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Le
découragement et l'indécision du cabinet de Vienne avaient déjà contribué aux
premiers succès que les armées françaises venaient d'obtenir dans la campagne
qui s'ouvrit au printemps de 1794. La bataille de Fleurus augmenta le trouble
et le désaccord des puissances coalisées. Le prince de Cobourg abandonna la
défense de Bruxelles et se retira du côté de Liège, s'éloignant de l'armée
anglaise et hollandaise commandée par le duc d'York. Il laissait ainsi aux
armées de Pichegru et de Jourdan toute facilité de se joindre, tandis que les
Flandres et les Provinces-Unies n'étaient plus défendues par des forces
suffisantes. La mésintelligence qui régnait déjà entre les généraux de la
coalition s'aigrissait de plus en plus ; ils agissaient sans se concerter ;
non-seulement les opérations n'étaient pas exécutées avec ensemble, mais il
était évident que le plan de campagne n'était pas le même pour chaque
puissance, de mémo que les vues politiques étaient différentes. Le
comité de salut public ne se hâta point de profiter de ces circonstances
favorables ; l'armée du Nord s'arrêta à la Meuse, et occupa une ligne qui
s'étendait d'Anvers à Namur. Le prince de Cobourg, continuant sa retraite sur
Maëstricht, laissa l'armée de Sambre-et-Meuse occuper Liège. Le
gouvernement conventionnel voulait, avant tout, reprendre les quatre places
fortes de la Flandre française. Une autre cause lui inspirait la modération
dans la victoire ; le comité de salut public, renouvelé presque en entier
depuis le 9 thermidor, concevait la possibilité de la paix, et même d'une
paix glorieuse ; on savait que, dans le cabinet de Vienne, un parti voulait
la fin de la guerre ; quant à la Prusse, sa disposition à traiter était
connue depuis longtemps. Il n'en
était pas ainsi de l'Angleterre ; les succès de la République française
étaient, pour M. Pitt, un motif de plus pour continuer la guerre, en
redoublant d'efforts. La paix imposée à l'Europe par la France lui semblait
l'établissement d'une prédominance souveraine ; les premières conquêtes, si
elles étaient concédées, étaient d ses yeux le présage d'un vaste système
d'envahissement. Ainsi le cabinet anglais renouvelait sans cesse ses
instances auprès de l'Autriche et de la Prusse ; il faisait agir toutes
sortes de ressorts pour rendre courage à la coalition ; l'opinion nationale
était alors, en Angleterre, favorable à la politique de M. Pitt ; les succès
de la guerre maritime contribuaient à entretenir un sentiment populaire
d'orgueil et d'obstination. La
marine française avait d'abord été privée d'une partie de ses officiers par
l'émigration ; la rébellion de Toulon, favorisée par plusieurs amiraux et
conforme à l'opinion d'un grand nombre de marins, avait rendu le comité de
salut public et les représentants en mission hostilement méfiants contre le
corps de la marine. Saint-André fut, dans ces circonstances, envoyé à Brest.
Le gouvernement révolutionnaire, sans accorder un plein et absolu pouvoir à
ceux de ses membres qu'il chargeait d'un département spécial, avait en
quelque sorte créé des ministres, dont les attributions étaient grandes de
mémo que Carnot était ministre de la guerre, Saint-André devint à peu près
ministre de la marine. Mais il était loin d'avoir autant de discernement et
de connaissances ; il était même révolutionnaire plus passionné. Dans sa
jeunesse, avant d'être pasteur dans la religion protestante, il naviguait sur
des bâtiments de commerce et avait adopté tous les préjugés quo la marine
marchande nourrissait contre la marine royale. Il les poussait â ce point
que, dans un projet présenté par lui à la Convention, il voulait supprimer
les écoles de marine, abolissant ainsi toutes les études préliminaires ; tant
il craignait de voir renaître l'esprit de corps et les habitudes aristocratiques
qui, autrefois, lui avaient tant déplu. Pourtant il regrettait quelque peu
les connaissances mathématiques, qui auraient pu être l'objet d'une
instruction spéciale ; mais comme il portait dans la guerre navale la
tactique déclamatoire que les Jacobins croyaient avoir installée dans l'armée
de terre, il disait : — « Le courage et l'audace, voilà ce qui doit
animer nos marins ; il faut qu'ils renouvellent le temps de Jean-Bart, qui
n'était pas géomètre, mais qui avait cette chaleur d'âme, œ coup d'œil
rapide, vrai talent du marin ; il faut qu'ils mettent à profit l'impétuosité
française et l'enthousiasme de la liberté. » — Pour compléter ce système
inspiré par les chimères patriotiques des orateurs de club, il proposait que
les officiers de marine fussent choisis par l'élection ; toute l'armée
navale, officiers et matelots, seraient tirés des classes maritimes ; les
hommes inscrits sur le rôle de chaque circonscription maritime devaient se
rassembler et désigner les officiers ; le ministre toutefois demeurait maitre
de les employer, mais il ne pouvait donner de brevet qu'à ces élus des
assemblées de classe. Telles
étaient les idées ou plutôt les opinions de Saint-André, lorsqu'il fut, après
la prise de Toulon, chargé de porter la réforme révolutionnaire dans la
marine de Brest. Un grand nombre d'officiers furent destitués, non pas
seulement ceux qui étaient suspects d'avoir conservé des sentiments
royalistes, mais ceux à qui on imputait d'être Girondins : accusation sans
vraisemblance, puisque le ministère de la marine n'avait jamais été confié à
un homme de ce parti. Saint-André
porta ainsi le désordre dans l'armée navale, mais il se refusa à la faire
décimer par un tribunal révolutionnaire. Ce ne fut pas lui, mais d'autres
représentants, ses collègues, qui répandirent le sang dm officiers de marine. Il
fallait cependant remplir les vides que faisaient l'échafaud et les
destitutions. Les choix, quel que fût le soin que Saint-André voulût y
apporter, étaient faits avec précipitation ; l'opinion, plus que le mérite,
était un motif de préférence. Les recrutements et la levée en niasse ne
pouvaient fournir des marins. La discipline est plus indispensable d bord
d'un vaisseau que dans un régiment ; on adoucit le code maritime ; on «
enseigna le jacobinisme » à des équipages novices ; il y eut des insurrections
à bord. On put reconnaître que, malgré les espérances de Saint-André,
l'impétuosité ne joue pas un aussi grand rôle dans un combat naval que dans
une charge sur le champ de bataille. Toutefois, comme il restait des amiraux
et des capitaines de vaisseau expérimentés, la marine française obtint encore
d'honorables succès dans des combats partiels. Les chances étaient moins
favorables lorsque les vaisseaux étaient réunis en escadre ; les
représentants intervenaient dans leur direction avec une présomptueuse
ignorance. Saint-André
fit sortir le 28 mai vingt-six vaisseaux de ligne de la rade de Brest, afin
de protéger l'arrivée d'un convoi de bâtiments américains chargés de grains.
L'escadre de l'amiral Howe était de vingt-cinq vaisseaux. Le combat fut vif
et opiniâtre ; il se renouvela trois jours de suite. Le
représentant était à bord du vaisseau la Montagne, de cent dix canons. Il fut
attaqué par cinq vaisseaux anglais, et se défendit pendant deux heures.
Saint-André, blessé, se fit transporter sur une frégate, puis donna l'ordre
de la retraite. Sept
vaisseaux avaient été séparés de l'escadre et furent emmenés par les Anglais,
après avoir été entièrement désemparés. Le Vengeur fut tellement maltraité
qu'il sombra sans que l'ennemi pût sauver et recueillir ce qui restait de
l'équipage ; le bâtiment s'enfonça, tandis que les marins criaient :
« Vive la République ! » Ce
funeste combat fut glorieux et honora, aux yeux mêmes des ennemis, la
vaillance et le dévouement des marins français. L'inscription La victoire
ou la mort avait été écrite en lettres d'or sur le pavillon de chaque
vaisseau. La
résolution, peut-être nécessaire, de rentrer en rade, en abandonnant une des
divisions de l'escadre, ne pouvait être imputée à l'amiral Villaret-Joyeuse
c'était une volonté du représentant. Barère,
rapporteur ordinaire des faits de la guerre, annonça comme une victoire le
combat du 1er juin. Saint-André écrivait que le but de l'opération avait été
atteint, puisque le convoi de vivres avait pu entrer dans les ports de
France. En effet, la plus grande partie avait échappé aux Anglais. Une
nouvelle combinaison ministérielle avait fait entrer dans le cabinet anglais
les chefs de la portion des whigs qui n'étaient pas opposés à la guerre :
ainsi, fort d'une majorité considérable et de l'assentiment public, Pitt
pouvait dire : —« Nous continuerons une guerre sacrée et nécessaire.
Nous ne voulons point conquérir la France ; nous ne voulons pas lui faire une
guerre à mort. Notre but est la destruction du système jacobin, et la
délivrance de la nation française, opprimée par une tyrannie violente et
sanguinaire ; c'est le seul moyen pour rétablir l'ordre et la prospérité en
France, la paix et la sécurité en Europe. Dee
difficultés temporaires, des échecs passagers ne doivent pas nous' faire
abandonner ce dessein. Dans une si grande cause, d'où dépend notre existence
et celle de toute l'Europe, il ne faut pas s'abandonner au désespoir et
solliciter bassement la paix aux conditions imposées par l'ennemi. J'ai été
en dernier lieu déçu et mortifié de certaines circonstances de la conduite de
nos alliés ; mais lors même que cette conduite aurait été encore plus
inconvenante, quand ses conséquences seraient dix fois plus fâcheuses, je
n'hésite pas à dire une fois pour toutes qu'elle ne produira jamais la plus
légère variation dans mes sentiments sur une guerre à laquelle nous sommes
engagés par tous les liens de l'honneur et du devoir. Rien n'est désespéré,
et je ne pense pas assez mal des puissances du continent pour imaginer
qu'elles cessent leurs efforts. C'était
après la bataille de Fleurus, mais avant le 9 thermidor que Pitt tenait ce
langage. Il ne devait pas compter beaucoup sur la possibilité de ramener la
Prusse à une volonté active et à une coopération sincère ; mais l'influence
de l'Angleterre sur l'Autriche était plus grande ; il y avait dans le cabinet
de Vienne un fort parti pour la continuation de la guerre. Le comte Spencer
et sir Thomas Granville se rendirent à Vienne. Ils offrirent à l'empereur un
subside de soixante et quinze millions et demandèrent que le commandement de
l'armée destinée à reprendre l'offensive dans les Pays-Bas fût confié, non au
prince de Cobourg, mais à l'archiduc Charles. Les
envoyés anglais trouvèrent l'empereur indécis et entouré de conseillers
divisés d'opinion n toutefois, le général Clairfayt remplaça le prince de
Cobourg ; il continua le mouvement de retraite de l'armée autrichienne,
repassa le Rhin, et laissa le général Jourdan maitre de la rive gauche. Le
général Clairfayt se conformait aux instructions qu'il avait reçues de
Vienne. Le parti de la paix y conservait encore, malgré les efforts des
envoyés anglais, une grande part d'autorité dans le cabinet. Un de
ces hommes, que la diplomatie emploie pour les relations occultes et
inofficielles, et qui souvent appartiennent autant à une puissance qu'à
l'autre, le marquis de Poterat, avait déjà servi d'intermédiaire entre le
baron de Thugut et l'ancien comité de salut public ; si Robespierre avait pu
souhaiter ou concevoir quelque chance de paix, il semble que ses vues étaient
plutôt tournées vers l'Autriche. Le
nouveau comité, qui sincèrement désirait et espérait une pacification, avait
très-bien conçu que les négociations devaient être dirigées dans le sens
d'une paix séparée, et que la Prusse serait plus libre et mieux disposée à
conclure un traité particulier. Il était surtout essentiel de ne point
demander, de ne point proposer la paix, mais d'attendre qu'elle fût
sollicitée par les puissances. La
mission du marquis de Poterat était donc seulement de reconnaître quelles
pouvaient être les véritables intentions du cabinet autrichien et les
nouveaux engagements avec l'Angleterre. Lord
Spencer n'obtenait aucune réponse décisive ; il lui fut seulement promis
qu'un corps de vingt-cinq mille hommes, détaché de l'armée de Clairfayt,
pauserait à la solde des Provinces-Unies, et viendrait se joindre à l'armée
du duc d'York. Pendant
ce temps-là, le roi de Prusse était de jour en jour plus déterminé à faire la
paix. Par ses ordres, l'armée du maréchal Mollendorf s'était retirée sur la
rive droite du Rhin, ne conservant que Mayence. Cette armée avait été
très-affaiblie ; il avait fallu porter en Pologne des forces considérables ;
une puissante insurrection, commandée par Kosciusko, y avait éclaté ; elle
occupait Varsovie. Le roi de Prusse était venu mettre le siège devant cette
ville, puis il avait été contraint à le lever et à se retirer après de graves
échecs. Déjà
Mollendorf avait reçu l'instruction confidentielle de ne mettre en
communication avec les agents français en Suisse, afin de se trouver en
mesure de recevoir ou de faire des propositions de paix. Mais le
cabinet de Berlin aurait voulu ne point traiter séparément ; toutes les
petites puissances des bords du Rhin souhaitaient ardemment une paix
générale, exprimaient hautement leurs vœux et les faisaient savoir au
gouvernement français. Cette
question, qui en effet importait à l'Allemagne entière, fut traitée à la
diète de Ratisbonne. La proposition de recourir à la médiation de la Suède et
du Danemark fut faite, au nom de l'électeur de Mayence, par son coadjuteur le
baron de Dalberg ; les ministres de Brandebourg, de Cologne, de Bavière y
accédèrent. Le sort
de ce projet dépendait surtout de ce que déciderait l'empereur. Le parti de
la guerre, qui avait pour principal organe le comte de Colloredo, redoubla
d'efforts. Un mémoire de Mallet du Pan fut mis sous les yeux de l'empereur :
cet écrivais, puissant ennemi de la cause révolutionnaire, n'était plus
écouté dans le cabinet de Berlin ; mais il continuait à être le correspondant
et le conseiller du comte de Colloredo. Il ne se flattait pas que, malgré la
Réaction, l'opinion royaliste, ni même l'opinion qui était seulement hostile
à la Convention, pût prévaloir en France. Conséquemment la paix devait accroître
la puissance et l'orgueil des révolutionnaires ; c'en était assez pour que
Mollet du Pan préférât la continuation de la guerre. L'empereur, indécis et
craignant de rompre avec l'Angleterre, prescrivit à son ministre de faire à
la diète une réponse évasive, et surtout de s'opposer à l'idée d'une
médiation. Le
comité de salut public ne s'était point hâté d'accueillir les communications
qu'un négociant de Bâle, nommé Schmertz, avait faites à M. Barthélemy, qui se
trouvait alors à Baden en Suisse, et à M. Becher, autre agent français qui
résidait à Bâle. Le prétexte dont le maréchal Mollendorf avait couvert cet
essai de négociation était, ainsi que cela se pratique, un cartel d'échange
pour les prisonniers. Le comité se refusa à comprendre qu'il s'agissait de
plus grandes affaires ; il ne lui convenait pas de traiter de la paix avant
d'avoir occupé complétement la rive gauche du Rhin et la Belgique, où
Luxembourg et quelques autres places fortes ne s'étaient pas encore rendues ;
d'ailleurs, sachant quels embarras la guerre de Pologne donnait au roi de
Prusse, il trouvait à propos d'attendre que la paix avec la France devînt
encore plus nécessaire au cabinet de Berlin. Les
hésitations de l'Autriche, la certitude qu'elle commencerait par demander un
armistice préalable ; sa prétention d'obtenir la Bavière en compensation de
la Belgique ; l'obstacle que les princes allemands possessionnés sur la rive
gauche mettraient à la réunion de cette région à la France ; la crainte de
voir l'Angleterre exercer son influence sur des négociations générales,
confirmèrent le gouvernement français dans la pensée de traiter d'une paix
séparée avec la Prusse. Déjà le roi avait fait annoncer qu'il choisissait
pour plénipotentiaire le comte de Colla, qui avait longtemps résidé à Paris
comme son envoyé. A la
fin de décembre 1794, la négociation fut pleinement avouée. Solimena et le
major Meyrinck, de l'état-major du maréchal Mollendorf, se rendirent à Rades
en Suisse, auprès de Barthélemy ; ils annoncèrent la prochaine arrivée du
comte de Coin, qui, en effet, ne tarda pas à venir à Bâle, où devaient se
tenir les conférences officielles. Le comité avait souhaité que le traité fût
négocié et conclu à Paris, mais n'avait pas insisté sur cette proposition. Le
secrétaire de légation attaché au plénipotentiaire fut chargé de se rendre
auprès du comité et de lui porter de la part du roi de Prusse l'assurance de
ses dispositions pacifiques et bienveillantes. —
« Le roi, mon maitre, disait-il, a pu être révolté des horreurs qui ont
marqué l'époque de la Révolution française ; il est loin de les imputer à la
nation, qui en était victime ; il n'a point la prétention de s'immiscer dans
son régime intérieur et désire qu'elle retrouve le bonheur dont ses
convulsions intérieures l'ont privée. Le changement décisif qui parait
survenu dans les principes et la marche du gouvernement français lui semble
un heureux augure pour le rétablissement de la tranquillité. Il désire la
paix et ambitionne même, ai les circonstances s'y prêtent, le beau rôle de
pacificateur d'une grande partie de l'Europe. » Le
comité, en se félicitant des dispositions du roi de Prusse, déclara que la
condition de la paix serait la cession de toute la rive gauche du Rhin, y
compris Mayence. On ajouta : « la République ne s'opposera point à ce
que la Prusse ou les princes d'Allemagne auxquels cette cession enlèverait
des portions de territoire, cherchent les moyens de s'indemniser, soit aux
dépens de la maison d'Autriche, soit dans la sécularisation des États
ecclésiastiques. » L'agent
prussien était autorisé à assurer au comité que le roi ne ferait aucune
difficulté pour la cession des territoires qui lui appartenaient sur la rive
gauche, et qu'il n'interviendrait point dans la destinée future des
Provinces-Unies. En
effet, les événements de la guerre et les progrès des armées françaises
venaient de mettre en question le sort de la Hollande et l'existence du
stathoudérat. L'armée du duc d'York, privée du concours des armées
prussiennes et autrichiennes, était bora d'état d'arrêter l'invasion
française. Carnot avait pensé qu'une campagne d'hiver était possible. Le
terrible froid de cette année donnait à ramée de Pichegru la facilité de traverser
les fleuves et les canaux ; la Hollande ne pouvait plus être défendue par les
inondations. Les Anglais eux-mêmes conseillèrent au stathouder de traiter et
de se soumettre. Il implorait es ce moment la médiation du roi de Prusse,
garant des traites qui avaient assuré l'existence de la République des
Provinces-Unies. Le
comité de salut public, revenant aux projets des Girondins, voulait faire des
provinces hollandaises une seule et même république démocratique, régénérée
selon les idées révolutionnaires ; il y voyait une alliée nécessaire de la
France et une conquête pour la liberté, telle que l'entendaient les
conventionnels. C'était
à ce projet que le roi de Prusse consentait tacitement. De son côté le comité
de salut public gardait le silence sur une cause qui dès lors commençait à
intéresser l'opinion française. A cette époque, plus qu'à aucune autre, il
eût été certes déraisonnable de songer à porter secours à la Pologne. Aussi
se borna-t-on à engager le Danemark et la Suède à intervenir en faveur de ce
malheureux pays. Vers la
fin de janvier, M. Barthélemy et le comte de Goltz échangèrent leurs pouvoirs
à Bâle ; le plénipotentiaire prussien tomba malade aussitôt après, et mourut
le 8 février 1795. La
négociation étant ainsi interrompue, l'Autriche et l'Angleterre tentèrent de
mettre à profit ce délai et de détourner le roi de Prusse d'un projet de paix
partielle. Souvarof avait fini la guerre de Pologne ; il était entré à
Varsovie où un horrible massacre souilla sa victoire. Le traité de partage
avait été signé à Saint-Pétersbourg ; le roi de Prusse était mécontent de la
part qui venait de lui être faite ; Varsovie y était comprise, mais Cracovie,
qui était encore occupée par ses troupes, était donnée à l'Autriche et il se
refusait à évacuer cette ville. Ce grief le décida à reprendre et à terminer
la négociation entamée arec la France. Il choisit, pour remplacer le comte de
Colla, le baron de Hardenberg, qui depuis est devenu un personnage ai important
et qui était destiné à signer, vingt ans après, des traités plus avantageux
ab Prusse et plus tristes pour la France. M.
Harnier, secrétaire de la légation, était resté à Bâle ; il avait la
confiance de son gouvernement ; ainsi la négociation était plutôt différée
qu'interrompue. A la vérité le baron de Hardenberg était moins favorable que
son prédécesseur à la politique de bonne intelligence avec le gouvernement
français ; mais sincèrement dévoué à son souverain, il le servait loyalement
dans l'accomplissement de ses volontés. Avant
que le comité de salut public pût conclure un acte si important et si
étranger à la politique révolutionnaire, il regarda comme indispensable de se
faire donner par la Convention le pouvoir de négocier et signer des traités
de paix. La
discussion ne fut point telle qu'a une autre époque elle aurait été. Les
folles chimères de Brissot, les déclamations de Robespierre et de Saint-Just,
la jactance injurieuse de Barère n'étaient plus de saison. Ceux des
conventionnels, qui ne désiraient point la paix, n'osaient plus avouer
l'orgueil insensé de leurs opinions, ni contredire le cri de la France. Mais
la défiance d'un pouvoir quelconque, la prétention de réduire le gouvernement
à ne pas avoir une volonté, à ne pouvoir prendre une détermination, tous ces
préjugés de l'esprit révolutionnaire ne manquèrent pas de reparaître. Les
habiletés et les ruses de la diplomatie excitaient Envoi-Sion et le dédain
des publicistes jacobins ; ils auraient voulu qu'on négociât sur la place
publique, en présence du peuple souverain « comme dans la république
romaine. » La permission de signer des articles secrets leur semblait
surtout contraire à la dignité du peuple français. — « Quels sont donc
ces si grands secrets dont on veut nous faire peur ? quelle garantie
aurons-nous que les principes et les intérêts de la République n'y seront pas
trahis ? » Cambacérès
était rapporteur. — « Voulez-vous, disait-il, être en guerre perpétuelle
avec l'Europe ? » — « Non, non ! » s'écriait-on. — « Eh
bien ! il faut dire au peuple qu'on le fera périr par l'excès de la
démagogie. » — Puis il demanda s'il était sage de se priver de
l'avantage que peuvent offrir des stipula-Lions secrètes ? — « N'est-il pas
évident qu'on peut obtenir la promesse de concessions qu'il serait impossible
de réaliser et de proclamer, au moment où le traité est signé ? » Boissy
d'Anglas, s'étonnant de la méfiance qu'on témoignait au comité de salut
public, disait que la Convention avait toutes les garanties possibles : — « Chaque
mois le comité est renouvelé par quart ; les membres sortants ne sont pas
rééligibles. Trois membres nouveaux sont associés RUÉ secrets et appelés
ainsi à ratifier par leur consentement ce qui a été projeté ou résolu avant
leur élection. Thibaudeau
donnait à la question toute son importance et sa généralité : — « Il
s'agit en ce moment de savoir si vous aurez un gouvernement ou si vous n'en
aurez pas. Si vous n'investissez pas le comité de salut public d'une grande
confiance, comment en inspirerait-il aux puissances étrangères ? elles
verront bien que la Convention fait des lois ; mais elles ne verront personne
ayant la puissance exécutive ; elles ne verront pas de gouvernement. Il faut
en revenir aux vrais principes d'une constitution, nu vous ne ferez que
changer d'anarchie. » La
discussion fut longue ; les vrais principes, comme les appelait Thibaudeau,
étaient méconnus et rejetés, au nom des préjugés démocratiques. Le comité de
salut public n'était pas hardi à les combattre, il fut même sur le point de
proposer une sorte de transaction ; mais soutenu par quelques hommes
raisonnables, il reprit courage. Enfin une rédaction qui n'avait rien
d'anarchique fut adoptée. « Les articles secrets, dans aucun cas, ne
peuvent être contraires aux articles patents ni les atténuer. » Le
véritable motif de la méfiance qu'on témoignait au comité était l'opinion
vive et presque générale que l'esprit de conquête avait suscitée. Le désir de
la paix était réel et même exigeant ; la volonté publique semblait toutefois
se prononcer pour la réunion de la Belgique et de la rive gauche du Rhin ; on
désirait avoir d'avance la certitude que ce vœu national ne serait point
méconnu. On voulait mettre les négociateurs dans l'impossibilité d'une
hésitation, en prévenant les objections d'un côté et les concessions de
l'autre ; le rapporteur eut donc à s'en expliquer. — « Le
comité comprend vos méfiances et ses devoirs ; la génération n'a pas subi
tant d'épreuves et fait tant de sacrifices, sans vouloir en assurer le fruit
à sa postérité. Rassurons l'Europe après l'avoir étonnée ; ne soyons pas des
conquérants inexorables. Nous tracerons d'une main sûre les limites
naturelles de la République nous lui assurerons les fleuves qui, après avoir
arrosé plusieurs de nos départements, prennent leur cours vers la mer, en
bornant les pays soumis aujourd'hui à nos armes. Quoi qu'il en soit, l'Europe
saura que nous ne sommes pas dirigés par des vues d'agrandissement, mais par
le besoin du repos public. » Cambacérès,
en rendant compte des sentiments peu pacifiques qui animaient l'Angleterre,
la Russie et l'Autriche, annonçait d'avance que la paix universelle et
permanente ne pourrait jamais être conclue, mot que ers puissances
n'accepteraient point la condition de reconnaître la limite nouvelle de la
France. Les
conditions du traité étant ainsi impérativement réglées, la négociation était
facile ; mais il fallait qu'elle commençât. Le successeur désigné du comte de
Botta n'arrivait point à Bâle ; il était à Berlin, et le roi hésitait encore
à donner ses instructions et ses pleins pouvoirs ; l'Angleterre renouvelait
ses démarches publiques et ses intrigues secrètes pour le détourner de la
paix. Enfin il se décida ; le baron de Hardenberg arriva à Bâle. Les
conférences furent ouvertes et se succédèrent rapidement. Barthélemy était
raisonnable, conciliant ; il avait l'habitude du langage et des manières
polies de la diplomatie. Hardenberg était un homme d'esprit ; sans cacher ses
sentiments et ses opinions, il cherchait seulement à préparer, par cette paix
séparée, une pacification générale. Les
articles patents furent donc tels que les voulait le comité de salut public.
Les États prussiens de la rive gauche du Rhin devaient être occupés par
l'armée française ; elle évacuerait ceux qui étaient situés sur la rive
droite. Les
articles secrets portaient qu'à l'époque où, par une pacification générale
entre l'empire germanique et la République, la rive gauche du Rhin resterait
définitivement à la France, la République garantirait au roi de Prusse une
indemnité territoriale, en compensation des États prussiens situés sur la
rive gauche. Soit
que le comité de salut public l'eût désiré, soit que le roi de Prusse l'eût
demandé, un article spécial porta qu'une garantie semblable ne pourrait être
étendue aux États de la maison d'Autriche. Le roi
de Prusse garantissait la neutralité de tous les petite États germaniques
situés sur la rive droite ; la République s'engageait à ❑y point pousser les opérations de la guerre. Le
traité qui fut conclu peu après avec les Provinces-Unies ne consacrait pas
une conquête, mais accomplissait une révolution. Dès le 2 décembre, le duc
d'York était retourné en Angleterre, laissant au général Walmoden le
commandement d'une armée, qui ne devait pas même tenter la défense des
Provinces—Unies. La maison d'Orange n'avait plus aucun espoir de salut.
L'Angleterre repoussait l'idée d'une paix générale, où les intérêts de la
Hollande et du stathouder auraient pu être garantis. Le roi de Prusse
déclarait que les circonstances ne permettaient point de lui porter secours,
et il allait bientôt par un article secret faim de cet abandon une condition
formelle. Dans cette situation désastreuse, le prince d'Orange envoya des
commissaires pour négocier d'abord un armistice avec les généraux français,
et puis la paix avec le comité de salut public ; ils offrirent de reconnaître
la République française et de payer deux cents millions ; ces propositions ne
furent pas écoutées. L'armée
française continua sa marche et l'armée anglaise sa retraite. Déjà Utrecht et
Rotterdam étaient occupés. Les états généraux envoyèrent de nouveaux
commissaires pour offrir de plus grands sacrifices. Aucune réponse ne
parvenait au stathouder. Il se rendit le 16 janvier 1795 dans l'assemblée des
états. Il y présenta la démission des deux princes ses fils de toutes leurs
charges militaires, et demanda pour lui-même la permission de s'éloigner ;
elle lui fut accordée ; deux jours après, au moment de son départ, il eut que
le comité de salut public ne consentirait pas à une cessation d'hostilités,
tant que la maison d'Orange n'aurait pas quitté le territoire des
Provinces-Unies ; désormais dénué de tout espoir, il mit à la voile et passa
en Angleterre. La
résistance armée ayant cessé, Pichegru reçut des états généraux l'invitation
de se rendre à Amsterdam ; il y proclama, au nom de la Convention, la liberté
et l'indépendance des Provinces-Unies ; un gouvernement provisoire fut formé
; une assemblée de représentants, élus sous l'influence française et
démocratique, reconnut la souveraineté du peuple, décréta une déclaration des
droits de l'homme, abolit le stathoudérat et rappela les exilés ; car ce
n'était pas seulement une invasion étrangère, mais le triomphe d'un parti. Le
comité de salut public attendait pour conclure un traité avec les
Provinces-Unies que leur révolution fût consommée. Sieyès et Rewbell furent
chargés de cette négociation et Be rendirent à la Haye ; ils y arrivèrent au
milieu du mois de mai. Leur tâche ne pouvait être difficile. Le véritable
plénipotentiaire, c'était une armée conquérante, imposant ses volontés à une
nation conquise. Mais on avait choisi deux hommes politiques à peu près les
plus importants de .1a Convention, afin de donner des conseils et des
directions à la nouvelle république, en même temps qu'on l'enchaînait par de
dures conditions à la puissance française. Ils
commencèrent par tenir le langage altier des vainqueurs : — « Tout ici,
disaient-ils, appartient la France, et vous penseriez n'avoir rien à céder !
N'étiez-vous pas les alliés des puissances qui nous menaçaient par les
articles de Pillnitz et par le manifeste du duc de Brunswick ? Comparez le
traité que nous demandons avec le sort qu'on réservait à la France. Comment
contesteriez-vous le prix de notre victoire ? L'avons-nous gagnée par
surprise ou par trahison ? Sommes-nous entrés en Hollande comme les Anglais à
Toulon ? C'est bien le moins que vous acquittiez les frais de cette campagne. » Dès le
16 mai 1795 le traité fut signé ; Merlin de Douai annonça cette heureuse
nouvelle, pendant les agitations de la séance permanente du prairial. — « Jamais
les Jacobins ne nous auraient donné cette paix, » disaient les modérés. Deux
jours après, Sieyès arrivant de Hollande présenta le traité comme rapporteur
du comité de salut public, et en proposa la ratification. — « La
République n'a plus que des amis sur sa frontière du nord. Le peuple
respectable et énergique des Provinces-Unies admire le courage français ;
plein du sentiment de la liberté, qui fait votre force et votre gloire, il
jure en ce moment une alliance offensive et défensive contre tous vos
ennemis. « Le
traité vous offre tous les avantages raisonnablement possibles que vous aviez
le droit d'attendre, sans nuire à la bonne existence et à la dignité d'une
nation devenue votre fidèle alliée. « Je
ne dirai qu'un mot sur les négociations. Les préventions étaient grandes ; on
les soufflait de partout. Dès qu'on a pu s'entendre, on s'est accordé. C'est
ce qui arrivera toujours à des hommes faits pour être libres. Enfin de part
et d'autre on est content. Le
traité reconnaissait l'indépendance de la république dos Provinces-Unies et
l'abolition du stathoudérat ; il déclarait l'alliance des deux États ; aucune
des deux républiques ne pouvait traiter de la paix séparément, et la France
s'engageait à faire reconnaître la république batave par les puissances avec
lesquelles elle conclurait la paix. « Le
contingent des armées de terre et de mer que la république des
Provinces-Unies fournirait à l'alliance était stipulé et devait servir sous les
ordres des généraux français. « La
Flandre hollandaise, Maëstricht, Vanloo et leur territoire étaient cédés à la
France. Flessingue devait noir une garnison française et le port serait
commun aux deux nations. Des indemnités de territoire étaient promises pour
compensation de cette cession et seraient réglées lorsqu'on conclurait une
paix générale. « Les
biens meubles et immeubles de la maison d'Orange étaient remis à la
disposition du gouvernement français. « La
contribution pour les frais de la guerre était réglée à cent millions de
florins. « La
république des Provinces-Unies s'engageait à ne donner retraite à aucun
émigré français et la république française ne devait non plus recevoir aucun
émigré orangiste. » Une
pacification plus importante et plus difficile que les traités négociés avec
les puissances étrangères, avait, plusieurs semaines auparavant, mis fin ou
du moins apporté une trêve à la guerre civile des provinces de l'ouest. La
Convention, plus tôt et plus complètement qu'on n'aurait pu le prévoir, avait
reconnu la nécessité de transiger et de faire cesser l'ouvre la plus horrible
et la plus insensée du régime de la Terreur. Après
la bataille de Savenay et la dispersion de l'armée vendéenne sur la rive
droite de la Loire, les généraux et les commissaires de la Convention
regardèrent la guerre comme finie. Kléber et Marceau étaient reçus
triomphalement à Nantes ; Westermann, à la tête de sa cavalerie, parcourait
le pays, ramassant les fuyards, et dissipant les rassemblements qui se
formaient dans les forêts. On évaluait à quelques centaines tout au plus les
Vendéens de l'Anjou et du Poitou, qui erraient encore sur la rive droite. Ace
premier moment les généraux ne savaient pas que le passage de la grande armée
vendéenne dans la Bretagne avait suscité une nouvelle insurrection, et que
les paysans du Morbihan s'étaient armés. Ils allaient commencer une guerre,
non moins formidable à la République et plus difficile à réprimer ; on ne
parlait pas encore des Chouans : c'étaient eux qui formaient les bandes qu'on
poursuivait dans les forêts. Ceux de leurs camarades de la rive gauche,
Angevins et Poitevins, qui avaient pu échapper aux détachements républicains,
réussissaient presque tous repasser successivement la Loire et à rentrer dans
leur pays. Marceau
croyait donc que ce qui importait le plus était de reconquérir sur les bandes
de Charette le bas Poitou et surtout la côte ; car il fallait fermer tonte
voie de communication entre l'insurrection et les secours qu'elle pouvait
espérer des Anglais. Kléber et Marceau prirent les dispositions nécessaires
pour attaquer file de Noirmoutiers, qui, à marée basse, n'est plus séparée du
continent par le canal, que la mer ne remplit qu'a marée haute. Mais le
comité de salut publie avait dès le commencement de décembre remplacé Marceau
par le général Terreau ; la direction de la guerre passa en ses mains. Peu
après la bataille de Savenay, lorsqu'il prit le commandement, on pouvait déjà
reconnaître que la guerre, qui commençait eu Bretagne, était loin d'être
terminée en Poitou. Les troupes, restées disponibles â Nantes, pendant que
Marceau et Kléber poursuivaient les Vendéens jusqu'à Savenay, avaient déjà
été dirigées sur la côte. Charette, hors d'état de leur résister, avait tout
à coup changé le théâtre de la guerre. Les bords de la Sèvre at l'intérieur
du pays de Bocage se trouvaient maintenant sans défense : Charette parcourut
cette région, et ne rencontrant point de résistance, il poussa jusqu'à
Châtillon ; puis après avoir ainsi dérouté les Républicains, il revint dans
le bas Poitou à Legé, poste qu'il occupait souvent entre Nantes et la
Roche-sur-Yon. Kléber,
jugeant combien la situation allait redevenir dangereuse et funeste, proposa
un plan pour terminer la guerre. Il voyait combien les habitants étaient
lassés et découragés. C'était seulement lorsqu'une bande insurgée s errait
occuper les villages qu'elle pouvait en tirer des recrues et des vivres ; les
Vendéens, qui avaient encore les armes à la main, étaient souvent plus
exigeants et faisaient autant de ravages que les bleus. Ainsi le projet de
Kléber consistait à cerner par mie chaîne de postes le territoire où Charette
el les chefs du bas Poitou avaient leurs quartiers et de resserrer de plus en
plus cet investissement, jusqu'à la destruction complète de ces bandes. En ce
moment, sept ou huit mille hommes auraient suffi pour mener cette expédition
à bonne fin. Comme ou venait d'apprendre que La Rochejacquelein et Stofflet,
après avoir passé la Loire, avaient réuni quelques centaines d'hommes du côté
de Chollet, Kléber proposait d'aller les attaquer promptement, avant que
leurs forces fussent devenues plus considérables. Il fallait surtout
intercepter toute communication entre ans et le bas Poitou. — « Si l'on veut,
disait-il, agir en même temps sur tout ce vaste territoire, on forcera les
paysans qui ne demandent plus que la paix à se réunir en masse et une
nouvelle armée se formera dans la Vendée. Attaquons promptement les
rassemblements connus ; protégeons le pays et tout rentrera dans l'ordre. — « Ce
n'est point mon plan » répondit Turreau, lorsque le projet de Kléber lui
fut présenté. Les représentants n'osèrent pas être d'un autre anis que le
général envoyé par le comité de salut public. Marceau, après avoir
publiquement reproché à Turreau de ne pas avoir voulu prendre le commandement
au jour du danger, et de ne s'être fait reconnaître qu'après le combat de
Savenay, quitta l'armée de l'ouest. Westermann fut dénoncé, envoyé à Paris ;
il devait bientôt après périr sur l'échafaud. Un
nouveau succès pouvait rendre plus facile encore l'exécution du plan proposé
par Kléber ou de tout autre système costumer à la raison et à l'humanité.
L'île de Noirmoutiers venait d'être reconquise[1] après une vive résistance. Les
vainqueurs y trouvèrent un dépôt d'artillerie ; ils firent un millier de
prisonniers, qui ne furent pas épargnés. D'Elbée, qui avait été général de la
grande armée vendéenne et blessé avant le passage de la Loire, était à
Noirmoutiers depuis trois mois entre la vie et la mort. Avant de le fusiller,
on lui fit subir un long interrogatoire, où il montra beaucoup de calme, des
opinions très-modérées, et le courage de la résignation. Il déplora la guerre
civile et, sans demander grâce, il s'offrit à pacifier les districts de
Chollet et de Montaigu ; mais il regardait comme indispensable une amnistie
générale et la tolérance pour les prêtres réfractaires. D'Elbée
fut apporté dans un fauteuil pour être fusillé : avec lui périrent sa femme
et plusieurs autres officiers, blessés comme lui, et qui s'étaient réfugiés à
Noirmoutiers. La plus grande partie des prisonniers fut massacrée sans forme
de jugement. Les
chefs et les officiers qui tombaient aux mains des colonnes envoyées à la
poursuite des Vendéens après Savenay, étaient de même envoyés au supplice. Le
prince de Talmont fut pris avec M. Bougon, procureur syndic du département du
Calvados, qui était venu se joindre aux insurgés. Le conventionnel Esnue Lavallée
chercha à rendre plus cruelle la mort du prince de Talmont. On le promena de
ville en ville, de prison en prison ; on raconte qu'il répondit à ses juges :
— « Faites votre métier j'ai fait mon devoir. » L'échafaud fut
dressé devant son château de Laval et sa tête resta exposée sur une des
pointes de la grille. M. de
Donnissan, beau-père de M. de Lescure, et quelques autres officiers,
rassemblèrent environ deux cents Vendéens et tentèrent de passer la Loire à
Ancenis. Ils soutinrent un combat inégal en nombre, avec un courage acharné.
Presque tous furent blessés, pris, conduits à Angers et fusillés. Ainsi
finirent un grand nombre de Vendéens chefs ou soldats, connus ou ignorés,
pris isolément ou en troupe les armes à la main, ils étaient aussitôt envoyés
au supplice. Il semblait donc à peu près impossible de reformer une nouvelle
insurrection. En Anjou, les paysans n'avaient plus ni confiance, ni ardeur.
Les capitaines de paroisse, gentilshommes, bourgeois ou paysans, avaient
presque tous péri de Vautre côté de la Loire ou étaient allés se mêler aux
Chouans. Ainsi
M. de La Rochejacquelein et Stofflet n'avaient pas trouvé les ressources
nécessaires pour recommencer la guerre ; ils se retirèrent dans la forêt de
Vézins et de là faisaient de temps en temps des excursions, surprenaient des
postes ou enlevaient des convois. Tout concert avec Charette était impossible
; chacun ne pouvait espérer de succès, ni même de salut qu'en restant dans le
territoire où il avait de l'influence et connaissait les lieux et les hommes.
Telle était la situation, au moment où le général Turreau prit la direction
de cette guerre et repoussa toua les projets qui auraient pu la terminer. Toutefois
avant de commencer l'horrible extermination, il aurait voulu dégager sa
responsabilité. Il demanda aux représentants on mission de venir conférer
avec lui. Ils ne lui firent aucune réponse et n'acceptèrent pas ce
rendez-vous. Turreau leur écrivit de nouveau. — « J'aurais voulu que
vous déterminassiez d'une manière précise la conduite que je dois tenir dans
la Vendée, à l'égard des personnes et des propriétés. Mon intention est bien
de tout incendier, en ne réservant que les points nécessaires pour établir
les cantonnements propres à l'anéantissement des rebelles. Mais c'est vous
qui devez prescrire cette grande mesure. Je ne suis que l'agent passif des
volontés du corps législatif représenté par vous. Vous devez égale-nient
prononcer d'avance sur le sort des femmes et des enfants. S'il faut les
passer au fil de l'épée, je ne puis exécuter une pareille mesure sans un
arrêté qui mette à couvert ma responsabilité. Ma promenade dans la Vendée est
retardée par les mouvements inutiles qu'on a fait faire MM troupes, sans ma
participation. » Ces
mouvements avaient été ordonnés par les représentants, afin d'exécuter
l'attaque de Noirmoutiers que Kléber avait conseillée. Les
représentants ne répondirent pas plus à la seconde qu'à la première lettre :
ils savaient quel était le projet de Terreau, originairement conçu d'accord
avec Ronsin ; mais ils étaient trop timides contre les fureurs
révolutionnaires pour risquer de s'y opposer. Rien ne les assurait de l'appui
du comité de salut public ; les instructions vagues qu'ils avaient reçues les
exposaient à être désavoués. Tous
les maîtres de la Convention, ainsi que leurs commissaires, semblaient
craindre la responsabilité explicite d'un si grand crime ; d'ailleurs, le
comité n'était pas unanime ; Carnot aurait voulu que la guerre de la Vendée
fût conduite avec humanité ; il trouvait que c'était une tactique plus
raisonnable. Robespierre, Billaud, Couthon, Barère la livraient volontiers à
la férocité de Turreau. De sorte que les représentants en mission recevaient
des lettres où aucune volonté positive n'était exprimée et qui contenaient
seulement les phrases et les lieux communs du moment. — u Vous avez été
envoyés pour déblayer l'aire de la liberté, pour ouvrir un large passage à la
Révolution. Ce n'est pas assez d'avoir imprimé le mouvement ; il doit être
uniforme ; il ne doit être ni laissé en arrière, ni dépassé. N'oubliez pas
les véritables motifs de votre mission ; tout ce qui serait au-delà comme en
deçà, neutraliserait le développement de l'ordre déterminé. Précision,
célérité et mouvement révolutionnaire, c'est à cela que doivent se mesurer
toutes vos opérations. » Telles
étaient les instructions, qui avaient été envoyées en apprenant la victoire
de Savenay et la destruction de l'armée vendéenne. Le grand changement de la
situation ne fit point comprendre au comité qu'il y avait une nouvelle
conduite à tenir. Le gouvernement révolutionnaire venait d'être proclamé ;
l'esprit qui l'avait dicté devait tracer en toutes circonstances, disait
encore cette lettre, la ligne qu'il fallait suivre. Le
général Turreau crut s'y conformer, en commençant l'exécution de son plan,
encore qu'aucune approbation formelle ne l'y encourageât. Il a écrit depuis
dans des mémoires justificatifs. — « Je puisai mes instructions dans les
décrets de la Convention, dans les arrêtés des comités du gouvernement ou des
représentants en mission ; je les aurais reçues de l'exemple de mes
prédécesseurs qui avaient déjà porté l'incendie et la mort dans les pays
révoltés. Le silence du gouvernement sur la proposition que je lui avais
faite d'essayer les voies de douceur, en publiant une amnistie, et en faisant
espérer le pardon aux rebelles qui se rendraient spontanément cette mesure,
qui aurait infailliblement réussi vis-à-vis des rebelles comprimés et effrayés
par plusieurs combats terribles, Mlles fuyards avaient été poursuivis et
exterminés sans quartier ; le silence, dis-je, du gouvernement m'obligea de
renoncer à tout système d'indulgence et ne me laissa plus de doute sur
l'intention déjà prononcée de la Convention, d'arracher par le fer et le feu
jusqu'aux dernières racines de la conspiration de l'Ouest. Aussi, quoiqu'on
ne me donnât ni plan, ni conseils que je ne cessais de demander, le
gouvernement sanctionna toutes mes mesures qui, d'ailleurs, avaient été
approuvées par les représentants près l'armée. Cette
sanction fut en effet accordée aux mesures de Turreau, mais tacitement ;
quand il eut à se justifier, il ne produisit ni une preuve de sa proposition
d'amnistie, ni une approbation préalable de ses mesures. De même que tous les
exécuteurs et agents du gouvernement de la Terreur, Turne, avait néanmoins
raison en rejetant sur les représentants en mission, sur le comité de salut
public, sur la Convention entière leur part de responsabilité. Tous avaient
connu ses atroces projets, et il avait dépendu d'eux d'en prévenir
l'exécution. Vers la
fin de janvier 1794, douze colonnes, dont Turreau avait réglé d'avance
l'itinéraire, se mirent en marche. Elles n'avaient point à combattre des
rassemblements armés, point de postes retranchés à emporter ce n'était point
la guerre qu'elles allaient faire. L'ordre du général en chef s'expliquait en
ces termes : « On
emploiera tous les moyens de découvrir les rebelles ; tous seront passée au
fil de la baïonnette ; les villages, métairies, bois, landes, genêts et
généralement tout ce qui peut taro brûlé, seront livrés aux flammes. Chaque
colonne sera précédée de quarante ou cinquante pionniers qui feront les
abattis nécessaires pour propager l'incendie. » — Treize petites villes
ou bourgs étaient exceptés de l'incendie général, les plus considérables
étaient Saint-Florent, Chollet, Bressuire, Fontenay, Machecoul et Montaigu.
Plus tard, l'impossibilité d'y laisser des postes suffisants pour s'y
maintenir, détermina les généraux à les brûler et les détruire. Fontenay
seul, placé hors du théâtre de la guerre, fut préservé de cotte ruine
complète. Ces
colonnes curent pour point de départ une ligne de vingt lieues depuis
Saint-Maixent, jusqu'au pont de Cé, et elles marchèrent parallèlement de
l'est à l'ouest, jusqu'au pays qui borde la côte. Les ordres de Turreau
excédaient, en atrocité, le décret du 1er août 1793 qu'il prétendait
exécuter. La Convention, malgré l'épouvante qui la troublait pendant l'époque
des grands et premiers succès de la rébellion, avait recommandé alors
d'épargner les femmes, les enfants et les vieillards. D'ailleurs, ce décret n'avait
jamais reçu une exécution systématique et complète ; hormis les généraux de
la faction de Ronsin et de Vincent, personne, pas même les commissaires de la
Convention, ne songeait à le mettre en vigueur, lorsque l'armée vendéenne
était détruite, lorsque les populations ne demandaient qu'à se soumettre.
Aucun général, aucun officier, aucun bataillon de la garnison de Mayence ne
furent employés dans les colonnes incendiaires. Turreau
avait enjoint aux chefs qu'il avait placés eu tête des colonnes, de lui
rendre compte jour par jour de la marche et des opérations de chaque
détachement. Cette correspondance existe ; elle fait horreur à lire, d'autant
que les lettres sont presque toutes écrites avec une sorte de gaieté
soldatesque, qui tourne en plaisanteries les massacres et les incendies. — « Demain,
je commencerai les feux de joie, en brûlant et passant à la baïonnette tout
ce qui sera à portée de ma colonne. — Je m'arrangerai de manière à ne pas
avoir froid avant de partir demain. Il parait pourtant que les habitants de
cette commune sont d'honnêtes gens, mais.... La municipalité m'a désigné des
femmes dont les maris se sont réunis aux brigands. Comme elles me paraissent
suspectes, je leur ferai donner demain leur déjeuner. — « Maulevrier
et quelques villages à un quart de lieue l'un de l'autre composent plus de
quinze cents maisons. Je ne veux pas qu'il en reste un vestige ; le pays sera
purgé par le fer et par le feu. Il ne m'échappera pas un brigand ; ce matin
je fais fusiller quatorze femmes ou filles. — « Les
soldats cassent leurs amies en tuant des brigands à coup de baïonnette, ne
vaudrait-il pas mieux les tuer à coups de fusil ; ce serait plus tôt fait. — « Je
viens de faire fusiller deux femmes ; l'une était comtesse, je ne me rappelle
plus son nom. — « Je
continue toujours à brûler et à tuer tous ceux qui ont porté les armes contre
nous ; cela va bien ; nous en tuons plus de cent par jour, enfin, tous ceux
que nous croyons nos ennemis. — On a arrêté une dizaine d'idolâtres qui n'ont
jamais voulu prendre les armes ni pour les uns, ni pour les autres. Pour ne
pas s'être décidés à un parti, ils iront rejoindre le quartier général. — « Hier,
j'ai fait brûler tous les moulins que j'ai vus. Les meuniers et les boulangers
m'ont abandonné. Aucun de ceux que je rencontrerai n'échappera à ma
vengeance.... Je vais faire brûler les trois quarts de la ville de Maulevrier
; il ne faut pas tant de place pour un détachement de deux cents hommes. » De
pareilles expéditions ne pouvaient se répéter chaque jour, sans pervertir les
soldats, sans abolir tout sentiment d'humanité, d'honneur et même de
discipline. Le président du district de Chollet écrivait au général Turreau. —
« Général, tes soldats, se disant républicains, se livrent à la débauche, à
la dilapidation et à toutes les horreurs dont les cannibales eux-mêmes ne
sont pas capables. Le porteur de cette lettre te donnera tous les
renseignements que tu as droit d'attendre, pour réprimer cette fureur
destructive et punir les coupables. » L'incendie
de Chollet fut la réponse à cette lettre. Terreau
commença par se féliciter du succès de son plan il croyait parvenir
promptement à In fin de la guerre. — « Si mes intentions sont bien secondées,
écrivait-il au comité de salut public, il n'existera plus dans la Vendée,
sous quinze jours-, ni maisons, ni subsistances, ni armes, ni habitants que
ceux qui, cachés dans le fond des forêts, ont échappé aux plus scrupuleuses
perquisitions. Car je dois faire remarquer que je désespère d'incendier les
forêts. Si vous n'adoptez point la mesure indispensable que je vais vous
proposer, elles serviront longtemps d'asile impénétrable à un grand mare de
coquins. » Tuffeau
proposait donc de vendre toutes les forêts du pays, sous la condition de les
couper dans un court délai. Le
comité de salut public persistait à garder le silence sans approuver, ni
blâmer cette façon de faire la guerre. — s Voici la troisième lettre que je
vous écris sans obtenir de réponse, » disait le général. Il
tarda peu à reconnaître que les massacres, les incendies et l'universelle
dévastation, n'étaient pas un moyen aussi certain de terminer la guerre qu'il
l'avait espéré. Les premiers tourbillons de flamme avaient averti les
habitants ; ils désertaient leurs villages et se retiraient dans les bois et
les genêts que les colonnes infernales ne pouvaient réussir à brûler. Les
lieutenants de Tuerons maudissaient la pluie quand elle éteignait le feu
qu'ils allumaient. — « On vous disait, écrivait.il au comité, que la guerre
de la Vendée était finie ; je n'en croyais rien et j'avais raison. Je dois
vous dire la vérité : il existe encore des rassemblements nombreux commandés
par La Rochejacquelein, Stofflet et Charette. S'ils se réunissaient, je
pourrais les trouver, les battre et, les écraser ; mais disséminés comme ils
le sont, il est impossible de les atteindre ; ces coquins-là ont une
connaissance parfaite du pays. Ils se cachent au fond des forêts, filent
imperceptiblement entre nos colonnes et viennent nous inquiéter sur nos
derrières ; ils sont changés en voleurs de grand chemin, interceptent les
routes et rendent la correspondance très-difficile... Elle n'est point finie, cette malheureuse
guerre ! » Turreau
ne voulait pas convenir que c'était lui et son abominable promenade, qui
avaient recruté pour La Rochejacquelein et pour Stofflet ; que c'était lui
qui avait peuplé les forêts de fugitifs qui maintenant combattaient en
désespérés, pour échapper au massacre et pour venger leurs familles ou leurs
amis exterminés. Il persistait à dire que rien n'était plus important que de
suivre son plan. Pourtant il commençait à s'inquiéter de l'avoir mis à
exécution, sans être approuvé par personne, et se plaignait qu'aucun
représentant ne vint à son armée. — « J'ai été contraint de tout prendre
sous ma responsabilité ; je n'ai pas eu l'avantage de recevoir votre
approbation. Cruelle alternative ! mais j'ai fait ce que j'ai cru devoir
faire ; ma conscience ne me reproche rien ; vous rendrez justice à la pureté de
mes intentions. Au moins, citoyens représentants, répondez à cette lettre. » Il
obtint enfin une réponse. — « Tu te plains de n'avoir pas reçu du comité
l'approbation formelle de tes mesures ; elles lui paraissent bonnes et tes
intentions pures. Mais éloigné du théâtre de tes opérations, il attend les
grands résultats pour prononcer dans une matière sur laquelle on a déjà été
trompé tant de fois.... Extermine les brigands jusqu'au dernier voilà ton
devoir. » Toutefois,
un arrêté du comité paraissait prononcer une sorte d'amnistie pour tous les
habitants qui déposeraient leurs armes entre les mains des autorités locales.
La peine de mort était prescrite contre tous ceux qui n'obéiraient pas à cet
ordre. En même temps le comité annonçait que Carrier allait, sur sa demande,
être rappelé. On aurait donc pu supposer que les horreurs commises dans les
départements de l'ouest étaient regardées comme excessives. Mais le
gouvernement était loin de changer son système ; il n'avait pas une pensée de
modération ni d'indulgence. Barère, au nom du comité de salut publie, disait
avec triomphe — « Il ne reste de la Vendée que des cadavres de
royalistes et quelques bandes de brigands qu'on poursuit. » Précisément
à cette époque Carnot faisait adopter par le comité un système général des
opérations militaires. La marche que devait suivre chacune des armées de la
République, les mouvements qu'elle pouvait entreprendre étaient indiqués sans
beaucoup de détail c'était une série de conseils prudents, qui n'avaient rien
de circonstancié, ni de gênant pour la conduite des généraux en chef. Quant
aux armées de l'Ouest, il semblait que Carnot n'eût aucune connaissance de ce
qui s'y passait. — « Ces armées, disait-il, ont trois buts à atteindre :
1° finir la guerre de la Vendée ; 2° garder les côtes ; 3° opérer la descente
projetée sur les côtes d'Angleterre. « Il
faut, pour le premier, de la cavalerie légère, quelques corps d'infanterie
bien en masse et très-peu d'artillerie ; pour le second de bonnes garnisons
dans les ports et des corps de garde sur les côtes ; pour le troisième une
flotte nombreuse toujours prête. » C'est
ainsi que la Convention et le gouvernement révolutionnaire s'occupaient d'une
si horrible guerre, de la dévastation de trois provinces et des massacres
érigés en système militaire. On était au montent où régnaient les Jacobins,
où ils avaient pris sous leur protection Vincent, Ronsin et tous les généraux
désignés et imposés au comité par la société. Ce fut alors que Phélippeaux
fut sacrifié pour avoir dénoncé Rossignol, qui commandait sur la rive droite
de la Loire ; sans brûler et massacrer méthodiquement comme Turreau, il
conduisait cette guerre d'une manière tout aussi insensée, et créait des
bandes de Chouans, comme son collègue faisait renaître une armée vendéenne. Bientôt
Ire colonnes incendiaires, isolées les unes des autres, dispersées pour
piller et brûler ne se trouvèrent plus en mesure de se défendre contre les
rassemblements des rebelles devenus plus nombreux ; elles éprouvèrent de
fréquents échecs. Chollet fut surpris par Stofflet ; il fallut évacuer
Bressuire. Un assez vaste territoire était entièrement occupé par les
rebelles sur la rive gauche de la Loire. — « Je suis étonné, écrivait
Turreau, de l'espèce de terreur qui s'empare de nos troupes et du peu de mesures
que prennent les généraux pour s'opposer aux progrès de l'ennemi. » — Il
n'en persistait pas moins dans son plan. — « Il faut encore passer vingt
mille de ccs scélérats au fil de la baïonnette. » — Encouragé par
l'approbation du comité de salut public, c'était en ces termes qu'il
s'exprimait, lorsqu'il racontait les revers de ses lieutenants. Ils ne
réussissaient pas mieux dans le bas Poitou ; Charette continuait à occuper le
pays, en se portant d'un lieu à un autre et combattant seulement, lorsqu'il
se trouvait en position avantageuse ou en nombre supérieur. Mais la
Vendée venait de faire une perte cruelle. Henri de La Rochejacquelein avait
été tué le 28 janvier 1794. En poursuivant les républicains après un léger
avantage qu'il venait de remporter à Nouaillé près de Chollet, il aperçut sur
la route deux chasseurs républicains. On voulait les tuer : — « Non,
dit-il, je veux les faire parler. » — Un d'eux se retourna, tira sur lui
à bout portant ; la balle le frappa à la temps, il tomba mort ; les Vendéens
tuèrent le chasseur. Comme ou voyait de loin arriver une colonne ennemie, on
se hâta d'enterrer dans la même fosse La Rochejacquelein et son meurtrier.
Ainsi finit celui de leurs chefs que les Vendéens ont le plus aimé, en qui
ils avaient le plus de confiance, celui dont le nom est demeuré inséparable
de leur glorieuse défense contre la tyrannie révolutionnaire : il avait vingt
et un ans. Comme
nulle communication n'existait entre l’armée républicaine et les rebelles
qu'elle exterminait : comme eux et les habitants vivaient non dans les villes
ou les maisons, mais dans les bois, on ne savait rien chez les uns de ce qui
se passait chez les autres. La mort de La Rochejacquelein ne fut connue que
vingt jours après. Stofflet
dormira le seul chef de cette région. Vomie même temps M. de Marigny, qui
avait réussi à passer la Loire, forma un rassemblement peu nombreux aux
environs de Bressuire, au centre du pays de Bocage. Le comité de salut public
ne pouvait se refuser à voir que le plan de Turreau avait eu pour résultat de
faire renaître la guerre de la Vendée ; néanmoins le destituer ou le blâmer
ouvertement était une détermination incompatible avec la politique de
Robespierre et de la majorité de ses collègues. Barère se risqua seulement à
placer dans un rapport quelques remarques sans conclusion. — « Le
comité se reposait sur l'esprit et sur les termes des décrets qui prescrivent
de détruire et d'incendier les repaires des brigands, mais non pas les fermes
ou les demeures des bons citoyens. En vérifiant les faits, quel a été son
étonnement quand il a vu les forces morcelées, et des rassemblements de
brigands se former et se grossir de tous les mécontents que l'exécution
barbare et exagérée des décrets avait suscités de nouveau dans un pays qu'il
ne fallait que désarmer. » Un
nouveau commissaire fut envoyé avec des pouvoirs illimités pour se faire
rendre compte de la conduite de cette guerre. Hentz, que le comité avait
choisi et qui déjà avait fait ses preuves dans les départements de l'ouest,
n'était pas homme à réprimer les barbares exécutions de Turreau. Le général
lui adressa un long récit de tout ce qui s'était passé depuis six semaines,
rejeta sur les fautes de ses lieutenants les échecs de son armée, et ne
désavoua aucune des mesures qu'il avait prises, s'obstinant à les croire
nécessaires ; il terminait en disant « qu'elles lui avaient mérité
l'approbation du comité de salut publie. » Le
comité se décida enfin à envoyer un général sage et honorable, pour « se
concerter avec Terreau, et combiner un nouveau système de guerre ferme et
exécutable. Il faut tuer les brigands et non pas brûler les fermes ; faire
punir les fuyards et les moines, enfin écraser totalement cette horrible
Vendée. Le comité te confie le soin de combiner avec Turreau les moyens les
plus assurés d'exterminer toute cette race de brigands. Est-il possible,
quand nous battons toutes les armées de l'Europe, que nous soyons sans cesse
tourmentés par des brigands et des rebelles sans moyens ? » Dembarrère
avait déjà paru dans la Vendée il savait comment s'y passaient les choses ;
il n'avait qu'à lire les instructions qu'on lui donnait pour être convaincu
que le gouvernement voulait que la guerre fût conduite selon la politique
jacobine ; il trouva moyen de s'excuser et déclina cette mission. Ainsi
la guerre fut continuée telle que la voulait Terreau ses colonnes
parcouraient le pays, brûlant et massacrant : les bandes vendéennes allaient
se reformer par derrière. Un poste n'était pas plutôt abandonné ou confié à
une garnison insuffisante, que les rebelles revenaient l'occuper. Charette,
lorsqu'il était entouré et pressé, licenciait ses hommes ; ils se
dispersaient et se trouvaient au rendez-vous à quelques lieues plus loin. Les
généraux ignoraient sans cesse où pouvait être Charette ; il passait
alternativement d'un bord de la Sèvre à l'autre, du Bocage dans le Marais. La
Cathelinière, autre chef moins important, mais fort redouté aussi des
républicains, fut pris et fusillé ; de l'autre °été, le plus brave et le plus
habile des limite-riants de Turreau, Haxo, se tua au moment où il allait
tomber entre les mains des rebelles. Cependant
tout le pays gémissait d'être livré à de tels désastres, à de telles
horreurs. Les sociétés populaires, les comités révolutionnaires eux-mêmes
réclamaient contre les incendies, contre les massacres qui exterminaient la
population, souvent sans distinguer à quelle opinion, à quel parti
appartenaient ceux qui étaient passés au fil de la baïonnette. Des plaintes
s'élevaient de Fontenay, de Mortagne, de Luçon. Voici ce qu'écrivait à
Terreau un commandant d'une des colonnes infernales : — « J'ai
fait fusiller trois particuliers, qui ont servi dans les brigands, et la
société populaire de Luçon me dénonce comme un Néron parce que j'ai dit au
président, qui paraissait blâmer cette manière d'agir, que je le ferais
fusiller lui-même avec son comité, s'il favorisait de tels scélérats. Luçon
est rempli de modérés, d'aristocrates et d'égoïstes ; on voudrait, dans les
incendies, épargner les patriotes ; je le voudrais bien aussi, mais tes
ordres sont calqués sur l'intérêt de la République. Il faut retirer aux
armées brigandines les moyens de subsister, les laisser sans asile, les tuer,
les exterminer... Je suis accablé de pétitions, de réclamations ; je marche
toujours appuyé sur tes ordres ; mon règne semble dur ; autant le général
Bard était aimé et considéré, autant je suis détesté.... Vive la République !
je m'en moque, je travaille spécialement pour elle ; je n'ai qu'elle en vue[2]. » — « Si
les propriétaires et les municipaux étaient patriotes, ils enseigneraient les
droits de l'homme aux paysans qui les ignorent entièrement. Les propriétaires
touchent les revenus de leurs terres, ce qui prouve qu'ils ne sont pas dans
nos principes ; je les mène très-durement : c'est pourquoi ils me dénoncent. Je
n'entends rien aux batailles politiques et aux combats de plumes, j'ai été
élevé à me battre à coups de canon[3]. » Turreau
n'adressait jamais de reproches à ses lieutenants, il prenait parti pour eux
; les infamies et les atrocités du général Huché devinrent telles que le
comité révolutionnaire de Luçon le fit mettre en prison. Terreau
écrivit au ministre de la guerre : — « Toute la Vendée est gangrenée
d'aristocratie, j'en ai une preuve dans l'arrestation imite du général Huché.
La ville de Luçon s'est révoltée contre les principes sévères de Huché, qui
n'est pas un grand militaire, mais un républicain pur. » Le
comité de salut public mit la ville de Luçon en état de siège, fit fermer le
club comme foyer de la ligue fédéraliste des sociétés populaires, confia au conseil
de guerre les fonctions du comité révolutionnaire et ordonna que les membres
seraient arrêtés pour être conduits à Paris. Les
commissaires de la Convention jugeaient toutes choses comme Terreau ; ils
écrivaient au comité de salut public que le plus mauvais esprit régnait
partout, même à Angers, Saumur et Nantes. Fidèles aux haines des Jacobins,
ils imputaient ce mécontentement général aux opinions qu'avait répandues Phélippeaux,
et se félicitaient d'avoir appris sa mort et celle de Danton. Ils dénonçaient
l'influence qu'avaient exercée Gon-pineau et Bourdon de l'Oise pendant leur
mission. — « Voilà pourquoi les riches et les coquins des bords de la
Vendée vous tourmentent de pétitions contre les généraux. Cette lisière de
propriétaires a des parents ou des fermiers dans le pays insurgé ; ces
égoïstes aiment mieux leurs cousins ou leurs métayers que la République.
Ainsi les brigands trouvent des patrons à Niort, à Fontenay et dans cet
exécrable Luçon. Quels sont les généraux que ces scélérats calomnient ? ce
sont ceux qui tuent impitoyablement les brigands. Les pétitionnaires qui vont
vers vous sont des contre-révolutionnaires détestés du peuple. » A la
ligne suivante, on lisait : — « Le pays est infâme, les aristocrates des
villes ont trompé et acharné le peuple des campagnes. Les mesures qu'on
appelle de rigueur sont des mesures d'humanité ; elles tendent à terminer
cette infâme guerre, en faisant sortir du pays le peu qui y reste d'hommes. — « On
vous parle de la richesse du paya cela est vrai ; mais la population est
détruite et il n'y reste que des assassins. Ce n'est plus une guerre que nous
faisons, c'est une chasse. Les plus forts rassemblements ne passent pas deux
mille hommes. La Vendée ne peut présenter désormais rien d'alarmant. Les
brigands n'ont plus d'organisation, plus de conseil, plus de centralité.
Soyez assurés que la Vendée est un désert qui ne contient pas douze mille
personnes vivantes. Au nom de la liberté, ne croyez pas à tout ce qu'on vous
en dit. Surtout n'envoyez dans ce pays que des hommes forts de caractère et
méfiants, qui ne se laissent pas tromper ; il faut ici Carrier ou quelqu'un
de semblable à lui. Cette
lettre était à la fois féroce et stupide. Les colonnes infernales avaient
sans doute massacré les habitants par centaines ; mais il restait une
population nombreuse, errante ou réfugiée dans les forêts. Les soldats de
Turreau éprouvaient chaque jour qu'il y avait encore beaucoup d'hommes en
état de combattre. Quant aux habitants des villes, que les commissaires
appelaient des aristocrates, c'était précisément les patriotes du
commencement de la Révolution, qui au début de la guerre civile avaient été adversaires
quelquefois trop zélés des Vendéens ; mais, témoins et victimes de cette
horrible conquête, frappés dans leurs affections de famille, ruinée par les
réquisitions, le pillage et l'incendie, ils se plaignaient des généraux de la
République. A cela se bornait l'audace de leur mécontentement. Enfin,
malgré la protection que lui accordaient l'enta et Francastel, commissaires
de la Convention, Turreau fut destitué au mois de mai 1794. Robespierre
l'avait longtemps défendu et empêcha que sa disgrâce ne fût complète. Il fut
d'abord nommé commandant de Belle-Ile en Mer. Un général peu connu du nom de
Vimeux le remplaça. Le
comité de salut public, sans renoncer expressément au plan de Turreau, sembla
supposer qu'on lui avait donné une exécution suffisante. Il prit un arrêté
dont los dispositions étaient telles qu'on pourrait les prescrire s'il
s'agissait d'un pays entièrement dévaste. « Il
sera fait dans chaque commune du département Vengé (c'était ainsi
qu'on appelait la Vendée)
un recensement exact de toutes les familles et des individus. « Chaque
chef de famille déclarera la consistance et l'étendue de son exploitation.
S'il est fermier ou propriétaire, le nombre de ses chevaux, bestiaux,
charrues et charrettes, la quantité de grains et de boisson qui lui restent. « Il
sera dressé un état des terres qui ont été cultivées. « On
constatera s'il existe un nombre suffisant d'individus pour faire la récolte. « On
constatera s'il existe les bâtiments nécessaires, logements, fours, écuries,
étables, granges, caves, greniers. « On
désignera le lieu où les récoltes pourront être déposées. « On
prendra pour la conservation et la sûreté des récoltes appartenant soit à
l'État, soit aux particuliers, les précautions nécessaires. « Dans
les lieux où les récoltes seront exposées au pillage des brigands, on ne
laissera au cultivateur qu'un approvisionnement de deux mois. « On
délivrera des grains pour ensemencer les terres. « On
assurera le payement des ouvriers et Journaliers employés à la récolte. «
L'exécution de ces dispositions sera confiée à des citoyens choisis par le
comité de salut public. « La
force armée appuiera et protégera les agents dans leurs opérations, qui
s'exécuteront à mesure qu'on avancera dans le pays. « La
farce armée parcourra en ordre et en force tout le pays, de manière à
n'éprouver aucune résistance et que tout cède au nombre, à la force, l'ordre
et à la bonne tenue. « On
réglera le plan et l'ordre des opérations des agents, ainsi que la marche des
troupes, dans une assemblée formée des agents de l'agriculture et des
officiers généraux. « Ce
plan, qui ne sera qu'un itinéraire, sera dressé avec précision. « Il
est essentiel que toutes ces opérations, qui doivent précéder la récolte,
s'exécutent dans le plus bref délai. » Ce
programme, qui semblait rédigé par une société d'agriculture, étrangère aux
habitudes de la guerre comme à l'administration de la propriété, ne pouvait
recevoir aucune exécution ; mais comme ce n'était plus un système de
destruction, comme le nouveau général n'était pas un homme féroce ni exalté,
la Vendée éprouva quelque adoucissement des mesures révolutionnaires. En même
temps les projets que le comité, et Carnot surtout, avaient formés pour la
campagne du printemps 1792 exigeaient que les armées destinées à prendre
l'offensive sur les frontières reçussent des renforts considérables ; on
feignit de croire que la guerre de la Vendée était à peu près finis[4]. Hentz, Francastel et
Bourbotte, les chauds partisans du système de massacre et d'incendie, avaient
souvent affirmé sa complète efficacité ; ils auraient été embarrassés à se
démentir ; ainsi Carnot leur écrivait qu'ils ne feraient sana doute nulle
objection aux ordres donnés pour enlever plus de vingt-cinq mille hommes aux
armées de l'Ouest, afin de renforcer les armées de la Moselle, du Nord et des
Pyrénées. Sur la
rive droite de la Loire, Rossignol avait fait la guerre aux Chouans arec
moins de cruauté, mais sans plus de succès quo Turreau. Les bandes étaient
composées d'un bien moindre nombre d'hommes qu'en Anjou ou en Poitou, et plus
difficiles à atteindre ; il écrivait : — « Le
nombre et l'audace des Chouans augmentent chaque jour. Je viens de faire
encore une course de plusieurs jours et de plusieurs nuits ; malgré toutes
nies recherches, nous n'avons pu parvenir à les rencontrer. La lassitude nous
force à rentrer dans nos cantonnements. Il faudrait envoyer de la troupe,
afin d'établir des postes plus rapprochés. On compte dans nos cantons
plusieurs bandes de deux ou trois cents hommes. Il ne se passe pas de jour
sans que quelques patriotes soient massacrés dans la campagne. » Ainsi
s'exprimait le rapport de l'adjudant général Savary. Rossignol,
comme Turreau, fut destitué et remplacé par Io général Moulin, qui depuis fut
membre du directoire exécutif. Ou retira aussi des troupes à cette armée.
Kléber, qui y était resté, fut appelé à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le comité
de salut public paraissait déterminé à employer toutes les forces militaires
contre les armées étrangères. Là devait se décider le sort de la République ;
elle n'était plus menacée dans son existence par la guerre civile ; il
suffisait de contenir la rébellion. L'armée
ne livrera aucun combat inutile ; elle se portera en force aux lieux où il y
aura des rebelles à punir. Le plus grand ordre, la plus exacte discipline
sont indispensables ; il faut que les avant-gardes et les postes avancés ne
soient jamais surpris. » C'était
ainsi que la guerre de la Vendée devenait à peu près une guerre défensive.
Vers ce même temps, au commencement de juin, Stofflet et Charette avaient
concerté leurs mouvements, réuni leurs forces pour quelques jours et obtenu
des succès plus notables en Anjou. Presque tous les postes situés dans
l'intérieur du Bocage avaient été retirés et reportés sur les limites de
cette région. La situation était devenue si mauvaise que le général Vimeux,
alléguant son tige et ses infirmités, conjurait le comité de lui accorder sa
retraite. — « Il y a encore, disait-il, des combats livrer et bien des
brigands à détruire. Non-seulement nous les trouvons en force, mais ils nous
attaquent. Sans doute cette guerre n'est plus dangereuse pour la politique de
la République ; mais vous répondre qu'elle sera finie dans quelques décades,
il faudrait être ignare ou charlatan pour vous tenir ce langage. » Il y
avait pourtant un moyen de terminer la rébellion de la Vendée, et ce moyen
commençait à être aperçu, même avant le 9 thermidor, par le comité de salut
public. Depuis que la guerre te faisait sans férocité, depuis que les
colonnes infernales ne parcouraient plus le pays, les habitants, n'étant pas
poussés au désespoir, en venaient peu à peu à désirer la paix et à la croire
possible. Les courses des généraux vendéens, leurs réquisitions, la
contrainte exercée pour recruter leurs bandes excitaient quelques
mécontentements, puisqu'elles n'étaient plus destinées à défendre le canton ;
les combattants et même les chefs ne s'éloignaient qu'avec peine de leurs
petits districts. Do là naissaient des mésintelligences entre les généraux.
Charette se plaignait de ne pas avoir été suffisamment secouru à l'attaque de
Challans. Marigny avait refusé de concourir à une opération projetée et
déclarait qu'il se bornerait à la défense des environs de Bressuire et de
Cerisaie. Il fut condamné à mort par Charette et par Stofflet qui le fit
fusiller. Quelquefois,
aux avant-postes républicains les paysans parlaient avec les soldats et ne
cachaient point leur envie de cesser la guerre. Mais ils étaient méfiants ;
souvent avec des promesses d'amnistie leurs camarades osaient été conduits à
la boucherie. S'ils étaient mécontents de leurs chefs, ils ne leur retiraient
pourtant pas leur confiance ; leurs paroles n'avaient de signification que
comme témoignage d'une lassitude qui éteignait leur ardeur et accablait leur
courage. Le
comité de salut public, informé de cette disposition des esprits dans la
Vendée, se relâchait de sa démence révolutionnaire. Il commença par supprimer
les commissions militaires établies par les représentants ou les généraux.
Peu après, des rebelles du voisinage de Nantes ayant demandé quelles
conditions ils pourraient obtenir, reçurent pour réponse écrite : — « Les
rebelles seront reçus à se rendre ; ils auront la vie sauve ; la Convention
décidera de leur sort. » Cette
politique nouvelle ne suspendait encore ni les opérations de l'armée
républicaine, ni l'activité de Charette et de Stofflet. Les paysans pouvaient
être réellement disposés à une pacification ; les chefs n'osaient point à
espérer d'amnistie ; d'ailleurs, par conviction sincère et par sentiment
d'honneur, ils ne pouvaient consentir à se soumettre au gouvernement
républicain ; aussi commençaient-ils à s'inquiéter et à s'affliger de voir
que la population pourrait les abandonner. Ils répandirent deux proclamations,
l'une adressée aux républicains, l'autre « aux Français servant contre leur
gré la République, n c'est-à-dire aux soldats. Le
langage de la première était violent et injurieux : — « Croyez-vous
parler à des hommes intimidés et lassés de lutter contre vos efforts
destructeurs ? détrompez-vous. Pouvez-vous croire que nous encenserons jamais
le monstre républicain qui dévaste la France et a rendu le plus brillant
royaume en horreur à toutes les nations ? Un roi, la religion catholique et
l'anéantissement de votre prétendue république, tels sont les motifs qui nous
ont fait prendre les armes. Nous vous jurons que nous ne les quitterons qu'à
ce prix. « Vous
nous engagez à rentrer dans nos foyers ! où sont-ils ? Vous avez incendié nos
maisons, égorgé nos femmes et nos enfants. Vous voudriez maintenant avoir nos
récoltes et nos armes. Revenez de votre erreur ; cessez d'être les esclaves
des hommes pervers qui ont juré la perte de la France ; dégagez-vous de ces
chaînes déshonorantes ; anéantissez cette horde de factieux qui a usurpé
l'autorité : alors nous vous ouvrirons les bras. Jusque-là recevez notre
profession de foi : « Nous
vous déclarons, en notre nom et au nom de tous les soldats de notre armée,
que nous ne pouvons vous reconnaître ni traiter avec vous, tant que vous nous
parlerez d'une république. Nous sommes Français royalistes, et nous le serons
toujours. Vivre et mourir pour notre religion et notre roi, voilà notre
devise. » L'autre
proclamation avait un ton de cordialité : — « Frères et amis, c'est
par force que sous levez vos armes contre nous, et nous ne doutons pas que
vos sentiments ne soient les nôtres. Ceux de vos camarades qui ont déserté
l'armée républicaine nous ont assuré que vous aussi aviez de la répugnance
contre une constitution monstrueuse qui n'enfante que vols, incendies,
profanation des choses saintes, massacre horrible de femmes, filles, enfants,
vieillards, infirmes. Vous désirez sans doute trouver un asile parmi nous ;
nous vous l'offrons ; Tenez arec confiance vous réunir à nous ; alors vous
pourrez faire éclater les sentiments de catholicisme et de royalisme que vous
portez dans le cœur, et que vous êtes contraints d'étouffer. Nous vous
promettons sûreté pour votre vie et amitié fraternelle pour toujours. » S’il devenait
difficile aux chefs vendéens de maintenir l'ardeur de leurs soldats ; il leur
était absolument impossible d'exercer la moindre influence sur les soldats et
les citoyens de la République le langage qu'ils leur parlaient, loin de les
convaincre, ne pouvait que les rejeter dans la voie révolutionnaire. Sans
doute les honnêtes gens méprisaient et détestaient les généraux et les
représentants qui dévastaient leur pays et qui exterminaient pêle-mêle la
population ; ils maudissaient le gouvernement qui prescrivait ou tolérait de,
pareilles horreurs. Mais leur éloignement pour une contre-révolution restait
toujours le même ; et les en menacer était un moyen infaillible de les
exaspérer. En ce
sens, les manifestes royalistes reculaient le moment de la pacification et la
rendaient plus difficile. Les
proclamations ne furent d'abord signées que par les officiers d'une des
divisions de Charette, campée non loin de Nantes. C'était surtout dans cette
région que les paysans témoignaient des dispositions à accepter une amnistie.
Stofflet et les officiers angevins firent aussi une proclamation à peu près
semblable. Une autre signée en commun par les deux états-majors, était
adressée aux Bretons et aux Chouans, pour les engager à refuser toute
proposition de paix. Dès
lors il n'en fut plus question. La plupart des généraux, et plus qu'eux les
représentants Bo et Bou, botte, en mission à Nantes, croyaient la
pacification impassible et-se conduisaient en conséquence. Toutefois les
désordres et les cruautés de Turreau n'étaient pas renouvelées, hormis par le
général Huché qui, continuant les mêmes atrocités, désobéissait aux ordres de
son chef, et n'était point puni. La
correspondance du comité de salut public changea d'esprit et de tan. Les
commissions d'agriculture préposées à la levée des récoltes, avaient publié
une proclamation toute pacifique. Une lettre signée de Carnot au nom du
comité en désavoua, sinon le texte, du moins le sens qu'on lui supposait. — « Où
donc a-t-on pris que le gouvernement voulait faire grâce aux auteurs et
instigateurs des outrages faits à la souveraineté du peuple dans la Vendée ? Hâtez-vous
au contraire de livrer au glaire vengeur les chefs de cette guerre cruelle,
les scélérats qui ont déchiré si longtemps les entrailles de leur patrie. Les
femmes, les enfants, les vieillards, les individus entraînés par violence ne
méritent pas sans doute le même sort que les monstres qui ont ourdi la
révolte, qui l'ont servie de leur volonté ou de leurs brase on peut prendre à
leur égard des mesures moins rigoureuses ; niais user d'une indulgence
absurde et meurtrière envers les brigands, ce serait livrer les patriotes à
leur merci et renouveler les horreurs de la guerre. Vous voudrez bien, sans
perdre un moment, ordonner que la justice révolutionnaire reprenne son cours.
Nous ne devons avoir qu'une seule pensée, terminer enfin l'horrible guerre de
la Vendée. On s'écarte également du but par une lâche indulgence ou par des
exécutions qui révolteraient la justice et l'humanité. » La
guerre continua donc avec une vivacité nouvelle. L'armée républicaine était
affaiblie ; les meilleures troupes en avaient été retirées ; elle était
négligée par l'administration militaire et souvent dénuée de vêtements et de
chaussures. Les mesures prises pour former des magasins par voie de
réquisition ou d'enlèvement avaient été exécutées avec désordre. Les vivres
manquaient souvent. Le général Vimeux avait peu d'autorité et, à vrai dire,
ne suivait pas un plan déterminé d'avance. Les colonnes se portaient aux
lieux où les rebelles avaient paru. Lorsqu'elles avaient repoussé leurs
attaques, elles les poursuivaient dans leur déroute ; au total l'avantage
était plutôt pour les Vendéens. Ils occupaient un vaste territoire, qui leur
avait été livré par suite d'évacuations successives ; ils cherchaient à
reformer une organisation et une armée disciplinée ; ils n'espéraient plus
une pacification. La nécessité de se recruter ou de réunir des ressources, se
joignant à l'exaspération et au désir de vengeance, les rendait de plus en
plus impitoyables contre les soldats, contre les patriotes et même contre les
indifférents, qui se refusaient à les servir. Sur la
rive droite, la chouannerie avait pris un grand développement. Les bandes
s'étaient multipliées ; elles agissaient avec une sorte d'ensemble et
s'étaient donné une organisation commune. M. de Puisaye était, sinon le
général, du moine le chef politique de cette guerre civile. Elle se faisait
plus cruellement que sur la rive gauche et d'une manière plus dispersée. Aussitôt
après le 9 thermidor, les plaintes des administrations locales, auparavant si
mal écoutées, furent de nouveau adressées au comité de salut public. Les
malheurs de la guerre, la dévastation du pays, l'universelle désolation
furent racontés avec l'accent du désespoir. Tout était attribué au système
suivi par Turreau qu'on appelait une affreuse conspiration. — « La
désorganisation, l'insubordination des troupes, le pillage, le meurtre, le
viol précédèrent l'incendie général. On commença par incendier des communes
où les brigands ne s'étaient jamais tenus. On brûla particulièrement les
vivres et les fourrages ; plus de cent mille tonneaux de grains furent la
proie des flammes. Les cris des administrations et de tous les vrais
patriotes furent étouffés, il ne resta plus à l'habitant des campagnes qu'à
s'insurger de nouveau : s'il tentait de se réunir aux bons citoyens, il
trouvait une mort certaine ; s'il restait chez lui, il la trouvait également.
Les laboureurs employés aux charrois de l'armée ne furent pas même épargnés.
Enfin tous les crimes capables d'assouvir l'ambition, l'intrigue et la
cupidité des chefs ou des soldats furent commis. Notre malheureuse contrée,
devenue un vaste champ de ruines, fut entièrement abandonnée à nos nouveaux
ennemis, qui, par les barbaries exercées contre eux, furent animés de la rage
et des fureurs du désespoir. « Le
traître Robespierre fit incarcérer ceux qui osèrent venir à Paris pour dire
la vérité. Maintenant quo vos regards se portent sur la République entière,
extirpez le cancer qui nous ronge. Plus de Vendée, plus de Chouans. De bonnes
troupes, des généraux républicains, des représentants qui voient par
eux-mêmes, voilà le remède à nos maux[5]. » Le
premier témoignage d'un changement dans la politique du comité fut la
destitution du général Huché ; elle lui fut notifiée dés le 8 août, dix jours
après le 9 thermidor. Le 17
août, sur le rapport de Barère, la Convention nomma pour commissaires près
l'armée de l'Ouest Damier, Guardia et Laignelot ; les deux derniers s'étaient
montrés ardents et cruels dans leurs précédentes missions. Laignelot surtout
avait laissé de tristes souvenirs à Rochefort et à Brest. Mais il avait été
passé par Hentz et Francastel, les amis et les protecteurs de Turreau, et
avait fini par se trouver un modéré. C'était eu cette qualité qu'il était
choisi. Vimeux fut remplacé par un général Dumas aussi peu connu que lui. Les
instructions données au nouveau général lui prescrivaient une guerre
défensive ; il devait resserrer graduellement les rebelles, empêcher les
communications entre leurs diverses armées, protéger les convois, rétablir la
discipline, punir les actes de brigandages et de cruauté, chasser avec
ignominie les officiers ou sous-officiers qui s'enivreraient ou donneraient
l'exemple de mauvaises mœurs. Les représentants du peuple reçurent des
indications plus générales. « Ils remettront à l'ordre du jour la justice et
le désintéressement. Les mœurs, la voie de persuasion, la bonne foi seront
mises en vigueur. Ils exigeront que les chefs donnent l'exemple de l'activité
et de l'austérité des principes. » Le
comité posait des limites aux actes de sévérité : « Tous les chefs
de brigands, tous ceux qui ont accepté des grades parmi eux seront punis de
mort. Ceux qui n'auront été qu'égarés ou entraînés par la violence seront
pardonnés. » Le
comité s'occupa aussi d'une classe d'individus qui, dans le cours des guerres
civiles de l'Ouest, a toujours été la plus malheureuse. Lorsque les habitants
connus pour patriotes, ou supposés tels, se réfugiaient dans les villes,
fuyant la persécution et les mauvais traitements des rebelles, laissant
derrière eux leurs maisons pillées et leur fermiers rançonnés, les autorités
révolutionnaires les tenaient pour suspects ; quelquefois on leur refusait
asile ; les colonnes infernales en massacrèrent qui cherchaient un refuge.
Souvent ils étaient détenus en prison. Il y en eut qui périrent sur
l'échafaud. Et pourtant, ils arrivaient à Nantes, à Angers ou à Niort
exaspérés contre les Vendéens, provoquant des mesures de répression,
implorant les généraux pour être ramenés chez eux, lorsque la troupe aurait
chassé les brigands. C'est ainsi qu'il existait entre les réfugiés et les
Vendéens une défiance et une rancune réciproques dont l'effet s'est montré
dans tous les renouvellements d'insurrection et dans les luttes des partis
politiques. Le
comité de salut public autorisa les réfugiés à résider dans toute la
République, pourvu qu'ils n'approchassent pas à deux lieues de Paris et à dix
lieues des villes maritimes, ce qui était une précaution dure et inutile ;
les représentants en mission tardèrent peu à la modifier. Les
nouveaux commissaires de la Convention commencèrent par destituer et dénoncer
au comité de salut public les officiers généraux, qui avaient commandé les
colonnes incendiaires ou que la voix publique accusait d'actes de cruauté. En
même temps les réclamations et les renseignements sur tout ce qui s'était
passé dans la Vendée pendant le règne de la Terreur, affluaient à la
Convention. Les représentants, qui avaient pris courage contre la Montagne,
se rendaient organes de cette plainte universelle. Les procès des Nantais,
puis du comité révolutionnaire, la mise en accusation de Carrier, les
poursuites ordonnées contre Turreau, Huché et Grignon, changèrent
complétement la situation. Hoche fut envoyé en Bretagne ; Landaus fut nommé
commandant de l'année de l'Ouest. Cette
justice tardive, mais qui était installée soudainement, achevait de
désorganiser les armées républicaines, et rendait impossible, pendant la
transition d'un système à l'autre, tout plan militaire, toute suite dans les
opérations. Les rebelles en profitaient pour obtenir des succès, partiels à
la vérité, puisque chez eux rien ne se faisait non plus avec ensemble. Charette
attaqua deux des camps retranchés que les républicains avaient établis et
obtint l'avantage le plus signalé qu'il eût remporté depuis le commencement
de la guerre civile. A aucune autre époque, il n'avait semblé plus maitre de
la rive gauche de la Loire inférieure. Il poussait des partis jusqu'au
voisinage de Nantes. De tels
succès donnaient aux officiers vendéens de présomptueuses espérances ; pour
obtenir leur soumission et même pour les disposer à traiter, il fallait leur
faire sentir leur réelle faiblesse et leur impuissance ; mais il n'y avait
d'illusion que dans l'esprit des chefs ; dès qu'an laissait les habitants en
repos, dès qu'ils étaient traités avec justice et douceur, ils étaient portés
à se soumettre, et se montraient peu disposés à combattre lorsqu'ils
n'avaient plus à se défendre ou à se venger. Au mois
de décembre, de nouveaux commissaires de la Convention, qui cette fois
avaient été pris dans les rangs des modérés et parmi les députés des
départements de l'Ouest, présentaient au comité de salut public un mémoire
sur les moyens de terminer la guerre de la Vendée. « L'armée
des rebelles, disaient-ils, se compose de deux éléments le premier comprend
les brigands aguerris qui ne quittent pas les drapeaux : un ramas d'émigrés,
de prêtres, de gardes-chasse, de braconniers, de déserteurs et de
contrebandiers. « Le
second se compose des cultivateurs et habitants du pays, égarés par le
fanatisme et dont le royalisme s'est servi. La plupart ne marchent maintenant
que par contrainte. » Les
auteurs du mémoire rejetaient avec indignation les projets de 'Carreau et den
généraux jacobins. « La Convention n'a jamais voulu exterminer jusqu'au
dernier homme une population, qui, après tant de massacres, est encore de
deux cent mille individus[6]. « Il
faut donc écouter la voix de l'humanité, user d'indulgence et conquérir ces
départements par la persuasion. On devrait établir des communications avec
les rebelles, éclairer les cultivateurs et leur persuader qu'un prompt et
sincère repentir peut faire oublier le passé. « Si
l'ennemi était aux portes du sénat, nous vous dirions Guerre à mort à tous
les rebelles ! qu'ils soient exterminés jusqu'au dernier ; mais nos armées
sont partout victorieuses, et nous vous disons : Consolation aux victimes
malheureuses de la rébellion, appui aux faibles, encouragement aux hommes
égarés qui veulent revenir. Un décret d'amnistie pourra seul fixer les
irrésolutions des rebelles et amener la fin de la guerre. « L’acte
de la Convention qui a traduit Carrier au tribunal révolutionnaire, les
poursuites ordonnées contre les généraux ont déjà enlevé un grand nombre de
partisans à Charette et à Stofflet. » Le
comité accueillit en mémoire et proposa à la Convention un décret qui fut
adopté. « Toutes
les personnes connues amis le nom de rebelles de la Vendée et de Chouans qui
déposeront leurs armes dans le mois qui suivra la publication du présent
décret ne seront ni inquiétées, ni recherchées pour le fait de leur révolte. « Pour
l'exécution du présent décret les représentants du peuple Menuau, Delaunay,
Gaudin, L'Official, Morisson et Chaillou se rendront dans les départements de
l'armée de l'Ouest, et les représentants Guermeur et Guezno dans les
départements de l'armée des côtes de Brest et de Cherbourg. « Ces
représentants sont investis des mêmes pouvoirs que les autres représentants
déjà envoyés près de ces armées. » Ce
décret ne faisait aucune distinction entre les chefs et les soldats des
armées rebelles. L'amnistie était générale t étonnante concession qui
prouvait à la fois et les progrès de l'opinion et l'esprit de prudence du
comité de salut public. Lorsqu'on veut trouver quelque habileté dans la
conduite du gouvernement conventionnel, c'est après le 9 thermidor qu'il faut
la chercher. Une
proclamation accompagnait ces sages dispositions ; on n'était pas encore
désabusé sur le pouvoir des paroles déclamatoires. — « Ces
climats fertiles, que la nature avait destinés à être le séjour du bonheur,
sont devenus des lieux de carnage et de proscription. La terre, couverte de
ruines et de cyprès, refuse à ceux qui survivent les subsistances dont elle
était prodigue. « Des
fourbes ont abusé de votre inexpérience ; c'est au nom d'un ciel juste qu'ils
armaient vos mains d'un fer parricide ; c'est au nom de l'humanité qu'ils
dévouaient à la mort des milliers de victimes ; c'est au nom de la vertu
qu'ils attiraient chez vous des scélérats de toutes les parties de la France,
qu'ils faisaient de votre pays le réceptacle de tous les monstres vomis du
sein des nations étrangères. « Pourquoi
avez-vous rejeté la lumière qui vous était offerte pour ne saisir qu'un
fantôme cruel ? Vous avez préféré des maîtres à des frères, les torches du fanatisme
au flambeau de la raison... Il vous reste encore un asile dans la générosité
nationale. Oui, vos frères, le peuple français tout entier, veut vous croire
plus égarés que coupables ses bras vous sont tendus. « La
Convention vous pardonne, si votre repentir est sincère sa parole est sacrée.
Si d'infidèles délégués ont abusé de sa confiance et de la vôtre, il en sera
fait justice. « Français,
n'appartenez-vous plus à ce peuple sensible et généreux ? Les liens de la
nature sont-ils brisés entre nous ? Le sang des Anglais passé dans vos veines
? Voulez-vous massacrer les familles de vos frères vainqueurs de l'Europe,
plutôt que de partager leur gloire ? « Non,
l'éclair de la vérité a frappé vos regards ; déjà plusieurs d'entre vous sont
rentrés, et la sécurité a été le prix de leur confiance. Revenez tous ; que
vos foyers soient désormais sûrs et paisibles ; que les champs soient
cultivés ; que l'abondance renaisse ; que les communications soient
rétablies. Ne songeons plus qu'à nous venger ensemble de l'ennemi commun, de
cette nation implacable qui a lancé parmi nous les brandons de la discorde ;
qu'une guerre à mort passe avec tous ses fléaux des bords de la Loire aux
bords de la Tamise. » Ce
pompeux langage, inintelligible pour les paysans vendéens ou chouans, devait
encore mains émouvoir leurs chefs et leurs officiers, ils n'étaient nullement
disposés à abdiquer des opinions pour lesquelles ils combattaient avec un
courageux dévouement depuis deux années, au moment où la République semblait
désespérer de les vaincre s leur offrir une amnistie lorsqu'ils se croyaient
redoutables et un pardon lorsqu'ils regardaient plus que jamais leur cause
comme noble et sainte, c'était se méprendre étrangement. Le comité et la
Convention eurent bientôt à reconnaitre que pour terminer la guerre civile,
il fallait se résigner à d'autres conditions. Les
représentants qui venaient d'être envoyés aux armées s'aperçurent qu'ils
n'obtiendraient aucun résultat sans négocier avec les chefs. Mais établir des
communications entre deux armées qui n'avaient entre elles ni foi ni loi, qui
avaient aboli le droit des gens observé dans les guerres régulières entre
nations civilisées, c'était déjà chose difficile. Un représentant nommé
Ruelle, homme de peu d'esprit, mais porté de bonne volonté pour le
rétablissement de la paix, allait habituellement chez Mme Gasnier, créole
réfugiée à Nantes ; après avoir été enfermée comme suspecte et mise en
liberté par la protection de Prieur de la Marne, elle était le centre d'une
société où les représentants venaient volontiers. Mme Gasnier avait acquis
ainsi une sorte d'influence et de crédit. Elle parla d'abord au général
Canclaux de la possibilité d'ouvrir une négociation avec Charette dont elle
connaissait la famille. Le général ne pouvait prendre sur lui une si grave
détermination ; il avait déjà passé pour suspect ; il était noble et noté
comme républicain peu zélé : — « parlez-en à Ruelle, » répondit-il. Elle
offrit à Ruelle de se rendre, avec une sœur de Charette qui était de ses
amies, auprès du chef vendéen et de lui porter des propositions ; mais il
fallait auparavant que la Convention rapportât le décret qui mettait sa tête
à prix. Le représentant se montra empressé â. devenir le premier et le
principal agent d'une si importante affaire. Il voulut voir Mlle Charette,
qui vivait cachée dans un asile à Nantes. Toute sûreté lui fut donnée ; elle
promit d'aller trouver son frère et de conduire avec elle un envoyé de la
République ; elle ajouta qu'elle n'avait aucun crédit ni influence sur lui,
et qu'il était d'un caractère à ne prendre conseil de personne. Il
s'agissait maintenant de trouver un homme à qui cette mission pût être
confiée sans compromettre aucunement ni le gouvernement républicain ni les
commissaires de la Convention. Envoyer un fonctionnaire public, un officier
de l'armée ou même un simple citoyen connu pour républicain, c'eût été mettre
en méfiance le général vendéen, et s'engager dans une démarche peu conforme à
la dignité de la Convention. Ruelle
venait d'affranchir de toutes poursuites un ami de Mme Gasnier, M. Bureau de
La Batardière, ancien membre de la chambre des comptes de Nantes, homme d'un
esprit frivole, aorte de plaisant de société, qui pendant la Révolution
n'avait jamais eu aucune opinion. Dans tout antre temps, on l'eût regardé
comme sans conséquence ; mais pondant la Terreur il avait été mis sur la
liste des émigrés et contraint à vivre caché pour échapper à Carrier et au
comité révolutionnaire ; il parut à Ruelle l'homme le mieux choisi pour ne
pas inquiéter les Vendéens et pour n'engager aucune responsabilité. Mlle
Charette le conduisit non sans péril, ni sans quelques coups de fusil tirés
sur leur voiture[7], à tra vers les avant-postes
vendéens, au quartier-général de son frère ; il le reçut froidement, n'entra
point en conversation avec lui ; mais il dit à sa sœur et à Mme Gasnier :
— « J'aurais mieux aimé conférer avec le général Caudaux ou un de ses aides
de camp. —Il proposa donc une entrevue avec Ruelle et Caudaux, ajoutant
qu'avant d'engager une négociation, il voulait connaître le vœu des
habitants, des propriétaires et de l'armée. Charette
désirait maintenant la pacification, il en sentait l'indispensable nécessité
; les succès obtenus trois mois auparavant, ces camps retranchés qu'il avait
forcés ne lui avaient point procuré une bonne position. L'inaction presque
complète des deux armées, cette espèce d'armistice, avait été fort contraire
aux Vendéens ; les postes républicains étaient établis d'une manière moins
attaquable ; ils cernaient le territoire assez vaste occupé par Charette et
coupaient ses communications. La discipline était rétablie parmi les soldats
de la République ; ils ne dévastaient plus les campagnes ; les paysans
avaient pu faire leurs récoltes avec sécurité, et goûtaient le repos qui
depuis longtemps ne leur avait pas été permis ils se demandaient à quoi leur
avait servi cette guerre et comment ils seraient dédommagés de leurs maisons
brûlées, consolés de la perte de leurs parents ou de leurs amis. Les
munitions manquaient complétement ; il n'y avait plus de convois à surprendre
et à enlever ; plus de déroutes de l'armée républicaine mi l'on s'emparait de
canons et de caissons. Au moment où commencèrent les négociations, il n'y
avait pas en magasin trente livres de poudre. Outre
ces circonstances, qui devaient faire désirer aux chefs vendéens la fin de la
guerre, ils ressentaient l'influence de la situation générale. La chute de
Robespierre, la fin du règne de la Terreur, les victoires des armées
républicaines, la pair déjà conclue ou négociée avec plusieurs des puissances
coalisées, leur donnaient à penser ; ils ne pouvaient plus espérer de vaincre
la n'évolution, ils comprenaient quelle était sa force et commençaient à
regarder comme possible qu'un gouvernement régulier en dérivât et rétablit le
bon ordre en France. L'esprit de réaction qui chaque jour prenait plus
d'essor leur donnait aussi quelque espérance de voir la monarchie rétablie
par ce progrès d'opinion. Depuis
que la guerre avait pris un caractère plus civilisé ; depuis que les
officiers et les soldats républicains ne recevaient plus l'impulsion de
généraux ou de représentants féroces et n'avaient plus à exécuter leurs
ordres sanguinaires, il y avait souvent des communications entre les
avant-postes ; les bleus prêtaient aux brigands des journaux que depuis
longtemps ils n'avaient point lus ; ils avaient ensemble des conversations ;
on n'était plus dans cette complète et réciproque ignorance de ce qui se passait
dans chaque parti. Toutefois
Charette et ses officiers avaient peine à se résoudre ; il y avait en eux un
fonds de méfiance, de haine, d'orgueil et de rancune ; ils sentaient combien
était profonde et ineffaçable leur incompatibilité avec les révolutionnaires
de toute nuance, il leur répugnait d'entrer en relations avec eux ; l'idée de
se soumettre était inadmissible, transiger était une pensée qui les
offensait. D'ailleurs
parmi les officiers il s'en trouvait qui étaient formellement opposés à la
pacification. Les gentilshommes, les propriétaires du pays, les hommes
éclairés concevaient très-bien comment elle pouvait être nécessaire ; mais
ceux qui, des derniers rangs de la société, sans éducation, sans réflexion et
sans discernement, par leur bravoure et leur capacité militaire s'étaient
élevés à un commandement ; mais les déserteurs, mais les transfuges que
l'amnistie pouvait préserver du châtiment mais non pas du mépris : ceux-là,
véritables aventuriers, ne voulaient ni la paix ni le rétablissement de
l'ordre : or ils étaient nombreux. Charette aimait à choisir, parmi eux, ses
principaux officiers et ses chefs de division. Par caractère et par
situation, il exerçait son autorité avec dureté et despotisme. Il lui fallait
une obéissance d'infériorité, qui pût supporter ses emportements, et parfois
même sa brutalité. Il avait établi dans sa troupe permanente les châtiments
corporels, sans permettre aux officiers subalternes de les appliquer ; ce
droit n'appartenait qu'aux grades élevés. Avec un tel mode de discipline,
avec un tel gouvernement de son armée, il s'était entouré d'hommes vaillants
et propres à ce genre de guerre, mais grossiers et plus difficiles à
persuader qu'à commander[8]. Charette
convoqua à son quartier général de Vieille-Vigne ses chefs de division et les
principaux propriétaires du pays. Il s'était auparavant enquis exactement des
moyens qui lui restaient pour nourrir son armée pendant l'hiver. Son
commissaire ordonnateur était l'abbé Romand, curé de Maché, homme énergique
et de grande intelligence qui était en même temps aumônier du quartier
général et avait beaucoup d'influence sur les paysans. D'opinion et de
courage, il était fort opposé à la paix[9] ; mais il n'en fallait pas
moins dire la vérité à son général. La guerre n'avait point permis
d'ensemencer la môme étendue de terres que dans les années ordinaires ; à
peine avait-on recueilli assez de blé pour nourrir les habitants. — « Vous
avez de quoi empêcher le pays de mourir de faim, lui dit Charette, mais pas
de quoi fournir à la subsistance de l'armée. Vous savez que l'ordre est
impossible à établir dans les distributions, et qu'un soldat consomme deux
fois plus qu'un paysan. Donnez-moi du pain, et je continuerai la guerre.
Puisque vous ne pouvez empêcher mes hommes de mourir de faim, je vais faire
la paix. » Ce fut
le plus puissant motif qui décida Charette, dans la réunion qu'il avait
convoquée. Delaunay, l'un des principaux chefs, et deux autres furent les
seuls qui ne reconnurent pas la nécessité de la paix. Ils s'y opposèrent
vivement ; n'étant pas écoutés, ils s'en allèrent, emmenant avec eux quelques
paysans. Charette
chargea donc MM. de Bruc et de Béjarry de se rendre à Nantes pour conférer
avec les commissaires de la Convention ; mais il ne leur donna aucun pouvoir
et n'autorisa aucun commencement de négociation. Les
représentants s'étaient engagés fort avant, et cette grande affaire suivait
une marche plus rapide qu'ils ne Pavaient peut-être prévu ; Ruelle se rendit
à Paris. Sans doute, il exposa au comité quelle était la vraie situation ;
mais lorsqu'il parut à la tribune de la Convention, ce fut pour raconter
toute autre chose que la vérité. — « J'arrive,
dit-il, de l'armée de l'Ouest ; le décret d'amnistie a été accueilli avec
transport ; les rebelles, sans qu'il ait été conclu aucune négociation, nous
ont rendu nos prisonniers ; ils nous ont fourni des fourrages. Les avant-postes
des deux armées ont fraternisé et crié « Vive la république ». Nous
sommes venus ici pour concerter avec les comités du gouvernement, des mesures
d'exécution. Nous avons l'espoir flatteur de terminer sous peu cette guerre.
» Aucun
orateur ne révoqua en doute le récit de Ruelle. Clauzel se plaignit que la
Convention n'eût pas donné à ses commissaires des pouvoirs suffisants, et
demanda qu'ils fussent autorisés d'une manière illimitée à traiter avec les
chefs vendéens pour les amener à rentrer dans le devoir. Bourdon
de l'Oise répondit qu'ils avaient tous les pouvoirs nécessaires. — « Ne
laissons pas croire à nos frères égarés que les commissaires de la Convention
n'ont pas la faculté d'assurer leur repos et leur bonheur. Si on ne les eût
pas poussés au désespoir en leur manquant de foi, nous aurions cinquante
mille concitoyens de plus, nous aurions de bons soldats qui, dans les rangs
de nos armées, auraient fait sentir à l'ennemi qu'eux aussi sont Français. La
Convention déclara que les représentants avaient des pouvoirs suffisants.
Muni de cette autorisation, Ruelle revint à Nantes. Deux jours après, un
décret annula le jugement d'une commission militaire qui avait condamné à
mort Mme de Bonchamp. Une pétition signée d'un grand nombre d'habitants de
Nantes attestait que, sur ses instances, son mari, général vendéen, avait
sauvé la vie à six mille prisonniers républicains. Les efforts de
quelques-uns d'eux avaient réussi à lui faire obtenir un sursis, et depuis
six mois, elle était tenue entre la vie et la mort. Ruelle
demanda que cette mesure fût étendue à tous les individus condamnés comme
rebelles de la Vendée et qui n'avaient pas été exécutés. Cette proposition
fut appuyée par Garnier de Saintes ; c'était pendant qu'il était en mission
au Mans, que la commission militaire avait condamné Mine de Bonchamp et
beaucoup d'autres victimes. Aucun des représentants qui avaient présidé au :
cruautés de cette guerre ne paraissait se souvenir de ce qu'il avait fait ou
ordonné. La Convention voulait à tout prix pacifier la Vendée ; elle rapporta
aussi un décret par lequel il était enjoint aux tribunaux révolutionnaires de
condamner à mort les individus qui se dérobaient à la déportation. Pendant
que Ruelle était à Paris, les officiers envoyés par Charette étaient venus à
Nantes en toute assurance et sous la garantie des représentants. Leur
présomption et leur étourderie étaient telles, qu'on aurait pu supposer
qu'ils étaient envoyés par un vainqueur pour imposer des conditions aux
vaincus. Un des représentants en mission auprès de l'armée du général Hoche
était venu à Nantes car on avait lieu de croire que les Chouans voudraient
négocier de concert avec Charette. Il arrivait d'un pays où la guerre avait
un tout autre caractère, et où les chefs de bandes qui agissaient toujours
isolément et par coups de main, ne reconnaissaient guère de subordination et
imposaient peu de discipline à leurs hommes. En outre, le général Hoche
n'était pas de caractère à traiter de la pacification avec tant de
laisser-aller. Boursault, consterné de ce qu'il voyait, écrivait au comité de
salut public. —
« Le fait n'est que trop vrai, étiers collègues ; des brigands ont paru
dans Nantes au théâtre, dans les places publiques, royalement décorés des
couleurs de la révolte et du crime. Un arrêté de nos collègues a mis fin à ce
scandale, mais ils n'en avaient pas moins insulté à la République, au moment
même où sa clémence les rappelait dans son sein. Rien ne me Parait plus
incertain que la rentrée de ces hommes égarés. S'ils se rendent, que de
mesures sous avez à prendre pour les contenir ! S'ils ne se rendent pas, que
de célérité vous devez apporter dans les moyens répressifs ! Il n'y a pas un
moment à perdre. » Mais ce
n'était pas Boursault qui était chargé de s'entretenir avec les envoyés de
Charette. Soit les représentants, soit M. Bureau leur laissaient dire toutes
leurs exigences et ne décourageaient pas leur espoir ; ils demandaient le
rétablissement de la monarchie, et on leur répondait que le cours naturel des
événements, le déchirement des partis, l'esprit de réaction, la lassitude
générale, le rapprochement que la paix allait opérer entre la France et les
puissances de l'Europe, pourraient bien amener ne dénouement de la
Révolution, mais que ce n'était pas un article proposable dans la
négociation. Charette
avait trop de sens pour supposer qu'il imposerait une condition qu'a peine il
aurait pu se flatter de réaliser, s'il avait vaincu et exterminé les armées
de la République ; mais il jugea que la pacification serait conclue dans des
termes qui lui laisseraient son armée, son influence sur la population du bas
Poitou, qui satisferaient les paysans et le clergé et qui lui donneraient la
trêve nécessaire pour recommencer la guerre avec des circonstances plus
favorables d'ailleurs, il obéissait à la nécessité. Le chef
le plus important, parmi les Chouans, était alors un officier de fortune
nommé Desoteux de Cormatin. Il avait d'abord été partisan zélé de la
Révolution, successivement dans l’état-major de la garde nationale de Paris,
attaché à M. de Bouillé et compromis dans la fuite de Varennes, puis dans la
garde constitutionnelle du roi, enfin émigré. Le comte de Puisaye qui s'était
mis, par ses projets plus que par son action, à la tête de toute la
chouannerie, et qui, tantôt en Angleterre, tantôt en France, croyait et
semblait conduire et diriger la guerre civile de Bretagne, avait accordé
toute sa confiance à Cormatin ; il l'avait laissé comme son lieutenant pour
combiner les mouvements des bandes de cette région et les rattacher à un
centre. L'un et l'autre pensaient, que pour la cause royale et pour le
service des princes qui commençaient à être en relation avec les chefs des
diverses rébellions, il y avait tout avantage à conclure une trêve sous le
titre de pacification. Ainsi, on aurait le temps de donner une meilleure
organisation aux armées insurgées, de les fournir de munitions. Au moyen de
ce délai, on verrait à profiter des crises probables de la politique
intérieure, des discordes qui divisaient la Convention, du progrès de
l'opinion publique. Puisaye, ainsi que Charette et beaucoup de royalistes
comptaient même sur la défection de quelques généraux. Dans cette confiance,
il écrivit une longue lettre à M. de Cenci. ; s'imaginant qu'étant
gentilhomme et fort honnête homme, d'opinion modérée, ennemi des excès
révolutionnaires, il pourrait être tenté de contribuer à la restauration de
la monarchie. La lettre fut interceptée. Canclaux était si loyal et d'un
caractère si honorable, qu'à peine s'éleva-t-il un soupçon contre lui dans
l'esprit méfiant des commissaires conventionnels. Si les
Chouans étaient disposés à traiter avec la République de concert avec
Charette, il n'en était pas de même de Stofflet. Depuis
quelques mois les deux chefs vendéens vivaient déjà en mauvaise intelligence
et ne combinaient plus leurs opérations. Stofflet, malgré ses qualités
militaires, avait l'esprit faible et borné ; il savait se battre et commander
ses soldats, mais il n'avait pas l'esprit de conduite et s'était donné
entièrement à l'abbé Dernier qui déjà, et dès le commencement de la guerre de
la Vendée, y avait eu un rôle important. Pendant la campagne d'outre-Loire,
il avait pris plus d'influence encore, mais n'avait pu acquérir auprès des
Chouans l'espèce d'autorité qu'il exerçait sur les paysans angevins. Il
revint sur la rive gauche et s'empara entièrement de l'esprit de Stofflet. La
région située au nord du Bocage était cernée par les républicains moins
étroitement que la rive gauche de la Sèvre et le pays de marais où Charette
faisait la guerre ; il était plus facile d'y entretenir une rébellion armée. L'abbé
Bernier devint l'administrateur et l'homme politique de l'insurrection
d'Anjou. Dès le mois de juin 1794, il s'occupa à donner une organisation
régulière à l'armée de Stofflet. Le conseil général militaire décréta un
règlement tel que sous un gouvernement puissant et bien obéi, un ministre de
la guerre aurait Pu l'établir ; le recrutement devint obligatoire pour les
paroisses ; une troupe soldée et permanente fut formée de déserteurs,
d'étrangers et d'hommes de bonne volonté ; l'habillement et l'armement furent
prescrits uniformément pour chaque corps. Afin de
solder toutes ces dépenses, l'abbé Bernier créa un papier-monnaie. Stofflet
eut donc une armée toute différente de celle de Charette. Étant serré de
moins près, il n'entreprenait aucune expédition contre les républicains, qui
de leur côté avaient cessé la guerre offensive. Comme il n'exécutait point la
promesse faite par lui de combiner ses opérations avec les Vendéens du bas
Poitou, il pouvait mettre jusqu'à un certain point les règlements de Bernier
à exécution. Ils vivaient l'un et l'autre esses tranquillement dans le
château de Maulevrier. Au
milieu de l'asile impénétrable de la forêt de Vezins étaient établis dans des
cabanes de branchages, des hôpitaux pour les blessés, des ateliers, une
fabrique de poudre, une imprimerie et une presse à assignats. Cette
façon de faire la guerre civile et le peu de fidélité de Stofflet à tenir ses
engagements, offensèrent gravement Charette. Il l'engagea à se trouver à un
conseil de guerre où devaient être traités les intérêts communs de toute
l'insurrection. En ce moment la Vendée était divisée en quatre commandements
distincts : les paroisses où se recrutaient les rassemblements de Marigny aux
environs de Bressuire obéissaient maintenant à un chef nommé Richard, qui
n'agissait guère hors de son canton ; sur la rive gauche de la haute Sèvre,
M. de Sapinaud était à la tête d'une troupe beaucoup plus nombreuse ; il
était parent et ami de Charette et recevait ses directions. Stofflet
refusa de se rendre à la réunion de Beaurepaire et le conseil prit un arrêté
par lequel la constitution militaire, rouvre de l'abbé Bernier, fut déclarée
non avenue, comme donnée en infraction des articles par lesquels tous les
chefs s'étaient précédemment promis qu'aucune chose concernant le bien public
ne serait admise sans leurs concours et consentement. Les motifs de cet acte
étaient sévèrement présentés : l'émission des assignats et la solde donnée à
la troupe permanente étaient le principal grief ; puis il était dit : « Considérant
l'aveu sincère et publiquement émis par vous gel, vous ne faites la guerre
que pour vous, l'infraction de votre parole d'honneur et de vos engagements,
enfin le mépris de tout principe d'honneur et de tout ordre. » L'arrêté
fut envoyé sous une enveloppe qui portait pour toute suscription : à
Stofflet ; le titre de général lui était refusé. Un tel
procédé entraînait une rupture complète ; l'abbé Bernier écrivit une longue
réponse : elle expliquait, d'une manière convenable et dans un langage mesuré,
comment et pourquoi les mesures tant blâmées avaient pu et dû être prises. En
effet, si le règlement de Stofflet paraissait peu applicable à des bandes
d'insurgés, il était vrai de dire aussi que dans une guerre civile, chaque
chef est par la force des choses à peu près maitre des moyens qu'il croit
devoir employer. Mais
sous une forme moins insultante, la réponse de Stofflet n'était pas moins
blessante que l'arrêté des chefs du bas Poitou. — « Vous m'imputez,
disait-il, d'avoir puni arbitrairement des chefs de division Marigny seul a
succombé, mais vous savez d'après quel témoignage et par quel avis. » Il
finissait par dire, et avec raison, combien ces divisions intestines
pouvaient porter de préjudice à la cause royaliste ; combien leurs ennemis
s'en réjouiraient ; il demandait qu'une explication franche et réciproque
dissipât tous les nuages. — « Élevé par la confiance des peuples à la
dignité de général, je soutiendrai ce titre par le même moyen, je repousserai
mes ennemis, je punirai les traîtres, j'accablerai du plus profond mépris les
délateurs et les envieux, je procurerai le bien public par tous les moyens
qui sont en mon pouvoir et je volerai à votre secours quand vous l'exigerez. » Cette
discorde entre les deux principaux chefs de la guerre civile était pour
Charette un motif de plus pour traiter avec le gouvernement de la République
c'était se donner un délai pendant lequel on pourrait parvenir à une
réconciliation ou se ranger sous l'autorité suprême des princes émigrés qui
commençaient à faire connaître leurs intentions aux généraux vendéens. S'il
n'y avait pas intelligence entre Charette et Stofflet pour faire la guerre,
il devait y en avoir moins encore pour faire la paix. Charette
se décidait à négocier ; c'était une raison pour que Stofflet s'y refusât. Sur ce
point il subissait encore l'influence de l'abbé Bernier. L'armée d'Anjou
n'était point bloquée et menacée de manquer de vivres, comme l'armée de
Charette ; ainsi on pouvait ne point Se presser, ne point accepter les
conditions auxquelles il était contraint de se soumettre, et l'on trouverait
avantage à Imiter séparément. Bernier voulait une négociation qui serait
conduite par lui seul, où il se présenterait comme le personnage principal de
la guerre civile. Son importance eût paru moindre s'il se fût mêlé à Charette
et aux chefs des Chouans. D'ailleurs,
il connaissait trop bien son pays et l'esprit des populations pour partager
les espérances illusoires que le parti royaliste plaçait sur la paix qui
allait être conclue. Croire aux avantages d'une trêve, se flatter de donner
pendant ce temps-là, une meilleure organisation aux armées rebelles, de
former des magasins, de se procurer des munitions, de ranimer le courage
fatigué des paysans, c'était, Bernier le savait bien, se bercer de vaines
idées. Il voyait que cette paix mettrait fin à la guerre de la Vendée,
qu'elle éteindrait à jamais le feu et le dévouement des habitants des
campagnes ; il se rendait compte des circonstances qui avaient donné une
telle grandeur et un tel éclat à cette guerre. Tant d'enthousiasme et
d'illusions dans l'insurrection, tant d'absurdité et de barbarie dans le
gouvernement ne pouvaient se reproduire une seconde fois[10]. Au
moment où Charette venait de se décider à une conférence avec les
représentants du peuple, l'abbé Bernier fit signer par le conseil militaire
de l'armée d'Anjou une proclamation adressée aux républicains qu'il appelait
des Français égarés, de môme que, de son côté, la Convention nommait les
Vendéens des frères égarés. Après une guerre de massacres, on se faisait une
guerre de phrases : les uns parlant d'humanité, de concorde, d'amour de la
patrie ; les autres, de loyauté, de constance, de fidélité à leur parole ;
sous ces mots, il n'y avait rien de vrai. Le gouvernement républicain
comprenait l'impossibilité actuelle de continuer la guerre ; les chefs
Vendéens voyaient la nécessité d'une trêve. A peine avait-on la prétention de
se tromper les uns les autres. La
proclamation de l'abbé Bernier était intitulée au nom du roi : elle était
plus injurieuse que persuasive. — « Teinte
du sang de nos rois, souillés par le massacre d'un million de victimes, par
l'incendie et la dévastation de nos propriétés, quels sont vos titres pour
nous inspirer la confiance et la sécurité/De quel droit nous offrez-vous un
pardon que Cd serait à vous de demander ? Si vos vœux étaient sincères, si
vos cœurs changés voulaient réellement la paix, nous TOUS dirions : Rendez à
l'héritier de nos rois son sceptre et sa couronne ; à la religion son culte
et ses ministres ; à la noblesse ses biens et son éclat ; au royaume sou
antique et respectable constitution, dégagée des abus que le malheur des
temps y avait introduits. Alors oubliant vos torts, nous volerons dans vos
bras : sans cette condition, nous méprisons une amnistie que le crime ne doit
jamais offrir à la vertu et nous bravons vos efforts et vos massacres. Nous
combattrons jusqu'à la mort et vous ne régnerez que sur la tombe du dernier
d'entre nous. C'était
parler de bien haut, témoigner une complète ignorance de l'opinion dominante
et proclamer les illusions du parti royaliste, au moment même où paraissait
son impuissance. Le
manifeste de l'armée d'Anjou fut signé le 28 janvier 1794 ; le 12 février
Charette et les représentants ouvrirent les conférences où devaient être
discutés les articles de la pacification. Cette entrevue fut accompagnée de
grandes précautions et d'un appareil extraordinaire. Charette et les généraux
vendéens étaient logés au château de la Jaulnaye, sur le territoire occupé
par les troupes républicaines ; une lente avait été dressée sur une lande
voisine. Charette y arriva le premier, laissant en arrière son escorte de
cavalerie pauvrement équipée, vêtue de grossières étoffes, sans nulle
uniformité et portant au chapeau des cocardes de papier blanc. Peu après on
vit venir, du côté de la ville, les représentants dans de belles voitures et
accompagnés de cavaliers bien montés, d'une tenue militaire, en brillants
uniformes. Ils restèrent à la même distance de la tente que les Vendéens. Dès le
début de la conférence, Charette posa nettement la question : — « M'appelez-vous,
dit-il, pour une amnistie ou pour la paix ? — Nous venons, répondit un
représentant, pour réunir des Français qui n'auraient jamais dû être divisés. »
Alors Charette remit au nom de son armée et de celle de M. de Sapinaud un
projet de pacification ; il posait les conditions suivantes — « le libre
exercice du culte catholique, dont les frais seraient supportés par les
fidèles. Sûreté et protection spéciale pour les prêtres qui n'avaient point
prêté serment, avec restitution de leurs biens. — Les habitants de la Vendée
s'engageaient sur leur parole d'honneur, à ne jamais porter les armes contre
la République. — Il ne sera employé aucun moyen de violence pour opérer un
désarmement ; on en remboursera le prix à ceux qui les rapporteront. » Afin de
pouvoir cultiver les terres, et pour dissiper la mainte encore subsistante de
voir détruire ou chasser la population du pays, pour la remplacer par des
colons étrangers et de nouveaux propriétaires, Charette demandait l'exemption
complète des réquisitions et du recrutement forcé. L'article
suivant était rédigé habilement de manière à réserver les droits du roi
légitime. — « Si une puissance ambitieuse ou rivale tentait ouvertement
d'usurper le trône, les braves habitants de la Vendée n'oublieraient point
qu'ils sont Français et prennent rengagement solennel de mourir pour défendre
la cause française. » Une
autre disposition témoignait de l'aversion et de la méfiance que les Vendéens
devaient si longtemps conserver contre les patriotes réfugiés dans les
villes. — « La France entière ayant partagé avec nous l'horreur qu'ont
inspirée les atrocités des Carrier, des Robespierre et leurs adhérents, on ne
recevra dans le Vendée aucun individu qui aurait secondé leurs criminels
projets. Nul absent n'y sera par conséquent admis, s'il n'est réclamé par la
paroisse de gon domicile. » — Sans dépouiller les réfugiés de leurs
propriétés, le projet stipulait « qu'ils ne pourraient réclamer leurs fermages
arriérés, parce qu'ils avaient été perçus ou absorbée par les réquisitions en
leur absence. « Les
séquestres et confiscations devaient, par le seul fait de la pacification, se
trouver annulés. —Rien de formel n'était prononcé sur les biens des émigrés ;
» hormis pour ceux qui étaient venus se joindre aux Vendéens. « La
restitution des biens des condamnés était spécialement stipulée. « La
Vendée sera indemnisée dans le délai de trois mois des incendies et autres
pertes causées par une guerre désastreuse. « Les
bons de réquisition délivrés par les chefs on les commissaires de l'armée
vendéenne seront acquittés ; les assignats dont les habitants de la Vendée
sont porteurs, seront reconnus valables. « Les
habitants de la Vendée seront pendant dix ans exemptés de tout impôt. Les
manufactures ruinées recevront des encouragements pour être rétablies. « Il
sera formé un seul département de toute la contrée insurgée. « Les
dénominations de district et de municipalité, qui inspirent des préventions
méfiantes, ne seront pas conservées. « Les
membres des administrations locales seront choisis par les chefs vendéens et
commissionnés par les représentants. « Les
chefs formeront un corps de troupes suffisant pour maintenir l'ordre et ils
en auront le commandement ; ce corps sera é la solde du département. « Les
habitants de la Vendée ne seront assujettis à aucune marque extérieure. « La
République retirera ses troupes de l'intérieur de la Vendée, mais elles
conserveront un libre passage sur les routes qui conduisent aux Sables et à
la Rochelle, sans pouvoir passer plus de deux jours aux étapes. o La liberté
du commerce et des convois sera protégée par la force armée vendéenne. « Les
républicains qui sont venus dans la Vendée pourront y rester ; s'ils veulent
rentrer dans leurs foyers, ils auront sûreté pour leurs personnes et
jouissance de leurs propriétés. » Le
dernier article n'était pas une demande, mais une sollicitation. « Les
habitants de la Vendée, convaincus que les émigrés ont toujours le cœur
français, et que la persécution seule les a forcés à fuir sur un sol
étranger, sollicitent la Convention de leur accorder la faculté de rentrer
dans leur patrie pour y jouir des bienfaits de la pacification ; ils
réclament la même faveur pour les ministres du culte catholique qui ont été
déportés. s De telles propositions n'étaient pas admissibles ; comment
consentir à faire du territoire de la Vendée une province indépendante sous
le pouvoir souverain des chefs de l'insurrection ? Ni la raison, ni la
victoire ne les autorisaient à élever de pareilles prétendons ; elles
donnèrent lieu à de longues discussions. L'assemblée des plénipotentiaires
était nombreuse : Charette avait amené avec lui quatre de ses officiers
supérieurs et quatre employés civils. Les représentants étaient au nombre de
onze. L'habitude des assemblées et des clubs, le langage déclamatoire qu'ils
portaient même dans la conversation, leur argumentation qui se composait de
phrases plus que de raisonnements, convenaient assez mal à une négociation.
Parfois, ne s'étant pas mis d'accord avant la conférence, ils se contredisaient
les uns les autres. Cette façon de traiter les affaires, ce ton et ces gestes
de tribune étonnaient les Vendéens. Ils n'étaient point préparés à ce genre
de combats ; peu lettrés, vivant depuis deux ans au milieu des bois, parmi
une population rude et agreste, complétement étrangers aux questions
politiques qui pendant la guerre civile avaient divisé et déchiré la
Convention ou les divers partis révolutionnaires, ils écoutaient sans
répondre, comme s'ils avaient ignoré la langue de leurs interlocuteurs. Après
la conférence, ils rédigeaient à loisir des espèces de notes ou de factum
pour les lire le lendemain. Leur discussion n'était ni habile, ni ménagée.
Souvent ils exprimaient leurs idées et leurs réclamations avec une certaine
rudesse, dont les représentants auraient pu être choqués. Ils se contentaient
de répliquer par de nouvelles et pompeuses harangues[11]. Cinq
jours après l'ouverture des conférences, la négociation fut terminée, et des
deux parts ou arriva à s'accorder sur les conditions de la paix. Elles ne
pouvaient former le texte d'un traité. La Convention n'aurait jamais consenti
à reconnaître l'insurrection de la Vendée comme une puissance avec laquelle
il fallait négocier sur le pied d'égalité. Les représentants donnèrent aux
stipulations concertées la forme d'arrêtés, qu'ils délibérèrent et signèrent,
en vertu des pleins pouvoirs dont la Convention les avait revêtus. Ces
arrêtés étaient au nombre de cinq. — « L'exercice libre, paisible et
intérieur d'un culte quelconque sera garanti. Les ministres de tous les
cultes ne pourront être troublés, inquiétés, ni recherchés. » Ces termes
s'appliquaient implicitement aux prêtres insermentés. — « Les personnes
des chefs et des habitants insurgés de la Vendée qui se soumettent aux lois
de la République une et indivisible sont à l'abri de toutes recherches pour
le passé. — Il sera accordé des secours et indemnités aux habitants de la
Vendée, pour aider à leur subsistance, pour relever leurs chaumières et leurs
plaisons, pour rétablir l'agriculture et faire revivre le commerce. »
Cet article se rapportait aux patriotes réfugiés aussi bien qu'aux insurgés. Aucune
distinction n'était faite entre les uns et les autres. Sur ce point, les
demandes de Charette étaient complétement repoussées. Elles
étaient admises quant à l'annulation des séquestres et confiscations. « Les
Vendéens, sans profession ni état, étaient libres d'entrer dans les troupes
de la République. » — Une garde territoriale de deux mille hommes, au
plus, serait organisée par les représentants, soumise aux autorités
constituées, et soldée par le trésor public ; elle devait être recrutée dans
la Vendée. « Deux
millions étaient affectés à rembourser les bons signés par les chefs vendéens
des armées du bas Poitou et du Centre, et par les commissaires aux vivres ou
autres délégués. » Charette
et les chefs vendéens exprimèrent leur assentiment à la paix et aux
conditions qui venaient d'être réglées par une déclaration ainsi conque « Des
attentats inouïs contre notre liberté, l'intolérance la plus cruelle, le
despotisme, les injustices, les vexations les plus odieuses nous ont mis les
armes à la main. « Nous
avons vu aune horreur notre malheureuse patrie livrée à des ambitieux qui,
sous le masque du patriotisme et de la popularité, aspiraient à une dictature
perpétuelle. Nous avons discerné leurs projeta, et nous avons tenté les
derniers efforts pour rétablir l'autorité que, dans nos principes, nous
regardions comme légitime. « Tant
qu'un gouvernement oppressif a privé nos concitoyens de leurs droits les plus
précieux, nous avons soutenu les nôtres avec constance et fermeté. Nos
malheurs nous ont donné des forces ; le désespoir nous a prêté eau affreux
secours, et nous a inspiré la résolution de mourir plutôt que de vivre sous
une pareille tyrannie. « Enfin,
le règne du sang a disparu ; les coryphées de la secte impie qui couvrait la
France de deuil ont payé de leur tête leurs criminels desseins. « Le
représentant Ruelle, ami de l'humanité et des lois, est venu nous apporter
des paroles de paix. La confiance, détruite par les actes de barbarie qui ont
précédé sa mission, a pu renaître ; nous n'avons eu aucune répugnance â des
rapprochements qui devaient mettre un terme aux calamités qui nous déchirent. « De
nouveaux représentants, dignes de notre estime, ont été adjoints au premier.
Nous leur avons fait =maitre nos intentions et le désir d'une pacification
sincère, garantie par l'honneur. « Dans
les conférences, nous nous sommes appliqués à faire connaître ce qui importe
au bonheur de notre pays, ce que la prudence et la sagesse des représentants
pouvaient nous accorder, afin d'atteindre à une paix si désirable. Réunis,
sons une même tente, nous avons senti plus fortement encore que nous étions
Français, et que le bien général de la patrie devait seul nous animer. « C'est
dans ces sentiments que nous déclarons solennellement à la Convention
nationale et à la France entière, nous soumettre à la République française
une et indivisible ; nous reconnaissons ses lois, et nous prenons
l'engagement formel de n'y porter aucune atteinte. « Nous
promettons de remettre le plus tôt possible l'artillerie qui est entre nos
mains, et nous prenons l'engagement solennel de ne jamais porter les armes
contre la République. » « Fait
sous la tente, le 29 pluviôse, an III de la République[12]. » Cette
déclaration fut signée de Charette, de ses principaux officiers et de son
secrétaire Auvynet. Sapinaud, chef de l'armée du Centre, et son état-major,
signèrent aussi. Cormatin et Solihac, chefs de Chouans, avaient déjà conféré
à Nantes avec les représentants et avaient promis de se soumettre aux
conditions qui seraient réglées avec Charette ; ils signèrent de même, mais
ils ne pouvaient s'engager pour les autres bandes de la Bretagne ; ainsi, la
clause relative à la rive droite de la Loire avait un caractère spécial et
conditionnel ; les articles convenus devaient être appliqués seulement aux
Chouans qui se soumettraient aux lois de la République. Le
général Caudaux ne fut pour rien dans la négociation : Charette témoigna
assez vivement le désir de le voir admis à la conférence, mais les
représentants ne consentirent pas à l'y faire appeler ; Canclaux lui-même ne
le souhaitait point. Il savait combien les commissaires de la Convention
étaient jaloux de leur souveraine autorité. D'ailleurs, la lettre que lui
avait adressée M. de Puisaye l'avait exposé à une méfiance qu'on ne lui
témoignait pas, mais qu'il pouvait craindre. Aussitôt
après la signature, il entra dans la tente ; Charette, qui lui avait toujours
témoigné une cordiale déférence, s'avança vers lui pour l'embrasser — « C'est
un républicain que j’embrasse, » dit le général, gêné sans doute par
cette intime courtoisie. Aussitôt
après la signature, Charette partit en toute hâte pour Belleville, où
Delaunay et les officiers qui s'étaient opposés à la paix soulevaient la
population contre lui, et appelaient aux armes les paysans des environs de
Belleville et d'Airenay. Il
venait de quitter la Jaulnaye, lorsqu'on vit arriver Stofflet avec l'abbé
Bernier et une escorte de cavaliers. Il avait probablement l'intention de
prendre part au traité. Déjà plusieurs de ses officiers avaient eu de lui la
mission de se rendre à Nantes, et ils étaient en pourparler avec les
représentants. Lorsqu'il apprit que tout avait été conclu et signé sans lui,
il entra en fureur, et repartit en criant : — « Au diable la
République ! au diable Charette ! » La
fermentation était déjà vive à Belleville, et Charette y arriva à propos. Les
officiers, qui l'avaient quitté, répandaient partout qu'il avait été gagné,
qu'il avait reçu de l'argent, qu'il s'était fait républicain, et allait
marcher avec les bleus contre la Vendée. — « Eh bien, répondaient les
plus turbulents, nous nous sommes souvent battus sans lui, nous nous battrons
contre lui. » Il
assembla ses chefs de division. «
Croyez-vous, leur dit-il, que je sois devenu républicain depuis hier ? — Non,
non ! répondirent-ils, nous avons toujours confiance en vous. — Eh bien
! croyez que silai fait la paix, c'est par de bonnes raisons. J'ai des
projeta que vous approuverez quand vous les connaîtrez. « Vive le roi ! » Ils
répétèrent ce cri de guerre — « Camarades, dit-il aux paysans, on vous
trompe, la paix est faite, retournez chez vous ; ne vous inquiétez pas et
demeurez tranquilles. » Tout
rentra dans l'ordre ; la sédition fut calmée. Il donna l'ordre d'arrêter
Delaunay, qui avait déjà pris la fuite pour se réfugier à l'armée d'Anjou ;
les autres officiers confessèrent leur tort et obtinrent son pardon. Une
proclamation expliqua, sinon les projets, du moins les motifs de Charette
pour conclure la paix. Il montrait qu'elle était faite surtout dans l'intérêt
de la population des campagnes. — « Nous n'avons songé qu'à vous ; nous
avons tout sacrifié à votre bonheur ; comment supporterions-nous l'affreuse
idée qu'en voulant vous rendre heureux, nous vous trouverons ingrats ? » Charette
avait promis aux représentants de se montrer à Nantes afin de donner un
éclatant témoignage de la pacification. Il hésita pendant quelques jours à
tenir cet engagement ; il éprouvait une extrême répugnance à une telle
démarche. Presque tout son entourage, même ceux de ses officiers qui avaient
désiré la paix, pensaient que c'était faire acte de soumission et orner le
triomphe de la République ; d'autres conseillers y voyaient une rupture
éclatante avec Stofflet, et priaient Charette d'attendre que le chef de
l'armée d'Anjou eût accepté le traité ou en eût conclu un autre. Ce n'était
pas un moyen de persuasion, car l'irritation était devenue extrême et
passionnée entre les deux généraux vendéens. D'ailleurs, les officiers que
Stofflet avait envoyés à Nantes, mécontents de sa résistance à la paix,
consentaient à signer pour leur propre compte la déclaration de la Jaulnaye. M.
de Scépeaux et trois autres chefs de Chouans venaient aussi ajouter leur
signature à celles de Cormatin et de Solihac. Le 26
février, Charette fit son entrée à Nantes, à côté du général Caudaux, et
accompagné de quatre de ses principaux officiers ; il portait le panache
blanc et tous les signes du parti royaliste, et consentit pourtant à les
quitter après quelques instants. Le people courait en foule pour voir ce chef
redoutable, dont on était sans cesse occupé depuis deux ans, qui avait tenu
en échec les armées de la République et dont le nom avait si souvent effrayé
la ville de Nantes. Bien qu'il fût le héros et le défenseur d'une cause qui
était loin d'être populaire, il semblait que le triomphe fût pour lui ; les
représentants, dans leurs voitures que surmontait un bonnet de la liberté,
n'étaient regardés que comme faisant partie de son cortège. On étouffa
quelques cris de : « Vive le roi ! » Le mot d'ordre était de crier :
« Vive la paix ! » mais on entendait aussi : « Vive Charrette ! »
A cette époque, Carrier et le règne de la Terreur avaient fait oublier la
haine et la crainte que les Vendéens avaient inspirées aux habitants de
Nantes. Charette
se laissa conduire à la société populaire, puis au théâtre. Au milieu de cet
empressement de la foule, de cette affectation de cordialité avec laquelle le
traitaient les chefs républicains, il parut réservé et soucieux ; son regard
morne exprimait le regret et l'embarras du rôle qu'il avait consenti à jouer. Il
logea pour une nuit dans la maison de Mme Gasnier, où demeuraient aussi
plusieurs des conventionnels. Dès le lendemain, il retourna à son quartier
général de Belleville. Pendant
ce temps, Stofflet se livrait à une fureur insensée ; il avait envoyé un
détachement pour se saisir de Sapinaud, qu'il voulait punir d'avoir signé
avec Charette la déclaration du 17 février. Ne le trouvant point, car il
s'était réfugié à Belleville, on mit au pillage le quartier général de la
petite armée du Centre. Stofflet marcha lui-même sur Cerisaie, afin d'arrêter
Richard qui avait adhéré à la pacification. Richard lui échappa aussi, niais
il fit sabrer un officier de son armée d'Anjou pour avoir mis aussi sa
signature à la déclaration. Le 2
mars, l'abbé Bernier proposa et fit accepter par Stofflet et le conseil
militaire, un arrêté qui flétrissait le s lâche abandon que MM. Charette,
Sapinaud, de Couëtus, Fleuriot, de Drue et Béjarry, avaient fait de leur
poste pour se réunir aux ennemis de l'État. . Puis, afin d'arrêter par des
mesures promptes et vigoureuses les progrès de la séduction et offrir aux
peuples restés fidèles à Dieu et au roi, un centre d'union et un point de
ralliement, un appel était fait à tous les officiers royalistes, promettant
de les incorporer à l'armée d'Anjou. Des dispositions pénales étaient
prononcées contre quiconque entrerait en communication avec des républicains,
ou affaiblirait, par des intrigues ou des discours, l'attachement des Vendéens
à Dieu, au roi et à leurs chefs. Deux
jours après parut une longue proclamation, destinée à réfuter celle que
Charette avait adressée aux Vendée. ; en parlant des signataires de la
pacification, l'abbé Bernier s'exprimait en ces termes : « Les traîtres
sont connus, leur main criminelle a signé sans frémir l'arrêt déshonorant qui
détruit parmi nous la religion, le trône et la noblesse. » Malgré
ces paroles de guerre et ces menaces contre les Vendéens qui avaient traité
avec la République, Stofflet n'était point résolu à commencer une lutte
évidemment inégale. Les appels qu'il faisait à la population n'étaient plus
écoutés ; les paroisses de l'Anjou n'envoyaient plus leurs hommes. L'incendie
et les massacres avaient cessé depuis plusieurs mois ; les cantonnements et
les culmines, soumis à une discipline stricte, ne pillaient et ne
maltraitaient plus les habitants. Stofflet ne les faisait plus marcher que
par la crainte des punitions. Il n'avait pu joindre au corps permanent de ses
chasseurs soldés que cinq ou six mille paysans. Dans une telle situation, il
n'était pas réellement décidé et son incertitude avait toutes les apparences
de la duplicité ; il tentait des négociations par des agents non avoués, et
cherchait surtout à maintenir l'espèce d'armistice qui s'était établi entre
les deux armées. Mais le
général Canclaux avait pris toutes ses dispositions et commençait à resserrer
le cercle où subsistaient encore l'insurrection et l'autorité de Stofflet.
Les républicains avaient occupé Saint-Florent, sur la Loire ; c'était un
poste important pour les Vendéens ; il assurait leurs communications avec les
Chouans ; d'autant plus essentielles en ce moment que tous les projets de
résistance ou de soumission étaient conçus en commun. Il essaya donc de
reprendre Saint-Florent. L'attaque échoua, et Stofflet n'échappa l'officier
qui le poursuivait qu'en alléguant un commencement de négociation avec les
représentants. Chiennes, Cheminé, Chollet, Maulevrier furent successivement
occupés ; en même temps, au centre du pays insurgé, Bressuire et Cerisaie. Selon
un ordre des représentants, l'adjudant général Beker se laissa prendre par
les avant-postes vendéens ; il se fit conduire à Stofflet, qu'il trouva
entouré de son conseil, composé d'une quinzaine d'officiers. Il déclara que
sa mission était de faire connaître les intentions pacifiques des
commissaires de la Convention. Cette assurance fut accueillie avec
contentement par Stofflet ; il fit reconduire M. Reiser par deux officiers, à
qui les représentants répétèrent ce qu'il avait dit. Le 31
mars, Stofflet et sou conseil écrivirent au général Canclaux que « l'amour
d'une paix qui assurerait le bonheur commun était le plus fort mobile de
leurs sentiments. a Ils avaient nommé trois députés pour se rendre aux
conférences qui devaient s'ouvrir à Rennes, et demandaient que, pendant les
négociations, l'armée républicaine évacuât la portion du territoire vendéen
dont elle venait de s'emparer. Le
général Canclaux ne pouvait penser à leur accorder une telle condition, il
savait leur impuissance et la détresse qui les forçait à se soumettre. Si les
représentants n'avaient pas eu la volonté arrêtée de terminer la guerre
civile par une pacification, s'ils avaient écouté ceux de leurs collègues et
des généraux qui insistaient pour l'entier anéantissement d'un ennemi avec
lequel une paix véritable était impossible, Stofflet, en peu de jours, eût
été réduit à fuir seul, errant d'asile en asile. Candela répondit de la part
des représentants Dornier et Morisson qu'il n'y avait point de conférences à
Rennes, et que les chefs de Chouans étaient seulement admis à y venir signer
la déclaration de la Jaulnaye. — « Si vos intentions sont pacifiques, vous
pouvez vous rendre auprès des représentants, et vous les trouverez disposés à
tout ce qui rendra la tranquillité à un pays trop longtemps malheureux. » Stofflet
ne sut pas encore se résoudre à traiter ; mais les principaux officiers de
l'armée d'Anjou, M. de Rostaing, Bérard, Lejay et quatre autres signèrent le 6
avril une déclaration pareille à celle de la Jaulnaye. Les représentants
usaient de patience pour arriver à une solution pacifique ; ils suspendaient
les opérations militaires ; ils fermaient les yeux sur les infractions aux
arrêtés de pacification, qui se commettaient souvent dans les cantons déjà soumis
par des bandes non encore désarmées. Canclaux était obligé d'envoyer une
partie de ses troupes sur la rive droite, où quelques Chouans agissaient
comme s'il n'avait pas été question de paix ; cependant Stofflet était réduit
à se cacher et à finir. La forêt de Vezins fut fouillée avec soin, et l'on
finit par découvrir les magasins des rebelles. Enfin,
le 26 avril, il demanda une entrevue aux représentants. Bernier s'était déjà
rapproché d'eux et leur avait promis de servir aussi bien le parti qu'il prenait
que celui qu'il avait suivi jusqu'à ce moment. L'adhésion de Stofflet et de
tous les officiera divisionnaires à la pacification fut signée le 2 mai, au château
de la Baronière, près de Saint-Florent. Il fut permis à Stofflet d'habiter Maulevrier,
comme simple citoyen. Dans
les négociations de Nantes et de la Jaulnaye, des articles secrets avaient
été convenus. Il
avait été promis, à titre d'indemnité pour pertes ou dévastations, des sommes
assez considérables ; Charette devait recevoir deux cent mille francs ;
Sapinaud une allocation beaucoup moindre. Les officiers de Stofflet, qui
avaient signé à cette époque bien avant leur chef, avaient eu leur part ;
elle était forte pour un nommé Trotouin, homme important dans cet état-major
pour les affaires, les correspondances ou l'administration de l'armée
d'Anjou. Il avait demandé et obtenu cent mille francs, la moitié en
numéraire. Les chefs des Chouans avaient aussi été rétribués. Lors de cette
dernière pacification, Stofflet demanda seulement qu'on lui donnât de quoi
vivre ; mais Bernier eut cent mille francs[13]. Le
comité de salut public avait d'avance autorisé ce genre de dépense. Il lui
fut rendu un compte détaillé des crédits qui avaient été accordés aux
représentants négociateurs ; ils fournirent l'état nominatif des Vendéens ou
Chouans auxquels les sommes avaient été remises. Damier
et Ruelle se rendirent aussitôt à Paris et apportèrent à la Convention l'acte
souscrit par Stofflet, son conseil et ses principaux officiers. C'était une
adhésion aux mesures prises pour la pacification des départements insurgés ;
elle se terminait par la même formule qu'avait signée Charette : — « Nous
soumettant aux lois de la République une et indivisible, et promettant de ne
jamais porter les armes contre elle. » Pour
excuser leur retard, ils disaient — « Nous n'avons différé la conclusion
de la paix que pour consulter les vœux du peuple et celui des chefs de
l'armée catholique et royale de Bretagne. » En
effet le 20 avril, dix jours avant la soumission de Stofflet, Cormatin avait
réussi à faire signer par un certain nombre de chefs et d'officiers chouans
un acte de pacification. L'adhésion donnée d'abord à la Jaulnaye, et que
plusieurs chefs de bande avaient depuis consentie à Rennes, était sans bonne
foi et sans réalité. La plupart des Chouans n'en avaient tenu aucun compte ;
ils avaient continué leurs ravages et leurs cruautés. Deux de leurs officiers
avaient même été massacrés pour avoir apposé leur signature à la déclaration.
Il devenait manifeste que toute pacification était impossible en Bretagne
sans l'emploi de la force. Cormatin cherchait vainement à démontrer aux chefs
que la soumission était une ruse de guerre rendue nécessaire par la situation
; que, durant ce délai, le parti prendrait de nouvelles forces ; que la
Vendée se soulèverait alors ; que les Anglais feraient un débarquement ;
qu'une armée d'émigrés descendrait sur la côte ; que, dans le reste de la
France, et môme à Paris, l'opinion royaliste s'élèverait contre le
gouvernement de la République : toutes ces paroles n'étaient écoutées ni par las
chefs qui recevaient des instructions et des encouragements de la part des
princes émigrés, ni par les paysans prêchés par les prêtres ou accoutumés à
une vie de brigandage. Le comité de salut public, et encore bien plus ses
commissaires, semblaient fermer les yeux à un tel état de choses et vouloir
la paix à tout prix. La politique du gouvernement conventionnel consistait en
ce moment à prendre son appui et sa force dans l'opinion publique, sauf à
user plus tard de son pouvoir contre une réaction royaliste ou hostile à la
Révolution. D'ailleurs les modérés ne savaient pas faire une juste
distinction entre la guerre atroce et insensée de Terreau et la guerre
conduite avec fermeté et bonne discipline, comme l'avait conçue Kléber, comme
Hoche la voulait. Les
représentants, parmi lesquels se trouvaient Lanjuinais et Defermon,
parvinrent enfin à obtenir une nouvelle signature de Cormatin et d'un assez
grand nombre de chefs de chouans. D'autres s'étaient éloignés et protestaient
encore contre la pacification. Les conditions étaient les mêmes que pour la
Vendée ; mais on amnistiait les récentes infractions à des engagements déjà
consentis auparavant. Croire que ceux-ci seraient plus fidèlement observés et
qu'on avait réellement pacifié la Bretagne, c'était fermer les yeux à
l'évidence. Néanmoins
les Vendéens et les chouans étaient plus trompés que trompeurs dans cette
fausse paix ; elle devait nécessairement les affaiblir et donner plus de
puissance au gouvernement de la République. En recommençant la guerre, ils
étaient destinés à combattre à urines encore moins égales qu'au moment où ils
faisaient le semblant de se soumettre. La
Convention, ou du moins la grande majorité, se montra donc satisfaite et
triomphante d'avoir apaisé la guerre civile. Pendant qu'elle approuvait la
conduite de ses commissaires et déclarait que les armées de l'Ouest avaient
bien mérité de la patrie, la Bretagne restait encore livrée à de déplorables
désordres. En même temps les émigrés, leurs agents et le ministère anglais
s'occupaient à renouveler et à soutenir la guerre civile. De son côté, le
gouvernement de la République mettait à profit cet armistice qu'il lui
convenait d'appeler la paix. Un
traité véritable, dont l'importance était grande, allait bientôt être conclu.
Peu après le 9 thermidor, le comité de salut public avait eu avec certitude
que le gouvernement espagnol était disposé à la paix. Depuis ce moment des
négociations avaient été entamées d'une manière occulte, sana que le comité
s'y montrât empressé ; mais il ne repoussait point la pensée ni l'espérance
de faire reconnaître la République française par un prince de la maison de
Bourbon. La cour
d'Espagne avait, dès le commencement de la révolution française, manifesté
son aversion des atteintes portées au pouvoir et à la dignité du roi.
Toutefois, menacée d'une rupture avec l'Angleterre, elle eut recours au
gouvernement constitutionnel de Louis XVI et réclama les stipulations
d'alliance portées dans le pacte de famille. rn rapport de Mirabeau, présenté
le 25 août 1790, tout en blâmant le nom et l'esprit de ce traité,
reconnaissait l'engagement pris de secourir l'Espagne dans une guerre défensive,
et démontrait que la France avait intérêt à y être fidèle. Il expliquait
comment cette conduite loyale était un moyen efficace de prévenir la guerre. L'Assemblée
constituante, prenant en considération les armements de différentes nations
de l'Europe, leur accroissement progressif et la sûreté des colonies et du
commerce, décréta que le roi serait prié de donner des ordres pour l'armement
de quarante-cinq vaisseaux de ligne. Les
différends entre l'Espagne et l'Angleterre furent terminés par voie de
transaction. Dès lors le gouvernement espagnol ne garda plus les mêmes
ménagements pour la France. Des Français furent expulsés du territoire
espagnol pour cause d'opinion ; les évêques parlaient dans leurs mandements
du schisme produit par les lois qui donnaient au clergé une constitution
civile. Lors de la fuite de Varennes, une note fut remise par l'ambassadeur
d'Espagne pour exhorter la nation française à réfléchir tranquillement sur la
résolution que son souverain avait été forcé de prendre, et à respecter la
haute dignité de sa personne sacrée, sa liberté et son immunité, ainsi que
celle de toute la famille royale. La même
note disait que la retraite du roi avait eu pour cause la nécessité de se
délivrer des insultes po-pilaires que l'Assemblée n'avait pas eu le pouvoir
d'arrêter et de punir, et de se procurer un lieu de sûreté où le souverain et
les représentants légitimes de la nation auraient, pour leurs délibérations,
la liberté dont ils avaient été privés jusqu'à ce jour. Bien
que le cabinet de Madrid ne dissimulât aucunement sa conformité d'opinions et
de vues avec les puissances qui s'armaient contre la France, il ne prit point
part à la coalition et se borna aux préparatifs d'une guerre défensive ; même
après le 10 août, le ministre de France à Madrid écrivait : — « Je puis vous
rassurer sur les dispositions de la cour d'Espagne ; le roi catholique ne
prend aucune résolution. Peut-être sera-t-il déterminé, plutôt par l'intérêt
de son royaume que par ses sentiments personnels. L'Espagne n'a rien de
menaçant et, dans tous les cas, elle n'a rien de redoutable. » Mais
après que l'intervention du roi d'Espagne en faveur de Louis XVI eut été
injurieusement écartée, après le supplice du chef de sa maison, il était
impossible que la guerre n'éclatât point ; elle fut déclarée par la
Convention, sur le rapport de Barère, le 7 mars 1793. Parmi les nombreux
griefs qui motivaient cette détermination, on lisait : « Considérant
que le roi d'Espagne a manifesté son attachement à la cause de Louis, et son
dessein de le soutenir, si l'on n'obtempérait point à son intervention ; « Qu'à
la nouvelle de l'exécution de Louis, il a outragé la République eu
interrompant toute communication avec l'ambassadeur de la République, et
qu'il a refusé de s'engager à observer une étroite neutralité envers la
France, » Cela
eût été difficile, puisque les hostilités avaient commencé, de la part de la
France, même avant la déclaration de guerre, et que des lettres de marque
avaient été délivrées aux corsaires dès le 26 février. Ce fut seulement le 23
mars qu'une cédule du roi d'Espagne annonça la guerre. La Convention avait
donc mis une extrême précipitation à entreprendre une guerre sans doute
inévitable, mais que l'Espagne n'était point pressée de commencer. Ce
n'est pas que le gouvernement de la République eût rien préparé pour entrer
en campagne. Nulle disposition n'était prise ; nul plan n'était arrêté. Il
n'y eut d'abord qu'une seule armée des Pyrénées ; elle avait été récemment
formée. Au mois de novembre 1792, la Convention, dans l'appréhension des
hostilités, avait envoyé des commissaires pour réunir des forces sur la
frontière ; ils écrivirent bientôt après : — « L’organisation de l'armée
des Pyrénées se continue arec succès ; les dispositions sont prises pour la
subsistance et l'exercice des troupes. Les sociétés populaires entretiennent
dans ces contrées l'esprit républicain, et assurent que dix mille hommes
suffiront pour rendre toute la frontière inexpugnable ; elles ont rétabli la
fraternité parmi les Basques que le fanatisme divisait ; elles ont donné nus
bohémiens le droit de voter dans les assemblées primaires ; elles dénoncent
les administrations civiles et militaires, ainsi que les tribunaux. » Deux
mois après, l'administration du département de la Haute-Garonne donnait à
l'Assemblée les informations suivantes : — « Le ministre de la guerre a
laissé l'armée des Pyrénées dans un dénuement absolu ; il n'a point fait
préparer de logements pour les soldats ; neuf cents malades ont été
abandonnés, sans lit et sans médecins ; il a fait rétrograder des trains
d'artillerie qui étaient envoyés de Rochefort à Toulouse ; par toute la
frontière de l'Océan à la Méditerranée, il n'y a que huit pièces de canon. » Ce ministre était l'ache, le protégé des
Jacobins ; il fut mandé au comité de défense générale où Carnot lui dit : — « Vous
n'avez rien fait pour organites l'armée des Pyrénées, et rotin avez tout fait
pour la désorganiser. » — Pache répondit que la Convention n'avait ouvert
aucun crédit aux représentants envoyés en mission. Lorsque
les opérations commencèrent, l'armée était devenue plus nombreuse, mais non
pas mieux exercée. Aussitôt après le début de la campagne, la frontière fut
passée par les Espagnols, et les troupes françaises se retirèrent sous le
canon de Perpignan et de Bayonne. L'établissement de deux camps retranchés
arrêta les progrès des ennemis. Le
général Servan avait d'abord commandé l'armée des Pyrénées. Elle fut divisée
en deux corps qui étaient trop éloignés pour concerter leurs mouvements.
Servan fut général es chef de l'armée des Pyrénées occidentales. Flers, Pujet,
Barbantane, Dagobert, Dosant se succédèrent à peu d'intervalle dans le
commandement de l'armée des Pyrénées orientales. Pendant
l'année 1793,1es Espagnols avancèrent peu sur le territoire français. Les
soldats républicains acquéraient de l'expérience, apprenaient la discipline
et recevaient de leurs officiers l'exemple du courage et de la fermeté.
L'armée des Pyrénées occidentales plus nombreuse arrêta complétement l'ennemi
et se maintint sur la Bidassoa, frontière des deux pays. La guerre fut plus
animée aux Pyrénées orientales et plus heureuse pour les Espagnols qui
s'emparèrent de Bellegarde. Flers et Daoust avaient été envoyés au tribunal
révolutionnaire et à l'échafaud, non pour avoir manqué de courage et de
patriotisme, mais pour expier leur naissance noble. Turreau, puis Doppet
avaient ensuite commandé l'armée ; ils s'étaient chargés de la révolutionner
et de l'épurer par la guillotine, mais ne rasaient pas conduite à la
victoire. Les succès de l'ennemi avaient été, au contraire, moins contestés
que sous leurs prédécesseurs. Les villes de la côte, Collioure, Port-Vendres,
Saint-Elme étaient occupées. Au mois
de janvier 1794, Dugommier, qui venait de se signaler par la prise de Toulon,
fut envoyé à l'armée des Pyrénées orientales ; en mème temps elle reçut
quelques renforts. Le comité de salut public avait délégué pour commissaires
Soubrany et Milhaud, tous deux ardents révolutionnaires ; leur correspondance
avec la société des Jacobins pouvait faire supposer une tyrannie cruellement
exercée sur les départements de la frontière, pourtant ils se comportèrent en
hommes sensés et tin portèrent pas l'indiscipline et le désordre dans l'armée
; ils ne décimèrent pas les officiers, sous prétexte d'incivisme, et ne
dénoncèrent pas comme contre-révolutionnaire le brave général Dugommier. Sans
substituer leurs projets à son expérience et leur volonté à la sienne,
associés à lui pour l'aider de leur autorité et pour l'accompagner devant le
feu de l'ennemi, ils contribuèrent à la réorganisation de l'armée ; de sorte
qu'au mois d'avril, lorsque la campagne allait s'ouvrir, ils pouvaient écrire
à la Convention : — « Les vieux militaires disent qu'on n'a jamais vu de
troupes plus belles et mieux tenues ; les amis de la liberté et de l'égalité
n'en ont jamais vu de plus républicaines. Les soldats et les généraux, animés
du même amour pour la patrie, sont unis par les liens indissolubles du
courage et de la fraternité philanthropiques. Le général Dugommier va
exécuter un vaste plan d'attaque générale par terre et par mer, dont le
succès doit anéantir l'armée espagnole ; les bonnes dispositions militaires
déjà prises, l'excellente composition et l'ardeur de l'armée sont le garant
de nos brillantes espérances. » — Ainsi, sur cette frontière, comme sur
le Rhin et la Meuse, l'hiver avait été employé à exercer les nombreux soldats
qui avaient été levés pendant l'année 1793, à les discipliner, à fournir à
leurs besoins par une meilleure administration ; les généraux en chef
n'avaient plus été proscrits au gré des Jacobins, ni destitués selon le
caprice des représentants en mission. Carnot avait pu les maintenir, les
sauver ou les réintégrer après leur disgrâce. Dugommier, comme Pichegru et
Jourdan, pouvait exécuter le plan qu'il avait conçu et conduire l'armée qu'il
avait formée. Dès la
fin d'avril, il entra en Cerdagne par sa droite ; la Seu d'Urgel fut emportée
par une attaque de nuit. Le général Dagobert, qui avait été chargé de cette
expédition, succomba à des fatigues que ne comportait pas son âge avancé.
C'était un des généraux que les représentants jacobins avaient destitués du
commandement ; il avait repris du service sous le général Dugommier ; la
Convention, pour honorer sa mémoire, ordonna que son nom serait inscrit au
Panthéon. Peu de
jours après, le camp retranché que l'armée espagnole occupait pour garder le
passage des montagnes, tomba au pouvoir des Français. Le comte de La Union,
commandant de l'armée espagnole, trompé par une manœuvre habile de Dugommier,
avait porté ses forces sur un point où n'était point dirigée la véritable
attaque ; il perdit tout son parc d'artillerie et ses magasins, quinze cents
prisonniers, parmi lesquels se trouvaient un officier général et trois
colonels ce fut une déroute complète. Los
villes de la côte furent délivrées et Dugommier poursuivit son invasion de la
Cerdagne avec une activité infatigable ; bientôt il allait pénétrer en
Catalogne eu suivant la route qui longe la côte. Cependant les Espagnols
occupaient encore la place forte de Bellegarde ; elle était investie et
bloquée, de sorte que la capitulation ne pouvait tarder. Le comte de La Union
tenta un grand effort pour délivrer ou ravitailler cette importante
forteresse. Le combat fut obstiné de part et d'autre. Un général français, Mirabel,
fut tué, Augereau et Sauret blessés ; mais enfin la journée se termina au
grand avantage de l'armée française, et les Espagnols, après avoir perdu plus
de deux mille hommes, se retirèrent en désordre. Une
dernière victoire honora le courage et le talent de Dugommier. Le 17 novembre
1794, il attaqua l'armée espagnole devant Figuières ; mais il fut tué par un
obus pendant la bataille ; elle ne fut complètement gagnée que dans la
journée du 20, sous le commandement du général Pérignon : à l'attaque de la
dernière redoute du camp espagnol, le comte de La Union fut frappé
mortellement d'une balle. Ainsi les généraux des deux armées qui, avec une
égale vaillance, niais non point avec la même habileté, ni avec des soldats
pareils, venaient de lutter pendant une année l'un contre l'autre, tombèrent
sur le même champ de bataille ; Dugommier ne put jouir de son triomphe : son
adversaire expira lorsqu'il n'espérait plus d'éviter une défaite. Le
comte de La Union était le second fils du duc de San Carlos : il s'était fort
distingué eu 1791 dans la guerre que l'Espagne eut à soutenir contre le Maroc
; puis dans la première campagne aux Pyrénées orientales où il commandait une
division sous le général Ricardos, qui mourut peu de temps après. La Union,
qui avait toute la confiance du gouvernement espagnol, fut mis à la tête de
l'armée, au grand mécontentement de plusieurs officiers généraux plus anciens
que lui. Sa bravoure ne fut jamais mise en doute, mais les fautes qu'il
commit furent remarquées par Dugommier, comme on peut le voir dans sa
correspondance, et il sut habilement en profiter. Ils
eurent ensemble un différend d'une extrême gravité. Lorsque la garnison
espagnole de Collioure fut contrainte à capituler, il fut stipulé qu'elle
serait prisonnière de guerre pour être échangée contre un nombre pareil de
prisonniers français. Le comte de La Union prétendit que le commandant
n'avait pas de* pouvoirs suffisante pour consentir à une telle condition.
Dugommier avait par avance renvoyé cette garnison en Espagne. On refusa de
lui rendre les prisonniers français ; le général ennemi promit seulement
qu'elle ne porterait pas les armes contre la France. Une correspondance
s'engagea entre les deux généraux ; elle fut de part et d'autre
très-discourtoise et lorsque la Convention en eut connaissance, il fut
prononcé à la tribune des paroles aussi injurieuses que pouvait en dire
Barère. Le décret, qu'il proposa et qui fut voté, dénonçait le général
espagnol à tous les peuples comme violateur du droit des gens et de la foi
des traités ; en même temps il était déclaré qu'à l'avenir, il ne serait plus
fait de prisonniers espagnols et que tous les nobles et prêtres espagnols qui
pourraient être saisis seraient gardée comme otages. Les généraux français
n'obéirent pas à cet ordre inhumain ; lorsqu'ils firent des prisonniers sur
le champ de bataille ou par capitulation, ils trouvèrent toujours quelque
prétexte pour les épargner. Le
comte de La Union n'était pas toutefois dans une disposition haineuse et
passionnée contre la France. Cette guerre, que l'Espagne ne pouvait se
dispenser d'entreprendre, et qui même avait été déclarée sous la dictée d'une
opinion publique fort animée, était funeste au pays ; il ne pouvait en
retirer aucun avantage et les-suites en devaient être nécessairement
funestes, si la coalition des puissances du nord échouait dans ses projets ou
y renonçait. Le
mauvais gouvernement de l'Espagne, son administration inhabile et mal
ordonnée depuis la mort du roi Charles III, la réduisaient à ne pas avoir les
forces de guerre et de finance sur lesquelles elle aurait dû naturellement
compter ; c'était un royaume en décadence. Ne pouvant espérer aucun secoure
des puissances étrangères, ni combiner avec leurs armées les opérations
militaires, le gouvernement espagnol, dès que ses armées rencontrèrent une
énergique résistance et éprouvèrent quelques échecs, avait eu le sentiment de
son impuissance. Ainsi, le roi, en confiant ln commandement de l'armée au
comte de La Union, le chargea de négocier la paix avec la République
française. Le commissaire français, pour l'échange des prisonniers, reçut les
premières ouvertures et en donna connaissance au comité de salut public ;
mais à ce moment, quatre mois avant le 9 thermidor, Robespierre aurait désiré
la paix qu'il n'eût pas osé en écouter la proposition. Quelques
semaines après sa mort, un trompette espagnol s'était présenté en
parlementaire. Les généraux à cette époque étaient encore accoutumés à vivre
dans la crainte des dénonciateurs, des conventionnels en mission et du
tribunal révolutionnaire. Dugommier admit le trompette devant de nombreux
témoins ; il était porteur d'une lettre du citoyen Simonin, payeur des
prisonniers de guerre français à Madrid. A la marge de ce papier était fixée,
par une incision, une petite branche d'olivier et on lisait en note : — « Si
vous faites accueil à ce symbole, la personne dont on m'a parlé se montrera à
découvert. » Le
citoyen Simonin avait fait acte de courage en se risquant, même sous forme
emblématique, à laisser supposer qu'il avait eu des communications avec un
gouvernement étranger. Le 2 vendémiaire an III[14], c'était encore un délit contre-révolutionnaire.
Dugommier ne pouvait même recevoir sans inquiétude une telle lettre ; il se
hâta de la remettre an représentant du peuple Delbrel, qui lui dicta pour
réponse qu'on ne pouvait rien écouter, tant que la capitulation de Collioure
ne serait pas exécutée. La
lettre fut transmise au comité de salut public et les commissaires lui
disaient en même temps leur avis : « Trop d'empressement dans cette affaire
pourrait être considéré comme une espèce d'avance ; or, une grande nation
n'en doit pas faire à des esclaves vaincus. » Le
comité était devenu plus sensé que les Montagnards qu'il envoyait en mission
; Collot, Aillaud et Barère venaient d'en être exclus c'était maintenant Merlin
de Douai, Treilhard, Eschasseriaux et des révolutionnaires politiques qui
étaient à la tête des affaires ; ils répondirent qu'il fallait profiter de la
première occasion pour entrer en communication. Simonie avait écrit une
seconde lettre, en témoignant le regret de voir qu'on attachait une telle
importance à une question secondaire comme la capitulation de Collioure. La
réponse l'autorisa à écouter les propositions préliminaires sur lesquelles on
pourrait négocier ; il les transmit bientôt après : — « L'Espagne
reconnaîtra la forme actuelle du gouvernement français ; la France remettra
les enfants de Louis XVI à l'Espagne ; les provinces limitrophes de l'Espagne
seront cédées au fils de Louis XVI, qui les gouvernera souverainement comme
roi. » Le
comité fut indigné d'une telle audace ; par un arrêté, il ordonna que toute
communication cesserait et que Simonin, qui avait compromis la dignité du
peuple français, serait sur-le-champ rappelé. « Entre des républicains
et des esclaves, il ne doit y avoir d'autre correspondance que celle du canon
et de la baïonnette. » Ainsi s'exprimait le considérant de l'arrêté. De mois
en mois, le comité de salut public renouvelé par fraction se recrutait parmi
les conventionnels modérés ou raisonnables ; l'opinion publique
s'enhardissait et commençait à exercer son influence sur l'Assemblée ; les
négociations avec la Prusse devenaient probables. Merlin de Douai, sans rien
spécifier, osait avouer à la tribune les projets et les espérances de paix ;
il repoussait les désastreuses chimères des Montagnards qui ne voulaient pas
que la République souffrît pour voisins des gouvernements monarchiques et qui
regardaient comme un devoir sacré d'imposer une constitution démocratique aux
vaincus. En même temps, il réfutait les malveillants, qui assuraient que le
gouvernement français se montrerait facile dans ses négociations, et qu'ayant
besoin de la paix il se prêterait à tous les sacrifices. —
« Nous voulons la paix, mais la paix solide et glorieuse. Le peuple
français, en traçant de sa main triomphante les limites dans lesquelles il
lui convient de se renfermer, ne repoussera aucune offre compatible avec ses
intérêts, sa dignité, son repos, sa sûreté. Il traitera avec ses ennemis,
comme il les a combattus, à la face de l'univers. » Le
rapporteur annonçait en même temps que l'Espagne était une des puissances
avec lesquelles on pourrait avoir à traiter. La
Convention applaudit à ce programme de politique extérieure. Ce fut ce
jour-là seulement qu'elle abolit les décrets qui avaient prescrit de ne plus
faire de prisonniers anglais, hanovriens et espagnols. Le
comité du mois de décembre regrettait donc que les négociations essayées par
l'Espagne, quelques semaines auparavant, eussent été si rudement repoussée
par le comité du mois d'octobre. Il eut la pennée de confier les intentions
pacifiques au comte de Bernstorf, principal ministre du roi de Danemark, qui
avait maintenu avec sagesse et fermeté une politique de neutralité et s'était
constamment refusé à participer en rien aux coalitions contre la France ; il
était à cette époque l'homme d'État le plus considéré de tous les cabinets du
continent. « Nous
allons, écrivait-on au ministre de France à Copenhague afin qu'il le répétât
au comte de Bernstorf, nous efforcer de concentrer toute la guerre
continentale sur l'Autriche. Mais pour isoler de même notre ennemie maritime,
l'Angleterre, il nous faudrait en détacher l'Espagne. Cette dernière
puissance avait paru vouloir traiter ; le comité s'étonne de ne plus en
entendre parler. Noua attribuons ce silence à l'erreur où est sous doute le
cabinet de Madrid sur nos intentions, ou peut-être à une sorte de désespoir
qui ne s'attend pas à trouver de la générosité dans une république qu'on e
gratuitement outragée. » Ces
instructions étalant envoyées à Copenhague, au moment où l'armée des Pyrénées
orientales poursuivent ses succès, venait de forcer Figuières à capituler et
pouvait maintenant nuancer sans imprudence dans la Catalogne. Le
gouvernement espagnol avait plus encore que ne le pensait le comité, le désir
et le besoin de la paix. Don Joseph Urrutia avait succédé au comte de La
Union dans le commandement de l'armée espagnole ; il écrivit au général
Pérignon[15]. Après des paroles de louanges
pour les généraux et les soldats français, et de regrets sur la guerre que se
faisaient deux nations destinées à s'estimer et à s'aimer, il disait : « Par
de certaines notes que j'ai trouvées dans les papiers de mon prédécesseur,
j'ai vu qu'il avait des projets pacifiques. Je n'ai pu découvrir s'il avait
eu des communications avec Dugommier. Quoi qu'il en soit, et pour ne pas
perdre de temps, je vais te faire la proposition suivante : « Si
de généreux ennemis que nous sommes, nous nous changions en conciliateurs de
paix, la gloire serait à nous deux, tandis que la gloire militaire n'illustre
que le vainqueur. Nous sommes autorisés, toi et moi seulement, à faire la
guerre ; faisons-la sans manquer à nos devoirs ; mais cherchons en même temps
les moyens de faire la paix. Quand nous nous serons réciproquement communiqué
nos idées et que nous aurons vu qu'elles sont praticables, faisons-en part à
nos gouvernements. » Les
représentants en mission n'étaient pas au courant des progrès de l'opinion,
ni des dispositions non-selles du comité et de la Convention. Ils dictèrent
au général Pérignon une réponse hautaine. « Je
connais, comme toi, les lois de l'humanité, mais je connais aussi l'amour de
mon pays, et partout où je trouverai des hommes armés-contre sa liberté, mon
devoir est de les combattre. Je n'ai pas le droit de m'ériger en conciliateur
; je ne suis ici que pour nie battre. Si le gouvernement espagnol a des
propositions à faire à la République, c'est à la Convention ou à son comité
de salut public qu'il doit s'adresser directement. Les représentants du
peuple, en présence desquels j'ai ouvert ta lettre, m'ont chargé de te
rappeler, à toi et à ton gouvernement, la violation de la capitulation de
Collioure. » Le
tutoiement n'était pas, dans la lettre du général espagnol, une familiarité
républicaine, mais au contraire une formule de courtoisie ; les grands
d'Espagne doivent se tutoyer entre eux. Les
représentants furent avertis de la maladresse qu'ils avaient commise et
chargés de renouer avec convenance, s'il était possible, les communications
qu'ils avaient repoussées si rudement. En même temps le comité fit venir de
la campagne, où il était retiré depuis deux ans, M. Bourgoing, le dernier
agent français qui eût été accrédité à Madrid. On lui demanda s'il avait conservé
en Espagne des liaisons de confiance et d'amitié avec des hommes influents, à
qui il pourrait écrire. Sur la table même du comité, il adressa des lettres à
M. d'Ocariz et à M. Silane. En même temps, l'ordre fut donné d'envoyer au
quartier général de l'armée, M. de Crillon, prisonnier espagnol, qui était à
Montpellier. Une lettre de son père, le duc de Crillon-Mahon avait été
interceptée ; on y avait trouvé l'expression du désir de la paix et des
sentiments très-français. Le représentant Goupilleau, choisi pour être
commissaire sur cette frontière, et qui savait comprendre et suivre les
intentions du comité, permit à M. de Crillon de retourner auprès de son père
en Espagne. Le général Pérignon profita de l'occasion pour écrire au comte de
Urrutia, en lui envoyant les discours prononcés à la Convention où le désir
de la paix avec l'Espagne avait été hautement déclaré. Dès lors, une
correspondance amicale s'établit entre les généraux ; bientôt il fut question
d'ouvrir une conférence sur la frontière ; le comité y envoya M. Bourgoing,
qui devait négocier sous la direction des représentants. Le
comité indiqua comme intentions du gouvernement français. — « Point
d'armistice — Défense de rien entendre sur l'article des enfants de Louis XVI
— Indemnité pour les treize vaisseaux brûlés à Toulon. » Outre ces
conditions, on chargeait le négociateur de demander comme conquêtes, la
Cerdagne, Fontarabie, le port du Passage, le Guipuseoa ; la vallée d'Aran, la
partie espagnole de Saint-Domingue ; enfin la Louisiane. « Car, disait-on, il
importe, pour terminer la Révolution, d'avoir à coloniser un vaste territoire. » M.
Bourgoing remontra que de telles conditions ne pouvaient être proposées, si
on avait un désir sincère de faire la paix. — « Eh bien, répondait le
comité, il faudra avoir recours à de nouvelles victoires ; » — puis on
parla d'indemniser l'Espagne, en lui livrant le Portugal. Cette façon de
découper à son gré la carte d'Europe, de supprimer des royaumes, de
dépouiller des dynasties, étonnait beaucoup le sage diplomate ; il lui
semblait que c'était l'esprit révolutionnaire porté dans la politique
extérieure. Sans se rendre à ses objections, le comité finit par ne pas lui
donner d'ultimatum et il fut chargé d'obtenir le plus d'avantages qu'il
serait possible. Une bonne et utile condition fut suggérée par le comité
d'agriculture le gouvernement espagnol donnerait à la France un certain
nombre de béliers et de brebis mérinos ; il n'y avait alors en France
d'autres moutons de cette race que ceux qui avaient été placés à Rambouillet
par Louis XVI. Les
plénipotentiaires français arrivèrent à Figuières au milieu du mois de mars
1795. Le gouvernement espagnol n’avait encore envoyé aucun négociateur et l'on apprit bientôt par une réponse de M. Ocaris à M. Bourgoing, qu'il n'avait pas
cru devoir parler de sa lettre au duc d'Alcudia. C'était le titre qu'avait reçu depuis peu don Manuel Godoi,
devenu favori de la reine et du roi d'Espagne, ministre des affaires étrangères et dès lors vrai souverain de ce
royaume. « — Il faudrait préalablement, disait M. d'Ocaris, connaître les
dispositions du gouvernement français ; s'il faut en croire les bruits
publics, les conditions ne seraient pas proposables. » Cependant
l'armée française avançait en Catalogne. Après un mois de siège, la place de
Roses avait capitulé ; rien n'empêchait maintenant d'arriver jusqu'à
Barcelone. Les représentants Delbrel et Goupilleau, rendant compte de ce
nouveau succès, ajoutaient — « C'est sur les remparts de Roses et en présence
de l'escadre espagnole que nous avons célébré la fête anniversaire de la
juste punition du dernier Capet. » Telle était la bizarre position du
gouvernement révolutionnaire : prêt à traiter avec un roi de la maison de
Bourbon, il célébrait en face de ses drapeaux le supplice du chef de sa race
et l'abolition sanglante de la royauté. Le comité de salut public pouvait
bien, grâce aux victoires de nos armées, imposer la soumission, mais non pas
conclure une paix véritable. Les nations et leurs souverains ne faisaient
réellement avec le vainqueur qui les dépouillait et les outrageait qu'une
trêve avec réserve de revenir. Le
gouvernement espagnol ne se résignait donc qu'avec peine. Ocariz et Bourgoing
continuaient leur correspondance, sans qu’aucune négociation pût commencer ;
les représentants, plus encore que le comité de salut publie, persistaient à
se montrer intraitables et à laisser entrevoir que la France proposerait de
dures conditions et ne s'en départirait pas. Vers la fin d'avril, une note de
M. Ocariz, écrite avec une intention conciliante, produisit un effet
contraire :c 'est qu'elle touchait au point le plus irritable de la passion
révolutionnaire. « M.
d'Ocariz est prêt d'obtenir de son gouvernement la permission de se rendre
ana conférences, si le citoyen Bourgoing peut lui présenter des pro-habilitée
de succès pour la négociation. La tendre sollicitude de la cour d'Espagne est
en ce moment concentrée sur les enfants de Louis XVI. Le gouvernement
français ne saurait témoigner d'une manière plus sensible les égards qu'il
aurait pour l'Espagne qu'en confiant à Sa Majesté catholique ces enfants qui
ne servent à rien en France. Sa Majesté catholique recevrait une grande
consolation de cette condescendance, et dès lors elle concourrait de la
meilleure volonté à un rapprochement avec la France. Le
correspondant de M. Bourgoing était sans doute mal informé des dispositions
du gouvernement conventionnel sur tout ce qui se rapportait au souvenir de
Louis XVI. La haine de la royauté ; la crainte qu'il ne restai encore en
France quelque sentiment de respect et d'affection pour la famille royale ;
une colère enflammée dès que la réaction manifestait le moindre regret pour
de nobles victimes ou le moindre intérêt pour les malheureux enfants gardés
dans la prison du Temple telles étaient les passions qui fermentaient parmi
les juges du 21 janvier. Sur ce chapitre, ils étaient au même point que
pendant le règne de la Terreur. Au mois
de décembre 1794, un journal, le Courrier universel, rédigé par MM.
Bertin lainé et Henry Nicolle, qui plus d'une fois avaient donné des preuves
de courage, renfermait l'article suivant : — « Le fils de Louis XVI
profitera aussi de la révolution du 9 thermidor. On sait que cet enfant avait
été abandonné aux soins du cordonnier Simon, digne acolyte de Robespierre
dont il a partagé le supplice. Le comité de sûreté générale, persuadé que
pour être fils d'un roi on ne doit pas être dégradé au-dessous de l'humanité,
vient de nommer des hommes probes et éclairés pour remplacer le défunt Simon
; deux sont chargés de l'éducation de cet orphelin, le troisième veillera à
ce qu'il ne manque pas du nécessaire comme par le passé. » Le
comité de sûreté générale se trouva calomnié et offensé par ce récit
royaliste. Comment avait-on osé le présenter « comme ayant donné des
instituteurs aux enfants de Capet, comme ayant pris des soins presque
paternels pour assurer leur existence et leur éducation ? » — « Le
comité et la Convention savent comment on fait tomber la tête des rois ; mais
ils ignorent comment on élève leurs enfants. » Ainsi disait le
rapporteur. Il
entrait alors dans le détail des précautions qui avaient été prises « pour
compléter et assurer la détention des enfants du tyran. » Aux gardiens
permanents venait chaque jour s'adjoindre un commissaire choisi à tour de
rôle, par le comité d'une des sections de Paris. — « Vous voyez que nous
avons été occupés seulement du matériel de la surveillance et que nous sommes
étrangers à toute idée d'améliorer la captivité des enfants de Capet. » Quelques
jours après, à la suite d'une séance où la Convention s'était montrée
unanimement indignée contre l'auteur d'un livre qui semblait favorable à la
monarchie, Lequinio, représentant très-jacobin, proposa l'expulsion du
dernier rejeton de la race impure des tyrans —« Je demande, disait-il,
que vos comités vous présentent les moyens de purger le sol de la liberté du
seul vestige de royalisme qui y reste. Cambacérès,
rapporteur des comités, balança les avantages elles inconvénients des deux
déterminations entre lesquelles il fallait choisir : « ou rejeter
hors du territoire de la République les individus de la famille Capet
actuellement en France, ou les y retenir en captivité. » Le ton de son
discours n'avait rien de passionné ; c'était un froid examen de l'intérêt de
la République. « En
les retenant, vous pouvez craindre qu'ils ne soient une source intarissable
de désordre et d'agitation : leur présence peut servir de prétexte aux
malveillants pour calomnier la Convention, pour tenter de diviser le peuple
par des imputations de royalisme ; mais le peuple veut la République, ainsi
que ses représentants qui l'ont fondée, qui l'ont soutenue et qui la
soutiendront encore contre les efforts des conspirateurs. » — Ici
l'Assemblée se leva tout entière en criant : Vive la République ! — « Au
contraire, si ces individus sont bannis, n'est-ce pas mettre entre les mains
de nos ennemis un dépôt funeste ; un sujet éternel de guerre et de vengeance
? n'est-ce pas donner un centre et un point de ralliement aux lâches
déserteurs de la patrie ? n'est-ce pas leur offrir l'occasion de renouveler
avec plus de fureur leurs tentatives criminelles ? Si le dernier des rois eût
pu voir ses desseins accomplis, s'il eût pu porter ses espérances sur une
terre ennemie, et si le hasard des événements eût mis entre vos mains son
fils et son héritier, qu'auriez-vous fait de ce rejeton d'une race proscrite
? l'auriez-vous rendu ? non, sans doute. Un ennemi est moins dangereux
lorsqu'il est en notre puissance que lorsqu'il passe aux mains de ceux qui
soutiennent sa cause. » Le
rapporteur ne dissimulait pas quel était en ce moment l'état de l'opinion : —
« Lorsqu'on examine d'où provient cette inquiétude, cette sorte de
malaise dont tout le monde se plaint, on est forcé d'en attribuer la cause à
ceux qui cherchent à persuader au peuple que le gouvernement républicain ne
peut durer longtemps. Le royalisme résulte plutôt d'un sentiment que d'une
opinion. Le moyen de le détruire n'est point de s'occuper des rejetons des
min, mais de fortifier le gouvernement qui les a proscrits. Suivez donc la
seule route que vous prescrivent la sagesse et l'énergie. Hier, 21 janvier,
vous avez renouvelé votre serment contre la royauté et pour la République ;
la France confirme votre serment par les siens. Dites à vos concitoyens que
la révolution du 9 thermidor a été faite pour affermir la République en
l'établissant sur la base de toutes les vertus. « L'expulsion
des tyrans a presque toujours préparé leur rétablissement ; si Rome eût
retenu les Turquins, elle n'aurait pas eu à les combattre. La liberté du
peuple n'est assurée que par l'exercice de sa souveraineté. Là où la
souveraineté du peuple existe, il n'y a plus de retour pour la royauté, ni
pour aucune autre tyrannie. » Était-ce
sincèrement et avec illusion que Cambacérès parlait le seul langage qui pût
alors être entendu à la tribune de la Convention, ou prévoyait-il que
l'avenir démentirait, bientôt et souvent, les sophismes et les phrases
révolutionnaires ? C'est ce qu'il ne démêlait peut-être pas bien lui-même. A
ce moment, une sorte de confusion et d'incertitude troublait non-seulement le
sens des conventionnels et des révolutionnaires, mais l'opinion publique. On
ne désavouait pas, on répétait même sans cesse des phrases républicaines ; et
pourtant les uns commençaient à s'inquiéter pour la République, les autres
espérer sa fin : toujours est-il que, selon Cambacérès, la Convention ne
pouvait éviter des interprétations calomnieuses soit qu'elle livrât aux
ennemis de la République, soit qu'elle conservât es France le rejeton des
rois, il lui serait reproché de songer à rétablir la royauté. Peut-être
était-ce dans cette méfiance que Lequinio avait fait la proposition, dont le
comité demandait le rejet. Brival, Montagnard comme lui, reproduisit son
opinion, mais il parut d'abord indiquer un autre moyen d'écarter les dangers
dont le fils de Louis XVI pouvait menacer la République. Lorsqu'on l'entendit
proférer — « Au milieu de tant de crimes inutiles, commis avant le 9
thermidor, je m'étonne qu'on ait épargné les restes d'une race impure, »
— les murmures éclatèrent de toutes parts : ce fut comme une sorte de
soulèvement unanime. Bourdon de l'Oise s'écria : — « Il n'y a point
de crimes utiles, » — et fut vivement applaudi. On demandait le rappel à
l'ordre de Brival ; il était fort troublé et avait peut-être dit autre chose
que ce qu'il voulait dire ; il se soumit en disant : — « Je m'y rappelle
moi-même. » — Le désordre de son esprit était tel, qu'il ajouta : « La
guerre de la Vendée se fait au nom de Louis XVII. — C'est pour cela que vous
voulez l'y envoyer, » lui disait-on. Le
décret présenté par Cambacérès fut voté sans autre contradiction, à la date
du 22 janvier. Il est
difficile de ne point croire qu'au moment où la Convention se déterminait à
continuer indéfiniment la captivité du fils de Louis XVI, les comités de
gouvernement savaient que c'était prononcer l'arrêt de mort du royal enfant. Lorsque
le 3 juillet 1793, il avait été impitoyablement arraché des bras maternels,
les municipaux qui s'étaient chargés de cette exécution, l'emmenèrent dans la
chambre où le roi avait été prisonnier, et le remirent aux mains d'un de
leurs collègues, dont la famille royale avait souvent enduré l'injurieuse
grossièreté. C'était un cordonnier nommé Simon, connu depuis longtemps de Marat
comme son voisin dans la rue des Cordeliers, et encore plus comme son
admirateur assidu au club. D'accord avec Robespierre, il le proposa pour
instituteur du petit Capet. Soit par brutalité de caractère et par habitude
d'une vie ignoble, soit qu'il eût d'avance le projet de réduire le fils de
tant de rois à être un enfant sana instruction, sans morale, sans pudeur, il
témoigna dès le premier jour la volonté de transformer l'héritier du trône en
un vagabond de la rue. C'était un affreux combat à livrer contre les bons et
nobles sentiments, les instincts de majesté, les habitudes de convenance et
de distinction qu'avaient développés en ce noble enfant les premières
impressions et l'atmosphère où il était né, où il avait vécu jusqu'alors. Il
commença par montrer quelque résistance ; ses larmes étaient de colère autant
que de désespoir ; il demandait de quel droit on le séparait de sa mère.
Simon s'irrita de ces façons aristocratiques, et bientôt commencèrent les
mauvais traitements ; il passait sans cesse des paroles injurieuses et
menaçantes aux brutalités de fait ; son amour d'égalité jouissait à insulter
et à frapper le fils du roi. Plus il aurait dû le respecter, plus il se
plaisait à l'écraser. Il vit
cependant qu'en traitant ainsi l'enfant confié à sa garde, il arriverait à le
tuer pour l'abrutir. Il consulta sur ce point le comité de sûreté générale. «
Le louveteau est appris à être insolent : je saurai le mater ; mais s'il
crève, je n'en réponds pas. Voulez-vous le tuer ? — Non. — L'empoisonner ? —
Non. — Le déporter ? — Non. — Vous en défaire ? » — Cette fois on ne
répondit pas à Simon. Encouragé
par ce silence, l'instituteur donné par la République à Louis XVII continua
le même système d'éducation. Il avait voulu lui faire quitter ses habits de
deuil. Marat péril, et il les lui laissa. — « Je veux faire porter au fils de
Capet le deuil de Marat, » — lui disait-il. Quelques jours après, il le
vêtit d'une carmagnole, fit couper ses beaux cheveux blonds et le coiffa d'un
bonnet rouge. On
vient de recueillir avec un soin religieux et une scrupuleuse exactitude'
tous les tristes souvenirs du Temple, tous les détails de ce long supplice,
où chaque jour était marqué par une nouvelle atrocité[16]. C'est 'une lecture qui serre
le cœur et pénètre d'indignation. Simon
chercha un autre moyen pour dégrader le malheureux enfant ; il lui faisait
boire du vin et de l’eau-de-vie, il l'enivrait, et alors il lui faisait
répéter de grossiers jurements et des chansons obscènes. Il y eut par hasard
un membre du conseil de la commune qui blâma cette indignité, il fut dénoncé
et arrêté « pour avoir trouvé mauvais qu'on élevât le fils de Capet
comme un sans-culotte. » C'est
en usant de ce moyen qu'Hébert et Simon firent signer au jeune prince un
interrogatoire qu'en réalité il n'avait point subi, où son témoignage
imputait à la reine sa mère les infamies qu'elle repoussa avec tant de
dignité. L'accusateur public n'osa pas même produire cette pièce informe et
si manifestement mensongère. On lui fit signer aussi un procès-verbal de
confrontation avec Madame Royale, tandis que Chaumette avait refusé de les
laisser tous deux dans la même chambre, et avait à peine permis à la sœur
d'embrasser le frère. A voir la signature, ou peut croire que la main de
l'enfant a été conduite par une autre main. La
captivité de Louis XVII continua ainsi sous la conduite de Simon dans des
alternatives de violence sauvage, ou de laisser aller qui n'était ni de la
bonté ni de la pitié. Le pauvre petit martyr devenait de plus en plus absorbé
et silencieux. Il ne répondait plus ; lorsque quelque commissaire de la
commune, ou un médecin appelé pour le soigner lui montrait un peu de
compassion, lui parlait avec douceur, il restait d'abord méfiant, et ne se
montrait reconnaissant et touché qu'après s'être Ides assuré de leur
bienveillance. Parfois la barbarie de Simon mit sa vie en danger. Un jour
qu'il se refusait à chanter d'obscènes couplets, Simon le souleva par les
cheveux. — « J'ai envie, disait.il, d'écraser la petite vipère contre le
mur. » — Il fallut que le médecin tirât l'enfant de ses mains. Une autre
fois, comme il disait sa prière à genoux sur son lit, Simon se mit en fureur
: Ah ! je vais t'apprendre à dire tes patenôtres, » — et il versa sur
lui une cruelle d'eau froide. Il lui faisait nettoyer les souliers de sa
femme et le força un jour à essuyer ses pieds qu'il venait de tremper dans un
bain. Aussi
Chaumette disait : — « Ce Simon est un homme admirable, toujours
inflexible, toujours égal. » — Toutefois, après sept mois il se lassa
peut-être de l'infime métier dont il s'acquittait si bien, et devint juré du
tribunal révolutionnaire. Le
malheureux orphelin était déjà à moitié détruit. Muet, abattu, tremblant,
vivant sous la menace et dans l'effroi, sa situation allait encore empirer.
Les comités de la Convention décidèrent que Simon n'aurait point de
successeur, et que l'autorité municipale aurait toute la responsabilité de la
garde du prisonnier. Hébert
et Chaumette ne pensèrent pas même à lui donner un geôlier particulier. La
chambre où Cléry avait habité pendant qu'il était auprès du roi, fut disposée
en cachot. La porte fut coupée à hauteur d'appui ; au-devant était une grille
de fer qui descendait du haut eu bas. Une seconde grille fermait l'espèce de
guichet laissé au-dessus de la demi-porte, qui fut scellée par des vis ; les
abat-jours de la fenêtre furent exhaussés. La chambre était chauffée par un
tuyau de poêle qui la traversait. L'enfant fut enfermé dans cette prison dont
il ne devait pas sortir. On y avait mis un lit ; ou lui passait de l'eau et
du pain ; personne n'entrait dans la chambre. Ce fut là que Louis XVII fut
installé le 21 janvier 1794, jour anniversaire de la mort du roi son père. Les Mémoires
du Temple écrits par son auguste sœur, dont on le tenait rigoureusement
séparé, mais qui sut comment on le traitait, racontent quelles souffrances il
endurait dans ce cachot. « Il
n'avait d'autre secours qu'une mauvaise sonnette qu'il ne tirait jamais, tant
il avait frayeur des gens qu'il aurait appelés, annela mieux manquer de tout
que de demander la moindre chose à ses persécuteurs. Il était dans un lit
qu'on ne remua pas pendant plus de six mois, et qu'il n'avait plus la force
de faire. Les puces et les punaises le couvraient ; son linge et sa personne
en étaient pleins ; on ne l'a pas changé de chemise et de bas pendant plus
d'un an. Ses ordures restaient dans sa chambre ; personne ne venait les
emporter. Sa fenêtre, fermée au cadenas, n'était jamais ouverte. On ne
pouvait tenir dans cette chambre infecte ; il aurait pu se laser, puisqu'on
lui mettait une cruche d'eau, mais ce malheureux enfant mourait de peur. Il
ne demandait rien, tant ses gardiens le faisaient trembler. Il passait les
journées sans rien faire. On ne lui donnait pas de lumière ; on ne peut pas
s'étonner qu'il soit tombé dans un marasme effrayant. Avoir résisté si
longtemps à tant de cruautés prouve qu'il avait une bonne constitution. » Sans
doute en soumettant le malheureux enfant à cette captivité cellulaire on
avait voulu hâter sa mort ; il n'y était pas même préservé des mauvais
traitements. La solitude où on le tenait plongé, ce régime que le code pénal
craint d'appliquer à d'énergiques criminels, était non-seulement aggravé par
le manque d'occupation, mais par la brutalité des surveillants. Chaque jour,
à tour de ride, un commissaire de la commune était chargé de vérifier la
présence du prisonnier dans son cachot. La plupart apportaient, dans cette
commission, le zèle barbare, la verve de cruauté des révolutionnaires de bas
étage. Le changement de commissaire se faisait vers le soir. Quelquefois le
survenant s'approchait du guichet, et, sait qu'il n'aperçût pas l'enfant dans
l'obscurité du cachot, soit qu'il voulût se donner le plaisir de le torturer,
il criait d'une voix menaçante — « Capet, dors-tu ? Où es-tu, race de
vipère ? Allons, lève-toi. » —L'enfant, réveillé en sursaut, descendait
demi-nu de son lit, et, grelottant de froid, se traînait vers le guichet. — « Me
voilà, citoyen, disait-il. » — « Approche, que je te voie. C'est bon, va
te coucher, marche. » Cette
phase du supplice dura six mois. Le 10 thermidor, Barras, après la victoire
de la Convention, vint au Temple, s'informa de l'ordre qui y régnait et
recommanda de continuer une surveillance exacte. La redoutable commune était
vaincue, dissoute et décimée par l'échafaud ; il fallut changer le mode suivi
jusqu'alors pour la garde des prisonniers. Un
nommé Laurent, membre du comité révolutionnaire de la section du Temple, fut
choisi dès le lendemain, par les comités, pour être « chargé de la garde des
enfants du tyran, détenus au Temple. » Ce nouveau geler, tout jacobin qu'il
était, se trouva capable d'humanité et de compassion ; d'ailleurs le vent
révolutionnaire n'était plus à la cruauté. Il appela d'abord son prisonnier
par le guichet ; aucune réponse ne put être obtenue du malheureux enfant : on
enfonça la porte, et alors Laurent put voir le plus hideux et le plus
déplorable spectacle. Dans une chambre sombre, fétide, remplie d'ordures, sur
un lit défait et sale gisait un enfant à peine vêtu d'une chemise crasseuse
et d'un pantalon en guenilles ; un visage amaigri, des lèvres décolorées, de
grands yeux éteints, une pâleur blafarde, une physionomie apathique, une
expression non plus même de souffrance mais d'insensibilité, tel apparut
l'héritier de la couronne de France aux regarda de son gardien. Son corps
était couvert de plaies, les articulations étaient gonflées ; il était rongé
de vermine et comme enduit d'une saleté invétérée. En vain lui adressa-t-on la
parole, il ne voulait pas répondre et promenait vaguement ses yeux sur ceux
qui étaient entrés dans sa chambre. Un d'eux lui ayant parlé avec un accent
de douteur et de pitié, il lui dit tranquillement : — « Non, je veux
mourir. » Laurent
avait demandé que des membres du comité de sûreté générale assistassent avec
lui à cotte triste visite ; il voulait constater en quel déplorable état la
pauvre victime lui était remise, et obtenir la permission d'exercer son
emploi autrement que comme un bourreau. Dis
lors on commença à soigner le pauvre orphelin ; on le plaça dans une
meilleure chambre, on lui fit prendre des bai., on lui donna du linge et des
vêtements : un chirurgien vint panser ses plaies, une femme fut chargée de le
servir. Ces
soins, l'intérêt qui lui était témoigné, la douceur avec laquelle on lui
parlait l'étonnaient et le rassuraient à peine. — « Vous m'aimez donc, vous ?
» disait-il à son gardien. On ne
le tutoyait plus ; on lui disait « Monsieur ; on l'appelait Charles et
non plus Capet. » Parfois on le menait prendre l'air sur la plate-forme
de la tour. Peu à peu on le ramenait à la vie ; mais il restait toujours
faible et malade : il avait trop souffert pour ne pas être atteint
profondément. Un
adjoint fut donné à Laurent ; c'était un brave tapissier, du nom de Gomin,
qui, dans son obscure situation, avait timidement sous les menaces de la
Terreur conservé la religion de la royauté : il montra plus de dévouement,
pins de respect que Laurent, et gagna encore mieux la confiance du jeune
prince. Selon
les ordres du comité, deux commissaires des sections venaient chaque jour au
Temple pour surveiller le service de la prison ; les uns encourageaient les
gardiens dans leur conduite humaine et douce ; les autres, encore jacobins,
se montraient mécontents des égards et des soins prodigués au fils du tyran ;
et il entendait encore de rudes paroles qui le replongeaient dans
l'abattement et la crainte. Son silence avait continué à être habituel ; à
peine parlait-il à celui de ses gardiens qui savait mieux le rassurer.
L'amélioration de sa santé ne faisait plus aucun progrès ; bientôt on
s'aperçut qu'au contraire les symptômes maladifs prenaient plus de gravité.
Il ne pouvait presque plus marcher ; il était de plus en plus triste et
inerte ; immobile au coin du feu, il ne se réchauffait point. Les
commissaires se décidèrent à rendre compte au comité de sûreté générale de
l'état du prisonnier ; ils vinrent en faire leur rapport le 26 février 1795,
déclarant que l'enfant leur paraissait très-malade, que même sa vie était en
danger, que les secours de la médecine étaient nécessaires, qu'il avait des
grosseurs à toutes les articulations, surtout aux genoux et aux coudes ;
qu'il refusait tout secours et tout conseil ; qu'il voulait rester toujours
assis ou couché ; qu'il ne répondait à aucune question et gardait un silence
obstiné. Les commissaires ajoutèrent que ce silence datait de l'époque où
Simon l'avait contraint à signer l'horrible mensonge qu'on avait produit au
tribunal révolutionnaire. Les
membres du comité comprirent la gravité de l'événement que ce rapport leur
faisait prévoir, l'émotion qui serait ressentie en France et en Europe, les
soupçons qui pourraient être conçus, et comment, lors même que la voix
publique n'accuserait pas le gouvernement révolutionnaire de meurtre ou
d'empoisonnement, cette fin déplorable serait justement imputée aux horribles
traitements exercés sur le royal enfant. Trois d'entre eux se rendirent au
Temple. Depuis
les adoucissements apportés à son affreuse captivité, le prince était enfermé
dans une chambre assez propre. Lorsque les conventionnels entrèrent, il était
assis près d'une petite table et jouait avec des cartes ; il ne se dérangea
point et sembla ne pas prendre garde à cette visite. Un des représentants,
Harmand de la Meuse, s'approcha et lui dit que le gouvernement, informé trop
tard du mauvais état de sa santé, les avait envoyés afin de s'en assurer ; il
l'engagea à ne point persister dans ses refus, à recevoir la visite d'un
médecin, et à accepter les soins ou les remèdes qui lui seraient prescrits. L'enfant,
sans se lever, tourna la tête, regarda fixement celui qui lui parlait, et ne
répondit rien. Le
commissaire était ému de pitié, et peut-être de respect. — «
Monsieur, dit-il, je me suis sans doute mal expliqué. Désirez-vous quelques
moyens de distraction ou d'amusement, un cheval, un chien, des oiseaux, des
jouets ? Voulez-vous que nous vous présentions un ou même plusieurs
compagnons de votre âge ? Auriez-vous envie de descendre dans le jardin ou de
monter sur la tour ? » Le
prince gardait le silence, sa physionomie restait invariable, son regard
immobile. — « Monsieur,
continua Harmand, cette obstination nous étonne ; rien ne peut l'excuser.
Nous venons ici pour apporter quelque adoucissement à votre situation.
Comment voulez-vous qu'on vous soigne et que votre santé se rétablisse si
vous refusez toujours de répondre ? Vous convient-il que nos propositions
vous soient présentées par une autre personne ou par écrit ? nous nous
conformerons à votre désir. Le
prince était encore impassible et muet. — «
Monsieur, si votre refus de parler ne compromettait que votre santé, nous
attendrions, non sans peine, qu'il vous plût de rompre le silence, et nous
pourrions supposer que votre situation vous déplaît moins que nous le
pensions, puisque vous ne voulez pas en sortir. Mais vous compromettez ceux
qui sont responsables de votre personne et de votre état, vous nous
compromettriez nous-mêmes ; nous sommes envoyés par le gouvernement. Quelle
réponse pourrions-nous lui apporter ? Ayez la bonté de répondre, je vous en
supplie, ou bien nous finirons par vous l'ordonner. La même
expression d'indifférence et de résignation semblait dire : « Que
m'importe ? achevez-moi. » — « Monsieur,
reprit Harmand, ayez la complaisance de me donner la main. » Le
prince tendit la main, et le commissaire put s'assurer qu'il y avait une
tumeur au poignet et aussi au coude. On reconnut le même mal aux deux genoux. — «
Maintenant, monsieur, ayez la complaisance de marcher. » Il fit
quelques pas, puis revint s'asseoir. — « Ce
n'est point-là prendre de l'exercice. C’est cette apathie, monsieur, qui est
la cause de votre mal ; ayez la bonté de nous croire. Vous ne pouvez rétablir
votre santé qu'en écoutant nos conseils. Nous vous enverrons un médecin, et
nous espérons que vous voudrez bien lui répondre. Au moins, faites signe que
cela ne vous déplaira point. » Pas une
parole, pas un signe ne témoigna que le prince eût écouté ce qu'on lui
disait. Le commissaire le pria de se lever et de marcher encore ; il appuya
ses coudes sur la table et ne bougea plus. On
apporta le diner du prisonnier. Une écuelle de terre contenait un potage où
flouaient des lentilles ; un peu de viande sur un mauvais plat, et quelques
châtaignes brûlées tel était ce repas, servi avec un couvert d'étain. Les
commissaires, attendris et indignés de cette absence d'humanité, de cet oubli
des égards dus à un enfant, enfermé seulement parce qu'il était né pour être
roi, sortirent afin d'adresser de vifs reproches aux gardiens. Ceux-ci
avaient obéi aux ordres de la Municipalité. — « C'était bien pire avant
nous, » répondaient-ils. En
rentrant, les conventionnels essayèrent encore d'obtenir une réponse du
prince, ce fut impossible. On avait, par leur ordre, apporté des fruits, il
en mangea sans témoigner aucun plaisir. — « Monsieur,
dit Harmand, nous avons peut-être eu le malheur de vous déplaire. Nous
proposerons au gouvernement de vous envoyer des commissaires qui vous soient
plus agréables. Voulez-vous que nous nous retirions ? » « Pour
l'honneur de la nation, qui l'ignorait, pour l'honneur de la Convention, qui
n'aurait pas dû ignorer ce qui se passait au Temple ; pour l'honneur de la
coupable municipalité de Paris, qui savait tout et voulait tout, nous nous
bornâmes à ordonner des mesures provisoires. Nous ne fîmes pas de rapport
public à la Convention, mais seulement nous rendîmes compte au comité de
sûreté générale sous le secret. » Ainsi s'exprime Harmand, de la Meuse,
dans le récit qu'il a laissé de cette visite au Temple. Harmand
fut envoyé en mission, aucune mesure ne fut prise. Les gardiens ne furent ni
blâmés ni approuvés des soins qu'ils prenaient de leur prisonnier ; ils ne
furent pas autorisés à lui donner plus de liberté, plus de distraction. Le
régime de surveillance resta subordonné à la disposition des commissaires de
section qui se succédaient chaque jour et différaient d'opinions ou de
caractère ; nul médecin ne fut appelé, nul traitement ne fut essayé : Il y
avait manifestement une volonté de laisser la maladie et la prison achever
leur œuvre. Le
comité de salut public, s'il n'eût pas craint d'irriter l'opinion
révolutionnaire, aurait pu laisser à la cour d'Espagne l'espérance de lui
remettre le fils de Louis XVI, déjà mourant. Il n'en fit rien, et craignit
sans doute de donner plus de vraisemblance aux soupçons que ne manquerait pas
de faire naitre cette mort, suivant de si près la promesse de. le délivrer. Les
représentants qui dirigeaient la négociation s'irritèrent de la note de M.
d'Ocariz. « L'Espagne est prise sur le fait, écrivirent-ils à M.
Bourgoing. Elle ne peut nier que son projet ne soit la restauration de sa
branche ainée. Nous l'avons vu proclamer Louis XVII dans nos villages, un
moment envahis par son armée. Plus tard, quand la force des armes n'a plus
secondé ses projets, elle a redemandé Louis XVII pour en faire un roi
d'Aquitaine. Aujourd'hui, elle garde un silence prudent sur ce qu'elle en veut
faire, mais elle le redemande encore ; c'est toujours la même arrière-pensée.
Pour sortir de cette intrigue, il faut rompre toute correspondance. Les
sages représentations de M. Bourgoing ne calmèrent pas le zèle républicain
des représentants ; sans en référer au comité de salut public, ils rompirent
toute négociation, et M. Bourgoing retourna à la campagne en Nivernais. Le
comité, mécontent de In précipitation de Gon pineau et de Delbrel, n'osa
point les blâmer, et résolut d'envoyer le même plénipotentiaire à Bayonne,
pour négocier d'une manière plus indépendante. Mais le
duc de La Alcudia avait choisi, pour traiter de la paix, up autre que M.
d'Ocariz. M. Iriarte, à qui Bourgoing avait aussi écrit, n'était pas alors en
Espagne ; il remplissait une mission en Pologne. La lettre qui lui avait été
adressée et les instructions de M. de La Alcudia lui parvinrent tardivement ;
le courrier qui les portait ne savait pas bien où il le trouverait. Ce fut à
Venise qu'il les reçut. Elles prouvaient une grande confiance et un réel
désir d'arriver à la conclusion de la paix. Il était autorisé à traiter arec
l'agent français le plus voisin, et avec lequel il croirait pouvoir se mettre
en meilleurs rapporte. La République avait alors des ministres ou des chargés
d'affaires à Venise, à Gênes et à Genève. Mais M. Barthélemy, qui était à Bâle,
qui négociait déjà avec la Prusse, que M. Yriarte connaissait depuis
longtemps, et qui jouissait d'une tout autre considération que les agents
nouvellement issus de la Révolution, méritait évidemment la préférence. Barthélemy
n'avait encore aucune instruction. Le comité avait ignoré la marche que le
duc de La Alcudia voulait donner à la négociation, et quel plénipotentiaire
il avait choisi. Des pouvoirs furent aussitôt envoyés à Bêle, et, pour ne pas
être livré aux lenteurs de la diplomatie espagnole, le comité chargea le
négociateur français de signifier que si le traité n'était pas signé dans un
mois, les fortifications de Figuières, de Rose, de Saint-Sébastien et du port
du Passage, occupées par les armées de la République, seraient démolies. Le
cabinet de Madrid était aussi disposé que le cor, mité de salut publie à
presser les négociations. Pendant que le courrier envoyé à M. Yriarte allait
et venait sur les routes d'Allemagne pour le trouver, le duc de La Alcudia,
dans son impatience, avait adressé aussi des pouvoirs à M. d'Ocariz ; mais il
avait des idées si peu justes sur l'état de l'opinion régnante en France, et
sur les conditions que le gouvernement conventionnel pouvait consentir, qu'il
posait encore comme questions préalables avant de présenter un projet de
traité : — Quel sera le sort de Louis XVII ? — Quelles pensions seront
assignées aux princes émigrés ? — Que deviendra la religion en France ? Le
comité écarta complétement ces questions comme attentatoires à In
souveraineté nationale ; mais il se montra moins absolu sur les questions de
limites, d'indemnités, de neutralité ou d'alliance. Sur sous ces points, le
négociateur pouvait admettre le plus ou le moins. Mais
quel serait ce négociateur ? Confierait-on encore cette importante mission à
M. Barthélemy ? Déjà il venait de conclure et de signer le traité avec la
Prusse. Toutes les relations extérieures de la République seraient-elles
réunies aux mains d'un agent qui n'était aucunement d'origine
révolutionnaire, qui appartenait aux mœurs et aux traditions de l'ancien
régime ? Se résoudre à un tel choix était un grand déplaisir pour les hommes
politiques de la Convention ; d'autant qu'ou ne pouvait le placer sous la
direction d'un représentant, comme on avait fait pour M. Bourgoing, placé sur
la frontière d'Espagne, et au milieu d'une armée française. Toutefois
la négociation était déjà entamée à Bâle et il était impossible de ne pas
reconnaître qu'elle avait là de meilleures chances pour réussir. Le comité se
décida. Maintenant il fallait attendre ce que le cabinet de Madrid
répliquerait aux réponses faites aux questions préliminaires qu'il avait posées. Le
gouvernement français avait constamment refusé un armistice et la guerre
continuait ; malgré les grands et glorieux succès obtenus par l'armée des Pyrénées
orientales, elle ne faisait pas de rapides progrès en Catalogue ; ses forces
n'étaient pas suffisantes pour s'avancer dans l'intérieur du pays ennemi. L'armée
des Pyrénées occidentales était dans une position à peu près semblable. Elle
avait aussi, pendant la campagne de 1794, repoussé les Espagnols du
territoire français, et constamment remporté l'avantage dans toutes les
occasions. Fontarabie, le port du Passage et Saint-Sébastien étaient en son
pouvoir ; elle occupait le Guipuscoa ; ses avant-postes portés jusqu'en
Biscaye étaient à vingt lieues en avant de la frontière ; mais elle avait
devant elle un pays de montagnes facile à défendre. Ce
n'était pas sur ses efforts que le gouvernement comptait pour entrer au cœur
de l'Espagne, pour la menacer d'une ruine complète et lui imposer la paix.
Bien que Carnot fût sorti du comité de salut public, la correspondance avec
les généraux, la politique de la guerre, et la direction des grandes
opérations militaires ne pouvaient cesser d'être une des plus importantes
occupations du gouvernement conventionnel. Un des membres du comité était
spécialement chargé de rendre compte des dépêches et des rapports des
généraux et de rédiger les instructions qui, après délibération, leur étaient
adressées. Des hommes capables, des officiers expérimentés formaient le
bureau militaire, lia était le véritable ministère de la guerre. En ce
temps-là un général, encore peu connu, avait, par ses sollicitations et
Injustice qu'il réclamait, de fréquents rapports avec la plupart des membres
du comité. Napoléon Bonaparte, après la haute idée qu'il avait donnée de son
talent et de son courage, avait été fait général de brigade d'artillerie. Il fut
d'abord chargé de présenter un projet des travaux de fortification
nécessaires pour la défense de Marseille. Avant 1789, le fort Saint-Nicolas,
un des ouvrages construits sous le règne de Louis XIV, était très-rapproché
de la ville. Les révolutionnaires de Marseille voulant, après le 14 juillet,
se signaler aussi par la destruction d'une bastille du despotisme, démolirent
ce fort. Le général Bonaparte proposait de le rétablir. C'en fut assez pour
qu'il devint l'objet d'une dénonciation des Jacobins et du représentant
Maignet. Comme on avait, par crainte de les offenser, repoussé ce projet dès
qu'il avait été en question, la Convention ne donna aucune suite à cette
accusation. Le
général Bonaparte fut ensuite placé dans l'armée des Alpes maritimes, sous le
vieux général Dumerbion qui lui accordait une grande confiance et avait
souvent suivi ses conseils. Les représentants du peuple reconnaissaient aussi
son mérite et la fermeté de son caractère. Ce fut au point que Robespierre le
jeune, connaissant toute l'incapacité et le peu de courage d'Henriot, voulait
proposer à son frère de le remplacer par le général Bonaparte, qui refusa
cette terrible faveur. Il était républicain pour défendre la République
contre l'étranger, mais il avait en aversion et en mépris le désordre et
l'ineptie de la Terreur ; ainsi il se félicita du 9 thermidor. Précisément à
cette époque une mission lui avait été confiée par le général en chef et par
on des représentants t sans consulter les autres commissaires de la
Convention, ils le char- gèrent de se rendre à Cènes pour conférer avec le
gouvernement de cette république et pour se procurer des informations utiles.
Les autres représentants, qui n'avaient pas été consultés, déclarèrent que le
général Bonaparte avait perdu leur confiance ; le regardant comme suspect
d'intelligence avec les étrangers, ils le suspendirent de ses fonctions et le
firent arrêter. Cette rigueur dura peu de jour., ils reconnurent, après
l'avoir entendu et s'être enquis de la vérité, que rien ne justifiait leurs
soupçons, et que « les connaissances militaires et locales dudit
Bonaparte pouvaient être utiles. » Quelques
mois après, le comité de salut public fit un grand travail sur le personnel
de l'état-major de l'armée ; on y fit rentrer un assez grand nombre
d'officiers généraux qui avaient été destitués ; de sorte que le nombre des
généraux d'artillerie excédant le cadre de cette arme, on en retrancha
Napoléon Bonaparte, sauf à l'y réintégrer, lorsqu'il y aurait des vacances. Il
quitta l'armée et vint à Paris affligé et irrité de se voir éloigné d'une
carrière où il avait la conviction d'acquérir promptement la gloire et la
grandeur. Ses
plaintes ne furent pas accueillies, à peine parvint-il à les faire écouter.
Le travail que le comité avait adopté avait été préparé par Aubry, un des représentants
détenus pendant le Terreur, et qui se montrait un des plus ardents à la
réaction. Les services rendus au siège de Toulon, les promotions qui dataient
de cette époque n'étaient pas auprès de lui des titres de faveur : D'ailleurs
il était lui-même officier d'artillerie et se trouvait plus de droits à
l'avancement qu'à Napoléon Bonaparte. Repoussé
ainsi et méconnu, sans argent et sans protection, il assiégeait les membres
du comité, et tous les hommes importants qui pouvaient lui être utiles. Il
exposait ses plans pour les armées, et spécialement pour la guerre d'Italie,
dont pendant une année il venait d'étudier le théâtre ; il s'animait en
expliquant ses idées et les produisait avec un ton d'autorité et de
certitude. La plupart de ceux qui l'écoutaient, voyant ce jeune homme de peu
de mine et d'une tournure étrange, qui pensait en savoir plus que tous les
généraux, qui rêvait des victoires et des conquêtes, étaient fort tentés de
lui croire l'esprit un peu troublé et de le prendre pour un de ces faiseurs
de projets qui les racontent à tout venant. Les
hommes d'esprit, qui savaient l'écouter, en jugeaient autrement, et, sans
deviner un si grand génie, ils trouvaient que cet officier disgracié disait
des choses très-remarquables, avait un grand jugement et pourrait bien être
un habile général. Il
avait fait connaissance avec Volney, dont il avait lu avec intérêt le voyage
en Égypte, et se sentant compris et apprécié, il avait pris grande confiance
en lui. Dans son découragement, voyant qu'en France on le repoussait, il eut
la pensée qu'en Turquie il pourrait faire de grandes choses et remuer un
peuple barbare et énergique. Il songea même à s'y faire envoyer par le
gouvernement. Volney l'en dissuada facilement et lui montra que c'était
encore en France et avec des armées françaises qu'un homme de talent pouvait
le plus facilement arriver à une grande position et acquérir une belle
renommée. Il eut encore un moment la pensée du service de Russie ; mais son
savant ami lui répétait que dans un pays en pleine révolution comme la
France, on devait à vingt-cinq ans prendre patience et qu'il n'avait
peut-être pas longtemps à attendre. Une
circonstance inattendue vint sans doute lui rendre l'espoir. Un des membres
du comité de salut public, M. de Pontécoulant, était un de ceux qui étaient
matés frappés des conversations du général Bonaparte. Son tour étant venu de
tenir la correspondance de la guerre, il n'eut point la présomption de se
croire capable et suffisant pour bien s'acquitter de cet office ; il se
promit de ne rien proposer, et de ne rien écrire sans avoir pris les avis du
jeune officier d'artillerie. Napoléon fut touché de cette confiance, dont il
a toujours été reconnaissant. Dès le
premier jour le travail se fit ainsi en commun. Il fallait d'abord prendre
connaissance des dernières instructions envoyées aux commandants des armées
et de la marche générale que le comité avait adoptée pour la conduite de la
guerre. Ce document, dont l'importance était grande, ne se trouva point ; on
fouilla en vain les cartons et les tiroirs ; mais le lendemain ou le
découvrit dans l'antichambre sur la table d'un garçon de bureau. Le général
Bonaparte en conclut facilement que les cabinets étrangers avaient à Paris
des agents qui achetaient les papiers du comité de salut public. Entre autres
indications données aux généraux, il remarqua que, relativement à la guerre
d'Espagne, on avait raisonné dans l'hypothèse que l'armée des Pyrénées
orientales était destinée à frapper les plus grands coups et à se porter en
avant. Il en déduisit que les Espagnols prenaient toutes leurs mesures en
conséquence, qu'ils portaient leurs forces de ce côté, et avaient dû négligés
la défense des Pyrénées occidentales. Il proposa donc de changer, par les
nouvelles instructions, tout le plan de campagne et de donner le rôle
principal et actif à l'armée du général Moncey. Par d'autres motifs que le
comité de salut public, il avait hâte de voir la paix conclue avec l'Espagne.
Lorsqu'elle allait être signée, l'armée des Pyrénées, devenant disponible,
serait réunie à l'armée des Alpes, qui alors deviendrait assez forte pour
exécuter le plan que proposait le général Bonaparte. Ce plan n'était pas
moins que la première campagne d'Italie, telle qu'il l'accomplit dès qu'il
fut général en chef. Après
quelques affaires partielles et des attaques heureuses contre plusieurs
postes espagnols, le général Moncey écrivait le 6 juillet 1795 : « L'exécution
du plan de campagne a eu un succès complet. L'ennemi, étonné de nos marches
rapides at hardies, a fui avec précipitation, cherchant à se rallier à notre
droite dans les positions qui couvrent Mondragon, et à notre gauche clans
celles qui défendent Pampelune. La journée du 28 juin a été brillante ; la
rivière Deva a été passée, la gauche de l'ennemi forcée ; nos troupes ont
continué leur marche triomphante pour cerner l'ennemi dans son
quartier-général à Bergara. Intimidés par notre audace de la veille, les
Espagnols se sont retirés sur les hauteurs de Mondragon. Le 1er juillet, nous
avons continué notre mouvement ; l'ennemi ne nous a pas attendus et a
abandonné sa seconde ligne de camps retranchés. » Une
nouvelle dépêche du r juillet était datée de Tolosa. L'armée française, après
un combat assez vif, s'était ouvert la grande route qui conduit de Pampelune
à Vittoria ; le passage des montagnes était effectué. a Je vais voir s'il est
possible de profiter de la victoire, a écrivait le général Moncey Le 8
juillet, il était entré à Vittoria. L'armée espagnole avait été coupée ; les
divisions de sa gauche se retiraient vers Bilbao pour s'y renfermer ou pour
embarquer. Aussitôt
après la lecture de cette nouvelle ; Treilhard monta à la tribune. — « Ce
n'est pas seulement un triomphe, disait-il, que la République doit au courage
de ses urinées ; elle lui doit le prix le plus doux des victoires, la paix.
La République compte un ennemi de moins et un allié de plus. Nous venons de
recevoir à l'instant le traité conclu à Bâle avec l'Espagne. » Des
applaudissements s'élevèrent de toutes parts ; la voix de l'orateur fut
couverte par les cris de : « Vive la République. » L'enthousiasme se
manifesta par des acclamations prolongées. M
d'Yriarte était arrivé à Bâle dans les premiers jours de mai, et le traité
avait été signé seulement le 22 juillet ; les négociations avaient été
longues ; elles étaient rendues difficiles et leur succès restait douteux,
tant que le comité de salut public se refusait à la délivrance du royal
enfant, prisonnier au Temple. — « La mort de Louis XVI a été la cause de
la guerre entre les deux nations ; la liberté de son fils doit être le gage
de leur réconciliation, » disait le plénipotentiaire espagnol. Il ne
voulait comprendre aucun des raisonnements par lesquels Barthélemy cherchait
à lui montrer comment le gouvernement républicain ne pouvait remettre entre
les mains des puissances étrangères un prétendant au trône de France. — « Ce
sont, répondait M. d'Yriarte, des intérêts de famille et des motifs d'honneur
qui obligent la cour de Madrid à ne point consentir à traiter avec la France
avant d'avoir obtenu cette satisfaction. » Le
plénipotentiaire était à peu près autorisé à promettre, s'il le fallait
absolument, la délivrance des enfants de Louis XVI pour l'époque d'une paix
générale ; mais sachant qu'immédiatement après cette concession, l'Espagne
demanderait une pension ou un domaine territorial pour la branche déchue, il
n'accordait rien. Le comité lui écrivait Il serait extraordinairement
difficile de réunir sur ce point les opinions des républicains, lors même
qu'ils sont unanimes sur tout le reste. 'fiches donc d'en parler le moins
possible, si l'on veut avancer la négociation. C'est
ce qui était impossible ; M. d'Yriarte devenait chaque jour plus pressant. — « Je
l'avoue, disait-il, c'est le motif principal qui nous fait désirer la paix ;
c'est pour nous un devoir, une religion, un fanatisme si vous le voulez. Les
questions de territoire sont moins importantes pour nous. Ainsi attendez-vous
à nous entendre sans relâche parler des prisonniers du Temple. Nous ne
réclamons ni pensions, ni apanages, mais nous ne pouvons croire que le peuple
français veuille remettre à l'Espagne ces enfants tout nus. » — Puis il
rappelait que même, dans la Convention, parmi les républicains les plus
exaltés, plusieurs avaient demandé que les prisonniers du Temple fussent
renvoyés du territoire français. Cette
insistance du ministre espagnol, au moment où elle se renouvelait avec le
plus de vivacité, n’avait déjà plus de motif. Le 9 juin, Seyante, rapporteur du
comité de sûreté générale, parut à la tribune et lut le rapport suivant : « Citoyens,
depuis quelque temps, le fils de Capet était incommodé par une enflure au
genou et au coude ; le 4 mai, les douleurs augmentèrent ; le malade perdit
l'appétit et la fièvre survint. Le fameux Desault fut appelé pour le voir et
le traiter. Ses talents et sa probité nous répondaient que rien ne manquerait
dus soins qui sont dus à l'humanité. « Cependant
la maladie prenait des caractères très-graves. Le 1er de ce mois, Desault
mourut. Le comité nomma pour le remplacer le citoyen Pelletan, officier de
santé très-connu, et le citoyen Dumangin, premier médecin de l'hospice de
Santé, lui fut adjoint. Leur bulletin d'hier à onze heures du matin,
annonçait des symptômes inquiétants pour la vie du malade, et à deux heures
un quart après-midi, nous avons reçu la nouvelle de la mort du fils de Capet.
Le comité de sûreté générale m'a chargé de vous en informer ; tout est
constaté t je dépose ici les procès-verbaux. Ce
rapport fut entendu par l'Assemblée avec le même sentiment de froideur qui
l'avait dicté ; pas une réflexion, pas une interjection ne suivit cette
lecture ; l'indifférence semblait d'autant plus complète qu'elle était
affectée ; on eût dit que, par un signe, soit de pitié des uns, soit de
haineuse satisfaction des autres, la Convention craignait de reconnaitre le
caractère royal de la victime. Nonobstant
cette absence de toute manifestation, la mort de Louis XVII était un
événement d'une haute importance ; elle changeait la disposition des esprits
dans la Convention ; elle déroutait l'opinion publique et la jetait dans
l'incertitude. Tant que l'héritier de la couronne de Louis XVI avait vécu,
les projets, et les espérances de terminer la Révolution se rattachaient à
lui. Il était pour les uns le souverain légitime ; pour les autres il avait
l'immense avantage d'être le prisonnier de la Révolution, de pouvoir être
replacé, sur le trône sans nul entourage de l'ancien régime, et sans aucun
pouvoir réel à cause de son enfance. Ainsi le retour des émigrés, la
restauration du clergé, l'avènement du pouvoir absolu n'auraient pas été à
craindre. On eût ainsi non pas rétabli une ancienne monarchie ; mais on eût
établi une monarchie nouvelle, sans souvenirs, sans appui, sans entourage,
sans prestige. A l'époque du 31 mai, Danton, Robespierre et Marat, auraient
pu former le conseil de régence. Depuis le 9 thermidor, et grâce à la
Réaction, un très-petit nombre de conventionnels, et cette vaste opinion
publique qui détestait ou méprisait toutes les conséquences du 10 août et de
dl janvier, désiraient de grand errer que Louis XVII devint un roi
constitutionnel. On savait bien que l'œuvre de 1791 était imparfaite et ne
promettait point de stabilité ; mais on l'aurait modifiée. Ce n'était pas
pour son mérite qu'elle était ainsi souhaitée, niais comme l'opposé de
l'ancien régime et des prétentions aristocratiques de l'émigration. Mais rien
n'était projeté, ni dans la Convention, ni par les hommes sans importance et
sans pouvoir de la' réaction ; personne ne s'occupait d'arriver à ce but
désiré ; seulement les uns en parlaient, les autres s'en laissaient parler. Parmi
les agents des princes et les correspondants des émigrés, ceux qui, par une
rare exception, voyaient juste et jugeaient sainement des hommes et des
opinions, reconnaissaient que telle était la tendance générale des esprits.
Mais ils ne pouvaient réussir à se mettre en rapport avec les hommes qui
avaient une véritable influence à la Convention. Les représentants qui
laissaient entrevoir leurs pensées royalistes, raisonnaient de l'avènement de
Louis XVII comme d'une hypothèse ou d'un rêve ; ils craignaient tant de se
compromettre qu'ils laissaient s'achever le lent assassinat du royal enfant
et discutaient une constitution républicaine. Les
espérances que sa mort dissipait, étaient donc plus ou moins chimériques.
Lorsqu'elle fut connue de Mallet du Pan, le plus raisonnable et le moins
écouté des conseillers de l'émigration, il vit aussitôt que l'essai d'une
république allait être la conséquence nécessaire de ce funeste événement. Le
public n'entrevoyait pas les chances incertaines et obscures qui auraient pu
se rattacher à la vie de Louis XVII, et n'avait placé nul espoir sur sa
délivrance et sa restauration. Mais la mort de ce malheureux culant nourri
dans les pompes royales, au milieu des soins qui entourent l'héritier de la
couronne, puis plongé dans une prison dont il ne devait jamais sortir,
devenant orphelin par l'échafaud, conduit graduellement à la mort par une
lente torture, répandit une impression générale de tristesse et de religieuse
pitié. On avait une telle idée des hommes qui avaient exercé ou supporté
servilement la Terreur ; l'imagination était tellement remplie de leurs
crimes, qu'on voulut croire que le jeune prince avait été empoisonné. Les
révolutionnaires n'avaient pas employé ce moyen pour le tuer, mais ils n'en
étaient pas moins coupables de sa mort, et sans doute avec préméditation.
Depuis la visite d'Harmand et de ses collègues, on n'avait pas même envoyé au
Temple le médecin dont les commissaires eux-mêmes avaient réclamé le secours.
L'enfant avait donc continué à s'affaiblir par degrés ; lui-même se sentait
mourir ; mais cet instinct, si rare dans cet âge, ne lui donnait pas le
besoin ou le courage de se plaindre ; seulement, prenant confiance en son
gardien, il lui montra un jour la porte, faisant signe avec une expression
suppliante que, si elle était ouverte, il irait voir sa sœur. La consigne
était formelle et sévère. « Vous savez bien que cela ne se peut pas, »
lui dit le brave Gomin. — « Je veux la voir, la voir encore une fois, la
voir avant de mourir. » — La bonté de son gardien lui avait donné
l'espérance d'obtenir cette grâce. Ce cruel mécompte l'accabla ; il tomba
presque sans connaissance sur son lit, et ne revint à lui que pour sangloter
de douleur. Les
commissaires et les deux gardiens ne pouvaient se faire illusion il n'y en
avait pas pour longtemps. Laurent demanda à se retirer ; on nomma à sa place
Lasse, un ancien soldat aux gardes ; il montra encore plus de dévouement et
de zèle à soigner le jeune prince, qu'il se souvenait d'avoir vu jouer aux
Tuileries, lorsqu'il s'y trouvait comme capitaine de la garde nationale. Il
gagna sa confiance ; il en obtint quelques paroles ; il savait le distraire,
l'amuser un peu. Mais les progrès du mal devenaient plus rapides ; les
gardiens écrivaient chaque jour dans leur rapport — « Le petit Capet est
dangereusement malade. » Le comité de sûreté générale ne s'en émouvait
point. Ce fut
le 6 mai 1795, plus de deux mois après la visite des conventionnels, que
Desault fut pour la première fois appelé au Temple. Il examina le malade avec
une scrupuleuse attention, niais ne put obtenir une réponse aux questions
qu'il lui adressa. M.
Desault déclara au comité qu'on l'envoyait trop tard au secours du
prisonnier. Il avait reconnu le principe scrofuleux dont le premier dauphin
était mort en 1789 ; mais ce n'étaient point les symptômes de ce genre de
maladie qui menaçaient le jeune prince d'une fin prochaine : il mourait
d'épuisement et de marasme. Desault ne montra nul espoir de le sauver, et
demanda qu'il fût transporté à la campagne peur essayer les bons effets que
pourrait produire un air libre et salubre. Le
comité ne tint nul compte de la prescription du médecin. L'enfant
se refusa d'abord à boire la tisane ordonnée par Desault, puis se résigna à
obéir. Il ne marchait plus ; on ne pouvait même le transporter dans le jardin
; tout mouvement était une douleur. Cependant on parvint à lui faire respirer
l'air sur la plate-forme de la tour. Les soins de M. Desault le touchaient ;
il prenait confiance en lui ; il lui adressait quelques paroles de
reconnaissance. Le
pronostic ne changeait point. — « C'est un enfant perdu ! »
disait un commissaire de section. — « Je le crains, répondit Desault ;
d'autres l'espèrent peut-être. » Le 31
mai, M. Desault mourut presque soudainement d'une fièvre ataxique. Cette
subite mort donna lieu à de sinistres soupçons et contribua aux bruits qui se
répandirent sur la mort de Louis XVII. Le
comité passa cinq jours sans envoyer un autre médecin au Temple. Ce fut le 5
juin au soir que M. Pelletas se rendit auprès du royal enfant. Il le trouva
daim un état si déplorable qu'il demanda qu'un autre médecin lui fût adjoint.
Ce fut M. Dumangin, chirurgien, qui avait aussi beaucoup de réputation. Ils exigèrent
que le malade fût transporté dans une chambre dont la fenêtre n'était pas
obstruée par un abat-jour. L'air lui fit du bien. Ils obtinrent aussi qu'une
garde-malade serait admise dans la prison. Il ne fallut pas moins qu'un
arrêté du comité de sûreté générale pour lever la sévérité de la consigne. Le
matin du 8 juin, les symptômes devinrent effrayants. Il dit à Gouin, qui le
plaignait de tant souffrance : — « Je ne souffrirai pas toujours. »
— Le gardien se mit à genoux et en prière auprès de son lit ; l'enfant tenait
sa main. Bientôt ses idées se troublèrent : il croyait entendre une belle
musique venant d'en haut ; puis il lui semblait distinguer la voix de sa mère
; il parlait aussi de sa sœur. L'autre gardien était venu remplacer Gomin.
L'air de la fenêtre paraissait le ranimer ; niais c'était une agonie, agonie
calme et sana douleur : il s'éteignait. Sa tête se pencha sur la poitrine de
son gardien. — « J'ai une chose à te dire, » — ce fut sa dernière
parole. Il cessa de respirer ; le cœur ne battait plus ; son martyre était
consommé. Cumin
se rendit au comité de sûreté générale. L'Assemblée avait levé sa séance. On
recommanda au gardien de tenir cette nouvelle secrète. Le lendemain, quatre
membres du comité vinrent au Temple constater le décès. Ils affectèrent une
complète indifférence ; c'était le mot d'ordre de la Convention. Ils
répétèrent plusieurs fois : — « L'événement est sans importance ; le
commissaire de police viendra recevoir la déclaration du décès et procédera à
l'inhumation sans cérémonie. » Toutefois
ils n'omirent pas une précaution qui leur semblait importante. Ils ne
pouvaient ignorer quels soupçons s'élevaient de toute perle ce qu'on
penserait de cette mort. Ils ordonnèrent l'autopsie : le procès-verbal
constata que ce n'était pas le poison qui avait fait périr le fils de Louis
XVI. Le préjugé populaire n'en a pas moine persisté. On lit
dans les Mémoires de Madame royale : « Je ne crois pas qu'il ait été
empoisonné, comme on l'a dit, et comme on le dit encore. Le seul poison qui
ait abrégé ses jours, c'est la malpropreté jointe aux horribles traitements,
à la cruauté et aux duretés sans exemple qu'on a exercés sur lui. » Tout le
parti révolutionnaire se sentit rassuré et satisfait ; il était délivré d'une
inquiétude, dont au reste il était préoccupé plutôt pour l'avenir que pour le
présent. Le comité de salut public était surtout embarrassé de cacher sa joie
; dans sa correspondance avec Bâle, il n'avait jamais parlé de la maladie du
jeune prince, dont il prévoyait et attendait la triste issue. Contre toutes
les convenances, il ne fit pas même annoncer officiellement sa mort au
plénipotentiaire d'Espagne, qui réclamait sa délivrance. Avec une ostentation
de dureté révolutionnaire, on se borna à placer au bas d'une dépêche adressée
à M. Barthélemy, pour une négociation avec la Prusse, le post-scriptum
suivant : — « On a annoncé ce matin à la Convention nationale la
nouvelle de la mort du fils de Capet, qui a été entendue avec indifférence,
et de la capitulation de Luxembourg, qui a été entendue avec les plus vifs
transports. » Mais le
comité n'était pas encore délivré de tout embarras ; le Temple n'avait pas
été le tombeau de la famille entière de Louis XVI. Sa fille, Madame royale, y
restait tore. L'Espagne avait demandé qu'elle fût tirée de prison, et le
ministre de Toscane, envoyé d'un prince de la maison d'Autriche, avait aussi
tenté une démarche en faveur de la fille de Marie-Antoinette, de la
petite-fille de Marie-Thérèse. La
Toscane venait de signer un traité avec la France ; sa neutralité y était
reconnue. Le comité crut pouvoir répondre « que la République s'étant
fait la loi de ne s'immiscer en rien dans les affaires intérieures des
neutres, elle comptait, à cet égard, sur la réciprocité des puissances. » Mais le
plénipotentiaire espagnol à Bide avait continué à demander la remise de la
fille de Louis XVI ; le comité espéra trouver moins d'exigence dans une
négociation ouverte au quartier général de l'armée des Pyrénées occidentales.
Ce fut à ce moment que lui vint à la pensée de donner suite à la proposition
que le duc de La Alcudia avait faite lorsque, ne comptant plus sur M. d'Yriarte,
il avait voulu confier des pouvoirs à M. d'Ocariz ; mais, au lieu de M. Bourgoing,
le comité avait choisi pour négociateur le général Servan. Les
incertitudes de l'un et de l'autre cabinet avaient ainsi retardé la
conclusion du traité, même après que la principale difficulté n'existait
plus. Le comité trouva un moyen d'écarter de la négociation la demande
relative à Madame royale ; il ne voulait pas que ce fût une condition exigée
par une puissance étrangère ; il lui importait surtout que la remise de la
princesse n'eût point l'apparence d'une stipulation politique, et ne reçût
pas l'authenticité d'un article consenti et ratifié solennellement par la
Convention. Le 30
juin, trois semaines après la mort de Louis XVII, Treilhard, au nom du comité
de salut public, présenta cette grave question au vote de la Convention : — «
La constance, les triomphes du peuple français, des traités de paix, l'espoir
de tous les hommes éclairés, l'opinion du monde entier sanctionnent la
République ; elle va recevoir une organisation définitive, sous les auspices
de l'expérience, des lumières et du génie de la liberté il serait insensé, il
serait criminel de douter de son affermissement. « Le
moment est donc venu où il peut convenir de fixer vos regards sur la fille du
dernier roi des Français et sur les autres membres de cette famille ; un
devoir impérieux prescrivit leur réclusion : la sûreté de l'État. Votre droit
était dans ce devoir, et vous n'avez pas dû permettre que les gouvernements
étrangers intervinssent dans une mesure qui tient au régime intérieur de la République,
et que l'influence tantôt ouverte, tantôt secrète que nos ennemis ont
toujours essayé d'usurper, n'avait rendue que trop nécessaire. « Aujourd'hui,
vous êtes trop forts pour que cette mesure de rigueur soit encore
indispensable. Cependant, puisque le hasard a voulu que des considérations
politiques fussent attachées à la famille des Capet ; puisqu'il était dans
l'ordre des choses qu'une longue jouissance d'injustes prérogatives et les
chances d'une usurpation si longtemps prolongée exposassent les membres de
cette famille à quelques chances d'adversité ; puisqu'ils doivent aussi des
sacrifices à l'État qui, après les avoir si longtemps comblés de ses
bienfaits, a encore à se garantir du danger de leurs prétentions, vos comités
vous proposent de faire servir un acte d'humanité à la réparation d'une
grande injustice. » Ce
préambule manifestait le caractère du gouvernement conventionnel, tel qu'il
était devenu par le cours successif des circonstances ; ce nouveau langage
n'était plus inspiré par une passion furieuse et insensée, mais appartenait à
la politique révolutionnaire. Le
projet proposé par le comité consistait à négocier avec l'Autriche l'échange
de la fille de Louis XVI avec les ambassadeurs Sémonville et Muret, et les
commissaires de la Convention livrés par Dumouriez. — « Sans
doute, tout n'est pas égal ici ; en ordonnant la réclusion des membres de la
famille de Capet, nous avons exercé un droit politique incontestable ; nous
avons obéi â la loi du peuple, et les citoyens que nous réclamons sont
retenus pur des actes de violence que rien ne peut légitimer. « Il
est encore vrai de dire qu'un caractère donné par le hasard, effacé par la
volonté d'une nation entière, ne peut être comparé au caractère donné par le
libre choix d'un peuple. Mais, dans cet échange, nous nous désistons d'un
droit pour faire cesser une injustice qui pèse sur nos cœurs. » Malgré
le merveilleux orgueil qui plaçait les conventionnels élus au mois de
septembre 1792 par un peuple qui certes n'était pas libre il ce moment,
au-dessus d'une famille qui régnait sur la France depuis huit cents ans, le
comité de salut public consentait à traiter de cet échange avec le
gouvernement autrichien. Mais le
rapporteur ajoutait : — « Nous n'avons point pensé que ce dût être
l'objet d'une négociation ; il suffira que vous vous expliquiez, et les
généraux français seront chargés de transmettre votre déclaration aux
généraux des armées autrichiennes, qui en instruiront leur gouvernement. » Cette
proposition fut adoptée à l'unanimité. Les autres membres de la famille de
Bourbon, actuellement détenus en France, avaient la permission de sortir du
territoire de la République. Cette disposition s'appliquait aux deux fils
pulsés du duc d'Orléans, au prince de Conti et à la duchesse de Bourbon,
emprisonnés à Marseille, ainsi qu'à la duchesse d'Orléans, détenue à Paris. Après
ce décret, le plénipotentiaire français s'était trouvé en mesure de ne plus
opposer un relus absolu à M. d'Yriarte, et de lui répondre que la liberté de
Madame royale était l'objet d'une négociation avec la cour de Vienne. Il
fallut pourtant consentir à ce qu'il fût fait mention de cette déclaration
dans un des articles secrets. La cour
d'Espagne avait été obligée de renoncer à quatre autres demandes, qui étaient
évidemment inadmissibles par le gouvernement de la République ; car il
traitait comme vainqueur. Assurer une pension aux princes français ;
reconnaitre la religion catholique comme dominante ; permettre aux prêtres
insermentés de rentrer dans leurs fonctions ; rappeler les émigrés et
restituer leurs biens ; c'étaient des propositions qui ne pouvaient être
produites que pour la forme. Le
comité de salut public n'avait pas insisté pour acquérir une portion
quelconque du territoire européen de l'Espagne ; les places et pays conquis
devaient être évacués par les troupes françaises quinze jours après l'échange
des ratifications. Les places fortes étaient restituées avec leurs fortifications,
leurs canons, arsenaux et magasins. Les contributions de guerre cessaient
d'être perçues. La seule conquête qui fut stipulée était la partie espagnole
de l’île de Saint-Domingue. Cette concession ne fut pas obtenue sans de
grands efforts et sans une menace de rupture. M. d'Yriarte résista longtemps
; mais le cabinet de Madrid, qui voyait de plus près l'armée française
s'avancer vers les plaines de Castille, envoya des instructions nouvelles. M.
Barthélemy se désista de la Louisiane, que, plus tard, l'Espagne devait aussi
céder ; Saint-Domingue fut abandonné à la France. Au total, le comité de
salut public apportait maintenant dans cette négociation un esprit conciliant
; il était entré dans la pensée du général Bonaparte, et voulait sans retard
rendre disponible l'armée des Pyrénées afin de commencer en Italie 'de
grandes opérations de guerre. C'était
ce que le cabinet de Madrid aurait voulu prévenir. La France stipulait que le
traité serait commun à son alliée, la nouvelle république des
Provinces-Unies. Le plénipotentiaire espagnol avait proposé que les mêmes
termes fussent appliqués aux alliés de l'Espagne : le roi de Naples, l'infant
duc de Parme, le roi de Portugal. Cette demande fut réduite 8 la rédaction
adoptée dans le traité signé avec la Prusse ; on convint seulement que la
République française acceptait la médiation de l'Espagne en faveur du
Portugal, de Naples et de Parme. Puis, par une disposition plus vague, on
promit d'accueillir les bons offices de l'Espagne en faveur de tous autres
Etats d'Italie. A ce
propos s'éleva une difficulté le plénipotentiaire espagnol voulait que, dans
cet article, il fût fait une mention spéciale et expresse du souverain
pontife ; mais comment, dans un traité négocié par le comité de salut public
et qui devait être ratifié par la Convention, le nom du pape pouvait-il être
écrit ? Comment
les gouvernants révolutionnaires auraient-ils osé convenir qu'il y avait un
souverain pontife possédant aussi une souveraineté temporelle ? Quelle n'eût
pas été l'irritation des opinions républicaines et même philosophiques ? Ce fut
donc seulement par un article secret que les mots « autres États d'Italie »
furent interprétés en ce sens qu'il s'agissait du pape ; encore cette
concession fut-elle blâmée et tournée en dérision par plusieurs membres du
comité de salut public. La
Convention discuta ce traité. Tallien voulait que l'Espagne fût tenue à
rendre les vaisseaux emmenés de Toulon en complicité avec l'Angleterre ;
d'autres blâmaient tel ou tel article. Boissy d'Anglas mit fin à cette
opposition en rappelant qu'un traité n'était point la mémé chose qu'un projet
de décret ; qu'on ne pouvait y faim d'amendement ; qu'il fallait l'adopter ou
le rejeter. Une des
branches de la maison de Bourbon signant un traité avec la République :
c'était un grand succès. Non-seulement la coalition, déjà affaiblie par la
retraite de la Prusse, perdait encore un autre de ses auxiliaires ; mais la
Fronce allait acquérir un puissant allié ; la cour d'Espagne songea aussitôt
à renouveler les conditions du pacte de famille et à faire revivre une
alliance défensive et offensive, destinée, disait le plénipotentiaire
espagnol, à délivrer la Méditerranée de la prépondérance de l'Angleterre et
l'Italie de la prépondérance autrichienne. Une négociation fut ouverte sur
cette base ; ce résultat fut atteint, mais elle se prolongea longtemps La
France se trouvait donc maintenant en paix et en bonnes relations avec la
Prusse, l'Espagne, les Etats-Unis d'Amérique, la Porte Ottomane, les
républiques de Venise et de Gènes, le grand-duc de Toscane, les villes
hanséatiques, le Danemark, la Suède, la confédération helvétique, les
républiques de Genève et du Valais, et la république batave. Des ministres ou
des agents de ces puissances étaient accrédités près du gouvernement de la
République, qui en avait réciproquement envoyé auprès de chacune d'elles. Avec
l'appui de la Prusse, la diète germanique et particulièrement la Bavière et
le Wurtemberg avaient entamé des négociations ; elles arrivèrent à conclusion
seulement pour le landgrave de Hesse-Cassel. Le traité fut signé, à Bâle, le
28 août. Le
Portugal avait demandé à traiter, mais aucune négociation n'était
formellement ouverte. La cour
de Naples témoignait aussi le désir de ne plus être comptée parmi les ennemis
de la France ; mais elle était sous l'influence, presque sous la domination
de l'Autriche et ne pouvait disposer d'elle-même. La cour de Sardaigne encore
moins, puisque le Piémont était un des champs de bataille où combattaient les
armées autrichiennes. Les
relations extérieures de la France présentaient donc un nouvel aspect.
L'existence et-même la puissance de la République semblaient compatibles avec
l'ordre et l'équilibre de l'Europe ; la guerre cessait d'être l'implacable
lutte des rois contre une nation qui menaçait l'existence de tontes les
royautés. Si le gouvernement conventionnel l'eût voulu, s'il n'eût pas cédé
aux entraînements de l'orgueil national, et à une opinion démocratique
imprévoyante et aveugle, il aurait pu arriver à une paix générale, qui eût
été honorable et heureuse ; mais il prétendait à un triomphe complet, à une
domination souveraine ; il continuait la guerre, et ne craignait point de
s'exposer à ses terribles hasards ; au dehors comme au dedans, il ne posait
pas un terme à la Révolution. FIN DU CINQUIÈME VOLUME
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[1]
2 janvier 1794.
[2]
Lettre de Huché à Torrent.
[3]
Lettre du général Beaufort.
[4]
Dépêche de Carnot.
[5]
Lettre des administrateurs du district de Chollet réfugiés à Angers, adressée à
la Convention, 7 août 1794.
[6]
Une statistique compulsée avec soin et conscience par M. Cavoleau, ancien
secrétaire général de la préfecture de la Vendée, estime qu'après les guerres
civiles, la population des départements insurgés, auparavant de sept ou huit
cent mille âmes, était diminuée de cent cinquante-neuf mille.
[7]
Mémoires manuscrits de M. l'abbé Remaud. —Notes de M. Auvynet.
[8]
Notes de M. Auvynet, secrétaire de Charette, insérées à la suite des Mémoires
de Mme de La Rochejacquelein, édition de Baudouin.
[9]
Mémoires manuscrits de l'abbé Romand.
[10]
Notes manuscrites de l'abbé Bernier.
[11]
Notes de M. Auvynet.
[12]
17 février 1795.
[13]
Demandes faites au comité de salut public par les représentants du peuple, par
suite de la pacification de la Vendée et des Chouans.
[14]
23 septembre 1794.
[15]
13 janvier 1795.
[16]
Louis XVII, par M. de Beauchêne.