Retraite des armées
françaises. — Armistice. — Politique des puissances coalisées. — Situation du
cabinet de Vienne. — Propositions de l'Angleterre. — Le Directoire refuse de
traiter. — Destitution de Pichegru. — Le général Bonaparte commande l'armée
d'Italie. — Première campagne d'Italie. — Armistice avec l'armée sarde. —
Bataille de Lodi. — Entrée à Milan. — Instructions envoyées par le
Directoire. — Réponse du général Bonaparte. — Armistice accordé à Parme. —
Administration de l'armée. — Révolte de Pavie. — Fin de l'armistice sur le
Rhin. — État intérieur de la République. — Loi contre la provocation. — Loi
contre les prêtres. — Conspiration de Babeuf. — Manifeste des égaux. —
Découverte de la conspiration. — Arrestation des conspirateurs. — Lettre de Babeuf
au Directoire. — Arrestation de plusieurs représentants. — Progrès de
l'esprit de modération. — Troubles à Marseille. — État des finances. —
Discussion sur les droits des enfants illégitimes.
Au
moment où le Directoire installait son gouvernement, les premières nouvelles
qu'il avait reçues du théâtre de la guerre n'étaient pas d'un heureux présage
pour les armes françaises. Le
général Pichegru, après avoir été contraint d'abandonner les lignes du siège
de Mayence, avait replié son armée vers Manheim et pris position sur la
rivière de Pfrim. Il n'avait point de forces suffisantes pour résister aux
armées de Clairfayt et de Wurmser, si elles faisaient leur jonction, et si
l'armée de Sambre-et-Meuse que commandait Jourdan n'opérait point de concert
avec lui ; d'ailleurs le découragement qui suit une défaite avait diminué
l'énergie des soldats et des officiers. Lui-même paraissait triste et abattu
: la trahison qu'il couvait en son âme, les revers qui lui avaient ôté la
confiance des troupes, et par conséquent l'autorité morale si nécessaire au
chef d'une armée, le rendaient hésitant et timide dans ses combinaisons. JI
avait espéré que l'armée de Jourdan viendrait à son aide ; elle ne se
rapprocha point de lui, et, le 10 novembre 1795, il fut tourné par sa gauche
qui n'était point en force pour défendre ses positions. Après quelques
combats partiels, Pichegru ordonna un mouvement de retraite qui laissait à
découvert Manheim dont la défense avait une grande importance. La place était
mal approvisionnée et la garnison peu nombreuse ; elle fut rendue aux
Autrichiens sans même avoir été assiégée. Une première sommation suivie d'un
essai de bombardement suffit pour décider le général qui y commandait à
capituler[1]. Il fut soupçonné de trahison. Pichegru
chercha à se mettre en communication avec l'armée de Jourdan qui était en
mouvement pour se rapprocher de lui, trop tard pour sauver Manheim. Quelques
affaires heureuses et honorables pour les divisions qui y prirent part ne
rétablirent pas la situation des armées françaises ; elles ne pouvaient pas
espérer de forcer les Autrichiens à abandonner la rive gauche du Rhin et à
repasser le fleuve. Elles étaient encore sur la défensive, lorsqu'on apprit
soudainement que le général Clairfayt avait proposé un armistice aux généraux
français. Jourdan l'avait accepté ; Pichegru, qui d'abord ne s'était pas cru
autorisé à répondre, accéda à cette convention. Ce
changement de scène causa un étonnement général en Europe. — « Quoi !
disait-on, c'est au moment où les armées françaises, contraintes à repasser
le Rhin, ne peuvent plus se maintenir sur la rive gauche et se replient
jusqu'aux anciennes limites de la France ; lorsqu'elles sont dans le dénuement
; lorsque le désordre de l'administration et la pénurie des finances rendent
impossible toute grande opération militaire ; c'est lorsqu'un gouvernement
nouveau et mal établi est en butte aux attaques et aux complots de toutes les
factions que le général victorieux de l'armée autrichienne s'arrête dans sa
marche et demande un armistice ! » L'explication
de cet événement imprévu devait être demandée aux circonstances non pas de la
guerre, mais de la politique. Rewbell,
au nom du comité de salut public, était venu à Bâle au mois d'août pour
rompre les négociations conduites par M. Barthélemy et le baron de Hardenberg
; toute espérance de pacification s'était dès lors évanouie ; puis les armées
françaises avaient renouvelé la guerre et passé le Rhin. Leurs premiers
succès avaient bientôt après été suivis de tristes revers ; l'Allemagne
préservée de l'invasion qui la menaçait, l'Autriche, l'Angleterre et la
Russie négociaient un traité secret d'alliance défensive et offensive. Les
communs efforts de ces trois puissances n'avaient point réussi à détourner la
Prusse du système de neutralité qu'elle avait adopté. Le cabinet de Berlin,
dirigé par M. de Haugwitz, continuait à entretenir de bons rapports avec le
gouvernement de la République française, et à rester en méfiance malveillante
avec l'Autriche. Tandis
que M. Pitt et ses collègues travaillaient activement à raviver la guerre
contre la France et à former une nouvelle coalition, ils se trouvèrent
contrariés et arrêtés par une vive manifestation de l'opinion publique de
l'Angleterre. Les victoires des armées françaises, la paix conclue avec la
Prusse, l'Espagne et la Hesse, le désastre de Quiberon, la pensée que la
France délivrée du régime de la Terreur se donnait une constitution et allait
avoir un gouvernement régulier, avaient donné l'espoir d'une paix qui
épargnerait à l'Angleterre les sacrifices et le malaise que lui imposait une
guerre poursuivie avec obstination au détriment des intérêts nationaux. Cette
opinion, professée par les chefs d'une opposition peu nombreuse dans le
parlement, s'était répandue dans les classes moyennes. Le conseil général de
la cité de Londres avait voté une adresse au parlement pour demander la paix,
et cet exemple avait été suivi par plusieurs autres villes. La multitude
populaire s'était passionnément animée contre un ministère qui se refusait à
mettre un terme aux calamités de la guerre ; les réunions, où se pressaient
par milliers les classes inférieures, applaudissaient aux harangues les plus
séditieuses. Les ministres furent avertis qu'au jour où le roi se rendrait au
parlement pour ouvrir la session, de graves désordres seraient à craindre. L'esprit
traditionnel du gouvernement anglais et de l'aristocratie d'où il émane, n'a
point pour habitude de regarder les passions d'une multitude ignorante,
mobile et sans prévoyance, comme la raison suprême, et n'obéit point à ses
injonctions comme à une volonté souveraine ; mais il ne lui oppose pas une
obstination aveugle, et sait, au besoin, ménager des concessions mesurées. Le
discours de la couronne, qui était connu d'avance, disait « que les
revers éprouvés en Allemagne par les armées françaises, et les embarras
intérieurs du gouvernement nouvellement institué, donnaient lieu d'espérer
que des propositions de paix justes et modérées pourraient être écoutées. » Cette
raisonnable condescendance ne calma point les esprits : lorsque le roi
traversa la ville pour se rendre au parlement, sa voiture fut entourée d'une
foule de gens de toutes conditions qui demandaient à grands cris le renvoi de
M. Pitt et la paix. Le tumulte était prodigieux. Les sifflets, les hurlements
se mêlaient aux cris : — « Du pain ! la paix ! à bas Georges ! » — On
entendit : — « point de roi ! » — des pierres furent jetées dans le carrosse
royal ; une des glaces fut brisée par une balle partie d'un fusil à vent. Le
retour au palais de Saint-James ne fut pas moins tumultueux ; le roi y fut
encore insulté, et courut encore de graves dangers. Les
adresses des deux chambres en réponse au discours de la couronne n'en furent
pas moins votées à une grande majorité, sans que l'opposition réussît à y
introduire un amendement. Elles exprimaient la reconnaissance du parlement
pour la politique suivie par le gouvernement du roi. Deux bills proposés par
le ministère, l'un pour prévenir les assemblées séditieuses, l'autre pour la
sûreté du roi et la conservation de la personne et du gouvernement de Sa
Majesté contre les complots et les attentats séditieux, furent vivement
combattus comme contraires au bill des droits, mais obtinrent aussi une
majorité plus nombreuse que dans les questions où l'opposition élevait
parfois un débat : tant est sincère, dans l'opinion anglaise, le respect pour
la personne royale, pour l'ordre établi et pour la vraie liberté. A ce
moment l'empereur d'Allemagne se trouvait avec la diète de l'empire dans des
rapports assez semblables à ceux du gouvernement anglais avec le parlement.
Les États de l'Empire avaient manifesté un vif désir de la paix et semblaient
même disposés à traiter séparément avec la France par la médiation de la
Prusse, comme avait fait le landgrave de Hesse. Les victoires de Clairfayt
avaient ensuite rassuré les esprits. L'Empereur ratifia un avis de la diète
qui déclarait qu'elle ne pouvait entendre qu'à une paix juste, équitable,
fondée sur l'intégrité et l'indivisibilité de l'empire, et sur le maintien de
sa forme constitutionnelle. L'Empereur ajoutait que des ouvertures pacifiques
avaient été faites au gouvernement français et qu'elles n'avaient pas été
accueillies. — « Ainsi était prouvé, disait l'Empereur, que la France n'avait
pas eu d'autre vue que de retarder la pacification jusqu'au moment où elle
pourrait imposer à l'empire germanique des conditions dures et honteuses. Les
armées impériales, sous les ordres du comte de Clairfayt, ont par leurs
victoires fait échouer ces projets et les espérances de l'ennemi ; ainsi ce
serait les armes à la main qu'on pourrait arriver à conclure une paix juste
et honorable. » L'armistice
proposé par le général autrichien et accepté par les généraux français ne
paraissait point d'accord avec un langage si ferme ; mais il fut conclu au
moment où M. Pitt, pour satisfaire à la promesse du discours de la couronne,
avait envoyé, en mission secrète, M. Jackson à Vienne pour concerter les
moyens de mettre à l'épreuve la volonté du gouvernement français, et de
constater que si une pacification générale ne pouvait être conclue, c'était à
cause de ses exigences démesurées. Par des communications inofficielles, le
Directoire apprit que l'Autriche poserait comme conditions préliminaires que
l'Empire, l'Angleterre et le royaume de Sardaigne seraient compris dans la
paix ; que les provinces belgiques seraient restituées à l'Autriche, et que le
gouvernement français n'interviendrait plus dans les affaires intérieures des
Provinces-Unies. En même
temps, M. Wickham, ministre d'Angleterre en Suisse, posait[2] à M. Barthélemy les trois
questions suivantes : « Y
a-t-il en France des dispositions à ouvrir une négociation avec Sa Majesté et
ses alliés pour le rétablissement d'une paix générale à des conditions justes
et convenables, en envoyant pour cet effet des ministres à un congrès dont le
lieu sera ultérieurement fixé ? « Serait-on
disposé à communiquer au soussigné les bases d'une pacification telles que la
France voudrait les proposer, et telles qu'elles puissent servir de base à
une négociation sérieuse ? « Ou
bien aurait-on le désir de proposer quelque autre moyen, de parvenir à une
pacification générale ? » Le
comité de salut public avait, huit mois auparavant, repoussé la proposition
d'une paix générale, au moment où les armées françaises étaient victorieuses,
lorsqu'elles occupaient toute la rive gauche du Rhin ; il n'avait pas cru
l'Autriche assez vaincue pour subir les conditions qu'il voulait lui imposer. Depuis,
la Convention avait décrété que les Pays-Bas autrichiens étaient réunis au
territoire de la France. Le Directoire, qui n'était autre que le comité de
salut public sous une nouvelle forme, ne pouvait pas avoir une politique
différente. Il était encore l'organe et le représentant de l'orgueil et de la
présomption aveugle de l'esprit démocratique. Traiter lorsque le sort des
armes lui avait été contraire, sans faire la loi à un vaincu humilié, n'était
pas une pensée admissible. D'ailleurs
il était de toute évidence que l'intérêt de la faction révolutionnaire, qui
continuait à dominer la France et à régner sur elle, serait compromis par la
paix. Les motifs déduits de la défense du territoire, de l'honneur de la
patrie, du salut de la République, ne pourraient plus être allégués pour
perpétuer ou aggraver les mesures de rigueur, les lois d'exception, les actes
arbitraires. Les opinions modérées et libérales acquerraient une force
irrésistible ; elles détrôneraient les hommes du 21 janvier et s'empareraient
du gouvernement ; on en viendrait peut-être à la rentrée des émigrés, et même
à une restauration. Si le Directoire n'avait pas conçu de telles craintes, il
eût été averti des dangers de la paix par les vœux qu'exprimait pour l'obtenir
le parti qui travaillait à briser le joug révolutionnaire. — Aussi devait-on
voir, pendant tout le cours du gouvernement directorial, une volonté
constante de continuer la guerre et même de la renouveler lorsque des traités
l'interrompaient. Peu de
semaines après l'armistice, lorsque le Directoire ne connaissait pas encore
positivement les conditions préliminaires qu'allaient proposer l'Autriche et
l'Angleterre, on lisait dans son journal officiel[3] : — «
Cette paix établie, la seule que le peuple français puisse vouloir, nous
l'obtiendrons par le dernier effort de nos armes. Elle suivra la victoire. En
vain l'obtiendrions-nous aux conditions indiquées par la diplomatie des
journaux. Les renonciations auxquelles ils proposent de se soumettre
n'auraient d'autre résultat que notre honte, et ne donneraient pas une
garantie pour la sûreté de notre territoire. Qu'on ne se plaigne donc pas du
gouvernement en l'accusant de ne pas avoir donné plus d'activité aux
négociations. Depuis quatre ans, la nation française n'a eu guère de
relations avec les gouvernements étrangers que par ses victoires ; elle
n'entretenait presque plus d'ambassadeurs. La science diplomatique était
passée des cabinets dans les camps ; ses soldats étaient ses négociateurs.
Aujourd'hui encore, ce sont nos préparatifs de guerre qui nous serviront de
négociateurs. » Ainsi
l'Europe savait d'avance quelle réponse serait faite aux propositions de
l'Autriche et de l'Angleterre. Le 26 mars, M. Barthélemy remit à M. Wickham
une note ainsi conçue : « Le
Directoire désire ardemment procurer à la République française une paix
juste, honorable et solide. La démarche de M. Wickham aurait causé au
Directoire une satisfaction réelle, si la déclaration que fait ce ministre de
n'avoir ni ordre ni pouvoir de négocier ne donnait pas lieu de douter des
intentions pacifiques de sa cour. En effet, s'il était vrai que l'Angleterre
commençât à comprendre ses véritables intérêts ; si elle voulait de bonne foi
la paix, proposerait-elle un congrès dont le résultat nécessaire serait de
rendre toute négociation interminable ? se bornerait-elle à demander d'une
manière vague que le gouvernement français indiquât une manière quelconque de
parvenir à une pacification générale ? « Cette
démarche n'aurait-elle d'autre objet que d'obtenir pour le gouvernement
britannique l'impression favorable qui accompagne toujours les premières
ouvertures pacifiques ? N'aurait-il pas l'espérance, en faisant ces
ouvertures, qu'elles ne conduiraient à aucun résultat ? « Quoi
qu'il en soit, le Directoire, qui n'a point d'autre politique que la
franchise et la bonne foi, suivra une conduite conforme à ses principes. Il
ne craint pas de déclarer ouvertement le désir ardent qu'il éprouve de
procurer la paix à la République française et à toutes les nations. Chargé
par la constitution de l'exécution des lois, il ne peut entendre à aucune
proposition qui leur serait contraire. L'acte constitutionnel ne lui permet
de consentir à aucune aliénation du territoire de la République, tel qu'il
est constitué par les lois. Quant aux pays occupés par les armées françaises,
et qui n'ont point été réunis à la France, ils peuvent, ainsi que d'autres
intérêts politiques et commerciaux, devenir le sujet d'une négociation, qui
offrira au Directoire le moyen de prouver combien il désire arriver
promptement à une heureuse pacification. » L'armistice
proposé par le général autrichien aux généraux Jourdan et Pichegru avait été
accepté avec empressement par le Directoire, non point comme un préliminaire
à la pacification dont il ne voulait pas, mais comme une trêve qui serait
mise à profit pour rétablir l'ordre dans l'administration militaire, fournir
aux armées les vivres, les habillements et les munitions qui leur manquaient,
rétablir la discipline et ranimer l'ardeur des troupes de l'armée du Rhin
découragées par une campagne malheureuse. Un délai de deux ou trois mois
donnait le temps de tout préparer pour recommencer au printemps une guerre
énergique d'après un plan bien conçu. Si le
gouvernement, pour accomplir ce grand et courageux dessein, avait' compté sur
le général Pichegru et sur son armée, il s'était fait une malheureuse
illusion. Au lieu
de choisir pour quartiers d'hiver de bons cantonnements, où les soldats bien
logés et bien nourris pourraient se refaire des fatigues de la campagne, il
laissa presque tous les corps de son armée campés dans la boue ou sur la
neige, manquant même de paille pour se coucher. Il ne donnait aucun soin à
l'administration, laissant son armée manquer de tout. En vain Desaix et les
autres généraux qui servaient sous ses ordres lui faisaient des
représentations et lui peignaient la misère de leurs soldats, il ne les
écoutait point ou leur répondait avec mauvaise humeur. Établissant son
état-major à Haguenau, il habitait à Strasbourg. Lui, qui avait eu la
renommée d'un républicain austère, qui avait affecté des habitudes simples et
frugales, se livrait maintenant à tous les plaisirs et menait une vie de
débauche. C'était
après la conquête de la Hollande, et pendant son séjour à Amsterdam, qu'il
avait, commencé à changer de mœurs. Il avait pris goût au luxe et aux
jouissances ; dans un temps où tous les généraux vivaient de privations sans
murmurer et n'avaient d'autre ambition que de défendre la patrie ou
d'acquérir de la gloire, on ne comprenait pas comment Pichegru pouvait
suffire à tant de dépenses. Précisément à cette époque, lorsqu'il passa de
l'armée du Nord au commandement de l'armée-du Rhin, commencèrent ses
communications avec le prince de Condé et les émigrés. Peut-être n'avait-il
jamais conçu une espérance bien assurée d'entraîner l'armée à renier son
drapeau et à se déclarer contre la République ; peut-être prévoyait-il,
qu'aux conditions qu'il indiquait comme indispensables, on ne saurait point
se résoudre à accepter ses services et ses offres, mais que néanmoins on lui
saurait gré de ses bonnes intentions. Ainsi il se ménageait une chance pour
l'avenir qu'il prévoyait. Depuis qu'il avait vu de près la Convention et le
gouvernement des comités lorsqu'au 12 germinal il s'était chargé de réprimer
l'émeute des Jacobins, l'établissement de la République lui semblait
impossible. Il était disposé à accepter la mission de la renverser lorsque
l'occasion lui paraîtrait propice ; en attendant, il recevait le salaire de
ses promesses. Après
les revers qu'il avait subis, lorsqu'il avait perdu la confiance et
l'affection des soldats, il ne pouvait plus exercer sur son armée une
autorité qui avait manqué à Lafayette et à Dumouriez. Il continuait pourtant
à faire parvenir au prince de Condé et à Louis XVIII les assurances de son
dévouement. Les projets qu'il pouvait former n'étaient plus les mêmes ; ils
avaient changé avec sa position. Les agents qui servaient d'intermédiaire à
cette intrigue exagéraient sans doute les espérances qu'il leur présentait,
les moyens de succès dont il pouvait disposer, les mesures qu'il comptait
prendre ; mais évidemment il ne renonçait point au dessein de renverser le
gouvernement républicain ; en ce moment il comptait sur le mécontentement de
son armée et les souffrances des soldats pour susciter une rébellion
militaire. Le
Directoire, disait-il aux agents, n'a point la possibilité de payer les
troupes en numéraire. La solde est acquittée en assignats qui sont sans
valeur ; les magasins sont vides ; la pénurie devient de plus en plus grande.
Les soldats manquent de tout. Notre gouvernement voudra sortir de cette
position ; il fera cesser la trêve. Il faut donc que les Autrichiens se
tiennent prêts à agir, qu'ils préviennent le Directoire, rompent l'armistice
et tombent sur les armées républicaines le plus rudement possible. Lui-même,
ne pouvait pas compter sur le succès de cette indigne combinaison ; il savait
que le Directoire tarderait peu à lui ôter le commandement de l'armée.
Peut-être Carnot concevait-il quelques soupçons. Quoi qu'il en fût, le
gouvernement ne pouvait continuer sa confiance à un général qui se conduisait
ainsi. Pichegru
comprenait si bien sa position qu'il avait déjà offert trois fois sa
démission. Le Directoire croyait nécessaire de le ménager. Sa gloire lui
avait donné une popularité qui n'était pas encore diminuée. L'ambassade de
Suède lui fut offerte ; il la refusa[4]. Le général Moreau, qui était
son ami, fut choisi pour général en chef de l'armée de Rhin-et-Moselle. Il en
prit le commandement le 10 avril 1796. Ce
n'était pas vers les bords du Rhin et en Allemagne que le Directoire voulait
diriger les principales forces militaires de la France ; il plaçait son
espérance sur le théâtre d'une autre guerre. Dès le temps du comité de salut
public on avait résolu de porter les grands coups en Italie ; le plan
présenté par le général Bonaparte avait été adopté. Lorsque la paix conclue
avec l'Espagne eut rendu disponibles les troupes qui formaient l'armée des
Pyrénées-Orientales, elle fut presque entièrement dirigée aux Alpes
maritimes, et Schérer qui la commandait fut nommé général en chef de l'armée
d'Italie[5]. Elle était auparavant sous les
ordres de Kellermann et fut alors partagée en deux corps d'armée, il conserva
le commandement de l'armée des Alpes qui occupait la Savoie, tandis que
l'armée d'Italie soutenait une guerre active sur la route étroite qui suit le
rivage de la Méditerranée entre Nice et Gênes. Le
général Bonaparte, quelques jours avant le 13 vendémiaire, fit signer par le
comité de salut public les instructions à envoyer au général Schérer et aux
représentants en mission à l'armée d'Italie. Tous les détails d'exécution et
les ordres donnés aux généraux d'artillerie et aux commissaires ordonnateurs
; en un mot, le plan de campagne et les dispositions nécessaires pour le
mettre à exécution émanèrent de lui[6]. Les
Autrichiens avaient aussi renforcé leur armée : avant l'arrivée de Schérer
ils avaient réussi à repousser l'armée française et coupé ses communications
avec Gênes, d'où elle tirait toutes ses ressources, et dont le port était en
même temps bloqué par une flotte anglaise. Schérer
se détermina à risquer une bataille afin de rétablir la communication avec
Gênes et de prendre ses quartiers d'hiver en occupant de nouveau tout le
littoral. Le 21 novembre 1795 il attaqua les Autrichiens. Les divisions de
cette armée d'Italie étaient commandées par de vaillants et habiles généraux
qui commençaient dès lors à se faire un nom célèbre. Ils connaissaient bien
le terrain où ils combattaient et, dans cette guerre de montagnes où chaque
chef de corps est exposé à agir séparément, ils savaient se décider sans
attendre les ordres du général en chef ; obéissant d'ailleurs à ses
intentions et sachant le résultat qu'il voulait atteindre. On se
battit pendant trois jours[7]. L'armée française se couvrit
de gloire. Les Autrichiens perdirent la plus grande partie de leur
artillerie, des magasins, des bagages et quatre mille prisonniers : telle fut
la bataille de Loano qui rendit à l'armée française la possession de Savone
et de tout le littoral qu'on appelle communément la rivière du Ponent.
Masséna, Laharpe, Augereau, Serrurier s'y distinguèrent ; cette victoire fit
parler d'eux plus que du général en chef. Le
Directoire n'avait pas voulu que l'armistice comprît les armées d'Italie ;
toutefois la saison ne permit pas de donner de l'activité à cette guerre qui
allait devenir grande et décisive. Le plan
général que proposa le général Bonaparte donnait aux opérations de toutes les
armées un ensemble formidable. L'armée de Sambre-et-Meuse, qui était
cantonnée sur la Moselle, devait passer le Rhin et entrer en Allemagne, où
elle s'avancerait en se tenant toujours à la hauteur de l'aile gauche de
l'armée du Rhin. Le centre et la droite de cette seconde armée devaient
pénétrer en Souabe, en côtoyant le lac de Constance, et s'avancer jusqu'aux
montagnes du Tyrol. Là, elle serait en communication avec l'armée d'Italie
qui, d'après les calculs et les espérances de l'auteur du projet, aurait
avant cette jonction envahi le Piémont et la Lombardie. L'adoption
de ce plan de campagne entraînait nécessairement le choix du général
Bonaparte pour commander l'armée d'Italie. Dès le 22 février 1796, les
journaux annonçaient sa nomination ; le 27, il fermait les clubs des
Jacobins. Le 6 mars, les instructions du Directoire lui étaient adressées et
il partit le 21 mars. Cette
promotion inattendue donna lieu à beaucoup de suppositions éloignées de la
vérité, qui se répandirent dans le vulgaire et sont même restées dans la
tradition. Le général Bonaparte n'était connu que par le 13 vendémiaire. On
ignorait que plusieurs mois auparavant, il avait été employé au comité de
salut public dont il avait gagné la confiance et qui le consultait sur toutes
les affaires de la guerre. Sa
conduite, pendant qu'il avait commandé l'armée de l'intérieur, n'avait pas
dissipé les préventions que les Parisiens avaient conçues contre le général
qui avait mitraillé les sections. Sa gravité silencieuse et même rude, le ton
menaçant qu'il affectait pour intimider une population si souvent séditieuse
et pour comprimer ainsi la turbulence des partis, avaient empêché de
remarquer combien peu il s'était prêté aux désirs de rigueur et de vengeance
des Montagnards de la Convention ; combien les conseils de guerre avaient peu
ressemblé aux tribunaux révolutionnaires. Il passait toujours pour le protégé
et la créature de Barras, tandis que tout en le ménageant beaucoup comme
intermédiaire et comme moyen d'influence sur le parti jacobin, tout en
conservant avec lui un ton de familiarité, il se savait en butte à sa
défiance malveillante. Comment
en aurait-il été autrement[8] ? Le général de l'armée de
l'intérieur, le commandant de Paris, placé sous les yeux du Directoire, ne
prenait jamais ses ordres, ne suivait pas ses instructions ; sa volonté était
absolue dans toute la compétence de ses attributions et il les étendait fort
loin ; il couvrait de sa protection des suspects ou des aristocrates et les
maintenait à Paris, dont on voulait les exiler ; il prenait la défense des
généraux et des officiers que le Directoire aurait destitués et il exigeait
qu'on les employât. Son caractère impérieux et hautain ne se soumettait à
aucune contrainte. Ainsi
Rewbell et Barras enduraient mal volontiers un défenseur si incommode. La
pensée de le destituer ne pouvait leur venir, mais une occasion de l'éloigner
devait leur plaire. Lui confier le commandement de l'armée d'Italie n'était
pas une affaire d'intrigue, ni de faveur ; depuis six mois le général
Bonaparte dirigeait cette guerre ; on acceptait ses projets, on croyait à ses
espérances ; plus elles semblaient prodigieuses, plus il était indispensable
de se confier à lui pour les réaliser. Carnot et Le Tourneur le proposèrent, Réveillière
et Rewbell furent de leur avis ; Barras s'abstint d'exprimer son opinion ;
plus tard il se vanta d'avoir été le premier auteur de la fortune du général
Bonaparte, sans pour cela se contraindre dans la haine qu'il lui portait[9]. On a
prétendu aussi que le général Bonaparte avait épousé Mme de Beauharnais pour
obtenir la faveur et la protection de Barras. Ce n'était point Barras, comme
on le disait, qui avait fait connaître Mme de Beauharnais au général
Bonaparte. Après le 13 vendémiaire, les comités ordonnèrent le désarmement
général de tous les citoyens de Paris. En faisant leurs visites
domiciliaires, les agents de police entrèrent chez la veuve du général
Beauharnais et voulurent prendre le sabre de son mari ; son fils Eugène, alors
âgé de quinze ans, déclara qu'on ne le lui arracherait qu'avec la vie. Le
commissaire n'insista point, mais demanda une autorisation du général en
chef. Eugène de Beauharnais se présenta chez le général Bonaparte ; l'émotion
de cet enfant, la chaleur et la naïveté de ses supplications le touchèrent ;
il lui permit de remporter l'épée de son père et le voyant pleurer de joie,
il l'embrassa. Mme de Beauharnais vint le lendemain remercier le général. Ce
fut ainsi qu'ils firent connaissance. Quelque
crédit qu'on supposât aux femmes auprès du directeur Barras, on n'était pas à
une époque et dans des circonstances où le choix des généraux pût être
déterminé par de tels motifs. Il paraît d'ailleurs que Barras ne professait
pas une grande bienveillance pour Mme de Beauharnais. Carnot parle dans son
mémoire « des grossiers et calomnieux sarcasmes de Barras contre une personne
chère à Bonaparte. » Il fut
pourtant un des témoins qui signèrent l'acte civil du mariage ; Tallien était
un des témoins de Mme de Beauharnais. L'acte est du 9 mars 1 796, lorsque le
général Bonaparte était déjà choisi pour commander l'armée d'Italie, quoique
sa nomination ne fût pas officiellement publiée. Le
général Bonaparte arriva à Nice le 27 mars ; il trouva l'armée dans un état
déplorable ; les soldats y manquaient de vivres ; aucune distribution de
viande, et le pain manquait même quelquefois. Le service des transports était
en complet désarroi ; on ne pouvait pas mettre en mouvement plus de trente
pièces de canons ; l'administration militaire était accoutumée à la
négligence et ne faisait nul effort pour triompher des difficultés et des
embarras qui s'opposaient à un service régulier. Chaque jour la position
empirait. L'armée ne pouvait plus vivre où elle était ; il fallait avancer ou
reculer. En
passant la revue des troupes, le général leur dit : — « Soldats, vous
êtes nus, mal nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup ; il ne peut rien
vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces
rochers, sont admirables. Mais ils ne vous procurent aucune gloire ; aucun
éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles
plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre
pouvoir. Vous y trouverez honneur, gloire et richesse. Soldats de l'armée
d'Italie, manqueriez-vous de courage et de constance ? » Le
quartier général était à Nice depuis le commencement de la guerre ; il le
porta à Albenga, vingt lieues en avant, sur la route de Savone et de Gênes. L'armée
d'Italie avait alors environ trente mille hommes, qui formaient quatre
divisions d'infanterie et deux corps de cavalerie ; les généraux étaient
Masséna, Augereau, Laharpe, Serrurier, Stengel et Kilmaine. Plusieurs d'entre
eux avaient déjà fait la guerre sur ce théâtre avec le général Bonaparte et
lui connaissaient du talent et du courage. Dès le premier jour de son
arrivée, ils comprirent quelle autorité il allait exercer sur eux et que ce
chef d'armée n'était semblable à aucun de ceux qu'on avait vus jusqu'alors. Quelques-uns
voulurent, selon l'usage, le flatter aux dépens de son prédécesseur. Il ne se
prêta point à les écouter ; leur enseignant ainsi à ne se point permettre de
critiquer celui à qui ils devaient obéir. Les soldats se sentaient déjà
ranimés et remplis d'ardeur par la proclamation, le langage et la contenance
de leur nouveau général. Le
projet depuis longtemps conçu par le général Bonaparte était de passer les
montagnes au-dessus de Savone, au point où elles sont le plus abaissées, à la
jonction des Alpes avec les Apennins. Par cette marche, il devait descendre
dans les plaines du Piémont et se placer entre l'armée autrichienne,
commandée par le général Beaulieu, qui occupait les environs d'Alexandrie et
de Tortone couvrant ainsi la Lombardie, et l'armée austro-sarde commandée par
le baron de Colli, qui, placée au revers des montagnes entre la Bormida et la
Stura, défendait la plaine du Piémont et la route de Turin. Afin de
cacher aux Autrichiens le mouvement qu'il allait exécuter, le général
Bonaparte poussa l'avant-garde de son aile droite jusqu'à Voltri, menaçant
Gênes. En même temps le ministre de France près cette République demanda
impérieusement au sénat de livrer passage à l'armée française par le col de
la Bocchetta : c'est la route de Gênes à Alexandrie ; par là il semblait que
le projet du général Bonaparte était d'attaquer l'armée autrichienne. Le
général Beaulieu accourut au secours de Gênes. Le comte d'Argenteau
commandait un corps, qui, occupant le centre, établissait la communication
entre les Autrichiens et les Piémontais ; il se trouvait ainsi au-dessus de
Savone, précisément sur la route par où l'armée française devait entrer en
Piémont. L'attaque
fut commencée par les Autrichiens ; Beaulieu voulait prévenir le mouvement de
l'armée française ; il se porta sur Voltri où la division du général Laharpe
se défendit pendant toute la journée du 10 avril avant de se replier sur
Savone. Le même
jour le comte d'Argenteau attaqua les redoutes que les Français avaient
élevées sur la route, qui traverse la montagne au-dessus de Savone, route que
devait suivre l'armée. Il fut repoussé après trois attaques successives et se
replia sur le village de Montenotte. Cette défense des redoutes par un seul
régiment contre dix mille ennemis, fit honneur au chef de brigade Rampon et
avait la plus grande importance : ce fut le premier terme de la glorieuse
série des victoires de l'armée d'Italie. Pendant
la nuit le général en chef, avec les divisions de Masséna et d'Augereau,
tourna la position de Montenotte, et surprit le comte d'Argenteau ; la
déroute fut complète : quatre drapeaux, cinq pièces de canon, deux mille
prisonniers, furent le prix de cette journée. Maintenant la route était libre
pour descendre dans la plaine du Montferrat. Beaulieu
avait reconnu son erreur ; quittant le voisinage de Gênes, il était arrivé à
Acqui où il se trouvait en contact avec l'armée piémontaise ; mais le
surlendemain la bataille de Millésimo rompit toute communication entre les
deux armées ; avant que les troupes amenées par Beaulieu fussent en ligne,
l'armée piémontaise et le reste du corps d'Argenteau perdirent toutes leurs
positions et furent complètement défaits. Les Français avaient fait six mille
prisonniers, pris quatre drapeaux et trente pièces de canon. Cependant
une division de grenadiers hongrois que Beaulieu avait laissée à Voltri,
arriva par une route des montagnes, et trouvant Dego, dont les Français
s'étaient emparés la veille, faiblement occupé, s'en empara ; le combat fut
sanglant pour reprendre ce poste. Trois attaques furent repoussées, deux
généraux furent tués. L'adjudant général Lanusse, mettant son chapeau au bout
de son épée, s'avança audacieusement et décida de la victoire. Ce fut à Dego
que pour la première fois le général Bonaparte distingua un chef de bataillon
qu'il fit colonel. C'était Lannes, dont le nom devait être répété dans toutes
les victoires des armées françaises, jusqu'au moment où il tomba
glorieusement sur un champ de bataille. Jamais on n'avait vu soldats et
officiers montrer une telle ardeur, qu'animait la présence de leur général.
Il se trouva partout dans les moments importants, pendant ces quatre jours
qui furent un continuel combat. Beaulieu
ne s'occupa plus qu'à rallier les débris de son armée, et le 17 avril Colli
repassa le Tanaro, laissant au pouvoir des Français la libre possession de la
plaine du Montferrat, après avoir franchi le rempart de montagnes qui la
sépare de la Méditerranée. Le
général avait tenu ses promesses : en cinq jours il avait conduit son armée
dans la contrée la plus riche et la plus fertile de l'Italie. — « Annibal a
forcé les Alpes, disait-il, nous les avons tournées. » — Se contentant
d'observer Beaulieu, il suivit l'armée piémontaise et marcha vers Turin. Une
nouvelle bataille livrée à Mondovi fut heureuse comme les autres, malgré la
vaillante défense des Piémontais. Un général distingué, Stengel, commandant
de la cavalerie française, y fut tué : le colonel Murat le remplaça et, à la
tête de trois régiments, acheva la charge qu'il avait commencée. L'armée
française arriva ainsi jusqu'à Cherasco, place forte située au confluent de
la Stura et du Tanaro, à dix lieues de Turin. La cour
de Sardaigne ne savait plus à quoi se résoudre ; son armée était en partie
détruite et sans espoir de résistance. L'armée autrichienne avait à garantir
le Milanais et ne s'emploierait pas à sauver Turin. Le
Directoire, avant de recommencer la guerre, et lorsqu'il eut adopté le plan
de campagne dont le succès dépendait d'une invasion en Italie, avait pensé
qu.il importait d'obtenir l'alliance ou du moins la neutralité des divers
États italiens ; la Toscane avait été la première puissance de l'Europe à
reconnaître la République française et à traiter avec son gouvernement. Venise
et Gênes n'avaient jamais accédé à la coalition contre la France ; on savait
que la cour de Naples hésitait à s'en retirer ; mais c'était surtout le roi
de Sardaigne, ce gardien des Alpes, qu'il importait de désarmer. Par
l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne à Turin, on offrit à Victor-Amédée
une garantie de l'intégrité de ses États, s'il consentait à livrer passage à
l'armée française ; on alla jusqu'à lui proposer, s'il concluait un traité
d'alliance avec la France, la possession du Milanais, objet du désir constant
et de l'espérance des souverains du Piémont. Le roi de Sardaigne persista
dans son alliance avec l'Autriche et demeura fidèle à un traité signé à
Valenciennes, le 23 mai 1794. Les conditions de cet acte avaient paru
onéreuses pour le Piémont et réglées pour le plus grand avantage et le
moindre risque de l'Autriche. Ces conditions furent mal observées, comme il
arrive après les contrats que le plus fort impose au plus faible. Aussi cette
alliance avait excité un mécontentement assez vif parmi les Piémontais,
toujours portés à la méfiance et à l'aversion de l'Autriche. Un parti de la
paix s'était formé à Turin, non-seulement dans le clergé, la noblesse et la
magistrature, mais aussi dans les conseils du roi. Dès qu'il parut certain
que l'effort de la guerre se porterait vers le Piémont, ce parti essaya de
ramener le roi à des pensées pacifiques ; il résista, et la bataille de
Loano, présage de ce qui pouvait bientôt arriver, ne changea point sa
résolution. Le
Directoire, partageant les espérances du général Bonaparte, avait prévu dans
les instructions qu'il lui avait données avant son départ, le moment où la
défaite du roi de Sardaigne placerait ce prince dans la nécessité de voir le
Piémont occupé et ruiné par l'armée française ou de subir une paix qui le
mettrait à la merci de la France. Ainsi il avait autorisé le général en chef
à poursuivre ses avantages sur l'armée piémontaise, à pousser jusqu'à Turin
et même à bombarder la ville. Le
péril et la détresse qu'avait redoutés et annoncés le parti de la paix
étaient réalisés ; le cardinal Costa, archevêque de Turin, avait toujours
incliné vers cette opinion ; il se fit l'organe d'une grande partie de la
noblesse, et même de la bourgeoisie qui commençait à élever la voix.
Quelques-uns des conseillers de la couronne, le duc d'Aoste, fils aîné du roi
et les princes ses frères cherchèrent vainement à inspirer au roi une volonté
plus courageuse ; il se résigna à envoyer deux plénipotentiaires pour traiter
à Gênes avec Faypoult, ministre de France, car on craignait de se voir
imposer des conditions plus dures par le général Bonaparte. C'était
pourtant à lui qu'il fallait demander une suspension d'armes : le général
Colli lui envoya un parlementaire, et reçut pour réponse que les hostilités
ne seraient pas interrompues si les trois places fortes, Coni, Alexandrie et
Tortone n'étaient pas remises en garantie. Ce
refus précédait de quelques heures la reddition de Cherasco, dernier obstacle
qui pouvait arrêter la marche du vainqueur sur Turin. A cette nouvelle,
l'effroi s'empara de la cour de Sardaigne ; le roi se hâta d'envoyer son
ministre de la guerre avec des pleins pouvoirs. Le
général Bonaparte le reçut au milieu de son camp, et lorsque le ministre lui
parla de conditions, il répondit : — « C'est à moi d'imposer des conditions. Mon
premier aide de camp vous dira les volontés du gouvernement français.
Acceptez sur-le-champ, sans quoi Turin est à moi demain matin ; je vais tout
disposer pour le siège et envoyer mes batteries. » Ce fut
ainsi que le général Bonaparte commença à user d'un des plus puissants moyens
propres à son génie. Il donnait à sa victoire tout l'éclat qu'elle pouvait
produire : il la rendait menaçante et terrible ; il frappait l'imagination de
son ennemi, qui, lors même qu'il n'était qu'à demi vaincu, se croyait perdu
sans ressource ; il faisait de son triomphe un coup de foudre qui éblouissait
et renversait son adversaire. Les conditions imposées par lui étaient hors de
proportion avec l'avantage qu'il avait réellement obtenu. Quelques années
après il écrivait : — « Tout est opinion à la guerre ; après une bataille
perdue, la différence du vainqueur est peu de chose, c'est l'influence morale
qui est tout[10]. » En même
temps, il ne se faisait aucune illusion sur la valeur réelle de sa victoire,
et connaissait nettement sa situation « Turin, se disait-il, est une place
forte ; l'armée française n'a point d'artillerie de siège. Malgré les
batailles qu'on vient de gagner, le moindre échec, le plus léger caprice de
la fortune peut tout renverser. Les deux armées ennemies réunies sont encore,
malgré leurs revers, supérieures à l'armée française. Elles ont une
artillerie considérable, une cavalerie qui n'a point souffert. L'armée
française, en dépit de ses victoires, a de l'étonnement ; elle est frappée de
la grandeur de l'entreprise. Le succès semble problématique, si l'on
considère la faiblesse des moyens. Les esprits s'exagéreront le moindre échec
; des officiers, même des généraux, ne conçoivent pas qu'on ose songer à la
conquête de l'Italie avec aussi peu d'artillerie, une si mauvaise cavalerie
et une armée aussi faible, que les maladies et l'éloignement de la France
diminueront tous les jours[11]. » Traiter
au lieu de combattre n'était donc guère plus nécessaire au roi de Sardaigne
qu'au général Bonaparte. Sa jactance impérieuse était inspirée par un
jugement calme et sans illusion. La cour
de Sardaigne reçut l'impression d'épouvante qu'avait voulu produire le
vainqueur : le comte de Latour, gouverneur de Turin, maréchal de Savoie, et
le marquis de Costa arrivèrent à Cherasco avec pouvoir de souscrire aux
conditions qui seraient imposées. Ils tentèrent toutefois, pendant une
conférence qui dura plusieurs heures, d'en obtenir de moins dures. Un
officier envoyé de Turin arriva peu de moments après qu'elle fut commencée,
et le comte de Latour sortit pour lui parler. Une heure était à peine écoulée
qu'un second officier fit encore demander le comte de Latour. Plus tard, il
en arriva un troisième. — « Vous voyez bien, lui dit le général Bonaparte,
qu'on est à Turin plus pressé de signer que vous[12]. » Les
conditions furent que le roi quitterait la coalition et enverrait un
plénipotentiaire à Paris pour y traiter de la paix ; que jusque-là il y
aurait armistice ; que Ceva, Coni, Tortone, ou à son défaut Alexandrie,
seraient sur-le-champ remis à l'armée française avec toute l'artillerie et
les magasins ; que l'armée continuerait d'occuper tout le terrain qui était
en sa possession ; que les routes militaires, dans toutes les directions,
permettraient la libre communication avec la France ; que Valenza serait
immédiatement évacué par la garnison napolitaine et remis au général français
; enfin que les milices seraient licenciées et les troupes régulières
disséminées dans les garnisons de manière à ne donner aucun ombrage à l'armée
française. Le jour
même, en transmettant les conditions de l'armistice au Directoire, le général
Bonaparte lui écrivait : — « Si
vous ne vous accordez pas avec le roi de Sardaigne, je garderai les places
fortes et je marcherai sur Turin. En attendant, je marche demain sur Beaulieu
; je l'oblige à repasser le Pô ; je le passe immédiatement après. Je m'empare
de toute la Lombardie, et avant un mois, j'espère être sur les montagnes du
Tyrol, trouver l'armée du Rhin et porter de concert la guerre en Bavière. Ce
projet est digne de l'armée et des destinées de la France. « Si
vous n'accordez pas la paix au roi de Sardaigne, vous m'en préviendrez
d'avance afin que si je suis dans la Lombardie, je puisse me replier et
prendre des mesures. Quant aux conditions de la paix avec la Sardaigne, vous
pouvez dicter ce qui vous convient, puisque j'ai en mon pouvoir les
principales places. «
Ordonnez que quinze mille hommes de l'armée des Alpes soient à mes ordres et
viennent me joindre. Cela fera une armée de quarante-cinq mille hommes, dont
il sera possible que l’envoie une partie à Rome. Si vous me continuez votre
confiance, si vous approuvez mes projets, je suis sûr de la réussite :
l'Italie est à vous. Envoyez-moi : 1° douze compagnies d'artillerie légère ;
je n'en ai pas une ; 2° de la cavalerie et un commissaire ordonnateur en chef
habile, distingué et qui ait du génie. Je n'ai ici que des pygmées qui me
font mourir de faim dans l'abondance ; car je suis dans le pays le plus riche
de l'univers. » L'armistice
semblait laisser au Directoire la décision souveraine qui accorderait la paix
au roi de Sardaigne ou qui le dépouillerait de son royaume. Le général
Bonaparte savait, par les instructions qui lui avaient été remises à son
départ, que le gouvernement admettait comme possible un traité qui
conserverait la couronne à ce prince en tirant avantage de son alliance ;
mais il connaissait aussi l'esprit révolutionnaire, et avait assez pratiqué
les hommes qui gouvernaient la République pour craindre de voir ses plans et
ses espérances dérangés par la satisfaction que le Directoire voudrait se
donner, en renversant une monarchie, en conquérant et bouleversant les pays
occupés par les armées françaises. La question politique était liée à la
question militaire ; il les discuta conjointement en balançant le contre et
le pour. On
pouvait objecter contre le projet d'entrer sans délai dans le Milanais, pour
y combattre l'armée autrichienne, « l'imprudence de passer le Tessin, en
laissant derrière soi le roi de Sardaigne régnant sur le Piémont, et pouvant
encore disposer des ressources qu'on lui laisserait ; au moindre revers des
armées françaises, il serait infidèle à l'alliance, comme ses prédécesseurs
avaient constamment fait lorsqu'ils s'étaient d'abord mis du parti de la
France ; les nobles et les prêtres ne dominaient-ils pas à cette cour et ne
sont-ils pas les ennemis irréconciliables de la République ? » Le même doute
pouvait s'élever quant à la ville de Gênes. N'est-elle pas gouvernée par une
oligarchie aristocratique ? La bourgeoisie est peut-être favorable à la
France, mais elle n'exerce ni pouvoir ni influence. « Outre
la méfiance qu'on doit garder contre les gouvernements qu'on laisserait
subsister, est-il sage de passer le Tessin, puis l'Adda, le Mincio, l'Adige,
le Tagliamento, sans avoir pris ses précautions contre de nombreuses
populations, ennemis naturels d'une armée conquérante ? « Ne
serait-il pas plus habile et plus prudent de s'assurer des pays qu'on occupe
en changeant le gouvernement et confiant l'administration à des hommes des
mêmes principes et des mêmes intérêts que les républicains français ? » Le
général répondait par des arguments tirés des chances probables de la guerre
et de la topographie de la haute Italie qu'il avait, comme on peut croire,
soigneusement étudiée. Il s'appuyait sur l'expérience des guerres que les
généraux français avaient soutenues sur ce même théâtre, et montrait comment
Villars et le maréchal de Coigny avaient perdu les avantages obtenus d'abord,
en ne prenant pas pour ligne de défense l'Adige qui intercepte toutes les
routes d'Allemagne en Italie. Puis il
disait que plus est vaste le territoire soumis à une armée, plus il lui est
possible de ménager les habitants, et d'en tirer sans vexations de grandes
ressources. Il promettait d'occuper bientôt non pas seulement le Piémont et
la Lombardie, mais les légations de Bologne et de Ferrare, et aussi les
duchés de Parme et de Modène. Le seul moyen d'intimider Venise était aussi
d'envahir le plus tôt possible ses États de terre ferme. Il
entrait dans plus de détails sur le roi de Sardaigne, parce que là surtout
était la question. Le Directoire, en admettant la possibilité de traiter avec
ce prince, ainsi qu'on l'avait essayé avant l'ouverture de la campagne, lui
avait aussi indiqué le désir de livrer le Piémont à une révolution. — « Le
général en chef, disaient les instructions, cherchera par tous les moyens qui
sont en son pouvoir, à animer les mécontents du Piémont et à les faire
éclater contre la cour de Turin d'une manière générale ou partielle. » Le
général Bonaparte pensait tout autrement. Il n'aimait pas les révolutions,
parce qu'elles troublent l'ordre et ruinent les États ; il croyait bien plus
à l'efficacité des forces régulières qu'au succès des forces convulsives. Il
n'avait pas plus de goût à bouleverser l'état social d'une nation qu'à
troubler la discipline d'une armée. Toutefois il se gardait bien de proclamer
tout haut sa pensée, et se bornait à dire : « Vous ne devez pas compter sur
une révolution en Piémont, elle viendra ; mais il s'en faut que l'esprit de
ces peuples soit disposé à cet effet. » Il
ajoutait : « Le roi de Sardaigne n'est plus à craindre ; ses milices sont
congédiées ; les Anglais vont cesser leurs subsides ; les affaires
intérieures sont dans le plus mauvais état. Quelque parti que prenne la cour,
les mécontentements s'accroîtront. Après la fièvre vient la faiblesse. Quinze
à dix-huit mille hommes sont toutes les forces qui lui restent ; disséminés
dans un grand nombre de villes, ils suffiront à peine pour maintenir la
tranquillité intérieure. D'un autre côté, la cour de Vienne sera de plus en
plus irritée : elle reprochera au cabinet de Turin d'avoir, à la première
bataille perdue, désespéré de la cause commune, et lui rappellera que Victor
Amédée, en 1703, ayant perdu tous ses États hormis la ville de Turin, y tint
ferme et attendit le secours que lui amena audacieusement le prince Eugène. » Le
général défendait de même le gouvernement aristocratique de Gênes. « Si, pour
protéger les principes de la liberté, on allume, disait-il, une guerre civile
; si on soulève le peuple contre les nobles et les prêtres, on deviendra
responsable des excès qui accompagnent toujours une pareille lutte. Au
contraire, lorsque l'armée sera maîtresse de tous les États de la maison
d'Autriche en Italie et de ceux du pape en deçà de l'Apennin, elle sera en
position de proclamer la liberté et d'exciter le patriotisme italien contre
la domination étrangère. On n'aura pas besoin de jeter la discorde entre les
di verses classes de citoyens. Nobles, bourgeois, paysans marcheront d'accord
pour le rétablissement de la patrie italienne. Le mot « Italiam, Italiam, »
proclamé à Milan, à Bologne et à Vérone produira un effet magique. Si nous
nous arrêtions sur la droite du Tessin, les Italiens nous diraient : «
Pourquoi n'avancez-vous pas ? » En fait
le général de l'armée d'Italie mettait le Directoire dans la nécessité
absolue de conclure la paix avec le roi de Sardaigne. Avant que le
gouvernement pût répondre à ses dépêches, avant même qu'il les eût reçues,
l'armée avait été mise en mouvement pour attaquer les Autrichiens et pour
entrer dans le Milanais. Lui enjoindre de rétrograder pour détrôner le roi de
Sardaigne, eût été compromettre tout le succès de la campagne et renoncer au
plan dont le Directoire pressait l'exécution. Le
traité fut signé le 15 mai 1796, trente-quatre jours après l'ouverture de la
campagne. Le Directoire consentait à cette paix avec regret, mais il ne
pouvait le laisser paraître. Barras, Rewbell et La Réveillière cédaient à la
volonté du général Bonaparte plutôt qu'à l'opinion publique et aux sages avis
de Carnot. Les
conditions étaient dures pour le vaincu, ainsi que le comportait une guerre
où la France combattait pour son indépendance. L'Europe n'était plus au temps
où les armées manœuvraient sur une frontière pour conquérir, en cas de
victoire, une fraction de province ou quelques places fortes. Chacune des
puissances coalisées contre la Révolution française pouvait s'attendre à
subir dans sa défaite de sévères exigences ; comme aussi un gouvernement qui
usait impitoyablement de la victoire devait prévoir qu'en brisant la balance
de l'Europe, en exerçant une domination absolue, il arriverait à un terme où
le joug serait brisé. La politique révolutionnaire, au dehors comme à
l'intérieur, ne pouvait obtenir, quelque grands qu'ils fussent, que des
résultats provisoires. Le roi
de Sardaigne renonçait à la Savoie et au comté de Nice. Tous les passages des
Alpes, le mont Cenis, le mont Genèvre, le col de Tende, le petit Saint-Bernard
appartiendraient à la France ; les places fortes destinées à les défendre du
côté de l'Italie devaient être démolies ; les émigrés français étaient
expulsés des États sardes. Une amnistie serait accordée par le roi à ceux de
ses sujets poursuivis ou condamnés pour faits ou opinions révolutionnaires.
Coni, Tortone, Valenza, le fort Dauphin restaient entre les mains de la
France jusqu'à la paix générale. Le jour
même où le général Bonaparte avait signé la suspension d'armes, il adressait
une proclamation à son armée : « Soldats, vous avez remporté en quinze jours
six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon,
plusieurs places fortes, et conquis la plus riche partie du Piémont. Vous
avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes.
Vous vous étiez jusqu'ici battu pour des roches stériles ; vous vous étiez
illustrés par votre courage, mais sans utilité pour la patrie. Vous égalez
aujourd'hui, par vos services, les armées de Hollande et du Rhin. Vous avez
gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des
marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans
pain. Les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir tout ce
que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats ! Vos
victoires actuelles en présagent de plus belles encore. Les deux armées qui
naguère vous attaquaient avec tant d'audace fuient épouvantées devant vous.
Les hommes pervers qui riaient de votre misère et se réjouissaient dans leur
pensée des triomphes de vos ennemis, sont confondus et tremblants. Mais,
soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste à faire : Milan n'est point
à vous. Les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les
assassins de Basseville. On dit qu'il en est parmi vous dont le courage
mollit ; non, je ne le puis croire. Les vainqueurs de Montenotte, de
Millesimo, de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du nom
français. » Les
armées n'avaient pas encore entendu un tel langage. Jamais les soldats
n'avaient reçu de tels encouragements ; jamais on ne leur avait si bien parlé
de leur courage, de leur dévouement, de leur gloire. Jamais l'éloquence de la
flatterie, la recherche de la popularité n'avaient été si bien combinées avec
la fermeté et l'exigence du commandement. L'effet
de ces proclamations ajoutait encore à l'enthousiasme qu'excitait à Paris la
nouvelle des prodigieuses victoires. Le colonel Murat, qui apportait les
drapeaux conquis par l'armée d'Italie, fut accueilli par le Directoire avec
une effusion de joie el de reconnaissance ; tout ce qu'avait décidé, tout ce
que voulait le général Bonaparte était approuvé. Non-seulement
le Directoire signait un traité avec le roi de Sardaigne au lieu de le
détrôner, mais il lui fallait ne point blâmer ouvertement les égards observés
envers ce souverain ; il lui fallait tolérer que ce gouvernement, au lieu
d'être bouleversé par une protection accordée aux opinions et aux principes
révolutionnaires, fût au contraire ménagé et affermi par le vainqueur ; que
la noblesse conservât son rang, son influence et sa participation aux
affaires. Aussi l'aristocratie piémontaise s'empressa de présenter au général
français des félicitations et des hommages. Le duc d'Aoste, second fils du
roi, qui avait été le chef du parti de la guerre, lui écrivit des lettres
pleines de courtoisie et de déférence. Elles furent apportées par le comte de
Saint-Marsan, homme distingué par ses lumières et sa raison, qui gagna, pour
la conserver toujours, la confiance bienveillante du général Bonaparte. Dès les
premiers jours de mai, Coni et Tortone furent livrées à l'armée française ;
Beaulieu avait tenté de les surprendre. Mais son projet avait été prévu, et
les commandants piémontais furent avertis à temps que les portes devaient lui
être fermées. Un régiment napolitain avait, par ses ordres, réussi à
s'emparer de Valenza. Le général Bonaparte insista fortement pour que la
condition portée dans l'armistice fût accomplie ; il annonçait que cette
place lui était nécessaire pour effectuer le passage du Pô, et il s'occupait
manifestement des préparatifs de cette grande opération. Ce n'était qu'une
apparence : pendant ce temps-là, plusieurs divisions partant de Tortone
descendaient à marches forcées la rive droite du fleuve jusqu'à Plaisance,
loin en arrière de l'armée autrichienne. Le 7 mai, le passage fut commencé,
et l'avant-garde s'établit sur la rive gauche sans trouver une grande
résistance. Dans la nuit du 7 au 8, un pont de bateaux fut établi, et le 9
toute l'armée put traverser le fleuve. Une division autrichienne était
arrivée et s'était fortifiée dans un village de la rive gauche ; il importait
d'en déloger l'ennemi avant que des forces considérables vinssent le joindre
; l'attaque fut vive et obtint un prompt succès. Cependant
Beaulieu était arrivé et sa marche avait été plus rapide que ne l'avait
calculé le général Bonaparte. Une division française fut surprise, et le
général Laharpe, qui la commandait, fut tué dans un combat de nuit. Le 10,
l'armée marcha sur Lodi ; cette ville est située sur la rive gauche de
l'Adda, qui, sortant du lac de Côme, descend d'un cours rapide se jeter dans
le Pô. Le général autrichien n'ayant pu défendre la ligne du Tessin, s'était
hâté de venir se placer sur l'Adda. Une forte arrière-garde arrêta la marche
de l'armée française, qui ne put entrer à Lodi avant que Beaulieu eût pris
ses mesures pour défendre le passage de la rivière. Elle est en cet endroit
profonde et torrentielle. Le pont qui la traverse a cent toises de long ;
trente pièces de canon en défendaient les approches. Une armée de trente-cinq
mille hommes occupait la rive gauche. C'était une grande bataille à livrer. Le
général Bonaparte résolut de passer ce pont le jour même sous le feu de
l'ennemi et de l'étonner par une opération si hardie. Une batterie fut placée
en face de la batterie autrichienne. Une colonne de cavalerie fut envoyée
vers un gué qui était praticable. Le feu de l'artillerie française détermina
un mouvement de la ligne autrichienne qui se recula dans un pli du terrain
pour être à l'abri des boulets. A ce moment, le général fit battre la charge
et une colonne déboucha hors du rempart qui la masquait. Les feux des
batteries ennemies et de la mousqueterie se croisaient à l'entrée du pont. Il
y eut un moment d'hésitation. Les généraux s'élancèrent à la tête des troupes
; Berthier, Masséna, Cervoni, Lannes les enlevèrent au pas de charge ; en
quelques minutes elles arrivèrent sur la batterie autrichienne. Étant ainsi
maîtres du pont, les Français se lancèrent sur la ligne ennemie,
l'enfoncèrent et la contraignirent à se retirer en désordre sur Créma, après
avoir perdu son artillerie, plusieurs drapeaux et deux mille prisonniers. Milan,
situé en arrière de l'Adda et du champ de bataille, ne pouvait être défendu ;
les administrations autrichiennes en étaient déjà sorties, et l'ordre était
maintenu dans la ville par une garde nationale ; elle avait choisi pour
commandant le duc Serbelloni. Une
députation qui avait pour chef un des hommes les plus honorés de l'Italie, le
comte Melzi, se présenta au quartier général de Lodi, au nom de la
municipalité de Milan et des États de Lombardie, pour protester de leur
soumission et implorer la clémence du vainqueur. Masséna
entra à Milan le 14 mai avec l'avant-garde ; le lendemain, le général en chef
y fit une entrée solennelle sous un arc de triomphe et au milieu d'un peuple
immense qui faisait retentir les cris de : « Vive l'Italie ! vive la liberté
! » Le
Directoire n'avait pas encore reçu la nouvelle de la glorieuse journée de
Lodi, mais il s'attendait à apprendre bientôt l'invasion de la Lombardie et
l'occupation de Milan. Le général Bonaparte lui en avait donné l'assurance et
l'on avait appris à croire en ses promesses. Cependant, après les premières
joies qu'avaient données aux gouvernants de la République les victoires de
l'armée d'Italie et la soumission du Piémont, tout en se décidant à convertir
en un traité les conditions réglées d'avance par le général, ils s'étaient
inquiétés de ce qu'il acquérait de grandeur et de puissance. Évidemment il
pouvait et il voulait devenir maître de la paix et de la guerre. C'était lui
qui dorénavant allait diriger la politique et les relations extérieures,
comme les mouvements de son armée. Jusqu'où pouvait aller son ambition ?
Quelles opinions et quels principes ferait prévaloir un général qui ménageait
ainsi les rois et les aristocraties ? Trois
jours après la victoire de Lodi, au moment où la députation des Milanais
venait lui demander d'occuper la capitale de la Lombardie, le général reçut
une lettre du Directoire qui répondait aux dépêches écrites après l'armistice
accordé aux Piémontais vaincus. Cette lettre félicitait le citoyen général de
ses glorieux succès et reconnaissait les excellents services qu'il avait
rendus à la patrie, mais elle s'expliquait avec un ton de souveraineté sur
les actes du général et sur la conduite qu'il avait désormais à suivre ; ce
qui était plus remarquable, on lui prescrivait un nouveau plan de campagne et
la marche de son armée. Le Directoire approuvait l'armistice, et plus encore
les mesures vigoureuses prises en l'accordant, afin de faire exécuter sur-le-champ
les conditions les plus essentielles. Avec une sorte d'affectation et pour
bien montrer au général que sa mission militaire ne devait pas prendre un
caractère politique, on lui disait : « Le
Directoire a vu avec plaisir que le citoyen Salicetti, son commissaire près
de l'armée d'Italie, avait été consulté avant la conclusion de l'armistice :
ces sortes de transactions, dans les cas urgents où le Directoire ne peut
être lui-même consulté, sont particulièrement du ressort des commissaires du
gouvernement. Il convient que les généraux ne puissent arrêter aucune
transaction ou négociation sans les ordres du Directoire, ou aux conditions
qui leur seront indiquées par les commissaires. » En
approuvant la célérité que le général avait déployée pour marcher contre
l'armée autrichienne, les directeurs lui disaient : « Marchez ! point de
repos funeste ! Il vous reste des lauriers à cueillir, et c'en est fait de la
perfide coalition si vous profitez, comme vous l'annoncez ; des victoires de
l'armée que vous commandez. « Le
plan de campagne que vous proposez est digne des Français et de l'armée que
vous conduisez à la victoire, mais il présente des obstacles majeurs et des
difficultés pour ainsi dire insurmontables. Le Directoire doit se
circonscrire dans un cercle moins étendu. Il y est ramené par la nécessité
impérieuse de terminer la guerre dans cette campagne. Il doit craindre les
désastres que pourrait entraîner un insuccès. Nous comptons sur les victoires
de l'armée d'Italie ; mais si vous cherchiez à entrer en Bavière par le
Tyrol, quelle serait la retraite honorable en cas de revers ? » Puis,
sans lui refuser les renforts qu'il demandait instamment, on lui disait qu'il
serait impossible de lui envoyer plus que quelques mille hommes. « Ainsi
comment contenir, sur un si vaste espace, des populations irritées par la
misère que nécessite une occupation armée ? Comment être assuré que le roi de
Sardaigne ne reprendra pas les armes et ne coupera point nos communications ? » Puis
était exposé le plan de campagne, ou plutôt la politique du Directoire ; sans
doute il avait le désir et l'espoir de vaincre l'Autriche et de lui imposer
la paix ; mais il semblait plus facile et plus promptement exécutable de
conquérir et d'anéantir les puissances d'Italie, maintenant livrées à leurs
propres forces et séparées des Autrichiens. Leur apporter une révolution ou
du moins exiger d'énormes sacrifices d'argent, c'était ce que Rewbell
appelait des conditions honorables. Il ne connaissait point d'autres
ressources pour restaurer les finances de la République ; il voulait écraser
ou détruire les États faibles et mettre la main sur les trésors qu'il leur
supposait, en attendant le moment de triompher des grandes puissances.
Lorsque le Directoire écrivait cette lettre, Rewbell n'avait pas encore
consenti au traité avec le roi de Sardaigne, et se débattait contre Carnot,
qui en comprenait tous les avantages[13]. Il y
avait dans le Directoire un homme encore plus empressé et plus ardent à la
conquête de la Péninsule, c'était La Réveillère-Lépeaux. Le philosophique
apôtre de la théophilanthropie ne voyait rien de si grand et de si essentiel
que d'aller à Rome et d'anéantir la papauté ; il ne croyait pas que la
Révolution fût en sûreté tant que la religion catholique ne serait pas abolie
dans son centre par une invasion militaire, comme il l'abolissait de son
mieux en France, où il fermait les églises et persécutait les prêtres.
L'ardeur contre la puissance pontificale était telle qu'avant les premières
victoires de l'armée d'Italie, lorsqu'elle n'avait pas même passé les montagnes,
le Directoire envoyait au général Bonaparte une note qu'il recommandait à son
attention. « Gênes
ne doit pas être éloigné de plus de quarante-cinq lieues de Lorette. Ne
pourrait-on pas enlever la Casa-Santa et les trésors immenses que la
superstition y amasse depuis quinze siècles ? On les évalue à plus de deux
cents millions. Dix mille hommes secrètement envoyés et adroitement conduits
viendraient à bout d'une telle entreprise avec la plus grande facilité. Leur
marche inconnue assurera le succès. Avec de l'audace, vous ferez une
opération financière la plus admirable, et qui ne fera tort qu'à quelques
moines. » Le
Directoire, sans prescrire une telle absurdité au général Bonaparte, lui
disait : « Nous vous invitons à tenter cette entreprise, si vous partagez
notre opinion. » Après
la conquête de Milan et la retraite de l'armée autrichienne, l'invasion de la
Péninsule n'était pas une entreprise inepte comme le pillage de Notre-Dame de
Lorette par un coup de main tout au plus digne d'une bande de brigands. Le
plan du Directoire pouvait, dans son ensemble, être discuté au point de vue
de la guerre et de la politique. «
Faites d'abord la conquête du Milanais, soit qu'il doive retourner à la
maison d'Autriche afin d'assurer notre paix avec elle, soit qu'il convienne
de le donner aux Piémontais. Repoussez les ennemis jusqu'aux montagnes du
Tyrol, et mettez-les en crainte de s'y voir forcés. «
Partagez ensuite l'armée d'Italie en deux. La plus faible partie restera dans
le Milanais et en assurera l'occupation ; elle sera secondée par les troupes
piémontaises. Si le roi de Sardaigne conclut avec nous un traité d'alliance
offensive et défensive, son armée pourra être chargée de garder les débouchés
du Tyrol. Pendant ce temps-là, les troupes républicaines vivront dans le
Milanais et y lèveront des contributions. Il faut que cette armée puisse se
passer des secours de l'intérieur. » Cette
dislocation de l'armée d'Italie avait un autre motif qui était peut-être le
principal. « Le
Directoire destine au général Kellermann le commandement des troupes qui
occuperont le Milanais. En même temps il confère aux commissaires Garreau et
Salicetti le droit de requérir des mouvements de troupes. Cette disposition
assurerait l'union entre les deux généraux, si l'amour de la République et le
désir de faire triompher nos armes ne les liaient pas plus intimement encore. « La
seconde colonne sera la plus forte possible et sous vos ordres. Vous
côtoierez la mer, en vous portant d'abord sur Livourne, pour menacer ensuite
Rome et Naples. « La
République n'est point en guerre avec le grand-duc de Toscane, et nous
voulons maintenir nos liaisons avec lui. Mais nous savons, par son ministère
à Paris, dans quelle contrainte son gouvernement est tenu par les Anglais, et
quelle tyrannie ils exercent à Livourne. Il est digne de la République de
l'affranchir de cette sujétion ; il importe surtout que les couleurs
nationales soient respectées dans les ports de Toscane. Vous préviendrez le
grand-duc de la nécessité où nous sommes d'entrer dans ses États et de mettre
garnison dans Livourne. Ayez soin que votre courrier arrive à Florence
seulement à l'instant où vous aurez déjà occupé Livourne ; saisissez-vous des
vaisseaux anglais, napolitains, portugais qui se trouveront dans le port ;
emparez-vous de tout ce qui appartient aux États qui sont en guerre avec nous
; mettez même le séquestre sur ce qui appartient aux particuliers. Le
grand-duc ne peut se refuser à ces mesures rigoureuses, sans quoi la
République se verrait forcée de traiter la Toscane comme une alliée de
l'Angleterre et de l'Autriche. « Il
convient d'ajourner nos débats avec Gênes jusqu'après l'expédition de
Livourne ; contentons-nous d'abord d'en tirer les subsistances et moyens de
transport dont l'armée a besoin, sauf à traiter ensuite du mode de
remboursement. Il n'est pas de notre intérêt de pousser les Génois au
désespoir. Le moment n'est pas encore venu de leur demander une réparation
authentique pour l'attentat commis le 6 octobre 1793 dans le port de Gênes
par les marins anglais, qui se sont emparés d'une frégate française en massacrant
traîtreusement l'équipage. Nous exigerons une indemnité pour nous et aussi
pour les familles des parents qui ont péri sur la Modeste. C'est ainsi que
nous essayerons de lever un emprunt sur la ville de Gênes, en nous gardant de
la vexer, et en lui faisant sentir que nous sommes plus généreux que nos
ennemis, qui voulaient la livrer au roi de Sardaigne. « Il
est juste que le duc de Parme paye son entêtement à ne se point détacher de
la coalition. Ses États devront nous fournir tout ce dont nous avons besoin
et des secours en numéraire. Il faudra toutefois le ménager plus que nos
autres ennemis, à cause de nos liaisons avec l'Espagne. « C'est
surtout le Milanais qu'il ne faut pas épargner ; levez-y des contributions,
en profitant de la première terreur qu'inspirera l'approche de nos armes. Les
canaux et les grands établissements d'un pays que nous ne conserverons pas
devront garder des traces de la guerre ; toutefois soyons prudents. « Venise
sera traitée comme une puissance neutre ; mais elle ne doit pas s'attendre à
l'être comme une puissance amie ; elle n'a rien fait pour mériter nos égards. « Si
Rome fait des avances, la première chose à exiger est que le pape ordonne
immédiatement des prières publiques pour la prospérité et les succès de la
République française. Quelques-uns de ses beaux monuments, ses statues, ses
tableaux, ses médailles, ses bibliothèques, ses bronzes, ses madones d'argent
et même ses cloches nous dédommageront des frais de la visite que vous ferez
au pape. « Dans
le cas où la cour de Naples, effrayée de votre approche, ferait quelques
propositions à la France, il faudrait exiger qu'elle livrât sur-le-champ les
vaisseaux et tout ce qui appartiendrait aux nations qui sont en guerre avec
nous. Elle s'engagerait solennellement à ne plus recevoir dans ses ports
aucun vaisseau anglais ou ennemi. » Cette
longue instruction du Directoire se terminait en annonçant que « quelques
renforts allaient être envoyés à l'armée d'Italie, et qu'en traitant avec le
roi de Sardaigne, il montrait comment la France était généreuse et cherchait
à se faire un allié qui, par intérêt ou par amitié, lui restât toujours
attaché. » Le
général Bonaparte n'entra point en discussion avec le Directoire sur les
intentions politiques dont on lui donnait connaissance ; il avait peu
d'objections à y faire et ses projets étaient assez conformes à ceux qu'on lui
imposait, hormis l'époque ou le mode d'exécution et les marches militaires
qui lui étaient tracées. Il
répondit à la lettre du Directoire à l'instant même où il venait de la
recevoir[14]. « Vos
espérances sont réalisées ; à l'heure qu'il est toute la Lombardie est à la
République. Hier une division est partie pour cerner le château de Milan.
Beaulieu est à Mantoue avec son armée, il y trouvera la mort ; il a inondé
tout le pays environnant ; c'est le plus malsain de l'Italie. « Il
a encore une armée très-nombreuse et on lui envoie des renforts. Je crois
très-impolitique de diviser en deux l'armée d'Italie ; il est contraire aux
intérêts de la République d'y mettre deux généraux différents. « L'expédition
sur Livourne, Rome et Naples est très peu de chose ; elle doit être faite par
des divisions en échelons, de sorte que l'on puisse, par un mouvement
rétrograde, se trouver en force contre les Autrichiens et menacer de les
envelopper au moindre mouvement qu'ils feraient. Il faut pour cela
non-seulement un seul général, mais encore que rien ne le gêne dans sa marche
et dans ses opérations. J'ai fait la campagne sans consulter personne ; je
n'eusse rien fait de bon s'il eût fallu me concilier avec la manière de voir
d'un autre. J'ai remporté quelques avantages sur des forces supérieures, et
dans un dénuement absolu de tout, parce que, persuadé que votre confiance se
reposait sur moi, ma marche a été aussi prompte que ma pensée. « Si
vous m'imposez des entraves de toute espèce ; s'il faut que je réfère de tous
mes pas aux commissaires du gouvernement ; s'ils ont droit de changer mes
mouvements, de m'ôter ou de m'envoyer des troupes, n'attendez plus rien de
bon ; si vous affaiblissez vos moyens en partageant mes forces, si vous
rompez en Italie l'unité de la pensée militaire, je vous le dis avec douleur,
vous avez perdu la plus belle occasion d'imposer des lois à l'Italie. « Dans
la situation des affaires, il est indispensable que vous ayez un général qui
ait entièrement votre confiance. Si ce n'est pas moi, je ne m'en plaindrai
pas et je redoublerai de zèle pour mériter votre estime dans le poste que
vous me confierez. Chacun a sa manière de faire la guerre. Le général
Kellermann a plus d'expérience et la fera mieux que moi ; mais tous les deux
ensemble nous la ferions fort mal. « Je
sens qu'il faut beaucoup de courage pour vous écrire cette lettre ; il serait
facile de m'accuser d'ambition et d'orgueil ! Mais je vous dois l'expression
de tous mes sentiments, à vous qui m'avez donné dans tous les temps des
témoignages d'estime que je ne dois pas oublier. « Les
différentes divisions de l'armée prennent possession de la Lombardie. Lorsque
vous recevrez cette lettre, nous serons déjà en route et votre réponse nous
trouvera probablement près de Livourne. « Le
parti que vous prendrez dans cette circonstance est plus décisif pour les
opérations de cette campagne que les quinze mille hommes de renfort envoyés
par l'empereur à Beaulieu. » C'était
Carnot qui, comme président trimestriel du Directoire, avait signé les
instructions envoyées au général de l'armée d'Italie et la détermination de
la disloquer. Le général Bonaparte lui adressa une lettre particulière. Il le
savait plus raisonnable que ses collègues et plus capable d'apprécier les
choses de la guerre. « J'écris
au Directoire relativement à l'idée de diviser l'armée. Je vous jure que je
n'ai vu en cela que la patrie. Vous me trouverez toujours dans la ligne
droite. Je dois à la République le sacrifice de mes idées. Si l'on cherche à
me mettre mal dans votre esprit, ma réponse est dans mon cœur et dans ma
conscience. « Comme
il serait possible que ma lettre fût mal interprétée et que vous m'avez
témoigné de l'amitié, c'est à vous que je l'adresse en vous priant d'en faire
l'usage que vous suggéreront votre prudence et votre attachement pour moi. « Kellermann
commandera l'armée aussi bien que moi. Les victoires sont dues au courage et
à l'audace de l'armée : personne n'en est plus convaincu que moi ; mais
réunir Kellermann et moi, c'est vouloir tout perdre. Je ne puis servir avec
un homme qui se croit le premier général du monde. D'ailleurs je crois qu'un
mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le
gouvernement, c'est une affaire de tact. « Je
ne puis vous être utile qu'investi de la même confiance que vous me
témoigniez à Paris. Que je fasse la guerre ici ou ailleurs, cela m'est
indifférent. Servir la patrie, mériter une page dans notre histoire, donner
au gouvernement des preuves de mon dévouement, voilà toute mon ambition ;
mais j'ai fort à cœur de ne pas perdre en huit jours deux mois de fatigue, de
peines et de dangers. Je ne veux pas être entravé. J'ai commencé avec quelque
gloire ; je désire continuer à être digne de vous. Croyez d'ailleurs que rien
n'altérera l'estime que vous inspirez à tous ceux qui vous connaissent. » Le
Directoire, avant que cette réponse lui parvînt, avait chaque jour reçu la
nouvelle d'une victoire, mais la satisfaction qu'il en ressentait, l'idée
plus grande qu'il concevait du génie de Bonaparte ne le faisaient point
varier dans sa volonté de lui ôter le commandement de l'armée d'Italie et de
le destiner à parcourir la Péninsule en rançonnant des États impuissants à se
défendre Lorsque fut arrivée la lettre du 14 mai écrite après la victoire de
Lodi et l'entrée à Milan, lorsque les directeurs virent quel effet avait
produit l'étrange détermination d'ôter au général victorieux le commandement
de son armée, il se hâta d'obéir à la raison et à la nécessité. « Vous
paraissez désirer, citoyen général, de continuer, à conduire toute la suite
des opérations militaires de la campagne actuelle en Italie. Le Directoire a
mûrement réfléchi sur cette proposition, et la confiance qu'il a dans vos
talents et votre zèle républicain ont décidé cette question en faveur de
l'affirmative. Le général Kellermann restera à Chambéry. » Désormais
le Directoire n'avait plus à s'occuper de l'armée d'Italie que pour approuver
tout ce que ferait ou proposerait le général Bonaparte ; ce n'était pas la
victoire la moins importante qu'il eût remportée. Avant
même d'avoir reçu les instructions du gouvernement, il avait commencé à
traiter en vaincus les princes souverains d'Italie. En
entrant sur le territoire de Parme, il avait, au passage de la Trebia, reçu
des envoyés du duc pour lui demander la paix et sa protection. Ce prince
était infant d'Espagne, fils de l'infant don Philippe, petit-fils de Philippe
V. L'abbé de Condillac avait été son précepteur ; il régnait depuis 1762. Ses
États avaient été constamment gouvernés par des ministres éclairés et sages.
Quant au prince, il n'avait nulle importance politique et vivait absorbé dans
de minutieuses pratiques de religion. Il n'y avait aucun avantage à saisir
ses États : lui en laisser l'administration et ne pas se donner l'embarras
d'établir un nouveau gouvernement était le parti le plus simple et le plus
profitable. Un
armistice fut signé le 9 mai à Plaisance. Le duc paya deux millions en
argent, fournit beaucoup de blé et seize cents chevaux ; les hôpitaux du
duché furent ouverts aux blessés et aux malades de l'armée française. Une
condition que le Directoire prescrivit ensuite d'insérer dans tous les
traités, fut imposée par le général Bonaparte. « Vingt
tableaux au choix du général en chef parmi ceux qui existent dans le duché
seront remis au gouvernement français. » La
galerie du duc de Parme et les églises possédaient de superbes et célèbres
tableaux ; le plus connu était le Saint Jérôme du Corrège. Le duc fit
proposer deux millions pour conserver ce tableau. Les commissaires
ordonnateurs étaient fort d'avis d'accepter cette rançon du Corrège, le
général répondit : « Il ne restera bientôt rien des deux millions, tandis que
ce trophée ornera Paris pendant des siècles et enfantera d'autres chefs-d'œuvre.
» Il était loin de prévoir que rien ne resterait à la France ni de ses
trophées, ni de ses conquêtes ; qui aurait cru alors que l'enivrement du
succès et de la victoire troublerait son génie et que l'empereur perdrait
plus que n'avait gagné le général ? Un
traité entre la France et le duché de Parme fut signé à Paris par le
Directoire le 5 novembre 1797 et n'aggrave point les conditions de
l'armistice. Le duc
de Modène fut traité avec plus de rigueur que le duc de Parme ; il était le
dernier descendant de la maison d'Este. Sa fille, la princesse Béatrix, qui
devait hériter de son duché, avait épousé l'archiduc Ferdinand. Il était
vieux et n'avait jamais fait servir son pouvoir qu'à amasser des trésors, de
sorte qu'il n'était ni aimé ni estimé de ses sujets. A l'approche des
Français, il se réfugia à Venise pour mettre son or à l'abri. Son frère
naturel, le commandeur d'Este, vint solliciter un armistice et la protection
du général en chef. Une contribution de dix millions lui fut imposée et des
tableaux furent aussi demandés. « Comme
il n'a ni forteresses, ni fusils, je n'ai pu lui en demander, » écrivait le
général Bonaparte au Directoire. Par
suite de l'armistice, le duc de Modène envoya des plénipotentiaires à Paris
pour traiter de la paix. Le Directoire différa de jour en jour la négociation
; aucun traité ne fut conclu, et les États du duc de Modène restèrent à la
disposition du gouvernement français ou plutôt du conquérant de l'Italie. Avant
de commencer une nouvelle campagne et de suivre le mouvement de l'armée
autrichienne, qui se retirait sur l'Oglio et sur l'Adige, il était nécessaire
d'attendre les renforts qui allaient arriver de l'armée des Alpes ou du midi
de la France. Il fallait aussi occuper toute la Lombardie. Pizzightone,
Crémone ouvrirent leurs portes ; mais le château de Milan tenait encore. Ce qui
importait le plus, c'était de rétablir l'ordre dans l'armée, non pas qu'elle
manquât de discipline lorsqu'elle avait à marcher ou à combattre ; mais les
soldats étaient dans un tel dénuement, tous les services administratifs
étaient tellement irréguliers, qu'il n'y avait nul moyen d'empêcher le
pillage et de préserver les habitants des vexations et des mauvais
traitements. Les plaintes retentissaient jusqu'à Paris, et le Directoire
recommandait au général en chef de les faire cesser. Ses lieutenants se
désespéraient. — « Les administrations font des réquisitions à tort et à
travers. Les paysans sont absolument ruinés. Le soldat est dans la misère, et
les chefs dans la désolation. Les fripons seuls s'enrichissent. Il n'y a pas
un instant à perdre si l'on veut sauver l'armée. Nous passerons pour des
hommes pires que les Goths et les Vandales. Il n'est pas possible de contenir
le soldat. L'armée va se fondre par les maladies ; les habitants poussés au
désespoir s'armeront et tueront tout Français qui s'écartera. Il vaudrait
mieux fusiller les habitants avant de dévaster le pays ; car ils mourront de
faim après[15]. » Ainsi écrivait le commandant
d'une division. Un
colonel adressait sa démission au général en chef : « Je ne peux plus servir
avec des soldats qui ne connaissent ni subordination, ni obéissance, ni loi.
Il n'y a point d'excès auxquels ils ne se portent. Nos efforts sont vains
pour maintenir la discipline, ils menacent à chaque instant leurs officiers
et leurs chefs. » De tels
désordres, effet et cause de tant de souffrances, affligeaient sans doute le
général Bonaparte, mais ne l'arrêtaient point dans le cours d'une grande
opération commencée. Il pensait que le meilleur moyen pour faire cesser la
misère et les violences des soldats envers les habitants était de remporter
une grande et prompte victoire, qui donnerait toute facilité et tout loisir
pour rétablir l'ordre et rendre au soldat le bienêtre qui lui est dû. Déjà
l'invasion du Piémont avait rendu la situation meilleure ; maintenant
l'occupation de Milan et de la riche contrée qui l'environne allait permettre
d'employer avec ordre et avec moins de gaspillage les ressources dont pouvait
disposer le vainqueur. Nul général, nul gouvernement n'a jamais eu le génie
de l'administration au point où il le possédait. Lorsqu'elle devenait sa
préoccupation, il en connaissait tous les détails, tous les chiffres, tout le
mécanisme ; avant de lancer une armée à l'accomplissement de quelque grand
dessein, il n'omettait aucune précaution pour qu'elle fût pourvue de tous les
moyens de vivre et de vaincre. Les
contributions imposées aux princes qui obtenaient un armistice, les chevaux
et les vivres dont on exigeait la prompte livraison devaient rendre plus
faciles les dispositions à prendre pour entretenir de l'armée et pour établir
un meilleur ordre dans l'administration militaire. C'était le principal soin
du général en chef pendant la halte qu'il faisait à Milan, devenu le centre
et le point de départ de la campagne qu'il allait entreprendre contre
Beaulieu. Il écrivait au Directoire le 22 mai : « Le
commissaire Salicetti vous fera passer l'état des contributions que nous
avons imposées ; vous pouvez, à cette heure, compter sur six ou huit millions
en or, argent, lingots ou bijoux qui sont à votre disposition à Gênes. Vous
pouvez disposer de cette somme superflue aux besoins de l'armée. Si vous le désirez,
je ferai passer un million à Bâle pour l'armée du Rhin. — J'ai envoyé douze
cent mille francs en numéraire au général Kellermann. — Les troupes sont
satisfaites ; elles touchent la moitié de leur solde en argent ; le pillage
est réprimé. La discipline renaît avec l'abondance dans cette glorieuse
armée. » Le
général Bonaparte avait espéré, au moyen de ces précautions, de ne plus avoir
à craindre l'exaspération et le désespoir des populations dont le territoire
était occupé. Les Lombards et les Italiens ne se regardaient pas comme
vaincus. C'était l'armée autrichienne qui avait été défaite ; aucun corps
italien n'était au service d'Autriche ; la Lombardie payait des impôts, mais
on ne lui demandait point de soldats. Les Autrichiens, malgré leur longue
occupation, n'avaient pas inspiré d'attachement à leurs sujets d'Italie. Ils
déplaisaient par leur morgue et la roideur de leurs manières[16]. D'ailleurs, ils étaient
étrangers au pays qu'ils occupaient : c'était assez pour y entretenir une
incurable aversion. L'archiduc Ferdinand, gouverneur général, n'était pas
aimé ; il était en butte à des mécontentements populaires plus ou moins
fondés. Souvent il s'était trouvé en contradiction avec les états du pays que
la cour d'Autriche avait conservés pour la forme, mais qui n'étaient point
assez écoutés. L'aristocratie milanaise était peut-être plus animée que les
autres classes de la population contre le joug autrichien. La Révolution
française avait d'abord excité un vif enthousiasme à Milan et inspiré une
sincère sympathie à tous les hommes éclairés et généreux. Mais les horreurs
du gouvernement révolutionnaire et le règne de la Terreur avaient fort
refroidi ces sentiments. Néanmoins l'amour de l'indépendance italienne
n'avait pas cessé de subsister dans la noblesse, et encore moins l'amour de
l'égalité dans les classes moyennes. Ainsi
l'entrée des Français avait été saluée avec joie et reconnaissance ; les
Milanais se regardèrent aussitôt comme affranchis de leurs dominateurs, comme
citoyens de l'Italie délivrée. Ils arborèrent un drapeau tricolore, vert,
blanc et rouge. Une administration, où furent placés les hommes les plus
distingués par leur naissance ou par leur mérite reconnu, s'installa sous les
auspices du général Bonaparte ; il était d'autant plus populaire que son nom
et son origine le faisaient compatriote des Italiens qui s'enorgueillissaient
de ses triomphes. Mais,
tout en flattant l'esprit national des Lombards, tout en les ménageant autant
qu'il le pouvait, le général imposait d'onéreux sacrifices ; il y avait des
contributions de guerre à payer ; des réquisitions à satisfaire. Ce n'était
pas en un jour qu'on pouvait rendre l'habitude de la discipline à des soldats
encore à demi nus et qui ne recevaient pas leurs distributions avec
régularité. Le roi
de Sardaigne écrivait le 21 mai au général en le conjurant d'ordonner qu'on
laissât aux paysans la possibilité de labourer leurs terres et d'ensemencer
pour les secondes récoltes. Il y avait donc dans les masses de la population
mécontentement et murmures, par conséquent une chance d'insurrection qui
pouvait être saisie par les partisans de l'Autriche ou par ses agents. Le 24
mai, le quartier général venait d'être porté à Lodi, et le mouvement de
l'armée contre les Autrichiens allait commencer, lorsque le général en chef
apprit que Pavie et tous les villages de cette province étaient en pleine
insurrection ; on avait même des inquiétudes sur Milan où les esprits
semblaient émus. Le général Bonaparte partit sur-le-champ avec de
l'artillerie et de la cavalerie. Il fallait se hâter : le tocsin sonnait dans
les campagnes entre Pavie et Milan. Si le mal n'était pas étouffé à sa
naissance, toute l'armée, déjà en face des Autrichiens, pouvait être
contrainte à rétrograder ; les conséquences auraient été grandes et funestes. Le
général Augereau et sa division avaient quitté Pavie le 20 mai. Le
surlendemain, la sédition avait éclaté ; les postes furent désarmés ; des
bandes étaient arrivées de la campagne, armées de leurs instruments de
culture. Il n'y avait en ce moment que quatre cents soldats français dans la
ville ; ils s'étaient retranchés dans l'hôtel de ville, où ils étaient de
toutes parts cernés par une populace furieuse qui les sommait de rendre leurs
armes, en promettant qu'il ne leur serait point fait de mal. Telle
était la situation lorsque arriva, accompagné de deux officiers, le général
Haquin, qui se rendait au quartier général, venant de France pour rejoindre
l'armée d'Italie. Il était à cheval et descendit, afin de voir ce qui se
passait. Il fut aussitôt saisi par les insurgés, qui continuaient à demander
à grands cris et avec rage le désarmement des soldats. Pendant plus de deux
heures, le général fut menacé par cette populace ; elle exigeait qu'il donnât
l'ordre au commandant de faire rendre les armes par ses soldats. Le général
Haquin résista longtemps. Ces furieux se jetaient sur lui et voulaient le
massacrer ; les magistrats municipaux le couvraient de leur corps ; on le
mettait en joue ; il reçut un coup de baïonnette. Enfin le commandant et lui
cédèrent : les soldats déposèrent leurs armes ; grâce aux efforts des
municipaux, ils furent épargnés et enfermés dans la citadelle. Les
insurgés se hâtèrent d'envoyer vers Milan une colonne de huit cents hommes.
Ils espéraient se joindre à la garnison autrichienne qui défendait encore la
citadelle. Ils s'avancèrent jusqu'à Binasco, à trois lieues de Milan. Le
général Bonaparte ne s'arrêta qu'un instant à Milan ; on y avait eu quelques
moments d'inquiétude ; la garnison autrichienne avait tenté une sortie, et en
même temps un peu d'agitation s'était manifestée parmi le peuple ; mais les
groupes avaient été facilement dispersés. Le général en chef pouvait supposer
que le mal était plus grave et plus menaçant. Il ordonna qu'on fît beaucoup
d'arrestations, et qu'on fusillât les hommes pris les armes à la main. Puis
il continua sa route, emmenant avec lui l'archevêque de Milan : c'était un
respectable vieillard de la maison Visconti, mais qui n'avait ni énergie ni
influence, et ne fut d'aucune utilité pour apaiser les esprits. Binasco
fut attaqué, occupé sans résistance, livré au pillage et à l'incendie ; les
flammes pouvaient être aperçues de Pavie, et une proclamation fut attachée
pendant la nuit aux portes de la ville ; elle s'exprimait ainsi : «. Ceux
qui, sous vingt-quatre heures, n'auront pas posé les armes, seront traités
comme rebelles, et leurs villages seront brûlés. Que l'exemple de Binasco
leur fasse ouvrir les yeux. Son sort sera celui de toutes les communes qui
s'obstineront à la révolte. » Le 26
mai, la colonne qu'amenait avec lui le général en chef se présenta devant
Pavie ; les portes étaient fermées. Une ancienne enceinte de murailles
mettait la ville à l'abri d'un coup de main. Il n'y avait pas un moment à
perdre. L'insurrection gagnait toute la campagne. Attaquer une ville de
trente mille habitants en pleine sédition était un acte de témérité ; mais il
importait de faire montre d'énergie et de confiance. La mitraille écarta les
paysans postés sur la muraille ; les grenadiers enfoncèrent les portes à
coups de hache, entrèrent au pas de charge, arrivèrent sur la grande place,
et se logèrent dans les premières maisons des rues qui y aboutissent ; en
même temps la cavalerie occupa le pont du Tessin. Les gens de la campagne
craignirent de ne plus avoir de retraite ; ils quittèrent la ville. Les
cavaliers les poursuivirent et en sabrèrent un grand nombre. Bientôt les
magistrats et les notables, ayant à leur tête l'évêque de Pavie et
l'archevêque de Milan, vinrent implorer grâce. Les
soldats qui s'étaient laissé désarmer et que les insurgés avaient enfermés
dans la citadelle en sortirent et se présentèrent devant le général. — «
Lâches, leur dit-il, je vous avais confié un poste important pour le salut de
l'armée : vous l'avez abandonné à de misérables paysans sans opposer la
moindre résistance. Je devrais vous faire décimer. » Leur
capitaine essaya de se justifier, en alléguant l'ordre du général Haquin.
Mais il n'était pas sous son commandement, et n'avait point à lui obéir. Le
général Haquin pouvait être coupable d'avoir cédé aux menaces et à la
contrainte des insurgés lorsqu'il était en leur pouvoir ; mais cela
n'atténuait pas la faute du commandant, qui fut livré à un conseil de guerre
et fusillé. Les
désordres commis dans la ville pendant l'insurrection n'avaient pas été aussi
graves qu'on le supposait ; personne n'avait été massacré ; on avait voulu
brûler plusieurs maisons ; les supplications des habitants avaient obtenu la
pitié de ces furieux. Quelques boutiques seulement avaient été pillées. Mais il
convenait au général Bonaparte de faire grand bruit de cette insurrection
pour en prévenir d'autres, et pour donner une crainte salutaire aux
populations italiennes. Dans le bulletin qu'il envoya en France, il écrivait
: « Je fis faire l'appel des soldats qui avaient été enfermés dans le château
; il n'en manquait pas un. Si le sang d'un seul Français eût été versé,
j'aurais fait élever sur les ruines de Pavie une colonne avec cette
inscription : « Ici était la ville de Pavie. » J'ai fait fusiller la
municipalité. Tout est aujourd'hui parfaitement tranquille, et je ne doute
pas que cette leçon ne serve de règle aux peuples de l'Italie. » La
municipalité n'avait pas été fusillée. Le général Bonaparte avait remis
l'exécution de cet ordre au discernement de Salicetti et du général Haquin
qu'il avait chargé du commandement de la ville. C'étaient les instances des
municipaux, leur influence sur le peuple, qui avaient sauvé la vie de cet
officier et des soldats désarmés. Il se fit un devoir d'implorer la clémence
et la bonté du général en chef pour « des hommes âgés, faibles, sans énergie,
peu accoutumés aux mouvements populaires, à qui cet affreux désordre avait
fait perdre la tête. Ce n'est pas la mort et la terreur qu'il faut faire
planer sur Pavie. Tout y est dans la consternation. Il ne nous reste plus
qu'à les ramener à nous, qu'à leur inspirer de la confiance. Nous y
réussirons par l'humanité et la douceur. Mon général, j'invoque avec
confiance ces qualités précieuses de votre cœur. » Quelques
chefs de bandes insurgées furent jugés par une commission militaire et
fusillés. Des colonnes mobiles parcoururent les campagnes pour opérer un
désarmement général. L'occasion
sembla motiver une mesure de précaution. On prit pour otages dans toute la
Lombardie des personnes appartenant aux premières familles, et il leur fut
enjoint de se rendre en France, non point comme suspects de conspiration, ni
même de mécontentement contre l'armée française, mais afin d'établir des
communications entre la France et l'Italie, et pour dissiper les préventions
qui étaient répandues contre le gouvernement et la situation de la
République. Ces otages furent accueillis à Paris comme d'honorables
voyageurs, et n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité française. Longtemps
après, Napoléon racontant cet épisode de la guerre d'Italie, ajoutait les
réflexions suivantes : « La
conduite d'un général dans un pays conquis est difficile : s'il est dur, il
irrite et accroît le nombre de ses ennemis ; s'il est doux, il donne des
espérances ; elles sont déçues, et font ainsi ressortir davantage les abus et
les vexations inévitablement attachés à l'état de guerre. Quoi qu'il en soit,
si une sédition, dans ces circonstances, est calmée à temps, et que le
conquérant sache y employer un mélange de sévérité, de justice et de douceur,
elle n'aura eu qu'un bon effet, et servira de garantie pour l'avenir. » Tel fut
toujours l'inaltérable calme de son discernement ; ses résolutions et ses
actes étaient pesés à la balance de l'utile ou de la nécessité ; ses
sentiments et ses impressions étaient impitoyablement soumis au calcul. Le 27
mai, le général Bonaparte rejoignait son armée, qui n'avait point interrompu
sa marche ; ainsi, après sept ou huit jours d'intervalle, allait recommencer
une guerre active. Prendre Mantoue, passer l'Adige et rejeter l'armée
autrichienne hors de l'Italie, tel était le second acte du vaste dessein dont
de premiers et rapides succès présageaient la réussite. Toutefois,
ce n'était plus la grande combinaison proposée par le général Bonaparte et
adoptée par le Directoire ; il ne s'agissait plus de coordonner la marche de
toutes les armées de la République, et de les réunir dans une action commune
lorsqu'elles seraient arrivées aux débouchés du Tyrol et en Bavière, lieu de rendez-vous
de Jourdan, de Moreau et de Bonaparte. Il eût
fallu, pour exécuter le projet comme il avait été conçu, que les armées
destinées à entrer en Allemagne eussent passé le Rhin en même temps que
l'armée d'Italie se mettait en mouvement, et marché aussi avec une
victorieuse promptitude. Il n'en était pas ainsi. Carnot, au nom du
Directoire, écrivait le 8 mai au général Bonaparte une lettre qui lui
parvenait à Milan, et lui donnait des détails sur la situation des autres
armées. « On
ne se bat pas encore sur le Rhin. L'armée de Sambre-et-Meuse fait avec
difficulté ses magasins. Celle de Rhin-et-Moselle est dans le plus extrême dénuement.
Sa cavalerie est absolument nulle, faute de chevaux. Elle manque de numéraire
pour ses services. Les abus et les dilapidations de tout genre l'assiègent.
Si vous pouviez y envoyer des chevaux, n'hésitez pas à le faire. Un secours
en numéraire serait aussi très-nécessaire. » Le
Directoire attendait que l'armée autrichienne du Rhin fût obligée d'envoyer
des renforts en Italie, afin de présenter ainsi une moindre résistance et
plus de chances de succès aux armées françaises. Il était surprenant que les
Autrichiens tardassent à attaquer ; ils semblaient remettre l'ouverture de la
campagne au moment où leurs forces seraient diminuées. Ce fut pourtant
l'archiduc Charles qui dénonça l'armistice. Il venait de prendre le
commandement de l'armée autrichienne ; la reprise des hostilités fut déclarée
le 20 mai. Dix jours de délai devaient suivre cette notification ; ainsi la
campagne allait s'ouvrir le 1er juin seulement, lorsque l'armée d'Italie
était déjà sur les bords de l'Adige. Tandis
que la guerre était glorieuse pour la France et changeait si heureusement sa
situation vis-à-vis de l'Europe, l'état intérieur de la République restait à
peu près le même. Les victoires de l'armée d'Italie ne produisaient point sur
l'opinion publique autant d'effet qu'on aurait dû l'espérer. On s'en serait
félicité davantage si elles avaient fait espérer la paix. L'armistice qui se
prolongeait aux bords du Rhin, les négociations proposées par l'Angleterre et
par l'Autriche, avaient paru l'heureux présage d'une pacification, objet des
vœux de cette opinion modérée qui voulait le repos et se contentait du
gouvernement républicain, à la condition qu'il serait raisonnable et juste.
On voyait bien que depuis les succès de l'armée d'Italie, le Directoire était
encore moins disposé à traiter et qu'il se montrait de plus en plus hautain
et exigeant. Les
premiers triomphes du général Bonaparte commençaient déjà à exalter le
patriotisme des vrais républicains et à échauffer l'enthousiasme de la
jeunesse ; mais Paris ne perdait pas encore le souvenir du 13 vendémiaire. De
leur côté, les anarchistes, les Jacobins et même les révolutionnaires
politiques entrevoyaient que cet homme n'appartiendrait à aucun parti et
pourrait devenir un maître. La
disgrâce de Pichegru, privé du commandement de l'armée du Rhin, était un
sujet de regret pour le parti modéré ; ses intrigues avec le prince de Condé,
ses complots contre-révolutionnaires, sa mauvaise conduite à l'armée du Rhin,
n'étaient nullement connus ; personne ne les soupçonnait. Le Directoire lui
montrait les plus grands égards. Une fête lui fut donnée par le ministre de
l'intérieur ; les journaux opposés au gouvernement célébraient sa gloire et
s'étonnaient, en le déplorant, de l'ostracisme exercé contre lui. De plus
graves sujets de mécontentement disposaient les esprits à une malveillance
croissante contre le Directoire. Il paraissait négligent ou impuissant à
réprimer le désordre qui, à part de toute opinion politique, alarmait et
ravageait presque tous les départements, même ceux qui environnent Paris. Les
routes n'étaient point sûres ; des bandes de brigands arrêtaient les
voitures, pillaient les maisons dans la campagne ; les rues de Paris étaient
parfois le théâtre de violences et de vols. Le ministre de la police, occupé
surtout à rechercher les agents ou les suspects de royalisme, à pénétrer
leurs intrigues qu'il appelait des complots, à faire exécuter les lois de
déportation contre les prêtres, devenait, de jour en jour, plus mal voulu du
public. Le Directoire replaça Merlin au département de la justice et lui
donna pour successeur Cochon de l'Apparent, membre du conseil des Cinq-Cents,
conventionnel et votant de la mort du roi, mais qui appartenait à l'opinion
modérée et jouissait de l'estime et de la confiance publique : ce choix fut
universellement approuvé. Une
police active et sans complaisance pour la faction jacobine et anarchiste
était d'autant plus nécessaire que l'audace des partisans de Babeuf allait
toujours s'accroissant. Depuis que le général Bonaparte avait fermé leurs
clubs, ils tramaient évidemment quelque sinistre complot, quelque sanglante
insurrection. C'est
ce que les conventionnels des conseils et la majorité des Directeurs ne
pouvaient se dissimuler ; mais leur crainte était de deux sortes : ils se
voyaient menacés par les anarchistes qui ne dissimulaient point le projet de
les exterminer ; cependant, sévir contre ce parti qui Lirait son origine de
l'esprit révolutionnaire, ce serait réveiller une réaction, et bientôt après
elle remonterait jusqu'à eux. De là résultait la continuelle affectation de
ne jamais dénoncer ou maudire les anarchistes sans leur adjoindre les
royalistes, comme s'ils conspiraient en commun et marchaient au même but :
c'était le thème que développait chaque jour le journal la Sentinelle, écrit
par Louvet ; le Moniteur parlait de la double bannière des anarchistes ;
lorsque les journaux modérés répliquaient à cette absurde calomnie, Tallien
s'indignait à la tribune contre la petite faction des royalistes
constitutionnels : — « Ils veulent un mouvement de prairial, disait-il, et
seraient contents de renverser par ce moyen un gouvernement qui déplaît aux
royalistes et aux anarchistes ; bientôt ils tenteront de renouveler les
scènes de vendémiaire. » Barras,
Rewbell et La Réveillière s'associaient à cette fiction, encore que leur
police sût à quoi s'en tenir sur la prétendue complicité des modérés avec
Babeuf ; ils n'admettaient point la pensée de réprimer les uns sans frapper
sur les autres. Ainsi
lorsque le Directoire engagea, par un message du 15 avril, le conseil des
Cinq-Cents à proposer une loi contre les individus coupables de provocations
dirigées contre la sûreté de l'État, il eut soin d'associer le rétablissement
de la royauté avec le rétablissement de la constitution de 1793, et le
rapporteur de la commission qui rédigea le projet eut soin de répéter : « Nos
deux ennemis infatigables, le royalisme et l'anarchie. » La
résolution du conseil des Cinq-Cents portait les dispositions suivantes : « Sont
coupables de crime contre la sûreté de la République et contre la sûreté
individuelle des citoyens tous ceux qui, par leurs discours ou par leurs
écrits, soit imprimés, soit distribués, soit affichés, provoquent la
dissolution de la représentation nationale, ou celle du Directoire exécutif,
ou le meurtre de tous ou aucun des membres qui les com posent, ou le
rétablissement de la royauté, ou celui de la constitution de 1793, ou celui
de la constitution de 1791, ou de tout gouvernement autre que celui établi
par la constitution de l'an ni acceptée par le peuple français, ou l'invasion
des propriétés publiques, ou le pillage, ou le partage des propriétés
particulières sous le nom de loi agraire, ou de toute autre manière. La peine
de mort prononcée par l'art. 612 du code des délits et des peines sera
commuée en celle de la déportation, si le jury déclare qu'il y a des
circonstances atténuantes. » Jusqu'alors
la peine de mort appliquée à des délits vaguement définis, dont
l'appréciation comporte l'arbitraire, avait été trop souvent prononcée par
des tribunaux révolutionnaires ; mais on n'avait pas imaginé d'ériger
légalement la provocation en crime direct et de l'assimiler à la complicité,
même lorsqu'elle n'avait pas été suivie d'effet, lorsqu'il n'y avait pas eu
même un commencement d'exécution. Le Directoire et les Conseils constataient,
en appelant loi une telle pénalité, que le gouvernement n'était pas assez
bien établi pour se passer de mesures révolutionnaires ni pour inspirer ses
codes de l'esprit de justice et d'humanité. — Les jurys d'accusation et de
jugement devaient être spéciaux. Aux termes du code voté précipitamment le 3
brumaire, aux derniers jours de la Convention, le jury spécial d'accusation
était composé de huit citoyens tirés au sort sur une liste de seize choisie
par le commissaire du gouvernement. Le jury de jugement de douze membres
tirés au sort sur une liste de trente formée par le président de
l'administration départementale. A cette
diminution des garanties accordées aux accusés par le droit commun, se
joignait une rapidité plus grande de la procédure dont les délais étaient
abrégés. « Tout
rassemblement où se feraient des provocations prend le caractère
d'attroupement séditieux. Les bons citoyens qui en sont les témoins
arrêteront les coupables ou, s'ils sont trop faibles, ils avertiront la force
armée la plus voisine. « Le
commandant de la force armée fera une sommation ; ceux qui resteront après
cette sommation seront saisis et punis : les étrangers et les déportés
rentrés de la peine de mort. Ceux qui auront exercé des fonctions publiques
soit au choix du peuple, soit à tout autre titre, et qui ont été mis en
accusation ou déclarés hors la loi seront condamnés à la déportation, tous
autres individus à cinq ans de fer. » Les
mêmes peines étaient déterminées « contre ceux qui paraîtraient en
public avec un autre signe de ralliement que la cocarde nationale. » Ce
projet de résolution fut voté par urgence et sans discussion. La
répression des délits de la presse semblait suffisamment assurée par une
semblable législation. Un autre projet fut adopté deux jours après, il
prescrivait une précaution qui a été renouvelée depuis : tous les articles de
journaux ou de placards affichés devaient porter la signature des auteurs et
le nom de l'imprimeur. La contravention était punie de six mois de prison et
la récidive de deux ans. Les
imprimeurs, auteurs, distributeurs ou colporteur d'écrits ayant le caractère
de provocation étaient passibles des peines portées dans la précédente loi et
jugés dans les mêmes formes. Le
Directoire et la législature étaient en disposition de rigueur et de police
politique. Un rapport fut présenté au conseil des Cinq-Cents contre les
prêtres déportés pour refus de serment qui étaient rentrés sur le territoire
de la République, en souscrivant un acte de soumission aux lois, mais sans
prêter le serment à la constitution civile du clergé dont il semblait qu'il
ne fût plus question depuis les décrets sur la liberté des cultes, et surtout
depuis la pacification de la Vendée. Il était difficile de les assimiler aux
conspirateurs anarchistes ; mais renouveler des persécutions qu'on croyait
abolies, c'était complaire aux clameurs que les révolutionnaires de toute
époque ou de toute nuance faisaient retentir contre l'ouverture des églises
et la publique et paisible célébration de la messe. On n'imagine pas quelle
intolérante colère ils éprouvaient, et combien ils supportaient difficilement
cette renaissance d'un culte qu'ils avaient cru aboli pour jamais. Voici en
quels termes s'exprimait le rapporteur : « La Convention avait ordonné que
ceux qui voudraient exercer le ministère du culte feraient la déclaration
préalable qu'ils se soumettaient aux lois de la République. Certes, nous ne
devions pas nous attendre que les prêtres qui, par une conduite antérieure à
cette loi, avaient encouru la réclusion ou la déportation, viendraient de
toutes parts s'appliquer cette disposition nouvelle. Nous ne devions pas nous
attendre que des hommes frappés de mort civile pour avoir conspiré contre la
liberté accourraient se ranger sous ses drapeaux. La Convention informée de
cet attentat le réprima par des lois postérieures. Elles furent perfidement
interprétées, méconnues et violées. Irritée par cette résistance qui mettait
la République en danger, la Convention, avant de se séparer, voulut assurer
par ses dernières volontés le triomphe de la liberté contre les efforts
toujours renaissants du fanatisme. Elle ordonna que les lois contre les
prêtres passibles de la déportation ou de la réclusion seraient exécutées à
l'instant même, et que les fonctionnaires qui négligeraient l'exécution d'une
loi si urgente seraient condamnés à une détention de deux ans. » Le
testament politique de la Convention, comme l'appelait le rapporteur, n'avait
été ni exécuté, ni respecté. Les autorités locales avaient continué à croire
que la soumission aux lois était suffisante. Ailleurs on avait pensé qu'il
était impossible d'appliquer une peine si grave sans qu'elle fût prononcée
judiciairement par un tribunal. Ce
sentiment de justice, ce reste de respect pour le caractère et les vertus de
pieux ecclésiastiques, étaient traités de coupable mollesse ou même de
criminelle complicité. Selon le rapport, « les prêtres étaient les plus
dangereux ennemis de la République, chefs des mouvements séditieux, centre de
ralliement de tous les mécontents, correspondants des émigrés. Une aveugle
indulgence, et l'impunité dont ils jouissent les avaient ainsi encouragés à
rentrer dans une patrie dont une salutaire terreur les avait éloignés. » Il
excusait toutefois les magistrats républicains d'avoir manqué de courage. «
Le temps des réactions n'est pas tellement passé qu'ils ne puissent
appréhender d'être accusés demain pour avoir fait leur devoir aujourd'hui. » Le
projet de loi était la confirmation de toutes les lois de proscription que la
Convention avait rendues contre les prêtres. Il en rendait les dispositions
plus claires, plus précises, plus impératives. « Comme il s'agit de peines
capitales et de la manière de les infliger, nous nous sommes expliqués avec
les développements que la chose mérite. Nous devions ôter tout prétexte aux
fonctionnaires qui ne veulent pas entendre et rassurer ceux qui exécutent ce
qu'ils ont entendu. » Il
résultait, de ce code de persécution, que tout prêtre quelconque qui n'aurait
pas prêté serment à la constitution civile du clergé serait déporté et ne
pourrait arguer du serment politique prêté en 1792, ni de la soumission aux
lois de la République souscrite en vertu d'un décret de 1795. Les
ecclésiastiques assez nombreux qui avaient rétracté leur serment de 1791 étaient
aussi condamnés à la déportation. Dans le délai de vingt jours tous les
prêtres atteints par cette loi devaient se présenter à leur municipalité pour
y recevoir un passeport. Tout ecclésiastique qui n'aurait pas obéi à cette
injonction devait être considéré comme émigré rentré, c'est-à-dire condamné à
mort. Une exception était accordée aux prêtres âgés de plus de soixante ans
ou frappés d'une indisposition grave et constatée. Il leur était accordé dix
jours de délai pour se rendre dans une maison de réclusion. Les
fonctionnaires convaincus d'avoir négligé l'exécution de la présente loi
étaient passibles de deux années de détention. Selon
les révolutionnaires et le Directoire, la liberté des cultes consistait donc,
pour les catholiques, à ne pouvoir accomplir leurs devoirs religieux que sous
l'autorité et la direction de prêtres déclarés schismatiques par l'Eglise, et
à voir les seuls prêtres autorisés par elle, traités en criminels d'État et
chassés sous peine de mort de leur patrie. L'Assemblée constituante avait
sans doute commis une grande faute et un étrange abus de pouvoir en
réglementant l'Église de France et en considérant les fonctions
ecclésiastiques comme dérivant uniquement de l'autorité civile ; mais elle
s'était bornée à interdire aux prêtres insermentés les actes officiels et les
emplois rétribués par l'État. Du reste, ils pouvaient suivre les pratiques
d'un culte non rétribué et jouir de la liberté laissée à la vie privée. Les
vainqueurs du 10 août avaient tiré de cette funeste et imprudente législation
les horribles conséquences qui furent poussées jusqu'aux massacres des Carmes
et aux noyades de Carrier. Les mœurs publiques et la nécessité de pacifier la
Vendée avaient depuis le 9 thermidor amené la désuétude des lois de
persécution. Le Directoire voulait leur rendre une énergie nouvelle ; et il
trouva une facile majorité dans le conseil des Cinq-Cents. Toutefois le
projet ne fut pas adopté sans discussion. Aucun
orateur n'osa l'attaquer au nom de la religion catholique. Les arguments
étaient tous tirés de la liberté des cultes et de l'inconséquence manifeste
qui consistait à ériger en crime la désobéissance à une législation abolie,
non applicable à l'organisation nouvelle de la République essentiellement
différente de la constitution de 1791 et plus conforme à la vraie liberté. On
osait encore moins prendre la défense des prêtres ; pour être excusé de
repousser la proscription prononcée contre eux, on parlait d'eux dans le plus
injurieux et le plus indigne langage ; on reconnaissait comme justes toutes
les accusations portées contre eux. C'était
donner de grandes facilités à la réplique ; aussi le débat dégénéra en une
série d'invectives de plus en plus violentes contre le clergé ; il ne s'était
jamais dit à la Convention d'aussi honteuses diatribes. On voulut aller aux
voix à l'instant même et Drouet réclama la clôture de la discussion avec une
telle fureur et des termes si indécents qu'il fallut le rappeler à l'ordre ;
il fut même question de l'envoyer à l'Abbaye. La
discussion fut continuée ; dans un discours raisonnable et modéré, M. Lemerer
combattit le projet en parlant du danger des persécutions qui, « loin d'éteindre
les torches du fanatisme, les rallument et donnent un caractère sacré à la
cause de ses sectateurs. » M.
Berlier lui répondit : toute son argumentation porta non sur la justice du
projet, non sur la nécessité de maintenir comme un crime la désobéissance à
la constitution civile du clergé qui n'existait plus, mais sur le devoir
imposé au gouvernement de se conformer à des lois qui n'étaient pas abolies
et ne devaient pas l'être. — « Il y aurait de la tiédeur, de la faiblesse, de
l'incivisme à ne les point exécuter ; elles sont sévères, mais elles sont
justes. Quelle est donc cette classe d'hommes à laquelle on prend un si vif
intérêt ? Pour qui cherche-t-on à vous apitoyer ? Voudrait-on nous faire
croire que des hommes qui ont été les ennemis les plus ardents de nos lois en
sont devenus les amis les plus chauds ? Cette conversion n'est pas
présumable. Celui qui la croirait possible ne connaît pas le caractère des
prêtres. Non, ils ont méconnu vos lois et ne respirent que pour les
renverser. » M.
Pastoret se montra plus courageux que les précédents orateurs contre cette
législation de la tyrannie révolutionnaire. — « Ce n'est pas sans
douleur que je viens d'entendre à cette tribune blasphémer la raison et
l'humanité ; on redouble d'outrages contre des malheureux qu'on veut
dépouiller de leur état, de leur fortune, de leur patrie ; on a même trouvé
cette loi trop douce. Grand Dieu ! n'est-elle pas plus barbare que la loi des
ilotes à Sparte5 que le code noir aux colonies ? On affecte ici d'appeler
ennemis de la liberté les hommes qui essayent de faire entendre le langage de
la justice et de l'humanité. Les ennemis de la liberté et de la République :
voulez-vous que je les fasse connaître ? Ce sont les hommes qui, animés non
pas de l'esprit national, mais de l'esprit de faction, voient la patrie à
travers leur haine, leur défiance, leur pusillanimité, ceux qui foulent aux
pieds la constitution, exigent sans cesse des mesures révolutionnaires et
nous poussent au gouffre de l'anarchie ou du despotisme. » Les
partisans du projet continuèrent à attribuer aux prêtres la guerre de la
Vendée, qui avait été plus justement imputée à la persécution exercée contre
eux, ainsi que l'avaient reconnu les représentants ou les généraux lorsqu'ils
avaient voulu pacifier ou soumettre les départements de l'ouest. On alla
jusqu'à les accuser de complicité avec les bandes de voleurs qui désolaient
quelques départements. D'autres
orateurs trouvaient la loi insuffisante. Ils pré disaient qu'après avoir pris
un passeport, les prêtres, au lieu de se rendre à la frontière, se
cacheraient dans quelque asile et trouveraient facilement une hospitalité
dévouée. Aussi demandaient-ils que les prêtres fussent conduits à la
frontière par la gendarmerie, de brigade en brigade, comme des malfaiteurs. Le
rapporteur répondait : — « Nous avons pensé qu'il suffisait de prononcer la
peine capitale contre ceux qui s'écarteraient de la route tracée par leur passeport.
Il y a un si grand nombre d'individus sujets à la déportation que la
gendarmerie entière serait employée à cette opération. » La
commission avait consenti à changer l'article qui ordonnait que les prêtres
sexagénaires ou infirmes seraient non pas déportés, mais détenus. Au lieu de
la détention, ils auraient été tenus à résider au chef-lieu du département
sous la surveillance des autorités. Un
ancien conventionnel, Guyomard, qui avait été modéré pendant la Terreur, mais
que la réaction avait exaspéré et poussé aux dernières limites de l'esprit
révolutionnaire, s'indigna de la pitié qu'on accordait à des hommes qui
semaient dans la société le mensonge, la haine, la vengeance, la terreur,
l'assassinat. Par une sorte de dérision, il disait en insistant sur
l'emprisonnement : — « Eh, mon Dieu, comment faisaient donc ceux qui se
vouaient à la vie monastique, les chartreux, les pères de la Trappe ? » La
vieillesse, loin d'inspirer aucune pitié à Guyomard, était pour lui un motif
de plus grande rigueur. — « Car, disait-il, ces vieux prêtres, avec leurs
cheveux blancs, inspirent plus de respect, exercent plus d'influence ; leurs
bénédictions ont plus de prix. Les femmes adorent ces grands lamas, ces vieux
fétiches ; elles réagissent ensuite sur les hommes : de là vient tout le mal.
» Cette
résolution, adoptée après un débat qui rappelait les plus mauvais jours et
les passions les plus sauvages de la Révolution, fut portée au conseil des
Anciens, où elle fut renvoyée à l'examen d'une commission, qui attendit
quatre mois avant de faire son rapport. Les esprits se calmèrent, les
Jacobins du conseil des Cinq-Cents se découragèrent. La commission proposa le
rejet de la résolution et le conseil adopta son avis. Ainsi pouvait être
remarqué l'avantage de la division du pouvoir législatif en deux corps
indépendants l'un de l'autre. Il
importait de montrer quels efforts faisaient les révolutionnaires pour
maintenir ou aggraver les lois d'exception et de tyrannie, et quelles fureurs
se ranimaient dès qu'il était question des émigrés ou des prêtres : cette
haine mêlée de crainte fut pendant toute la durée du régime directorial le
symbole de la faction qui ne voulait à aucun prix renoncer à la possession du
pouvoir. L'aveuglement
volontaire où s'obstinaient les conventionnels du conseil des Cinq-Cents ne
pouvait pas cependant être toujours partagé par le Directoire ; il savait
avec certitude ce que tout le public voyait : ce n'était point par les
prêtres, par les émigrés, par les royalistes que le repos public et le
gouvernement étaient menacés ; c'était par la conspiration flagrante des
anarchistes qu'appuyait et encourageait l'indulgence des Jacobins du Corps
législatif et la complicité de quelques-uns d'entre eux. Plusieurs
mesures de précaution furent prises successivement pour prévenir le danger,
pour arrêter la marche et l'explosion du complot. Un décret de la Convention,
voté le 27 juin 1795, avait ordonné la formation d'un corps militaire sous le
nom de légion de police, destiné au service des tribunaux, des prisons et au
maintien de l'ordre public dans la ville de Paris. Ce décret, proposé peu de
temps après l'insurrection de prairial, par Aubry, avait été combattu par les
représentants qui s'inquiétaient de la réaction alors en majorité dans les
comités de gouvernement ; pendant plus de deux mois aucune exécution ne
suivit le vote de l'assemblée. Ce fut
seulement à la veille du 13 vendémiaire, lorsque les comités étaient composés
de députés d'une autre opinion, qu'un nouveau décret détermina l'organisation
de la légion de police ; elle fut recrutée dans le même esprit qui avait fait
accepter et rechercher les services du bataillon sacré des patriotes ;
plusieurs d'entre eux y furent même enrôlés. Un corps ainsi formé n'était pas
facile à discipliner ; il devint odieux et redoutable aux Parisiens. Le
général Bonaparte sut le maintenir dans l'obéissance et le bon ordre.
Lorsqu'il eut quitté le commandement de l'armée de l'intérieur, la discipline
cessa d'avoir la même fermeté. Les amis de Babeuf s'introduisirent dans la
légion, y distribuèrent les pamphlets et le journal du Tribun du Peuple, hantèrent
les mêmes cabarets que les soldats, affilièrent quelques officiers à leur
société secrète et bientôt la principale espérance des conspirateurs fut
fondée sur une insurrection militaire. La police était in formée de ce
dangereux embauchage ; le Directoire, sans donner ce motif et en parlant avec
ménagement de la légion de police, en donnant même des louanges à son
dévouement et à son zèle, demanda aux conseils l'autorisation de l'envoyer
aux armées. Chacun savait de quoi il s'agissait réellement et le décret fut
voté par urgence le 24 avril 1796. Mais le
mal avait déjà fait un tel progrès que la légion de police refusa d'obéir au
décret et se mit en rébellion ouverte. Le Directoire fut donc obligé de
supprimer le corps tout entier. Beaucoup d'officiers furent arrêtés ; on
promit à ceux qui avaient été tirés de l'armée qu'ils seraient, après avoir
fait leur soumission, rétablis dans leurs grades et employés activement. Les
chefs et moteurs de la sédition furent envoyés devant les tribunaux
compétents ; les soldats furent désarmés. A la grande joie des habitants de
Paris, on les vit défiler, sous l'escorte de la troupe de ligne, les uns pour
être dirigés sur Metz, les autres pour recevoir des feuilles de route afin de
retourner à leurs communes ; mais un grand nombre troua moyen de rentrer dans
la ville. En même
temps le Directoire destituait plusieurs des municipalités de Paris, car
depuis la nouvelle constitution on avait décomposé cette formidable Commune
et la ville était divisée en douze arrondissements. C'était après le 13
vendémiaire qu'avaient été nommés, non par élection, mais par le
gouvernement, les maires et adjoints. A ce moment la préférence avait été
exclusivement accordée aux plus zélés Jacobins. Quelques-uns se comportèrent
avec insolence, commirent des abus de pouvoir, vexèrent les bons citoyens, et
il fallut renvoyer ceux qu'on avait choisis quatre mois auparavant. Une
autre mesure témoignait plus manifestement que le Directoire s'apercevait
enfin combien il avait été peu sage d'accorder tant de protection et de
faveur au parti jacobin. L'amnistie avait rendu la liberté aux Montagnards
que la Convention avait mis en détention lors des conspirations de germinal
et de prairial, ou après un examen de la conduite criminelle qu'ils avaient
tenue pendant leurs missions. Presque tous étaient venus habiter Paris, où
ils vivaient en communication habituelle ou même en rapports intimes avec les
meneurs des clubs et les amis de Babeuf. Plusieurs membres de la commission
d'Orange et du tribunal révolutionnaire de Brest, qui avaient répandu tant de
sang, tirés aussi de leurs prisons et affranchis de toute poursuite, étaient
venus à ce rendez-vous de la faction terroriste pour s'enrôler parmi les
conspirateurs. Un arrêté du Directoire ordonna à Vadier, Amar, Vouland,
Choudieu, Huguet et autres conventionnels, ainsi qu'aux autres amnistiés, de
quitter Paris sur-le-champ et de retourner dans le département de leur
domicile. Cet
arrêté avait été pris le 27 avril ; il n'eut aucune efficacité et n'intimida
nullement les conspirateurs, ou plutôt il les détermina, ainsi que les autres
mesures de rigueur ou de menace, à presser l'exécution de leurs sinistres
desseins. Le 10
mai, sur les murs de Paris fut placardée une proclamation du Directoire : « Citoyens,
un affreux complot doit éclater la nuit prochaine, ou demain à la pointe du
jour. Une horde de voleurs et d'assassins a formé le projet d'égorger le
Corps législatif, tous les membres du gouvernement, l'état-major de l'armée
de l'intérieur et toutes les autorités constituées de Paris. La constitution
de 93 doit alors être proclamée. Cette proclamation sera le signal d'un
pillage général, tant des maisons que des magasins et des boutiques ; le
massacre d'un grand nombre de citoyens doit être opéré en même temps. « Mais
rassurez-vous, bons citoyens, le gouvernement veille, il connaît les chefs du
complot et leurs moyens. « La
seule publicité que le Directoire donne à leurs projets suffira sans doute
pour prévenir tout mouvement de leur part. Mais dans tous les cas, soyez
tranquilles et livrez-vous à tous vos travaux ordinaires. Laissez les
brigands abandonnés à eux-mêmes. Le gouvernement a pris des mesures certaines
pour déjouer leurs trames et les livrer eux et leurs partisans à la vengeance
des lois. » Il est
facile d'imaginer l'effet que produisit cette proclamation ; le Directoire
voulait-il répandre l'effroi parmi la population de Paris, afin qu'elle
comprît et approuvât les mesures qu'il était décidé à prendre, ou bien cette
pièce témoignait-elle du trouble de ceux qui l'avaient écrite ? Pendant
qu'on affichait ce placard, M. de Pontécoulant prenait la parole dans une
discussion où il s'agissait de savoir si la police administrative aurait le
droit de décerner des mandats d'amener. Il s'étonnait que lorsque la paix
publique était si cruellement menacée, on songeât à restreindre les pouvoirs
de la police. — « Savez-vous
qu'en ce moment des hommes de sang et de rapine qui ont dévasté la France
pendant le règne de la tyrannie et qui ne peuvent soutenir les regards de
leurs concitoyens, sont venus ici étouffer par de nouveaux forfaits le
remords qui les poursuit ? « Le
gouvernement est instruit des séditions qui se préparent ; il sait que ces
hommes qui n'ont jamais perdu l'espoir de ressaisir le pouvoir au moyen du
pillage, du meurtre et de l'incendie, vont tenter un dernier effort. N'en
demeurez point tranquilles spectateurs ; n'attendez pas dans une froide
insensibilité qu'ils viennent vous porter le dernier coup. » La
discussion fut alors interrompue par un rapport de la commission des
inspecteurs de la salle, qui remplissaient les fonctions attribuées depuis à
des questeurs ; le rapporteur proposait de pourvoir à l'exécution d'un
article de la constitution qui portait qu'il y aurait près du Corps
législatif une garde de quinze cents hommes. L'article disait que cette garde
se composerait de citoyens pris dans la garde nationale de chaque
département. Ce n'était peut-être pas le moyen d'être le mieux gardé et surtout
d'avoir promptement une force disponible pour la défense du Corps législatif.
Aussi les inspecteurs de la salle proposaient de composer provisoirement
cette garde de compagnies tirées des troupes de ligne qui se trouvaient en ce
moment à Paris. Le
parti révolutionnaire ne savait point ou ne voulait point savoir combien le
danger était urgent. Ses orateurs parlèrent non-seulement contre la
proposition, mais même contre l'article de la constitution qui voulait une
garde spéciale pour le Corps législatif. Une force armée qui ne serait pas
soumise au pouvoir exécutif leur semblait incompatible avec la division des
pouvoirs et avec leurs attributions respectives. Le
rapporteur se borna à répondre que le Directoire allait instruire l'assemblée
des circonstances qui menaçaient l'ordre public et qu'alors personne ne
proposerait plus d'objections contre le projet des inspecteurs de la salle.
En effet, à l'instant même, un des secrétaires monta à la tribune pour donner
lecture du message qui venait d'être apporté. C'était
la répétition de l'affiche, mais avec quelques détails qui s'adressaient
directement au Corps législatif. « Le
Directoire informé du lieu où les chefs de cette affreuse conspiration
étaient rassemblés et tenaient leur comité de révolte, a donné des ordres
pour les faire arrêter. Plusieurs d'entre eux l'ont été en effet. C'est avec
douleur que nous vous apprenons que parmi eux se trouve un de vos collègues,
le citoyen Drouet, pris en flagrant délit. « Le
Directoire vous invite à lui tracer la conduite qu'il doit tenir dans cette
occasion, à l'égard de ce représentant. Si vous jugez que nous devions faire
mettre les scellés sur ses papiers, nous vous prions de manifester votre
intention sur cet objet. » Le
conseil des Cinq-Cents déclara sans discussion que le Directoire avait
légalement le droit de faire mettre les scellés sur les papiers de tout
individu arrêté en flagrant délit. Un
autre message exposait que Paris ayant été de tout temps le repaire des êtres
immoraux de tous les partis, il importait que par un acte législatif, tout
citoyen qui, ayant été membre de la Convention nationale, se trouvait
actuellement à Paris sans y avoir de fonctions publiques, et qui n'y était
point domicilié à l'époque de son élection, serait tenu, dans le délai de trois
jours, de sortir de la ville et de s'en éloigner de dix lieues au moins. La
même mesure devait être appliquée à tout militaire destitué ou sans emploi et
à tout prévenu d'émigration. Cette
mesure fut discutée séance tenante. Chazal
voulut continuer la politique suivie jusqu'à ce moment par le Directoire avec
la grande approbation de ses partisans, et ne pas laisser une loi de rigueur
atteindre seulement les Jacobins ; il demanda que les anciens membres des
Assemblées constituante et législative fussent compris dans cette mesure
d'exil. C'était sévir contre les hommes soupçonnés de regretter la monarchie
constitutionnelle. Les révolutionnaires détestaient les hommes de cette
opinion tout autant que les royalistes purs. L'amendement
de Chazal n'était pas soutenable dans le moment où le parti jacobin était
pris en flagrant délit de conspiration ; il fut rejeté à la presque
unanimité. Un
autre amendement donna lieu à un vif débat. Les révolutionnaires avaient à
cœur de ne pas laisser peser une présomption de complicité sur l'ensemble de
leur parti ; ils craignaient que ce 1 er prairial manqué ne déterminât une
réaction aussi prononcée que celui de l'année précédente. Au lieu d'exiler de
Paris tous les membres de la Convention non réélus, ils demandaient que la
mesure fût appliquée seulement aux députés déclarés inéligibles, c'est-à-dire
à ceux qui avaient été détenus ou accusés. Le vote fut d'abord douteux, et ce
fut à une troisième épreuve que l'amendement fut rejeté. Un autre fut adopté
: il comprenait dans cette mesure les Chouans ou Vendéens amnistiés. Le
surlendemain, 12 mai, le Directoire envoya un rapport du ministre de la
police sur les projets, les manœuvres et les préparatifs des conspirateurs ;
il ne pouvait être complet. Ce fut seulement par l'instruction et la
procédure que longtemps après, les faits devinrent connus avec exactitude. Un des
principaux complices a publié une Histoire de la conspiration de Babeuf
comme un titre d'honneur pour ce chef de parti, et a en même temps exposé les
opinions et les doctrines au nom desquelles la société-devait être
bouleversée jusque dans ses fondements et le « bonheur commun » installé par
le massacre et l'incendie ; depuis lors, Babeuf est devenu le héros et
l'apôtre révéré des sectes socialistes. Il convient donc de raconter ce que
voulurent et ce que tentèrent ces fanatiques de l'envie et de la destruction. Lorsque
trois mois auparavant le Directoire eut ordonné des poursuites contre Babeuf
et pendant que par la tolérance de la police, il vivait caché, continuant à
faire paraître sans relâche son journal et ses pamphlets, ses amis
commencèrent à donner une organisation et des moyens d'agir à la société
secrète extraite de leurs différents clubs. Amar, l'ancien membre du comité
de sûreté générale ; Félix Lepelletier, frère de Saint-Fargeau assassiné le
21 janvier ; Buonarotti, Darthé et Germain, les plus importants et les plus
actifs parmi les sectaires de Babeuf, formèrent d'abord le comité directeur.
A ce moment, le but que se proposait l'association n'était pas déterminé. Les
uns, comme Amar, auraient voulu recommencer le régime de la Terreur ; sans
songer à former une société nouvelle, ils croyaient suffisant de persécuter,
de ruiner et d'exterminer les riches. D'autres ne croyaient pas que le moyen
fût bon ; cette route n'avait pas conduit à l'égalité de fait, « dernier but
de l'art social, » comme l'avait écrit Condorcet. On voyait assez, par
l'établissement directorial, que, dirigée ainsi, la Révolution avait
seulement pour résultat de placer le pouvoir et la richesse dans d'autres
mains et de créer une nouvelle aristocratie. Toutefois on résolut d'abord de
prendre pour drapeau la constitution de 1793, comme un régime préalable qui
conduirait à la nouvelle forme sociale. Bien que ce fût un expédient pour
rallier les opinions diverses, la division se mit dans le comité directeur,
et Amar cessa d'en faire partie. On imagina ensuite, pour animer le peuple et
pour embaucher les soldats, d'annoncer qu'on voulait l'accomplissement de
deux promesses faites par la Convention : la distribution d'un milliard aux
défenseurs de la patrie et le partage des biens appartenant aux ennemis de la
Révolution entre les patriotes malheureux. Pendant
quelque temps les meneurs crurent prudent de ne point mettre le gouvernement
en méfiance et en hostilité. Ils cherchaient seulement à rallier les
partisans et les acteurs des insurrections révolutionnaires et à réveiller
les passions alors très-assoupies du peuple de Paris. Ils essayèrent aussi
d'instituer un nouveau culte, un déisme mêlé de quelques cérémonies : ce fut
le commencement des théophilanthropes. Ce
système de prudence convenait mal à Babeuf qui avant tout était un
déclamateur. Pour beaucoup de révolutionnaires, l'exagération du langage et
l'absurdité des raisonnements n'étaient pas inspirés par le besoin de
justifier des actes accomplis : au contraire la détermination d'agir suivait
l'enivrement des paroles. Babeuf continua donc à écrire contre le Directoire,
contre les Conseils et à démasquer ses batteries contre la propriété et la
société. Ce fut
alors que le général Bonaparte fit fermer les clubs. Les sectaires
n'ignoraient pas que c'était lui qui avait voulu cette mesure et qu'il y
avait encouragé le Directoire. Alors
commença la conspiration ; un nouveau comité directeur se forma, vers la fin
de mars 179 i. Il se com- posait de Babeuf, Félix Lepelletier, Antonelle et
Sylvain Maréchal, l'auteur du Dictionnaire des athées. Plus tard Buonarotti,
Lebon et Darthé y furent adjoints ; mais les sectaires ignoraient les noms de
leurs directeurs. Un nommé Didier était le seul agent de ce gouvernement
secret. C'était lui qui servait d'intermédiaire avec les agents secondaires :
il y en avait douze, un par arrondissement de Paris. Jamais
conspirateurs n'ont eu pareille activité de rédaction et d'écriture ; outre
les pamphlets destinés au peuple et aux soldats, outre les journaux, Babeuf
entretenait une correspondance journalière pour exhorter ses amis et ses
agents, pour leur donner des instructions, leur expliquer ses idées et ses
projets. Il entraîna le comité directeur dans la voie qu'il avait ouverte, et
nonobstant l'opposition d'Antonelle, qui était resté au point de démagogie
d'un juré du tribunal révolutionnaire, il fut décidé que l'insurrection
serait destinée à conquérir l'égalité de fait ; la société prit le nom de
Société des égaux ; Sylvain Maréchal rédigea leur manifeste. — « Peuple
de France, pendant quinze siècles tu as vécu esclave et par conséquent
malheureux ; depuis six années tu respires à peine dans l'attente de
l'indépendance, du bonheur et de l'égalité ! — Peuple de France ! tu n'as pas
été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné
! Toujours et partout la pauvre espèce humaine, livrée à des anthropophages
plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes
les tyrannies. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie : Les
hommes sont égaux, et de temps immémorial, la plus avilissante, la plus
monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. L'égalité ne fut
jamais qu'une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd'hui qu'elle est
réclamée d'une voix plus forte, on nous répond : — Taisez-vous, misérables ;
l'égalité de fait n'est qu'une chimère ; contentez-vous de l'égalité légale ;
canaille, que vous faut-il de plus ? — Ce qu'il nous faut de plus ?
Législateurs, gouvernants, riches, propriétaires, écoutez-nous. « Nous
prétendons désormais vivre et mourir égaux, comme nous sommes nés ; nous
voulons l'égalité réelle ou la mort. « Et
nous l'aurons, cette égalité réelle, n'importe à quel prix. Malheur à ceux
que nous rencontrerons entre elle et nous ! Malheur à qui nous ferait
résistance ! « La
Révolution française n'est que l'avant-courrière d'une autre révolution bien
plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière. « Le
peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres. Il en fera de même aux
nouveaux tyrans, aux nouveaux tartufes assis à la place des anciens. « C'est
que nous ne voulons pas seulement l'égalité écrite dans les droits de l'homme
; nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous
consentons à tout pour l'obtenir ; pour elle nous ferons table rase.
Périssent, s'il le faut, tous les arts pourvu qu'il nous reste l'égalité
réelle. « Législateurs
et gouvernants, propriétaires riches et sans entrailles, vous essayez en vain
de neutraliser notre sainte entreprise, vous dites : « Ils veulent la loi «
agraire si souvent demandée avant eux. » « Taisez-vous,
calomniateurs ! la loi agraire, ou le partage des campagnes, fut le vœu
instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades
inspirées par l'instinct et non par la raison. Nous demandons quelque chose
de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des
biens. Plus de propriété individuelle, la terre n'est à personne ; les fruits
sont à tout le monde. Nous ne pouvons plus souffrir que la majorité des
hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir d'une petite
minorité. « Qu'il
cesse enfin ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire.
Disparaissez, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et
de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés. « Qu'il
ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que l'âge et le sexe ; tous
ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu'il n'y ait donc plus pour eux
qu'une même éducation et une même nourriture. Il n'y a qu'un seul soleil, un
seul air pour tous, pourquoi la même portion et la même qualité d'aliments ne
suffiraient-elles pas à chacun ? « Les
ennemis de l'ordre naturel nous appellent désorganisateurs et factieux : « Vous
ne voulez, nous <c disent-ils, que des massacres et du butin. » — Notre sainte entreprise n'a d'autre but que
de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique. Jamais
plus vaste dessein n'a été conçu et mis à exécution. Le moment des grandes
mesures est arrivé ; le mal est à son comble. Le chaos, sous le nom de
politique, règne sur la terre depuis trop de siècles. Que tout rentre dans
l'ordre et reprenne sa place. Qu'à la voix de l'égalité, les éléments de la
justice et du bonheur s'organisent ; l'instant est venu de fonder la
république des égaux, ce grand hospice offert à tous les hommes. Les jours de
la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous
asseoir à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants. « L'égalité
réelle répond à tous les besoins sans faire de victimes, sans coûter de
sacrifices. Mais elle ne plaira peut-être pas d'abord à tout le monde ;
l'égoïste, l'ambitieux frémiront de rage ; les individus blasés sur les
peines d'autrui regretteront leurs jouissances personnelles et exclusives ;
les amants du pouvoir absolu, les suppôts de l'autorité arbitraire se
courberont avec peine sous le niveau de l'égalité réelle. Mais que peuvent
quelques milliers de mécontents contre une masse d'hommes heureux d'une
félicité qu'ils ont cherchée si longtemps et qu'ils avaient sous la main ! « Peuple
de France, ouvre les yeux et le cœur à la plénitude du bonheur ; reconnais et
proclame avec nous la république des égaux. » Le
comité directeur réserva la publication de ce manifeste pour le jour de la
victoire : il contenait des phrases qui auraient pu épouvanter quelques-uns
des conspirateurs secondaires. Provisoirement on donna une autre forme aux
pensées de Babeuf et à la constitution future de la république des égaux. On
imprima et on répandit avec profusion une brochure intitulée : « Analyse de
la doctrine de Babeuf, proscrit par le Directoire exécutif pour avoir dit la
vérité. » Le succès de la nouvelle révolution ne pouvait être espéré, ainsi
que voyaient bien ses promoteurs, qu'en mettant en mouvement les classes
inférieures. C'était là que devait s'adresser le travail de séduction. Les
anciens partis n'avaient jamais combattu pour arriver à de tels résultats et
avaient craint d'employer de tels moyens ; ils avaient voulu s'emparer du
pouvoir et l'exercer à leur guise et pour leur avantage. C'est ce que leur
reprochaient les égaux ; mais eux aussi cherchaient à faire une révolution
pour devenir les maîtres et imposer leur volonté à la nation ; leur
désintéressement n'était qu'hypocrisie ou illusion. Cette
analyse était une série d'articles formant une déclaration des droits de
l'homme, tels que les entendait Babeuf ; chaque article était suivi d'un
commentaire pour en démontrer la justice et la vérité. On y
lisait : — « Il y a oppression lorsque l'un s'épuise par le travail et manque
de tout, tandis que l'autre nage dans l'opulence sans rien faire. — « Nul
n'a pu sans crime s'approprier exclusivement les biens de la terre ou de
l'industrie. — « La
propriété est le plus grand fléau de la société : c'est un véritable délit
public. — « Dans
une véritable société, il ne doit y avoir ni riches ni pauvres. — « Les
riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents, sont
les ennemis du peuple. — « La
révolution n'est pas finie, tant que les riches absorbent tous les biens et
commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables
esclaves, languissent dans la misère et ne sont rien dans l'État. » Les
derniers articles contenaient une protestation contre la constitution de 1795
et contre les pouvoirs qu'elle avait institués ; en droit, la constitution de
1793 était la seule véritable ; le peuple l'avait solennellement acceptée. La
Convention n'avait pas le droit de la changer. — « Pour y parvenir elle a
fait fusiller le peuple qui en demandait l'exécution ; elle a chassé ou égorgé
les députés qui la défendaient ; l'influence des émigrés et la terreur
exercée contre le peuple ont présidé à la rédaction et à la prétendue
acceptation de la constitution de 1795. » — Telle était cette déclaration de
guerre à mort adressée à toute société légale et constituée. Armés
des doctrines et des promesses de Babeuf, les agents du comité des égaux
réussirent promptement à faire de nombreux prosélytes et à enrôler dans la
société secrète une foule d'ouvriers. Il n'y avait alors ni commerce, ni
industrie, les artisans étaient sans travail et souvent sans pain. Le
Directoire semblait fermer les yeux sur le progrès menaçant de la
conspiration ; il croyait ou feignait de croire que ces actives manœuvres,
pour séduire la populace et préparer une insurrection, devaient être attribuées
aux agents royalistes ; les journaux anarchistes ou même jacobins le
répétaient ainsi. On
faisait arriver de Lyon et de quelques autres grandes villes les hommes qui
avaient pendant la Terreur pris part aux massacres ou siégé dans des
tribunaux révolutionnaires. Ce qui
importait le plus aux conspirateurs, c'était d'agir sur l'esprit des soldats
; les agents de Babeuf s'y employèrent avec activité, mais en même temps avec
imprudence ; car pratiquer une telle propagande parmi des soldats casernés et
soumis à la discipline était plus difficile que d'embaucher des ouvriers. Le
Directoire crut qu'il préviendrait le mal en plaçant les troupes hors de la
ville. On y laissa seulement le nombre de soldats nécessaire pour les postes
de police et l'on forma deux camps, l'un à Vincennes, l'autre à Grenelle. Cette
précaution était mal avisée ; les soldats étaient moins exactement surveillés
que dans leurs casernes ; ils avaient plus d'heures d'oisiveté parce que leur
service les occupait moins. Dès lors l'embauchage fut pratiqué en grand ; les
conspirateurs les réunissaient par centaines dans les salles hautes des
cabarets, leur lisaient le Tribun du Peuple, l'Avis aux Soldats
d'Antonelle et autres pamphlets écrits à leur destination. On avait aussi
composé des chansons. Une foule de filles publiques venaient s'enivrer et
chanter avec eux : La
guillotine vous attend, Nous
vous raccourcirons, Vos
têtes tomberont ! Dansons
la carmagnole. Babeuf
ordonnait ou encourageait l'activité de ses amis. — « Le parti que vous
tirez des femmes, écrivait-il, est fort judicieux ; nous connaissons toute
l'influence que peut avoir ce sexe intéressant, qui ne supporte pas plus
indifféremment que nous le joug de la tyrannie. » Dans
les pages qu'il écrivait pour être lues aux soldats, Babeuf essayait de les
irriter contre toute idée de discipline. — « Avant
le 9 thermidor, vos chefs étaient vos égaux quant aux droits civils et
politiques ; ils étaient élus par vous. Aujourd'hui un général en chef est
souverain de son armée ; il a le droit de renvoyer les officiers qui lui
déplaisent. « Avant
le 9 thermidor vos actions de bravoure étaient racontées par un bulletin
répandu dans toute la République ; aujourd'hui on ne parle pas plus de vous
que des satellites des despotes. Lisez les relations des victoires remportées
en Italie ; on n'y rapporte que les actions des généraux, des officiers. On
raconte soigneusement que tel général a eu un cheval blessé ; et pas un mot
des pauvres soldats. « On
verse votre sang pour des conquêtes inutiles et funestes. On laisse pendant
ce temps-là vos mères ou vos femmes mourir de faim ; le peuple sèche de
misère. Qui donc aura ces biens nationaux qu'on vous avait promis ? Ce sont
les riches, les agioteurs qui ont déjà traité avec les émigrés pour les leur
rendre. Ainsi vous perdrez la récompense de vos travaux, cette récompense que
vous étiez sur le point d'obtenir sans l'exécrable 9 thermidor qui a
contre-révolutionné la République. « Votre
récompense ne sera pas autre que celle qui vient d'être accordée à la légion
de police : on n'a plus besoin d'elle, on la licencie. Si vous n'obéissez pas
à vos chefs quand ils vous ordonneront de tourner aveuglément vos baïonnettes
contre vos pères, vos mères, vos amis, on vous licenciera aussi. On vous
traite comme des automates dont on dispose à volonté. On pense à vous envoyer
pour de l'argent en Turquie ; on vous vendra comme un vil troupeau envoyé par
son maître soit au pâturage, soit à la boucherie. » Plus
les chefs de la conspiration voyaient approcher le moment où il serait
indispensable d'agir, plus ils se persuadaient que le succès ne pouvait être
espéré que par une sédition militaire : — « Pour mettre les soldats en
mouvement, écrivait le comité directeur, il ne faut ni beaux ni longs
discours : du vin et l'espoir du pillage suffisent. Provoquez la
désorganisation des corps ou du moins l'indiscipline, annoncez des congés
absolus, ne ménagez pas les promesses ; on saura en éluder l'accomplissement,
suivant les circonstances. « Le
licenciement de la légion de police précipita la détermination des
conspirateurs ; à ce moment ils énuméraient ainsi leur armée : Révolutionnaires,
quatre mille ; membres des anciennes autorités, quinze cents ; canonniers de
la garde nationale, mille ; officiers destitués, cinq cents ;
révolutionnaires venus des départements, mille ; grenadiers du Corps
législatif, mille ; légion de police, six mille ; invalides, mille ;
militaires détenus, cinq cents. C'était
un total de dix-sept mille hommes ; mais il y avait sans doute beaucoup
d'illusion dans ce dénombrement. Comme il arrive toujours dans de telles
occasions, une grande partie des recrues d'une insurrection se propose de ne
paraître qu'à la revue du lendemain. Avant
de faire explosion, il fallait pourvoir à ce lendemain qu'on tenait pour
assuré. Babeuf repoussa bien loin l'idée de confier le pouvoir souverain à un
certain nombre de conventionnels de la Montagne ; il aurait voulu une
dictature toute-puissante et terrible remise entre ses mains : ce n'était pas
une proposition acceptable dans la Société des égaux. Le comité directeur
s'arrêta au projet de composer une assemblée nationale d'un nombre de membres
égal au nombre des départements et choisis dans chacun d'eux. Le comité
directeur en ferait la liste et elle serait approuvée par le peuple de Paris.
Cette assemblée devait être souveraine comme la Convention et gouverner par
ses comités. Babeuf se résignait à n'être que Robespierre. Puis on
rédigea un acte insurrectionnel où étaient réglés les détails de l'exécution.
Mais il existait un autre comité avec lequel il fallait se mettre d'accord
pour agir en commun. Babeuf et les égaux n'avaient pu faire adopter leurs
doctrines et leurs projets aux Conventionnels montagnards ; toutefois les
deux branches de la conspiration étaient restées en bons rapports, et la
nécessité d'unir leurs efforts était reconnue. On communiqua donc aux
Conventionnels l'acte insurrectionnel et le programme du lendemain. Ils se
montrèrent d'abord très-irrités d'être ainsi écartés du gouvernement
qu'installerait l'insurrection du parti révolutionnaire ; ils ne donnèrent
pas leur assentiment. Le
décret par lequel, sur la proposition du Directoire, les Conventionnels non
réélus étaient expulsés de Paris, les rendit plus accommodants : ils
consentirent à la création d'une assemblée choisie par le comité directeur,
sous la condition qu'ils en feraient partie. Telle fut la transaction. Amar
et Robert Lindet y décidèrent le comité montagnard. Hormis Drouet, aucun
Conventionnel siégeant au nouveau Corps législatif n'était affilié à la
conjuration ; c'était même à grand'peine et comme moyen de succès que les
égaux admettaient les hommes de la Montagne ; ils les traitaient de
politiques, d'intrigailleurs et de complices du 9 thermidor. L'acte
insurrectionnel ressemblait, quant à la marche indiquée aux séditieux, au
programme du 1er prairial ; seulement le comité insurrecteur de salut public
donnait « aux légions sacrées des camps environnant Paris, qui avaient juré
de mourir pour l'égalité, l'ordre de soutenir partout les efforts du peuple.
» Une
formule empruntée au 2 septembre annonçait aux directeurs et aux conseils
législatifs quel serait leur sort. — « Les conseils et le Directoire
exécutif, usurpateurs de l'autorité populaire, seront dissous ; tous les
membres qui les composent seront immédiatement jugés par le peuple. « Tous
les agents civils ou militaires, tous les administrateurs ou magistrats qui
voudront exercer un acte d'autorité ou donner un ordre seront sur-le-champ
mis à mort. « Toute
opposition sera vaincue sur-le-champ par la force ; les opposants seront
exterminés. - Seront également mis à mort ceux qui battront ou feront battre
la générale ; les étrangers qui seront trouvés dans la rue ; tous les.
présidents, secrétaires et commandants de la conspiration royaliste de
vendémiaire. « Le
peuple ne prendra de repos qu'après la destruction du gouvernement
tyrannique. « Tous
les biens des émigrés, des conspirateurs et de tous les ennemis du peuple
seront distribués sans délai aux défenseurs de la patrie et aux malheureux. Les
malheureux de toute la République seront immédiatement logés et meublés dans
les maisons des conspirateurs. » Le
drapeau de l'insurrection devait porter pour inscription : « Constitution de
1793 ; liberté, égalité ; bonheur commun. » Dans
les réunions des deux comités directeurs qui devaient désormais prendre des
résolutions communes, beaucoup de motions furent faites avec une émulation
d'horrible atrocité. Plusieurs des conspirateurs trouvaient l'acte
insurrectionnel entaché d'une « lâche humanité. » Rossignol disait : — « Je
ne veux pas me mêler de votre insurrection, si les têtes ne tombent pas comme
la grêle, si la chair humaine ne jonche pas le pavé. Il faut imprimer une
terreur qui fasse frémir l'univers entier. Nous n'aurions pas cette
insurrection à faire si celles qui l'ont précédée eussent été comme doit être
celle-ci : la Vendée en est une preuve. Si on m'eût laissé faire, il y a
longtemps que cette guerre serait finie ; je n'y aurais pas laissé un être
vivant. » En
définitive, après plusieurs jours de communications fréquentes entre le
comité des égaux, le comité montagnard et un troisième comité qui
représentait la partie militaire de la conspiration, il fut convenu : « que
l'insurrection se ferait de jour ; que des généraux conduiraient, sous les
ordres du comité directeur, le peuple contre ses ennemis ; que les insurgés
seraient divisés par arrondissements et par sections ; que chaque
arrondissement aurait un chef, chaque section un sous-chef. » Pour
mieux s'entendre et donner un parfait ensemble aux mesures d'exécution, une
assemblée générale des trois comités fut indiquée pour le 8 mai au soir chez
Drouet, rue Saint-Honoré, auprès de la place Vendôme. Depuis
une quinzaine de jours les conspirateurs avaient admis dans leur comité un
capitaine du 33e régiment de ligne nommé Grisel. Dans leur empressement à
recruter parmi les militaires, ils n'avaient pas su discerner à travers
l'exagération et le langage exalté de cet officier qu'il se mêlait à leurs
desseins pour. les trahir. Dès le 1er mai, Grisel avait écrit à Carnot pour
lui demander une audience secrète. Il avait écrit un rapport long et détaillé
de tout ce qu'il avait entendu, de tout ce qu'il savait. Il répondit aux
interrogations de Carnot avec chaleur et en donnant encore plus de
développements à sa révélation. Le lendemain il la répéta devant les cinq
directeurs ; ils l'accueillirent avec confiance, le louèrent de son
dévouement, l'encouragèrent à suivre son œuvre et à pénétrer les secrets des
conspirateurs. Le
Directoire ne prit encore aucune mesure pour combattre le complot, ni pour en
atteindre les chefs ; peut-être croyait-il plus à propos de les laisser
s'engager davantage afin de les prendre en flagrant délit ; plus
vraisemblablement il hésitait à sévir contre la faction révolutionnaire où
allaient se trouver compromis des Conventionnels montagnards qui étaient en
relations habituelles avec Barras et Rewbell ; la crainte de faire prévaloir
l'opinion modérée et antirévolutionnaire ne cessait de les préoccuper. Sur un
nouvel avis de Grisel, le Directoire donna les ordres nécessaires pour cerner
le domicile de Drouet, et y surprendre tous les hommes qui devaient y être
rassemblés dans la soirée du 8 mai. Soit
que l'heure eût été donnée inexactement, soit que le Directoire ne désirât
point saisir un si grand nombre de coupables, la police et son escorte
arrivèrent lorsque l'assemblée avait clos sa séance. Il ne restait plus que
Drouet et Darthé qu'on n'arrêta point. Cette
visite alarma les conspirateurs. Beaucoup d'entre eux étaient animés d'une
espérance illusoire plutôt que d'audace et de dévouement ; ils comptaient sur
un succès facile, et vaincre sans courir de dangers. — « Le gouvernement
a des soupçons, peut-être même sait-il tout : » — c'est ce que disaient
quelques-uns. Grisel, plus qu'aucun autre, contribua à les rassurer, en leur
disant que la police avait évidemment agi d'après des renseignements
inexacts, puisqu'elle avait manqué son coup. On résolut d'avoir encore une
réunion pour le lendemain. Barras
avait eu, à l'insu de ses collègues, des rapports avec les conjurés par
l'intermédiaire d'un nommé Germain, un des plus actifs et des plus exaltés
des égaux. Il était tenu au courant de leurs desseins. Ce jour-là il leur fit
offrir par Rossignol de se -mettre avec son état-major à la tête de
l'insurrection ou même de se constituer en otage au faubourg Saint-Antoine.
Cette proposition n'obtint pas la confiance des chefs de la conjuration ; la
conférence du 9 mai se passa encore à régler la marche de l'insurrection, à
discuter des proclamations, à déterminer le mode qui serait suivi, après la
victoire, pour exercer une autorité souveraine ; mais le jour précis de
l'insurrection ne fut pas encore définitivement fixé. Au fond de tant
d'ardeur il y avait beaucoup d'hésitation. Jamais conspirateurs n'ont tant
parlé, tant écrit, tant développé de théoriques rêveries mêlées aux plus
sanguinaires espérances : en même temps il n'en fut peut-être aucuns plus
inhabiles et plus tardifs à l'action. Ce vaste et terrible complot, lorsqu'il
fut découvert, se trouva tout entier sur le papier. Néanmoins dans la soirée
du 9 mai, l'explosion fut indiquée pour le 11 ; mais on devait avoir encore
une réunion le 10. Grisel
n'avait pas été averti de cette dernière conférence ; elle avait d'autant
plus d'importance qu'elle devait se tenir dans une maison où étaient les
papiers des conspirateurs ; il n'avait jamais su non plus quelle était la
demeure où Babeuf se tenait caché. Il parvint dans la journée à se procurer
ces deux adresses. Dès le lendemain matin, Drouet, Rossignol, Germain, Darthé
et plusieurs autres conjurés furent arrêtés rue Bleue, chez un menuisier
nommé Dufour, où depuis plusieurs heures ils délibéraient sur les mesures à
prendre pour l'insurrection qui allait commencer. Ils en attendaient le
signal ; il devait leur être donné par Babeuf qui était caché dans sa
retraite accoutumée, rue de la Grande-Truanderie. Il y avait passé la nuit
avec le plus zélé et le plus lettré de ses disciples, Buonarotti, à méditer
et à préparer l'insurrection, rédigeant encore des projets de réforme, des
proclamations et des placards. Au moment où Babeuf écrivait : « Le peuple a
vaincu ! la tyrannie n'est plus ; vous êtes libre. » il fut saisi, ainsi que
son ami, au milieu de ses papiers. Par ordre du Directoire, Amar, Vadier,
Ricord, Choudieu, Antonelle furent arrêtés à leur domicile. L'armée
de l'intérieur, sous les armes, protégea cette expédition contre la
démocratie ; et le peuple parisien à qui l'on fit croire qu'on venait
d'arrêter des voleurs, fut spectateur immobile de l'emprisonnement des
conjurés[17]. La
découverte de cette conspiration, la complicité des Montagnards,
consternèrent les révolutionnaires du Corps législatif. Sans doute les
projets et les opinions de la Société des égaux leur inspiraient de l'horreur
et de l'effroi ; mais l'ensemble du parti se trouvait compromis ; la voix
publique allait imputer l'audace et les espérances des conspirateurs à
l'indulgence qu'on avait montrée, à la protection qu'on avait accordée à
leurs excès, à leurs provocations. Comment pourrait-on prétendre maintenant que
la République ne courait d'autres dangers que les complots des Chouans et des
royalistes encouragés par la connivence des modérés ? Il ne fallait pas moins
que la passion révolutionnaire de Louvet pour écrire dans son journal : « Je
demeure persuadé que le démocrate Babeuf n'est qu'un royaliste déguisé. » On fut
bientôt contraint de renoncer à un tel langage. Dès le lendemain le message
du Directoire ne laissa plus aucun doute sur les affreux projets des
conspirateurs et, sur les opinions qu'ils professaient. Le
parti modéré s'empressa de donner des louanges à la vigilance et à la fermeté
du Directoire. Lemerer et Pastoret voulaient que le Conseil le remerciât
d'avoir honorablement rempli ses devoirs. Sous le prétexte que le Corps
législatif ne pouvait approuver la conduite du pouvoir exécutif, non plus que
le Directoire ne devait ni blâmer ni louer les actes de la législature, on
passa à l'ordre du jour. Un
autre message soumettait au conseil des Cinq-Cents la mesure prise contre
Drouet. Il fut répondu que le Directoire avait agit légalement en faisant
arrêter un représentant en flagrant délit, et que lorsqu'un rapport et des
pièces seraient mis sous les yeux du conseil, il autoriserait la poursuite
juridique, s'il y avait lieu. Chaque
jour, à mesure que le dépouillement des pièces donnait de nouveaux
renseignements sur les desseins des conspirateurs, le Directoire les
transmettait au conseil. Ce travail devait être long ; on avait trouvé des
monceaux de papier. Environ douze cents pièces étaient de l'écriture de
Babeuf ou portaient sa signature. On
avait saisi à son domicile une note abrégée où se trouvaient les articles
suivants : « Tuer
les cinq, — les sept ministres, — le général de l'armée de l'intérieur et son
état-major. — S'emparer des salles des Anciens et des Cinq-Cents et faire
main basse sur tout ce qui s'y rendra. — Il sera répandu des écrits propres à
soulever le peuple ; les agents le pousseront à se venger lui-même de tous
ses ennemis. Il est infiniment essentiel que quelques actes semblables aient
lieu. Il faut prévenir toute réflexion de la part du peuple, et qu'il
commette des actes qui l'empêchent de rétrograder. — Si quelques royalistes
voulaient faire résistance, qu'une colonne armée de torches se porte à
l'instant sur eux ; qu'ils soient sommés de rendre leurs armes, ou que les
flammes vengent sur-le-champ la liberté et la souveraineté du peuple. » Dans
une autre pièce que le comité directeur adressait à ses agents, il leur
rendait compte, non sans une vive irritation, des mésintelligences qui
divisaient la Société des égaux et les Conventionnels monta-- gnards. Mais le
post-scriptum disait, sous la date du 7 mai : « Nous
apprenons à l'instant que les Montagnards se rendent à nos arguments. Ils
consentent définitivement à tout ce que nous voulons ; ainsi l'on va presser
extraordinairement les moments. » Les
pièces spécialement relatives à Drouet furent aussi transmises ; une
commission fut nommée pour les examiner et proposer au conseil ce qu'il
convenait de décréter en se conformant à la Constitution. Le
lendemain de son arrestation Babeuf avait écrit au Directoire une lettre,
monument singulier de l'orgueil et de l'enivrement de cet homme. «—
« Regarderiez-vous au-dessous de vous, citoyens Directeurs, de traiter
avec moi, de puissance à puissance ? Vous avez vu de quelle vaste puissance
je suis le centre ; vous avez vu que mon parti peut balancer le vôtre ; vous
avez vu quelles immenses ramifications y tiennent. Je suis presque convaincu
que cet aperçu vous a fait trembler. — Est-il de votre intérêt, de l'intérêt
de la patrie de donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte ?
je ne le pense pas. — Qu'arriverait-il si cette affaire paraissait au grand
jour ? J'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles. J'y démontrerais avec
toute la grandeur d'âme, avec toute l'énergie que vous me connaissez, la
sainteté de cette conjuration ; sortant de la route lâche et frayée des
dénégations, je développerais les grands principes ; je plaiderais les droits
éternels du peuple avec tout l'avantage que donne l'intime pénétration de la
beauté du sujet. Ce procès ne serait pas celui de la justice, mais celui du
fort contre le faible, des oppresseurs contre les opprimés et leurs
magnanimes défenseurs. On pourrait me condamner à la déportation ou à la
mort. Mon jugement serait regardé comme prononcé par le crime puissant contre
la vertu faible. Mon échafaud figurerait glorieusement à côté de celui de
Barneveltt et de Sydney. Dès le lendemain on me dresserait des autels auprès
de ceux où l'on révère aujourd'hui Robespierre et Goujon, ces illustres
martyrs. « Vous
ne tenez rien, quoique je sois dans votre main ; je ne suis pas toute la
conspiration ; je ne suis qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se
compose. Vous avez la preuve de l'intérêt que prennent à moi ceux qui la
forment ; en me frappant, vous les irriterez. « Oui,
vous dis-je, vous irriterez toute la démocratie de la République française ;
et vous savez encore que ce n'est pas peu de chose. — Ce n'est pas seulement
à Paris qu'elle existe fortement. Il n'est pas un point des départements où
elle ne soit puissante. On a beau vouloir comprimer le feu sacré, il brûle et
il brûlera. Plus il paraît, dans de certains instants, anéanti, plus sa
flamme menace de se réveiller forte et explosive. «
Entreprendrez-vous de vous délivrer totalement de cette vaste secte
sans-culottique, qui n'a pas encore voulu se reconnaître vaincue ? à supposer
que ce fût possible, où vous trouveriez-vous après ? Charles II, après Cromwell,
déporta quelques milliers de républicains anglais ; il était roi, et quoi
qu'on ait pu dire, vous ne l'êtes pas encore. Vous avez besoin d'un parti
pour vous soutenir : supprimez celui des patriotes, vous êtes livrés à celui
des royalistes. Que de chemin il vous ferait voir si vous étiez seuls contre
lui ! « Mais,
dites-vous, les patriotes nous sont aussi dangereux que les royalistes. Vous
vous trompez ; je puis vous dire qu'ils ne voulaient point votre mort ; ils
ne voulaient pas de sang ; ils ne voulaient pas marcher dans les voies de
Robespierre ; ils voulaient vous forcer à confesser vous-mêmes que votre
pouvoir est oppressif et supprimait toutes les sauvegardes populaires ; ils
voulaient vous le reprendre. Ils n'en seraient pas venus là si, comme vous
aviez semblé le promettre en vendémiaire, vous aviez gouverné populairement. « Il
en est temps encore : la tournure que vous donnerez à ce dernier événement
peut devenir favorable et salutaire pour vous et pour la chose publique.
L'intérêt de la patrie et le vôtre conseillent de ne pas donner de célébrité
à cette affaire. J'ai cru apercevoir que vous pensiez aussi la traiter
politiquement. « J'ai
réfléchi qu'au bout du compte vous n'avez pas été constamment ennemis de la
République. Vous avez été même des républicains de bonne foi ; pourquoi ne le
seriez-vous pas encore ? Vous êtes hommes et vous avez pu, comme d'autres,
vous laisser égarer par des exaspérations différentes de celles où les
circonstances nous ont jetés. Pourquoi ne reviendrions-nous pas les uns et
les autres de nos opinions extrêmes ? Les patriotes, la masse du peuple ont
le cœur ulcéré ; guérissez leurs blessures et ne les aggravez pas : gouvernez
populairement, voilà tout ce que les patriotes vous demandent. «
Déclarez donc qu'il n'y a pas eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se
montrant généreux, pourront sauver la patrie. Je vous réponds que désormais
les patriotes vous couvriront de leur corps et que vous n'aurez plus besoin
d'armée pour vous défendre. Je vous donnerai pour mon propre compte une
garantie aussi complète que ma franchise. Vous savez quelle est mon influence
sur les patriotes ; je l'emploierai à les convaincre que si vous êtes peuple,
ils ne doivent faire qu'un avec vous ». Cette
lettre était inspirée par la même illusion qui avait poussé jusqu'aux plus
atroces desseins les passions de ces hommes. Ils appelaient patriotisme
l'impossibilité de supporter les règles nécessaires au main-, tien de toute
société ; l'ordre leur semblait tyrannie ; toute autorité autre que leur
volonté était une oppression ; leur orgueil, et non pas leur amour de
l'égalité, les mettait surtout en fureur à la pensée d'une supériorité
quelconque ; de là ils se croyaient le droit naturel de disposer à leur gré
de la propriété et de la vie de quiconque ils enviaient ou haïssaient. Leurs
opinions, leurs chimères dérivaient de cette source. Mais
leur aversion et leurs complots contre le gouvernement directorial avaient
une autre cause. Les révolutionnaires qui, en conséquence des insurrections
et des massacres, avaient fait la République, régné par la terreur, décrété
des codes de persécution et de spoliation, n'avaient-ils pas agi d'après les
mêmes principes, d'après les mêmes opinions ? Pourquoi donc se trouvaient-ils
les supérieurs et les maîtres des patriotes restés en arrière, qui n'avaient
pas su se saisir du pouvoir et des situations supérieures ? pourquoi avaient-ils
la prétention de réprimer et de punir leurs frères en révolution ? La
réconciliation que leur proposait Babeuf lui semblait naturelle et facile ;
il apercevait que l'intérêt et le penchant naturel des Directeurs étaient de
n'être point sévères dans la répression d'un complot où leur vie n'avait été
menacée que par un malentendu entre patriotes. La demi-complicité de Barras
était même un indice de cette disposition indulgente ; d'ailleurs un autre
motif de rapprochement était aussi allégué avec une sorte de raison. Écraser
le parti jacobin eût été se priver du soutien naturel et nécessaire que les
Directeurs cherchaient à conserver. Mais
les égaux avaient commis la faute de se séparer des révolutionnaires, de
vouloir détruire la société, tandis que ceux-ci désiraient seulement la
dominer et la régir ; aussi le Directoire avait-il à prendre soin que la
répression et les châtiments fussent spécialement réservés pour les sectaires
de Babeuf sans atteindre les Montagnards ; telle fut son intention dès le
premier moment. Ces
deux sortes de révolutionnaires aveuglés par leurs intérêts encore plus que
par leurs opinions commettaient une grave erreur. Ils ne voyaient en France
que des royalistes et des républicains ; c'était oublier la masse nationale
qui ne demandait que l'ordre et le repos, qui voulait la justice pour tous,
qui se tenait prête à obéir volontiers à tout gouvernement où elle pourrait
espérer ces biens qu'elle avait perdus. Le Directoire ne voulait pas les lui
rendre ; il ne comprenait pas qu'il n'aurait aucune chance de durée tant
qu'il n'écouterait point ce vœu public. C'était là ce qui le menaçait et non
pas le royalisme. Les égaux conspiraient pour achever le bouleversement
social et la nation applaudissait à la ruine de leurs desseins, à la punition
de leurs affreux complots, tandis que Babeuf se flattait d'être divinisé par
la voix du peuple. Il ne
trouva ni un appui ni une consolation dans l'opinion publique. Il a fallu un
demi-siècle pour que le souvenir d'exécration s'étant effacé, les mêmes
passions, les mêmes hypocrisies, les mêmes chimères aient reparu pour
concevoir et tenter les mêmes crimes. Les
Montagnards du conseil des Cinq-Cents ne pouvaient se porter pour défenseurs
de Babeuf et du comité des égaux ; mais il leur importait de ne point voir
leurs amis et collègues de la Convention enveloppés dans la poursuite du
complot. Le Directoire était de cet avis, mais sans pouvoir le manifester. La
complicité évidente de Drouet laissait peu de moyens de ne le point
comprendre dans la procédure. Le conseil des Cinq Cents s'attacha à ne
laisser paraître ni passion ni précipitation ; toutes les formalités, tous
les délais furent scrupuleusement observés. La dénonciation du Directoire
donna lieu au rapport d'une commission ; puis les pièces transmises par le
ministre de la police furent lues en comité secret, et la dénonciation fut
admise à une majorité de 353 voix contre 33. Il fut
entendu dans sa défense en séance secrète le 20 juin, et une majorité de 321
voix contre 72 déclara qu'il y avait lieu à examen. Aux
termes de la Constitution, la mise en accusation devant la haute cour
nationale devait être prononcée par le conseil des Anciens. La résolution des
Cinq-Cents lui fut transmise, et après avoir entendu le prévenu il déclara,
le 8 juillet, à la majorité de 141 voix contre 58, qu'il y avait lieu à
accusation. La
Constitution avait, à l'exemple de l'Assemblée constituante, réglé que les
crimes contre la sûreté de l'État, poursuivis en vertu' d'une accusation
portée par le Corps législatif contre un représentant, seraient jugés devant
une haute cour nationale et en avait indiqué la composition ; mais il restait
à déterminer les détails d'exécution et les formes de la procédure. La
présence de Drouet dans la conspiration de Babeuf rendait cette loi urgente ;
elle fut discutée sans esprit de parti et avec l'intention de donner aux
accusés toutes les garanties d'une bonne justice ; de là résulta un long
délai avant que le procès pût commencer. La loi ne fut votée que le 7 août.
Le lendemain un acte du Corps législatif convoqua la haute cour dans la ville
de Vendôme. Une
formalité devait encore être accomplie ; c'était au conseil des Cinq-Cents
qu'appartenait l'office de rédiger l'acte d'accusation ; il fut délibéré le
15 août, trois mois après la découverte du complot. Le 18
août, un message du Directoire annonça au conseil que Drouet s'était sauvé de
la prison de l'Abbaye. Ainsi
le gouvernement se conformait, non pas dans son langage, mais dans sa
conduite, aux conseils de Babeuf. Il ménageait avec indulgence tout ce qui
appartenait à l'ancien parti révolutionnaire ; il y voyait son appui
nécessaire et n'avait nulle rancune contre d'anciens amis. Il leur pardonnait
d'avoir été mécontents, et se gardait de laisser ses véritables adversaires,
les modérés, prendre avantage des rigueurs exercées contre les conspirateurs
et les perturbateurs de la paix publique. Toutefois
les recherches actives que la police, sincèrement exercée par le ministre de
ce département, étendit sur tous les hommes qui lui parurent suspects,
offensèrent les représentants révolutionnaires. Par un singulier abus de
pouvoir, le bureau central, qui avait des attributions pareilles à la
préfecture de police, lança des mandats d'arrêt contre quatre députés. Le
conseil des Cinq-Cents s'en émut avec d'autant plus de raison que cette
illégalité portait sur tel représentant qui aurait dû être à l'abri des
soupçons : tant le zèle de la police avait manqué de discernement. Ce fut
une occasion à Tallien de reparaître à la tribune[18]. On ne l'y avait point vu
depuis longtemps, et il pouvait craindre d'être écouté avec une défaveur dont
il avait eu plus d'une preuve. Il monta lentement les marches de la tribune
et semblait triste ou intimidé. On ne retrouvait point sa physionomie vive et
présomptueuse, non plus que son élégance accoutumée. — « Mon
cœur, depuis trois mois, est rempli d'amertume, dit-il ; depuis trois mois je
vois la réaction qui s'avance. » Un cri
d'indignation retentit sur tous les bancs de la salle. Thibaudeau,
Pontécoulant, ainsi que les députés du nouveau tiers, s'étaient levés et
demandaient la parole. L'orateur
se troubla ; il pâlit, et reprit d'une voix d'abord altérée, qui s'anima par
degrés : — « Oui, j'avertirai toujours le Conseil des dangers de la patrie ;
j'aurai toujours le courage que j'ai su montrer dans des circonstances non
moins périlleuses ; j'osai attaquer des tyrans devant qui ceux qui parlent
aujourd'hui tremblaient et se taisaient. L'esprit public s'affaiblit ; la
représentation nationale est menacée ; la liberté est en péril. J'ai demandé
qu'on punît ceux qui ont voulu détruire la constitution ; mais ne puis-je pas
aussi conjurer le gouvernement de rallier à lui tous ceux qui ont un intérêt
commun, qui ont traversé ensemble les périls de la Révolution et bravé les
fureurs de l'aristocratie et du royalisme ? Est-ce pour cela que des collègues
dont j'ai toujours partagé les principes viennent me traiter de conspirateur
? Dire mon opinion, est-ce conspirer ? Eh bien, je leur cède la place ;
qu'ils montent à la tribune pour verser sur moi leurs injures. » — De
bruyants murmures l'interrompaient sans cesse. — « Oui, je pense que si on
suit tous les fils de l'attentat commis aujourd'hui sur nos collègues par une
police, reste impur des agents de Sartine, de Lafayette et du comité de salut
public sous Robespierre, on découvrira une conspiration royaliste et
contre-révolutionnaire, non moins dangereuse que celle à laquelle nous avons
échappé. » Un
député modéré, Dumolard, avait proposé qu'un message fût adressé au
Directoire pour lui demander que de pareilles mesures devinssent désormais
impossibles, et qu'une punition fût infligée aux agents qui s'en étaient
rendus coupables. — « Cette
proposition est sage, dit Thibaudeau ; il fallait l'adopter sans discussion,
sans se livrer à de vaines et dangereuses déclamations. On a parlé de
réaction : oui, il se prépare une réaction, mais qui la prépare ? Il est
temps que le peuple en connaisse les véritables auteurs. Ceux qui se cachent,
ce sont les scélérats qui ont souillé la Révolution, qui l'ont constamment
ensanglantée ; ceux qui ont massacré au 2 septembre. — Oui, cria-t-on en
applaudissant à ce trait lancé sur Tallien, — ceux qui ont assassiné la
Convention au 31 mai, et qui ont immolé une partie de la France sur les
échafauds. Ne vient-on pas de découvrir leurs projets ? d'arrêter
quelques-uns de leurs chefs ? On voudrait sauver ces grands coupables ; c'est
pour cela qu'on veut vous effrayer par des vociférations. « La
faction qui a voulu s'emparer de la victoire du 13 vendémiaire remportée sur
le royalisme, lorsqu'elle a vu ses intrigues déjouées, a investi le
Directoire. Elle a surpris sa confiance ; elle a fait annuler les choix du
peuple ; elle a envahi toutes les places, et non contente de ce succès, elle
a voulu poignarder les honnêtes gens ; elle a préparé le pillage et le
meurtre. « Le
Directoire l'a arrêtée ; mais si elle eût réussi, toute la France se serait
levée contre elle ; nos départements se seraient armés. Ne vaut-il pas mieux
périr en défendant les lois et la liberté que de tendre lâchement le cou à
ses bourreaux ? J'en jure par la patrie, les Français ne courberont plus la
tête sous les tyrans ; le sang humain ne coulera plus à flots sous le couteau
de l'infâme Terreur. » De
pareilles discussions témoignaient combien Tallien et les Montagnards avaient
raison de craindre le mouvement de l'esprit public, qu'ils appelaient une
nouvelle réaction. Les excès de Babeuf, si longtemps tolérés ; les emplois
publics conférés en monopole aux Jacobins ; le désir manifeste de procurer
l'impunité à une partie des conspirateurs ; l'aggravation des lois de
proscription ; en un mot, toute la politique directoriale devenait de jour en
jour plus odieuse. Cette vivacité de l'opinion n'était pas encore menaçante ;
le bon ordre n'était pas en péril, comme pendant la réaction qui avait suivi
le 9 thermidor ; mais les honnêtes gens, s'aidant de la liberté
constitutionnelle, espéraient de plus en plus qu'ils s'affranchiraient de l'aristocratie
révolutionnaire. Le
conseil des Cinq-Cents donna suite à ses griefs contre la police. Un message
du Directoire, des rapports du ministre et du bureau central, donnèrent des
explications. Le tribunal de cassation annula les mandats, et déclara qu'il y
avait forfaiture. Le bureau central fut mandé et interrogé par le conseil des
Cinq-Cents ; on constata qu'un ordre général avait été donné contre les
Conventionnels non réélus, et que les employés subalternes, trompés par une
liste inexacte, avaient dirigé des mandats contre quatre membres de la
Convention qui siégeaient en vertu d'une élection nouvelle. La
représentation nationale se trouva ainsi rassurée contre l'arbitraire des
commissaires de police ; plus tard elle devait succomber avec impuissance
devant des mandats lancés de plus haut. La
conspiration de Babeuf, et plus encore la complicité des Montagnards, avait
changé l'aspect du conseil des Cinq-Cents. En même temps la politique du
gouvernement dut nécessairement être modifiée, sinon dans l'intention, du
moins dans la pratique. Les mesures prises contre les émigrés et les prêtres
devinrent moins rigoureuses. Le parti modéré acquérait plus d'influence ; les
élections qui, chaque mois, renouvelaient le bureau, appelaient à la
présidence de Fermon, Pelet de la Lozère, Boissy d'Anglas. Les députés que la
loi du 3 brumaire avait exclus comme prévenus d'émigration, étaient rayés de
la liste et revenaient prendre leur place dans le Corps législatif. A la
vérité, c'était à juste titre qu'ils avaient obtenu cette radiation ; aucun
n'était réellement sorti de France. M. de Vaublanc, qui avait été condamné à
mort par contumace après le 13 vendémiaire, réclamait contre une poursuite et
un jugement qu'interdisait la constitution, puisqu'il était revêtu du
caractère de représentant du peuple au moment où on le traduisait en justice.
Sa plainte était accueillie, et un acte du Corps législatif annulait la
procédure comme inconstitutionnelle. Le moment était donc favorable aux
condamnés par contumace du 13 vendémiaire. Le jugement rendu contre eux ne
les inquiétait pas ; on ne songeait point à le mettre en exécution ; mais le
Directoire pouvait changer de disposition et ne plus fermer les yeux sur ces
anciennes sentences. Les contumaces se présentèrent devant les tribunaux, et
le procès fut régulièrement instruit. L'affluence des spectateurs se pressait
dans la salle, et lorsque le jury déclara : « Il n'est pas constant qu'il y
ait eu de conspiration en vendémiaire, » les applaudissements furent unanimes
et bruyants. Ainsi
la paix publique était préservée à Paris ; le Directoire et le Corps
législatif semblaient, en ce moment, d'accord pour marcher dans des voies de
sagesse et de modération ; la guerre civile était domptée ; les armées
françaises s'avançaient de victoire en victoire sur le territoire ennemi ; le
calme régnait dans presque tous les départements. Marseille et la malheureuse
Provence continuaient cependant à être le théâtre d'une guerre de massacres
et de vengeances. A la réaction et aux horreurs du fort Saint-Jean avait
succédé, sous les auspices de Fréron, un déchaînement de la faction jacobine
dont les chefs se sentirent d'abord protégés par le Directoire. Fréron avait
été rappelé ; la force militaire était parvenue à rétablir l'ordre public
toujours menacé, lorsque dans les derniers jours de juillet le sang
recommença à couler. Le
Directoire avait été autorisé à nommer les administrateurs municipaux que les
assemblées primaires n'avaient pas élus, à l'époque de vendémiaire ; mais ces
nominations étaient seulement provisoires, et le moment était arrivé où les
assemblées primaires devaient être réunies pour procéder aux élections. En
général elles furent faites tranquillement, et même avec une négligence
insouciante trop habituelle aux bons citoyens lorsqu'ils ne sont pas excités
par l'esprit de parti ou par la crainte de quelque danger. Cette incurie fut
même remarquée à Paris, où les choix du Directoire furent presque tous
maintenus ; il est vrai que plusieurs municipalités jacobines venaient d'être
destituées et remplacées. Il en
fut autrement à Marseille. A la séance du 28 juillet, le conseil des
Cinq-Cents reçut une pétition d'un grand nombre d'habitants de cette ville. «
Le sang vient encore de couler ; il a coulé sous les poignards des amnistiés,
des horribles partisans de l'anarchie, aux cris de vive la Montagne ! C'est
dans les assemblées primaires que se sont commis ces massacres. Ce sont les
restes des malheureuses familles tombées sous la hache de la Terreur qu'on
égorge. Ce sont des citoyens exerçant paisiblement leurs droits qu'on
disperse par la violence. Le drapeau des Terroristes est levé contre la
constitution. » M.
Siméon appuya cette pétition et rendit compte des procès-verbaux qui en
attestaient la véracité. Ces violences avaient été préméditées et même
annoncées. Le parti anarchiste avait voulu à toute force maintenir les
municipaux que le Directoire avait nommés. Marseille était divisée en
vingt-quatre sections ; quinze avaient été le théâtre des plus graves
désordres. Les boîtes du scrutin avaient été brisées ; la majorité des
électeurs chassée ; des hommes armés de bâtons, de couteaux, de stylets,
étaient entrés dans les salles. Granet, Conventionnel non réélu, assistait à
ces scènes tumultueuses dans une section où il n'avait pas le droit de siéger
; une bande d'assassins parcourait les rues en passant d'une section à
l'autre, criant : « Mort aux aristocrates et aux ennemis de la
Révolution ! » Un citoyen nommé Fabrici avait été assassiné dans un café ; un
autre tué dans la salle même de la section. Il y avait eu en totalité huit
citoyens massacrés. L'orateur
demandait que des élections accomplies de cette sorte fussent annulées. Ainsi
les municipaux nommés par le Directoire allaient provisoirement rester en
fonctions : — « Mais nous devons espérer, disait M. Siméon, que le
Directoire, qui n'a pas voulu céder aux instances des députés de Marseille,
ni même aux propositions de commissaires envoyés par lui, ne résistera point
à l'évidence des faits, et ne maintiendra pas ses premiers choix. » L'orateur
demandait surtout qu'un message fût adressé au gouvernement pour lui demander
quelles mesures avaient été prises pour que les crimes commis à Marseille
fussent punis. Aucune
voix ne pouvait s'élever pour prendre la défense des Montagnards de
Marseille, mais comme l'habitude était prise de ne jamais sévir contre ce
parti sans porter en même temps un coup au parti qu'on appelait royaliste, il
fut proposé que le message demandât aussi des explications sur ce qui s'était
passé dans les élections municipales de Lyon. Les
crimes de la compagnie de Jésus avaient laissé un profond ressentiment ;
toutefois la population de Lyon passait, depuis le siège, pour royaliste ; de
sorte qu'il était souvent parlé de cette ville dans les débats législatifs :
une question entre autres occupait le conseil des Cinq-Cents depuis près de
trois mois. L'amnistie du 4 brumaire ne s'appliquait point aux crimes commis
à Lyon pendant la réaction thermidorienne ; il y avait à cet égard une
exception formelle ; et la Convention avait renvoyé la poursuite de ces
crimes aux tribunaux du département de l'Isère. Cette disposition du décret
se trouvait contraire à la constitution, qui prescrivait, ainsi que la
justice et la raison, que le renvoi d'une procédure enlevée, pour cause de
suspicion légitime, aux juges du ressort pour être transportée à un autre
tribunal, ne pourrait être prononcé que par le tribunal de cassation.
Attribuer ce droit au gouvernement, c'eût été lui donner la possibilité de
choisir les juges des accusés. Le
tribunal de Grenoble se trouva donc incompétent ; il remarqua en outre que le
renvoi d'une procédure devait être spécial et porter sur un fait déterminé ;
tandis que le décret ne s'appliquait à aucun acte désigné, ni à aucun
individu dénommé. Le Directoire apprécia la force de ces objections, et
ordonna au commissaire du gouvernement près le tribunal de cassation de
requérir le renvoi au tribunal de Grenoble. Mais la difficulté relative à la
désignation vague et générale des poursuites subsistait encore. Le tribunal
de cassation présenta ses doutes au conseil des Cinq-Cents, que le tribunal
de Grenoble avait déjà saisi de cette question. Elle
fut longuement et à plusieurs reprises discutée au conseil des Cinq-Cents
avec la chaleur de l'esprit de parti, et fut enfin résolue comme le
Directoire le souhaitait. Quant
aux élections municipales de Lyon, aucune information, aucune pièce ne
donnait à penser qu'elles n'eussent pas été régulières et paisibles ; le
Conseil ne les comprit pas dans le message relatif aux sanglantes émeutes du
parti jacobin de Marseille. Le
Directoire répondit en affirmant que les mesures ordonnées par lui avaient
rétabli l'ordre dans cette ville. Il envoyait en même temps des rapports et
des informations. Une commission fut nommée pour faire un rapport. Après
avoir examiné les pièces, elle choisit Thibaudeau pour rapporteur. Il rendit
compte des lettres adressées au Directoire et aux ministres par leurs agents
à Marseille. Leur mauvaise foi, leurs soins pour atténuer les faits et
justifier les coupables, l'insinuation mensongère et invraisemblable qui
essayait de mêler dans ces crimes les royalistes et les émigrés, indignèrent
le conseil des Cinq-Cents ainsi que la commission. De
nouveaux rapports annonçaient que deux jours après des troubles encore plus
graves avaient éclaté à Aix, et que de plus nombreux assassinats avaient été
commis. Un commissaire du gouvernement près l'administration départementale
était une des victimes. Les informations données par les agents de la police
municipale étaient de même entachés d'une partialité passionnée et du désir
d'excuser les crimes d'une faction à laquelle le Directoire ou, pour parler
plus exactement, la domination de Barras avait livré la Provence. Le
rapporteur s'exprimait sévèrement à cet égard : — « Comment le
gouvernement peut-il espérer de connaître la vérité lorsqu'à Aix, comme dans
tout le département des Bouches-du-Rhône, le pouvoir est confié aux hommes
qui, sous le règne de la Terreur, en firent le plus cruel abus ? Comment la
paix pourrait-elle régner dans des contrées où les victimes sont sous
l'autorité de leurs bourreaux ; où la plupart des magistrats n'ont point la
confiance publique ; où la loi devient odieuse par celui qui en est l'organe
? Malheur à ceux qui, mettant leur volonté à la place de l'opinion publique,
leur amour-propre à la place de l'intérêt du peuple, compromettent par une
funeste obstination le sort de plusieurs milliers de citoyens. Le sang de
toutes les victimes retombera tôt ou tard sur leur tête. » Après
cette dure et juste leçon donnée au Directoire, le conseil des Cinq-Cents
n'avait plus qu'à approuver le projet de décret qui annulait les élections de
Marseille et chargeait le Directoire de pourvoir provisoirement au
remplacement des administrateurs élus par la sédition et parmi les assassins.
Ces administrateurs étaient ceux qui avaient provoqué de féroces désordres
afin de se maintenir dans le pouvoir que le gouvernement leur avait confié. Le
Directoire fut tellement contraint à changer la marche qu'il avait suivie
jusqu'alors dans l'administration des départements du midi qu'il confia le
commandement de la division militaire de Marseille au général Willot, que le
général Hoche avait éloigné de l'armée de l'ouest comme favorable aux
royalistes. La
session non interrompue du Corps législatif, cette permanence par laquelle la
constitution semblait lui avoir attribué une souveraineté qui n'admettait
aucune suspension, mêlait ainsi de plus en plus les délibérations des
conseils à l'action du pouvoir exécutif. A l'influence indirecte de la
législature, à la responsabilité de ministres aidés et soutenus par la
confiance du pouvoir délibérant, la constitution avait substitué un contrôle
toujours exercé par voie de blâme et des discussions où les agents du
gouvernement ne pouvaient prendre aucune part ; de sorte que le Directoire,
retranché dans ses attributions constitutionnelles, inamovible puisqu'en
réalité il ne pouvait être accusé sans que ce fût une révolution, était,
vis-à-vis des conseils législatifs et de l'opinion publique, responsable de
l'ensemble et du détail de l'administration, sans qu'il y eût un moyen de
vaincre ses volontés, ni de changer les opinions qui déterminaient sa
conduite. Jusqu'alors
il n'avait pas eu à se plaindre de cette situation ; soutenu au conseil des
Cinq-Cents par les Conventionnels, faisant cause commune avec eux, il pouvait
craindre leurs exigences, mais non point leur mauvais vouloir. Le parti
modéré, conforme aux sentiments du public, ne demandait encore que le bon
ordre et le repos. S'il attaquait la législation révolutionnaire, c'était au
nom de la justice et de l'expérience et non point par le désir de renverser,
ni même d'entraver le gouvernement. Le
grand embarras de l'administration résultait toujours de l'état des finances.
Sur ce point nulle contrariété ne provenait du fait de la législature. Ainsi
que le gouvernement, elle cherchait ou essayait à guérir ou à pallier un mal
sans remède. Le pays était ruiné, le crédit public ne pouvait naître ; les
mandats avaient le même sort que les assignats. Cette création d'un nouveau
papier-monnaie, sans préserver de la banqueroute, empêchait le numéraire de
reparaître. Une ressource imprévue était venue à l'aide du trésor si souvent
vide : les contributions de guerre exigées par le vainqueur d'Italie payaient
les dépenses de son armée, venaient même suppléer aux besoins des autres
armées ou apporter un à-compte passager aux dépenses publiques. C'est ainsi
qu'on s'accoutumait à regarder la guerre et les invasions comme un subside
indispensable. C'était le seul système de finance que comprît le directeur
Rewbell[19]. Outre
les lois d'impôt, les divers modes de vente ou de payement des domaines
nationaux et les variations du tarif des assignats ou des mandats ; outre la
confirmation ou l'aggravation du code de proscription et de confiscation
contre les émigrés et les prêtres, les Conseils s'occupaient aussi de
certains chapitres de la législation civile ou criminelle. Toutes les lois
rendues depuis 1789, et surtout les œuvres législatives de la Convention,
avaient été délibérées précipitamment, sans prendre en considération
l'expérience, les habitudes et les raisons d'être de la législation du passé.
Il y avait donc beaucoup à corriger et un grand nombre de lacunes à combler.
Ce travail devait être encore incomplet ; il était entrepris sans ensemble,
et quoique des jurisconsultes éminents, Tronchet, Portalis, Treilhard,
d'autres encore, y prissent la plus grande part, cette œuvre ne pouvait être
accomplie à une telle époque, où l'esprit révolutionnaire était encore en
grande puissance et avait érigé tant de fausses pensées en axiomes. On vit
reparaître encore la question où cette influence s'obstinait le plus : les
droits des enfants illégitimes à la succession de leurs parents. La
consistance et la perpétuité de la famille étaient antipathiques aux hommes
qui, voulant une société nouvelle, y voyaient un élément constitutif de la
société ancienne. Les lois de la Convention avaient été abrogées par
elle-même, un peu avant le 13 vendémiaire ; c'est-à-dire que leur
rétroactivité jusqu'au 14 juillet avait été abolie. Aussitôt après la défaite
des sections, le parti révolutionnaire s'était hâté d'annuler cette
amélioration récente. Il résultait de cette série de lois contradictoires une
incertitude et une confusion qui tenaient les tribunaux dans l'embarras. Des
pétitions saisirent le conseil des Cinq-Cents de cette difficulté. Un rapport
lui fut présenté le 25 avril 1795. — «
Grâce aux principes d'humanité qui ont repris leur empire indestructible, les
enfants nés hors du mariage ne sont plus repoussés par la société sans biens
et sans existence légale ; ils n'ont plus de tache originelle ; vous leur
avez assuré un droit de famille et un droit de cité. Les infortunés n'avaient
pas demandé à naître. Il fallait bien qu'il fût permis à une mère de leur
sourire, à un père d'avouer le tendre gage de ses plus douces illusions. Des
lois leur ont assuré un droit de succession à leurs pères et mères. Cette
base est immuable ; ils en jouissent aujourd'hui ; ils en jouiront toujours,
j'en atteste votre justice et votre humanité : vous ne révoquerez jamais ces
lois. » Mais on
n'insistait plus sur l'effet rétroactif. Ainsi le rapporteur posait seulement
les questions suivantes : — « Les
enfants naturels, qui ont profité de la loi où était admis l'effet
rétroactif, conserveront-ils l'héritage dont ils ont été mis en possession
conformément à cette loi ? — « Les
enfants naturels seront-ils admis à faire preuve de leur filiation dans la
forme établie par cette même loi ? » Du
reste la commission proposait qu'à l'avenir il n'y eût d'autre preuve de
filiation que la reconnaissance officielle du père ou de la mère, devant un
officier public chargé de recueillir les preuves et témoignages. Le
projet était destiné à résoudre seulement des questions provisoires et
laissait subsister les dispositions favorables aux enfants illégitimes
qu'avait réglées la première loi de la Convention. Le droit d'avoir dans la
succession une portion égale au tiers de la part d'un enfant légitime n'était
pas attaqué. Toutefois
la discussion fut longue et le projet fut plusieurs fois modifié. C'était une
occasion de lieux communs et de déclamations « sur les victimes innocentes de
la religion et de la féodalité, condamnées pendant tant de siècles à gémir de
la vie sous une législation barbare. » On répéta ce qui avait été si souvent
dit à la Convention : - « Il est des lois qui doivent avoir un effet
rétroactif. » —
« On pourrait se dispenser, répondait Dumolard, d'invoquer mal à propos
les principes de l'égalité, et d'appuyer une mauvaise cause sur des
raisonnements subversifs de l'ordre social et qui serviraient de préface à
une loi agraire. Lorsque vous discuterez le Code civil, vous écouterez sans
doute la voix de l'humanité en faveur des enfants naturels, mais vous n'irez
pas briser le premier lien de la société humaine, convertir votre patrie en
un vaste théâtre de prostitution. Est-ce bien en France, au sein même du
Sénat, qu'on devait entendre des républicains proclamer l'inutilité du
mariage et corrompre les mœurs jusque dans leur source ? » Le
conseil des Cinq-Cents finit par adopter la complète abolition des effets
rétroactifs qu'avaient pu avoir les lois de la Convention ; elle considéra
que cette loi était frappée de nullité en tout ce qui touchait la
rétroactivité. Le principe des droits reconnus aux enfants naturels restait à
discuter lorsqu'on s'occuperait du Code civil. La discussion fut moins animée au conseil des Anciens, et le projet fut adopté : c'était une question si complexe ; elle avait répandu le trouble dans un si grand nombre de familles, qu'elle se reproduisit l'année d'après. |
[1]
22 novembre.
[2]
8 mars 1796.
[3]
Le Rédacteur, février 1796.
[4]
Mémoires du maréchal de Saint-Cyr, de Montgaillard, de Fauche Borel, du
comte de Lavalette ; récit du comte d'Entraigues. — Papiers saisis dans le
fourgon de Klinglin.
[5]
1er septembre 1795.
[6]
Manuscrit de l'an III, par M. Fain.
[7]
Mémoires de Napoléon dictés à Sainte-Hélène.
[8]
Mémoires du comte de Lavalette.
[9]
Mémoires de Carnot. — Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[10]
Lettre au roi Joseph, 22 septembre 1808.
[11]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[12]
28 avril 1796.
[13]
Mémoires de Carnot.
[14]
14 mai 1796.
[15]
Lettre du général Laharpe, 20 avril 1796.
[16]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[17]
Histoire de la conspiration de Babeuf, par Buonarotti.
[18]
Séance du 9 juin 1795.
[19]
Mémoires de Carnot.