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Le 9
thermidor semblait d'abord une révolution faite contre un homme, un effort
unanime de l'Assemblée contre le tyran ; mais cette journée ne devait pas
tarder à produire de plus grandes conséquences. Les
partis opposés et irréconciliables qui divisaient la Convention, les opinions
profondément différentes, les intérêts contraires s'étaient réunis pendant la
lutte et montrés également ardents à écraser Robespierre ; le dévouement de
son frère et de Lobas n'avait trouvé aucun imitateur. Couthon et Saint-Just
eux-mêmes s'étaient engagée dans ce prétendu triumvirat, plutôt par un de ces
hasards fréquents dans les révolutions, que par leur volonté, ou par one
détermination préméditée. Dès les
premières paroles de la discussion, un défi à muet avait été jeté entre
l'Assemblée et le dictateur. Chacun des conventionnels avait cru combattre
pour sa vie ; à cette peur universelle, qui les ralliait dans une action
commune, se joignait la haine envieuse que la plupart des hommes de la
Montagne portaient à toute supériorité proclamée, à toute autorité établie
c'est ce qu'ils appelaient l'amour de la liberté. Pour eux, Robespierre était
un usurpateur ; depuis quelques mois ils nourrissaient dans leur cœur une
aversion à peine contenue, contre leur égal devenu leur maître. L'envie
avait un autre caractère, et fermentait plus vivement encore dans l'âme de
quelques membres des comités. Eux aussi avaient aspiré à gouverner la
Révolution, à exercer le pouvoir absolu, à continuer cette extermination
systématique, indispensable selon eux pour renouveler une société
incompatible avec leur autorité. Billaud et Collot avaient la prétention de
succéder à Robespierre après l'avoir détruit. Les
hommes qui, pour échapper à sa vengeance et à sa haine, avaient eu la
courageuse pensée de ne pas se laisser conduire à l'échafaud, Tallien,
Fréron, Barras, Legendre, Merlin de Thionville, Bourdon de l'Oise, avaient
conçu plus largement la révolution qu'ils venaient d'accomplir. Amis et
disciples de Danton, ils s'étaient accoutumés à ne pas avoir une autre
opinion, un autre projet que d'obéir aux circonstances et de marcher sans
hésitation dans la route ouverte par l'événement. Ils avaient été révolutionnaires,
Montagnards, septembriseurs ; quelques-uns avaient versé le sang à grands
flots dans leurs missions : la chance venait de tourner, ils ne songeaient
plus au passé ; à peine en gardaient-ils un souvenir, et n'en concevaient pas
le moindre repentir. Comment pouvait-on accuser leur conduite ? ils avaient
agi selon la nécessité du moment- Une révolution est un accès de fièvre
chaude, on y perd la conscience de ce qu'on fait. Ils s'y étaient comportés
comme tout le monde ; ils avaient agi selon la situation où ils s'étaient
trouvés. — Tel est le cynique langage que, de révolution en révolution, ont
constamment tenu les survivants de l'école de Danton. Au
premier moment, Tallien et la petite faction qui reçut bientôt après le nom
de Thermidoriens, ne se rendirent pas compte du changement complet de la
situation. Il fallut quelques jours pour leur faire comprendre que de leur
victoire allait dater une ère nouvelle de la Révolution ils croyaient d'abord
que le gouvernement Cuivrait à peu près sa marche accoutumée, et que
seulement ils seraient appelés à le diriger ; au lieu de vivre dans la
crainte des comités, ils allaient y entrer et régner à leur tour. En se
montrant ainsi disposés, ils pouvaient compter sur les suffrages de la
Montagne. Tallien, Bréard, Laloi, Eschasseriaux, Thuriot et Treilhard
remplirent les vides que Robespierre avait laissés ou que l'échafaud venait
de faire dans le comité de salut public. — Legendre, Goupille., Merlin de
Thionville, André Dumont, Bernard de Saintes et Jean de Bey furent élus
membres du comité de sûreté générale. L'opinion dominante était si bien
restée la même, que Jean de Bry fut obligé de donner sa démission, parce
qu'il avait autrefois signé une proclamation proposée par la Gironde. Barère,
dans ses rapports, glorifiait le 9 thermidor, en l'assimilant au 31 mai. Mais
bientôt allaient être discutées les questions fondamentales du régime de la
Terreur. Dès le 11 thermidor, on commença à parler du tribunal
révolutionnaire. Dumas, son président, quelques-uns des juges et des jurés
avaient été mis hors la loi et envoyés au supplice. Élie Lacoste proposa de
supprimer le tribunal, et de créer une commission provisoire pour en remplir
les fonctions. Alors
on demanda la suppression des commissions populaires de Lyon, de Mimes et
d'Orange. L'assassinat, disait-on, est à l'ordre du jour dans le midi de la
France ; les juges ont été choisis par Robespierre sur la désignation de
Payan. Les
Montagnards commencèrent à s'inquiéter, en voyant attaquer l'institution sur
laquelle reposait le gouvernement révolutionnaire. «
L'aristocratie veille à vos portes, disait Mallarmé ; elle a les yeux fixés
sur vous. Elle profitera du premier mouvement inconsidéré pour anéantir la
liberté. Si vous suspendez le tribunal révolutionnaire, en attendant sa
nouvelle organisation, cet intervalle sera très-préjudiciable à la chose
publique. » Quelques murmures accueillirent ce langage, qui, deux jours
auparavant, eût paru d'un patriotisme tiède. Tallien
répéta la phrase de Mallarmé sur l'aristocratie. Le crime de Robespierre
avait été de tenir les patriotes sous le couteau, mais l'on devait continuer
à poursuivre avec énergie les ennemis de la République. Il parla ensuite de
la nécessité d'épurer les commissions exécutives, et dénonça Julien, ce jeune
ami de Robespierre, qui avait fait des rapports contre lui, en rendant compte
de sa mission à Bordeaux. Carrier n'associa à cette dénonciation il traita de
crime le récit des horreurs qu'il commettait à Nantes. L'ordre du jour mit
fin aux rancunes des deux commissaires, qui se plaignaient de l'indiscrète
surveillance de Julien. La
suppression du tribunal révolutionnaire avait été volée, mais avec
remplacement provisoire par une commission. Billaud
était absent pendant le vote ; il arriva pour réclamer. — « Le tribunal,
quoique composé par Robespierre, compte pourtant des hommes purs. S'il est
suspendu, il ne pourra point envoyer à l'échafaud I. infâmes complices de
Robespierre. » Le
comité de salut public annonça qu'il proposerait incessamment un projet sur
l'organisation du tribunal. En attendant, et au risque de restreindre pour
quelques moments la juridiction du tribunal, la loi du 22 prairial fut
rapportée ; personne n'osa lui donner un regret. Mais, lorsque le nouveau
projet fut présenté, les Montagnards témoignèrent la crainte que l'énergie et
la promptitude de la justice révolutionnaire ne fussent arrêtées par trop de
formalités. Duhem, qui allait devenir l'organe le plus habituel de cette
fraction de l'Assemblée, attaqua le projet. — « L'aristocratie et le
modérantisme tentent de tourner ' la nouvelle révolution à leur profit.
Depuis quelques jours on rencontre des aristocrates dés en liberté. Avant le
22 prairial, le tribunal marchait avec vigueur demie sentier de la justice ;
parce qu'un scélérat a outre-passé les bornes de cette institution salutaire,
faut-il la dénaturer ? N'énervons pas sa vigueur. L'organisation de l'ancien
tribunal avait atteint la perfection ; elle ne menaçait pas l'innocence, et
conservait l'énergie nécessaire pour sauver la République. La
proposition de conserver intacte la législation du tribunal révolutionnaire,
hormis le décret du 22 prairial, fut adoptée. Toutefois Bourdon de l'Oise fit
ajouter une disposition nouvelle, qui changea complètement le caractère de
cette procédure : la question intentionnelle devait dorénavant être posée
comme dans la juridiction des tribunaux du droit commun. A ce
moment, le comité de salut public n'avait pas l'intention d'annuler en droit
ni en fait l'action du redoutable tribunal. Les noms des juges, des jurés et
du ministère public qu'il proposait à la Convention prouvaient assez que son
intention était de continuer, à peu de chose près, la justice
révolutionnaire. — « Je
vois avec un étonnement mêlé d'horreur, disait Fréron le 12 thermidor, sur la
liste qui nous est présentée, des hommes réprouvés par l'opinion publique ;
j'y remarque le nom de Fouquier-Tinville, lorsque tout Paris vous demande de
l'envoyer au supplice qu'il a si justement mérité. » Les
applaudissements se firent entendre. — « Je demande qu'il aille aux enfers
expier tout le sang qu'il a versé ; je propose contre lui un décret
d'accusation ! » — Son arrestation et sa mise en jugement furent
aussitôt votées. Fouquier
écrivit à la Convention pour demander à être admis à la barre, afin de donner
connaissance de plusieurs faits importants. Il fut introduit et ne révéla
rien qui ne fa connu. Il prétendait que la loi du 22 prairial avait été
présentée contre son avis ; il disait avec vérité que ses communications avec
Robespierre étaient à la connaissance du comité, et résultaient d'ordres qui
lui avaient été donnés. On le renvoya en prison. La
première liste avait, sans doute, été composée par le comité, avant que les
nouveaux membres y eussent pris place ; elle était l'œuvre de Billaud, Collot
et Barère. Lorsque Tallien et ses amis devinrent leurs collègues, une autre
liste fut choisie dans un meilleur esprit trois des anciens juges seulement
furent conservés, les autres étaient pris dans les tribunaux des
départements, et désignés par des représentants qui les connaissaient.
L'accusateur public se nommait Leblois, et passait pour fort honnête homme ;
mais le président proposé par le comité étonna l'Assemblée, et ne fut pas
adopté sans quelque difficulté. C'était Dole, sent, ce président de la
section de la Cité, emprisonné en même temps qu'Hébert avant le 31 mai, au
des plus furieux agitateurs des émeutes populaires. On mourait même que sa
conduite avait été au moins douteuse le 9 thermidor. Le comité maintint et
justifia ce choix. Plus tard, il fallut le destituer ; il avait conservé les
mêmes opinions et les mêmes amis. Plusieurs
jurés de l'ancien tribunal furent aussi conservés ; malgré le soin que le
comité pouvait avoir mis à former la liste, il fut reconnu, quelques jours
après, avec scandale, qu'un des nouveaux jurés était un ancien miré poursuivi
pour assassinat, et condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés. Une
discussion plus importante, sinon pour les citoyens, du moins pour la
Convention elle-même, l'occupa pendant plusieurs séances. Elle avait été délivrée
de la dictature de Robespierre, mais elle ne voulait pas rester soumise aux
pleins pouvoirs du comité de salut public ; cette intention s'était vivement
manifestée dès le lendemain de la victoire. Barère,
selon l'usage établi, était venu annoncer plutôt que proposer la nomination
des membres du comité, qui devaient remplir les places vacantes. Depuis
longtemps cette communication était devenue une formalité : cette fois la
Convention réclama le scrutin et l'élection ; on proposa même rappel nominal
avec le suffrage public. Billaud-Varennes
témoigna sa surprise et son mécontentement : il entreprit d'abord de
justifier le comité de sa longue et servile complicité avec Robespierre.
L'orateur avait toujours été odieux ô l'Assemblée, maintenant elle pouvait
manifester son sentiment. Sur quelques paroles qui déplurent, les murmures
éclatèrent, on cria même ! « A l'ordre. » Billaud
continua : « Je m'étonne qu'on ait déjà oublié l'état d'oppression sous
lequel gémissait la Convention. » — On murmura encore — « Oui, il
faut rappeler ccl état d'oppression, pour que l'Assemblée ne retombe pas dans
un pareil avilissement ; elle est libre aujourd'hui : l'était-elle avant que
le glaive de la loi eût frappé le tyran ? Moi-même je demande que l'élection
soit faite par suffrage public. C'est par cette voie que le peuple a toujours
connu ses vrais amis. » —
« Si les membres du comité étaient venus dénoncer la tyrannie
révolutionnaire, ils se seraient couverts de gloire ; pourquoi se sont-ils
laissé affaiblir, en ne remplaçant point Hérault de Séchelles, en envoyant en
mission leurs collègues Saint-André et Prieur ? » Ainsi répondit Fréron. Barère
essaya aussi une apologie du comité. C'était une tâche difficile, à moins de
récriminer contre la Convention entière, ce qui l'eût offensée. — « C'est
depuis quelques jours seulement que nous avions apprécié cet hypocrite t il
fallait détromper une grande société, dont il avait usurpé les suffrages. Des
hommes courageux n'osaient pas même l'attaquer ; nous avions des ménagements
à garder. Cependant, qui le premier lui arracha son masque de patriotisme ?
ce fut Billaud. — Non, cria-t-on, ce fut Tallien. » Barère
répliqua timidement : « Je rendrai la même justice à tous les
membres de la Convention, chacun a concouru à démasquer le tyran. » La
discussion s'élargit : il fut successivement proposé que les membres du
comité ne seraient jamais envoyés en mission ; que tous les mois le comité
serait renouvelé par quart ; enfin Cambon demanda que les commissions
exécutives, au lieu d'être sous la surveillance et la direction du comité de
salut public, ressortissent à des comités spéciaux, de telle sorte que le
gouvernement appartiendrait non plus à un seul comité, mais réellement à la
Convention tout entière. Tallien
appuya ces diverses propositions. — « Nous avons abattu les triumvirs,
nous ne voulons pas les remplacer par des décemvirs. Il
parut à quelques représentants, qu'en changeant ainsi la forme du
gouvernement de l'État avec une telle précipitation, on pourrait jeter la
République dans de graves périls. — « De grâce, disait Bourdon de
l'Oise, ajournons cette discussion songeons que nous avons quatorze armées,
qu'un gouvernement énergique et fort est nécessaire pour les faire agir ; ne
le désorganisons pas. » Tallien
ne voyait point de tels dangers, et réellement le mécanisme qu'on proposait
de modifier n'avait pas assez d'unité dans la volonté, assez de régularité
dans Faction, pour qu'il y eût tant à le respecter. — « Il s'agit,
disait-il, de donner une sauvegarde à la liberté publique. Nous avons passé
la nuit pour abattre le tyran, passons-la aujourd'hui pour achever le
triomphe de la liberté ; il ne faut pas que les mêmes hommes exercent
longtemps le mémo pouvoir, si l'on ne veut pas qu'ils en abusent. » La
question se réduisit pour le moment à décider si le comité serait soumis à un
renouvellement successif, au moyen d'une élection mensuelle de trois membres. Barère
s'aperçut da sort qui menaçait prochainement les anciens membres du comité,
il répéta ce que Tallien avait dit : — « L'expérience a démontré que l'habitude
du pouvoir causait les plus grands maux. Nous ne pouvions assister à vos
discussions et nous en étions affligés. Après un long travail, le repos est
nécessaire aux membres du comité de salut public, je m'oppose à
l'ajournement. » Le
renouvellement par quart fut adopté : des cris de « Vive la République ! »
retentirent de toutes les parties de la salle, comme ai l'Assemblée eût
commis une seconde délivrance. Un amendement, qui interdisait la réélection
avant un mois d'intervalle, fut accueilli avec les mêmes transports. Deux
jours après, Barère, rapporteur attitré de toute opinion triomphante,
présenta le projet d'une nouvelle organisation des comités de la Convention. —
« D'après les intentions perfides du dictateur, et par ses manœuvres dam
cette assemblée, vous aviez autorisé le comité de salut public à nommer les
membres de tous les autres comités, attribution odieuse tendant à avilir la
représentation nationale. Combien de fois nous avons gémi de ce système qui
réduit l'Assemblée à une simple approbation, quand une discussion lumineuse
lui appartient ! » — « La
centralisation est sans doute un moyen de gouvernement ; mais poussée à
l'excès, elle est le despotisme. Robespierre travaillait à ce que l'autorité
nationale n'eût qu'un centre, afin de s'en saisir. » Le
projet n'était point tel que l'avait indiqué Cambon. Chaque comité avait,
relativement à son attribution spéciale, l'initiative des décrets et des
règlements, mais le comité de salut public continuait à surveiller et diriger
les commissions exécutives. En un mot, il conservait le gouvernement, mais
non plus le pouvoir législatif. La police était restituée au comité de sûreté
générale, à qui Robespierre l'avait disputée. Plusieurs
autres projets furent présentés plus ou moins rapprochés, soit des idées de
Cambon, soit de la proposition du comité. Les questions furent discutées sans
esprit de parti, mais toujours avec la préoccupation de ne pas retomber sous
le despotisme du comité. De nouveaux orateurs, qui, depuis plus d'une année,
gardaient prudemment le silence, commencèrent à ramener une controverse
raisonnable et l'esprit des affaires. Berlier et Cambacérès, sans approuver
le projet entier de Cambon, s'opposèrent comme lui à l'attribution exclusive
du pouvoir exécutif au comité de salut public. Cette
discussion se prolongeait et se renouvelait de jour en jour ; la Convention
restait indécise entre la crainte de constituer un pouvoir qui l'opprimât, et
l'inquiétude de ne plus avoir le gouvernement fort qu'elle croyait
nécessaire. — « Vous
voulez un gouvernement juste, disait Barère, mais non point juste à la
manière des aristocrates. Nous avons été sauvés par le gouvernement
révolutionnaire. C'est à cette base unique, à ce gouvernement accélérateur
des armées, conservateur de la victoire, que nous devons tout rapporter....
Convenons tous, déclarons que nous voulons le gouvernement révolutionnaire. —
« Oui ! oui ! s'écrièrent tous les représentants, se levant et
agitant leurs chapeaux, nous le voulons ! » — « Le
gouvernement révolutionnaire, c'est la justice du peuple. Il peut avoir des
abus, mais il y a des hommes pour les empêcher ; des hommes qui combattaient
en silence le traître Robespierre... » Barère
abusait de son succès. On lui cria qu'il sortait de la question. Ainsi
quinze jours après le 9 thermidor, la Convention jurait avec enthousiasme
fidélité au gouvernement révolutionnaire. Le décret destiné à régler les
pouvoirs et les attributions des comités fut encore discuté plus d'une fois.
Les orateurs, qui s'étaient fait remarquer dans ce débat, furent adjoints au
comité de salut public pour rédiger un nouveau projet. Berlier le présenta
et, le 1er septembre seulement, il fut adopté. Ce décret instituait seize
comités : trois étaient chargés de fonctions relatives au service intérieur
de l'Assemblée comités des procès-verbaux, des pétitions et des inspecteurs
de la salle. Onze autres avaient pour attribution la surveillance active et
la proposition des lois et règlements relatifs aux diverses branches de
l'administration publique ; ils n'étaient plus aucunement placés sous la
dépendance du comité de salut public. L'importance du comité de finances
détermina les auteurs du projet et la Convention à le composer de
quarante-huit membres. Le
comité de salut public conservait, sous sa surveillance directe et active,
les grandes fonctions du gouvernement les relations extérieures,
l'organisation de l'armée et les levées d'hommes, les opérations militaires,
l'armée navale et le recrutement, la défense des colonies, les manufactures
d'armes, les approvisionnements de munitions pour les armées, les
fortifications, les remontes, charrois et hôpitaux militaires il conservait
le droit de réquisition sur les personnes et sur les choses, d'arrestation
des agents et fonctionnaires placés sous ses ordres, avec faculté de les
traduire devant le tribunal révolutionnaire ; un crédit de dix millions lui
était ouvert pour dépenses secrètes. Le
comité de sûreté générale avait la police de la République ; il pouvait
délivrer des mandats d'amener ou d'arrêt, remettre les détenus en liberté ou
les traduire au tribunal révolutionnaire. Les arrestations et les mises en
liberté devaient être signées de cinq membres au moins ; les arrêtés, qui
traduisaient un prévenu devant le tribunal révolutionnaire, par neuf. Tous
les comités étaient renouvelés par quart chaque mois, et les membres sortants
n'étaient rééligibles qu'après un mois d'intervalle. C'était la disposition
que la Convention avait le plus à cœur. Ces
changements ale constitution du gouvernement conventionnel ne donnèrent
aucune inquiétude réelle et finirent par être adoptés presque à l'unanimité.
Ils n'étaient point la garantie d'un ordre bien établi et durable. Chacun
savait qu'il s'agissait, comme auparavant, d'un pouvoir révolutionnaire. Les
abus de pouvoir, l'oppression de l'Assemblée, la précipitation des votes
devenaient plus difficiles ; l'unité et la persistance dans la direction
politique auraient pu en recevoir quelque atteinte ; mais ce péril était peu
à redouter, tant qu'une majorité sincèrement dévouée au maintien de la
République serait d'accord pour tout ce qui se rapportait à la guerre, aux
relations extérieures et à la préservation de l'ordre intérieur. Une réaction
plus ou moins complète serait-elle exercée contre les mesures et les hommes
de la' erreur ? telle allait être la grande question où une lutte était
inévitable. Toutefois, la diminution de pouvoir que subissaient les deux
comités était une sauvegarde contre les excès de la domination d'un parti. Le
gouvernement se trouvant ainsi disséminé dans l'Assemblée devait
nécessairement appartenir aux opinions moyennes. On
s'occupa donc à réformer les institutions de la Terreur. Le nombre des
comités révolutionnaires fut restreint à un par district ; leurs pouvoirs
furent diminués. Le renouvellement par quart, de mois eu mois, leur fut
imposé. Les arrestations devaient être ordonnées par la majorité. Le nombre
des comités était de quarante-huit à Paris, un par section ; ils furent
réduits à douze. Mais la Convention n'eut garde d'appeler les assemblées
primaires à la fonction de renouveler les comités révolutionnaires. De part et
d'autre on s'effrayait de toute élection. Les assemblées primaires pouvaient
recevoir l'influence et voter sous les menaces des autorités de la Terreur et
des sociétés populaires ; ou bien elles seraient inspirées par l'esprit de
réaction qui commençait à se manifester : nul suffrage n'était aussi dénué
d'indépendance que le suffrage universel. Les classes éclairées et
intéressées au maintien de l'ordre social, auraient pu, si elles avaient été
appelées exclusivement à voter, se déterminer par opinion, sous l'influence
plus ou moins forte de l'esprit de parti. Les classes qui manquent de
lumières et qui ne savent pas ce qui peut servir ou nuire au bien public,
obéissent à une impulsion aveugle, à l'action d'une cabale organisée ou à la
volonté des employés de l'administration. A toute époque de nos révolutions,
les élections alliai faites étaient d'avarice un motif d'alarme pour le
gouvernement, lorsqu'elles avaient quelque indépendance ; lorsqu'elles n'en
avaient point, elles effrayaient les amis de la liberté. Ainsi
les comités révolutionnaires devaient être renouvelés par les représentants
en mission ou à leur défaut par le comité de sûreté générale. On se
hâta aussi d'abolir le fatal décret émané de Danton l'indemnité de deux
francs par jour, allouée à chaque citoyen de Paris qui assistait à
l'assemblée de sa section, fut supprimée. A cette occasion Cambon raconta à
la Convention comment les employés de la municipalité de Paris bénéficiaient
sur cette indemnité, dont la distribution leur était confiée. Ils
justifiaient du payement par de fausses listes de présence ; telle section où
se rendaient habituellement trois cents citoyens était toujours portée pour
douze cents. C'était, disait Cambon, la liste civile des intrigants de la
commune. Les
décrets réglementaires du régime de la Terreur furent d'abord abrogés ou
modifiés sans qu'une vive opposition troublât les séances de l'Assemblée ;
mais l'inquiétude de la Montagne ne tarda point à se déclarer, dès qu'elle
crut voir que la marelle du gouvernement allait décidément prendre un
caractère de modération et d'indulgence. Les révolutionnaires passionnés
s'étaient révoltés contre la dictature de Robespierre, mais uniquement parce
qu'elle pesait sur eux ; hormis ce point, l'emploi qu'il faisait de son
autorité despotique avait eu toute leur approbation. Après le 9 thermidor ils
parlèrent moins des échafauds et du glaive de la loi, mais la législation des
suspects et l'innombrable population de détenus qui remplissaient les
prisons, devaient être maintenues ; à les entendre, le sort de la République
en dépendait. Dès le
lendemain de la victoire de la Convention, lorsque de nouveaux représentants
furent entrés dans les comités, l'espoir avait pénétré dans les prisons ; les
sollicitations affluèrent ; les femmes, les mères essayaient de parvenir
jusqu'aux conventionnels qui avaient vaincu le tyran et décimé le tribunal
révolutionnaire. Chacun avait ses protégés, et bientôt des mises en liberté
furent prononcées par le comité de sûreté générale. Les
Jacobins et les Montagnards s'indignèrent, les thermidoriens eux-mêmes
n'étaient pas encore décidés à renier leurs précédentes opinions et leurs
actes. Au nom du comité de salut publie, Barère se chargea de rassurer les
inquiétudes des patriotes. — « Les comités ne cessent de réparer des
erreurs, des injustices particulières, ou des vengeances personnelles ; nous
rendons justice à l'impatience si naturelle des familles, aux sollicitudes
des mères et des épouses, mais il ne faut pas retarder la marche de la
justice nationale par des sollicitations injurieuses aux législateurs. « Il
ne s'agit ici ni d'amnistie ni d'indulgence ; l'heureuse révolution du
thermidor ne fut jamais destinée à servir ni à relever les espérances
coupables des incorrigibles aristocrates ; nous n'avons pour eux que les-fers
ou la mort. Cette ridicule aristocratie voudrait s'emparer du mouvement
civique et exciter les citoyens contre les institutions révolutionnaires. La
Convention prévient les bons citoyens que les comités ont pris des mesures
pour hâter la délivrance des détenus emprisonnés injustement. Cet
avertissement arrêtera une inutile affluence de sollicitations. Tallien
parla dans le même sens. — « On a cherché, dit-il, à isoler quelques
membres de cette assemblée, des journaux leur ont dit qu'ils avaient des
mânes à venger. Oui, sans doute, nous avons des mânes à venger : ce sont ceux
des patriotes égorgés par l'aristocratie et les factions. Nous arracherons le
masque hypocrite dont se couvrent les aristocrates, car il n'y a pas
aujourd'hui dans les prisons un seul détenu qui ne se présente comme un
patriote persécuté par Robespierre. » De jour
en jour les Montagnards témoignaient une colère plus vive, en voyant se
relâcher le système de tyrannie et de persécution. Lorsque des
pétitionnaires, enhardis maintenant à donner libre cours à leurs plaintes,
venaient raconter quelque acte de violence ou de pillage, les hommes de la
Montagne disaient : « Admettre des plaintes contre les autorités
révolutionnaires, c'est introduire dans le gouvernement une flexibilité qui
porterait préjudice à son énergie. » « L'aristocratie
se glisse dans les sections de Paris, » disait Taillefer. Vadier
s'associait aux inquiétudes des révolutionnaires et protestait que le comité
de sûreté générale saurait distinguer les sollicitations des aristocrates et
les repousser, en admettant seulement les justes réclamations des patriotes
opprimés. Il s'excusait d'avoir mis en liberté le citoyen Goy, laboureur à
Aumont, qui, sous ce nom, n'était autre que le due d'Aumont ; car alors
personne ne se disait propriétaire, on était cultivateur ou laboureur. Le duc
de Valentinois avait aussi été délivré par quelque malentendu de ce genre ;
peut-être aussi était-ce à prix d'argent. Le comité de sûreté générale
passait pour être habitué à ce trafic. Vadier promettait de faire renfermer
de nouveau les aristocrates, mis par erreur en liberté. La Convention pour
prévenir de semblables abus ordonna que la liste des détenus libérés serait
imprimée avec le nom des solliciteurs, qui avaient réclamé pour eux. Une
autre libération scandalisa encore plus la Montagne. Un brave général, nommé
Kilmaine[1], avait été dénoncé par les
représentants en 'mission près de l'armée du Nord. A leurs yeux tout revers
ou même tout manque de succès était l'effet de la trahison. Lorsque le camp
de César avait été levé au mois de mai 1793, le général Kilmaine fut mis en
état d'arrestation et envoyé à Paris ; détenu depuis quinze mois, il avait
miraculeusement échappé au tribunal révolutionnaire. Le comité de salut
public avait consenti à sa mise en liberté. Carnot fut accusé de cet acte de
justice ; il n'osa point le soutenir contre les clameurs de Duhem, de Lesage
Senault et surtout de Levasseur ennemi acharné de tous les généraux, depuis
qu'il se croyait un homme de guerre. Carnot répondit qu'il avait été décidé à
relâcher Kilmaine par le témoignage de Goupilleau. Celui-ci ne le désavoua
point, et renouvela même son attestation : —« Il avait servi sous les
ordres de Kilmaine et le connaissait pour un vrai sans-culotte, plein de
courage. » — D'autres représentants se joignirent à Goupilleau. On passa
à l'ordre du jour, en déclarant que le tribunal révolutionnaire en jugerait ;
dans l'état présent des choses l'acquittement était certain. La
discussion avait été vive : pour la première fois, depuis le 9 thermidor, on
avait vu deux opinions tranchées s'exprimer avec le ton de la menace et de
l'insulte, auparavant si habituel dans la Convention dès que deux partis se
heurtaient. Les thermidoriens commençaient à se séparer des Montagnards.
Thuriot avait dit ironiquement — « Je demande qu'il soit permis à Duhem
de faire l'oraison funèbre de Robespierre. » — Dans ce temps-là, c'était
la plus grosse injure qui pouvait être adressée à qui que ce fût. Merlin
de Thionville s'anima au point d'avouer hautement la délivrance des détenus.
Il attaqua le décret qui avait ordonné l'impression dans liste des
prisonniers libérés et des solliciteurs. Il dit quelles remettre en prison
serait la plus grande des injustices. — « Il est temps, plus que temps,
qu'aucune faction ne s'installe sur les marches du trône de Robespierre. » — À ces
mots, la salle retentit d'applaudissements redoublés. — « On nous a
placés dans le comité de sûreté générale pour être le parti de l'opposition
contre les tyrans... la Convention n'a encore rien fait qu'a demi. S'il
existe des tyrans parmi nous, au moins devraient-ils se taire. » — On
avait célébré quelques jours auparavant l'anniversaire du 10 août. — « Si
dans cette fête, ajouta l'orateur, vous avez remarqué que les citoyens ne
témoignaient point de gaieté, c'est que quelques motions faites à l'Assemblée,
avaient répandu la terreur dans tous les esprits. » Merlin
et ses amis commençaient à apercevoir à quelles conditions était la
popularité dans la nation et même dans la majorité de l'Assemblée. Legendre
parla dans le même sens. Tallien
prenait l'attitude d'un chef de parti ; ni son talent ni son caractère ne
l'appelaient à jouer ce rôle. Il résuma la discussion avec une sorte
d'autorité, se montrant plus grave et plus mesuré que ses amis. — « Cette
séance est la plus importante que nous ayons eue depuis la chute du tyran.
Oui, il faut dire toute la vérité à la Convention. On cherche à opposer les
individus aux individus, à ranimer les haines et les passions qui devraient
être ensevelies dans la tombe de Robespierre ; on veut détruire la
Convention, qui fait trembler les tyrans. Montrons à l'Europe que nous
n'écoutons aucune passion ; nous sommes envoyés ici pour faire le bonheur du
peuple, et non pas pur nous quereller. — Continuateurs de Robespierre,
n'espérez aucun succès. La masse de la Convention est déterminée à périr ou à
anéantir les tyrans, quel que soit le masque dont ils se couvrent. On cherche
à répandre que nous ne voulons pas le gouvernement révolutionnaire. La
Convention veut un gouvernement juste, non point juste à la manière des
aristocrates ou des Feuillants, mais juste à la maniera du peuple. Nous
voulons anéantir l'aristocratie et donner au peuple l'assurance de la liberté
; nous voulons que l'innocence ne soit plus opprimée et que le glaive de la
justice ne soit plus un couteau à deux tranchants. Il est possible que le
comité ait commis quelques erreurs. Si quelque représentant a connaissance
qu'un aristocrate a été élargi, qu'il monte à la tribune et qu'il le dénonce.
Mais prenons garde aux manœuvres de l'aristocratie, elle répand que la
Convention est délivrée, et qu'insensiblement nous serons amenés à nous
entr'égorger ; elle ajoute qu'on veut empêcher les patriotes d'être mis en
liberté en intimidant ceux qui sollicitent leur élargissement. — Eh bien ! je
tais cet aveu sincère. J'aimerais mieux voir en liberté vingt aristocrates
qu'on reprendrait demain, que de voir un patriote rester dans les fers. Quoi,
la République avec ses douze cent mille citoyens armés aurait peur de
quelques aristocrates ! « Si
l'état où nous tommes dure encore quelques jours, si nous ne sommes pas unis
entre nous, il ne nous reste qu'à nous engloutir ici. Mais non ; la liberté
triomphera ; la Convention déclarera à ceux qui veulent imiter le tyran
qu'elle est ici pour les frapper ; qu'elle veut un gouvernement
révolutionnaire juste, mais ferme ; sévère, mais qui ne fasse pas trembler
les citoyens. La terreur est l'arme de la tyrannie. Nous n'accorderons point
l'impunité aux ennemis de la liberté ; mais nous rassurerons le père de
famille, il ne craindra plus qu'on vienne l'enlever sans motif ; il ne
trouvera pas en rentrant chez lui un homme venu pour l'incarcérer. Savez-vous
qu'il y avait beaucoup de mandats portant ces mots : « Le citoyen un tel
et autres personnes qui se trouveront chez lui ? » — Je la répète : il
faut que nous restions unis. Que ceux qui ont des soupçons les expliquent.
Pour moi, je déclare que j'en agirai ainsi. Je demande que l'impartialité et
la justice règnent ici. Si c'est là une idée modérée, je déclare que je suis
modéré ; toute la Convention l'est sans doute aussi. Je demande le rapport du
décret sur la libération des détenus. » Tallien
fut très-applaudi. Bernard de Suintez, qui entreprit de lui répondre et de
parler pour le maintien du décret, fut sans cesse interrompu par des murmures. Bourdon
de l'Oise demanda que la liste des détenus libérés fût publiée, comme
l'ordonnait le décret, mais qu'on n'imprimât point le nom des solliciteurs. La
majorité n'était pas encore assez enhardie pour rejeter ce moyen terme ; elle
l'adapta. Tallien
proposa alors ironiquement qu'on imprimât le nom de ceux qui avaient fait
incarcérer les détenus. — « Il faut que le peuple connaisse ceux qui ont
dénoncé et fait emprisonner des patriotes. » La
majorité prit courage et vota l'amendement de Tallien. « C'est la guerre
civile », criait-on sur la Montagne. Tallien
déclara qu'il avait seulement voulu montrer combien le décret était
dangereux. Amar,
du comité de sûreté générale, et un Montagnard nommé Monestier appuyèrent Tallien.
La crainte de diviser la Convention et de ramener les luttes mortelles des
partis préoccupait beaucoup les esprits. Le décret fut rapporté. Les
Montagnards voyaient clairement que, si l'Assemblée se divisait en partis
ennemis, ce n'est pas eux qui auraient la majorité ; la plupart n'étaient pas
résignés au changement de direction et de régime dont chaque jour leur
apportait la preuve. Louchet, député de l'Aveyron, prononça un long discours
où il célébra les grands et heureux effets de l'immortelle journée du 31 mai,
du gouvernement révolutionnaire et de l'épuration terrible que la justice du
peuple avait faite parmi la représentation nationale. Ille là résultait,
selon lui, « la nécessité de voter toujours à l'unanimité pour les principes
révolutionnaires et de ne point s'écarter de l'inflexible sévérité tant
recommandée par le profond et judicieux Marat. » Il demandait que les
généraux accusés de trahison tombassent à l'instant sous le glaive de la loi,
comme Houchard et Custine ; que les rois, leurs valets, les nobles, les
prêtres, toutes ces castes exécrables, fussent sacrifiés à la vengeance du
peuple, en punition de leurs forfaits. «
Attachons-nous aux principes révolutionnaires avec force comme le matelot,
dans un naufrage, s'attache à la planche salutaire qui seule peut le
sauver... Si la raison nous commande de ne pas diminuer la masse de la
population, elle nous défend d'augmenter le nombre des ennemis de peuple, en
leur rendant la liberté. — L'aristocratie et le modérantisme sonnent déjà le
tocsin contre les citoyens énergiques et vertueux... Songeons que si la
guerre se rallume dans la Convention, elle se rallumera dans toute la
République. L'union ne pourrait se maintenir parmi nous, si les chefs de la
faction, qui protégeait scandaleusement l'aristocratie dans le temple des
lois, y avaient des successeurs... » — « ... Il n'existe d'autre moyen
de tarir la source de nos troubles intérieurs que de maintenir partout à
l'ordre du jour la terreur. » Ces
était trop : une bruyante désapprobation éclata dans toute la salle. — « La
justice ! la justice ! » criait-on. L'orateur
se troubla. — « J'entends par terreur la justice la plus sévère... » — «
Oui, justice pour les patriotes, terreur pour les aristocrates ! »
ajouta Chartier, autre Montagnard. — « Justice
pour tout le monde ! » s'écrièrent plusieurs voix. Louchet
rétracta plus formellement ses paroles et proposa un décret qui chargeait les
agents nationaux des districts de faire la liste de tous les individus
appartenant aux classes ci-devant privilégiées, non détenus et en état de
porter les armes. — Un article ordonnait de réintégrer en prison tourets qui
avaient été mis en liberté. Tallien
s'associa au blâme que les murmures de l'Assemblée avaient infligé à
l'orateur ; il ajouta que la Convention ne reconnaissait aucune caste, et
qu'il n'y avait de distinction qu'entre les bons et les mauvais citoyens,
entre les honnêtes gens et les fripons. Il
proposa le renvoi du projet au comité de salut public, qui fut adopté. — Le
discours de Louchet avait produit us tel effet qu'il envoya au Moniteur
une rectification de sa malheureuse phrase sur la Terreur. — Il avait été, en
cette occasion, l'organe de ses amis Billaud-Varennes et Collot d'Herbois,
plutôt que de la Montagne. Ces anciens membres du comité n'osaient plus se
montrer à la tribune. L'aversion générale commençait à les poursuivre. La
société des Jacobins allait redevenir le siège du parti révolutionnaire ; les
orateurs de cette tribune s'animaient pour défendre et conserver la
domination que ce club central et ses affiliés avaient établie sur toute la
France. Le
lendemain du 9 thermidor, la société avait maudit la mémoire du tyran
Robespierre qu'elle adorait la veille. Elle s'était bâtée de rappeler dans
son sein les hommes qu'elle avait exclus Tallien, Fouché, Thuriot, Dufourny.
Dans tout ce qui se rapportait la chute des triumvirs et à l'affranchissement
de la représentation nationale, elle n'était pas restée en arrière de la
Convention. Les sociétés populaires de province avaient aussi envoyé des
adresses de félicitation. Après
avoir été épurée par Robespierre et dans son intérêt, elle s'était encore
épurée en expulsant ses partisans ; de sorte que c'était one société
renouvelée où les représentant ; montagnards venaient chercher une faveur et
des encouragements qui leur étaient refusés aux séances de la Convention. La mise
en liberté des détenus excitait donc une vive opposition ans Jacobins. Maure
y dénonça le nouveau cillé droit de l'Assemblée, composé, disait-il, de
parents des détenus qui faisaient retentir la salle d'applaudissements, dès
qu'on proposait des mesures de modérantisme. — « Des députés ont
l'impudeur de solliciter l'élargissement d'hommes qui n'attendent peut-être
leur sortie que pour aller se joindre aux Chouans. » Mallarmé
parla plus vivement et proposa que la société se transportât tout entière à
la Convention pour réclamer la publication d'une liste des détenus délivrés
et l'observation énergique du gouvernement révolutionnaire. L'orateur,
qui se présenta à la tête des Jacobins, était un nommé Raisson, démagogue de
bas élime. Son langage fut aussi impérieux qu'à l'époque où les Jacobins
étaient une puissance formidable. — « La société, régénérée et rendue à
son énergie primitive, vient vous dire des vérités indispensables et vous
demander des mesures que le salut public commande. » — Il pariades
réactions qui avaient constamment suivi les crises révolutionnaires. — « Jamais
aucune réaction ne se fit sentir d'une manière aussi terrible que dans les
circonstances présentes. » Les
Jacobins n'avaient plus sur la Convention l'influence de la peur ; lorsque
l'orateur perla de. la liberté imprudemment rendue à des aristocrates et
qu'il demanda l'impression de la liste qui, huit jours au. ; paravent, avait
été supprimée par un vote, les murmures l'interrompirent. Tallien réclama le
silence en annoncent qu'il répondrait. Merlin
de Thionville qui présidait le dispensa de ce soin. Il répondit sévèrement à
Raisson. Après avoir rendu hommage aux généreux amis de la liberté qui
honoraient encore la société des Jacobins, il disait : — « Ceux-là
n'ont point prêté serment à la Commune criminelle pendant que la Convention,
abandonnée à elle-même, attaquait, accusait, renversait en un instant le
tyran et les hommes pervers qui le défendaient à votre tribune, Vous avez
désavoué ces monstres ; vous les avez proscrits ; ils sont tombés sous le
glaive des lois. Faites davantage aujourd'hui : prouvez que vous voulez
le gouvernement révolutionnaire, qui nous conduira au bonheur et à la paix ;
donnez l'exemple de la soumission aux lois, et dirigez votre opposition
contre les ennemis du peuple et de la représentation nationale. » La
Convention applaudit beaucoup cette réponse, et passa à l'ordre du jour. Ainsi
commençait dans la Convention une nouvelle guerre civile, où d'une part on
allait conspirer contre le gouvernement et l'ordre public, tandis que de
l'autre on en viendrait à se défendre par des mesures arbitraires et par
l'exercice du pouvoir absolu : c'était encore une phase révolutionnaire, qui
ne laissait entrevoir aucun dénouement final. Toutefois,
la chute de Robespierre avait complétement changé la situation des partis, ou
plutôt de nouveaux partis se formaient. Les royalistes et les
constitutionnels monarchiques n'étaient pas citoyens de la France
révolutionnaire émigrés, proscrits, détenus, ils ne pouvaient avoir aucune
part aux affaires publiques ; leurs opinions étaient muettes et presque
oubliées. Les Girondins n'avaient pas reparu ; ils avaient perdu leurs chefs
et leurs orateurs ; les survivants étaient fugitifs ou emprisonnés. La Plaine
n'osait pas encore essayer sa forée ; courbée pendant longtemps sous le joug,
elle n'avait pas repris courage, et servait seulement comme auxiliaire ; il
semblait donc que la lutte s'engageait entre les Montagnards et les
Thermidoriens. Mais, pour obtenir la majorité à l'Assemblée, bien plus encore
pour avoir l'appui de l'opinion publique, réveillée d'une longue oppression,
Tallien et sue amis faisaient chaque jour un pas de plus dans une route
nouvelle pour eux. Pour la première fois, depuis le 14 juillet, les
vainqueurs entreprenaient de remonter le cours de la Révolution. Mais
ils n'étaient encore ni assez décidés ni assez forts pour soumettre le parti
jacobin ; peut-être avaient-ils peur de le trop vaincre, mais ils y étaient
forcés par la nécessité de se défendre contre ces éternels ennemis de l'ordre
public et de toute autorité. Dans cette situation, parmi les
Thermidoriens, les uns voulaient établir leur pouvoir, tandis que les autres
voyaient qu'il en résulterait une alliance avec les modérés, les proscrits et
les opprimés ; par conséquent une réaction menaçante. Chaque opinion
cherchait à se recruter, à prendre influence sur l'esprit public, à exciter
les passions, à agiter les esprits. Ce fut
ainsi que des deux côtés on réclama la liberté de la presse. Nul ne fit
d'abord d'objection chacun la voulait illimitée, la réclamait comme un droit
naturel dont l'homme et le citoyen ne pouvaient être privés que par la
tyrannie. Elle existait par les lois, elle gouvernement révolutionnaire
n'avait jamais eu la pensée de la réglementer ; il lui avait suffi d'appeler
conspiration les opinions qui lui étaient contraires, et de faire couper la
tête aux journalistes. Aussi Tallien disait-il que la seule garantie de la
liberté de la presse était dans le gouvernement : — « Elle n'existe pas quand
il est despotique, elle doit être illimitée lorsqu'il est légal. » —
C'était parler en vrai révolutionnaire qui ne connaît aucun milieu entre le
despotisme et l'anarchie. En ce moment, Tallien croyait que la liberté de la
presse lui serait favorable, et il répéta plusieurs fois : « La liberté
de la presse ou la mort. » Ce fut
surtout aux Jacobins que cette grande question fut discutée ; les opinions y
furent presque toutes vivement favorables à la liberté de la presse. Les
révolutionnaires se faisaient illusion ; jugeant par le passé, ils pensaient
que, dans cette guerre de journaux, la chance était pour eux ; ils se
croyaient essentiellement populaires, et se voyaient pas qu'ils donnaient
l'arme la plus puissante à la Réaction. Quelques vieux Jacobins ne s'y
méprirent pas. — « Est-ce pour les patriotes ou pour les aristocrates
que vous réclamez la liberté de la presse ? Il serait insensé de la demander
pour les -derniers. Mais les premiers n'en ont pas besoin, puisqu'ils ont
l'imprescriptible droit de crier aux armes contre les tyrans, et qu'ils
seront toujours assez forts pour ne pas se laisser imposer silence par les
aristocrates ! — Ce qui se passe ressemble aux roseaux, qui relèvent leurs
têtes bourbeuses pour demander la permission d'insulter an chêne abattu par
la tempête. » La
Convention s'occupa de la liberté de la presse beaucoup moins que les
Jacobins ; les représentants de toute opinion la souhaitaient et ne la
concevaient guère qu'illimitée. Les délits de la presse ne semblaient pas
définissables ; une juridiction administrative serait la censure ; si elle
était exercée par des juges électifs nt des jurés, la sentence serait au gré
de l'esprit de parti. Depuis les premiers jours de la Révolution, cette
liberté avait été la licence, jusqu'au moment où elle avait cessé sous les
menaces de la Teneur. Il s'agissait donc sur ce point, comme sur tout autre,
de savoir ai on aurait un gouvernement tyrannique, ou un gouvernement dont
l'autorité ne serait pas assez forte pour imposer silence à ses ennemis. La
Convention ne voyait nul moyen d'éviter cette alternative : c'était une
conséquence inévitable de la situation révolutionnaire. La seule inquiétude à
laquelle on voulut donner satisfaction, se rapportait aux délits de la presse
envers les individus, la calomnie, la diffamation, l'injure. La Convention
ordonna au comité de législation de préparer un décret contre ces abus de la
presse. Un projet de déclaration avait été proposé par Fréron. « La
presse est libre. Dans aucun temps, pour aucun motif, soue aucun prétexte,
elle ne recevra ni atteinte, ni effet rétroactif. — Tout corps législatif ;
tout comité gouvernant, tout pouvoir exécutif, tout fonctionnaire qui, par
décret, arrêté ou voie de fait, arrêtera ou gênera la liberté de la presse,
se mettra par cela seul en état de conspiration contre les droits de l'homme,
contre le peuple et contre la République. » Cette
discussion n'eut point de résultat. Il ne s'agissait point de créer le droit,
puisqu'on le regardait comme un droit naturel ; on n'avait à abolir aucune
loi restrictive. Ainsi, du moment que les écrivains n'étaient plus emprisonnés
et condamnés à mort, il y avait liberté de la presse. Les
journaux n'étaient pas encore assez rassurés pour se donner un plein essor,
mais chaque jour ils devenaient plus hardis ; ils an sentaient appuyés par un
public qui, longtemps comprimé, demandait un plein et entier affranchissement
; bientôt il allait exiger justice du sang versé. Un
grand nombre de représentants, étrangers aux crimes de la Terreur, et qui
avaient gémi en silence sous le joug de Robespierre et des comités sans nulle
complicité active avec la tyrannie, auraient voulu qu'un voile fût jeté sur
le passé ; qu'il ne fût imputé à personne ; que, considéré comme une
nécessité fatale, il fût laissé dans l'oubli : amis de la République par
opinion, ou par soumission au fait accompli, ils prévoyaient que la Réaction
ne s'arrêterait pas dans ses vengeances et ses volontés ; que les partis se
feraient une guerre acharnée, agiteraient convulsivement la France, et
mettraient son avenir au hasard. Mais
une amnistie si complète, une si prudente résignation aux malheurs et aux
crimes encore saignants, n'étaient pas admissibles. C'était méconnaître les
sentiments que renfermait le cœur de tous les honnêtes gens ; il aurait fallu
imposer silence aux familles désolées, aux amis irrités des victimes
juridiquement assassinées ; il aurait fallu étouffer la conscience publique,
imposer silence à une nation entière ; une tyrannie pesante et cruelle serait
redevenue nécessaire pour empêcher le France de s'écrier contre les complices
et les instrumenta de la tyrannie renversée. Sans doute la Convention pouvait
craindre d'être tout entière enveloppée dans la Réaction, et qu'on lui
imputât sa muette obéissance ; mais c'était justement cette crainte qui
allait entraîner la majorité dans le sens de l'opinion publique. Prendre sous
sa protection les gouvernants de la Terreur et leurs agents, n'eût été
accepter une odieuse solidarité. D'ailleurs,
ce n'était pas seulement Robespierre et ses deux amis que la majorité de la
Convention, organe de l'opinion publique, avait voulu renverser et punir.
Elle n'avait pas épousé la querelle de Bilé land et de Collot d'Herbois, pour
passer sous leur dictature ; elle avait réellement voulu mettre fin au régime
de la Terreur, et quand d'abord ils s'étaient regardés comme vainqueurs ;
quand ils avaient prétendu conserver le pouvoir et en user ainsi
qu'auparavant ; quand ils avaient osé dire que le crime de Robespierre,
c'était l'indulgence, la révolution du 9 thermidor avait semblé inachevée ;
l'autorité n'avait pu être laissée en de telles mains. La
Convention était donc encore destinée à se déchirer ; elle avait à envoyer au
supplice quelques-uns de ses membres ; son histoire se continuait par une
nouvelle série de combats et d'exécutions sanglantes ; elle allait encore
délibérer, moins sur les intérêts du pays que sur des sentences de mort. Il
faut dire toutefois que la majorité aurait voulu éviter ces cruelles
extrémités ; elle y fut conduite par les exigences de l'opinion publique, et
par les actes de rébellion agressive de la faction révolutionnaire. Dès le
12 thermidor, André Dumont disait : « Souffrirez-vous qu'un complice de
Catilina siège encore dans votre comité de sûreté générale ? Souffrirez-vous
que David, ce tyran des artistes, aussi lâche que scélérat, qui ne se
présenta pas ici pendant la nuit du 9 au té thermidor, paraisse encore dans
les lieux où il méditait l'exécution des crimes de son maitre ? Il faut faire
disparaître ces ombres du scélérat dont la France est délivrée. » David
s'excusa humblement d'avoir été trompé sur le compte de Robespierre. « Je
ne suis pas le seul, répondait-il ; beaucoup de citoyens l'ont, ainsi que
moi, cru vertueux. — Je vous assure que c'était bien plutôt lui qui me
courtisait. » On
avait proposé d'expulser du comité de sûreté générale David, Jagot et La
Vicomterie. Il fut décidé que le comité de salut public ferait un rapport sur
les faits qui leur étaient imputés. Bientôt
arrivèrent de toutes parts les plaintes et les dénonciations contre les actes
et l'épouvantable conduite des représentants en mission. Des pétitionnaires
de Cambrai vinrent raconter les horreurs de Joseph Lebon, cet agent de
Robespierre et de Saint-Just. Lebon
montait à la tribune pour se disculper. « Voilà un des bourreaux de
Robespierre, n cria Bourdon de l'Oise. André Dumont appuya la dénonciation
des pétitionnaires. « Ne laissez pas ce monstre enivré de sang souiller cette
tribune ; c'est à lui qu'on peut dire s Monstre, va aux enfers cuver le sang
de tes victimes. — Le jour est venu où ces scélérats vont recevoir le salaire
de leurs forfaits. Les bons citoyens se sentent renaître ; les âmes se
dilatent ; la mort d'un de ces assassins est le triomphe des républicains. » Ainsi
parlait un homme de la Montagne, un représentant qui avait aussi été en
mission et dont on aurait pu citer des lettres écrites dans le même style que
la correspondance de Lebon ; mais il disait, comme aussi d'autres
commissaires de la Convention, qu'il avait fallu déguiser, sans un langage
révolutionnaire, la modération et l'humanité de leur conduite. Lebon ne
pouvait présenter cette excuse. Il
répondit qu'il s'était conformé en tout aux décrets de la Convention et aux
ordres des comités. « N'est-ce pas vous, disait-il, qui avez confirmé
par vos applaudissements ces paroles de Saint-Just : La Révolution est
un torrent qui doit entraîner tout ce qui se trouve sur son passage ? » — On
lui citait d'affreux détails de cruauté ; on lui criait qu'il suait le sang ;
on l'accablait d'injures. La Convention ordonna l'incarcération provisoire de
Lebon. Il ne
trouva point de défenseur. Quelques Montagnards réclamèrent, contre une telle
précipitation. Le décret, qui avait permis qu'un représentant fût arrêté sans
être entendu, venait d'être abrogé ; mais Lebon avait eu, répondit-on, la
permission de s'expliquer ; les comités de législation et de sûreté générale
feraient un rapport sur la mise en accusation : alors il serait appelé à se
justifier. Il
avait allégué les ordres du comité de salut public. Un des plus ardents
révolutionnaires de l'Assemblée, Charlier, dont les paroles étaient souvent
peu réfléchies, dits ce sujet : « Lebon serait-il moins coupable parce
qu'il aurait eu des complices ? » L'arrestation
de David fut aussi décrétée. Héron, chef de la police du comité de sûreté
générale, fut de même envoyé en détention. Rovère,
député de Vaucluse, déposa une dénonciation contre Maignet et promit de
donner de tristes détails sur les cruautés et les vexations de ce
représentant ; il importait de les faire cesser. Entre autres faits, il
rapporta que toute personne possédant quinze mille livres de rente avait été
déclarée suspecte pour ce seul motif et qu'on avait entassé deux mille
détenus dans une église à Avignon. Sans
cesse la Convention recevait des pétitions qui demandaient justice de ces
commissaires ou dénonçaient des actes de cruauté, d'arbitraire, de
concussions ; enfin il était permis de se plaindre et de réclamer. L'Assemblée
paraissait entendre parler pour la première fois de ces affreux désordres et
les apprendre avec étonnement et affliction. On eût dit que jusqu'alors elle
avait ignoré ce qu'étaient les missions de Saint-Just, de Lebon, de Collot
d'Herbois, de Léonard Bourdon, de Carrier, de Maignet ; ce dernier n'avait
pas même été rappelé. Les départements du midi ne jouissaient pas encore de
la délivrance du 9 thermidor. n Chaque jour le sang coule encore dans les
départements des Bouches-du-Rhône, de Vaucluse et de l'Ardèche ; les pères de
famille sont incarcérés ; la consternation est générale ; nous vivons sous la
tyrannie d'un bourreau de Robespierre. e Ainsi s'exprimaient deux
pétitionnaires. Il n'y
avait pas contre Maignet la même notoriété que contre Lebon. Le théâtre de
son horrible domination était plus éloigné ; les pétitions n'arrivaient pas
en foule comme des départements du Pas-de-Calais et du Nord. Bourdon de
l'Oise s'offensa de la dénonciation portée contre Maignet ; il parla de
calomnie, et du coupable projet d'avilir la Convention ; il rappela qu'un
décret avait ordonné que les réclamations devaient être préalablement portées
devant les comités qui devaient ensuite faire un rapport. Durand
Maillane, comme ses collègues de ha Plaine, ne se hasardait pas encore à
prendre part aux discussions ; peu de jours auparavant il avait demandé la
liberté des opinions, comme si le long silence qu'il s'était imposé lui eût
fait perdre le souvenir qu'elle était de droit pour tout député courageux. En
cette occasion, comme il était représentant du département des Bouches-du-Rhône,
il demanda si l'on prétendait étouffer le droit de pétition ; il voulait
qu'on entendît la réclamation avant de la renvoyer aux comités. On
insista dans le même sens que Bourdon de l'Oise. Les Montagnards commençaient
à s'effrayer du réveil de l'opinion publique. « C'était, disait-on, une
conspiration contre la représentation nationale ; an voulait l'assassiner
moralement. » Rayère
parla plus hardiment que son compatriote Durand Maillane. « Les
départements du midi sont sous le poignard des continuateurs de Robespierre. Tous
les patriotes sont incarcérés ou guillotinés. A Tarascon, il y a trois mille
cinq cents détenus ; on leur a enlevé les assignats qu'ils avaient dans leur
poche ; on leur donne pour toute nourriture une livre de pain par jour.
Quiconque leur porte des secours est emprisonné. Presque tous sont des
cultivateurs, des pères de famille. Le désespoir est tel que les prisonniers
se donnent la mort. Le juge de paix de mon canton a informé les comités de
cet état de notre département. Les comités vous en ont-ils parlé ? Non ! »
— Rovère avait été souvent applaudi, à ces mots les applaudissements
redoublèrent. Fréron,
sans se souvenir de sa mission à Toulon, se joignit à Rovère et repoussa
vivement la proposition de Bourdon de l'Oise. Le
débat s'animait de plus en plus. L'idée que la Convention allait être
poursuivie et flétrie en détail par l'opinion réactionnaire, avait ranimé
tous les sentiments jacobins. Rovère
voulut reprendre la parole. « Président, faites donc taire ce marquis, »
cria Louchet. — Ruamps, Forestier, Élie Lacoste s'empressaient à prendre la
défense de Maignet. « C'est la noblesse et le clergé qui ont livré
Toulon, qui ont vendu la Corse aux Anglais, qui ont affamé le midi, en nous
faisant perdre la marine de la Méditerranée. Maignet n'a pas eu de ménagement
pour ces traîtres : c'est là son crime. » On lut
à la tribune un arrêté de Maignet qui avait prescrit l'arrestation de tous
les nobles ; puis, pour prouver sa modération, un autre arrêté qui mettait en
liberté l'auteur d'un ouvrage sur l'agriculture. La Montagne applaudissait à
grand bruit. Moyse Bayle fit ensuite entendre à la Convention un mémoire
Justificatif de Maignet ; c'était une dénonciation contre Rovere, qui
lui-même en demanda l'impression. Cette
discussion semblait mettre en doute et en péril un des principes fondamentaux
de la résolution républicaine. On osait prétendre que les ci-devant nobles
avaient droit à la justice et ne devaient pas être persécutés ni proscrits. Cambon,
qui avait été un des plus vifs adversaires de Robespierre, présenta la
question nettement. « Il est du devoir de la Convention, dit-il, de se
prononcer fortement. Il ne faut pas que ceux qui ont fait les lois et les
patriotes qui les mettent à exécution soient égorgés ; il faut se décider sur
les arrêtés que Maignet a pris. Si vous ajournez votre opinion à cet égard,
la calomnie continuera à s'exercer sur ses actes. le demande que la
Convention les approuve. » La
proposition de Cambon fut adoptée et l'affaire fut renvoyée aux comités. Il
restait à décider une question générale dorénavant les 'plaintes et pétitions
contre les représentants en mission seraient-elles examinées au comité de
salut publie avant d'être présentées à la Convention ? Thuriot appuya
fortement cette proposition. Les paroles qu'il prononça témoignent combien
l'opinion publique avait fait de chemin depuis un mois. « Les
contre-révolutionnaires ont toujours eu pour système de dénoncer l'un après
l'autre les représentants envoyés dans les départements, afin de perdre la
République. La calomnie fait une impression profonde et les meilleures
justifications laissent toujours une cicatrice. Ces dénonciations paralysent
les opérations de nos commissaires ; l'opinion publique est altérée ;
l'estime est suspendue sur leur compte. S'il était nécessaire, pour quelque
grande mesure, d'envoyer des représentants du peuple dans les départements,
tout serait manqué parce qu'ils n’auraient pas la confiance publique. » La
question fut renvoyée à l'examen des deux comités. Cette atteinte portée au
droit de pétition n'obtint pas faveur dans l'Assemblée. Au grand chagrin des
conventionnels qui voyaient avec effroi le progrès de la réaction, les
dénonciations continuaient ; lorsqu'elles étaient repoussées et attribuées
aux aristocrates, le public les accueillait ; elles étaient applaudies par
les spectateurs des tribunes. Comme l'usage s'était introduit, depuis que des
bancs entiers étaient vacants, de donner des billets pour assister aux
séances dans l'enceinte même de l'Assemblée, les applaudissements et les
témoignages d'approbation semblaient souvent venir des représentants
eux-mêmes. On fit cesser cet abus. La
discussion suscitée à propos de Maignet avait posé la grande et générale
question de l'oubli du passé, de la négation de toute justice quant aux actes
criminels commis pendant la Terreur. Peu de jours après, Tallien prononça un
long discours qui sembla le manifeste d'un changement complet de direction,
l'inauguration d'hommes et de principes nouveaux dans le pouvoir. — « Le
gouvernement continuera-t-il d'entretenir la terreur dans les esprits ou
reposera-t-il sur la justice ? Entendrons-nous par gouvernement
révolutionnaire un gouvernement propre à achever la Révolution ou un
gouvernement agissant à la manière de la Révolution ? » Ainsi
s'exprimait Tallien, et il répondait à sa propre interrogation. — « Le
mouvement populaire qui a mis dessus ce qui était dessous fut un acte de
force, de droit national, un fait de guerre. Ainsi, demander si le
gouvernement agira selon la manière révolutionnaire, c'est demander si nous
continuerons l'action insurrectionnelle ; si nous regardons encore la France
comme un champ de bataille ; si nous agirons pour le peuple en maintenant le
peuple en état d'insurrection. « Au
contraire, si le gouvernement révolutionnaire est destiné à achever la
Révolution, il ne doit pas être tyrannique. Une tyrannie même passagère ne
peut être un moyen d'établir la liberté. Si une autorité quelconque peut tout
enchaîner pendant une minute, nous pouvons craindre qu'elle nous enchaîne
pendant un siècle. La tyrannie la plus courte et la plus douce a un vice pire
que la tyrannie longue et violente, elle éteint l'amour de la liberté et
familiarise avec le pouvoir absolu. » De là
Tallien concluait que la crainte raisonnée des lois est essentiellement
différente de la terreur. u La terreur est un tremblement habituel, général,
qui affecte les fibres du cœur, qui dégrade l'homme, qui agite les facultés
morales, qui étouffe les affections, qui dérange les idées ; c'est une
désorganisation de rame. « Un
gouvernement ne peut inspirer la terreur qu'en menaçant des peines capitales
; en menaçant sans cesse ; en menaçant tout le monde ; eu menaçant toute
espèce d'action et même l'inaction ; en menaçant sans ombre de preuve c'est
le pouvoir absolu d'une part, la crainte sans limite d'autre part. » Et
alors il peignait le régime dont il demandait l'abolition. — « Sous
chaque pas un piège ; dans chaque maison, on espion ; dans chaque famille un
traître ; sur le tribunal, des assassins ; tous les citoyens à la torture par
le supplice de quelques-uns : tel est l'art de répandre la terreur.
Convient-il à un gouvernement régulier, libre, humain ? « Mais,
dit-on, la Terreur ne doit atteindre que les classes suspectes. Comment
pourrait-il y avoir sécurité pour quelqu'un, lorsqu'il n'y a pas justice pour
tous, lorsqu'on préjuge les actions par les personnes, et non pas les
personnes par leurs actions ? Il faut que la terreur soit partout ou nulle
part. « La
Convention ne doit pas souffrir que la République soit plus longtemps divisée
en deux classes, les persécuteurs et les persécutés : ceux qui font peur ; et
ceux qui ont peur. Couthon et Robespierre ne sont plus là pour interdire
qu'on réclame l'égalité et la justice. « Le
système de la Terreur suppose le pouvoir absolu et arbitraire ; comment
pouffait-on exercer l'arbitraire, si on devait en rendre compte ? Celui qui
en a usé s'est par là même soumis à un jugement arbitraire ; il ne peut être
jugé d'après les lois, puisqu'il n'était soumis à aucune. « La
terreur suppose la tyrannie, et la tyrannie oc fait jamais servir la terreur
qu'a son propre intérêt ; elle ne peut être utile qu'à une minorité qui veut
opprimer une majorité. « Quoi
! pour achever la Révolution, il faudrait une contre-révolution ! pour faire
triompher la République, il faudrait ne pas laisser trace d'une république !
pour garantir la souveraineté du peuple, il faudrait la lui ravir ! Quoi ! on
ne pourrait rassurer la propriété que par la spoliation l'égalité que par des
proscriptions d'origine ou de profession ! l'humanité que par l'effusion du
sang ! la fraternité que par l'excitation d'une partie de la nation ! Si
c'est ainsi que se fonde la République, Néron aurait pu en être le fondateur. « Avez-vous
observé la joie du peuple lorsqu'il assistait au supplice des hommes
sanguinaires ? était-ce par amour de Robespierre qu'il applaudissait à la
mort d'Hébert ? est-ce par amour pour tels ou tels qu'il n applaudi à la mort
de Robespierre ? non, c'est par ce sentiment d'aversion profonde que renferme
le cœur humain pour les êtres injustes et cruels. Et ce senti-nient le ferait
applaudir encore à la mort du premier émule ou valet de Robespierre qui
serait livré à la justice. Juges de l'appui que le peuple est destiné à
donner à une agence de terreur, si un parti quelconque veut l'établir. « La
Convention ne prêtera sans doute pas l’oreille aux orateurs qui osent lui
proposer de prendre à son compte une partie des crimes de Robespierre, et de
déclarer qu'elle les continuera. Elle n'appellera point sur elle
l'animadversion qui poursuit la mémoire du scélérat qu'elle a puni. » Ce
discours devait paraître menaçant à tous ceux qui s'inquiétaient en voyant
venir une réaction soit contre la politique révolutionnaire, soit contre les
hommes qui l'avaient pratiquée. Tallien avait pourtant pris quelques
précautions pour les rassurer. « Le
système de la Terreur a été employé par Robespierre à l'aide de quelques
subalternes, dont quelques-uns ont péri avec lui et dont les autres sont
ensevelis vivants dans le mépris public. La Convention a été leur victime,
non leur complice. La nation, l'Europe chargent Robespierre de tous les
crimes. Les ressentiments publics et particuliers sont satisfaits par la
punition de ce monstre et de ses complices. » Un
projet de déclaration, sorte de programme du gouvernement des thermidoriens,
était la conclusion de Tallien —
« La Convention déclare qu'elle est résolue de maintenir, jusqu'à la
paix, le gouvernement révolutionnaire ; — « Que
la convocation actuelle des assemblées primaires est incompatible avec les
intérêts du peuple et avec le gouvernement révolutionnaire ; — « Que
la terreur qui pèse sur tous est l'arme de la tyrannie ; que la justice est
la terreur des méchants ; qu'elle seule sera à l'ordre du jour ; — « Que
des poursuites dirigées contre les écrivains qui expriment librement leurs
opinions seraient un moyen de terreur propre à ramener la tyrannie. » Quelques
voix demandèrent l'impression du discours et l'ajournement du projet de
proclamation. Le
discours de Tallien avait ému l'Assemblée : c'était une vraie déclaration de
guerre à l'esprit révolutionnaire ; la Montagne ne pouvait tolérer une telle
attaque contre la Terreur. On rappela à l'orateur quelle part lui-même y
avait prise ; on parla de son orgueil ; on dénonça son ambition ; on maintint
obstinément la nécessité de la Terreur et de la loi des suspects. Avec
moins de vivacité et sans recourir à des arguments personnels, Thuriot
s'opposa à l'impression du discours et insista sur l'imprudence et le défaut
de sens politique dont Tallien venait de donner la preuve. — « Pourquoi
revenir sur le passé ? pourquoi reprocher à quelques-uns des erreurs, lorsque
pas un membre de la Convention ne peut se dire exempt de faiblesse ? Pourquoi
jeter des germes de division, lorsque tous les amis de la liberté et de la
patrie doivent se féliciter de voir la tyrannie abattue à Pinté-rieur et les
armées victorieuses de toutes parts ? » L'impression
fut votée et le projet de déclaration renvoyé à l'examen des comités. Immédiatement
après, lorsque les esprits étaient encore animés et troublés du programme de
gouvernement que Tallien venait de jeter dans la discussion, la question se
produisit sous une autre forme, plus menaçante encore pour le calme de
l'Assemblée, pour la concorde qu'on aurait voulu y voir régner. Laurent
Lecointre, un des hommes les plus inconstants qui aient siégé à la
Convention, toujours révolutionnaire, mais sans direction, toujours
indépendant et individuel, imagina de présenter une dénonciation contre trois
membres de l'ancien comité de salut public e Billaud, Collot et Barère, et
quatre membres du comité de sûreté générale : Vadier, Voulland, Amr et David. Il
avait sans doute commencé, aussitôt après le 9 thermidor, le long travail
qu'il présentait A.la Convention un mois après. Il donna lecture seulement
d'un résumé qui supposait le dépouillement de beaucoup de pièces et
d'informations. Les chefs d'accusation étaient au nombre de vingt-trois. Il
annonça qu'il en fournirait les preuves, et accusa formellement les sept
représentants : — « D'avoir
comprimé par la terreur tous les citoyens en signant et faisant exécuter des
ordres arbitraires d'arrestation, sans aucune preuve de délit, sans même
aucun des motifs de suspicion énumérés dans la loi du 17 septembre, souvent
même sans dénonciation ; — « D'avoir
étendu ce système d'oppression et de terreur sur les membres de la
Convention, en gardant e silence sic le bruit public qui imputait au comité
d'avoir inscrit sur une liste les noms de trente représentants destinés à la
prison et à l'échafaud ; — « De
s'être perpétués dans l'exercice de leurs fonctions en contraignant la
Convention à ne point procéder au renouvellement des comités ; — « D'avoir,
de concert avec Robespierre, anéanti la liberté des opinions dans la
Convention, en ne permettant point la discussion des projets de loi ; — « D'avoir
provoqué l'annulation de toutes les lois favorables à la liberté et
répressives des actes arbitraires, injustes et inhumains accomplis au nom des
comités ; — « De
s'être entourés d'une foule d'agents couverts de crimes ou perdus de
réputation ; de leur avoir conféré des pleins pouvoirs ; de n'avoir réprimé
aucune de leurs vexations et de les avoir toujours soutenus, fait leur éloge,
et livré à leurs vengeances les citoyens qui avaient porté plainte ; — « D'avoir
couvert la France de milliers de prisons ; d'avoir rempli la République de
deuil par l'incarcération de plus de cent mille citoyens, les uns infirmes,
les autres octogénaires, d'autres pères de famille ou même défenseurs de la
patrie ; — « D'avoir
trompé leurs collègues en imputant à Robespierre seul la cruelle loi du 22
prairial, tandis qu'ils en avaient connaissance ; — « D'avoir,
avant même que cette loi fût votée, rendu exécutoires ses dispositions dans
les départements ; — « D'avoir,
dans l'affaire d'Hébert et de Vincent, excepté de cette poursuite l'ache, qui
était désigné comme grand juge par les conspirateurs, Henriot et autres
contre lesquels existaient des charges graves ; — « D'avoir
caché à la Convention la lettre de Danton et de ses coaccusés qui demandaient
à faire entendre comme témoins seize représentants ; — « D'avoir
dans différents procès ordonné un choix de jurés connus pour leur docilité,
et de s'être rendus au tribunal pour les déterminer par promesses ou menaces
à voter pour la mort ; — « D'avoir
fait comprendre dans une même accusation des prévenus de délita différents ; — « D'avoir
d'abord ordonné de juger en un môme jour cent cinquante-cinq personnes avant
de réfléchir à l'indignation publique qu'exciterait cette cruauté ; — « D'avoir
entretenu des agents de police déguisés pour les produire comme témoins à
charge contre les accusés ; — « D'avoir
repoussé les plaintes portées contre Joseph Lebon et traité ses cruautés de
formes acerbes ; — « De
n'avoir pas prévenu l'Assemblée que Robespierre avait cessé de venir au
comité ; — « De
n'avoir, dans la nuit du 8, ni dans la journée du 9 thermidor, pris aucune
des mesures qui pouvaient garantir la tranquillité publique et la sûreté de
la Convention ; — « De
n'avoir pas fait arrêter Henriot, Lavalette, Payan et Fleuriot-Lescot,
lorsque plusieurs représentants indiquaient la nécessité de cette mesure ; — « Enfin,
d'avoir employé comme fournisseurs ou entrepreneurs des hommes reconnus pour
contre-révolutionnaires et sans probité, ce qui avait coûté des sommes
immenses à la République. » Lorsque
cette énumération des chefs d'accusation fut achevée, Lecointre demanda qu'un
secrétaire donnât lecture des pièces qu'il avait classées de manière à servir
de preuves à chacun des articles. Un
jeune homme, entré comme suppléant à la Convention depuis quelques mois, et
qui était à peine connu, parce qu'il avait été, aussitôt après son admission,
envoyé en mission aux armées, demanda la parole. Il se nommait Goujon c'était
une de ces âmes ardentes, un de ces esprits faux capables de l'embrasement du
fanatisme. Sans avoir jamais eu de rapports avec Robespierre ; il s'était
pris d'enthousiasme pour lui. Il le regrettait comme le fondateur de la
République ; le gouvernement révolutionnaire était, selon ses idées,
indispensable pour l'établir. « On
vient vous présenter des pièces contre des hommes qui ont bien servi la
République. Je n'examine point s'ils sont coupables ; mais, si j'avais des
pièces à charge contre des membres de la Convention qui ont été investis de
sa confiance, je ne les aurais apportées ici que le cœur navré et les larmes
aux yeux. Je vois, au contraire, un spectacle bien différent ! Avec quel
sang-froid on vient plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables
par leur dévouement à la patrie ! Les reproches qu'on leur fait portent sur
la Convention elle-même. Oui, c'est la Convention qu'on accuse ; c'est au
peuple français qu'on fait le procès, puisqu'il a souffert la tyrannie de
Robespierre ! Ce sont les aristocrates qui commandent Mut cela ; ils ont
cherché, au milieu de vous, une main qui pût tenir le poignard dirigé contre
la liberté du peuple. Que cet homme soit crédule, ignorant ou trompé,
qu'importe ! C'est à vous de l'arrêter. le demande que la discussion cesse à
l'instant. » — Billaud-Varennes s'y opposa. Goujon
continua : — « Il est naturel que ceux qui sont accusés veuillent
se défendre ; mais je ne m'accoutume pas à l'idée d'entendre un secrétaire
lire froidement des pièces qui inculpent les plus chauds amis de la
Révolution. Qu'une commission soit chargée de les examiner ; qu'on rende
justice à tous, je le désire ; mais, tant qu'il me restera une goutte de sang
dans les veines, je m'opposerai constamment à ce qu'on perde la patrie. » Billaud-Varennes
répondit a u Si les crimes qu'on nous impute sont réels, nos têtes doivent
tomber. Cela n'est pas douteux ; mais je défie Lecointre de justifier son
accusation. — Il faut que la Convention sache que, depuis la chute du tyran,
il n'y a pas d'intrigue, pas d'infamie qu'on n'ait employées pour amener la
perte des représentants désignés par Lecointre. « Nous
ne craignons pas la mort ; la vie ne nous est point précieuse, si les
intrigants doivent régner ; mais non, je vois que les bons citoyens
commencent à s'éclairer et manifestent déjà leur improbation. » Il
rappela que Robespierre et Saint-Just avaient proscrit les hommes qu'on
accusait aujourd'hui ; que c'étaient eux qui avaient combattu et démasqué le
tyran, eu saisissant une occasion longtemps attendue. Il repoussa le
témoignage de Fouquier-Tinville qui voulait reverser sur eux l'odieux de sa
conduite. Il se justifia d'avoir donné une liste de cent cinquante-cinq
condamnés pour les exécuter le même jour. C'était, au contraire, Robespierre
qui avait voulu cette boucherie, et le comité s'y opposa. — « Alors,
dit-il, cette exécution fut divisée en trois jours. » — C'est ainsi
qu'il prouvait son humanité. Billaud
avait déjà désigné Tallien et ses amis comme des intrigants qui voulaient
régner ; il fut plus explicite. — « Si
le supplice de Danton est un crime, je m'en accuse. J’ai été le premier à le
dénoncer. Si cet homme existait, la liberté serait perdue ; à lui se
rallieraient tous les contre-révolutionnaires. Il était le complice de Robespierre
; car, la veille où Robespierre consentit à son arrestation, ils avaient dîné
ensemble à la cam- pagne, et ils étaient revenus dans la même voilure. Est-ce
pour de pareils hommes que la Convention doit voter en ce moment ? Si les
intrigants et les voleurs ont le dessus, je m'assassinerai. — Je demande que
les pièces soient lues. — Il faut déchirer le voile ; il faut que le peuple
connaisse ses véritables amis. Robespierre voulait mutiler la Convention. Le
même système se renouvelle ; Lecointre a ramassé le testament politique de
Robespierre. » Billaud
ajouta à sa justification une dénonciation contre Lecointre. — « Il
était marchand de toiles et s'était dispensé de déclarer les toiles qu'il
avait en magasin, contrevenant ainsi à la loi contre Ire accapareurs ; puis
il était venu confesser son infamie au comité, qui avait bien voulu
l'excuser. » C'est ce que Billaud regardait comme un acte
contre-révolutionnaire. Il lui reprochait aussi d'avoir sauvé Beaumarchais au
2 septembre. Cambon
et Bourdon de l'élise représentèrent avec irritation que l'accusation portait
contre la Convention entière, contre toute la nation. Les
esprits s'étaient animés ; l'Assemblée était agitée : les uns
demandaient l'ordre du jour ; les autres voulaient que la discussion
continuât. Vadier s'élança à la tribune, un pistolet à la main, s'écriant au
milieu du bruit qu'il préférait la mort à la douleur de ne pouvoir se faire
entendre du peuple dont il était le fidèle ami. Cambon apostrophait
Lecointre, lui disant : — « Tu veux faire le procès à la Révolution, tu
la traites de crime... Méprisons les attaques de l'aristocratie et passons à
l'ordre du jour. » Aillaud,
Collot et Barère demandaient à faire éclater leur innocence. Pas une voix ne
s'élevait pour appuyer Lecointre ; le mouvement de l'Assemblée paraissait
unanime en faveur des accusés. Thuriot,
prenant acte de cette disposition générale des représentants de toute
opinion, demanda que les inculpations dirigées contre les membres du comité
fussent repoussées, non par un simple ordre du jour, mais avec un témoignage
d'indignation. Le
lendemain, le débat recommença. Quelques représentants voulaient une
discussion solennelle des faits et des pièces produites pour les constater. —
« Sans doute, disaient-ils, la Convention est convaincue, mais il
importe de dissiper les impressions défavorables qui, sans cela, resteraient
dans le public. » Lecointre
répondit qu'une pièce importante était égarée, qu'il l'avait prêtée à Fréron
et qu'elle ne se retrouvait pas mais l'original existait parmi les papiers
saisis chez Robespierre. Cependant la pièce fut produite. Tallien
voyait dans la discussion des faits et des pièces une cause de division dans
l'Assemblée ; il adjura les représentants d'oublier toute haine, d'étouffer
tout ressentiment. En finissant, il disait : — « Si vous voulez ouvrir
la discussion, nous paraîtrons à la tribune, nous dévoilerons tous les faits,
nous combattrons jusqu'à la mort par les principes ; mais peut-être
risquerions-nous de mettre, pour quelques instants, la patrie en péril. »
Tallien fut entendu avec une défaveur marquée. Legendre
parla dans le même sens ; mais il avouait que l'accusation de Lecointre
commençait le procès de la Révolution. — « Un peuple qui a fait une
révolution ne doit jamais, disait-il, regarder on arrière. J'ai conjuré
Lecointre de renoncer à sa dénonciation : il me l'avait promis. » Le
débat était confus. Vadier entama sa justification, niant ou expliquant les
faits produits à sa charge ; puis il consentit à ce qu'il n'y eût pas de
discussion. Billaud-Varennes
lui reprocha de s'isoler. — « L'accusation porte sur tous, nous devons y
répondre. » Puis il ajouta qu'ils avaient à se défendre contre ceux qui
voulaient faire la contre-révolution ; qu'il y avait des complots pour
égorger la Convention ; qu'autour de la salle on Voyait des groupes de
ci-devant marquis et de conspirateurs qui voulaient la royauté ; qu'il avait
reconnu le marquis de Tilly, un des chevaliers du poignard ; que Robespierre
en avait appelé dix mille à Paris. » La peur
de Billaud-Varennes était peut-être sincère ; il était encore plus
soupçonneux et plus crédule que Robespierre, mais il ne réussit point à faire
partager ses alarmes, inuline aux Montagnards les plus exaltés ; ils
craignaient la réaction, mais non point les complots ; ils croyaient que la
Révolution était mise en cause et ils avaient réussi à faire partager ce
genre d'inquiétude à la majorité. Elle s'effrayait à l'idée de voir encore
les représentants s'envoyer les uns les autres à l'échafaud. On songeait
beaucoup moins à Billaud et à ses collègues qu'à Pintera général de la
Convention. Son gouvernement serait-il maintenu et respecté ou bien écrasé et
flétri ? Telles étaient les pensées que suscitait la démarche hasardeuse de
Lecointre. Elle semblait concourir avec la proposition du nouveau système
politique exposé par Tallien. On répandait que l'accusateur avait obéi aux
suggestions de Fréron, de sorte que tous les orateurs, qui combattaient
l'accusation des membres de l'ancien comité, s'adressaient, soit par des
attaques directes, suit par de malveillantes allusions, au groupe des
thermidoriens. Lorsqu'on
vint à la discussion des divers chefs d'accusation et à la production des
pièces, la séance perdit toute gravité. La plupart des imputations reposaient
sur la notoriété publique, et demander des pièces était une dérision.
D'autres faits mis à la charge des sept représentants dénoncés appartenaient
évidemment à la responsabilité de tous les membres des comités qui avaient
délibéré et signé les actes incriminés. C'était avec non moins de raison que
les accusés alléguaient l'approbation formelle et tacite que la Convention
avait donnée à des mesures que maintenant on lui proposait de punir comme des
crimes. La question ne pouvait prendre une forme judiciaire ; elle était par
sa nature et par les circonstances nécessairement politique et générale. En
même temps les Montagnards avaient grand soin de ne pas défendre la mémoire
de Robespierre, Saint-Just ni Couthon. Ainsi que Cambon, Legendre, Bourdon de
l'Oise ou d'autres conjurés du 9 thermidor, ils rejetaient tous les excès de
la Terreur sur les triumvirs. Ils en faisaient des royalistes, des
contre-révolutionnaires, des conspirateurs. Levasseur alla jusqu'à dire que
Saint-Just était venu à l'armée pour la faire battre, que c'était lui,
Levasseur, qui avait fait échouer ce complot. Chacun
des inculpés fut admis, avec faveur, à démentir ce que tout le monde savait
avec certitude. Leur
principal moyen de défense, c'est qu'ils avaient été proscrits par
Robespierre. On ne pouvait assurément les représenter comme ses complices au
9 thermidor ; s'ils n'avaient pas pris avec assez de décision et de
promptitude des mesures contre Henriot et la commune, ce n'était pas
assurément par connivence. Lecointre
fut donc honni, bafoué, sans être secouru par personne. Les uns voulaient
l'envoyer aux petites-maisons ; les autres le mettre en accusation. Sur la
proposition de Cambon, la dénonciation fut déclarée calomnieuse à l'unanimité
et au milieu des plus vifs applaudissements. Tallien
et Fréron furent souvent maltraités dans cette discussion ; comme la mort de
Danton passait encore pour une justice révolutionnaire, leur amitié pour lui
et le désir de le venger furent un grief allégué contre eux, mais le
principal était leur ambitieuse prétention et le dessein manifeste qu'ils
avaient de se mettre à la tête de la réaction. Si Tallien
avait voulu prendre une grande position dans l'Assemblée et y établir son
autorité, il s'était mépris, et sa précipitation était une faute ; il avait
anticipé de quelques semaines l'opinion qui devait bientôt dominer la
Convention. Mais si son intention était de gagner la faveur publique, de se
faim l'organe de l'indignation qui s'allumait de toutes parts centre la
tyrannie révolutionnaire, de déchaîner la passion qui demandait justice ou
vengeance des crimes de.la Terreur, de donner à fa liberté de la presse une
ardeur qui se communiquerait promptement à l'opinion publique, Tallien avait
calculé juste ; seulement c'était encore de la politique révolutionnaire. A
ce moment, dans l'état des esprits, en de telles circonstances, il était
difficile d'en avoir une autre. Même à
la Convention, et malgré l'unanimité qui avait décerné un triomphe aux
anciens membres du comité, Tallien n'avait pas été vaincu. Collot d'Herbois
et Billaud-Varennes ne se sentaient pas capables de résister aux journaux,
aux pamphlets, aux pétitions. Parmi les représentants qui les avaient défendus,
la plupart n'avaient pas envie de livrer souvent de pareils combats. Deux
jours après le vote qui avait repoussé l'attaque de Lecointre, Treilhard
annonça que, selon le nouveau règlement, le comité avait procédé au tirage au
sort pour savoir quels seraient les trois membres sortants. Le sort avait
désigné Carnot, Lindet et Barère ; en même temps Billaud et Collot
déclarèrent qu'ils donnaient leur démission. Cambon voulait que la Convention
refusât de l’accepter ; il ne fut pas écouté ; mais on décréta que, vu ces
deux vacances, un seul nom serait désigné par le sort. Alors
Tallien, sans doute par une convention conclue d'avance, donna aussi sa
démission, sacrifiant, disait-il, tout l'amour-propre et tout ressentiment
sur j'autel de la patrie. Barère ne réclama point contre sa désignation par
le sort, dont la démission de Tallien attrait pu annuler l'effet. Le
scrutin donna pour remplir ces quatre vacances, Delmas, Cochon, Fourcroy et
Merlin de Douai. Sept
membres nouveaux entrèrent dans le comité de sûreté générale ; ils étaient
pris de même dans les rangs de la gauche. Les modérés et la Plaine ne se
mettaient pas encore en scène ; ils ne formaient pas un parti et conservaient
leur habitude de silence et de nullité. Ainsi
la majorité semblait acquise aux Montagnards ; ils voulurent que Lecointre
qui était secrétaire, fût exclu du bureau, puisqu'un décret l'avait déclaré
calomniateur. Geffroy, auparavant un des plus violents révolutionnaires, et
rédacteur d'un journal écrit dans le langage du Père Duchêne, était devenu
l'adversaire et l'accusateur de Joseph Lebon ; on proposa de lui retirer
aussi les fonctions de secrétaire. L'Assemblée repoussa cette motion ; mais
Lecointre donna sa démission. La présidence était renouvelée tous les quinze
jours. Bernard de Saintes y fut appelé. Il était montagnard et avait, comme
représentant en mission, cruellement établi le régime de la terreur à Dijon. La
faction révolutionnaire dominait plus réellement aux Jacobins ; leurs séances
donnaient chaque soir le spectacle des mêmes fureurs qu'à l'époque où Hébert
et Chaumette étaient les hommes principaux de la société. Maintenant les
orateurs et les meneurs étaient Duhem, Carrier, Levasseur, Fayau, Duquesnoy ;
mais les temps étaient changés ; ce n'était plus le sentiment de leur force,
l'enivrement de leur triomphe qui exaltaient les Jacobins. Tout violent et
injurieux que fût leur, langage ; encore qu'ils n'eussent point perdu
l'habitude de la menace et des dénonciations, Us étaient sur la défensive. Le
pouvoir n'était plus entre leurs mains ou ne subissait plus leur influence ;
il n'y avait plus de commune de Paris ; la Convention avait supprimé
l'autorité municipale. Sous la surveillance de l'administration
départementale, plusieurs commissions, nommées par la Convention sur la
présentation des, comités, étaient chargées chacune d'une des branches de
l'administration communale ; les registres de l'état civil étaient tenus dans
chaque section et non plus à la mairie centrale ; de telle sorte qu'il ne
restait pas trace de cette puissante fonction de maire, ni du redoutable
conseil général. Les
assemblées de section non-seulement n'étaient plus auxiliaires des Jacobins,
mais cet instrument révolutionnaire était retourné contre eux ; les honnêtes
gens y étaient assidus ; les salariés à quarante sous venaient d'être
supprimés ; les séances se passaient à entendre les récits que les détenus
délivrés faisaient de leurs souffrances, ou les dénonciations contre les
comités révolutionnaire. Aucun club n'était encore rouvert ; celui qui
s'était formé à l'archevêché sous, le nom de club électoral ayant essayé de
se reformer, avait été supprimé par la Convention. Une
autre arme des révolutionnaires avait passé aux mains des suspects et des
proscrits émancipés par le 9 thermidor. La
liberté de la presse désespérait les Jacobins. L'Orateur du peuple,
journal de Fréron, rédigé par Dussault, était le précurseur de la réaction ;
un pamphlet intitulé la Queue de Robespierre, excita, surtout à ce
moment, toute la colère des Montagnards ; ils s'en plaignirent plus d'une
fois à la Convention. Ils étaient destinés à subir de bien autres affronts. Le
grand moyen de terreur subsistait encore ; mais il avait cessé de répandre l'épouvante.
Le tribunal révolutionnaire, depuis sa nouvelle formation, avait changé de
forme, de jurisprudence, de langage ; il avait des égards pour les accusés ;
il admettait leurs excuses ou même les suggérait ; on ne voyait plus les
interminables listes de conspirations supposées. Les propos révolutionnaires,
les correspondances suspectes étaient acquittés par la question
intentionnelle. De loin en loin, quelque condamnation à mort affligeait
encore l'opinion modérée, sans satisfaire les Jacobins. Ils auraient eu
pourtant occasion de se féliciter parfois de ce retour à la justice et à l’humanité
: quarante-deux signataires du serment prêté à l'hôtel de ville le 9
thermidor par-devant la commune révoltée, furent amenés au tribunal : un seul
fut condamné. Mais
dans plusieurs provinces, la terreur régnait encore, maintenue soit par des
représentants en mission, soit par les autorités locales. Les
quatre places fortes que les Autrichiens avaient occupées en Flandre venaient
successivement de capituler. Carnot exposa à la Convention le plan de
campagne habilement conçu, suivi avec constance, accompli par des généraux
habiles et de vaillantes armées. Les résultats que le comité en avait espérés
étaient atteints. L'armée autrichienne attaquée et vaincue sur ses flancs,
avait été contrainte à se retirer du territoire français laissant Condé, le
Quesnoy, Landrecies et Valenciennes sans autre défense que leurs garnisons.
Ces places furent investies plutôt qu'attaquées ; elles n'avaient aucun
secours à espérer. Le comité pensa, non sans vraisemblance, qu'on pourrait y
rentrer par capitulation, sans recourir aux longueurs et aux dépenses en
hommes et en argent que causeraient des sièges en règle. C'était aussi
s'épargner le regret de reconquérir des villes françaises, lorsqu'elles
seraient mises en ruines. Ce fut
pour Carnot une occasion de s'expliquer sur le terrible décret qui ordonnait
de passer par le fil de l'épée les garnisons des villes françaises dont l'ennemi
s'était emparé. Il le présenta comme un moyen comminatoire, qui, dans des
mains impures ou maladroites, aurait pu avoir de cruels effets, mais qui «
manié avec dextérité devait foudroyer les dernières espérances de l'ennemi. Tel
n'était point l'avis des généraux, ni même du féroce Duquesnoy, commissaire
de la Convention ; il avait demandé au comité s'il ne serait pas possible de
revenir sur le décret du lR messidor ; le comité pensa que ce serait un signe
de faiblesse, et, afin de ne pas engager sa responsabilité, il s'en était
rapporté au discernement des généraux pour l'usage qu'ils feraient de cette
menace. Elle était plus embarrassante qu'utile : les Mémoires du maréchal
Jourdan contredisent formellement à cet égard le rapport de Carnot. Toujours
est-il que l'armée française n'exécuta jamais cet indigne décret. Dans la
pensée de ceux qui l'avaient fait rendre, ce n'était pas, quoi qu'en pût dire
Carnot, un moyen de terrifier les garnisons enne mies ; lui-même raconta
comment Robespierre, qui vivait encore lorsque arriva la nouvelle de la prise
de Nieuport, demanda tout de suite : « A-t-on massacré la garnison
? — On a tué, répondit-on, tous les émigrés, le reste est prisonnier ; on ne
pouvait passer la garnison au fil de l'épée sans emporter la place d'assaut,
ce qui nous aurait coûté six mille hommes. — Eh ! qu'importe six mille
hommes, répliqua Robespierre, lorsqu'il s'agit d'un principe ! la prise de
Nieuport est un malheur. » Après
la prise de Valenciennes, Carnot disait encore à la Convention, comme il
avait dit à Robespierre : — « Les soldats autrichiens sont préservés par
une capitulation conforme au droit des gens. La loi a prononcé sur le sort
des émigrés. » Il y en
avait onze cents à. Valenciennes. L'exécution ponctuelle de la loi eût été un
acte digne des plus cruels jours de la Terreur ; l'esprit révolutionnaire
était encore en une telle fureur, que pas une voix, peut-être pas une pensée,
ne s'éleva en faveur des malheureux émigrés. Loin de là, vingt jours après le
rapport de Carnot, Duhem se plaignit de ce qu'ils n'étaient pas encore jugés.
o On sollicite pour quelques-uns, disait-il, des certificats de
non-émigration. A la faveur d'une telle négligence, plusieurs pourront
échapper. Les émigrés devraient être mis à mort dans les vingt-quatre heures,
et les généraux en rendraient compte. » Merlin
rassura Duhem. « Il y a trois classes, disait-il : Les émigrés pris
les armes à la main, ils ont été livrés à la commission militaire et fusillés
; — les émigrés simples sont renvoyés devant le tribunal du département ; —
la troisième classe se compose non point d'émigrés, mais de mauvais citoyens
; ils seront traduits au tribunal révolutionnaire. » Puis il ajouta,
pour faire cesser toutes les inquiétudes — « Je propose d'ajouter une
section nouvelle .au tribunal du département du Nord, qui jugera sans délai. »
Cette proposition devint aussitôt un décret. Le
tribunal de Douai acquitta, sur la question intentionnelle, tous ceux qui
furent déférés à sa juridiction. Aucun prévenu ne fut envoyé au tribunal
révolutionnaire. Mais la
commission militaire avait déjà condamné et fait périr soixante-sept
personnes comme émigrés rentrés. Neuf seulement furent accusées d'avoir porté
les armes contre la France. Trente-sept prêtres ou religieux furent envoyée à
la mort ; ils avaient d'abord cherché es Belgique un asile contre la
persécution ; puis ils étaient rentrés dans leurs presbytères, ou leurs
couvents, lorsque les Autrichiens avaient occupé la ville. Tel était le crime
que la loi révolutionnaire punissait de mort. Dix religieuses, qui avaient
aussi passé la frontière pour se réfugier à Mons, étaient revenues se
renfermer dans leur cloître. Leur supplies émut d'horreur et de pitié la
population de la ville ; elles allèrent à l'échafaud, disant des prières et
chantant les litanies ; les bourreaux mêmes étaient attendris jusqu'aux
larmes. C'était deux mois après le 9 thermidor[2]. Ainsi
les réclamations des honnêtes gens encore opprimés, encore témoins de ces
massacres juridiques, étaient souvent, non pas une demande de vengeance, mais
une plainte douloureuse, une invocation à la justice et à l'humanité, contre
un régime toujours subsistant. En même temps les sociétés populaires ou les
comités révolutionnaires envoyaient des pétitions et des adresses pour qu'il
fût maintenu ; les Montagnards appuyaient à la Convention, et célébraient aux
jacobins les demandes de leurs frères et amis ; ils s'associaient à leur
colère contre la réaction, contre le système d'indulgence, contre la question
intentionnelle, contre la liberté de la presse. Toutefois,
la Montagne, sans rien désavouer du règne de la Terreur, n'osait plus parler
à haute voix des échafauds et des sanglantes proscriptions. Duhem et Carrier,
à la tribune des Jacobins, se contentaient de proposer « la déportation
des êtres gangrenés, qui détestaient et voulaient anéantir l'heureuse
révolution ; ces lépreux, ces pestiférés, cette engeance destructive de
nobles, de prêtres, de fanatiques. n Ils rappelaient que cette disposition
était déjà prescrite par un décret rendu sur le rapport de Saint-Just. On
objectait que le décret ajournait cette mesure à l'époque de la paix, et
qu'elle avait maintenant des inconvénients. Levasseur,
plus furieux que Duhem et Carrier, vint à l'aide de ses amis. « Il
s'agit de rechercher les expédients les plus sûrs, les plus faciles et les
plus prompts, pour vous débarrasser du lourd fardeau des aristocrates et
autres ennemis du nouveau régime. Dès qu'ils seront cornus, ne sera plus
question que d'en délivrer le sol de la République. » — « Non,
certes non, nous ne devons pas garder parmi nous ces monstres acharnés contre
la Révolution ; les nobles se sauraient aimer la liberté et la République,
qui leur ont enlevé les biens de leurs parente émigrés. Ces individus à
passions dévorantes, nés pour les plaisirs, les délices et les sensualités de
la vie, préféreront toujours le fastueux esclavage de la cour d'un tyran à la
pauvreté fière du sage dans son humble réduit. » La
société décida qu'elle s'occuperait immédiatement de la proposition de Duhem,
qu'elle prendrait la défense des patriotes opprimés, et qu'elle inviterait
les sociétés affiliées à dénoncer les oppresseurs du peuple. Ce qui
allumait le plus les fureurs des Jacobins, c'était la mise en liberté des
détenus ; il s'en fallait beaucoup que la mesure fût générale ; elle n'avait encore
presque aucune application dans les départements, mais chaque jour, grène à
la protection de quelques députés, on voyait les portes des prisons de Paris
s'ouvrir pour des suspects, réservés avant le 9 thermidor au tribunal
révolutionnaire. Ln
sinistre événement, qui avait au premier instant jeté Paris dans l'effroi,
servit de prétexte aux Jacobins pour redoubler leurs clameurs contre le
système d'indulgence. On avait établi dans la plaine de Grenelle une immense
fabrique de poudre. La recherche du salpêtre et la fabrication de la poudre
étaient devenues un objet de passion révolutionnaire. — « Des
circulaires brûlantes ont été écrites aux districts, aux sociétés populaires,
aux citoyens éclairés de toute la République. La régie de la poudre a reçu le
mouvement, et l'a communiqué à ses agents. » C'est
en ces termes que Barère rendait compte quelques mois auparavant, des mesures
prises par le comité de salut public pour accélérer la fabrication de la
poudre. Les chimistes les, plus distingués avaient' été appelés à
perfectionner, et surtout à abréger les procédés de la fabrication. Comme
sous les yeux du gouvernement, toutes choses se faisaient plus promptement et
avec plus de ressources que partout ailleurs, la poudrière de Grenelle avait
été établie sur une échelle inaccoutumée. La police était difficile parmi une
telle foule d'ouvriers ; tous les travaux étaient conduits avec précipitation
; les savants directeurs de cet établissement gigantesque et provisoire
étaient dans une continuelle inquiétude, et ne pouvaient réussir à prendre
les précautions qu'ils regardaient comme indispensables ; plus d'une fois on
avait, comme par miracle, échappé aux suites que devait avoir une négligence
ou un accident. Le 31 août, à sept heures un quart de matin, une commotion
terrible ébranla, ainsi qu'un tremblement de terre, toute la ville de Paris
et la banlieue. Les vitres furent cassées ; des murailles s'écroulèrent ; des
portes furent détachées et brisées ; l'explosion cacha un large espace du
ciel par un nuage de fumée. Presque tous les membres de la Convention se
rendirent à Grenelle ; de promptes mesures furent prises pour relever et
secourir les blessés ; heureusement l'explosion avait eu lieu avant l'heure
du travail, et la plupart des ouvriers n'étaient pas arrivés. L'empressement
et la charité des habitants de Paris et des villages voisins de Grenelle,
furent admirables ; le gouvernement s'occupa aussitôt du soin des blessés et
des secours nécessaires à leurs familles. Il
était naturel d'attribuer ce malheur à un accident ; les chances étaient
multipliées et journalières. Les directeurs ne cherchèrent aucune autre
explication ; ils supposèrent même qu'un sac, pris dans le magasin et porté
sur un chariot, avait pu être percé, et laisser tomber une traînée de poudre
; les roues de la voiture, étant cerclées de fer, auraient fait jaillir une
étincelle en roulant sur le pavé, et le feu se serait ainsi communiqué au
magasin. Mais
l'imagination populaire se contente rarement des causes naturelles et
simples, elle est portée à supposer la malveillance et le trime. Pour les
Jacobins, l'explosion de la poudrière de Grenelle fut un complot des
contre-révolutionnaires, un résultat de la coupable indulgence des
réactionnaires et de la mise en liberté des conspirateurs. La
discussion recommença plus vive que jamais sur la délivrance des détenus et
sur le discoure de Tallien. Bourdon de l'Oise lui reprocha son langage
doucereux et sa proposition de juger les hommes seulement sur les actions,
sans les déclarer suspects par leurs opinions. — « Si un homme eût été
soupçonné hier de vouloir mettre le feu à la poudrière, fallait-il donc
attendre aujourd'hui pour l'arrêter ? » — Puis il s'indigna de ce qu'on
rencontrait dans les rues un infime Dubayet, qui avait livré Mayence. Merlin
de Thionville s'élança à la tribune ; il rappela que la Convention avait
déclaré que la garnison de Mayence s'était honorablement défendue, et avait
bien mérité de la patrie. — « Dubayet n'était lias commandant de la
place. Depuis il est allé combattre dans la Vendée. Ronsin, irrité qu'il y
eût un honnête homme sincèrement dévoué à terminer cette guerre, le dénonça,
et Bouchotte le fit mettre en prison : le demande qu'on interroge depuis le
dernier tambour jusqu'au premier officier, et les quatre cents braves soldats
qui restent encore de la garnison de Mayence, et qu'on ose appeler des
royalistes. » Levasseur
disait aux Jacobins que si Pitt et Cobourg étaient en prison, les
contre-révolutionnaires les feraient mettre en liberté. Fayau
se plaignait amèrement que les patriotes fussent obligés de se taire devant
l'aristocratie. « Elle a des protecteurs, qui osent demander que la
terreur ne soit plus à l'ordre du jour. — Hier, dans la plaine de Grenelle,
les patriotes apprenaient, sur les lambeaux sanglants de leurs frères, à
détester l'aristocratie. » — Les patriotes doivent-ils remettre l'épée
dans le fourreau ? la Révolution est-elle achevée ? Non, il reste encore des
aristocrates à combattre et à vaincre. C'était
surtout contre Tallien qu'étaient dirigées les attaques furibondes des
Jacobins. Fayau demandait qu'il fût expulsé de la société, ainsi que Fréron
et Lecointre. Fréron justifie
le langage qu'on lui reprochait de tenir à la Convention. — « J'ai parlé
contre la tyrannie de Robespierre ; j'ai fait le tableau de ses cruautés ;
j'ai toussé contre sa barbarie, qu'y a-t-il en cela de répréhensible ? J'ai
dit que la mort était plus terrible quand on la prodiguait moins ; rai
rappelé les grands principes de justice. Si ce sont des crimes, je m'en
accuse ; si je ne reste plus parmi vous, je porterai dans la Convention toute
mon énergie pour y attaquer les intrigants et les calomniateurs à gages. » Tallien
avait été interpellé sur un fait de sa vie privée qui occupait alors beaucoup
le public. Ses opinions actuelles et sa conduite étaient attribuées à une
liaison, dont il ne se cachait nullement, qui durait depuis esses longtemps
et qui se termina bientôt après par un mariage. Pendant
sa mission à Bordeaux, il avait rencontré une jeune femme déjà célèbre par sa
beauté. M de Vins de Fontenay était Espagnole, fille d'un riche banquier
nommé Cabarus. Peu de temps avant la Révolution elle avait épousé M. de
Fontenay, jeune homme à peu près de son âge, qui appartenait à une famille de
magistrature. Il avait émigré ; elle ne l'avait pas suivi, et profitant de la
loi du divorce elle était devenue libre. Quelques relations de parenté
l'appelèrent à Bordeaux, où Tallien, alors commissaire de la Convention,
exerçait toutes les vengeances révolutionnaires contre le fédéralisme,
l'aristocratie et le négociantisme. On en
peut juger par la lettre qu'il écrivit le 30 novembre 1703 — « La
commission militaire marche toujours révolutionnairement ; la tête des
conspirateurs tombe sur l'échafaud ; les suspecta sont enfermés ; les
modérés, les insouciants, les égoïstes sont punis par la bourse. Toute la
troupe du grand théâtre a été mise en arrestation. Nous avons détruit ce
foyer d'aristocratie ; la salle de spectacle a été investie au moment où il y
avait plus de deux mille personnes ; tous les gens suspects 'qui s'y trouvaient
sont incarcérés. Plus de deux cents gros négociants ont été arrêtés ; les
scellés mie sur leurs papiers ; la commission militaire ne va pas tarder à en
faire justice. La guillotine et de fortes amendes vont opérer le scrutin
épuratoire du commerce et exterminer les agioteurs. La raison fait ici de
grands progrès. L'argenterie arrive en abondance à la Monnaie ; décadi
prochain nous célébrerons le triomphe de la philosophie. L'emprunt forcé va
son train ; Bordeaux versera plus de cent millions dans les caisses de la
République. » Tallien
était donc redouté cl abhorré à l'égal des plais farouches proconsuls e
lorsqu'il s'attacha à Mme Thérésia Cabarus. Leur mutuelle affection devint
fort publique. On crut alors remarquer que le redoutable et absolu pouvoir du
représentant s'exerçait avec plus d'humanité et de douceur. Ce changement fut
attribué à son amour pour Mme Cabarus et à l'influence qu'elle prenait sur
lui. Lorsqu'il quitta Bordeaux, elle y resta. Peu de temps après, arriva ce
jeune Julien que Robespierre envoyait dans les départements pour surveiller
et contrôler les représentants en mission. Il avait trouvé Carrier excessif
dans sa tyrannie révolutionnaire. Isabeau, collègue de Tallien, était demeuré
à Bordeaux après lui, et, suivant son exemple, il se conduisait avec la même
mansuétude. Il avait ainsi gagné une popularité qui parut à l'agent de
Robespierre un funeste signe de modérantisme. Il écrivit plusieurs lettres à
son patron, insistant sur la nécessité de révolutionner Bordeaux plus
efficacement. Comme il attribuait à Tallien la coupable mollesse de mn
successeur, il eut occasion de dénoncer la Cabanis, comme il l'appelait dans
son langage, et il recommandait à Robespierre de la faire arrêter quand elle
arriverait à Paris. A cette
époque, elle imagina, pour se recommander à la Convention, d'écrire une
pétition qui eut les honneurs de la lecture. Elle proposait de confier le
soin des malades dans les hôpitaux aux jeunes filles, car on venait de
supprimer les meurs de charité. o Les jeunes filles, avant de prendre un
époux iront passer quelque temps dam les asiles de la pauvreté et de la
douleur, pour y secourir les malheureux et s'y exercer à toutes les vertus
que la société a droit d'attendre d'elles. — On a décerné aux femmes le beau
nom de citoyennes ; que ce ne soit plus désormais une vaine parure ; qu'elles
concourent au plus grand bonheur de la République ; qu'elles présentent avec
orgueil les véritables titres de leur civisme. « Celle
qui vous adresse aujourd'hui l'hommage de ses plus intimes sentiments, est
jeune, âgée de vingt ans, elle est mère et n'est plus épouse ; toute son
ambition, son bonheur surtout, serait d'être une des premières à se livrer à
ces douces, à ces ravissantes fonctions. » Cette
démonstration de sentiments philanthropiques et républicains valut à Mm
Cabanis une mention honorable de la Convention, mais ne la sauva point des
rigueurs que Julien provoquait contre elle. Lorsqu’après avoir quitté
Bordeaux, elle vint habiter Versailles, elle fut arrêtée et conduite dans la
prison de la petite Force. Elle y était depuis un mois, lorsqu'elle fit
parvenir un billet à Tallien. e On m'annonce, disait-elle, que demain je
monterai au tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. J'ai rêvé cette nuit que
Robespierre n'existait plus et que les prisons étaient ouvertes ; niais grâce
à votre lâcheté, il ne se trouvera personne en France pour réaliser mon rêve. Tallien
répondit : « Soyez prudente, j'aurai du courage, calmez votre tête. » Ces
billets sont datés du 7 thermidor, mais ils ne prouvent pas qu'un si grand
événement ait eu cette cause romanesque. Ce ne fut pas Mme Cabanis qui décida
Robespierre et Saint-Just à prononcer leur discours dès le lendemain, et ce
n'est point pour la sauver que les amis de Danton, les membres du comité de
salut public et les représentants de la Plaine s'étaient promis une mutuelle
assistance afin de se défendre de la proscription qui les menaçait. Dès le
12 thermidor, Mme Cabarus était sortie de prison ; comme par sa protection
plusieurs autres détenus ne tardèrent pas à obtenir leur liberté, les Jaco
Lins ne manquèrent point à faire grand bruit de l'influence que cette belle
aristocrate exerçait sur Tallien. C'était une nouvelle preuve de ses projets
contre-révolutionnaires et de son coupable système de réaction. Levasseur,
avec sa brutalité ordinaire, avait dit aux Jacobins — « Demandons à Tallien
un compte exact de ses liaisons ; qu'il nous dise où il en est avec la femme
d'un émigré, fille du trésorier du roi d'Espagne, » Tallien
répondit : — « Je ne sais si je dois répondre A une pareille interpellation.
Il existait dans les prisons de Paris une victime de Robespierre ; elle avait
été arrêtée pour avoir refusé de signer une dénonciation où j'étais accusé
d'avoir voulu m'échapper de Bordeaux, passer en Amérique et emporter six
millions. Je me suis adressé au comité de sûreté générale, même avant sa
recomposition. Sans m'opposer la moindre objection, sans même laisser achever
ma réclamation, l'arrêté que je sollicitais fut signé sur-le-champ. » Ainsi
que Fréron et Lecointre, Tallien fut solennellement expulsé de la société des
Jacobins. De jour en joie, ils s'animaient davantage. Plus l'esprit public se
déclarait contre la tyrannie révolutionnaire qu'ils prétendaient continuer,
plus la presse affranchie les attaquait et les insultait, plus ils
s'efforçaient de réchauffer et de passionner leur parti. La
Convention avait encore une marche incertaine ; beaucoup de Montagnards qui
avaient coopéré, avec ardeur au 9 thermidor, s'inquiétaient des conséquences
de ce grand changement ; de sorte qu'il n'y avait encore que Tallien et un
tris-petit nombre de ses amis engagés dans la lutte contre les terroristes ;
c'était presque contre lui seul que leur colère s'était dirigée. Telle
était la situation lorsque, le 10 septembre, on annonça à l'Assemblée que la
veille au soir Tallien avait été assassiné. Au moment où il rentrait chez
lui, un homme s'était précipité sur lui, disant : « Tiens, coquin,
il y a longtemps que je t'attendais ! » — Un coup de pistolet tiré
à bout portant, l'avait atteint à l'épaule gauche, des voisins étaient sortis
au bruit de l'arme à feu, avaient ramené Tallien dans son logis t un
chirurgien avait été appelé et ne jugeait pas que la blessure dût avoir des
suites fâcheuses. L'assassin c'était enfui, l'obscurité n'avait point permis
de le voir ; son signalement ne pouvait être donné. Merlin
de Thionville prit la parole : — « Il est temps de tout dire à la
Convention ; il est temps qu'elle ouvre les yeux, elle est au bord du
précipice et doit faire un pas en arrière pour frapper plus Sûrement les
ennemis du peuple. Existe-t-il des continuateurs de Robespierre ? — Oui, oui,
s'écria-t-on en applaudissent l'orateur. — Le sang d'un patriote qui a coulé
cette nuit me semble avoir résolu cette question. Le peuple ne veut plus deux
autorités. Il veut que le règne des assassins finisse. » — La salle
retentissait à chaque phrase des plus bruyantes approbations. — « Je ne
pense pas que les amis de la justice, ceux qui, armés du poignard de Brutus,
ont traîné Robespierre cette barre, aient l'intention de nous faire repasser
sous je régime tyrannique. » — « Eh bien, je vous dénonce' les
assassins de mon pays. Je vous dénonce ces hommes qui ont eu l'impudeur de
dire dans une société trop fameuse, dans une société qui a renversé le trône,
mais qui maintenant vent renverser la Convention ; je vous dénonce ces
hommes, qui, teinta du sang des malheureux sacrifiés à leurs vengeances
personnelles, veulent aujourd'hui couvrir tant de forfaits en terrifiant le
tribunal qui doit les juger, en effrayant la Convention. » La
séance était devenue tumultueuse, les acclamations des uns avaient provoqué
les apostrophes des autres. Merlin
continuait du même ton. — « Ceux qui sont couverts du sang des Français,
qui redemandent sans cesse ce terrible gouvernement dont les vrais amis du
peuple voudraient ensevelir la mémoire ; ces hommes ne cherchent qu'à
opprimer la Convention. Lisez la séance d'hier au soir des Jacobins, vous y
verrez que les victimes sont indiquées, vous y volves que des représentants
du peuple sont mis sous les poignards. — « Voulez-vous
connaître les assassins de Tallien et ceux qui méditent encore de nouveaux
crimes ? Entendez cette phrase prononcée aux Jacobins : — Des mesures de
sûreté générale turent prises ; d'autres se préparent encore dans le silence. »
— Je vais vous dire quelles étaient ces mesures de sûreté générale : On fit arrêter
Réal et Dufourny, ces deux anciens amis de la Révolution ; et savez-vous
quels étaient les motifs de leur arrestation, motifs que le comité ne porta
point sur ses registres ? Réal devait être le défenseur des Nantais, et on
voulut l'en empêcher parce qu'il aurait indiqué les vrais coupables, et qu'il
aurait fait traîner à l'échafaud les vrais conspirateurs. » — Un
mouvement d'indignation agita l'Assemblée. — « Gardez tout votre
courage, vous en avez besoin pour entendre ce que je vais vous dire. — « Le
comité révolutionnaire de Nantes a envoyé à Paris cent trente-deux victimes,
sans que ces infortunés aient subi aucun interrogatoire, sans aucune formalité.
Ce comité avait ordonné à la force armée qui les conduisait, de les fusiller
en chemin. Voilà quels Sont ces hommes qu'on nous accuse de vouloir
soustraire au glaive de la loi. Voilà d'où partent ces cris atroces contre le
tribunal révolutionnaire actuel, qui, au dire de certaines gens, ne fait plus
tomber assez de têtes. Les partisans du vieux système de terreur n'aiment pas
les vieux amis du peuple, il leur faut des patriotes à la Robespierre, des
chevaliers de la guillotine — Je le déclare, on me percera plutôt le sein que
de les voir jamais opprimer le peuple. » Plus l'orateur s'animait, plus
il était approuvé, encouragé, applaudi. — «
Voici encore une autre phrase : « Les crapauds des Marais relèvent la tête,
ils en seront plus tôt anéantis. » — « C'est
Duhem qui a dit cela, » dirent plusieurs voix. — « Un
autre a proposé qu'une députation accompagnée du public de leurs tribunes
vint nous présenter une adresse dont voici le sens n Il est temps que « la
Convention dise si elle est déterminée à sauver le n peuple. — « Nous
répondrons à l'insolent interrogateur que la Convention est déterminée, non
pas à sauver le peuple, car il a prouvé qu'il savait bien se sauver lui-même.
Ce peuple généreux, qui abat les tyrans et donne des lois à l'Europe, n'ira
point pour cela chercher le bras des assassins. Il sait, le peuple, que son
centre est ici. — Oui ! oui ! » s'écriaient à la fois l'Assemblée
et les spectateurs des tribunes. — « Il sait que si on le sépare de ses
fidèles représentants, on amène la guerre civile, et que dans le choc des passions
enflammées, les aristocrates, les patriotes, les modérés, les anarchistes
s'entr'égorgeront ; le peuple veut que la justice dirige son bras. Il ne veut
pas intimider l'innocent, il ne menace que le coupable. — « Considérez
quels sont les hommes choisis pour rédiger cette adresse qui doit vous être
apportée par la société en masse c'est Carrier, c'est foyer, l'ancien
substitut de Fouquier-Tinville, c'est Billaud-Varennes. — « On
a osé dire que le cri de « vive la Convention » était le mot de
ralliement des aristocrates. Je crois en avoir dit assez pour déterminer la
Convention, sinon à fermer la société des Jacobins, au moins à prescrire
qu'aucun de ses membres ne puisse désormais assister à leurs séances. » Duhem
demandait la parole. — « Si
l’on nie les faits, si j'en ai imposé à la Convention, j'appelle sur ma tête
toute la peine que je provoque sur la tête de ceux que je dénonce. » En
effet, le procès-verbal imprimé de la séance des Jacobins était une preuve
manifeste. — « Et
moi aussi, j'ai été Jacobin, et je disais alors : « Ce n'est pas
avec des discours, c'est avec du canon qu'il faut attaquer le palais des
rois, et le peuple sera libre. » — Aujourd'hui, je dis : « Peuple,
si tu veux conserver ta liberté, ce n'est point par des discours qu'il faut
terrasser tes ennemis ; arme-toi de ta puissance et, la loi à la main,
fondons sur ce repaire de brigands. » Duhem
fut accueilli avec une extrême malveillance ; interrompu à chaque parole, il
ne pouvait se faire écouter ; sans la protection de Barras, il n'aurait pas
réussi à présenter sa défense personnelle et l'apologie des Jacobins. B ne
manqua ni de courage, ni d'énergie, mais il répondit sur le ton de la
justification, expliquant les paroles qu'il avait prononcées dans la séance
de son club, 'et niant toute provocation à l'insurrection ; il renouvelait
cependant, en son nom et au nom des Jacobins, toutes les plaintes contre le
modérantisme, la libération des détenus et la morgue insolente de
l'aristocratie ; il produisait à l'appui de ce grief, les nombreuses adresses
des sociétés pop-/aires des départements ; en effet, elles affluaient de jour
en jour et n'exprimaient presque toutes dans un langage menaçant. Les clubs
de province s'irritaient d'être aussi menacés de perdre la domination qu'ils
exerçaient, depuis plus d'une année, dans leur circonscription locale. L'existence
de la société des Jacobins parut mise en question. C'eût été un grand pas sur
la route de la réaction. La plupart des Montagnards sans désavouer le 9
thermidor, sans se déclarer contre le nouveau comité de salut publie,
croyaient à la nécessité du gouvernement révolutionnaire, voulaient que la
persécution des nobles et des prêtres fût continuée et qu'on ne regardât
point de trop près aux actes accomplis sous le régime de la Terreur. Ceux
mêmes qui convenaient des torts de leur société, de l'exagération de ses
orateurs, et qui armaient qu'elle renfermait encore des partisans d'Hébert eu
de Robespierre, témoignaient une sorte d'attachement religieux pour cette
grande institution démocratique. « N'avait-elle pas eu toujours,
disaient-ils, la haute main de l'opinion publique ? » Dans la
pensée de ces républicains de 1793, fermer les Jacobins n'eût pas été
seulement la violation d'un droit de réunion naturel ou légal ; la question
n'était pas envisagée mus ce point de vue c'était un attentat à la
souveraineté du peuple ; c'était supprimer un des modes de manifester et
d'exercer sa volonté, essentiellement et toujours supérieure à toute autorité
constituée. Sous une autre forme, l'existence des sociétés populaires
reproduisait la toute-puissance de l'insurrection et se rattachait au même
principe. Personne,
pas même Merlin de Thionville, n'osait proposer ce jour-là une pareille
énormité. La Convention n'était pas encore arrivée à ce point. — Aucun de
nous n'a jamais eu cette idée, n disait Barras ; et de toutes parts on
applaudissait à cette assurance. Néanmoins
il était facile de prévoir qu'on en viendrait bientôt à abolir les Jacobins.
Durand Maillane disait : — « Vous avez aboli toutes les corporations,
vous les avez jugées avec raison opposées par leur nature aux institutions
républicaines ; je ne veux rien dire contre la société des Jacobins, dont
j'ai été un des fondateurs ; mais les sociétés populaires ne doivent pas
prétendre à diriger l'opinion publique. Je demande si, dans les circonstances
où nous sommes, il n'y a pas lieu de s'effrayer des troubles que peut
produire l'affiliation de ses sociétés entre elles. Je demande qu'on examine
si la liberté n'est pas mise en danger par l'existence de la corporation des
Jacobins de Paris, avec quarante-quatre mille sociétés affiliées,
correspondant avec elle. » — « Mais, disait Levasseur, sans songer
qu'il fournissait un argument à Durand Maillane, si vous tuez la mère, vous
tuez les enfants. » Comme
preuve des désordres dont l'ordre public était menacé, Durand Maillane
racontait : — « Il y a dans Paris une quantité innombrable de gens qui
sont à la solde de je ne sais qui ; pauvres et sans ressources dans leurs
départements, ils vivent ici dans une sorte d'opulence, et se disent envoyés
de quelque société populaire ou de quelque autorité constituée. J'appelle là-dessus
la vigilance de la Convention. » Sur la
proposition de Rewbell, l'Assemblée ajourne cette discussion jusqu'au mondent
où devait être présenté un rapport sur la situation de la République. Merlin
de Thionville fut de cet avis, en ajoutant — « Je demande que le rapport
embrasse ces trois questions : D'où venons-nous ? où sommes-nous ? où
allons-nous ? » La
situation n'était pas changée ; de part et d'autre, de vives paroles avaient
été dites, mais la Convention était encore sans majorité, hormis pour
s'opposer à toute détermination complète, pour résister à toute opinion
excessive. Les Jacobins avaient été quelque peu intimidés, mais encore plus
irrités. La discussion n'avait pas au dehors un autre effet que d'exciter
l'opinion publique contre le parti terroriste ; elle était encouragée par les
discours de Merlin et par la position que Tallien avait prise. Sa blessure
n'était pas grave ; selon le rapport des médecins, la balle avait à peine
déchiré la peau et laissé la marque d'une forte contusion. L'Assemblée et le
public n'eurent pas d'inquiétude à concevoir et ne se montrèrent pas
très-émus. Les Jacobins répandirent que cet assassinat était une pure
invention ; peut-être avaient-ils été compromis par un fanatique, mais on ne
découvrit aucun indice de complot ; en définitive le fait resta douteux. La
Convention était encore si peu disposée fi prononcer formellement anathème
contre le régime de la Terreur, que, faisant droit à une pétition des
Jacobins, elle ordonna que la fête nationale de la cinquième sans-culottide (21 septembre
1794) serait
solennisée par la translation des cendres de Marat au Panthéon. Un décret lui
avait décerné cette apothéose, le 14 novembre de l'année précédente. En mémo
temps les cendres de Mirabeau devaient être chassées de cette sépulture
nationale. Ce décret était resté dix mois sans exécution, tant le culte rendu
à la mémoire de Marat avait peu de réalité. Mais la Convention, telle qu'elle
était alors, ne pouvait refuser cette satisfaction aux Jacobins. On était
encore loin de désavouer le 31 mai. La fête
avait un autre motif qui devait exercer plus d'action sur les esprits. Ce
jour était indiqué pour proclamer que les armées avaient bien mérité de la
patrie. Assurément le moment était bien choisi, puisque de taus côtés elles
étaient victorieuses et s'avançaient au-delà des frontières. Quatorze
drapeaux ornés de lauriers furent portés par des soldats de chaque armée qui
avaient reçu de glorieuses blessures ; des hymnes de victoire étaient
chantés. Mais il ne faut pas juger des impressions qu'une telle gloire
entoilait dans le public par l'effet que plus tard produisirent les triomphes
qui donnèrent à la France tant de joie et d'orgueil. Alors les tristesses du
régime de la Terreur, les discordes des partis, la préoccupation d'un avenir
incertain, la misère et la disette amortissaient le sentiment national ; à
peine pouvait-il pour, un instant dissiper les, impressions pénibles qui
pesaient sur toutes les âmes. Quant à
Marat, il eut pour tout hommage le discours d'un orateur qui parla au nom de
la société des Cordeliers. La
Convention se rendit à la cérémonie beaucoup plus tard que le programme ne
l'avait réglé. Au moment où les représentants allaient se mettre en marche,
les huissiers les avertirent de remonter dans la salle des séances.
Treilhard, au nom du comité de salut public, commença par lire une dépêche
que venait d'apporter an courrier extraordinaire arrivant de Marseille elle
était écrite par Serres et Auguis, représentants en mission, et commençait
par de graves paroles : — « Nous avons de terribles vérités à vous dire. « Vous
verrez dans les pièces que vient de nous remettre un courrier extraordinaire
quels sont l'esprit et les projets des scélérats du midi ; heureusement ce
n'est point la masse du peuple qui est gangrenée, ce sont les prétendus
patriotes par excellence. » Une
lettre écrite par un nommé Reynier, instituteur primaire et secrétaire de la
commission populaire de Marseille, avait été interceptée, et l'on avait ainsi
découvert qu'un complot était sur le point d'éclater. Cet homme disait : — « Je
croyais que le patriotisme allait triompher à Marseille et que l'aristocratie
serait écrasée, lorsque tout à coup la foudre du modérantisme partant de
cette Convention qui nous donne des lois contre-révolutionnaires, a mis en
liberté deux cents scélérats et répandu la joie parmi les ennemis de la
Révolution. Mais les patriotes de Marseille se sont épurés et, dès ce moment,
ne forment qu'un faisceau avec les corps constitués ; ils n'attendent qu'un
signal pour consolider la République et faire disparaître par un 2 septembre
tout ce qu'il y a d'impur dans Marseille. Telle est la situation politique de
cette commune. Je me croirais donc coupable d'abandonner les frères
républicains, quand nous sommes à la veille de frapper de grande coupa. Ce
moment d'attente ne sera pas bien long. » Les
représentants avaient fait arrêter Reynier et l'avaient expédié au comité de
sûreté générale. L'escorte avait été attaquée en route par une troupe de cent
cinquante hommes qui avaient enlevé le prisonnier. Un
détachement de mille hommes avait été envoyé de Toulon ; leur arrivée avait
exaspéré plus que découragé les jacobins de Marseille. Les représentants
s'étant rendus à la société populaire, furent témoins de l'accueil que reçut
une adresse séditieuse envoyée par une société affiliée. — « Les
applaudissements étaient frénétiques, il semblait que ce fût l’explosion
d'une conjuration. Non, jamais vos oreilles n'ont été frappées de telles
vociférations. « Cependant
la société en masse serait excellente sans une quinzaine de meneurs. » Les
commissaires de la Convention avaient destitué le commandant militaire de
Marseille. La société populaire demandait, ou plutôt exigeait, qu'il fût
rétabli dans ses fonctions. Les autorités installées pendant le régime de la
Terreur et les clubs correspondants des Jacobins protestaient contre les
décrets récents, envoyaient des adresses et des députations pour en réclamer
l'annulation, et s'opposaient à leur exécution. — « Tout est entravé,
ils ne reconnaissent la Convention que posa l'insulter. Ce que nous vous
écrivons est fart, mais pas encore assez. — Cette organisation infernale est
formée depuis longtemps, elle a de grandes racines, il faut les arracher. Serres
et Auguis regardaient le danger comme si menaçant, qu'ils terminaient leur
dépêche en disant : « Que les deux comités se concertent ; prenez des
mesures vigoureuses pour préserver la liberté et l'égalité des monstres qui
les trahissent ; nous saurons mourir pourvu que la République soit sauvée. » Le
comité de salut public proposait de mettre Reynier hors la loi, de faire
arrêter le général Voulland, commandant à Marseille, de traduire les prévenus
devant le tribunal révolutionnaire, d'apposer les scellés sur les papiers de
la société populaire, d'épurer et de renouveler les autorités constituées. Peu
d'objections s'élevèrent contre ce projet. Le sort de la Montagne et des
représentants jacobins était de se trouver entraînés par une faction qu'ils
ne gouvernaient pas, qu'ils n'osaient pas désavouer, et qu'il leur était
difficile de défendre. Merlin
de Thionville profita de l'occasion pour renouveler ses attaques contre le
parti terroriste. — « Vous venez, dit-il, de couper la trame d'une
conspiration contre la République et la Convention ; vous aurez le courage de
rechercher quelles étaient les ramifications de Ce projet si souvent conçu. » « Si
vous doutez qu'il se rattache ici, lises la correspondance des Jacobins, vous
y trouverez une lettre de la société de Marseille : — « À la voix des
Jacobins, dit-elle, un bataillon est venu se joindre aux Parisiens, le 10
août, pour renverser le trône. Jacobins, parlez, et nous arriverons encore. » «
Jusques à quand souffrirez-vous à côté de vous une puissance que le peuple ne
veut pas, qui demande et reçoit des promesses de renfort, qui a des
bataillons à sa disposition ? N'oserez-vous pas vous prononcer avec le peuple
? Il connaît vos ennemis et les siens, il ne veut pas d'autre autorité que la
représentation nationale. Les assassins de mon pays, les conspirateurs du 9
thermidor, existent encore près de vous, et vous ne les avez pas frappés.
Ayez une volonté ferme, et leur règne est détruit. — « Merlin
montre le bout de l'oreille, interrompit un Montagnard, il veut détruire les
sociétés populaires. — « Je
montre l'oreille tout entière. Ai-je donc attendu ce moment pour dire mon
opinion ? Je veux la fin des crimes que des scélérats appellent encore
politiques. Je périrai, ou le système des égorgeurs ne prévaudra point ; le
peuple jouira enfin du fruit de ses travaux, de son sang et de ses six années
d'orages. « Non,
je ne veux pas détruire les sociétés populaires, qui respectent les lois,
mais je veux qu'on punisse les criminels, les assassins de la liberté, les
conspirateurs, quel que soit leur refuge. Il m'est démontré qu'ils trouvent
asile et protection dans la société que j'accuse. Là se trouvent les mêmes
bacchantes, les mêmes agents qui assaillirent Collot d'Herbois le 9 thermidor
au soir. Puisqu'elle correspond avec Marseille, puisqu'elle rend nécessaires
les mesures que vous venez de prendre, je demande que la Convention fasse
mettre les scellés sur le comité de correspondance des Jacobins de Paris, et
qu'elle ordonne l'épuration de la société, comme pour Marseille. » Cette
proposition n'eut pas de suite, mais elle était un témoignage de la force
croissante de l'opinion publique dont Merlin se faisait l'organe. Il était
facile de comprendre qu'il ne parlait pas pour la Convention ; la majorité
l'écoutait avec faveur, mais n'osait Pas encore le suivre. Les nouvelles de
Marseille avaient pourtant fait sur elle une vive impression. Une
autre circonstance agissait alors bien plus puissamment sur les esprits, et
allumait plus de haine et de désir de vengeance contre les grands criminels
du régime de la Terreur. Le
procès, dont Merlin de Thionville avait entretenu l'Assemblée, venait d'être
jugé. — C'était pendant la mission de Carrier que les accusés avaient été
emmenés de Nantes, par ordre du comité révolutionnaire, pour être traduits au
tribunal révolutionnaire. On les avait traînés de prison en prison jusqu'A
Paris, en les accablant des plus durs traitements, en excitant contre eux la
populace des villes, afin de les faire massacrer comme brigands de la Vendée.
Ils étaient partis au nombre de cent trente-deux, trente-cinq étaient morts
en route ; depuis six mois ils étaient entassés dans la prison du collège du
Plessis. Maintenant, il n'en me-tait plus que quatre-vingt-quatorze. Le
comité révolutionnaire avait commis de tels excès, était devenu un tel objet
d'horreur pour les habitants de Nantes, que les représentants Bô et Bourbotte,
venant après le départ de Carrier, avaient destitué et mis en arrestation les
membres de ce comité, non point pour tant d'atrocités et de massacres qu'ils
avaient commis, mais pour les vols et les pillages dont ils se rendaient
coupables. Ils auraient pu même, sous le règne de Robespierre, être compromis
ainsi que Carrier, Bi on avait intenté une procédure contre les prisonniers
qu'ils avaient envoyés à Paris. C'est
ce qui explique pourquoi l'ancien comité de sûreté générale avait voulu
priver les Nantais de leurs défenseurs, et ne s'était point hâté de les faire
juger. Depuis le 9 thermidor, ils pressaient le tribunal de leur faire
justice. Ils
avaient fait imprimer une relation de leur voyage, et des tourments, des
misères qu'ils avaient eu à subir ; ils y parlaient, mais encore avec une
sorte de réserve, des noyades et des abominations dont la ville de Nantes
avait été le théâtre. Grâce à la liberté de la presse, ce mémoire avait pu se
répandre avec profusion. Le public était avide de ces cruels détails. On ne
savait presque rien de ce que les provinces avaient souffert pendant le règne
de la Terreur. Les journaux étaient restés muets, à peine avaient-ils osé
reproduire les lettres que les représentants en mission écrivaient alors à la
Convention. Une
vive et soudaine douleur se manifestait de toutes parts : c'était comme un
triste réveil. Le
procès des Nantais excita donc un intérêt général. Il était jugé d'avance par
l'opinion publique ; l'issue n'en pouvait âtre douteuse, nulle inquiétude ne
pouvait se porter sur les accusés. Mais les réclamations qu'ils allaient
faire ; mais les récita de ce qui s'était passé à Nantes ; mais les infâmes
brigands du comité révolutionnaire et blême Carrier, comparaissant comme
témoins, flétris d'avance et nécessairement entraînés dans une accusation
vengeresse : voilà ce qui absorbait l'attention du public ; ce qui attirait
une foule immense aux portes du tribunal ; ce qui, dans toute la France,
faisait attendre impatiemment les journaux, où Be lisaient les débats de la
procédure. Le
délit imputé aux Nantais était déjà ancien ; il devait dans quelques semaines
devenir pour eux un titre d'honneur. En cet instant, ils étaient encore sous
le coup d'une accusation de fédéralisme. Après
le 31 mai, ils avaient pendant quelques jours méconnu l'autorité de la
Convention, qui leur paraissait violentée et opprimée. On les accusait de
manœuvres tendant à égarer les citoyens et à corrompre l'esprit public. La
procédure occupa sept audiences. Les juges et les jurés montraient
non-seulement des égards, mais de la bienveillance pour les accusés ; c'était
un contraste complet avec la féroce précipitation de Dumas et de
Fouquier-Tinville. Les
accusés donnèrent pour excuse l'ignorance de ce qui s'était passé à Parie au
31 mai ; ils rappelèrent que trois représentants, Merlin, Gillet et
Cavaignac, étaient tombés dans la même erreur ; ils ajoutèrent qu'en
contribuant avec dévouement à la défense de Nantes contre les Vendéens, ils
avaient prouvé leurs sentiments républicains. Cette justification
était devenue superflue, et ils ne la présentaient que pour la forme.
Changeant de rôle, ils devinrent les accusateurs des hommes du comité, qui
venaient déposer contre eux. Alors la procédure prit un autre caractère : ce
fut une enquête contre les témoins. Un ordre ainsi conçu fut produit en
original : — « Au
nom du comité révolutionnaire de Nantes. Le commandant de la ville est requis
de fournir trois cents hommes pour se transporter à la prison du Bouffay, se
saisir des prisonniers désignés dans la liste ci-jointe, leur lier les mains
deux à deux, et les transporter au poste de l'Éperonnière, où ils prendront
en outre les prisonniers qui y sont détenus, et les fusilleront tous
indistinctement de la manière que le commandant jugera convenable. » — Le
commandant s'était opposé à l'exécution de cet ordre, et l'avait dénoncé à la
réunion des autorités constituées, qui Il fut
raconté comment avant le départ des prisonniers, un agent du comité était
venu leur proposer de racheter leur vie. — « C'est ici, leur disait-il, la
guerre des gueux contre les riches. C'est le moment de faire des sacrifices ;
vous avez devant vous un exemple qui doit TOM faire trembler. Vous connaissez
le sort des prêtres embarqués sur des chaloupes coulées à fond ; redoutez le
même traitement. » Un des
membres du comité nommé Grandmaison, avoua sa signature apposée à l'ordre
donné de fusiller les prisonniers ; il convint d'une noyade de cent dix-neuf
personnes exécutée sous ses yeux ; il l'avait fait régulariser six semaines
après par un arrêté du comité. C'était ainsi qu'il se justifiait. Ses
collègues ne firent pas les mêmes aveux. Un nommé Chaux, qui niait toute
participation aux mesures du comité, ajouta qu'il avait des déclarations à
'faire contre un des accusés qui s'appelait Poirier ; et comme il le
cherchait des yeux sur les bancs, il lui arriva de dire — « Est-il mort
ou vivant ? » Ces mots firent frémir d'indignation toute l'assistance, et le
président rappela le témoin au respect de l'humanité et de la justice. Tous
protestèrent que la compagnie Marat faisait des arrestations sans aucun
mandat d'arrêt, et sans que le comité en eût connaissance. Le président leur
fit remarquer que cette circonstance, loin d'être une excuse aggravait la
culpabilité du comité. La
plupart des témoins donnèrent un spectacle hideux au tribunal et à
l'auditoire. Voici comment le bulletin du tribunal en rend compte. « Ils
se sont respectivement accusés d'avoir pris part aux scènes d'horreur et de
cruauté commises envers les détenus. Ils sont convenus d'avoir signé des
ordres de noyades et de fusillades sans en connaitre les motifs. Des prêtres
noyés, au nombre de cent soixante-deux, ont d'abord été mis à nu, dépouillés
de tous leurs effets dont le partage s'est fait entre leurs barbares
exécuteurs. On apportait au comité l'argenterie des détenus et on se la
distribuait. La cupidité la plus dévorante, la férocité la plus inouïe,
l'ambition la plus démesurée, l'intrigue pour parvenir à son but et pour
exercer des vengeances particulières, le goût des repas somptueux et des
orgies, les attentats à la pudeur des femmes ou des filles qui venaient
réclamer leur mari ou leur père. » Tels étaient les forfaits et les mœurs
des révolutionnaires de Nantes. Un
témoin, dont la déclaration était attendue avec une avide curiosité, Carrier,
ne tint dans une complète réserve, se présenta comme étranger à toutes les
horreurs qui étaient racontées, et rejeta toute responsabilité sur le comité,
même la formation de la compagnie Marat. Les lettres qu'il avait écrites à la
Convention, les signatures qu'il avait apposées à des actes publics, la
notoriété publique, tout cela semblait comme non avenu. Ses dénégations
furent complètes et imperturbables. Il rendit même un témoignage favorable
aux prisonniers nantais c'était pourtant à sa connaissance et sous son
autorité qu'ils avaient été freinés à Paris. Il est
vrai que le président du tribunal ne le pressa point de questions comme les
autres témoins et ne fit aucune remarque sur ses réponses. Carrier était
représentant du peuple t la Convention était-elle disposée à le poursuivre et
à le mettre en jugement ? C'est ce qui, en ce moment, était plus que douteux.
Les membres du comité de Nantes évitèrent de le charger et de rien rejeter
sur lui ; il pouvait encore les protéger contre l'accusation juridique dont
ils étaient menacés. Le
ministère public insista sur l'accusation de fédéralisme à l'égard de
quelques—uns des accusés. Les principaux étaient Sottin qui fut depuis
ministre sous le Directoire, et Villenave, mort il y a peu d'années, laissant
une honorable mémoire. Un autre, qui était comme le président et le chef de
ce nombreux convoi de prisonniers, Phelipe Troncjoli, avait aussi encouru
l'imputation de fédéralisme. Il avait pourtant été nommé par Carrier
président du tribunal révolutionnaire de Nantes. Mais dès le commencement de
ses fonctions, il se refusa à laisser exécuter tous les prisonniers en masse,
sans jugement, comme le voulait le comité. Il donna alors sa démission, et
fut lui-même mis en arrestation comme contre-révolutionnaire. En
conclusion, l'accusateur public s'en rapporta à la sagesse des citoyens
jurés, « dont les décisions, dit-il, sont toujours marquées au coin de
la justice et de l'impartialité. » Parmi
les libertés que le 9 thermidor avait rendues à la France, la libre défense
des accusés n'était pas la moindre. Un avocat, qui avait déjà été défenseur
de la reine devant le tribunal révolutionnaire, Tronçon-Ducoudrai, plaida
pour Troncjoli, ou plutôt contre le comité de Plantes et Carrier. Son
discours fut une vive peinture de toutes les horreurs qui avaient été
commises dans cette malheureuse ville. — « Il suffit, citoyens jurés,
d'avoir jeté un coup d'œil sur les figures des accusateurs pour être pleinement
convaincu que le crime accusait l'innocence ; mais on saura enchaîner ces
hommes sanguinaires, qui voulaient vous transformer en bourreaux. » Le jury
déclara que Troncjoli et neuf autres accusés étaient auteurs ou complices
d'une conspiration contre la République, mais sans intention
contre-révolutionnaire ; et qu'à l'égard des autres prévenus, le fait n'était
pas constant. Ils
furent donc tous acquittés. Le président leur adressa un discours où, avec un
ton paternel, il les excusa de leur faute et roua la justice du jury. Toute
la salle retentissait du cri — « Ils sont acquittés ; tant mieux : vive
la République ! » — La foule qui se pressait à la porte et sur
l'escalier répétait ces exclamations de joie. Toutes
ces révélations des crimes de la Terreur et la hardiesse chaque jour
croissante de la presse devenue libre, imprimaient à l'esprit public un
mouvement dont les Jacobins s'inquiétaient. Pendant longtemps ils avaient
agité une partie de la population et donné à quelques quartiers de, Paris des
habitudes de turbulence ; maintenant, d'autres opinions qu'ils avaient longtemps
opprimées, d'autres classes de la société qu'ils avaient proscrites, d'autres
sections dont les habitants leur avaient toujours été contraires,
manifestaient bruyamment leurs sentiments de haine. La joie de leur
délivrance les animait de plus en plus. Carnier
de Saintes en parla à la Convention : — « Depuis huit jours, je vois dans
l'aria des hommes qui lèvent une tête audacieuse. Il y avait hier au
Palais-Égalité, qui redevient le Palais-Royal, des êtres insolents qui
outrageaient les patriotes, et surtout ceux qu'ils pouvaient soupçonner
d'être Jacobins. C'est un mouvement contre-révolutionnaire et royaliste. Ces
hommes impurs arrivent à Paris pour se joindre au parti qui prétend sauver le
peuple. Ils ne sont pas amis du peuple, les hommes qui disent à cinquante
livres par tête ; ce sont des correspondants de la. Vendée, des aristocrates
mis en liberté. Mais il y a dans la Convention et dans le peuple un courage
énergique qu'on ne pourra vaincre ; sans la Convention, la liberté est
perdue. » Dubois-Crancé
était alors à peu près dans 1a même voie que Fréron ou Merlin de Thionville ;
il répondit : — « Il est temps que la Convention se prononce et fasse
cesser les fluctuations où veulent l'entraîner quelques brigands couverts de
crimes et qui ont pillé la République. Oui, il y a deux partis à Paris ; l'un
est composé des amis de la liberté ralliés autour de la Convention ; l'autre,
de ces hommes pervers qui ont servi le despotisme de Robespierre, qui ont
trempé leurs mains dans le sang. » — De semblables paroles étaient
toujours approuvées et applaudies. — « C'est
particulièrement dans les anciens comités révolutionnaires que se trouvent
les conspirateurs ; la Convention leur arrachera le masque du patriotisme.
Soyons unis et nous sommes sauvés. Les hommes qui étaient investis de la
confiance de Robespierre et de Couthon font plus d'aristocrates en un jour
que la Révolution n'en a fait en cinq ans. On parle de ce qui s'est passé
hier au Palais-Royal Je sais qu'il s'y trouvait deux partis. Les uns criaient
: « Vivent les Jacobins ! » les autres : « Vive la Convention ! » Hier à
l'Opéra, on chantait « les Jacobins sauront abattre le Marais, les Pitt
et les Combourg ; » et ce couplet était applaudi et redemandé par une bande
de brigands et de scélérats. « Ne
vous endormez pas ; il y a des hommes qui disent : « nous
triompherons, ce ne sera pas long. » Encore une fois il est temps que la
Convention se prononce. » Alors
l'orateur demanda à faire une motion d'ordre. Après un long discours sur les
crimes des tyrans et beaucoup d'imprécations contre le règne de la Terreur ;
après des lieux communs sur la nécessité de tenir d'une main ferme la balance
de la justice, il proposa quelques articles. « Le
gouvernement révolutionnaire sera conservé pendant la guerre. Tout agent qui
en outre-passera la limite sera puni de mort. Quiconque se soustraira à un
mandat d'arrêt régulier sera considéré comme émigré ; mais nul ne sera
présumé coupable sous le prétexte d'avoir tenté de rompre ses chaines. » Un
autre article avait un sens plus positif et plus bienfaisant : « La
fortune des suspects détenus ne sera plus sous le séquestre et sera gérée par
un procureur fondé de leur choix, en fournissant caution pour le sas où ils
seraient condamnés. » Ce
projet ne répondait nullement aux inquiétudes et aux plaintes que Garnier
avait exprimées. Un décret proposé par Merlin de Douai au nom des comités de
salut public, de sûreté générale et de législation, se rapportait plus
directement an soin de prévenir les agitations qui commençaient à se
manifester à Paris. Non-seulement elles alarmaient les Jacobins, mais elles
préoccupaient le comité de salut public ou même beaucoup des représentants
appartenant aux opinions modérées. La
disposition principale du décret ordonnait à tous les citoyens qui se
résidaient à Paris que depuis quatre mois, de s'en éloigner d'au moins dix
lieues dans la journée qui suivrait la publication du décret, et d'être
rentrés à leur domicile dans un délai de vingt jours. Les
autres articles établissaient les exceptions ; elles étaient nécessairement
nombreuses. Les mesures de police, qui seraient employées pour reconnaitre et
retrouver les individus auxquels cette loi s'appliquait, étaient réglées
autant que possible de manière à être peu vexatoires. Puis
venait l'indication des catégories à qui le séjour de Paris était interdit :
e Les militaires en congé ou munis de permissions qui n'émaneraient point du
comité de salut public ou des commissaires de la Convention ; les officiers
démissionnaires, destitués ou licenciés ; les fonctionnaires révoqués depuis
le 9 thermidor, ainsi que les agents dont les pouvoirs étaient expirés, les
suspects mis en liberté. Cette
loi était d'une exécution difficile ; beaucoup d'objections s'élevèrent. On
demanda d'autres mirer, Lions ; quelques amendements furent accueillis. En donnant
au comité de sûreté générale le pouvoir d'accorder des dispenses, on s'en
remit au discernement de la police. Les
groupes qui, au Palais-Royal, criaient : « A bas les Jacobins !
vive la Convention ! » n'étaient formés ni de Vendéens, ni
d'émigrés, ni de contre-révolutionnaires ; c'étaient des jeunes gens qui
avaient, d'une manière ou d'une autre, réussi à échapper aux réquisitions
militaires ; ils appartenaient aux classes commerçantes, à l'école de médecine,
aux professions lettrées, surtout à la rédaction des journaux, aux bureaux
des administrations, aux théâtres. Ils ne songeaient aucunement à la royauté
; sans but ni direction, ils se livraient à un mouvement de réaction. Le
journal de Fréron les encourageait et même les devançait. Plus tard, ils se
recrutèrent en nombre, et leurs réunions, sans are plus royalistes, devinrent
plus aristocratiques, du moins par leur composition. On les appela bientôt la
jeunesse dorée de Fréron. La
Convention aurait voulu contenir à la fois cette ardeur de réaction et le
fanatisme passionné des Jacobins. Ils voulaient à tant prix maintenir une
république, où ils resteraient les maîtres ; où le passé leur serait un titre
d'honneur et non pas un sujet de crainte et d'injure. Quant aux
thermidoriens, ils désiraient en toute sincérité que le gouvernement
révolutionnaire fût exercé avec modération et justice jusqu'à la paix, puis
qu'une république raisonnable et possible, créée et gouvernée par eux, succédât
à cet état provisoire. A cet égard, ils étaient comme avaient été les
Girondins ; comme eux aussi, ils n'avaient aucun remords de leur conduite
passée, encore que le souvenir en fût plus difficile à porter. Les
circonstances semblaient favoriser leurs projets et leurs espérances ; les
victoires et les conquêtes des armées républicaines, la possibilité de la
paix, le flot de l'opinion qui leur accordait une popularité puissante el les
reconnaissait pour chefs et défenseurs du vaste parti de la liberté et de la
justice, la majorité acquise à la Convention, les Jacobins plus effrayés que redoutables
; telles étaient les bonnes chances qui se présentaient devant eux. L'Assemblée,
bien que préoccupée sans cesse des difficultés de la situation, cherchait à
établir l'ordre dans toutes les parties du gouvernement. Elle n'était plus le
servile instrument d'une tyrannie exécrable, qui n'avait d'autre but
qu'elle-même, et qui ne parlait du bonheur public que par hypocrisie. La
Convention voulait être une représentation vraiment nationale ; donner des
soins réels et pratiques au bien-être de la nation ; guérir tant de blessures
encore saignantes ; ramener la prospérité ; rendre justice à tant d'intérêts
opprimés et profondément atteints. Elle tâchait de trouver du calme et du
loisir pour prendre les mesures qui pourraient rétablir le commerce anéanti ;
rendre à l'agriculture les bras qui lui manquaient et la libre disposition de
ses produits. Elle voyait venir la disette et cherchait à la prévenir. Mais
les choses étaient à ce point que le témoignage de ces bonnes intentions
n'était encore le plus souvent que de longs rapports, des discours et de
chimériques utopies. Il y
avait aussi un grand zèle pour désavouer la honteuse barbarie du régime
passé. Fourcroy faisait adopter la loi par laquelle fut fondée l'école
centrale des travaux publics qui fut quelque temps après l'École
polytechnique. Les comités mirent en liberté un grand nombre de citoyens
appliqués aux sciences, aux arts, à l'agriculture, ainsi que les chefs de
fabrique et les commerçants dont la détention était ruineuse pour eux,
nuisible à la République. Les
hommes de lettres étaient nombreux aussi dans les prisons. La Harpe, Volney,
Ginguené, Bitaubé, d'autres comtes alors, oubliés depuis, furent délivrés.
Bientôt après, une distribution de secours fut accordée à une foule d'hommes
de lettres, de savants et d'artistes. La misère des temps, le peu de valeur
qu'avaient à une telle époque les travaux de l'esprit et les œuvres de
l'imagination imposaient ce devoir au gouvernement. Grégoire
raconta, dans un long rapport, le vandalisme des révolutionnaires, et comment
on avait pu, à grand’peine, préserver de la destruction les bibliothèques,
les statues, les tableaux, les monuments et les édifices. C'est alors que fut
commencé le Musée. A cette époque remonte aussi la fondation du Conservatoire
des arts et métiers, de l'École des langues orientales placée à la
Bibliothèque nationale, des Cours institués au Jardin des Plantes, des Écoles
de médecine, du Bureau des longitudes. En
attendant un système général d'instruction publique, la Convention, encore
fidèle aux lieux communs et à la phrase plutôt qu'au bon sens pratique,
ordonna à son comité de rédiger dans le cours de chaque décade, un cahier
d'instructions, afin de ranimer l'amour du travail, d'affermir les citoyens
dans les principes de la morale ; afin de les attacher à leur devoir, et leur
rappeler les grands événements de la Révolution et de leur présenter les
avantages des sciences utiles et des arts. Ces cahiers devaient être lus dans
toutes les communes chaque jour de décadi ; les pères et les mères seraient
convoqués pour se trouver à cette lecture avec leurs enfants. La lecture
serait suivie du chant des hymnes à la liberté. On exercerait les enfanta à
célébrer par leurs chants les vertus civiques et des actions guerrières des
héros de la patrie. On
continuait à croire aux heureuses influences des cérémonies nationales sur
les sentiments et les mœurs du peuple ; ou avait confiance dans ce mode
d'enseignement moral. Récemment la translation des cendres de Marat au
Panthéon avait donné lieu à une pompeuse célébration ; peu de jours après la
Convention ordonna que les restes de Rousseau déposés dans les jardins
d'Ermenonville seraient aussi portés au Panthéon. Chénier fut rapporteur du
projet. Ce lui fut une occasion de parler de l'oppression exercée sur les
lettres par la tyrannie de Robespierre ; il critiqua le programme des fêtes
de David. — « La seule fête du 10 août 1793 avait coûté douze cent mille
livres, et il n'en était resté que des plâtres et des chiffons. Tandis
qu'avec une moindre dépense on aurait pu payer des monuments de marbre ou de
bronze, qui eussent embelli la ville pendant des siècles. » Chénier
aurait, disait-il, proposé de rétablir ces réunions fraternelles des citoyens
de toutes les classes, ces banquets dans la rue, ordonnés d'abord, puis
interdits par une tyrannie inquiète. Mais, « comment penser à des banquets,
lorsque les subsistances étaient si rares et si coûteuses ? » Les
séances où la Convention pouvait, avec quelque loisir, s'occuper de
l'administration ou des lois d'institution, étaient rares. Presque chaque
jour elle avait à entendre soit les plaintes des clubs et des comités
révolutionnaires contre le système d'indulgence pour les aristocrates et de
rigueur envers les patriotes ; soit les révélations des excès et des cruautés
du régime passé ; souvent même il s'agissait de faire cesser une tyrannie
encore subsistante ; de là naissaient de vifs débats entre Feu Montagnards et
les thermidoriens. Le
calme n'était pas encore rétabli à Marseille ; les Montagnards représentants
de cette ville prenaient la défense de leurs frères de la société populaire.
Granet soutint que la Convention n'avait nulle inquiétude à concevoir sur l'état
de Marseille ; il produisit comme preuve une lettre qu'il avait reçue des
représentants en mission. Elle expliquait le véritable motif de fureur de la
société populaire ; c'est que les autorités voulaient poursuivre les meneurs,
pour vols et dilapidations. La lettre d'Auguis disait On a proposé hier dans
la société de déclarer traiter à la patrie quiconque voudrait accuser un des
membres comme fripon ou dilapidateur de la fortune publique. » Cette
pièce ne parut pas justificative ; la discussion s'anima ; un article du
journal de Fréron avait exaspéré Granet et Moïse Bayle. Un
député de la Montagne dit que Fréron et Barras avaient de même été accusés de
dilapidations. Eux aussi se défendirent par de vives récriminations. On
prenait l'habitude de se jeter mutuellement les plus grossières injures ;
Legendre monta à la tribune. — « Il
est temps, dit-il, que la République ouvre les yeux sur les hommes lui
voudraient mener la Convention comme ils mènent une société, respectable
avant l'époque où ils l'ont dominée. Savez-vous ce qui les effraye ? c'est la
liberté de la presse ; elle a toujours été l'effroi des tyrans. Savez-vous
quels sont leurs infâmes lieutenants ? Ce sont ces hommes qui ont rougi la
mer par le flux ensanglanté de la Loire. Il y a eu un moment où le navigateur
qui, sous l'équateur, recevait le baptême de la ligne, pouvait craindre
d'être trempé de sang. Voilà ceux qui mettent les Jacobins en feu et qui
jettent parmi nous les tisons de la discorde. Ces hommes voudraient
ressusciter la commune aux Jacobins. Ils ont dressé un théâtre où chacun
d'eux joue un rôle plus ou moins odieux ; l'ombre de Robespierre est au trou
du souffleur. — Ils sont en petit nombre, les scélérats ; les Jacobins mieux
éclairés en feront justice. Ils savent que la Convention seule doit tenir les
rênes du gouvernement. Aucune autorité, aucun corps, aucun pouvoir n'a droit
de rivaliser avec elle. Les Jacobins ne boivent pas souffrir qu'on dise à
leur tribune : « Bientôt un rocher se détachera de la Montagne pour
écraser tout le reste » ; ou bien encore : « Nous sommes assez
de cinq ou six. » — «
C'est Vadier qui a dit cela ! » s'écrièrent plusieurs voix. — « Nous
avons promis d'opérer le bonheur du peuple, tenons-lui parole ; sauvons notre
pays. Quand vous aurez accompli cette tâche glorieuse, assommez-vous les uns
les autres, si vous voulez. » « On
a cherché à exciter une insurrection en faisant croire que la Convention veut
anéantir les sociétés populaires, et l'on s'en va criant partout : « Vivent
les Jacobins ! » La Convention crie : « Vise le peuple !
vivent les sociétés de patriotes bien intentionnés, et périssent tous les
coquins ! » Le gouvernement doit régir avec une main de fer, mais ce
doit être la main de la justice. » Cette
éloquence de boucher eut beaucoup de succès ; ce genre d'exagération plaisait
alors aux spectateurs des tribunes. Le
débat fut terminé par un renvoi aux comités. Mais la situation de Marseille
et des provinces méridionales devait occuper longtemps la Convention ; les
mesures qu'elle avait ordonnées n'obtinrent d'abord nulle obéissance. Les
commissaires écrivaient le 27 septembre : « Marseille a levé l'étendard de la
rébellion ; la Convention EI été outragée, les lois méprisées ; on a attenté
à la vie des représentants. Depuis quinze jours ils savaient qu'on voulait
les assassiner. Le moment d'exécuter ce projet est venu. Ils l'ont attendu
avec fermeté et courage, ils ont résisté aux meurtriers. » Après
avoir fait exécuter les arrestations ordonnées par les décrets, les
représentants étaient à dîner avec l'état-major de la force armée, et gardés
par un faible détachement. Une foule séditieuse investit l'hôtel, un des
émeutiers entra dans la salle armé de deux pistolets et s'avançant vers Auguis,
il lui dit — « Voilà ici le peuple souverain qui vous demande la liberté
des hommes que vous avez fait arrêter ; si vous ne les rendez pas tout de
suite, prenez garde à vous. » Auguis
parvint à lui ôter ses armes ; puis, sortant avec son collègue, tous deux
essayèrent de ramener les séditieux à l'obéissance et à la raison. Auguis fut
maltraité, ses babils déchirés, et il courut un véritable danger. Le général
commandant la division ne fut pas mieux écouté que les représentants. Des
renforts arrivèrent. Pendant anses longtemps l'autorité se contenta d'être
sur la défensive et de prévenir les attaques des insurgés. Enfin les
représentants se décidèrent à. agir plus énergiquement. Dès lors ils
trouvèrent peu de résistance et firent arrêter une quarantaine de factieux.
Tout rentra dans l'ordre, les autorités municipales et départementales
renouvelées ainsi que le comité révolutionnaire, envoyèrent à la Convention
des adresses pour protester de leur dévouement et pour se féliciter d'être
délivrés de la tyrannie de quelques hommes souillés de crimes. C'est
ainsi que cette turbulente population de Provence passait par les funestes
alternatives de domination et de vengeance réciproquement exercées par des
factions qui avaient toujours sous la main pour auxiliaire une plèbe
désordonnée et sauvage. La
Convention approuva la création d'une commission militaire, établie par les
représentants, pour juger ceux qui avaient pris part à la rébellion. Cet
esprit d'insurrection, cette volonté de conserver ou de recouvrer la
puissance, pour en user anarchiquement, constituaient de plus en plus le
parti révolutionnaire en guerre avec le gouvernement conventionnel. Il était
ainsi poussé à chercher en force dans les opinions opposées. Vainement il
tentait de maintenir la balance, il fallait nécessairement remonter contre le
courant de la Révolution, ne plus ménager des ennemis exaltés et dangereux,
et accorder satisfaction à l'opinion qui demandait la punition de leurs
forfaits. Le plus
menacé en ce moment était Carrier. Déjà Legendre l’avait ouvertement désigné.
Un incident imprévu amena l'explosion. Un des généraux qui avaient fait la
guerre dans la Vendée, et que l'ancien comité de salut public avait sacrifié
à Ronsin et à Rossignol, survivait, échappé par hasard aux jugements
révolutionnaires, mais destitué et oublié ; il était tombé dans la misère ;
on réclama pour qu'il fût réintégré dans son grade et son emploi. Un
député des Deux-Sèvres, Lofficial, donna un intérêt plus général à la
discussion : — « On n'a conservé, dit-il, dans la Vendée, que les
généraux les plus scélérats, ceux qui envoyaient des femmes à la mort après
en avoir abusé, ceux qui faisaient fusiller les réclamants quand ils venaient
demander justice. Il est temps de dire la vérité : la guerre de la Vendée a
été rallumée par les horreurs qu'on y a commises. » Il faut que vous
sachiez qu'un représentant du peuple, après avoir promis une amnistie aux habitants
s'ils déposaient les armes, les a fait fusiller lorsqu'ils ont été désarmés.
Cet homme, c'est Carrier. On lui amena une femme ; était-elle coupable ? Je
n'en sais rien n elle fut fusillée ; elle avait deux enfants, l'un de trois
ans, l'autre de vingt mois. On examina ce qu'on ferait de ses enfants : Si on
les laisse vivre, disait-on, ils se souviendront de la mort de leur mère, ce
seront des serpents que la République nourrira dans son sein ; qu'ils
périssent donc ! On m'a traité de contre-révolutionnaire, de protecteur des
brigands, parce que je voulais empêcher la continuation de la guerre.
Lorsqu'on voyait qu'un général se conduisait de manière à la finir, on le
destituait. Examinez ce qu'ont été tous ceux qui ont dirigé cette guerre,
vous verres que la plupart sont coupables. » La
Convention avait plus d'une fois interrompu l'orateur par des exclamations
d'horreur et d'indignation. Carrier monta à la tribune, il parla des
calomnies répandues contre lui, d'un mémoire justificatif qu'il faisait
imprimer. — « Je prouverai que lorsque j'ai quitté la Vendée, la guerre
était terminée. Mon collègue Merlin pourra attester que lorsque vingt
communes sont venues à Montaigu, je les ai traitées avec une douceur
fraternelle, je leur ai fait délivrer du pain et du vin. « On
parle d'une femme que j'aurais fait périr : si le fait est prouvé, je consens
à porter nia tête sur l'échafaud. » — « On
en prouvera bien d'autres, » cria une voix. Carrier
continua à essayer une justification confuse et indirecte. Il parlait des
cruautés commises par les brigands et les chouans, lorsque, par supériorité
de nombre ou par surprise, ils remportaient quelque avantage. Il exposa la
situation actuelle des départements de l'ouest, où à aucune époque
l'insurrection n'avait occupé, disait-il, un plus vaste espace. — « Je
désire qu'on produise des ordres avec ma signature, je montrerai des arrêtée
précisément contraires. « Si
des brigands ont péri dans la Loire, c'est lorsqu'ils voulurent repasser le
fleuve. Nos chaloupes canonnières ont alors brisé leurs radeaux, et ils se
sont noyés au nombre de six mille. » Il niait les massacres et les
exécutions des enfants, puis il s'attribuait l'honneur d'avoir, par les
mesures qu'il avait prises, préservé Granville et Angers. Merlin,
appelé en témoignage par Carrier, dit qu'en effet les habitants de vingt
communes s'étaient soumis ; qu'ensuite étaient arrivés avec Carrier certains généraux
connus par leurs brigandages ; qu'alors l'amnistie promise avait été violée,
et les hommes massacrés. — « Je ne sais qui a signé l'ordre, niais ce
dont je suis certain, c'est que si je n'avais pas été rappelé, on n'aurait
pas égorgé impunément sous mes yeux. Ce n'est pourtant pas moi qui avais
signé l'ordre d'amnistie. » «
Carrier vous a fait un tableau exagéré. La Vendée ne deviendra redoutable que
si elle se grossit de tous ceux à qui l'on fait redouter le retour du système
de Robespierre. » Le
procès des Nantais, la disposition de l'esprit public, et même de la
Convention, encourageaient les dépotés des malheureux départements de l'ouest
à dire cc qu'ils savaient depuis longtemps. Maignen, représentant de la
Vendée, prit la parole —
« L’état de la Vendée n'est pas alarmant, mais des hommes couverts de
sang restent impunis. Le premier est Turreau, général en chef. Il y a un an,
Charette était réduit à trois cents hommes ; les cultivateurs l'avaient
abandonné ; il n'y avait plus que quelques prêtres et quelques nobles. Turreau
divisa l'armée en douze colonnes ; elles pénétrèrent dans douze directions
différentes, égorgeant les malheureux qui étaient dans leurs maisons ou
cultivaient leur champ. Le pillage était la récompense du massacre. Il y
avait là beaucoup de soldats de l'armée révolutionnaire. « Cela
se passait sous les yeux de Hentz et Francastel ; on souffrait que les
soldats missent au bout de leurs baïonnettes des enfante d'un ou deux mois. « On
avait ordonné de transporter les grains en arrière de l'armée. Les chers des
colonnes faisaient prendre toutes les voitures et les chevaux du pays, puis
ils voulaient forcer les habitants à conduire les grains. Ces malheureux ne
pouvaient obéir, puisqu'ils n'avaient plus ni chevaux ni voitures. Alors on
faisait brûler les grains, et des officiers municipaux, eu écharpe, étaient
fusillés. Carrier n'y était plus pour rien ; il était rentré à la Convention. « Vous
vous souvenez que le général Turreau vous écrivit que deux de ses colonnes
avaient tué cinq ou six mille brigands. Saver-vous comment cela se fit ? On
avait ordonné aux habitants de plusieurs communes de se réunir sur un seul
point ; lorsqu'ils furent rassemblés, Turreau les fit fusiller, sans
distinction d'âge ni de sexe. « Je
le dis au comité de salut public, il ne m'écouta point, et même plusieurs
membres m'appelèrent protecteur des brigands. — « Nommez-les, »
disait-on. — « Ils
ne sont pas ici. J'en appelle à Carnot ; je fus traité d'imposteur et de
modéré. Aujourd'hui, les cultivateurs vous tendent les bras ; ils ne marchent
plus que lorsqu'ils y sont forcés, le pistolet sur la gorge, par les
brigands. Le noyau de l'année catholique est actuellement composé de nobles,
de prêtres, de faux-sauniers et de héros de cinq cents livres qui ont
déserté. Le comité de salut public prend des mesures pour terminer cette
guerre, et nous en verrons la fin. « Je
demande que le comité nous donne les noms des chefs qui commandent dons la
Vendée, et alors on dira quelle conduite ils ont tenue. » La
Convention entendait avec indignation et surprise tous ces affreux récits,
comme s'ils avaient été nouveaux pour elle ; les généraux avaient exécuté les
décrets, obéi aux ordres du comité de salut public, sous les yeux des
représentants en mission, qui, dans leurs correspondances, avaient raconté
avec triomphe à peu près tout ce qui maintenant paraissait monstrueux et
incroyable. Ces
représentants avaient tellement perdu la mémoire de leurs propres actes, que
Laignelot qui avait à Rochefort fait asseoir le bourreau à sa table, expliqua
comment c'était, malgré ses avis, qu'on avait donné à cette guerre une
direction si funeste et un caractère si atroce ; il imputa à Carrier les
grains jetés au feu et les cultivateurs fusillés. — « Les commissaires
qu'il chargeait de ces mesures répétaient, disait-il, l'instruction qu'il
leur avait donnée : — « Où il n'y a e plus un homme, on ne doit pas
laisser un grain. » « Je
revins à Paris avec Lequinio. Le comité de salut public nous demanda les
moyens de terminer cette guerre. Nous dîmes qu'il fallait envoyer des
représentants sévères ; mais justes, et ne pas toujours tuer au lieu
d'éclairer. Carnot nous dit : « Cela est dans mon cœur, mais Hentz
et Francastel pensent qu'il faut tout brûler et dévaster. Pendant que le
comité était en suspens, les commissaires de la Convention ordonnèrent de
brûler les soixante communes du Marais, entre Fontenay et les Sables. Le
comité envoya un courrier pour suspendre cette exécution. Il y avait déjà
deux communes incendiées, et soixante tonnes de blé brûlées. » Carnot
ne pouvait se dispenser de parler. Dès qu'on revenait sur le passé, sa
situation était fâcheuse et embarrassante. Il lui fallait avouer, sinon sa
complicité, du moins son consentement à tous les actes criminels ou
déraisonnables d'un gouvernement dont il avait fait partie. Désavouer tout ce
qu'il avait signé, se mettre à part des collègues avec lesquels il avait vécu
en bonne intelligence, cela lui eût semblé une lâcheté ; toutefois, il ne
coulait pas laisser croire que son opinion avait été conforme à tant de
mesures atroces, et mémo à tant de déterminations préjudiciables à la
conduite de la guerre. Il tenait à con-Mater l'opposition qu'il avait souvent
essayée contre des mesures qui maintenant excitaient l'indignation publique ;
de sorte qu'en justifiant ses bonnes intentions et son discernement, il
donnait l'idée d'une étrange faiblesse de caractère. — « C'est
toujours avec douleur, disait-il, que j'ai soutenu vis-à-vis de ceux de mes
collègues, qui venaient me parler de la guerre de la Vendée, une opinion
réellement contraire à la mienne. Mais c'était celle de la majorité du
comité. J'ai plusieurs fois essayé de faire changer ce système, niais
inutilement. Le général Huché fut dénoncé pour des cruautés qu'il avait
exercées dans la Vendée ; nous le fîmes mettre en arrestation. Robespierre
prit sa défense, et il fut renvoyé à l'armée avec un grade supérieur ; je fus
obligé de signer malgré mon opposition. « Chacun
connaît la haine que me portaient Robespierre et Saint-Just. Après leur
chute, j'ai fait adopter des mesures moins rigoureuses. C'est moi qui ai tiré
de l'armée du Nord dix mille hommes bien disciplinés, qui termineront cette
malheureuse guerre. » Merlin
de Thionville ajouta : « Tant qu'on a suivi les idées de Carnot,
nous avons été victorieux dans la Vendée ; quand on a tué et volé, nous avons
été battus. » On
demanda l'arrestation du général Turreau, que Robespierre avait aussi
soutenu. Billaud-Varennes
voulut s'associer à la défense que Carnot avait présentée. — « La
vérité, dit-il, c'est que le comité de salut public a toujours été contraire
aux mesures de rigueur. » — Ces mots excitèrent de violents murmures. —
Billaud continua : — « Pour bien juger la conduite du comité, il faut se
rappeler que l'insurrection de la Vendée était d'abord forte de cent mille
hommes, et qu'il fallait combattre les rebelles avec vigueur. » — « Mais
non pas les égorger, » s’écrièrent plusieurs représentants. — « Vous
ne trouverez jamais pareille mesure ordonnée par des arrêtés du comité ; les
représentants du département de la Vendée, qui ont assisté à plusieurs de nos
délibérations, peuvent attester que nous avons toujours repoussé avec horreur
ces mesures. — « Cela
est faux ! » s'écria Delaunay d'Angers. Billaud
demanda à Carnot d'attester que si Turreau avait été maintenu dans le
commandement de l'armée de l'Ouest, c'était par la volonté de Robespierre. Carnot
répéta ce qu'il venait de dire, et ajouta : — « Il en a été de même pour
Rossignol, que le comité avait aussi voulu faire arrêter. » Ce n'était
pas répondre aux représentants qui disaient : — « Il fallait en
instruire la Convention. » Billaud-Varennes
termina sa justification, en disant que la Convention devait maintenant se
lever en masse pour prononcer l'arrestation du général Turreau. Alquier
produisit un ordre de Turreau, conçu en ces termes : — « Le général
Moulins se portera sur Mortagne, il fera désarmer et égorger, sans
distinction d’âge ni de sexe, tout ce qui se trouvera sur son passage. Des
cris d'horreur s'élevèrent dans toute la salle, et l'arrestation fut votée. Les
généraux Huché et Grignon, à qui plusieurs représentants imputèrent de
semblables abominations, furent aussi décrétés d'arrestation. C'est
ainsi que la Convention, bon gré mal gré, s'occupait sans cesse du passé,
entraînée soit par le sentiment général d'indignation et de justice que
suscitait la connaissance de tant d'atrocités, soit par l'audace de la
faction révolutionnaire qui prétendait hautement justifier et continuer le
régime de la Terreur. Toutefois,
les Montagnards devinrent plus prudents ; ne voulant pas accroître le danger
qui les menaçait, ils parlèrent avec plus de mesure et de précaution à la
tribune de l'Assemblée ; là ils étaient sur la défensive. Mais à la société
des Jacobins, ils exhalaient toute leur colère et proclamaient leurs alarmes
; de telle sorte que le parti terroriste, dont ils étaient les représentants,
se trouvait encouragé et provoqué à une exaltation séditieuse. Les adresses
envoyées à la Convention par les sociétés affiliées aux Jacobins
contribuaient à former une majorité de jour en jour plus animée contre les
opinions et les hommes dont elle avait si longtemps porté le joug. Ainsi
une adresse des Jacobins d'Uzerche, après avoir dit que la modération était
un piège tendu aux patriotes, ajoutait « que chez un grand peuple
l'humanité et le patriotisme étaient incompatibles, que la destruction des
sociétés populaires serait la destruction de la République, et que la liberté
de la presse était favorable seulement à l'aristocratie. » De telles paroles
ne pouvaient être entendues tranquillement ; elles irritaient les plus
sincères républicains, ceux même qui s'inquiétaient avec le plus de
prévoyance des dangers de la réaction. Thibaudeau
demandait que « la Convention se prononçât, qu'elle se montrât ferme et
mit un serine à tons les excès où voulaient l'entraîner quelques fripons, qui
disputaient leur tête à un châtiment mérité. » Un
autre jour, une députation du club électoral venait réclamer le
rétablissement de la commune de Paris. Des sections envoyaient leur adhésion
à cette adresse et voulaient que les droits de l'homme fussent enfin mis à
l'ordre du jour. Le
lendemain, des pétitionnaires appartenant à l'opinion contraire, disaient à
la Convention — « Des hommes atroces se glissent dans les sections de
Paris pour y opprimer les républicains, pour intercepter la voix du peuple,
pour lui substituer celle de l'anarchie et du terrorisme, pour préparer des
pétitions sanguinaires. » Alors
ils racontaient comment le nommé Chrétien, un septembriseur, juré du tribunal
révolutionnaire, arrêté après le 9 thermidor, puis mis en liberté, accompagné
de quelques gens de son espèce, avait troublé une assemblée de la section
Lepelletier, empêché de voter une adresse de remercîment à la Convention, mis
en déroute tous les bons citoyens par des clameurs et des menaces, et obtenu
ainsi qu'une députation allât, au nom de la section, féliciter les Jacobins à
propos d'un discours incendiaire qui y avait été prononcé. L'arrestation de
Chrétien fut ordonnée sur la proposition de Dubois-Crancé : c'était lui, qui
l'avait fait mettre en liberté quelques jours auparavant. Thuriot
ne pensa point que cette mesure fût suffisante. — « Quoi ! disait-il,
nos armées font trembler les tyrans de l'Europe et nous balancerions à
enchaîner quelques scélérats qui veulent tout bouleverser ! La justice
nationale reste trop longtemps inactive à l'égard de ces hommes affreux. Ils
ont des émissaires partout ; ils essayent d'allumer la guerre civile ; ils
sont combinés avec les agents soudoyés de Pitt et Cobourg ; ils fournissent
aux puissances coalisées un prétexte plausible pour continuer la guerre. « Ces
hommes sont faciles à reconnaitre ; ils ne veulent pas qu'on parle raison ;
ils veulent persuader que la liberté doit être établie par la tyrannie ; ils
veulent faire crier vive la liberté par ceux qu'ils chargent de fers.
Dans une république bien ordonnée il faut que les autorités soient respectées
et que ceux qui les insultent soient punis. Ils sont des partisans de
Robespierre, les hommes qui insultent le peuple, qui ne veulent pas le règne
de la justice et qui demandent du sang. Il n'y a de patriotes que ceux qui
aiment l'ordre et les lois, qui respectent la Convention et la majesté du
peuple. « Je
demande que le tribunal révolutionnaire continue à informer contre les
nombreux complices et partisans de Robespierre. » Cette proposition fut
adoptée. La
section de Guillaume Tell[3] vint raconter une scène du même
genre. « On veut, disait la députation, remettre la terreur à l'ordre du
jour. Il faut que la Convention se hâte de tranquilliser les habitants de
Paris, si elle veut être secondée dans le désir qu'elle a de faire le bien. » Un
représentant du Haut-Rhin, Laporte, demanda qu'une mesure sévère fût prise
contre les membres des anciens comités révolutionnaires. — « C'est,
disait-il, 'une clique infernale, une sorte de caste, qui veut ramener la
tyrannie par les assassinats. Le foyer de cette cohorte est à Paris. Il faut
que le peuple sache que la Convention veut frapper ses ennemis. Je propose
que tous les fonctionnaires de Paris soient tenus de prouver ce qu'ils ont
fait le 9 thermidor et où ils ont passé cette journée. — « La
proposition de Laporte est inutile, répondit Bourdon de l'Oise ; les anciens
comités révolutionnaires ont commis deux sortes de crimes : les
assassinats judiciaires et les brigandages. Maintenant la justice est confiée
à des hommes purs. Ne croyez pas que ceux qu'on appelle modérés ne sachent
point fume leur devoir ; ils sont à la recherche des délits et des coupables.
Le comité de la section du Bonnet Rouge[4] vient d'être envoyé au tribunal
révolutionnaire comme voleur et faussaire. Ayez confiance en votre comité de
sûreté générale, il punira les conspirateurs et les fripons. » La
recherche des actes punissables commis pendant le règne de la Terreur
devenait toujours et nécessairement une question générale. Il n'y avait pas
un mois que Lecointre avait été traité de fon et de calomniateur pour avoir
accusé les membres de l'ancien comité de salut public ; la discussion se
renouvela et prit aussitôt un autre caractère. La Convention avait depuis
lors fait de grands pas sur la route qu'elle n'avait pas voulu suivre. « Ne
pensez pas, dit Legendre, que Robespierre eût des complices seulement parmi
les autorités constituées et les états-majors, il en avait encore parmi ses
collègues qui travaillaient avec lui. Oui, il existe des complices de
Robespierre jusque dans la Convention ce sont ceux qui la veille même de son
supplice lui offraient un encens sacrilège ; ce sont ceux qui, le lendemain,
sont venus nous dire insolemment : « Nous savions depuis six mois que
Robespierre conspirait. » Quoi ! vous le saviez et vous ne l'avez
pas dénoncé ! Vous craigniez, dites-vous, des déchirements. C'est Robespierre
qui vous a attaqués. Son discours n'a pas été accueilli par la Convention ;
il est allé le lire aux Jacobins. Alors vous avez dit : « Il veut le
pouvoir à lui tout seul, quand nous devons le partager avec lui. » Si
Robespierre, Couthon, Saint-Just ont été dénoncés, c'est parce que Billaud,
Collot et Barère sont devenus jaloux. « Je
déclare à la Convention que je les regarde comme des conspirateurs. « La
France ne se laissera point intimider par les députations qu'on envoie à sa
barre. Elles sont composées de fripons et d'intrigants qui restent dans les
sections jusqu'à onze heures parce que les pères de famille en sortent à dix. « Représentants
j'ai fait mon devoir, c'est à vous de faire le vôtre ; je vous en somme au
nom du peuple. » Barère
répondit le premier. Il se défendit surtout du reproche d'avoir, jusqu'au
dernier moment de la domination de Robespierre, offert un encens sacrilège au
tyran, et chercha à démontrer qu'il était une des victimes désignées que le 9
thermidor avait sauvées ; puis il présenta comme solidaires tous les membres
du comité. — « Toutes les déterminations, tous les actes avaient été
unanimes. Les uns comme les autres, nous avions compris la nécessité d'une
conduite prudente et d'une muette soumission ; il fallait attendre le moment
où Robespierre nous forcerait à nous défendre. Nous nous disions, si nous
l'attaquons, nous irons à l'échafaud comme de vils scélérats, et le tyran
continuera d'opprimer la République. » Cambon
prit vivement la défense de Barère. Il expliqua ce qui n'était pis connu du
public, ni de la Convention. — « On ne sait pas quelle était, à l'époque
du 31 mai, la situation du premier comité de salut public, lorsque
quelques-uns de ses membres étaient convaincus que Robespierre, Danton et Pache
conspiraient pour proclamer la royauté du fils de Louis XVI ; lorsque les
armées étaient vaincues, le territoire envahi par les ennemis, la Vendée
formidable. Dans un tel moment, la prudence et les ménagements étaient
indispensables ; c'est précisément alors que la Convention paraissait
accorder à Robespierre une confiance que Barère, Lindet, Delmas, Bréard,
Guyton et moi, nous étions bien loin d'obtenir. Dès lors nous nous trouvâmes
compromis et menacés par la vengeance d'un homme qui ne savait point
pardonner. « L'époque
où nous fûmes éloignés du gouvernement fut signalée par la création de
l'armée révolutionnaire, par le commandement donné à Rossignol et bousin, par
les quarante sols accordés pour les assemblées de section. Alors vous
adoptiez tout et vous décrétiez le système de la Terreur. Ce fut du plus ou
moine l'esprit qui domina dans la Convention depuis le 9 thermidor jusqu'an
dernier terme de son existence. » Un
représentant du département de l'Ariège, Clauzel, commençait alors S. se
faire connaître par un zèle égal contre la tyrannie qui venait d'être abattue
et contre la réaction, lorsqu'elle semblait remonter plus haut que les
révolutionnaires de la Terreur. Il
répondit à Barère et à Cambon en demandant pourquoi, connaissant les
coupables desseins de Robespierre, ils n'en avaient jamais parlé à personne ?
pourquoi les membres du comité ne s'étaient pas opposés aux décrets qui
permettaient de traduire les représentants devant le tribunal révolutionnaire
sans les entendre ? pourquoi Barère et Billaud avaient appuyé Robespierre
lorsqu'il proposait la loi du 22 prairial ? comment les massacres du tribunal
révolutionnaire n'avaient jamais été plus nombreux que pendant les quatre
semaines où Robespierre ne paraissait plus au comité, et lorsque les
triomphes de nos armées devaient donner plus d'autorité aux membres qui lui
étaient opposés ? Après le 9 thermidor, n'était-ce point Billaud qui s'était
opposé au renouvellement du comité ? n'était-ce point Barère qui avait
proposé de continuer Fouquier-Tinville dans les fonctions d'accusateur public
? lorsque Legendre avait fermé la salle des Jacobins, Barère, Billot et
Collot ne dirent-ils pas d'abord que les Jacobins étaient des scélérats ? Barère
s'étonna de la chaleur des accusations de Clauzel. Quelques jours après le 9
thermidor, ne lui avait-il pas dit, lorsqu'on parlait de poursuivre les
agents et les complices de Robespierre : « Lorsque le vaisseau est à
Rot, on ne demande point par quelles manœuvres le pilote l'a sauvé ? e Quant
aux Jacobins, c'était Legendre lui-même qui les avait rouverts et ils avaient
rayé de leur liste Barère, en même temps que Lecointre et Dubois-Crancé. Legendre
expliqua comment il avait rouvert les Jacobins, parce que les membres du
comité refusaient la responsabilité de la décision qui aurait continué à les
tenir fermés. Collot
d'Herbois insista sur la complète similitude de situation entre tous lm
membres du comité. Les signatures de Carnot, Prieur et Lindet attestaient
l'unanimité des délibérations ; mais il ajoutait une explication qui
atténuait beaucoup celle excuse. « Je
viens aux fonctions particulières dont chacun de nous était chargé. Il y
avait entre nous an certain abandon de confiance qui nous faisait toujours
signer aveuglément les opérations les uns des autres. Dans l'immensité du
fardeau que nous avions à porter, il fallait bien nous en rapporter à la
probité les uns des autres. Qu'on voie l'immensité du travail dont Billaud et
moi étions chargés ; nous avons envoyé dans les départements au moins trois
cent mille pièces et l'on trouverait dix mille minutes de notre main. Si vous
n'y lisez point les principes les plus purs de justice et d'humanité, je
prends l'engagement de porter ma tête à l'échafaud. Vous êtes trop justes
pour accuser légèrement des hommes qui, pendant un an, ont travaillé quinze
heures par jour. « On
nous accuse d'avoir partagé la tyrannie de Robespierre ; mais pour nous y
opposer, avions-nous plus de puissance que tout autre membre de la Convention
? Nous ne pouvions que ce que vous pouviez vous-mêmes. Pourquoi n'avez-vous,
pas fait un jour, ce que vous avez fait un autre ? Pourquoi un orateur n'a-
t-il point parlé avant Tallien ? Nous avons craint des déchirements ;
Robespierre avait une grande force d'opinion. Carnot disait : « Lorsque les
victoires seront arrivées, nous aurons une force double. » « Chacun
savait, chacun sentait que Robespierre avait des desseins secrets, mais
croyez-vous qu'il fût aisé de le deviner ; pour cela., il eût fallu être
lui-même, il eût fallu avoir une âme aussi atroce et aussi perfide que la
sienne. Si, en le dénonçant, nous n'avions pas la certitude de vous démontrer
notre accusation, qui de vous eût osé nous soutenir ? « Nous
invoquons nos collègues : lorsqu'ils recevaient de Robespierre des
humiliations ou des persécutions, ne trouvaient-ils pas des consolations
auprès de nous ? Carnot vous dira si nous n'avions pas pris la résolution de
ne plus signer rien qui concernât la police générale, autrement que sur un rapport
formel de Robespierre ? N'avons-nous pas accordé des mises en liberté sur les
réclamations de plusieurs membres de la Convention ? «
Pendant les quatre décades de l'absence de Robespierre, Couthon et Saint-Just
étaient restés chargés de la police générale, et ils correspondaient
directement avec le tribunal révolutionnaire. On assure que nous avons
consenti à une exécution de cent cinquante-cinq condamnés, à condition
qu'elle serait partagée en trois jours ; il n'en est rien nous avons
seulement témoigné notre horreur et notre indignation. « Il
n'y a personne qui, en servant la Révolution, ne se soit fait beaucoup
d'ennemis. La Convention doit examiner si ces accusations ne prennent pas
leur source dans des passions particulières ; non, nous ne sommes pas les
complices de Robespierre ; il nous avait proscrits. « Le
rapport de Saint-Just nous désignait comme victimes. A la commune, il nous
indiquait pour être pendus ; il était vorace de nos corps. Examinez notre
conduite avec impartialité ; nous prouverons, non pas que nous n'avons jamais
fait d'actes tyranniques, mais que nous n'avons pas manqué à nos devoirs.
Nous n'avons pas fait peut-être ce que nous aurions voulu, nous avons fait du
moins tout ce que nous avons pu. » Cette
apologie fut écoutée avec assez de bienveillance. Elle ne répondait pas
nettement aux accusations ; mais, avec une sorte de vérité, elle établissait
une solidarité universelle ; elle reversait sur tout le comité, sur la
Convention elle-même, la responsabilité des crimes de la Terreur. Elle
renfermait assurément la dénégation de faits évidents et notoires, mais en
même temps, elle était une confession sincère de toute la conduite tenue par
Collot et ses pareils ; on n'y apercevait pas une apparence de regrets, ni de
remords. C'était l'expression de la conscience d'un homme, qui ne reconnaît
d'autre morale que l'entrainement révolutionnaire ; qui croit que tous ses
actes ont découlé de la position qu'il avait prise ; que tous les pas qu'il a
faits doivent être expliquée par la route où il a passé. C'est ainsi que
Collot, comme tant d'autres, s'étonnait d'être accusé et réclamait contre
cette injustice. Les
explications qu'il donnait étaient curieuses sous un autre point de vue. On y
voyait comment les choses se passaient dans le comité de salut public ;
comment était exercé cet absolu despotisme, cette dictature collective, où
l'ordre ne trouvait pas plus de garantie que la justice. L'état de la
Convention sous les maîtres qu'elle s'était donnés, apparaît aussi d'une
façon vivante. En un mot, c'est une peinture de l'intérieur du gouvernement
de la Terreur. Billaud-Varennes
ajouta peu de choses à la justification donnée par Collot. Il insista peur
que le témoignage des membres non accusés du comité de salut public fût
entendu. Un
autre reproche, emprunté à la dénonciation de Lecointre, fut aussi répété : —
« Vous avez voulu livrer la Convention à ses ennemis. Après le décret
qui ordonnait l'arrestation de Robespierre, vous avez chargé la commune
rebelle du soin de maintenir la tranquillité de Paris. » Barère
repoussa avec colère cette accusation ; elle était réellement de toute
injustice ; le comité avait pu laisser apercevoir du trouble et de
l'incertitude, mais comment pouvait en imputer aux trois membres du comité de
salut public d'être complices de Robespierre, au moment où il les
proscrivait, et lorsque sa victoire eût été la mort pour eux ? — « Sans
doute, disait Barère dans son irritation, ceux qui m'accusent ne peuvent me
pardonner l'influence que j'ai exercée par mon discours, sur la condamnation
de Capet. » — Il voulait ainsi intéresser à sa cause tous ceux qui
avaient voté la mort du roi, et leur faire prévoir que la réaction
s'étendrait jusqu'à eux. Sans nommer Tallien, il prononça quelques paroles
manifestement dirigées contre lui. — « J'ai pensé qu'on ne devait pas
craindre ces petits entrepreneurs de révolution, ces dictateurs d'un jour,
couverts du sang du 2 septembre. » Merlin
de Thionville proposa qu'une commission de douro membres fut chargée
d'examiner les imputations dirigées contre les trois membres de l'ancien
comité, et d'entendre leurs explications. L'Assemblée
était devenue tumultueuse ; cette proposition fut mise aux voix parmi le
désordre ; le bureau déclara qu'elle était adoptée. De bruyantes réclamations
protestèrent contre ce vote, et réclamèrent l'appel nominal. Carnot
demanda la parole, et le calme se rétablit : « Les accusés ont
réclamé mon témoignage, il y aurait lâcheté de ma part à le leur refuser.
Tout ce qu'ils ont dit est de la plus exacte vérité ; la preuve que j'avais
en eux la plus grande confiance, c'est que j'ai plusieurs fois signé ce
qu'ils me présentaient sans le lire. S'ils m'ont trompé, je l'ignore ; mais
ayant toujours délibéré avec eux, je déclare que je ne m'en séparerai point.
» Prieur,
de la Côte-d'Or, réclama plus nettement encore sa part de responsabilité. « Je
n'ai pu été relégué dans mon bureau, j'ai concouru à toutes les mesures qui
ont été prises ; je n'ai jamais reconnu dans mes collègues que de bonnes
intentions. Je ne prétends point prouver que des fautes n'ont point été
commises ; moi-même j'ai pu en faire, mais je veux vous démontrer que, quand
nuit et jour on travaille pour la patrie, il ne reste pas de temps pour
intriguer ni pour entretenir des passions funestes à la République. » Bréard,
au nom du comité de salut public, promit que bientôt un rapport serait fait
sur les actes et la conduite des anciens membres. Ajoutant quelques paroles
sur le mauvais effet de semblables discussions, qui faisaient déjà courir
l'aristocratie, il proposa l'ordre du jour. On l'adopta. Cette
fluctuation de l'Assemblée, tantôt entraînée par l'opinion publique qui
demandait justice et vengeance, tantôt essayant de lui résister ; contrainte
à sévir contre le parti terroriste qui menaçait l'ordre public, et craignant
aussitôt après de favoriser les progrès de l'esprit contre-révolutionnaire ;
applaudissant aux vives paroles des thermidoriens, encourageant hure attaques
contre la Montagne, puis leur refusant parfois la majorité ; ce défaut
d'union et de volonté la déconsidérait de jour en jour davantage. Un
représentant, homme d'esprit et de sens, encore qu'il fût alors
très-révolutionnaire, Richard, avait été habituellement en mission ; il fut
frappé de cet état de la Convention. — « J'arrive de l'armée, dit-il, je
ne connais rien de ce qui se passe ici, et je ne partage pas plus une opinion
que l'autre. Votre faiblesse laisse flotter les rênes du gouvernement, la
Convention est dupe des meneurs qui se disputent les lambeaux du pouvoir
qu'ils lui ont arraché. Je reconnais leur influence, l'action de l'autorité
se trouve partout comprimée par la menace ou la crainte. Ils accusent leurs
collègues sur des faits déjà jugés, ils vous font perdre du temps à écouter
et à mentionner honorablement des adresses écrites dans leur sens. « Songez
que sur l'ordre d'un de vos comités, des milliers de Français vont
joyeusement affronter la mort, et que pendant ce temps-là, vous écoutez à
votre barre des paroles pour lesquelles les orateurs seraient arrêtés, s'ils
les disaient dans un groupe de quatre ou cinq personnes. Quelle est donc
votre faiblesse ? Cet ordre de choses ne peut durer ; vous ne pouvez pas
souffrir qu'on vienne dans votre sein attaquer les principes du gouvernement. « Il
n'y a de patriotes que ceux qui respectent la Convention, et qui veulent le
maintien du gouvernement. Soyez unis, faites comme à l'armée ; lorsque la
générale est battue, les querelles particulières sont oubliées, tous sont
réunis dans le sentiment de l'amour de la patrie ; on n'a qu'un esprit, que
le désir de faire triompher la liberté ; qu'une passion, la haine des tyrans.
Voilà pourquoi les ennemis qui se sont coalisés contre nous ont été vaincus
par nos braves volontaires. Il n'y a rien de si touchant que l'aspect de nos
bataillons : ces hommes-là se connaissent à peine entre eux, et ils se
confondent dans une même pensée, la défense de la patrie. Ils meurent sans
que leur nom soit répété. Où trouvent-ils la récompense de leur dévouement ?
Comment seront-ils encouragés dans leur patience à supporter les fatigues, à
endurer les privations ? N'est-ce point vers vous que se portent leurs pensées
? N'est-ce point par vos soins et votre prévoyance que leurs blessures
doivent être soignées ? S'ils expirent sur le champ de bataille, leur dernier
regard ne se porte-t-il pas vers vous, pour vous recommander la patrie, plus
encore que leur famille ? Ah !
combien seraient coupables cent qui nous empêcheraient de recueillir le fruit
de si nobles sacrifices ! Je ne puis voir sans indignation les hommes qui
veulent exciter des troubles, pour ravir un bien si chèrement acquis. « On
parle de gouvernement révolutionnaire, je n'en vois que le nom ; on prétend
qu'il existe, parce que quelques hommes d'un parti ou d'un autre veulent s'en
emparer. Faites cesser cet abus, gouvernez tout et gouvernez bien, en vous
confiant à ceux d'entre vous dont les talents sont connus. Si un collègue
dénonce son collègue, vous avez des comités pour examiner l'accusation et
vous en rendre compte. Ne perdez plus votre temps dans des discussions d'où
rien de bon ne peut sortir. Je vous propose de charger les comités de prendre
des mesures pour prévenir la dissolution du corps social. » Ce
genre d'homélies, lorsque l'orateur est un homme sincère et vraiment ému, ne
manque jamais son effet sur une assemblée, mais ne change rien à la situation
; le lendemain, on se retrouve au même point. Néanmoins,
chacun chercha ce jour-là ce qui pouvait mettre d'accord les véritables amis
de la patrie. On avait parlé d'une adresse au peuple français pour proclamer
que la Convention était unie dans un même sentiment, et ne serait jamais
divisée lorsqu'il s'agirait de gouverner avec justice et fermeté. On disait
que ce serait un moyen de fixer l'opinion publique. Bourdon
de l'Oise pensa que la situation -de Paria exigeait autre chose que des
exhortations. — « La commune fume encore de conspiration. Il n'y a pas
un mois qu'une bande d'assassins y délibérait sur les moyens de vous égorger,
et de mettre le comble aux forfaits et aux brigandages qu'elle exerçait
depuis quatre ans. » — Puis l'orateur déplorait le modérantisme et le
dégoût que la population parisienne ressentait maintenant pour la république
de 1793. Il fut
décrété qu'une loi réglerait l'administration et la police de Paris. Il
était manifeste aussi que les clubs et la société des Jacobins étaient un
foyer de discorde et de trouble. Les supprimer par une mesure générale était
déjà dans la pensée de tous les hommes raisonnables, mais il fallait attendre
que cette mesure fût absolument commandée par les circonstances. La majorité
ne pouvait y être déterminée avant une démonstration de nécessité. En
attendant, Pelet de la Lozère, un des représentants les plus considérés de la
Plaine, proposa à la Convention d'interdire à tout représentant du peuple de
faire partie d'une société populaire. Il disait que la confiance et
l'harmonie ne pouvaient jamais s'établir dans l'assemblée, tant que l'esprit
de parti serait incessamment inspiré et échauffé par les séances et les
discussions des Jacobins. Cette
proposition fut combattue. On respectait l'existence des sociétés populaires
comme un principe fondamental de la république et de la liberté. — « Les
sociétés populaires sont un instrument démocratique dans le gouvernement
révolutionnaire. Ne nous éloignons jamais de la démocratie, car elle fait le
bonheur du peuple. » Ainsi parlait Bourdon de l'Oise. Dubois-Crancé
avouait la fatale influence des Jacobins et la dépeignait avec de vives
couleurs, mais il l'attribuait à la composition de cette société ; elle
n'était pas assez épurée, il s'y trouvait encore trop de partisans de
Robespierre. — « Il faut, dit-il, qu'elle soit épurée par vous ou par un
de vos comités. Vous en avez le droit, puisque vos commissaires dans les
départements ont souvent suspendu ou régénéré des sociétés populaires. »
C'est de cette sorte que les révolutionnaires comprenaient la liberté. Ils
voulaient des clubs, et eu même temps ils demandaient qu'on ne pin y être
admis que par la permission de l'autorité publique. Comme
cet expédient était dans l'esprit du temps, il fut adopté en principe, et les
comités furent chargés de présenter un projet de décret a sur les moyens de
rendre les Jacobins utiles à la chose publique Lorsque,
sans aucune accusation formelle, sans soumettre à nulle enquête, à nul
jugement les hommes ou les mesures qui avaient fait tant de mal, la
Convention cherchait seulement à le réparer, elle procédait avec plus de
calme et d'unanimité. Après que les massacres y avaient cessé, Lyon avait
continué à subir le joug le plus dur. La ville était restée assujettie à une
bande de Jacobins que Couthon, Bousin ou Collot avaient installés dans les
emplois publics ; ils exerçaient une arbitraire autorité, vexaient et
emprisonnaient 1es honnêtes gens ; ils se livraient surtout à de continuels
pillages, à d'impudentes concussions. Le commerce et l'industrie ne pouvaient
reparaitre, la misère désolait cette malheureuse population. On avait cessé
de démolir les maisons, mais il semblait que le projet de détruire Lyon était
encore en voie d'exécution. Deux représentants avaient été envoyée en mission
après le 9 thermidor ; mais dans ce premier moment, ils n'avaient ni assez de
force, ni assez de décision pour opérer une complète délivrance. Les
administrations, les comités révolutionnaires, la société populaire ne
lâchaient pas leur proie. Des réclamations furent portées à la Convention ;
elles avaient l'appui de Pocholle et Charlier, commissaires de l'Assemblée.
Fouché lui-même demandait qu'on prit des mesures contre les quatre ou cinq
cents brigands qui dominaient la ville. Il se plaignait qu'on ne fit rien
contre les voleurs, et qu'on leur permît de lever une tête audacieuse. — « La
faction des brigands était, disait-il, la plus dangereuse de toutes et la
plus exécrable. » Cette faction se composait, ainsi qu'il le disait, des
collecteurs et des dépositaires des deniers publics, choisis et nommés par
les agents du gouvernement révolutionnaire. Plus la terreur avait été
excessive et cruelle, plus les désordres de l'administration avaient été
scandaleux. C'était de Strasbourg, de Lyon, de Tantes, de Marseille,
qu'arrivaient à la Convention le plus grand nombre de renseignements et de
réels-mations, contre les voleries et les concussions. Un
rapport fut fait, au nom du comité de salut public, des finances et du
commerce, sur les mesures qu'il serait nécessaire d'adopter pour rétablir le
commerce et la fabrication dans Commune-Affranchie. Il était difficile, en
effet, d'en espérer la renaissance, tant que subsisterait un décret du 25
pluviôse qui confisquait indistinctement toutes les marchandises expédiées
pour Commune-Affranchie. On ne pouvait pas non plus compter sur le retour des
ouvriers et des fabricants, qui avaient transporté leur industrie en Suisse,
pour se dérober à la tyrannie et aux exactions des révolutionnaires. Pas une
parole ne rappelait, et ne faisait même allusion au sang qui avait coulé, aux
mitraillades de Collot d'Herbois, au séjour de l'armée révolutionnaire. Le
rapporteur avait pris soin de traiter seulement la question commerciale. Il
proposa que Commune-Affranchie ne fût plus en état de siège et de rébellion ;
que la prohibition ne fût plus applicable qu'aux munitions de guerre et aux
effets d'équipement ; que les propriétaires de marchandises saisies en vertu
du décret fussent admis à les réclamer. Pelet
de la Lozère demanda que Lyon reprit son ancien nom. Bernard de Saintes
proposa de ne pas élever la colonne où devaient être les mots : « Lyon n'est
plus. » Toutes
ces propositions furent votées unanimement et avec joie. Lons-le-Saulnier
était aussi sous le régime de l'état de siège, en punition de la-rébellion
d'un moment qui, après le 31 mai, avait troublé le département du Jura. Le
décret fut de même aboli sans objection. Il
était impossible à la Convention de traiter comme affaire commerciale les
horreurs qui s'étaient passées à Nantes. Le procès des Nantais était en ce
moment l'entretien de la France entière. L'opinion de Parie en était encore
tout animée. A la séance du 13 octobre, Merlin de Thionville communiqua à
l'Assemblée des pièces qui lui avaient été adressées. Elles étaient le
témoignage formel et irrécusable que, même après le départ de Carrier, des
vieillards, des femmes et des enfants avaient été noyés. La lecture de ces
documents excita une indignation unanime. Les uns demandaient que l'adjudant
qui avait donné l'ordre de cette exécution, fût sur-le-champ mis hors la loi.
Un autre disait — « La Convention devrait inventer de nouveaux supplices
pour ces cannibales. » — « Croyez,
ajouta Merlin, qu'un adjudant général ne se serait pas risqué à commettre une
telle atrocité, s'il n'avait pas eu derrière lui des hommes puissants qui
l'ont fait agir. Je demande qu'il soit traduit devant le tribunal
révolutionnaire. Il fera connaître à quels atroces tyrans on voulait livrer
notre patrie. » Il fut
décrété que le tribunal révolutionnaire s'occuperait, toute affaire cessante,
de juger les membres du comité révolutionnaire de Nantes. André
Dumont ne voulut pas laisser un doute sur la portée de cette procédure. — «
Le moment est venu où la Convention veut rendre justice à tout le monde. Tous
les coupables sont égaux devant la loi, il faut les frapper indistinctement.
La Convention n'ignore pas que les premières atrocités qui ont été commises à
Nantes, sont l'ouvrage d'hommes qui ne sont pas loin d'elle. Il faut que le
tribunal poursuive tous les assassins sans exception. Il faut que le peuple
voie frapper les coupables partout où ils se trouvent. Le tribunal fera
justice des monstres qui ont commis ces crimes. « Ne
souffrons pas que le système de ces hommes continue plus longtemps.
N'assurons pas à ces buveurs de sang l'impunité de leurs crimes. Le tribunal poursuivra
sans délai le procès du comité révolutionnaire, ainsi que de tom ceux qui se
sont impliqués dans cette affaire. L'accusateur public instruira chaque jour
le comité de sûreté générale des progrès de l'instruction, afin que la
Convention prenne les mesures que la justice exigera. » Dès le
lendemain, la procédure commença. Les membres du comité étaient traduits
devant le tribunal révolutionnaire, en vertu d'un arrêté antérieur de quatre
jours au 9 thermidor. Les représentants Bô et Bourbotte, tout violents
Montagnards qu'ils étaient, avaient pris la détermination de faire cesser et
de punir de si affreux désordres. C'était d'eux pourtant que ce comité
révolutionnaire de Nantes tenait ses pouvoirs. Ils en avaient choisi les
membres avant l'arrivée de Carrier. Les
accusés étaient au nombre de quatorze. Neuf membres du comité révolutionnaire
et cinq commissaires employés sous ses ordres ; quelques jours après, les
auteurs du dernier crime récemment dénoncé à la Convention arrivèrent et
furent joints au procès. L'acte
d'accusation était un long et horrible récit des abominations dont Nantes
avait été le théâtre pendant plus de quatre mois. Tous les actes de Carrier
et du comité avaient été commis avec une entière publicité ; rien ne semblait
ni exagéré, ni douteux dans les assertions du ministère public. « Les
susdits sont prévenus de concussions, d'actes arbitraires, de vols, de
brigandages, de dilapidations, d'abus d'autorité, d'arrêts de mort
arbitrairement prononcés. » Les
dépositions des témoins et leur confrontation avec les accusés, sont la plus
affreuse lecture, le plus inconcevable document historique, une honte pour
l'humanité. On ne peut croire à tant de perversité, de dépravation,
d'avilissement moral, joints à une sorte de fantaisie, de démence, de plaisir
dans le crime et le sang versé. Aux actes de cruauté, s'ajoutaient sans cesse
le vol et le pillage. Dès la
première séance, le nom de Carrier fut prononcé par les accusés ; ils se
présentèrent comme les exécuteurs de ses volontés. « De
qui avez-vous reçu l'ordre d'épurer les prisons ? demandait le président à
Goulin, l'homme principal du comité révolutionnaire. — C'est
Carrier qui nous en a fait l'injonction la plus expresse et qui a dirigé
cette opération. —
Combien a-t-elle fait périr de citoyens dans les prisons ? —
Environ, deux mille. — Par
qui ont été ordonnés les noyades ? — C'est
de Carrier qu'est émané cet ordre. Le 25 frimaire cent vingt détenus furent
jetés à l'eau. Il y a encore eu d'autres noyades, mais je n'en ai pas la
certitude directe. Les prisons étaient remplies de brigands ; le dessein
d'immoler tous les détenus étaient suffisamment justifié par les
circonstances ; on parlait de conspirations dans les prisons. Je soutiens que
toutes ces mesures, tout extrêmes qu'elles paraissent, étaient inévitables.
Elles n'étaient pas moins indispensables que le massacre du 2 septembre,
auquel vous vous êtes livrés, vous Parisiens. —
Étiez-vous organisés en autorité constituée pour ordonner les noyades et les
déportations ? — Il
n'y avait point d'organisation. L'accusateur public, le greffier du tribunal
ou la femme du concierge nous remettaient une liste de conspirateurs, et nous
n'hésitions pas d leur infliger la peine. » Un
autre accusé, nommé Chaux, rappela que Carrier avait, par ses lettres, donné
connaissance des noyades à la Convention. Le
docteur Laennec, qui a laissé à Nantes une mémoire respectée et un nom dans
la science, était un des témoins. — « J'ai
été témoin oculaire des noyades qui se sont faites de jour. Je puis assurer
qu'hommes, femmes enceintes, filles, enfants, tout indifféremment était noyé,
fusillé, massacré à l'arme blanche. C'étaient des Vendéens qui avaient rendu
les armes, des femmes et des filles de détenus. La garde nationale a été
employée pendant six semaines à recouvrir les fosses des personnes
massacrées. » Un
témoin accusa Goulin d'avoir fait noyer des enfants qui avaient été mis sous
la surveillance du comité. Les
accusés étaient souvent contraints par l'évidence à avouer qu'ils avaient
ordonné des noyades ou d'autres exécutions sans jugement ; que plus d'une
fois ils avaient présidé au massacre et mis la main à l’œuvre, mais ils
maintenaient que tout devait être attribue aux volontés de Carrier ; sur ce
point ils étaient toujours d'accord avec les témoins. Dubois
Crancé fut appelé en témoignage. — « Je ne sais rien de relatif aux
accusés, mais je puis assurer qu'à mon arrivée à Nantes, la ville était dans
un état effrayant de stupeur, et que chacun fuyait les représentants. J'ai eu
sous les yeux le spectacle déchirant d'une foule de fossoyeurs rangés le long
de la rivière et occupés à enterrer des monceaux de cadavres. » Philippe
Troncjoly était le témoin le plus attendu. Avant son arrestation, il avait,
comme accusateur public, poursuivi les membres du comité devant le tribunal
de Nantes, et même dénoncé Carrier. Néanmoins le tribunal révolutionnaire
reçut son témoignage. Il
raconta comment avait été formée la compagnie Marat. — « Goulin demandait à
chaque nomination : « N'y en a-t-il pas encore un plus scélérat ? Il nous
faut des hommes de cette espèce pour mettre les aristocrates à la raison ! » —
Il rapporta ensuite comment était employée cette compagnie et quelles
expéditions on lui ordonnait. — « Carrier passait sur une place publique, une
femme le regardait par la fenêtre, il fit tirer sur elle. » A
chaque témoignage, l'auditoire et le tribunal frémissaient d'horreur ; enfin
un juré demanda, en criant, que Carrier fût amené devant le tribunal. Les
spectateurs répétaient : — Carrier ! Carrier ! — Le président répondit qu'il
n'était point de son ressort d'appeler Carrier devant le tribunal. La
déposition de Troncjoly continua. Il lui fut demandé ce qu'il savait sur les
fusillades ; il répondit qu'on avait enterré tout vivants des prisonniers qui
n'avaient pas été tués par les balles. Les détenus avaient été tirés de
prison sous le prétexte d'être transférés ailleurs. Carrier vint au moment où
on allait les embarquer ; il donna à voix basse l'ordre aux membres du comité
qui étaient présents de les faire fusiller sans jugement. Deux d'entre eux
parvinrent à s'échapper. Ils furent repris et ramenés en prison. Il n'y avait
nulle charge contre eux. Le président demanda à Goulin pour quel motif il les
avait retenus. — « Pour conserver le secret de la fusillade, »
répondit-il. La
manière dont se faisaient les noyades ; le régime des prisons où les détenus,
manquant de tout, mouraient par centaines ; les récits détaillés de toutes
les exécutions, exaltaient de plus en plus l'indignation de l'auditoire. Alors
Troncjoly, élevant la voix : — « Citoyens juges, c'est moi qui ai
poursuivi le comité ; c'est moi qui ai dénoncé Carrier comme complice : il
faut que sa tête ou la mienne tombe ; il faut que la République soit vengée.
Je me constitue prisonnier jusqu'à ce que la justice nationale ait prononcé ;
je demande qu'il soit fait part de mon emprisonnement à la Convention. » Cette
déclaration fut accueillie par les assistants avec des transports
d'applaudissements. —
« Se conformant nu décret de la Convention, répondit le président, le
tribunal rend chaque jour compte des débats au comité de sûreté générale. Le
tribunal ne peut statuer sur la demande de Troncjoly. » — L'audience
suivit son cours. Le bulletin du tribunal révolutionnaire présente en ces
termes l'aspect de la séance. « Tant
de scènes cruelles, jusque-là ensevelies dans l'ombre du mystère et tout à
coup produites au grand jouir, la dénégation sèche ou les aveux des accusés,
leur présence, enfin cette impression produite par une succession non
interrompue de tableaux déchirants répandent la consternation sur tous les
visages. Juges, jurés, citoyens, paraissaient profondément émus ; des
exclamations involontaires, des murmures d'indignation se font entendre et
interrompent par moments le calme qui régnait pendant les débats. » Le
concierge de la prison du Bouffay raconta comment un jour Goulin était venu
chercher des prisonniers pour les noyer. Il lui en fallait cent
cinquante-cinq ; il était furieux de ne pas trouver ce nombre. On fit
descendre ceux qui habitaient l'étage supérieur — « Dépêchons, dit-il,
prenez les premiers venus ; la marée baisse et nous en avons encore d'autres
à prendre à l'hôpital. » Goulin
voyant l'effet de toutes ces dépositions, réclamait vivement la parole. Elle
lui fut accordée. — « Citoyens
juges et jurés, depuis assez longtemps les haines et les humiliations
grondent sur notre tête. Des soupçons horribles, accrédités par quelques
faits, nous livrent chaque jour à mille morts, et l'auteur de tolites nos
angoisses jouit encore de sa liberté ! L'homme qui électrisa nos têtes,
despotisa nos opinions, dirigea nos démarches, guida nos mouvements,
contemple paisiblement nos alarmes et notre désespoir. La justice réclame
celui qui nous conduisit au gouffre où, à sa voix, nous nous jetâmes
aveuglément : cet homme est assez lâche pour nous abandonner. Il importe à
notre cause que Carrier paraisse au tribunal. Les juges et le peuple doivent
apprendre que nous fûmes seulement les instruments passifs de ses ordres et
de ses fureurs. « Qu'on
interpelle tout Nantes tous vous dirent que Carrier seul provoqua, prêcha,
commanda toutes les mesures révolutionnaires. Carrier força le président du
tribunal révolutionnaire de faire guillotiner, sans jugement, quarante
Vendéens pris les armes à la main. Carrier força la commission militaire de
fusiller illégalement trois mille brigands qui empoisonnaient la cité.
Carrier don.na droit de vie et de mort à Lambertye et Fouquet, qui abusèrent
de leur pouvoir jusqu'à immoler des femmes enceintes et des enfants. « Carrier
commanda de noyer cent quarante-quatre individus et donna cette impulsion
terrible qui jeta hors des bornes des patriotes ardents, mais égarés. « Carrier
proposa aux administrations réunies de faire périr tous les prisonniers en
masse. « Citoyens
jurés, vous ne prononcerez pas sur le sort de tant de victimes égarées sans
avoir entendu l'auteur de nos maux et de nos fautes. Que Carrier paraisse ! Qu'il
vienne justifier ses malheureux agents et qu'il ait la grandeur de s'avouer
seul coupable. » L'accusateur
publie requit que la demande des accusés fût signée et examinée séance
tenante au comité de sûreté générale. Cette
audience du 21 octobre et les deux suivantes se passèrent encore à entendre
des témoins et à révéler un grand nombre de faits plus atroces les uns que
les autres. Les accusés n'avaient plus maintenant d'autre défense que de tout
rejeter sur Carrier. Chaux
qui, après Coulin, était de tous les membres du comité celui qui était le
plus en évidence, disait — « Je déclare au tribunal et à tout le peuple
qui m'entend, que Carrier et ses infâmes bourreaux sont les auteurs de tous
les crimes qui ont été commis, de tous les massacres, de tous les
stratagèmes, de toutes les conspirations inventées. Nous avons été sous les
poignards de Carrier. On peut nous accuser de tout, mais non pas
d'aristocratie. Celui qui a assassiné le peuple français, qui l'a déshonoré, a
commis tous les crimes. Carrier nous a précipités dans l'abîme, et il est
libre ! et il domine sur le peuple dont il a été le bourreau ! » — « Carrier
! Carrier ! » s'écria plus fort que jamais tout l'auditoire. La
Convention ne pouvait rester inerte et impassible au milieu de ce mouvement
de l'opinion. Il n'y avait pour la population de Paris, pas un autre intérêt,
pas une autre affaire que le procès du comité de Nantes. Les journaux, en
rendant compte des audiences, propageaient cette impression dans toute la
France. Deux
jours avant la requête des accusés, Tallien prit la parole. Il s'étonna que
dans une circonstance pareille, lorsque les esprits s'échauffaient sur ce qui
se passait au tribunal révolutionnaire, la Convention attendit que,
conformément à un décret antécédent, les trois comités eussent préparé un
projet sur les formalités à observer lorsqu'un représentant devrait
comparaître en justice. — « Il n'y a point de rapport à faire ; il faut
produire la lettre de l'accusateur public qui indique qu'un représentant est
compromis dans une procédure. Le temps est passé où les comités avaient le
droit de décimer la Convention et da venir ici désigner les têtes qui
devaient tomber. L'initiative doit appartenir à l'Assemblée. Je demande que
lorsqu'il s'agira d'une accusation portée contre un représentant, la
Convention nomme une commission de douze membres, sur lesquels le prévenu,
pourra en récuser six. La commission examinera les pièces, fera son rapport
et la Convention décidera par appel nominal. Je consenti à ce que ma
proposition soit renvoyée à l'examen des trois comités. » Quelques
murmures avaient annoncé que la proposition de Tallien serait vivement
combattue. Un représentant de la Montagne, Lejeune, qui avait été en mission
et qui pouvait craindre de var rappeler les souvenirs qu'il avait laissés,
traita la commission, demandée par Tallien, de chambre ardente destinée à se
débarrasser des représentants dont l'énergie serait importune. Pelet
proposa que la Convention entendit la lecture des pièces et prit aussitôt
après une détermination. « Le peuple, disait-il, se presse depuis trois
jours autour de votre enceinte pour savoir ce que vous allez décider. » Le
souvenir des décrets d'accusation si facilement votés, du droit accordé -au
comité de salut public pour faire arrêter les représentants, et de l'échafaud
où ils avaient été conduits, pesait sur la Convention. De toutes parts on
voulait des garanties, même pour Carrier. On demandait que les trois comités
fussent appelés à proposer un mode de délibérer sur l'accusation des députés. Alors
la question changea de face ; les députés de la Plaine, dirent : — « Puisqu'on
invoque les grands principes de justice ; puisqu'on veut donner des garanties
ails représentants, nous rappelons à la Convention que plus de soixante de
nos collègues sont en prison depuis un an ; qu'ils n'ont jamais été entendus
; qu'on ne produit aucune pièce à leur charge. Nous ne voulons point
réveiller d'amers souvenirs ; déjà des pétitions vous ont été adressées et
ont réclamé cette justice. La Convention a demandé un rapport qui n'est pas
encore présenté. De quoi accuse-t-on nos collègues ? Nous disons qu'ils sont
coupables seulement d'avoir dit la vérité dans un temps où elle n'était point
permise. Des
applaudissements mêlés de murmures interrompirent plus d'une fois les
orateurs de la Plaine. C'était la première fuis qu'ils élevaient la voix pour
exprimer leurs propres opinions. Leur
démarche avait une extrême gravité ; il y allait d'un retour manifeste sur le
passé : le 31 mai était mis en cause. La rentrée de soixante députés du parti
modéré allait établir une majorité contre toutes les fractions du côté
gauche. Les
Thermidoriens eux-mêmes n'étaient point décidés à une telle concession, qui
devait diminuer leur importance et leur pouvoir, et qui les entraînerait sans
doute dans la Réaction au-delà de leurs projets. Merlin de Thionville proposa
l'ordre du jour — « La Convention a demandé un rapport, il faut
l'attendre. » La
discussion continua ; les représentants de la Plaine insistaient sur le
défaut absolu de pièces et racontaient comment Duroy, député montagnard,
avait annoncé qu'il déposerait une lettre à la charge d'on des détenus, puis
avait été obligé d'avouer en conversation particulière que cette lettre
n'avait jamais existé. Amar
déclara que les pièces avaient précédemment été transmises au tribunal
révolutionnaire. Il fut décidé qu'elles seraient redemandées au greffe. Le
débat recommença à la séance suivante. Une seule pièce pouvait être produite
; c'était la protestation que les membres détenus avaient signée, après la
contrainte exercée sur l'Assemblée, le 2 juin, lorsqu'elle était assiégée par
Henriot. — « Nos
collègues, comme députés, comme citoyens, disait Penières, avaient-ils le
droit d'émettre leur opinion sur un événement quelconque ? Certes, si tous
ceux d'entre nous qui pensaient comme eux avaient été jetés dans les fers, il
en resterait peu sur ces bancs ; mais laissons le passé. La Convention est
libre depuis le 9 thermidor ; doit-elle souffrir que près de cent de ses
membres soient détenus pour avoir dit la vérité ? Puisqu'on rend justice à
tout le monde, pourquoi seraient-ils seuls à ne pas l'obtenir ? » Thuriot
s'expliqua formellement sur l'importance de la question et montra quelle
était sa portée. — « Il s'agit de savoir si nous ferons le procès à la
révolution du 31 mai. Il y a des hommes qui ont quitté la ligne du
patriotisme, qui n'ont rien fait pour la Révolution, qui ont pour ainsi dire
ouvert les portes de Paris aux ennemis de la liberté. « S'il
y a des motifs puissants pour les maintenir en arrestation, ne vous persuadez
point que notre complaisance se laissera arracher leur mise en liberté. Le 31
mai a sauvé la France. Nous verrons si ceux qui comprimaient la Convention,
qui tentaient de fédéraliser la République, étaient des hommes de bien. Nous
qui aimons la liberté, nous craignons de nous ranger avec ceux qui l'ont
détestée. Ne donnons plus prise aux déchirements ; la Convention, dans l'état
où elle est, veut faire le bien ne lui enlevons pas son harmonie ; la France
est satisfaite. Vous avez proclamé les grands principes ; pourquoi faire
revenir des hommes qui se sont opposés à ceux qui défendaient ces principes ? » Soit
par volonté, soit par entraînement, Thuriot en vint à toucher le point
capital où allaient bientôt se rattacher les inquiétudes que donnait la
Réaction ; il indiqua quelle différence de situation séparait les votants de
la mort du roi, de ceux qui avaient voulu le sauver. — « La
Convention nationale, ou au moins une partie, en votant la mort du tyran, a
renversé la monarchie. » — «
Nous avons tous voté la destruction de la monarchie, » s'écrièrent plusieurs
voix ; et l'Assemblée entière se leva proclamant : « Vive la République
! » et agitant les chapeaux en l'air. — « Oui,
citoyens, en votant la mort du tyran, nous avons consenti à tout risquer,
tandis que ceux qui n'ont pas coopéré à ce grand acte, n'ont rien hasardé. Je
n'examinerai pas si ceux qui ont voté la mort avec la restriction de l'appel
au peuple, doivent être confondus avec les non-votants. J'aime à penser que
ceux qui n'out point signé la protestation du 2 juin, sont revenus à nous, et
ne font qu'un avec la représentation nationale. En résultat, quel sera
l'effet de la rentrée des soixante et dix députés ? Y a-t-on bien pensé ? Avez-vous
réfléchi à l'intérêt politique, à votre propre intérêt ? Si ces hommes n'ont
point changé de système, jusqu'où se portera le délire ? et alors quel sera
le sort de la République ? Ne faut-il pas que la Convention présente l'aspect
d'une parfaite union ? Peut-être ceux pour qui l'on parle pourraient-ils dire
à leurs défenseurs, « vous êtes nos plus grands ennemis. » Je pense donc
que nous devons attendre le rapport. Nous verrons quelle impression feront
sur nous la protestation, dont le texte ne nous est pas encore communiqué, et
la lecture des pièces. Songeons à l'intérêt politique ; nous ne laisserons
pas prévaloir sur lui l'intérêt léger ou criminel d'une faction. » Ce
discours était remarquable, il annonçait ce qu'allait être la nouvelle phase
de la Révolution qui datait du 9 thermidor. Il n'y devait plus être
réellement question de la liberté ; l'intérêt politique dont parlait Thuriot,
n'était autre que l'intérêt personnel des hommes qui, depuis le 10 août et le
31 mai s'étaient compromis par la mort du roi, par les actes tyranniques et
par le système d'extermination du gouvernement révolutionnaire. Il fallait
que cette aristocratie née de la démagogie conservât le pouvoir, comme place
de sûreté. Thuriot venait de donner la préface d'une époque, qui devait se
prolonger pendant plusieurs années. S'il
avait voulu maintenir la concorde et la paix dans la Convention, assurément
le moyen était mal choisi. Il ouvrait la lice à des combats qui pouvaient
devenir de plus en plus passionnés. Quelle que fût sa prévoyance, il n'avait
pas aperçu qu'incessamment les progrès de la Réaction confondraient dans une
communauté politique tous les hommes de la seconde révolution, que les
Girondins deviendraient les alliés naturels des anciens Montagnards ;
qu'ainsi il n'y avait pas tant à s'inquiéter pour les intérêts
révolutionnaires. Une
discussion vive suivit le discours de Thuriot. Pelet lui reprocha avec raison
d'avoir donné l'exemple de ce qu'il redoutait, en recherchant les votes et en
classant les députés d'après cet acte de leur vie politique. C'était exciter
les passions, au lieu de les calmer ; il releva aussi ces paroles : « La
Convention est dans l'état où elle doit être, la France est satisfaite. » Thuriot
recula sur ce qui avait été le fond de sa pensée, et rappela que sa
conclusion avait été non point d'opposer un refus absolu aux détenus, mais
d'examiner la question. L'ordre du jour fut roté ; Pénières proposa d'y
mettre la condition que le rapport serait fait avant dix jours. La Montagne
voulait l'ordre du jour pur et simple. La discussion se rengagea ; on
commença à produire des accusations et à annoncer des pièces contre le
fédéralisme, comme si l'on eût voulu faire de nouveau le procès des Girondins.
Il y eut un conflit d'affirmations et de dénégations. Tallien
prit la parole ; il ne refusait point le renvoi des pièces aux comités. Il
voulait qu'on décidât du sort des représentants par de mûres délibérations. —
« Le temps n'est plus où on venait demander les têtes qu'il plaisait aux
dominateurs de désigner ; où l'on poursuivait le seul homme qui eût dit la
vérité sur les plaies de la Vendée, Phélippeaux. Ce qui a caractérisé la
révolution du 9 thermidor, c'est la justice à l'ordre du jour. Il faut donc
que nous sachions la vérité sur nos collègues, qui souffrent dans une prison
depuis si longtemps. Terminons cette discussion. Le souvenir du 31 mai a été
consacré par une fête : nous la célébrerons ; c'est une grande époque. »
Il demanda l'ordre du jour pur et simple. Parmi
les pièces qu'on avait annoncées, il y en avait une qui mettait il la charge
des Girondins cette conspiration qu'on avait successivement imputée à Danton,
à Robespierre, au général Dillon. On demanda des explications à Cambon. Il
n'en donna point et parla confusément, accusant et disculpant tour à tour les
différents partis ; il en vint à de dures récriminations contre Tallien. «
Faut-il déchirer le voile ? — Oui, oui, cria-t-on en applaudissant. — Je vais
donc remplir mon devoir. « Le
système de la Terreur n'est pas récent. Il avait précédé l'ouverture de la
Convention. On voulait forcer l'assemblée législative à prononcer la
déchéance, elle résista ; alors elle fut attaquée par tous les moyens. On
organisa le 2 septembre. Ouvrez les registres de l'histoire, vous y
verrez.... — « Nommez » criait-on. — « Le 31 août, un homme de la
Commune, Tallien, nous dit : « Nous avons fait arrêter les prêtres
perturbateurs ; nous les avons fait enfermer, et sous peu de jours le sol de
la liberté en sera purgé. » « C'est
de cette époque que date la Terreur ; depuis elle n'a fait que changer de
mains. On veut nous intimider, mais je le déclare, je ne tremblerai pas
devant toi, vil calomniateur. » — La Montagne applaudissait. — « Croyez-vous
que je veuille vous engager à revenir sur le passé ? Non, je conserverai les
principes de la représentation nationale. Np regardons pas en arrière. Tallien,
contre qui ce coup avait été monté, pouvait avoir quelque difficulté à se
défendre ; il rejeta sur la Commune le crime du 2 septembre, et se vanta des
victimes qu'il avait sauvées. Il parla surtout du Temple dont il avait,
disait-il, empêché l'invasion. — « Je
pourrais dire tout ce qui se passa alors, mais la Convention semble vouloir
qu'on jette un voile sur cette époque malheureuse. Je demande que toute ma
conduite dans ces temps malheureux soit examinée sévèrement. Je ne suis pas
un de ces hommes qui ont inondé de sang les départements ; je n'ai point
rendu la Révolution odieuse par des noyades ou des fusillades. Vous voulez
détourner l'attention publique de dessus vos crimes. Vous parlez de ce qui
s'est passé au bord de la Seine, pour qu'on ne songe pas aux rives de la
Loire. Moi, que vous accusez du massacre des prêtres, j'appelle les regards
du peuple sur les milliers de victimes que vous avez immolées dans le midi ;
dont vous avez fait regorger la Loire. Tout à l'heure, j'ai conservé des
ménagements, je ne voulais point exciter des divisions dans l'Assemblée, mais
puisque vous appelez sur moi la vengeance publique, je l'appelle sur vous,
vous, anciens membres du comité de salut public ; sur vous, anciens membres
du comité de sûreté générale, sur vous, représentants en mission dans le
Pas-de-Calais, dans le midi et sur les bords de la Loire. » — Chacune
des phrases de l'orateur était accueillie de bruyants applaudissements. « Que
le peuple prononce entre vous et les patriotes qui se sont jetés dans le
gouffre des révolutions, et qui maintenant sont exposés aux poignards dont
vos satellites les menacent chaque jour. Jamais le sang innocent n'a été
répandu par mes ordres, jamais ce souvenir ne vient troubler mon sommeil, je
suis pur. Interrogez les habitants de Bordeaux. Ils vœu diront si j'ai commis
des exactions ; si j'ai fait punir d'autres que les coupables. Faites la même
question à Nîmes, à Nantes, et dans toutes les parties de la République, et
vous verrez quelle sera la réponse. Si de pareilles accusations se
renouvellent, je déclare que sans attendre le décret qui réglera les formes
de l'accusation des représentants, je m'élancerai au tribunal révolutionnaire
et j'y entraînerai l'accusateur avec moi. » Si la
Révolution eût à ce moment atteint son terme, si les esprits avaient pu être
tranquilles dans le présent, confiants en l'avenir, ces querelles entre les
hommes mêlés aux sanglantes insurrections, aux massacres, aux exterminations
juridiques, à tous les crimes de la Terreur ; ces imputations auxquelles les
uns ne pouvaient répondre que par des récriminations contre les autres,
auraient été regardées par les honnêtes gens avec un calme méprisant ; ils y
auraient trouvé une sorte de vengeance. Mais les destinées du pays étaient
toujours entre les mains des révolutionnaires ; la liberté, la propriété, la
vie des bons citoyen1 restaient encore à leur merci : la paix ou la guerre
dépendaient encore de leur volonté. Il fallait choisir parmi eux et prendre pour
défenseurs, pour chefs de parti ceux qui, poussés par les circonstances ou
revenus à la raison et à l'humanité, reniaient et voulaient oublier leur
passé le plus récent, se déclarant ainsi ennemis de leurs anciens complices,
plus insensés et plus obstinés dans leurs passions ou leur orgueil. Tallien
avait donc pour lui l'opinion du dehors ; il était poussé par le courant ;
c'était lui qui avait le verbe haut. On ne lui répliqua point ; ses
adversaires le laissèrent parler de sa mission de Bordeaux et de l'humanité
qu'il y avait montrée. On aurait pu citer les lettres écrites par lui à la
Convention ou aux Jacobins qui en rendaient on tout autre compte ce n'était
pas alors de son humanité qu'il se vantait. Maintenant il lui convenait de se
souvenir seulement de la seconde époque de son proconsulat, où en effet, il
était devenu tout autre et avait acquis des droits à la reconnaissance des
habitants de Bordeaux c'était pourquoi il pouvait les appeler en témoignage.
La Convention entendit ensuite de longues explications sur le 31 mai, que
Robert Lindet chercha justifier. Brenn] donna aussi des détails sur la
conspiration de Danton et de Robespierre dont Cambon avait parlé et du projet
qu'avaient eu un moment les amis de Danton d'y prendre les motifs d'accuser
Robespierre, bêlant ainsi de quelques mois le 9 thermidor ; mais ces récits
n'avaient plus alors un intérêt de circonstance l'Assemblée finit par adopter
l'ordre du jour pur et simple, sans prescrire aux comités un délai fixe pour
présenter un rapport sur les députés détenus. Leur
délivrance devenait la grande affaire, la question de parti ; la Montagne ne
voulait pas même qu'on accordât à ceux qui étaient malades la permission
d'être soignés dans leur domicile. Goujon réclamait au nom de l'égalité
contre cette tolérance. — « Ils sont innocents, disait la droite, et
Carrier est encore libre ! » La
Convention, ou du moins la majorité des trois comités, ne semblait pas aussi
empressée que l'opinion publique de voir Carrier en jugement. Il y avait une
sorte d'hésitation à remettre les représentants sous la juridiction du
tribunal révolutionnaire. De quelques précautions, de quelques formalités
qu'on entourât la mise en accusation, l'exemple serait donné ; on fournirait
un précédent pour d'autres poursuites. Carrier n'était pas le seul dont la
conduite pendant sa mission fût accusable. Déjà on avait mis, sous une
prévention pareille, Joseph Lebon en état d'arrestation. Merlin de Douai, au
nom des trois comités, présenta un projet de procédure et d'examen préalable
par la Convention. Un autre projet avait été proposé en même temps et avait
semblé digne d'attention, on le renvoya à l'examen des comités. Ce fat encore
un retard de quatre jours. La
discussion fut calme. Le projet du comité décidait la principale question :
« La Convention prononcera seulement l'accusation et ne se constituera
point jury de jugement. » Beaucoup
de représentants témoignèrent l'inquiétude des dénonciations calomnieuses ;
ils s'indignaient à la pensée qu'un royaliste, un Vendéen pût porter atteinte
à l'honneur, à la considération d'an député. Ils demandaient des peines
sévères, et même la peine de mort contre toute inculpation mal fondée. On
répondait que les comités à qui la dénonciation serait présentée et renvoyée,
ne feraient aucun rapport si elle leur semblait évidemment mal fondée ou
calomnieuse ; qu'ainsi, elle serait éteinte dans le mépris ; tandis que pour
la déclarer, calomnieuse, il faudrait la discuter. « Lorsque
le rapport des comités conclura qu'il y a lieu à examen, la Convention
procédera-t-elle directement, ou une commission sera-t-elle d'abord chargée
d'un examen préalable ? » — Il fut décidé qu'il y aurait une commission
; après quelque débat, on décréta que la commission serait de vingt et un
membres, désignés par un tirage au sort, et qu'aucune récusation ne serait
admise. La
communication des pièces à l'inculpé et l'obligation de l'entendre furent
décrétées. On
régla que la Convention voterait sur l'acte d'accusation par appel nominal. Dès que
le décret fut voté, les membres de la commission furent tirés au sort. Elle
ne pouvait siéger que si tous ses membres étaient présents, et devait faire
son rapport sous trois jours. Cependant
le bruit se répandait dans Paris que la Convention avait dessein de sauver
Carrier. Il y avait mémo un peu d'agitation. Tous ces retards avaient suscité
de l'impatience dans les esprits. Le comité de sûreté générale envoya son
signalement aux barrières. Il chargea la police de le faire surveiller avec
prudence et de le conduire au comité de sûreté générale s'il tentait de
sortir de Paris, mais en observant tout le respect dû à son caractère. Carrier
s'apercevant qu'il était suivi, insulta l'inspecteur de police ; une sorte de
rixe en résulta, et Cartier fut amené à la commission comme s'il y avait eu
un mandat d'arrêt. Ce
malentendu irrita les Montagnards ; ils se plaignirent de ce manque d'égards.
Levasseur disait : « On cherche à donner de l'éclat à cette
malheureuse affaire. » L'ordre
donné à la police avait été signé par Montmayou, un très-zélé jacobin, membre
du comité de sûreté générale. Il justifia, non point l'inspecteur qui fut
puni, mais le comité. On avait eu lieu de craindre qu'une insurrection
n'éclatât à Paris, si Carrier venait à s'enfuir. Duhem
dénonça le tribunal révolutionnaire comme favorable aux
contre-révolutionnaires et hostile aux patriotes. — u L'acharnement qu'on
manifeste n'est pas dirigé contre un seul homme. Les pamphlets appellent
coupables les représentants qui, dans la Vendée, ont sauvé la République en
suivant vos décrets ; qui ont géré vos finances ; qui au sein de la Convention
nationale ont montré du courage. Le journal de Fréron demande chaque jour une
tête nouvelle. L'opinion publique est travaillée. Ce n'est pas l'opinion du
peuple c'est celle de quinze ou vingt mille muscadins, qui viennent de toutes
les armées, SOUS des prétextes ou avec des passe-ports donnés par les chouans
c'est l'opinion des détenus qu'ou a relâchés par une funeste indulgence. Je
parle sans crainte ; je n'ai point peur du venin de l'aristocratie qui s'est
introduit dans la Convention. Je me moque des intrigants et de Fréron. Je ne
m'inquiète pas d'un Tallien ni d'un tas de libellistes, j'en appelle à la
justice du peuple. » — L'ordre du jour mit fin à une discussion qui devenait
encore personnelle et injurieuse. Mais chaque jour, à propos de chaque
circonstance, les querelles renaissaient plus violentes et plus ignobles. Les
Jacobins ne pouvaient se résoudre à la perte de Carrier. Ils avaient si
souvent applaudi à son énergie, à son patriotisme ou approuvé avec éloge sa
conduite, qu'ils entraient en fureur à la pensée qu'il allait être jugé,
condamné et sacrifié à une opinion publique, dont la puissance les étonnait,
accoutumés qu'ils étaient à avoir pour auxiliaire une autre opinion publique.
Beaucoup de conventionnels montagnards avaient aussi pendant leur mission
exercé une tyrannie horrible et sanguinaire ; après Carrier, leur tour
pouvait venir, et lors même qu'ils auraient échappé à une sentence juridique,
ils auraient été condamnés à vivre dans l'opprobre et la malédiction. Carrier
était pour eux le représentant de la cause révolutionnaire et du gouvernement
démocratique. Non-seulement ils abhorraient la royauté, l'aristocratie et la
contre-révolution, mais ils avaient une aversion égale pour une république
telle que les Girondins l'avaient conçue ; ils la traitaient d'oligarchique,
et la comparaient à Venise gouvernée par un sénat et le conseil des Dix. Ce
n'était pas que le pouvoir absolu fût contraire à leurs idées, mais ils le
voulaient conféré et soutenu par la populace. Les cluses éclairées et
indépendantes étaient regardées par eux comme les ennemis naturels du
despotisme démocratique. Ils
s'étonnaient de l'imprévoyance de ceux de leurs collègues, qui, après avoir
siégé à la Montagne et approuvé de leurs votes et de leurs discours tout le
régime de la Terreur, s'enrôlaient dans la réaction à la mite de Tallien et
de Fréron. — « On veut commencer par nous tuer, leur disait Duhem ; puis
on vous tuera après. » — Un autre disait : — « Nos ennemis ne
veulent pas seulement faire guillotiner Carrier ; les aristocrates de Lyon ou
de Marseille viendront déposer contre tels ou tels. Les représentants fidèles
à la cause du peuple subiront le sort dû aux conspirateurs. » —Levasseur
rappelait que les Vendéens avaient aussi égorgé des patriotes et il y
trouvait une excuse aux actes de Carrier. Il racontait complaisamment que lui-même
avait été obligé de faire fusiller des prisonniers que, d'après ses ordres,
on conduisait à Orléans, et qui avaient voulu-profiter de la faiblesse de
leur escorte pour s'échapper. Avec une rare impudence de mensonge, il disait
que la guerre de la Vendée avait été organisée par Dumouriez, Gensonné et la
Gironde. Billaud-Varennes
alla plus loin. « Le lion n'est pas mort, disait-il ; à son réveil, il
exterminera tous ses ennemis. La tranchée est ouverte les patriotes tant
reprendre leur énergie et engageront le peuple à se réveiller. » Ce fut
cette phrase, prononcée à la tribune des Jacobins, que Bentabolle, naguère
ardent montagnard, déféra à la Convention. Un homme qui avait siégé sur les
mêmes bancs que lui, mais qui ne se détournait point de la voie
révolutionnaire, lui cria comme injure : — « Tu as sauvé ton frère de la
guillotine. » — Duhem l'apostropha en jurant, l'appelant coquin, et lui
reprochant d'avoir fait mettre des nobles en liberté. — « Contre
qui le peuple doit-il se réveiller ? continua Bentabolle ; ce ne peut être
que contre la Convention. » Billaud
eut peine à se faire écouter ; les tribunes publiques l'accueillaient avec
des murmures injurieux. — « Oui, les contre-révolutionnaires lèvent la
tête plus que jamais. Il faut être de la plus insigne mauvaise foi pour le
nier. N’a-ton pas, entre autres aristocrates, mis en liberté la nommée
Tourzel, qui fut la gouvernante des enfants de France ; elle qui a osé dire à
la commune qu'elle donnerait cent fois sa vie pour sauver le petit Capet ?
une femme astucieuse, capable de former à elle seule un noyau de
contre-révolution. » — Ici les rires interrompirent l'orateur. Il
insista sur les mises en liberté des aristocrates et la persécution des
patriotes. — « Comment donc trouver mauvais que j'invite le peuple à se
réveiller ? Lorsque tant de dangers l'environnent, il ne doit pas sommeiller
sur ses droits, ou bien il sera conduit à l'esclavage. » Tallien
répondit : — « Les Jacobins, ces hommes qui veulent écarter le
peuple du chemin de la justice et le porter à tourner ses mains contre la
Convention, ont vu la France se prononcer avec énergie contre les hommes de
sang, contre ceux qui veulent perpétuer un système abominable ; alors ils se
sont dit : e Effrayons les bons citoyens ; répandons qu'on va attaquer toutes
les époques de la Révolution, et nous réunirons à nous tous ceux qui y ont
contribué. Ils veulent faire considérer comme des mesures révolutionnaires
les horribles assassinats qui ont ensanglanté la Loire et qui ont fait périr
beaucoup de patriotes. Ils veulent éveiller le peuple pour qu'a la faveur du
mouvement qu'ils exciteront, ceux qui ont approuvé les mesures prises par
Carrier, eux et lui trouvent un moyen de salut. » Billaud
réclama. — « Je n'ai point approuvé les mesures de Cartier. » Peut-être
Tallien, qui avait sauvé Mme de Tourzel au 2 septembre[5], venait-il de contribuer à sa
mise en liberté ; il n'osa point l'avouer et dit qu'il ne la connaissait
point. Puis, se moquant des peurs de Billaud, il disait : — « Est-ce
une raison pour faire flotter l'opinion du peuple entre votre système
sanguinaire et le système de la justice ? celui-ci seul doit régner. Que cens
qui veulent égarer le peuple et souiller sa pureté aillent conspirer dans une
autre salle ; pour nous, nous resterons ici, bien décidés à anéantir ceux qui
ne veulent pas le règne de la justice. » Legendre
déclara plus vivement encore la guerre aux Jacobins. — « Les corsaires
politiques n'ont pas encore fait leurs prises ; ils regrettent ce qui leur
est échappé. Les Jacobins cherchent à jeter un voile devant les yeux du
peuple. S'il arrivait, je ne dis pas une insurrection — de leur part il ne
peut venir qu'une révolte —, alors vous sauriez quel parti prendre. Quand on
connaît les chefs de la révolte, elle cesse à l'instant. D'ailleurs le peuple
entier est pour la Convention. — Oui ! oui ! » s'écriait-on dans les
tribunes. — « Il ne soutient pas une poignée de misérables. Qui sont ceux qui
blâment la délivrance des vieillards, des femmes, des infirmes, des hommes
muets on sourds qu'on accusait de conspiration parce qu'ils étaient riches ?
Qui donc est mécontent de cette libération ? les hommes de proie.
Regardez-les en face ; vous verrez leur visage verni avec le fiel d'un tyran.
La Convention est plus forte qu'une poignée d'hommes de sang, qui croient
sans cosse qu'on demande leurs têtes. Pour moi, je voudrais les voir
condamnés à ne mourir jamais ; je dirais à. mes enfanta, à mes neveux, en les
leur montrant traînant une caducité misérable : « Soyez honnêtes gens :
regardez le criminel qui pâlit de honte quand il rencontre un honnête homme. »
S'ils se révoltent, s'ils lèvent la tête, s'ils persistent à nous encombrer
de cadavres, le peuple s'unira à ses représentants pour frapper les scélérats
; il ne vous abandonnera jamais et mettra les scélérats sons le glaive de la
loi. « De
quoi vous plaignez-vous ? de ce qu'on n'incarcère plus par centaines ? de ce
qu'on ne guillotine plus cinquante, soixante, quatre-vingts personnes par
jour ? Ah ! que notre plaisir est différent du vôtre ! On ne faisait périr
que sept ou huit victimes par jour, lorsque la Convention chargea ses comités
de déblayer les prisons ; alors on commença é. 'guillotiner ces nombreuses
fournées où se trouvaient, je ne le nie point, quelques
contre-révolutionnaires, mais aussi des innocents. Tel était votre déblayage
à vous ; le nôtre n'est pas semblable. Nous sommes allés aux prisons ; nous
avons fait justice autant que nous l'avons pu. Si nous nous sommes trompés,
nos têtes sont là pour en répondre. Ne deviez-vous pas être contenta ? nous
voulions vous faire oublier ; nous réparions vos crimes ; et cependant vous
allez dans une société dont vous avez fait un repaire affreux ; vous y allez
pour égarer le peu de peuple qui s'y porte ; encore parmi les spectateurs de
vos séances, beaucoup n'y vont que pour vous connaître et vous apprécier. « Je
ne désigne personne ! c'est à chacun à se reconnaître ; mais la
Convention doit se rappeler que c'est à elle à mettre la main sur les plus
grands coupables ; elle doit savoir que ceux qui font les motions les plus
séditieuses sont dans son sein. Je demande que, lorsque quelqu'un de ses
membres aura prêché la révolte aux Jacobins, elle sévisse fortement contre
eux. » Ce
discours fut sans cesse interrompu par des applaudissements. Comment
aurait-on pu s'étonner de voir les esprits s'enflammer de plus en plus contre
les artisans de la Terreur, contre ceux qui, après avoir pratiqué ce système,
cherchaient maintenant, non pas seulement à le justifier, mais à le glorifier
? L'ardeur de haine et de vengeance qui chaque jour devenait plus vive,
l'était moins encore que les discours de Legendre et le journal de Fréron.
Pour faire oublier ce qu'ils étaient et ce qu'ils disaient six mois
auparavant, ils donnaient le signal d'une réaction passionnée. D'autre
part les Jacobins agissaient et parlaient sans prudence ; ils reniaient et
injuriaient d'anciens amis aussi disposés qu'eux à défendre les principes et
les actes de la Révolution, mais qui, placés dans les comités, comprenaient
la nécessité de faire quelques concessions à l'opinion, de préserver l'ordre
public et de prévenir les tumultes populaires. C'est ainsi que Bentabolle,
Reverchon, Goupilleau et quelques autres, sans marcher à la suite de Tallien,
étaient amenés à faire cause commune avec les thermidoriens contre les
fureurs jacobines. Déjà un
décret mail interdit toute correspondance ou affiliation entre les sociétés
populaires. La nouvelle discussion se termina en chargeant les comités de
proposer des mesures pour empêcher aucun représentant de prêcher la révolte
contre la Convention. Le lendemain, dans l'intérêt même des sociétés
populaires dont l'existence était évidemment menacée, Lequinio reproduisit la
proposition déjà repoussée d'interdire aux représentants d'en faire partie. Le
débat fut encore animé et tumultueux. Les uns disaient : « Nous savons
que les Jacobins sont en discrédit dans une certaine opinion ; mais il n'en
mil pas moins vrai que, qui n'est pas jacobin n'est pas l'homme de la liberté
ni de la justice. Ceux qui ne sont pas jacobins ne peuvent pas être tout à.
fait vertueux. » Clauzel
répondait que la Convention était responsable de l'agitation que quatre ou
cinq représentants entretenaient parmi les Jacobins, et qu'elle devait
prendre des mesures sévères contre ces meneurs. — « Nommez-les, »
disait Duhem.— « Toi, » s'écriait-on. Bourdon
de l'Oise ajoutait : — « Vous avez des comités de gouvernement. Si
vous n'en êtes pas contents, changez-les ; s'ils ont votre confiance,
rapportez-vous-en à eux du soin de balayer des sociétés populaires les hommes
qui prêchent la révolte. » Les
Jacobins, malgré leur exaltation, commencèrent à s'inquiéter et à comprendre
qu'ils étaient sur la défensive. On leur avait imputé de servir la cause des
contre-révolutionnaires ; c'était l'accusation banale contre quiconque on
voulait perdre. On avait même prétendu qu'ils correspondaient avec un comité
d'émigrés établi en Suisse. La société envoya une députation à l'Assemblée
pour demander que la dénonciation fût examinée et que justice lui fût rendue.
Après quelques imputations réciproques, on passa à l'ordre du jour. Le
rapport sur la mise en accusation de Carrier tardait à être présenté ;
l'opinion publique le réclamait vivement. Une adresse de la société populaire
de Nantes, disait : — « Représentants, achevez votre ouvrage, faites
tomber sous la hache de la loi des hommes indignes de ce nom, qui, pour
satisfaire leur cupidité ou par instinct féroce, ont égorgé des femmes
enceintes et des enfants à la mamelle. Faites disparaître du sol de la
liberté ces cannibales qui voudraient faire d'un peuple, à qui les vertus sociales
ont toujours été chères, un peuple d'anthropophages. Frappez au nom de
l'humanité : la nature outragée demande vengeance ; la terre est impatiente
de s'abreuver du sang des tigres qui l'ont si souvent rougie du sang
innocent. » La
Convention décréta la mention honorable de cette adresse où l'humanité
s'exprimait en style terroriste. La
majorité commençait à être impatiente que justice fit faite de Carrier ; en
attendant les séances devenaient encore plus scandaleuses. Peut-être la
Convention n'avait-elle jamais été le théâtre de scènes pareilles à une
nouvelle querelle de Cambon et de Tallien ; elle éclata sur une question qui
n'avait d'abord rien de politique. La récolte avait été mauvaise ; beaucoup
d'autres causes avaient produit la rareté du blé. Le maximum fixé par décret
n'était plus en rapport avec la vraie valeur des grains ; mais si ou élevait
le maximum, les revenus des capitalistes, rentiers, gens à gages ou
fonctionnaires ne seraient plus en proportion avec le prix des subsistances.
Tout le système des assignats se trouvait engagé dans cette discussion.
Cambon avait demandé une augmentation des traitements correspondant à
l'augmentation du prix des graine. Tallien traita cette proposition de
perfide. Alors le grand administrateur des finances révolutionnaires entra en
fureur ; il lui sembla que sa probité était mise en doute ; — « Entrons
en lice, Tallien et moi. Je n'ai eu aucun maniement de fonds ; j'ai surveillé
l'administration. As-ta montré le même désintéressement ? Les sommes
dépensées par la commune au mois de septembre 1792 n'ont-elles pas été payées
sur ta signature ? Leur destination ne te fait-elle pas rougir ? Oui, je
t'accuse, monstre sanguinaire ; appelle-moi robespierriste si tu veux : je
t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes opinions, dans les
massacres des prisons. » Une
voix s'éleva pour lui reprocher aussi la part qu'il avait eue dans
l'enlèvement des prisonniers d'Orléans, livrés à Fournier l'Américain ;
d'autres paroles injurieuses lui furent adressées. Tallien
déclara qu'il répondrait ailleurs que dans la Convention aux invectives qui
lui étaient jetées ; il traita la question des assignats, mais sans être
écouté. Les députés jacobins ne cessèrent pas de l'interrompre et de lui
crier des injures. Ce qui les excitait ainsi c'étaient les articles insérés
chaque jour contre eux dans les journaux de Fréron et de Tallien. Cette
séance n'eut aucun résultat. Un ordre du jour mit fin à cette indécente
altercation. Une
assemblée où se renouvelait sans cesse un pareil spectacle perdait
nécessairement tout droit au respect ; la nation ne pouvait reconnaître les
hommes, qui se traitaient mutuellement de la sorte, comme dignes d'être ses
représentants. La Convention était cependant la seule autorité subsistante ;
les armées lui obéissaient et allaient imposer la paix aux puissances
coalisées. En même temps, maintenir l'ordre à l'intérieur devenait une tâche
au-dessus de ses forces ; elle perdait toute puissance morale et commençait à
ne plus faire peur à aucune opinion. Les Jacobins travaillaient à réveiller
les émeutes des faubourgs. La troupe de jeunes gens qui se réunissaient
chaque jour au Palais-Royal, se grossissait, devenait plus hardie et
s'amusait à manifester ses opinions en faisant du tapage. Le
rapport sur Carrier devait être lu à la Convention le 11 novembre ; mais on
craignait qu'il n'y eût encore des retards ; d'ailleurs les muscadins — on
appelait ainsi les bruyants réactionnaires —, n'étaient pas assurés que la
majorité votât pour l'accusation. Il était manifeste que les Jacobins
voulaient sauver Carrier. Les discours qui étaient prononcés à leurs séances
; le soin qu'ils prenaient depuis quelques jours de remplir leurs tribunes
publiques et même d'envahir les tribunes de la Convention, jetaient de
l'inquiétude dans le public. Le 19
novembre, sur le soir, une trentaine de jeunes gens étaient réunis au
Palais-Royal dans le café de Chartres, qui était leur rendez-vous habituel.
Après avoir dîné et beaucoup perlé des affaires publiques, quelques-uns, sans
en avoir formé le projet d'avance, sans bien savoir ce qu'ils allaient faire,
dirent gaiement : « Allons faire le siège des Jacobins. » Ils
sortirent de la galerie sans armes, mais portant chacun un gros bâton, comme
c'était alors la mode. Ils criaient : — « A bas les Jacobins ! nous
allons aux Jacobins ! vivo la République, vive la Convention ! » — A ces
cris, on sortit de même des autres cafés ; les promeneurs du jardin se
joignirent à la bande joyeuse ; les commis marchands étaient aussi
réactionnaires et aristocrates ; ils se hâtèrent de fermer leur boutique, et,
prenant leurs bâtons, ils grossirent le rassemblement qui devenait nombreux. Ils
arrivèrent à la porte des Jacobins, qui leur fut fermée. Les sociétaires
envoyèrent demander protection et secours aux postes voisins, Une patrouille
Be rendit à leur réquisition, mais ne se mit point en devoir de repousser les
muscadins ; les soldats et leurs officiers étaient seulement spectateurs. Le
président des Jacobins s'était couvert de son bonnet rouge ; la société était
consternée. Les jeunes gens frappaient la porte à grands coups ; en même
temps on jetait des pierres aux, fenêtres ; elles brisaient les vitres et
tombaient dans la salle. Quelques
Jacobins, armés aussi de leurs bâtons, firent courageusement une sortie ; il
y eut un commencement de bataille à coups de canne. On entendait les cris de
ralliement — e A moi Jacobins ! à moi muscadins ! Les
spectateurs effrayés s'écoulaient par une autre porte. Il y avait là beaucoup
de femmes, de celles qu'on appelait les tricoteuses de Robespierre, et
probablement d'autres aussi qui étaient venues par pure curiosité. Les
muscadins saisirent ces malheureuses, les maltraitèrent et les fouettèrent.
Quand elles réclamaient et assuraient que loin d'être jacobines, elles
étaient muscadines, on ne les écoutait pas, et on leur répondait : — « Que
faisais-tu là, au lieu d'être dans ton ménage avec tes enfants ? » —
Cette exécution fut un sujet d'indignes plaisanteries. Les muscadins
assuraient qu'ils avaient ainsi traité la femme du conventionnel Cressons,
qui était un jacobin. Alors
arrivèrent quelques membres des comités de la Convention, avec un détachement
un peu plus considérable. Les assiégeants les accueillirent aux cris de vive
la Convention ! vive la République, et demandèrent qu'on fit évacuer la salle
des Jacobins. Les représentants en donnèrent l'ordre. Les
Jacobins avaient cru le danger beaucoup plus grand qu'il n'était réellement.
Ils obéirent et défilèrent entre deux haies de muscadins, qui les huaient,
leur disaient des injures ou de méchants bons mots. Il y
eut de plus graves insultes et de fâcheuses voies de fait. Les jeunes gens
reconnaissant, ou prétendant reconnaitre quelques-uns des sociétaires qui passaient
devant eux, disaient : — « Celui-là est du comité révolutionnaire
de ma section- — Voilà celui qui est venu m'arrêter, » et alors on leur
donnait des soufflets et des coups de pieds. Un vieux jacobin, homme obscur
et sans considération, môme parmi les siens, avait ce soir-là présidé la
société : on le souffleta, et on jeta son chapeau dans la boue. Le
lendemain Duhem, Duroy et d'autres Montagnards portèrent de vives plaintes
contre le désordre de la veille, ils le racontèrent avec exagération. Ils
furent injurieux contre les thermidoriens et les membres des comités, de
sorte qu'on les écouta sans faveur et mémo sans pitié. On demanda que Rewbell
rendit compte, au nom des comités, de tout ce qui s'était passé. Rewbell
avait, en ce moment, assez de consistance à la Convention ; son opinion
républicaine n'était pas douteuse, et il n'appartenait point à la coterie de
Tallien, de Fréron, de Merlin de Thionville. Évidemment
si, dans cette circonstance, il y avait du danger pour quelqu'un, c'était
pour les Jacobins ; mais les membres de la Convention étaient tellement dans
l'habitude de se croire menacés et en péril de mort, que Rewbell commença par
la formule accoutumée ; — « Oui, je suis sur la brèche : ma vie est à la
patrie, je l'offre ; mais avant de la perdre, j'aurai le courage de dire
toute la vérité. « Oit
la tyrannie s'est-elle organisée ? où a-t-elle ses suppôts, ses satellites ?
c'est aux Jacobins qui ont couvert la France de deuil, porté le désespoir
dans les familles ; couvert la République de bastilles, rends le régime
républicain odieux ? Les Jacobins ! si, vous n'avez pas le courage de vous
prononcer en ce moment, il n'y aura plus de république, et vous aurez des
Jacobins. « Sans
doute il y avait des aristocrates, mais étaient-ce des aristocrates qui
conspiraient contre la République le 9 thermidor ? Étaient-ce les
aristocrates qui voulaient assassiner la représentation nationale ?
Étaient-ce les aristocrates qui voulaient tout gouverner, afin de se gorger
d'or ? Non, c'étaient les Jacobins. «
Pouvez-vous, sans lâcheté, vous dissimuler que les Jacobins suivent encore le
même système ? Quelles sont maintenant les tribunes publiques des Jacobins ?
les mêmes qu'avant thermidor, remplies des furies de guillotine, et vous les
voyez aussi assiéger nos tribunes. «
Depuis quelques jours, des hommes soudoyés par la faction se mêlaient aux
groupes et tâchaient d'émouvoir la population. Le premier jour, ce manège
leur a réussi, mais le lendemain, le peuple avait ouvert les yeux, et les
battants ont été battus. Alors grand bruit ils ont dit que tout était perdu,
parce que des Jacobins ont reçu quelques coups de bâton. D'un côté on criait,
« vive la Convention ! » de l'autre : « vivent les Jacobins ! » Le
récit fait au nom des comités était un sujet de joie et d'applaudissements
pour les spectateurs. Il était contesté par les Montagnards. — « Plusieurs
Jacobins ont été assassinés hier au Palais-Royal, » disait-on. — Rewbell
répondait : — « On nous a amené au comité de sûreté générale des gens qui
avaient été maltraités, et nous avons constaté qu'ils étaient de ceux qui
criaient : « vive la Convention ! » La
discussion se changea en démentis réciproques, renvoyés de la Montagne au
rapporteur. De vives paroles lui furent aussi adressées par plusieurs membres
du comité de sûreté générale, qui n'étaient point d'accord avec lui sur les
faits ni sur les opinions. Il
termina par une conclusion, que l'émeute avait dictée bien plus que la
discussion. « Les
séances des Jacobins seront suspendues jusqu'à ce qu'il en soit autrement
ordonné. » Le
débat devint encore plus vif. De part et d'autre on racontait les détails de
la scène qui s'était passée aux Jacobins ; Duhem rapportait les injures qui
lui avaient été adressées on l'avait appelé buveur de sang. Letourneur
répondait en parlant des emportements et des violences de Duhem. Celui-ci
assurait que tout avait été combiné dans les boudoirs de Cabarrus, dont le
père était banquier, et voulait s'emparer des finances de la République. Les
uns et les autres protestaient de leur courage : ils étaient prêts à mourir
pour la République. La
proposition de Rewbell fut renvoyée au comité. Le
lendemain, une pétition où justice était demandée pour les Jacobins, et
contre ira agitateurs aristocrates, devint l'occasion d'un nouvel orage.
Malgré les clameurs de la Montagne, elle fut renvoyée aux comités, puis le
rapporteur de la commission des vingt e un monta à la tribune, pour rendre
compte de l'examen des pièces relatives à Carrier, et de sou interrogatoire. On ne
pouvait pas entendre un témoin, lire une pièce, dépouiller une
correspondance, sans découvrir quelque horreur ajoutée à celles qui étaient
déjà connues. Il
avait donné un diner à ses satellites, sur le bateau même où venait d'être
exécutée une noyade, et il avait bu à la santé de ceux qu'il avait fait « boire
à la grande tasse. » Il
avait fait noyer un détenu dont la sœur avait rejeté ses infâmes
propositions. Un convoi
était expédié de Nantes pour l'armée. Le sous-officier chargé de l'escorte
démontra à Carrier qu'il n'était pas prudent de la composer de quinze hommes
seulement. Il le menace de la guillotine, et tira son sabre pour le frapper.
Le convoi partit, tomba aux mains des ennemis, et les soldats furent tués. La
lecture des pièces était sans cesse interrompue par des exclamations
d'horreur. La
parole fut accordée à Carrier pour présenter sa défense. Il déplora la
fatalité attachée à tout gouvernement révolutionnaire. Six mois auparavant,
on le couronnait de lauriers ; aujourd'hui, il était accusé lui qui avait
éteint les torches du fanatisme, prévenu la descente d'une armée anglaise,
terminé la guerre civile, délivré la France menacée du rétablissement de la
royauté. On
l'accusait, disait-il, de mesures de détail, où il n'avait pas eu de part. On
lui donnait pour juge un tribunal, dont le président était né dans le pays de
la guerre civile, et qui du reste était composé de contre-révolutionnaires,
de brigands et de chouans. C'était le procès de Charette contre les
vainqueurs de la Vendée. Tous les brigands qu'on avait conduits à Plantes
avaient porté les armes, les femmes se battaient, les enfants apportaient des
cartouches. Avant sen arrivée, on ne faisait déjà plus de prisonniers. La
Convention n'avait-elle pas écrit dans un décret : « Il faut que les brigands
de la Vendée soient exterminés avant le mois d'octobre ? » Il
défiait qu'on pût produire un seul ordre signé de lui pour faire noyer des
femmes et des enfants. Ce n'était point lui qui avait nommé le comité
révolutionnaire : quelques ordres signés de confiance par lui ne prouvaient
rien, puisqu'ils n'étaient pas de son écriture. Il
dénonçait Philippe Troncjoly comme un fédéraliste, un contre-révolutionnaire,
un intrigant. — « Si une fois on admet les dépositions orales contre un
représentant, la Convention entière peut être perdue. On produira des témoins
contre les commissaires qu'elle a envoyés dans la Vendée, à Lyon, à
Marseille, à Toulon. On fera le primés à toute la Révolution, aux vainqueurs
de la Bastille, nus héroïnes du 5 octobre, aux héros du 10 août, aux hommes
du 2 septembre, aux auteurs du 31 mai. » Il
présenta un horrible tableau des cruautés commises par les rebelles. — « Comment,
disait-il, on s'apitoie sur les brigands, et personne n'élève la voix pour
les défenseurs de la liberté ! « Oui,
la Convention et la patrie sont en danger. S'il le faut, je ferai le
sacrifice de ma vie, jamais le sacrifice de mon honneur. » La
Convention avait écouté Carrier dans un profond silence ; les témoignages
d'indignation, qui se renouvelèrent plus d'une fois, partaient des tribunes
publiques. Legendre, qui présidait, rappelait les spectateurs au respect dû à
un accusé. L'arrestation
provisoire fut demandée, mais contestée par quelques Montagnards. Les
Jacobins n'avaient pas renoncé encore à défendre Carrier. Ils soutinrent que
la Convention ayant à prononcer sur une dénonciation, devait exiger qu'elle
ne restât point vague et anonyme ; ils voulaient qu'elle fût formelle, et
signée par un individu responsable. Le
rapport avait été lu par Romme ; il n'avait rempli aucune mission dont le
souvenir fût fâcheux ; il n'était pas un fougueux orateur ; son nom n'avait
jamais figuré parmi les promoteurs de décrets tyranniques ou sanguinaires,
mais il était révolutionnaire passionné. Il appuya la proposition des
Montagnards, et prenant ouvertement la défense de Carrier, il dit : — « Que
les témoignages portés contre lui avaient été provoqués ou mendiés ; que les
déclarations des membres du comité révolutionnaire de Nantes, traduits en
justice pour leurs actes de férocité, ne pouvaient faire foi contre un
représentant du peuple ; quant aux pièces, lui, rapporteur, n'en avait vu
qu'une seule qui fût signée ; son travail avait été fait sur des copies
collationnées. » La
commission des vingt et un avait été désignée par le sort, et elle se
trouvait composée en majorité de représentants appartenant à la Montagne
plutôt qu'à la Plaine. Toutefois, les membres de cette commission, quel que
fût leur parti, ne purent écouter patiemment le rapporteur, qui parlait
contre ses propres conclusions, et contre l'opinion dont il devait être
l'organe. Un représentant peu connu, mais qui acquérait de jour en jour plus
de considération dans l'Assemblée, Baudin des Ardennes, donna un démenti
formel à Romme. — « Le rapporteur a vu toutes les pièces qu'il a voulu ;
il est le seul qui ait un avis opposé à celui de tous ses collègues ; il a eu
communication des pièces originales les plus importantes. » Merlin
de Douai traita en jurisconsulte la proposition d'exiger qu'il y eût une
dénonciation signée, et démontra l'absurdité de subordonner la poursuite d'un
délit à une telle formalité. L'arrestation
provisoire fut mise aux voix et votée par une majorité évidente. Les
spectateurs applaudissaient, s'écriant « Vive la république, vive la
Convention ! » Carrier
demanda à être détenu à son domicile, ce qui ne lui fut pas refusé ; il
devait être gardé par des gendarmes. La
séance suivante fut signalée par un nouveau succès du parti opposé aux
terroristes. Les comités de salut public, de sûreté générale, de législation
et de la guerre, vinrent communiquer à l'Assemblée l'arrêté qu'ils avaient
pris pour assurer la tranquillité publique. — « Les
séances de la société des Jacobins sont suspendues. » A ces
paroles, la salle retentit d'applaudissements prolongés et bruyants. — « La
salle sera fermée à l'instant, et les clefs déposées au comité de sûreté
générale. » De même
que la commission des vingt et un avait pris Romme pour rapporteur, les
comités avaient imposé l'office de présenter cet arrêté à Laignelot, un des
plus violents jacobins, un des commissaires de la Convention, dont la
correspondance avait témoigné le plus de zèle à pratiquer et même à aggraver
le régime de la Terreur. Son rapport rendait hommage aux services que les
anciens Jacobins avaient rendus à la Révolution, et déclarait que les comités
voulaient conserver les sociétés populaires, comme inhérentes au gouvernement
républicain. — « Mais nous n'avons pas vu dans les Jacobins une société
vraiment ni purement populaire. Nous avons pensé qu'il était fatal pour la
France, déshonorant pour la Convention, qu'une poignée d'hommes sans mœurs,
qui n’aiment point leur pays, qui n'ont embrassé la cause du peuple que pour le trahir,
rivalisait de puissance avec l'autorité légitime. Dans quel gouvernement bien
ordonné a-t-on vu s'élever une autorité capricieuse, qui n'est avouée par qui
que ce soit ? Au 9 thermidor, les Jacobins étaient en pleine révolte. Depuis,
abusant de l'impunité, croyant que la représentation nationale n'avait ni
courage ni caractère, se regardant comme l'arche sainte, à laquelle on
n'oserait toucher, ils out persisté dans leur système de rébellion. Les
Jacobins sont une faction, et toute faction est punissable. Le peuple
applaudira à la mesure sublime que les comités viennent de prendre. L'opinion
publique s'était prononcée fortement, comme on a pu le remarquer hier. Notre
devoir était de lui obéir, notre devoir était d'empêcher que le sang ne fût
versé. » En
effet, la veille, un nouveau rassemblement s'était montré devant la porte des
Jacobins ; il s'était dispersé, lorsque plusieurs représentants avaient
annoncé la résolution qu'allaient prendre les comités. Il n'y
eut aucune discussion ; le rapport de Laignelot avait été interrompu plus
d'une fois par de vives apostrophes. Quelques Montagnards demandèrent l'appel
nominal ; mais un de leurs orateurs les plus ardents, Duquesnoy, annonça leur
résignation. a L'arrêté est impolitique, leur dit-il, mais s'il est
nécessaire au salut du peuple, je l'appuie. » — Le vote fut presque unanime,
et la séance fut levée au milieu des applaudissements et des cris de joie.
C'était la proclamation de la défaite déjà accomplie des Jacobins, plutôt
qu'une victoire de la Convention. Encore une fois, elle obéissait à une
opinion du dehors exprimée par voie d'émeute ; seulement à la grande surprise
des révolutionnaires, un peuple, qui n'était plus le leur, se levait contre
eux. - Quelques
tentatives pour rétablir sous un autre nom la société des Jacobins au
faubourg Saint-Antoine, furent d'abord réprimées. Les meneurs avaient à ce
moment perdu toute influence sur les habitants de ce quartier. Ce n'était
plus en leur parlant d'opinions politiques qu'on pouvait les émouvoir ; mais
un motif bien plus puissant allait bientôt rendre les esprits susceptibles
d'entraînement au désordre ; la disette devenait une famine : c'était le vrai
danger qui menaçait la paix publique. La
Convention avait donné à Carrier un délai pour préparer sa défense et prendre
communication des pièces ; une semaine était déjà passée et il demandait
encore dix jours. L'ordre du jour repoussa cette réclamation. L'opinion
publique était plus empressée que la Convention de voir commencer ce procès
toujours différé. Ce n'était pas à Paris seulement que les esprits s'animaient.
Toute la France s'associait à cette impatience. Une longue pétition fut
présentée au nom de la société populaire et des habitants de Nantes ; elle
était souscrite par trois mille signatures. Elle consistait dans le triste
récit des quatre mois de l'horrible tyrannie de Carrier, de cette longue
série d'actes de férocité. Elle faisait aussi la peinture des ruines et de la
désolation dont il avait couvert les rives de la Loire. Les pétitionnaires
demandaient-justice et di-salent le vrai motif qui en retardait le cours. —
« Vous ne pouvez vous le dissimuler, Carrier n'est que le lieutenant
d'une faction pour qui le bonheur du peuple semble être un malheur. Cette
faction voulait ensevelir la liberté sous un monceau de cadavres, assassiner
la vertu, insulter au génie, détruire les monuments des arts, dégrader
l'espèce humaine, outrager la nature. Cette faction implacable déteste tout
ce qui est grand ou beau. Pour elle, l'humanité est un crime ; elle emploie
tout pour suspendre le procès de Carrier, pour soustraire à un jugement le
criminel dont elle craint les révélations. Vous avez frémi de ce qui vous a
été raconté : que serait-ce si vous aviez été témoins de ses forfaits ? Mais
vous nous avez entendus, nos maux sont déjà adoucis, le crime sera puni. » Le 21
novembre, Carrier fut amené à la Convention. Il n'était pas encore accusé. On
lui permit de parler à la tribune ; il demanda que les spectateurs
observassent le plus grand silence, afin de ne le point troubler. Il ne fit
point de discours ; sa défense consista dans la discussion des pièces ; il
répondit successivement aux chefs d'accusation ; c'était, avec plus de
détail, le même système de défense qu'il avait déjà suivi. — « Les
témoignages portés contre lui émanaient de contre-révolutionnaires ou d'individus
qui ne méritaient nulle confiance. Les mesures qu'il avait prises étaient
nécessitées par les circonstances ; elles étaient conformes aux décrets ou
aux intentions de la Convention. Ses collègues ne se comportaient pas
autrement que lui ; il citait surtout Francastel et réellement les choses
s'étaient passées à Angers à peu près comme à Nantes. Il répétait que le
comité révolutionnaire n'avait pas été choisi par lui et ne pouvait produire
aucun ordre signé de lui. Dans un ordre portant sa signature, on lisait :
— « Il entre dans mes projets, et ce sont les ordres de la Convention,
d'enlever toutes les subsistances, les denrées, les fourrages, tout en un mot
dans ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments, d'en
exterminer tous les habitants. » — Il répondait : — « Si je me
suis servi du mot habitants, c'est une mauvaise expression. Je ne pouvais
entendre que les brigands pris les armes à la main. » — On remarqua que
la voix de Carrier s'affaiblissait. On ne l'entendait plus ; il était déjà
sept heures et demie du soir, la séance fut remise au lendemain. La
défense de Carrier consistait encore à alléguer les décrets de la Convention
et l'exemple de ses collègues. C'était Bourbotte, disait-il, qui avait voulu
que les enfants ne fussent épargnés que jusqu'à l'âge de seize ans, tandis
que lui, Carrier, proposait dix-huit ans. Ils avaient en effet pris un arrêté
pour l'ordonner ainsi, mais il n'en avait pas été tenu compte et les enfants
de tout âge avaient été massacrés en grand nombre. C'était un des faits qu'il
mettait à la charge du comité révolutionnaire. Puis il
rappelait que Lequinio avait ordonné de fusiller sans jugement cinq cents
prisonniers détenus à Fontenay, et en avait tué un de sa main. Lequinio
répondit qu'il y avait eu une insurrection dans la prison, et qu'il lui avait
fallu la réprimer. L'ordre de fusiller tous les prisonniers était
conditionnel et comminatoire. Il devait être exécuté, seulement si les
Vendéens étaient venus Attaquer la ville ; d'ailleurs la Convention avait
approuvé et loué l'énergie de sa conduite. Les
Montagnards avaient donc raison de dire que mettre Carrier en accusation,
c'était commencer un procès contre la Convention, contre le gouvernement
révolutionnaire et contre tous les représentants en mission. Ils tentèrent
encore un effort pour empêcher cette poursuite ou du moins pour retarder la-
délibération de l'assemblée. Une discussion s'engagea sur la question que
Romme avait élevée. Était-il juste et régulier de prononcer sur le vu de
pièces qui n’étaient point produites en original ? la copie collationnée
pouvait-elle être admise comme preuve par écrit ? Il s'agissait spécialement
d'une liste de vingt-quatre noms, suivie d'un ordre signé Carrier, « de
faire exécuter les vingt-quatre brigands ci-dessus, sur-le-champ, sans
jugement. » Cette pièce était reproduite deux fois dans les imprimés
distribués à la Convention, tantôt avec les mots « sans jugement »,
tantôt avec le mot « sur-le-champ ». Parmi
les conventionnels qui essayèrent de défendre Carrier, il s'en trouva
quelques-uns qui justifiaient la pièce même dans sa première version. — « Les
brigands, disaient-ils, étaient hors la loi. En ce cas un tribunal n'avait
qu'à reconnaître l'identité donc le mot « sans jugement » était
conforme à la loi, —Lorsqu'on répondait que cette liste renfermait « des
femmes et des enfants au-dessous de quatorze ans, qui ne pouvaient être hors
la loi, » les Montagnards répliquaient que « le fanatisme est de tout âge
et que des femmes et des enfants pouvaient avoir pris les armes et mérite la
vengeance nationale. » — Mais ce fut particulièrement sur l'authenticité
des pièces que s'établit la controverse. Bourdon de l'Oise n'entreprit point
de défendre un collègue qui avait commis de si grandes atrocités ; il rappela
même que quant à lui, le comité de salut public avait fait cesser sa mission
parce que sa conduite était opposée à celle de Carrier ; mais il remontra
avec chaleur, qu'après ce qu'on avait vu, on ne saurait entourer la mise en
jugement d'un représentant de trop de garanties et de formalités. Il demanda
qu'un courrier bit chargé d'aller à Nantes chercher les pièces originales. Il fut
objecté que la Convention n'était point jury de jugement mais d'accusation ;
qu'ainsi elle prononçait non pas d'après des preuves, mais sur des
probabilités. La proposition de Bourdon fut décrétée, mais la discussion
continua sans attendre les pièces. Ces
retards inquiétaient ceux des conventionnels qui se sentaient pressés par
l'opinion du dehors et par l'agitation de la population de Paris. Cambacérès
disait : — « Le peuple veut qu'on examine la conduite de Carrier.
Sans doute, il n'entre dans l'intention d'aucun de nous d'étouffer cette
affaire ou de sauver Carrier, s'il est coupable. » — « Non ! non ! »
criait-on. Il proposa que la Convention s'occupât pendant trois heures chaque
jour de cette discussion. — « Lorsqu'elle sera terminée, si les pièces ne
sont pas arrivées, vous déciderez si, nonobstant, vous passerez au vote. » Bentabolle
avait moins de réserve et de gravité. — « Toutes les difficultés qu'on
oppose ne sont que des moyens dilatoires, des échappatoires. Si vous vous y
arrêtez, on voudra expertiser les écritures, entendre les témoins. Il n'y
aura point de raison pour ne pas faire apporter les instruments de torture et
les bateaux à soupape. » La
question fut vivement débattue un décret conforme à l'opinion de Cambacérès
fut voté ; Clauzel, membre du comité de sûreté générale, l'avait appuyé de
manière b en assurer l'adoption. — « Il
importe, avait-il dit, que la discussion se termine promptement. Je ne
dissimulerai point que nous avons des inquiétudes sur le maintien de la
tranquillité publique. Nous avons dû augmenter la force armée. Des
malveillants, des aristocrates sans doute, répandent que vous voulez faire
traîner cette affaire en longueur. On a tenté de soulever une partie de la
capitale eu faveur de Carrier. Je demande que demain à onze heures précises,
Carrier continue sa défense. » A la
séance suivante, quelques réclamations furent présentées contre « la
manière légère dont on prononçait sur le sort d'un député. » — « Ce que
vous faites aujourd'hui pour Carrier sera peut-être fait dans un autre temps
pour vous, » disaient les Montagnards. Legendre
présidait. — « Carrier, dit-il, est d'accord avec ceux qui veulent
prolonger cette affaire, car il me fait dire qu'il est malade. » — Des
murmures avertirent le président de l'inconvenance de son langage, mais
personne ne combattit les représentants qui demandaient que Carrier fût
amené. — « Il
est malade, sans doute, disait l'un ; sa maladie, c'est la conviction de ses
crimes. » — D'autres voulaient que la Convention se déclarât
suffisamment instruite et passât au vote. Legendre
quitta le fauteuil. — « Je n'accuse personne, dit-il, mais ceux qui, aux
Jacobins, parlaient de faire un rempart de leur corps à Carrier, sont encore
ici pour le sauver ; la discussion qui s'est élevée depuis hier est partie de
là-haut ; » et il montrait la Montagne. « Vous demandez des preuves
matérielles. Eh bien ! faites refluer la Loire à Paris ; faites amener les
bateaux à soupape ; faites apporter les cadavres des malheureuses victimes,
et alors il ne restera plus dans cette salle de place pour les vivants. Le
peuple a les yeux ouverts ; on ne pourra point le tromper. Dans un sentiment
de justice, afin que l'Assemblée n'encourût aucun reproche, nous avons tout
cédé hier ; mais il ne faut pas que la Convention se laisse mener. Si on ne
réclamait qu'au nom de la justice et de l'humanité, je n'aurais pas pris la
parole ; j'aurais respecté ce penchant des gens de bien qui cherchent à
croire que tous les hommes leur ressemblent. Mais je ne souffrirai pas qu'on
trompe la Convention et le peuple ; moi, je n'ai d'amis que les amis de mon
pays, et je dénoncerai tous les meneurs ; la prétendue maladie de Carrier
n'empêchera point de le juger. Comptez les jours qu'il a passés à Nantes, et
vous aurez compté le nombre de ses crimes. » C'est
ainsi que le président et la Convention ne pratiquaient jamais d'autre
justice que la justice révolutionnaire. La déclamation, l'emportement et la
vengeance semblaient toujours dicter les arrêts. Carrier
se rendit à la Convention et continua la discussion des témoignages et des
pièces. Il opposait des dénégations et quelquefois relevait les inexactitudes
ou les exagérations des dénonciateurs et des témoins. Il
entreprit de se justifier des noyades. — « S'il y avait eu de semblables
exécutions, disait-il, c'était à son insu, et pas un seul Nantais ne l'en
avait prévenu. » Il disait qu'à Saumur on avait aussi noyé. Son
impudence irrita quelques-uns des représentants, à qui il semblait imputer
une conduite semblable à la sienne, mais aucun ne voulut déposer formellement
sur les noyades de Nantes. Leur témoignage était embarrassé ; ils ne
pouvaient nier et ils ne voulaient pas convenir qu'ils en avaient
connaissance. Toutefois Laignelot affirma qu'à son passage à Nantes, Carrier
lui avait parlé de ses noyades et lui avait dit : — « Tu vas à Brest ;
tu es plus heureux que moi ; tu auras un plus grand bassin et des bâtiments à
ton service. » Carrier
répondait aux divers témoignages, mais on l'apostrophait sans cesse en lui
disant : — « C'est à Laignelot qu'il faut répondre. » — « Je
ne me rappelle pas avoir tenu les propos qu'il me prête. » Il ne trouva
point autre chose à dire. Dumont
du Calvados raconta que lorsque la proposition de déporter tous les détenus
fut faite à la Convention, Carrier avait dit devant lui : — « Oui,
déportés à ma manière, la déportation verticale. » Ces
témoignages portés par des représentants sous forme de conversation, étaient
contraires à la dignité de la justice. Merlin de Douai y trouva un autre
inconvénient. — « La discussion, dit-il, se prolonge plus que l'intérêt
public ne l'exige. Je demande pour les principes, que la parole reste à
l'accusé tant qu'il voudra, et qu'on aille tout de suite aux voix. » Carrier
était fatigué et demanda quelque repos. Deux heures après, à six heures du
soir, la séance fut reprise. La Convention voulait en finir. Lorsque
les chefs d'accusation furent épuisés, Carrier Int un long discours ; c'était
une répétition de ce que l'Assemblée avait déjà entendu contre les
dénonciateurs et contre la fausseté de leur témoignage. Il insistait avec
plus de détails sur les grands services qu'il avait rendus à la République ;
— « les mesures qu'il avait prises à Nantes étaient nécessaires ; elles
avaient terminé la guerre civile, qui n'avait recommencé qu'après son départ. »
Il accusait l'incivisme des Nantais ; la haine qu'ils lui portaient n'avait
pas une autre cause. « — On parle d'humanité et je n'entends que des
voix barbares qui demandent mon sang. Eh bien ! venez le boire jusqu'à la
dernière goutte. » — Des murmures l'interrompirent. — « On
m'insulte ; je ne suis pas écouté, on m'interrompt. Quand un accusé parle, on
ne doit pas perdre une seule de ses paroles. » Il répéta, qu'après son
départ, personne n'avait porté plainte contre lui à ses collèges. Bô et
Bourbotte lorsqu'ils étaient venus à Nantes. Ils l'attestèrent. — « D'où
sont donc venues les calomnies qui me poursuivent ? des pamphlets, des
journaux de Fréron, de Tallien que j'avais fait expulser des Jacobins. La
persécution n'a commencé que lorsqu'ils ont vomi des horreurs contre moi et
les membres les plus estimables. » Cambon s'écria
: — « Contre toute la Convention. » — Et il s'agitait, demandant la
parole ; ses voisins et ses amis le retenaient et s'efforçaient de calmer
l'accès de colère où il était livré. Carrier
continua et voulut attribuer tous les premiers désastres de la guerre civile
à Tallien, qui avait été un des commissaires envoyés d'abord par la
Convention. Cambon élevait de nouveau lavoir, on ne pouvait l'apaiser. Le
président avait peine à obtenir le silence. Des voix de la Montagne
encourageaient Carrier dans son accusation contre Tallien. Il lui imputait le
massacre de trente mille républicains à ln bataille de Villiers ; puis il
portait le nombre à deux cent mille, et célébrait la victoire de Santerre. Toute
cette défense était si déraisonnable et mensongère que la Convention était
près de perdre patience. Dubois Crancé et d'autres demandaient l'appel
nominal. Tallien réclama toute latitude pour la défense de Carrier. Il
continua — « Oui, quoi qu'on ait dit, on a commis à Angers, à Saumur, à
Laval, les mêmes horreurs qu'à Nantes. Je ne dis pas que mes collègues en
soient coupables ; ils ne le sont pas plus que moi ; mais pourquoi me
donne-t-on la préférence ? c'est que nos ennemis n'ont pas cru réussir en
nous attaquant en masse, ils veulent nous prendre un à un. La Convention
commence un procès contre elle-même. Si je suis coupable, tous le sont ici ;
jusqu'à la sonnette du président, tout doit être accusé ; c'est le procès du
royalisme contre le patriotisme, du fanatisme contre la philosophie. » Il
s'animait et se troublait de plus en plus. Tantôt il se comparait à Calas
envoyé à l'échafaud par les fanatiques ; à Cicéron, qui avait fait mourir
sans jugement les complices de Catilina ; à Horace, qui tua sa sœur parce
qu'elle pleurait un ennemi de la patrie ; il parlait de sa probité, de
l'exiguïté de sa fortune, qui n'était pas de plus de dix mille livres. Il
avait parlé pendant plus de deux heures et demanda quelques moments de repos,
qui lui furent accordés, puis il termina après sa défense. — « Des mesures
sévères étaient devenues nécessaires à cause des barbaries des brigands. »
Il en fit une peinture affreuse et fort exagérée, rappelant les massacres de
Machecoul qui n'étaient que trop vrais, et les massacres de Saumur dont on ne
retrouve aucun indice dans les documents contemporains. — «
L'air semblait retentir encore des chants civiques de cent vingt mille
martyrs de la liberté, qui avaient répété « Vive la République !» au milieu
des tortures. Comment l'humanité, morte dans ces crises terribles, eût-elle
pu faire entendre sa voix ? La froide raison pouvait-elle compasser
exactement ses mesures ? Ceux qui s'élèvent contre moi, qu'eussent-ils fait à
ma place ? Était-il au pouvoir de l'homme d'arrêter le torrent de la
Révolution ? La Convention a-t-elle pu prévenir les excès commis dans les
autres missions ? J'ai terminé une guerre terrible ; j'avais juré, la main
tendue sur l'autel de la patrie, de sauver mon pays : j'ai tenu mon serment.
J'envisage le brasier de Scævola, la ciguë de Socrate, la mort de Cicéron,
l'épée de Caton, l'échafaud de Sidney. J'endurerai tous les tourments si le
salut du peuple l'exige. Je n'ai vécu que pour ma patrie, je saurais mourir
pour elle. » Carrier
s'était progressivement exalté ; son agitation était convulsive. Il semblait,
non pas un coupable cherchant à sauver sa vie par le mensonge et l'impudence,
mais un fanatique féroce enivré de phrases révolutionnaires et que le
souvenir de ses crimes troublait, sans lui donner un instant de remorde. On
eût dit qu'il était prêt à les recommencer. La
Convention procéda immédiatement à l'appel nominal ; Carrier demanda à y
assister. — « J'ai, disait-il, le calme d'une bonne conscience et le
courage d'un républicain ; Marat fut présent à l'appel nominal. n Cette
permission lui fut refusée. Il y
assit cinq cents membres présents ; quatre cent quatre-vingt-dix-huit
votèrent l'accusation ; deux la votèrent aussi, mais avec une clause
conditionnelle. Le
parti jacobin n'osa point braver l'opinion publique et protester contre une
majorité certaine. Beaucoup d'entre eux crurent montrer 'du courage en
motivant leur vote ; les uns y ajoutaient quelques paroles injurieuses contre
Tallien et Fréron ; d'autres disaient qu'il ne s'agissait pas de prononcer un
jugement, mais une accusation. Un assez grand nombre s'attacha à un de ces
prétextes, que cherchent, eu de telles occasions, les hommes faibles quand
ils veulent montrer que, par conscience, ils votent contre leur opinion.
Parmi les chefs d'accusation s'en trouvait un, auquel le public ne prêtait
pas grande attention : Carrier avait envoyé dans le département du Morbihan
une colonne révolutionnaire, vraie bande de féroces malfaiteurs ; elle y
commit d'horribles ravages. Il n'avait aucun pouvoir sur ce département ; un
autre conventionnel y était en mission. Appuyés de son autorité, les
administrateurs s'opposèrent ouvertement aux brigandages des soldats de
Carrier. Il prit alors un arrêté pour défendre aux fonctionnaires civils et
militaires du Morbihan d'obéir à son collègue : — « C'était, selon
quelques Montagnards, un attentat à la souveraineté du peuple, une atteinte
portée à la représentation nationale. Aucune des accusations portées contre
Carrier n'était aussi grave. » — « Ce ne sont point, disait un des
votants, les fusillades, les noyades, les soupapes attribuées à Carrier, qui
fixent mon opinion ; car le mode de destruction des ennemis de la République
et des brigands ne peut être jugé criminel que selon l'intention. » L'appel
nominal avait fini à deux heures du matin ; le lendemain l'acte d'accusation
fut rédigé et, le 27 novembre, Carrier fut amené devant le tribunal
révolutionnaire. Il déclara qu'il récusait le président, l'accusateur public
et la liste des jurés qui avaient siégé dans la procédure intentée contre le
comité révolutionnaire de Nantes. Sa récusation ne fut pas admise. Le procès
fut continué pendant dix-neuf audiences. La défense de l'accusé était plus
difficile devant le tribunal que devant la Convention. Lorsque, pour
constater chaque fait, pour raconter d'infâmes conversations et d'exécrables
paroles, comparaissaient les témoins, la dénégation ne pouvait plus être
aussi hardie ; Carrier n'osait pas les démentir avec la même assurance.
Lorsque les membres du comité révolutionnaire et tous les agents qu'il avait
employés pour noyer, fusiller ou sabrer les malheureuses victimes, se
présentaient on face de lui, rapportant les ordres qu'ils avaient reçus et
tous les détails de l'exécution, comment pouvait-il leur opposer une
dénégation vraisemblable ? L'auditoire, sans cesse ému et indigné de ce qu'il
entendait, ne conservait pas plus de calme que les tribunes de la Convention
; les frémissements et les exclamations d'horreur n'étaient point contenus
par les réprimandes du président. L'ordre
signé de Carrier, qui prescrivait que, sur-le-champ et sans jugement,
vingt-quatre personnes seraient fusillées, avait, conformément au décret de
la Convention, été apporté de Nantes en original ; on en trouva un second
conçu dans les mêmes termes pour vingt-neuf autres personnes. Réal,
défenseur d'un des Membres du comité, produisit une lettre adressée à la
Contention. — « La défaite des brigands est si complète que nos postes les
tuent au les amènent à Nantes par centaines. La guillotine ne peut plus
suffire ; j'ai pris le parti de les faire fusiller. J'invite mon collègue
Francastel à ne pas s'écarter de cette salutaire et expéditive méthode. C'est
Par principe d'humanité que je purge la terre de la liberté de ces monstres.
» Carrier
répondit que la Convention avait fort applaudi cette lettre et en avait
ordonné l'insertion au procès-verbal r cela était 'vrai. Le ministère public
donna connaissance d'un relevé qui avait été envoyé de Nantes ; cinq mille
cent trois individus avaient été envoyée dans la prison de l'Entrepôt ; on
avait délivré deux cent trente-neuf enfants ; quatre mille huit cent
cinquante-quatre prisonniers avaient péri. Un
négociant des plus considérables de la ville raconta qu'à un dîner où il
assistait, Carrier avait dit que le sol de la France ne pouvait nourrir tous
ses habitants ; qu'il fallait se défaire de l'excédant de la population, sans
quoi il ne pourrait exister de République ; qu'il fallait commencer par les
prêtres, les nobles, les banquiers, les négociants et les marchands. Parlant
ainsi Carrier s'était échauffé et criait : « Tue ! tue ! » Une
lettre écrite par lui à un commissaire qu'il avait envoyé sur le théâtre de
la guerre, contenait comme instruction les mots « Brûle ! brûle ! »
Il fut obligé d'avouer qu'il avait, de sa main, mis le feu à l'église d'un
village qui fut entièrement incendié. Julien,
le commissaire envoyé par Robespierre ; d'Aubigny, l'ami de Bousin et de
Saint-Just, témoignèrent contre l'accusé. Le
général Turreau déposa que Carrier n'avait point d'ordres à lui donner quant
à la conduite de la guerre, mais qu'il l'avait toujours regardé comme chargé
de révolutionner le pays. Il ne se détendit point d'avoir, en exécution des
décrets de la Convention, ordonné de brûler des villages ; « mais,
ajouta-t-il, d'autres que moi ont incendié et ont brûlé plus que je ne
voulais. Je n'ai jamais donné l'ordre de tuer les femmes et les enfants. » Un
témoin dépeignait la figure que faisait Carrier à la société populaire. Il
semblait à la fois un charlatan et un tigre altéré de sang ; il accompagnait
chaque parole de jurements. — « Vous, mes bons sans-culottes, disait-il,
vous êtes dans l'indigence, tandis que d'autres sont dans l'abondance. Ne
savez-vous pas que tout ce que possèdent les gros négociants vous appartient
? Il est temps que vous jouissiez à votre tour. Faites-moi des dénonciations
; le témoignage de deux braves sans-culottes me suffira pour faire tomber la
tête des négociants. » Les
témoins à décharge cités par Carrier ne nièrent aucun des faits ; ils
protestaient seulement qu'ils n'en avaient point connaissance. Un assez grand
nombre de représentants, Fayau, Hentz, Francastel, Bô, Milhaud se bornèrent à
attester le patriotisme et la probité de Carrier ; ils répétèrent qu'aucune
plainte ne les avait jamais informés des mesures et des actes imputés à
l'accusé. Les membres du comité révolutionnaire affirmèrent que 116 et
Barbotte avaient eu connaissance des noyades. C'étaient ces deux
représentants qui les avaient destitués et fait emprisonner, mais sans leur
imputer d'autres délita que leurs pillages et leurs concussions. Jusqu'au 9
thermidor, personne n'aurait osé reprocher à aucun représentant en mission
les mesures de massacres et d'extermination ; on ne se risquait pas même à en
parler. Sans leur correspondance avec la Convention, toutes ces horreurs
eussent été complètement ignorées partout ailleurs que dans les lieux où
elles étaient commises. Ainsi s'explique combien le procès de Carrier fut un
grand événement ; quel intérêt il excitait dans la France entière ; avec
quelle avide curiosité on en voulait connaître tous les détails. Les séances
de la Convention n'attiraient plus, en ce moment, l'attention des lecteurs de
journaux. L'esprit de réaction et de vengeance se répandait partout ; il
allait devenir de plus en plus exigeant. La défense de Carrier fut confiée d'office
par le tribunal à un avocat peu connu, sur le refus de deux de ses confrères
qui avaient été d'abord désignés. Avant qu'il fût mis en cause, les membres
du comité révolutionnaire avaient choisi des défenseurs considérables par
leur réputation et leur talent. Pour sauver leurs clients, ils n'avaient pas
à nier ni atténuer les cruautés abominables qui avaient ensanglanté la ville
de Nantes ; leur tâche était de les imputer à Carrier et de représenter les
agents qu'il avait employés ou les autorités locales comme des instruments
passifs, subissant eux-mêmes la terreur, et ainsi excusables de crimes qui
n'étaient point les leurs. D'ailleurs en un tel procès, l'opinion publique
pèse sur les juges et surtout sur les jurés ; de sorte qu'il ne fallait point
l'irriter. Au contraire, il importait de se mettre en harmonie avec elle.
Tronçon Ducoudray fit une éloquente peinture de ce qu'avait été la tyrannie
révolutionnaire et le pouvoir absolu de Carrier ; mais sa plaidoirie eut
moins d'effet que le discours de Villena, 13, un des cent trente-deux
Nantais, naguère accusé devant le même tribunal et maintenant défenseur de
trois des nouveaux accusés, témoin et victime du régime de la Terreur à
Nantes. Il raconta l'histoire de cette malheureuse ville depuis deux ans ;
son plaidoyer est le document le plus complet, le résumé le plus véridique. Réal
défendit ses clients arec adresse et habileté. Il était souvent intervenu
dans le débat. Mêlé intimement à la juridiction révolutionnaire, substitut de
l'accusateur public au tribunal du 10 août, en relation avec presque tous les
juges et lm jurés, son expérience de la justice politique en faisait un
avocat utile dans ce genre de causes. Il parla moins de la contrainte exercée
par Carrier sur ses clients que de leur exaltation révolutionnaire, inspirée
par les dangers de la République, par un enivrement général, par
l'universelle perturbation des esprits. Les accusés dont il avait embrassé la
muse étaient, selon sa plaidoirie, dignes encore de l'estime de leurs
concitoyens. En parlant du plus odieux membre du comité, du principal agent
des noyades, il disait : « Sa tête fut exaltée ; son cœur est celui
d'un patriote pur, d'un homme de bien. » — S'adressant au tribunal, il
en n appelait à sa sensibilité, à son humanité ; car maintenant nous sommes
sous le règne de l'humanité. « Alors les accusés se précipitèrent dans
les bras les uns des autres en pleurant ; il y en avait qui se jetaient à
genoux, conjurant le tribunal de ne point flétrir leur mémoire, et Réal
s'écriait en les montrant : « Jurés, sont-ce là des hommes féroces ? » La
parole fut accordée encore à Carrier ; il répéta à peu près ce qu'il avait
dit tant de fois et termina ainsi : — « Fatigué, exténué, je m'en
rapporte à la justice des jurés. Je demande tout ce qui peut être accordé à
mes coaccusés. Si la justice nationale doit peser sur quelqu'un, qu'elle pèse
sur moi seul. » Le 6
décembre l'arrêt fut prononcé. Carrier fut reconnu par le jury coupable sur
tous les chefs de l'accusation, hormis d'avoir armé les citoyens les uns
contre les autres. Avec lui furent condamnés deux de ses coaccusés, Pinard et
Grandmaison ; ils étaient les plus grossiers et les plus ignobles bourreaux
qu'il eût employés. L'un d'entre eux, autrefois condamné comme assassin,
avait obtenu sa grâce par protection avant 1789. Vingt-huit
autres accusés furent déclarés par le jury coupables de tous les crimes qui
leur étaient imputés ; l'arrêt du tribunal les énumérait formellement, puis
était ajoutée la formule : « Mais ne l'ayant pas fait avec des
intentions criminelles et contre-révolutionnaires, le tribunal les acquitte
et ordonne leur mise en liberté. » Carrier,
entendant son arrêt, dit : « Je meurs victime et innocent. Mon
dernier vœu est pour la République et pour le salut de mes concitoyens. » Il fut
accompagné jusqu'à l'échafaud par les imprécations de la foule, sans
témoigner aucun trouble, aucune émotion, et mourut sans effroi. Ainsi
se termina ce long et horrible procès ; il était nécessaire de le rapporter
avec détail, non pas seulement parce qu'il fut le sujet de la préoccupation
publique, mais parce qu'il présenta dans toute son horreur le régime
révolutionnaire et la conséquence pratique des opinions, des maximes et des
lois qu'avait sanctionnées la Convention. Carrier fut peut-être de tous les
représentants en mission celui qui était de la plus brutale nature, de la
plus stupide exaltation ; mais il n'était ni plus pervers, ni plus féroce que
plusieurs autres commissaires envoyés par la Convention pendant l'époque de
la Terreur. Il ne faut pas voir seulement en lui un enfantement des principes
et des passions révolutionnaires, mais un exemple de ce que pouvaient devenir
les hommes que le bouleversement de la société et les hasards de la
souveraineté populaire avaient soulevés des régions inférieures jusqu'à
l'exercice d'un pouvoir absolu, dans un moment où nulle institution, nul lien
entre les citoyens ne laissait plus aucun moyen de résistance, ni même
d'opposition. L'arrêt
du tribunal révolutionnaire, et l'acquittement des vingt-huit accusés
convaincus, au dire des jurés, des plus abominables forfaits, avaient
provoqué l'indignation de l'auditoire. Lorsque la nouvelle se répandit dans
Paris, l'effet en fut 'universel. Le texte en semblait étrange, inouï ;
comment pouvait-on lire de sang-froid un jugement ainsi conçu ? « Le
jury est convaincu que Goulin est auteur ou complice desdites manœuvres et
intelligences, en donnant et signant l'ordre de faire fusiller cent
trente-deux prisonniers, en signant et donnant l'ordre de construire des
bateaux à soupape, qui ont servi aux différentes noyades, en signant un ordre
de déportation de cent cinquante-cinq individus qui ont été noyés ; en
assistant à l'extraction des prisonniers, et en les conduisant au bateau ; en
imprimant la terreur par des actes arbitraires ; en faisant incarcérer sans
examen des citoyens paisibles ; en levant des taxes arbitraires ; en traitant
avec dérision les malheureux qu'il faisait incarcérer, etc. » Tout
cela cessait-il d'être des crimes, parce que l'intention n'avait pas été
contre-révolutionnaire ? Telle était la réflexion que chacun faisait.
N'était-ce point proclamer que tout était permis, et qu'il y avait indulgence
plénière pour tout criminel qui prouvait son amour pour la Révolution ? Des
rassemblements se formèrent ; plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire
furent reconnus au Palais-Royal et insultés. L'agitation qui avait décidé
l'Assemblée à ordonner le procès et les Montagnards à voter l'accusation,
menaçait de se manifester avec plus de danger. Ce
mouvement de l'opinion publique donna lieu à une proposition de Lecointre ;
il dénonça cette singulière déclaration du jury, d'où résultait
l'acquittement d'accusés, reconnus en même temps coupables d'horribles
crimes. Sans parler des rassemblements de la veille, il paraissait les
justifier, en racontant comment les membres du comité de Nantes parcouraient
les lieux publics, et se faisaient gloire des assassinats que le tribunal
avait déclarés innocents. Pour ne pas revenir sur la chose jugée, Lecointre fit
une distinction plus subtile que légale. Les accusés avaient été acquittés
sur le fait de contre-révolution, mais non point sur l'accusation de crimes
définis par le code pénal. Il demandait le renvoi au comité de législation. A peine
une ou deux voix de la Montagne réclamèrent le droit commun, et la marche
régulière de la justice. Bréard,
qui n'était ni réactionnaire, ni thermidorien, appuya Lecointre. — « Si
je suivais, disait-il, les mouvements de mon cœur, si je n'écoutais que mon
indignation, je ferais moi-même justice de ces infâmes assassins. » Sans
renvoyer la proposition aux comités, l'Assemblée ordonna que les individus
acquittés par le tribunal révolutionnaire seraient mis en arrestation. La
Convention était dans un de ces moments d'entrainement où elle votait sans
examen, s'abandonnant à une impression dominante. Bourdon
de l'Oise proposa de renouveler le tribunal révolutionnaire. — « Il
ne faut pas que la Convention laisse croire au peuple qu'elle partagera
jamais les crimes du tribunal révolutionnaire. » Puis on
décréta que les poursuites commencées seraient suspendues jusqu'au
renouvellement des juges et des jurés. — « Mais,
disait-on, l'affaire de Fouquier-Tinville est en instruction ? — Raison de
plus, » répondait un autre. La mise
en interdit de la société des Jacobins, et l'envoi de Carrier devant le
tribunal révolutionnaire, avaient consommé la défaite du parti terroriste. La
situation de l'Assemblée était complétement changée. Maintenant elle marchait
sans obstacle, et presque sans contradiction, dans une voie de justice et de
réparation. La Plaine et les thermidoriens s'accordaient une mutuelle
confiance et se concertaient pour les votes et les nominations. La présidence
de l'Assemblée, les places de secrétaires, les vacances mensuelles dans les
comités, étaient devenues accessibles aux modérés, si longtemps exclus de
toute participation au gouvernement. Boissy d'Anglas et André Dumont étaient
entrés au comité de salut public. Les séances avaient retrouvé le calme qui
suit toujours les luttes de deux partis, lorsque l'un des deux est pleinement
vainqueur. De
toutes parts arrivaient des adresses de félicitation, des témoignages de
reconnaissance pour la victoire que venaient de remporter la justice et
l'humanité ; les sections de Paris n'étaient pas moins vives et moins
empressées que les départements. Souvent ces adresses renfermaient des
réclamations contre le reste d'autorité que conservaient encore les autorités
locales établies pendant la Terreur, ou des plaintes sur les cruautés
tyranniques et les exactions qui avaient désolé les provinces. L'Assemblée accueillait
toujours avec bienveillance les pétitionnaires ; le président les
encourageait par ses réponses. Ainsi
Clauzel répondait à une députation de la Nièvre : — « La tête de l'hydre
étant abattue, la queue ne remuera pas longtemps. Si les disciples de
Chaumette, si les correspondants et les continuateurs de Robespierre se
montrent encore, ils auront le même sort. » Même sans
y être provoquée par des adresses ou des pétitions, la Convention manifestait
le désir de faire justice des représentants dont la conduite avait attiré la
haine publique ; elle semblait s'associer au désir de vengeance qui se
manifestait de toutes parts ; elle ne se ressouvenait pas d'avoir approuvé et
loué tout ce qu'elle trouvait maintenant criminel ; elle ne remarquait plus
combien de représentants pourraient être atteints, si l'on revenait sur le
passé. Comme
dans toutes les époques révolutionnaires, le sentiment public s'attaquait de
préférence à certains noms, à certains actes, en oubliant d'autres crimes, en
amnistiant d'autres coupables. La Convention était disposée en ce moment à
accorder le sacrifice de quelques boucs émissaires. C'est ainsi qu'elle avait
ordonné au tribunal révolutionnaire de juger Fouquier-Tinville ; puis elle
chargea le comité de faire un prompt rapport sur la mise en accusation de
Joseph Lebon et de David. Elle refusa même d'établir une différence entre
l'un et l'autre. David avait été le courtisan dévoué et enthousiaste de Marat
et de Robespierre. Au comité de sûreté, générale, il s'était montré féroce ;
son langage avait toujours exprimé une sorte d'ardeur pour l'effusion du Bang,
mais il n'avait pas eu de mission, il n'avait exercé aucun pouvoir. Chénier
essaya d'obtenir grâce pour le grand artiste et ne fut pas écouté. Le rapport
fut différé, et les circonstances sauvèrent David. Elles
préservèrent aussi l'homme qui aurait pu être le plus justement assimilé à
Carrier. Maignet avait montré dans sa mission le même caractère de brutalité
féroce, d’obéissance aveugle à la tyrannie révolutionnaire, la même absence
de tout sentiment humain. Comme Carrier, il avait informé la Convention des
mesures qu'il avait prises, et elle les avait entendues sans les blâmer. Il
avait même été plus spécialement encouragé par Couthon, par Robespierre et
par le comité de salut publie. Lorsque aussitôt après le 9 thermidor, des
dénonciations arrivèrent contre lui, elles étaient prématurées, la Montagne
était encore en état de le défendre ; il avait toute la faveur des Jacobins.
La discussion fut étouffée, on cessa de parler de lui. Après
quatre mois de silence, une lettre écrite par Goupilleau, commissaire de la
Convention, attira de nouveau l'attention sur Maignet. Les
comités avaient chargé leurs commissaires de s'enquérir de la vérité des
faits ; on aurait pu ouvrir les cartons du comité de salut public ou se
ressouvenir des lettres adressées à l'Assemblée, mais chacun paraissait avoir
oublié et tenir pour non avenu tout ce que la Convention avait su ou ordonné. La
lettre de Goupilleau était datée des ruines de Bédouin. C'était le récit
détaillé de l'incendie de cette ville elle se composait de cinq cents maisons
habitées par deux mille personnes ; elle comptait deux cent soixante soldats
sous les drapeaux de la République. Un arbre de la liberté avait été coupé
pendant la nuit c'était pour venger ce forfait que Maignet avait ordonné la
destruction de Bédouin et le massacre de ses habitants. Mais
cette action très-criminelle, comme parlait encore Goupillera, ne supposait
point la complicité des habitants. Il parut même qu'ils avaient ignoré quels
étaient les coupables. — « Rien ne fut épargné ni les édifices publics,
ni l'hôpital et son mobilier, ni l'hôtel de ville, les moulins à huile, les
fabriques et les magasins de soie. « Une
commission composée des hommes les plus féroces et les plus sanguinaires fit
d'abord exécuter ou fusiller soixante-six habitants. Les autres, après avoir
été forcés à assister au supplice de leurs parents ou concitoyens, furent
répartis dans les diverses prisons du département. « Il
fut défendu à tout individu de mettre le pied à Bédouin, et de cultiver son
territoire. « Tous
les habitants n'avaient pas été arrêtés. Les fugitifs errent encore dans les
montagnes, n'osant pas retourner dans leur pays. Quelques-uns et treize
femmes restaient dans les prisons. Après le 9 thermidor, les ordres du comité
de sûreté générale les en ont tirés. Depuis lors, ils vivent dans des
cavernes, nourris par la pitié publique ; ils n'ont pas même la permission de
relever les ruines de leurs maisons brûlées. « Si
les seuls arrêtés de Maignet s'opposaient aux mesures de justice et
d'humanité que je propose, elles seraient déjà prises. Mais vous avez
confirmé ces arrêtés par un décret, et je ne puis agir que provisoirement. » Un mois
après, lorsque Goupilleau revint de sa mission, le comité de sûreté générale
n'avait par encore présenté le rapport que la Contention lui avait demandé.
Une députation des citoyens de Bédouin, vint réclamer justice. Goupilleau
appuya cette lamentable supplique, il ajouta d'affreux détails à la lettre
qu'il avait écrite. — « Une
jeune fille, âgée de dix-huit ans, vint chez Maignet pour réclamer en faveur
de son père. « D'où es-tu ? demanda-t-il. — De Bédouin, » dit-elle. Il
la fit arrêter, et deux jours après elle monta sur l'échafaud avec son père.
» Des cris d'horreur s'élevèrent dans l'Assemblée. Goupilleau
continua : — « Si comme moi vous alliez à Bédouin, vous ne pourriez jamais
effacer de votre souvenir les impressions que vous ferait éprouver le
spectacle de cette désolation. « A
Orange, j'ai fait combler une fosse pleine de cinquante cadavres. On en avait
creusé six autres, destinées à recevoir douze mille victimes. Dans cette même
ville, on a guillotiné un vieillard de quatre-vingt-sept ans, en enfance
depuis nombre d'années. On a fait périr aussi des enfante de moine de
dix-huit ans, et même de dix ans. » Le
témoignage de Goupilleau n'était pas suspect ; républicain zélé, il craignait
la réaction, et il était très-disposé à la combattre. Un
député se leva et s'écria : — « Je déclare à mes contemporains et à la
postérité que je n'ai jamais trempé dans ces atrocités. » Toute
la Convention, par un mouvement spontané, se leva aussi, s'associant à cette
déclaration. — « Je
demande, dit André Dumont, que les trois comités se réunissent à l'instant,
pour recevoir les déclarations de Goupilleau. Il ne faut pas que l'homme qui
a commis tant de crimes, jouisse plus longtemps de la liberté ; il est temps
que la Convention prenne les mesures que l'humanité et la nature outragée
commandent. le ne propose point l'arrestation. Les comités viendront nous
déclarer, comme ils l'ont fait pour le monstre qui est maintenant devant le
tribunal, s'il y a lieu à examiner la conduite de Maignet. Legendre,
encouragé par la disposition où il voyait l'Assemblée, renouvela une autre et
plus grave accusation. — « Comment des horreurs pareilles ont-elles pu se
produire sur tous les points de la République, lorsque la Convention avait
confié les rênes du gouvernement à un comité de salut public, qui devait
avoir les yeux ouverts, et arrêter les atrocités qui se commettaient
journellement ? Et il ne vous en a rien dit ! Avaient-elles donc un cours si
naturel, qu'elles ne soient pas venues à sa connaissance ? Qu'a fait ce
comité ? Je le déclare avec toute l'énergie de mon âme, l'ancien comité de
salut publie est coupable. Quoi on noyait à Nantes, on fusillait à Lyon, et
le comité n'en savait rien ! On brûlait des communes, on égorgeait les
habitants, et le comité n'en savait rien ! On envoyait dans le nord un Lebon
; il y commettait toutes sortes d'horreurs ; il y employait des formes qu'on
a osé appeler « acerbes, » et le comité n'en savait rien ! Je dis qu'il en
savait quelque chose, puisque Barère est venu le défendre. « La
Convention ne doit garder aucun ménagement. Faites le procès aux coupables,
ou la postérité vous le fera en masse. o
Employez les formes, prenez tout le temps nécessaire, mais prouvez au peuple
que vous voulez la justice, et que le commissaire à qui vous donnez de grands
pouvoirs et qui en abuse, est plus coupable à vos yeux qu'un voleur de grand
chemin. » Rovère, qu'on n'avait pas voulu écouter trois mois auparavant,
attesta qu'il avait dénoncé à l'ancien comité de salut public les atrocités
de Maignet, et qu'il avait été repoussé. C'était Robespierre et Couthon qui,
par leur correspondance, lui dictaient les affreuses mesures qu'il ordonnait.
En même temps, Legendre demanda des secours pour les malheureux
pétitionnaires qui n'avaient pas de quoi acheter du pain. Bréard
proposa qu'il leur fût alloué une indemnité pour rebâtir leurs maisons. Alors
les représentants de la Provence et de l'Alsace demandèrent qu'on cessât de
regarder comme émigrés les malheureux habitants qui avaient cherché sur la
terre étrangère un refuge contre les supplices où voulaient les envoyer les
représentants en mission dans le midi, ainsi que Saint-Just pendant qu'il
était à Strasbourg. Toutes
ces propositions étaient favorablement accueillies et renvoyées aux comités. Legendre
venait de reproduire l'ancienne accusation de Lecointre contre les membres du
comité de salut public. —n J'ai recueilli des pièces, dit alors le premier
accusateur, je les ai fait imprimer, vous ne direz plus maintenant que je
manque de preuves. La
Convention ordonna que les pièces seraient distribuées, et que les comités
les examineraient pour en faire rapport. Elle
décréta aussi que les comités lui feraient sous trois jours un rapport sur
les déclarations de Goupilleau. Un
autre résultat de la victoire remportée sur le parti terroriste, contribua
surtout à lui Ôter tout espoir de reconquérir la majorité à la Convention et
de recouvrer la puissance par des voies légales. Déjà depuis deux mois les
réclamations des soixante-treize députés, détenus pour avoir signé la
protestation contre le 31 mai, avaient été présentées à l'Assemblée. Elles
avaient été renvoyées au comité. Souvent
des adresses, des pétitions et même les instances de quelques représentants,
avaient témoigné de l'étonnement de tant de retard et d'hésitation, lorsqu'il
s'agissait d'une détermination si juste et si importante. Mais ce
n'était pas seulement aux Jacobins qu'elle paraissait grave. Elle n'allait
pas à moins qu'à désavouer le 31 mai, à réhabiliter les Girondins, à créer
une majorité appartenant en propre au côté droit ; c'était use concession que
les thermidoriens et tous les conventionnels qui voulaient seulement
substituer un régime plus doux au règne de la Terreur, sans retour sur le
passé, ne pouvaient faire qu'à contrecœur. Enfin, le 7 décembre, on décret
voté sans discussion ordonna que les comités feraient leur rapport dans les
trois jours. Il fut
présenté dès le lendemain. Merlin de Dosai, Bans entrer dans aucun
développement, sans donner de motifs pour une proposition si évidemment
juste, lut un projet de décret : « La Convention rappelle dans son sein
les soixante-treize députés détenus. » Pas une
objection ne fut élevée. Le décret fut voté parmi les applaudissements et les
cris de : « Vive la République ! » Dans la
disposition où était l'Assemblée, il fut même possible d'ajouter et de
comprendre dans la liste, des représentants qui n'étaient pas détenus, mais
qui avaient cessé de siéger. Couppé
des Côtes-du-Nord n'assistait plus aux séances de la Convention, et avait
même quitté Paris. Il avait été déclaré démissionnaire. Dulaure
et Devérité avaient été compris dans l'acte d'accusation des Girondins. Aucun
prétexte n'avait même été allégué ; nulle pièce n'existait contre eux, le
comité de sûreté générale n'avait point proposé de les accuser ; ils avaient
été mis sur la liste par des amendements produits pendant la discussion, et
sans motifs. Le fait seul de s'être dérobés à la poursuite, ainsi dirigée
contre eux, les avait placés hors la loi : la Convention les rappels. Thibaudeau
proposa aussi la réintégration de Thomas Payne, qui avait été exclu comme
étranger. Les
détenus qu'on appelait les soixante -treize avaient été augmentés eu nombre
par trois arrestations postérieures. Ils
étaient soixante-seize ; on venait d'ajouter quatre noms à la liste.
C'étaient donc quatre-vingts votants qui rentraient à la Convention. Parmi
eux on comptait quelques représentants connus et qui devaient apporter à
l'Assemblée non-seulement un vote, mais l'influence de leur talent, de leur
capacité ou de leur caractère : Daunou, Saladin, Bailleul, Dussaulx,
étaient les plus remarqués. Mais
déjà cette réparation n'était plus suffisante ; une autre était demandée, et
semblait beaucoup plus difficile à accorder. Vingt-trois
membres de la Convention étaient encore hors la loi ; ils étaient, en droit
révolutionnaire, condamnés à mort, non point comme des contumaces dont le
procès doit être instruit de nouveau lorsqu'ils tombent sous la main de la
justice, mais il suffisait de reconnaître l'identité pour les exécuter. Telle
était la situation où se trouvaient encore les hommes les plus estimés et les
plus considérables de la représentation nationale : Lanjuinais,
Defermon, Pontécoulant, Bresson, Kervelegan, Henry Larivière ; peut-être s'il
n'y avait eu parmi les proscrits que de tels amis de la justice et de la
liberté, étrangers à l'esprit de parti, leur rentrée n’aurait-elle rencontré que peu d'opposition ; mais on
comptait avec eux les derniers restes de la Gironde. Cette
absolution solennelle donnée au fédéralisme, eût été l'aveu que Vergniaud,
Guadet, Barbaroux, Brissot, avaient été assassinés par la Convention et le
tribunal révolutionnaire. Lanjuinais
et plusieurs autres proscrits avaient déjà écrit à la Convention des lettres
où ils demandaient justice. On les avait lues à la tribune ; elles avaient
été écoutées avec faveur, et renvoyées aux comités. Il était impossible
d'ensevelir dans le silence de telles réclamations. Un
décret venait d'être voté, qui déclarait provisoirement suspendue l'exécution
de tous les décrets de mise hors la loi ; mais il ne s'appliquait pas plus
aux représentants qu'a tous autres proscrits. Grégoire
demanda qu'un rapport fût incessamment présenté par les comités pour ceux des
représentants que la Convention n'avait pas encore rappelés dans son sein. —
« Le grand acte de justice accompli envers soixante et seize collègues
en promet un autre. » Il s'occupa spécialement de Lanjuinais, et lorsque
sans examiner ses opinions, il parla de sa droiture et de son caractère
honorable, on s'écria de toutes parts — « Oui ! oui ! » Un
député d'Auvergne, Girod-Pouzol, demanda que le rapport des comités fût
présenté avant trois jours. Cette proposition fut votée sans être contredite. Merlin
de Douai fut encore rapporteur ; cette fois il n'entra pas dans l'examen de
la question. Il se borna à dire : — « Vos comités ont apporté dans l'examen
de cette affaire le même esprit qui les avait déterminés à vous proposer le
rappel des détenus ; ils n'ont écouté que la voix de la patrie, ils n'ont vu
que le salut du peuple, le triomphe de la liberté, la consolidation de la
République ; ces considérations les obligent à vous présenter aujourd'hui le
projet suivant : — « Aucun des dénommés dans les décrets des 28
juillet et 3 octobre 1793, à l'exception des députés rappelés par le décret
du 8 décembre dernier, ne rentrera dans le sein de la Convention, mais il ne
pourra être fait contre eux aucune poursuite par les tribunaux. » C'était
une amnistie, et rien de plus. Il était évident que la Béance allait devenir
orageuse. — « Aux
voix, » criaient les uns ; — « non, non, » répliquaient les
autres. On s'étonna de la prétention des comités. Sans donner un seul motif,
ils voulaient faire accepter de confiance une détermination qui portait
atteinte à la souveraineté nationale et aux droits du peuple. On demanda
l'impression et l'ajournement. Merlin
avait espéré le même accueil que pour le décret relatif aux représentants
détenus. Entendant des murmures, il se montra surpris. — « Vous
proposiez alors, lui dit-on, un acte de justice, il n'en est pas de même
aujourd'hui. » — Le rapporteur répliqua : — « Voulez-vous donc
donner à l'opinion une direction subversive de la Révolution ? Voulez-vous
faire dire à la malveillance que vous avez fermé les portes des Jacobins pour
ouvrir les portes du Temple ? » Les murmures éclatèrent d'un côté, les
applaudissements de l'autre. D'un commun accord, on cria « Vive la République
! » La
discussion pouvait devenir dangereuse ; les comités et leurs amis la
regardaient comme une calamité publique, et s'efforcèrent de l'empêcher.
Legendre disait : — « Voulez-vous déchirer le sein de la patrie ? » Mais
beaucoup de voix continuaient à demander justice pour les proscrits. — « S'ils
sont criminels, ils méritent la mort, disait-on ; s'ils sont innocents,
qu'ils rentrent ici. » L'appel
nominal était demandé, toute la salle était en rumeur. Rewbell, qui
présidait, s'était couvert. Le plus
bruyant et le plus obstiné des opposants, était un député des Côtes-du-Nord,
nommé Guyomard, qui sans prendre un intérêt personnel aux proscrits, parlait
au nom des principes de justice. Penières, ami des Girondins, était aussi très-animé.
Tallien demanda la parole pour proposer l'ajournement, elle lui fut refusée.
Le président, et peut-être la majorité, voulaient qu'on votât. — «
Sommes-nous encore an 8 thermidor, disait-on, c'est ainsi qu'en agissait
Robespierre. » — « La Convention a-t-elle peur de la justice ? Des
mesures sont-elles prises pour qu'on ne puisse parler. » Telles étaient
les apostrophes qu'adressaient au président des représentants délivrés depuis
huit jours de leur longue détention, et qui ne s'attendaient pas à trouver
l'Assemblée en une telle disposition ; leurs efforts furent inutiles ;
l'ajournement et l'appel nominal furent repoussés. Il n'y eut point de discussion
et le décret fut voté. C'était
un succès pour la politique des comités, qui consistait à tenir en équilibre
les exigences des réactionnaires et les clameurs séditieuses des Jacobins.
Mais cette situation douteuse ne devait pas être longtemps maintenue. Le
gouvernement n'était pas assez fort et n'avait même pas une volonté assez
ferme pour imposer le silence et l'inaction aux deux partis. Quelque
chancelante et provisoire que fût sa position, il manifestait de bonnes et
raisonnables intentions. Carnot annonça à l'Assemblée que le comité espérait
mettre un terme à la déplorable guerre de la Vendée. — « Des
généraux habiles, désintéressés, humains, ont remplacé des chefs dont la
barbarie surpassait celle des brigands. Les essais d'un système d'indulgence
combinée avec la bonne discipline et la force de l'armée produisent déjà
d'heureux effets. Mais l'intervention de l'Assemblée est nécessaire pour
ramener des hommes égarés. Comment espérer les soumettre et les ramener à
l'obéissance des lois, lorsque ces lois prononcent peine de mort contre tous
ceux qui depuis deux ans ont pris part à un rassemblement quelconque ; peine
de mort contre tous les prêtres réfractaires ; peine de mort contre tous les
fédéralistes ; peine de mort contre tous ceux qui recèleront des individus
appartenant à une des catégories ci-dessus désignées ou qui sont en
correspondance avec eux ? Ainsi la législation repousse invinciblement les
populations qui voudraient déposer les armes et rentrer paisiblement dans
leurs foyers. » Carnot
proposait donc une proclamation écrite dans un esprit d'indulgence. — « La
Convention vous pardonne, si vous posez les armes, si un repentir sincère
vous ramène au peuple français. Sa parole est sacrée, et si d'infidèles
délégués ont abusé de sa confiance, il en sera fait justice. » Ces
bonnes paroles étaient accompagnées de paternelles exhortations ; un décret
contenait les dispositions annoncées par la proclamation. Six représentants,
choisis parmi les députations de l'ouest et dont la modération était connue,
furent en même temps envoyés sur le théâtre de la guerre civile. Le
choix des généraux témoignait aussi de l'intelligence et de l'humanité avec
laquelle cette guerre allait être conduite : Ce qu'on ne disait pas à la
Convention, ce que le comité ne s'était peut-être pas encore avoué : c'est
qu'il s'agissait de traiter pour la paix et non pas de l'imposer en
continuant la guerre. C'est ce que Hoche, qui commandait en Bretagne,
reconnut bientôt, ainsi que Caudaux qui était à Nantes et avait sous ses
ordres l'armée des deux rives de la Loire. L'action
du gouvernement conventionnel s'exerçait contre la coalition des puissances
européennes ; avec bien plus d'efficacité que contre les factions de
l'intérieur. Depuis plus de six mois, les armées avaient marché de victoire
en victoire. La Hollande était envahie ; les deux rives du Rhin occupées ;
les Pyrénées franchies. Le comité comprenait qu'il était possible et
indispensable de recueillir le fruit de tant de triomphes et de conclure une
paix honorable. Il commençait à en entrevoir la possibilité, mais en même
temps il savait combien l'esprit révolutionnaire et même l'orgueil national
seraient exigeants sur les conditions ; c'était un thème de méfiance dans le
parti jacobin, qui sur ce point aurait trouvé des sympathies dans l'opinion
publique. L'administration
intérieure réclamait plus impérieusement encore que la politique générale, un
retour vers la raison et le bon ordre. La France était menacée d'une famine ;
le commerce et l'industrie avaient cessé, d'exister. Peu après le 9
thermidor, la Convention avait commencé à s'occuper du maximum. En tout
temps, en toute circonstance, cette loi aurait anéanti entièrement le négoce
et les transactions entre les producteurs et les consommateurs, entre le
fabricant et l'ouvrier, entre le propriétaire et le cultivateur. Il
avait fallu la Terreur et l'échafaud pour que le maximum obtint quelque
obéissance, encore était-elle plus apparente que réelle. Depuis qu'on ne
risquait plus la vie et la liberté en vendant les marchandises et les denrées
à leur valeur, acheteurs et vendeurs en étaient revenus à commercer
librement, l'un n'avait plus le moyen de forcer l'autre à lui vendre
autrement qu'à prix débattu. Mais lors même qu'on eût voulu maintenir cette
loi dans son absurde principe, il eût fallu changer les tarifs. Depuis qu'elle
avait été imposée, les assignats, se multipliant par des émissions
indéfinies, perdaient de jour en jour leur valeur comparative qu'ils avaient
au moment où le maximum avait été fixé ; livrée à leur cours naturel, et
n'étant plus soutenue par des lois coercitives et terribles, leur taux
nominal avait subi une dépréciation rapide, ainsi qu'il devait arriver à un
papier qui n'avait plus ni gage, ni garantie. La Convention, lorsqu'elle
était encore timide à porter la main sur les lois de la Terreur, avait senti
la justice et la nécessité d'élever les tarifs du maximum et de les
rapprocher du prix réel. Ce remède était insuffisant et illusoire. Quelques
jours après la fixation du nouveau tarif, l'assignat étant de plus en plus
avili, on se retrouvait au même point ; forcer le vendeur à délivrer sa
marchandise au prix réglé par la nouvelle loi était encore une spoliation. Ainsi
l'abolition du maximum, le rétablissement de la liberté du commerce
devenaient indispensables. Ce ne fut pas néanmoins sans beaucoup d'hésitation
que le Convention s'y décidât. On craignait d'exciter un vif mécontentement
parmi les classes ouvrières. Le pain, qui était déjà si rare, allait,
craignait-on, s'élever à un prix exorbitant, Au milieu d'une disette qui
devenait de jour en jour plus calamiteuse, le libre transport des grains
pouvait, comme il arrive souvent en de telles circonstances, rencontrer des
obstacles dans les alarmes et l'ignorance populaires. La
question fut discutée gravement et sans esprit de paré. L'approvisionnement
des armées, de Paris et de presque toutes les villes, ne pouvait se faire que
par voie de réquisition ; mais en payant les denrées requises à leur
véritable prix, l'obéissance des cultivateurs et des propriétaires au
commandement de fournir du blé ou d'en apporter au marché, devait cesser
d'être aussi pénible, et ou pouvait l'obtenir autrement que par contrainte.
D'ailleurs, n'eût-il pas été déraisonnable de laisser subsister une loi qui
pesait en entier sur les habitants des campagnes, qui détruisait
l'agriculture déjà si découragée et diminuée. Le setier de blé était taxé à
dix-huit livres par la loi du maximum, et la dépréciation de l'assignat était
déjà telle que la journée de travail rural se payait dix livres. Ln million
de bras avaient été retirés de la culture des champs ; de fertiles provinces
étaient ravagées depuis deux ans par la guerre civile. La détresse était
arrivée au point qu'il avait fallu des lois afin d'autoriser les
municipalités à procurer des journaliers aux fermiers et cultivateurs par
voie de réquisition, pour labourer ou moissonner. Un tel
état de choses était intolérable. On voyait maintenant, ou plutôt on pouvait
dire ce qui avait toujours été évident, combien l'administration
révolutionnaire était stupide et barbare. C'était ce dont les Jacobins ne
voulaient pas convenir. Ils prenaient fait et cause pour tout le système de
la Terreur, dans son ensemble et ses détails. L'article
premier du projet avait été voté après une longue discussion entre hommes
sensés. Le lendemain, un représentant nommé Noël Pointe, ouvrier armurier,
monta à la tribune pour lire un discours sur les dangers de la patrie. « Il
se plaignait d'abord des intrigants qui avaient changé la Convention en une
arène de gladiateurs. La révolution du 9 thermidor a conduit Robespierre et
ses complices à l'échafaud ; elle a rendu la liberté quelques patriotes qui
gémissaient dans les fers. Mais qu'a-t-ou fait depuis ? La Terreur a passé en
d'autres mains ; les riches marchands insultent à la misère du peuple ; ils
vont bientôt vendre la nourriture du pauvre au poids des assignats. Les gens
de lettres loin de calmer les inquiétudes publiques, l'augmentent par la
perspective d'un avenir plus effrayant. Je souhaite que la liberté de la
presse serve à démasquer les faux patriotes ; je souhaite que l'abolition du
maximum ramène l'abondance, mais les calomniateurs profiteront de l'une et
les agioteurs de l'autre. Jamais l'aristocratie n'a poussé plus loin son
insolente audace ; jamais le fanatisme n'a déployé plus de fureur. La
léthargie du modérantisme n'est pas moins funeste que la vigilance de la
Terreur. La contre-révolution empoisonne de son souffle empesté l'horizon
politique. Il faut sauver la patrie ou périr. Tant que nous sommes en guerre
avec l'ennemi intérieur, n'espérons pas la paix avec l'ennemi extérieur. Je
demande que la loi des suspects soit exécutée de point en point. » La
Montagne demanda l'impression. — La Plaine réclamait la question préalable et
traitait le discours lu par Noël Pointe de déclamation dictée par la malveillance.
Voulait-on maintenir une loi qui avait tué le commerce et organisé la famine
? La
séance était devenue bruyante et désordonnée. — « Président,
dit Legendre, maintiens le silence, autrement il serait impossible
d'expliquer à la Convention que quelques coquins veulent la prendre pour
dupe. » A ces
mots, un Montagnard nommé Gaston se précipita sur Legendre en levant sur lui
un bâton ; on le retint, bon gré mal gré il fut ramené à son banc :
beaucoup de voix s'élevèrent pour demander qu'il fût envoyé à l'Abbaye. Legendre
continua. — « Je déclare, pour qu'on ne me soupçonne point d'accuser des
hommes dont les intentions sont pures, que je veux parler seulement de trois
scélérats que tant de fois j'ai déjà dénoncés nominativement. Aucune
puissance ne m'empêchera de poursuivre les trois coquins qui ne veulent que
troubles et désordres. Vous avez fermé les Jacobins parce qu'on y précisait
la révolte, mais vous n'avez pas sévi contre les prêcheurs. Il n'y a pas en
France d'autres partis, d'autre factieux qu'eux et leurs satellites ; ces
hommes ne cesseront jamais de semer la discorde, v us en avez la preuve dans
le discours qu'ils ont soufflé à un homme dont les intentions sont pures. » Collot
d'Herbois demandait la parole ; une foule de Montagnards poussaient des cris
de fureur. Gaston voulait s'expliquer. La Convention rejeta l'impression et
continua à voter la loi sur le commerce des grains. Le maximum fut aboli,
mais les administrations locales conservaient le droit de requérir les
marchands, propriétaires ou cultivateurs de porter au marché public les
grains nécessaires pour l'approvisionnement. L'exportation à l'étranger était
interdite. Le
tumulte de cette séance, le ton menaçant que prenaient les Jacobins, les
informations que donnaient, sur l'état des départements du midi, les
représentants qui en revenaient, ramenèrent la majorité dans la disposition
de combattre énergiquement le parti terroriste. En effet, il ne suffisait pas
a. Montagnards de prévenir et d'arrêter la réaction : sur ce point, ils se
seraient trouvés d'accord avec les comités et la plupart des thermidoriens ;
mais ils voulaient régner, peser sur le gouvernement et maintenir dans les
provinces la domination de leur parti. On ne pouvait espérer d'eux aucune
résignation ; évidemment ils songeaient à recouvrer leur puissance mi
suscitant quelque forte rébellion. Maintenant
la question qui devenait le gage du combat était, comme l'avait montré
Legendre, la poursuite contre les anciens membres du comité de salut public.
Dès le lendemain, une députation de la section de la Fontaine de Grenelle
vint féliciter la Convention du rappel des soixante-treize, et lui demanda de
ne pas cesser de déployer son énergie contre la faction vaincue au 9
thermidor, dont les menaces inquiétaient encore la patrie. Ce fut une
occasion pour se 'plaindre de la lenteur des comités qui n'avaient pas encore
renouvelé le tribunal révolutionnaire, ainsi qu'un décret l'avait prescrit,
ni fait leur rapport sur la dénonciation de Lecointre. Les comités
s'excusèrent sur la multitude de leurs occupations. Deux
jours après, Clauzel attaqua plus vivement la faction terroriste. Il raconta
qu'un représentant nommé Armonville, celui qui au 2 septembre avait dirigé
les massacres de Reims, et qui portait encore, seul dans la Convention, un
bonnet rouge, avait dit hautement au milieu d'un groupe dans le jardin des
Tuileries, qu'il fallait abattre un million de têtes. Le peuple avait voulu
le maltraiter, mais en montrant sa carte de représentant, il s'était retiré. Clauzel
dénonça des réunions où l'on prêchait la révolte aux ouvriers, et d'autres
provocations essayées pour exciter des troubles, en répandant l'alarme sur
les subsistances. —
« Monstres, disait-il, votre domination est passée. Nos armées vous
connaissent, vous êtes en exécration à la France entière, moins une poignée
de fripons. Quelle est la famille dont vous n'ayez pas aspiré le sang ?
D'Antibes à Cherbourg, de Strasbourg à Bayonne, tout demande pourquoi les
maîtres de Carrier n'ont pas encore subi leur peine. Que vos comités fassent
imprimer les lettres qu'ils écrivaient à Lebon pour lui ordonner le carnage ;
qu'on nous distribue les arrêtés qu'ils avaient pris contre les infortunés
habitants de Bédouin et d'Orange ; qu'on nous dise enfin si toute l'armée des
satellites de Robespierre ne lève pas l'étendard de la révolte. » L'orateur
discutait d'avance, comme si la procédure était déjà commencée, la défense
que pourraient faire ceux qu'il accusait. — « Ces hommes ne se
corrigeront pas. Ouvrez l'histoire, vous verrez qu'une fois que les
usurpateurs sont parvenus à la tyrannie, ils ne peuvent la quitter que pour
descendre au tombeau. » Clauzel
demanda que le rapport des comités fût présenté le lendemain, et que le
tribunal révolutionnaire fût renouvelé sans délai. Sa proposition fut adoptée
sur-le-champ au milieu des plus vifs applaudissements. La
Montagne était en fureur ; Duhem traita Clauzel d'infâme calomniateur. — « Il
a eu l'audace de me dire que j'avais des correspondances en Suisse ; s'il ne
me prouve pas ce fait, je déclare que je l'assassinerai moi-même. — « A
l'ordre ! à l'Abbaye ! » criait-on. Duhem,
appuyé et encouragé par ses amis, ne se troublait point. — « Vous
n'assassinerez pas impunément le peuple, » disait-il. On proposa
formellement de l'envoyer à l'Abbaye. — « Lorsqu'on
est moralement assassiné ; lorsqu'un cœur indigné ne peut obtenir justice, il
a le droit d'assassiner, » continuait Duhem ; et il criait encore à Clauzel
qui niait le fait. — « Tu me l'as dit, infâme calomniateur. »
Legendre et Clauzel lui-même demandèrent qu'on ne fit nulle attention aux
clameurs de Duhem. L'Assemblée, impatiente de mettre fin à cette honteuse
scène, passa à l'ordre du jour. Le
lendemain, Merlin présenta le rapport tant demandé et attendu. Les comités
estimaient qu'il n'y avait pas lieu à donner suite à la dénonciation de
Lecointre en ce qui concernait Amer, Voulland et David, mais que la
Convention devait procéder à l'examen des faits relatifs à Billaud-Varennes,
Collot d'Herbois, Barère et Vadier. Le projet de décret fut adopté. Barère
et Collot ne se plaignirent point des conclusions du rapporteur : « poursuivis
par la calomnie, eux-mêmes demandaient le solennel examen que les comités
proposaient ; mais ils réclamaient contre le refus que leur avait opposé
l'imprimeur de la Convention lorsqu'ils avaient voulu faire imprimer leur
mémoire justificatif. » L'Assemblée décréta que cette impression aurait
lieu, ainsi que les inculpés le demandaient. La commission de vingt et un
membres fut tirée au sort ; plusieurs représentants dont les noms étaient
connus du public, et qui avaient de l'importance dans l'Assemblée, se
trouvèrent sur la liste : Bernard de Saintes, Chénier, Saladin, Sieyès,
Courtois. Lorsque
la Convention avait donné quelque témoignage éclatant de sa mauvaise volonté
contre le parti terroriste ; lorsqu'elle avait cédé à l'opinion publique,
irritée et alarmée des fureurs et des projets de la Montagne, on pouvait
tenir pour certain qu'a la première occasion elle ferait une démonstration de
sentiments républicains et révolutionnaires. Un
écrivain nommé Delacroix, qui avait déjà publié quelques ouvrages de droit
politique, venait de faire paraitre un livre intitulé Le Spectateur
français pendant le gouvernement révolutionnaire. L'opinion qui l'avait
inspiré était évidemment libérale, mais aucunement démocratique, ni même
républicaine. Considérant la situation actuelle comme provisoire, il
recherchait quelle forme de gouvernement peinait convenir à la France, et
supposait que le peuple devrait être appelé à se prononcer. En même temps il
donnait du peuple une définition très-différente du suffrage universel. « La
nation, selon lui, ne pouvait admettre comme citoyens des individus qui ne
lui tiennent point par leur industrie, leur propriété, leurs emplois, les
services qu'ils ont rendus à l'État, les récompenses qu'ils ont méritées. »
La classe d'hommes qui ne présentent pas ces titres au droit de cité, quelque
nombreuse qu'elle puisse être, n'était las, aux yeux de l'auteur, le peuple
français. « Son opinion, disait-il, est nulle pour moi ; que lui importe
notre gouvernement, l'état de nos finances, nos relations extérieures, le
gage de la dette publique ? » Toutes
ces idées étaient exposées d'une façon très absolue et avec quelque
exagération de langage. En outre, Delacroix indiquait presque expressément m
préférence pour la constitution de 1791. Il est
facile de présumer quelle indignation un tel écrit, publié en toute liberté,
pouvait exciter parmi la faction jacobine. Duhem le dénonça à la tribune, en
lut beaucoup de passages. La Convention se montra d'autant plus sympathique à
son irritation qu'il l'exprima convenablement. On cria de tous côtés : « Vive
la République ! » Le
comité de siroté générale avait déjà délivré des mandats d'arrêt contre
l'auteur et l'imprimeur ; l'ouvrage était saisi et l'auteur devait être
traduit devant le tribunal révolutionnaire. Les thermidoriens se montraient
aussi vifs que les Montagnards. Bourdon de l'Oise s'écriait — « Je ne
mettrai jamais d'autre limite à l'autorité d'un roi qu'un poignard. — « Un
individu, un Français qui voudrait un roi, disait Mailhe, ne serait pas un
homme, ce serait un tigre, un ennemi de l'humanité entière. On devrait mettre
sur-le-champ hors la loi quiconque prononcerait le mot de royauté. » Cambon
saisit cette occasion pour parler contre le journal de Fréron et contre la
tyrannie de Tallien, « plus pesante, disait-il, que celle de
Robespierre. » La
Convention écoutait tous ces discours des républicains ardents, les
accueillait avec faveur, et en ordonnait l'impression. Des adresses, des
pétitions furent présentées pour demander vengeance d'une œuvre
contre-révolutionnaire. Cette
ferveur d'indignation se refroidit bientôt ; de plus graves incidents
préoccupèrent les esprits. Delacroix, traduit d'abord devant les tribunaux
ordinaires, fut acquitté. Le comité de sûreté générale, sans respect peur la
chose jugée, le renvoya devant le tribunal révolutionnaire qui l'acquitta de
nouveau. L'harmonie
de sentiments républicains, qui s'était manifestée à l'occasion de ce livre,
ne put ramener le calme dans les séances de l'Assemblée ; les Jacobins, dès
qu'ils reprenaient courage, devenaient insolents et agressifs. Leurs
partisans bravaient l'opinion publique. Les sections de Paris apportaient des
adresses contre eux à la Convention et lui demandaient de se montrer
énergique contre R les monstres qui voulaient rétablir le règne de la
Terreur. n Les Montagnards s'irritaient ; les thermidoriens et les modérés
prenaient parti pour les pétitionnaires ; dora commençait un conflit
d'apostrophes injurieuses ; chacun reprochait à son ennemi sa vie passée et
ce passé n'avait pas un an de date. Tallien
appelait Levasseur assassin de Phélippeaux ; Duhem demandait compte à Tallien
des trésors de la Cabarus, qu'il employait à payer des calomniateurs. On se
reprochait mutuellement d'avoir rempli les tribunes de spectateurs qui
prenaient part au tapage. On terminait en rendant un décret qui prononçait la
détention à l'Abbaye de tout représentant qui insulterait eus collègue. Une
autre séance turbulente fut amenée par la discussion sur Maignet. Ce n'était
jamais volontiers que les comités proposaient la mise en cause d'un
représentant ; il avait été impossible d'en agir autrement avec Carrier. Il
n'y avait pas contre Maignet cet immense soulèvement de l'opinion publique,
ni le scandale et l'horreur des deux procédures qui avaient rendu
indispensable l'accusation de Carrier. Nantes était une des grandes villes de
France ; les cris de vengeance que poussait cette nombreuse population
retentissaient dans la France entière. Bédouin était un pauvre village habité
par des paysans et de très-petits propriétaires. Maignet n'avait pas une âme
beaucoup moins atroce que son collègue ; mais quelle que fût son abominable
cruauté, il était peu connu. La tribune des Jacobins ou des Cordeliers
n'avait pas retenti de son nom comme du nom de Carrier. Les comités jugèrent
qu'il était en règle i il n'avait rien fait sans les ordres exprès du comité
de salut public et l'approbation de la Convention. Mais on
venait d'entendre le rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez
Robespierre ; on avait lu les pièces nombreuses dont il était accompagné.
Sous cette impression, après avoir eu communication de la correspondance de
Maignet avec Couthon et des lettres de Payan, la justification de l'incendiaire
de Bédouin ne semblait pas facile. Il trouva des défenseurs sur la Montagne
et même parmi les membres du comité. Quelques-uns des thermidoriens
trouvaient plus à propos de reporter toute la responsabilité sur l'ancien
comité de salut public. On parla beaucoup du royalisme des pauvres habitants
de Bédouin et du crime affreux consommé sur l'arbre de la liberté. Le
débat fut vif et se prolongea. La Montagne criait : — « On veut
assassiner les patriotes. n Il fut statué que les comités prendraient
connaissance des pièces trouvées chez Robespierre et feraient un nouveau
rapport. Cette
publication du rapport de Courtois eut une grande importance ; elle contribua
à donner une vivacité nouvelle à l'esprit public contre la, tyrannie
révolutionnaire. C'est par la lecture de ce volume qu'on peut encore se faire
la plus juste idée de Robespierre et du régime de la Terreur. La
Convention était en ce moment disposée à manifester sa sincère volonté de
maintenir les œuvres de la Révolution ; de conserver une France telle que
l'avait faite le 10 août ; de garder pour elle-même et pour la partira de la
société qu'elle représentait, la prééminence et la domination. Sur ce point,
elle était d'accord avec les Jacobins ; seulement ceux-ci étaient, :us
exclusifs : c'était le fond de la querelle. — « Ces messieurs, disait un
député thermidorien, veulent être une noblesse en patriotisme. » — Mais
dès qu'il s'agissait de repousser par la persécution tout ce qui n'était
point d'origine révolutionnaire, l'harmonie se rétablissait facilement entre
les deux parts de la vaste faction démocratique qui s'était emparée de la
France depuis plus de deux ans. Un débat où se trouvait amenée la question de
l'émigration en fut la preuve évidente. Un
imprimeur de Strasbourg, Levrault, homme estimé et considérable, avait passé
en Suisse pour échapper aux exterminations de Schneider et de Saint-Just. — « Là,
comme ici, disait Pons de Verdun, on faisait périr, sans aucune distinction,
l'aristocrate et le patriote ; comme ici, on ne voulait que répandre le sang. »
— Maintenant les autorités administratives, la société populaire de
Strasbourg, et même le représentant en mission demandaient que Levrault fût
rayé de la liste des émigrés. Le comité de législation proposait cet acte de justice,
sans y voir aucune difficulté. Les
Montagnards se soulevèrent à la seule pensée de la radiation d'un émigré
quelconque. Gaston disait : — « Il est temps d'ouvrir les yeux sur des
projets qui menacent vos jours et la liberté. Nous sommes dans une situation
horrible. Comment ! on veut faire rentrer des hommes qui ont déchiré le sein
de leur patrie ? Je vous parle en Brutus. » — On se prit à rire. — « Il
n'y a pas de quoi rire, vous pleurerez un jour. J'avais un frère qui a eu la
lâcheté d'abandonner son pays s c'est an monstre, et je suis le premier qui
ai provoqué la loi de mort contre les émigrés. Je vous déclare que
j'assassinerai le premier qui... » — On ne lui laissa point achever sa
phrase. — « Mon opinion est que Levrault aurait dû mourir au sein de sa
patrie. » Le
comité de législation essaya d'excuser sa proposition que personne ne
soutenait. Moïse
Bayle témoigna la crainte que cette faiblesse ne devint un exemple invoqué
pour rappeler les négociants et fabricants de Marseille qui avaient fui les
massacres ou l'échafaud. — « On donnerait ainsi aux émigrés le droit de
dire qu'ils ont quitté leur patrie par peur. — « Tous
les émigrés qui ne sont pas des monstres armés contre la patrie, sont, disait
un autre, des lâches qui l'ont abandonnée dans le danger. » La
Montagne demandait la question préalable sur le projet de décret. — « Je
m'étais, disait Merlin de Douai, proposé d'abord de l'appuyer. Âne considérer
que l'intérêt particulier, sans doute la proposition du comité est juste ;
mais elle est contraire à l'intérêt général, donc elle est injuste et je
m'élève contre elle. » — Il ajouta : — « Je demande que les
tribunaux et toutes les autorités constituées soient chargés de poursuivre
sans délai, et selon toute la rigueur de la loi, les émigrés et les prêtres
déportés qui sont rentrés sur le territoire français. » Toute
la gauche se leva en applaudissant. Barras
demanda la question préalable pour l'intérêt du peuple et l'honneur de la
Convention. En vain
Bentabolle, représentant d'Alsace, alléguait les circonstances de cette
émigration. — « Saint-Just et Lebas répandaient une telle terreur que
trente mille cultivateurs ont émigré, disant : — « Si nous restons,
nous serons guillotinés. » Un des
soixante-treize, Laurenceot, se risqua enfin à soutenir la cause de la
justice et de l'humanité ; pour se faire écouter, il commença par dire : — « Je
ne viens pas soutenir la cause des émigrés, je suis leur plus grand ennemi. »
— Cette précaution oratoire n'empêcha point les murmures et les interruptions
; les Montagnards en désordre parlaient tous à la fais. On distinguait ces
mots — « Nous voulons les principes tout entiers : tout homme qui a
émigré, soit par peur, soit par aristocratie, doit être frappé également par
la loi. » Barras
prononça un discours tel qu'il aurait pu le faire en revenant de Toulon après
les massacres qu'il y avait ordonnés. Legendre
disait : — « Qu'importe les familles particulières, c'est la grande
famille que vous devez considérer. Celui qui fuit est un lâche ; Danton a
préféré la guillotine à l'émigration. » La
Convention avait, trois semaines auparavant, chargé un commissaire de prendre
des informations sur les circonstances de l'immense émigration d'Alsace.
Legendre voulut même que ce décret fût rapporté. — « Il faut que la
Convention déclare que jamais les émigrés ne rentreront en France, si ce
n'est pour porter leur tête sur l'échafaud. » Toutes
ces propositions furent votées avec transport. A peine Bourdon de l'Oise
put-il obtenir un amendement qu'appuya Merlin. Le décret qui chargeait un
commissaire de la Convention de s'enquérir des faits, avait engagé un grand
nombre d'individus à revenir pour présenter leurs réclamations : seraient-ils
traités comme émigrés rentrés, c'est-à-dire mis à mort ? telle était la
question qu'on parvint à faire écouter. La
fougue révolutionnaire qui avait éclaté dans cette discussion avait un
caractère si excessif, et ai étrange dans les circonstances du moment, que,
lorsque le procès-verbal fut le surlendemain présenté à l'Assemblée, la
question se reproduisit à propos de la rédaction du texte de ce décret. Duhem
lui-même parla des malheureux du département du Nord, que l'ennemi avait
emmenés per force en se retirant. Laurenceot
demanda si la Convention voulait exiler à jamais les ouvriers de Lyon qui
avaient porté leur industrie en Suisse ; si elle voulait rapporter un décret
qu'elle avait déjà rendu pour rappeler les matelots qui se trouvaient hors de
France. Les
Montagnards requéraient bruyamment que le procès-verbal fût mis aux voix,
puisqu'il s'agissait, non pas du sens, mais de la rédaction du décret. Ce jour-là
ils avaient cessé de faire peur à la Convention. Les députés d'Alsace
répétèrent avec plus de détail le récit de l'émigration de leurs compatriotes
; ils en évaluaient le nombre à quarante mille. — « L'amendement de
Bourdon ne sauvera point la vie à ceux qui sont rentrés, car ils n'ont pas de
quoi subsister hors de chez eux. » Bourdon
de l'Oise remontra qu'une question de cette importance, qui intéressait à la
fois le salut publie et la vie de tant de milliers d'hommes, devait être
traitée avec le calme de la raison et de la justice. — « Il n'est
personne dans la Convention, dit-il, quelle qu'ait été son opinion, qui
puisse jamais être soupçonné de vouloir faire rentrer les émigrés en France.
» — Toute l'Assemblée se leva, disant : « Non ! non ! cela n'est pas
dans nos cœurs. » — « Ni dans votre sûreté, » ajouta l'orateur. Il
continua au milieu des clameurs de la Montagne. — « Il est beau, leur
répondit-il, d'être injurié quand on plaide la cause de l'humanité. — « Quoi,
disait-il, vous offrez une amnistie à Charette ; et de malheureux paysans,
qui ont fui devant les fureurs d'un misérable prêtre allemand vomi par
l'enfer pour désoler l'Alsace, ne trouveront pas justice devant vous ! » Il
proposa de renvoyer la question aux comités pour examiner s'il n'était pas
nécessaire de fixer le temps et les motifs de l'émigration ainsi que la
qualité des émigrés. La
proposition fut aussitôt adoptée. Merlin
répondit aux vives réclamations de la Montagne que l'exception présentée par
Bourdon était conforme aux véritables intentions des lois rendues contre
l'émigration. — « Ainsi, en l'adoptant, l'Assemblée ne revient pas sur
ce qu'elle a voté hier. C'est, comme on l'a dit, une question de rédaction.
Les comités examineront la proposition de Bourdon et vous présenteront
ensuite un texte définitif. » Cette
subtilité ne pouvait tromper personne. La Convention votait le lendemain le
contraire de ce qu'elle avait voté la veille ; mais l'unanimité de haine contre
la véritable émigration n'en était pas moine constatée. La
nouvelle rédaction disait — « Ne sont pas réputée émigrés les ouvriers et
laboureurs non prêtres ni ex-nobles, travaillant habituellement de leurs
mains et vivant de leur travail journalier, leurs femmes et leurs enfants
au-dessous de dix-huit ans, pourvu qu'ils soient sortis du territoire de la
République depuis le mois de mai 1793 et qu'ils y rentrent avant le 20 mars
1793. » Cette
conformité dans la résolution de conserver intact le code révolutionnaire,
hormis les dispositions qui dérivaient évidemment du despotisme de la
Terreur, ne suffisait point pour établir l'harmonie dans la Convention ; elle
était condamnée à être le théâtre continuel du plus ignoble vacarme. La
majorité était en face d'un parti composé d'hommes violents, la plupart
grossiers dans leurs habitudes, insensés dans leurs opinions ; l'envie, qui
était leur passion dominante, était devenue l'orgueil depuis qu'ils avaient
régné et qu'on avait tremblé devant eux. Ils voulaient reconquérir le pouvoir
ou du moins la domination sur le gouvernement. Pour eux, la Révolution fut
toujours une bataille où il fallait être vainqueurs ou vaincus. Vainqueurs,
ils ne comprenaient pas d'autre usage de la victoire que l'emploi de la
terreur pour assujettir la société. Vaincus, ils ne pouvaient être soumis que
par la peur. Les mesures révolutionnaires nécessaires pour eux, lorsqu'ils
étaient les plus forts, étaient indispensables contre eux lorsqu'ils avaient
perdu la bataille. Aucun
débat n'avait encore été plus honteux que celui qui s'éleva au sujet de
l'indemnité des représentants. Elle avait été primitivement fixée à dix-huit
livres par jour. La dépréciation des assignats rendait juste d'en augmenter
le montant ; le prix de toutes choses avait plus que doublé ainsi portée à
trente-six livres, cette indemnité n'était point une mesure excessive. On ne
mit pas en question s'il était convenable d'accorder un traitement aux
députés, mais comme la Montagne savait que constamment cette indemnité avait
été fort impopulaire, elle saisit l'occasion de faire paraître son
désintéressement et l'avidité de ses adversaires. Ce fut le texte de beaucoup
d'injures, de détails de ménage, d'apostrophes concernant la vie privée des
orateurs. On disait à l'un, que le gouvernement de Robespierre lui payait une
subvention pour son journal ; à l'autre, qu'il avait abandonné sa femme et
ses enfants. Puis, la discussion s'animant ; les Montagnards étaient accusés
de conspiration. Ne voulaient-ils pas avilir la Convention ? Afin de
le prouver, Bentabolle lisait un journal rédigé par un représentant. — « Les
républicains ont une manière de raisonner aussi simple que sûre. Telle chose
plaît aux aristocrates, donc elle est mauvaise. Jugez d'après cette règle le
9 thermidor. Les aristocrates applaudissent à cette journée ; voyez quelles
conséquences doivent en tirer les sans-culottes. » — « La
conspiration ne peut tarder à éclater, » disait Bentabolle. — « Ils
ont fixé la mort des patriotes de la Convention à la fin de la décade, m.
disait-on. Merlin
de Thionville prit la parole — « Si vous n'abattez pas d'un seul coup les
restes de la horde maudite de Robespierre, c'en est fait de la République.
Ils voudraient avilir la Convention, ils n'y réussiront pas. Ce n'est pas
lorsque l'Europe lui demande la paix, ce n'est pas lorsqu'elle peut fixer le
bonheur du monde que trente misérables parviendront... » Les
applaudissements éclatèrent de toutes parts et se prolongèrent longtemps. — « Que
trente misérables parviendront à traverser ses desseins. « C'est
ici seulement que je veux parler de royauté. Je le déclare : elle ne se
relèvera jamais. Douze cent mille Brutus ont le glaive levé contre elle. Mais
je dois désigner au peuple quelques monstres qui ne trouvent de bonheur que
dans le sang. Dix-huit livres ne sont rien pour eux, ni trente-six non plus ;
ils ne veulent que la rapine ; ils voudraient ressaisir le poignard avec
lequel, avant le 9 thermidor, ils assassinaient la vertu. » — Les
applaudissements se renouvelaient sans cesse. — « Tout serait calme
parmi nous, si vous n'aviez pas à juger trois grands coupables, qui dictent
des libelles contre vous pour détourner votre attention ; trois hommes qui
vous assassineront, si vous n'en faites justice. « Justice
! justice ! c'est le cri de la France, le cri de nos armées. La République ne
veut plus de crimes, plus de barbarie ; elle veut la punition des assassins
du peuple, des hommes, qui de leur propre aveu, quarante jours après que
Robespierre avait cessé de venir au comité, faisaient encore égorger par
charretées ; de ceux qui ont eu la cruauté d'appeler ici la femme de
Phélippeaux pour y entendre l'untel de mort de son mari. » — « C'est
Billaud-Varennes, » crièrent plusieurs voix. — « Dans
les départements, dans les armées, leurs noms sont en exécration. » Il y
eut encore quelques mutuelles dénonciations, quelques invectives réciproques
avant que l'Assemblée passât à Perdre du jour. Le
mouvement que le discours de Merlin de Thionville avait imprimé à l'opinion
se fit bientôt sentir. Une des sections de Paris vint réclamer une mesure qui
depuis longtemps était demandée et que les vomi-tés ne se hâtaient pas de
décider : le renouvellement des officiers de la garde nationale. C'était
encore les mêmes que du temps d'Henriot et de la commune. e Si, comme au 9
thermidor, les chefs de la force armée suppriment vos ordres, les
malveillants auront le temps d'accomplir leurs projets parricides ; il ne
restera au peuple que le désespoir... et la certitude de sa vengeance. Cette
section de Guillaume Tell protestait encore de son exécration pour la royauté
et ses vils partisans ; en jurant haine, haine éternelle aux terroristes et
aux cannibales ; elle jurait aussi de vivre et de mourir pour le maintien de la
République, une, indivisible et démocratique. D'autres
sections venaient protester des mêmes sentiments ; le mot d'ordre universel
était, ace moment : aversion profonde du royalisme, répression énergique des
terroristes, vengeance exercée sur les hommes qu'on regardait comme leurs
chefs. On
était dans cette disposition, lorsqu'il fut question de célébrer
l'anniversaire du 21 janvier. Diverti programmes furent proposés, plus ou
moins semblables aux fêtes réglées par David des processions, des stations
ornées de figures en plâtre men carton, des bûchers pour consumer les
symboles de la royauté, des orchestres, des hymnes et des jeux scéniques. Le
comité d'instruction publique, et même Chénier, croyaient encore à la grande
influence des têtes républicaines. On venait de régler avec quelles cérémonies
la décade serait célébrée dans chaque commune de la République. On
était au fort d'un hiver qui fat le plu froid de tout le XVIIIe siècle ; la
population de Paris était réduite à une étroite ration de pain ; certes ce
n'était pas le moment de promener un cortège théâtral dans les rues d'une
ville désolée par la famine et la misère. Tallien
repoussa tous ces programmes renouvelés de Robespierre. La pensée de
supprimer ce triste anniversaire ne pouvait se produire ; ni lui, ni aucun
autre conventionnel n'en avait assurément la pensée. — « C'est sur la
place de la Révolution que s'est commis, disait-il, le grand acte de justice
dont votes avez voté l'anniversaire. C'est sur la place de la Révolution que
vous devez vous réunir avec le peuple. Vous n'aurez point, comme l'an passé,
l'effroyable spectacle d'une charretée de victimes amenées seau vos yeux et
dont le sang a rejailli sur vous. Vous frémissiez ; des hommes énergiques
élevèrent la voix ; elle fut étouffée par la tyrannie. Le jour qui se prépare
ne sera point souillé. Nous jurerons au peuple qui s'associera à nos serments
haine éternelle aux partisans des rois, guerre à mort aux terroristes et aux
hommes de sang. » L'anniversaire
du 21 janvier devait donc continuer à être célébré comme consécration de la
République, tant qu'elle durerait. Ces deux souvenirs étaient inséparables.
Les conventionnels qui avaient voté la mort du roi ne pouvaient consentir à
porter la tête moins haute, ni laisser supposer qu'ils se reprochaient une
sentence d'iniquité. Les Montagnards semblaient mécontents de la froideur et
de l'absence de pompe qui se faisaient remarquer dans cette cérémonie.
L'Institut national de musique qui depuis fut nommé le Conservatoire, avait
été suivant l'usage réuni dans la salle de la Convention. Il commençait à
exécuter un morceau d'une musique[6] « douce et mélodieuse »,
lorsqu'il fut interrompu par les murmures de la Montagne. Un représentant
réclamait vivement la parole, l'orchestre se tut, et l'interrupteur fut
appelé à la tribune. — « Est-ce
la mort du tyran qu'on célèbre aujourd'hui ? Les musiciens ont-ils
l'intention de déplorer sa mort ou de solenniser cet anniversaire ? Je
demande qu'ils s'expliquent. » Cette étrange sortie fut applaudie par
les uns, tandis que les autres criaient : — « A l'Abbaye ! » Le
Conservatoire se mit à jouer l'air, Ça ira ; et Gossec, qui était
directeur de cet établissement, témoigna « son affliction d'être ainsi
soupçonné d'avoir pleuré la mort du tyran. Il avait seulement voulu exprimer
les douces émotions qu'inspire aux âmes sensibles le bonheur d'être délivré
d'un tyran. Une musique mâle et guerrière devait succéder à ce premier
morceau. L'Assemblée
traversa le jardin des Tuileries et se rangea autour de la statue de la
Liberté sur la place de la Révolution. Rovère venait d'être élu président. Il
avait été révolutionnaire très-exalté ; mais depuis le 9 thermidor il s'était
jeté fort en avant dans la réaction. Son discours se ressentit de l'embarras
de sa situation, et le parti jacobin s'en aperçut. Les phrases où la tyrannie
était maudite pouvaient présenter un double sens et s'appliquer au despotisme
de la Terreur. Toutefois, il parlait du roi parjure et de la justice
nationale. — « Le 21 janvier, disait-il, rappellera à tous les hommes investis d'un
grand pouvoir, que la loi les atteindra quelque part qu'ils soient placés, s'ils en abusent. » Après
être rentré dans le lieu de ses séances, la Convention décréta que le 10
thermidor serait célébré par une fête nationale. Cependant
la lutte était évidemment engagée, la situation allait devenir critique. Les
lambins et but le parti terroriste se préparaient à quelque mouvement
populaire. Paris se remplissait de membres des comités révolutionnaires
destitués, d'habitués des sociétés populaires arrivant de province. D'un
autre côté, les thermidoriens se montraient décidés à poursuivre à outrance
les membres des anciens comités, peut-être même les représentants qui dans
leur mission avaient excité des sentiments de haine, manifestés chaque jour
par les réclamations ou les adresses des départements. Il se
trouvait dans la Convention, comme dans toute assemblée politique, un certain
nombre de députés étrangers à l'esprit de parti, autant par timidité de
nature que par modération d'opinion, animés des meilleurs sentiments, mais
qui ne savaient pas juger les situations ni les hommes. Il semble aux gens de
ce caractère que si chacun avait autant de désintéressement et de bonté d'âme
qu'eux-mêmes, les choses s'arrangeraient, et qu'on éviterait toutes les
crises ou les dangers. L'énergie de la résistance les chagrine autant que
l'énergie de l'agression ; lorsqu'un parti ne veut faire aucune concession,
ils sont prêts à supplier l'autre parti de les faire toutes. Un
honorable représentant de ce caractère, Boudin de l'Indre, était membre du
comité de sûreté générale ; le sort l'avait placé dans la commission des
vingt et un. Il entretint la Convention de ses scrupules et de ses
hésitations. Après mole déploré tous les maux qu'avait faits l'esprit de
parti, et le chaos où le gouvernement révolutionnaire avait jeté la nation,
il disait e Comment pourrions-nous aujourd'hui distinguer ce qui est
véritablement crime de ce. qui n'a été qu'erreur on entraînement. Depuis deux
mis nous adorons le lendemain ce que nous avons brisé la veille ; nous
briserons demain ce que nous adorons aujourd'hui. Combien de fois, vous qui nous
serres maintenant dans vos bras, n'avez-vous pas proscrit nos têtes
innocentes ? Si nous voulions rechercher nos délits politiques, lequel de
nous n'aurait pas à trembler ? Nous offrons une amnistie à Charette, et nous
préparons des échafauds pour nos collègues. « Si
nous voulions appliquer les règles de la justice distributive aux délits
révolutionnaires, il faudrait frapper du même coup ceux qui ont exécuté les
mesures que vous condamnez, ceux qui les ont ordonnées, ceux qui les ont
provoquées, ceux qui les ont approuvées. Voulez-vous exercer une justice
inflexible ? alors, hâtons-nous d'appeler des successeurs, car ces murs qu'on
fatigue de clameurs impolitiques et antisociales, ne renfermeront plus que
des accusés, des accusateurs et des juges. Nous reverrons les boucheries de
députés, et nous serons mis encore en coupes réglées. Si vous voulue être
inexorables, il n'y a pas de raison pour vous borner à sept, à dix, à douze
représentants. « Moi
qui n'ai jamais été altéré du sang de mes semblables ; moi, qui fus toujours
prêt à verser le mien pour la liberté et l'égalité ; moi, dont le cœur a
toujours repoussé avec horreur les mesures atroces, je m'accuse hautement de
n'avoir pas su mourir pour m'y apposer. Je ne voyais qu'une résistance
inutile et une mort ignominieuse ; je n'ai pas eu le courage de marcher à
l'échafaud accompagné des malédictions du peuple. Les délits que vous voulez
punir ont été commis sous mes yeux, et j'existe ! Eh bien ! que celui qui se
croit exempt de toute espèce de reproche, se lève et me jette la première
pierre. » L'orateur
concluait à une amnistie universelle, en exceptant les émigrés Il avait
exprimé de bons sentiments ; il avait dit la vérité. Si alors il eût existé
un pouvoir étranger à tous les partis, fort par lui-même, doué de
discernement et de calme ; s'il avait eu à gouverner une nation lasse de
révolutions ; si les factions avaient été déjà brisées, réduites à
l'impuissance et portées à se soumettre, il eût été possible et praticable de
les amnistier et de les gouverner ; mais on n'en était pas à ce point. L'homme
qui répondit à. ce discours était loin de le comprendre. L'impartialité de
Legendre avait consisté à poursuivre avec la même passion, d'abord les amis
de la justice et de l'humanité, puis ses propres complices d'iniquité et de
furie révolutionnaire. — « C'est
un beau rêve, dit-il, serions-nous donc encore sous le règne du despotisme où
l'on n'accordait d'amnistie qu'afin de sauver de grands coupables ? Pour qui
vous propose-t-on une amnistie ? pour des hommes qui ont établi autant
d'échafauds qu'il y a de communes en France ; pour des hommes qui, lorsque le
fils allait réclamer justice pour son père, répondaient en faisant égorger le
fils avec le père. Je n'accuse point notre collègue, je connais son humanité,
mais la véritable humanité consiste à rendre justice à l'innocence et à punir
ceux qui ont commandé et exécuté le crime. « On
prétend que le nombre des coupables est immense les membres des comités
révolutionnaires, les Jacobins et toute leur armée. Vous devez poursuivre
seulement les chefs, et non pas ceux qu'ils ont trompés. Il n'y a de
coupables que ceux qui étaient à la tête du gouvernement. Collot, Billaud et
Robespierre sont synonymes pour moi. « Non,
les crimes ne peuvent être attribués à la Convention ; les décrets qu'elle a
votés n'ont obtenu son assentiment que parce qu'on ne lui disait point les
faits, parce qu'on lui cachait la vérité. On ne vous a jamais lu la lettre
par laquelle Danton et ses coucou-casés vous demandaient à faire entendre des
témoins. On vous a seulement dit que les accuses étaient en rébellion contre
la justice. Après
avoir donné de très-mauvaises raisons, il proposa à la Convention de passera
majestueusement à l'ordre du jour. Ce qui fut en effet délibéré au milieu des
applaudissements. Peu de
jours après, la proposition d'abolir la peine de mort fut encore plus mal
accueillie ; elle était présentée de bonne foi ; mais on ne pouvait choisir
un plus mauvais moment pour la produire. Lorsque la société se voyait encore
menacée par des hommes qui avaient prodigué la mort et massacré tant de
victimes innocentes, pouvait-on lui enlever les moyens de défense et
d'intimidation contre des ennemis actifs tout disposés à recommencer leur
système d'extermination ? Tallien n'était pas l'orateur le mieux choisi pour
défendre cette cause ; il ne pouvait monter à la tribune sans que le 2
septembre lui fût rappelé ; mais il était aguerri contre cette accusation. — « Venez
la prouver, » répondait-il. On n'acceptait jamais le défi ; il aurait
répliqué par de dures récriminations. Billaud-Varennes pouvait les craindre
ainsi que d'autres conventionnels. Tallien parla donc sans se troubler contre
les misérables déclamations par lesquelles on voulait neutraliser le courage
des hommes qui avaient fait vœu de poursuivre les coquins et les fripons. « Il
n'est pas possible, disait-il, de pardonner à ceux qui ont ensanglanté la
France. Il est temps que la justice atteigne les grands scélérats, les chefs
de la conspiration qui se trouvent parmi nous. Ils voudraient tout
bouleverser, afin d'éviter, à la faveur du chaos, la mort qui les poursuit. » La
Convention ne pouvait pas donner journellement un pareil spectacle, la
tribune ne pouvait pas retenti, de semblables discours, sans que l'opinion
publique s'en ressentit. La fermentation des esprits allait croissant,
d'autant que les Jacobins de leur côté s'efforçaient de rallier et de
recomposer leur armée des émeutes. Les réunions du café de Chartres et du
Palais-Royal devenaient plus nombreuses et plus animées. Elles ne se
composaient point, comme le disaient les Montagnards, de chouans, d'émigrés
et de royalistes. Les émigrés ne rentraient pas dans leur patrie où ils
auraient trouvé la mort ; la Vendée n'était pas encore pacifiée. La jeunesse
de Fréron s'était recrutée dans les classes lettrées, dans le haut commerce,
parmi les fils dont les parents avaient péri sur l'échafaud ou étaient encore
dans les prisons. Pas une pensée de royalisme ne pouvait encore germer.
C'était une ardeur de réaction qui, échauffée par les discours violents de Legendre
ou de Merlin de Thionville, par les journaux, par cette mutuelle influence
qu'exercent les uns sur les autres les bornoies assemblés, manifestait de
jour en jour un plus vif désir de vengeance. Mais, aussitôt qu'on les
accusait de royalisme, ils protestaient de leur amour pour la République, et
s'offensaient d'être pris pour des contre-révolutionnaires. Le
journal de Fréron les trouvait trop raisonnables, et gourmandait leur
froideur ou même leur faiblesse. Il avait été question d'abolir enfin cet
infâme culte de Marat, et de mettre un terme aux fréquentes invocations
adressées sans cesse à cette divinité révolutionnaire par les journalistes
jacobins et même par les orateurs de la Montagne. Le comité de sûreté
générale, apprenant qu'on proposait parmi cette jeunesse d'aller briser le
buste de Marat dans les rues et dans les salles de théâtre, avait pris des
précautions de police pour empêcher cette exécution. Le café de Chartres
s'était soumis plus complétement que ne l'aurait voulu Fréron, ou plutôt
Dusshult, rédacteur de son journal. Dans
une nombreuse assemblée tenue dans le jardin du Palais-Royal, un projet de
réponse au journaliste fut proposé et accepté. — « Tu
as pris pour une lâcheté un généreux pardon et l'amour de l'ordre. Crois-te
que le souvenir de nos malheurs ne parle pas à nos meurs ulcérés plus
éloquemment que les feuilles ? Le bras de la vengeance était levé, l'amour de
la patrie l'a arrêté. Sa voix nous a dit : « Trop de sang a coulé ; on
fut cruel e envers vous, soyez indulgents ; on vous égorgeait, pardonnez. » 0 Nous
avons tendu une main fraternelle à leurs mains teintes du sang de nos
familles, et ils ont levé sur nous un poignard assassin. Ils veulent de
grandes mesures ? eh bien ! ils les auront. Nous sommes debout ; nous
entourons la Convention ; nous sommes forts d'elle, comme elle est forte de
nous. Vous n'avez pas écouté la voix de la fraternité, vous entendrez le cri
de la vengeance ; vous avez rempli les tribunes de l'Assemblée avec vos
satellites, nous irons aussi, nous. » Les
jeunes gens, dans la prévoyance d'une lutte qui semblait inévitable et
prochaine, avaient soin d'établir de bons rapports avec les classes
inférieures. « Vous serez avec nous, disaient-ils, braves habitants des
faubourgs. Vous vous rappelez que nous enlevâmes ensemble la Bastille et le
repaire du tyran. Vous retrouverez en nous vos frères d'armes du 14 juillet
et du 10 août. Ne laissons pas luire le moindre espoir pour la vigilante
aristocratie. Montrons aux comités du gouvernement combien sont perfides les
rapports de leurs espions, qui croient encore servir les Vadier et les Amar. » Ils
désavouaient même le projet de ressemer le buste de Marat. — « Que nous
importe qu'il soit au Panthéon ; unissons-nous contre les brigands vivants ;
laissons en paix les morts, quels qu'ils soient. « La
Convention, en prenant des mesures terribles contre nos égorgeurs, nous
évitera la dure nécessité de les punir par les moyens qu'ils employaient
eux-mêmes. Nous défendrons nos représentants, nous leur ferons un rempart de
nos corps, mais qu'ils se souviennent que nous avons nos familles à venger,
et notre liberté à soutenir. » — « Vive la République, une, indivisible
et démocratique ! » La
Conventions tardait beaucoup à réaliser l'espoir de cette jeunesse, qui
devenait une sorte de puissance ; en même temps, les orateurs thermidoriens,
dans les dernières discussions, avaient dit tout ce qui pouvait rendre le
café de Chartres plus exigeant et entreprenant. Malgré
la promesse de respecter le buste de Marat, deux semaines après cette
profession de foi démocratique, une foule d'ouvriers du faubourg Antoine et
de différents quartiers vinrent fraterniser avec la jeunesse dorée, dans le
jardin du PalaisLtoya1. C'était justement le 21 janvier. Malgré le froid qui
était très-vif, un cortège se forma et se mit en marche vers le Carrousel. On
avait fabriqué un mannequin, représentant un Jacobin dans le plus sale
costume de la Terreur. De longs cheveux plats, coupés en rond, coiffaient sa
tête, où l'on avait posé une couronne ; des gouttes de sang coulaient sur son
visage. Sous sa houppelande, il était habillé d'une chemise et d'un pantalon
rouge. D'une main il portait un de ces portefeuilles, où alors on mettait des
assignats ; de l'autre main il tenait un poignard : on avait voulu lui donner
quelque ressemblance avec Marat. Ce mannequin, assis dans un fauteuil de
paille, était porté sur un brancard. Lorsqu'on
fut arrivé à l'espèce de chapelle où étaient déposées la baignoire et la
lampe de Marat, qui y usaient été transportées du jardin des Cordeliers, on
mit le mannequin à genoux devant le buste, puis il fut porté à la porte des
Jacobins, rue Saint-Honoré ; un orateur lui reprocha tous ses crimes : alors
il fut brûlé à la grande joie de la foule. Les cendres furent ensuite jetées
dans l'égout de la rue Montmartre. L'inscription « Panthéon des Jacobins »
y fut placée. Cette
expédition se fit sans aucun désordre, sans que personne fût insulté ni
maltraité. On cria beaucoup : — « Vive la Convention ! vive la
République ! à bas les Jacobins ! à bas les buveurs de sang ! » — Aucune
plainte ne fut portée à la Convention. Très-peu
de jours après, une autre manifestation fut plus éclatante. Les discordes
révolutionnaires avaient, dès les premiers temps de la liberté, envahi les
théâtres ; des œuvres dramatiques avaient été applaudies ou sifflées, selon
les opinions que les auteurs avaient voulu flatter, selon les allusions que
le public avait saisies. Le parterre était souvent devenu un champ de
bataille. Certains théâtres avaient été républicains, d'autres royalistes.
Beaucoup de comédiens avaient pris des rôles dans les factions politiques.
Collot d’Herbois, Fabre d'Églantine, Dorfeuille, Grammont, d'autres encore
avaient passé de leurs planches aux Jacobins ou à la Convention. Des
discussions intérieures avaient séparé la Comédie-Française en deux troupes.
Les patriotes avaient fondé au Palais-Royal le théâtre de la République ; les
aristocrates étaient restés dans la salle du faubourg Saint- Germain ; elle
avait été fertiles pendant la Terreur, et les acteurs avaient été détenue
comme suspects. Les querelles qui résultaient des haines, des rancunes ou des
rivalités de théâtre, tenaient une grande place dans les opinions et les
mouvements de la jeunesse réactionnaire. Plusieurs comédiens n'étaient pas
les moins zélés dans les réunions du café de Chartres. Quelquefois les
assemblées de section les choisissaient pour orateurs et ils venaient à la
tête des députations porta la parole à la barre de la Convention. Mlle Candeille,
actrice du théâtre de la République, était belle, spirituelle, et avait eu
beaucoup de succès. Une comédie[7], dont elle était l'auteur,
avait été très-applaudie. Mais M. Candeille, par réquisition plus que par
zèle, avait figuré dans les fêtes de Chaumette comme déesse de la raison ou
de la nature ; on l'avait vue sur les brancards des une-culottes, portée
processionnellement dans les rues. Ce
souvenir récent n'était pas effacé, lorsqu'elle donna au théâtre de la
République un nouveau drame, s la Bayadère. u Il parait que la pièce était
mauvaise ; elle eût été meilleure que l'actrice n'aurait pas obtenu plus de
bienveillance. La Bayadère tomba ; M. Candeille fut sifflée, la
représentation fut tumultueuse. Au moment où le rideau était relevé pour
jouer la seconde pièce, un papier fut jeté sur l’avant-scène ; le parterre
demanda la lecture. Le coup était monté c'étaient des vers intitulés : Le
Réveil du Peuple. Le public exigea qu'ils fussent lus par un nommé Fusil,
comédien subalterne, qui avait suivi Ronsin et l'armée révolutionnaire à Lyon
; il y avait siégé dans la commission dont les arrêts avaient répandu tant de
sang. Cet homme, assailli de sifflets et d'injures, se troubla. On voulait
qu'il se mît à genoux et fit amende honorable ; il ne pouvait lire. Alors le
parterre demanda successivement ceux des comédiens qui s'étaient fait
remarquer par leur fougue révolutionnaire, entre autres Dugazon, aide de camp
d'Henriot. Tous s'étaient échappés craignant ce qui allait arriver. Alors
on appela Talma. Il n'avait pas le renom de terroriste ; ami des Girondins,
il n'était pas allé fort au-delà. Toutefois, il prit ses précautions :
s'adressant au parterre, il se recommanda de la mémoire de ses amis morts sur
l'échafaud ; on l'applaudit, on l'encouragea, et ce fut lui qui, pour la
première fois, fit entendre le Réveil du Peuple. Fusil, à genoux, tenait un
flambeau pour l'éclairer. Ces
strophes furent bientôt après mises en musique par Gaveaux, autre acteur
réactionnaire. Un jeune journaliste, nommé Souriguières, en était l'auteur ;
elles commençaient ainsi : Peuple
français, peuple de franc, Peux-tu
voir, sans frémir d'horreur, Le
crime arborer la bannière Du
carnage et de la terreur ? Tu
souffres qu'une horde atroce, Et
d'assassins et de brigands, Souille
de son souffle féroce Le
territoire des vivants. La
dernière strophe était adressée aux mânes des victimes de la Terreur. Elle se
terminait par un serment de vengeance : Oui,
nous jurons sur votre tombe, Par
notre pays malheureux, De
ne faire qu'une hécatombe De
ces cannibales affreux. Cette
malédiction adressée aux terroristes et aux buveurs de sang, avait trop
emprunté leur langage ; elle n'avait pourtant rien de plus cannibale que les
discours de Legendre, de Merlin de Thionville, et surtout que les feuilles de
Fréron. L'auteur avait disposé en rimes les paroles dont avait retenti la
tribune, de la Convention. L'initiative de la réaction vengeresse était venue
des thermidoriens. Le Réveil
du Peuple eut un succès rapide et universel. On le chantait dans les
réunions, on le demandait à grands cris aux théâtres, il retentissait dans
les rues. Bientôt il fut répandu dans toute la France ; c'était la
Marseillaise de la réaction. Quelques semaines après, les tribunes publiques
de la Convention, à l'ouverture de la séance, chantèrent en chœur, sans être
rappelées à l'ordre, ces deux hymnes ; le souvenir de l'une immole de l'autre
devait rester attaché à plus d'un acte sanguinaire. Le
succès incontesté de ces premières expéditions encouragea les jeunes gens ;
ils résolurent de mettre fin à l'adoration de Marat. Laignelot, au nom du
comité de sûreté générale, rendit compte à la Convention de ce qui s'était
passé eu théâtre de la rue Feydeau c'était le théâtre en faveur et à la mode.
Le rapporteur essaya de prendre au sérieux un événement qui, pour l'opinion
publique, n'était qu'un sujet de plaisanterie. — « Des
jeunes gens, égarés par des royalistes on des terroristes, ont abattu le
buste de Marat. Le Comité a vu dans Marat un représentant du peuple dont la
mémoire a été solennisée. C'est donc un attentat contre la nation, une espèce
d'avilissement de la Convention. » — On applaudissait à gauche, on riait
à droite. — « Jusqu'à
ce que le temps ait prononcé sur Marat, le décret doit être respecté. Le
comité de sûreté générale a pris des mesures pour rétablir le calme ; l'image
sera redressée, et l'on est à la poursuite des conseillers perfides, qui se
cachent derrière le voile. » Les
modérés approuvèrent le langage du rapporteur et la conduite prudente du
comité. — « Il faut, disait l'un d'entre eux, respecter le décret, mais
laisser l'opinion publique juge des hommes que, dans un moment
d'enthousiasme, on a crus grands. » Goujon,
Montagnard passionné et sincère, disait avec chagrin : — « Moi qui
ai toujours été de bonne foi, qui ai toujours aimé la justice, j'ai voté le
Panthéon pour Marat. Je m'associais alors à l'enthousiasme du peuple. Le
temps viendra où l'on appréciera les hommes de la Révolution. Lepelletier et
Marat seront comparés avec ceux qui n'ont jamais eu pour la chose publique
que des meurs froids. » On
passa à l'ordre du jour. Dès le lendemain le buste de Marat rétabli au
théâtre Feydeau, fut de nouveau jeté à bas. La même scène eut lieu dans
d'autres théâtres. Un buste fut traîné dans la rue et jeté dans l'égout
Montmartre ; il y en eut aussi un qui fut pendu devant la porte d'un ancien
membre du comité révolutionnaire. Le Moniteur raconta avec grande
satisfaction ce nouvel exploit de la jeunesse parisienne, et en prit occasion
pour rappeler et réimprimer la circulaire du 2 septembre, dictée et signée
par Marat, ainsi que les plus horribles phrases qu'il avait dites ou écrites. — « Aucun
décret n'a été violé, disait le journal. On n'a point violé le Panthéon
souillé des tendres de Marat ; cet asile qu'une loi a donné au crime, a été
respecté. De quel droit un comité ou une assemblée pourrait-elle instituer et
prescrire un culte public ? « L'adoration
d'un homme peut-elle être commandée ? La volonté du peuple s'est montrée
unanime ; ce nouvel échec des partisans du terrorisme et de la
sanguinocratie, ne peut qu'affermir la tranquillité publique. » Le
comité de sûreté générale reconnut qu'aucune loi n'ordonnait de respecter le
buste de Marat. — « La conduite des jeunes gens prouve, disait le
rapporteur, plus de légèreté que de mauvaise intention. « Ce qui
était beaucoup plus grave, c'étaient les rassemblements qui depuis quelques
jours se montraient au faubourg Saint-Antoine. Les prédications de révolte
d'un nommé Babœuf qu'il avait fallu arrêter ; les clubs qu'on essayait de
rouvrir : telles étaient les circonstances qui imposaient à la Convention le
devoir de prendre des mesures efficaces, si elle voulait maintenir le règne
de la justice et de l'humanité. Dès
qu'on exposait à la Convention les desseins ou les tentatives du parti
jacobin et les périls dont il menaçait l'ordre publie, on était assuré de
trouver la majorité vivement disposée contre les opinions et les principes
anarchiques. André Dumont proposa, au nom des trois comités, de revenir à la
stricte observation de la loi, qui avait statué que les honneurs du Panthéon
ne seraient jamais décernés aux grands hommes, moins de dix ans après leur mort.
On avait manqué à cette règle en y admettant Marat ; il devait donc en être
exclu. Ce décret fut voté sans nulle difficulté.
Dès le lendemain, avant l'ouverture de la séance, les bustes de Marat et de Lepelletier
furent enlevés, ainsi que les tableaux de David qui représentaient ces deux
grands hommes des Jacobins. Les députés n'étaient pas encore dans la salle ;
il y eut quelque tumulte dans les tribunes publiques. Des femmes, habituées
des séances, s'écrièrent contre cette exécution ; leurs clameurs furent
étouffées par les applaudissements. On répétait : — « A bas les furies
de guillotine ! vive la République ! » Bientôt
les députations envoyées par les sections de Paris affluèrent pour féliciter
et remercier la Convention d'avoir chassé Marat du Panthéon, et laissé un
libre cours à l'opinion publique, qui abhorrait la mémoire de ce patron des
terroristes. Les
Montagnards n'engagèrent aucune discussion sur cette flétrissure de Marat. La
guerre qu'ils avaient à soutenir avait un intérêt plus réel. L'arrestation de
Babœuf, les mesures prises pour empêcher les prédications de l'émeute ; et
prévenir les soulèvements que la disette rendait Faciles à exciter, étaient
une atteinte plus profonde portée à leurs projets et à leurs espérances. André
Dumont, en proposant l'abolition du culte de Marat, avait parlé beaucoup plus
des sectateurs que de l'idole. — « Ne
vous y trompez pas : la malveillance s'agite, de nouveaux complots
s'ourdissent, on veut ramener le régime atroce du sang ; montrons dons
l'énergique résolution d'abattre tous les buveurs de sang, anéantissons leur
conspiration, ne laissons pas un, seul Français douter de notre volonté. » On
demanda que le comité de sûreté générale désignât et poursuivît les
coupables. — a Qu'importe, disait-on, que quelques jeunes gens aient troublé
les théâtres. Ce ne sont pas eux qui lèvent le poignard sur les représentants
du peuple ; ils ne promettent point de récompense aux assassins ; ils
n'offrent pas trente mille livres pour tirer de prison un conspirateur, ainsi
qu'il vient d'arriver pour Babœuf. » Duhem
ne répondit pas directement aux accusations intentées contre ses amis ; il
traita une question générale, qui allait devenir le drapeau de son parti. — « Le
premier provocateur à l’assassinat, c'est celui qui a osé dire que la
déclaration des droits est une pancarte barbouillée par Robespierre. C'est
une provocation contre les patriotes, elle a entraîné comme toujours une
réaction. Le gouvernement aurait dû tenir la balance égale entre les torts
des deux partis. On l'interrompait, il continua — « Jusqu'à ce que le
Palais-Royal m'ait assassiné, je dirai la vérité. On parle de liberté de la
presse, et l'on protège le libelliste qui attaque la déclaration des droits,
puis on arrête celui qui la défend ; on soutient des coupe-jarrets qu'on a
fait sortir des maisons de détention, ou des jeunes gens qui devraient être
aux armées. Ils ont demandé hier quatre têtes au café de Chartres. On a fermé
deux clubs au faubourg Saint-Antoine, pourquoi n'a-t-on pas fermé ce café ? » Goujon
développa le véritable texte du discours de son collègue. — « Je viens
aussi vous ouvrir mon cœur ; je ne connais qu'un point de ralliement pour les
amis de la liberté et de l'égalité, pour les républicains sincères : la
constitution démocratique jurée par le peuple français. Cette constitution et
la déclaration des droits de l'homme sont les dépôts confiés par le people à
la Convention. C'est pour la constitution démocratique et pour cette
déclaration que le peuple est armé. S'il a consenti à un gouvernement qui ne
leur est pas conforme, c'est pour réprimer par des mesures promptes les
ennemis de la République, mais cette constitution existe. » — « Vous
l'avez violée, vous l'avez couverte d'un voile, » criait-on. — « Je
n'ai pas mérité ces interruptions, disait l'orateur. Constamment soumis aux
lois de mort pays..., — « et aux volontés de Robespierre, »
répondait-on. — « Quand les invectives auront cessé, je continuerai. Je
le déclare, rien ne pourra arracher ce qui est au fond de mon cœur ; je
pourrai tomber sous les poignards.... Et moi aussi j'appelle la peine sur la
tête de tous les coupables ; je ne crains pas la lumière, j'ai toujours vécu
seul avec ma conscience, loin des intrigues et des intrigants. Ce qui
m'alarme, c'est ce qu'on dit et qu'on imprime contre les droits de l'homme et
la constitution. Je demande que les comités prennent des mesures contre cous
qui les attaquent. » Ainsi
parla ce jeune fanatique, le plus honnête de son parti. Tallien lui répondit : — « Ceux
qui répandent avec une affectation de patriotisme que nous voulons violer la
constitution sont des ennemis de la liberté ; ils veulent exciter lo trouble
et la guerre civile. Ils se sont pris tout à coup d'un violent amour pour
cette constitution qu'ils ont enterrée sous une montagne de cadavres, y
substituant l'infime gouvernement révolutionnaire. Les principes de la
déclaration des droits sont gravés dans nos cœurs. En les confessant
hautement, la Convention Ôtera aux assassins du peuple le moyen de le tromper
; mais que les charlatans et les buveurs de sang apprennent que leur règne
est passé. Ensuite je provoquerai la punition de l'homme qui a pu porter
atteinte aux principes de la liberté. » Tallien
répondit aussi à ce qu'avait dit Goujon sur la guerre soutenue par le peuple
contre la coalition des tyrans pour la défense des principes de la
constitution. — « S'ils ne reconnaissent pas les droits de l'homme, ils
reconnaissent la puissance de nos baïonnettes. Nous n'avons pas encore posé
les armes et nous ne les Poserons que lorsque notre indépendance sera
reconnue. Ce ne seront pas les tyrans qui nous accorderont la paix ; ce sera
nous qui imposerons les conditions auxquelles nous consentons à ne plus
combattre. Bientôt
la Convention s'occupera de donner à la France, non pas un gouvernement
provisoire, mais un gouvernement stable et vigoureux. Chacun de nous mettra
alors la main à l'œuvre et méditera dans le silence du cabinet l'organisation
de la machine politique. « En
attendant cette époque, qui ne peut pas être éloignée, maintenons la
tranquillité publique ; que le coupable porte sa tête sur l'échafaud et que l'homme
égaré reçoive de nous des conseils qui le prémunissent contre les
insinuations des méchants. » Tallien
avait parlé avec l'autorité d'un homme de gouvernement ; ce n'était pas que
son influence fût prépondérante et que la direction générale de la politique
et des affaires pût lui être attribuée, mais il était, ce jour-là, l'organe
d'une majorité sage dont les intentions étaient réellement patriotiques et
aussi peu révolutionnaires que le comportaient sa composition et les
circonstances. Les
comités de gouvernement étaient renouvelés par tiers chaque mois, sans que
les membres sortants fussent immédiatement rééligibles. Toutefois la même
marche était suivie ; on s'occupait à faire réussir les mimes projets. Le
succès récompensait de toutes parts cette raisonnable conduite, la Vendée se
pacifiait ; les chefs traitaient avec le gouvernement. Les armées avaient
marché de triomphe en triomphe ; en accordant aux généraux une confiance qui
succédait à la menace toujours suspendue sur leur tête, en ne les soumettant
plus aux ignorantes et présomptueuses volontés des commissaires
conventionnels, le concile leur avait permis d'obtenir de prodigieux
résultats. La conquête de la Hollande en plein hiver ; ses places et même ses
vaisseaux tombant au pouvoir d'une armée traversant sur la glace les fleuves,
les canaux et les bras de mer, étaient des faits d'armes merveilleux. La
Prusse entamait des négociations ; l'Espagne où les armées républicaines
s'avançaient, après avoir passé les Pyrénées, songeait aussi à demander la
paix. Un traité conclu à Paris avec le grand-duc de Toscane était ratifié par
la Convention, étonnée d'avoir à délibérer sur un pareil acte et d'apposer le
sceau de hl République à côté de la signature d'un tyran. La
politique intérieure présentait plus de difficultés et d'incertitudes. D'un
côté, les Jacobins voulaient reconquérir leur puissance par l’insurrection,
et non-seulement se défendre contre la vengeance qui les menaçait, mais
contre le règne d'une opinion devant laquelle ils auraient à rougir de leurs
sanguinaires excès ; d'autre part, la réaction passait incessamment d'une
ardeur frivole à des exigences qui allaient bientôt devenir contraires à la
Révolution jusqu'à un point que ne pourraient endurer les républicains du 10
août et les votants.de la mort du roi, qui formaient la majorité de la
Convention. Cependant
In danger était plus pressant du côté des Jacobins ; rien ne pouvait ni
calmer ni arrêter leurs passions perverses et insensées. D'ailleurs il y
avait beaucoup de concessions justes et raisonnables que demandait l'opinion
publique. Les prisons renfermaient encore un grand nombre de détenus ; la loi
des suspects était toujours menaçante. Les réclamations contre les actes de
cruauté ou de spoliations des représentants en mission, arrivaient sans cesse
à la Convention. Souvent mème c'étaient les nouveaux commissaires qui
faisaient le récit des atrocités et de la démence révolutionnaire de Javogues
dans le département de l'Ain, de Dartigoyte dans le Gers et les Landes, ou de
tel autre conventionnel. On apprenait aussi que dans plusieurs provinces, soit
un correspondent des Jacobins, soit un protégé du comité de salut publie, ou
quelque comité révolutionnaire avait, pendant des mois entiers, exercé le
pouvoir le plus despotique et le plus sanguinaire. Les
premiers commissaires envoyés après le 9 thermidor n'avaient pas tous fait
cesser ces tyrannies locales. Hommes vulgaires et de peu d'esprit, ils
étaient partis de Paris encore tout imbus de l'esprit jacobin. La peur dont
les avait pénétrés le régime qui venait d'être aboli, n'était pas encore
dissipée ; ils croyaient ne pouvoir rien décider que par les conseils des
comités révolutionnaires ou par délibération de la société populaire ; à
peine osaient-ils mettre un détenu en liberté de sorte que plusieurs mois
après la chute de Robespierre, il y avait encore des provinces qui
imploraient leur délivrance, et que la Convention devait envoyer d'autres
commissaires. C'était donc très-sincèrement, que l'opinion réactionnaire
craignait de retomber sous un joug qui n'était pas encore brisé. Ce fut
seulement le 19 février 1795 qu'un décret supprima cette funeste autorité
qu'on appelait les comités révolutionnaires ; ils furent même conservés dans
les villes de plus de cinquante mille habitants. Les
séances de la Convention manifestaient encore cette incertitude inquiète
entre la nécessité de satisfaire à la réaction et la crainte de mettre en
péril les principes et les intérêts révolutionnaires. Ces pensées
préoccupaient la plupart des Montagnards qu'on avait vus ardents à renverser
Robespierre ; maintenant ils se ralliaient volontiers au respect de la
constitution de 1793, et se plaignaient du décri où elle tombait. Thibaudeau
rependait à Bentabolle, qui avait parlé en ce sens : — « Je ne doute pas
qu'il n'y ait en France quelques ennemis de la démocratie ; mais le plus
mauvais moyen de la défendre, c'est de supposer qu'on l'attaque. Qu'importe
qu'un journaliste dise son opinion sur la manière dota la constitution a été
rédigée ? Je vais plus loin. S'il y avait dans la constitution un article qui
ne me convint pas, je m'y soumettrais, mais j'aurais le droit d'écrire
contre. Si ce droit n'existe pas, il n'y a point en France plus de liberté
qu'en Russie. Pour moi, je ne vois pas d'ennemi plus dangereux pour la
République que celui qui s'oppose au retour de l'ordre et des lois. Et
comment voulez-vous que ceux qui pendant dix-huit mois ont vécu de
brigandages et de désordre puissent consentir au retour de la justice ? Le
gouvernement n'inspire pas assez de confiance ; il n'a point assez de force...
Voulez-vous éviter une réaction funeste ? Soumettez à un examen la loi des
suspects et toutes les lois révolutionnaires qui ne sont que de l'arbitraire
; c'est le seul moyen de ramener la paix. » Ce
discours d'un homme qui s'était toujours tenu à part des clubs et des
coteries, exprimait la pensée des conventionnels raisonnables. Ils
prévoyaient le moment prochain où ils auraient à se défendre contre la
réaction ; en attendant il était impossible que la Convention s'avouât
solidaire et complice de tous les crimes de la Terreur, et qu'elle refusât
quelques démonstrations de justice à la France irritée. D'ailleurs elle
n'avait réellement pas à choisir, elle cédait à une nécessité politique. Mais la
plupart des thermidoriens avaient contracté dans leur vie révolutionnaire des
habitudes d'exagération, des formes oratoires et passionnées. Leur caractère
était devenu déclamatoire ; dans leur bouché la raison et la justice
semblaient retentir à la tribune des Jacobins ou des Cordeliers. Ainsi
André Dumont s'indignait des inquiétudes que la Montagne témoignait pour la
constitution et faisait renouveler par l'Assemblée le serment de s'y rien
changer ; mais en même temps il demandait que lu Convention frappât les
grands coupables ; quelle se prononçât sans retour ; qu'elle ne laissât aux
perfides conspirateurs nul espoir de ramener le règne du sang et des rapines. Legendre
était plus violent encore, — « Dès qu'il est question de prononcer sur
les grands scélérats, nous entendons vociférer leurs lieutenants. Non, vous
ne refroidirez pas l'indignation de nos cours, et si elle perdait son
énergie, nous irions sur les tombeaux de vos nombreuses victimes, pour
réchauffer nos sentiments. Non, nous ne voulons plus qu'on égorge : nous
poursuivrons les hommes de sang ; la terreur a changé de main. Allez prendre
des bains de sang chez les cannibales ; la Convention, qui marche toujours
avec le peuple, fera rentrer dans Le néant tous les hommes qui devraient
pleurer sur leurs victimes. » Lorsque
de tels discoure étaient prononcés au sein de la représentation nationale, on
ne pouvait pas s'étonner de voir si fréquemment les séances devenir bruyantes
et scandaleuses. On devait s'attendre aussi à une exaltation
toujours-croissante de la jeunesse du Palais-Royal, à un mouvement d'opinion
de plus en plus prononcé dans les assemblées des sections ; elles apportaient
sans cesse des adresses pour demander répression, justice, vengeance des
hommes de sang ; elles réclamaient le rapport de la' commission des vingt et
un. La
Montagne se plaignait des mentions honorables et des encouragements que
l'Assemblée prodiguait aux pétitionnaires. La section des Tuileries avait
exclu de ses réunions les anciens membres des comités révolutionnaires ; Duhem
remarqua cet abus de pouvoir, cette violation de la loi. Bourdon
de l'Oise répliqua — « Souffrirons-nous que, six mois après le retour de
la justice, des scélérats venus de tous les départements, des membres de
comités révolutionnaires, des jurés de l'infâme tribunal maltraitent les
patriotes et renversent le bureau, comme ils ont fait hier dans plusieurs sections
? La liberté serait perdue s'il n'était pas permis au peuple de venir
dénoncer à ses représentants les hommes qui veulent encore ressaisir des
pouvoirs dont ils ont abusé pendant dix-huit mois. » L'ordre
public était si profondément troublé ; le gouvernement conventionnel était
tellement dénué de moyens de répression ; les autorités locales se sentaient
si mal soutenues ; elles recevaient une direction si incertaine que ; de part
et d'autre, les violences et les voies de fait étaient excusées ; chaque
opinion rejetait l'agression première sur l'opinion opposée. — « A
Boulogne, disait André Dumont, les bons citoyens ont été obligés de recourir
à la force pour se délivrer de l'oppression où les tenaient des Jacobins qui
osaient dire que la Convention allait ramener la justice révolutionnaire
abolie au 9 thermidor ; ils juraient d'exterminer tous ceux qui ne sont pas
de leur parti : et vous empêcheriez les citoyens de se délivrer d'un joug
odieux et de faire respecter vous et vos décrets ! » Bientôt
la majorité sembla décidée à donner satisfaction à l'opinion publique, à
reconnaître la justice de la plupart de ses demandes, à réprimer sévèrement
les efforts du parti jacobin. On pouvait néanmoins reconnaître dans ce plan
de conduite la détermination de s'arrêter sur la pente et de résister au
parti réactionnaire, lorsqu'il en viendrait à attaquer non plus la Terreur,
mais la révolution républicaine. Fréron,
après un discours du ton le plus modéré, où il donnait l'espérance d'une paix
prochaine, proposa un décret : — « Le
comité de législation fera incessamment un rapport sur toutes les lois où se
sont glissées des dispositions tyranniques. — La loi des suspects est
rapportée. — Tous ceux qui, d'après cette loi, sont en état d'arrestation,
seront mis sur-le-champ en liberté, et le séquestre mis sur leurs biens sera
levé. — lino commission sera chargée de préparer les moyens d'exécution de la
constitution démocratique de 1793 pour le moment où, sous les auspices d'une
paix glorieuse, elle pourra être mise en activité. — Le gouvernement actuel
ne pourra être remplacé que par un gouvernement définitif établi sur les
bases de la constitution. — Immédiatement après le jugement des prévenus, aucun
représentant du peuple ne pourra être traduit devant le tribunal
révolutionnaire, mais il sera jugé par la Convention elle-même. » Ces
prévenus étaient les membres de l'ancien comité. Le rapport de la commission des
vingt et un devait être présenté le lendemain 3 mars 1793. Elle avait été
formée le 27 décembre. L'intervalle assez long qu'on avait mis entre le
commencement et le terme de son travail pouvait être explique par le soin et
le scrupule convenables dans l'instruction d'une si grande cause. Les pièces
avaient été com-' °tuniquées aux inculpés ; ils avaient été entendus dans
tous leurs moyens de défense. Il était évident aussi que la commission avait
participé à l'indécision de l'Assemblée et des comités de gouvernement où
plusieurs membres étaient très-opposés à cette accusation ; ils la
regardaient comme le préliminaire d'une persécution contre les représentants
qui avaient eu une part de pouvoir ou d'influence dans le gouvernement
révolutionnaire. Les
représentants, récemment délivrés de leur longue détention que le sort avait
placés parmi les vingt et un, n'avaient nulle hésitation ; mais ils n'étaient
pas en majorité. Pendant quelque temps on put croire que la commission
conclurait contre la mise en accusation. Sieyès avait d'abord refusé d'en
faire partie, ce que l'Assemblée n'avait pas permis. Sortant enfin du silence
et de l'inaction où il s'était réfugié depuis le 31 mai, il prit aussitôt une
part considérable dans les travaux de la commission il fit décider qu'avant
de prononcer sur l'accusation personnelle de chacun des inculpés, on ferait
d'abord une instruction collective sur l'ensemble des faits, d'où pouvait
résulter contre eux une charge commune. Il en serait déduit, disait-il un
chef d'accusation qu'il rédigeait ainsi : « Avoir opprimé le peuple
français par la Convention et la Convention par le peuple français. » C'était
ôter à la procédure le caractère judiciaire et la rendre entièrement
politique. Il s'agissait, non plus de prouver des faits criminels, mais
d'apprécier Mute une conduite, de juger des opinions, de prononcer un
jugement historique. Peut-être Siégés avait-il raison. Faire rentrer, dans le
cadre légal, des actes de souveraineté, l'abolition des lois, l'arbitraire
inhérent à une révolution flagrante n'était sans doute pas possible. Juridiquement
parlant, Sieyès employait contre les membres du comité de salut public le
môme procédé dont les révolutionnaires s'étaient servis, contre les Girondins
et contre tant d'autres. Mais l'opinion publique considérait les choses selon
le sentiment et non selon les règles de la justice ; elle ne s'arrêtait point
aux formes légales et voyait que les accusés avaient ordonné ou encouragé
d'horribles crimes ; qu'ils avaient exercé un pouvoir absolu ; que les
condamnations politiques commandées par eux et par Robespierre avaient été,
non point la punition, mais l'égorgement des vaincus. Il y
avait même cette différence que leurs victimes n'avaient jamais possédé ni
exercé une autorité suprême : conséquemment aucun acte n'avait pu leur être
imputé ; tandis que les gouvernants de la Terreur étaient responsables de
l'usage qu'ils avaient fait de la victoire et du pouvoir. Leur seule, non pas
justification, mais fin de non-recevoir, c'était le consentement de la
Convention et la Multiplicité de leurs complices. Cette
considération pouvait avoir du poids dans les balances de la politique ; mais
c'était précisément la politique qui conseillait à la Convention de ne point
résister au cri de douleur et d'indignation élevé de' toutes parts ; ne lui
fallait-il pas céder à la volonté publique, comme auparavant elle avait cédé
aux volontés de ceux que maintenant elle allait punir de son propre
aveuglement et de sa faiblesse ? Ce
réveil de Sieyès était quelque chose d'imprévu ; il avait gémi sans doute
sous le règne de la Terreur ; il l'avait détesté et encore plus méprisé. On lui
demandait, après le 9 thermidor, ce qu'il avait fait pendant ce temps-là. — « J'ai
vécu, » répondait-il. — A cela s'était bornée son ambition, et on le
conçoit. Mais son indignation n'avait rien de passionné. Il était plus
qu'aucun autre porté à regarder les faits accomplis comme use conséquence
fatale de la Révolution. Il n'avait pas une pensée de vengeance rentra les
accusés ; les sacrifier lui paraissait seulement une nécessité de
gouvernement. C'est un des rares instants où Sieyès a cru que son temps était
arrivé ; qu'il allait être appelé à réaliser ses idées, à régir sa création. Chénier,
qui devait bientôt être le plus ardent adversaire de la réaction, se rangea
sous la direction de Sieyès, et fut son orateur dans la commission. Le
rapporteur était Saladin, un des soixante-treize. Il commença par développer
l'idée de Sieyès : — « Nous nous sommes demandé si la tyrannie a été
exercée sur le peuple, si l'oppression a pesé sur la Convention ? Oui, il y a
tyrannie quand la terreur devient le ressort et l'âme du gouvernement. En
vain voudrions-nous le dissimuler ; la France entière nous dirait : « Un
état destructif de tout gouvernement, « subversif de tout ordre, exclusif de
toute vertu, n'a que trop existé. » Après
un tableau, du régime de la Terreur, le rapporteur semblait pourtant penser
qu'une accusation ne pouvait être fondée que sur des faits personnels. Il
établissait par pièces et par témoignages que le bureau de police générale
dirigé par Robespierre et Saint-Just n'était pas distinct du comité de salut
publie ; aucun ordre ne devait en émaner sans la signature de tout ou
majorité du comité. Il rappelait un grand éloge de cette police générale
prononcé par Barère à la tribune de la Convention le 7 thermidor. En même
temps il citait des ordres d'arrestation signés d'un seul membre du comité ;
d'autres portant seulement les signatures de Collot, Billot, Barère. Le
mandat d'arrêt de la citoyenne Cabarus était signé Robespierre, Billaud,
Barère. Le
rapporteur continuait à rechercher la part d'autorité on d'influence que
chacun des accusés avait pu avoir sur les actes de gouvernement du comité de
salut public. Un arrêté émanant de I. police générale avait enjoint au
tribunal révolutionnaire de juger dans les vingt-quatre heures les prévenus
d'une conspiration de prison à Bicêtre ; cet arrêté avait coûté la vie à
trois cent onze victimes. Un
projet présenté par Hermann, chef de la commission d'administration
intérieure, devait autoriser cette commission à déblayer les prisons d'une
manière révolutionnaire et prompte : l'approbation fut donnée par
Robespierre, Billaud et Barère. Vadier
avait fait traduire au tribunal plusieurs de ses compatriotes de l'Ariège,
entre autres un père de famille qui avait refusé sa fille en mariage au jeune
Vadier. Il avait écrit à Fouquier-Tinville que, n s'il en échappait un seul,
ce serait une calamité publique. s Barère
avait signé un projet d'arrêté pour établir quatre sections du tribunal
révolutionnaire qui devaient parcourir les départements. Il avait oublié
cette signature, lorsque dans ses Mémoires il s'est vanté d'avoir combattu ce
projet. L'arrêté,
contraire à une loi rendue sur le rapport de Saint-Just, par lequel Maignet
avait été chargé d'établir une commission populaire à Orange, était signé
Robespierre, Couthon, Collot et Billaud. Les
actes d'atrocité qui avaient signalé la mission de Collot à Lyon, le
chargeaient d'une responsabilité directe et personnelle. L'approbation
et les encouragements donnés à Joseph Lebon étaient aussi présentés comme une
charge individuelle contre Barère et Billaud. La conclusion du rapport était
qu'il y avait lieu à accusation contre Vadier, Billaud, Collot et Barère,
comme principaux auteurs de la conspiration tramée contre le peuple. Legendre
demanda et la Convention statua que les prévenus seraient mis sur-le-champ en
état d'arrestation, en conservant toute latitude nécessaire à leur défense. Puis la
parole fut accordée à Barère. Sans entrer dans une défense complète et
détaillée, il combattit sommairement le système de l'accusation. Elle portait
sur des actes attribués particulièrement aux membres du comité qui les
avaient signés. — « Or, disait-il, tout acte du comité de salut public
était essentiellement collectif. Le travail était partagé autre les
différents membres qui le composaient ; mais tous indistinctement signaient
le travail les uns des autres. » Quant à la question d'influence, il lui
paraissait impossible qu'elle fût posée sans attenter à la liberté d'opinion
et de parole qui est la prérogative essentielle d'un représentant du peuple.
— « Chacun a été nommé précisément pour exercer son influence sur
l'Assemblée et pour faire prévaloir son opinion ou pour la soumettre à
l'opinion de la majorité. D'ailleurs, plus tard nous montrerons comment nous
avons toujours consulté et suivi l'opinion publique. Le comité de salut
publie n'était point le gouvernement ; c'était la Convention. Les comités
étaient délégués par elle pour délibérer les mesures qui ne pouvaient pas
être discutées publiquement ; mais les représentants, dans les comités
cornets dans l'Assemblée, étaient libres et sans responsabilité de leur
opinion ; elle cessait d'être la leur quand elle avait été adoptée. Il
suivait de cette doctrine que si la souveraineté du peuple est absolue et
qu'elle soit déléguée à la majorité d'un corps délibérant, toute garantie
disparait et l'exercice de l'autorité publique est irresponsable. C'est bien
ainsi que l'entendaient les révolutionnaires ; il leur fallait le despotisme
jusqu'à ce que l'insurrection ou les voies de fait vinssent le renverser. Collot
posa plus crument les principes di, gouvernement révolutionnaire. — « Tout
acte arbitraire, toute mesure extraordinaire inutile pour sauver la patrie
est condamnable : ce qui est nécessaire est légitime ; sans cela la
Révolution n'inspirera plus de confiance ; ce qui était bien l'année dernière
sera un crime aujourd'hui. » — Puis Collot justifiait la Terreur, les échafauds
et les massacres par les victoires des armées de la République. Cet argument,
qui n'était pas admis alors, a été reproduit plus tard. La mise
en arrestation des quatre principaux membres du gouvernement de la Terreur,
donnait à la majorité de la Contention une puissance beaucoup mieux assise.
Les accusés n'étaient point autant que le disaient les thermidoriens les
promoteurs des emportements et des complots du parti jacobin ; mais la
détermination prise contre eux était un acte de force qui imposait à
l'opinion terroriste. En ce même moment on apprenait que Charette posait les
armes et reconnaissait l'autorité de la République. Les conditions de cette
paix n'étaient pas encore publiées. Les circonstances en étaient
imparfaitement connues, mais c'était un grand succès. Le
Comité de salut publie demandait de larges pouvoirs afin d'ouvrir et de
terminer des négociations de paix, et il en donnait l'espoir prochain. Après
une longue discussion où se manifestèrent les méfiances révolutionnaires, il
obtint la latitude nécessaire à un gouvernement pour qu'il puisse traiter
avec les puissances étrangères. Les
finances et la disette restaient comme un sujet de préoccupation et de
danger. L'élection
de Thibaudeau à la présidence fut encore un signe de la marche politique
adoptée par la Convention. Les Montagnards étaient si déraisonnables que
Dallent s'écria, lorsqu'on annonça le résultat du scrutin n — u Pourquoi pas
Charette ? Une
autre grave question, ajournée depuis longtemps, allait être résolue. La
Convention arrivait au point de ne pouvoir plus différer le rappel des
députés mis hors la loi, Les pétitions et les adresses se multipliaient ; les
journaux étaient vifs dans leurs exigences. Les proscrits publiaient des
brochures où ils réclamaient leurs droits et ne s'abaissaient point à se
justifier. Les récits où Louvet rapportait le détail des dangers qu'il avait
courus, les misères de sa fuite, et sa séparation d'avec ses amis de la
Gironde qui n'avaient pu comme lui échapper à la mort décrétée par les
vainqueurs du 31 mai, étaient lus avec avidité dans toute la France. Un écrit
publié par huard sous le titre Ma proscription, n'était pas accueilli
avec moins d'empressement par le public. Enfin,
le 8 mars, Chénier proposa cette mesure tant réclamée et tant différée. Il
parla d'un si long retard comme d'un ajournement injuste. — « Il
fallait, disait-il, opérer enfin la réunion, jusqu'ici plus désirée
qu'obtenue, de tous les représentants du peuple, de tous les républicains.
C'était un acte nécessaire pour suivre, diriger, affermir la véritable
opinion publique. Elle redemande à grands cris, elle s'étonne de ne pas
revoir dans cette enceinte ceux de nos collègues que le despotisme de
Robespierre a poursuivis avec fureur ; qui dans un temps de honte et de
délire ont été mis hors la loi pour avoir cru que des représentants du peuple
avaient le droit de penser et de manifester leur pensée. » Chénier
répéta ce qui se disait hautement c'est qu'il était injuste et déraisonnable
d'avoir déclaré par un décret que les députés proscrits ne devaient pas être
traduits devant les tribunaux et de les priver en même temps de leurs droite
politiques. Il
répondit éloquemment aux opposants, qui disaient : — « Ils se sont
reconnus coupables en fuyant. — « Oh
! les scélérats ! qui ont douté de la justice impartiale de Robespierre, de
Saint-Just et de Fouquier-Tinville ! Devaient-ils donc s'offrir
respectueusement à leurs bourreaux et vanter en expirant la clémence de leurs
assassins ! Et l'on ne rougit pas de présenter cette objection absurdement
féroce ? Oui, ils ont fui ; ils se sont cachés ; ils ont enseveli leur
existence dans les cavernes, comme autrefois les martyrs. Voilà donc leur
crime ! Eh plût aux destinées de la République que ce crime eût été celui de tous
! Pourquoi ne s'est-il pas trouvé de caverne assez profonde pour conserver à
la patrie les méditations de Condorcet et l'éloquence de Vergniaud ? Quand la
surface de la terre était soumise au pouvoir arbitraire, pourquoi n'ont-ils
pas cherché la liberté dans la profondeur des abîmes ? Pourquoi, aussitôt
après le 1 à thermidor, une terre hospitalière et libérale n'a-t-elle pas
rendu au jour purifié cette colonie souterraine d'orateurs patriotes, de
philosophes républicains dont la sagesse et l'énergie auraient si puissamment
servi l'État dans la prochaine et dernière lutte de l'égalité contre les privilèges,
de la liberté contre les rois ? » La dernière partie du discours était
surtout employée à développer cette pensée et à montrer les Girondins comme
d'indispensables auxiliaires pour le combat qui allait être engagé contre la
réaction. C'était, déjà, le plus grave souci de Chénier et de beaucoup
d'autres conventionnels. Les
Jacobins, dans leur aveuglement, ne voulaient pas voir que la Convention
défendrait bientôt la cause commune des révolutionnaires : c'est que leur
république, à eux, datait du 31 mai ; et la république de Chénier et de la
Gironde datait du 10 août et même du 21 janvier. Chacun défendait son œuvre
et la position qu'il s'était faite. Plusieurs
des Montagnards, qui avaient d'abord parlé ou voté avec les thermidoriens, se
montraient chaque jour plus hostiles à la réaction. Ils s'indignaient à la
seule pensée que le gouvernement révolutionnaire pourrait être blâmé dans ses
maximes et damas ses promoteurs. — « Il
faut savoir, disait Bentabolle, ce que nous sommes et où nous allons. Il faut
que le peuple connaisse quel est son point de ralliement. Tout ce que la
Convention a décrété va donc être regardé comme nul ? » — Il était interrompu
à chaque parole ; son discours devenait un dialogue avec les députés qui
l'apostrophaient ou qui demandaient son rappel à l'ordre. — « Si
vous dites au peuple que tel décret est l'œuvre d'une faction, pourquoi ne le
dirait-on pas de tous les décrets ? Si vous dites que c'est une faction qui a
rendu les décrets en question, ceux qui les ont votés sont donc des factieux
? Si vous renversez ce décret sous prétexte de la Terreur, vous faites votre
procès à tous ; car vous avez tous participé à la Terreur. » Cela
était assez vrai, mais rien ne pouvait mettre l'Assemblée dans une irritation
plus vive. On criait à l'orateur qu'il était un calomniateur et il répondait
— « Qui de vous a risqué sa tête pour s'opposer à la Terreur ? Vous me
dites qu'au 31 mai la Convention était entourée de baïonnettes ; qu'elle
n'était pas libre. Attaquez-vous le 31 mai ? » — « Oui ! oui !»
s'écrièrent un grand nombre de représentants ; et l'on applaudissait. C'était
justement la question. Les Montagnards, indignés de l'accueil qui était fait
au discours de Bentabolle, lui disaient : — « Descends de la tribune. »
— En effet, tout était dit. D'ailleurs on ne voulait pas l'entendre. — «
Puisque je suis écouté avec tant de malveillance, je vais finir. Si vous
dites que les hommes qui ont fait le 31 mai avaient des intentions coupables,
poursuivez-les comme conspirateurs ; mais si vous attaquez la journée même du
31 mai, vous accusez les quatre-vingt mille hommes qui l'ont faite. » On ne
pouvait professer plus absolument le véritable principe révolutionnaire la
souveraineté de l'insurrection ; c'était dire qu'on lui devait obéissance et
respect, lors même que ses auteurs étaient coupables. Bentabolle ne songeait
point qu'on peut bien penser ainsi lorsque l'insurrection est victorieuse,
mais qu'au moment où il parlait le 31 mai était vaincu. Sieyès
demanda la parole ; il y avait longtemps qu'on ne l'avait entendu ; sa
présence à la tribune était un événement. « Si
quelque chose, dit-il, est capable de faire sentir toute la profondeur de la
tyrannie sous laquelle la Convention est restée si longtemps opprimée, c'est
la nécessité où l'on est de vous présenter la question de savoir si une
partie intégrante de la représentation nationale aura la faculté de rentrer
dans l'exercice de ses devoirs. « Avons-nous
donc un titre, un droit, un devoir que chacun de nos collègues n'ait pas en
commun avec omis ? Les reconnaître en nous et les dénier à nos collègues, ne
serait-ce point l'acte de la plus révoltante aristocratie ? Nous ne
confondrons point l'ouvrage de la tyrannie avec le pouvoir des principes. Des
hommes appuyés sur des autorités que l'anarchie avait rendues rivales de la
vôtre, munis de tous les moyens matériels de force, conspirateurs constants
depuis l'ouverture de la Convention, ont réussi, lorsque vous étiez isolés et
incapables de résistance, à organiser le plus grand des criions, les fatales
journées du 31 mai et du 2 juin ; ce fut l'œuvre de la tyrannie et non pas du
patriotisme. L'exclusion de nos collègues n'a pas une autre cause. « Quoi
! vous avez retrouvé votre liberté depuis le 10 thermidor ; vous êtes rentrés
dans l'exercice de votre procuration législative : et vous en êtes encore à
délibérer si cette liberté sera l'apanage de ceux d'entre vous que l'histoire
regardera comme les plus honorables victimes de cette tyrannie que vous avez
abattue ! « Je ne
ferai pas à mes collègues l'injure de leur prouver ce qu'ils savent mieux que
moi. Ces principes sont ceux de tout le monde. Nous ne différons plus
aujourd'hui que par un reste d'agitation morale qui s'amortira. Nous saurons
tous, malgré des nuances personnelles qui nous séparent, nous réunir pour
défendre la Convention. Songeons à nos perfides ennemis et ne soyons pas
nous-mêmes les instruments involontaires de leurs desseins. Respectons la
Convention pour la faire respecter aux autres. « Puisse
cet événement être l'heureux présage de cette autre grande réunion des
esprits et des Cœurs qui doit enfin s'opérer parmi vous, réunion à laquelle
est attaché, qui pourrait se le dissimuler aujourd'hui, le salut de la
République. » Après
ce discoure, Merlin de Douai au nom des trois comités proposa le projet de
décret qui rappelait tous les représentants nés en accusation et hors la loi.
Pour mieux constater qu'ils n'avaient pu perdre leur caractère de membres de
la représentation nationale, il était dit que leur indemnité leur serait
payse sans nulle interruption. Une réserve fut faite provisoirement contre
Delahaie, représentant de la Seine-Inférieure, qui était inculpé d'avoir
cherché un asile parmi les Vendéens. Le
rapporteur ne dissimula point qu'il éprouvait quelque embarras à venir
présenter un décret contraire à la décision que, trois mois auparavant, la
Convention avait prise, et que lui-même avait proposée. Il justifia cette
contradiction des comités et de leur organe, en alléguant les circonstances.
— « Alors les factions s'agitaient encore pour relever la tyrannie
vaincue. Ainsi, il avait été sage d'attendre un moment plus opportun.
Aujourd'hui les portes des Jacobins sont fermées ; ils ne peuvent plus accuser
la Convention de vouloir rouvrir les portes du Temple. » Merlin
avouait ainsi que la Convention obéissait à l'opinion publique ; en effet
elle s'était vivement prononcée. Les journaux depuis quelques semaines
s'étaient emparés de cette question et pressaient sans relâche le rappel des
députés proscrits. Toute
résistance était impossible ; on venait de voir que la discussion n'était pas
même permise. La Montagne se résigna ; Goujon fut le seul qui se leva contre
l'adoption du décret. Dès le lendemain un nouveau décret abolit la
célébration anniversaire du 31 mai. La
Convention venait de faire un grand pas. Elle avait constaté que maintenant
elle rétrogradait sur la route de la Révolution. Bien plus, elle avait
reconnu l'illégalité d'une insurrection. Sieyès et les chefs de la politique
où l'Assemblée allait s'engager, avaient une vue juste de la situation. Le
seul danger du moment, c'étaient les fureurs et les complots des Jacobins. Il
fallait les combattre et les réprimer impitoyablement ; il fallait accepter
pour auxiliaire l'opinion publique, en lui donnant satisfaction, pendant
qu'elle demandait ce qui pouvait lui être accordé sans compromettre le sort
de la République. Le
rappel des conventionnels proscrits était une mesure qui n'avait nul
inconvénient. Il ne s'agissait point de rappeler des royalistes ; à
proprement parler il n'y en avait pas un dans la Convention. Si la réaction
arrivait à prendre cette couleur, les Girondins devaient être les premiers à
s'en alarmer et à combattre vivement toute tentative de contre-révolution.
Quelques amis de la monarchie constitutionnelle revenaient peut-être
s'asseoir sur les bancs de la Convention, mais ils avaient assez de bon sens,
assez de connaissance de la France, assez d'amour de la liberté pour connaître
les difficultés et les périls actuels d'une restauration. D'ailleurs
ce n’était
point la Gironde qui rentrait à la Convention à peine y serait-elle représentée par quelques survivants. Ses
orateurs, ses hommes politiques, ces jeunes et dévoués athlètes dans la lutte des partis
avaient péri. Les vingt-deux étaient montés sur l'échafaud, laissant un long souvenir de leur
procès et
de leur supplice, Après eux, Rabaud Saint-Étienne, Mazuyer, Coustard et Noël avaient été exécutés à Paris, comme hors la loi.
Condorcet s'était empoisonné. Barbaroux, Salles, Biroteau, Cussy, Guadet
avaient été pris à Bordeaux et conduits au supplice ; Va-lady à Périgueux ;
Déchézeaux à Rochefort. Chambon avait été tué en se défendant ; Lidos s'était
donné la mort ; enfin, peu de semaines avant le 9 thermidor, on avait trouvé
aux environs de Bordeaux les cadavres de Buzot et de Pétion à moitié dévorés
par les loups ; n'espérant plus trouver d'asile, ils avaient erré dans la
campagne et avaient fini par un suicide. Le 31
mai avait coûté la vie à trente-huit représentants ; vingt-cinq étaient
proscrits. Parmi ces revenants, Louvet et Isnard étaient les seuls Girondins
dont le nom fût connu du public ; Lanjuinais n'appartenait point à leur
ancien parti, non plus que Defermon, ni Pontécoulant. Le
rappel des proscrits dans le sein de la Convention n'avait donné lieu à aucun
débat ; mais une telle mesure et sa signification politique avaient
nécessairement laissé l'Assemblée dans cet état d'émotion qui suit toujours
une grande détermination : le 31 mai était maintenant déclaré un jour
néfaste. Quelques représentants voulurent en tirer In conséquence, qui, dans
la pensée de la majorité devait surtout être évitée ; ils demandèrent que les
auteurs de cette journée fussent poursuivis et punis ; on prononça les noms
de Pub° et de Bouchotte. Bourdon de l'Oise qui, comme tant d'autres, oubliait
ce qu'il avait pensé, dit ou fait à cette époque, appuya cette proposition et
le renvoi aux comités. Alors on prononça le nom de Carat ; on rappela ses
faiblesses, son aveuglement et l'apologie du 2 septembre. Sa défense fut
présentée par Bréard qui attesta les regrets que lui avait inspirés
l'impuissance où il était de ne pouvoir empêcher le mal ; toutefois, il
croyait convenable que la conduite de Goret fût examinée par les trois
comités. Bourdon
de l'Oise, toujours hors de mesure et de convenance, s'écria : — « Au
comité de sûreté générale seulement ! Il ne faut pas que ces coquins-là
fassent perdre le temps à tout le gouvernement. » La
proposition fut adoptée ; ce renvoi ne tirait pas à conséquence. Lesage,
un des représentants rappelés, parla avec modération et protesta que toute
idée de vengeance était loin de sa pensée. — « Nous avons tous souffert,
disait-il ; le peuple n'était-il pas tyrannisé, les propriétés violées ? le
meurtre et l'assassinat ne courraient-ils pas la France de sang ? Ce n'était
pas nous seulement, c'était la nation entière qui était mise hors la loi. » Une
exagération en amenait une autre. Bourdon de l'Oise voulait poursuivre les
auteurs du 31 mai ; Lecointre de Versailles, le dénonciateur de l'ancien
ermite de salut public, déclara que les représentants rappelés la veille
étaient encore inculpés d'avoir excité la guerre civile, d'avoir cherché à
établir une tyrannie à main armée, d'avoir trompé le peuple ; enfin c'était
une accusation formelle contre le fédéralisme. — « Quiconque a porté les
armes contre sa patrie ne peut plus en être le représentant. Celui qui
abandonne son poste dans le péril est indigne de le reprendre. Il leur
fallait, comme Léonidas, mourir aux Thermopyles de la liberté. » Lecointre,
au milieu des murmures, parla du renvoi au comité de législation : — « d'aliénation »,
lui cria-t-on. Merlin
de Thionville, Bourdon de l'Oise et Legendre répondirent vivement à cet
étrange discours. On ne voulut pas même repousser la proposition de
Lecointre. — « Ne salissons pas le procès-verbal par une délibération
sur une telle motion, disait André Dumont. La
question se reproduisit avec plus de dignité. Boissy d'Anglas avait acquis
une grande importance dans l'Assemblée ; il était chargé de l'attribution la
plus difficile, du soin d'approvisionner Paris et de Ritter contre les
embarras d'une disette qui devenait la famine. Presque chaque jour il
entretenait la Convention des précautions et des mesures qu'il fallait
prendre pour nourrir la population et prévenir des troubles et des désordres
imminents. Le gouvernement et l'opinion publique semblaient ne plus avoir une
autre préoccupation ; cependant Boissy d'Anglas crut que sa propre position
et l'attitude nouvelle que la Convention venait de prendre lui imposaient le
devoir de faire un exposé général des principes qui dirigeraient la marche du
gouvernement et de l'Assemblée ; il revint sur les événements passes, les
caractérisa, en indiqua les causes et les conséquences ; s'étendit longuement
sur les questions d'économie politique, sur les effets désastreux du'
gouvernement révolutionnaire et de la destruction du commerce. C'était de ces
embarras, de ces calamités que les ennemis du peuple voulaient profiter pour
ressaisir le pouvoir et recommencer leur détestable règne. Mais
Boissy d'Anglas annonçait que la France avait d'autres ennemis que les
partisans de Robespierre. Organe de la majorité conventionnelle, il lui
convenait de faire une protestation contre la réaction royaliste qui
commençait à inquiéter tous les intérêts révolutionnaires. — « La
royauté ! Ah ! qu'ils sont coupables, ceux qui voudraient persuader au peuple
qu'elle pourrait diminuer ses peines, qu'il serait possible de conserver avec
elle quelque apparence de liberté ! Il n'y a pas un citoyen qui n'ait aux
frontières un fils, tin frère ou un ami qui n'ait concouru à repousser de nos
frontières les despotes coalisés. Je ne crains pas le royalisme ; a il se
montre, il sera anéanti. » Ce
discours, plus sentimental que politique, invitait les hommes de toutes les
opinions, les citoyens de toutes les cluses à se confondre dans le mémo amour
de la patrie, à ne rallier autour de la représentation. — « Nous avons
renversé la féodalité ; l'égalité règne dans la République ; il n'y a plus de
châtellenies dans nos campagnes, plus de palais dans nos villes ; il n'existe
que des maisons et des chaumières. Qu'elles se soutiennent réciproquement ou
elles tomberont ensemble. Paix éternelle entre le négociant et l'artisan,
entre le manufacturier et l'ouvrier, entre le pauvre et le riche ; guerre aux
traitres qui voudraient ressusciter le terrorisme, la royauté ou le
despotisme, aux intrigants qui veulent nous diviser, aux scélérats qui
veulent nous asservir ! » Ces
morales exhortations se terminaient par la proposition de faire une adresse
au peuple pour l'éclairer sur les complots et le prémunir contre les
insinuations perfides de ses ennemis ; en outre l'orateur demandait que le
comité de sûreté générale fût chargé de faire arrêter et poursuivre, selon In
rigueur des lois, tous ceux qui par des proclamations écrites ou verbales
inviteraient le peuple au rétablissement de la royauté, à la violation des
propriétés ou à un attentat contre la représentation nationale. Le
discours de Boissy d'Anglas donna ouverture à d'autres professions de foi.
André Dumont et Bourdon de l'Oise se montrèrent plus rassurés contre les
dangers du royalisme. Legendre ajouta — « Tant qu'il n'y aura point de
royalistes dans cette Assemblée, il n'y en aura point dans la République. » Rewbell
montra moins de sécurité. Il était un républicain très-prononcé et
s'inquiétait facilement sur le maintien intégral de l'œuvre révolutionnaire. —
« Il faut que la Convention connaisse l'état actuel de l'opinion de
Paris. On dit beaucoup que le cri de vive la République, ce cri qui fait
tressaillir de joie tout cœur qui n'est point de boue, qui électrisa toute
âme qui n'est point de glace : que ce cri est entendu avec indifférence dans
nos théâtres. En môme temps, dans les rassemblements qui se forment chaque
jour à la porte des bouchers et des boulangers, on insinue que cet état de
disette durera tant que nous n'aurons pas la constitution de 1791. Comme si
un roi pouvait nous donner du pain ! comme s'il pouvait nous donner autre
chose que des fers ! « Avant
le 9 thermidor, on manquait de tout ; les malheureux mouraient de faim ; on
ne pouvait avoir ni pain, ni viande, ni huile, ni chandelle, rien enfin de ce
qui est nécessaire à la vie. Si alors quelqu'un eût dit : e Vous payerez le
pain et les vivres cher, mais « vous en aurez ; vous pourrez avoir douze œufs
chez e vous sans craindre d'être poursuivi comme accapareur ; il disparaîtra,
cet instrument odieux qui e donne la mort à tant de victimes, et qui blesse
vos regards, » on aurait embrassé les genoux de l'homme qui aurait fait
cette promesse elle est accomplie, accomplie par la Convention. On ne sait
pas quels sont les efforts des comités de gouvernement pour ramener un peu
d'aisance ; toutes les ressources étaient détruites, tout était perdu. » Cette
peinture de la misère des classes populaires pendant la Terreur, et de la
haine que leur avait inspirée la tyrannie révolutionnaire, excita les plus
vifs applaudissements. — « On
a voulu appeler républicanisme les horreurs qui se passaient avant le 9
thermidor. Parce que la Convention ne fait point guillotiner par centaines,
on voudrait l'accuser de pencher au royalisme. Non ! tant que la Convention
sera ou passera pour être républicaine, jamais ni le royalisme ni le
terrorisme ne pourront prendre le dessus. Oui, nous le proclamons à la face
de l'univers, la Convention est républicaine. « Et
si des malheurs arrivaient, il ne faudrait pas croire que les royalistes ou
les terroristes seraient vainqueurs. Après la dissolution de la Convention,
il resterait encore des républicains ; jamais un seul républicain ne voudrait
vivre dans un pays qui serait devenu la proie des traîtres et lâches émigrés.
Que les royalistes enragés ne s'y trompent pas, eux-mêmes seraient les
premières victimes de l'émigration. « Prévenons
de tels malheurs, notre devoir est de comprimer les royalistes, et aussi les
hommes qui prétendent qu'il y a beaucoup de royalistes, afin de faire croire à
une force qui n'existe pas. Mais point de lois vagues, pas de loi qui
prescrive une formalité par où puissent se soustraire les plus grands
coupables ; pas de question intentionnelle, mais une exacte définition des
délits. « Je
sais qu'il y a des gens qui ne se plaisent pas dans une société républicaine
eh bien ! qu'ils parlent ! » Rewbell
demandait une loi qui prononçât non point la mort, mais la déportation. — « Les
bons citoyens n'aiment pas le sang, mais ils voudraient voir la République
délivrée des mauvais sujets, et ils les dénonceront volontiers. » Ces
protestations de fidélité et de dévouement à la République et à la Révolution
touchèrent le plus exalté des Montagnards. Goujon se félicita de l'union qui
paraissait régner dans la Convention : — « C'était le gage du bonheur
public. Mais le discours de Boissy d'Anglas rend, disait-il, la concorde
impossible. Il a répété des mots adoptés par l'esprit de parti ; il a
combattu par des injures les opinions qui ne sont pas les siennes. La paix ne
peut exister, lorsqu'on accuse ses adversaires de crimes qu'on ne pourrait
prouver. » Goujon
indiqua franchement le motif fondamental des divisions qui troublaient le
pays ; à son avis la question n'était point politique, il ne s'agissait point
de la forme de gouvernement, mais de l'état social. — « La
richesse fut toujours un éternel sujet de division dans les sociétés. Je
conviens que des factieux se sont servis du préjugé contraire aux riches pour
diviser les citoyens. Ils disaient à une portion du peuple : « Les
riches veulent vous faire mourir de faim. » A d'autres ils disaient «
Les riches veulent s'emparer de la suprématie. » Mais pourtant il ne
faut pas que notre adresse présente les amis de la liberté comme des hommes
sanguinaires. » — On murmura — « Je hais autant que vous les hommes
de sang ; de ma vie, je n'ai fait de mal volontairement, mais on se sert du
mot terroriste pour persécuter les bons citoyens. « Cette
dénomination vague fait planer le soupçon indistinctement sur toutes les
têtes ; s'il y a des coupables, qu'on les accuse ; si je l'étais, je
m'accuserais moi-même, je dirais : « Si mon sang doit rétablir la paix
dans mon pays, qu'il soit versé. » Vous en avez fait la funeste
expérience : tout homme revêtu de la puissance se croit en droit d'opprimer
celui qui lui résiste, et le regarde comme un méchant. » Les
opinions de Goujon étaient le premier symptôme qui annonçait une nouvelle
transformation de l'esprit révolutionnaire. Ne possédant plus le pouvoir,
reconnaissant la force d'une opinion publique qui voulait la conservation de
l'ordre social, les fanatiques de l'égalité ne pouvaient plus exercer la
tyrannie ni l'employer à détruire par la proscription les supériorités
inhérentes au libre développement des facultés humaines. Alors ils
cherchèrent à en faire non plus un crime contre la Révolution, mais ou crime
contre l'humanité. Ils avaient d'abord, par voie d'autorité, travaillé à en
purger une vieille société ; elle avait fini par se défendre et par les
déposséder de leur puissance usurpée. Ainsi ne pouvant plus donner un libre
essor à leurs passions, ils furent conduits à en faire une théorie. Pour
beaucoup d'entre eux, pour les plus honnêtes ou les plus aveugles, l'esprit
de parti se changea eu esprit de secte ; de furieux, ils devinrent
fanatiques. Ils ne conspirèrent plus seulement pour renverser un gouvernement,
pour subjuguer une assemblée ; leur programme devint une destruction complète
de la société et de ses principes. La richesse, la liberté, la hiérarchie des
fortunes, des intelligences, des mœurs ; la propriété, la famille devaient
diaprera pour faire place à une chimérique utopie. Leur
instrument de destruction fut encore les mauvaises passions, les instincts
aveugles des classes inférieures ; ils cherchèrent à y établir le foyer de
leurs conspirations. Mais des systèmes abstraits, des promesses évidemment
irréalisables n'étaient pas aussi favorables à la prédication, et ne
pouvaient pas remuer les masses aussi efficacement que l'appel an pillage des
maisons et au partage des terres ; d'ailleurs l'autorité publique les
surveillait. Les clubs commencèrent donc à se changer en sociétés secrètes,
en affiliations, en recrutement d'une armée souterraine. Babœuf, que le
comité de sûreté générale avait fait arrêter, venait de commencer ce travail
; il devait le continuer avec une obstination infatigable, jusqu'au moment où
elle lui coûterait la vie. Goujon appartenait à cet ordre d'idées, il avait
été enthousiaste de Robespierre, supposant peut-être que sa tyrannie marchait
à ce but, mais il n'avait pas mis les mains aux œuvres de sang. Le
moment était favorable pour exciter des tumultes populaires : les souffrances
et les alarmes de la disette aidaient puissamment les provocations
séditieuses. Des affiches incendiaires étaient placardées ; des agents de
trouble parcouraient les faubourgs, excitant les ouvriers et leur persuadant
que s'ils manquaient de pain, les comités du gouvernement en étaient la cause
volontaire. Boissy
d'Anglas, qui s'était chargé de l'attribution difficile des
approvisionnements, était surnommé Roissy-Famine. En vain la majorité des
sections témoignait sans cesse sa confiance à la Convention, et la remerciait
d'avoir flétri le 31 mai. Ces manifestations irritaient, sans l'intimider,
une populace égarée. Boissy,
afin d'établir une régularité indispensable dans la distribution du pain,
proposa un décret qui contribua à accroître le mécontentement et la
fermentation. Le pain avait toujours été maintenu pour la population de Paris
à un prix inférieur au prix des départements voisins. Conséquemment, dm
consommateurs étrangers à la ville pouvaient venir s'y approvisionner ; les
boulangers furent donc obligés à ne délivrer de pain que sur la présentation
d'une carte accordée par la section mais il fallait que chaque habitant de
Paris reçût seulement la quantité strictement nécessaire à sa consommation ;
autrement les approvisionnements seraient devenus insuffisants ; si
quelques-uns achetaient trop, il ne resterait pas assez pour les autres. Ainsi
le rapporteur proposait de taxer la consommation journalière de chaque
habitant à une livre ; de la sorte, il n'arriverait plus que les derniers
venus de ces longues et tumultueuses files, qui se pressaient ale porte des
boulangers, ne recevraient rien, puisque les premiers avaient obtenu une part
trop considérable. Romme
réclama, non contre la mesure qui n'était pas nouvelle : on l'avait pratiquée
sous le régime du maximum et de la Terreur, mais contre la ration fine par le
projet. —
« Je pense, dit-il, que les ouvriers, ceux qui se fatiguent durant tout
le jour, doivent en rentrant chez eux y trouver assez de pain pour vivre.
Réduisez, si vous le croyez nécessaire, la ration de ceux qui peuvent acheter
de la viande et des légumes. Je demande que ceux qui ne mangent que du pain
en reçoivent au moins une livre et demie par jour. La
galerie de gauche était occupée par des hommes du faubourg : ils
accueillirent les paroles de Rumine avec de bruyants applaudissements.
Rewbell essaya de parler du désordre auquel il fallait porter remède, et des
fainéants qui assiégeaient dès le matin la porte des boulangers. Il dit que e
dans beaucoup de départements, chaque individu n'avait eu ce moment qu'une
demi-livre de pain achetée parfois vingt-cinq sous, et ils ne murmurent pas.
n L'orateur fut interrompu par des huées. Le
président fut obligé de rappeler maintes fois à l'ordre la tribune d'où
partaient les vociférations. L'esprit de parti se mêla bientôt à la
discussion. Gaston, Montagnard insensé et furieux, attribua la disette de
Paris aux cinquante mille émigrés, à qui on avait permis d'y rentrer. Tallien,
sans repousser la proposition de nomme, parla contre les hommes qui
flagornaient « une portion du peuple qui n'était pas le peuple, qui
n'était point composée d'artisans laborieux, d'estimables ouvriers, mais de
vagabonds et de fainéanta payés par les ennemis de l'ordre et par les
royalistes. » — « Il
faut faire connaître, disait Chacal, les véritables auteurs de tant de maux :
ce sont ceux qui ont établi le maximum, proscrit les accapareurs, confié
l'approvisionnement à une commission, véritable commission de famine coupable
de toutes sortes de vols et de pillages ; ce sont ceux qui ont mis sous le
séquestre la moitié du sol français ; ce sont ceux qui emprisonnaient les
cultivateurs. Après le 9 thermidor, nous n'avons trouvé que du sang, la
guillotine partout, et des magasins vides. » L'amendement
de Ramille fut accepté par le rapporteur, et voté. Encouragé
par ce succès, il proposa qu'un règlement déterminât ce qu'on devait entendre
par l'ouvrier vivant du travail de ses mains. Alors
Merlin de Thionville prit la parole : « J’ai appuyé le premier
amendement de Romme, en regrettant que le comité n'eût pas réglé cette
affaire-par un arrêté, et qu'il eût ouvert une discussion, prétexte nouveau
de sédition pour nos ennemis. J'ai les yeux ouverts sur eux ; je tiens le fil
de leurs conspirations ; dussé-je périr, je combattrai nos assassins ; je
marcherai avec les généreux citoyens qui sont prêts à nous faire un rempart
de leurs corps. » Les tribunes de droite criaient : — « Oui ! oui ! »
— Des femmes placées dans la tribune de gauche répondaient : « Du pain ! » —
« Je ne crains ni les huées ni les cris séditieux, et je dirai au peuple
la vérité que je lui dois. Oui la patrie est mes forte pour écraser les
reptiles qui se traînent aujourd'hui dans la fange après s'être trahies dans
le sang, le jour où ils porteront leurs mains sacrilèges sur la
représentation nationale. « Je
suspecte, je ne m'en esche point, les intentions dans lesquelles a été
proposé le second amendement de Romme. Je vois le dessein de ceux qui veulent
à quelque prix que ce soit, sauver leurs chefs, sauver ces hommes, dont le
seul moyen de salut est de rallier les instruments employés naguère par leur
exécrable tyrannie. » Le
décret fut adopté sans autre amendement. Deux
jours après, une députation du faubourg Saint-Marceau fut admise. — « Le
pain nous manque, dit l'orateur, nous sommes à la veille de regretter tous
les sacrifices que nous avons faits pour la Révolution. » Des
murmures d'improbation l'empêchèrent de continuer. Alors quelques-uns des
pétitionnaires, en frappant sur la barre, se mirent à crier : — « Du
pain ! du pain ! » — Puis le calme se rétablit. Ne
laissez pas flotter au milieu de nous l'étendard de la famine ; déployez tous
les moyens que le peuple a mis entre vos mains ; donnez-nous du pain. Huit
cents de nos camarades attendent votre réponse ; jusqu'à ce que vous ayez satisfait
à notre demande, nous crierons : « Vive la République ! » Thibaudeau
présidait et leur répondit avec fermeté : — « La France entière fait
d'immenses sacrifices pour l'approvisionnement de cette commune. Il n'y a pas
un département où le pain ne soit plus rare et plus cher, et cependant les
citoyens ne murmurent point. La Convention accorde une ration à l'homme qui
travaille. La loi est juste : elle doit être respectée. « Les
conspirateurs et les malveillants augmenteront la disette en excitant des
troubles. La Convention compte sur le zèle des bons citoyens, pour déjouer
les intrigues ; elle périra à son poste plutôt que de rétrograder par la
crainte ; elle réparera les maux qu'ont faits à la patrie les derniers
tyrans. Nous arriverons ainsi à une répartition égale de l'aisance et du
bonheur entre toutes les communes de la lié-publique. La Convention est à son
poste, retournez à vos travaux. » Ils
sortirent, et Boissy d'Anglas rendit compte de l'exécution du décret. La
distribution du pain s'était faite avec le plus grand ordre ; il avait été
possible de donner une livre et demie à plus de la moitié des habitants. Puis la
Convention acheva la délibération sur les pouvoirs qui furent accordés au
comité de salut publie, pour conduire les relations extérieures. Pendant
ce temps-là, on entendait un grand bruit aux portes de la salle. En nombreux
rassemblement voulait les forcer. Quelques moments après, Rovère vint rendre
compte de ce qui s'était passé. La garde avait fait son devoir. Voyant qu'ils
n'étaient pas les plus forts, les perturbateurs avaient écouté la raison,
malgré les cris des femmes, qui les excitaient à la révolte. L'orateur qui
avait porté la parole à la barre était un jeune maitre d'école de
Villeneuve-Saint-Georges. Les citoyens du faubourg Saint-Marceau avaient
témoigné leur regret d'avoir écouté de coupables suggestions. Le lendemain,
les deux sections de ce faubourg vinrent désavouer la pétition ; elle n'avait
pas été délibérée en assemblée. Lorsque
l'état de Paris semblait annoncer une crise prochaine, une journée de
révolution, les séances de l'Assemblée ne pouvaient être calmes. Lecointre,
dans sa folie, jeta encore une fois une question, qui devait prochainement
préoccuper la Contention, mais elle était à. ce moment prématurée et
imprévue. Il proposa que la constitution de 1793 fût mise en activité :
— « Elle est, disait-il, la propriété du peuple ; nous ne devons pas
ajourner sa liberté et son bonheur. La constitution démocratique et les droits
de l'homme, voilà le cri de tous les Français. » Pour recommander au
respect de l'Assemblée cette constitution, il la représentait comme une
conséquence des immortelles journées du 24 juillet, du 5 octobre, du 10 août
et du 31 mai. La dernière date était inadmissible après ce qui avait été dit
et voté depuis dix jours. On lui
cria : — « Il n'y a que les assassins et les voleurs qui rappellent
le 31 mai. » Au
milieu des encouragements de la Montagne et des injures de la droite,
Lecointre ne pouvait achever son discours. Cambacérès et Tallien demandèrent
qu'on le laissât continuer. Puis
Cambacérès fit remarquer que, de l'aveu même de Lecointre, la constitution ne
pouvait être mise en pratique avant d'avoir délibéré sur les lois organiques,
indispensables à son exécution. Les lois de police générale, entre autres la
loi des suspects, que Lecointre proposait d'abolir sur-le-champ, ne pouvaient
disparaître sans être remplacées par d'autres. Ainsi Cambacérès demandait que
cette motion fût renvoyée aux trois comités, en les chargeant de s'occuper de
la prompte organisation du gouvernement définitif, et de la régularisation du
gouvernement provisoire on ne lui donnait plus le nom de gouvernement
révolutionnaire. Une
autre proposition vint témoigner de l'autorité que les idées de justice et de
réparation avaient progressivement acquise dans l'Assemblée. Déjà plus d'une
fois les veuves ou les enfants des condamnés avaient réclamé contre la
confiscation des biens, prononcée par des jugements, qui maintenant étaient
reconnue et proclamés aussi iniques que cruels. D'abord on avait tout refusé,
sans examen, sans discernement, même la restitution des valeurs mobilières et
immeubles, qui appartenaient en propre aux héritiers des condamnés, et que le
fisc avait saisies par confusion. Les jugements rendus révolutionnairement
par contumace étaient annulés, et la clause de confiscation était encore
maintenue. A peine une voix avait-elle osé s'élever dans la Convention contre
cette obstination dans l'injustice ; la nécessité de ne pas amoindrir le gage
des assignats, et de ne point revenir sur l'exécution des lois
révolutionnaires était alléguée pour les maintenir. Toutefois, la
confiscation des biens, lorsqu'ils étaient la propriété de la femme ou des
héritiers, avait fini par être déclarée nulle. En
levant le séquestre des biens des suspects détenus, la Convention ne leur
avait restitué que la jouissance de leur revenu. Ils ne pouvaient disposer de
leurs propriétés. La fiscalité révolutionnaire était plus difficile à vaincre
que la tyrannie sur les personnes. Enfin Boissy d'Anglas remontra à la
Convention combien était étrange et injuste cette inconséquence. — «
Vous avez reconnu que le tribunal révolutionnaire était un tribunal
d'iniquité et de niions ; vous avez reconnu que ses jugements ont été des
assassinats juridiques, opprobre de la nation française, honte du dix-huitième
siècle ; vous voulez en tirer une juste et éclatante vengeance ; vous
poursuivez les monstres qui les dictèrent, les scélérats qui les prononcèrent
; vous les envoyez à l'échafaud. Nous savons tous que la confiscation
ordonnée par ces arrêts est un vol, qui plonge dans la misère cent mille
familles innocentes. Le cri de ces familles frappe sans cesse nos oreilles ;
leur deuil nous attriste, leurs larmes pénètrent nos cœurs, et nous n'avons
pas encore réparé tant d'injustices ! Nous prononçons des renvois à nos
comités, nous volons des ajournements ! » — Il demanda que la Convention
décrétât — « Que les jugements rendus par les tribunaux révolutionnaires
depuis la loi du 22 prairial étaient déclarés nuls, ainsi que les
confiscations qu'ils avaient prononcées ; qu'une indemnité serait allouée aux
héritiers, pour les biens déjà vendus. » Lesage d'Eure-et-Loir, un des
proscrits rappelés, soutint avec énergie la proposition de Boissy, que de
vifs applaudissements avaient accueillie. Albitte
lui-même appuya lé renvoi aux comités. — « Lorsque iléus commençâmes la
Révolution, dit-il, nous nous sommes proposé d'abattre la royauté, la
noblesse et le clergé ; nos vœux sont remplis, mais nous n'avons point voulu
commettre d'injustice. » Duhem
et d'autres Montagnards demandaient à grands cris la question préalable. Bentabolle
aurait voulu que la mesure ne fût point générale. — « Si le tribunal
révolutionnaire a commis beaucoup d'assassinats, quelquefois il a condamné
des conspirateurs. Sans doute il est malheureux pour des enfants de perdre
leurs biens, parce que leur père a été un conspirateur ; mais n'est-il pas
juste que les frais de la guerre soient payés par ceux qui l'ont occasionnée
? » Legendre,
dans son langage hyperbolique, prononça quelques paroles qui furent répétées
d'une extrémité de la France à l'autre, et retentirent plus que tout ce qui
s'était dit dans cette discussion. — « Quel
est le bon citoyen qui pourrait se résoudre à acheter la propriété d'une
famille innocente, dont le chef aurait été égorgé ? Quel est l'honnête homme
qui pourrait trouver quelque jouissance à contempler une telle acquisition ?
En se promenant dans son verger, les gouttes de rosée répandues sur l'herbe
lui sembleraient les larmes des infortunés qu'il aurait dépouillés ; le fruit
qu'il voudrait manger lui paraîtrait plein du sang de leur malheureux père. » Vernier,
au nom du comité des finances, déclara que ni lui ni ses collègues n'avaient
jamais compté les biens des condamnés parmi les ressources de la République. La
proposition de Boissy fut renvoyée aux comités. Depuis
quelques jours l'Assemblée et le publie étaient dans l'attente d'eue
délibération de la plus haute importance. Sieyés devait présenter, au nom des
comités, un décret, ou comme il l'appelait, le une loi de grande police, n
pour assurer la garantie de la sûreté publique, du gouvernement républicain
et de la représentation nationale. Il
était de toute évidence que la Convention allait être attaquée ; la disette
offrait au parti jacobin toute facilité pour soulever la populace. Le procès
des anciens membres du comité de salut publie devait commencer dans la
semaine ; il donnerait lieu à des séances orageuses. La certitude d'avoir
contre eux une majorité considérable pousserait les Montagnards aux dernières
extrémités. Depuis trois jura les aborda de l'Assemblée étaient le théâtre de
rassemblements tumultueux ; les députations des faubourgs se présentaient
avec insolence. Il
fallait donc songer à se défendre et se préparer à la bataille. La Convention
avait peu de troupes de ligne à sa disposition ; elle ne pouvait compter que
sur la garde nationale des sections qui lui étaient favorables. Mésie dans
ces sections, les hommes timides ou indifférents étaient en beaucoup plus
grand nombre que la jeunesse ardente et zélée. Le
rapport de Sieyès déguisait le danger de la situation et ne présentait pas
les périls comme aussi éminents qu'ils l'étaient réellement. Le texte de sa
loi les expliquait avec plus de clarté. —
« Les provocations au pillage des propriétés particulières ou publiques,
à des actes de violences contre les personnes, au rétablissement de la
royauté, à la révolte contre les autorités constituées, le gouvernement
républicain et la représentation nationale ; les cris séditieux qu'on se
permettrait de pousser dans les rues contre la souveraineté du peuple et la
représentation nationale ; les tentatives, pour s'introduire au Temple et
correspondre avec les prisonniers qui y sont détenus, sont des crimes. La
peine est la déportation et deux ans de fer s'il y a des circonstances
atténuantes. —
« Tout rassemblement qui, à la voix du magistrat ou du chef de la force
armée ne se dissipe point, devient coupable par le refus d'obéir. » C'était,
avec peu de différence, cette loi martiale tant reprochée au gouvernement de
1791 et à M. de Lafayette qui l'avait exécutée. Le
nouveau décret, dans ses dispositions générales, n'avait point le caractère
révolutionnaire. Les prévenus étaient justiciables des tribunaux ordinaires
et du jury. Les sommations à faire aux attroupements séditieux étaient
prescrites préalablement à l'emploi de la force ; la peine n'était point la
mort. En un mot, ce projet renfermait seulement les dispositions qu'un
gouvernement légal a le devoir d'employer pour sa défense. Les
articles suivants se rapportaient plus spécialement à la circonstance ; ils
indiquaient à quels dangers il fallait pourvoir et quels moyens la Convention
pouvait employer. — « S'il
se manifeste quelque part un mouvement séditieux contre la représentation
nationale, la section est tenue de faire à l'instant cerner et arrêter tous
ceux qui y prennent part pour être jugés selon les articles précédents. — « Si
un attroupement séditieux s'est formé ou se porta dans l'arrondissement où siège
la Convention, toutes les sections se tiendront prêtes à envoyer une force
armée autour de la Convention.« Dans le cas où la garde de la Convention
serait attaquée ou menacée, le comité militaire ou le comité de sûreté
générale fera sonner le tocsin du pavillon des Tuileries, le seul qui doit
être à Paris. A ce signal, toutes les sections enverront une force armée
autour de la Convention et augmenteront celle qu'elles ont placée auprès des
établissements nationaux. — « Toute atteinte portée à la liberté des
délibérations de la Convention est un crime contre la souveraineté du peuple.
— « Si des cris séditieux se font entendre dans la salle des Béances
législatives ; si des mouvements menaçants s'y manifestent, les coupables
seront punis de la déportation. — « Si ces cris ou ces menaces ont été
combinés d'avance, les coupables auront encouru la peine capitale. — « Dans
le cas où quelque acte de violence serait commis contre la représentation
nationale en masse, tous ceux qui 'auront concouru à cette violence, sont,
par ce seul fait, mis hors la loi. — « Si par une dernière et horrible
supposition, qui répugne à l'âme du législateur, mais que l'expérience met au
nombre des attentats publies, les ennemis du peuple, royalistes ou
anarchistes, parvenaient à entamer, opprimer ou dissoudre momentanément la
représenta-lion nationale, le sort de la liberté et de la République,
également impérissables, prescrit les mesures suivantes comme lois
fondamentales de salut public. — « Ceux des représentants que n'auront
point atteint le poignard parricide ; ceux qui sont en mission ou en congé se
réuniront au plus tôt à Châlons-sur-Marne ou ailleurs et les circonstances
l'exigent. Quelque part où délibérera la majorité, elle sera la
représentation nationale, et aura toute l'autorité qu'elle tient du peuple
français. — « Ceux
des représentants qui seront restés dans la commune où la représentation
nationale aura été violée, seront incapables d'y exercer leur mission ni
aucune fonction publique. — « Le
peuple français, dans cette crise passagère, sera calme et tranquille. — « La
garde nationale se tiendra partout prèle à seconder les autorités et à
défendre le dépit sacré de la liberté et de la République. —
« De chaque armée seront détachées des colonnes républicaines pour
marcher avec l'un des commissaires de la Convention vers le lieu où elle sera
réunie, et former auprès d'elle une armée nationale, en état de venger le
peuple souverain, outragé dans sa représentation, et de donner au législateur
les moyens de force capables de l'aider à cimenter sur des bases indestructibles
la République française, une, indivisible et démocratique. Ce
décret ou plutôt cette proclamation du danger de la patrie et de l'approche
d'une guerre civile, était sans doute un acte de prudence, mais en même temps
un défi et une provocation adressés à la Montagne. Elle commença par demander
l'ajournement de la discussion. — « Nous sommes sortis du règne de la
Terreur, disait-on, et je demande si l'on veut nous y faire rentrer. Jamais,
lors même qu'elle était à son apogée, on ne nous a présenté une loi aussi
terrifiante. » L'extrémité
gauche de l'Assemblée était dans une telle agitation, que la discussion ne
pouvait commencer. De la tribune publique, qui était de ce côté, ou entendait
le cri : — « Ce sont les royalistes qui assassinent les patriotes ! » —
Le tumulte croissait de minute en minute. Alors une très-nombreuse majorité
demanda hautement que la loi fût votée dans son ensemble. Thibaudeau la mit
aux voix et le décret fut adopté. Les applaudissements des tribunes de droite
témoignaient de la joie des spectateurs. — « C'est
un piège, on trompe la Convention, » disait Duhem. Ruamps menaçait de
son pistolet ; on pouvait croire que la salle allait devenir un champ de
bataille. C'est
que, en effet, à cet instant même on se battait aux portes de la Convention. Dès ce
jour-là, les Jacobins avaient voulu en venir aux voies de fait, et tenter une
insurrection. Formant un rassemblement nombreux, ils étaient venus dans le
jardin, et se trouvant en force, ils attaquèrent les jeunes gens ;
quelques-uns furent jetés dans le grand bassin du parterre. Bientôt leurs
amis vinrent au secours ; ils avaient eu le dessus au Palais-Royal après un
combat à coups de canne, et arrivaient en chantant le Réveil du peuple. Sans
eux la Convention eût été en péril. Sa garde restait neutre au milieu du
désordre, et laissait faire les Jacobins ; ils n'auraient trouvé d'autre
résistance que le courage et l'énergie de quelques représentants qui étaient
armés, et se seraient défendus. L'arrivée des jeunes gens produisit un
soudain changement de scène : ils tombèrent sur le rassemblement jacobin, la
populace ameutée se dispersa. Clauzel
vint annoncer que les furies de guillotine et les gens qui criaient : « A
bas la Convention ! » avaient été mis en déroute par les bons citoyens.
Les Montagnards disaient que c'était la police qui avait fait les
rassemblements. Le
décret avait été voté. Tallien demanda qu'il fût discuté, puisque la
discussion était devenue possible. Elle ne fut ni longue ni difficile :
les Montagnards proposaient quelques objections, mais n'y insistaient point.
Ils demandèrent que les cris poussés contre la constitution de 1793 fussent
classés comme cris séditieux et criminels ; cette satisfaction leur fut
donnée. Ils se
plaignirent que les rassemblements qui s'étaient formés dans le jardin
eussent été chargés à coups de bâton par des jeunes gens qui criaient : « A
bas les buveurs de sang ! Vive la Convention ! » La police devait,
disaient-ils, être faite par des agents publics et par la force armée. Rovere,
Tallien, Châteauneuf-Randon, rendirent le meilleur compte du dévouement de
cette jeunesse et de ses bons sentiments. Quelques-uns furent admis et
remirent une adresse qu'ils venaient de rédiger. Le président les remercia
d'avoir veillé à la sûreté de la Convention, et les encouragea à es saisir
sans violence des ennemis du peuple, pour les livrer à l'autorité légitime. —
« Entrez dans cette enceinte, leur dit-il, puis allez remplir l'auguste
mission de rétablir l'ordre et la paix. » Maintenant
la Convention pouvait s'occuper de l'accusation proposée contre Billaud,
Collot, Barère et Vadier. Des précautions avaient été prises pour assurer la
tranquillité publique ; les femmes n'avaient pas été admises dans les
tribunes publiques, nonobstant les vives réclamations des Montagnards. Les
prévenus furent introduits ; le président recommanda le silence et le calme à
l'Assemblée comme aux spectateurs. La
parole fut d'abord accordée à un ancien membre du comité de salut public,
Robert Lindet qui venait défendre ses collègues. Il était un homme de
manières douces ; son langage même à la tribune avait toujours eu un ton de
modération ; toutefois, par peur ou par docilité, il avait constamment servi
avec dévouement et avec zèle Robespierre et le parti révolutionnaire. C'était
lui qui avait fait le premier rapport contre le roi ; c'était lui qui avait
proposé un décret d'institution du tribunal révolutionnaire tellement odieux
et dépouillé de toute garantie de justice, qu'il avait été repoussé par la
Convention. Aux approches du 31 mai, il avait travaillé souterrainement avec
tant de haine contre les Girondins, qu'ils l'avaient surnommé la hyène.
Entré dans le comité de salut public, lorsque la discorde divisa Robespierre
et ses deux amis, de Billaud, Collot et Carnot, Lindet s'était tenu dans une
prudente neutralité. Il ne pouvait donc pas être écouté avec faveur ; il
parla de manière à augmenter cette disposition hostile. Comme
Carnot et Prieur, il déclara que n'étant point compris dans l'accusation, il
n'en appelait pas moins sur sa tête une juste responsabilité ; il devait la
partager avec les prévenus, puisqu'il avait partagé lettre opérations. Son
discours était une histoire du gouvernement exercé par le comité de salut
public et des immenses services que ce gouvernement avait rendus à la
République. Il
rappela tous les dangers et la détresse de la situation, lorsque ce comité
avait commencé à diriger les affaires ; puis il raconta comment, à l'époque
du 31 mai, elles avaient encore empiré. Il parla de cette juste révolution,
des intentions conciliatrices du comité, du fédéralisme et de la majorité
patriotique et pure, qui avait triomphé d'une minorité contre-révolutionnaire
résolue à faire disparaître Paris du sol de la France. En
disant de telles paroles, l'orateur devait s'attendre aux interruptions et
aux apostrophes des proscrits du 31 mai ; peut-être voulait-il les provoquer.
Cette discussion semblait indiquer le désir d'entrer en lutte ouverte avec la
majorité de l'Assemblée et de susciter contre elle un mouvement d'opinion
dans le parti jacobin. Isnard,
Louvet, Larivière, Le Hardy, adressaient tour à tour de formelles dénégations
aux récits de Lindet, et lui imputèrent durement la part qu'il avait
personnellement prise aux actes du régime de la Terreur. Lecointre
et les Montagnards le défendaient, — « Je ne sais, disait un
représentant de la droite, s'il parle pour ou contre les prévenus. » Fatigué
de lutter contre un tel bruit, après être resté cinq heures de suite à la
tribune, il remit à Bon frère, Thomas Lindet le manuscrit de son discours
pour qu'il en achevât la lecture. L'orage
recommença lorsqu'on entendit un éloge de l'administration de l'ancien
comité, et des mesures qu'il avait prises pour prévenir la disette. — « Comparez-les,
disait Lindet, avec ce qu'a fait le gouvernement actuel, au milieu de la
prospérité que nous lui avions préparée. — « Paris
n'avait pas un approvisionnement de deux jours ; » lui répondit-on ;
c'était ce que chacun savait. Il
continua, célébrant le maximum, les réquisitions substituées au libre
commerce, le cours forcé des assignats, et tout l'arsenal des décrets
révolutionnaires. — « Vous avez chargé une commission de réviser ces lois que
vous appelez tyranniques ; c'est ordonner votre ruine. Il
reprocha à Sieyès d'avoir dit que l'Assemblée n'avait pas délibéré librement
depuis le 31 mai. — « C'est détruire l'édifice de nos lois ; c'est
renverser la constitution de 1793, seul fondement de la liberté. »
L'accusation de ses trois collègues lui paraissait ouvrir une carrière
indéfinie de vengeances et de persécutions. — « Vous chercherez pour
m'accuser un motif, dans les vingt mille signatures que j'ai données. J'ai
pacifié le Calvados, j'ai conjuré le fédéralisme, j'ai arrêté cens qui
marchaient sur Caris C'est assez pour qu'on me fasse périr. » En
réclamant hi solidarité avec les accusés, il disait que la Convention avait à
juger non des faits personnels, mais un système général de gouvernement, et à
prononcer sur des actes qui tenaient au malheur des temps, à la nécessité des
circonstances. Quant à lui, on ne lui arracherait ni une rétractation ni un
honteux désaveu. Toutefois,
il prenait soin de dire — « Je n'ai jamais conseillé de mesures
violentes ou sanguinaires ; elles n'étaient ni dans ma pensée ni dans mon
caractère. Je n'ai pas eu de relations avec Robespierre, ni Couthon, ni
Saint-Just ; plus de cent de Mes collègues peuvent attester quelle était mon
opinion sur ces hommes. » Une
longue et confuse discussion suivit ce discoure ; on décida, nonobstant
quelque opposition, qu'il serait imprimé. On commençait à s'inquiéter pour la
tranquillité publique de la durée de cette délibération ; néanmoins, la
majorité avait à cœur de laisser toute liberté à la défense des accusés. Carnot
fut entendu le lendemain ; il réclama aussi la solidarité avec les prévenus.
Un devoir d'honneur l'obligeait à les défendre ; il ne voulait pourtant pas
être confondu avec eux ; il croyait possible, en ne désavouant pas la
responsabilité politique ; de présenter une justification de son caractère
moral. — « J'ai
toujours été opposé aux mesures violentes ; dés longtemps, au sein du comité
de salut public, j'avais attaqué Robespierre et Saint-Just. « J'ai
servi de mon mieux la Convention, je me suis passionné pour la cause
populaire ; mais partout où mon devoir m'a appelé, j'ai maintenu la dignité
de mou caractère. « Je
n'étais pas à Paris aux époques du 2 septembre et du 31 mai ; j'ai vécu
isolé, je me suis constamment prononcé contre toute faction, contre toute
tyrannie. » Il
entra dans de minutieux détails sur le mode et la répartition du travail dans
le comité de salut public. Il cherchait à justifier les signatures sans
nombre dont il avait souscrit d'abominables actes. — « C'était une
formalité prescrite, mais absolument insignifiante par rapport au signataire
: elle ne supposait pas une adhésion ni un acquiescement ; elle n'était pas
même un certifié conforme qui supposerait que le signataire a lu et
collationné la pièce. » — Il raconta, pensant s'excuser, comment un jour
il se plaignait vivement à Robespierre de ce qu'un des meilleurs employés du
bureau de la guerre avait été mis en prison ; Robespierre lei montra qu'il
avait signé le mandat. Une autre fois, il avait signé aussi l'arrestation
d'un traiteur où il dînait tous les jours, qu'il connaissait pour un bon
patriote et qu'il parvint ensuite à faire relâcher. C'était
de la sorte qu'il avait signé l'incendie de Bédouin et l'approbation de la
conduite de Joseph Lebon. Croyait-il justifier ainsi les procédée du
gouvernement dont il avait fait partie ? Mais la
portion remarquable du discours ne se rapportait nullement à sa défense
personnelle. Comme Lindet, il disait que la question était entièrement
générale et politique, et qu'il s'agissait de juger la conduite d'un
gouvernement. Il acceptait pour lui-même la solidarité avec tout le comité de
salut public, dont les actes étaient essentiellement collectifs. Il
appliquait le même raisonnement à la Convention tout entière, dont les votes
n'avaient pas, disait-il, plus de culpabilité que la signature donnée
aveuglément par tel ou tel membre du comité. — « Est-ce dire qu'elle ait
quelque reproche à se faire, pour avoir accordé une confiance si docile au
gouvernement institué par elle ? Nullement, elle a fait son devoir et n'a
point à s'en repentir. « On
veut diriger contre vous, disait-il aux conventionnels, le dilemme de la
barbarie ou de la faiblesse ; on veut vous amener à convenir que vous étiez
tons les complices de Robespierre, les uns par cruauté, les autres par
lâcheté. Je dis, moi, que dans toute occasion, vous avez fait ce que vous
deviez faire ; vous ne pouviez suivre une ligne différente, sans renverser les
bases de la démocratie que vous aviez jurée. « Vous
êtes les mandataires d'un peuple libre ; il ne s'est point dépouillé de ses
droits pour vous. Vous n'êtes pas ici pour lui donner des lois, mais pour
rédiger, énoncer et promulguer celles qui sont l'expression de 'sa volonté
propre. Vous avez un mandat tacite, mais impératif, non pas des départements
qui vous ont élus, non pas d'une section quelconque du peuple, mais du peuple
entier. C'est sa volonté qui fait la loi, et non pas la Vôtre. La déclaration
des droits ne dit-elle pas formellement : — « La loi est
l'expression de la volonté générale ? » — Votre manière de voir, fût-elle la
meilleure, ne peut être substituée à celle du peuple. Ce n'est pas votre
opinion propre que vous pouvez émettre, c'est celle de vos commettants,
c'est-à-dire celle que dans votre conscience vous regardez, non pas comme la
meilleure, mais comme la plus conforme à la volonté de la majorité des
Français. Si vous croyez que cette majorité se trompe, éclairez-la ; mais si
elle s'obstine à vouloir ce qui vous parait contraire à ses intérêts, vous
devez voter comme elle l'entend. Tel est le principe irréfragable de la
démocratie représentative ; autrement nous ne serions pas sous le
gouvernement populaire ; nous aurions un régime aristocratique : la volonté
de sept cents individus choisis par le peuple serait substituée à la volonté
du peuple lui-même. « Le
peuple peut se tremper ; mais jamais il n'est coupable, car il agit sur
lui-même. D'ailleurs il ne faut pas croire que cette sorte d'instinct qu'il a
reçu de la nature soit moins sûr que nos raisonnements. «
Maintenant ces décrets qu'on vous reproche, ces lois qu'il a fallu annuler,
est-ce vous qui les aviez faites ? Alors vous seriez coupables. Mais non :
vous avez cédé à ce que vous avez cru la volonté générale. Par exemple, quand
vous avez voté la loi du maximum, il ne s'agissait pas de savoir si vous
négociants, vous économistes, trouviez cette loi mauvaise ; il s'agissait de
savoir si le peuple la voulait, oui ou non. Vous avez cru qu'il la voulait ;
vous avez dû le croire d'après une multitude de pétitions ; vous l'avez
décrétée ; vous avez fait votre devoir. Cependant vous n 'avez point censé
d'être convaincu de ses vices : le peuple les a enfin reconnus. Vous avez
rapporté la loi : vous avez encore fait votre devoir. « Vos
contradictions apparentes, loin de vous donner des torts, prouvent au
contraire votre imperturbabilité dans la ligne qui vous est tracée par la
déclaration des droits et les principes de la démocratie représentative. » Le
sophisme révolutionnaire n'a peut-être jamais été poussé aussi loin. On croit
rêver, en lisant à quel point de déraison, par voie d'abstraction et de
logique, on pouvait arriver en partant du fait primitif appelé révolution.
Carnot, pressé par le besoin -de ne pas être responsable de tout ce qu'il
avait consenti et signé, voulait non-seulement détourner de lui et de ses
collègues du comité une accusation quelconque ; mais il lui convenait de dire
que la Convention n'avait pas encouru le moindre blâme, qu'elle devait au
contraire s'honorer des actes permis ou prescrits par elle, lors même que ces
actes étaient contraires à la justice et à la raison. Ainsi une nation
devait, selon Carnot, être gouvernée sans que qui que ce soit des maîtres et
des agents du pouvoir encourût jamais une punition ou un reproche. Aucun
d'eux n'était apte à avoir une volonté. En toutes choses, il n'y avait qu'une
seule volonté, la volonté du peuple. Or, il était irresponsable en fait et en
droit, puisqu'il était souverain absolu et qu'il agissait sur lui-même. Les
législateurs qu'il avait choisis n'avaient donc pas reçu de lui le droit
d'avoir une opinion, de procéder par libre examen, de chercher ce qui était
équitable ou avantageux. Leur tâche et leur devoir étaient de consulter la
volonté du peuple et de la contre-signer, sans la contredire la constitution
avait assujetti les actes de la législation à la sanction des assemblées
primaires, formalité vaine et illusoire ; mais cette révision de l'empire des
hommes éclairés par une foule aveugle ne suffisait point à la logique de
Carnot. Toute manifestation populaire lui semblait une injonction impérative
pour la législature. Des pétitions, des adresses, une rumeur publique étaient
des commandements qui De devaient rencontrer ni résistance, ni objection. En
réalité c'était toujours la souveraineté d'une insurrection partielle, d'une
émeute locale, appliquée, non plus seulement à l'établissement d'an gouvernement
nouveau, mais à la gestion journalière des affaires, à l'administration de la
justice, aux relations extérieures, au maximum, à la guerre, au choix des
généraux. Le peuple d'Hébert et de Chaumette avait signifié ses intentions
Carnot et ses amis s'étaient empressés de se soumettre à leur devoir. Puis le
peuple du 9 thermidor avait détesté et renversé le gouvernement : dès lors sa
volonté étant connue, on faisait bien de s'y conformer. Là s'arrêtait la
série des déductions et des raisonnements. D'autres conventionnels la
poussaient plus loin et se montraient plus conséquents que Carnot ; ils
disaient — « Puisque le peuple veut la punition des membres du comité, nous ne
devons pas lui résister. » Toutefois,
le discours de Carnot eut un grand effet ; on lui sut gré de la générosité
avec laquelle il réclamait noblement une responsabilité que la Convention
voulait au contraire écarter de lui. On songeait aux grands services qu'il
avait rendus, à la gloire militaire de la France, aux succès des armées, où
il pouvait réclamer une part. Après cette justification, à la fois théorique
et personnelle, il plaida pour ses collègues de la seule manière dont ils
pouvaient être défendus. — « Il
est, disait-il, des crimes si grands ; il est tel degré d'atrocité que la
justice et la clémence nationales ne sauraient jamais les abolir. Alors,
non-seulement la loi, mais la politique réclament la punition des coupables ;
tels sont les crimes de conspiration, de dilapidation, de violations commises
par esprit de vengeance ; mais lorsqu'il n'existe rien de semblable, lorsque
les délits imputés peuvent avoir été les transports d'une âme exaltée, du
délire de la liberté, ou plutôt les effets du torrent des circonstances qui
ne pouvaient être calculées ni maitrisées, il est de la grandeur d'un peuple
d'absoudre les coupables et de pardonner des excès qui n'ont été commis que
pour le mieux servir. » Prieur
de la Côte-d'Or, après avoir établi que lui aussi s'était, dans les derniers
temps du comité, montré opposant à Robespierre et à Saint-Just, donna son
assentiment au discours de Carnot et se déclara solidaire. Quelques membres
du comité de sûreté générale firent la même réclamation. La
discussion continua sans qu'aucun fait nouveau fût produit, sans que la
question présentât un autre point de vue. Les prévenus demandèrent qu'elle
s'établît, non plus sur le système général de l'accusation, mais sur les
divers chefs qui la composaient. Nonobstant la résistance du rapporteur, cela
fut ainsi délibéré. Cependant
la fermentation devenait chaque jour plus alarmante ; des rassemblements se
formaient dans les faubourgs, des troupes de femmes parcouraient les rues en
tumulte, les portes de la section des Gravit-Sers avaient été forcées, une
réunion s'y était installée et avait proclamé l'article de la déclaration des
droits qui portait que l'insurrection était le plus sacré et le plus
indispensable des devoirs. Des mesures étaient prises par le comité de sûreté
générale ; mais ce n'était pas sans peine qu'on était parvenu à rétablir la
tranquillité publique pour la journée, en concevant des craintes pour le
lendemain. Les Montagnards devenaient plus turbulents pendant les séances ;
lorsqu'ils allaient porter des plaintes dans les comités, ils se montraient
injurieux et menaçants. Ils étaient pourtant écoutés avec tous les égards dus
à leur caractère de représentants. — « Nous avons eu la patience, disait
un des membres du comité, d'écouter Armonville qui était ivre à ne pouvoir se
tenir. » L'examen
des faits de l'accusation se prolongeait. La majorité, encore qu'elle vît
tout le danger de cette procédure indéfinie, semblait décidée à ne gêner en
rien la défense des accusés. Elle Be compliquait de récits et de détails que
les opposants apportaient en justification des membres de l'ancien comité.
C'était presque toujours pour établir que leurs signatures et leur
assentiment ne prouvaient pas leur complicité avec Robespierre. Collot d'Herbois,
ne pouvant nier qu'il avait proposé de miner les prisons des détenus et de
tenir la mèche toujours allumée pour les faire sauter, disait — « Ces
paroles m'échappèrent ; je ne sais quel est le sentiment qui me les fit
prononcer ; que ce soit le délire ou l'enthousiasme, il était sacré : c'était
une de ces métaphores que le sentiment inspire et qui ne sont pas des
propositions exactes. » Ainsi
se passaient ces séances confuses, où, sans nulle dignité, l'Assemblée
entendait lus thermidoriens accusateurs et les Montagnards défenseurs des
prévenus raconter, par voie de récrimination, les détails de leur vie
révolutionnaire et les querelles de leur parti, La contenance des accusés, et
surtout de Billaud, était misérable ; sans cesse ils donnaient prise sur eux
; en s'excusant, ils tombaient dans une foule de contradictions ; tantôt ils
faisaient cause commune, tantôt ils s'isolaient[8]. Barère
se défendait mieux que ses collègues ; il avait dit beaucoup d'atroces
paroles ; il n'y avait pas de mensonges qu'il n'eût justifiés ou célébrés ;
pas de mensonges qu'il ne se fût chargé de soutenir ; mais il avait rendu
beaucoup de services particuliers : il avait sauvé quelques personnes de
l'échafaud. Il avait servi le gouvernement révolutionnaire sans peine, sans
scrupules, sans nul sentiment de la justice et de la vérité, sans conviction
ni opinion aucune ;" il avait été le rédacteur de la Terreur ; mais ce
n'était pas lui qui l'avait inventée, ce n'était pas lui qui la voulait. On
ne pouvait pas citer un fait personnel de cruauté ; pas une initiative de
mesures sanguinaires. De
sorte que la discussion ne lui était pas nuisible. Sa position d'accusé, la
grave responsabilité qu'on voulait lui imposer s'accordaient mal avec son caractère.
Le trouver coupable, lorsqu'il n'avait pas eu une volonté, pas même une
opinion, était un sujet d'étonnement pour lui, et presque pour les autres. Si
les vainqueurs de Robespierre n'avaient pap été si exclusifs, Barère aurait
été un thermidorien. Plus la
discussion se prolongeait, plus il devenait évident qu'elle n'appartenait pas
au domaine de la justice légale. Il ne s'agissait pas d'un procès à suivre
devant une juridiction quelconque, On avait vu par l'exemple de Carrier
combien étaient lents et difficiles les débats judiciaires dans de semblables
affaires. Chacun comprenait que la Convention était engagée dans une crise
politique et que le dénouement ne pouvait se trouver que dans quelqu'une de
ces grandes mesures qui changent complétement la situation et tranchent les
difficultés. La
situation de Paria ajoutait encore à la nécessité d'en finir. Une émeute de
femmes arriva jusqu'aux portes de la Convention. : on en admit une vingtaine
à la barre. Elles criaient : « Du pain ! du pain ! » et
disaient que la distribution avait été, ce jour-là, d'une demi-livre
seulement. Boissy expliqua comment les arrivages n'étaient pas réguliers. Les
populations des départements les arrêtaient quelquefois en route, les
boulangers n'avaient pas reçu la farine en une seule distribution ; la
seconde avait eu lieu trop tard dans la journée pour qu'on pût cuire deux
fournées. Chacun
cherchait une solution pour sertir de si graves et si dangereux embarras. Rouzet
proposait que, par voie de scrutin, la Convention formât deux listes, l'une
des représentants qui devraient être jugés par une haute cour siégeant loin
de Paris, et une seconde liste comprenant les représentants qui seraient
temporairement bannis du territoire de la République. Ce projet fut à peine
écouté : Merlin de Thionville voulait que la Convention se hâtât de délibérer
les lois organiques, puis de mettre la constitution en pratique et d'ordonner
des élections. Le sort des prévenus serait décidé par la nouvelle assemblée. Merlin
de Douai avait d'avance rédigé un projet selon cette idée les assemblées
primaires auraient été convoquées pour le 20 avril, toutes les autorités
judiciaires et administratives devaient être aussi renouvelées par
l'élection. La Convention élirait les membres du conseil exécutif choisis,
selon la constitution, parmi les candidats présentés par les colléges
électoraux. La nouvelle représentation nationale eût siégé dès le 20 mai. Un
article dernier portait : « Au corps législatif seul appartient la
police immédiate et la direction de la force armée dans la commune où il
tient ses séances. » Ce projet fut imprimé et distribué ; il devait être
discuté trois jours après. L'unanimité des suffrages semblait annoncer que
l'Assemblée l'accueillait favorablement. Toutefois
elle décréta qu'elle continuerait à entendre tous les jours les députés
prévenus, jusqu'au moment où elle se déclarerait suffisamment éclairée. Dans le
concours de projets destinés à terminer cette grande affaire, le parti
jacobin n'en voyait aucun meilleur qu'une amnistie générale. — « Comment
la Convention pourrait-elle juger ? disait Guyton-Morveau ; il n'y a ici que
des accusateurs, des accusés et des témoins. Cette procédure est un scandale.
Le péril de la patrie ordonne de la finir. Comment en sortir ? jugera-t-on
les représentants qui ont fait des propositions encore plus sanguinaires que
celles qui sont reprochées aux prévenus ? jugera-t-on ceux qui ont envoyé le
plus de victimes au tribunal révolutionnaire ? Je ne sais si on achève ou si
l'on commence la Révolution. » Ainsi,
quel que fût le goût des Montagnards pour la constitution de 1793 et l'espoir
de trouver dans son mécanisme et son esprit une chance de recouvrer la
domination, ils ne voulaient point qu'elle fût installée sous la direction de
leurs adversaires et sous le poids de leur autorité. — « L'amnistie !
l'amnistie tout de suite ! » criaient-ils. La
proposition de Merlin de Thionville ne présentait donc aucun avantage, elle
ne calmait pas les esprits. — « Si en même temps que la constitution,
j'avais demandé l'amnistie pour les grands coupables et pour ceux qui ont
brûlé les villes et les villages, on serait de mon avis ; mais telle n'a pas
été mon intention, je les poursuivrai tant qu'il me restera une goutte de
sang dans les veines. Je crois que la constitution seule peut nous sauver,
mais à la condition de traduire les prévenus devant l'Assemblée législative
pieds et poings liés ainsi que tous ceux qui de concert avec eux ont favorisé
la tyrannie. » L'attitude
des Montagnards et quelques heures de réflexion avaient démontré aux hommes
politiques de l'Assemblée que le projet de Merlin n'était point raisonnable.
La Convention était menacée ; on attendait d'heure en heure une formidable
insurrection ; fallait-il en un tel moment déclarer que ses pouvoirs allaient
expirer 7 son autorité déjà si précaire se trouverait anéantie et
n'obtiendrait ni obéissance, ni respect. Quoi ! Paris et la France étaient en
proie à la famine, les négociations pour la paix intérieure et extérieure
étaient entamées ; les bons citoyens imploraient de toutes parts l'énergie de
la Convention r et en de si graves circonstances elle abandonnerait ses
devoirs les plus sacrés, pour livrer le pays au désordre et au désespoir !
Louvet et Chénier exposèrent les dangers d'une pareille détermination. Cambacérès,
qui, à cette époque, était un des orateurs les plus écoutés, parla dans le
même sens. — « Vous donneriez à la nation, disait-il, une constitution
sens gouvernement. » — Cambon, tout conforme qu'il était aux opinions de
la Montagne, fut du même avis dans l'intérêt des finances. Merlin de Douai s’excusa
d'avoir rédigé le décret de la veille et ramena la question à son véritable
point. — « Le calme ne se rétablira dans l'Assemblée et dans la France,
que si l'on trouve le moyen de terminer le procès qui nous occupe. » — Il
proposait qu'une commission fût chargée de présenter un mode pour abréger les
débats. Son avis ne fut point partagé par la majorité ; on se borna à
ordonner qu'une commission serait chargée de régler le mode le plus prompt
pour préparer les lois organiques et pour mettre successivement eu activité
les dispositions de l'acte constitutionnel. Les
discordes de l'Assemblée se propageaient dans la capitale et dans les
provinces. Sans cesse des députations ou des adresses demandaient, les unes
le maintien de l'autorité de la Convention et la poursuite énergique des
hommes de sang ; les autres réclamaient la constitution de 1793 et du pain. Le3I mars,
la section des Quinze-Vingts du faubourg Saint-Antoine se présenta à la
barre. L'orateur parla en ces termes : — « Depuis le 9 thermidor nos
besoins vont croissant. Ou nous avait promis que la suppression du maximum
ramènerait l'abondance, et la disette est à son comble. Les incarcérations
continuent ; le peuple veut enfin être libre ; il sait que quand il est opprimé
l'insurrection est un de ses devoirs. Pourquoi Paris est-il sans municipalité
? Pourquoi les sociétés populaires sont-elles fermées ? Où sont nos moissons
? Pourquoi les assignats sont-ils avilis ? Pourquoi les fanatiques et la
jeunesse de Palais-Royal peuvent-ils seuls s'assembler ? Nous demandons
la punition ou la mise en liberté des détenus ; nous demandons qu'on
subvienne à l'affreuse misère du peuple, qu'on lui rende ses droits, qu’on mette
promptement en activité la constitution démocratique de 1793. Nous sommes
debout pour soutenir la République et la liberté. » Le
président, sans donner à sa réponse autant d'énergie que la majorité l'aurait
voulu, la termina pourtant en disant : La Convention fera respecter les
lois et sévira contre ceux qui voudraient troubler ses travaux. » Tallien
demanda l'Impression et l'affiche de la pétition. En la lisant, les bons
citoyens du faubourg diront : « Ce ne sont peint nos sentiments, ni ceux
des vrais républicains. » Les tribunes de gauche Avaient applaudi
l'orateur du faubourg ; elles interrompaient Tallien te chaque phrase ; il
parlait au milieu du vu' carme. Le président ne pouvait réduire les tribunes
au silence. La discussion continua sans que le tumulte cessât. Un Montagnard,
Pinel, dont le nom était alors fameux par les horreurs qu'il avait commises
dans ses missions, parla en faveur de la pétition. — « Tu as été le bourreau
de mon département, » lui criait un député des Landes. Goujon
demandait qu'on respectât les pétitionnaires. — « La barre de la
Convention est un lieu sacré. Ce n'est point seulement le lieu des
félicitations, c'est aussi le lieu des plaintes. On doit tout y écouter, même
les sottises. » — Les murmures l'avertirent, et il reprit — « Je
voulais dire les erreurs. » Les
Montagnards avaient insisté spécialement sur la mise en liberté des
séditieux, qui, depuis quelques jours, avaient été mis en prison. Sur la
proposition de Bourdon de l'Oise l'Assemblée décréta que la liste en serait
imprimée et envoyée aux sections : — « On verra si elles réclament
en faveur de beaucoup de ces détenus. » Le
lendemain, 12 germinal, fut une journée d'insurrection[9]. La séance à peine ouverte
devint orageuse. Les Montagnards étaient animés ; ils interrompaient les
orateurs en criant : « La liberté des patriotes ! » — Une section
de Paris vint demander l'épuration du corps législatif. — « Il faut
empêcher la démagogie de déchirer la République, il faut écarter de la
Convention l'impéritie, l'inexpérience et l'affreux brigandage. » Cette
section s'indignait à la pensée de voir l'Assemblée se retirer avant d'avoir
éprouvé la constitution et jugé les grands coupables. Cette pétition redoubla
le tumulte ; la majorité ordonna qu'elle serait insérée au bulletin. Boissy
commençait un rapport sur les subsistances, lorsque tout à coup une foule
d'hommes, de femmes et d'enfants, après avoir forcé la garde, entrèrent à
flots pressés dans la salle, agitant leurs chapeaux et leurs bonnets et
criant — « Du pain ! du pain ! » — La Montagne et la tribune de gauche
applaudissaient joyeusement. Quelques hommes avaient écrit sur leurs chapeaux
: « Du pain et la constitution de 1793 ! » La
majorité resta d'abord assez calme, puis se leva en criant : « Vive
la République ! » Legendre
essaya de parler, ce fut impossible : — « A bas ! à bas !
vociférait la foule, nous n'avons pas de pain. » Merlin
de Thionville descendit parmi cette populace, parlant aux ouvriers, essayant
de les ramener la raison, leur donnant des poignées de main ou les
embrassant. La Montagne voulait qu'il revint à son banc, il répondait : — « Ma
place est au milieu du peuple. » Ni le
président, ni aucun orateur ne parvenait à se faire entendre au milieu des
cris de la foule, des Montagnards et de leurs tribunes. L'n
nouveau flot de peuple pénétra dans la salle ; les représentants de la gauche
essayèrent eux-mêmes de mettre un terme à ce désordre. — « Oui, mes
amis, vous voulez du pain et la liberté des patriotes ; nous sommes de votre
avis, vous l'obtiendrez ; mais passez, passez ; on étouffe ici. » André
Dumont présidait ; il parla à la multitude en promettant qu'on allait
s'occuper de ses demandes. — « Du pain ! du pain ! » était toujours
la seule réponse ; mais, du reste, les séditieux ne se portaient à aucune
violence ; les hommes n'écoutaient point les atroces provocations des furies
de guillotine qui les excitaient à massacrer les représentants. Huguet,
représentant montagnard, ancien évêque constitutionnel, se fit l'orateur de
l'émeute. — « Ce mouvement n'est pas une insurrection ; les citoyens
respectent les représentants du peuple, ils sont encore plus avides de la
délivrance de leurs frères que de pain. » — « Oui, la liberté des
patriotes, » reprenait la foule. — « L'amour de la patrie, la
nécessité de rendre du crédit aux assignats, voilà ce qui les amène ; ils ne
demandent pas un tyran. N'est-ce pas la constitution de 1793 que vous voulez
? » — « Oui ! oui ! » — « Donnez-leur du pain, la liberté
des patriotes et la constitution. Peuple, n'abandonne pas tes droits. —
« Oui ! il faut que l'Assemblée reste en permanence jusqu'à ce que nous
ayons du pain. » Un
orateur populaire monta sur la barre ; c'était un nommé Van-Eck, qui avait
figuré au 31 mai ; car on revoyait les visages qui s'étaient montrés dans
toutes les funestes journées. — « Vous voyez devant vous les hommes du 14
juillet, du 10 août et aussi du 31 mai. » — La Montagne applaudissait à
outrance. — « Ils ont juré de vivre libres ou de mourir. Ils
maintiendront la constitution de 1793 et la déclaration des droits. Il est
temps que la classe indigente ne soit plus 'la victime de l'égoïsme des
riches et de la cupidité des marchands. Mettez un terme à vos divisions ; la
patrie ne doit pas souffrir de vos haines. Faites-nous justice de l'armée de
Fréron, de ces messieurs à bâtons. Les hommes qui au 14 juillet ont détruit
la Bastille ne pensaient pas qu'on en élèverait mille autres pour incarcérer les
patriotes. Où sont passés les grains de la récolte abondante de l'année
dernière ? La cupidité est à son comble. On méprise les assignats e vos
décrets leur ont fait perdre la confiance. N'espérez point ramener le calme
et l'abondance sans punir les égoïstes. » — Chaque phrase de cette
harangue excitait des transports d'approbation parmi la foule ; les
représentants de la gauche n'applaudissaient pas avec moins d'enthousiasme. « Et
toi, Montagne sainte, qui as tant combattu pour la République, les hommes du
14 juillet, du 10 août, du 31 mai te réclament en ce moment de crise ; tu les
trouveras toujours prêts à te soutenir ! « Les
citoyens pour qui je parle veulent la constitution de 1793, ils sont las de
passer la nuit à la porte des boulangers. Il est temps que le peuple qui a
produit les subsistances, qui a fait la Révolution, puisse subsister.
Délivrez les milliers de patriotes que vous avez incarcérés depuis le 9
thermidor. Si vous avez changé l'ordre de choses qui existait avant cette
époque, ce n'est pas sur eux que doit tomber votre colère. C'est vous qui
avez eu tort. La section de la Cité n’est point accoutumée à vous faire perdre un temps précieux par des flagorneries
dignes du cabinet de Versailles ; aussi vous ai-je parlé énergiquement en son
nom. » Les
acclamations redoublées de cette populace et les joies bruyantes de la
Montagne avaient progressivement augmenté le tumulte. Faire entendre une
seule parole eût été impossible. Cependant une des femmes ayant remarqué
qu'un représentant avait communiqué à ses cuisine quelques réflexions,
demanda insolemment que celui qui semblait blâmer le discoure du citoyen
Van-Eck mit à s'exprimer tout haut. — Duhem vint à l'appui de la poissarde. —
« Oui, qu'il le dise, » ajouta-t.il. D'autres députations
arrivèrent et furent entendues. Aucune ne parla du même ton que la section de
la Cité. Elles demandaient les mêmes choses ; mais la plupart s'exprimèrent
dans un langage convenable et montraient des égards à l'Assemblée. Le
président répondit à la section de la Fidélité ; — « Vous venez de dire avec
sagesse que la Convention ne pouvait délibérer tant que le lieu de ses
séances ne serait pas libre. » — « Nous sommes libres, nous, »
crièrent les Montagnards. Enfin
la Convention eut à entendre d'autres paroles. Les sections de la Croix-Rouge
et de Bonne-Nouvelle demandèrent que la Convention restât à son poste,
veillât elle-même à l'établissement de la constitution, donnât la paix à la
France et punit les grands criminels. Ces
deux sections annoncèrent que leurs gardes nationaux s'étaient rendus sous
les drapeaux pour marcher au secours de la Convention. Le président répondit
— « La Convention vous dira la vérité, ce mouvement est excité par les
royalistes et les assassins. — Le royalisme est là, » dit Choudieu, en
montrant le fauteuil du président. André
Dumont continua : — « Mais la foudre tombera sur leurs têtes. — La
foudre, c'est ton armée du Palais-Royal, » s'écria Ruamps. — Les femmes
faisaient sans cesse retentir le cri : — « Du pain ! du pain ! »
Duhem demanda que le président ordonnât aux bons citoyens de quitter la
salle, afin que la Convention pût délibérer et sauver le peuple. — « Il
faut que nous puissions parler, lorsque la générale n été battue dans les
sections, lorsque le tocsin du pavillon de l'Unité vient de sonner. » Prieur
de la Marne insista plus vivement encore pour qu'une délibération commençât. —
« Tous nos collègues brûlent de faire une déclaration solennelle de
haine aux émigrés et aux royalistes, de protection aux patriotes égarés. » Le
désordre se prolongeait depuis plusieurs heures, et les Montagnards voyaient
que cette foule, qu'ils avaient appelée ou du moins accueillie
fraternellement, restait là désarmée sans commettre nulle violence, se
bornant à pousser des clameurs. Les chefs, si elle en avait, ne poursuivaient
l'accomplissement d'aucun projet ; il n'y avait point de directeur politique
pour ce commencement d'insurrection ; Danton manquait à cette scène. La
majorité n'était pas effrayée ; elle ne quittait point la salle, et ne se
prêtait à aucune délibération. La populace commençait à se lasser ; elle
était déjà moins nombreuse et moins pressée. Maintenant c'étaient les
Jacobins qui auraient voulu que la salle fût évacuée et qu'on pût essayer un
vote avant l'arrivée de la garde nationale des sections fidèles. Choudieu
lui-même voulait renvoyer une femme qui s'était installée sur son banc ; elle
répondait : — « Nous sommes chez nous. » — Alors il se
plaignait que le président ne fit pas son devoir et ne commandât pas aux bons
citoyens de se retirer. Enfin
la majorité vit qu'elle allait avoir le dessus ; Barras somma impérieusement
la foule de se retirer. — « La Convention ne quittera pas son poste comme on
a voulu vous le faire croire ; elle fera tout pour le peuple ; mais sortez. » Puis
arrivèrent deux sections pour protester de leur dévouement à la Convention et
faire un appel à son énergie. L'orage
était passé. Boissy d'Anglas acheva le rapport que l'émeute avait interrompu
; il proposait la formation d'un corps de deux mille quatre cents hommes,
fournis par la garde nationale, pour protéger les arrivages des grains
destinés à l'approvisionnement de Paris. Une des causes de la disette,
c'était en effet la difficulté de transporter des grains d'un lieu à un
autre, sans qu'ils fussent pillés ou arrêtés par réquisition. Il en était à
peu près de même dans toute la France ; les marchés publics n'étaient fournis
que par réquisition ; les grains ne pouvaient être exportés d'une commune à
l'autre sans la permission du maire, qui, pour obéir aux inquiétudes locales,
la refusait souvent. Les voitures chargées de blé ne voyageaient pas en
sûreté. Dans les provinces où quelque commerce subsistait encore, les
transports se faisaient la nuit, comme une contrebande. Aucune disette depuis
cinquante ans n'a ressemblé à ce qu'était la disette de 1795. Les
détachements de la garde nationale arrivèrent. La Convention était maintenant
en toute sûreté. Isabeau rendit compte de ce qui s'était passé hors de la
salle pendant la journée. Les comités ne pouvaient se vanter ni de prévoyance
ni de précaution ; mais le rapporteur parla du zèle qu'ils avaient déployé
dès que le danger s'était manifesté. Auguis, chargé de parcourir différents
quartiers de la ville pour y rétablir la paix, avait été blessé ; il était
encore prisonnier. On ne savait pas ce qu'était devenu Penières. Le
rapporteur affirma que, parmi la foule qui osait envahi la salle, se
trouvaient des meneurs et que le meurtre d'un grand nombre de représentants
entrait dans leurs projets. Il proposa le décret suivant : « La
Convention déclare au peuple français qu'il y a eu aujourd'hui attentat
contre la liberté de ses délibérations. — Le comité de sûreté générale fera
rechercher et traduire devant le tribunal criminel de l'aria les auteurs et
instigateurs de cet attentat. » La
gauche accueillit cette proposition par de vin-lents murmures. Sergent accusa
la jeunesse, les loyalistes et les agents de Pitt d'avoir excité les femmes
et les enfants contre la Convention. Thibaudeau
appuya le projet. — « Je déclare à la nation entière que, pendant quatre
heures de cette désastreuse journée, j'ai été absent de cette enceinte, où je
ne voyais plus la Convention nationale. Je soutiens que c'est la faiblesse des
représentants qui jusqu'à présent a encouragé une faction criminelle. Je ne
connais pas les détails de cette journée ; mais ce n'est pas en Angleterre
qu'il faut aller les chercher. » — « Ils sont ici, criait-on en
montrant la gauche ; les voici. » L'orateur continua : — « Elle est
en France cette minorité qui conspire. Sans doute, nous devons écouter les
plaintes du peuple et nous occuper à lui procurer des subsistances. Mais les
hommes qui sont venus ici ne songeaient pas aux subsistances ; ils
célébraient le 31 mai ; ils demandaient la constitution de 1793 et la liberté
de prétendus patriotes emprisonnés. » Thibaudeau
était interrompu et insulté : — « Oui, disait-il, la représentation
nationale a été violée et avilie. Le projet qu'on vous présente est fondé sur
des faits ; il est destiné à sauver la liberté publique. » Le
décret fut adopté ; la gauche ne prit point part au vote. Chénier
trouvait cette mesure insuffisante. Il rapporta les propos des hommes qui
avaient amené la populace dans la salle : — « Ne voyez-vous pas marcher ensemble
le terrorisme, l'aristocratie et le royalisme ? Vous êtes dans la crise la
plus violente ; vous ne pouvez sauver la patrie que par de grandes mesures. » André
Dumont rappela que Choudieu avait dit en montrant le fauteuil du président :
« Le royalisme siège ici. » On
avait entendu aussi Foussedoire dire à la populace : « Il faut
désarmer la garde nationale elle veut un roi. » — « Les
véritables royalistes, les ennemis du peuple, les voilà ! » disait
Dumont en montrant la Montagne. — « Ils tiennent des conciliabules
nocturnes et trament des conspirations. Ils m'ont dévoué au poignard. Eh bien
! que tous les assassins me reconnaissent bien ; je veux périr de leur main
ou sauver la patrie. Seveso.us quel était le but du mouvement d'aujourd'hui ?
C'est de vous empêcher de prononcer sur le sort de trois brigands qui ont
inondé la République de sang. Vous vous plaignez quelquefois de voir
l'opinion publique s'éloigner de vous. Soyez fermes, si vous voulez la fixer.
Vous avez aujourd'hui les preuves de la complicité des hommes qui sont en
jugement, avec cette révolte. Je ne vous proposerai pas de fermer les débats
: une telle mesure ne convient qu'aux assassins. Je ne vous proposerai point
de les condamner à mort nasales avoir jugés ; mais je vous propose de les
bannir du territoire français. » Les applaudissements éclataient. — « Le
peuple français vous approuvera. » — « Ah oui ! le peuple français
! » cria.t-on sur la Montagne. — « Cette
minorité veut sauver ses chefs ; mais c'est en vain : le peuple, si nous
n'y prenons garde, dans sa juste indignation, se vengera lui-même. Je demande
que les trois brigands soient déportés dès cette nuit. u La majorité cria : «
Aux voix ! e Le président donna lecture du décret. Il fut voté. Les
Montagnards réclamèrent l'appel nominal et descendirent pour en signer la
demande sur le bureau. — « Je
demande, dit Bourdon de l'Oise, que les noms inscrits au bas de cette
déclaration, dernier effort d'une minorité rebelle, soient imprimés et
envoyés dans les départements. Je demande aussi l'arrestation de Choudieu,
Chasles et Foussedoire. » L'émeute
s'était retirée ; pas un cri populaire n'avait réclamé en faveur des membres
de l'ancien comité. Aucun renseignement, aucune dénonciation n'établissait un
rapport quelconque entre eux et les séditieux du faubourg Saint-Antoine. La
minorité jacobine portait, il est vrai, un vif intérêt à leur défense, mais
par opinion politique plus que par dévouement pour eux. Si les haines de
parti ❑étaient pas toujours d'une crédulité aveugle, on aurait pu dire
qu'André Dumont et les thermidoriens n'étaient pas de bonne foi ; qu'ils saisissaient
l'occasion de se tirer d'un grave embarras et profitaient de cette
insurrection avortée pour écraser leurs adversaires ; mais c'était moins un
calcul politique qu'une scène advenue naturellement entre des hommes
révolutionnaires, qui n'avaient jamais apporté dans les affaires publiques un
autre mobile que la passion, un autre langage que la déclamation ; qui,
depuis plus de deux ans, vivaient dans une agitation convulsive, jouant sans
cesse leur tête contre la tête de leurs ennemis encore que souvent ils
eussent été leurs amis de la veille. La dignité du caractère, la gravité du
maintien, le respect des formes de la justice, l'examen consciencieux des
affaires, les égards dus aux vaincus et aux accusés, tout cela n'était pas,
ne pouvait plus être dans leurs habitudes. Ils avaient détourné la Révolution
dans une voie moins funeste, mais ils la continuaient. La
Convention était encore dans une situation où elle s'était trop souvent
trouvée ; elle votait par entrainement, sans réfléchir, sans délibérer ; un
décret n'attendait pas l'autre : Barras demanda que Paris fût mis en état de siège
; Bourdon proposa de confier le commandement en chef de Paris à Pichegru qui
s'y trouvait depuis quelques jours. Auguis,
dont on s'était inquiété, fut ramené par quelques bons citoyens qui l'avaient
sauvé. Il avait été atteint de deux coups de pique ; mais les blessures
n'étaient point graves. On craignait encore que Penières n'ont succombé ;
l'Assemblée était de plus en plus émue. André
Dumont se souvint qu'Huguet avait dit à la foule : « Peuple, n'abandonne
pas tes droits. » Il proposa son arrestation ; elle fut votée. — « D'après
les rapports parvenus aux comités, dit. Fréron, il est incontestable qu'il
existe un comité d'insurrection ; il a, selon les déclarations qui ont été
faites, pour principaux conseils Choudieu et Léonard Bourdon. » — Il n'avait
pas fini de parler que plusieurs voix criaient déjà : « L'arrestation de
Léonard Bourdon ! » Fréron
continua : — « Il préside une société populaire dans la section des
Gravilliers. L'homme qui a assassiné tant de pères de famille à Orléans était
las d'une trop longue abstinence de sang ; il a voulu continuer ses
assassinats sur les représentants du peuple. Quant à Choudieu, il n'est pas
étonnant que l'assassin de Phélippeaux, que l'homme qui a fait incarcérer sa
mère pour s'emparer de ses meubles, ait voulu assassiner la mère commune, la
patrie ! » Choudieu
demanda la parole, on lui cria : — « Tais-toi, assassin ! » — Son
arrestation avait déjà été prononcée ; celle de Léonard Bourdon fut décrétée,
et il fut ordonné que tous les représentants frappés par un décret
d'arrestation seraient enfermés au château de Ham. A ce
moment on eut des nouvelles de Panières ; il avait parcouru les rues à
cheval, on avait tiré sur lui sans le toucher. Sur la place Saint Michel, il
avait été entouré et saisi par des gens armés de piques ; ils l'accusaient
d'avoir fait tirer sur le peuple, et ne témoignaient aucun respect à sa
qualité de représentant. Conduit au comité de la section, il s'était trouvé
parmi des hommes amis de l'ordre et de la Convention. En effet, il tarda peu
à entrer dans In salle, où il fut reçu avec des transports de joie. On
continuait à proposer et à voter des arrestations. Ruamps fut accusé par
André Dumont d'avoir dit que les comités trahissaient la République. Sur ce
rapport, l'Assemblée et les spectateurs poussèrent des clameurs
d'indignation, et Ruamps fut décrété. Toutefois
on repoussa par l'ordre du jour la proposition d'arrêter tous les membres des
anciens comités. Un rapporteur, au nom du comité de sûreté générale, raconta
que le nom de Duhem était sans cesse répété par les séditieux ; que dans les
cabarets on l'appelait le palladium de la sans-culotterie ; qu'on lui
attribuait une chanson qui provoquait à la révolte ; qu'il avait parcouru le
quartier des Invalides eu prêchant l'insurrection ; qu'il avait fait partie
d'un conciliabule où avait été écrite une liste de dix-sept députés qui
devaient être assassinés. — C'en était assez pour décider l'arrestation. Puis
Merlin de Thionville proposa Amar sans rencontrer d'objection. Le comité de
sûreté générale fut chargé de faire un rapport sur Joseph Lebon et Maignet,
et de recevoir les déclarations qui semblaient inculper Thuriot. Une
proclamation adressée au peuple français pour lui rendre compte de la
tentative criminelle, des horribles desseins des terroristes, et de
l'heureuse issue de la journée du 12 germinal, avait été adoptée. La séance
ne se termina que le 13 à six heures du matin ; elle avait duré dix-huit
heures. Paris
n'était pas encore tranquille, un rassemblement séditieux s'était maintenu
longtemps, retranché dans l'église de Notre-Dame. Les voitures, qui
emmenaient les trois membres de l'ancien comité condamnés à la déportation et
les représentants envoyés à Ham, avaient été arrêtées à la barrière des
Champs-Élysées ; les détenus n'avaient pas été délivrés et ils venaient
d'être ramenés au comité de sûreté générale. Cependant il n'y avait de
combats nulle part et le sang n'avait pas coulé. La Convention qui, pendant
la séance du 13, au matin, était restée calme et satisfaite, recommença à
s'émouvoir à la séance du soir, en voyant que tout n'était pas fini. Thibaudeau
parla vivement : — « Il ne faut pas que la Convention se laisse
endormir. Ses décrets sont-ils exécutés ? Non. Par qui et dans quel esprit le
départ des prisonniers a-t-il été empêché ? Quelle est la situation de Paris
et celle des détenus ? Si la Convention est poussée à bout, elle emploiera la
mesure terrible de la mise hors la loi, et le glaive de tout citoyen Fouira
venger le pays. Deux jours de révolte ! c'est trop. Sachons si la victoire
demeurera à la justice ou, au crime. Voyez là-haut ces bancs où siègent
ordinairement les factieux : ils sont vides. Où sont-ils ? » — « Ils
conspirent, u répondit une voix. — « Oui,
répandit Tallien, on conspire sous vos yeux. Où est Thuriot, l'ami de
Dobsent, l'auteur de la conjuration ? Où est Fouché, qui inspirait les
feuilles de Babœuf ? Où est Cambon ? Où est Lecointre qui sème ici la
discorde ? Je demande ces quatre arrestations. » Avant
que la parole fût accordée à un représentant qui voulait combattre Tallien,
Saladin monta à la tribune au nom du comité de sûreté générale. Il rapporta
des propos de Cambon et des conversations de Lecointre qui s'accordaient avec
leurs opinions et leur caractère, mais ne prouvaient aucune conspiration.
L'absence de Thuriot pouvait donner lieu à des soupçons ; ce n'était pas un
indice. L'arrestation
ne fut pas décrétée ; ou se rassura ; la garde nationale était sous les
armes, commandée par le général Pichegru. Les voitures avaient été arrêtées à
la barrière, parce que le poste n'avait pas été prévenu ; maintenant elles
étaient parties. Le faubourg Saint-Antoine était encore agité. Une nombreuse
réunion de séditieux y délibérait, mais effrayée et incertaine ; elle devait
être bientôt dispersée. C'est
ce que vint annoncer Pichegru, sans autres paroles que : — « Représentants,
vos décrets sont exécutés. » — Le président, prenant exemple sur cette
simplicité de langage, répondit — « Le vainqueur des tyrans ne pouvait
manquer de triompher des factieux. » La
séance s'était encore prolongée jusqu'à quatre heures du matin. Deux
jours après, le comité de sûreté générale présenta un rapport complet sur les
événements du 12. — « Cette
journée fut préparée, par les clameurs des clubs, par les cris de « vive
la Montagne ! vivent les Jacobins ! » par l'envoi de commissaires qui,
dans les faubourgs forçaient les ouvriers à marcher contre la Convention ;
par les intelligences de Dobsent dans la section des Gravilliers. Toutes ces
manœuvres ont trouvé approbation et encouragement parmi des membres de cette
Assemblée. » Alors
le rapporteur rendit compte des diverses déclarations et des interrogatoires
relatifs aux représentants compromis. Il cita des faits de provocation et
même de distribution d'argent, à la charge de Duhem et de Lesage Renault. Cambon
avait dit publiquement devant les employés du trésor — « La majorité de la
Convention est royaliste elle nous tuera ou nous la tuerons.... On dit qu'il
y a eu des innocents guillotinés ; pour moi, je dis ceux qui ont été
guillotinés le sont bien ; ceux qui veulent reprendre leurs biens devraient
l'être eux-mêmes. » — Et, comme quelques employés trouvaient ce langage
trop féroce — « Dites-en votre confiteor, hommes humains, ils y passeront. » Des
propos de ce genre avaient été tenus par Granet et Taillefer. Thuriot avait
dit que l'ancien comité de salut public avait sauvé la République, et que les
représentants rappelés de la Convention étaient des royalistes. Le
comité de sûreté générale se bornait à communiquer ce qui était venu à sa
connaissance ; il s'en rapportait à la prudence el à l'énergie de la
Convention sur les mesures à prendre. Bailleul demanda l'arrestation de tous
les représentants nommés dans le rapport. — « le n'ai pas, disait-il, attendu
cet exposé des faits pour être convaincu que cas hommes devaient être
frappés. Leurs rires, l'expression de leur physionomie, c'était assez pour
légitimer les mesures qu'on vous proposera. Un instant avant que votre porte
/At forcée, vous avez entendu leurs hurlements, vous avez vu comment ils ont
applaudi, encouragé, excité cette foule. » Granet,
Lesage Senault, Taillefer essayèrent de se justifier. Penières
rappela des faits dont il avait été témoin, pour preuve que les Montagnards
étaient les instigateurs de l'émeute. — « Il faut, disait-il, que la
Convention s'épure, qu'elle vomisse de son soin les assassins, les
incendiaires, les rénovateurs de la Terreur ; je mets au nombre de ceux qui
voulaient nous faire égorger tous les signataires de la protestation contre
le décret qui a ordonné la déportation de leurs chefs. » — Ces signataires
étaient au nombre de cinquante-trois. Legendre
montra quelque opposition à cette mesure générale, mais insista sur plusieurs
noms : — « Un Levasseur, prédicateur de révolte. » — Il en
cita encore d'autres, et insista particulièrement sur Maignet. Merlin de
Thionville pensait aussi qu'il fallait examiner et choisir les plus
coupables. Il désignait Thuriot, lui reprochait la passion obstinée avec
laquelle il s’était opposé au rappel des soixante-treize et des proscrits. Il
nomma Hentz et raconta quelles horreurs il avait commises dans le département
de la Moselle. Bourdon de l'Oise parla de Thuriot, de Lecointre et de Pinet ;
car on revenait sans cesse sur les excès commis par les représentants en
mission. — « Comment voulez-vous, disait-il, qu'on ne soupçonne pas
l'homme qui a été capable de faire guillotiner trois officiers uniquement
parce qu'ils avaient osé entrer dans la loge de sa femme ? Quand vous ne
prendriez pas aujourd'hui de mesures contre les auteurs présumés de la
révolte, bientôt l'opinion publique vous y contraindrait. » —Tallien parla
dans le même sens : mais il excusa quelques-uns de ceux qu'on venait de
désigner. — e Je vais vous faire connaître ceux qui, selon moi, ont conspiré,
depuis le 9 thermidor, contre la Convention. « Thuriot,
chef de la faction ; Cambon, le défenseur ardent des trois prévenus.
Levasseur, l'assassin de Phélippeaux et chef de révolte ; aux Jacobins Bente
; Maignet courre lequel les cendres de Bédouin demandent vengeance ;
Crassous, qui a dit que les Jacobins devaient faire à Carrier an rempart de
leurs corps. Quant à Joseph Lebon, il faut le vomir du milieu de nous. » Bourdon
de l'Oise, rappelant quelques-unes des atrocités de Joseph Lebon, demanda
qu'on le livrât au cours de la justice et à la peine de mort. Déjà un
assez grand nombre d'arrestations avaient été décrétées ; le président mit
successivement aux voix celles qui venaient d'être proposées ; il y eut
quelque discussion sur chaque nom. Moyse
Bayle, Thuriot, Cambon, Granet, Dents, Maignet, Levasseur, Crassous et Lecointre
furent décrétés d'arrestation. On
passa à l'ordre du jour sur Lesage Senault et Taillefer. Le
nombre total des députés envoyés au château de Ham ou dans d'autres
forteresses était de dix-sept. Dans le
cours de nos longues révolutions, il n'a peut-être jamais paru une faction
aussi aveugle et dénuée de sens que les Jacobins de 1795. Presque tous
avaient applaudi à la chute de Robespierre, plusieurs d'entre eux y avaient
pris une part active. Ce qu'ils pouvaient désirer c'était l'établissement de
la république démocratique ; ce qu'ils pouvaient craindre, c'était une
réaction ardente et des vengeances indéfinies. Or, la majorité de la
Convention partageait et leurs vœux et leurs appréhensions. Comme eux les
thermidoriens et les amis de Danton avaient pris part au règne de la Terreur,
jusqu'au jour où elle les avait menacés ; comme eux ils étaient des hommes du
10 août, du 21 janvier, du 31 mai. Comme eux ils avaient été représentants en
mission et avaient intérêt à l'oubli du passé. Quant à. maintenir les
échafauds, cela n'était pas plus possible aux uns qu'aux autres ; ils avaient
été renversés en même temps que Robespierre. Les Montagnards eux-mêmes
ne-rayaient-ils pas fait périr ainsi que ses trois amie et cent municipaux ou
membres du tribunal révolutionnaire, en punition du sang qu'ils avaient versé
? Il
fallait donc gouverner à d'autres conditions ; pour exercer le pouvoir, il
fallait comprendre quelle conduite était nécessaire. Les thermidoriens ne
s'étaient point hâtés ; ils avaient prévu avec inquiétude la réaction ; mais
ils étaient entrainés à concéder quelque chose à l'opinion publique et aux
réclamations contre ce qui subsistait encore du régime de tyrannie, de
cruauté, de spoliation. Ce fut alors que les Jacobins manifestèrent les plie
folles colères ; aucun homme doué de discernement politique, aucun orateur,
aucun chef ayant le caractère du commandement, ne leur restait. Ils se
livrèrent à des méfiances et à des peurs exagérées. Leur amour-propre
s'exaspéra ; ils n'étaient plus la classe dominante ; ils ne régnaient plus
dans les comités de la Convention ; ils n'étendaient plus sur toute la
République le réseau de leurs correspondants et de leurs amis, revêtus dm
pouvoirs publics. Sans bien se rendre compte de ce motif, c'était précisément
pour cela qu'ils avaient fini par détester Robespierre, depuis qu'il avait
secoué le joug de leur oligarchie et envoyé à l'échafaud les hommes placés
par eux dans les emplois publics. Leur
mécontentement était devenu de plus en plus passionné ; ils ne savaient
l'exprimer que par des clameurs à la Convention et des excitations à la
révolte dans les clubs. lis contraignirent ainsi le gouvernement des comités
à chercher sa force et ses moyens de défense dans une opinion, qui fut
d'abord timide et prudente, qui se manifesta ensuite avec frivolité, sans but
et sans vue d'avenir. La jeunesse fut enrôlée, excitée, enflammée par les
thermidoriens eux-mêmes ; ils recrutaient cette armée dont ils avaient
besoin. Leurs journaux et leurs discours de tribune l'animèrent à la
réaction, aux vengeances, à, une aversion menaçante contre les Jacobins et
contre les hommes de la Terreur. Il n'était point vrai que ces jeunes hommes
fussent royalistes. Plus tard il se glissa parmi eux quelques émigrés, des
chouans et des agents d'intrigues vaines et imprudentes. On pouvait seulement
dire que ce nouveau parti n'appartenait pas à la révolution républicaine -et
ne lui portait ni affection ni respect c'était un symptôme remarquable ; de
graves conséquences pouvaient en dériver. C'est ce que prévoyaient les
thermidoriens, et mieux qu'eux des hommes plus réfléchis, comme Sieyès,
Reubell, Thibaudeau, Cambacérès. La conduite insensée des Jacobins, en
faisant courir de grands périls à la tranquillité publique, augmentait encore
le péril que devait amener la réaction. En attendant, l'opinion hostile aux
terroristes était l'auxiliaire indispensable pour soutenir le combat contre
les ennemis de l'ordre social, contre ces hommes qui irritaient et
effrayaient toutes les classes intéressées à la paix extérieure et
intérieure. Les
mesures arbitraires, les expédients de révolution étaient tellement
habituels, l'absence de lois était si bien devenue le droit public de la
France, que la Convention était assurée de la sympathie et de l'approbation
de l'opinion générale, en sévissant contre les Jacobins et les terroristes.
Ce n'était pas volontiers qu'elle s'y décidait ; tous les pas qu'elle avait
faits sur cette route avaient été contre son gré ; lors mémo, que dans la
chaleur des débats ou de l'action, les thermidoriens s'y portaient avec
passion, il leur eût mieux convenu, il eût été plus conforme-à l'esprit
général qui régnait dans l'Assemblée, à l'expérience qu'elle avait acquise,
de jeter un voile sur le passé et d'amnistier, par l'oubli, elle-même et tous
les instruments de la tyrannie révolutionnaire. D'ailleurs, malgré les
déplorables habitudes de déclamation et d'hyperbole, malgré nette sorte de
violence et d'agitation dans le langage, qui fut le caractère indélébile des
conventionnels, il y eut après le régime de la Terreur, un sentiment
véritable, sinon d'humanité du moins de répugnance pour la peine de mort. Le
besoin et le plaisir de tuer son ennemi n'avaient point survécu à Robespierre.
Les révolutionnaires de cette époque pouvaient s'y résoudre, mais il leur
fallait l'excuse de la circonstance, on leur haine impitoyable contre les
contre-révolutionnaires. Cette
disposition d'esprit paraissait clairement dans un discours que Fréron
prononça le lendemain du décret d'arrestation, en proposant l'abolition de la
peine de mort. — « Nous
avons condamné Billaud, Collot, Barère et Vadier à la déportation ; par ce
seul fait, la peine de mort est abolie pour tous les crimes révolutionnaires.
Sur quel coupable pourrait-on appeler le glaive, lorsque les plus grands
criminels ont échappé à ses coups ? Quel crime plus grand pourra être commis
on révolution, qu'opprimer, déchirer, ensanglanter un peuple pendant dix-huit
mois ? Pourrons-nous envoyer maintenant à l'échafaud les coupables
subalternes, les agents, les valets de ces monstres ? N'auraient-ils pas le
droit de dire : « Vous avez laissé la vie à ceux qui nous ont dirigés,
commandés ; nous exigeons la même grâce. « « Il
eût été sans doute plus naturel et plus juste de mettre hors la loi Collot,
Billaud et Barère, comme chefs de la rébellion ; mais puisque l'ordre des
événements n'a point permis de prendre cette mesure, bénissons-le de nous
avoir donné cette occasion de proposer l'abolition de la peine de mort pour
les délits révolutionnaires, et de tarir cette source de sang qui n'a déjà
que trop coulé. « Nous
consolons l'humanité, nous ôtons à la Révolution ce masque farouche et
terrible que les traîtres lui avaient donné ; nous honorons la philosophie
qui gémissait de voir ses conseils abandonnés. « Il
est des crimes néanmoins pour lesquels il ne faut rien rabattre de l'ancienne
sévérité. L'indulgence est barbarie quand elle compromet la liberté et la
patrie. La mort restera toujours en sentinelle sur la frontière, afin
d'empêcher de revenir parmi nous les lâches qui ont déserté leur patrie pour
prêter leurs bras aux ennemis de la France, mêlant le caractère détestable de
la guerre civile aux horreurs de la guerre étrangère. Non, les bras de la
liberté ne s'ouvriront jamais pour eux ; ils n'y pourront trouver que
l'échafaud. Ils se sont déportés eux-mêmes. Fréron
continuait assez longuement sur ce ton, sans réfléchir qu'au moment même la
République traitait avec Charette et Stofflet, en leur accordant plus qu'une
amnistie. Certes il prouvait surabondamment l'injustice des Jacobins qui lui
reprochaient de trahir la cause révolutionnaire et de passer aux royalistes.
Montrer plus d'humanité pour Joseph Lebon et Maignet que pour les émigrés
était un souvenir des massacres de Toulon. Il
faisait encore une réserve contre les généraux qui trahissaient la patrie, et
enfin il rendait toute définition incertaine en maintenant la peine de mort
contre le délit vague et arbitraire de provocation à la royauté. — « Vous
répondrez à quiconque jettera un cri en faveur de la royauté par un cri de
mort. » Le discours
fut applaudi et le projet renvoyé aux comités. Les
dispositions de mansuétude de la Convention ne pouvaient s'étendre jusque pur
Fouquier-Tinville ; le long retard de son procès était déjà on scandale ; il
eût été difficile de braver l'opinion publique et d'arrêter le cours de la
justice. La Convention décréta que le tribunal révolutionnaire resterait en
permanence jusqu'au jugement définitif de Fouquier et de ses coaccusés. Tout
prospérait au gouvernement de la Convention. Sa marche n'était plus arrêtée
ni troublée par cette opposition bruyante, sans intelligence ni bonne foi,
qui, pour un intérêt de parti, oubliait l'intérêt public et sacrifiait le
bien du pays. Les grandes déterminations prises par les comités pour arriver
à la paix, et pour établir dans l'administration plus d'ordre ou même plus de
justice, pouvaient maintenant être manifestées sans exciter de séditieuses
clameurs, sans être débattues dans un esprit de méfiance et de calomnie. Ainsi
fut annoncée l'heureuse et complète issue des négociations entreprises aven
les chefs des Vendéens et des chouans. Cette guerre funeste, qui avait fait
couler tant de sang, qui avait été souillée de tant de massacres et de
dévastations, était enfin apaisée. Le
comité de salut public n'expliqua point à quelles conditions avait été
obtenue la soumission de Charette, des chefs de l'armée d'Anjou, de la
chouannerie et enfin de Stofflet, le dernier qui eût traité. La Convention ne
voulut pas y regarder de près. Les termes dans lesquels l'autorité de la
République avait été reconnue n'étaient peut—être pas 'empreints d'une
entière sincérité. Les détails de l'entrevue des représentants avec les
généraux vendéens ne furent pas donnés avec une complète exactitude. L'entrée
de Charette à Nantes n’avait pas été racontée précisément comme elle s'était
passée. Mais le résultat décisif était obtenu. La paix conclue avec les chefs
et les états-majors pouvait ne pas sembler réelle ni durable ; le fait
important, c'est que la population était pacifiée et qu'elle ne reprendrait
plus les armes tant qu'elle ne serait point vexée et tyrannisée par un
gouvernement insensé ou par des administrations locales livrées aux passions
de l'esprit de parti : c'est ce que jugea avec discernement le général Hoche,
qui fut pour beaucoup dans la pacification incomplète des chouans. Il vit
d'avance comment il s'y prendrait pour terminer promptement cette guerre, si
elle venait à se renouveler. La
Convention approuva, par un décret du 27 avril 1795, la conduite de ses
commissaires, et ordonna l'exécution de leurs arrêtés. Les conditions réglées
et convenues avec les chefs vendéens ne devaient pas avoir une autre forme ;
car on ne pouvait négocier de puissance à puissance. La paix
conclue avec le roi de Prusse n'était pas un moindre événement ; elle avait
été négociée d Bide par M. Barthélemy, ministre plénipotentiaire de France,
et le baron de Hardenberg. Dès longtemps, le cabinet de Berlin était disposé
à abandonner la coalition et à reconnaître la République. Il attendait le
moment où la France aurait un gouvernement avec lequel il fût possible de
négocier. Mais en même temps il fallait non pas que ce gouvernement acceptât
la paix, mais qu'il l’imposât par la victoire. En effet, il n'eût été permis
aucun pouvoir né de la Révolution de subir des conditions prescrites par des
vainqueurs. Cette paix de Belle prouvait donc que les armées françaises
étaient devenues maîtresses de la guerre et constatait l'impuissance de la
coalition ; elle témoignait aussi que la République présentait une apparence
d'ordre, de raison, et la possibilité d'un établissement stable. Désormais
elle pouvait prendre place, et une grande place, parmi les puissances
européennes. Ainsi son plénipotentiaire ne voulut point qu'elle fût reconnue
; elle existait par elle-même, et son titre ne pouvait être le consentement
d'un souverain étranger. — « Il
y aura paix, amitié et bonne intelligence entre la République française et le
roi de Prusse. » Tels furent les termes du premier article. Il n'y
avait aucune difficulté sur ce point. Il était résolu d'avance, puisque le
roi de Prusse traitait. Il y aurait eu impossibilité de régler la grande
question, la question de territoire. Ce que la France avait conquis sur les
deux rives du Rhin n'appartenait au roi de Prusse que pour une faible part ;
il n'avait pas qualité pour disposer du territoire de ses alliés, ni des
États des princes de l'empire. La France ne pouvait exiger de lui rien de
plus que ce qu'il accordait ; la conclusion fut donc ajournée au moment où la
paix pourrait être faite avec les autres puissances de l'Allemagne. En
attendant une pacification générale, les troupes de la République devaient
occuper toute la rive gauche du Rhin, et évacuer lm territoires prussiens de
la rive droite. La signification ultérieure de cet article était
sous-entendue. La France avait déjà dans l'opinion nationale et dans la
volonté de son gouvernement la ferme résolution de se donner le Rhin pour
limite. La Prusse de son côté prévoyait que dans une paix générale, imposée à
l'empire germanique, elle pourrait se faire donner de larges indemnités. Le 10
avril 1795, Rewbell avait donné connaissance du traité in la Convention, en
exposant tous les avantages dans un rapport dont le langage était simple et
sensé. Quatre jours après, l'Assemblée ratifia le traité avec de vives
manifestations de contentement et sans qu'aucun orateur eût demandé la parole
; tant la majorité, devenue maîtresse du terrain, comprenait qu'en pareille
matière et eu de telles circonstances, la confiance dans le gouvernement est
indispensable et les discussions nuisibles in l'intérêt ou à l'honneur
national. L'échange des ratifications eut lieu le 30 avril, et la
promulgation du traité fut votée avec la même convenance et la même dignité.
Il y avait loin, en ce moment, de la Convention de 1793 à la Convention de
1795. Le roi
de Suède, ou plutôt son oncle régent pendant la minorité, ne s'était pas
joint à la coalition et n'avait pas déclaré la guerre, mais il n'avait établi
aucun rapport entre son gouvernement et le gouvernement français. Il n'y
avait donc point de traité à négocier. Le régent de Suède accrédita, comme
ambassadeur près la République française, le baron de Staël-Holstein, qui
était ambassadeur près de Louis XVI, avant le 10 août. Il fut reçu par la
Convention nationale selon le cérémonial qu'on avait mis en usage pour le ministre
de Toscane, et pour les ministres de Suisse et des États-Unis d'Amérique. La
situation de l'Assemblée pouvait donc paraître favorable nu rétablissement de
l'ordre, en même temps qu'elle témoignait de l'honneur des armes françaises.
Mais à l'intérieur, rien ne ressemblait à un état de aidées qui composât la
durée. Tant de succès n'avaient pas d'autre résultat qu'un instant de trêve,
un temps d'arrêt au mouvement révolutionnaire ; tout était provisoire et
chancelant : il n'y avait aucune illusion à se faire. Chaque parti, parmi les
représentants, comme dans le public, se sentait assez fort, non pour
conquérir et posséder le pouvoir, mais pour ne pas respecter l'autorité de la
Convention. Cependant elle s'occupait à supprimer, amender, atténuer ce que
la législation révolutionnaire avait de trop inique ou de trop déraisonnable. Un
décret leva le séquestre mis sur les biens des pères et mères d'émigrés. La
présuccession, pour parler le langage des légistes révolutionnaires, était
une double atteinte portée à la propriété ; une confiscation opérée par
avance sur ce que le propriétaire spolié ne possédait pas encore. En même
temps, on enlevait aux familles un usufruit qui leur appartenait de plein
droit ; on frustrait I. héritiers clins le cas où l'émigré mourrait avant ses
parents. La nouvelle loi laissait subsister le principe de spoliation : mais,
en réglant la manière dont il serait appliqué, elle était un bienfait.
Jusqu'alors, le séquestre avait frappé indistinctement toute la fortune des
parents ; maintenant elle devait être inventoriée, en déduisant les dettes et
les charges ; puis le fisc accordait, hors part, vingt mille livres aux
parents ; le partage se faisait conformément aux lois sur les successions, et
la portion échue à l'émigré était mise en vente. Ce
projet était présenté à bonne intention ; en de telles circonstances, avec
une telle Assemblée, on ne pouvait miens faire. Ce n'était point la justice,
mais l'atténuation des conséquences d'un principe injuste. Le rapporteur se
plaignait d'être traité par les uns d'âpre exécuteur de la confiscation,
tandis que les autres lui reprochaient de sacrifier les ressources fiscales
de la République à des familles contre-révolutionnaires ou suspectes. Une
autre loi régla la liquidation des dettes des émigrée. En saisissant le gage,
on n'avait encore donné aucune garantie aux créanciers ; ils n'avaient nul
moyen de se faire payer. De longues et minutieuses formalités leur furent
imposées pour être remboursés au moyen de reconnaissances de liquidation
applicables aux acquisitions de biens nationaux, ou en inscriptions sur le
grand-livre. Il résultait de cette opération quelque soulagement pour les
familles ; les reprises que les femmes avaient à exercer sur les propriétés
du mari étaient admises comme créances, ainsi que les droits des
copropriétaires sur les biens indivis. Ainsi
commençait à se régulariser la mainmise de l'État sur les propriétés dont il
s'était saisi. Un code sur la confiscation fut successivement décrété ; il
eut ses principes, ses textes, sa jurisprudence, ses tribunaux.
L'administration devait continuer longtemps être révolutionnaire par
fiscalité. Mais à
cette époque où la Convention paraissait entrer dans une voie de justice et
de réparation, les discordes, les haines, les opinions obstinément attachées
à un passé récent, les craintes qu'inspirait un avenir possible étaient
encore en telle conflagration, que les questions de finance et de propriété
étaient traitées bien plus selon l'esprit de parti qu'en vue des intérêts
fiscaux. C'est ce que manifestèrent les discussions sur les biens des
condamnés, discussions qui se prolongèrent, interrompues maintes fois par des
ajournements, tant ce débat avait pris de gravité et d'importance. La
question avait été renvoyée au comité des finances, qui avait d'avance
déclaré Bon assentiment au principe de la restitution ; cependant aucun
rapport n'était présenté, aucun projet n'était proposé. Enfin, le 15 avril,
Johannot, qui avait succédé à Cambon dans la haute direction des finances,
lut à la Convention, non point un texte de décret, tuais une base adoptée par
le comité : — « Les biens des condamnés, pour toute autre cause que
l'émigration, par les tribunaux révolutionnaires et commissions populaires,
seront restitués à leurs familles. » De vifs
applaudissements accueillirent cette déclaration ; elle fut votée. Rewbell ne
s'associait point à cet empressement. — « Vous rendez les biens aux familles
des condamnés, vous faites bien, car en général ce furent autant de victimes
; mais vous devez faire une distinction ; n'exposez pas le sort de la
République ; les royalistes s'agitent ; ce matin encore ils ont poussé des
cris séditieux. Vous ne pouvez pas rendre les biens de ceux qui ont été
condamnés pour trahison, sans vous rendre complices de leur trahison.
Croyez-vous que ceux qui réclament si fort soient amis de la Révolution ?
Non, ils vous Dallent pour vous égorger ; l'esprit d'humanité qui vous anime
leur donne les plus grandes espérances ; les prêtres déportés rentrent, les
émigrés espèrent rentrer. Il nous faut donc suivre la justice qui sauve le
corps social, et non celle qui s'occupe des individus. Le salut public doit
passer avant tout. » Matthieu
de l'Oise applaudit aux observations de Rewbell ; mais il ne concevait pas
comment une révision des procès révolutionnaires serait possible ; comment on
pourrait relever le rideau qui devait couvrir tous ces assassinats
juridiques. Il cherchait à établir des catégories. Legendre,
qui déjà avait parlé avec tant de véhémence pour la restitution, consentit
aussi à la nécessité des exceptions. Le projet fut, en ce sens, renvoyé au
comité. Peu de
jours après, la discussion recommença. La veuve d'un représentant mis hors la
loi, demandait la restitution des biens de son mari. Rewbell n'y vit aucune
difficulté. La Convention n'avait qu'à annuler le jugement. On réclama
l'ouverture du débat sur la question générale : Rewbell présenta cette fois
des considérations de finance. — « La justice, disait-il, pourrait vous
entraîner à des mesures qui seraient la ruine de la Convention et de la
République. « En
temps de paix, dans un État organisé, où il n'y a point de partis, la
confiscation est injuste, elle .t atroce ; mais dans un moment de révolution,
dans un temps de factions et de guerre, les vainqueurs d'un parti ne doivent
pas, je crois, laisser aux descendants du parti vaincu de quoi renouveler la
guerre. » On ne
pouvait pas confesser plus naïvement que la Révolution était le contraire de
la justice, de la paix et du bon ordre ; on ne pouvait pas déclarer plus haut
qu'il s'agissait du droit du plus fort. Puis il
disait combien il importait dans l'intérêt des finances de ne pas donner lieu
à une inquiétude quelconque sur la confiscation des biens d'émigrés ; dans
cette vue, il ne voulait pas que la restitution s'appliquât aux condamnés
pour correspondance et intelligence avec les émigrés. Rewbell
était certain de ne pas rencontrer une contradiction tant qu'il parlerait d.
émigrés. Les plus modérés de l'Assemblée tenaient à injure qu'on pût les
soupçonner de penser jamais à les faire rentrer. — « Si les émigrés
revenaient en France, disaient-ils, aucun de nous ne voudrait y rester. »
— Mais en même temps ils ne voyaient nul rapport entre la restitution des
biens des condamnés et le remue de l'émigration. Le
rapporteur du comité des finances assurait qu'après avoir dressé l'état des
biens nationaux on avait constaté qu'il était possible de fonder le système
des finances sur des bases justes et humaines. Brival,
républicain exalté, disait : — « Quand les autres biens nationaux
justement acquis ne seraient pas un gage suffisant, ce ne serait pas une
raison pour retenir les biens des victimes de la tyrannie. La confiscation
n'a été inventée que par les tyrans et ne peut être maintenue que par la tyrannie. » Rewbell
s'excusa d'être allé trop loin. — « J'ai voulu seulement faire entrevoir
quel parti les malveillants pourraient tirer de cette mesure, si vous
n'assuriez pas d'abord la vente des biens des émigrés. » Il demanda que
le décret de restitution fût précédé de lois sur la vente des biens d'émigrés
et sur la levée du séquestre mis sur les propriétés de leurs parents. Cet
ajournement fut encore prononcé. La
discussion fut rouverte quelques jours après par un discours de M. de
Pontécoulant, le plus complet et le plus remarquable qui fut entendu dans
cette grande affaire. Il examina successivement toutes les questions, et
d'abord — « La confiscation est-elle juste ? peut-elle être consacrée
chez une nation libre ? « Les
fautes sont personnelles ; la confiscation est une peine infligée à la
famille et aux enfants qui ne sont point coupables. « Nul
ne doit être puni deux fois pour le même délit ; la perte de la vie est la
plus grande peine que la patrie puisse exiger du criminel ; cette réparation
suit ; elle ne doit être suivie d'aucune autre. « On
n'a pas craint de vous dire qu'à la guerre les dépouilles des morts
appartiennent aux vainqueurs. Les goujats d'une armée peuvent bien dépouiller
les cadavres ; mais certes ce n'est par le vainqueur : celui-là est généreux
puisqu'il est brave. Vous ne direz pas aux enfants : Oui, vous êtes
innocents, mais vos pères furent coupables et vous serez punis. Ce serait une
réponse digne de Tibère ou de Néron, mais non pas d'un représentant du peuple
français. » Citant
Montesquieu, il disait encore : « Les confiscations menacent la
tranquillité de la patrie comme sa liberté ; elles ne peuvent convenir qu'au
despotisme. » L'orateur
établissait la différence des condamnés et des émigrés. Il la voyait surtout
dans les décrets qui avaient prescrit un délai pour rentrer en France, en
annonçant d'avance la peine de confiscation. La
seconde question était : — « Les condamnations Prononcées
révolutionnairement ont-elles lo caractère de jugements ? — « La
tyrannie a pesé pendant quinze mois sur la France ; les preuves sont dans
tous les cimetières de la République ; elles sont sur les rives de la Loire,
où le fleuve rejette chaque jour encore des cadavres ; elles sont écrites sur
Ion ruines de Lyon et de Bédouin ; les preuves sont dans cette salle où ma
voix appelle, sans être répondue, les fondateurs de la République convaincus
du crime alors inexpiable d'unir de grands talents à de grandes vertus. Le
gouvernement est auteur ou complice de tous les crimes publics qui se
commettent au sein de la nation où il règne. Auteur, les commande ; complice,
s'il ne les prévient, ne les empêche, ne tee réprime point. « Ce
n'est pas vous qui êtes auteurs de ces crimes, car vous ne les avez point
commandés ; mais c'est à vous de les réparer. Vous ne pouvez rendre à la
patrie les victimes immolées ; pleurons sur leurs tombeaux, et faisons à
l'égard de leurs familles la seule restitution qu'il nous soit possible de
leur faire. « Les
tribunaux établis par les tyrans n'ont rien de légal aux yeux des vainqueurs
de la tyrannie. Quoi ! elles seraient appelées jugements, ces boucheries
quotidiennes, où quarante, cinquante, soixante victimes amoncelées sur la
fatale charrette marchaient ensemble au supplice, sans s'être jamais
rencontrées auparavant ; condamnées en masse, en une heure, sans témoins,
sans défenseurs, quelquefois même sans interrogatoire, et dont l'échafaud
était dressé d'avance sur la place publique ! «
Ont-ils été jugés ceux dont les actes d'accusation laissent encore
aujourd'hui le nom du délit en blanc ? « Appellerons-nous
jugement ces deux heures d'agonie pendant lesquelles l'accusé, interrogé sur
son nom et son fige, ne pouvait prononcer un mot de plus, sans qu'on lui dit
« Tu n'as pas la parole ? « Les
fusillades et les mitraillades de Lyon, les noyades de Carrier, les
boucheries de Schneider, les assassinats d'Orange ou d'Arras, sont-ce donc
des jugements ? « Lorsque
de malheureux prisonniers furent égorgés à Paris dans les journées de
septembre, quelqu'un osé proposer de confisquer au profit de la nation la
fortune des massacrés ? « Les
tribunaux de Robespierre étaient-ils donc autre chose que le tribunal du 2
septembre ? « Mais,
dit-on, les tribunaux révolutionnaires ont pourtant jugé des coupables.
Robespierre n'a-t-il pas été condamné ? « Non,
Robespierre n'a pas été jugé, la Convention l'a envoyé à l'échafaud par un
décret de mise hors la loi, lorsqu'il était en révolte et en armes contre la
représentation nationale. Il a été démontré à la France et à l'Europe que
Robespierre conspirait, aussi clairement qu'il était démontré que les détenus
des Carmes, de l'Abbaye et du Luxembourg ne conspiraient point. « On
dit encore : Vous allez donc traiter comme innocents Chaumette, Hébert et Ronsin
? Eh bien ! je le confesse, Chaumette, Hébert et Bousin ont été assassinés ;
ils ont péri sans être entendus ; ils ont péri., non pas en juste expiation
de leurs crimes, mais parce qu'ils étaient en rivalité avec les tyrans. « Ici
je ne puis me défendre d'un sentiment profond de douleur et de regret. Ô ma
patrie ! à quel degré d'avilissement et de manieur tu étais tombée ! Même les
plus grands scélérats étaient frappés injustement. » Pontécoulant
montrait ensuite combien serait 'absurde et impossible la révision de toutes
les procédures révolutionnaires. Passant
à la question de finance, il disait : — « Il n'y a point de crédit publie où
il n'y a point de foi publique. Il n'y a point de foi publique, lorsque le
trésor national compte parmi ses ressources la dépouille de l'innocent, le
champ de la veuve et des orphelins. Le crédit public repose sur la morale et
Humeur politique du gouvernement. « Si
nous refusez ce grand acte de justice, vos successeurs s'en empareront. »
—S'armant encore de la parole de Montesquieu : — « La raison a un empire
naturel ; elle a même un empire tyrannique ; on lui résiste ; mais cette
résistance est son triomphe. Encore un peu de temps, cl ou sera forcé de
revenir à elle. » L'orateur
terminait ainsi : — « Vos ennemis vous ont fait un crime du long
silence que vous avez gardé pendant l'avilissement de votre pays. Vous allez
prouver que si vous avez consenti à survivre à la tyrannie, c'est parce que
vous aviez juré qu'elle ne vous survivrait pas, et que vous répareriez ses
forfaits. » L'histoire
de la Terreur ne serait pas complète si nous ne rapportions pas les
impressions vives et profondes qu'elle avait laissées dans les cœurs
généreux, et le jugeaient qu'en portaient les esprits élevés et raisonnables. Le
discours de Pontécoulant fut souvent interrompu par les applaudissements ;
mais le débat fut encore ajourné. La question était devenue de plus en plus
importants. C'était une sorte de procès intenté contre une époque de la
Révolution ; une flétrissure à imprimer sur le gouvernement qu'avait subi et
servi l'Assemblée pendant quinze mois. Louvet,
lorsque la discussion fut reprise, parla dans le même sens que Pontécoulant,
et proposa d'abolir en principe la confiscation, hormis sur les émigrés. Le
principe général était maintenant le point vif du débat. Lors même qu'ils
étaient modérés, les hommes imbus de l'esprit révolutionnaire ne pouvaient
renoncer à voir dans la confiscation une précaution prise contre la famille
des condamnés politiques. L'injustice était toujours pour eux une arme de
guerre contre des ennemis en présence. Raffron
essaya de répondre à Pontécoulant : — « Des innocents ont péri avec
les coupables : effet affreux, mais inévitable d'une révolution. Tous les
condamnés ont été jugés coupables de trahison ; la condamnation était sans
appel, ainsi le commandait le salut public. Les conséquences de ses
condamnations doivent être les mêmes pour tous. Telles sont les règles
immuables de la raison. Une révolution ne doit pas rétrograder.... Il ne
s'agit point de règle ici, mais d'une résolution, c'est-à-dire d'un combat à
mort.... La confiscation résulte du droit de la guerre. Le territoire ennemi
est confisqué par la victoire. Les dangers de la patrie ne laissaient ni le
temps ni la possibilité de l'examen. Il fallait frapper ou être frappé,
vaincre ou être vaincu, sauver la liberté ou la laisser périr et périr avec
elle. Il n'y avait pas de milieu... Pourquoi venir aujourd'hui incidenter
froidement ?... les morts laissés sur le champ de bataille avaient-ils mérité
de perdre la vie ? A quelque parti qu'ils appartiennent, ils sont confondus
et enterrés pêle-mêle. Tel est le sort de la guerre. « Chercherez-vous
à distinguer l'innocent du coupable ? Je sais que vous ne trouverez pas de coupables.
Vous dites tant mieux ; et moi je dis tant pis. Le résultat de votre
imprudente révision présentera la Révolution sous un aspect funeste, hideux,
horrible. «
Défiez-vous des séductions de la parole et des arguments d'avocats qui
parlent sans cesse de la justice, et comptent la vérité pour peu de clause.
L'enthousiasme est prêt à vous imposer une tâche qu'il appelle glorieuse. Si
vous l'acceptez, vous n'aurez pas fini de longtemps. » Alors
l'orateur énumérait jusqu'où pourraient aller les réclamations et les
réparations. — Il proposait qu'on accordât des secours aux familles des
condamnés, lorsqu'elles présenteraient des certificats de civisme. C’était la
seule concession que les conventionnels jacobins pouvaient faire à la
justice. Rewbell
défendait les intérêts révolutionnaires d'une façon moins impitoyable, et
consentait à restituer les biens des condamnés ; mais il voulait qu'en même
temps l'Assemblée se prononçât fortement pour le principe général de la
confiscation et spécialement pour son application aux émigrés. Berlier parla
dans le même sens et proposa une classification des délits qui entraîneraient
la confiscation, considérée comme indemnité pour dommage causé à l'État. Il
ajoutait que cette peine ne serait pas appliquée, lorsque le jugement ne
serait pas rendu selon les formes de la justice ordinaire et sur la
déclaration d'un jury ; en même temps il demandait que le tribunal
révolutionnaire fût aboli dès que le jugement de Fouquier-Tinville serait
prononcé. Lanjuinais
ramena la question air point qui était réellement l'objet d'un débat si
longtemps prolongé. — « On discutera plus tard le principe général de la
confiscation. Aujourd'hui nous avons à déclarer que tous les individus
condamnés révolutionnairement ont été, non pas jugés, mais assassinés. »
— On murmura à la gauche ; il répéta le mot « assassinés », et fut
applaudi à plusieurs reprises. Puis, continuant — « et nous devons restituer
leurs biens confisqués à leur famille. » Mais
les adversaires de la proposition dc Pontécoulant et de Louvet, ceux qui
voulaient le maintien du principe de la confiscation insistaient pour qu'il
fût Vaté. Il y en axait qui s'écriaient — « Si la confiscation est
abolie, la République est perdue. » — Néanmoins, comme tous les
représentants, quelle que fût leur opinion sur le principe, semblaient
consentir à la restitution des biens des condamnés, la majorité pensa qu'il
était préférable d'obtenir sur cette question un assentiment presque unanime,
en n'insistant pas sur l'abolition générale et absolue de la confiscation.
Une rédaction proposée par Génissieux fut adoptée. — « Le
principe de la confiscation est maintenu à l'égard des conspirateurs, des
émigrés et leurs complices, des fabricateurs et distributeurs de faux
assignats, de fausse monnaie, des dilapidations de la fortune publique, et de
la famille des Bourbons Capet ; et néanmoins, considérant l'abus que l'on a
fait des lois révolutionnaires ; les biens des condamnés, depuis l'époque du
10 mars 1793, seront rendus à leurs familles sans qu'il soit besoin de la
révision des procédures. » Nulle
question de droit n'avait encore tant ému l'opinion publique. Les journaux la
traitèrent avec une extrême vivacité ; des écrivains distingués plaidèrent la
cause des familles dépouillées, Raynal publia un écrit intitulé : Des
assassinats et des vols politiques ou des proscriptions et des confiscations.
L'abbé Morelles imprima un pamphlet : Le cri des familles. Avec
moins de contrainte que les orateurs de la Convention, ils traitaient d'une
manière plus générale de l'injustice de la confiscation et des conséquences
funestes à l'ordre social qu'entraînaient les atteintes à In propriété. C'est
depuis lors que tous les amis d'une liberté vraie et durable ont flétri la
confiscation comme une mesure inique et impolitique ; comme un germe profond
de division entre les citoyens et de haine contre les gouvernements ; comme
appartenant essentiellement à la tyrannie. Lorsqu'on a pu renier que l'ère
des révolutions avait trouvé son terme, l'abolition de la confiscation fut
écrite parmi les droits publics des Français. D'autres
décrets d'ordre et de réparation furent adoptés sans difficulté. Après le 31
mai, la Convention avait prononcé la mise hors la loi, non-seulement d'un
grand nombre de ses membres, niais de beaucoup d'administrateurs des
départements accusés ou soupçonnés d'avoir pris part aux rébellions
fédéralistes. Plusieurs avaient péri en vertu des décrets portés contre eux.
Ceux qui s'étaient dérobés par la fuite furent déclarés libres de toute
poursuite et autorisés à rentrer dans leurs foyers. En
établissant le gouvernement révolutionnaire, l'ancien comité de salut publie
avait changé la forme et la composition des administrations de département et
de district ; elles furent rétablies dans l'organisation et les attributions
que leur avait données la loi de l'Assemblée constituante ; mais la situation
provisoire et mal assurée où l'on se trouvait ne permit pas de confier les nominations
à l'élection ; les administrateurs devaient être choisis par les
représentants en mission, sinon par le comité de législation. La
question qui employa le plus de Lumps, qui donna lieu à plus de discours, qui
fit naître le plus de projets, sans exciter pourtant un grand intérêt dans le
public, ce fut la mise en activité de la constitution de 1793. En réclamer
avec exigence et menace la prompte exécution fut d'abord le mot d'ordre du
parti jacobin. Les sections de Paris, où Il avait une influence dominante,
apportaient des pétitions et des adresses pour signifier la volonté du
peuple. L'Assemblée était résolue à ne pas obéir à de telles injonctions ;
mais elle n'osa point d'abord renier le culte el le respect de cette
constitution qu'on n'invoquait jamais sans l'orner de l'épithète de
démocratique. Plusieurs des thermidor riens croyaient même que la proclamer,
faire les élections pendant que le pouvoir était entre leurs mains, serait
d'une bonne politique. Sieyès, en parlant pour le rappel des proscrits, avait
argué de nullité tom les actes de la Convention à dater du 31 mai ; toutefois
il s'était latté de répondre au reproche qui loi était fait de nier ainsi
l'autorité de la constitution. — « Elle avait été, répondit-il,
sanctionnée par le peuple, ce qui établissait une différence essentielle avec
les décrets. » Le
premier qui osa mettre en doute la constitution de 1793 fol Thibaudeau. Bentabolle
venait de se plaindre qu'on la laissât livrée aux attaques des journaux qui
la présentaient comme l'œuvre de quelques scélérats. — « Qu'importe,
répondit Thibaudeau, que des journalistes disent leur opinion sur la manière
dont la constitution a été rédigée. Je vais plus loin, et je dis que s'il y
avait dans la constitution un article qui ne me convint pas, j'aurais le
droit, en m'y soumettant, d'écrire contre. Si ce droit n'existait pas, il n'y
aurait pas plus de liberté en France qu'en Russie. » Bientôt
il fut généralement convenu qu'on ne pouvait pas songer à réaliser la
constitution de 1793, sans avoir préalablement revint les lois
révolutionnaires, et décrété les lois organiques sons lesquelles la
constitution serait incomplète. Une
autre fois, Thibaudeau parla de la sanction qu'elle avait reçue dans les
assemblées primaires. — « Ceux qui dans les assemblées du peuple ont eu le
courage de faire quelques observations ont été punis de mort. Je ne sais ce
qu'on veut dire en nous entretenant chaque jour d'une constitution
démocratique. Entendez-vous par constitution démocratique un gouvernement où
le peuple exerce par lui-même tous ses droits ? — « Non
! non ! criait-on de toutes parts. — ‘Je
ne connais qu'une constitution démocratique, c'est celle qui assure au peuple
la liberté, l'égalité et la jouissance paisible de ses droits. En ce sens, la
constitution actuelle n'est point démocratique, car elle vous obligerait à
couvrir les Jacobins, à rétablir la commune de Paris, à reconnaître le droit
d'insurrection partielle. Avant trois mois la représentation nationale serait
dissoute. » Bientôt
il ne fut plus question de respecter textuellement la constitution de 1793.
On avait reconnu qu'elle devait être accompagnée de lois organiques ; chacun
comprenait qu'elle n'était point praticable, si elle ne recevait pas de
graves modifications. Pelet de la Lozère, à la suite d'un long rapport
présenté au nom du comité de salut publie, articula que les lois organiques
devaient être « additionnelles et correctionnelles ». Il entra dans
un examen sommaire de la constitution, indiqua les articles qui lui
semblaient à réformer, et proposa une série de questions à soumettre aux
assemblées primaires. On
demanda que le rapporteur fût rappelé à l'ordre pour avoir indiqué que la
constitution pouvait être changée. L'Assemblée ordonna l'impression du
rapport de Pelet, et le renvoya à la commission des lois organiques. Longtemps
auparavant une commission de seize membres avait été chargée d'examiner les
questions relatives aux pouvoirs des comités et aux dispositions qui devaient
substituer au gouvernement révolutionnaire une organisation nouvelle. La tâche
donnée à cette commission se confondait à peu près avec le travail de la
commission des lois organiques ; on supprima la première ; quelques jours
après on porta à onze le nombre des membres de la commission des lois organiques
; d'abord elle avait été de sept. En définitive, elle fut composée de
Thibaudeau, La Réveillerai, Lesage, Boissy d'Anglas, Creuzé Latouche, Louvet,
Daunou, Berlier, Lanjuinais, Durand-Maillane et Baudin des Ardennes. Il fut
dès lors entendu implicitement que cette commission aurait à faire une
constitution. Cependant
les hommes principaux de la Convention, ceux qui passaient pour s'être
occupés des questions de droit publie ou de législation générale, apportèrent
à la tribune leurs idées ou leurs projets. Merlin de Douai proposa au nom du
comité de salut publie une « déclaration des principes essentiels de l'ordre
social et de la République. » C'était, comme toutes les pièces de ce
genre, une série de vérités morales et de droits naturels dont la liste
variait selon le cours dag circonstances et des opinions dominantes. Ainsi le
droit de réunion n'était plus présenté comme absolu, il était accompagné de
restrictions et de précautions. L'insurrection n'était pas nettement
retranchée des droits du citoyen ; mais elle était assujettie à des formalités,
ce qui lui ôtait sa vraie signification ; elle était une réunion punissable tant
que la majorité des assemblées primaires légalement convoquées ne déclarait
que le gouvernement avait violé les droits du peuple. Le
droit de mettre hors la loi les chefs d'une sédition était attribué nu corps
législatif. La
liberté de lit presse était reconnue, mais menacée de répression sévère, en
cas de provocation aux crimes ou délits. Le
droit aux secours publics ne pouvait être accordé qu'aux vrais indigents,
laborieux, tempérants, économes et probes. De
sorte que cette déclaration des droits était en fait une restriction, par
conséquent une négation fart raisonnable des principes révolutionnaires et
anarchiques écrits, comme absolus, par Robespierre et Saint-Just. Le nouveau
texte s'expliquait par sa date. Cambacérès proposa un programme pour le
travail des lais organiques. Il expliquait comment elles devaient suppléer
aux lacunes que laissait la constitution, corriger les dispositions inapplicables
ou dangereuses ; il montrait ainsi, sans conclure formellement, la nécessité
de remanier l'œuvre de 1793. Toutes
ces propositions et les débats qu'elles suscitèrent préparaient les esprits à
une constitution nouvelle : c'était une sorte d'examen préliminaire. Les Jacobins,
vaincus au 12 germinal, privés de leurs bruyants orateurs, prenaient peu de
part aux discussions. Elles se passaient entre hommes de bonne foi, instruits
par une triste et récente expérience, mais encore imbus de beaucoup de principes
poussés à l'absurde par une logique aveugle. Ils se préoccupaient surtout de
garantir les intérêts révolutionnaires, de maintenir l'influence et la
domination exclusives de la faction politique qui s'était formée depuis
quatre années. La forme du gouvernement leur importait peut-être moins que
les précautions à prendre pour ne pas loir reparaitre l'ancienne société
franchise. En même temps ils souhaitaient sincèrement de faire régner dans
leur république la justice et le bon ordre. Les
conversations sur les lois organiques n'étaient point le seul cadre où
venaient se placer les questions constitutionnelles. Bien peu de mois après
le 9 thermidor, on axait voulu donner plus de régularité au gouvernement des
comités ; malgré le zèle laborieux des représentants qui les composaient, il
y avait quelque confusion dam les attributions, quelques retards dans
l'expédition des affaires. Ce mode de pouvoir exécutif, en même temps qu'il
supprimait la responsabilité, in-quittait par le souvenir de la tyrannie et
de la souveraineté arbitraire des anciens comités. Plusieurs
projets furent présentés et discutés ; ils amenèrent naturellement l'examen des
opinions diverses sur la division des pouvoirs, sur l'action réciproque du
gouvernement et de la législation. L'expérience avait modifié beaucoup Ire
idées. Lanjuinais, lorsqu'il reparut pour la première fois à la tribune, dans
mie de ces discussions, avait été accueilli avec les plus honorables
applaudissements. Avec sa franchise accoutumée, il dit qu'on ne devait pas
chercher une solution provisoire pour une question fondamentale, qui ne
pouvait aire réglée que par la constitution ; en attendant, puisque le corps
législatif était revêtu de l'entière et absolue souveraineté, il fallait eu
accepter les conséquences. Lanjuinais alla plus loin. — « L'expérience
de cinq années a dû nous apprendre qu'il n'y aura jamais de véritable liberté
tant que le corps législatif ne sera composé que d'une seule assemblée et ne
formera qu'un seul tout. » Un cri
d'indignation partit de la Montagne. — « Voilà les deux chambres ! »
— C'était en effet un cruel mécompte pour les Jacobins. Pouvaient-ils
entendre patiemment proposer une institution, qui, dès l'Assemblée
constituante, avait été repoussée par leurs anathèmes ? C'est
que, dans ce temps-là, les esprits prévenus étaient préoccupés par la crainte
de l'autorité absolue d'un roi, ou de la domination d'une aristocratie.
Ainsi, on avait conféré la souveraineté à une assemblée toute populaire.
L'épreuve avait été cruelle ; il avait donc fallu reconnaître que donner à un
pouvoir politique quelconque, prince, st', nat ou représentation démocratique
la plénitude de la souveraineté, c'était instituer une tyrannie. Revenir à la
pensée d’associer dans une action commune, par l'initiative et la sanction,
le pouvoir exécutif et la législature, ce n'était pas une idée qui mat encore
être produite. Mais les hommes sages voulaient du moins que l'Assemblée dont
les volontés devenaient des lois, ne fia plus un corps unique ; ils espéraient
rendre à ses délibérations un caractère de maturité et une indépendance moins
exposée à l'action des partis et des cabales, en partageant l'action
législative entre deux assemblées délibérantes. Un
décret proposé par Daunou, au nom de la commission des onze, sans changer
l'état des choses, définit plus distinctement les pouvoirs et les
attributions des comités ; il ne fut pas admis non plus. Cambacérès montra
que toute autorité déléguée par la Convention n'était pas une vraie division
de pouvoirs et ne donnerait aucune des garanties désirables. — « Les
choses resteront essentiellement dans le même état, avec cette différence
qu'en donnant une preuve d'inquiétude et de versatilité, tous serez taxés de
faiblesse et vous diminuerez votre autorité morale. Cette
longue, mais utile discussion se termina par un accroissement de pouvoirs du
comité de salut public ; il fut porté au nombre de seize membres et
exclusivement autorisé à prendre des arrêtés d'exécution ; les autres comités
conservaient l'initiative des propositions de loi relatives à leurs
attributions spéciales. Pendant que la Convention s'occupait à examiner
quelles institutions elle donnerait à l'avenir, le sol où elle voulait lm
établir était encore tremblant et volcanique. Le parti jacobin ne se tenait
pas pour vaincu ; il n'y avait point de conspiration délibérée et concertée ;
les Montagnards de l'Assemblée ne semblaient pas en disposition hasardeuse,
mais parmi les clubs de section, qui se rouvraient dans un lieu lorsqu'on les
avait expulsés d'un autre, les orateurs excitaient sans cesse la populace.
Les souffrances et les alarmes de la disette rendaient plus faciles les
influences démagogiques ; néanmoins cette plèbe des faubourgs n'avait pas un
but arrêté d'avance ; elle n'était pas sous la direction et le
commandement, d'une faction politique puissante. La commune n'était plus là
pour lui servir d'état-major. On la poussait au tumulte, sans lui proposer
rien de plus que le mot d'ordre : — « Du pain et la constitution de 1793 ! »
Trois
semaines après la journée du 12 germinal, une nouvelle alerte troubla la
Contention. Elle fut convoquée dès sept heures du matin. Rovère, au nom du
comité de sûreté générale, vint rendre compte de l'état de Paris. — « Les
projets les plus sinistres, les plans les plus atroces devaient le soir même
avoir leur exécution. On voulait égorger use partie de l'Assemblée et des
bons citoyens. Si ou ne réussissait point, on renouerait la partie pour
demain ou après-demain. » — Il lut des rapports de la commission des
subsistances, des inspecteurs de prisons et des agents de police ; ils
annonçaient une attaque prochaine. Des mots de ralliement avaient été
communiqués ; des cartes avaient été distribuées. Le chef
de la conjuration était, disait-on, un nominé Parein chef de l'état-major de Ronsin,
qui avait présidé la sanglante commission révolutionnaire de Lyon. Thuriot,
Cambon, et 5lontaut devaient se mettre à la tête des rassemblements. Aussitôt
on cria : — « L'arrestation de Montant ! » — Il était présent. — « Je
demande, dit-il, que la Convention soit juste. Je n'ai jamais fait arrêter
personne, je n'ai fait traduire aucun accusé devant le tribunal
révolutionnaire. » Alors
s'engagea une sorte de conversation entre Montant et quelques membres de
l'Assemblée. On lui imputa d'atroces propos et des démarches qui supposaient
sa liaison avec les terroristes, mais qui n'établissaient point sa complicité
dans un complot. Le passé lui fut durement reproché. On raconta cornaient il
était spectateur assidu des exécutions et revenait, après avoir vu tomber des
têtes, s'asseoir sur les bancs de la Montagne, en se frottant gaiement les mains.
On lut une liste de suspects qu'il avait fait mettre en prison et où se
trouvait sa propre sœur. On lui demanda, si, l'année précédente, il n'avait pas
été le plus empressé à entraîner la Convention sur la place de la Révolution
pour voir célébrer l'anniversaire du 21 janvier, par le supplice de sept
condamnés. L'excuse
qu'il donna provoqua un mouvement d’horreur. — « Cet événement était
passé de ma mémoire. Je croyais qu'en commémoration de ce jour, on
décapiterait un mannequin, et je me récriai quand je vis qu'on guillotinait
réellement des hommes. L'arrestation
de Montant fut votée. En même temps, un décret ordonna que Cambon, Thuriot, Ruamps,
Levasseur, Maignet, Bayle, Hentz déjà décrétés d'arrestation après le 12
germinal, et en fuite, se constitueraient prisonniers, sinon encourraient la
peine de la déportation ; un délai de quinze jours leur était accordé. Un
second décret constitua le tribunal révolutionnaire en permanence jusqu'au
jugement définitif de Fouquier-Tinville et de ses complices. Ce
procès, sans avoir la durée du procès de Carrier, sans exciter aussi vivement
les émotions du public, eut, toutefois, une grande action sur les esprits et
augmenta non-seulement parmi la jeunesse, mais dans le haut et le petit
commerce, dans les classes moyennes, l'horreur des terroristes et des
Jacobins. Fouquier-Tinville ne niait rien ; son calme et son impudence
augmentaient l'indignation de l'auditoire ; il se représentait comme un
malheureux subalterne qui avait obéi aux lois, à la Convention, aux comités,
et qui aurait été lui-même exterminé s'il avait témoigné la moindre
hésitation. —
« La Convention, disait-il, avait mis la terreur à l'ordre du jour ;
elle avait proclamé l'extermination des contre-révolutionnaires. Les comités
me les envoyaient, en m'ordonnant d'accomplir les formalités du jugement....
Citoyens représentants, je n'ai fait qu'obéir à vos ordres, et vous m'accusez
! Lequel d'entre vous m'a fait entendre une parole de réprimande. Le sang
découlait de la bouette de tous vos orateurs, et vos décrets surpassaient
encore votre tribune. Si je suis coupable, vous l'êtes tous, et j'accuse
l'Assemblée entière. Je n'ai été que la hache de la Convention : punit-on une
hache ? » « Fouquier
et les membres de son tribunal sont convaincus de complots liberticides
contre la République » : telle fut la déclaration du jury. Les condamnés
étaient des conspirateurs : c'était la formule obligée ; puis venait
l'énumération des moyens, qu'ils avaient employés. Cette liste était un
résumé de ce qu'avait été la justice révolutionnaire — « En
faisant périr, sous la forme déguisée de jugement une foule innombrable de
Français de tout âge, et de tout sexe ; — « En
imaginant à cet effet des projets de conspiration dans lm diverses prisons de
Paris ; — « En
dressant ou faisant dresser deus ces prisons des listes de proscription ; — « En
rédigeant avec certains membres des comités du gouvernement des projets de
rapport sur ces prétendues conspirations, afin de surprendre la religion de
ms. comités ou de la Convention et de leur arracher des arrêtés et des
décrets sanguinaires ; —
« En amalgamant dans le même acte d'accusation, mettant en jugement,
faisant traduire à l'audience et au supplice plusieurs personnes de tout âge,
de tout sexe, de tout pays, absolument inconnues les unes aux autres ; —
« En requérant et ordonnant l'exécution de certaines femmes qui se
disaient enceintes, et dont les gens de l'art avaient dit ne pouvoir pas
constater l'état de grossesse ; —
« En jugeant dans deux, trois ou quatre heures au plus trente, quarante,
cinquante et jusqu'à soixante individus à la fois ; —
« En encombrant, sur les charrettes destinées à transporter les
condamnés au supplice, des hommes, des femmes, des jeunes gens, des
vieillards, des sourds, des aveugles et des infirmes ; —
« En faisant préparer des charrettes dès le matin avant la comparution
des accusés à l'audience ; — En ne
désignant pas dans les actes d'accusation les qualités des accusés d'une
manière précise, de sorte que par cette confusion le père a péri pour le fils
et le fils pour le père ; —
« En ne donnant pas connaissance aux accusés de leur acte d'accusation,
ou la leur donnant au moment où ils entraient à l'audience ; — « En
livrant, avant la rédaction du jugement, la signature au greffier sur des
papiers blancs, de sorte qu'il n'en trouve encore plusieurs dans le préambule
et le vu desquels se trouvent rappelées grand nombre de personnes qui ont été
exécutées, mais contre lesquelles les jugements ne renferment aucune
déposition. —
« En ne faisant pas écrire la déclaration du jury au bas des questions
qui lui étaient soumises, lesquelles deux prévarications ont pu donner lieu à
une foule d'erreurs et de méprises. » — Dans la minute du jugement qui
condamnait les fermiers généraux, la déclaration du jury était restée en
blanc. — « En
refusant la parole aux accusés, à leurs défenseurs ; en se contentant
d'appeler les accusés par leurs noms, âges et qualités ; en leur interdisant
toute défense ; —
« En faisant rendre, sous prétexte d'une révolte qui n'exista jamais,
des décrets pour les mettre hors des débats ; —
« En ne posant pas les questions soumises au jury en présence des
accusés ; —
« En choisissant les jurés au lieu de les prendre par la voix du sort ; —
« En substituant aux jurés de service, d'autres jurés de choix ; —
« En jugeant et condamnant des accusés sans témoins et- sans pièces ; —
« En n'ouvrant pas celles qui étaient envoyées pour leur conviction ou
leur justification ; —
« En mettant en jugement des personnes qui ont été condamnées et
exécutées avant la comparution des témoins et l'apport des pièces demandées
et jugées nécessaires pour effectuer leur mise en jugement ; — « En
faisant conduire sur le lieu destiné an supplice le cadavre d'un condamné qui
s'était poignardé pendant la prononciation du jugement ; — « En
donnant une seule déclaration sur tous les accusés en masse ; —
« En proposant de saigner les condamnés pour affaiblir le courage qui
Ion accompagnait jusqu'à la mort ; —
« En corrompant la morale publique par les propos les plus atroces et
les discours les plus sanguinaires ; —
« En entretenant des liaisons, des correspondances et des intelligences
avec des conspirateurs déjà désignés au glaive de la loi. » Les
jurés ayant ainsi prononcé sur la culpabilité des accusés, le tribunal
condamnai la peine de mort Fouquier-Tinville. Trois juges du tribunal où il
avait été accusateur public, Lanne, Sellier et Delaunay, furent compris comme
complices dans l'arrêt de condamnation : c'étaient des hommes peu connus. Six
jurés furent aussi condamnés ; ils avaient plus de renommée révolutionnaire ;
Renaudin était le juré que Desmoulins avait récusé comme son ennemi personnel
; Villate était un jeune homme qui avait montré beaucoup de dévouement à
Robespierre et aux membres du comité de salut public ; ils le traitaient avec
distinction et le protégeaient. Quelques jours avant le 9 thermidor, quand la
discorde se mit dans le comité, Sempronius Villate fut emprisonné ; puis,
dans les courts instants où Robespierre et la commune furent les maîtres, il
fut mis en liberté : c'est ce qui le perdit. Détenu depuis dix mois, il avait
publié pour sa défense plusieurs brochures où se trouvent de curieux détails
sur l'intérieur du comité de salut public, sur le caractère des principaux
gouvernants de cette époque, sur leurs conversations dans la vie privée. Ces
informations ajoutèrent encore à l'horreur et nu mépris qu'ils inspiraient,
mais ne servirent point la cause de Villate. Deux espions placés dans les
prisons pour dénoncer les conspirations qu'on inventait, afin de motiver les
nombreuses fournées, étaient compris dans l'arrêt ainsi qu'un porte-clefs du
Luxembourg et un administrateur de la police. Le
seizième condamné était un personnage beaucoup plus important ; Hermann était
compatriote de Robespierre, Artésien comme lui. Avant la Révolution, il avait
déjà acquis, dans sa province, la réputation d'un homme d'un talent
remarquable et d'une stricte probité. Il était alors substitut de l'avocat général
du conseil supérieur d'Artois. Après la Révolution, il fut président du
tribunal de son département. Appelé à Paris par la protection de Robespierre,
il devint président du tribunal révolutionnaire. Ce fut lui qui conduisit les
débats du procès de la reine, puis des procès dm Girondins et de Danton. Peu
de temps après il fut ministre de l'intérieur pendant dix jours, et passa au
département des affaires étrangères la veille de la suppression des
ministres. Robespierre le plaça alors à la tale de la commission qui
réunissait dans ses attributions la police, l'administration et la justice.
Il jouissait de toute sa confiance ; leurs rapports étaient intimes et
habituels. Au 9 thermidor, il échappa cependant à la nombreuse condamnation
qui comprenait les serviteurs les plus dévoués de Robespierre. Appelé
comme témoin dans le procès de Fouquier-Tinville, de telles charges
s'accumulèrent contre lui qu'il fut mis en cause ; c'était lui qui, de
concert avec toupies, avait fait le triage des jurés dans la procédure contre
Danton ; ils étaient entrés ensemble dans la chambre des jurés ; et comme
malgré leurs menaces et leurs vociférations ils les voyaient encore indécis,
ils avaient produit une pièce fausse qui ne faisait point partie de la
procédure, afin de prouver les intelligences de Danton avec les étrangers. C'était
aussi Hermann qui, sur l'ordre de Robespierre et de Barère, avait transformé
eu conspiration le projet d'évasion de quelques détenus de Bicêtre, et provoqué
ainsi quarante-trois condamnations à mort par le tribunal révolutionnaire. Quelle
que fût l'indignation répandue par ces détails parmi l'auditoire et le
publie, Hermann sut faire écouter sa défense avec une sorte de faveur ; elle
était écrite d'un style modéré ; il développait des considérations
philosophiques, qui depuis ont été souvent reproduites. En déduisant de la
succession des faits généraux leur enchaînement nécessaire et fatal, le
sophisme peut arriver à expliquer la conduite et les actes des hommes par
l'irrésistible contrainte qu'exercent les circonstances. Hermann présenta
sous cette forme la mente excuse que Fouquier-Tinville et tous les agents de
la Terreur. — « Ce n'était pas eux qui étaient coupables, c'était le
gouvernement des comités ; c'était la Convention ; » — puis, continuant
à généraliser — « c'était la Révolution dont la marche avait été
indispensable. Ne devait-elle pas accomplir d'abord une œuvre de destruction ? »
— De sorte que n'admettant le libre arbitre à aucun degré, on arrivait à
imputer les crimes de chaque individu à une loi générale de l'histoire. Le
ministère public remarqua combien l'homme qui montrait tant de discernement,
qui connaissait si bien par quelle route on est entraîné au crime, était peu
excusable de s'y être engagé, et prouvait ainsi qu'il y était entré
volontairement. Le jury fut plus sensible au talent de l'accusé, et surtout
au tableau qu'il fit de ses vertus privées et de son bonheur domestique. Le
public ne partagea point CDS émotions que presque tous les accusés tentèrent
de susciter. Il était trop souvent question depuis trois ans de ces bons
pères de famille, de ces tendres époux et de toutes ces vertus de l'homme
privé, qui n'avaient pas empêché l'homme public de répandre le sang innocent
sans pitié ou même avec une passion féroce. Une
voix de plus contre la culpabilité et Hermann n'aurait pas été condamné. Les
acquittements furent nombreux. Onze juges ou jurés de l'ancien tribunal et
cinq espions de prisons ne furent pas compris dans l'arrêt de condamnation.
Il y avait parmi les acquittés plusieurs noms bien connus, quoique d'un rang
subalterne. Le menuisier Duplay, chez qui logeait Robespierre, était sur
cette liste ; il ne passait pas pour un méchant homme. Le prononcé du
jugement excita un bruyant tumulte parmi les accusés. Hermann jeta un livre à
la tête du président ; les uns annonçaient de promptes vengeances, les entrai
disaient qu'on les envoyait à la mort pour avoir trop aimé la patrie :
quelques-uns se désolaient de la misère où ils laissaient leurs familles. Fouquier-Tinville
parla avec assurance et sang-froid. — « Les seuls auteurs des crimes
qu'on nous impute n'ont pas paru dans la procédure. On prononce la mort
contre nous, et les vrais coupables ne sont condamnés qu'à la déportation ;
où est la justice ? la postérité nous jugera. Je demande qu'on me fasse
mourir sur-le-champ ; montrez autant de courage que j'en ai. » Le
lendemain ils furent exécutée sur la place de Grève. La foule les poursuivit
impitoyablement de ses invectives. Fouquier-Tinville restait impassible st
regardait avec mépris cette populace versatile, qui oubliait les misères de
la famine, en insultant des condamnés. — « Avez-vous eu aujourd'hui
votre quarteron de pain ? » leur disait-il. La mort
de Fouquier-Tinville n'excita aucun trouble. Les Jacobins continuèrent à
conspirer, mais ce n'était point pour le venger. Quant à la jeunesse
réactionnaire de Paris, elle était plus occupée maintenant à exercer son
influence sur la marche générale de la Convention qu'à tirer vengeance du
passé ; il s'agissait plutôt en ne moment de combattre le parti qui voulait
faire renaitre la Terreur que de punir les instruments qu'elle avait
employés. Ce
n'était pas à Paris seulement que l'ordre publie était en péril. Des passions
plus vives, des instincts Moins civilisés, une réciproque ardeur de vengeance
troublaient les départements du midi. La victoire qui avait été remportée sur
les Jacobins, la tranquillité que les représentants Anguis et Serres avaient
rétablie n'avaient pas eu un effet durable. Trois mois après, Cadroy, qui
venait d'y être envoyé en mission, écrivait : — « Les terroristes et les
voleurs inspirent l'effroi dans cette ville. Le tribunal, qui devait juger
les auteurs de la révolte, a été insulté le représentant Expert a eu la
faiblesse de suspendre la procédure et de faire mettre en liberté plusieurs
prévenus. Depuis lors on crie : « Vivent les Jacobins ! vive la Montagne
! » Les factieux ne dissimulent pas leurs espérances. Les têtes
fermentent ; les cannibales annoncent qu'ils joueront bientôt à la boule avec
les têtes des coquins de modérés. « Nous avons eu, disent-ils, du sang
jusqu'à la cheville ; bientôt nous en aurons jusqu'aux genoux ! » —
Un grand nombre de négociants quittent la ville, Les patriotes occlusifs sont
armés, ils comptent profiter du départ de la garnison pour égorger les bons
citoyens. » Ces
informations décidèrent la Convention à maintenir Marseille en état de siège,
à ordonner que la procédure contre les révoltés reprendrait son cours ; que
le tribunal et l'administration du département seraient rétablis à Aix, qui,
d'après les lois, était leur résidence. Ce ne
fut pas sans peine que les décrets de la Convention reçurent leur exécution.
Marseille et le département des Bouches-du-Rhône demeurèrent encore menacés
par la faction qui avait dominé le pays pendant la Terreur, et qui axait si
cruellement usé de sun pouvoir. Dans le
même temps une bande nombreuse, formée pour le pillage plus que pour la
guerre civile, mais ayant tous les mots de ralliement et le langage des
Jacobins, parcourait le département de Vaucluse, pillant et égorgeant. M.
Pollier, un Suisse établi dans le pays, et qui jouissait d'une grande
considération, fut assassiné dans son château, où les brigands avaient cru
trous er le représentant Jean de Dry. La
situation de Toulon était plus grave ; les Jacobins vaincus à Marseille
s'étaient portés en grand nombre dans cette ville ; elle se trouvait à peu
près en leur pouvoir. Par deux fuis ils y massacrèrent des émigrés rentrés,
c'est-à-dire des ouvriers qui, après le siège, s'étaient réfugiés au-delà de
la frontière pour échapper aux fusillades et aux égorgements des commissions
révolutionnaires. Un décret de la Convention les axait d'abord autorisés à
revenir dans leur patrie. D'après un autre décret, ils devaient être soumis à
un jugement qui eût été de pure forme. Onze d'abord, puis sept furent
massacrés. Les représentants Mariette et Chambon coururent de grands dangers
et réussirent à arrêter ces horreurs. Mais la paix publique était chaque jour
menacée. Les garnisons de Toulon et de Marseille avaient été presque
entièrement embarquées pour une expédition contre la Corse. L'autorité
n'avait plus de forces suffisantes pour rétablir définitivement le bon ordre. Lyon
était livré à des excès commis par une autre faction. Le gouvernement
révolutionnaire, même avant le 9 thermidor, avait été contraint de faire
justice de plusieurs des honneurs qui avaient commis tant d'horreurs. L'armée
révolutionnaire fut licenciée ; Bousin périt sur l'échafaud ; la commission
qui avait immolé tant de victimes fut abolie. Bientôt après Collot d'Herbois,
menacé par la haine de Robespierre, vit son pouvoir diminuer ; de sorte qu'au
moment où le règne de la Terreur fut frappé dans ses chefs à Paris, elle
n'avait plus à Lyon la même domination qu'à Toulon et à Marseille. Les
misères de Lyon furent la première plaie que la Convention s'occupa de guérir
; des dispositions furent prises pour y rappeler les ouvriers et le commercé.
Le plus grand nombre des fugitifs qui, après le siège, passant la frontière,
s'étaient réfugiés en Suisse, avaient pu rentrer dans la ville. Ainsi, le
parti vaincu, qui avait été si cruellement traité par les vainqueurs, devint
le plus fort, et domina bientôt à Lyon. On nu regarda point quels émigrés y
revenaient. Les officiers de Précy étaient vus publiquement dans les rues ;
on prétendait que leur général était dans une maison de campagne auprès de la
ville. Des
gentilshommes, qui avaient fait la guerre dans l'armée de Condé, venaient
revoir leur famille et se faire rayer de la liste des émigrés. Lyon était,
pour ainsi dire, redevenu, comme après le 31 mai, une ville hors de
l'autorité de la Convention, mais avec une couleur plus royaliste qu'avant le
siège. Cet
état de la ville de Lyon n'était pus Ignoré à Paris ; on en parlait
quelquefois à la Convention ; les Montagnards exhalaient leurs plaintes
contre cette menaçante réaction. Les représentants de la Plaine atténuaient
plus que de raison les griefs qui étaient dénoncés. Lorsque des adresses
étaient portées à la barre pour demander justice et vengeance des scélérats
qui, pendant la Terreur ; avaient répandu le sang à grands flots et commis
des pillages au des exactions, les députations qui les présentaient recevaient
un accueil bienveillant ; on leur promettait que les hommes de la Terreur
seraient punis. Vers la
fin d'avril 1795, la Convention envoya à Lyon le représentant Boisset ; il
appartenait plutôt à la gauche qu'à la droite ; plusieurs missions lui
avaient été confiées pendant les plus mauvais jours de la Terreur, et il
avait fait le moins de mal qu'il était possible. C'était un de ces hommes
faibles, comme la Convention en comptait beaucoup, qui ne savaient jamais
réprimer le désordre, puce qu'ils l'appelaient la volonté du peupla ; il
écrivait à la date du 24 avril : — «
Vous m'avez envoyé à Lyon pour y ramener le calme et faire exécuter les lois.
Vos intentions et les miennes sont pures. Je vais vous dire la Vérité. Cette
commune n'est pas ce que je désirerais qu'elle fût. Il me sera difficile
d'éviter de grands malheurs, si vous ne venez pis à mon secours par quelque
mesure sage et vigoureuse. « La
garde nationale, composée en grande partie d'hommes intéressés à la
vengeance, ne peut rien ; chaque jour il se commet des assassinats. Les coupables
restent inconnus ; l'impunité enhardit au crime ! « Je
crains que les parents et amis de ceux qui ont péri victimes d'atroces
dénonciations, ne se portent à des mouvements plus funestes encore. Des rassemblements
se forment autour des prisons ; d'horribles menaces se font entendre. Si, par
une affligeante fatalité, il y avait un mouvement contre les détenus, il
serait impossible de l'arrêter. Je n'ai point de forces ; la garde nationale
est paralysée. « Nous
tâchons de découvrir les émigrée, les prêtres et les mauvais citoyens qui
relèvent l'espoir du royalisme en provoquent au désordre. « Je
l'annonce avec douleur : le système d'humanité que nous proclamons ne peut
s'appliquer aux auteurs de toutes les souffrances de cette malheureuse ville
ce serait provoquer les vengeances particulières, perpétuer In guerre civile.
Le « mathévon », c'est ainsi qu'ils nomment le terroriste, qui
tombe sous leurs poignards vengeurs, laisse des fils ; eux aussi voudront
punir les assassins de leur père. « Il
faut que vous fassiez décréter la déportation des principaux chefs, et que vous
dirigiez sur Lyon des bataillons d'infanterie et des régiments de cavalerie. »
Le comité de salut public ne prit aucune mesure, et dix jours après Boisset
eut à écrire un triste récit. — « J'avais
espéré que la tranquillité serait maintenue ; en sévissent contre quelques
émigrés, j'étais parvenu à leur faire quitter la ville. « Hier
on jugeait un nommé Bonnard, dénonciateur très-connu. Le peuple s'est porté
en foule pour être témoin du jugement. Le parquet était envahi ; le président
ordonna à la force armée de le faire évacuer. Un sergent donna, dans ce
tumulte, l'ordre de charger. Ce malentendu pensa amener un massacre horrible.
Puis les rassemblements se portèrent à la prison attenant au tribunal. On
m'envoya avertir ; le général me fit dire qu'il amenait toute la garnison,
mais qu'elle ne serait pas suffisante. Je montai à cheval, je me hâtai vers
la prison : il n'était plus temps. « Je
parlai au peuple ; il se calma et cria : « Vive la Convention ! »
On se serrait autour de moi ; on prit la bride de mon cheval. L'un disait : —
« Ils ont assassiné mon père. » — Un autre : — « Ils ont
égorgé mon frère. — Tous ajoutaient — « Et la Convention ne veut pas
faire justice de ces scélérats ! « Je
parvins à empêcher un combat qui s'engageait entre le peuple et le bataillon
de l'Isère. ; j'ordonnai qu'on se portât aux autres prisons pour les
défendre. Les magistrats se rendirent partout ; dix mille citoyens
répondirent à leur appel, mais étaient sana armes. Tous les efforts, tous les
discours furent impuissants. Les détenus de la prison des Recluses y mirent
le feu, et le trouble fut encore augmenté par l'incendie : le désordre dura
plus de quatre heures. « Cette
sanglante catastrophe a eu plusieurs causes : le silence de la Convention,
l'audace renaissante des terroristes, encourages par ce qui se passe à Paris,
les dangers où la Convention est journellement exposée. Je vous répéterai
encore, si vous ne prenez pas des mesures générales contre les oppresseurs,
ai vous ne vous occupez pas des plaintes de ceux qui furent opprimés, il y
aura des maux incalculables. « La
force armée à été paralysée par le peuple en masse. Deux hommes masqués
avaient semblé les chefs du rassemblement ; on les a saisis et remis à la
garde nationale : ils se sont échappés. » Baissa
évaluait le nombre des personnes massacrées à soixante ou soixante et dix ;
il existe une liste nominative de quatre-vingt-quinze. Dorfeuille, président
de la commission populaire, qui avait proposé à Collot d'Herbois la
mitraillade des Brotteaux, se trouve sur cette liste. Quelque temps
auparavant, un nommé Fersen, un des juges, qui avait passé ensuite à la
commission d'Orange, ayant été reconnu en passant à Lyon, avait aussi été
victime de ces féroces vengeances. La
Convention ne prit aucune mesure pour prévenir le retour de ces horribles
scènes ; elle se borna à demander les rapports et les procès-verbaux des
autorités constituées de Lyon ; elle chargea la municipalité de dénoncer les
actes dahus d'autorité, de concussion et tous autres crimes dont se
plaignaient les habitants de Lyon. Elle recommandait en même temps aux
tribunaux de commencer les poursuites. Lyon
resta donc livré aux mêmes désordres ; chaque jour voyait de nouveaux
meurtres commis publiquement avec une sorte d'ostentation. Une troupe de
jeunes gens s'était formée sous le nom de compagnie de Jésus, se donnant pour
mission de venger les crimes commis à Lyon pendant la Terreur. Elle exerçait
au hasard ses actes sanguinaires ; ce n'était pas même l'exécution des
criminels arrêts d'un tribunal secret ; on s'en allait joyeusement à la
poursuite et à l'assassinat des Jacobins, comme on part pour une partie de
chasse. Le droit de vie et de mort n'était pas exercé seulement par la
compagnie de Jésus ; la populace avait aussi ses exécuteurs. Souvent dans les
rues, sur les quais, à la traversée des ponts s'élevait tout à coup le cri :
« Au mathévon ! au Rhône ! au Rhône ! » C'était un passant qu'une voix
quelconque dénonçait par ce nom populaire comme Jacobin. Si personne ne se
présentait pour le défendre ; s'il ne réussissait pas à se faire écouler, il
était trainé et jeté dans la rivière. Il n'y
avait même nulle certitude que ces crimes fussent la vengeance du sang versé
t une erreur de nom, une ressemblance, une haine étrangère aux souvenirs
politiques pouvaient coûter la vie au premier venu. Tel débiteur fit, dit-on,
jeter son créancier au Rhône. On a oui raconter par un émigré qu'il avait
failli périr ainsi par une vengeance de femme. Un
telle situation de la République devait préoccuper l'Assemblée. Elle
paraissait grave, surtout aux hommes qui, à cause de leur position
personnelle et des actes de leur vie passée, nu même par une opinion
désintéressée, ne voulaient pas que la Révolution eût un autre terme que
l'établissement d'une république. Dès les jours qui avaient suivi thermidor,
les dangers, dont ils allaient être menacés par la Réaction, s'étaient
présentés à leur esprit. Peut-être un oubli complet du passé leur avait-il
semblé désirable ; mais d'une part l'exigence énergique de l'opinion
publique, et de l'autre la déraison des Jacobins ne leur avaient pas permis
de s'arrêter longtemps à cette pensée ; il leur avait fallu donner
satisfaction aux sentiments qu'exaltait l'enquête suivie chaque jour contre le
régime de la Terreur, et la publicité dont étaient éclairés la conduite et
les actes de ses auteurs et agents. Le gouvernement de la Convention avait
donc fait cause commune avec les réacteurs ; ils avaient combattu ensemble,
autrement les Jacobins auraient triomphé ; ainsi les républicains se
trouvaient dans cette position où le vainqueur peut s'inquiéter de la
victoire qu'il n remportée, avec une force qui ne lui appartient pas. Un
rapport de Chénier sur la situation générale de la République était attendu
curieusement depuis quelques jours. Nul ne s'inquiétait plus que lui pour les
intérêts révolutionnaires ; nul n'avait un amour-propre plus irritable sur
tout ce qui menaçait sa situation politique ou ses opinions. En outre, il recevait
l'influence de Sieyès ; bien qu'il se laissât peu diriger, on disait qu'en ce
moment il servait d'organe aux pensées de cet observateur clairvoyant, mais
habituellement réservé et silencieux. Chénier
commençait par célébrer le 9 thermidor et ses suites heureuses : — « La
justice relevée, l'humanité revenant réjouir une terre ensanglantée, les
cœurs se rouvrant à l'espérance, la liberté consolant l'innocence opprimée,
versant des larmes sur les tombeaux et pardonnant à l'erreur, une paix
glorieuse, prix du courage et de la victoire. « Toutefois,
comme une tyrannie récolte est toujours la plus odieuse, la haine encourue
par Robespierre et ses complices a diminué l'horreur des anciens tyrans que
nous avions renversés, des anciens abus que nous avions détruits depuis le 14
juillet jusqu'au 10 sont. Les forfaits du 2 septembre ont bailli rendre
stérile la fondation de la République. « C'est
ainsi que l'espoir des vieux ennemis de la liberté s'est réveillé en voyant
tomber plusieurs partisans de la Révolution, qui l'avaient compromise par
leurs crimes. Dès lors, la mollesse et l'inertie out remplacé la force
démesurée et despotique du gouvernement décemviral ; les autorités
constituées, troublées par des clameurs qu'on voudrait présenter comme
l'opinion publique, ont craint d'exécuter vos lois. L'anarchie, repoussant
toute police, a succédé au pouvoir arbitraire ; la voix du magistral et la
loi elle-même ne sont plus écoutées ; le gouvernement des groupes commence,
gouvernement qui change d'heure en heure. « A
quoi bon le dissimuler ? représentants, vos ennemis sont nombreux et lèvent
audacieusement la tête. » Selon
le rapporteur, ces ennemis nombreux n'étaient tous, les uns comme les autres,
que des contre-révolutionnaires. Les factieux, qui avaient envahi l'enceinte
sacrée où reposait la majesté du peuple français, étaient des agents de
l'émigration et de l'étranger. « Les
émigrés, vos lâches et implacables adversaires, ne cachent plus leur coupable
espoir ; ils se flattent que tout va changer ; ils annoncent leur prochain
retour en France ; ils assurent que leurs amis sont puissants dans la
République. » Chénier
parlait, sans prononcer aucun nom, des émigrés qui étaient en Suisse ou qui
avaient osé pénétrer en France. Il semblait croire aux bruits répandus de la
rentrée furtive de Précy. Cela était inexact ; Précy avait, au contraire,
profilé du changement opéré dans la police depuis le 9 thermidor pour quitter
l'asile où il était caché en France et se retirer en Suisse. Les autres MM.
grés qui donnaient de l'inquiétude à Chénier, mais non pas aux véritables
amis de la liberté, étaient des royalistes constitutionnels, des membres des assemblées
constituante et législative, M. de Jaucourt, le général Dumas et d'autres qui
ne conspiraient point, mais qui désiraient revenir dans leur pairie. Chénier
se résigna plus tard à leur rentrée. Aux
yeux du rapporteur, les prêtres formaient une autre classe d'ennemis. Un
très-grand nombre d'ecclésiastiques, condamnés à la déportation pour refus de
serment, n'étaient point sortis de France et avaient trouvé asile dans de
pieuses familles ; d'autres s'étaient peu éloignés de la frontière, en Suisse
et en Espagne. Maintenant ils reparaissaient, grâce à l'amnistie accordée aux
départements de l'ouest. Leurs fonctions y étaient même autorisées par la
pacification ; comment pouvait-en donc les proscrire dans les autres
provinces ? Comment parler encore de déportation après Carrier ? Chénier
s'irritait vivement contre leur influence — « Ils séduisent les âmes faibles,
ils jettent la terreur dans les consciences ; ils soulèvent des préjugés
contre la Convention. Ce ne sont plus des hommes ordinaires, ce sont des
apôtres persécutés, des martyrs de la religion de nos pères. » — A qui
la faute ? pouvait-on dire à l'orateur qui leur imputait à crime la
persécution qu'ils avaient subie, le martyre qu'ils avaient enduré. En même
temps Chénier disait que « le poignard du fanatisme usé par les siècles
venait d'être de nouveau aiguisé par l'oubli de la saine philosophie et par
les déplorables extravagances d'un athéisme persécuteur. » Il eût
été difficile de retirer aux Vendéens les concessions qu'on venait de leur
faire ; Chénier, pour ne point se montrer en contradiction avec sa diatribe
contre le clergé, présenta les prêtres de l'ouest comme les modèles du
respect de la Convention et des lois de la République. — « Ils n'ont pas fait
scier l'arbre de la liberté ; au contraire, ils le cultivent ; il étend
maintenant ses branches fécondes dans ces régions longtemps stériles, tandis
que, sur la frontière qui borde la Suisse, ses rameaux courbés vers la terre
sont desséchés par le fanatisme, apôtre et précurseur de la royauté. » C'était
souvent en ce langage que Chénier traitait la politique ; mais la Convention
y était accoutumée, et il avait du succès. Le
désarmement que l'Assemblée avait ordonné devait s'appliquer seulement aux
hommes complices des horreurs commises sous la tyrannie vaincue du 9
thermidor ; Chénier craignait que cette mesure n'eût été étendue aux
patriotes purs, courageux, qui n'étaient coupables que d'opinions hasardées ;
il demandait que leurs réclamations fussent écoutées. Malgré
tant de rigueur contre tout ce qui n'aimait et n'approuvait point la Révolution
telle que Chénier l'avait souhaitée et servie ; malgré son penchant à
l'indulgence pour les patriotes purs, il lui fallait pourtant reconnaître que
le danger actuel et journalier de la Convention venait des anarchistes. — « Ne
nous endormons pas sur leurs projets et sur ce plan toujours suivi de révolte
qu'on appelle insurrection. » — Mais le rapporteur ne renonçait point à
mêler le royalisme aux émeutes du faubourg. — « Les cris d'anarchie et
de royauté sont dans les mêmes bouches ; on y regrette à la fois Robespierre
et Louis XVI ; on parle en même temps d'ouvrir le Temple et de rouvrir les
Jacobins ; l'anarchie n'est qu'un moyen du royalisme. Quelle
que fût la haineuse crédulité de Chénier, il rat difficile de penser qu'il
parlât de bonne foi ; croyait-il que Babœuf et les députés qu'il avait
envoyés à Ham étaient des agents de Pitt et de l'émigration ? Ainsi
il ne voyait aucune autre conduite à suivre que de réprimer sévèrement le
royalisme ; l'état de l'opinion l'alarmait et l'irritait ; la liberté de la
presse lui semblait insupportable. — « Sous
le prétexte de copier un journal étranger, on laisse éclate des regrets
infâmes sur la mort du dernier roi ; on fait un pompeux éloge de ses vertus ;
on appelle monstres ceux qui ont provoqué son châtiment. Si le comité de
sûreté générale décerne un mandat d'arrêt contre un royaliste effronté, vingt
journaux se réunissent pour diffamer ce comité circonspect et même timide.
Des écrivains qui étaient à genoux devant Robespierre et applaudissaient à sa
censure, réclament aujourd'hui le droit d'afficher ouvertement le royalisme.
Les massacres récents de Lyon, le mandement d'un évêque émigré répandu dans
son ancien diocèse, étaient produits en preuve des projets et des complots de
l'émigration, Chénier y voyait aussi la main des monarchistes
constitutionnels ; il détestait de la même haine « la minorité comme la
majorité de la noblesse dans l'Assemblée constituante. » — « Oui,
ils calculent tous nos malheurs, ils épient nuit et jour l'heure de la
vengeance et de la royauté. Si, dans notre aveuglement, nous nous refusons à
cette évidence, quittons cette enceinte où le peuple nous avait envoyés pour
le sauver ; descendons de cette tribune où Vergniaud et Guadet tonnaient
polir la République ; comme Brutus à la bataille de Philippes, mourons en
invoquant le ciel, afin qu'il punisse les, auteurs du mal, puisque nous ne
savons pas amis-mêmes les reconnaître et les punir. » Le
décret que proposait Chénier prescrivait une exécution sévère des lois contre
les émigrés, c'est-à-dire la peine de mort contre ceux qui seraient trouvés
sur le territoire de la République. « Un
mois était accordé aux prêtres déportés qui étaient rentrés, pour quitter le
territoire ; après ce délai, ils seraient punis comme les émigrée. « Une
révision du décret qui avait ordonné le désarmement des patriotes était
ordonnée. « Il
était enjoint au comité de sûreté générale de faire traduire devant les
tribunaux les individus qui, par discours ou écrits séditieux, auraient
provoqué l'avilissement de la Convention et le retour de la royauté. « La
peine était le bannissement perpétuel, ou la mort si la provocation avait eu
lieu dans un rassemblement. » Le
discours fut fort applaudi, surtout par la gauche dont il flattait les
opinions ; Cambon et la Montagne se refusèrent à laisser l'Assemblée prendre
le temps d'examiner et de réfléchir ; Chénier lui-même demandait l'impression
et un délai de trois jours. Il fut décidé qu'on délibérerait séance tenante,
et les articles furent mis successivement aux voix. Réveillère-Lépeaux
voulait que les prêtres condamnés à la déportation qui s'étaient tenus cachés
fussent traités comme émigrés rentrés, si, après le délai d'un mois, ils ne
s'étaient pas soumis à leur condamnation. Toute
disposition prise contre les prêtres trouvait toujours une grande faveur dans
la Convention. L'article fut d'abord adopté ; il fallut que Berlier et Merlin
de Douai, qui certes n'étaient pas suspects de fanatisme, mais hommes sensés
et membres des comités de gouvernement, fissent remarquer comment cette
rigueur était incompatible avec la pacification de la Vendée. Un
autre article proposé par la commission disparut aussi, grâce à une
discussion raisonnable. Depuis
le 9 thermidor, la Convention avait rendu deux lois qui, sauf la persécution
des prêtres, étaient allées au-delà de ce que le gouvernement révolutionnaire
avait écrit dans ses décrets contre la liberté des cultes. La
première loi, du 18 septembre 1794, avait été proposée par Cambon au nom du
comité des finances ; elle portait que la République ne payerait plus les
frais, ni les salaires d'aucun culte. Le
rapporteur s'excusait de parler encore des prêtres, lorsque la nation avait
si fortement et si universellement manifesté son opinion contre tous les
préjugés religieux. Mais la législation avait été, disait-il, mal interprétée
et détournée de son sens réel. Selon lui, la Convention avait, par des lois
précédentes, converti en pensions ou en secours le traitement accordé aux
ecclésiastiques, mais n'avait pas voulu salarier leurs fonctions. Elle y
avait été déterminée par une considération de justice, et surtout n'avait pas
voulu laisser dans la détresse lm prêtres qui avaient abdiqué leurs fonctions
ou renié leur ancienne croyance. Quant à ceux qui y étaient restés fidèles,
il leur était impossible d'exercer aucune fonction religieuse, puisque « les
églises, grâce au progrès de la saine raison, avaient été partout fermées et
dépouillées de chapes, chasubles, croix, bénitiers et autres ustensiles. » «
Beaucoup d'édifices avaient été soit démolis, soit destinés à des services
publics ou à des réunions qui devaient former l'esprit du peuple. «
Ainsi, tous les prêtres se trouvaient, quant à l'exercice du culte, placés
dans la même catégorie. « Depuis
gué le fanatisme a chancelé, ils n'ont pu exercer leurs fonctions, on ne doit
donc pas leur conserver un traitement qui, d'ailleurs, est plus élevé que la
pension où ils ont droit, autrement des prêtres fanatiques qui n'ont pas
voulu abdiquer leur état, seraient payée plus cher que ceux qui se sont
rangés du côté de la raison et de la Révolution. Cambon
était l'organe d'une opinion révolutionnaire plus obstinée encore que les
haines politiques ou le fanatisme de l'égalité. Le 9 thermidor avait à peine
modifié l'ardeur intolérante et le désir de persécution contre le clergé et
la religion catholique. —
« A la paix, disaient les uns, il faudra déporter les ministres de tous
les cultes, et ne jamais souffrir qu'aucun ministre d'une religion
s'introduise dans la République. — u
Écrasons l'infâme, a disaient les autres en répétant Voltaire. Quelques-uns,
plus doux dans leur intolérance, répétaient : — « Il faut laisser
éteindre les ministres des cultes, et le combat finira faute de combattants. La
proclamation de l'Être suprême avait été un des principaux motifs de leur
hostilité contre Robespierre. — « Ce maudit homme nous a reculés de dix
ans. Nous allions bien ; personne n'y pensait plus : c'est lui qui a tout gâté. » Ce
n'était pas seulement les Montagnards et les Jacobins qui avaient le désir et
l'espérance d'abolir la religion. L'esprit philosophique, hormis qu'il était
opposé aux violences, s'associait volontiers à la pensée de supprimer tout
culte public. —
« Que chacun ait son fétiche chez soi, à la bonne heure, mais plus de
cérémonies publiques, ni de rassemblements religieux ; nous ne voulons pas en
souffrir. » C'est
en ce sens qu'un homme d'un caractère honorable, d'opinions modérées, de
sentiments moraux, Boissy d'Anglas avait proposé an mois de février 1795 une
loi sur l'exercice des cultes. — « Les pratiques religieuses ne doivent pas
être considérées comme des délits envers la société. L'empire de l'opinion
est assez vaste pour que chacun puisse y habiter en pais ; mais pour échapper
à la pénalité, il faut que le culte se renferme dans la liberté individuelle,
qu'il soit une pratique domestique et rien de plus. » — Ainsi le projet
sur la liberté des cultes classait au rang des délits publics tout ce qui
tendrait au rétablissement d'une corporation religieuse, d'une hiérarchie
avouée. Aucun édifier destiné au culte, aucun temple, aucun revenu public,
aucune dotation n'étaient permis. — « La
religion est une opinion privée ; vous ignorerez ses dogmes ; vous regarderez
ses erreurs en pitié. Les édifices publics, les monuments sont les domaines
de l'État ; vous ne souffrirez pas qu'ils soient le théâtre d'aucun acte
religieux ; vous ne souffrirez pas que vos routes, que vas places publiques
soient embarrassées par des processions et des pompes funèbres. » — Les
édifices communaux étaient positivement interdits à l'exercice du culte ;
c'était dire que les églises seraient fermées ou serviraient à de tout autres
destinations. Jamais aucune loi n'avait renfermé encore de plus minutieuses
précautions contre la profession publique de la religion. — « Notre
position nous permet d'appliquer la philosophie à un système de gouvernement
regardé, il y a quelques années, comme impossible à réaliser. Bientôt la
religion de Socrate, de Marc-Aurèle et de Cicéron sera la religion du monde
et vous sures la gloire d'avoir pris l'initiative de la sagesse. » —
Telles étaient les illusions de l'esprit philosophique, lors même qu'il
croyait ne pas être révolutionnaire. Un
représentant alors peu connu et que la modestie, et non le manque de courage,
empêchait de lutter contre cet entraînement de la Convention, publia après la
discussion un écrit intitulé du Fanatisme et des cultes. On s'étonne de
trouver à cette époque tant de sagesse, de raison et d'impartiale
observation. Baudin des Ardennes, en véritable ami de la liberté, en
interprète sincère de la volonté populaire, avait compris qu'il était absurde
de refuser un caractère publie à la religion de l'immense majorité des
Français ; de n'y voir rien de plus qu'une habitude domestique ; de dénier
aux citoyens d'une nation le droit de mettre en commun le premier de tous les
intérêts moraux ; de rompre le lien qui les réunit dans une même croyance et
une même adoration ; d'abolir la consécration religieuse de la loi générale
du devoir. Baudin,
non -seulement contestait le principe de cette interdiction du culte publie,
mais soutenait que l'opinion nationale n'était point telle que le disaient
les révolutionnaires et les philosophes. — « Je
ne crains point de connaître la volonté générale ; mon devoir comme législateur
est de l'exprimer et de m'y soumettre ; et cette volonté, il m'est impossible
d'en douter, d'après les preuves de toute espèce que j'en ai recueillies. » Il
rappela que la procession de la Fête-Dieu avait été, en 1792, à Paris même,
célébrée par le peuple qui n'avait pas voulu fléchir sous la tyrannie
irréligieuse de Manuel. Lorsque ce même Manuel était, un an après, conduit à
l'échafaud, Baudin avait entendu des femmes dire, dans la rue — « c'est bien
fait ; c'est lui qui a voulu nous empêcher d'aller à la messe. » — « Les
écrits de Voltaire et de Rousseau ont été la lecture habituelle des classes
qui ont de l'aisance et du loisir. Là s'est formée cette opinion irréligieuse
qui, le plus souvent, n'a point approfondi les preuves d'une croyance dont
elle s'affranchit sur parole ; les cultivateurs, les artisans, les
journaliers n'ont point lu ces livres. Ce sont eux, c'est-à-dire la
très-grande majorité de la nation qui réclame la liberté des cultes. » Il
citait son collègue Mercier, homme plus impartial que religieux, qui écrivait
dans son Tableau de Paris : « Il n'y a plus que les garçons
perruquiers qui se moquent de ceux qui vont à la messe. » Mercier
se trompait, les philosophes de ce temps-là étaient plus intolérants que les
garçons perruquiers. Voici en quels termes les auteurs de la Décade
philosophique annonçaient à l'article « spectacles » que plusieurs églises de
Paris avaient été rendues à l’exercice du culte : « Le 18 et le 25 de ce
mois, on a donné dans plusieurs endroits de Paris une comédie, dont le
personnage principal, revêtu d'habillements grotesques, exécute plusieurs
extravagances devant les spectateurs qui n'en rient point. N'étant pas dans
l'usage de parler des pièces remises au théâtre lorsqu'elles n'offrent rien
d'utile ou d'intéressant à connaître, nous ne dirons rien de celle-là. » Baudin
aurait pu rappeler aussi comment, peu de semaines auparavant, Léonard
Bourdon, faisant une visite aux Invalides, avait trouvé, à sa grande
indignation, les chambres de ces vieux soldats ornées du crucifix et de
l'image de la sainte Vierge. — « Robespierre lui-même avait aperçu
quelle était la vraie disposition des esprits et s'en était inquiété pour son
pouvoir. Cette crainte lui avait inspiré la pensée de reconnaître l’Être
suprême par une loi. Il y avait des bonnes gens, dans le peuple de Paris, qui
avaient compris que Robespierre voulait changer le nom du bon Dieu, comme on
changeait les noms des rues et des églises. Mais la
plus puissante preuve, à laquelle il fallait bien céder, c'était la Vendée. —
« Vous voulez, disait Baudin, en tirer un argument contre la liberté des
cultes ; j'y trouve, moi, la preuve démonstrative des maux incalculables que
produit la persécution des milles. » Enfin,
il produisait en témoignage les plaintes chagrinas et l'intolérante méfiance
qu'avaient témoignées quelques représentants revenant de leurs missions. — « Les
paysans regrettent leur curé, mais ils n'osent se plaindre. Qu'un ne s'y
trompe pas laissez dire la messe et vous verrez combien de gens y courront
encore. » Boissy
d'Anglas et la Convention, qui avait voté la loi d'abolition du culte public,
étaient donc loin de reconnaitre l'état de l'opinion, et n'avaient pas des
idées justes sur ce qui était praticable. Le décret du 3 ventôse[10] avait été regardé comme non
avenu ; tout était resté dans un désordre assez paisible, sans que les
autorités locales intervinssent ni dans la protection, ni dans la
persécution. L'article
proposé par Chénier était destiné à procurer une exécution plus réelle à ce
système de prohibitive indifférence. « Toute
infraction à la loi du 3 ventôse, relative à la liberté des cultes, sera
punie de six mois de détention. » Quoi
qu'en eût dit Chénier, les partisans de ce projet semblaient ainsi avoir
regret, sinon à la pacification de la Vendée, du moins aux modifions qui
Cavaient rendue possible. Thibaudeau,
qui vraisemblablement était aussi boa philosophe que Chénier, mais qui était
représentant d'un département de l'ouest, prit la parole. — « Voulez-vous
donc exciter une Vendée dans toute la République ? Ne savez-vous pas que les
habitants des campagnes ont repris leurs églises ? Voulez-vous faire
emprisonner toute une commune pour six mois ? Pour que vos lois soient
exécutables, elles doivent être fondées sur la justice et la raison. Il ne
finit pas heurter violemment toutes les habitudes anciennes. Que voulez-vous
faire des églises ? est-ce un bien national ? alors mettez-le en vente. » L'article
fut renvoyé à la commission, ut trois semaines après, sur le rapport de
Lanjuinais, l'usage des églises non vendues fut accordé aux citoyens des
communes pour le libre exercice de leur culte. Un décret
spécial régularisa ce qui se faisait déjà à Paris, et affecta les quinze
églises principales aux cérémonies des mites ; car on n'osait pas dire la
religion catholique. Tallien
parla de la manière la plus vive contre l'article du projet de Chénier qui
menaçait la liberté de la presse ; il la voyait exposée à l'arbitraire de la
police ; c'était à ses yeux un retour vers le régime de la Terreur. Louvet
défendit l'article avec tout autant de chaleur, ou plutôt il fut contre les
royalistes un violent réquisitoire. Il n'y avait rien, y comprit la Terreur,
qu'il ne leur imputât dans le passé ; rien qu'il ne craignît de leur triomphe
dans l'avenir. Le danger lui paraissait tel qu'il s'écriait : — « Je
vous en conjure, quelles qu'aient été nos opinions ou nos erreurs, quels
qu'aient été nos dissentiments, faisons cause commune contre nos communs
ennemis, réunissons-nous, il est temps, réunissons-nous pour la République,
et malheur à nos ennemis. » L'article fut adopté avec faveur. Chénier
et Louvet furent ainsi les premiers qui, dans la Convention, déclarèrent une
guerre passionnée l'opinion qu'ils appelaient royaliste. Il n'était point
vrai qu'elle menaçât les vraies libertés demandées et acquis par la France de
1789 ; peut-être même n'avait-elle pas à ce moment une aversion très-décidée
de la forme républicaine. Ce qui était certain, c'est qu'elle n'avait ni
sympathie, ni estime pour les révolutionnaires ; elle souhaitait et attendait
le moment ou l'occasion qui les écarterait du pouvoir. Quoi
qu'il en fût, la Convention ne pouvait compter, pour la défendre contre les
entreprises imminentes des Jacobins, que sur cette jeunesse de Paris dont
elle craignait les excès et la turbulence. Les principaux membres des comités
s'exagéraient ce danger ; ils supposaient des projets et des conspirations,
quand il n'y avait encore qu'une exaltation et une activité mal dirigées. Ces
tapages dans les théâtres, ces imprudences de langage, ces rassemblements
dans les cafés n'avaient aucune ressemblance avec les compagnies de Jésus.
Les jeunes gens n'étaient pas mimés par des souvenirs de guerre civile ; ils
ne se trouvaient pas, comme à Lyon, à Toulon ou à Marseille, en présence des
assassins, des dénonciateurs ou des juges qui avaient massacré leurs parents.
Les haines et les désirs de vengeance étaient en province bien plus
personnels et plus rapprochés des individus souillés de crimes
révolutionnaires. A voir les choses de sang-froid, la réaction de Paris cep.,
acabit alors l'opinion et les sentiments des classes moyennes. La
Convention n'était ni disposée, ni peut-être en possibilité de diriger cette
opinion, de donner à son activité un emploi régulier et d'y chercher la force
nécessaire pour maintenir l'ordre public. Deux institutions avaient pu, en
1792 et 1793, faire du peuple de l'aria une formidable puissance ; la
commune, avec son nombreux conseil général émané de toutes les sections, avec
son corps administratif, son procureur général, formait une république
indépendante ; le désordre avait pris ainsi une sorte de régularité et de
discipline ; les ordres transmis de la municipalité trouvaient les sections
toutes prêtes ; les députations nombreuses portaient, quand on le voulait,
leurs menaçantes adresses ; au jour donné l'insurrection se mettait en marche
comme une armée. La
garde nationale était un moyen plus efficace encore, et qui pouvait être
manœuvré avec plus d'ensemble ; mais il fallait pour cela un chef qui eût sur
elle de l'autorité, qui donnât à sa bonne volonté un caractère d'obéissance
et qui obtint de ces soldats citoyens le sentiment du devoir et l'obéissance
à la consigne. La
Convention n'avait garde de renouveler la commune de Danton et de Chaumette,
ni la garde nationale de Santerre et d'Henriot. Elle n'aurait pas voulu
davantage donner à l'opinion réactionnaire une force d'organisation ; elle
savait que son concours réel et sincère n'aurait été accordé qu'au prix de
concessions dont les révolutionnaires de toute nuance et de toute origine ne
voulaient pas entendre parler. Néanmoins, un projet pour la formation de la
garde nationale fut adopté. On avait tenté de la composer et de l'encadrer
aussi militairement que possible et de la mettre sous l'autorité directe du
comité militaire de la Convention ; mais comme on ne lui donnait pas un
état-major et un chef à elle appartenant, on renonçait à exercer sur elle une
véritable influence. Cet
essai n'eut point de résultat Plus d'une fois, à la tribune de la Convention,
des plaintes furent portées contre l'indifférence et la paresse de la
population parisienne ; on s'étonnait de la trouver si imprévoyante contre le
désordre. C'est que la jeunesse dorée, tout en criant sans cesse : « Vive
la Convention ! » n'avait ni affection, ni respect pour cette
assemblée. Elle se dévouait pour la sauver des Jacobins, non parce que les
représentants étaient ses amis, niais parce que les Jacobins étaient ses
ennemis. Elle combattait connue volontaire, mais non point comme garde de la
Convention. Ainsi
les comités laissaient le sort de l'Assemblée et de la France au hasard d'une
émeute, à la chance plus ou moins probable de voir arriver à temps les
bataillons des sections, dont on implorerait le secours après les avoir, la
veille, traités de royalistes. Le 19
mai au soir, la fermentation qui était déjà apparente, se manifesta plus
ouvertement ; les clubs, que le comité de sûreté générale ménageait depuis
quelques jours avec plus d'indulgence au point d'en laisser un s'établir dans
une salle du Louvre, retentissaient d'appels à la révolte ; des groupes se
formaient dans la rue ; des femmes se joignaient en foule à ces
rassemblements, où se faisaient entendre les propos séditieux, les plaintes
amères, les menaces atroces. On annonçait hautement une insurrection pour le
lendemain on disait que la Convention faisait mourir le peuple de faim,
qu'elle avait renversé Robespierre pour rétablir une tyrannie nouvelle ; on
distribuait un imprimé qui contenait le plan de l'insurrection et les
résolutions qu'on devait prendre : les femmes devaient entrer les premières ;
l'Assemblée ne voudrait pas faim tirer sur elles, puis les hommes viendraient
pour accomplir les volontés du peuple. Le 1er
prairial (20
mai 1795), dès cinq
heures du matin, le tocsin fut sonné dans les faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau. Ce fut seulement trois heures après que le comité de sûreté
générale fit battre le rappel dans les sections fidèles à l'ordre public. A onze
heures la Convention entra en séance. Les membres des comités n'étaient pas
tous présents. Isabeau, au nom du comité de sûreté générale, donna lecture de
l'imprimé répandu la teille avec profusion dans tout Paris. Il était intitulé
: Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits. « Le
peuple, considérant que le gouvernement le fait mourir inhumainement de faim,
que les promesses qu'a ne crase de répéter sont trotteuses et mensongères ; « Que
chaque citoyen se trouve réduit à envier le sort infortuné de ceux que la
famine entasse journellement dans les tombeaux ; « Que
le peuple se rend coupable envers lui-même, envers la génération future, s'il
ne se hâte d'assurer sa subsistance et de ressaisir ses droits ; « Que
le gouvernement est usurpateur, injuste et tyrannique, quand il fait arrêter
arbitrairement, transférer de cachot en cachot, de commune en commune, et
massacrer dans les prisons ceux qui ont assez de courage et de vertu pour
réclamer du pain et les droits communs ; « Qu'un
gouvernement usurpateur et tyrannique ne fonde ses espérances criminelles et
sa force que sur la faiblesse, l'ignorance et la misère du peuple ; « Qu'un
gouvernement aussi atroce ne peut subsister qu'autant qu'on a la faiblesse de
le craindre et de lui obéir ; « Que
la cavalerie que le gouvernement a tirée de nos armées pour les affaiblir,
n'a pas voulu prêter serment de fidélité à la tyrannie, mais nu peupla
qu'elle a juré de défendre ; « Que
les républicains des départements et des armées ont les yeux fixés sur Paris,
qui deviendrait devant eux responsable de tout retard ; « Que
l'insurrection est pour tout un peuple et pour chaque portion d'un peuple
opprimé le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs, un
besoin de première nécessité ; « Qu'il
appartient à la portion du peuple la plus voisine des oppresseurs de les
rappeler à leurs devoirs, en ce que, par sa position, elle connaît mieux la
source du mal. « Le
peuple arrête ce qui suit : « Aujourd'hui,
sans plus tarder, les citoyens et les citoyennes de Paris se porteront en
masse à la Convention nationale pour lui demander : « 1°
Du pain. « 2°
L'abolition du gouvernement révolutionnaire, dont chaque faction abuse tour à
tour pour ruiner, pour affamer et pour asservir le peuple. « 3°
La proclamation et l'établissement sur-le-champ de la constitution
démocratique de 1793. « 4°
la destitution du gouvernement actuel, son remplacement instantané par
d'autres membres pris dans le sein de la Convention, et l'arrestation de
chacun des membres qui composent actuellement les comités de gouvernement, comme
coupables du crime de lèse-nation et de tyrannie envers le peuple. « 5° La
mise en liberté, à l'instant, des citoyens détenus pour avoir demande du pain
et émis leur opinion avec franchise. « 6°
La convocation des assemblées primaires au 25 prairial prochain, pour le
renouvellement de toutes les autorités qui jusqu'à cette époque seront tenues
de se comporter et d'agir constitutionnellement. « 7°
La convocation au 25 messidor prochain de l'assemblée législative qui
remplacera la Convention. « Pour
l'exécution du précèdent article et des, suivants, il sera conservé envers la
représentation nationale le respect dû à la majesté du peuple français ; il
sera pris des mesures nécessaires pour que la malveillance ne puisse enlever,
outrager ou engager dans de fausses démarches les représentants du peuple. En
conséquence les barrières seront à l'instant fermées à cet effet. Les
personnes et les propriétés sont mises sous la sauvegarde du peuple. « Ceux
des représentants qui se trouveraient entraînés hors de leur poste, soit en
costume, soit de toute autre manière, seront sur-le-champ remis au sein de
l'Assemblée et mis sous la sauvegarde du peuple. « Le
peuple s'emparera des barrières, de la rivière, du télégraphe, du Canon
d'alarme, des cloches destinées pour le tocsin et des tambours de la garde
nationale, afin qu'il ne puisse en être fait aucun usage. Les citoyens
chargés de l'approvisionnement de Paris auront seuls la permission de sortir
de Paris et d'y rentrer, tant que durera l'insurrection ; des certificats
leur seront délivrés par un comité formé de commissaires nommés par chaque
section. Tout approvisionneur externe se fera reconnaitre aux barrières, en
entrant et en sortant. Les courriers entreront mais ils ne sortiront pas
jusqu'à nouvel ordre. « Les
canonniers, la gendarmerie, les troupes à pied et à cheval qui sont dans
Paris ou aux environs sont invités à se ranger sous les drapeaux du peuple,
et à s'unir avec lui par leu liens de la fraternité pour reconquérir les
droits communs. « Tout
agent du gouvernement, tout fonctionnaire civil ou militaire qui tenterait de
s'opposer aux mesures indiquées dans le présent arrêté sera regardé nomme
ennemi du peuple et puni comme tel. Tout pouvoir non émané du peuple est
suspendu. Tout agent ou fonctionnaire du gouvernement qui n'abdiquera pas
sur-le-champ ses fonctions sera considéré comme participant à la tyrannie et
puni comme tyran. « Quiconque
proposerait de marcher contre le peuple, de l'outrager d'une manière
quelconque, soit en masse, soit dans un seul de ses membres, sera regardé
comme ennemi de la liberté et traité comme tel. « Les
citoyens et les citoyennes de toutes les sections indistinctement partiront
de tous points dans un désordre fraternel, et sans attendre le mouvement des
sections voisines qu'elles feront marcher avec elles, afin que le
gouvernement astucieux et perfide ne puisse plus emmuseler le peuple comme à
l'ordinaire et le faire conduire comme un troupeau par den chefs qui lui Boat
vendus et qui nous trompent. « Le
peuple ne se rassoira point qu'il n'ait assuré la subsistance, le bonheur, le
repos et la liberté de tous les Français. « Le
mot de ralliement est : « Du pain et la constitution démocratique de
1793. » Quiconque, durant l'insurrection, ne portera point ce mot de
ralliement écrit à la craie sur son chapeau sera regardé connue affameur
public et comme ennemi de la liberté. Tout drapeau, guidon ou enseigne qui
paraîtra devra porter également le même mot de ralliement. « Il
sera fait nue adresse à nos frères des départements et des armées pour les
instruire des motifs et du succès de la Révolution ainsi que des moyens pris
pour assurer le bonheur national. « On ne
doute pas que le gouvernement n'essaye d'empêcher l'effet des mesures
ci-dosses ; main il ne le pourra pas ; il ne viendra pas à bout d'arrêter
l'indignation du peuple et son juste châtiment, quand même il ferait sortir
de ses magasins les subsistances qu'il y tient renfermées et qu'il réserve
tour ses infâmes projets. » Les
meneurs de l'émeute s'étaient d'avance assurés de quelques-unes des tribunes publiques
; elles accueillirent ce programme par de bruyants applaudissement. Un
représentant se leva et s'écria : « — La Convention saura mourir à son poste ! »
—Toute l'Assemblée répéta solennellement le même serment. Les autres tribunes
applaudirent à leur tour. Auguis,
organe du comité de sûreté générale, annonça que plusieurs sections se
mettaient déjà en mouvement pour défendre la Convention ; il conjura ses
collègues de rester à leur posta. « C'est
notre devoir, » répondait-on. La
Convention savait en quel danger elle se trouvait ; le manifeste populaire ne
lui laissait rien ignorer de ce qui allait advenir. En même temps elle ne se
voyait ni défendue, ni secourue. Le comité de sûreté générale ne lui
promettait même pas l'arrivée prochaine des sections. Clauzel,
découvrant sa poitrine, s'adressait aux Jacobins des tribunes publiques : — «
Ceux qui nous remplaceront en marchant sur nos cadavres auront-ils plus de
zèle pour le peuple que nous ? Citoyens, songez-y, les chefs de la révolte
seront punis, le soleil ne se couchera point sur leurs forfaits. » —
Rovère et Lehardy disaient que les véritables chefs étaient dans l'Assemblée
on s'étaient dérobés au décret qui avait ordonné leur arrestation. Bourdon de
l'Oise ne voulait voir dans ce désordre que la rage des royalistes et des
prêtres insermentés. Merlin
de Douai insinuait que l'Angleterre, après avoir fait de vains efforts-pour
empêcher le traité de paix avec la Prusse, redoublait d'intrigues et de
complots, afin de traverser les autres négociations dont le succès était
prochain. Les
comités présentèrent un décret qui rendait la commune de Paris responsable
envers la République entière de toute atteinte portée à la représentation
nationale. — « Tous les citoyens étaient requis de se rendre en armes à
leur section ; les chefs d'attroupements étaient mis horsts loi ; les
autorités civiles et militaires devaient se conformer ponctuellement à la loi
de grande police, récemment rendue ; la Convention se déclarait en
permanence. » Comme
l'autorité de la Convention était absolument nulle, puisqu'elle ne disposait
d'aucune force, ces vains discours, ces décrets impuissants, excitaient dans
les tribunes de la gauche les railleries et les risées. Une proclamation de
la Convention aux citoyens de Paris fut encore votée : autre moyen puéril. Douze
représentants furent chargés de se rendre dans les sections pour éclairer le
peuple. A ce
suassent commença l'exécution du programme de l'insurrection. Des femmes
s'étaient introduites en foule dans les tribunes publiques ; elles montaient
sur les basses, criant : « Du pain ! » Le président se couvrit ;
elles se moquaient de lui et du trouble de l'Assemblée. Quelques-unes
montraient les poings et proféraient de grossières menaces. La
grande majorité de l'Assemblée demanda avec indignation que celle qui avait
parlé avec le plus d'insolence fût arrêtée et qu'on fit évacuer la tribune. Le
président Vernier était un honorable vieillard dont les forces ne suffisaient
pas à lutter contre un tel tumulte ; les femmes continuaient à crier ; tous
lm représentants se levaient et parlaient à la fois. Parmi ceux qui étaient
le plus animée, Férand se faisait remarquer : il était jeune ; habituellement
il avait été aux armées ; au 9 thermidor il avait montré beaucoup d'activité
et d'énergie. Les femmes le distinguèrent et lui criaient des injures ; elles
demandèrent soit nom : — « Féraud, » leur dit-on. Elles entendirent
: « Fréron », et leur fureur en devint plus vive. André
Dumont remplaça d'abord Vernier au fauteuil ; il répéta à haute voix l'ordre
de faire évacuer les tribunes. Sieyès,
prédécesseur du président actuel, aurait eu à le remplacer s'il eût été
présent, mais il était en mission. Boissy d'Anglas, l'avant-dernier
président, fut ainsi appelé au fauteuil. Le
tapage avait redoublé. Il n'y avait nul moyen de se faire écouter de cette
foule, qui devenait de moment en moment plus tumultueuse. Un militaire en
uniforme de général de brigade se trouvait dans la salle ; il n'était employé
de bonne volonté pour faire taire ces femmes. Le président le fit appeler. Les
autres tribunes avaient été envahies de force par ces mégères. Le président
donna l'ordre formel de faire évacuer les tribunes. — « Nous ne nous en irons
pas, » — vociféraient les femmes. Il y en eut une qui se trompa de
constitution et demanda la constitution de 1789. Ce fut une grande
indignation ; beaucoup de conventionnels y virent la preuve que
l'insurrection était royaliste. On
réussit à faire évacuer sine tribune ; niais au même moment, un grand bruit
fut entendu à une des portes ; on frappait à coups redoublés ; évidemment une
foule se pressait pour l'ouvrir ; les panneaux craquaient déjà. Le
président s'adressa au général inconnu et lui dit : — « Citoyen, je te
nomme commandant provisoire de la force armée, ut je t'ordonne de t'employer
pour faire respecter la Convention. » — Il jura de mourir à son poste en
la défendant. Ce
général s'appelait Fox : c'était un Écossais qui avait servi eu France,
puis joué un rôle subalterne dans les troubles de Hollande et de Brabant. M.
de La Fayette l'avait un peu protégé : son nom ne se trouve pas dans le Moniteur.
Comme il n'avait point de force armée, il ne put se rendre utile et resta
aussi ignorés le 1er prairial qu'auparavant. Le seul exploit qu'il lui fut donné
d'accomplir, consista à chasser d'une des tribunes à coups de fouet les
faunes qui s'en étaient emparées. La
Convention ne se trouvait pas en grande sûreté, car au même instant la porte
dont on faisait le siège tomba avec fracas. La foule fit invasion dans la
salle. Des gardes nationaux et des gendarmes marchèrent le sabre nu ou la
baïonnette en avant et repoussèrent la populace. Il y eut là une lutte
prolongée pour se disputer ne passage. Auguis, Cavaignac et d'autres représentants,
le sabre à la main, étaient nu premier rang des défenseurs de la Convention.
Tout armé qu'on était, on se poussait plutôt qu'on ne combattait ; bais
voulaient qu'il n'y eût pas de sang répandu. Enfin arriva la section de la
Fontaine de Grenelle, c'était la première qui portait secours à la Convention
; elle fut accueillie avec joie el reconnaissance ; on décréta qu'elle avait
bien mérité de la patrie. Le
comité de sûreté générale proposa de confier la direction de toute la force
armée à Delmas. Bientôt
le tumulte prit un caractère plus menaçant. La section de Grenelle usait fait
évacuer la grande salle qui communiquait avec le lieu des séances par cette
porte brisée, dont le passage avait été disputé si vive ment. Maintenant une
autre foule composée d'hommes armés, avait repris cette salle et voulait
pénétrer dans l'enceinte de la Convention. Lm baïonnettes se croisaient et
les insurgés tiraient des coups de fusil dans l'intérieur où on les empêchait
de pénètres. Enfin
ils l'emportèrent ; la garde était trop inférieure en nombre ; le passage fut
forcé. Féraud, au désespoir, leur disait : — « Tuez- moi, puisque nous
voulez du sang. » — Il fut jeté par terre, et ils passèrent sur son
corps, le foulant aux pieds. On le releva, il était presque évanoui. Il était
alors trois heures et demie ; la salle des séances était entièrement au
pouvoir des séditieux ; ils brandissaient leurs sabres, vociférant : —
« Du pain et la constitution de 1793, s comme il était écrit sur leurs
chapeaux. Ils prenaient possession des bancs, d'où ils chassaient les
représentants ; d'autres remplissaient le parquet ; l'un d'eux se posa en
face du président le chapeau sur la tête. Un jeune homme, fils du
représentant Mailly, venait de combattre vaillamment ; la foule se précipita
sur lui ; il voulut se réfugier à la tribune. Pendant qu'il y montait, une
balle l'atteignit, il tomba. Les séditieux allaient l'achever à coups de
sabre ; on l'emporta tout sanglant. Déjà
les fusils se dirigeaient sur le président ; Féraud s'élança pour le couvrir
de son corps. Un des bandits le retenait pour l'empêcher de monter les
marches ; un officier vint 4' son secours et repoussa rudement l'émeutier ;
il tira un coup de pistolet à bout portant sur Féraud, qui tomba au pied de
la tribune. Mortellement atteint, il virait encore et faisait quelques
efforts pour se relever. La foule le prenait toujours pour Fréron. Une fille
des rues, enfermée connue folle quelques années auparavant et remise en
liberté sans être guérie, était ce jour-là, comme dans toutes les séditions,
à la tête des furies de guillotine, ivre d'eau-de-vie et de fureur ainsi que
les femmes qui la suivaient. Elle s'élança sur Féraud, lui brisa la tête à
coups de talon et l'acheva avec un couteau dont elle blessa le représentant
Camboulas qui voulait la retenir. Le cadavre de Féraud fut traîné hors de la
salle par les séditieux, qui lui coupèrent la fête. Boissy
d'Anglas restait calme et impassible aux injures, aux menaces, aux fusils
dirigés sur lui. Plusieurs citoyens l'entouraient pour le défendre contre
ceux qui venaient l'insulter de près. On enleva sur sa table le sceau de la
présidence ; il se le fit rendre. Cependant
le tocsin sonnait ; le jardin et la cour s'étaient successivement remplis de
gardes nationaux et d'artillerie ; ils étaient sans ordre et sans direction. Aucun
empêchement n'avait été opposé au passage de toutes les bandes du faubourg :
maintenant la salle était comble d'hommes armés qui criaient : « Du pain ! »
ils voulaient faire des discours ; ils adressaient des apostrophes
injurieuses à la Convention. Ils se firent relire le programme de leur
insurrection. Quand le président voulait leur imposer silence : — Du
pain, coquin ! qu'as-tu fait de notre argent ? » disaient-ils. Les
Montagnards avaient jusqu'à ce moment gardé un complet silence. Ils furent
bientôt en intelligence et en conversation avec les gens de l'émeute ; ils
essayaient de mettre un terme au tumulte et de commencer une séance, où ils
seraient les maîtres d'accomplir leurs volontés et leurs projets. Mais leurs
efforts tardaient à réussir. — « Allez-vous-en tous, leur disaient
quelques orateurs de l'émeute, nous allons fariner la Convention nous-mêmes.
» Hunt,
ni Duroy ne parvinrent point à se faire écouter ; Romme pas davantage. Après
un tumulte confus de plus d'une demi-heure, les séditieux recommencèrent à
crier — « En bas le président ! » — et à le coucher en joue.
Alors un homme entra dans la salle, portant au haut d'une pique la tête du
malheureux Féraud ; il la présenta au président, à la grande joie de cette
populace. Boissy d'Anglas, avec gravité et respect, écarta de la main cette
tête sanglante. Il voulut profiter d'un instant de calme pour remontrer aux
séditieux que ce désordre empêchait la Convention de s'occuper des subsistances. — « Depuis
trois mois on nous endort, nous voulons du pain dans la minute. —Faites
l'appel nominal pour que nous sachions quels députés nous devons arrêter. —
La permanence des sections ! — L'arrestation de tous les émigrés ! —La
mise en liberté de tous les patriotes ! — Le rétablissement de la commune de
Paris. — Vive la Montagne La rentrée des députés montagnards ! — Les
autres hors la loi ! — L'arrestation de ces coquins et de cos lâches ! »
Tels étaient les cris qui retentissaient confusément. Un
orateur des faubourgs parvint à tenir un discours plus suivi : — « Le
peuple veut que vous décrétiez l'arrestation des membres du gouvernement et
que vous les remplaciez par des hommes purs ; il veut la liberté des
patriotes. L'insurrection est le plus sacré des devoirs, mais nous n'en
abuserons pas ; nous vous ferons un rempart. Le peuple va quitter cette
salle, niais il en gardera les portes, tant que vous n'aurez pas décrété ses
propositions... On a commis des crimes à Lyon et à Arles... Français et républicains,
que ceci ne vous porte pas à des actes de vengeance. Liberté des opinions ;
respect aux lois et à la Convention, car elle est composée des délégués du
peuple... Parlant toujours au nom du peuple, je termine en disant qu'il
demande le député Soubrany pour général de l'armée parisienne. » Les
meneurs s'efforçaient d'établir l'ordre de faire évacuer la salle pour qu'il
devint possible à leurs amis de la Montagne d'entrer en délibération et de
voter des décrets. Le 31 mai était toujours le modèle d'insurrection qu'on
s'efforçait d'imiter. Mais
les femmes n'étaient point disposées à obéir aux consignes : elles montaient
à la tribune ; elles voulaient parler aussi. Enfin on réussit à faire vider
le parquet. Les Montagnards vinrent s'asseoir sur les bancs intérieurs ; les
gens de l'émeute allèrent prendre leurs places dans le haut de la salle. Boissy
d'Anglas quitta le fauteuil et ne voulut point présider une telle séance.
Vernier reprit son leste, et les Montagnards commencèrent à délibérer. Ranime
sembla se charger de conduire cette scène t il proposa la liberté des
patriotes, la restitution des armes qui leur avaient été retiré., la
suspension des procédures commencées contre les détenus. Duroy appuyait et
faisait des amendements. Pas un membre de la majorité ne prenait part à ce
semblant de délibération. Vernier présidait avec une sorte de docilité
mécanique : il mettait aux voix ; les Montagnards agitaient leurs
chapeaux eu l'air et criaient : « Oui ! » Puis
homme, après quelques paroles contre les riches, qui vivaient dans
l'abondance et laissaient les indigents mourir de faim, proposa qu'il fût
interdit de cuire des brioches et des pâtés, et ordonna de faire des visites
domiciliaires leur 'rechercher les farines. La
permanence des sections et l'élection populaire de leurs comités furent
encore votées, chapeaux levés. Goujon était de tous les Montagnards celui qui
semblait avoir pris le plus de part aux projets de l'insurrection[11]. Il dit que, pour l'exécution
de ers mesures patriotiques, on ne pouvait compter sur la bonne volonté des
comités du gouvernement, et il proposa de nommer une commission
extraordinaire. Duroy
demanda que les comités fussent sommés de rendre temple de leur conduite. Vernier
siégeait seul au bureau ; il n'y avait pas de secrétaire ; rien ne constatait
la délibération et le vote de tous les décrets qui se succédaient. Un
Montagnard, Thirion, prit place au bureau. Bourbotte
avait eu, comme Goujon, un rôle dans la conspiration ; après une vive
diatribe contre les journalistes, il demanda vengeance au nom des patriotes
et l'arrestation des folliculaires qui avaient empoisonné l'esprit public. Une
voix s'éleva des bancs de la gauche : — « Pour compléter cette journée,
abolissons la peine de mort ; nous prouverons ainsi que nous ne sommes point
des buveurs de sang : mais il faut excepter les émigrés et les fabricateurs
de faux assignats. » Cependant
cette parcelle d'une séance ; cette inertie de l'insurrection laissaient aux comités
le temps de prendre enfin des mesures, et l'on pouvait présager que la
journée finirait comme le 12 germinal. Duquesnoy comprit qu'il était temps
d'agir ; il demanda que le comité de sûreté générale fût suspendu, que quatre
représentants fussent chargés de s'emparer de tous ses papiers, et en même
temps chargés de pouvoirs extraordinaires. Duquesnoy,
Prieur de la Marne, Bourbotte et Duroy furent aussitôt nommés pour former
cette commission. C'était
une détermination tardive. Au moment où les commissaires remerciaient ce
qu'ils appelaient encore la Convention de la difficile et honorable tâche qui
leur était confiée, Boissy d'Anglas entrait dans la salle et remontait au
fauteuil. Legendre et Delecloy se présentèrent nu nom du comité de sûreté
générale. Ils eurent quelque peine A pénétrer ; ils étaient repoussés et
maltraités. Legendre se fit pourtant entendre : il signifia aux citoyens de
quitter la salle, et invita les représentants à rester fermes à leur poste ;
puis il sortit. Il
était minuit ; les quatre commissaires montagnards, encouragés par quelques
vives paroles de Soubrany, quittèrent la salle ; ils rencontrèrent à la porte
un détachement peu nombreux de gardes nationaux qui avaient en tête Legendre,
Auguis, Kervelegan, Chénier et Bergœng. Raffet
commandait la garde nationale ; Prieur de la Marne lui demanda s'il avait
l'ordre du président d'entrer dans la salle. — « Je ne te dois aucun
compte, g répondit le commandant. — « A
moi les sans-culottes ! » cria Prieur, eu se tournant vers la foule. Le
président lui enjoignit au nom de la loi de quitter la salle ; il ne fut pas
écouté ; la lutte recommença. On se ruait les uns sur les autres ; on se
menaçait de la baïonnette ; on se poussait, tantôt avançant, tantôt reculant.
Il y eut un moment où les résultés eurent le dessous et prirent la fuite ;
puis ils revinrent en force, et, à leur tour, ils firent reculer les gardes
nationaux. — « Victoire ! victoire ! » criaient Bourbotte, Gaston,
Peyssard et les autres Montagnards. Le triomphe ne fut pas long. On entendit
battre le pas de charge et le cri : — « A bas les Jacobins ! vive la
Convention ! » La
multitude commençait à regarder par où elle s'en irait. Lorsque la colonne
déboucha dans la salle, ce fut un sauve qui peut général : les uns grimpaient
aux tribunes, pour y trouver une issue ; d'autres passaient par les fenêtres.
La force armée eut bientôt occupé la salle entière. Les représentants
reprirent leurs places ; on s'assura des principaux Montagnards. Soit
hasard, soit habileté, les comités, dans leur inaction, avaient rencontré le
meilleur moyen de terminer use journée qui pouvait être sévèrement reprochée
à leur imprévoyance, et à leurs préventions exagérées contre les honnêtes
gens. Malgré l'abominable meurtre de Féraud, qui rappelait les férocités
révolutionnaires, il fut bientôt évident que les hommes de l'émeute n'avaient
aucune envie d'une bataille ; on leur avait appris à crier : « Du pain
et la constitution de 1793 ! » : mais nulle opinion réelle ne les
animait ; les Montagnards eux-mêmes manquaient d'audace et s'étaient mal
concertés entre eux. Leurs discours et leurs décrets, hormis ce qui pouvait
se rapporter aux subsistances, n'excitaient aucun enthousiasme parmi la
populace ; elle ne comprenait pas bien ce qu'on voulait d'elle. Lorsque, vers
mise heures du soir, elle vit qu'on la faisait assister à dm votes et à des
propositions, sans autre résultat, elle commença à s'écouler, même avant
l'arrivée de la garde nationale. Depuis
plusieurs heures il y avait autour des Tuileries plus de baïonnettes qu'il
n'en fallait pour forcer Feutrée de la salle. A diverses fois des têtes de
colonnes s'étaient avancées jusqu'aux portos, ou s'étaient montrées dans Ica
tribunes publiques ; voyant la foule encore compacte et tumultueuse,
entendant les cris qu'elle poussait, on n'avait pas voulu engager un vrai
combat, ni s'exposer à recevoir et à tirer des corps de fusil. Il y eut
pourtant un danger réel pour les représentants qui, pour rentrer ou sortir de
la salle, s'engageaient à travers la foule entassée au passage des portes.
Quelques-mis montrèrent un vrai courage ; Kervelegan fut assez grièvement
blessé. Mais l'honneur de la journée resta à Boissy d'Anglas. La ferme et tranquille
constance qu'il conserva pendant plusieurs heures sous la menace des fusils
dirigés sur lui ; son autorité de président persistante quoique méconnue ;
sou noble maintien, lorsque lui fut présentée la tête de son malheureux
collègue tels sont les souvenirs que l'histoire a attachés à son nom et
transmis à la dernière postérité. Après
avoir voté avec effusion de reconnaissance que la garde nationale avait bien
mérité de la patrie, la Convention eut pour première pensée de faire justice
des attentats de cette déplorable journée. Defermon parla des bon.es qui
avaient voulu renverser la République et massacrer la représentation
nationale. — « Il faut les signaler et les frapper sans plus de
ménagement. » — Les membres des comités, occupés des mesures nécessaires
pour arrêter l'insurrection et assurer le service des subsistances, n'avaient
pas été témoins des horribles scènes qui s'étaient passées dans cette
enceinte ; ils en demandaient le récit à leurs collègues. — « Lorsqu'un
représentant a été égorgé dans le sein de l'Assemblée, lorsque le président a
été forcé de faire voter... » Legendre, qui parlait ainsi, fut
interrompu : — « Nous n'avons point voté, » s'écriaient les
représentants. L'orateur
s'excusa et proposa de déclarer nul tout ce qui avait été décrété par les
séditieux. — « C'est
faire injure à la Convention, dit Thibaudeau ; elle n'a point il rapporter
des décrets qu'elle n'a jamais rendus. Quoi ! serait-ce lorsque les
conspirateurs étaient dans cette enceinte, où ils sont encore ? — Oui ! oui !
à bas les Jacobins ! » s'écriait-on. « Lorsqu'ils vous menaçaient de
leurs poignards, lorsqu'ils avaient les mains teintes du sang de notre
malheureux collègue, est-ce alors que la Convention pouvait délibérer ? Ces
chapeaux levés au signal de quelques représentants complices des séditieux,
était-ce un vote ? il faut les frapper, ces hommes qui ont eu l'audace de
proclamer un nouveau despotisme. Vous n'avez encore pris que des demi-mesures
; il n'y a plus aucun espoir de conciliation avec une minorité turbulente et
factieuse. Eh bien ! puisque le glaive a été tiré, puisque In fourreau
est jeté si loin, il faut combattre, il faut profiter de la circonstance pour
rétablir la paix dans la Convention et dans la République. Je demande que les
mandataires infidèles, qui ont trahi le plus sacré des devoirs, qui ont, par
leurs flagorneries, excité une portion du peuple contre le peuple entier, que
les hommes qui ont fait ces propositions soient arrêtés. Je demande que les
comités de gouvernement présentent des mesures sévères contre les députés qui
ont trahi leurs serments. » Puisqu'un
représentant toujours modéré, toujours en méfiance contre l'élan de la
réaction parlait ainsi, on pouvait s'attendre au déchainement de la majorité
victorieuse. —a Qu'on désigne les coupables, n répétèrent plusieurs voix. —Et
alors commença une sorte d'appel nominal des Montagnards. — « C'est
Peyssard, un ci-devant noble, disait Bourdon de l'Oise, qui a fait assassiner
Féraud. C'est Soubrany que les révoltés vous demandaient pour général. Nous
ne devons épargner aucun de ceux qui ont tenu pendant six heures la
Convention sous les couteaux, aucun de ceux qui se sont permis de voter dans
un tel moment. Surtout n'épargnons pas les quatre dictateurs qui devaient
suspendre le comité de sûreté générale, Bourbotte, Goujon, Albitte et Duroy.
Ainsi parlait Delahaye. Fréron demanda qu'on ne les laissât point sortir de
la salle ; le président en donna l'ordre. Les tribunes criaient. — « Qu'ils
soient jugés demain. » Tallien s'associait à ces colères, à cet oubli de
la justice. — « Il ne faut pas que le soleil se lève et que ces
scélérats existent encore. » La
Convention décréta l'arrestation de Bourbotte, Duroy et Duquesnoy. On
proposa Prieur de la Marne ; Bourdon de l'Oise tenta de le défendre. Defermon
répondit : —. Il ne pourra jamais se laver aux yeux des habitants de la
Bretagne d'avoir fait assassiner, par une commission qu'il a créée, les
administrateurs du Finistère. Prieur a toujours voulu étouffer la liberté ;
s'il n'avait pas été associé à des projets concertés d'avance, aurait-il été
désigné pour faire partie de la commission extraordinaire ? » Pontécoulant
essaya de faire remarquer qu'il ne pouvait équitablement être question de
faits, qui ne se rapportaient point aux attentats de la journée et à la
sédition ; il fut peu écouté. Tout se faisait passionnément ; on jugeait les
hommes et non point les actes coupables qui pouvaient leur être imputés. L'arrestation
de Prieur fut votée ainsi que celle de Romme et de Soubrany. Goujon
demanda la parole. — « Non ! non ! c'est un assassin ! » — Elle
lui fut refusée et l'on vota son arrestation. Bourdon
de l'Oise proposa que les représentants décrétés fussent conduits à la barre
; les gendarmes les y menèrent. Albitte
et Peyssard furent ajoutés à la liste. Des
représentants, qui ne pensaient pas comme Pontécoulant et qui se souvenaient
des horreurs que Lecarpentier, Pinot, Borie, Fayau avaient commises pendant
leurs missions dans la Manche, les Landes, le Gard et la Vendée, demandèrent
successivement leur arrestation : elle leur fut accordée. Tallien
s'adressa aux représentants qui allaient être emmenés de la barre au comité
de sûreté générale. — « Malgré les assassinats, malgré les proscriptions
que vous aviez organisées, misérables, la République vivra. Mais,
représentants, songez que le mouvement d'aujourd'hui devait rouvrir les
Jacobins et rétablir l’infâme Commune. Il faut faire justice de ce qui en
reste ; il faut que Poche et Bouchotte, les chefs de cette faction
abominable, périssent. » Un
représentant remarqua que Rulh avait été oublié ; cette omission fut réparée.
Charlier fut plus heureux ; la Convention passa à l'ordre du jour sur la
proposition de l'arrêter. On discuta plus longtemps sur Robert Lindet ; il
fut aussi mis hors de cause. Plusieurs
sections vinrent féliciter la Convention et protester de leur dévouement. On
annonçait que la ville était tranquille ; seulement on entendait encore le
tambour dans la section de la Cité, où les séditieux étaient en force. Un
décret ordonna un nouveau désarmement des assassins, des buveurs de sang, des
voleurs et des agents de la tyrannie. Cette opération devait s'accomplir à la
diligence des sections ; elles reçurent aussi le pouvoir de faire des
arrestations provisoires. Un
autre décret interdit aux femmes les tribunes publiques, à moine qu'elles ne
fussent accompagnées d'un citoyen. La
Convention avait siégé pendant dix-sept heures. La séance fut levée à quatre
heures du matin et rouverte après cinq heures de repos. Durant
ce court intervalle, les esprits ne s'étaient point calmée ; il semblait au
contraire qu'en se rendant compte des dangers qu'avaient courus le
gouvernement et l'Assemblée, en se racontant mutuellement les luttes où ils
s'étaient trouvés engagés, les menaces qui leur avaient été adressées, en
parlant des sabres qu'ils avaient vus levés sur eux, des propos atroces qu'ils
avaient entendus, les représentants s'étaient exaspérée ; ils ne respiraient
plus que répression, châtiments et vengeance. D'ailleurs on n'était pas
encore tranquille sur le rétablissement de l'ordre dans Paris. Le bruit était
répandu qu'un rassemblement séditieux s'était emparé de l'hôtel de ville et
qu'une municipalité jacobine s'y formait. Cette nouvelle avait pris une telle
consistance qu'on crut un moment que Cambon était maire de Paris et Thuriot
procureur de la commune ; il fut même question de les mettre hors la loi. Il
n'y avait rien de vrai dans ce récit. Ce qui était réel, c'est que dans
quelques quartiers la fermentation n'était point apaisée ; le faubourg
Saint-Antoine était encore en pleins révolte. L'heureuse
nouvelle qu'un traité d'alliance venait d'être conclu avec la république des
Provinces-Unies, qui s'était établie sous l'influence de la conquête
française en renversant le stathoudérat, ne donna qu'un instant de joie et de
distraction à l'Assemblée, tant elle était préoccupée de l'état critique où
elle se trouvait. Toutefois elle crut que son premier soin, sa première
précaution devait être de se montrer empressée à assurer la subsistance du
peuple, ou plutôt de paraître sensible aux alarmes exagérées et de complaire
aux aveugles exigences. Elle
décréta un recensement général des grains tout ce qui excéderait la
consommation présumée jusqu'à l'époque de la récolte, serait destiné à Paris
et aux armées. La confiscation était prononcée contre les approvisionnements
non déclarés par le détenteur. Le quart était promis au dénonciateur. Ces
dispositions vexatoires pour les propriétaires et le commerce ne pouvaient
pas hâter l'arrivée d'un seul sac de grain à Paris ; mais on supposait
qu'elles ôteraient tout prétexte aux séditions. Il y
avait manifestement d'autres mesures à prendre. La révolte avait été refoulée
dans les quartiers d'où elle était sortie, mais elle s'y cantonnait. L'ordre
était loin d'être rétabli. Les sections qui avaient sauvé la Convention, déjà
mécontentes d'avoir été appelées tardivement, s'étonnaient de tant de
ménagements et de mollesse pour le parti terroriste, de tant de méfiance des
bons citoyens ; elles envoyèrent des députations pour se plaindre. La
section Lepelletier disait : — « Nous demandons que vous prononciez la
déportation des brigands, dont le jugement rendu avec les formes ordinaires
entraînerait de nouveaux troubles. Ne craignez pas de prendre des mesures
promptes et justes. N'oubliez jamais que vous avez failli payer de vos têtes
précieuses et de la perte de la liberté votre funeste indulgence. Nous vous
demandons au nom du salut du peuple, au nom de nos femmes et de nos enfants,
la déportation des députés détenus pour cause de la révolte du 12 germinal.
Sans doute le jugement des scélérats que vous avez fait arrêter cette nuit
satisfera bientôt la France indignée ; mais cette nouvelle conspiration doit
être pour vous un avertissement de ce qui vous reste à faire, si vous voulez
fonder un gouvernement. Pensez-vous pouvoir marcher d'un pas sûr tant que
vous aurez au milieu de vous des buveurs de sang et des complices de la
tyrannie ? Ne souffrez pas plus longtemps que des tigres siègent avec vous et
avilissent la nation française en se disant ses représentants. « La
section Lepelletier vous a fait un rempart de son corps au moment où des
scélérats se croyaient sûrs de leur proie. Vous croirez sans peine à la joie
que lui cause votre victoire et l'attitude héroïque que vous avez conservée
au moment où des monstres vous assassinaient. Vive la République ! vive la
Convention ! » Le
président Vernier répondit. — « La Convention voit avec contentement les
bons citoyens se ranger autour d'elle, dans le moment du plus grand danger
pour écraser le royalisme... » A ce
mot si étrange en un tel moment, les murmures éclatèrent. — « Mais c'est
du terrorisme tout pur, » s'écria Henri Larivière. Le
président acheva sa malheureuse phrase : — « Le royalisme et le
terrorisme qui ne font qu'un, La pétition fut imprimée et distribuée aux
sections ; on accorda les honneurs de la séance à la députation. — « Permettez-cous,
citoyens représentants, de retourner à nos armes. Les voleurs qui sont les
premiers conspirateurs menacent nos propriétés ; nous combattons moins pour
les défendre que pour garder près de vous l'honneur de la nation française,
pour empêcher qu'elle ne rampe encore devant les Terroristes. Nous allons
combattre les Jacobins et assurer la liberté. » Larivière
prit la parole. — « Il faut quitter la fausse direction qui a été prise
depuis quelques jours. Dussé-je être, comme il s'en est peu fallu hier,
assassiné à votre porte, je dirai que ceux qu'on appelle royalistes sont bien
moins à craindre que les Jacobins. Ces royalistes, dont on veut nous
effrayer, sont les plus grands amis des lois, les plus ardents défenseurs de
la représentation nationale. Depuis le 9 thermidor ils exposent leur vie, ils
versent leur sang pour vous. On vous les représente comme allant chercher au
Temple le petit Capet pour opérer subitement la contre-révolution, eh bien t
hier, au moment où votre gendarmerie ne les laissait pas approcher, ils
venaient vous défendre : ils m'ont sauvé la vie parce que j'étais un
représentant du peuple. « On
a découragé les gens de bien en accordant l'impunité aux scélérats. Depuis
quelques jours on a vidé les prisons ; les Terroristes ont été mis en liberté
: vous voyez quel usage ils en ont fait. » Puis l'orateur adressa aux
députés de la section Lepelletier les remercîments et les assurances qu'ils
auraient dû entendre de la bouche du président. — « Soyez assurés que la
Convention ne confondra jamais ceux qu'on appelle mal à propos royalistes
avec les buveurs de sang. » Perrin
des Vosges convint que le comité de sûreté générale avait cru que le
mouvement était royaliste et avait pris ses mesures en conséquence : c'était
la véritable explication des malheurs de la journée. D'heure
en heure, on venait rendre compte à l'Assemblée de l'état de Paris. Les deux
tiers au moins des sections étaient, disait-on, dans les meilleures
dispositions ; mais il y avait en divers quartiers des rassemblements
séditieux ; sur le quai des Orfèvres, on parlait de pillage dans les groupes
; des émissaires se répandaient dans la banlieue pour y faire des recrues.
D'énergiques et promptes mesures étaient évidemment nécessaires : la crainte
des royalistes avait jeté le gouvernement dans une fausse voie. Garnier de
Saintes avoua ce que beaucoup d'autres pensaient : — « Plus un
représentant s'est trompé en se confiant à des hommes qu'il croyait amis de
la patrie, plus il doit mettre d'énergie à les poursuivre. Je le vois
clairement aujourd'hui : c'est de l'autre infernal des Jacobins qu'est sorti
le groupe d'anarchistes qui veut régner par le désordre ; il s'est établi
dans les faubourgs. Eh bien l il faut en finir I il faut que le canon gronde
contre les assassins ; que les comités prennent toutes les mesures et par un
coup de vigueur ferment le gouffre qui menace de nous engloutir. » Les
politiques révolutionnaires, qui régnaient dans les comités, étaient
tellement obstinés dans leurs méfiances contré les prétendus royalistes ; ils
étaient si fort préoccupés de la crainte que l'opinion parisienne ne
remportât une victoire complète et ne devint ainsi dominante et souveraine,
qu'ils n'avaient rien disposé pour quels Convention fût mieux défendue que la
veille. Une colonne commandée par un général nommé Dubois avait été envoyée
pour soumettre le faubourg Saint-Antoine ; elle était insuffisante pour sa
mission ; rencontrant en route les sections de Montreuil, des Quinze-Vingts
et de Popincourt, qui arrivaient en force, elle n'essaya point de les
arrêter. Les trois sections jacobines arrivèrent sans obstacle sur le
Carrousel, s'y rangèrent en bataille ; elles avaient des canons et les
braquèrent sur le palais des Tuileries ; les canonniers chargés de la garde
de la Convention fraternisèrent avec leurs camarades du faubourg
Saint-Antoine. Il ne resta plus pour défendre l'Assemblée que quelques compagnies
des sections fidèles. Delmas, qui les commandait, ne voulait pas, soit par
prudence, soit par opinion, engager une lutte il fit conseiller à la
Convention d'envoyer dix de ses membres pour s'expliquer avec les citoyens
des trois sections. Legendre
dit que c'était le seul moyen de déjouer la conspiration anglaise ; qu'il
fallait montrer aux puissances étrangères la France unie dans un seul
sentiment : — « Si cette mesure échoue, nous aurons fait notre devoir, et ce
sera au destin d'en décider. » — « A Dieu seul, » s'écria
Lanjuinais. Les
comités, pour donner pleine satisfaction au peuple qui était sur le
Carrousel, proposèrent de décréter que les lois organiques de la constitution
de 1793 seraient présentées avant le 25 du mois. Les dix
représentants revinrent et rendirent le meilleur compte des dispositions du
rassemblement. — « Ils ne veulent que la constitution de 1793 et vont
vous envoyer une députation ; nous leur avons promis un accueil paternel. » Une
députation de six sectionnaires fut admise. — « Sur l'invitation du
général Dubois, dit l'orateur, les citoyens des faubourgs Antoine et Marceau
nous envoient vous faire part de leurs sentiments. Le peuple veut du pain, la
constitution de 1793 et l'élargissement des patriotes. » — Les murmures
commencèrent, les tribunes crièrent — « A bas les Jacobins ! » L'orateur
continua. — « Le peuple demande la punition des scélérats ; il demande
vengeance de ceux qui l'assassinat, en faisant une distinction entre
l'assignat et l'argent. Le peuple veut exercer les droits que lui assure la
déclaration des droits de l'homme. Le peuple aime la Convention et l'humanité
; il est prêt à se retirer, mais il est résolu à mourir au poste qu'il occupe
plutôt que de se désister de ses réclamations. « Vive la
République ! vive la Convention ! vive la Liberté ! » Le
président répondit en damant lecture du décret que la Convention venait de
voter. En
représentant montagnard, Coussin, reposa que le président dont l'accolade
fraternelle au pétitionnaire ; le président obéit. La majorité commençait à
murmurer beaucoup et à s'inquiéter. Il semblait que la position de
l'Assemblée fût à peu près la même que la veille. Les représentants qui
étaient allés fraterniser avec les sections, se rendaient caution de leurs
excellentes dispositions. Charles Delacroix ne pouvait parler sans admiration
de l'effusion de cœur, des serrements de main, de la « tendresse brûlante des
patriotes du faubourg Antoine. Pour
achever de les satisfaire, la Convention ordonna la toise en liberté du
président de la section de Montreuil, qui avait déclaré cette section en
permanence et que le comité de sûreté générale avait fait arrêter après cet
acte de sédition. La
Convention passa plusieurs heures dans une sorte d'anxiété, ne achat pas ce
qui pouvait arriver. Enfin à onze heures Laporte, au nom des comités,
rapporta que la fraternité s'établissait de plus en plus entre les citoyens
ce qui signifiait que les habitants du faubourg Saint-Antoine étaient
retournés chez eux. A cela
près pendant la journée du 3, un calme parfait régna aux abords de la
Convention et dans les quartiers qui environnent les Tuileries ; de sorte que
la séance se passa tranquillement. Mais vers le soir, comme l'assassin du
représentant Féraud, arrêté la veille et condamné à mort, était conduit au
supplice, un rassemblement séditieux s'opposa à l'exécution et l'enleva sur
l'échafaud. Une autre bande avait pillé un ma-guis de biscuit que
l'administration tenait en réserve pour l'approvisionnement de Paris. Vers le
soir, le cri : « Aux armes ! » retentissait dans
plusieurs sections. Les
comités se décidèrent enfin les chefs habituels de la jeunesse, les hommes
influents dans la garde nationale des bonnes sections furent appelés aux
Tuileries ; on leur montra une entière confiance ; des armes et des munitions
furent mises à leur disposition. Un général connu et estimé, Kilmaine, fut
chargé de diriger les opérations. Dès la
pointe du jour, il mit en mouvement les forces dont il pouvait disposer ;
mais elles n'étaient pas suffisantes après s'être avancé sans obstacle
jusqu'au faubourg Saint-Antoine, on se trouva enfermé par des barricades ;
les révoltés venaient de les élever dans les rues qu'avaient traversées les
troupes : leur position était dangereuse. Le général ne voulut point les
engager plus avant, ni perdre toutes ses communications. Il les ramena. Les
révoltés consentirent à ne point troubler cette retraite, mais se firent
livrer les canons. Tel
était l'état des choses, lorsque la Convention entra en séance. Laporte,
au nom des comités, sans donner aucun détail, proposa à la suite d'un long
considérant un décret ainsi conçu — « Les
habitants du faubourg Antoine seront sommés au nom de la loi de remettre sur
l'heure aux mains de la justice les assassins du représentant Féraud et
notamment celui qu'ils ont soustrait au jugement rendu contre lui ; « Ils
remettront au général commandant tous les canons des trois sections du
faubourg ; « En
cas de refus, le faubourg Antoine est, par ce refus même, déclaré en état de
rébellion, et toute distribution de subsistances cessera ; « Il
est ordonné à toutes les sections de Paris de marcher afin de réduire les
rebelles par la force. Ce
projet fut voté par acclamations, ainsi que plusieurs autres mesures de
police. Une
députation de la section de. Quinze-Vingts fit demander à présenter une
adresse ; mais l'Assemblée n'était plus disposée à la condescendance. Gossuin
s'excusa même d'avoir proposé l'accolade fraternelle accordée à l'insolent
pétitionnaire de la veille. On refusa d'admettre les sectionnaires ;
Dubois-Crancé voulait qu'on leur répondit. — « Si vous ne vous rendez
pas, vous serez bombardés demain. » — « Non
pas demain, mais à l'instant même, » disait Legendre. Pendant
ce temps-là trente mille hommes, de l'artillerie, des mortiers à bombes
s'avançaient par le boulevard contre le faubourg Saint-Antoine. Les
représentants Barras, Fréron, Delmas et Laporte avaient établi leur quartier
général dans la maison de Beaumarchais. En vrais révolutionnaires, ils
avaient passé d'un excès à l'autre : le 3, ils voulaient fraterniser avec le
peuple du faubourg ; le 4, ils voulaient le bombarder et l'incendier, même
avant d'essayer une sommation et une attaque. Le général Menou, qui
commandait, leur refusa d'exécuter un pareil ordre et déclara qu'il obéirait
seulement à un décret formel de la Convention. Le
faubourg n'essaya point la moindre résistance contre un tel déploiement de
force ; il se soumit. Les trois sections rendirent leurs canons et livrèrent
quelques-uns des mutins qui leur furent demandés. Les assassins de Féraud
furent exécutés. Une commission, moitié militaire moitié de police, fut à
l'instant formée. Trente et un, la plupart déserteurs qui avaient passé aux
insurgés, furent successivement et dans les jours suivants condamnés à mort ;
six à la déportation ; cinq à une année de fers ; dix-neuf à la détention.
Cette commission et ce mode sommaire de procédure avaient été ordonnés par un
décret de la Convention. Elle était informée à chaque moment des progrès de
la soumission. Lorsque tout fut terminé, Fréron vint rendre compte de cette
journée, complément, disait-il, du 9 thermidor et du 12 germinal. Les
émotions du danger et de la victoire avaient renouvelé dans l'Assemblée,
l'entraînement aux mesures de répression et de vengeance. Clauzel proposa de
faire juger par la commission militaire les représentants qu'un décret de la
Convention avait déjà condamnés à la déportation et ceux dont les discours ou
les actes avaient autorisé et fomenté les attentats commis contre la
représentation nationale. Il alla jusqu'à demander la peine de mort contre
quiconque donnerait asile à ceux qui étaient en fuite. Garan-Coulon
remontra que cette mesure était contraire à tous les principes de la nature
et de l'humanité ; elle était appuyée par Dubois-Crancé, mais fat
généralement repoussée. On répétait qu'elle était empruntée aux lois de
Caligula et de Néron ; que Robespierre l'avait mise en pratique ; qu'elle
avait coûté la vie à toute la famille de Guadet. Clauzel réduisit la peine à
deux années de détention ; cela même fut rejeté par la question préalable. La
proposition de traduire devant la commission militaire Collot, Billaud,
Barère et Vadier fut modifiée ; on décréta qu'ils seraient jugés par le
tribunal du département de la Charente-Inférieure ; ils étaient détenus dans
nie d'Oléron. Deux jours auparavant, Thibaudeau avait réussi à écarter cette
mesure. Le décret de déportation, quelle que fût sa forme, avait le caractère
d'un jugement ; c'était donc revenir sur la chose jugée. Maintenant la
Convention ne s'arrêtait plus aux objections ; elle était à tin de ces
moments où les assemblées se laissent emporter au flot d'une opinion
victorieuse. Déjà,
sans observer les formes et les délais qu'elle avait prescrits, elle avait
décrété d'accusation les vingt-sept représentants mis en état d'arrestation
après le 12 germinal et le 1er prairial. —
« Il faut, disait Bourdon de l'Oise, que vous débarrassiez aussi le sol
de la liberté de bien d'autres monstres qui n'ont été révolutionnaires que
pour tremper leurs mains dans le sang et puiser dans les sacs d'argent. Un
Pache, un Bouchotte, un Daubigni, un Audouin et bien d'autres scélérats
doivent enfin subir la peine de leurs folles ; il n'y a que la mort qui
puisse les empêcher d'ébranler de nouveau les colonnes de la liberté. » Les
comités ajoutèrent à cette liste Hassenfratz, Héron et d'autres agents
obscurs. Boursault
demanda aussi Rossignol, et rappela les horreurs commises dans la Vendée. Alors
Defermon, tout modéré qu'il était, parla d'Esnue-Lavallée ; il raconta, entre
autres atrocités qui avaient signalé sa mission, comment un ancien membre de
l'Assemblée constituante, Enjubault, après s'être tenu caché pendant quelque
temps, avait craint d'être soupçonné d'intelligence avec les Chouans. Il se
présenta à Lavallée, lui demandant s'il pouvait sans crainte revenir dans sa
maison à Laval ; le représentant l'en assura et lui offrit de le prendre dans
sa voiture pour le conduire à Rennes. A peine arrivé, Lavallée le fit saisir
; on lui lia les mains, on le mena en prison. Quelque temps après, ce même
représentant écrivit à Rossignol : « La tête d'Enjubault ne
figurerait-elle pas bien auprès de celle de Talmont ? » Transféré à Laval, il
fut mis à mort, et sa tête placée comme celle du prince de Talmont sur une
des pointes de la grille du château, en face de la maison où habitait sa
famille. L'ordre de Rossignol et la lettre de Lavallée suffirent pour
déterminer la mise en accusation. Une
nouvelle insurrection vint animer encore l'Assemblée contre le parti jacobin.
Depuis longtemps, Toulon était dans un état habituel de trouble ; les hommes,
qui pendant la Terreur avaient exercé une sanglante domination, y étaient
restés actifs et puissants ; ils avaient le projet d'empêcher l'escadre de mettre
à la voile, et semaient l'esprit d'indiscipline parmi les marins. Après avoir
formé une colonne mobile, ils parcoururent les communes voisines de la ville,
désarmèrent les habitants, et rentrèrent à Toulon ramenant des prisonniers,
émigrés rentrés, disaient-ils. Puis ils s'emparèrent des portes de la ville,
et se présentant avec du canon devant l'arsenal ils demandèrent qu'on leur livrât
les armes. Le représentant Brunei, homme fort honorable, un des soixante-treize,
n'avait aucune force à sa disposition pour leur résister ; ils se firent
ouvrir les portes, pillèrent l'arsenal, et délivrèrent les détenus
terroristes qui se trouvaient dans les prisons. Brunei, dans son désespoir,
se donna la mort. L'escadre était dans la grande rade et les marins ne
participèrent pas à l'insurrection. La garnison était trop faible pour
engager un combat, mais elle ne se mêla point aux révoltés. Déjà ils
envoyaient des émissaires dans les villes voisines et se disposaient à
marcher sur Marseille. Tels
étaient les détails encore incomplets que Pontécoulant, au nom du comité de
salut public, donna à l'Assemblée : — « Le succès de la Révolution, l'établissement
de la liberté tiennent aujourd'hui, disait-il, à la fermeté que vous
déploierez dans la poursuite des séditieux et des brigands. Quand le
gouvernement se montre faible et pusillanime, les scélérats deviennent forts
et audacieux. » Les
représentants, qui étaient en mission à Marseille et à Lyon, avaient à leur
disposition des forces suffisantes, et la Convention pouvait compter sur leur
énergie ; elle prescrivit des mesures sévères, ordonna la formation d'une
commission militaire pour juger les auteurs et complices de la révolte ; en
même temps elle recommanda 'la poursuite active des prévenus d'émigration. Cette
nouvelle tentative de la faction Jacobins devint une occasion pour continuer
à sévir contre les Montagnards. La liste des arrestations fut rouverte. Escoffier,
représentant du Var, appartenait à cette opinion. Il était sorti après avoir
entendu le rapport de Pontécoulant : Sur cette simple remarque il fut décrété
d'arrestation ; ensuite Salicetti et Ricord, soupçonnés d'être en
correspondance avec les Jacobins de Toulon. Puisqu'on
s'occupait de la marine, Marec rappela que Laignelot avait assassiné Mut ce
qu'il y avait d'honnêtes gens à Brest. D'ailleurs il avait fait fonction de
secrétaire au 4" prairial. — « Point
de barbarie, mes collègues, u disait Panic. — « Voici
un des conspirateurs qui demande la parole, » répondit Bourdon de
l'Oise. — « Moi
! moi ! ah ! mon Dieu ! » s'écria Panis. Alors
plusieurs témoignages s'élevèrent pour inculper sa conduite et ses paroles
pendant le 1er prairial. Charbonnier,
représentant du Var, qui se trouvait alors à Marseille, était positivement
dénoncé par la correspondance de ses collègues, commissaires de la
Convention. — « Sans le décret qui défend aux comités de se prononcer
sur la conduite des représentants et qui assujettit l'accusation à des
formalités préalables, nous vous aurions proposé une mesure contre
Charbonnier, » disait le comité de sûreté générale. Les
garanties qu'on avait tant reproché au gouvernement révolutionnaire d'avoir
abolies ; ces garanties qu'on avait si soigneusement rétablies, maintenant
semblaient gênantes ; elles entravaient la justice sommaire qu'a peine on
trouvait assez rapide. Clauzel
demanda que les représentants mis en arrestation le 1er prairial fussent
traduits à la commission militaire pour y être jugés comme chefs et complices
de la révolte. Il avait fait précéder sa proposition d'une sorte de
réquisitoire où il avait résumé les faits à la charge de Rulh, Romme, Duroy,
Goujon, Duquesnoy, Forestier, Albitte, Bourbotte, Soubrany et Prieur. Un
membre du comité de sûreté générale, Pierret, proposa d'ajouter Thirion et
Laignelot pour avoir siégé au bureau. Panis prit de nouveau la défense de son
ami Laignelot ; le signataire de la circulaire du 2 septembre, le beau-frère
de Santerre, ne pouvait être un avocat utile pour Laignelot ; il suscita
contre lui-même un orage d'accusations : il reniait tout son passé, il
implorait la bienveillance de ses collègues, son attitude et son langage
étaient humbles et suppliante. Il fut décrété d'arrestation comme Thirion et
Laignelot. Le
projet de décret présenté pue Clauzel fut adopté. On ajouta Peyssard au
nombre des représentants traduits devant la commission militaire. Ce
travail de la Convention sur elle-même n'était pas encore terminé.
Quelques-uns des représentants proscrits ou détenus pendant la Terreur
souhaitaient que la réaction fût poussée plus avant : la circonstance
actuelle leur avait donné de l'importance et du crédit dans l'Assemblée ; ils
pouvaient parler haut et ne plus garder de ménagements. Gamon
voulait une mesure générale : il proposait qu'une commission fût spécialement
chargée de faire un rapport sur les représentants dénoncés et prévenus de
complicité avec les tyrans. — « La
France entière, au nom de l'humanité, vous demande lo châtiment des assassins
de la patrie dont la présence déshonore la Convention. Vous pousserez dans
l'abîme que leurs forfaits ont creusé sous leurs pas tous les proconsuls de
la Terreur. Vous avez déjà enchaîné quelques-uns de ces tigres à face
humaine, mais il ne faut pas se dissimuler qu'il en existe encore parmi vous.
» La
proposition fut appuyée vivement ; Henri Larivière pensa qu'elle était trop
générale. — « Mais parmi ceux dont an parle, il en est dont les crimes
sont si évidents qu'un examen préalable est inutile. » Alors
il rouvrit la discussion sur les anciens membres des comités que
la-Convention n'avait pas voulu comprendre dans l'accusation de Billaud,
Collot et Barrère ; il rappela avec indignation le discours où Robert Lindet
avait fait l'apologie de la Terreur et s'était identifié avec ses collègues ;
il s'étonna d'avoir entendu Carnot présenter comme justification l'aveu que,
pendant quinze mois, il avait consenti à tous les crimes du comité sans avoir
le courage de les dénoncer. — « Ne pas empêcher le crime, c'est le
commettre ; je ne demande point ta tête, mais je veux que tu ne sièges plus
parmi nous. » Il
proposa l'arrestation de tous les membres des anciens comités. Carnot
fut surpris d'une ai violente attaque ; il ne se défendit point du même ton,
ni de la même sorte que la première fois. Il insista davantage sur la lutte
qu'il avait ouvertement soutenue contre Robespierre et Saint-Just, dans les
derniers temps de leur tyrannie ; des témoins pouvaient attester qu'il la
leur reprochait en face. Il parla des diverses missions qu'il avait remplies
sans avoir jamais répandu une goutte de sang : ce qui était parfaitement
vrai. — « J'ai défendu Collot, Billaud et Barren, parce que je crois
important au salut de la République de ne plus promener la hache sur la tête
des représentants, et d'assurer l'intégralité de la représentation nationale.
Telle a été mon opinion, telles ont été mes paroles ; mais je ne dois être
jugé que d'après mes actes vous ne dettes pas me confondre avec ces hommes,
si je n'ai pas commis les mêmes crimes. » Carnot
jouissait d'une haute considération dans l'Assemblée ; le ministre de la
guerre qui, par ses conseils, ses plans et son administration, avait préparé
et procuré tant d'éclatantes victoires, qui avait si puissamment contribué ti
la gloire de la France, ne pouvait être traité comme un criminel. Legendre
prit la parole pour le défendre : c'était un soin superflu ; au moment
où son nom fut proposé au vote pour savoir s'il serait compris sur la liste
des représentants arrêtés, une voix s'écria : — « C'est
lui qui a organisé la victoire. » L'Assemblée passa à l'ordre du jour. La
discussion fut longue sur Robert Lindet ; Pontécoulant rendit un témoignage
favorable de sa mission dans le Calvados. Henri
Larivière insista vivement contre lui ; Dubois-Crancé lui reprocha sa
conduite équivoque à Lyon ; celle de Dubois-Crancé ne l'avait pas été le voir
s'associer à la Réaction, quand il s'agissait de Lyon, était une chose
étrange. Prieur de la Côte-d'Or ne fut point placé sur la liste ; il était
l'ami de Carnot et associé à ses travaux. Louis
du Bas-Rhin fut aussi excepté ; il passait néanmoins pour un des membres les
plus féroces du comité de sûreté générale, mais les représentants de l'Alsace
attestaient que, pendant sa mission, il s'était conduit avec humanité. Saint-André
fut moins heureux ; il avait été presque toujours en mission ; ainsi
l'accusation Pouvait difficilement porter sur sa complicité avec l'ancien
comité de salut public. Sa conduite à Brest était dénoncée par une pétition
signée d'un grand nombre des habitants de cette ville ; on rapportait une
proclamation par laquelle, en montant à bord sur l'escadre, il avait
recommandé au tribunal révolutionnaire le maintien de l'ordre et de la
tranquillité dans la ville ; du moins n'était-ce pas lui qui l'avait institué
; au contraire, il s'était vivement opposé à sa création et s'en était
expliqué avec courage devant le comité de salut public même, à la tribune de
la Convention.. L'arrestation
de Saint-André n'en fut pas moins décrétée. Il était un de ces hommes
qu'exaltaient les préjugés et les passions révolutionnaires, mais dont l'âme
était honnête et sincère. Lorsque l'ordre public fût rétabli, lorsque la
société fut rendue à ses conditions régulières, lorsqu'il eut à servir un
gouvernement raisonnable et fort, Saint-André se montra pendant beaucoup
d'années administrateur éclairé, juste et consciencieux ; il était guéri,
mais non repentant de la folie révolutionnaire. La
liste se composa de Robert Lindet, Voulland, Saint-André, Jagot, Élie
Lacoste, La Vicomterie, David, Dubarran et Bernard de Saintes. Cette
ardeur à raviver tous les cruels souvenirs du passé ne supposait pas dans la
majorité le désir de se venger en faisant couler le sang : les uns servaient la
Réaction par peur, comme par peur ils avaient servi la Terreur ; les autres
voulaient flétrir les hommes du parti terroriste, les écarter à jamais de
toute participation aux affaires publiques et condamner, au nom du pays, les
opinions désastreuses où ils s'obstinaient. Les hommes considérables du parti
modéré avaient même un amour de la justice et de l'humanité d'autant plus
sincère qu'ils avaient été victimes ou témoins des horreurs d'un despotisme
sanguinaire. Lesage
d'Eure-et-Loir demanda que les représentants, qu'un décret avait envoyés
devant la commission militaire, fussent jugés par le tribunal du département
de la Seine, selon le droit commun. Il réclama vivement l'ordre légal des
juridictions. —
« Je sais que ce n'est point laie langage qu'on appelle révolutionnaire
; je sais encore que si les traîtres avaient réussi, nos têtes auraient tombé
le jour même ; mais les voies des conspirateurs doivent-elles être suivies
par les gens de bien ? Être juste, toujours juste, tel est le seul moyen
d'assurer le succès d'une révolution. Ils auraient détruit la République par
le crime, vous la fonderez par la justice ; ils voulaient rétablir un
gouvernement sanguinaire, vous exercerez un gouvernement doux et sage. Ils
voulaient vous livrer au fer des assassins, vous les conduirez devant les tribunaux
et toutes les formes protectrices de l'innocence seront strictement observées
; la vérité constatée de leur crime décidera seule de leur sort. » Lanjuinais,
Legendre, Fréron, Louvet, Thibaudeau parlèrent dans le même sens que Lesage. Rayère,
Clauzel, Larivière, Bourdon de l'Oise, insistèrent vivement pour la
juridiction militaire ; la proposition de Lesage fut repoussée par la
question préalable. Le
lendemain Porcher, au nom du comité de législation, proposa la suppression du
tribunal révolutionnaire s le décret fut voté sans nulle contradiction. Le
mouvement d'opinion suscité par le 1er prairial et surtout par le meurtre de
Féraud, la volonté d'écraser le parti jacobin n'avaient pas encore entière
satisfaction ; l'Assemblée avait ordonné qu'on rapport serait fait sur les
dénonciations qui lui avaient été adressées contre plusieurs représentants,
et principalement contre ceux qui, pendant leurs missions, avaient versé le
sang ou commis des exactions. Durand Maillane présenta ce travail. Alors
recommença, avec une sorte de régularité, la triste enquête qui, depuis le 9
thermidor, révélait les horreurs dont les proconsuls avaient épouvanté les
provinces. L'Assemblée se fit lire les pièces. Dartigoyte,
dans le département du Gers, était habituellement dans un état d'ivresse ; il
répondait aux femmes, qui venaient le solliciter, par d'obscènes paroles ; il
les forçait à conduire leurs filles à la société populaire, pour y entendre
les discours les plus indécents et les plus immoraux ; il s'était un soir
montré tout nu sur le théâtre ; il avait fait murer les fenêtres de la maison
de détention, ne laissant pour chaque chambre qu'un soupirail de six pouces ;
il avait forgé les détenus à prendre leur nourriture dans un râtelier ; il
avait toléré des spoliations dont il avait profité. Une adresse proposée par
lui à la société populaire avait demandé que tous les membres de la
Convention qui siégeaient à droite fussent mis à mort. A une séance de cette
société, au moment où Dartigoyte prononçait un infâme discours, une pierre
lui avait été jetée. Il appela ce fait un assassinat, établit une commission
militaire et, liane autre jugement, neuf citoyens furent le lendemain
condamnés à mort ; dix autres furent envoyés au tribunal révolutionnaire à
Paris. Une
proclamation de lui disait : « Guillotine, déportation, réclusion,
confiscation : tel est l'ordre du jour. » Aucun
représentant ne prit la parole pour la défense de Dartigoyte ; il était
présent et ne démentit rien ; l'arrestation fut prononcée. Cavaignac
avait été son collègue dans cette mission : quelques voix proposèrent de le
comprendre dans le même décret. Mais de vives réclamations s'élevèrent de
toutes parts. Cavaignac était estimé ; il avait, par un acte public, blâmé le
31 mai ; dans la Vendée, il avait toujours été opposé aux mesures
sanguinaires et contraire à Rossignol et à Ronsin ; chacun savait quel
courage et quelle activité il avait montrés au 9 thermidor et récemment au 1er
prairial. Aucune suite ne fut donnée à une proposition qui n'eut même rien de
formel. Sergent
avait signé la circulaire du 2 septembre ; les pièces constataient que des
montres et autres objets précieux avaient été détournés par lui et qu'il
avait été forcé à les rendre. Personne n'ignorait que depuis lors il était
connu par le surnom de Sergent Agathe. Le décret fut voté. A cette
occasion, il fut demandé que le décret par lequel la Convention avait ordonné
la poursuite des assassins de septembre fût remis en exécution. Maure
fut défendu par Legendre et par Clauzel ; on chargea le comité de législation
d'examiner de nouveau les faits. Le lendemain arriva une adresse de la ville
d'Auxerre, qui dénonçait le despotisme atroce que Maure y avait exercé
pendant le régime de la Terreur ; il avait envoyé de nombreuses victimes au
tribunal révolutionnaire ; il avait fait célébrer une fête de la Terreur, où
la guillotine avait été pompeusement promenée ; depuis le 9 thermidor, il
avait soutenu l'espérance et suscité le zèle des Jacobins. Mais cette
nouvelle pièce ne pouvait plus donner lieu à discussion. Maure, en apprenant
qu'elle était présentée à la Convention, s'était donné la mort : il avait
écrit ces paroles : — « Je n'étais pas un méchant homme ; j'ai été
égaré. » Javogues
ne pouvait trouver de défenseurs ; nul conventionnel n'avait montré une
pareille férocité. Le département de l'Ain, Lyon, Feurs où il avait établi un
tribunal qui immola beaucoup de victimes, avaient depuis longtemps porté
témoignage contre lui ; Couthon l'avait fait rappeler, disant qu'il exerçait
sa mission a avec la cruauté de Néron. n Une adresse du département du
Puy-de-Dôme racontait de lui d'affreux détails. Lin de ses propos habituels
était « Je ne reconnais pour vrais patriotes que ceux qui, comme moi,
seraient capables de Loire un verre de sang. Puis
vint le tour de Mallarmé : il était auteur de proclamations sanguinaires ; il
avait fait périr un grand nombre d'innocents ; c'était lui qui avait envoyé
les femmes de Verdun au tribunal révolutionnaire ; il faisait arracher aux
femmes de la campagne les croix d'or ou d'argent qu'elles portaient, disant
que c'étaient des signes de fanatisme ; il avait créé des tribunaux composés
d'assassins ; il avait dit dans un club que la majorité du permit, était
mauvaise ; il requérait sans payer tout ce qui était nécessaire à sa table et
à son service. Il fut décrété d'arrestation sans qu'une voix s'élevât pour
l'excuser. Malgré
d'infâmes lettres qu'ils avaient écrites pendant leur mission en Alsace,
Milhaud et Guyardin ne furent point compris dans le décret. Leur conduite
avait été plus modérée que leur langage : c'est ce que d'autres proconsuls
pouvaient aussi alléguer pour leur défense. Lacoste
et Baudot rappelèrent vainement leurs querelles avec Saint-Just, et les
dénonciations qu'ils avaient portées contre lui ; ils racontèrent
quelques-unes de ses atrocités qui n'avaient pas encore été révélées ; mais
il demeura pour constant, que c'étaient eux qui d'abord avaient conféré des
pouvoirs à Schneider et qu'ils vivaient en une sorte d'intimité avec lui,
participant à ses orgies. On donna lecture d'une lettre qu'ils ne pouvaient
démentir. — « Quant aux aristocrates et à ces coquins d'Alsaciens, nous
vous promettons d'en avoir soin. Sans la loi sur le tribunal révolutionnaire,
nous en aurions déjà fait une jolie fricassée. Mais ils ne perdront rien
pour-attendre. Nous espérons que la Convention nous donnera des pouvoirs
extraordinaires pour franciser ces coquins. » — Baudot avait eu aussi une
mission à Montauban. Voici le discours qu'il avait tenu dans une solennité
patriotique — « Peuple, tu as renversé la noblesse et le clergé, mais il
te reste encore bien des ennemis : ce sont les riches, les suspects, les
fédéralistes, en un mot tout ce qui n'est pas sans-culotte. Il faut
exterminer tout cela ; il faut que le riche devienne pauvre et que le pauvre
devienne riche. Il faut tout renverser sens dessus dessous. » L'arrestation
de Monestier ne donna lieu à aucun débat. Il était accusé d'avoir pris part
aux malversations d'un agent des fourrages. Constamment il s'était montré un
jacobin fougueux, après comme avant le 9 thermidor. C'était Un ancien prêtre
fort décrié : il avait été en mission près de l'armée des Pyrénées, et de
concert avec son collègue Pinet, ils avaient institué une commission
militaire qui avait versé beaucoup de sang. Pinel
avait déjà été décrété d'arrestation ; mais cette recherche sur la conduite
des commissaires de la Convention couvrit' on nom d'encore plus d'horreur et
d'infamie. Il avait commis tant de pillages et d'atrocités dans le Guipuseoa,
occupé alors par l'armée française, qu'après le 9 thermidor ; le gouvernement
espagnol s'était plaint d'une telle violation du droit des gens et des usages
de la guerre entre nations civilisées. Le comité de salut public avait
reconnu la justice de cette réclamation. Tallien, après avoir raconté tout ce
qui s'était passé dans cette malheureuse province, s'exprimait ainsi : — « Des
faits, qui ont souillé la gloire du nom français n'ont pas semblé
suffisamment expiés par l'intervention du comité ; il a pensé que c'était à
la Convention nationale tout entière qu'il convenait de les désavouer et d'en
ordonner la réparation. » — Il proposait de faire une proclamation pour
exposer les sentiments et les principes du peuple français ; de mettre
immédiatement en liberté les sujets espagnols, qui étaient encore
arbitrairement détenus ; de traduire devant les tribunaux les oppresseurs de
la Biscaye. Enfin il ajoutait — N Un représentant du peuple se trouve
inculpé. Nous chercherons des preuves et nous vous ferons un nouveau rapport. Un
autre fait donnait au nom de Pinot une affreuse notoriété. Il avait, sous
prétexte de conspiration, ordonné de nombreuses arrestations et institué une
commission extraordinaire pour juger les prévenus. Un ancien officier de
gendarmerie était traduit devant ce tribunal de mort. Sa fille alla se jeter
aux genoux du représentant ; il refusa, puis exigea de cette malheureuse
jeune personne le sacrifice de son honneur, en lui 'promettant la vie de son
père. Il avait déjà été exécuté. Lejeune
était accusé par les habitants de Besançon, d'avoir envoyé à l'échafaud un
grand nombre de patriotes pendant son séjour dans cette ville ; il avait fait
fabriquer une petite guillotine avec laquelle il se divertissait à abattre la
tête des poulets. Souvent elle était apportée sur sa table et il s'en servait
pour couper des fruits, faisant admirer cette mécanique aux convives. Ce
jouet du commissaire de la Convention avait été envoyé au comité. Lejeune fut
ajouté à la liste. Un
représentant peu connu, Allard, instrument des haines de Vadier dans l'Ariège,
fut le dernier dont l'Assemblée prononça l'arrestation. Ainsi
fut terminée, sauf à être reprise plus tard, cette procédure irrégulière,
sorte de satisfaction donnée à la conscience publique, désaveu par lequel la
Convention s'efforçait d'éloigner d'elle la responsabilité de la sanglante
anarchie favorisée par son inertie et son silence. L'opinion de Paris ne
voulait point, comme la réaction de Lyon et du Midi, que le sang fût vengé
par le sang ; mais elle se plaisait à voir les hommes de la Terreur marqués
des stigmates de l'infamie. Quant à l'Assemblée, les continuelles scènes
d'accusations et de récriminations, l'excuse sans cesse proposée qui rejetait
tant d'horreurs sur ses décrets, sur ses votes, sur son obéissance passive à
Robespierre, ne pouvaient relever sa considération et son autorité morale.
Sous ce point de vue, les hommes politiques ne se trompaient point en
regrettant de n'avoir pu arrêter ni le cours de la Réaction, ni les fureurs
insensées des Jacobins. Un acte
de rigueur, un inévitable châtiment allait clore le drame du 1er prairial.
Aussitôt après leur arrestation, Demy, Duquesnoy, Bourbotte, Romme, Soubrany,
Goujon, Peyssard et Forestier avaient été envoyés au fort du Taureau sur les
côtes de Bretagne. La lutte n'était pas encore terminée et l'on avait craint
les efforts que les révoltés feraient sans doute pour les délivrer. Prieur de
la Marne et Albitte n'avaient pas été saisis. Rulh s'était tué, lorsqu'il
avait été découvert dans son asile. Dès que
l'ordre public eut été amuré à Paris et lorsque la Convention eut décrété que
les représentants accusés seraient jugés par la commission militaire, ils
furent ramenés, et leur procès commença. La Convention transmit au tribunal
le procès-verbal de la séance où elle avait décrété l'accusation, après avoir
entendu le rapport où étaient établis les faits qui la motivaient. Les
accusés demandèrent à faire entendre, comme témoins d. décharge, un assez
grand nombre de représentants. L'Assemblée décida que nulle autorisation
n'était nécessaire, que les accusés avaient le droit d'invoquer les
témoignages qui semblaient utiles à leur défense et que la commission devait
accueillir tous les moyens de reconnaitre la vérité. La
procédure dura cinq jours ; les accusés furent interrogés et entendus dans
leurs déclarations et défenses ; les témoins qu'ils avaient cités firent leur
déposition. Devant ce tribunal d'exception, il n'y avait point de défenseurs,
point de jurés ; les garanties que le droit commun donne aux accusés ne
subsistaient pas. C'était une juridiction aussi révolutionnaire dans ses
formes que les tribunaux et les commissions, qui avaient excité tant de
malédictions ; mais les juges avaient des sentiments de justice et montraient
des égards aux accusés. Les faits ne pouvaient pas être niés. Romme
réclama contre l'exactitude du procès-verbal ; on rapportait, disait-il,
comme expresses et positives des motions qui n'avaient été que des paroles
jetées vaguement au milieu du trouble d'une sédition ; mais il insista peu
sur ce moyen de défense. Il était pâle, défait et s'efforçait de ne point
paraître troublé. Duroy
ne niait rien, mais cherchait des excuses dans toute sa conduite politique,
assurant qu'il s'était montré modéré et humain pendant les missions dont il
avait été chargé. Duquesnoy
était malade et souffrant. Ainsi que Romme, il taxait d'inexactitude le
compte rendu de la séance. Bourbotte
montrait un courage facile et presque enjoué ; il niait quelques-unes des
paroles que le procès-verbal lui attribuait, et convenait des autres, avouant
du reste qu'il avait la tête échauffée par quelques verres de vin. Goujon
était de sang-froid. Sa physionomie avait une expression morne et farouche ;
il discutait les témoignages, contredisait injurieusement les témoins,
mettait en doute leur véracité ; il semblait convaincu que sa défense était
parfaitement inutile, mais ne montrait pas le moindre abattement. Soubrany,
sans avoir la contenance dédaigneuse qu'il montrait souvent à la Convention,
en écoutant ses adversaires d'opinion, conservait son air de gentilhomme et
se défendait avec franchise et dégagement. Il réclama pour son compte des
propos qu'on attribuait à Duquesnoy. Ainsi que Goujon, il disait qu'en
demandant l'établissement d'une commission extraordinaire, ils avaient voulu
suppléer à l'inaction des comités de gouvernement dont l'Assemblée
n'entendait point parler depuis plusieurs heures. Tous
rappelaient qu'ils avaient engagé le peuple à se retirer, et que leurs
instances avaient contribué à la délivrance de l'Assemblée. Le 17
juin 1795 leur jugement fut prononcé. Peyssard fut condamné à la déportation,
Forestier à la détention ; Duquesnoy, Duruy, Bourbotte, Goujon, Somme et
Soubrany à la peine de mort. Ils
entendirent leur sentence avec fermeté. Goujon
demanda seulement qu'un portrait qu'il remit sur le bureau fût rendu à sa
femme. Duquesnoy
donna aussi une lettre d'adieu pour sa femme et ses amis : — « Je
désire, ajouta-t-il, que mon sang soit le dernier sang innocent qui soit
versé. Puisse-t-il consolider la République ! » Bourbotte disait : —
« Ce sont les ennemis de la liberté qui ont demandé mon sang, : mon
dernier men, mou dernier soupir est pour la patrie. » On les
ramena en prison pendant qu'ils descendaient l'escalier qui conduisait du
tribunal à la Conciergerie, leur escorte les vit fléchir et tomber ; ils
s'étaient percés avec deux mauvais couteaux et une paire de ciseaux qu'ils se
passèrent les uns eux autres. Romme, Goujon et Duquesnoy furent ramassés
comme morts. Duroy, Soubrany et Bourbotte visaient encore. Bientôt après on les
fit monter sur la charrette et on les conduisit au supplice. Bercy était
exaspéré. — « Que je mis malheureux de m'être manqué ! disait-il ; ces
mains-là étaient-elles faites pour être liées. Messieurs les aristocrates,
jouissez de votre ouvrage ! » Bourbotte
était moins agité : Soubrany expirant ne pouvait se soutenir. — « Donnez-moi
la mort ! » disait-il. Cette
mort, ce courage de suicide, cette exaltation de sentiments jetèrent beaucoup
d'intérêt sur ces victimes des discordes civiles. Duquesnoy, un des
conventionnels les plus sanguinaires, l'ami et l’excitateur de Joseph Lebon ;
Bourbotte qui, dam la Vendée, avait associé son nom aux cruautés de Ronsin et
de Rossignol ; Duroy, dont les missions avaient laissé de tristes souvenirs,
trouvèrent une pitié qu'ils n'avaient jamais accordée à personne. Romme
était un homme instruit et studieux ; il avait passé plusieurs années en
Russie, comme instituteur du comte Stroganof et quitta cette position deux
ans après le commencement de la Révolution. De retour dans sa province, il y
acquit bientôt une grande influence sur le parti révolutionnaire. Il était un
très-honnête homme, désintéressé et ne semblait pas ambitieux, mais d'un
fanatisme sombre et chimérique ; passionnément envieux de toute supériorité
et surtout de la supériorité du talent ; car malgré ses travaux et ses
connaissances acquises, il n'avait jamais pu parvenir à aucune facilité de
parler ou d'écrire. Son ignoble laideur repoussait la bienveillance. Il
s'était donc placé parmi les Jacobins d'ordre inférieur ; il affectait le
cynisme et la malpropreté ; il professait une intolérance injurieuse contre
les opinions qui n'étaient pas les siennes et surtout une aversion exaltée de
toute idée religieuse. Peu remarqué à l'Assemblée législative, à la
Convention il trouva place dans le comité d'instruction publique et n'en
occupa plus que des affaires politiques. Ce fut lui qui, avec Fabre
d'Églantine, inventa le calendrier républicain. Il n'eut aucune mission
pendant le règne de la Terreur et jamais on ne lui imputa d'avoir fait du mal
à personne. Soubrany,
son compatriote et son ami, était venu dans les rangs révolutionnaires par
une route très-différente, et l'on pouvait s'étonner de l'y voir. Né d'une
famille noble et riche, il était entré au service, dès les premières années
de sa jeunesse. Son caractère aimable, ses manières élégantes le mêlèrent,
comme camarade et presque comme égal, aux jeunes officiers de son âge qui
appartenaient à la haute aristocratie ou à la noblesse de cour. Il jouit
d'abord beaucoup de cette position ; après quelques années, il vit que ses
amis de garnison recevaient un rapide avancement, qu'ils prenaient dans le
monde la situation où ils étaient appelés par leur nom ; tandis que lui, sans
protection, sans appui de parenté, devait rester longtemps dans les grades
inférieure et sans doute n'être jamais plus que capitaine ; il s'aperçut que
si la familiarité subsistait encore, l'égalité avait disparu. Alors il se dégoûta
du service, puis le quitta tout à fait et revint habiter sa province. Il y
vivait mécontent, ennuyé, chagrin, lorsque commença la Révolution. Il n'avait
pris aucune part au mouvement d'opinion libérale qui, avant le 14 juillet,
s'était manifesté parmi la noblesse. Lorsqu'on
forma la garde nationale, il fut élu commandant. Ses habitudes de politesse,
son empressement à rendre service, le noble usage de sa fortune lui valurent
bientôt une grande popularité ; puis il fut maire de la ville, aussi par
élection. La faveur et l'affection que lui témoignaient toutes les classes de
la population étaient pour lui une grande jouissance. Pour ne la point
perdre, il fallait, suivant le cours de la Révolution, s'attacher de plus en
plus aux classes qu'on appelait le peuple, aux opinions qui pouvaient leur
plaire. Ainsi Soubrany en arriva bientôt à rechercher les suffrages du club ;
ce fut là qu'il connut Romme qui y jouait le premier rôle. Il lui laissa
prendre une grande influence sur son esprit. Nommé député à l'Assemblée
législative, puis à la Convention, il ne rechercha ni les succès de la
tribune, ni l'importance politique. Son vote était fidèlement conforme à
toutes les exagérations jacobines. Il
passa plus de deux ans aux années ; bien différent de la plupart des autres
commissaires de la Convention, il s'y conduisit de manière à gagner l'estime
et l'affection de tous ceux qui avaient des rapports avec lui ; les
militaires louaient sa bravoure qui était brillante et modeste ; il était
adoré des soldats et des habitants du pays, qui étaient assurés de trouver en
lui beaucoup de justice et de bonté. Revenu
à la Convention, il reprit sa place parmi les Jacobins : du caractère dont il
était, le sentiment qui les exaspérait contre la Réaction devait avoir
beaucoup d'empire sur lui. Désavouer sa conduite passée, la voir blâmée et
flétrie, se trouver proscrit ou même amnistié sous le règne du parti
vainqueur : c'était une situation à laquelle il ne se résignait point.
D'ailleurs flamme n'avait point cessé d'exercer sur lui une sorte d'autorité
; ce fut lui qui décida Soubrany à accepter le commandement des insurgés du 1er
prairial : on ne l'arrêta pas en même temps que les autres représentants
accusés de complicité de la révolte. Un de ses collègues le conjura de se
dérober au décret d'arrestation ; ce qui était facile. Il demanda si flemme
pouvait être sauvé ; on lui répondit qu'il était déjà saisi —« Je ne
puis séparer mon sort du sien ; » dit Soubrany, et il alla se livrer. Ces
détails donnés sur un conventionnel, dont le nom est aujourd'hui presque
ignoré, ne semblent pas inutiles à l'histoire générale de la Révolution il
n'est pas sans intérêt de savoir par quelle pente des hommes honorables
avaient été entraînés à des opinions excessives, à des actes coupables, en
conservant encore des sentiments élevés et une âme généreuse. On peut
remarquer comment leur point de départ ne fut point un amour véritable de la
liberté, mais l’irritation contre un ordre social qui les avait personnellement
blessés ; comment aussi toute position, quelque heureuse ou élevée qu'elle
fût, laissait prise à ce mécontentement de l'orgueil qui pouvait faire d'un
aristocrate un jacobin. Goujon
est celui des condamnés dont la mémoire West le plus conservée. Lorsqu’après
s'être frappé, il fut tombé, ses amis eurent la permission d'emporter ce
corps qu'on croyait sans vie ; il n'était point mort et fut déposé chez un
chirurgien où il mourut deux jours après. Cette circonstance donna lieu à un
bruit qui fut alors répandu ; on disait qu'un des condamnés avait été sauvé
les uns parlaient de Romme, les autres de Goujon. Il
était, de tons les condamnés, le plus réellement complice de la conspiration
du 1er prairial. Le mobile de sa conduite et de ses projets consistait bien
moins en souvenirs révolutionnaires, qu'en impraticables idées sur la
composition de la société ; il était ce que depuis on a appelé socialiste. Ce
même esprit étranger à la réalité semblait avoir inspiré son plan
d'insurrection ; il n'exerça aucune autorité, sur son parti dans la
Convention, ni sur les insurgés. Le meurtre de Féraud n'entrait sans doute
pas dans son projet ; mais pas plus que ses amis il n'en témoigna ni horreur
ni regret ; ce fut même après cet assassinat, après qu'on eut apporté cette
tête sanglante, que les Montagnards essayèrent une délibération et une prise
de possession du pouvoir. L'intérêt qui s'est porté particulièrement sur Goujon tient donc à cette ferveur d'opinion qu'on veut lui pardonner, parce qu'elle était chimérique. Serait-ce à dire que des hommes, dans l'illusion de leur orgueil, ont un droit de vie et de mort sur ceux qui, ne sont pas de leur avis, et ne commettent-ils pas un crime en bouleversant la société pour la soumettre à leurs expériences ? Appellera-t-on martyrs de la liberté ceux qui, pour conquérir le pouvoir et faire réussir leur entreprise, n'ont aucun respect pour la vie humaine, ni pour les souffrances de leur patrie ? test une foi humble dans son dévouement qui fait les vrais martyrs, et non pas la révolte des passions contre le devoir, la justice et l'humanité. |
[1]
Le Moniteur dit par erreur Kellermann.
[2]
Archives historiques du nord de la France, septembre 1842. — Onésime Leroy : Essai
sur les Mystères et sur Gerson.
[3]
Des Petits-Pères.
[4]
De la Croix-Rouge.
[5]
Mémoires de M. de Lavalette.
[6]
Moniteur du 21 janvier 1795.
[7]
La Belle Fermière.
[8]
Mémoires de Thibaudeau.
[9]
1er avril 1795.
[10]
21 février 1795.
[11]
Levasseur.