République n'est point en guerre avec le grand-duc de Toscane, et nous voulons maintenir nos liaisons avec lui. Mais nous savons, par son ministère à Paris, dans quelle contrainte son gouvernement est tenu par les Anglais, et quelle tyrannie ils exercent à Livourne. Il est digne de la République de l'affranchir de cette sujétion ; il importe surtout que les couleurs nationales soient respectées dans les ports de Toscane. Vous préviendrez le grand-duc de la nécessité où nous sommes d'entrer dans ses États et de mettre garnison dans Livourne. Ayez soin que votre courrier arrive à Florence seulement à l'instant où vous aurez déjà occupé Livourne ; saisissez-vous des vaisseaux anglais, napolitains, portugais qui se trouveront dans le port ; emparez-vous de tout ce qui appartient aux États qui sont en guerre avec nous ; mettez même le séquestre sur ce qui appartient aux particuliers. Le grand-duc ne peut se refuser à ces mesures rigoureuses, sans quoi la République se verrait forcée de traiter la Toscane comme une alliée de l'Angleterre et de l'Autriche.

« Il convient d'ajourner nos débats avec Gênes jusqu'après l'expédition de Livourne ; contentons-nous d'abord d'en tirer les subsistances et moyens de transport dont l'armée a besoin, sauf à traiter ensuite du mode de remboursement. Il n'est pas de notre intérêt de pousser les Génois au désespoir. Le moment n'est pas encore venu de leur demander une réparation authentique pour l'attentat commis le 6 octobre 1793 dans le port de Gênes par les marins anglais, qui se sont emparés d'une frégate française en massacrant traîtreusement l'équipage. Nous exigerons une indemnité pour nous et aussi pour les familles des parents qui ont péri sur la Modeste. C'est ainsi que nous essayerons de lever un emprunt sur la ville de Gênes, en nous gardant de la vexer, et en lui faisant sentir que nous sommes plus généreux que nos ennemis, qui voulaient la livrer au roi de Sardaigne.

« Il est juste que le duc de Parme paye son entêtement à ne se point détacher de la coalition. Ses États devront nous fournir tout ce dont nous avons besoin et des secours en numéraire. Il faudra toutefois le ménager plus que nos autres ennemis, à cause de nos liaisons avec l'Espagne.

« C'est surtout le Milanais qu'il ne faut pas épargner ; levez-y des contributions, en profitant de la première terreur qu'inspirera l'approche de nos armes. Les canaux et les grands établissements d'un pays que nous ne conserverons pas devront garder des traces de la guerre ; toutefois soyons prudents.

« Venise sera traitée comme une puissance neutre ; mais elle ne doit pas s'attendre à l'être comme une puissance amie ; elle n'a rien fait pour mériter nos égards.

« Si Rome fait des avances, la première chose à exiger est que le pape ordonne immédiatement des prières publiques pour la prospérité et les succès de la République française. Quelques-uns de ses beaux monuments, ses statues, ses tableaux, ses médailles, ses bibliothèques, ses bronzes, ses madones d'argent et même ses cloches nous dédommageront des frais de la visite que vous ferez au pape.

« Dans le cas où la cour de Naples, effrayée de votre approche, ferait quelques propositions à la France, il faudrait exiger qu'elle livrât sur-le-champ les vaisseaux et tout ce qui appartiendrait aux nations qui sont en guerre avec nous. Elle s'engagerait solennellement à ne plus recevoir dans ses ports aucun vaisseau anglais ou ennemi. »

Cette longue instruction du Directoire se terminait en annonçant que « quelques renforts allaient être envoyés à l'armée d'Italie, et qu'en traitant avec le roi de Sardaigne, il montrait comment la France était généreuse et cherchait à se faire un allié qui, par intérêt ou par amitié, lui restât toujours attaché. »

 

Le général Bonaparte n'entra point en discussion avec le Directoire sur les intentions politiques dont on lui donnait connaissance ; il avait peu d'objections à y faire et ses projets étaient assez conformes à ceux qu'on lui imposait, hormis l'époque ou le mode d'exécution et les marches militaires qui lui étaient tracées.

Il répondit à la lettre du Directoire à l'instant même où il venait de la recevoir[14].

« Vos espérances sont réalisées ; à l'heure qu'il est toute la Lombardie est à la République. Hier une division est partie pour cerner le château de Milan. Beaulieu est à Mantoue avec son armée, il y trouvera la mort ; il a inondé tout le pays environnant ; c'est le plus malsain de l'Italie.

« Il a encore une armée très-nombreuse et on lui envoie des renforts. Je crois très-impolitique de diviser en deux l'armée d'Italie ; il est contraire aux intérêts de la République d'y mettre deux généraux différents.

« L'expédition sur Livourne, Rome et Naples est très peu de chose ; elle doit être faite par des divisions en échelons, de sorte que l'on puisse, par un mouvement rétrograde, se trouver en force contre les Autrichiens et menacer de les envelopper au moindre mouvement qu'ils feraient. Il faut pour cela non-seulement un seul général, mais encore que rien ne le gêne dans sa marche et dans ses opérations. J'ai fait la campagne sans consulter personne ; je n'eusse rien fait de bon s'il eût fallu me concilier avec la manière de voir d'un autre. J'ai remporté quelques avantages sur des forces supérieures, et dans un dénuement absolu de tout, parce que, persuadé que votre confiance se reposait sur moi, ma marche a été aussi prompte que ma pensée.

« Si vous m'imposez des entraves de toute espèce ; s'il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouvernement ; s'ils ont droit de changer mes mouvements, de m'ôter ou de m'envoyer des troupes, n'attendez plus rien de bon ; si vous affaiblissez vos moyens en partageant mes forces, si vous rompez en Italie l'unité de la pensée militaire, je vous le dis avec douleur, vous avez perdu la plus belle occasion d'imposer des lois à l'Italie.

« Dans la situation des affaires, il est indispensable que vous ayez un général qui ait entièrement votre confiance. Si ce n'est pas moi, je ne m'en plaindrai pas et je redoublerai de zèle pour mériter votre estime dans le poste que vous me confierez. Chacun a sa manière de faire la guerre. Le général Kellermann a plus d'expérience et la fera mieux que moi ; mais tous les deux ensemble nous la ferions fort mal.

« Je sens qu'il faut beaucoup de courage pour vous écrire cette lettre ; il serait facile de m'accuser d'ambition et d'orgueil ! Mais je vous dois l'expression de tous mes sentiments, à vous qui m'avez donné dans tous les temps des témoignages d'estime que je ne dois pas oublier.

« Les différentes divisions de l'armée prennent possession de la Lombardie. Lorsque vous recevrez cette lettre, nous serons déjà en route et votre réponse nous trouvera probablement près de Livourne.

« Le parti que vous prendrez dans cette circonstance est plus décisif pour les opérations de cette campagne que les quinze mille hommes de renfort envoyés par l'empereur à Beaulieu. »

C'était Carnot qui, comme président trimestriel du Directoire, avait signé les instructions envoyées au général de l'armée d'Italie et la détermination de la disloquer. Le général Bonaparte lui adressa une lettre particulière. Il le savait plus raisonnable que ses collègues et plus capable d'apprécier les choses de la guerre.

« J'écris au Directoire relativement à l'idée de diviser l'armée. Je vous jure que je n'ai vu en cela que la patrie. Vous me trouverez toujours dans la ligne droite. Je dois à la République le sacrifice de mes idées. Si l'on cherche à me mettre mal dans votre esprit, ma réponse est dans mon cœur et dans ma conscience.

« Comme il serait possible que ma lettre fût mal interprétée et que vous m'avez témoigné de l'amitié, c'est à vous que je l'adresse en vous priant d'en faire l'usage que vous suggéreront votre prudence et votre attachement pour moi.

« Kellermann commandera l'armée aussi bien que moi. Les victoires sont dues au courage et à l'audace de l'armée : personne n'en est plus convaincu que moi ; mais réunir Kellermann et moi, c'est vouloir tout perdre. Je ne puis servir avec un homme qui se croit le premier général du monde. D'ailleurs je crois qu'un mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement, c'est une affaire de tact.

« Je ne puis vous être utile qu'investi de la même confiance que vous me témoigniez à Paris. Que je fasse la guerre ici ou ailleurs, cela m'est indifférent. Servir la patrie, mériter une page dans notre histoire, donner au gouvernement des preuves de mon dévouement, voilà toute mon ambition ; mais j'ai fort à cœur de ne pas perdre en huit jours deux mois de fatigue, de peines et de dangers. Je ne veux pas être entravé. J'ai commencé avec quelque gloire ; je désire continuer à être digne de vous. Croyez d'ailleurs que rien n'altérera l'estime que vous inspirez à tous ceux qui vous connaissent. »

Le Directoire, avant que cette réponse lui parvînt, avait chaque jour reçu la nouvelle d'une victoire, mais la satisfaction qu'il en ressentait, l'idée plus grande qu'il concevait du génie de Bonaparte ne le faisaient point varier dans sa volonté de lui ôter le commandement de l'armée d'Italie et de le destiner à parcourir la Péninsule en rançonnant des États impuissants à se défendre Lorsque fut arrivée la lettre du 14 mai écrite après la victoire de Lodi et l'entrée à Milan, lorsque les directeurs virent quel effet avait produit l'étrange détermination d'ôter au général victorieux le commandement de son armée, il se hâta d'obéir à la raison et à la nécessité.

« Vous paraissez désirer, citoyen général, de continuer, à conduire toute la suite des opérations militaires de la campagne actuelle en Italie. Le Directoire a mûrement réfléchi sur cette proposition, et la confiance qu'il a dans vos talents et votre zèle républicain ont décidé cette question en faveur de l'affirmative. Le général Kellermann restera à Chambéry. »

Désormais le Directoire n'avait plus à s'occuper de l'armée d'Italie que pour approuver tout ce que ferait ou proposerait le général Bonaparte ; ce n'était pas la victoire la moins importante qu'il eût remportée.

Avant même d'avoir reçu les instructions du gouvernement, il avait commencé à traiter en vaincus les princes souverains d'Italie.

 

En entrant sur le territoire de Parme, il avait, au passage de la Trebia, reçu des envoyés du duc pour lui demander la paix et sa protection. Ce prince était infant d'Espagne, fils de l'infant don Philippe, petit-fils de Philippe V. L'abbé de Condillac avait été son précepteur ; il régnait depuis 1762. Ses États avaient été constamment gouvernés par des ministres éclairés et sages. Quant au prince, il n'avait nulle importance politique et vivait absorbé dans de minutieuses pratiques de religion. Il n'y avait aucun avantage à saisir ses États : lui en laisser l'administration et ne pas se donner l'embarras d'établir un nouveau gouvernement était le parti le plus simple et le plus profitable.

Un armistice fut signé le 9 mai à Plaisance. Le duc paya deux millions en argent, fournit beaucoup de blé et seize cents chevaux ; les hôpitaux du duché furent ouverts aux blessés et aux malades de l'armée française.

Une condition que le Directoire prescrivit ensuite d'insérer dans tous les traités, fut imposée par le général Bonaparte.

« Vingt tableaux au choix du général en chef parmi ceux qui existent dans le duché seront remis au gouvernement français. »

La galerie du duc de Parme et les églises possédaient de superbes et célèbres tableaux ; le plus connu était le Saint Jérôme du Corrège. Le duc fit proposer deux millions pour conserver ce tableau. Les commissaires ordonnateurs étaient fort d'avis d'accepter cette rançon du Corrège, le général répondit : « Il ne restera bientôt rien des deux millions, tandis que ce trophée ornera Paris pendant des siècles et enfantera d'autres chefs-d'œuvre. » Il était loin de prévoir que rien ne resterait à la France ni de ses trophées, ni de ses conquêtes ; qui aurait cru alors que l'enivrement du succès et de la victoire troublerait son génie et que l'empereur perdrait plus que n'avait gagné le général ?

Un traité entre la France et le duché de Parme fut signé à Paris par le Directoire le 5 novembre 1797 et n'aggrave point les conditions de l'armistice.

Le duc de Modène fut traité avec plus de rigueur que le duc de Parme ; il était le dernier descendant de la maison d'Este. Sa fille, la princesse Béatrix, qui devait hériter de son duché, avait épousé l'archiduc Ferdinand. Il était vieux et n'avait jamais fait servir son pouvoir qu'à amasser des trésors, de sorte qu'il n'était ni aimé ni estimé de ses sujets. A l'approche des Français, il se réfugia à Venise pour mettre son or à l'abri. Son frère naturel, le commandeur d'Este, vint solliciter un armistice et la protection du général en chef. Une contribution de dix millions lui fut imposée et des tableaux furent aussi demandés.

« Comme il n'a ni forteresses, ni fusils, je n'ai pu lui en demander, » écrivait le général Bonaparte au Directoire.

Par suite de l'armistice, le duc de Modène envoya des plénipotentiaires à Paris pour traiter de la paix. Le Directoire différa de jour en jour la négociation ; aucun traité ne fut conclu, et les États du duc de Modène restèrent à la disposition du gouvernement français ou plutôt du conquérant de l'Italie.

 

Avant de commencer une nouvelle campagne et de suivre le mouvement de l'armée autrichienne, qui se retirait sur l'Oglio et sur l'Adige, il était nécessaire d'attendre les renforts qui allaient arriver de l'armée des Alpes ou du midi de la France. Il fallait aussi occuper toute la Lombardie. Pizzightone, Crémone ouvrirent leurs portes ; mais le château de Milan tenait encore.

Ce qui importait le plus, c'était de rétablir l'ordre dans l'armée, non pas qu'elle manquât de discipline lorsqu'elle avait à marcher ou à combattre ; mais les soldats étaient dans un tel dénuement, tous les services administratifs étaient tellement irréguliers, qu'il n'y avait nul moyen d'empêcher le pillage et de préserver les habitants des vexations et des mauvais traitements. Les plaintes retentissaient jusqu'à Paris, et le Directoire recommandait au général en chef de les faire cesser. Ses lieutenants se désespéraient. — « Les administrations font des réquisitions à tort et à travers. Les paysans sont absolument ruinés. Le soldat est dans la misère, et les chefs dans la désolation. Les fripons seuls s'enrichissent. Il n'y a pas un instant à perdre si l'on veut sauver l'armée. Nous passerons pour des hommes pires que les Goths et les Vandales. Il n'est pas possible de contenir le soldat. L'armée va se fondre par les maladies ; les habitants poussés au désespoir s'armeront et tueront tout Français qui s'écartera. Il vaudrait mieux fusiller les habitants avant de dévaster le pays ; car ils mourront de faim après[15]. » Ainsi écrivait le commandant d'une division.

Un colonel adressait sa démission au général en chef : « Je ne peux plus servir avec des soldats qui ne connaissent ni subordination, ni obéissance, ni loi. Il n'y a point d'excès auxquels ils ne se portent. Nos efforts sont vains pour maintenir la discipline, ils menacent à chaque instant leurs officiers et leurs chefs. »

De tels désordres, effet et cause de tant de souffrances, affligeaient sans doute le général Bonaparte, mais ne l'arrêtaient point dans le cours d'une grande opération commencée. Il pensait que le meilleur moyen pour faire cesser la misère et les violences des soldats envers les habitants était de remporter une grande et prompte victoire, qui donnerait toute facilité et tout loisir pour rétablir l'ordre et rendre au soldat le bienêtre qui lui est dû. Déjà l'invasion du Piémont avait rendu la situation meilleure ; maintenant l'occupation de Milan et de la riche contrée qui l'environne allait permettre d'employer avec ordre et avec moins de gaspillage les ressources dont pouvait disposer le vainqueur. Nul général, nul gouvernement n'a jamais eu le génie de l'administration au point où il le possédait. Lorsqu'elle devenait sa préoccupation, il en connaissait tous les détails, tous les chiffres, tout le mécanisme ; avant de lancer une armée à l'accomplissement de quelque grand dessein, il n'omettait aucune précaution pour qu'elle fût pourvue de tous les moyens de vivre et de vaincre.

Les contributions imposées aux princes qui obtenaient un armistice, les chevaux et les vivres dont on exigeait la prompte livraison devaient rendre plus faciles les dispositions à prendre pour entretenir de l'armée et pour établir un meilleur ordre dans l'administration militaire. C'était le principal soin du général en chef pendant la halte qu'il faisait à Milan, devenu le centre et le point de départ de la campagne qu'il allait entreprendre contre Beaulieu. Il écrivait au Directoire le 22 mai :

« Le commissaire Salicetti vous fera passer l'état des contributions que nous avons imposées ; vous pouvez, à cette heure, compter sur six ou huit millions en or, argent, lingots ou bijoux qui sont à votre disposition à Gênes. Vous pouvez disposer de cette somme superflue aux besoins de l'armée. Si vous le désirez, je ferai passer un million à Bâle pour l'armée du Rhin. — J'ai envoyé douze cent mille francs en numéraire au général Kellermann. — Les troupes sont satisfaites ; elles touchent la moitié de leur solde en argent ; le pillage est réprimé. La discipline renaît avec l'abondance dans cette glorieuse armée. »

Le général Bonaparte avait espéré, au moyen de ces précautions, de ne plus avoir à craindre l'exaspération et le désespoir des populations dont le territoire était occupé. Les Lombards et les Italiens ne se regardaient pas comme vaincus. C'était l'armée autrichienne qui avait été défaite ; aucun corps italien n'était au service d'Autriche ; la Lombardie payait des impôts, mais on ne lui demandait point de soldats. Les Autrichiens, malgré leur longue occupation, n'avaient pas inspiré d'attachement à leurs sujets d'Italie. Ils déplaisaient par leur morgue et la roideur de leurs manières[16]. D'ailleurs, ils étaient étrangers au pays qu'ils occupaient : c'était assez pour y entretenir une incurable aversion. L'archiduc Ferdinand, gouverneur général, n'était pas aimé ; il était en butte à des mécontentements populaires plus ou moins fondés. Souvent il s'était trouvé en contradiction avec les états du pays que la cour d'Autriche avait conservés pour la forme, mais qui n'étaient point assez écoutés. L'aristocratie milanaise était peut-être plus animée que les autres classes de la population contre le joug autrichien. La Révolution française avait d'abord excité un vif enthousiasme à Milan et inspiré une sincère sympathie à tous les hommes éclairés et généreux. Mais les horreurs du gouvernement révolutionnaire et le règne de la Terreur avaient fort refroidi ces sentiments. Néanmoins l'amour de l'indépendance italienne n'avait pas cessé de subsister dans la noblesse, et encore moins l'amour de l'égalité dans les classes moyennes.

Ainsi l'entrée des Français avait été saluée avec joie et reconnaissance ; les Milanais se regardèrent aussitôt comme affranchis de leurs dominateurs, comme citoyens de l'Italie délivrée. Ils arborèrent un drapeau tricolore, vert, blanc et rouge. Une administration, où furent placés les hommes les plus distingués par leur naissance ou par leur mérite reconnu, s'installa sous les auspices du général Bonaparte ; il était d'autant plus populaire que son nom et son origine le faisaient compatriote des Italiens qui s'enorgueillissaient de ses triomphes.

Mais, tout en flattant l'esprit national des Lombards, tout en les ménageant autant qu'il le pouvait, le général imposait d'onéreux sacrifices ; il y avait des contributions de guerre à payer ; des réquisitions à satisfaire. Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait rendre l'habitude de la discipline à des soldats encore à demi nus et qui ne recevaient pas leurs distributions avec régularité.

Le roi de Sardaigne écrivait le 21 mai au général en le conjurant d'ordonner qu'on laissât aux paysans la possibilité de labourer leurs terres et d'ensemencer pour les secondes récoltes. Il y avait donc dans les masses de la population mécontentement et murmures, par conséquent une chance d'insurrection qui pouvait être saisie par les partisans de l'Autriche ou par ses agents.

 

Le 24 mai, le quartier général venait d'être porté à Lodi, et le mouvement de l'armée contre les Autrichiens allait commencer, lorsque le général en chef apprit que Pavie et tous les villages de cette province étaient en pleine insurrection ; on avait même des inquiétudes sur Milan où les esprits semblaient émus. Le général Bonaparte partit sur-le-champ avec de l'artillerie et de la cavalerie. Il fallait se hâter : le tocsin sonnait dans les campagnes entre Pavie et Milan. Si le mal n'était pas étouffé à sa naissance, toute l'armée, déjà en face des Autrichiens, pouvait être contrainte à rétrograder ; les conséquences auraient été grandes et funestes.

Le général Augereau et sa division avaient quitté Pavie le 20 mai. Le surlendemain, la sédition avait éclaté ; les postes furent désarmés ; des bandes étaient arrivées de la campagne, armées de leurs instruments de culture. Il n'y avait en ce moment que quatre cents soldats français dans la ville ; ils s'étaient retranchés dans l'hôtel de ville, où ils étaient de toutes parts cernés par une populace furieuse qui les sommait de rendre leurs armes, en promettant qu'il ne leur serait point fait de mal.

Telle était la situation lorsque arriva, accompagné de deux officiers, le général Haquin, qui se rendait au quartier général, venant de France pour rejoindre l'armée d'Italie. Il était à cheval et descendit, afin de voir ce qui se passait. Il fut aussitôt saisi par les insurgés, qui continuaient à demander à grands cris et avec rage le désarmement des soldats. Pendant plus de deux heures, le général fut menacé par cette populace ; elle exigeait qu'il donnât l'ordre au commandant de faire rendre les armes par ses soldats. Le général Haquin résista longtemps. Ces furieux se jetaient sur lui et voulaient le massacrer ; les magistrats municipaux le couvraient de leur corps ; on le mettait en joue ; il reçut un coup de baïonnette. Enfin le commandant et lui cédèrent : les soldats déposèrent leurs armes ; grâce aux efforts des municipaux, ils furent épargnés et enfermés dans la citadelle.

Les insurgés se hâtèrent d'envoyer vers Milan une colonne de huit cents hommes. Ils espéraient se joindre à la garnison autrichienne qui défendait encore la citadelle. Ils s'avancèrent jusqu'à Binasco, à trois lieues de Milan.

Le général Bonaparte ne s'arrêta qu'un instant à Milan ; on y avait eu quelques moments d'inquiétude ; la garnison autrichienne avait tenté une sortie, et en même temps un peu d'agitation s'était manifestée parmi le peuple ; mais les groupes avaient été facilement dispersés. Le général en chef pouvait supposer que le mal était plus grave et plus menaçant. Il ordonna qu'on fît beaucoup d'arrestations, et qu'on fusillât les hommes pris les armes à la main. Puis il continua sa route, emmenant avec lui l'archevêque de Milan : c'était un respectable vieillard de la maison Visconti, mais qui n'avait ni énergie ni influence, et ne fut d'aucune utilité pour apaiser les esprits.

Binasco fut attaqué, occupé sans résistance, livré au pillage et à l'incendie ; les flammes pouvaient être aperçues de Pavie, et une proclamation fut attachée pendant la nuit aux portes de la ville ; elle s'exprimait ainsi : «. Ceux qui, sous vingt-quatre heures, n'auront pas posé les armes, seront traités comme rebelles, et leurs villages seront brûlés. Que l'exemple de Binasco leur fasse ouvrir les yeux. Son sort sera celui de toutes les communes qui s'obstineront à la révolte. »

Le 26 mai, la colonne qu'amenait avec lui le général en chef se présenta devant Pavie ; les portes étaient fermées. Une ancienne enceinte de murailles mettait la ville à l'abri d'un coup de main. Il n'y avait pas un moment à perdre. L'insurrection gagnait toute la campagne. Attaquer une ville de trente mille habitants en pleine sédition était un acte de témérité ; mais il importait de faire montre d'énergie et de confiance. La mitraille écarta les paysans postés sur la muraille ; les grenadiers enfoncèrent les portes à coups de hache, entrèrent au pas de charge, arrivèrent sur la grande place, et se logèrent dans les premières maisons des rues qui y aboutissent ; en même temps la cavalerie occupa le pont du Tessin. Les gens de la campagne craignirent de ne plus avoir de retraite ; ils quittèrent la ville. Les cavaliers les poursuivirent et en sabrèrent un grand nombre. Bientôt les magistrats et les notables, ayant à leur tête l'évêque de Pavie et l'archevêque de Milan, vinrent implorer grâce.

Les soldats qui s'étaient laissé désarmer et que les insurgés avaient enfermés dans la citadelle en sortirent et se présentèrent devant le général. — « Lâches, leur dit-il, je vous avais confié un poste important pour le salut de l'armée : vous l'avez abandonné à de misérables paysans sans opposer la moindre résistance. Je devrais vous faire décimer. »

Leur capitaine essaya de se justifier, en alléguant l'ordre du général Haquin. Mais il n'était pas sous son commandement, et n'avait point à lui obéir. Le général Haquin pouvait être coupable d'avoir cédé aux menaces et à la contrainte des insurgés lorsqu'il était en leur pouvoir ; mais cela n'atténuait pas la faute du commandant, qui fut livré à un conseil de guerre et fusillé.

Les désordres commis dans la ville pendant l'insurrection n'avaient pas été aussi graves qu'on le supposait ; personne n'avait été massacré ; on avait voulu brûler plusieurs maisons ; les supplications des habitants avaient obtenu la pitié de ces furieux. Quelques boutiques seulement avaient été pillées.

Mais il convenait au général Bonaparte de faire grand bruit de cette insurrection pour en prévenir d'autres, et pour donner une crainte salutaire aux populations italiennes. Dans le bulletin qu'il envoya en France, il écrivait : « Je fis faire l'appel des soldats qui avaient été enfermés dans le château ; il n'en manquait pas un. Si le sang d'un seul Français eût été versé, j'aurais fait élever sur les ruines de Pavie une colonne avec cette inscription : « Ici était la ville de Pavie. » J'ai fait fusiller la municipalité. Tout est aujourd'hui parfaitement tranquille, et je ne doute pas que cette leçon ne serve de règle aux peuples de l'Italie. »

La municipalité n'avait pas été fusillée. Le général Bonaparte avait remis l'exécution de cet ordre au discernement de Salicetti et du général Haquin qu'il avait chargé du commandement de la ville. C'étaient les instances des municipaux, leur influence sur le peuple, qui avaient sauvé la vie de cet officier et des soldats désarmés. Il se fit un devoir d'implorer la clémence et la bonté du général en chef pour « des hommes âgés, faibles, sans énergie, peu accoutumés aux mouvements populaires, à qui cet affreux désordre avait fait perdre la tête. Ce n'est pas la mort et la terreur qu'il faut faire planer sur Pavie. Tout y est dans la consternation. Il ne nous reste plus qu'à les ramener à nous, qu'à leur inspirer de la confiance. Nous y réussirons par l'humanité et la douceur. Mon général, j'invoque avec confiance ces qualités précieuses de votre cœur. »

Quelques chefs de bandes insurgées furent jugés par une commission militaire et fusillés. Des colonnes mobiles parcoururent les campagnes pour opérer un désarmement général.

L'occasion sembla motiver une mesure de précaution. On prit pour otages dans toute la Lombardie des personnes appartenant aux premières familles, et il leur fut enjoint de se rendre en France, non point comme suspects de conspiration, ni même de mécontentement contre l'armée française, mais afin d'établir des communications entre la France et l'Italie, et pour dissiper les préventions qui étaient répandues contre le gouvernement et la situation de la République. Ces otages furent accueillis à Paris comme d'honorables voyageurs, et n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité française.

Longtemps après, Napoléon racontant cet épisode de la guerre d'Italie, ajoutait les réflexions suivantes :

« La conduite d'un général dans un pays conquis est difficile : s'il est dur, il irrite et accroît le nombre de ses ennemis ; s'il est doux, il donne des espérances ; elles sont déçues, et font ainsi ressortir davantage les abus et les vexations inévitablement attachés à l'état de guerre. Quoi qu'il en soit, si une sédition, dans ces circonstances, est calmée à temps, et que le conquérant sache y employer un mélange de sévérité, de justice et de douceur, elle n'aura eu qu'un bon effet, et servira de garantie pour l'avenir. »

Tel fut toujours l'inaltérable calme de son discernement ; ses résolutions et ses actes étaient pesés à la balance de l'utile ou de la nécessité ; ses sentiments et ses impressions étaient impitoyablement soumis au calcul.

Le 27 mai, le général Bonaparte rejoignait son armée, qui n'avait point interrompu sa marche ; ainsi, après sept ou huit jours d'intervalle, allait recommencer une guerre active. Prendre Mantoue, passer l'Adige et rejeter l'armée autrichienne hors de l'Italie, tel était le second acte du vaste dessein dont de premiers et rapides succès présageaient la réussite.

 

Toutefois, ce n'était plus la grande combinaison proposée par le général Bonaparte et adoptée par le Directoire ; il ne s'agissait plus de coordonner la marche de toutes les armées de la République, et de les réunir dans une action commune lorsqu'elles seraient arrivées aux débouchés du Tyrol et en Bavière, lieu de rendez-vous de Jourdan, de Moreau et de Bonaparte.

Il eût fallu, pour exécuter le projet comme il avait été conçu, que les armées destinées à entrer en Allemagne eussent passé le Rhin en même temps que l'armée d'Italie se mettait en mouvement, et marché aussi avec une victorieuse promptitude. Il n'en était pas ainsi. Carnot, au nom du Directoire, écrivait le 8 mai au général Bonaparte une lettre qui lui parvenait à Milan, et lui donnait des détails sur la situation des autres armées.

« On ne se bat pas encore sur le Rhin. L'armée de Sambre-et-Meuse fait avec difficulté ses magasins. Celle de Rhin-et-Moselle est dans le plus extrême dénuement. Sa cavalerie est absolument nulle, faute de chevaux. Elle manque de numéraire pour ses services. Les abus et les dilapidations de tout genre l'assiègent. Si vous pouviez y envoyer des chevaux, n'hésitez pas à le faire. Un secours en numéraire serait aussi très-nécessaire. »

Le Directoire attendait que l'armée autrichienne du Rhin fût obligée d'envoyer des renforts en Italie, afin de présenter ainsi une moindre résistance et plus de chances de succès aux armées françaises. Il était surprenant que les Autrichiens tardassent à attaquer ; ils semblaient remettre l'ouverture de la campagne au moment où leurs forces seraient diminuées. Ce fut pourtant l'archiduc Charles qui dénonça l'armistice. Il venait de prendre le commandement de l'armée autrichienne ; la reprise des hostilités fut déclarée le 20 mai. Dix jours de délai devaient suivre cette notification ; ainsi la campagne allait s'ouvrir le 1er juin seulement, lorsque l'armée d'Italie était déjà sur les bords de l'Adige.

 

Tandis que la guerre était glorieuse pour la France et changeait si heureusement sa situation vis-à-vis de l'Europe, l'état intérieur de la République restait à peu près le même. Les victoires de l'armée d'Italie ne produisaient point sur l'opinion publique autant d'effet qu'on aurait dû l'espérer. On s'en serait félicité davantage si elles avaient fait espérer la paix. L'armistice qui se prolongeait aux bords du Rhin, les négociations proposées par l'Angleterre et par l'Autriche, avaient paru l'heureux présage d'une pacification, objet des vœux de cette opinion modérée qui voulait le repos et se contentait du gouvernement républicain, à la condition qu'il serait raisonnable et juste. On voyait bien que depuis les succès de l'armée d'Italie, le Directoire était encore moins disposé à traiter et qu'il se montrait de plus en plus hautain et exigeant.

Les premiers triomphes du général Bonaparte commençaient déjà à exalter le patriotisme des vrais républicains et à échauffer l'enthousiasme de la jeunesse ; mais Paris ne perdait pas encore le souvenir du 13 vendémiaire. De leur côté, les anarchistes, les Jacobins et même les révolutionnaires politiques entrevoyaient que cet homme n'appartiendrait à aucun parti et pourrait devenir un maître.

La disgrâce de Pichegru, privé du commandement de l'armée du Rhin, était un sujet de regret pour le parti modéré ; ses intrigues avec le prince de Condé, ses complots contre-révolutionnaires, sa mauvaise conduite à l'armée du Rhin, n'étaient nullement connus ; personne ne les soupçonnait. Le Directoire lui montrait les plus grands égards. Une fête lui fut donnée par le ministre de l'intérieur ; les journaux opposés au gouvernement célébraient sa gloire et s'étonnaient, en le déplorant, de l'ostracisme exercé contre lui.

De plus graves sujets de mécontentement disposaient les esprits à une malveillance croissante contre le Directoire. Il paraissait négligent ou impuissant à réprimer le désordre qui, à part de toute opinion politique, alarmait et ravageait presque tous les départements, même ceux qui environnent Paris. Les routes n'étaient point sûres ; des bandes de brigands arrêtaient les voitures, pillaient les maisons dans la campagne ; les rues de Paris étaient parfois le théâtre de violences et de vols. Le ministre de la police, occupé surtout à rechercher les agents ou les suspects de royalisme, à pénétrer leurs intrigues qu'il appelait des complots, à faire exécuter les lois de déportation contre les prêtres, devenait, de jour en jour, plus mal voulu du public. Le Directoire replaça Merlin au département de la justice et lui donna pour successeur Cochon de l'Apparent, membre du conseil des Cinq-Cents, conventionnel et votant de la mort du roi, mais qui appartenait à l'opinion modérée et jouissait de l'estime et de la confiance publique : ce choix fut universellement approuvé.

Une police active et sans complaisance pour la faction jacobine et anarchiste était d'autant plus nécessaire que l'audace des partisans de Babeuf allait toujours s'accroissant. Depuis que le général Bonaparte avait fermé leurs clubs, ils tramaient évidemment quelque sinistre complot, quelque sanglante insurrection.

C'est ce que les conventionnels des conseils et la majorité des Directeurs ne pouvaient se dissimuler ; mais leur crainte était de deux sortes : ils se voyaient menacés par les anarchistes qui ne dissimulaient point le projet de les exterminer ; cependant, sévir contre ce parti qui Lirait son origine de l'esprit révolutionnaire, ce serait réveiller une réaction, et bientôt après elle remonterait jusqu'à eux. De là résultait la continuelle affectation de ne jamais dénoncer ou maudire les anarchistes sans leur adjoindre les royalistes, comme s'ils conspiraient en commun et marchaient au même but : c'était le thème que développait chaque jour le journal la Sentinelle, écrit par Louvet ; le Moniteur parlait de la double bannière des anarchistes ; lorsque les journaux modérés répliquaient à cette absurde calomnie, Tallien s'indignait à la tribune contre la petite faction des royalistes constitutionnels : — « Ils veulent un mouvement de prairial, disait-il, et seraient contents de renverser par ce moyen un gouvernement qui déplaît aux royalistes et aux anarchistes ; bientôt ils tenteront de renouveler les scènes de vendémiaire. »

Barras, Rewbell et La Réveillière s'associaient à cette fiction, encore que leur police sût à quoi s'en tenir sur la prétendue complicité des modérés avec Babeuf ; ils n'admettaient point la pensée de réprimer les uns sans frapper sur les autres.

 

Ainsi lorsque le Directoire engagea, par un message du 15 avril, le conseil des Cinq-Cents à proposer une loi contre les individus coupables de provocations dirigées contre la sûreté de l'État, il eut soin d'associer le rétablissement de la royauté avec le rétablissement de la constitution de 1793, et le rapporteur de la commission qui rédigea le projet eut soin de répéter : « Nos deux ennemis infatigables, le royalisme et l'anarchie. »

La résolution du conseil des Cinq-Cents portait les dispositions suivantes :

« Sont coupables de crime contre la sûreté de la République et contre la sûreté individuelle des citoyens tous ceux qui, par leurs discours ou par leurs écrits, soit imprimés, soit distribués, soit affichés, provoquent la dissolution de la représentation nationale, ou celle du Directoire exécutif, ou le meurtre de tous ou aucun des membres qui les com posent, ou le rétablissement de la royauté, ou celui de la constitution de 1793, ou celui de la constitution de 1791, ou de tout gouvernement autre que celui établi par la constitution de l'an ni acceptée par le peuple français, ou l'invasion des propriétés publiques, ou le pillage, ou le partage des propriétés particulières sous le nom de loi agraire, ou de toute autre manière. La peine de mort prononcée par l'art. 612 du code des délits et des peines sera commuée en celle de la déportation, si le jury déclare qu'il y a des circonstances atténuantes. »

Jusqu'alors la peine de mort appliquée à des délits vaguement définis, dont l'appréciation comporte l'arbitraire, avait été trop souvent prononcée par des tribunaux révolutionnaires ; mais on n'avait pas imaginé d'ériger légalement la provocation en crime direct et de l'assimiler à la complicité, même lorsqu'elle n'avait pas été suivie d'effet, lorsqu'il n'y avait pas eu même un commencement d'exécution. Le Directoire et les Conseils constataient, en appelant loi une telle pénalité, que le gouvernement n'était pas assez bien établi pour se passer de mesures révolutionnaires ni pour inspirer ses codes de l'esprit de justice et d'humanité. — Les jurys d'accusation et de jugement devaient être spéciaux. Aux termes du code voté précipitamment le 3 brumaire, aux derniers jours de la Convention, le jury spécial d'accusation était composé de huit citoyens tirés au sort sur une liste de seize choisie par le commissaire du gouvernement. Le jury de jugement de douze membres tirés au sort sur une liste de trente formée par le président de l'administration départementale.

A cette diminution des garanties accordées aux accusés par le droit commun, se joignait une rapidité plus grande de la procédure dont les délais étaient abrégés.

« Tout rassemblement où se feraient des provocations prend le caractère d'attroupement séditieux. Les bons citoyens qui en sont les témoins arrêteront les coupables ou, s'ils sont trop faibles, ils avertiront la force armée la plus voisine.

« Le commandant de la force armée fera une sommation ; ceux qui resteront après cette sommation seront saisis et punis : les étrangers et les déportés rentrés de la peine de mort. Ceux qui auront exercé des fonctions publiques soit au choix du peuple, soit à tout autre titre, et qui ont été mis en accusation ou déclarés hors la loi seront condamnés à la déportation, tous autres individus à cinq ans de fer. »

Les mêmes peines étaient déterminées « contre ceux qui paraîtraient en public avec un autre signe de ralliement que la cocarde nationale. »

Ce projet de résolution fut voté par urgence et sans discussion.

La répression des délits de la presse semblait suffisamment assurée par une semblable législation. Un autre projet fut adopté deux jours après, il prescrivait une précaution qui a été renouvelée depuis : tous les articles de journaux ou de placards affichés devaient porter la signature des auteurs et le nom de l'imprimeur. La contravention était punie de six mois de prison et la récidive de deux ans.

Les imprimeurs, auteurs, distributeurs ou colporteur d'écrits ayant le caractère de provocation étaient passibles des peines portées dans la précédente loi et jugés dans les mêmes formes.

 

Le Directoire et la législature étaient en disposition de rigueur et de police politique. Un rapport fut présenté au conseil des Cinq-Cents contre les prêtres déportés pour refus de serment qui étaient rentrés sur le territoire de la République, en souscrivant un acte de soumission aux lois, mais sans prêter le serment à la constitution civile du clergé dont il semblait qu'il ne fût plus question depuis les décrets sur la liberté des cultes, et surtout depuis la pacification de la Vendée. Il était difficile de les assimiler aux conspirateurs anarchistes ; mais renouveler des persécutions qu'on croyait abolies, c'était complaire aux clameurs que les révolutionnaires de toute époque ou de toute nuance faisaient retentir contre l'ouverture des églises et la publique et paisible célébration de la messe. On n'imagine pas quelle intolérante colère ils éprouvaient, et combien ils supportaient difficilement cette renaissance d'un culte qu'ils avaient cru aboli pour jamais. Voici en quels termes s'exprimait le rapporteur : « La Convention avait ordonné que ceux qui voudraient exercer le ministère du culte feraient la déclaration préalable qu'ils se soumettaient aux lois de la République. Certes, nous ne devions pas nous attendre que les prêtres qui, par une conduite antérieure à cette loi, avaient encouru la réclusion ou la déportation, viendraient de toutes parts s'appliquer cette disposition nouvelle. Nous ne devions pas nous attendre que des hommes frappés de mort civile pour avoir conspiré contre la liberté accourraient se ranger sous ses drapeaux. La Convention informée de cet attentat le réprima par des lois postérieures. Elles furent perfidement interprétées, méconnues et violées. Irritée par cette résistance qui mettait la République en danger, la Convention, avant de se séparer, voulut assurer par ses dernières volontés le triomphe de la liberté contre les efforts toujours renaissants du fanatisme. Elle ordonna que les lois contre les prêtres passibles de la déportation ou de la réclusion seraient exécutées à l'instant même, et que les fonctionnaires qui négligeraient l'exécution d'une loi si urgente seraient condamnés à une détention de deux ans. »

Le testament politique de la Convention, comme l'appelait le rapporteur, n'avait été ni exécuté, ni respecté. Les autorités locales avaient continué à croire que la soumission aux lois était suffisante. Ailleurs on avait pensé qu'il était impossible d'appliquer une peine si grave sans qu'elle fût prononcée judiciairement par un tribunal.

Ce sentiment de justice, ce reste de respect pour le caractère et les vertus de pieux ecclésiastiques, étaient traités de coupable mollesse ou même de criminelle complicité. Selon le rapport, « les prêtres étaient les plus dangereux ennemis de la République, chefs des mouvements séditieux, centre de ralliement de tous les mécontents, correspondants des émigrés. Une aveugle indulgence, et l'impunité dont ils jouissent les avaient ainsi encouragés à rentrer dans une patrie dont une salutaire terreur les avait éloignés. »

Il excusait toutefois les magistrats républicains d'avoir manqué de courage. « Le temps des réactions n'est pas tellement passé qu'ils ne puissent appréhender d'être accusés demain pour avoir fait leur devoir aujourd'hui. »

Le projet de loi était la confirmation de toutes les lois de proscription que la Convention avait rendues contre les prêtres. Il en rendait les dispositions plus claires, plus précises, plus impératives. « Comme il s'agit de peines capitales et de la manière de les infliger, nous nous sommes expliqués avec les développements que la chose mérite. Nous devions ôter tout prétexte aux fonctionnaires qui ne veulent pas entendre et rassurer ceux qui exécutent ce qu'ils ont entendu. »

Il résultait, de ce code de persécution, que tout prêtre quelconque qui n'aurait pas prêté serment à la constitution civile du clergé serait déporté et ne pourrait arguer du serment politique prêté en 1792, ni de la soumission aux lois de la République souscrite en vertu d'un décret de 1795. Les ecclésiastiques assez nombreux qui avaient rétracté leur serment de 1791 étaient aussi condamnés à la déportation. Dans le délai de vingt jours tous les prêtres atteints par cette loi devaient se présenter à leur municipalité pour y recevoir un passeport. Tout ecclésiastique qui n'aurait pas obéi à cette injonction devait être considéré comme émigré rentré, c'est-à-dire condamné à mort. Une exception était accordée aux prêtres âgés de plus de soixante ans ou frappés d'une indisposition grave et constatée. Il leur était accordé dix jours de délai pour se rendre dans une maison de réclusion. Les fonctionnaires convaincus d'avoir négligé l'exécution de la présente loi étaient passibles de deux années de détention.

Selon les révolutionnaires et le Directoire, la liberté des cultes consistait donc, pour les catholiques, à ne pouvoir accomplir leurs devoirs religieux que sous l'autorité et la direction de prêtres déclarés schismatiques par l'Eglise, et à voir les seuls prêtres autorisés par elle, traités en criminels d'État et chassés sous peine de mort de leur patrie. L'Assemblée constituante avait sans doute commis une grande faute et un étrange abus de pouvoir en réglementant l'Église de France et en considérant les fonctions ecclésiastiques comme dérivant uniquement de l'autorité civile ; mais elle s'était bornée à interdire aux prêtres insermentés les actes officiels et les emplois rétribués par l'État. Du reste, ils pouvaient suivre les pratiques d'un culte non rétribué et jouir de la liberté laissée à la vie privée. Les vainqueurs du 10 août avaient tiré de cette funeste et imprudente législation les horribles conséquences qui furent poussées jusqu'aux massacres des Carmes et aux noyades de Carrier. Les mœurs publiques et la nécessité de pacifier la Vendée avaient depuis le 9 thermidor amené la désuétude des lois de persécution. Le Directoire voulait leur rendre une énergie nouvelle ; et il trouva une facile majorité dans le conseil des Cinq-Cents. Toutefois le projet ne fut pas adopté sans discussion.

Aucun orateur n'osa l'attaquer au nom de la religion catholique. Les arguments étaient tous tirés de la liberté des cultes et de l'inconséquence manifeste qui consistait à ériger en crime la désobéissance à une législation abolie, non applicable à l'organisation nouvelle de la République essentiellement différente de la constitution de 1791 et plus conforme à la vraie liberté.

On osait encore moins prendre la défense des prêtres ; pour être excusé de repousser la proscription prononcée contre eux, on parlait d'eux dans le plus injurieux et le plus indigne langage ; on reconnaissait comme justes toutes les accusations portées contre eux.

C'était donner de grandes facilités à la réplique ; aussi le débat dégénéra en une série d'invectives de plus en plus violentes contre le clergé ; il ne s'était jamais dit à la Convention d'aussi honteuses diatribes. On voulut aller aux voix à l'instant même et Drouet réclama la clôture de la discussion avec une telle fureur et des termes si indécents qu'il fallut le rappeler à l'ordre ; il fut même question de l'envoyer à l'Abbaye.

La discussion fut continuée ; dans un discours raisonnable et modéré, M. Lemerer combattit le projet en parlant du danger des persécutions qui, « loin d'éteindre les torches du fanatisme, les rallument et donnent un caractère sacré à la cause de ses sectateurs. »

M. Berlier lui répondit : toute son argumentation porta non sur la justice du projet, non sur la nécessité de maintenir comme un crime la désobéissance à la constitution civile du clergé qui n'existait plus, mais sur le devoir imposé au gouvernement de se conformer à des lois qui n'étaient pas abolies et ne devaient pas l'être. — « Il y aurait de la tiédeur, de la faiblesse, de l'incivisme à ne les point exécuter ; elles sont sévères, mais elles sont justes. Quelle est donc cette classe d'hommes à laquelle on prend un si vif intérêt ? Pour qui cherche-t-on à vous apitoyer ? Voudrait-on nous faire croire que des hommes qui ont été les ennemis les plus ardents de nos lois en sont devenus les amis les plus chauds ? Cette conversion n'est pas présumable. Celui qui la croirait possible ne connaît pas le caractère des prêtres. Non, ils ont méconnu vos lois et ne respirent que pour les renverser. »

M. Pastoret se montra plus courageux que les précédents orateurs contre cette législation de la tyrannie révolutionnaire. — « Ce n'est pas sans douleur que je viens d'entendre à cette tribune blasphémer la raison et l'humanité ; on redouble d'outrages contre des malheureux qu'on veut dépouiller de leur état, de leur fortune, de leur patrie ; on a même trouvé cette loi trop douce. Grand Dieu ! n'est-elle pas plus barbare que la loi des ilotes à Sparte5 que le code noir aux colonies ? On affecte ici d'appeler ennemis de la liberté les hommes qui essayent de faire entendre le langage de la justice et de l'humanité. Les ennemis de la liberté et de la République : voulez-vous que je les fasse connaître ? Ce sont les hommes qui, animés non pas de l'esprit national, mais de l'esprit de faction, voient la patrie à travers leur haine, leur défiance, leur pusillanimité, ceux qui foulent aux pieds la constitution, exigent sans cesse des mesures révolutionnaires et nous poussent au gouffre de l'anarchie ou du despotisme. »

Les partisans du projet continuèrent à attribuer aux prêtres la guerre de la Vendée, qui avait été plus justement imputée à la persécution exercée contre eux, ainsi que l'avaient reconnu les représentants ou les généraux lorsqu'ils avaient voulu pacifier ou soumettre les départements de l'ouest. On alla jusqu'à les accuser de complicité avec les bandes de voleurs qui désolaient quelques départements.

D'autres orateurs trouvaient la loi insuffisante. Ils pré disaient qu'après avoir pris un passeport, les prêtres, au lieu de se rendre à la frontière, se cacheraient dans quelque asile et trouveraient facilement une hospitalité dévouée. Aussi demandaient-ils que les prêtres fussent conduits à la frontière par la gendarmerie, de brigade en brigade, comme des malfaiteurs.

Le rapporteur répondait : — « Nous avons pensé qu'il suffisait de prononcer la peine capitale contre ceux qui s'écarteraient de la route tracée par leur passeport. Il y a un si grand nombre d'individus sujets à la déportation que la gendarmerie entière serait employée à cette opération. »

La commission avait consenti à changer l'article qui ordonnait que les prêtres sexagénaires ou infirmes seraient non pas déportés, mais détenus. Au lieu de la détention, ils auraient été tenus à résider au chef-lieu du département sous la surveillance des autorités.

Un ancien conventionnel, Guyomard, qui avait été modéré pendant la Terreur, mais que la réaction avait exaspéré et poussé aux dernières limites de l'esprit révolutionnaire, s'indigna de la pitié qu'on accordait à des hommes qui semaient dans la société le mensonge, la haine, la vengeance, la terreur, l'assassinat. Par une sorte de dérision, il disait en insistant sur l'emprisonnement : — « Eh, mon Dieu, comment faisaient donc ceux qui se vouaient à la vie monastique, les chartreux, les pères de la Trappe ? »

La vieillesse, loin d'inspirer aucune pitié à Guyomard, était pour lui un motif de plus grande rigueur. — « Car, disait-il, ces vieux prêtres, avec leurs cheveux blancs, inspirent plus de respect, exercent plus d'influence ; leurs bénédictions ont plus de prix. Les femmes adorent ces grands lamas, ces vieux fétiches ; elles réagissent ensuite sur les hommes : de là vient tout le mal. »

Cette résolution, adoptée après un débat qui rappelait les plus mauvais jours et les passions les plus sauvages de la Révolution, fut portée au conseil des Anciens, où elle fut renvoyée à l'examen d'une commission, qui attendit quatre mois avant de faire son rapport. Les esprits se calmèrent, les Jacobins du conseil des Cinq-Cents se découragèrent. La commission proposa le rejet de la résolution et le conseil adopta son avis. Ainsi pouvait être remarqué l'avantage de la division du pouvoir législatif en deux corps indépendants l'un de l'autre.

Il importait de montrer quels efforts faisaient les révolutionnaires pour maintenir ou aggraver les lois d'exception et de tyrannie, et quelles fureurs se ranimaient dès qu'il était question des émigrés ou des prêtres : cette haine mêlée de crainte fut pendant toute la durée du régime directorial le symbole de la faction qui ne voulait à aucun prix renoncer à la possession du pouvoir.

 

L'aveuglement volontaire où s'obstinaient les conventionnels du conseil des Cinq-Cents ne pouvait pas cependant être toujours partagé par le Directoire ; il savait avec certitude ce que tout le public voyait : ce n'était point par les prêtres, par les émigrés, par les royalistes que le repos public et le gouvernement étaient menacés ; c'était par la conspiration flagrante des anarchistes qu'appuyait et encourageait l'indulgence des Jacobins du Corps législatif et la complicité de quelques-uns d'entre eux.

Plusieurs mesures de précaution furent prises successivement pour prévenir le danger, pour arrêter la marche et l'explosion du complot. Un décret de la Convention, voté le 27 juin 1795, avait ordonné la formation d'un corps militaire sous le nom de légion de police, destiné au service des tribunaux, des prisons et au maintien de l'ordre public dans la ville de Paris. Ce décret, proposé peu de temps après l'insurrection de prairial, par Aubry, avait été combattu par les représentants qui s'inquiétaient de la réaction alors en majorité dans les comités de gouvernement ; pendant plus de deux mois aucune exécution ne suivit le vote de l'assemblée.

Ce fut seulement à la veille du 13 vendémiaire, lorsque les comités étaient composés de députés d'une autre opinion, qu'un nouveau décret détermina l'organisation de la légion de police ; elle fut recrutée dans le même esprit qui avait fait accepter et rechercher les services du bataillon sacré des patriotes ; plusieurs d'entre eux y furent même enrôlés. Un corps ainsi formé n'était pas facile à discipliner ; il devint odieux et redoutable aux Parisiens. Le général Bonaparte sut le maintenir dans l'obéissance et le bon ordre. Lorsqu'il eut quitté le commandement de l'armée de l'intérieur, la discipline cessa d'avoir la même fermeté. Les amis de Babeuf s'introduisirent dans la légion, y distribuèrent les pamphlets et le journal du Tribun du Peuple, hantèrent les mêmes cabarets que les soldats, affilièrent quelques officiers à leur société secrète et bientôt la principale espérance des conspirateurs fut fondée sur une insurrection militaire. La police était in formée de ce dangereux embauchage ; le Directoire, sans donner ce motif et en parlant avec ménagement de la légion de police, en donnant même des louanges à son dévouement et à son zèle, demanda aux conseils l'autorisation de l'envoyer aux armées. Chacun savait de quoi il s'agissait réellement et le décret fut voté par urgence le 24 avril 1796.

Mais le mal avait déjà fait un tel progrès que la légion de police refusa d'obéir au décret et se mit en rébellion ouverte. Le Directoire fut donc obligé de supprimer le corps tout entier. Beaucoup d'officiers furent arrêtés ; on promit à ceux qui avaient été tirés de l'armée qu'ils seraient, après avoir fait leur soumission, rétablis dans leurs grades et employés activement. Les chefs et moteurs de la sédition furent envoyés devant les tribunaux compétents ; les soldats furent désarmés. A la grande joie des habitants de Paris, on les vit défiler, sous l'escorte de la troupe de ligne, les uns pour être dirigés sur Metz, les autres pour recevoir des feuilles de route afin de retourner à leurs communes ; mais un grand nombre troua moyen de rentrer dans la ville.

En même temps le Directoire destituait plusieurs des municipalités de Paris, car depuis la nouvelle constitution on avait décomposé cette formidable Commune et la ville était divisée en douze arrondissements. C'était après le 13 vendémiaire qu'avaient été nommés, non par élection, mais par le gouvernement, les maires et adjoints. A ce moment la préférence avait été exclusivement accordée aux plus zélés Jacobins. Quelques-uns se comportèrent avec insolence, commirent des abus de pouvoir, vexèrent les bons citoyens, et il fallut renvoyer ceux qu'on avait choisis quatre mois auparavant.

Une autre mesure témoignait plus manifestement que le Directoire s'apercevait enfin combien il avait été peu sage d'accorder tant de protection et de faveur au parti jacobin. L'amnistie avait rendu la liberté aux Montagnards que la Convention avait mis en détention lors des conspirations de germinal et de prairial, ou après un examen de la conduite criminelle qu'ils avaient tenue pendant leurs missions. Presque tous étaient venus habiter Paris, où ils vivaient en communication habituelle ou même en rapports intimes avec les meneurs des clubs et les amis de Babeuf. Plusieurs membres de la commission d'Orange et du tribunal révolutionnaire de Brest, qui avaient répandu tant de sang, tirés aussi de leurs prisons et affranchis de toute poursuite, étaient venus à ce rendez-vous de la faction terroriste pour s'enrôler parmi les conspirateurs. Un arrêté du Directoire ordonna à Vadier, Amar, Vouland, Choudieu, Huguet et autres conventionnels, ainsi qu'aux autres amnistiés, de quitter Paris sur-le-champ et de retourner dans le département de leur domicile.

Cet arrêté avait été pris le 27 avril ; il n'eut aucune efficacité et n'intimida nullement les conspirateurs, ou plutôt il les détermina, ainsi que les autres mesures de rigueur ou de menace, à presser l'exécution de leurs sinistres desseins.

Le 10 mai, sur les murs de Paris fut placardée une proclamation du Directoire :

« Citoyens, un affreux complot doit éclater la nuit prochaine, ou demain à la pointe du jour. Une horde de voleurs et d'assassins a formé le projet d'égorger le Corps législatif, tous les membres du gouvernement, l'état-major de l'armée de l'intérieur et toutes les autorités constituées de Paris. La constitution de 93 doit alors être proclamée. Cette proclamation sera le signal d'un pillage général, tant des maisons que des magasins et des boutiques ; le massacre d'un grand nombre de citoyens doit être opéré en même temps.

« Mais rassurez-vous, bons citoyens, le gouvernement veille, il connaît les chefs du complot et leurs moyens.

« La seule publicité que le Directoire donne à leurs projets suffira sans doute pour prévenir tout mouvement de leur part. Mais dans tous les cas, soyez tranquilles et livrez-vous à tous vos travaux ordinaires. Laissez les brigands abandonnés à eux-mêmes. Le gouvernement a pris des mesures certaines pour déjouer leurs trames et les livrer eux et leurs partisans à la vengeance des lois. »

Il est facile d'imaginer l'effet que produisit cette proclamation ; le Directoire voulait-il répandre l'effroi parmi la population de Paris, afin qu'elle comprît et approuvât les mesures qu'il était décidé à prendre, ou bien cette pièce témoignait-elle du trouble de ceux qui l'avaient écrite ?

Pendant qu'on affichait ce placard, M. de Pontécoulant prenait la parole dans une discussion où il s'agissait de savoir si la police administrative aurait le droit de décerner des mandats d'amener. Il s'étonnait que lorsque la paix publique était si cruellement menacée, on songeât à restreindre les pouvoirs de la police.

— « Savez-vous qu'en ce moment des hommes de sang et de rapine qui ont dévasté la France pendant le règne de la tyrannie et qui ne peuvent soutenir les regards de leurs concitoyens, sont venus ici étouffer par de nouveaux forfaits le remords qui les poursuit ?

« Le gouvernement est instruit des séditions qui se préparent ; il sait que ces hommes qui n'ont jamais perdu l'espoir de ressaisir le pouvoir au moyen du pillage, du meurtre et de l'incendie, vont tenter un dernier effort. N'en demeurez point tranquilles spectateurs ; n'attendez pas dans une froide insensibilité qu'ils viennent vous porter le dernier coup. »

La discussion fut alors interrompue par un rapport de la commission des inspecteurs de la salle, qui remplissaient les fonctions attribuées depuis à des questeurs ; le rapporteur proposait de pourvoir à l'exécution d'un article de la constitution qui portait qu'il y aurait près du Corps législatif une garde de quinze cents hommes. L'article disait que cette garde se composerait de citoyens pris dans la garde nationale de chaque département. Ce n'était peut-être pas le moyen d'être le mieux gardé et surtout d'avoir promptement une force disponible pour la défense du Corps législatif. Aussi les inspecteurs de la salle proposaient de composer provisoirement cette garde de compagnies tirées des troupes de ligne qui se trouvaient en ce moment à Paris.

Le parti révolutionnaire ne savait point ou ne voulait point savoir combien le danger était urgent. Ses orateurs parlèrent non-seulement contre la proposition, mais même contre l'article de la constitution qui voulait une garde spéciale pour le Corps législatif. Une force armée qui ne serait pas soumise au pouvoir exécutif leur semblait incompatible avec la division des pouvoirs et avec leurs attributions respectives.

Le rapporteur se borna à répondre que le Directoire allait instruire l'assemblée des circonstances qui menaçaient l'ordre public et qu'alors personne ne proposerait plus d'objections contre le projet des inspecteurs de la salle. En effet, à l'instant même, un des secrétaires monta à la tribune pour donner lecture du message qui venait d'être apporté.

C'était la répétition de l'affiche, mais avec quelques détails qui s'adressaient directement au Corps législatif.

« Le Directoire informé du lieu où les chefs de cette affreuse conspiration étaient rassemblés et tenaient leur comité de révolte, a donné des ordres pour les faire arrêter. Plusieurs d'entre eux l'ont été en effet. C'est avec douleur que nous vous apprenons que parmi eux se trouve un de vos collègues, le citoyen Drouet, pris en flagrant délit.

« Le Directoire vous invite à lui tracer la conduite qu'il doit tenir dans cette occasion, à l'égard de ce représentant. Si vous jugez que nous devions faire mettre les scellés sur ses papiers, nous vous prions de manifester votre intention sur cet objet. »

Le conseil des Cinq-Cents déclara sans discussion que le Directoire avait légalement le droit de faire mettre les scellés sur les papiers de tout individu arrêté en flagrant délit.

Un autre message exposait que Paris ayant été de tout temps le repaire des êtres immoraux de tous les partis, il importait que par un acte législatif, tout citoyen qui, ayant été membre de la Convention nationale, se trouvait actuellement à Paris sans y avoir de fonctions publiques, et qui n'y était point domicilié à l'époque de son élection, serait tenu, dans le délai de trois jours, de sortir de la ville et de s'en éloigner de dix lieues au moins. La même mesure devait être appliquée à tout militaire destitué ou sans emploi et à tout prévenu d'émigration.

Cette mesure fut discutée séance tenante.

Chazal voulut continuer la politique suivie jusqu'à ce moment par le Directoire avec la grande approbation de ses partisans, et ne pas laisser une loi de rigueur atteindre seulement les Jacobins ; il demanda que les anciens membres des Assemblées constituante et législative fussent compris dans cette mesure d'exil. C'était sévir contre les hommes soupçonnés de regretter la monarchie constitutionnelle. Les révolutionnaires détestaient les hommes de cette opinion tout autant que les royalistes purs.

L'amendement de Chazal n'était pas soutenable dans le moment où le parti jacobin était pris en flagrant délit de conspiration ; il fut rejeté à la presque unanimité.

Un autre amendement donna lieu à un vif débat. Les révolutionnaires avaient à cœur de ne pas laisser peser une présomption de complicité sur l'ensemble de leur parti ; ils craignaient que ce 1 er prairial manqué ne déterminât une réaction aussi prononcée que celui de l'année précédente. Au lieu d'exiler de Paris tous les membres de la Convention non réélus, ils demandaient que la mesure fût appliquée seulement aux députés déclarés inéligibles, c'est-à-dire à ceux qui avaient été détenus ou accusés. Le vote fut d'abord douteux, et ce fut à une troisième épreuve que l'amendement fut rejeté. Un autre fut adopté : il comprenait dans cette mesure les Chouans ou Vendéens amnistiés.

Le surlendemain, 12 mai, le Directoire envoya un rapport du ministre de la police sur les projets, les manœuvres et les préparatifs des conspirateurs ; il ne pouvait être complet. Ce fut seulement par l'instruction et la procédure que longtemps après, les faits devinrent connus avec exactitude.

Un des principaux complices a publié une Histoire de la conspiration de Babeuf comme un titre d'honneur pour ce chef de parti, et a en même temps exposé les opinions et les doctrines au nom desquelles la société-devait être bouleversée jusque dans ses fondements et le « bonheur commun » installé par le massacre et l'incendie ; depuis lors, Babeuf est devenu le héros et l'apôtre révéré des sectes socialistes. Il convient donc de raconter ce que voulurent et ce que tentèrent ces fanatiques de l'envie et de la destruction.

Lorsque trois mois auparavant le Directoire eut ordonné des poursuites contre Babeuf et pendant que par la tolérance de la police, il vivait caché, continuant à faire paraître sans relâche son journal et ses pamphlets, ses amis commencèrent à donner une organisation et des moyens d'agir à la société secrète extraite de leurs différents clubs. Amar, l'ancien membre du comité de sûreté générale ; Félix Lepelletier, frère de Saint-Fargeau assassiné le 21 janvier ; Buonarotti, Darthé et Germain, les plus importants et les plus actifs parmi les sectaires de Babeuf, formèrent d'abord le comité directeur. A ce moment, le but que se proposait l'association n'était pas déterminé. Les uns, comme Amar, auraient voulu recommencer le régime de la Terreur ; sans songer à former une société nouvelle, ils croyaient suffisant de persécuter, de ruiner et d'exterminer les riches. D'autres ne croyaient pas que le moyen fût bon ; cette route n'avait pas conduit à l'égalité de fait, « dernier but de l'art social, » comme l'avait écrit Condorcet. On voyait assez, par l'établissement directorial, que, dirigée ainsi, la Révolution avait seulement pour résultat de placer le pouvoir et la richesse dans d'autres mains et de créer une nouvelle aristocratie. Toutefois on résolut d'abord de prendre pour drapeau la constitution de 1793, comme un régime préalable qui conduirait à la nouvelle forme sociale. Bien que ce fût un expédient pour rallier les opinions diverses, la division se mit dans le comité directeur, et Amar cessa d'en faire partie. On imagina ensuite, pour animer le peuple et pour embaucher les soldats, d'annoncer qu'on voulait l'accomplissement de deux promesses faites par la Convention : la distribution d'un milliard aux défenseurs de la patrie et le partage des biens appartenant aux ennemis de la Révolution entre les patriotes malheureux.

Pendant quelque temps les meneurs crurent prudent de ne point mettre le gouvernement en méfiance et en hostilité. Ils cherchaient seulement à rallier les partisans et les acteurs des insurrections révolutionnaires et à réveiller les passions alors très-assoupies du peuple de Paris. Ils essayèrent aussi d'instituer un nouveau culte, un déisme mêlé de quelques cérémonies : ce fut le commencement des théophilanthropes.

Ce système de prudence convenait mal à Babeuf qui avant tout était un déclamateur. Pour beaucoup de révolutionnaires, l'exagération du langage et l'absurdité des raisonnements n'étaient pas inspirés par le besoin de justifier des actes accomplis : au contraire la détermination d'agir suivait l'enivrement des paroles. Babeuf continua donc à écrire contre le Directoire, contre les Conseils et à démasquer ses batteries contre la propriété et la société.

Ce fut alors que le général Bonaparte fit fermer les clubs. Les sectaires n'ignoraient pas que c'était lui qui avait voulu cette mesure et qu'il y avait encouragé le Directoire.

Alors commença la conspiration ; un nouveau comité directeur se forma, vers la fin de mars 179 i. Il se com- posait de Babeuf, Félix Lepelletier, Antonelle et Sylvain Maréchal, l'auteur du Dictionnaire des athées. Plus tard Buonarotti, Lebon et Darthé y furent adjoints ; mais les sectaires ignoraient les noms de leurs directeurs. Un nommé Didier était le seul agent de ce gouvernement secret. C'était lui qui servait d'intermédiaire avec les agents secondaires : il y en avait douze, un par arrondissement de Paris.

Jamais conspirateurs n'ont eu pareille activité de rédaction et d'écriture ; outre les pamphlets destinés au peuple et aux soldats, outre les journaux, Babeuf entretenait une correspondance journalière pour exhorter ses amis et ses agents, pour leur donner des instructions, leur expliquer ses idées et ses projets. Il entraîna le comité directeur dans la voie qu'il avait ouverte, et nonobstant l'opposition d'Antonelle, qui était resté au point de démagogie d'un juré du tribunal révolutionnaire, il fut décidé que l'insurrection serait destinée à conquérir l'égalité de fait ; la société prit le nom de Société des égaux ; Sylvain Maréchal rédigea leur manifeste.

 

— « Peuple de France, pendant quinze siècles tu as vécu esclave et par conséquent malheureux ; depuis six années tu respires à peine dans l'attente de l'indépendance, du bonheur et de l'égalité ! — Peuple de France ! tu n'as pas été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné ! Toujours et partout la pauvre espèce humaine, livrée à des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie : Les hommes sont égaux, et de temps immémorial, la plus avilissante, la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. L'égalité ne fut jamais qu'une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd'hui qu'elle est réclamée d'une voix plus forte, on nous répond : — Taisez-vous, misérables ; l'égalité de fait n'est qu'une chimère ; contentez-vous de l'égalité légale ; canaille, que vous faut-il de plus ? — Ce qu'il nous faut de plus ? Législateurs, gouvernants, riches, propriétaires, écoutez-nous.

« Nous prétendons désormais vivre et mourir égaux, comme nous sommes nés ; nous voulons l'égalité réelle ou la mort.

« Et nous l'aurons, cette égalité réelle, n'importe à quel prix. Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle et nous ! Malheur à qui nous ferait résistance !

« La Révolution française n'est que l'avant-courrière d'une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière.

« Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres. Il en fera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartufes assis à la place des anciens.

« C'est que nous ne voulons pas seulement l'égalité écrite dans les droits de l'homme ; nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour l'obtenir ; pour elle nous ferons table rase. Périssent, s'il le faut, tous les arts pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle.

« Législateurs et gouvernants, propriétaires riches et sans entrailles, vous essayez en vain de neutraliser notre sainte entreprise, vous dites : « Ils veulent la loi « agraire si souvent demandée avant eux. »

« Taisez-vous, calomniateurs ! la loi agraire, ou le partage des campagnes, fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades inspirées par l'instinct et non par la raison. Nous demandons quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens. Plus de propriété individuelle, la terre n'est à personne ; les fruits sont à tout le monde. Nous ne pouvons plus souffrir que la majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir d'une petite minorité.

« Qu'il cesse enfin ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire. Disparaissez, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés.

« Qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que l'âge et le sexe ; tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu'il n'y ait donc plus pour eux qu'une même éducation et une même nourriture. Il n'y a qu'un seul soleil, un seul air pour tous, pourquoi la même portion et la même qualité d'aliments ne suffiraient-elles pas à chacun ?

« Les ennemis de l'ordre naturel nous appellent désorganisateurs et factieux : « Vous ne voulez, nous <c disent-ils, que des massacres et du butin. » Notre sainte entreprise n'a d'autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique. Jamais plus vaste dessein n'a été conçu et mis à exécution. Le moment des grandes mesures est arrivé ; le mal est à son comble. Le chaos, sous le nom de politique, règne sur la terre depuis trop de siècles. Que tout rentre dans l'ordre et reprenne sa place. Qu'à la voix de l'égalité, les éléments de la justice et du bonheur s'organisent ; l'instant est venu de fonder la république des égaux, ce grand hospice offert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous asseoir à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants.

« L'égalité réelle répond à tous les besoins sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices. Mais elle ne plaira peut-être pas d'abord à tout le monde ; l'égoïste, l'ambitieux frémiront de rage ; les individus blasés sur les peines d'autrui regretteront leurs jouissances personnelles et exclusives ; les amants du pouvoir absolu, les suppôts de l'autorité arbitraire se courberont avec peine sous le niveau de l'égalité réelle. Mais que peuvent quelques milliers de mécontents contre une masse d'hommes heureux d'une félicité qu'ils ont cherchée si longtemps et qu'ils avaient sous la main !

« Peuple de France, ouvre les yeux et le cœur à la plénitude du bonheur ; reconnais et proclame avec nous la république des égaux. »

Le comité directeur réserva la publication de ce manifeste pour le jour de la victoire : il contenait des phrases qui auraient pu épouvanter quelques-uns des conspirateurs secondaires. Provisoirement on donna une autre forme aux pensées de Babeuf et à la constitution future de la république des égaux.

On imprima et on répandit avec profusion une brochure intitulée : « Analyse de la doctrine de Babeuf, proscrit par le Directoire exécutif pour avoir dit la vérité. » Le succès de la nouvelle révolution ne pouvait être espéré, ainsi que voyaient bien ses promoteurs, qu'en mettant en mouvement les classes inférieures. C'était là que devait s'adresser le travail de séduction. Les anciens partis n'avaient jamais combattu pour arriver à de tels résultats et avaient craint d'employer de tels moyens ; ils avaient voulu s'emparer du pouvoir et l'exercer à leur guise et pour leur avantage. C'est ce que leur reprochaient les égaux ; mais eux aussi cherchaient à faire une révolution pour devenir les maîtres et imposer leur volonté à la nation ; leur désintéressement n'était qu'hypocrisie ou illusion.

Cette analyse était une série d'articles formant une déclaration des droits de l'homme, tels que les entendait Babeuf ; chaque article était suivi d'un commentaire pour en démontrer la justice et la vérité.

On y lisait : — « Il y a oppression lorsque l'un s'épuise par le travail et manque de tout, tandis que l'autre nage dans l'opulence sans rien faire.

— « Nul n'a pu sans crime s'approprier exclusivement les biens de la terre ou de l'industrie.

— « La propriété est le plus grand fléau de la société : c'est un véritable délit public.

— « Dans une véritable société, il ne doit y avoir ni riches ni pauvres.

— « Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents, sont les ennemis du peuple.

— « La révolution n'est pas finie, tant que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves, languissent dans la misère et ne sont rien dans l'État. »

Les derniers articles contenaient une protestation contre la constitution de 1795 et contre les pouvoirs qu'elle avait institués ; en droit, la constitution de 1793 était la seule véritable ; le peuple l'avait solennellement acceptée. La Convention n'avait pas le droit de la changer. — « Pour y parvenir elle a fait fusiller le peuple qui en demandait l'exécution ; elle a chassé ou égorgé les députés qui la défendaient ; l'influence des émigrés et la terreur exercée contre le peuple ont présidé à la rédaction et à la prétendue acceptation de la constitution de 1795. » — Telle était cette déclaration de guerre à mort adressée à toute société légale et constituée.

Armés des doctrines et des promesses de Babeuf, les agents du comité des égaux réussirent promptement à faire de nombreux prosélytes et à enrôler dans la société secrète une foule d'ouvriers. Il n'y avait alors ni commerce, ni industrie, les artisans étaient sans travail et souvent sans pain. Le Directoire semblait fermer les yeux sur le progrès menaçant de la conspiration ; il croyait ou feignait de croire que ces actives manœuvres, pour séduire la populace et préparer une insurrection, devaient être attribuées aux agents royalistes ; les journaux anarchistes ou même jacobins le répétaient ainsi.

On faisait arriver de Lyon et de quelques autres grandes villes les hommes qui avaient pendant la Terreur pris part aux massacres ou siégé dans des tribunaux révolutionnaires.

Ce qui importait le plus aux conspirateurs, c'était d'agir sur l'esprit des soldats ; les agents de Babeuf s'y employèrent avec activité, mais en même temps avec imprudence ; car pratiquer une telle propagande parmi des soldats casernés et soumis à la discipline était plus difficile que d'embaucher des ouvriers. Le Directoire crut qu'il préviendrait le mal en plaçant les troupes hors de la ville. On y laissa seulement le nombre de soldats nécessaire pour les postes de police et l'on forma deux camps, l'un à Vincennes, l'autre à Grenelle.

Cette précaution était mal avisée ; les soldats étaient moins exactement surveillés que dans leurs casernes ; ils avaient plus d'heures d'oisiveté parce que leur service les occupait moins. Dès lors l'embauchage fut pratiqué en grand ; les conspirateurs les réunissaient par centaines dans les salles hautes des cabarets, leur lisaient le Tribun du Peuple, l'Avis aux Soldats d'Antonelle et autres pamphlets écrits à leur destination. On avait aussi composé des chansons. Une foule de filles publiques venaient s'enivrer et chanter avec eux :

La guillotine vous attend,

Nous vous raccourcirons,

Vos têtes tomberont !

Dansons la carmagnole.

Babeuf ordonnait ou encourageait l'activité de ses amis. — « Le parti que vous tirez des femmes, écrivait-il, est fort judicieux ; nous connaissons toute l'influence que peut avoir ce sexe intéressant, qui ne supporte pas plus indifféremment que nous le joug de la tyrannie. »

Dans les pages qu'il écrivait pour être lues aux soldats, Babeuf essayait de les irriter contre toute idée de discipline.

— « Avant le 9 thermidor, vos chefs étaient vos égaux quant aux droits civils et politiques ; ils étaient élus par vous. Aujourd'hui un général en chef est souverain de son armée ; il a le droit de renvoyer les officiers qui lui déplaisent.

« Avant le 9 thermidor vos actions de bravoure étaient racontées par un bulletin répandu dans toute la République ; aujourd'hui on ne parle pas plus de vous que des satellites des despotes. Lisez les relations des victoires remportées en Italie ; on n'y rapporte que les actions des généraux, des officiers. On raconte soigneusement que tel général a eu un cheval blessé ; et pas un mot des pauvres soldats.

« On verse votre sang pour des conquêtes inutiles et funestes. On laisse pendant ce temps-là vos mères ou vos femmes mourir de faim ; le peuple sèche de misère. Qui donc aura ces biens nationaux qu'on vous avait promis ? Ce sont les riches, les agioteurs qui ont déjà traité avec les émigrés pour les leur rendre. Ainsi vous perdrez la récompense de vos travaux, cette récompense que vous étiez sur le point d'obtenir sans l'exécrable 9 thermidor qui a contre-révolutionné la République.

« Votre récompense ne sera pas autre que celle qui vient d'être accordée à la légion de police : on n'a plus besoin d'elle, on la licencie. Si vous n'obéissez pas à vos chefs quand ils vous ordonneront de tourner aveuglément vos baïonnettes contre vos pères, vos mères, vos amis, on vous licenciera aussi. On vous traite comme des automates dont on dispose à volonté. On pense à vous envoyer pour de l'argent en Turquie ; on vous vendra comme un vil troupeau envoyé par son maître soit au pâturage, soit à la boucherie. »

Plus les chefs de la conspiration voyaient approcher le moment où il serait indispensable d'agir, plus ils se persuadaient que le succès ne pouvait être espéré que par une sédition militaire : — « Pour mettre les soldats en mouvement, écrivait le comité directeur, il ne faut ni beaux ni longs discours : du vin et l'espoir du pillage suffisent. Provoquez la désorganisation des corps ou du moins l'indiscipline, annoncez des congés absolus, ne ménagez pas les promesses ; on saura en éluder l'accomplissement, suivant les circonstances. «

Le licenciement de la légion de police précipita la détermination des conspirateurs ; à ce moment ils énuméraient ainsi leur armée :

Révolutionnaires, quatre mille ; membres des anciennes autorités, quinze cents ; canonniers de la garde nationale, mille ; officiers destitués, cinq cents ; révolutionnaires venus des départements, mille ; grenadiers du Corps législatif, mille ; légion de police, six mille ; invalides, mille ; militaires détenus, cinq cents.

C'était un total de dix-sept mille hommes ; mais il y avait sans doute beaucoup d'illusion dans ce dénombrement. Comme il arrive toujours dans de telles occasions, une grande partie des recrues d'une insurrection se propose de ne paraître qu'à la revue du lendemain.

Avant de faire explosion, il fallait pourvoir à ce lendemain qu'on tenait pour assuré. Babeuf repoussa bien loin l'idée de confier le pouvoir souverain à un certain nombre de conventionnels de la Montagne ; il aurait voulu une dictature toute-puissante et terrible remise entre ses mains : ce n'était pas une proposition acceptable dans la Société des égaux. Le comité directeur s'arrêta au projet de composer une assemblée nationale d'un nombre de membres égal au nombre des départements et choisis dans chacun d'eux. Le comité directeur en ferait la liste et elle serait approuvée par le peuple de Paris. Cette assemblée devait être souveraine comme la Convention et gouverner par ses comités. Babeuf se résignait à n'être que Robespierre.

Puis on rédigea un acte insurrectionnel où étaient réglés les détails de l'exécution. Mais il existait un autre comité avec lequel il fallait se mettre d'accord pour agir en commun. Babeuf et les égaux n'avaient pu faire adopter leurs doctrines et leurs projets aux Conventionnels montagnards ; toutefois les deux branches de la conspiration étaient restées en bons rapports, et la nécessité d'unir leurs efforts était reconnue. On communiqua donc aux Conventionnels l'acte insurrectionnel et le programme du lendemain. Ils se montrèrent d'abord très-irrités d'être ainsi écartés du gouvernement qu'installerait l'insurrection du parti révolutionnaire ; ils ne donnèrent pas leur assentiment.

Le décret par lequel, sur la proposition du Directoire, les Conventionnels non réélus étaient expulsés de Paris, les rendit plus accommodants : ils consentirent à la création d'une assemblée choisie par le comité directeur, sous la condition qu'ils en feraient partie. Telle fut la transaction. Amar et Robert Lindet y décidèrent le comité montagnard. Hormis Drouet, aucun Conventionnel siégeant au nouveau Corps législatif n'était affilié à la conjuration ; c'était même à grand'peine et comme moyen de succès que les égaux admettaient les hommes de la Montagne ; ils les traitaient de politiques, d'intrigailleurs et de complices du 9 thermidor.

L'acte insurrectionnel ressemblait, quant à la marche indiquée aux séditieux, au programme du 1er prairial ; seulement le comité insurrecteur de salut public donnait « aux légions sacrées des camps environnant Paris, qui avaient juré de mourir pour l'égalité, l'ordre de soutenir partout les efforts du peuple. »

Une formule empruntée au 2 septembre annonçait aux directeurs et aux conseils législatifs quel serait leur sort. — « Les conseils et le Directoire exécutif, usurpateurs de l'autorité populaire, seront dissous ; tous les membres qui les composent seront immédiatement jugés par le peuple.

« Tous les agents civils ou militaires, tous les administrateurs ou magistrats qui voudront exercer un acte d'autorité ou donner un ordre seront sur-le-champ mis à mort.

« Toute opposition sera vaincue sur-le-champ par la force ; les opposants seront exterminés. - Seront également mis à mort ceux qui battront ou feront battre la générale ; les étrangers qui seront trouvés dans la rue ; tous les. présidents, secrétaires et commandants de la conspiration royaliste de vendémiaire.

« Le peuple ne prendra de repos qu'après la destruction du gouvernement tyrannique.

« Tous les biens des émigrés, des conspirateurs et de tous les ennemis du peuple seront distribués sans délai aux défenseurs de la patrie et aux malheureux. Les malheureux de toute la République seront immédiatement logés et meublés dans les maisons des conspirateurs. »

Le drapeau de l'insurrection devait porter pour inscription : « Constitution de 1793 ; liberté, égalité ; bonheur commun. »

Dans les réunions des deux comités directeurs qui devaient désormais prendre des résolutions communes, beaucoup de motions furent faites avec une émulation d'horrible atrocité. Plusieurs des conspirateurs trouvaient l'acte insurrectionnel entaché d'une « lâche humanité. » Rossignol disait : — « Je ne veux pas me mêler de votre insurrection, si les têtes ne tombent pas comme la grêle, si la chair humaine ne jonche pas le pavé. Il faut imprimer une terreur qui fasse frémir l'univers entier. Nous n'aurions pas cette insurrection à faire si celles qui l'ont précédée eussent été comme doit être celle-ci : la Vendée en est une preuve. Si on m'eût laissé faire, il y a longtemps que cette guerre serait finie ; je n'y aurais pas laissé un être vivant. »

En définitive, après plusieurs jours de communications fréquentes entre le comité des égaux, le comité montagnard et un troisième comité qui représentait la partie militaire de la conspiration, il fut convenu : « que l'insurrection se ferait de jour ; que des généraux conduiraient, sous les ordres du comité directeur, le peuple contre ses ennemis ; que les insurgés seraient divisés par arrondissements et par sections ; que chaque arrondissement aurait un chef, chaque section un sous-chef. »

Pour mieux s'entendre et donner un parfait ensemble aux mesures d'exécution, une assemblée générale des trois comités fut indiquée pour le 8 mai au soir chez Drouet, rue Saint-Honoré, auprès de la place Vendôme.

Depuis une quinzaine de jours les conspirateurs avaient admis dans leur comité un capitaine du 33e régiment de ligne nommé Grisel. Dans leur empressement à recruter parmi les militaires, ils n'avaient pas su discerner à travers l'exagération et le langage exalté de cet officier qu'il se mêlait à leurs desseins pour. les trahir. Dès le 1er mai, Grisel avait écrit à Carnot pour lui demander une audience secrète. Il avait écrit un rapport long et détaillé de tout ce qu'il avait entendu, de tout ce qu'il savait. Il répondit aux interrogations de Carnot avec chaleur et en donnant encore plus de développements à sa révélation. Le lendemain il la répéta devant les cinq directeurs ; ils l'accueillirent avec confiance, le louèrent de son dévouement, l'encouragèrent à suivre son œuvre et à pénétrer les secrets des conspirateurs.

Le Directoire ne prit encore aucune mesure pour combattre le complot, ni pour en atteindre les chefs ; peut-être croyait-il plus à propos de les laisser s'engager davantage afin de les prendre en flagrant délit ; plus vraisemblablement il hésitait à sévir contre la faction révolutionnaire où allaient se trouver compromis des Conventionnels montagnards qui étaient en relations habituelles avec Barras et Rewbell ; la crainte de faire prévaloir l'opinion modérée et antirévolutionnaire ne cessait de les préoccuper.

Sur un nouvel avis de Grisel, le Directoire donna les ordres nécessaires pour cerner le domicile de Drouet, et y surprendre tous les hommes qui devaient y être rassemblés dans la soirée du 8 mai.

Soit que l'heure eût été donnée inexactement, soit que le Directoire ne désirât point saisir un si grand nombre de coupables, la police et son escorte arrivèrent lorsque l'assemblée avait clos sa séance. Il ne restait plus que Drouet et Darthé qu'on n'arrêta point.

Cette visite alarma les conspirateurs. Beaucoup d'entre eux étaient animés d'une espérance illusoire plutôt que d'audace et de dévouement ; ils comptaient sur un succès facile, et vaincre sans courir de dangers. — « Le gouvernement a des soupçons, peut-être même sait-il tout : » — c'est ce que disaient quelques-uns. Grisel, plus qu'aucun autre, contribua à les rassurer, en leur disant que la police avait évidemment agi d'après des renseignements inexacts, puisqu'elle avait manqué son coup. On résolut d'avoir encore une réunion pour le lendemain.

Barras avait eu, à l'insu de ses collègues, des rapports avec les conjurés par l'intermédiaire d'un nommé Germain, un des plus actifs et des plus exaltés des égaux. Il était tenu au courant de leurs desseins. Ce jour-là il leur fit offrir par Rossignol de se -mettre avec son état-major à la tête de l'insurrection ou même de se constituer en otage au faubourg Saint-Antoine. Cette proposition n'obtint pas la confiance des chefs de la conjuration ; la conférence du 9 mai se passa encore à régler la marche de l'insurrection, à discuter des proclamations, à déterminer le mode qui serait suivi, après la victoire, pour exercer une autorité souveraine ; mais le jour précis de l'insurrection ne fut pas encore définitivement fixé. Au fond de tant d'ardeur il y avait beaucoup d'hésitation. Jamais conspirateurs n'ont tant parlé, tant écrit, tant développé de théoriques rêveries mêlées aux plus sanguinaires espérances : en même temps il n'en fut peut-être aucuns plus inhabiles et plus tardifs à l'action. Ce vaste et terrible complot, lorsqu'il fut découvert, se trouva tout entier sur le papier. Néanmoins dans la soirée du 9 mai, l'explosion fut indiquée pour le 11 ; mais on devait avoir encore une réunion le 10.

 

Grisel n'avait pas été averti de cette dernière conférence ; elle avait d'autant plus d'importance qu'elle devait se tenir dans une maison où étaient les papiers des conspirateurs ; il n'avait jamais su non plus quelle était la demeure où Babeuf se tenait caché. Il parvint dans la journée à se procurer ces deux adresses. Dès le lendemain matin, Drouet, Rossignol, Germain, Darthé et plusieurs autres conjurés furent arrêtés rue Bleue, chez un menuisier nommé Dufour, où depuis plusieurs heures ils délibéraient sur les mesures à prendre pour l'insurrection qui allait commencer. Ils en attendaient le signal ; il devait leur être donné par Babeuf qui était caché dans sa retraite accoutumée, rue de la Grande-Truanderie. Il y avait passé la nuit avec le plus zélé et le plus lettré de ses disciples, Buonarotti, à méditer et à préparer l'insurrection, rédigeant encore des projets de réforme, des proclamations et des placards. Au moment où Babeuf écrivait : « Le peuple a vaincu ! la tyrannie n'est plus ; vous êtes libre. » il fut saisi, ainsi que son ami, au milieu de ses papiers. Par ordre du Directoire, Amar, Vadier, Ricord, Choudieu, Antonelle furent arrêtés à leur domicile.

L'armée de l'intérieur, sous les armes, protégea cette expédition contre la démocratie ; et le peuple parisien à qui l'on fit croire qu'on venait d'arrêter des voleurs, fut spectateur immobile de l'emprisonnement des conjurés[17].

La découverte de cette conspiration, la complicité des Montagnards, consternèrent les révolutionnaires du Corps législatif. Sans doute les projets et les opinions de la Société des égaux leur inspiraient de l'horreur et de l'effroi ; mais l'ensemble du parti se trouvait compromis ; la voix publique allait imputer l'audace et les espérances des conspirateurs à l'indulgence qu'on avait montrée, à la protection qu'on avait accordée à leurs excès, à leurs provocations. Comment pourrait-on prétendre maintenant que la République ne courait d'autres dangers que les complots des Chouans et des royalistes encouragés par la connivence des modérés ? Il ne fallait pas moins que la passion révolutionnaire de Louvet pour écrire dans son journal : « Je demeure persuadé que le démocrate Babeuf n'est qu'un royaliste déguisé. »

On fut bientôt contraint de renoncer à un tel langage. Dès le lendemain le message du Directoire ne laissa plus aucun doute sur les affreux projets des conspirateurs et, sur les opinions qu'ils professaient.

Le parti modéré s'empressa de donner des louanges à la vigilance et à la fermeté du Directoire. Lemerer et Pastoret voulaient que le Conseil le remerciât d'avoir honorablement rempli ses devoirs. Sous le prétexte que le Corps législatif ne pouvait approuver la conduite du pouvoir exécutif, non plus que le Directoire ne devait ni blâmer ni louer les actes de la législature, on passa à l'ordre du jour.

Un autre message soumettait au conseil des Cinq-Cents la mesure prise contre Drouet. Il fut répondu que le Directoire avait agit légalement en faisant arrêter un représentant en flagrant délit, et que lorsqu'un rapport et des pièces seraient mis sous les yeux du conseil, il autoriserait la poursuite juridique, s'il y avait lieu.

Chaque jour, à mesure que le dépouillement des pièces donnait de nouveaux renseignements sur les desseins des conspirateurs, le Directoire les transmettait au conseil. Ce travail devait être long ; on avait trouvé des monceaux de papier. Environ douze cents pièces étaient de l'écriture de Babeuf ou portaient sa signature.

On avait saisi à son domicile une note abrégée où se trouvaient les articles suivants :

« Tuer les cinq, — les sept ministres, — le général de l'armée de l'intérieur et son état-major. — S'emparer des salles des Anciens et des Cinq-Cents et faire main basse sur tout ce qui s'y rendra. — Il sera répandu des écrits propres à soulever le peuple ; les agents le pousseront à se venger lui-même de tous ses ennemis. Il est infiniment essentiel que quelques actes semblables aient lieu. Il faut prévenir toute réflexion de la part du peuple, et qu'il commette des actes qui l'empêchent de rétrograder. — Si quelques royalistes voulaient faire résistance, qu'une colonne armée de torches se porte à l'instant sur eux ; qu'ils soient sommés de rendre leurs armes, ou que les flammes vengent sur-le-champ la liberté et la souveraineté du peuple. »

Dans une autre pièce que le comité directeur adressait à ses agents, il leur rendait compte, non sans une vive irritation, des mésintelligences qui divisaient la Société des égaux et les Conventionnels monta-- gnards. Mais le post-scriptum disait, sous la date du 7 mai :

« Nous apprenons à l'instant que les Montagnards se rendent à nos arguments. Ils consentent définitivement à tout ce que nous voulons ; ainsi l'on va presser extraordinairement les moments. »

Les pièces spécialement relatives à Drouet furent aussi transmises ; une commission fut nommée pour les examiner et proposer au conseil ce qu'il convenait de décréter en se conformant à la Constitution.

Le lendemain de son arrestation Babeuf avait écrit au Directoire une lettre, monument singulier de l'orgueil et de l'enivrement de cet homme.

 

«— « Regarderiez-vous au-dessous de vous, citoyens Directeurs, de traiter avec moi, de puissance à puissance ? Vous avez vu de quelle vaste puissance je suis le centre ; vous avez vu que mon parti peut balancer le vôtre ; vous avez vu quelles immenses ramifications y tiennent. Je suis presque convaincu que cet aperçu vous a fait trembler. — Est-il de votre intérêt, de l'intérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte ? je ne le pense pas. — Qu'arriverait-il si cette affaire paraissait au grand jour ? J'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles. J'y démontrerais avec toute la grandeur d'âme, avec toute l'énergie que vous me connaissez, la sainteté de cette conjuration ; sortant de la route lâche et frayée des dénégations, je développerais les grands principes ; je plaiderais les droits éternels du peuple avec tout l'avantage que donne l'intime pénétration de la beauté du sujet. Ce procès ne serait pas celui de la justice, mais celui du fort contre le faible, des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseurs. On pourrait me condamner à la déportation ou à la mort. Mon jugement serait regardé comme prononcé par le crime puissant contre la vertu faible. Mon échafaud figurerait glorieusement à côté de celui de Barneveltt et de Sydney. Dès le lendemain on me dresserait des autels auprès de ceux où l'on révère aujourd'hui Robespierre et Goujon, ces illustres martyrs.

« Vous ne tenez rien, quoique je sois dans votre main ; je ne suis pas toute la conspiration ; je ne suis qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se compose. Vous avez la preuve de l'intérêt que prennent à moi ceux qui la forment ; en me frappant, vous les irriterez.

« Oui, vous dis-je, vous irriterez toute la démocratie de la République française ; et vous savez encore que ce n'est pas peu de chose. — Ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement. Il n'est pas un point des départements où elle ne soit puissante. On a beau vouloir comprimer le feu sacré, il brûle et il brûlera. Plus il paraît, dans de certains instants, anéanti, plus sa flamme menace de se réveiller forte et explosive.

« Entreprendrez-vous de vous délivrer totalement de cette vaste secte sans-culottique, qui n'a pas encore voulu se reconnaître vaincue ? à supposer que ce fût possible, où vous trouveriez-vous après ? Charles II, après Cromwell, déporta quelques milliers de républicains anglais ; il était roi, et quoi qu'on ait pu dire, vous ne l'êtes pas encore. Vous avez besoin d'un parti pour vous soutenir : supprimez celui des patriotes, vous êtes livrés à celui des royalistes. Que de chemin il vous ferait voir si vous étiez seuls contre lui !

« Mais, dites-vous, les patriotes nous sont aussi dangereux que les royalistes. Vous vous trompez ; je puis vous dire qu'ils ne voulaient point votre mort ; ils ne voulaient pas de sang ; ils ne voulaient pas marcher dans les voies de Robespierre ; ils voulaient vous forcer à confesser vous-mêmes que votre pouvoir est oppressif et supprimait toutes les sauvegardes populaires ; ils voulaient vous le reprendre. Ils n'en seraient pas venus là si, comme vous aviez semblé le promettre en vendémiaire, vous aviez gouverné populairement.

« Il en est temps encore : la tournure que vous donnerez à ce dernier événement peut devenir favorable et salutaire pour vous et pour la chose publique. L'intérêt de la patrie et le vôtre conseillent de ne pas donner de célébrité à cette affaire. J'ai cru apercevoir que vous pensiez aussi la traiter politiquement.

« J'ai réfléchi qu'au bout du compte vous n'avez pas été constamment ennemis de la République. Vous avez été même des républicains de bonne foi ; pourquoi ne le seriez-vous pas encore ? Vous êtes hommes et vous avez pu, comme d'autres, vous laisser égarer par des exaspérations différentes de celles où les circonstances nous ont jetés. Pourquoi ne reviendrions-nous pas les uns et les autres de nos opinions extrêmes ? Les patriotes, la masse du peuple ont le cœur ulcéré ; guérissez leurs blessures et ne les aggravez pas : gouvernez populairement, voilà tout ce que les patriotes vous demandent.

« Déclarez donc qu'il n'y a pas eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se montrant généreux, pourront sauver la patrie. Je vous réponds que désormais les patriotes vous couvriront de leur corps et que vous n'aurez plus besoin d'armée pour vous défendre. Je vous donnerai pour mon propre compte une garantie aussi complète que ma franchise. Vous savez quelle est mon influence sur les patriotes ; je l'emploierai à les convaincre que si vous êtes peuple, ils ne doivent faire qu'un avec vous ».

Cette lettre était inspirée par la même illusion qui avait poussé jusqu'aux plus atroces desseins les passions de ces hommes. Ils appelaient patriotisme l'impossibilité de supporter les règles nécessaires au main-, tien de toute société ; l'ordre leur semblait tyrannie ; toute autorité autre que leur volonté était une oppression ; leur orgueil, et non pas leur amour de l'égalité, les mettait surtout en fureur à la pensée d'une supériorité quelconque ; de là ils se croyaient le droit naturel de disposer à leur gré de la propriété et de la vie de quiconque ils enviaient ou haïssaient. Leurs opinions, leurs chimères dérivaient de cette source.

Mais leur aversion et leurs complots contre le gouvernement directorial avaient une autre cause. Les révolutionnaires qui, en conséquence des insurrections et des massacres, avaient fait la République, régné par la terreur, décrété des codes de persécution et de spoliation, n'avaient-ils pas agi d'après les mêmes principes, d'après les mêmes opinions ? Pourquoi donc se trouvaient-ils les supérieurs et les maîtres des patriotes restés en arrière, qui n'avaient pas su se saisir du pouvoir et des situations supérieures ? pourquoi avaient-ils la prétention de réprimer et de punir leurs frères en révolution ? La réconciliation que leur proposait Babeuf lui semblait naturelle et facile ; il apercevait que l'intérêt et le penchant naturel des Directeurs étaient de n'être point sévères dans la répression d'un complot où leur vie n'avait été menacée que par un malentendu entre patriotes. La demi-complicité de Barras était même un indice de cette disposition indulgente ; d'ailleurs un autre motif de rapprochement était aussi allégué avec une sorte de raison. Écraser le parti jacobin eût été se priver du soutien naturel et nécessaire que les Directeurs cherchaient à conserver.

Mais les égaux avaient commis la faute de se séparer des révolutionnaires, de vouloir détruire la société, tandis que ceux-ci désiraient seulement la dominer et la régir ; aussi le Directoire avait-il à prendre soin que la répression et les châtiments fussent spécialement réservés pour les sectaires de Babeuf sans atteindre les Montagnards ; telle fut son intention dès le premier moment.

Ces deux sortes de révolutionnaires aveuglés par leurs intérêts encore plus que par leurs opinions commettaient une grave erreur. Ils ne voyaient en France que des royalistes et des républicains ; c'était oublier la masse nationale qui ne demandait que l'ordre et le repos, qui voulait la justice pour tous, qui se tenait prête à obéir volontiers à tout gouvernement où elle pourrait espérer ces biens qu'elle avait perdus. Le Directoire ne voulait pas les lui rendre ; il ne comprenait pas qu'il n'aurait aucune chance de durée tant qu'il n'écouterait point ce vœu public. C'était là ce qui le menaçait et non pas le royalisme. Les égaux conspiraient pour achever le bouleversement social et la nation applaudissait à la ruine de leurs desseins, à la punition de leurs affreux complots, tandis que Babeuf se flattait d'être divinisé par la voix du peuple.

Il ne trouva ni un appui ni une consolation dans l'opinion publique. Il a fallu un demi-siècle pour que le souvenir d'exécration s'étant effacé, les mêmes passions, les mêmes hypocrisies, les mêmes chimères aient reparu pour concevoir et tenter les mêmes crimes.

Les Montagnards du conseil des Cinq-Cents ne pouvaient se porter pour défenseurs de Babeuf et du comité des égaux ; mais il leur importait de ne point voir leurs amis et collègues de la Convention enveloppés dans la poursuite du complot. Le Directoire était de cet avis, mais sans pouvoir le manifester. La complicité évidente de Drouet laissait peu de moyens de ne le point comprendre dans la procédure. Le conseil des Cinq Cents s'attacha à ne laisser paraître ni passion ni précipitation ; toutes les formalités, tous les délais furent scrupuleusement observés. La dénonciation du Directoire donna lieu au rapport d'une commission ; puis les pièces transmises par le ministre de la police furent lues en comité secret, et la dénonciation fut admise à une majorité de 353 voix contre 33.

Il fut entendu dans sa défense en séance secrète le 20 juin, et une majorité de 321 voix contre 72 déclara qu'il y avait lieu à examen.

Aux termes de la Constitution, la mise en accusation devant la haute cour nationale devait être prononcée par le conseil des Anciens. La résolution des Cinq-Cents lui fut transmise, et après avoir entendu le prévenu il déclara, le 8 juillet, à la majorité de 141 voix contre 58, qu'il y avait lieu à accusation.

La Constitution avait, à l'exemple de l'Assemblée constituante, réglé que les crimes contre la sûreté de l'État, poursuivis en vertu' d'une accusation portée par le Corps législatif contre un représentant, seraient jugés devant une haute cour nationale et en avait indiqué la composition ; mais il restait à déterminer les détails d'exécution et les formes de la procédure. La présence de Drouet dans la conspiration de Babeuf rendait cette loi urgente ; elle fut discutée sans esprit de parti et avec l'intention de donner aux accusés toutes les garanties d'une bonne justice ; de là résulta un long délai avant que le procès pût commencer. La loi ne fut votée que le 7 août. Le lendemain un acte du Corps législatif convoqua la haute cour dans la ville de Vendôme.

Une formalité devait encore être accomplie ; c'était au conseil des Cinq-Cents qu'appartenait l'office de rédiger l'acte d'accusation ; il fut délibéré le 15 août, trois mois après la découverte du complot.

Le 18 août, un message du Directoire annonça au conseil que Drouet s'était sauvé de la prison de l'Abbaye.

Ainsi le gouvernement se conformait, non pas dans son langage, mais dans sa conduite, aux conseils de Babeuf. Il ménageait avec indulgence tout ce qui appartenait à l'ancien parti révolutionnaire ; il y voyait son appui nécessaire et n'avait nulle rancune contre d'anciens amis. Il leur pardonnait d'avoir été mécontents, et se gardait de laisser ses véritables adversaires, les modérés, prendre avantage des rigueurs exercées contre les conspirateurs et les perturbateurs de la paix publique.

 

Toutefois les recherches actives que la police, sincèrement exercée par le ministre de ce département, étendit sur tous les hommes qui lui parurent suspects, offensèrent les représentants révolutionnaires. Par un singulier abus de pouvoir, le bureau central, qui avait des attributions pareilles à la préfecture de police, lança des mandats d'arrêt contre quatre députés. Le conseil des Cinq-Cents s'en émut avec d'autant plus de raison que cette illégalité portait sur tel représentant qui aurait dû être à l'abri des soupçons : tant le zèle de la police avait manqué de discernement.

Ce fut une occasion à Tallien de reparaître à la tribune[18]. On ne l'y avait point vu depuis longtemps, et il pouvait craindre d'être écouté avec une défaveur dont il avait eu plus d'une preuve. Il monta lentement les marches de la tribune et semblait triste ou intimidé. On ne retrouvait point sa physionomie vive et présomptueuse, non plus que son élégance accoutumée.

— « Mon cœur, depuis trois mois, est rempli d'amertume, dit-il ; depuis trois mois je vois la réaction qui s'avance. »

Un cri d'indignation retentit sur tous les bancs de la salle. Thibaudeau, Pontécoulant, ainsi que les députés du nouveau tiers, s'étaient levés et demandaient la parole.

L'orateur se troubla ; il pâlit, et reprit d'une voix d'abord altérée, qui s'anima par degrés : — « Oui, j'avertirai toujours le Conseil des dangers de la patrie ; j'aurai toujours le courage que j'ai su montrer dans des circonstances non moins périlleuses ; j'osai attaquer des tyrans devant qui ceux qui parlent aujourd'hui tremblaient et se taisaient. L'esprit public s'affaiblit ; la représentation nationale est menacée ; la liberté est en péril. J'ai demandé qu'on punît ceux qui ont voulu détruire la constitution ; mais ne puis-je pas aussi conjurer le gouvernement de rallier à lui tous ceux qui ont un intérêt commun, qui ont traversé ensemble les périls de la Révolution et bravé les fureurs de l'aristocratie et du royalisme ? Est-ce pour cela que des collègues dont j'ai toujours partagé les principes viennent me traiter de conspirateur ? Dire mon opinion, est-ce conspirer ? Eh bien, je leur cède la place ; qu'ils montent à la tribune pour verser sur moi leurs injures. » — De bruyants murmures l'interrompaient sans cesse. — « Oui, je pense que si on suit tous les fils de l'attentat commis aujourd'hui sur nos collègues par une police, reste impur des agents de Sartine, de Lafayette et du comité de salut public sous Robespierre, on découvrira une conspiration royaliste et contre-révolutionnaire, non moins dangereuse que celle à laquelle nous avons échappé. »

Un député modéré, Dumolard, avait proposé qu'un message fût adressé au Directoire pour lui demander que de pareilles mesures devinssent désormais impossibles, et qu'une punition fût infligée aux agents qui s'en étaient rendus coupables.

— « Cette proposition est sage, dit Thibaudeau ; il fallait l'adopter sans discussion, sans se livrer à de vaines et dangereuses déclamations. On a parlé de réaction : oui, il se prépare une réaction, mais qui la prépare ? Il est temps que le peuple en connaisse les véritables auteurs. Ceux qui se cachent, ce sont les scélérats qui ont souillé la Révolution, qui l'ont constamment ensanglantée ; ceux qui ont massacré au 2 septembre. — Oui, cria-t-on en applaudissant à ce trait lancé sur Tallien, — ceux qui ont assassiné la Convention au 31 mai, et qui ont immolé une partie de la France sur les échafauds. Ne vient-on pas de découvrir leurs projets ? d'arrêter quelques-uns de leurs chefs ? On voudrait sauver ces grands coupables ; c'est pour cela qu'on veut vous effrayer par des vociférations.

« La faction qui a voulu s'emparer de la victoire du 13 vendémiaire remportée sur le royalisme, lorsqu'elle a vu ses intrigues déjouées, a investi le Directoire. Elle a surpris sa confiance ; elle a fait annuler les choix du peuple ; elle a envahi toutes les places, et non contente de ce succès, elle a voulu poignarder les honnêtes gens ; elle a préparé le pillage et le meurtre.

« Le Directoire l'a arrêtée ; mais si elle eût réussi, toute la France se serait levée contre elle ; nos départements se seraient armés. Ne vaut-il pas mieux périr en défendant les lois et la liberté que de tendre lâchement le cou à ses bourreaux ? J'en jure par la patrie, les Français ne courberont plus la tête sous les tyrans ; le sang humain ne coulera plus à flots sous le couteau de l'infâme Terreur. »

De pareilles discussions témoignaient combien Tallien et les Montagnards avaient raison de craindre le mouvement de l'esprit public, qu'ils appelaient une nouvelle réaction. Les excès de Babeuf, si longtemps tolérés ; les emplois publics conférés en monopole aux Jacobins ; le désir manifeste de procurer l'impunité à une partie des conspirateurs ; l'aggravation des lois de proscription ; en un mot, toute la politique directoriale devenait de jour en jour plus odieuse. Cette vivacité de l'opinion n'était pas encore menaçante ; le bon ordre n'était pas en péril, comme pendant la réaction qui avait suivi le 9 thermidor ; mais les honnêtes gens, s'aidant de la liberté constitutionnelle, espéraient de plus en plus qu'ils s'affranchiraient de l'aristocratie révolutionnaire.

Le conseil des Cinq-Cents donna suite à ses griefs contre la police. Un message du Directoire, des rapports du ministre et du bureau central, donnèrent des explications. Le tribunal de cassation annula les mandats, et déclara qu'il y avait forfaiture. Le bureau central fut mandé et interrogé par le conseil des Cinq-Cents ; on constata qu'un ordre général avait été donné contre les Conventionnels non réélus, et que les employés subalternes, trompés par une liste inexacte, avaient dirigé des mandats contre quatre membres de la Convention qui siégeaient en vertu d'une élection nouvelle.

La représentation nationale se trouva ainsi rassurée contre l'arbitraire des commissaires de police ; plus tard elle devait succomber avec impuissance devant des mandats lancés de plus haut.

 

La conspiration de Babeuf, et plus encore la complicité des Montagnards, avait changé l'aspect du conseil des Cinq-Cents. En même temps la politique du gouvernement dut nécessairement être modifiée, sinon dans l'intention, du moins dans la pratique. Les mesures prises contre les émigrés et les prêtres devinrent moins rigoureuses. Le parti modéré acquérait plus d'influence ; les élections qui, chaque mois, renouvelaient le bureau, appelaient à la présidence de Fermon, Pelet de la Lozère, Boissy d'Anglas. Les députés que la loi du 3 brumaire avait exclus comme prévenus d'émigration, étaient rayés de la liste et revenaient prendre leur place dans le Corps législatif. A la vérité, c'était à juste titre qu'ils avaient obtenu cette radiation ; aucun n'était réellement sorti de France. M. de Vaublanc, qui avait été condamné à mort par contumace après le 13 vendémiaire, réclamait contre une poursuite et un jugement qu'interdisait la constitution, puisqu'il était revêtu du caractère de représentant du peuple au moment où on le traduisait en justice. Sa plainte était accueillie, et un acte du Corps législatif annulait la procédure comme inconstitutionnelle. Le moment était donc favorable aux condamnés par contumace du 13 vendémiaire. Le jugement rendu contre eux ne les inquiétait pas ; on ne songeait point à le mettre en exécution ; mais le Directoire pouvait changer de disposition et ne plus fermer les yeux sur ces anciennes sentences. Les contumaces se présentèrent devant les tribunaux, et le procès fut régulièrement instruit. L'affluence des spectateurs se pressait dans la salle, et lorsque le jury déclara : « Il n'est pas constant qu'il y ait eu de conspiration en vendémiaire, » les applaudissements furent unanimes et bruyants.

 

Ainsi la paix publique était préservée à Paris ; le Directoire et le Corps législatif semblaient, en ce moment, d'accord pour marcher dans des voies de sagesse et de modération ; la guerre civile était domptée ; les armées françaises s'avançaient de victoire en victoire sur le territoire ennemi ; le calme régnait dans presque tous les départements. Marseille et la malheureuse Provence continuaient cependant à être le théâtre d'une guerre de massacres et de vengeances. A la réaction et aux horreurs du fort Saint-Jean avait succédé, sous les auspices de Fréron, un déchaînement de la faction jacobine dont les chefs se sentirent d'abord protégés par le Directoire. Fréron avait été rappelé ; la force militaire était parvenue à rétablir l'ordre public toujours menacé, lorsque dans les derniers jours de juillet le sang recommença à couler.

Le Directoire avait été autorisé à nommer les administrateurs municipaux que les assemblées primaires n'avaient pas élus, à l'époque de vendémiaire ; mais ces nominations étaient seulement provisoires, et le moment était arrivé où les assemblées primaires devaient être réunies pour procéder aux élections.

En général elles furent faites tranquillement, et même avec une négligence insouciante trop habituelle aux bons citoyens lorsqu'ils ne sont pas excités par l'esprit de parti ou par la crainte de quelque danger. Cette incurie fut même remarquée à Paris, où les choix du Directoire furent presque tous maintenus ; il est vrai que plusieurs municipalités jacobines venaient d'être destituées et remplacées.

Il en fut autrement à Marseille. A la séance du 28 juillet, le conseil des Cinq-Cents reçut une pétition d'un grand nombre d'habitants de cette ville. « Le sang vient encore de couler ; il a coulé sous les poignards des amnistiés, des horribles partisans de l'anarchie, aux cris de vive la Montagne ! C'est dans les assemblées primaires que se sont commis ces massacres. Ce sont les restes des malheureuses familles tombées sous la hache de la Terreur qu'on égorge. Ce sont des citoyens exerçant paisiblement leurs droits qu'on disperse par la violence. Le drapeau des Terroristes est levé contre la constitution. »

M. Siméon appuya cette pétition et rendit compte des procès-verbaux qui en attestaient la véracité. Ces violences avaient été préméditées et même annoncées. Le parti anarchiste avait voulu à toute force maintenir les municipaux que le Directoire avait nommés. Marseille était divisée en vingt-quatre sections ; quinze avaient été le théâtre des plus graves désordres. Les boîtes du scrutin avaient été brisées ; la majorité des électeurs chassée ; des hommes armés de bâtons, de couteaux, de stylets, étaient entrés dans les salles. Granet, Conventionnel non réélu, assistait à ces scènes tumultueuses dans une section où il n'avait pas le droit de siéger ; une bande d'assassins parcourait les rues en passant d'une section à l'autre, criant : « Mort aux aristocrates et aux ennemis de la Révolution ! » Un citoyen nommé Fabrici avait été assassiné dans un café ; un autre tué dans la salle même de la section. Il y avait eu en totalité huit citoyens massacrés.

L'orateur demandait que des élections accomplies de cette sorte fussent annulées. Ainsi les municipaux nommés par le Directoire allaient provisoirement rester en fonctions : — « Mais nous devons espérer, disait M. Siméon, que le Directoire, qui n'a pas voulu céder aux instances des députés de Marseille, ni même aux propositions de commissaires envoyés par lui, ne résistera point à l'évidence des faits, et ne maintiendra pas ses premiers choix. »

L'orateur demandait surtout qu'un message fût adressé au gouvernement pour lui demander quelles mesures avaient été prises pour que les crimes commis à Marseille fussent punis.

Aucune voix ne pouvait s'élever pour prendre la défense des Montagnards de Marseille, mais comme l'habitude était prise de ne jamais sévir contre ce parti sans porter en même temps un coup au parti qu'on appelait royaliste, il fut proposé que le message demandât aussi des explications sur ce qui s'était passé dans les élections municipales de Lyon.

Les crimes de la compagnie de Jésus avaient laissé un profond ressentiment ; toutefois la population de Lyon passait, depuis le siège, pour royaliste ; de sorte qu'il était souvent parlé de cette ville dans les débats législatifs : une question entre autres occupait le conseil des Cinq-Cents depuis près de trois mois. L'amnistie du 4 brumaire ne s'appliquait point aux crimes commis à Lyon pendant la réaction thermidorienne ; il y avait à cet égard une exception formelle ; et la Convention avait renvoyé la poursuite de ces crimes aux tribunaux du département de l'Isère. Cette disposition du décret se trouvait contraire à la constitution, qui prescrivait, ainsi que la justice et la raison, que le renvoi d'une procédure enlevée, pour cause de suspicion légitime, aux juges du ressort pour être transportée à un autre tribunal, ne pourrait être prononcé que par le tribunal de cassation. Attribuer ce droit au gouvernement, c'eût été lui donner la possibilité de choisir les juges des accusés.

Le tribunal de Grenoble se trouva donc incompétent ; il remarqua en outre que le renvoi d'une procédure devait être spécial et porter sur un fait déterminé ; tandis que le décret ne s'appliquait à aucun acte désigné, ni à aucun individu dénommé. Le Directoire apprécia la force de ces objections, et ordonna au commissaire du gouvernement près le tribunal de cassation de requérir le renvoi au tribunal de Grenoble. Mais la difficulté relative à la désignation vague et générale des poursuites subsistait encore. Le tribunal de cassation présenta ses doutes au conseil des Cinq-Cents, que le tribunal de Grenoble avait déjà saisi de cette question.

Elle fut longuement et à plusieurs reprises discutée au conseil des Cinq-Cents avec la chaleur de l'esprit de parti, et fut enfin résolue comme le Directoire le souhaitait.

Quant aux élections municipales de Lyon, aucune information, aucune pièce ne donnait à penser qu'elles n'eussent pas été régulières et paisibles ; le Conseil ne les comprit pas dans le message relatif aux sanglantes émeutes du parti jacobin de Marseille.

Le Directoire répondit en affirmant que les mesures ordonnées par lui avaient rétabli l'ordre dans cette ville. Il envoyait en même temps des rapports et des informations. Une commission fut nommée pour faire un rapport. Après avoir examiné les pièces, elle choisit Thibaudeau pour rapporteur. Il rendit compte des lettres adressées au Directoire et aux ministres par leurs agents à Marseille. Leur mauvaise foi, leurs soins pour atténuer les faits et justifier les coupables, l'insinuation mensongère et invraisemblable qui essayait de mêler dans ces crimes les royalistes et les émigrés, indignèrent le conseil des Cinq-Cents ainsi que la commission.

De nouveaux rapports annonçaient que deux jours après des troubles encore plus graves avaient éclaté à Aix, et que de plus nombreux assassinats avaient été commis. Un commissaire du gouvernement près l'administration départementale était une des victimes. Les informations données par les agents de la police municipale étaient de même entachés d'une partialité passionnée et du désir d'excuser les crimes d'une faction à laquelle le Directoire ou, pour parler plus exactement, la domination de Barras avait livré la Provence.

Le rapporteur s'exprimait sévèrement à cet égard : — « Comment le gouvernement peut-il espérer de connaître la vérité lorsqu'à Aix, comme dans tout le département des Bouches-du-Rhône, le pouvoir est confié aux hommes qui, sous le règne de la Terreur, en firent le plus cruel abus ? Comment la paix pourrait-elle régner dans des contrées où les victimes sont sous l'autorité de leurs bourreaux ; où la plupart des magistrats n'ont point la confiance publique ; où la loi devient odieuse par celui qui en est l'organe ? Malheur à ceux qui, mettant leur volonté à la place de l'opinion publique, leur amour-propre à la place de l'intérêt du peuple, compromettent par une funeste obstination le sort de plusieurs milliers de citoyens. Le sang de toutes les victimes retombera tôt ou tard sur leur tête. »

Après cette dure et juste leçon donnée au Directoire, le conseil des Cinq-Cents n'avait plus qu'à approuver le projet de décret qui annulait les élections de Marseille et chargeait le Directoire de pourvoir provisoirement au remplacement des administrateurs élus par la sédition et parmi les assassins. Ces administrateurs étaient ceux qui avaient provoqué de féroces désordres afin de se maintenir dans le pouvoir que le gouvernement leur avait confié.

Le Directoire fut tellement contraint à changer la marche qu'il avait suivie jusqu'alors dans l'administration des départements du midi qu'il confia le commandement de la division militaire de Marseille au général Willot, que le général Hoche avait éloigné de l'armée de l'ouest comme favorable aux royalistes.

La session non interrompue du Corps législatif, cette permanence par laquelle la constitution semblait lui avoir attribué une souveraineté qui n'admettait aucune suspension, mêlait ainsi de plus en plus les délibérations des conseils à l'action du pouvoir exécutif. A l'influence indirecte de la législature, à la responsabilité de ministres aidés et soutenus par la confiance du pouvoir délibérant, la constitution avait substitué un contrôle toujours exercé par voie de blâme et des discussions où les agents du gouvernement ne pouvaient prendre aucune part ; de sorte que le Directoire, retranché dans ses attributions constitutionnelles, inamovible puisqu'en réalité il ne pouvait être accusé sans que ce fût une révolution, était, vis-à-vis des conseils législatifs et de l'opinion publique, responsable de l'ensemble et du détail de l'administration, sans qu'il y eût un moyen de vaincre ses volontés, ni de changer les opinions qui déterminaient sa conduite.

Jusqu'alors il n'avait pas eu à se plaindre de cette situation ; soutenu au conseil des Cinq-Cents par les Conventionnels, faisant cause commune avec eux, il pouvait craindre leurs exigences, mais non point leur mauvais vouloir. Le parti modéré, conforme aux sentiments du public, ne demandait encore que le bon ordre et le repos. S'il attaquait la législation révolutionnaire, c'était au nom de la justice et de l'expérience et non point par le désir de renverser, ni même d'entraver le gouvernement.

 

Le grand embarras de l'administration résultait toujours de l'état des finances. Sur ce point nulle contrariété ne provenait du fait de la législature. Ainsi que le gouvernement, elle cherchait ou essayait à guérir ou à pallier un mal sans remède. Le pays était ruiné, le crédit public ne pouvait naître ; les mandats avaient le même sort que les assignats. Cette création d'un nouveau papier-monnaie, sans préserver de la banqueroute, empêchait le numéraire de reparaître. Une ressource imprévue était venue à l'aide du trésor si souvent vide : les contributions de guerre exigées par le vainqueur d'Italie payaient les dépenses de son armée, venaient même suppléer aux besoins des autres armées ou apporter un à-compte passager aux dépenses publiques. C'est ainsi qu'on s'accoutumait à regarder la guerre et les invasions comme un subside indispensable. C'était le seul système de finance que comprît le directeur Rewbell[19].

Outre les lois d'impôt, les divers modes de vente ou de payement des domaines nationaux et les variations du tarif des assignats ou des mandats ; outre la confirmation ou l'aggravation du code de proscription et de confiscation contre les émigrés et les prêtres, les Conseils s'occupaient aussi de certains chapitres de la législation civile ou criminelle. Toutes les lois rendues depuis 1789, et surtout les œuvres législatives de la Convention, avaient été délibérées précipitamment, sans prendre en considération l'expérience, les habitudes et les raisons d'être de la législation du passé. Il y avait donc beaucoup à corriger et un grand nombre de lacunes à combler. Ce travail devait être encore incomplet ; il était entrepris sans ensemble, et quoique des jurisconsultes éminents, Tronchet, Portalis, Treilhard, d'autres encore, y prissent la plus grande part, cette œuvre ne pouvait être accomplie à une telle époque, où l'esprit révolutionnaire était encore en grande puissance et avait érigé tant de fausses pensées en axiomes.

 

On vit reparaître encore la question où cette influence s'obstinait le plus : les droits des enfants illégitimes à la succession de leurs parents. La consistance et la perpétuité de la famille étaient antipathiques aux hommes qui, voulant une société nouvelle, y voyaient un élément constitutif de la société ancienne. Les lois de la Convention avaient été abrogées par elle-même, un peu avant le 13 vendémiaire ; c'est-à-dire que leur rétroactivité jusqu'au 14 juillet avait été abolie. Aussitôt après la défaite des sections, le parti révolutionnaire s'était hâté d'annuler cette amélioration récente. Il résultait de cette série de lois contradictoires une incertitude et une confusion qui tenaient les tribunaux dans l'embarras. Des pétitions saisirent le conseil des Cinq-Cents de cette difficulté. Un rapport lui fut présenté le 25 avril 1795.

— « Grâce aux principes d'humanité qui ont repris leur empire indestructible, les enfants nés hors du mariage ne sont plus repoussés par la société sans biens et sans existence légale ; ils n'ont plus de tache originelle ; vous leur avez assuré un droit de famille et un droit de cité. Les infortunés n'avaient pas demandé à naître. Il fallait bien qu'il fût permis à une mère de leur sourire, à un père d'avouer le tendre gage de ses plus douces illusions. Des lois leur ont assuré un droit de succession à leurs pères et mères. Cette base est immuable ; ils en jouissent aujourd'hui ; ils en jouiront toujours, j'en atteste votre justice et votre humanité : vous ne révoquerez jamais ces lois. »

Mais on n'insistait plus sur l'effet rétroactif. Ainsi le rapporteur posait seulement les questions suivantes :

— « Les enfants naturels, qui ont profité de la loi où était admis l'effet rétroactif, conserveront-ils l'héritage dont ils ont été mis en possession conformément à cette loi ?

— « Les enfants naturels seront-ils admis à faire preuve de leur filiation dans la forme établie par cette même loi ? »

Du reste la commission proposait qu'à l'avenir il n'y eût d'autre preuve de filiation que la reconnaissance officielle du père ou de la mère, devant un officier public chargé de recueillir les preuves et témoignages.

Le projet était destiné à résoudre seulement des questions provisoires et laissait subsister les dispositions favorables aux enfants illégitimes qu'avait réglées la première loi de la Convention. Le droit d'avoir dans la succession une portion égale au tiers de la part d'un enfant légitime n'était pas attaqué.

Toutefois la discussion fut longue et le projet fut plusieurs fois modifié. C'était une occasion de lieux communs et de déclamations « sur les victimes innocentes de la religion et de la féodalité, condamnées pendant tant de siècles à gémir de la vie sous une législation barbare. » On répéta ce qui avait été si souvent dit à la Convention : - « Il est des lois qui doivent avoir un effet rétroactif. »

— « On pourrait se dispenser, répondait Dumolard, d'invoquer mal à propos les principes de l'égalité, et d'appuyer une mauvaise cause sur des raisonnements subversifs de l'ordre social et qui serviraient de préface à une loi agraire. Lorsque vous discuterez le Code civil, vous écouterez sans doute la voix de l'humanité en faveur des enfants naturels, mais vous n'irez pas briser le premier lien de la société humaine, convertir votre patrie en un vaste théâtre de prostitution. Est-ce bien en France, au sein même du Sénat, qu'on devait entendre des républicains proclamer l'inutilité du mariage et corrompre les mœurs jusque dans leur source ? »

Le conseil des Cinq-Cents finit par adopter la complète abolition des effets rétroactifs qu'avaient pu avoir les lois de la Convention ; elle considéra que cette loi était frappée de nullité en tout ce qui touchait la rétroactivité. Le principe des droits reconnus aux enfants naturels restait à discuter lorsqu'on s'occuperait du Code civil.

La discussion fut moins animée au conseil des Anciens, et le projet fut adopté : c'était une question si complexe ; elle avait répandu le trouble dans un si grand nombre de familles, qu'elle se reproduisit l'année d'après.

 

 

 



[1] 22 novembre.

[2] 8 mars 1796.

[3] Le Rédacteur, février 1796.

[4] Mémoires du maréchal de Saint-Cyr, de Montgaillard, de Fauche Borel, du comte de Lavalette ; récit du comte d'Entraigues. — Papiers saisis dans le fourgon de Klinglin.

[5] 1er septembre 1795.

[6] Manuscrit de l'an III, par M. Fain.

[7] Mémoires de Napoléon dictés à Sainte-Hélène.

[8] Mémoires du comte de Lavalette.

[9] Mémoires de Carnot. — Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[10] Lettre au roi Joseph, 22 septembre 1808.

[11] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[12] 28 avril 1796.

[13] Mémoires de Carnot.

[14] 14 mai 1796.

[15] Lettre du général Laharpe, 20 avril 1796.

[16] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[17] Histoire de la conspiration de Babeuf, par Buonarotti.

[18] Séance du 9 juin 1795.

[19] Mémoires de Carnot.