HISTOIRE DE LA CONVENTION NATIONALE - 1792-1795

TOME TROISIÈME

 

SUITE DU LIVRE V. — LES GIRONDINS. - LE 31 MAI.

 

 

L'arrestation des commissaires et la rébellion ouverte de Dumouriez produisirent un grand effet sur les esprits. La Convention, quelque déchirée qu'elle fût par la discorde des partis, se montra dans les premiers moments, et sous l'imminence du péril, plus calme et plus sensée. Elle comprit comment tout pouvait être perdu sans ressource, si quelque trouble venait à éclater dans Paris. Les autorités administratives furent appelées ; on leur recommanda d'empêcher tout désordre, de rassurer le peuple et de lui faire comprendre qu'une fausse démarche doublerait dangers de la patrie.

 

En même temps le besoin de concentrer le gouvernement dans la Convention, et de lui donner une action directe et continue sur l'autorité exécutive, se fit sentir plus vivement. Marat travestit cette pensée, dont les circonstances indiquaient de plus en plus l'opportunité, et il lui donna un caractère d'exagération et de déraison. On ne voulait pas l'entendre ; on craignait qu'il ne produisît quelque désordre : — « Il n'y a des traîtres qui puissent étouffer ma voix ; je vous rappelle au silence et à vos devoirs. Si quelqu'un a droit à être entendu, c'est moi, qui, depuis huit mois, ai prédit tout ce qui est arrivé. Quelque soit le sort qui menace, je vous déclare que la conduite que vous avez tenue depuis la Révolution est celle d'échappés des petites-maisons. La première mesure à prendre c'est de composer vos comités d'hommes qui aient fait leurs preuves de patriotisme ; la seconde de leur donner des pouvoirs assez étendus pour faire le bien, dussiez-vous leur donner des gardes et leur mettre un boulet aux pieds. Je demande que vous formiez un comité de sûreté générale, qui ait le pouvoir de faire arrêter toutes les personnes qu'il croira suspectes, et que le comité de défense générale soit composé de membres en qui le peuple ait confiance. Je demande à n'en pas être. »

Marat exposait, en termes choquants et avec un cynisme prématuré, la véritable politique révolutionnaire, cette politique incompatible avec les conditions d'une société régulière et qui a toujours besoin d’un pouvoir despotique exercé docilement sous l'empire d'opinions aveugles et passionnées.

Fonfrède ramena la proposition à une mesure plus acceptable. « Je ne veux pas de dictature, fût-elle exercée du fond d'une prison. Si la Convention veut renouveler ou former des comités, modifier le pouvoir exécutif, je ne m'y oppose pas ; mais je ne veux pas que des hommes portant une chaîne en fassent peser une autre plus lourde sur mon pays. D'un autre côté, il importe que toutes les mesures prises par vous soient votées à l'unanimité. »

Le ministre de l'intérieur avait été mandé : il pressa aussi la Convention de saisir d'une main ferme les rênes du gouvernement, en faisant des ministres les exécuteurs mécaniques de ses ordres. Il y voyait le salut de la république. Garat excellait à reconnaître et à justifier les motifs d'une détermination quelconque. La chaîne proposée par Marat ne lui aurait point pesé et l'aurait affranchi de la responsabilité.

Avant de discuter une question si générale, l'Assemblée déclara Dumouriez traître à la patrie et promit trois cent mille livres à qui le ramènerait mort ou vif.

Dès le lendemain arrivèrent des nouvelles plus rassurantes. On sut que l'armée et les garnisons des places fortes se maintenaient fidèles et dévouées.

Robespierre en revint à la seule pensée qui l'occupât ; détruire ses ennemis était sa constante passion ; la trahison de Dumouriez lui importait, surtout comme un moyen de perdre les Girondins.

« Il est temps que cette comédie finisse, dit-il ; ce n'est point par des nouvelles tantôt décourageantes, tantôt plus satisfaisantes qu'il faut endormir la nation ; il faut que la Convention prenne des mesures révolutionnaires ; elles ne seront jamais proposées par le comité de défense générale, car dans ce comité règnent des principes que la liberté réprouve. »

L'orateur était sans cesse interrompu par des murmures ; il déplaisait à l'Assemblée, qui, dans ce moment, voulait faire trêve aux discordes intestines et pourvoir au salut de la république. La parole fut maintenue à Robespierre : « S'il ne m'est pas donner continua-t-il, de sauver la liberté, je ne veux pas du moins être complice de ceux qui la perdent. Je ne veux pas être membre d'un comité qui ressemble plutôt à un conseil de Dumouriez qu'à un comité de la Convention nationale. Ma surprise est grande de voir que ceux qui n'ont pas cessé de calomnier ce côté — et il montrait la gauche —, qui fut et sera toujours la patrie de la liberté, soient restés muets sur les crimes de Dumouriez, et qu'il n'y ait que nous, tant calomniés, qui ayons élevé la voix contre ce traître. »

Partant de là Robespierre dressait un long acte d'accusation contre Brissot, le prenant à partie comme chef de la faction modérée et cherchant à prouver qu'il était l'ami intime de Dumouriez, ou plutôt à démontrer logiquement qu'il devait l'être. C'est le procédé qui fut de plus en plus employé pour tous les réquisitoires révolutionnaires. Il suivit dès l'origine la vie entière de Brissot et en rapporta chaque circonstance successive à une conspiration non interrompue.

Brissot répondit avec une sorte de timidité, ainsi que ses amis. Ils ne se présentaient jamais avec une courageuse franchise comme défenseurs de la justice, de la raison et de l'humanité ; mais ils s'attachaient à prouver qu'ils avaient toujours été de bons révolutionnaires, qu'ils n'avaient cessé de l'être et qu'ils l'étaient encore. Ils reniaient ce qui aurait pu honorer leur caractère politique, et se trouvaient embarrassés à démontrer que leur patriotisme était aussi ardent que la démagogie des Montagnards.

Quelle que fût la justification de Brissot, elle obtint un accueil favorable. La Plaine et presque toute l'Assemblée s'irritaient contre de misérables accusations suggérées par des passions personnelles. Robespierre avait mal pris son moment.

Pour obéir à l'opinion unanime de la Convention, le comité de défense générale proposa d'établir un comité d'exécution de neuf membres, chargés de remplir les fonctions attribuées au conseil exécutif, et de prendre toutes les mesures que nécessiteraient los circonstances. — « Vous pouvez et vous devez adopter cette proposition. Le peuple a délégué à la Convention l'exercice de la souveraineté et de tous les pouvoirs ; le peuple vous a remis le dépôt de la liberté ; c'est vous qui devez exclusivement veiller à sa garde ; il n'est plus question de disputer sur les formes, mais de sauver la patrie. Avant de déterminer le culte qu'on doit à la liberté, il faut assurer son triomphe. »

L'institution qui devait former le sommet de la tyrannie révolutionnaire, était proposée par Isnard. Ainsi les Girondins étaient destinés à être, du moins par la première rédaction, auteurs de toutes les lois qui supprimeraient les garanties de la liberté.

Ce désir de conciliation ne désarmait la colère ni de Robespierre, ni de Marat, qui répéta qu'une partie de la Convention était complice de Dumouriez et que la Montagne ne pouvait accorder la moindre confiance aux hommes d'État. Sa voix était couverte par les murmures, tandis que les tribunes publiques l'applaudissaient. Il fut rappelé à l'ordre, et même désavoué hautement par un orateur de la Montagne, Julien (de la Drôme).

Danton accueillit, au contraire, les avances de la Gironde et témoigna que la divergence des opinions n'empêchait pas la commune volonté de maintenir la république. Il appuya la création de comité d'exécution : — « Établissons une agence funeste aux rois. Pour créer des armées, pour leur choisir de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau, toujours sous la main de la Convention et qu'elle puisse anéantir à volonté. Une république, en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en a pas moins le pouvoir de créer une autorité terrible. Telle est la violence de la tempête, qu'il est impossible de sauver le vaisseau de l'État en agissant d'après les seuls principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh ! qui donc pourrait être usurpateur ? Voyez cet homme qui avait remporté des victoires, il a contre lui Mutes les forces de la France, son pays natal demande sa tête. Rapprochons-nous fraternellement ; il y va du salut de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui a porté le nom de patriote. »

Le projet qu'approuvait Danton et que l'Assemblée entière paraissait accueillir favorablement, inspirait Muterais quelques appréhensions ; on voyait bien qu'un tel comité contenait le germe du despotisme, qui ne tarderait pas à peser, sur la Convention elle-même. Barère se chargea de dissiper ces inquiétudes ; il démontra que le pouvoir législatif souverain restait tout entier à l'Assemblée ; qu'elle n'en abdiquait et n'en déléguait aucune fraction. Il s'agissait seulement de surveiller et de guider le pouvoir exécutif ; le comité restait lui-même sous la surveillance de la représentation nationale. — « Serons-nous toujours environnés-de terreurs et de chimères ? La peur de la tyrannie amène à sa suite la tyrannie elle-même. Sans doute, au milieu des trahisons qui nous cernent, la défiance est excusable ; mais portée à l'excès, elle serait une arme pour les ennemis publics. On parte sans cesse de dictature je n'en connais qu'une qui soit légitime, qui soit nécessaire, que la nation ait voulu, c'est la Convention nationale. C'est par vous que la nation exerce la dictature elle-même ; c'est la seule que paissent supporter des hommes libres et éclairés. » — Continuant ainsi à rassurer la Convention sur ses propres libertés, car les libertés du pays n'étaient plus en question, Barère, empruntant une locution familière à Marat, se raillait, ainsi que cet apôtre révolutionnaire s des grands enfants, e qui criaient sans cesse à la dictature.

Marat ne chercha point à déguiser sa pensée ; il voulut que la Convention sût bien ce qu'elle allait voter. — « C'est par la violence, dit-il, qu'on doit établir la liberté. Le moment est venu d'organiser momentanément le despotisme de la liberté pour écraser le despotisme des rois. »

Le projet, interprété avec cette franchise, suscita quelques objections des Girondins, mais fut décrété sans hésitation. Le comité, qui prit le nom de Salut public, devait être composé de neuf membres élus au scrutin ; il délibérait en secret, surveillait et accélérait l'action du conseil exécutif et pouvait même suspendre ses arrêtés, à la charge d'en rendre compte à la Convention ; il était autorisé à prendre dans les circonstances urgentes des mesures générales de défense extérieure ; ses arrêtés étaient signés per la majorité des membres présents, qui devaient être au nombre de six au moins. Le conseil exécutif était tenu d'obéir à ses arrêtés. Il n'avait pas le pouvoir de décerner des mandats d'amener ou d'arrêt, si Ce n'est contre des agents d'exécution en rendant compte à la Convention. La trésorerie demeurait indépendante de cé comité. Ses pouvoirs lui étaient conférés pour un mois seulement.

Ainsi commença le gouvernement direct de la Convention. Le premier comité de salut public fut composé de Barère, Delmas, Bréard, Cambon, Danton, Guyton-Morveaux, Treilhard, Lacroix et Jean de Bry, qui n'accepta point et fut remplacé par Robert Lindet. Pas un Girondin n'y trouva place. Robespierre fut aussi écarté ; il existait à ce moment une méfiance assez générale contre lui, même parmi les hommes modérés du côté gauche, qui se trouvèrent d'abord en majorité dans le comité de salut public.

Aux mesures générales, la Convention ajoutait des actes de circonstance qui lui semblaient plus urgents encore, Le général Valence, qui était à la campagne près de Paris, se guérissant de ses blessures, avait gagné la frontière et rejoint Dumouriez. L'arrestation de sa femme et de ses filles fut ordonnée. Mme de Montesson, qui avait épousé secrètement le duc d'Orléans, père du duc actuel, fut aussi arrêtée ainsi que la citoyenne Égalité, c'est-à-dire la duchesse d'Orléans. Les citoyens Brulard, Sillery et Égalité furent seulement gardés à vue chez eux. Marat lui-même disait qu'il n'y avait contre ces deux représentants ni preuves suffisantes, ni même soupçons justifiés ; mais l'occasion sembla propice aux Girondins pour reproduire leurs attaques contre le duc d'Orléans. Fonfrède s'acquitta de cette mission avec un zèle révolutionnaire que personne n'aurait pu surpasser ; la motion avait été faite par Carrier, et il l'appuya.

 

« Je ne conçois pas comment la proscription de la famille ci-devant et toujours royale n'a pas été comprise au nombre des mesures que vous avez ordonnées. Il faut faire cette loi révolutionnaire, cette loi terrible que le salut du peuple commande et justifie. Si le jour où vous avez fondé la république, vous aviez banni tous ces Bourbons, vous auriez épargné à la France bien des troubles, à vous bien des divisions, à vos armées bien des échecs. Les républiques ne subsistent que par les vertus ; les princes ne méditent et ne vivent que de crimes ; corrompus dans les cours, ils corrompent vos soldats dans les camps ; il n'est pour eux ni foi, ni serment ; c'est en profanant le nom sacré de patrie, qu'ils aspirent en secret à redevenir un jour vos maîtres. Voyez Égalité : il fut comblé des faveurs de la fortune, il était né du sang de vos tyrans, et malgré cette tache d'infamie, il commandait vos armées.... Eh bien ! il conspire, il fuit, il passe à l'ennemi.... Les princes, au moins pour les forfaits, sont tous parents. Conservons donc tous ces Bourbons, et si les tyrans qu'est allé rejoindre Égalité auxquels il a livré nos collègues, osent, au mépris du droit des gens, porter sur les représentants du peuple un fer assassin, que tous ces Bourbons soient baillés au supplice ; que leurs têtes roulent au pied des échafauds ; qu'ils disparaissent de la vie, comme la royauté a disparu de la république et que la terre de la liberté n'ait plus à supporter leur exécrable présence. »

Il y avait dans ce langage furieux un fond réel de passion révolutionnaire, mais il était inspiré bien plus encore par le soin de repousser l'accusation injustement dirigée contre son parti, auquel on imputait une complicité avec la conspiration de Dumouriez et les prétendus projets orléanistes.

Le décret fut voté d'enthousiasme ; il embrassait toute la famille des Bourbons, quels que fussent le sexe et l'âge, notamment le jeune duc de Montpensier qui servait à l'armée des Alpes maritimes sous le général Biron. Il était devenu, disait-on, un sujet de vive inquiétude pour la république. Sillery, malgré sa qualité de représentant, fut envoyé en prison. Laclos, l'agent reconnu de toutes les intrigues entreprises au nom du duc d'Orléans, fut aussi décrété d'arrestation. Le général Miaczinski, que Dumouriez avait envoyé à Lille pour entraîner les troupes dans la rébellion, fut traduit devant le tribunal révolutionnaire et jugé à mort quelque temps après.

 

Le duc d'Orléans, malgré ses réclamations, fut envoyé à Marseille où il fut enfermé aune ses deux fils, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais. Les Girondins auraient voulu que Bordeaux fût choisi pour lieu de détention. Il en fut ordonné autrement.

 

Si la grandeur du péril avait imposé à la Convention plus de raison et plus de gravité ; si, pour un instant, les partis avaient semblé s'y concilier, il n'en était pas ainsi dans les régions inférieures de la démagogie. Les assemblées de section étaient, plus qu'auparavant, devenues de véritables clubs. Il y fut résolu que chacune déléguerait un commissaire jour former une assemblée centrale de salut public, qui aviserait aux moyens de sauver la patrie et correspondrait avec les départements sous la sauvegarde du peuple. Cette réunion demanda à la municipalité un local pour y siéger ; sur le réquisitoire de Chaumette, il leur fut accordé une salle dans l'archevêché, et la mairie se chargea des frais de bureau. Pache ne compromit pas sen nom dans cette tolérance ; mais les hommes, qui s'étaient groupés autour de lui et qui le dominaient, faisaient le fond de ce vaste comité. C'étaient surtout des hommes de désordre et de sang ; un des principaux était Truchon, l'homme à la grande barbe. Pour être admis il fallait jurer l'approbation des journées de septembre[1].

La Convention ne consentit point à Une telle usurpation de pouvoir ; elle manda la municipalité, et Chaumette vint s'excuser de sa connivence. Des orateurs dé section, qui présentaient des adresses trop extravagantes, furent sévèrement accueillis. Il y en eut qui furent reconnus pour des repris de justice. Le comité central fut désavoué par le corps électoral, autre réunion, qui, pour l'ordinaire, se montrait aussi séditieuse qu'elle était illégale.

 

La société des Jacobins s'éleva plus décidément encore contre ce qui lui paraissait un désordre et surtout une rivalité. Elle devenait chaque jour davantage le premier pouvoir de l'État ; elle recevait l'influence des hommes politiques de la Montagne ; ils pouvaient la diriger, sous la condition de ne point contrarier directement ses vœux, de ne point s'opposer à ses exigences. Ce qu'elle désirait, ce qu'elle requérait différait peu de ce que voulait le comité central renié par elle.

La trahison de Dumouriez y avait excité de vives alarmes, et pendant quelques jours les séances présentèrent un aspect de trouble et de déraison ; on voyait sans cesse des députations des sections et des clubs demandant des mesures révolutionnaires ou apportant des dénonciations. La citoyenne Lacombe venait, au nom de la société fraternelle, proposer d'envoyer les aristocrates, les accapareurs et les propriétaires, combattre les ennemis qui s'avançaient sur Paris ; s'ils trahissaient la cause de la liberté, les patriotes restés dans la villa égorgeraient leurs femmes et leurs enfants gardés en otage. Un entant de huit ans disait que l'aristocratie levait une tête altière, que Dumouriez voulait entourer Paris et le réduire par famine : il fallait donc prévenir les tyrans.

Les membres de la société proposaient à l'envi des mesures qui, plus tard, devaient être ordonnées par décrets de la Convention, mais qui étaient prématurées. — Un représentant, Albitte, voulait qu'il n'y eût aucune différence entre le soldat et le citoyen, de manière que tout citoyen fût soldat ; il s'indignait que le soldat ne fût pas l’égal de l'officier. Le système militaire devait être détruit ; on avait détruit le royalisme, il fallait donc fouler aux pieds les préjugés, et dire : « Celui-là commandera puisqu'il a du courage. »

Un autre demandait, ce qui depuis fut requis impérieusement par les Jacobins, que tous les nobles fussent expulsés de l'armée.

Puis c'était la peine de mort contre quiconque ne prendrait pas les assignats au pair. — Tous les emplois devaient être donnés aux sans-culottes, sans cautionnement. « La tête d'un fonctionnaire est le véritable cautionnement. — Le tribunal révolutionnaire doit faire tomber non pas une, mais douze têtes par jour. — Il faut couper cent mille têtes pour sauver vingt-quatre millions d'hommes. — Les gens d'esprit nous ont trahis ; il faut mettre un invalide à la tête de nos armées. Il ne nous faut que du bon sens et cet invalide ne nous trahira point.

Un membre du tribunal révolutionnaire se plaignait du peu de latitude donnée à cette juridiction, et s'excusait ainsi de la lenteur des jugements. — On demandait l'établissement d'un comité révolutionnaire dans chaque commune.

Tels étaient les propos dont s'entretenait la société des Jacobins ; mais le principal emploi des séances était l'accusation des Girondins. Robespierre et les conventionnels habitués des Jacobins y revenaient sans cesse avec une obstination de haine et de calomnie.

 

La Convention suivait sans résistance l'impulsion des Jacobins ; elle essayait de rendre possibles et praticables les mesures qui lui étaient demandées ; ainsi elle décréta, sur la proposition de. Lacroix, fortement appuyée par Danton, sans être contredite par personne, qu'il serait formé une armée de quarante mille hommes pour couvrir Paris.

« Vous allez annoncer à l'univers, disait Danton, le grand moyen d'éterniser la république ; c'est d'appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée de sans-culottes. Pendant que vous combattrez les ennemis de l'extérieur, les aristocrates seront sous la pique des sans-culottes. Ce sera une garde du peuple salariée par la nation. » — « J'ai une autre proposition à vous faire. Il faut que le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du pauvre ce qui excédera sera payé par le riche. Vous assurerez ainsi l'existence et la dignité du peuple, vous l’attacherez à la Révolution ; il dira : nos représentants nous ont donné du pain ; ils ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois.

Cette proposition fut, comme la première, adoptée au milieu des applaudissements. Ainsi se succédaient rapidement une série de mesures destinées, non pas à établir en France un nouvel ordre de la société, mais à détruire de fond en comble celle qui avait existé. On ne pouvait apercevoir dans les pensées, ni dans les espérances des révolutionnaires aucun système de gouvernement, aucune organisation sociale ; ils n'étaient pas même chimériques. Dès que la crainte de voir renaître une autorité régulière, une hiérarchie légale s'emparait de leur esprit, ils se passionnaient à rendre impossible un retour vers le passé, et à ne pas laisser vivre quiconque s'en serait félicité. Leur seul moyen de défense était de corrompre et d'exciter les aveugles penchants des classes inférieures, de lâcher les écluses révolutionnaires, sauf à chercher plus tard comment pourrait être réglé le cours du torrent.

Le décret sur l'armée intérieure comportait manifestement de tels désordres, qu'il resta longtemps sans exécution et seulement posé en principe. Plus tard, on en dériva la formation de ces armées révolutionnaires qui, par leur lâcheté au combat, par leur ardeur au pillage et au massacre, furent la honte et l'horreur de la France. — Le décret sur le prix du pain amena Ira lois du maximum et l'abolition du commerce ; par suite les populations souffrirent pendant plus de deux ans de la disette, qui devint une cruelle famine. Tel était le savoir-faire politique de Danton et la craintive docilité de la Convention, qui adoptait sans discussion de semblables lois.

 

Cependant toute inquiétude avait cessé sur les conséquences de la trahison de Dumouriez. On avait appris son émigration et la fidélité de l'armée. Sur l'indication des représentants en mission à l'armée du Nord, la Convention élut pour ministre de la guerre un homme complétement inconnu, Bouchotte, commandant temporaire de la place de Cambray. Sans doute il avait, dans les circonstances récentes, montré un zèle qui le fit remarquer. A peine fut-il entré en fonctions, qu'il fut universellement reconnu pour inepte ; mais il était d'un caractère faible et d'une obéissance passive pour la coterie des Jacobins exaltés ; le ministère de la guerre devint un de leurs chefs-lieux ; ils s'y maintinrent pendant un an.

Dampierre fut choisi pour général en chef pour remplacer Dumouriez : c'était un homme tout militaire et d'une grande bravoure, mais il était gentilhomme et sa nomination fut vivement blâmée aux Jacobins.

L'armée autrichienne ne se portait point en avant ; les mouvements et les projets du prince de Cobourg avaient été calculés sur ses négociations avec Dumouriez ; il s'était préparé pour lui servir d'auxiliaire et non point pour faire une campagne d'invasion, en face d'une armée française dont il ne connaissait pas exactement les forces. Le ton des proclamations émanées des commissaires de la Convention et des lettres qu'ils échangèrent avec lui, détruisit l'espoir qu'il avait placé dans les dispositions de l'armée et des populations. Un congrès autrichien, anglais es prussien se réunit à Bruxelles, puis à Anvers. La complaisance du prince de Cobourg pour la restauration constitutionnelle proposée par Dumouriez n'y avait pas été approuvée. On s'y décida pour une guerre de conquête, poursuivie indépendamment des circonstances intérieures de la France. Il devenait indispensable de faire arriver des renforts. Ce délai procura à l'armée française le loisir de se rallier, et de réunir ses forces avant que les Autrichiens fissent un mouvement hostile.

Dès qu'une sécurité, qui ne pouvait être que provisoire, eut rendu les esprits à leur pente naturelle, la Convention revint aux vives discordes qui s'étaient apaisées pour un instant. Les Jacobins et les sections, Marat, Robespierre, et parfois Danton, suivirent leur projet de se débarrasser des Girondins.

 

A la séance du 10 avril, Pétion demanda à donner lecture d'un projet d'adresse que la section de la Halle au blé avait communiqué à toutes les autres sections, pour être présenté de concert à la Convention.

Elle était de l'insolence la plus menaçante. « Nous venons vous dire la vérité, et nous espérons que vous ne nous forcerez plus à vous la dire. Jusqu'ici nos pétitions ont été ensevelies dans la poudre de vos comités ; là siègent des coupables qui vous trompent par des rapports insidieux. Entendez-nous, et entendez-nous pour la dernière fois. Les infidèles mandataires, qui abusent de la confiance de la nation, ont-ils-oublié que le peuple est leur souverain ? Il faut donc le leur rappeler. Il faut leur dire qu'il veut que tous les traîtres tombent sous le glaive des lois. »

La pétition demandait que Roland fût envoyé à l'échafaud ; elle imputait aux Girondins les revers des armées ; la trahison de Dumouriez ; la coupable conduite de Beurnonville ; les lenteurs du tribunal révolutionnaire ; les retards à une législation répressive de l'agiotage et de l'accaparement et favorable au peuple.

« Oui, législateurs, c'est parmi vous qu'existe la ligue qui veut nous vendre à nos tyrans. Dans cette Convention, nommée par le peuple, nous voyons ses plus grands ennemis ; ils ont l'audace d'y siéger. Il faut frapper le mal dans sa source ; il faut effrayer par le supplice des coupables les mandataires qui oseraient un jour renouveler les crimes dont nous Sommes les témoins et les victimes. Montagne de la Convention, c'est à vous que nous nous adressons, sauvez la république, ou si vous ne vous sentez pas assez forts, osez le dire avec franchise, nous nous chargerons de la sauver. »

Les tribunes publiques et l'extrémité gauche applaudirent vivement cette lecture.

Danton demanda que le comité de salut public fût entendu et annonça qu'il proposerait une mention honorable pour l'adresse. Alors commença le tumulte. Les Girondins, menacés de mort, s'écriaient qu'ils auraient des vengeurs. Danton, d'une voix furieuse, répondait : « Vous êtes des scélérats. — A bas le dictateur ! à bas le tyran ! » répliquaient les clameurs de la droite. La Plaine gardait un silence de consternation.

Pétion réussit enfin à parler ; le combat était si vivement engagé, qu'il ne manqua ni de courage ni d'énergie et ne garda aucun ménagement. — « Ne serions-nous pas coupables, disait-il, si nous ne sévissions pas contre des scélérats ? » Il exposa par quels moyens on faisait délibérer les sections et signer des adresses. Les calomnieuses imputations dirigées contre une partie de l'Assemblée n'avaient, disait-il, d'autre motif que de détourner la juste accusation de complicité avec d'Orléans ou Dumouriez ; il reprocha à Danjon sa proposition de l'année des sans-culottes.

« L'on n'entend point par ce mot les braves citoyens du tiers état, c'est-a-dire tout ce qui n'est pas noble ou aristocrate ; mais cela signifie les hommes qui n'ont pas, en les distinguant de ceux qui ont. Voilà les moyens qu'on emploie pour jeter la division dans l'Assemblée et dans la nation. Cette adresse ne peut être faite que par des hommes en délire on des contre-révolutionnaires. »

De Danton il vint à Marat. — « Vous avez parmi vous un homme qui a prêché le despotisme sous toutes les formes, qui a demandé des têtes, qui a conseillé le pillage ; eh bien ! il siège au milieu de vous ; il obtient la parole plus facilement qu'un homme probe et de bonnes mœurs. Au commencement de notre session, à peine un membre voulait-il s'asseoir auprès de lui ; maintenant il dénonce les meilleurs citoyens. »

L'ancien maire de Paris, lui qui avait vu de près le 10 août et le 2 septembre, ajoutait. : — « Je suis sûr qu'il n'y a pas plus de quatre ou cinq cents misérables qui sont cause de tous ces mouvements. L'immense majorité des citoyens de Paris est pour la Convention. Que dira-t-on dans les départements ? Quoi ! l'Assemblé, entière ne s'est pas levée d'indignation, quand on lui a dit que sa majorité était corrompue ; lorsque ces hommes ont poussé le délire et l'insolence jusqu'à vous dire qu'ils sauveront seuls la patrie ! Et voue, pourquoi donc ères-sous là ? est-ce pour lire témoins de la ruine de la république ? Je demande que le président et les secrétaires de la section soient mandés. S’ils ont signé le projet d'adresse, je ne doute pas que la Conventionne les envoie au tribunal révolutionnaire. »

 

Danton ne prit plus, pour l'heure, la défense de l'adresse ; mais il maintint que la liberté républicaine et révolutionnaire comportait de tels excès. — « Vous n'avez pas le droit, disait-il, d'exiger du peuple plus de sagesse que vous n'en avez vous-mêmes. N'a-t-il pas le droit de sentir des bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque cette tribune semble lire une arène de gladiateurs ? Ne m'a-t-on pas tout à l'heure accule de vouloir devenir dictateur ? Quels que soient les flots d'indignation qui me pressent, j'examinerai froidement la proposition de Pétion. Je n'y mettrai aucune passion, moi ; je sais quel sera le dénouement de ce grand drame le peuple restera libre. Je veux la république ; je prouverai que je marche constamment à ce but. J'avais trouvé dans cette adresse des articles vraiment bons ; je voulais qu'on la discutât. On a demandé tour à tour la tête des députés qui siègent soit d'un côté, soit de l'autre de la salle ; n'a-t-on pas demandé la mienne ? Tous les jours il arrive des pétitions plus pu moins exagérées. Il faut les juger par le fond. Ce n'est pas, d'aujourd'hui que Pétion se trouve dans les orages populaires ; il sait que lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la république, il dépasse le but par la force de projection qu'il s'est donnée. Que doit faire la représentation nationale ? profiter de ces excès mêmes. Que devez-vous répondre au peuple, quand il vous dit des vérités sévères ? vous devez lui répondre en sauvant la république. Et depuis quand vous doit-il des éloges ? êtes-vous à la fin de votre mission ? La calomnie, dans en État vraiment libre, n'est rien pour l'homme qui a la conscience de son devoir. D'ailleurs, il existe des lois, des tribunaux ; que ceux qui veulent poursuivre cette adresse la poursuivent. Vous seriez indignes de votre mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands objets : vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, faire une bonne constitution. Elle-sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de la liberté. Ainsi, un peuple de l'antiquité construisait ses murailles en tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée. N'allons pas nous faire la guerre entre nous, animer les sections, délibérer sur des calomnies. Qu'on ne nous parle plus des adresses exagérées comme si on craignait la mort. Vous voulez sévir contre le peuple et vous êtes plus violents que lui. »

Danton évitait de parler de l'adresse et des accusations qu'elle portait. « Au fait, lui criait-on. — Je suis au fait, répondait-il, j'ai parlé de vaincre les ennemis, de rétablir l'ordre, de faire une constitution : c'est le fait. Ji Il demanda la question préalable, mais la discussion fut continuée.

Fonfrède et Guadet parlèrent sans elfes ; c'était toujours la même série de récriminations et la réciproque accusation de complicité avec Dumouriez et le parti d'Orléans.

 

Robespierre procéda par voie d'accusation générale. Ce n'était jamais par des faits qu'il cherchait à prouver les conspirations. Il n'inculpait pas les actes des individus, mais il les considérait comme les représentants d'une opinion ou d’un système. Il faisait ce qu'on a appelé depuis des procès de tendance.

« Si l’on veut, disait-il, connaître la conspiration, il faut embrasser l'ensemble des événements, le but et les moyens des conspirateurs. Je ne ferai point de lieux communs sur la liberté, je chercherai avec douleur les causes qui la compromettent. »

On lui demanda de traiter la question, c'est-à-dire l'adresse lue par Pétion et la proposition qu'il avait faite.

Il soutint qu'il était dans la question ; puis, voyant que la disposition de l'Assemblée lui était peu favorable, il annonça qu'il parlerait dans autre moment. « Parlez, parlez, lui criaient les Girondins. Nous n'avons pas de discours préparés, disait Vergniaud ; mais nous saurons répondre et confondre les scélérats. »

Robespierre commença par caractériser d'une manière très-générale les opinions de ses adversaires. Au point de vue où il s'était placé, et comme interprète des passions envieuses et démocratiques, ses coups portaient assez juste. Il reprochait aux Girondins de vouloir une constitution aristocratique, une aristocratie bourgeoise, d'avoir horreur de l'égalité, de trembler pour la propriété, d'être compatibles avec l'ancienne noblesse qui pourrait prendre place dans l'aristocratie nouvelle. Il ajoutait, mais avec exagération, que les Girondins étaient ainsi disposés à désirer une royauté constitutionnelle, deux chambres et un gouvernement emprunté à l'Angleterre. Cela était injuste : ils étaient bons républicain et sincères ennemis de toute supériorité qui aurait pu les surpasser ; seulement ils ne pensaient pas, comme Robespierre, que la république dût être faite seulement pour les sans-culottes, « pour ces hommes d'une âme pure et élevée, qui se paraient de ce titre comme jadis les gueux dans la révolution des Pays-Bas. » La Gironde était démocratique par jalousie et aristocratique par vaniteuse prétention. C'étaient surtout ses airs dédaigneux et ses prétentions au gouvernement qui la tendaient odieuse à la Montagne.

L'histoire de cette faction, que Robespierre appelait des intrigants ambitieux, fut commentée hostilement s'ils avaient défendu les droits du peuple, c'est qu'ils avaient besoin de lui ; ils le regardaient comme un stupide troupeau destiné à être conduit par les habiles ou par les forts.

Robespierre rappelait leurs transactions avec la cour, leur entrée au ministère, leur désir d'y rentrer, leur répugnance à l'attaqué du 10 août, leur intention de continuer la monarchie, leur antipathie contre la commune de Paris, Roland disposant de tous les emplois pour leurs amis, le projet de quitter Paris, menacé par l'invasion des armées étrangères, et enfin, comme leur plus grand élime politique, leurs efforts pour sauver le roi.

De là résultait, selon l'accusateur, la démonstration qu'ils avaient dû conspirer avec Dumouriez. Il entra alors dans le détail des bruits publics, autre preuve, selon lui, de cette complicité.

Robespierre n'avait pas, sur la Convention, l'ascendant de l'éloquence ; il ne captivait pas toujours l'attention ; souvent il était vague et sophistique et ne se relevait par aucun mouvement d'éloquence. Parfois on se souvenait qu'a l'Assemblée constituante il avait la réputation d'être ennuyeux. En outre, la majorité voyait avec déplaisir se rengager une lutte qu'on avait regardée comme suspendue, et il semblait que maintenant les Girondins n'étaient pas les agresseurs.

« Puisque je suis écouté avec tant de défaveur, » disait l'orateur, et il réclamait l'indulgence pour le ministère pénible qu'il avait à remplir, puis il se plaignait qu'on eût dérangé le cours de ses idées ; il n'avait pu les exposer avec ordre ni en bien résumer les conséquences. Ainsi, jugeant qu'il avait produit peu d'effet, il termina en disant que les faits publics, s'ils ne suffisaient pas pour déterminer la conviction individuelle, étaient des preuves pour l'opinion publique.

Il demandait que toute la famille d'Orléans, Sillery, sa femme et toutes les personnes attachées à cette maison fussent envoyés devant le tribunal révolutionnaire, il insistait sur la proposition qu'il avait déjà dite, de juger aussi Marie-Antoinette d'Autriche.

Avec une ironie amère, il ajoutait : « Je n'ose pas dire que vous devez frapper du même décret des patriotes aussi distingués que MM. Brissot, Vergniaud, Guadet et autres ; je n'ose pas dire qu'on pourrait soupçonner de complicité le correspondant habituel de Dumouriez ; cet homme est sans doute un modèle de patriotisme, et ce serait une sorte de sacrilège de demander un décret d'accusation contre M. Gensonné. Je suis convaincu de l'impuissance de mes efforts, et je m'en rapporte à la sagesse de la Convention. »

Ce ne fut pas sans difficulté que le président imposa silence aux murmures de la Montagne et des tribunes publiques, qui ne voulaient point laisser parler Vergniaud.

 

« J'oserai, dit-il, répondre à M. Robespierre, qui, par un roman perfide, artificieusement écrit dans le silence du cabinet, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la Convention, Je lui répondrai sans méditation ; je n'ai pas comme lui besoin d'art ; il suffit de mon âme. »

Il reprit l'un après l'autre tous les griefs que Robespierre avait déduits de L'histoire de la Révolution. Au point de vue politique, Vergniaud et ses amis avaient sans doute varié d'opinions, d'espérances et de projets, selon les circonstances ; mais, certes, ils n'avaient jamais conspiré pour le maintien ou le rétablissement de la royauté. Ils pouvaient très-bien produire leurs états de services révolutionnaires, surtout en répondant à Robespierre qui, comme eux, n'avait coopéré au renversement du trône que par sa parole ou sa plume.

IL se défendit du reproche d'avoir calomnié le peuple de Paris : « Ma pensée s'est toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé la Révolution. Je n'ai pas voulu imputer au peuple l'odieux de ces actes sanguinaires ; j'ai 'constamment soutenu qu'elles étaient l'œuvre de quelques scélérats accourus de toutes les parties de la république pour vivre de pillages et de meurtres, dans une ville, dont l'immensité et les agitations politiques donnaient carrière à leurs criminelles espérances. Pour la gloire du peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois. D'autres ont fait l'apologie de leurs crimes et les ont imputés au peuple.

« C'étaient les vengeances nationales », cria Marat.

Vergniaud réfuta facilement ce qui se rapportait aux relations avec Dumouriez et le duc d'Orléans. Chacun savait que Dumouriez avait recherché et obtenu la faveur des Jacobins ; lorsqu'il était venu à Paris avant la campagne de Belgique. Personne n'ignorait non plus que le duc d'Orléans s'était entouré des hommes de la Montagne et de la commune.

Après la discussion des griefs circonstanciés, l'orateur de je Gironde pausa aux généralités ; il s'indigna de ce qu'on appelait ses amis et lui des modérés e Nous ne l'étions pas au 10 août, pendant que Robespierre se cachait dans une cave. « Non, je ne suis pas modéré, en ce sens que je ne veux pas éteindre l'énergie nationale- Il y a des hommes qui veulent détruire la représentation nationale par une insurrection, qui veulent remettre l'exercice de la souveraineté à un petit nombre d'hommes ou sur la tête d'un seul citoyen ; ceux-là conspirent contra la liberté et la république. Si pour les combattre, il faut être modéré, oui, je suis modéré. »

Il réclama pour la Gironde la part qu'elle avait eue dans la législation contre les émigrés et dans les mesures de rigueur qui menaçaient les ennemis de la patrie « Mais nous n'avons point voulu parler de liberté parmi les poignards et les bourreaux. »

« Ah ! qu'on nous rende grâce de notre modération. Lorsqu'on est venu à cette tribune secouer les torches de la discorde, outrager avec une insolente audace la majorité des représentants du peuple ; lorsqu'on s'est écrié avec autant de fureur que d'imprudence : « Plus de trêve, plus de paix » ; si, cédant aux mouvements d'une juste indignation, nous avions accepté ce cartel révolutionnaire ; je le déclare à nos accusateurs, de quelque calomnie qu'on veuille nous flétrir, nos noms unit encore plus estimés- que les leurs, et l'on aurait vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes du 2 septembre, des citoyens également ennemie de l'anarchie et du despotisme. Nos accusateurs et sons, nous serions peut-être déjà consumés par le feu de la guerre civile. Notre modération a sauvé la république ; notre silence a sauvé la patrie.

Le discours de Vergniaud obtint un grand succès, nom-seulement parmi la Gironde, mais aussi parmi les craintifs modérés de la Plaine, qui déplaçaient la majorité, selon leurs alarmes ou -leurs impressions. La conclusion de l'orateur était que les signataires de la pétition seraient mandés à la barre et les registres de la section produits sur le bureau.

 

La discussion fut reprise le lendemain à la séance du soir ; elle fut bruyante et scandaleuse. Marat commença par demander la tête des meneurs de la faction criminelle. Pour les pousser, disait-il, au pied du mer, il les défia de mettre à prix la tête d'Égalité fils et de tous les Bourbons émigrés. Lecointre objecta que ce serait compromettre la vie des représentants livrés par Dumouriez : « Qu'est-ce que sont des membres de la Convention ? cria-t-on. — N'y a-t-il donc plus de représentation nationale ? » répliqua-t-il.

Les murmures couvraient sa voix : « De quelle douleur notre âme doit être navrée, continua-t-il, lorsqu'on considère que Marat a été entendu paisiblement, vomissant des calomnies contre de bons citoyens...

Ici les clameurs redoublèrent ; des deux ailée de la salle, on descendait devant la tribune en se menaçant les uns les autres. Un député de la droite, Duperret, tira l'épée qu'il portait dans sa canne. Les cris « à l'Abbaye ! à l'Abbaye ! en prison l'assassin ! » retentissaient avec fureur.

Marat monta à la tribune en bravant hautement le refus du président qui le rappelait, disait-il, pour la vingtième fois à l'ordre.

Enfin Duperret parvint à être écouté ; il n'avait tiré son épée qu'en se voyant menacé par le pistolet d'un de ses collègues de la gauche. « Nous avons à lutter, disait-il ; contre des scélérats qui perdent la chose publique. »

Les tribunes publiques prenaient une part active au désordre. Le président ordonna l'arrestation d'un spectateur qui faisait des gestes menaçants. La séance fut levée, sans qu'aucune discussion fût possible.

Le jour suivant, après avoir lu la correspondance des armées, Poultier, au lieu de donner lecture, ainsi qu'il en était chargé, des interrogatoires de deux généraux accusés, Stengel et Lanoue, critiqua vivement la manière dont le comité militaire, dont il était rapporteur, avait fait l'enquête. Selon lui, c'était les soldats qu'il fallait interroger sur la conduite des' généraux.

Pétion demanda que Poultier fût censuré pour avoir exposé son opinion personnelle au lieu de parler au nom du comité. Robespierre s'écria : « Et moi, je descende la censure de ceux qui protègent les traîtres. — Oui, les traîtres doivent être punis, répliqua Pétion. — Et leurs complices, ajouta Robespierre. — Oui, leurs complices et vous-même ; il est temps que ces infamies finissent ; il est temps que les traîtres et les calomniateurs portent leur tête sur l'échafaud. Je les poursuivrai jusqu'à la mort. — Réponde aux faits. — C'est toi que je poursuivrai. »

Tel était le dialogue de deux hommes éminents parmi les factions révolutionnaires, qui avaient travaillé de concert à renverser le trône, à abolir la constitution, à détruire l'ordre social, et qui, dès le lendemain avaient commencé à s'entre-déchirer, montrant à la France qu'ils n'avaient eu d'autre mobile que leurs passions, leur intérêt personnel ou leur envieux orgueil. Ils étaient de bonne foi en s'accusant mutuellement de complot. Dans un gouvernement libre, établi et régulier, les Mécontenta et les opposants, après avoir exprimé leur opinion, après avoir fait, dans le cercle légal, tous leurs efforts pour In faire prévaloir, se soumettent et se résignent. Les hommes de révolution étaient toujours prêts à en appeler à la force ; ils ne reconnaissaient nul autre droit, nul autre moyen de succès ; de sorte que, dans leur pensée et selon leur habitude, toute opposition était le préliminaire d'une conspiration et un crime politique. Dans les luttes de la parole, la péroraison de chaque discours était une invocation à l’échafaud. Les deux actions révolutionnaires ne s'étaient séparées et n'étaient devenues ennemies qu'après avoir marché de concert à la république par la violence et l'iniquité. Maintenant elles ne pouvaient s'accuser réciproquement que de comploter contre cette république conquise à frais communs. La Parole fut enfin maintenue à Pétion et il continus sur le même ton ; interrompu souvent par Marat qu'il traitait de vil scélérat, par David, qui s'élançait dans la salle, s'écriant s Et moi aussi je suis un homme vertueux ; ainsi assassinez-moi.

Il termina son discours au milieu de ce continuel vacarme.

Poultier confessa qu'il avait eu tort et l'on passa à l'ordre du jour. La discussion recommença sur l'accusation de Robespierre. Guadet, avec plus de vivacité, moins de talent et moins d'effet, répéta ce qu'avait dit Vergniaud ; renvoyant l'accusation de complicité avec Dumouriez aux ennemis de la Gironde. Il reprocha à Robespierre ses variations d'opinions en 1792, ses lâchetés, son habitude de calomnie, ses rêveries de méfiance. Passant à Marat, il parla de ses propositions répétées de dictature et de pouvoir despotique. Puis il ne craignit point d'attaquer Danton. Rappelant le premier séjour de Dumouriez à Paris, il disait : « Qui était sans cesse à ses côtés ? votre Danton !

— Ah ! tu m'accuses, moi ! Tu ne connais pas ma force. Je te répondrai, je prouverai tes crimes, » répliquait Danton.

Cette fougueuse interruption ne troubla point Guadet.

« Vous nous accusez d'être vendus à l'Angleterre, d'avoir reçu l'or de Pitt. Eh bien ! où sont-ils nos trésors ? Venez, vous qui m'accusez, venez dans ma maison, venez y voir ma femme et mes enfants se nourrissant du pain des pauvres ; venez voir l'honorable médiocrité où nous vivons ; voyez si mes minces domaines sont accrus ; voyez-moi arriver à l'Assemblée, y suis-je traîné par des coursiers superbes ? Informez-vous auprès de ceux qui m'ont connu, demandez-leur si je fus jamais accessible à la corruption ; demandez quel est le faible que j'ai opprimé ? quel est l'homme puissant que je n'ai pas attaqué ? quel est l'ami que j'ai trahi ? Pourquoi chacun de nous ne peut-il pas dérouler sa vie entière ? Les vertus publiques se composent des vertus privées. Je sais combien il faut se défier de celui qui parle de sans-culotterie au peuple, en mémé temps qu'il affecte un luxe insolent. Je sais qu'il faut se méfier de ces hommes qui se disent patriotes par excellence et qui ne pourraient souffrir qu'on les interrogeât sur aucune des actions de leur vie privée.

« Je suppose que quelqu'un parmi nous voulût parvenir à la destruction de la république et de la liberté, qu'aurait-il fait ? il aurait commencé par dépraver la morale publique, afin d'avoir des partisans à sa disposition, il aurait jeté la déconsidération sur l'Assemblée, il aurait essayé de lui enlever la confiance ; il aurait semé dans la ville que la Convention habite, l'amour de pillage et du meurtre ; il aurait fait entendre des paroles de sang. Si un homme en exécration à toute la France s'était trouvé sous sa main, il s'en serait servi et l'aurait poussé à la Convention nationale ; il aurait dicté des lois au corps électoral de Paris, et porté aussi à la Convention un homme qui pût servir l'espérance d'une royauté ; il aurait travaillé dans des sociétés prétendues patriotes, dans les sections, pour parvenir à la dissolution de la représentation nationale ; il aurait fortifié ce système de calomnie atroce contre les hommes de bien et de courage. »

C'est ainsi que Guadet, sans autre preuve que quelques anecdotes et procédant par induction, rejetait sur Danton la complicité avec Dumouriez et la Maison d'Orléans. Cette accusation n'était nullement démontrée, mais elle présentait plus de probabilité que les inculpations dirigées rostre les Girondins.

Pour terminer, Guadet avait réservé un argument destiné ü produire pins d'effet. Revenant sur ce qu'il appelait la conspiration du 10 mars et sur les projets manifestes d'attenter à la Convention, il donna lecture d'une adresse que les Jacobins de Paris venaient d'envoyer à leurs frères des départements.

« Amis, nous sommes trahis ; sut armes ! aux armes ! Voici l'heure terrible où tes défenseurs de la patrie doivent vaincre ou s'ensevelir sous les décombres de la république. » Après avoir parlé de la trahison de Dumouriez, les Jacobins ajoutaient : « Mais, frères et amis, ce ne sont point là tous vos dangers ; il faut vous convaincre d'une vérité bien plus douloureuse. Vos plus grands ennemis sont au milieu de vous. Ils dirigent vos opérations, vos vengeances ; ils conduisent vos moyens de défense. Oui, c'est dans le sénat que de parricides mains déchirent vos entrailles ! Oui, la contre-révolution est dans le gouvernement, dans la Convention ; c'est là c'est au centre de vos sûretés et de ans espérances, que de criminels délégués tiennent les fils de la trame qu'ils ont ourdie avec la horde des despotes qui, viennent nous égorger. Mais déjà l'indignation enflamme votre courageux civisme. Allons, républicains, armons-nous. »

Alors commença le tumulte ; l'adresse était signée de Marat, comme président des Jacobins. La droite commença à crier : « A l'Abbaye ! le décret d'accusation ! » — Marat demanda la parole ; les vociférations des tribunes publiques le soutenaient. Il proposa de nouveau que la tête de tous les Bourbons fût mise à prix, afin que le vote décelât les véritables complices de Dumouriez. La droite continuait à demander le décret d'accusation.

Danton prit la parole. — « Non pas, dit-il, en faveur d'un homme ; mais pour l'intérêt public. » Avec ménagement pour Robespierre, il s'étonna qu'il eût présenté une accusation fondée seulement sur des preuves politiques. « La question est de savoir ce que c'est que la conspiration d'Orléans, et si elle existe. J'ai cru longtemps que cette faction n'était qu'une chimère, t. si je demande quel est le coupable, vous direz : C'est Marat. Il répondra : Ce sont les hommes d'État. Le vrai coupable, c'est d'Orléans ; pourquoi n'est-il pas déjà traduit au tribunal révolutionnaire ? La procédure sera envoyée à la Convention ; elle pourra connaître ainsi ceux de ses membres qui ont trempé dans la conspiration. »

Danton insista sur la mise à prix de la tête des Bourbons, en montrant peu de souci des représentants livrés par Dumouriez. — « S'ils sont dignes de la nation et de la Convention, ils ne doivent pas craindre le tonneau de Régulus. » Enfin il demanda qu'on renvoyât à un comité les accusations portées contre Marat ou contre d'autres représentants ; mais il voulait que toute discussion sur ce sujet fût ajournée jusqu'au retour ides députés envoyés dans les départements pour presser le recrutement. La plupart étaient du côté gauche, qui regardait comme une trahison, la mise aux voix de toute question importante pendant leur absence.

 

Les Girondins insistèrent sur l'accusation de Marat. « Cet homme, disait Fonfrède, n'est-il pas en horreur dans les départements ? Vos concitoyens ne vous ont-ils pas cent fois conjuré de bannir du sénat ce génie malfaisant, cet artisan de crimes ? — Oui, oui, criait-on à droite. — C'est la voix du peuple qui réprouve Marat. — Quelqu'un des commissaires envoyés par vous a-t-il osé se vanter de ses liaisons avec cet homme ? Qui n'a pas désavoué ses doctrines de sang ? Quelques-uns même, pressés par l'opinion publique, ont été obligés de prendre, dans les sociétés populaires, l'engagement de demander à leur retour un décret d'accusation. Danton voudrait un rapport : où l'évidence est acquise, un rapport est inutile. N'avez-vous pas porté des lois contre les provocateurs au pillage et au meurtre ? — Oui, dit Marat, quand ils sont royalistes. — N'avez-vous pas, continua Fonfrède, porté la peine de mort contre quiconque demanderait le rétablissement du pouvoir arbitraire ? Eh bien, Marat a demandé la dictature. N'avez-vous pas porté la peine de mort contre quiconque demanderait la dissolution de la Convention ? Marat la demande chaque jour. »

Les Montagnards murmuraient. « Vous qui m'interrompez, vous applaudissez avec fureur ces adresses insolentes où des hommes égarés et payés demandent l'expulsion de trois cents membres de l'Assemblée. Si vous aviez le pouvoir, vous n'objecteriez pas, comme aujourd'hui Danton, que vous êtes juges et parties, vous les banniriez ; et lorsque la république vous conjure de bannir vos divisions en bannissant cet homme, qui désigne ici même les victimes de sa rage, qui attise les flambeaux de la discorde ; c'est donc pour lui seul 'qua vous vous déclarez inhabiles à prononcer ? »

La discussion fut fermée ; les Girondins avaient été écoutés avec faveur par la majorité. Marat, voyant la disposition de l'Assemblée, désavoua l'adresse qui avait été le premier motif de l'accusation ; il l'avait, disait-il, signée sans la lire comme président ; il en approuvait les principes ; mais il n'était pour rien dans la rédaction.

Il fut décrété que Marat serait envoyé à l'Abbaye et que le comité de législation ferait un rapport le lendemain. Par une longue lettre, Marat annonça à l'Assemblée qu'il ne voulait être ni emprisonné, ni égorgé dam une prison et qu'il se mettait à couvert des scélérats soudoyés. « Les complices de Dumouriez voulaient, disait-il, se débarrasser de lui ; puis ils en viendraient à Robespierre, puis à Danton et à tous les députés énergiques. Mais lui, l'mil du peuple, allait continuer son infatigable surveillance. »

La Convention écouta la lettre et passa outre. Le rapport du comité fut présenté par Delaunay, député du parti modéré. Les Montagnards ne voulaient pas l'entendre. Il parvint cependant à donner lecture complète de la pièce signée Marat, dont Guadet n'avait lu que les premiers paragraphes ; la suite était encore plus violente.

« Exterminons tous les conspirateurs, si nous ne voulons pas être exterminés nous-mêmes. — Faites pleuvoir les pétitions ; qu'elles manifestent le vœu formel du rappel de tous les députés infidèles qui ont trahi leur devoir en ne votant point la mort du tyran ; de tels délégués ne sont que des traîtres, des royalistes ou des hommes ineptes. Ce sont eux qui forment une faction criminelle et désastreuse ; avec eux, c'en est fait de la liberté. — Le foyer de leur conspiration est à Paris ; c'est le lieu où ils ont juré d'anéantir la muse sacrée de l'humanité, sur les cadavres des patriotes. — Aux armes, républicains ! Volez à Paris, au quartier général de la république. Tous les moyens d'accélérer votre marche doivent être mis en usage. Si nous sommes attaqués avant votre arrivée, nous saurons combattre et mourir. Nous ne livrerons Paris que réduit en cendres. »

Les Montagnards étaient résolus à ne point abandonner Marat. Déjà la plupart d'entre eux avaient voté cette adresse à la séance des Jacobins. « Si elle est coupable, dit Dubois-Crancé, décrétez-moi d'accusation, car je l'approuve. »

Aussitôt Camille Desmoulins, David et beaucoup d'autres se levèrent en criant : « Nous voulons la signer.

— Il faut l'imprimer et l'envoyer à tous les départements, disait Granet, député jacobin. — J'appuie la proposition, répondait Vergniaud ; il faut que les départements connaissent ceux qui proclament la guerre civile. »

La Plaine et les modérés de toute opinion étaient désolés de cette déclaration d'implacable guerre civile, de cet oubli des intérêts du pays. Qu'allaient penser et faire les départements, en voyant cette destruction de l'Assemblée nationale ? On aurait voulu mettre fin à ce débat par un ordre du jour.

 

La Gironde était exaspérée ; elle était décidée à pousser son attaque jusqu'au bout. a Tous les liens de confiance mutuelle sont rompus, n disait Gensonné, et, des deux côtés, on s'écriait : « Oui ! oui ! Cette adresse demande l'appel au peuple r c'est ce que nous avons toujours voulu. Il est temps que le peuple sache, si c'est lui qui doit faire la loi ou si ce sera une misérable faction. — Voilà le fait est trop certain, la république divisée ; il est impossible de faire cesser cet état de choses autrement que par l'expression du vœu national. »

Enfin, Gensonné articula une imputation plus grave. « Il existe une conjuration. Son but est de donner à la Fraser la constitution de 1791 et une régence. »

Appeler conspiration des entretiens secrets entre Danton, Robespierre et Marat ; regarder, comme des projets, l'absence de conviction politique et une liberté d'esprit, qui admettait l'examen de toute hypothèse ; convertir la recherche des moyens de sortir d'embarras, en une détermination prise : c'était une grande exagération. En fait, le comité de salut public, où ne siégeait aucun Girondin, s'inquiétait beaucoup des réunions occultes de Danton, de Robespierre et de Pache, qui se tenaient à Charonton. Six des membres de ce comité, agissant de concert, prenaient des informations, mandaient le ministre et croyaient à peu près ce que Gensonné venait d'affirmer publiquement. Ils appelèrent Danton, qui leur donna pour toute réponse : « Ne craignez rien ; nous sauverons la liberté[2] ! »

En de ces députés de la Plaine, qui vivaient dans un silence craintif, Vernier prit la parole. s Quand vous avez jugé le ci-devant roi, j'ai eu la simplicité de croire que les opinions étaient libres ; je me suis trompé. Je suis un de ces scélérats qui ont voté l'appel au peuple et le bannissement du tyran, un de ces scélérats socs qui on ne veut ni pais, ni trêve ; et comme je crains d'échapper à cette noble proscription, je viens me dénoncer publiquement.

Il fit la peinture des deux partis opposés, de leurs discordes funestes à la chose publique, et de leurs torts réciproques ; se montrant plus sévère à ceux qui, dès le commencement de la session, voulaient dominer l'Assemblée par leur coalition avec la commune et les Jacobins. « Les plus vils et les plus perfides sont ceux qui, au lieu de tenir le peuple, s'abaissent à l'aduler pour le corrompre... »

L'exhortation qu'il adressait aux uns et eux autres se terminait par un conseil peu praticable : « Que les plus passionnés de chaque parti deviennent simples soldats, et marchent à l'armée pour y donner l'exemple de la soumission et du courage. »

La majorité inclinait visiblement pour la Gironde ; plusieurs des représentants, qui avaient signé l'adresse des Jacobins, rétractèrent leur adhésion. En même temps les tribunes publiques devenaient menaçantes de vociférations et de gestes. Le président ordonna aux gendarmes d'arrêter un des spectateurs qui se faisait remarquer par une violence plus grande. L'ordre ne put être exécuté ; les hommes qui occupaient cette tribune, se luisent en rébellion ; il fallut dire que la Convention méprisait de telles insultes, et la discussion continua.

Camille Desmoulins était un des plus habituels interrupteurs ; il faisait entendre incessamment des apostrophes, et presque jamais des discours. Il annonça que les sections viendraient bientôt demander l'expulsion de vingt-durs députés. « C'est parce qu'ils se voient près de périr qu'ils rejettent sur les patriotes la complicité avec Orléans. » Il ne voulait pas mettre en doute leur culpabilité, car « en matière de dénonciation, on ne peut exiger de preuves juridiques ; les présomptions suffisent. » — C'était la citation des propres paroles de Gensonné, lorsqu'il avait dénoncé le comité autrichien. — « Quelle présomption de complicité peut être plus forte qu'une correspondance suivie avec Dumouriez ?

— Cette correspondance a cessé, répondit Gensonné, lorsque Danton a donné son neveu pour secrétaire à Dumouriez. »

L'accusation proposée par le comité contre Marat n'était point motivée sur l'adresse qu'il avait signée, mais sur deux articles de journal ; l'un, du 8 janvier, provoquait à la dissolution de l'Assemblée ; l'autre, du 25 février, invitait le peuple à piller les magasins.

 

Personne ne prenait sa défense. Robespierre déclara qu'il savait apprécier Marat : « Il a commis, disait-il, des erreurs, des fautes de style ; mais ses accusateurs sont des conspirateurs et des traîtres. Ce n'est pas contre lui seul qu'on veut porter un décret d'accusation ; c'est contre vous, vrais républicains, qui avez déplu par la chaleur de vos âmes ; c'est contre moi-même peut-être, bien que je me sois toujours attaché à n'aigrir, à n'offenser personne. Marat n'a jamais été mon ami ; je n'ai point partagé ses erreurs, qu'on travestit en crimes ; mais je le regarde comme un bon citoyen, un défenseur de la cause du peuple. »

On demandait l'appel nominal ; le vote fut prononcé à haute noix. Beaucoup de députés le motivèrent par quelques paroles ; deux Montagnards demandèrent la couronne civique pour Marat, qui avait bien mérité de la patrie. Les spectateurs distribuaient leurs applaudissements ou leurs buées selon le vote. Deux cent vingt votèrent pour l'accusation ; cent trente-deux contre ; quarante-huit se récusèrent.

Les Girondins venaient de remporter une victoire qui ne devait pas leur profiter. Pour l'obtenir, ils avaient montré plus de colère que de fermeté politique. Leur situation restait la même, et ils avaient irrité leurs ennemis, sans gagner un moyen de plus pour détruire leur puissance. Ils n'avaient point autorité complète sur le conseil exécutif ; la commune était résolue à les exterminer ; le tribunal révolutionnaire appartenait aux Jacobins et à Danton. D'ailleurs, et c'est ce qui décidait de leur sort, aucun corps militaire n'était à leur disposition. Qu'importait la majorité de l'Assemblée, lorsqu'ils restaient à la merci des forces de la rue. Les députés de la Plaine votèrent pour eux à contre-cœur ; plusieurs s'abstinrent ; ils croyaient que la Gironde n'avait point de quoi soutenir ce succès et qu'elle se créait un plus grand danger. Vergniaud et Gensonné, eux-mêmes, furent d'un avis contraire à l'accusation de Marat et ne votèrent pas.

La pétition que Camille Desmoulins avait annoncée fut apportée dès le lendemain ; elle avait été concertée dans une séance des Jacobins. Robespierre, sans se charger de la rédaction, avait donné son avis détaillé sur ce qu'elle devait dire et sur le caractère qu'il convenait de lui imprimer. Elle fut apportée par une solennelle députation, sous la conduite du maire. Les tribunes applaudirent à leur entrée.

 

Un orateur, nommé Rousselin, en donna lecture : « Législateurs, dit-il, les mis n'aiment pas la vérité ; leur règne passera : le peuple la veut partout et toujours ; ses droits ne passeront pas. Nous vous demandons vengeance des outrages sanglants faits depuis si longtemps à ces droits sacrés. »

Après ce début hautain et menaçant, la pétition rappelait que les Parisiens avaient toujours été les premiers à attaquer et à renverser la tyrannie, et que leur position leur donnait l'initiative de la vengeance.

« Nous reconnaissons que la majorité de la Convention est pure, car elle a frappé le tyran. Nous ne demandons pas la dissolution effrayante de la Convention, ni la suspension de la machine politique. Loin de nous cette idée anarchique ! Nous venons, armés de la portion d'opinion publique du département de Paris, provoquer le cri de vengeance que va répéter la France entière. Nous allons lui indiquer les attentats et les noms de ses perfides mandataires ! »

Puis commençait une longue accusation contre les hommes principaux de la Gironde, accusation générale et vague, vraie polémique de parti, où les opinions étaient incriminées et non pas les actes. La complicité avec Dumouriez était surtout présentée comme incontestablement prouvée par quelques votes récents.

« Le peuple ne change pas e il est toujours le même ; ce sont les fonctionnaires qui changent. L'opinion du peuple sur ses mandataires dépend de leur conduite. Il a poursuivi les traitres sur le trône, pourquoi les laisserait-ils impunis dans la Convention ? Le temple de la liberté est-il donc un lieu d'asile, comme les églises d'Italie, et les scélérats y trouvent-ils l'impunité ? La république a-t-elle renoncé au droit de purifier sa représentation ? La révocabilité est son essence ; elle est la sauvegarde du peuple. Nous demandons que cette pétition soit communiquée à tous les départements et qu'il y soit annexé la liste ci-jointe de la plupart des mandataires coupables de félonie envers le peuple souverain, afin que la majorité des départements manifeste son opinion. Alors ils se retireront de cette enceinte. »

La liste se composait de Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, Barbaroux, Pétion, Salles, Lasource, Valazé, Louvet, Fauchet, Corsas, Grangeneuve, Biroteau, Pontécoulant, Hardy, Le Hardy, Lanjuinais, Valady, Chambon, Lanthenas.

La Convention avait ordonné par un décret récent que toute pétition serait signée individuellement. Cette formalité fut accomplie. Pache aurait voulu se dispenser de donner sa signature. Il n'était point pétitionnaire, disait-il, mais se présentait comme président du conseil de la commune. Il apposa toutefois son nom à cette pièce, où fut reconnue la manière de Robespierre ; elle lui fut attribuée dans la discussion.

Le président répondit avec gravité : « Vous avez cru devoir faire cette démarche dans l'intérêt de la république ; la Convention examinera votre pétition ; elle vous invite aux honneurs de la séance. »

Fonfrède obtint la parole : « Si la modestie n'était pas le devoir d'un homme public, je m'offenserais de ce que mon nom n'est pas inscrit sur la liste honorable qui vient de vous être présentée. — Et nous assai. — Tous, tous ! » s'écrièrent les trois quarts de l'Assemblée en se levant.

Pénières s'approchant de Pache lui dit e Pouvez-vous me donner une petite place sur votre liste ? il y aurait cent écus à gagner. » Car beaucoup de choses se vendaient à la commune.

Fonfrède continua avec ironie a Je rends hommage au zèle éclairé, à la surveillance patriotique qui a dicté cette pétition. Combien il est heureux que les pétitionnaires et le maire de Paris daignent vous accorder l'honneur d'an scrutin épuratoire ! Je n'élève aucun doute ; oui, c'est bien là le vœu libre, spontané du peuple ; il est impossible qu'aucune intrigue, pas même la prophétie de Desmoulins, l'ait provoqué. Tous les habitants de cette immense cité y ont concouru ; je l'admets pour une vérité constante. »

Puis il établit que la volonté du peuple ne pouvait être consultée qu'en convoquant les assemblées primaires. « C'est sans doute ce qu'ont voulu demander les pétitionnaires. C'est pourtant parce que cette convocation a été demandée par quelques-uns de nos collègues, qu'on veut les exclure. Je suis plus généreux, je ne demande pas l'exclusion des pétitionnaires ; au contraire, j'appuie leur demande et je la convertis en motion. »

Un Montagnard s'écria que c'était réclamer la constitution de 1791. Il fut obligé de s'excuser et de rendre hommage à la souveraineté des assemblées primaires ; mais il ajouta : « Cette adresse émane aussi du peuple souverain. » On murmure ; il se reprit une seconde fois : « Ou du moins d'une portion du souverain toujours estimable à vos yeux. »

Les révolutionnaires s'embarrassaient toujours dans cette question : Comment est constatée la vraie volonté du peuple souverain ? Il fallait toujours eu revenir à la souveraineté du fait, quand ce fait était à leur gré.

La pétition ne fut soutenue par aucun orateur considérable du parti jacobin. Quelques Montagnards obscurs essayaient de poser la question entre les représentants qui avaient voté la mort du tyran et ceux qui avaient voulu l'épargner. Ils ne furent applaudis que par les tribunes.

Les Girondins continuèrent à demander la convocation des assemblées primaires.

Phélippeaux, un ami de Danton, proposa un ordre du jour qui improuverait la pétition de la commune. Cette concession de la Montagne ne parut pas suffisante. La discussion resta ouverte et fut reprise à plusieurs fois.

 

Les nouvelles de l'armée du Nord, sans donner de vives inquiétudes, auraient pu néanmoins préoccuper l'Assemblée, si elle eût été moins absorbée par ses discordes intestines.

Les Autrichiens avaient passé la frontière ; ils allaient assiéger la ville de Condé ; Valenciennes était aussi menacée. Le prince de Cobourg faisait des proclamations destinées à rassurer les populations et qui n'avaient rien du langage menaçant des manifestes de M. de Brunswick. La Convention craignit que quelque général ne se permît, comme Dumouriez, de négocier avec les commandants des armées étrangères. Robespierre demanda que quiconque proposerait de transiger en quelque manière que ce fût avec les ennemis fût mis hors la loi.

Le délit était ainsi défini d'une façon très-vague. Danton, en homme plus sensé et qui pouvait prévoir l'empire des circonstances, présenta un autre texte. o Laponne de mort est décrétée contre quiconque proposerait de transiger avec des ennemis, qui pour préliminaire, n'auraient point reconnu la souveraineté du peuple.

Il profita de l'occasion pour corriger une des imaginations déraisonnables où l'Assemblée s'était laissé emporter dans l'orgueil des premières victoires. « Il est temps, dit-il, que la Convention montre à l'Europe qu'elle sait allier la politique aux vertus républicaines. Vous avez, dans un moment d'enthousiasme, rendu un décret par lequel vous vous obligiez à donner protection à tous les peuples qui voudraient résister à leurs tyrans. Il semblerait donc que vous êtes engagés à secourir quelques patriotes qui tenteraient une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la conservation de notre corps politique. Décrétons que nous ne nous mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins. »

Ce conseil fut écouté et allait être inséré dans le décret ; mais Robespierre et le girondin Ducos ne voulurent pas que cette disposition fût applicable aux pays déjà conquis, dont la réunion avait été décrétée ; c'était rendre vaine la proposition de Danton. Plus qu'aucun autre il avait contribué à décider l'incorporation de la Belgique ; à la vérité pour la piller plutôt que pour l'affranchir. Maintenant il reconnaissait que, dans le cas d'une négociation, il importait d'avoir la faculté d'en disposer. On passa à l'ordre du jour sur la proposition de Robespierre, en exprimant que les pays réunis faisaient partie intégrante de la république française.

Les Girondins obtinrent un nouveau succès auquel ils attachaient une grande importance. Dans les premiers temps de la Convention, le désir de donner la France une constitution et de construire l'édifice de la république, avait été manifesté par tous les partis. L'opinion publique, mécontente du présent et alarmée de l'avenir, était impatiente d'obtenir une règle, des garanties et quelque espoir de fixité. Les Jacobins voulaient constituer, ou, pour parler plus exactement, composer une société selon leurs passions ou leurs chimères ; les Girondins, pleins aussi d'illusions et de présomption, se croyaient les législateurs par excellence.

 

L'Assemblée avait eu d'abord une entière confiance dans leur savoir et leurs talents et les avait placés en majorité dans le comité chargé de cette grande tâche. Les Jacobins se méfièrent d'avance d'une constitution qui serait l'œuvre de leurs adversaires détestés. Robespierre fut profondément offensé d'avoir été écarté de ce comité. Plus la discorde s'envenimait entre les deux partis, plus les Jacobins cherchaient à éloigner le moment où l’Assemblée entreprendrait cette discussion. Les hommes de la Montagne commençaient à s'apercevoir que la France n'était pas encore préparée pour tin établissement tel qu'ils le voulaient. Avant de donner des garanties à sa liberté, avant de constituer des droits aux citoyens, il leur fallait broyer, anéantir les résistances de l'ancienne société, et rie point lui fournir des armes qui seraient tournées contre la tyrannie révolutionnaire.

Ainsi pensaient les ambitieux et les meneurs de ce parti, et ils en étaient venus au point de ne s'en point cacher.

Le procès du roi n'avait point laissé la possibilité de songer à la constitution. Bientôt après, au mois de février, Condorcet, rapporteur du comité, proposa le projet de constitution, en le faisant précéder d'un long exposé de principes.

 

Condorcet avait souvent carié dans ses opinions ; il était incontestablement attaché aux idées de liberté, aux progrès de l'esprit humain, au développement du bien-être général ; mais il avait cru d'abord que le bonheur de l'humanité pouvait être l'œuvre d'un despotisme éclairé ; puis il avait eu confiance en une forme de gouvernement où la division des pouvoirs donnerait une large' part d'autorité à l'aristocratie ; ensuite il avait mis son espérance et son ambition dans la constitution de 1791. Un amour-propre irritable et une absence presque complète de courage politique, contribuaient ainsi à le faire changer d'amis et de route. La considération dont il jouissait ne se rapportait point à son caractère, main à sa renommée de navrant et d'homme de lettres ; il était le rédacteur le plus accrédité de son parti.

Ce qui était invariable en lui, c'étaient les procédés de son esprit ; il l'avait soumis au despotisme de la logique.

Dès qu'une opinion adoptée par lui, ou un événement accompli lui fournissait un principe pour point de départ, il allait sans hésitation et sans contrôle aux dernières conséquences. Il lui semblait que la raison humaine et les conditions de la société n'avaient à obéir qu'à ce seul principe ; que la morale et la politique étaient des sciences exactes, et que la conscience même n'avait plus son libre arbitre.

Son projet de constitution dérivait rigoureusement de la souveraineté du peuple ; il s'était efforcé de donner à cette abstraction une existence réelle et des conséquences pratiques. Ne pouvant réunir la nation française sur un vaste forum, ni en faire une corporation unique, vivant de la même vie, capable d'une vo- tonte simultanée, il la subdivisait en assemblées primaires, et disposait tout pour que là fût le souverain. Le territoire était partagé en grandes communes, telles que sont maintenant les cantons. Le pouvoir suprême était réparti entre les réunions de citoyens, formées dans chacune de ces circonscriptions. Ce n'était pas seulement pour déléguer ce pouvoir et choisir des représentants, qu'existaient les assemblées primaires ; elles avaient d'abord à se prononcer sur l'acte constitutionnel qui devait être soumis à leur acceptation. Les lois, lorsqu'elles n'étaient point des actes d'administration, devaient aussi être proposées par la législature à la sanction du peuple.

Ces délibérations auraient été impossibles, si elles avaient admis la discussion et le droit d'entendement. Par violation du principe, le souverain était donc assujetti à répondre par oui ou par non. Condorcet s'excusait d'avoir ainsi restreint l'action directe du peuple ; il alléguait que le libre et public examen auquel la loi avait dé être soumise dans l'assemblée des législateurs, dans la polémique de la presse, et dans les réunions populaires où la question aurait été débattue, avait nécessairement épuisé la discussion et réduit les opinions à deux solutions entre lesquelles il serait facile d'opter.

L'idée de diviser la législature en deux corps délibérants était repoussée avec un grand dédain, une telle combinaison, selon Condorcet, ne peut appartenir à une théorie politique née dans un siècle éclairé. « Elle dérive de préjugés, qui admettent que les hommes d'une mime société peuvent exercer des droits séparés ; elle tient aux &aimes que l'ignorance éprouve toujours du changements ces craintes sont un des fléaux les plus funestes au genre humain. »

Il convenait toutefois que cette division du corps législatif était une garantie de sagesse et de justice. Mais il cherchait un autre préservatif dans le renouvellement fréquent de la législature, dans la facilité donnée au peuple de présenter toujours des réclamations contre les lois.

Néanmoins il ne voulait pas du recours à l'insurrection, et il avait cherché avec soin les moyens de l'éviter. « Tout citoyen qui croira nécessaire ou utile d'appeler l'attention de la représentation nationale sur un acte de constitution, de législation ou d'administration, aura le droit de requérir la convocation de l'assemblée primaire, ponce o que sa proposition soit revêtue de l'approbation signée de cinquante citoyens. Si la proposition est acceptée, par la majorité des citoyens de la commune, on convoquera les assemblées primaires de tout le département. Si la majorité des citoyens du département est du même avis, le corps législatif sera tenu d'en délibérer. Le résultat de la délibération doit être envoyé dans tous les départements et soumis aux assemblées primaires. Si le corps législatif rejette la proposition sortie des assemblées primaires d'un département, et que la majorité des autres départements improuve cette décision, le corps législatif sera dissous et ses membres ne seront pas rééligibles. À ces conditions et an moyen, de ces formalités, l'initiative de tout acte constitutionnel ou législatif pouvait appartenir à chaque citoyen.

« L'autorité exécutive était confiée à on conseil des ministres élu par les assemblées primaires. Le corps législatif ne pouvait les destituer qu'avec des formés aussi difficiles à observer que pour leur accusation.

« Toutes les fonctions étaient électives, même les jurés. La peine de mort était abolie, hormis pour les crimes politiques. La liberté de la presse était indéfinie et ne comportait de responsabilité qu'en cas de calomnie. La cour de cassation était remplacée par dis censeurs judiciaires qui faisaient des tournées dans les départements.

« L'exercice de la souveraineté imposait aux assemblées primaires des occupations très-actives ; elles avaient non-seulement à voter sur les lois, mais de continuelles élections les appelaient à se réunir sans cesse. Le rude en était savamment compliqué ; il exigeait des scrutins successifs ; on commençait par élire des candidats, avant de faire les nominations. »

 

Cette constitution semblait inspirée par un esprit complétement démocratique ; elle ne satisfit point les Jacobins ; elle venait de leurs adversaires, c'était un motif suffisant pour la repousser sans examen. La Convention n'eut point d'abord le loisir de la discuter ; le côté gaude voulait reculer à une autre époque l'établissement constitutionnel. Mais la' société des Jacobins se livra aussitôt à la critiqué du projet de Condorcet. Au premier aperçu, il leur parut absurde et contraire aux imprescriptibles droits de l'homme ; tout y était disposé de façon à rendre l'élection illusoire pour les sans-culottes ; les riches accapareraient toutes les places ; l'égalité serait anéantie ; le droit de suffrage accordé jus domestiques et autres individus soumis à une dépendance, établissait une influence aristocratique. — Robespierre rassura les Jacobins ; il ne jugeait point le projet si sévèrement ; ses vices pouvaient être corrigés. « Les grands principes prévaudront toujours dans la Convention, disait-il, si elle ne se laisse pas asservir par de machiavéliques intrigants. » C'est ainsi qu'il ne voyait jamais aucune question qu'à travers sa haine.

La discussion continua et manifesta, sous une forme théorique et absolue, les passions révolutionnaires. On y put voir clairement qu'il ne s'agissait ni des garanties du la liberté, ai dd meilleur mécanisme du gouvernement, mais des satisfactions de l'envie. L'appel de toutes les cluses da la population à la participation aux affaires publiques était compté pour rien, tant que la société n'aurait pas été renouvelée et façonnée au gré de ceux qui voulaient que la supériorité ne leur fût disputée per personne.

« La constitution, disait l'un, est autre chose que le gouvernement ; c'est la composition de la nation. »

Un autre disait : « La constitution doit détruire toutes les aristocraties, et surtout faite rentrer dans la poussière la plus dangereuse, l'aristocratie bourgeoise, l'aristocratie des riches. »

Couthon exposa avec plus de précision les griefs des Jacobins contre le projet de constitution ; il ne reconnaissait pas explicitement le droit d'insurrection et cherchait à la prévenir, en donnant des formes légales à la résistance contre l'oppression. Elle faisait du conseil exécutif un pouvoir distinct et indépendant de la représentation nationale.

Collot d'Herbois parla aussi contre le pouvoir exécutif. « Il deviendrait trop gros et trop gras. Il ne faut qu'un atelier exécutif. » Puis il attaquait un article où Condorcet avait écrit : « Les peuples libres ne connaissent d'autres motifs de préférence que les talents et les venus. » — Les intrigants ont laissé subsister le mot talents ; nous ne voulons que les vertus. Quand nous avons fait le 10 août, il n'y avait pas de savants. Nous méprisons les attaques des Brissotins, faiseurs de journaux et d'épigrammes ; laissons-leur leur existence scientifique avec leurs talents, ils nous mèneraient trop loin ; ils ont un talent supérieur, c'est de savoir fouiller dans la poche de leurs voisins. »

Les Girondins avaient voulu une révolution contre les supériorités ; et maintenant qu'ils voulaient régner au nom de la supériorité d'intelligence et de talent, ils excitaient toutes les irritations de l'envie ; ils s'étaient révoltés contre le hiérarchie sociale et le jour n'avait pas tardé où ils étaient proscrits, comme d'insolents privilégiée qui s'élevaient au-dessus de l'égalité.

La Convention avait ajourné, à deux mois après le rapport, la discussion sur la constitution. Les Montagnards avaient voulu prolonger ce délai ; cette demande fut repoussée. Le 17 avril commença ce travail.

 

Fallait-il s'occuper d'abord de la déclaration des droits ? Les uns disaient que les prescriptions légales et pratiques étaient plus urgentes qu'une proclamation de principes. Les autres soutenaient que la constitution n'était qu'une loi subalterne, une interprétation de règles fixes et immuables.

Barère pensait qu'une déclaration des droits était d'autant plus nécessaire qu'elle n'était pas immuable. Ainsi la déclaration de 1789, qui avait été reconnue pour si claire et si concise, ne suffisait plus. « Nous n'avions fait que la révolution de la liberté ; depuis nous avons opéré la révolution de l'égalité ; nous avons donc fait des progrès et des découvertes nouvelles dans les droits des hommes ; il faut les consacrer par une déclaration nouvelle. » On ne pouvait convenir plus naïvement que les droits de l'homme, pris dans le sens pratique, ne sont ni imprescriptibles, ni immuables, mais sont établis par les lois.

Les discussions sur les droits de l'homme, considérés au sens absolu et théorique, sont plus le fait d'une académie que d'une assemblée politique. Mais les opinions diverses qui servent de bannière aux partis ont occasion de se manifester dans ces tournois philosophiques. On chercha d'abord, s'il y avait une distinction à faire entre les droits naturels et les droits sociaux ; puis on éluda la difficulté en déclarant que les droits de l'homme en société, sont l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété, la garantie sociale et la résistance à l'oppression.

Un autre article disait : « La liberté de la presse ou tout autre moyen de publier sa pensée, ne peut être interdite, suspendue, ni limitée. »

Salles et quelques députés modérés s'épouvantèrent, dans l'intérêt de la société et des individus, de voir ce droit déclaré ainsi absolu, mos nulle réserve, ni garantie. Buzot et Ducos soutinrent l'inviolabilité de la presse.

Robespierre demanda comme eus que le texte fût maintenu. Il ajouta : « Une exception doit être faite pour les temps de révolution. Le succès d'une révolution peut exiger la répression des complots tramés à l'aide de la liberté de la presse. Vous avez prononcé la peine de mort contre ceux qui, par leurs écrits ou leurs discours, attaqueraient l'indivisibilité de la république ou provoqueraient le rétablissement de la royauté. »

C'est ainsi qu'il était reconnu et statué en toute occasion, que les intérêts de la Révolution et les intérêts de la liberté n'étaient pas les mêmes. C'est ce qui devait être ; puisque la Révolution était faite contre l'état de la société, elle avait-besoin du despotisme.

Une discussion assez vive s'éleva sur l'article qui reconnaissait que tout homme est libre dans l'exercice de son culte. Vergniaud demanda que, dans une déclaration des droits sociaux, on ne consacrât point des principes absolument étrangers à l'ordre social. « Nous n'avons que faire, disait-il, de la nymphe de Numa, ni du pigeon de Mahomet. Sans recourir à ces fraudes superstitieuses, la raison seule nous suffit pour donner à la France la plus sage constitution. »

Un autre opinant prévoyait l'époque où il ne pourrait y avoir d'autre culte que celui de la liberté et de la morale publique.

Danton se félicita de l'accord qui régnait sur cette question entre lui- et les Girondins. La liberté de se réunir pour adorer la Divinité n'avait, selon lui, d'autre limite que les règlements de police ; l'Assemblée ne pouvait s'en occuper que sous ce rapport. Danton ne manqua point cette occasion de parler contre les prêtres fanatiques et rebelles, dont on avait, disait-il, de toutes parts demandé la déportation. La guerre de la Vendée ne paraissait même pas ébranler la persuasion où il était que l'opinion du pays était conforme à la sienne. « Si la superstition semble avoir quelque part aux mouvements qui agitent une partie de la république, c’est qu’elle est employée par la politique de nos ennemis.

Ce débat choquait un certain nombre de députée qui avaient foi ou respect pour la religion ; ils protestèrent par quelques interruptions. « Supprimer l’article, serait nous mener droit au théisme ou à l'athéisme. — Par respect pour la Divinité ; cessons cette discussion. » Telles furent les seules paroles qui se firent entendre en ce sens.

Un moment auparavant, la Convention avait écouté favorablement la pétition de deux hommes qui avaient tué un prêtre et que le tribunal de leur département avait condamnés selon les formes légales. Leur excuse était de l'avoir tué dans une émeute. En vertu de son pouvoir souverain, l'Assemblée avait sursis à l'exécution du jugement et ordonné un nouvel examen des faits.

La discussion de la constitution n'occupait ni tous les moments, ai toute l'attention de l'Assemblée ; elle y avait destiné deux séances par semaine. Bien que la guerre déclarée entre les deux partis fût chaque jour plus vivement engagée, bien que Paris fût menacé de quelque terrible convulsion, los représentants apportaient à cet examen un véritable intérêt. Les Girondins croyaient au succès et à la durée de leur œuvre. Les Jacobins espéraient qu'un changement de situation allait bientôt rendre inutile le travail auquel se livrait l'Assemblée. ; mais ils saisissaient l'occasion d'exposer leurs opinions et leurs doctrines.

Robespierre proposa une déclaration des droits. Il s'expliqua sur quelques-uns des articles de son pro- jet. « Il est nécessaire, dit-il, de compléter votre théorie de la propriété. Âmes de boue qui n'estimez que l'or, je ne sens point toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source. Cette loi agraire dont on a tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles. L’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes ; mais nous n'en sommes pas moins convaincus, que l'égalité des biens est une chimère. Il s'agit de rendre la pauvreté honorable, et non pas de proscrire l'opulence. »

Puis il traitait d'abusive l'extension qu'avait reçue l'idée de propriété, — la possession de l’homme par l'homme, — l'esclavage ou la vassalité féodale, — le droit héréditaire des monarques. « Votre déclaration semble faite, non pour les hommes, mais pour les riches, les agioteurs et les tyrans. » Il arrivait ainsi à définir la propriété. Dans son système, elle était « le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. » En ce sens, il n'était pas logique de placer la propriété au nombre des droits de l'homme ; elle dérivait non pas de la justice naturelle, mais de l'autorité de la loi ; elle était une concession révocable du souverain. Robespierre l'entendait bien ainsi. Plus tard son inimitié contre les riches devait s'exaspérer par le besoin qu'il avait de flatter les passions populaires, afin de les « colérer », comme il le disait, contre les classes à qui la tyrannie révolutionnaire était odieuse.

Sa doctrine sur l'impôt appartenait de même à la position politique qu'il avait prise. « Les citoyens dont les revenus n'excèdent pas ce qui est nécessaire à leur subsistance ne doivent pas contribuer aux dépenses publiques. Les autres doivent les supporter progressivement selon l'étendue de leur fortune. »

Outre les amendements plus importants qu'il proposait sans les motiver, il présentait un projet de déclaration des droits complètement différent ; plus tard il l'imposa presque en entier à la Convention. Dès lors il recommanda spécialement à l'attention publique les articles suivants ; ils donnent une curieuse idée du degré d'absurdité où était tombé un homme, qui est maintenant représenté parfois comme raisonnable et habile.

« Les hommes de tous les pays sont frères et les différents peuples doivent s'entraider, selon leur pouvoir, comme les citoyens d'un même État. Celui qui opprime une nation se déclare l'ennemi de toutes. — Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'homme doivent être poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des brigands et des assassins. — Les rois, les aristocrates et les tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre humain et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. »

Les tribunes publiques étaient garnies de spectateurs pour applaudir ces tristes folies.

 

Saint-Just prononça un discours où se succédaient des paragraphes brefs et visant à l'effet ; il s'était pris de goût pour la forme extérieure du style de Montesquieu et cherchait à l'imiter, mais souvent ses phrases concises n'en étaient pas moins vides et vagues. Il n'apporta, dans cette question générale, aucune passion de parti ; de sorte qu'il tombait dans de continuelles contradictions. L'intention générale de ce discours était de représenter la république et le nouvel ordre social comme un futur fige d'or où le peuple n'aurait d'autres lois que ses vertus, où tout gouvernement serait superflu, hormis pour le représenter dans les relations extérieures.

« Ce sont les gouvernements qui ont corrompu le peuple en substituant à la vie sociale la vie politique essentiellement usurpatrice et tyrannique, u En même temps il demandait un gouvernement vigoureux. Quelques lignes plus loin, il disait : Le Français est facile à gouverner. Il lui faut une constitution douce. Ce peuple est vif ; il est propre à la démocratie, mais il Se lasse de l'embarras des affaires publiques. Il doit être régi sans faiblesse mais sans contrainte. — L'ordre ne résulte pas de la force ; les lois ne repoussent que le mal ; l'innocence et la vertu sont indépendantes sur la terre. — Lorsqu'une révolution change un peuple tout scoop, il faut le prendre tel qu'il est ; en essayant de le réformer, il faut se ployer à tes faiblesses ; il ne faut pas faire qu'il convienne aux lois, mais faire en sorte que les lois lui conviennent. C'est un végétal transporté dans un autre hémisphère ; il faut que l'art lui aide, à produire des fruits mûrs sous un climat nouveau. »

Sous cette forme sentencieuse donnée à des lieux communs, Saint-Just ne témoignait pas encore les opinions tyranniques et impitoyables qu'il allait bientôt professer dans ce même langage absolu et orgueil-

Il critiquait sans amertume, et même avec compliment, la constitution de Condorcet. Il y démêlait cet esprit fédératif qu'on voulait voir dans tout ce qui venait des Girondins. Leur Assemblée nationale lui semblait un congrès. L'élection des ministres par le peuple conférait au conseil exécutif, un caractère de souveraineté. « Si le pouvoir d'exécution émane de l'élection populaire, il est éminemment le représentant du peuple : c'est une royauté, ou, ce qui est pire encore, un pouvoir exercé nécessairement par des gens célèbres. Car le peuple, n'ayant à choisir qu'un petit nombre de noms, sera déterminé par la notoriété. »

Saint-Just voulait que le pouvoir exécutif fût subordonné.

C'était une conséquence où chacun était amené par une contrainte logique.

La souveraineté du peuple étant réellement impraticable devait toujours se traduire par la délégation d'un pouvoir absolu ; ses élus représentaient sa puissance. Or, à moins d'associer, dans une action commune, l'autorité législative et l'autorité exécutive elles devaient sans cesse se trouver en opposition et en conflit. Saint-Just, qui avait déjà exprimé l'opinion que la législature devait être souveraine, disait pourtant : « Divisons le pouvoir, si vous voulez que la liberté règne. »

Il avait encore un autre grief contre le projet des Girondins. Dans leur constitution ils s'adressaient... à l'intelligence du peuple, au lieu de laisser sa volonté résulter de la somme des intérêts individuels dans toute leur simplicité. Or, l'intelligence est déterminée par des intelligences supérieures ; on influe sur elle ; ce n'est plus la pleine et entière, volonté. Cela était fort subtil et peu sensé ; car on ne comprend pas comment le peuple connaîtrait ses intérêts autrement que par l'intelligence, ni comment on ne pourrait pas influer sur lui au nom de ses intérêts. Saint-Just traduisait en langage Scolastique la colère des Jacobins contre l'aristocratie des talents.

Il présenta un projet complet de constitution qui n'attira point l'attention de l'Assemblée et dont il ne fut même pas question, lorsque les Girondins furent expulsés et proscrits. Comme longtemps après il s'est trouvé des gens qui out voulu ériger Saint-Just en grand homme, il peut être curieux d'examiner son œuvre.

L'élément politique de la nation était la commune. Elle ne se composait pas d'un territoire, mais d'une communauté :de citoyens au nombre de six ou huit cents. Les suffrages étaient donnés à haute voix ; les absents étaient passibles d'une amende.

Ce mode d'élection des représentants était bizarre et aurait laissé une grande part au hasard. Tout citoyen donnait son suffrage pour l'élection d'un seul représentant. Le recensement général de tous les votes se faisait à Paris, et les trois cent quarante et un citoyens qui avaient obtenu le plus de suffrages dans toute la république, formaient l'Assemblée nationale.

Les communes élisaient dans la même forme un collège électoral du département, à raison d'un électeur pour deux cents citoyens votants. Ce collège nommait un membre du conseil du gouvernement, qui était ainsi une assemblée de quatre-vingt-quatre membres. N'étant point élus directement par le peuple, ils étaient non point des représentants, mais des mandataires. Leurs fonctions duraient trois ans tandis que les législateurs étaient 'renouvelée après deux ans, et non rééligibles, non plus que les membres du conseil.

Beaucoup d'attributions exécutives étaient réservées à la législature, entre autres la nomination et la révocation des généraux de terre et de mer. Le conseil de gouvernement délibérait en séance publique ; les ministres étaient à sa nomination ; ils ne formaient pas un conseil et ne devaient avoir aucun rapport entre

Le conseil enregistrait les décrets de la législature avant de pourvoir à leur exécution. S'il les trouvait contraires aux droits de l'homme nu irrégulièrement votés, il pouvait les soumettre au peuple, qui votait par oui ou par non dans les assemblées communales. Si le décret était improuvé par la majorité des communes, une Convention était élue dans la même forme que l'Assemblée nationale ; elle rédigeait un décret conforme au vœu du peuple, puis il était soumis à sa sanction. Avant de mettre eh activité la constitution, elle devait être aussi sanctionnée par le peuple.

Toutes les fonctions étaient électives. Une grande indépendance était accordée aux administrations locales.

Parmi les idées chimériques de cette époque, on peut remarquer le chapitre intitulé — bec troubles publies : « Les communes éliront six vieillards recommandables par leurs vertus, dont les fonctions seront d'apaiser les séditions. —Ils seront décorés d'une écharpe tricolore et d'un panache blanc. Lorsqu'ils paraissent revêtus de leurs attributs, le peuple garde le silence et arrête quiconque poursuivrait le tumulte ; le peuple prend les vieillards pour arbitres. — Si Ir trouble continue, les vieillards annonceront le deuil de la loi ; ceux qui insultent les vieillards sont réputés méchants et sont déchus de la qualité de citoyens. — Les vieillards ne requièrent point la force publique et ne se retirent pas que le rassemblement ne soit dissipé. — Si un vieillard est assassiné, la république est en deuil pendant un jour et les travaux cessent. — La constitution permettait cependant aux maires de requérir la force publique. —Pour mesure extrême, s'il se manifestait des troubles dans toute l'étendue de la république, les communes devaient être assemblées et le maintien des lois remis au peuple.

C'est ainsi qu'on rêvait le maintien de l'ordre public, lorsque l'émeute grondait chaque jour aux portes de la Convention.

 

La déclaration des droits fut votée, sans que le texte du projet fût notablement modifié ; mais le mécanisme constitutionnel laissait encore un champ indéfini à l'imagination et à l'opinion des législateurs. Partant de ce point, alors incontesté, que les lois d'un peuple ne doivent se rattacher aucunement à ses habitudes, à ses traditions, à ses croyances, il n'y avait qu'à chercher une combinaison de principes, qui serait la meilleure constitution possible pour tous les temps et pour tous les lieux. Chacun avait droit à présenter son système sans le soumettre au contrôle de l'expérience historique, en s'appuyant, soit de généralités, orgueilleusement affirmées, soit de citations grecques ou romaines, teste facile de déclamation.

L'orateur du genre humain, Anacharsis Clootz, expliqua dans un long discours les bases constitutionnelles de la république du genre humain. En lisant le texte de ce projet, on suppose aisément ce qu'il y avait de sottise et de folie dans les développements qu'il fit entendre à la Convention.

« L'Assemblée nationale voulant mettre un terme aux erreurs, aux inconséquences, aux préjugés-contradictoires des corporations et des individus qui se disent souverains, déclare solennellement sets les auspices des droits de l'homme : « Il n'y a pas d'autre souverain que le genre humain. Tout individu, toute commune qui reconnaîtra ce principe lumineux et immuable, sera reçu de droit dans notre association fraternelle, dans la république des hommes, des germains, des universels. — A défaut de contiguïté ou de communication maritime, on attendra la prorogation de la vérité pour admettre les communes lointaines. »

Cette discussion se prolongea pendant tout le mois de mai, sans cesse interrompue par les séances orageuses, où éclatait la guerre civile entre les deux partis, où se manifestaient les présages certains d'une journée d'insurrection.

Les dissertations sur les principes généraux de l'organisation sociale, les promesses de vertu et de bonheur prodiguées à une nation en proie au désordre, à la ruine, aux terreurs du présent et de l'avenir, n'en poursuivaient pas moins leur cours imperturbable.

 

Robespierre puisait, sans jamais la tarir, dans cette source d'éloquence. Il avait la verve des lieux communs. Ses discours se résumaient presque tous en une adoration du peuple, c'est-à-dire de la multitude ; car il n'admettait jamais que les classes intéressées à l'ordre public fissent vraiment partie de la nation.

« Les maux de la société ne viennent jamais du peuple, mais du gouvernement. — La misère des citoyens est le trimé des gouvernants. — Le pouvoir et l'opulence enfantent les vices ; la médiocrité et le travail smilles gardiens de la vertu. —Fondez votre constitution sur cette maxime incontestable : le peuple est bon, ses délégués sont corruptibles. — C'est dans la vertu et la souveraineté du peuple qu'il faut chercher un préservatif contre les vices et le despotisme du gouvernement. — L'équilibre des pouvoirs amène nécessairement une ligue des pouvoirs rivaux contre le peuple. — La défense de sa muse ne doit pas être confiée des tribuns ; cette institution suppose l'esclavage du peuple. — Je n'aime pai que le peuple se retire sur le mont Sacré ; je- veux qu'il reste à Rome et qu'il enchaîne les patriciens. — Il n'y a qu'un seul tribun que je puisse avouer, 'c'est le peuple lui-même.

Cette série d'adulations se terminait à dire que la durée des magistratures devait être courte ; que nul ne pouvait exercer deux magistratures ; qu'il fallait multiplier les fonctionnaires publics plutôt que de leur confier une autorité trop grande ; que, les diverses branches de l'exécution devaient être multipliées autant que possible.

Isnard, disciple du Contrat social, le prenait dans un sens si littéral, qu'il proposait une forme de pacte social qui serait présentée à tous les citoyens. Après l'avoir adoptée ou signée, ils formeraient réellement une association qui serait pour lors la nation française.

 

La division du territoire était une question plus pratique ; elle bit longuement débattue. Saint-Just attachait une extrême importance à constituer non pas la surface du sol, mais ses habitants ; il voulait que la station fût répartie en gibus. Son système admettait Pourtant leg départements et les districts. Duns le dissentiment des opinions sur les municipalités se retrouvait l'esprit de parti. Les Girondins, en laissant à la petite commune rurale son existence propre, c'est-à-dire ses propriétés et ses intérêts locaux, la soumettaient à une administration délibérative et exécutive fixée au chef-lieu du canton, tandis que la commune était régie par un agent municipal ; subordonné à l'autorité cantonale. De sorte que l'unité politique- était l'assemblée primaire du canton.

Lee Jacobins découvrirent dans ce système une conspiration contre l'égalité ; il leur semblait que l'administration cantonale était un cadre préparé pour l'aristocratie des influences locales, qu'elle poursuit acquérir une prépondérance antipathique à cette égalité envieuse, fondement de toutes leurs opinions ; ils ne voulaient pas qu'un citoyen eût la chance de gagner par ses services, par son mérite, par sa bonne renommée la bienveillante confiance de ses compatriotes ; ils ne pouvaient souffrir que la domination, exercée par eux sur le peuple en flattant ses passions ou trompant ses intérêts, rencontrât une concurrence.

Les Girondins n'avaient assurément point pensé à fonder une aristocratie. L'influence réduite à un-cercle aussi étroit ne pouvait leur paraître un attentat à l'égalité ; elle était plutôt salutaire à une liberté bien réglée. Lanthenas, un des amis de NP. Roland, demandait qu'on élevât dans chaque canton un temple consacré aux assemblées, aux fêtes publiques, à des lectures morales faites en commun.

Quelques-uns, pour affranchir les habitants des campagnes de la démocratie des populations urbaines, voulaient que la municipalité des villes et des bourgs ne s'étendit jamais sur une banlieue. Les représentants de toute opinion insistèrent pour que le droit de suffrage fût exercé dans la commune. Phélippeaux proposa de diviser toute la population par dizaines et par centaines, afin d'établir un régime à la fois populaire et hiérarchique. L'autorité abusive du maire de Paris fut alléguée pour demander que les grandes villes fussent divisées en plusieurs municipalités.

L'examen de la constitution ne fut pas poussé plus loin, une révolution nouvelle vint mettre un terme à ce travail ; il fut repris plus tard sous l'influence d'une situation différente.

 

Parmi les scènes de discorde qui troublaient la Convention, plusieurs furent suscitées par une question où se mêlaient les passions populaires, et par conséquent l'irritation de l'esprit de parti. Il fallait encore s'occuper des subsistances. Les mouvements séditieux avaient cessé dans les départements ; mais les inquiétudes de la population parisienne menaçaient sans cesse l'ordre public. C'était un des leviers employés pour soulever les émeutes ; les précautions qui avaient été prises, les millions qui avaient été accordés à la commune ne pouvaient rassurer les esprits. Maintenir le pain à un prix inférieur au taux que lui assignait la valeur commerciale des grains, était un moyen certain d'attirer à Paris un nombre considérable d'acheteurs étrangers à la ville. Ainsi la foule affluait de plus en plus à la porte des boulangers, et le nombre des consommateurs ne pouvait être prévu ni calculé ; de sorte qu'on ne savait pas régler les approvisionnements et que le commerce des grains était livré à une perturbation continuelle. Des marchands venaient à Paris vendre le blé à un cours qui aurait dû porter le pain à cinq sous la livre et rapportaient dans leur département du pain qu'ils achetaient trois sous. A la vérité, ce trafic était interdit ; mais la police était impuissante à l'empêcher.

Ce fut l'explication que le maire donna à l'assemblée, lorsqu'il y fut mandé. En outre, les boulangers, ne recevant pas exactement l'indemnité qui leur était promise, ne faisaient pas bien leur service. Enfin, les malveillants travaillaient à augmenter les alarmes du peuple.

Dès le lendemain, l'administration départementale se présenta à la barre et demanda d'un ton menaçant la fixation d'un maximum pour le prix des grains dans toute la république, l'abolition du commerce des blés, le recensement de chaque récolte et la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le consommateur.

« Le droit de propriété ne peut être le droit d'affamer ses concitoyens. Les fruits de la terre, comme l'air, appartiennent à tous les hommes. »

Ce langage prouvait avec évidence que la démarche du département était une manœuvre révolutionnaire, un moyen d'agiter la population. « Détruire le commerce, répondit sévèrement Vergniaud, c'est décréter la famine. Le comité d'agriculture examinera dans cette demande les points qui méritent discussion. »

L'orateur de la députation répliqua : « Si nous sommes taxés d'ignorance, on ne nous accusera point de mauvaise foi ; la prudence nous a dirigés ; nous avons empêché un million d'hommes de venir présenter cette pétition. Voici la proclamation que nous avons affichée. »

Elle finissait par ces mots : « L'ignorance est-elle du côté de la bonne foi ou du côté des gros commerçante et des accapareurs qui sont presque tous des fripons ? »

La Montagne et les spectateurs applaudissaient. La discussion ne consista plus à chercher quel était le meilleur régime commercial pour prévenir la disette. Désormais il s'agissait d'une question de parti. Obéirait-on, contre toute évidence, à une multitude aveugle et trompée ; sacrifierait-t-on la liberté du commerce aux passions suscitées contre la richesse et l'inégalité des fortunes ? Voilà ce que la Convention avait à décider.

Les Girondins soutinrent avec talent et courage, la cause de la liberté et du sens commun. Représentants, pour la plupart, des ports de mer, ils avaient des idées justes et pratiques sur le commerce et sur les funestes effets des lois prohibitives. Ils expliquèrent les conditions et les effets du crédit, les désastres de la contrainte, de la méfiance et de la fraude. On proposa de créer des greniers publics où les producteurs de blé emmagasineraient, sous la garantie de l'État, la portion vénale de leur récolte ; d'autres opinants admirent le droit de l'administration à requérir les fermiers ou les propriétaires de porter leur grain au marché le plus voisin, pour le vendre à prix débattu. On parla de rendre responsables les communes où les vendeurs seraient exposés à des violences et des menaces.

Les orateurs de la Montagne employaient leurs argumenta accoutumés. Phélippeaux voyait dans le commerce une nouvelle branche de conspiration ; il appelait les spéculateurs une ligue de scélérats qui voulaient renchaîner k peuple par la famine ; il attribuait la disette à la lenteur de la vente des biens d'émigrés et A l'espoir de rentrer en France que ces monstres conservaient encore. Il voulait le maximum et proposait encore d'autres mesures. « Les estomacs aristocratiques et sensuels ont introduit l'usage d'un pain plus moelleux et plus délicat que celui de la multitude, tandis que le pauvre mange un pain noir, dont il n'a pas même à discrétion. » En conséquence, Phélippeaux prescrivait l'égalité du pain ce que la commune ordonna plus tard. Il indiquait aussi des ateliers nationaux, où le prix du travail serait toujours réglé d'après le prix des denrées. Enfin il demandait un impôt sur les riches, calculé de telle sorte, que le pain ne coutât jamais plus de deux sous imaginant ainsi faire baisser le prix du pain en surimposant la culture du blé.

Lorsque, sans connaissance et sans réflexion, tout un côté de l'Assemblée n'avait pas une autre pensée que de faire appel aux aveuglements et aux passions du vulgaire, la discussion devait s'exaspérer de plus en plus. Les pétitions séditieuses se succédaient ; les discours étaient interrompus par de vives apostrophes ; les tribunes retentissaient de vociférations. Ducos ne pouvait avoir la permission de dire « que le laboureur, tout en faisant vivre les habitants de la ville, devait conserver de quoi se nourrir, et que la terre resterait en friche, s'il ne trouvait pas une rémunération suffisante de son travail. » Il lui fut impossible de continuer. Le président ne put imposer silence ah spectateurs.

« La représentation nationale est avilie, disait Guadet elle n'existe déjà plus. Les autorités de Paris ne veulent pas que vous soyez respectés. » Au milieu du bruit, il demanda que la Convention allât tenir ses séances à Versailles.

Les Montagnards furent alors les plus empressés à vouloir que la tribune d'où partaient les cris fût évacuée.

Buzot appuya la proposition de Guadet. « Il n'y a pas une autorité, pas une société populaire qui n'ait plus de pouvoir que la Convention. Des événements que je ne veux pas rappeler, ont dénaturé empiétement la morale du peuple ; les hommes, qui ont ordonné ou justifié ces événements, ont tant fait, qu'ils se sont emparés de toutes les places : Armées, ministères, département, municipalité, on les trouve partout. Dans un café voisin, rendez-vous de ces scélérats, autour de votre salle, qu'entend-on ? Des cris forcenés. Que voit-on ? Des hommes couverts de sang et de crimes. Celui qui a une fois trempé ses mains dans le sang, ne peut plus vivre dans la société ; il lui faut du sang, toujours du sang pour éteindre ses remords. » Puis parlant de la société des Jacobins, il ajoutait : « Maintenant il n'y reste pas trente de ses fondateurs ; on n'y trouve que des hommes perdus de dettes et de crimes. Lisez le journal de leurs séances et voyez, si tant qu'existera cet abominable repaire, vous pouvez rester ici.

— Nous sommes tous Jacobins, » criait la Montagne. « Scélérat, disait Bazire en apostrophant l'orateur, les départements connaissent ton infamie. » Durand Maillon raconta que les Jacobins de Marseille, après avoir reçu un courrier de Paris, avaient mis à prix la tête de cinq représentants, qui avaient 'lote l'appel au peuple. Danton voulut parler, et calmer l'irritation de la majorité. Il confessa que les spectateurs avaient eu des torts graves. On ne le laissa point parler ; il, fut obligé de quitter la tribune. Néanmoins l'Assemblée se borna à faire évacuer la galerie d'où étaient parties les insultes. Une grande quantité de spectateurs, pour témoigner qu'ils faisaient cause commune, se retirèrent en poussant des Iris de colère.

Aux menaces des tribunes s'ajoutaient les menaces des pétitionnaires. Une députation de Versailles se présenta à la barre, portant une bannière avec l'inscription : « Nous demandons la taxe des grains. » Huit mille habitants du faubourg Saint-Antoine vinrent dire : « Vous promettez depuis longtemps un maximum sur toutes les denrées nécessaires à la vie t toujours promettre et ne rien tenir ! lasser le peuple et le mettre hors d'état de vous continuer sa confiance ! Comme lui, faites des sacrifices ; oubliez que vous êtes propriétaires ; que le maximum ait lieu, et alors nous serons défenseurs de vos propriétés. Le maximum, la résiliation des baux, une contribution sur les riches ; et puis nous partirons pour l'armée, niais pas avant ! Si vous n'adoptes pas nos propositions nous vous déclarons que nous sommes en état d'insurrection. Dix mille hommes sont à la porte de la salle. »

A la société des Jacobins, on allait plus loin encore. Le déchaînement contre la liberté du commerce était poussé au point qu'une haute approbation fut donnée à la municipalité de Dijon pour avoir intercepté un convoi de grains destiné h Chiions-sur-Saône. Ce chargement suivait la route accoutumée du commerce des blés. Un orateur demanda la peine de mort contre tout voiturier qui transporterait des grains sans la permission du maire.

La Convention céda r il fut décrété que, provisoirement un maximum serait établi ; il devait varier selon l'espèce de grain et selon le prix moyen d. localités ; l'administration pouvait l'abaisser, mais non l'augmenter.

Quatre mois auparavant, Robespierre, Saint-Just, Marat lui-même avaient parlé contre le maximum ; maintenant ils cherchaient leur force au plus bas de la population, parmi les classes irréfléchies et ignorant., qui ne savent pas combien leur importe l'ordre social il quelle misère les attend lorsqu'elles l'ont troublé. Il fallait les corrompre pour les mettre en mouvement contre la faible autorité légale qui subsistait encore.

Après avoir été contrainte à rendre un décret par lequel on croyait déterminer la valeur du blé, parce qu'on en réglait le prix, la Convention en agissait de même pour le numéraire métallique : elle portait des peines contre quiconque changerait à titre inégal des assignats arec les monnaies d'or.et d'argent. Aucune transaction ne devait stipuler une différence entre le payement en espèces et le payement en assignats. Il y avait beaucoup de représentants qui croyaient avoir ainsi établi le pair entre le papier-monnaie et le numéraire.

 

Le 17 avril, une députation de la ville de Bordeaux vint apporter à la Convention une correspondance et des pièces saisies sur un courrier, qu'avait fait arrêter le comité de sûreté générale du département de la Gironde ; car dans le désordre universel, beaucoup d'autorités s'instituaient d'elles-mêmes. Ces pièces étaient envoyées par la société des Jacobins à l'adresse de sociétés qui lui étaient affiliées. Outre les discours de Marat, de Collot d'Herbois, et autres Jacobins notables, il y avait des lettres qui annonçaient un projet d'extermination contre les royalistes et les Girondins ; d'autres où il était question de malversations que commettaient ou projetaient de zélés révolutionnaires récemment pourvus d'emplois publics.

La lettre, où il était question du massacre d'un certain nombre de membres de la Convention, fut couverte d'applaudissements par les tenants des tribunes publiques. Pontécoulant demanda que le procès-verbal mentionnât cette manifestation. « Il faut, disait-il, que nos départements sachent qui ils doivent venger. » On voulut l'empêcher de parler ; l'Assemblée prononça qu'il serait entendu : « Il doit être permis, continua-t-il, à un homme placé sur la liste de proscription, de constater la position où nous sommes ici. Il faut qu'on sache à quels outrages et à quelles féroces menaces sont exposés les premiers et les plus constants amis de la liberté. Je déclare qu'à moins d'être arraché de cette tribune, percé de coups de poignard, mon département en sera instruit.

La proposition fut votée par une très-grande majorité. On demanda l'arrestation des hommes qui avaient signé les lettres ou les massacres étaient annoncés. Robespierre réclama contre ce mépris du droit des citoyens. L'Assemblée s'engageait dans un système odieux et tyrannique. « On a décrété l'accusation de Marat sans l'avoir entendu ; on va mettre en arrestation deux citoyens qui ne sont coupables d'aucun crime. » Il demanda le renvoi des pièces au comité de sûreté générale, où la Montagne avait la majorité. L'Assemblée ordonna l'impression des pièces et le renvoi aux comités de salut public et de législation.

 

A ce moment le parti modéré et les Girondins formaient la majorité. Lasource fut élu président, et trois députés de la droite furent secrétaires. Un grand nombre de Montagnards étaient en mission aux armées ou dans les départements. Ce n'était pas la seule cause qui avait procuré cet avantage à leurs adversaires. Ils se montraient si violents ; il était tellement manifeste que leur volonté était de conquérir, par tous moyens, une domination despotique et sanguinaire, qu'ils avaient fait tourner contre eux un moyen employé ordinairement avec succès ; ils voulaient faire peur, et au contraire ils avaient montré aux modérés l'indispensable nécessité de se défendu.

Le combat allait dorénavant être continué sans relâche. La discussion fut reprise sur la pétition des sections qui avait déjà été improuvée par l'Assemblée ; la municipalité rayait fait imprimer et colporter pour recueillir des signatures. Gensonné demanda qu'il Nt décidé si, tant à Paris que dans les départements, les sections étaient légalement en permanence.

« La commune de Paris se met en révolution, disait-il, eh bien ! il ne faut pas de mouvement partiel. Que toutes les communes de la république soient aussi en état de révolution. Si la commune de Paris, entraînée par des intrigants, marchait contre la Convention, il faut que toutes les communes de la république marchent pour la défendre. »

Guadet parla plus vivement encore : e Nous devons surtout nous occuper d'une conspiration tramée par la municipalité de Paris, et consacrée par un de ses arrêtés. Cette commune veut anéantir la Convention. Il faut que nous sachions une bonne fois si nous sommes la première autorité de la république ; si nous sommes ici pour recevoir des lois ou pour en faire. Vous avez à venger une grande atteinte à votre autorité. Armes-vous de votre puissance : elle est grande. Armez-vous, et vous ferez rentrer cette faction dans le néant. Je demande que la Convention prononce la cassation de l'arrêté de la commune de Paris. »

L'orateur avait été interrompu, à chaque parole, par de bruyants murmures. « Guadet est accusé par la pétition des sections ; qu'il commence par se justifier avant de se faire accusateur, » disait Thuriot.

L'arrêté n'était connu que par son insertion dans les journaux. Il fut décrété que le maire apporterait sur-le-champ le registre des délibérations du conseil général.

En attendant, la discussion continua. Vergniaud ne partageait pas l'opinion de ses amis sur la convocation des assemblées primaires : Selon lui, c'est été satisfaire les vœux des perturbateurs, t'eût été prononcer la dissolution de la Convention. Il raconta comment on s'y prenait pour obtenir des signatures à la pétition. Les assemblées de section ne délibéraient que tard dans la nuit, lorsque les bons citoyens s'étaient retirés ; ailleurs des hommes armés de piques contraignaient les passants à venir souscrire leurs noms. « Je demande que la Convention improuve l'adresse et déclare qu'elle n'a aucun reproche à faire aux députés inculpés. »

La majorité était persuadée que réellement un grand complot était tramé contre l'ordre public. Elle ne voulut écouter aucun orateur de la Montagne, le décret suivant fut voté : « La Convention improuve comme calomnieuse la pétition qui lui a été présentée par trente-cinq sections de Paris, et qui a été adoptée par le conseil général de la commune. »

L'acte d'accusation de Marat n'avait pas encore été rédigé ; son texte fut voté sans discussion.

La pétition des sections n'avait pas été approuvée par la commune. Les journaux, par un récit inexact, avaient induit la Convention en erreur. Mais le conseil général avait accordé une mention civique à une lettre que lui avait adressée la société des Jacobins d'Auxerre. On y lisait ce qui suit :

« Ainsi l'accusation de Marat doit être regardée par les patriotes comme une calamité publique. Il ne nous est pas possible de courir assez fort pour nous jeter au-devant du fer patrioticide dont veulent le frapper les contre-révolutionnaires conventionnels. Nous allons voler à votre secours ; mais, en attendant, nous mettons sous la responsabilité des sans-culottes des quarante-huit sections la vie du plus incorruptible défenseur de nos intérêts. »

La Convention passa à l'ordre du jour sur cet acte de la commune. Elle avait à en considérer de beaucoup plus graves.

Un comité avait été formé pour entrer en correspondance avec toutes les municipalités de la république. Le procureur de la commune, en rendant compte de la séance où la Convention avait improuvé l'adresse des sections, s'était exprimé ainsi : « Jurons union, fraternité et protection mutuelle avec les sections, les sociétés populaires et tout le peuple de Paris. » Toute l'assemblée du conseil de la commune s'était levée en criant « Nous le jurons ! » Et il avait été déclaré que le conseil se regarderait comme atteint, lorsqu'un de ses membres, un président de section ou de société populaire, ou de comité révolutionnaire, même un simple citoyen serait frappé pour ses opinions.

 

La Convention laissait passer inaperçus ces signes de rébellion et de prochaine crise ; dès qu'elle voulait exercer quelque autorité, imposer quelque respect, de nouveaux orages s'élevaient dans sa propre enceinte. On avait mis en question si les honneurs de la séance seraient accordés aux municipaux qui avaient apporté le registre ; ce simple incident suscita une scène scandaleuse et' bruyante. La majorité avait, par assis et levé, refusé cette habituelle formalité de politesse. Alors la Montagne protesta, demandant l'appel nominal ; les spectateurs des tribunes se mêlèrent aux tumultueuses vociférations des députés ; de part et d'autre on s'adressait les injures et les menaces les plus grossières. Ce tapage dura six heures. La droite, soit par lassitude, soit pour éviter quelque grave désordre, se retira ; la gauche resta et vota au nombre de cent quarante-neuf : il était une heure du matin.

 

Marat comparut le 22 avril devant le tribunal extraordinaire, qu'on n'appelait jamais autrement que révolutionnaire. L'inertie et l'hésitation du parti modéré de la Convention avaient donné aux Jacobins la facilité de composer ce, tribunal à leur gré. Ce fut une faute funeste. Le pouvoir judiciaire, dans sa souveraineté absolue, fut livré aux hommes de la révolution sanglante et devint une continuation des massacres de septembre ; on voulait seulement prévenir les désordres d'une exécution tumultueuse.

Dès son installation, la tribune avait procédé suivant cette jurisprudence. Les victimes journellement immolées s'étaient pas encore nombreuses, et l'on s'en plaignait aux Jacobins ; mais les condamnations étaient motivées sur des opinions, sur des correspondances saisies, sur des cris appelés séditieux, sur des paroles imprudentes. Déjà on avait pu remarquer que les sentences de mort portaient sur les classes inférieures au moins autant que sur les aristocrates et les riches. En effet, les haines, les rancunes, le désir de vengeance existent plus encore dans les danses inférieures de la société. De sorte que les pauvres gens étaient dénoncés par l'animosité de leurs égaux et montaient sur l'échafaud dressé pour l’aristocratie. Dès les premiers jours d'activité du tribunal, un membre de la Convention se prit de pitié pour la malheureuse et vieille servante d'un cabaret, qui avait été condamnée à mort comme coupable de propos contre-révolutionnaires. L'Assemblée venait d'accorder un sursis aux assassins d'un prêtre. Isnard se risqua à justifier cette femme, disant qu'elle n'avait pu parler de politique avec connaissance, et que d'ailleurs elle était ivre. Robespierre le jeune répondit : « Nous avons porté une loi contre le royalisme ; celui qui parle contre la loi est un royaliste. » La Convention passa à l'ordre du jour.

En envoyant Marat au tribunal révolutionnaire, les Girondins lui avaient préparé un triomphe. L'accusateur public, qui était Fouquier-Tinville, donna lecture de l'acte d'accusation rédigé par la Convention ; quelques témoins furent entendus. Marat présenta sa défense, où il ne renia ni ses opinions, ni ses écrits ; il répéta ses accusations contre les hommes d'État ; il traita le décret de l'Assemblée d'attentat à l'inviolabilité de la représentation nationale et l'appela un tissu d'impostures. L'accusateur ne répliqua point ; les questions furent posées au jury. Après une courte délibération, le chef des jurés rentra et parla en ces termes

« J'ai examiné avec soin les passages cités des journaux de Marat. Pour les mieux apprécier, je n'ai pas perdu de vue le caractère connu de l'accusé et le temps pendant lequel il écrit. Je ne puis supposer d'intentions criminelles et contre-révolutionnaires à l'intrépide défenseur des droits du peuple. Il est difficile de contenir sa juste indignation quand on voit son pays trahi de toutes parts. J'affirme que je n'ai rien trouvé dans les écrits de Marat qui me parût constater les délits dont il est accusé. » Les autres jurés déclarèrent à l'unanimité que les faits n'étaient pas constants.

Le président prononça que le tribunal acquittait Jean-Paul Marat. Les applaudissements retentirent dans tout l'auditoire. Une foule immense attendait au dehors. On le couronna de feuilles de chêne et de fleurs ; puis ce cortége, auquel s'était jointe une députation de la commune, ramena triomphalement, à la Convention, Marat porté par le sapeur Rocher.

Il fut permis à cette foule de défiler dans la salle ; elle y entra en désordre, criant « Vive la république ! » Hommes, femmes, municipaux, représentants, embrassaient Marat à la ronde. On jetait en l'air les bonnets rouges. Les bancs vides de la droite furent occupés pêle-mêle par cette multitude.

Paré de sa couronne, Marat monta à la tribune. « Vous voyez, dit-il, un représentant dont on avait violé les droits ; mais justice lui a été rendue. Je jure de nouveau de prendre la cause de l'égalité, de la liberté et du peuple. »

Danton ne voulut point que la séance fût rendue impossible par re vacarme populaire. u Ce doit être, dit-il, un beau spectacle pour tout bon Français que de voir les citoyens de Paris porter un tel respect à la Convention, que le jour où un député inculpé rentre dans son sein, devient une fête. La Convention a décrété que les citoyens qui venaient lui témoigner leur satisfaction défileraient devant elle. Nous avons vu leur contentement, nous avons partagé leurs sentiments. Maintenant, il faut que les citoyens défilent et que nous reprenions nos travaux. »

L'acquittement de Marat augmentait l'ardeur et l'espérance de la faction révolutionnaire. Les Girondins et les modérés voyaient chaque jour croître le danger. Ils s'attendaient à quelque incident imprévu, à quelque scène violente qui amènerait la catastrophe.

 

Un rapport de Cambon instruisit l'Assemblée des mesures que les représentants en mission dans le département de l'Hérault venaient de prendre, conjointement avec les patriotes de ce pays. Une sorte d'adresse ou de pétition les proposait non pas à l'approbation, mais à l'imitation du comité de salut public.

On avait demandé à ce département une levée de cinq mille hommes destinés à renforcer l'armée des Pyrénées et à défendre la frontière contre les Espagnols. L'exécution de la loi, qui prescrivait une levée de trois vents mille hommes, avait été difficile en Languedoc, comme dans toutes les autres parties de la France. Toutefois elle n'avait excité ni révolte partielle, ni guerre civile comme dans la Vendée et la Bretagne. Les engagements volontaires avaient été rares ; les jeunes gens avaient été désignés par un scrutin ou par le sort. Un grand nombre avaient acheté des remplaçants.

Cette forme de recrutement ne parut pas applicable l'urgence des dangers de la patrie ; il fallait que la levée fût opérée sans retard ni incertitude. Les Jacobins de l'Hérault proposèrent aux représentants en mission de former us comité de salut publie, et en lui confiant le pouvoir, de désigner les patriotes qui devaient partir pour l'armée. Tel était l'expédient ingénieux employé pour déguiser le choix arbitraire des hommes qu'on recruterait.

La dépense occasionnée par cette levée devait être au compte du département ; on y avait pourvu dans l'Hérault par un emprunt forcé, imposé aux riches, par ce comité local de salut public. Si les dépenses militaires n'absorbaient pas les cinq millions ainsi recouvrés, le reste serait employé à secourir la classe pauvre.

« Quelle idée donnera à ses ennemis une république où un seul département peut offrir cinq mille hommes d'élite, appartenant à la classe éclairée, intéressés à la chose publique et pris parmi cens qui n'ont à choisir qu'entre la république et la mort ! »

Il était manifeste que l'initiative de cette mesure avait été concertée avec les meneurs de la Montagne, et qu'ils voulaient la rendre générale. Aucune remarque ne fut présentée contre une si étonnante usurpation de pouvoirs ; la Convention -mentionna honorablement la lettre des patriotes de Montpellier ; c'était ratifier ce qu'ils avaient fait ; c'était autoriser les sociétés populaires et les représentant, eu mission à en faire mitant dans chaque département.

« Partout la mente mesure sera adopte, dit Danton ; la république est sauvée. On ne traitera plus d'anarchistes les amis ardents de la liberté, écus qui mettent la nation en mouvement, on dira : Honneur aux agitateurs qui tournent la vigueur de peuple contre ses ennemis. Mais qu'on ne croît pas que nous devenions barbares. Après avoir fondé la liberté, nous l'embellirons. Tant que le vaisseau de l’État est battu par la tempête, ce qui est à chacun est à tous. On a cru que le peuple voulait la loi agraire ; cette idée pourra faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le département de l'Hérault. Mais imposer les riches, c'est les servir ; c'est un véritable avantage pour eux. Plus leur sacrifice sur le revenu est, grand, mieux la propriété du capital est garantie contre l’envahissement des ennemis. »

Ce que Danton voulait, c'était l'application de cette mesure à Paris. « Paris a un luxe et des richesses considérables. Le décret pressera cette éponge en 'faisant un appel aux capitalistes ; Paris donnera le moyen d’étouffer les troubles de la Vendée. A tout prix nous devons les étouffer. Il faut diriger Paris sur la Vendée ; cette mesure prise, les rebelles se dissiperont. Si le foyer des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix ; et nous la ferons honorablement. »

Sur la proposition de Danton, il fut décrété à l'unanimité que vingt-cinq mille hommes pris sur let levées, que voteraient les départements, seraient dirigés sur la Vendée.

 

Le Conseil général de la commune de Paris se hâta d'ordonner une levée de douze mille hommes. La désignation était confiée à six membres du comité révolutionnaire de chaque section. On indiquait spécialement à leur choix, les clercs de notaires et d'avoués, les commis non mariés, employés dans les bureaux, chez les banquiers, négociants ou marchands, les garçons de cafés ou de restaurateurs.

Ce recrutement devait être exécuté dans les trois jours ; mais la jeunesse, que la municipalité voulait envoyer dans la Vendée, n'avait point l'ardeur patriotique ou la docilité sur laquelle on avait compté. « On ne peut se dissimuler, disaient à la Convention les administrateurs du département, que cette levée d'hommes éprouve des contradictions. Le mode déterminé pat la municipalité n'a pas été accepté par la majorité des sections ; on a trop compté sur le zèle des citoyens. Les sections sont inondées de gens aimant peu la Révolution. Plusieurs d'entre elles ont pris des mesures dictées par les modérés et les aristocrates. »

La colère était vive aux Jacobins contre les garçons limonadiers. On disait qu'ils étaient infectés d'aristocratie ; on demandait que, comme à Montpellier, le recrutement fût forcé. Le conseil général invitait les membres de la société à se rendre dans les sections pour déconcerter les malveillants. Les épiciers et les clercs d'avoués formaient des rassemblements qui criaient : « A bas les Jacobins ! A bas la Montagne ! »

Marat disait qu'il fallait bien se garder de les envoyer dans la Vendée, parce qu'ils corrompraient l'esprit public ; il déclarait que les épiciers, les clercs, les hommes riches étaient indignes d'entrer dans les bataillons ; il voulait qu'on désarmât les riches, dût-on ne pas leur laisser un couteau de table, qu'on levât sur eux des contributions de guerre ; qu'on les rendit sans-culottes en les déshabillant, et qu'alors les sans-culottes devinssent propriétaires à leur place.

Les classes moyennes, déjà atteintes dans leur aisance par la législation révolutionnaire, se voyaient maintenant soumises à un recrutement arbitraire. Leur mécontentement devenait de plus en plus prononcé. Un rassemblement de plusieurs centaines de jeunes gens se forma aux Champs-Élysées ; ils étaient sans armes et se dispersèrent devant quelques patrouilles ; tuais ils crièrent beaucoup contre les Jacobins. On en arrêta plusieurs.

La résistance prit une forme plus régulière. Quelques sections vinrent protester devant la Convention, non contre le recrutement, mais contre le mode arbitraire employé par la municipalité. La section de Bon-Conseil accompagnait sa déclaration d'une profession de foi en faveur de la sûreté des personnes et des propriétés ; elle voulait que la représentation nationale pût opiner librement, et promettait de ne plus souffrir qu'une poignée d'intrigants couverts d'un masque de patriotisme écrasât les bons citoyens sous le poids du despotisme populaire.

Fonfrède, qui avait succédé à la présidence de Lasource, donna de grands éloges aux délégués de cette section et leur adresse eut, malgré Marat, les honneurs de l'impression.

La commune fit, dès le soir mémé, arrêter ces délégués si bien accueillis par la Convention. Vergniaud demanda si parler de respect pour la Convention était un crime de lèse-Municipalité ; il proposa de mander le maire.

Robespierre parla des rassemblements séditieux et des arrestations qui avaient dû en être la suite ; il prétendit qui le cri de « vive le roi ! » avait été proféré.

On lui cria que cela était faux ; la Montagne répliquait le contraire. Il était probable que Robespierre alléguait ce fait pour le besoin de sa cause, car jusqu'alors il n'en avait pas été question ; il invita l'Assemblée à appuyer de toute sa force les autorités de Paris, qui faisaient un devoir en réprimant les complots formés contre la république.

La discussion s'anima et la proposition de Vergniaud fut adoptée.

La résistance au recrutement continuait dans plusieurs sections. L'appel au patriotisme, l'obéissance à d'arbitraires désignations avaient mal réussi. La taxe sur les riches parut un moyen plus praticable. En assumas la solde, en fournissant sans retard l'armement et l'équipement, il était probable qu'on obtiendrait beaucoup d'enrôlements volontaires, tant les moyens de subsister par le travail, l'industrie et le commerce étaient anéantis. La tribune des Jacobins et même de la Convention retentirent d'imprécations contre les négociants, les capitalistes et les aristocrates de l'argent. Dans cette même section Bon-Conseil qui avait réclamé contre les mesures de la commune, il se trouva une réunion prenant aussi le titre de section ; qui envoya 'aux Jacobins uni liste de financiers et de notaires domiciliés dans le quartier on proposait de lever sur eux une contribution de soixante-quatre millions.

 

Le conseil général de la commune fut moins excessif ; il ordonna un emprunt par soumissions volontaires et à leur défaut par réquisitions forcées. Les règles de la répartition étaient déterminées. On y pouvait reconnaître que la municipalité, nonobstant ses habitudes d'arbitraire et de despotisme, avait voulu ordonner quelque chose de possible et dont le résultat fût réalisé facilement. La taxe devait être établie sur le superflu des revenus. On admettait que le superflu commençait au-dessus de quinze cents livres de rente pour un père de famille, et de mille livres pour chacun des membres de la famille ; de sorte que le nécessaire présumé pour une famille composée d'un mari, d'une femme et de quatre enfants, était de six mille cinq cents livres. Le superflu, excédant était soumis à une taxe progressive. Un superflu de mille livres payait trente livres, et un superflu de quarante mille livres était imposé à vingt mille litres. Au-delà de cinquante mille livres tout le superflu excédant trente mille livres devait être versé à l'emprunt. Cette sorte de régularité dans la perception d'un tel impôt était mal garantie par le choix de l'autorité à qui elle était confiée. L'arrêté de la commune en chargeait le comité révolutionnaire de chaque section. Ce nouvel instrument existait en vertu d'un décret de la Convention qui l'avait institué dans chaque commune de la république, eu lui donnant pour unique attribution la police des étrangers. Ces comités étaient destinés à devenir la plus redoutable autorité employée par la tyrannie révolutionnaire. Déjà ils avaient étendu leur action fort au-delà des termes du décret qui les avait établis.

L'emprunt devait être réalisé par tiers ; le premier en deux jours, le dernier dans un mois.

La Convention tarda peu à imiter l'exemple de la commune de Paris. Elle conféra à toutes les administrations départementales le pouvoir, maintenant légal, d'ordonner un recrutement, tel que celui dont l'Hérault avait donné le signal ; peu de jours après, elle étendit à toute la république l'exigence de l'emprunt forcé.

Le comité des finances avait proposé tue impôt progressif sur le revenu ; Cambon jugea que le projet ne satisfaisait ni aux besoins du service, ni aux volontés de l'opinion révolutionnaire. Il demandait un emprunt civique levé sur les égoïstes et les indifférents. « Dans le département de l'Hérault, on a dit à chacun de ces hommes qui sont les plus cruels ennemis de la république : « Tu as une opinion qui nous occasionne des dépenses ; je veux respecter tes propriétés ; tu seras enchaîné à la Révolution en lui prêtant ta fortune ; quand la liberté sera établie, on te rendra tes capitaux. »

Il proposait que les reconnaissances d'emprunt forcé fussent admises en payement de biens nationaux ; en même temps il assurait que la valeur des assignats serait relevée par les versements que les prêteurs allaient taire. Le grand financier de la Convention croyait, ou disait, qu'on augmentait le crédit d'un papier-monnaie, en diminuant le gage qui lui est affecté. On n'était guère en situation de discuter sue le principe de l'emprunt forcé ou de l'impôt progressif ; mais la question, politique fut surtout agitée. Lanjuinais démontra qu’il ne fallait point taxer les opinions, mais les fortunes ; dire que les riches payeront et que les sans-culottes ne payeront pas, capter ainsi les applaudissements de la multitude, c'était établir d'odieuses distinctions. Il lui fut répondu qu’un emprunt forcé sur les riches était une victoire remportée sur la contre-révolution.

Barbaroux essaya vainement de parler contre tout emprunt forcé ; il lui fut impossible de les faire entendre, tant les tribunes publiques devinrent bruyantes et injurieuses. Les clameurs étaient surtout poussées par des femmes. Elles venaient de ce club de républicaines, annexe des Jacobins. Peu de jours auparavant elles avaient proposé d'envoyer à l'armée tous les hommes de dix-huit à cinquante ans, et de confier le maintien de l'ordre public à des compagnies d'amazones recrutées parmi les femmes de sans-culottes. Elles avaient parlé en mauvais termes des femmes des représentants, qui ne feraient pas le sacrifice d'une épingle pour la république.

« Les tribunes de la Convention ne devraient pas, disait Buzot, appartenir à quelques femmes forcenées, avides de meurtres et de sang, qui puisent les principes les plus féroces dans des sociétés dépravées.

Bentabolle appelait toute objection présentée contre l'emprunt forcé, une conspiration en faveur des aristocrates et des riches. Marat disait aux Girondins « Vous vous Plaignez sans cesse du peuple des tribunes et vous n'avez pas encore reçu une égratignure. » On se traitait réciproquement de monstres et d'assassins.

La discussion ne portait plus sur l'emprunt forcé, mais sur les désordres provoqués par la commune, les sections et les Jacobins, sur les menaces adressées à la Convention.

 

Le trouble se répandait dans les sections : elles étaient en proie à la discorde ; leurs assemblées n'étaient plus que des réunions confuses tantôt les élections étaient faites ou les adresses votées par une minorité installée dans la salle, sans convocation régulière, à une heure qui n'avait pas été indiquée ; tantôt c'était par la violence qu'un parti écartait l'autre. En ce moment les modérés étaient sortis de leur inertie accoutumée ; se voyant menacés, ils tentaient quelques courageux efforts c'était ainsi qu'à la section Bon-Conseil ils avaient conquis la majorité, en chassant à coups de bâton leurs adversaires.

La section des Champs-Élysées vint conjurer l'Assemblée de faire cesser l'anarchie, de renvoyer les monstres désorganisateurs dans leurs souterrains, et d'ordonner que la sûreté des personnes et des propriétés ne serait plus violée. « Il n'y a plus de gouvernement ; faites que la municipalité soit organisée ; nous ne pouvons reconnaître pour nos magistrats cette foule d'hommes qui se sont perpétués dans quatre municipalités successives ; il est temps que tous les despotismes soient démasqués et anéantis. »

Le président donna approbation et louange aux pétitionnaires ; leur adresse fut imprimée et envoyée aux départements. Quand le calme fut rétabli, on reprit la discussion de l'emprunt forcé la Montagne reconnut qu'il serait repoussé, en tant que mesure politique et taxe arbitraire imposée sur les aristocrates ; Marat lui-même déclara que de telles distinctions seraient dangereuses. Ainsi modifié, le projet fut adopté en principe et renvo3iê au comité des finances pour le mode d'exécution.

Le déplacement de la majorité dans la Convention, l'esprit de sagesse qui semblait y prévaloir étaient surtout amenés par le cours des événements, par l'accroissement des dangers qui menaçaient la république. la révolte de la Vendée avait été combattue par des mesures incomplètes et mal combinées, par de mauvais généraux et des troupes rassemblées à la hâte ; les commissaires envoyés par la Convention, les administrations locales elles-mêmes, aveuglées par des opinions passionnées, avaient méconnu le caractère et la force de cette insurrection, et n'y avaient vu que des complots de nobles et de prêtres, lorsque c'était le soulèvement de toute une population opprimée dans ses croyances, vexée par un recrutement excessif, maltraitée par une administration dure et arbitraire. On avait supposé des débarquements d'émigrés, des secours envoyés de l'étranger, lorsque cette insurrection était encore ignorée des puissances européennes et de l'émigration. Les progrès des Vendéens, les combats où ils repoussaient devant eux les troupes républicaines, commençaient à ouvrir les yeux des conventionnels. Bressuire et Thouars étaient 'occupés, Saumur menacé ; la Touraine craignait d'être envahie et demandait des secours. Tallien, qui était en mission à Tours, apercevait enfin à quel ennemi la république avait affaire.

Les hommes de la Montagne ne connaissaient jamais d'autres expédients que des mesures révolutionnaires. S'imaginant effrayer les ennemis en faisant peser la terreur sur des populations soumises, ils proposaient de lever quarante mille hommes en huit jours, à Paris et dans les départements environnants ; de faire partir les garçons de café et les domestiques en les rendant à leur dignité primitive, de tirer le canon d'alarme, de sonner le tocsin, de déclarer que toute affaire civile ou-commerciale, toutes séances des tribunaux étaient suspendues, de fermer les théâtres.

Les députés des départements de l'ouest, quel que 'soit le côté où ils siégeaient, traitaient de telles mesures de vaines et stupides.

Danton, qui, huit jours auparavant, se livrant à ses penchants révolutionnaires et à ses habitudes déclamatoires, avait indiqué à peu près les mêmes moyens de sauver la patrie, revint cette fois eux inspirations du hou sens. Il n'avait plus la même confiance dans los levées parisiennes et comprenait que douze mille hommes de troupes de ligne seraient d'un effet plus certain ; il ne parlait plus d'exterminer les rebelles, et donnait en exemple la conduite du gouvernement autrichien qui, en Belgique, traitait les peuples avec une grande douceur et semblait même flatter ceux qui s'étaient déclarés contre lui avec le plus d'ardeur. « Pourquoi n'agirions-nous pas de même ? » disait-il. Mais il n'en insistait pas moins sur le recrutement à Paris et la taxe des riches.

La Convention ordonna que des commissaires pris dans son sein, se transporteraient dans les sections afin de s'informer de ce que chacune avait fait pour fournir son contingent d'hommes, et recouvrer l'emprunt forcé.

La résistance ou l'inertie de la population parisienne, les adresses des sections qui protestaient contre la municipalité et les fauteurs de l'anarchie, la majorité perdue à la Convention allumaient la colère des Jacobins. Les Montagnards envoyés en mission écrivaient à leurs amis que l'opinion des départements était plus aliénée, plus aigrie encore, et qu'ils étaient fort mal accueillis. Marseille et d'autres villes secouaient le joug tyrannique de leurs administrations révolutionnaires et des représentants en mission. A Lyon, une lutte commençait entre les deux partis ; on pouvait prévoir que bientôt ils en viendraient combattre à force ouverte. De tous côtés étaient envoyées des députations pour réclamer la protection du parti modéré, qui maintenant semblait le plus fort dans la Convention. Lorsque les Montagnards tentaient d'obtenir des mesures de répression contre les mouvements séditieux qui renversaient l'autorité de leurs-amis, Barbaroux répondait : « Vos commissaires ont voulu séduire la classe indigente et la pousser au désordre ; ils ont prêché ouvertement le meurtre et le brigandage. — Vous appelez ce qui s'est passé une contre-révolution, disait Guadet à Marat ; les amis de la liberté, las de l'oppression, ont repris leurs droits : l'anarchie a été terrassée, voilà l'heureuse contre-révolution. »

Une pétition arriva de Lyon pour réclamer Contre l'établissement d'un tribunal révolutionnaire institué par l'autorité de la société populaire. Cette société avait, de son ciné, envoyé un député aux Jacobins de Paris pour annoncer cette heureuse nouvelle. Voici comme parlait ce délégué que la Convention avait refusé d'admettre à sa barre : « Je n'ai pu obtenir la parole à la Convention, mais ici je dirai ce qu'il faut faire pour exterminer les tyrans. Un tribunal révolutionnaire est une demi-mesure ; il n'y a que le peuple qui soit compétent pour exterminer ses ennemis. — Peuple ! tu souffres ln misère au milieu des biens qui t'avoisinent. — On vous donne des avis philosophiques. Ce n'est pas aux députés à prêcher l'insurrection. Vous écoutez de beaux discours et puis vous allez vous coucher. Je suis soldat-de l'armée révolutionnaire de Lyon. Sachez que vous ne ferez pas de révolution sans répandre du sang ; il faut faire disparaître du sol de la France tout ce, qu'il y a d'impur ; sans cela vous ne serez que des enfants. On me traitera sans doute de brigand ; mais il est un moyen de se mettre au-dessus des calomniateurs, c'est d'exterminer les calomniateurs. Je jure, foi de brigand, que je ne voterai désormais de pétition que le fer à la main. »

Le président da Jacobins était le conventionnel Bentabolle ; il répondit au délégué lyonnais : « Retournez auprès de vos concitoyens ; partout où vous serez votre patriotisme sera d'un grand secours. La société vous invite à donner, en son nom, le baiser fraternel aux autorités constituées de Lyon. »

Ce discours et cette réponse furent produits en preuve du sort qui attendait la ville de Lyon sous une telle domination. La guillotine avait déjà été mise en permanence, et quinze cents prisonniers allaient être jugés par le tribunal révolutionnaire.

Il fut décrété que ce tribunal n'ayant aucun pouvoir serait sans fonctions et que les citoyens qu'on voudrait arrêter pourraient repousser la force par la force. La population lyonnaise ne devait pas tarder à s'affranchir plus complétement.

 Bordeaux n'avait point à se délivrer d'une tyrannie jacobine, mais l’opinion n'en était que plus vivement animée contre la faction qui espérait et conspirait le massacre de cette députation de la Gironde, honorée et chérie par ses compatriotes. Les intérêts du commerce opprimé par des lois vexatoires et menacé d'une ruine systématique, le besoin de se défendre contre la rage révolutionnaire tournée maintenant à proscrire la richesse, le négociantisme et la bourgeoisie, exaspéraient ln population bordelaise.

Une adresse présentée à la Convention au nom des autorités administratives et de tous les citoyens de cette ville s'exprimait avec violence : « Lorsque nous choisîmes des députés ; nous les mîmes sous la sauvegarde des lois ; nous crûmes les envoyer parmi des hommes ils sont environnés de tigres altérés de sang. Ces courageux citoyens sont maintenant sous le poignard des assassins. Si la soif du sang nous ravit nos représentants, les cannibales qui auront violé les lois de l'humanité ne périront que sous nos coups. Nous organisons la moitié de notre garde nationale, nous nous élançons vers Paris si un décret vengeur lie nous arrête. Nous ne voulons pas d'une révolution qui imprimerait constamment à la république un mouvement révolutionnaire ; nous ne voulons pas, sous le titre imposteur de révolution, ériger en principe l'assassinat, constituer le crime eu autorité légale. Nous ne voulons pas d'un ordre de choses, où l'effronterie supplée au courage, la violence an pouvoir, l'amour-propre en délire au talent. »

A ces paroles passionnées s'ajoutaient des protestations de fidélité à une république fondée sur la vraie liberté et l'égalité, et le serment de sacrifier sa vie et sa fortune pour la défendre.

La lecture de cette adresse excita un vif débat. Les alarmes et les déterminations des citoyens de Bordeaux furent facilement justifiées par la violence des discours journellement prononcés à la tribune des Jacobins. La Convention décréta qu'elle louait le zèle des habitants de Bordeaux ; en outre elle ordonna que sous huit-jours il lui serait fait un rapport sur la situation de Paris et sur les moyens de déjouer les complots tramés contre la représentation nationale. L'adresse des Bordelais fut imprimée et affichée.

L'insulte que Léonard Bourdon avait éprouvée à Orléans était devenue le prétexte d'une tyrannie qui pesait sur cette ville depuis quelques semaines. De nombreuses arrestations désolaient les familles dans toutes les classes d'habitants. Les affaires commerciales étaient interrompues. Les magistrats et les employés, quelques étrangers qu'ils fussent aux mouvements et aux opinions politiques, étaient persécutés et destitués, pour faire place à des hommes incapables et ignares. Une députation de femmes, dont quelques-unes appartenaient aux premières familles de la ville, encouragée par l'aspect nouveau que présentait maintenant la Convention, osa présenter les réclamations de la ville d'Orléans. Elles furent très-bien accueillies ; les Girondins mirent de l'empressement à les servir. Un rapport fut fait sur leur pétition, et l'Assemblée, après un 'débat d'une extrême violence, décréta la mise en liberté des personnes arbitrairement arrêtées. Orléans rentra sous une autorité régulière.

Beaucoup d'autres adresses on pétitions réclamaient justice et témoignaient la crainte et l'aversion du parti anarchiste. Les correspondances des Jacobins les in, formaient que les départements de la Bretagne et de la Normandie étaient prêts à se soulever. Trois commissaires du comité de salut publie furent insultés et menacée à Chialons, pour avoir fait, dans une société populaire, l'éloge de Marat ; ils furent même mis en prison.

 

Les Girondins avaient une situation nouvelle ; à ce moment commença pour eux l'honorable popularité, la bonne renommée, qui aidées de leur fin malheureuse, se sont attachées à leur mémoire. Ils furent un instant les défenseurs courageux de l'ordre public, de l'humanité. Ils tentaient un généreux effort pour préserver la France d'une tyrannie sanguinaire ; ils s'opposaient à la proscription qu'une ignoble et grossière envie allait exercer contre l'aristocratie des talents, de l'estime publique et de la richesse. Les âmes étaient si affaissées, les courages tellement impuissants à se rallier pour agir, la société française tellement dissoute en individus faibles et dispersés, qu'un sentiment d'espoir et de reconnaissance se porta vers les hommes de la Gironde. Le mal qu'ils avaient fait l'année précédente, l'encouragement qu'ils avaient donné à la faction qui aujourd'hui les menaçait, le 10 août qu'ils avaient suscité et dont ils réclamaient la complicité, leur coopération empressée ou docile à toutes les mesures révolutionnaires, la mort du roi lâchement votée ; tout leur passé si récent fut oublié ; on vit en eux des sauveurs ; les députations arrivées des départements les entouraient de louanges et d'hommages ; les négociants et les banquiers de Paris, menacés de pillages ou d'avanies, ouvraient leurs maisons où les Girondins régnaient sur une société qui se risquait à faire revivre un peu de luxe, d'élégance et même de conversation. Leur amour-propre goûtait ce succès avec imprévoyance ; on eût pu croire qu'ils avaient oublié, en sortant de la salle des séances, les scènes orageuses où ils passaient leurs militantes journées.

Pas une pensée de royalisme, ni de contre-révolution ne se mêlait à ce mouvement de l'opinion.

La fureur des Jacobins n'en était pas moindre ; quiconque s'opposait à leur domination, quiconque résistait à leurs volontés, était un conspirateur : dans leur pensée, l'opinion contraire à la leur était un crime. Durant les révolutions, qui depuis soixante ans affligent la France, peut-être deux partis opposés ne se sont-ils jamais mutuellement exécrés autant que les Girondins et leurs adversaires ; la présomption des uns offensait les autres ; ils avaient marché dans la même voie, et les Jacobins ne pouvaient reconnaître à leurs anciens alliés le droit de les accuser ou de les dédaigner. Cette aristocratie d'un jour semblait étrange et impertinente ; d'ailleurs au point où l’on en était venu, après tant de sang versé, il ne pouvait y avoir entre les opinions que des guerres à mort.

Pendant que les départements, et même Paris, paraissaient prêts à se soulever contre la démence révolutionnaire, la tribune des Jacobins bravait cette opinion publique et croyait, non sans raison, l'effrayer et lui imposer silence.

— « Il faut mettre la faux de l'égalité dans la main des tribunaux ou entre les mains du peuple. Il n'y a pas de milieu, il faut former dans chaque département des bataillons révolutionnaires aux dépens des riches qui n'ont pas de courage.

— « J'ai été commissaire dans un département, et j'ai fait mettre en arrestation tous les ci-devant nobles.

— « J'ai étudié la Convention, elle est en partie composée de scélérats, dont il faut faire justice.

— « J'engage tous les hommes enrôlés à ne pas sortir de Paris qu'ils n'aient promené le glaive exterminateur sur la tête de tous les scélérats conventionnels.

— « On a noyé les aristocrates dans leur sang, il faut noyer ainsi les intrigants. Il faudra verser plus de sang encore.

C'était le langage qu'on parlait aux Jacobins, et les conventionnels qui faisaient partie de la société n'étaient pas les moins ardents. Parfois Robespierre essayait de calmer ces manifestations ; il n'était peut-être pas encore décidé à diriger une insurrection sur l'Assemblée et à procéder par la force ; il savait combien les discours violents et les menses aliénaient la majorité et la portaient vers les Girondins.

« Je ne conçois pas, disait-il, comment, dans des moments critiques, on fait tant de propositions qui compromettent les amis de la liberté. Les hommes qui vous proposent des mesures partielles, quelques violentes qu'elles soient, n'entendent rien aux moyens de sauver la patrie. On ne doit avoir recours aux moyens extrêmes qu'après avoir épuisé toutes les mesures qui ne sont pas compromettantes ; et alors il ne faut pas les proposer ainsi dans le sein d'une société qui doit être sage et politique. Ce n'est pas un moment d'effervescence passagère qui peut sauver la patrie. Nos ennemis voudraient avoir l'occasion d'annoncer aux départements une sédition excitée à Paris. Vous devez les effrayer par- une attitude calme et imposante. Répandez-vous dans les sections pour éclairer le peuple. Faites une adresse où vous prêcherez le calme, en dévoilant toute la scélératesse de nos ennemis. Nous ne saurions être trop en garde contre les pièges qu'on nous tend et mesurer les termes que nous employons. Pourquoi se servir de ces expressions : Purger la Convention de tous les traîtres ? Cela fait qu'on nous peint comme des hommes qui veulent dissoudre la Convention et détruire les appelants et les modérés ; ces phrases donnent un ascendant terrible à nos ennemis. Je vous exhorte à bien peser vos termes ; avec ces mesures de prudence voue sauverez la république. »

 

La crainte d'un mouvement dans les départements et l'effet que les menaces populaires du 10 mars avaient produit sur la Convention, conseillaient à Robespierre celte modération patiente ; mais s'il s'opposait aux attaques trop violentes contre les Girondins, il s'attachait encore plus à courtiser les classes pauvres, à leur suggérer des sentiments hostiles à l'ordre social, à prêcher un principe de guerre civile.

« Je déclare qu'il faut non-seulement exterminer tous les rebelles de la Vendée, mais encore tout cc que la France renferme de rebelles contre l'humanité et congre le peuple. Il n'y a plus que deux partis, le peuple et ses ennemis. Celui qui n'est pas pour le peuple est contre le peuple ; celui qui a des culottes dorées est contre le peuple. Il n'existe que deux partis, celui des hommes corrompus et celui des hommes vertueux ; il n'est que deux classes d'hommes, les amis de la liberté et de l'égalité, les défenseurs des opprimés, les amis de l'indigence, et les fauteurs de l'opulence injuste et de l'aristocratie tyrannique. Eh bien ! ces deux classes doivent être séparées si l'on veut éviter la guerre civile. Les sans-culottes n'ont jamais prétendu à une égalité de fortune, mais à une égalité de droits et de bonheur. Une partie des défenseurs du peuple s'est laissé corrompre ; moi aussi, j'aurais pu troquer mon âme contre l'opulence ; mais je regarde l'opulence non-seulement comme le prix du crime, mais comme la punition du crime. Je veux être pauvre, pour n'être point malheureux. Je n'ai à me plaindre que d'une seule chose, c'est d'avoir été trop aimé par la classe indigente. S'il était possible, je voudrais en être méprisé, si à ce prix le peuple pouvait être sauvé. »

Après cet exorde cafard, Robespierre développa une série de mesures et demanda aux Jacobins s'ils voulaient sauver le genre humain. Tous se levèrent en criant : « Oui ! oui, nous le voulons ! »

Alors il résuma son plan de gouvernement. Les sections de Paris devaient lever un corps d'armée révolutionnaire, qui entraînerait tous les sans-culottes des départements, pour exterminer les rebelles de la Vendée. Une autre armée de sans-culottes devait rester à Paris pour contenir l'aristocratie. Tous les intrigants et les aristocrates seront mis en arrestation et alimenteront le trésor public ; il en sera de même dans toute la république. La' commune de Paris alimentera de tout son pouvoir le zèle révolutionnaire du peuple. Le tribunal révolutionnaire fera son devoir ; il punira ceux qui, dans ces derniers jours, ont blasphémé contre la république ; il fera subir une peine exemplaire à des généraux qui devraient déjà être jugés. Les sections de Paris se réuniront à la commune et balanceront par leur influence les écrits perfides des journalistes payés par les puissances étrangères.

 

Robespierre chercha un autre moyen pour combattre les journaux ou les discours de sas adversaires. Camille Desmoulins, son ancien condisciple et son ami, si ce mot peut être employé entre deux pareils hommes, se chargea de publier un pamphlet contre les Girondins. Nul n'avait par sa plume mieux servi la cause révolutionnaire. Dès les premiers jours de l'Assemblée constituante, ses écrits animés d'une verve singulière, d'un langage facile, spirituel, animé, aiguisé, rendu piquant par des citations travesties, par des parodies historiques, par les commérages et les calomnies répandues deus le vulgaire, par de continuels jeux de mots avaient popularisé les opinions les plus subversives de la société et perverti les imaginations. Il avait fait de l'émeute, des massacres, de l'échafaud, un texte de quolibets ; il s'était intitulé le procureur général de la lanterne, et ses bouffonneries étaient des réquisitoires pour ce tribunal ; il avait mérité que Marat l'appelât le paillasse de la Révolution. Tout en restant fidèle à cet ordre d'idées et à ce goût de style, il prêtait ou vendait complaisamment sa plume à tel ou tel parti révolutionnaire ; en marchandait son opinion sur telle ou telle question. Avide de jouissances et d'argent[3], bon vivant et joyeux convive, il portait ce genre de gaieté dans la camaraderie de Danton, dont il accepta le patronage. Il était secrétaire général, lorsque les circulaires du 2 septembre furent expédiées du ministère de la justice, et il trouvait l'emploi bon et commode. La nature de son esprit et une sorte de bégayement ne l'appelaient pas à la tribune. Député à la Convention, il n'y était pas pris au sérieux et se bornait aux interruptions ou aux mots lancés de sa place.

Ce fut lui que Robespierre et Danton chargèrent de faire aux Girondins une guerre de plume. Pendant plusieurs années, il axait été en rapport de familiarité avec quelques-uns d'entre eux, avec Brissot surtout. Ce souvenir ne l'arrêta point. Sa verve et ses épigrammes furent employées sans scrupule et sans délai à cette rédaction. Écrire était pour lui une habitude ou un métier. Il lui semblait que ses paroles écrites ou proférées sans conviction sérieuse, sans hésitation de conscience, ne le chargeaient d'aucune responsabilité.

Son pamphlet, offert d'abord à la société des Jacobins sous le titre : les Hommes d'État démasqués, reçut ensuite une grande publicité sous le nom d'Histoire des Brissotins. Toutes imputations vraies ou fausses, absurdes ou vraisemblables, y étaient recueillies avec une légèreté railleuse. La vie privée, les conversations intimes, les souvenirs d'une familiarité amicale fournirent des arguments et des preuves au frivole accusateur. Il représentait lei hommes du côté droit comme des conspirateurs travaillant à la ruine de la république, en intelligence et complicité avec les royalistes, les aristocrates, les émigrés et les cabinets étrangers. Sa dénonciation n'était pas seulement dirigée contre une opinion ou un parti ; le mensonge et la calomnie atteignaient les personnes ; chacun des ennemis de Robespierre et de Danton était nommément attaqué. C'était surtout comme complices de Dumouriez et du duc d'Orléans qu'il représentait les Girondins. Il s'était naguère opposé avec une extrême vivacité à leur proposition, quand ils avaient demandé le bannissement de toute la famille d'Orléans. Il lui fallait prévenir cette objection. « Ils nous ont envoyé, disait-il, le buste inanimé de Philippe, automate dont ils tenaient les fils. Je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une seule fois d'opiner autrement qu'avec le sommet de la Montagne. Je me suis souvent dit à moi-même : Il serait fort singulier que Philippe d'Orléans ne fût de la faction d'Orléans. Cela n'est pas impossible. La faction cependant existe ; elle siège au côté droit avec les Girondins. » Tout en raisonnant de cette façon badine, Camille Desmoulins disait : « Je suis bien convaincu que ce que je dis contre eux les conduira à la guillotine. »

 

Les pamphlets, les journaux montagnards, la tribune des Jacobins, tant de menaces proférées toua toutes les formes ne pouvaient enlever aux Girondins la majorité qu'ils avaient acquise à la Convention. Tout au contraire, les représentants modérés, et hors de l'Assemblée, les bons citoyens se rangeaient chaque jour avec plus d'empressement sous leur drapeau. Cette disposition des esprits devenait manifeste même pour la société des Jacobins ; elle perdait son influence dans les départements ; elle était désertée par un grand nombre de députés. Ceux qui ne viennent pas aux Jacobins ne sont pas plus assidus sur la Montagne ; je n'en vois pas quinze dans notre salle, a disait Legendre.

Il était évident que les modérés allaient devenir les plus forts, qu'ils réussiraient à écrire une constitution et à composer un gouvernement, si l'on n'agissait pas contre la Convention comme on avait fait contre la monarchie constitutionnelle. Un nouveau 10 août semblait indispensable et les mêmes hommes commencèrent à le préparer ouvertement. C'était une conspiration tramée en toute publicité s d'autant plus dangereuse que ceux qui tendaient au même but n'avaient pas même besoin de se concerter, tant ils étaient certains de ne rencontrer aucune résistance.

Danton, Robespierre, Marat et quelques conventionnels avaient des conciliabules à Charenton, avec Pacha et des hommes importants à la commune ou aux Jacobins. C'était peut-être là qu'il y avait le plus de réserve et d'hésitation, hormis de la part de Marat dont les propos n'avaient jamais été plus sanguinaires. C'était cette réunion qui avait inquiété le comité de salut public, où l'on ne cessait point de craindre les ambitieux projets de contre-révolution que pouvaient former les révolutionnaires politiques.

Pache tenant à la mairie des assemblées nombreuses, mais point publiques. L'insurrection et le massacre y étaient mis en délibération. Lorsqu'on y discutait les moyens d'exécution, il s'effrayait des horribles propositions qui pouvaient le compromettre.

La réunion des délégués choisis par les comités révolutionnaires de chaque section siégeait, par la permission du maire, à l'archevêché ; lb se trouvaient les hommes de septembre. Ils ne concevaient pas un autre mode pour se débarrasser des Girondins et des modérés. Les enfermer et les massacrer : tel était le thème de leurs délibérations.

Le club électoral était aussi un des ateliers de ce vaste complot.

Dans la salle des Jacobins, les orateurs exprimaient ouvertement l'intention d'une journée révolutionnaire, sans pourtant qu'on en discutât le projet. Main tard dans la soirée, lorsque la séance était finie, dix ou doute membres de la société se réunissaient dans un café, arrangeaient d'avance l'émeute, traçaient sa marche et conversaient sur l'usage de la victoire. Presque tous avaient préparé le 10 août ; cette fois ils prévoyaient moins de dangers et un succès plus assuré. Là se trouvaient des hommes de la plus ignoble renommée : Desfieux, un des meneurs des Jacobins, banqueroutier et fripon avéré, que Robespierre protégeait sans nier son infamie et qu'il envoya plus tard à l'échafaud ; Proly Gusman, aventurier espagnol soupçonné aussi d'être agent et espion des étrangers ; Chabot, qui fut ensuite enveloppé dans la même conspiration et qui périt comme eux condamné par le tribunal révolutionnaire. Collot d'Herbois était assidu à ces réunions ; elles n'étaient pas ignorées, et lors du 10 mars, Garat en avait même entretenu l'Assemblée.

La conspiration était donc partout ; c'était ce qui la rendait insaisissable. Pour la prévenir il aurait fallu, comme elle, agir par la force, et avoir une autorité exécutive aux ordres de la Convention. Mais le ministre de la guerre était un docile instrument de la commune et des Jacobins. Garat, ministre de l'intérieur, raisonnait déjà sur l'inévitable fatalité révolutionnaire ; il disait « qu'on peut combattre les excès de la démocratie seulement lorsqu'ils ont répandu une universelle épouvante, et qu'avant d'être arrivé au comble des horreurs et des fureurs, il faut user de profonds ménagements. »

Le comité révolutionnaire de la section de l'Unité venait de faire arrêter, de sa propre autorité, sans ordre de la commune, un officier de la garde nationale. Son crime était d'avoir signé une adresse que la Convention avait entendue et approuvée, et par laquelle il avait protesté contre un acte illégal de Chaumette. Sa réclamation fut apportée à l'Assemblée. Après une discussion où Marat et Legendre montrèrent beaucoup de violence, un vote de la majorité prononça la mise en liberté.

L'appel nominal fut demandé à grands cris par la Montagne : « C'est la contre-révolution ! Il faut que l'appel nominal fasse connaître au peuple ses ennemis. — Nous mourrons à notre poste pour la cause du peuple. » Telles étaient les clameurs que faisaient entendre les députés de la gauche.

Après un long tumulte, Couthon, qui ne pouvait marcher, fut porté à la tribune par mi de ses collègues, aux grands applaudissements des spectateurs. La majorité l'interrompit souvent. On lui reprocha de mettre en combustion, par sa correspondance, le département du Puy-de-Dôme. Couthon répondit à l'interrupteur qu'il était prêt à se soumettre au suffrage de ses compatriotes, et que si les députés, auteurs des troubles qui menaçaient le salut public, étaient d'aussi bonne foi que lui, ils donneraient leur démission.

A ce moment, les hommes politiques de la faction révolutionnaire n'avaient pas un autre but que d'obtenir la majorité et la domination dans l'Assemblée. L'expulsion paisible des Girondins leur aurait convenu beaucoup mieux qu'un mouvement populaire.

Vergniaud répondit à Couthon ; après avoir établi par des faits la flagrante usurpation de pouvoir de ce comité révolutionnaire, il discuta la prétention de la minorité qui exigeait un appel nominal, lorsqu'un vote constaté avait déjà exprimé la décision de l'Assemblée. Il termina ainsi : « Je demande acte de l'extrême modération avec laquelle j'ai parlé au milieu des interruptions les plus violentes et du serment que je fais d'employer constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie des passions qui nous fait tant de mal ; mais je déclare, et il est bon que les Parisiens m'entendent, je déclare que si, à force de persécution, d'outrages, de violences, on nous forçait en effet à nous retirer ; si l'on provoquait une scission fatale, le département de la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé la représentation nationale et rompu l'unité de la république.

— Nous faisons tous la même déclaration, » s’écrièrent un grand nombre de représentants.

 

L’Assemblée ne pouvait plus avoir une discussion raisonnable et tranquille ; chaque séance se perdait dans un ignoble tapage. Le 18 mai, un incident, indigne de la moindre attention, amena la plus vive scène et une grande décision.

Le débat venait de s'ouvrir sur les attributions et les pouvoirs des commissaires que le conseil exécutif avait répandus sur tout le territoire de la république et aux armées ; ils agissaient arbitrairement ; ils se contrecarraient les uns les autres ; ils n'étaient point soumis aux représentants en missi., et pour la plupart ne leur témoignaient nulle déférence.

En ce moment on entendit du bruit dans une des tribunes publiques ; une femme voulait arracher un jeune homme de la place qu'il occupait ; les cris qu'elle poussait couvraient la voix de l'orateur. Le président avait donné l'ordre de la faire sortir.

Levasseur, qui était alors un des plus bruyants Montagnards, réclama pour cette femme : « Voulez-vous, disait-il, que le peuple ne soit pas indigné quand il voit que des tribunes privilégiées sont réservées à des aristocrates tels que Bonneville ! » Et il désignait un journaliste assez connu à cette époque.

« C'est un aristocrate infâme ! » criait Marat.

On demanda si Marat serait ainsi autorisé à désigner un citoyen paisible aux poignards des assassins.

Isnard présidait ; dans son langage de rhéteur, il dit : « Peuple, législateurs, écoutez-moi ; il y va de votre salut. Si vous pouviez ouvrir mon cœur, vous y verriez mon amour pour la patrie. Dussè-je être immolé sur ce fauteuil, mon dernier soupir serait pour elle, et mes dernières paroles seraient : « Dieu, pardonne à mes assassins, ils sont égarés ; mais sauve la liberté de mon pays. » Puis il accusa les perturbateurs d'être les agents de Pitt et de l'Autriche : c'était toujours l'imputation qu'un parti adressait à l'autre.

Gamon, un des inspecteurs de la salle, rendit compte de ce qui venait de se passer dans les corridors et les tribunes. Les femmes de la société fraternelle avaient délibéré de ne point laisser entrer dans les tribunes les citoyens qui se présenteraient ares des billets donnés par les représentants ; elles se révoltaient contre le despotisme de la Consenties. « Ces femmes, ajoutait Gamon, sont salariées par nos ennemis : elles portent presque toutes les livrées de la misère ; elles vivaient auparavant de leur travail journalier. Maintenant elles passent leurs journées dans les corridors, et sans même se soucier d'entrer dans les tribunes, elles repoussent les citoyens qui se présentent avec des billets.

— L'égalité partout, disaient les Montagnards. Ne donnez plus de billets pour les tribunes. »

La salle des Tuileries, où depuis quelques jours la Convention était venue siéger, avait des tribunes moins vastes que l'ancienne salle du Manège. C’était un grief dont la société des Jacobins se plaignait hautement.

La question devint alors générale, et l'on parla des conspirations ouvertement dirigées contre la Convention, du projet d'assassiner ou d'envoyer au supplice un grand nombre de députés. Comment l'Assemblée pourrait-elle être préservée de l'invasion dont elle' était menacée ?

« Je déclare aux citoyens de Paris, disait Lasource, que s'ils laissent porter atteinte à la représentation nationale, la république est dissoute, le fédéralisme établi, leur ville perdue. Chaque département, craignant pour sa liberté, s'isolant au milieu de l'anarchie et du désordre, formera une république séparée. Le plus beau des empires sera déchiré en lambeaux ; nous serons partagés comme la Pologne. »

Marat, Danton, Barère, demandaient la parole.

En passant dans un corridor, Marat venait de dire à un de ses collègues : « Tu es un homme d'État ; le peuple fera bientôt justice de toi et des autres. » Il monta à la tribune. « Vous n'êtes pas amis de l'égalité, disait-il, vous réservez des places privilégiées à des espions et à Bonneville, qui est l'imprimeur de Roland. Vous avez fait relâcher des hommes accusés de provoquer au rétablissement de la royauté. Vous êtes des contre-révolutionnaires ; Dumouriez l'a déclaré. Vous craignez que la Convention soit dissoute, si l'on vous donne une chiquenaude : elle n'a pas été dissoute, quand on a poignardé ce pauvre Lepelletier. »

Les tribunes applaudirent Marat à plusieurs reprises.

Guadet engagea le combat plus vivement. « Avant-hier, dit-il, à la mairie, dans une assemblée de membres des comités révolutionnaires, votre dissolution a été décidée. Cette réunion a délibéré de mettre en arrestation tous les hommes suspects, c'est-à-dire tous ceux qui n'ont point de patentes des honorables journées du 2 septembre et du 10 mars. Après vous avoir mis en arrestation, on vous aurait livrés à cette multitude à laquelle on est parvenu à donner le goût du sang. »

Il rappela ce qui se disait chaque jour à la tribune des Jacobins. Il raconta comment un chef de bataillon de la section des Sans-Culottes avait dit devant le conseil général de la commune : « Songez qu'en partant pour la Vendée, vous laissez ici des Rolandins, des Brissotins et des crapauds du Marais. »

La Montagne ne désavouait rien et applaudissait aux récits et aux citations da Guadet ; il continua.

« Jusqu'à quand dormirez-vous ? jusqu'à quand remettrez-vous au hasard le sort de la liberté ? Je vous le demande, êtes-vous contents de vous ? Il faut avoir le courage de sonder la profondeur de la plaie. Le mal est dans l'anarchie, dans cette insurrection des autorités contre la liberté ; il est dans les autorités de Paris. »

A ces mots les clameurs de la gauche et des tribunes couvrirent la voix de l'orateur.

« Oui, je le répète, le mal est dans les autorités de Paris, autorités avides d'argent et de domination. Je propose à la Convention les mesures suivantes :

« Les autorités de Paris sont cassées. » Les murmures éclatèrent ; la droite applaudissait. « La municipalité sera provisoirement remplacée par les présidents de section. Les suppléants de l'Assemblée nationale se réuniront à Bourges, et entremet en fonctions dès qu'ils auront la nouvelle certaine de la dissolution de la Convention. »

La gauche s'agitait, Danton demandait la parole, Collot d'Herbois s'écriait : « Voici la conspiration découverte. »

Barère monta à la tribune. Il rendit compte, au nom du comité de salut public, de la situation actuelle de la France ; il rapporta les conspirations tramées contre la liberté, les mouvements de Marseille et de Lyon, les efforts tentés avec plus ou moins de succès dans quelques villes contre l'autorité des commissaires et contre les administrations établies par leur volonté. Il dit que les armées ennemies ne faisaient ni invasion, ni attaque, parce qu'elles attendaient les résultats des discordes et de la guerre civile.

Puis il donna des détails sur ce qui se passait et se disait à la commune, à l'Archevêché et dans d'autres réunions ; il parla des projets -qu'on y formait sans pourtant affirmer l'exactitude de ces informations. « Ces faits doivent fixer votre attention, surtout au moment où les représentants du souverain n'ont pas assez de force pour faim respecter une consigne dans le lieu de leurs séances. »

En rendant justice aux intentions de Guadet, il combattit son projet. Il motiva ses objections d'une manière qui pouvait paraitre surprenante ; il faisait une peinture des autorités municipales de Paris, de l'esprit qui les animait, de leurs usurpations de pouvoir et de leurs procédés arbitraires, en caractérisant ce désordre aussi énergiquement que les Girondins. Il attaqua même personnellement Chaumette en s'exprimant avec plus de mépris encore que de blâme. La conclusion fut que le comité de salut public ferait prochainement un rapport sur la municipalité de Paris.

Barère repoussa aussi la convocation des suppléants à Bourges ; mais il présenta une mesure de haute importance qui fut adoptée sans discussion. Un décret ordonna qu'une commission de douze membres serait formée, qu'elle entendrait les ministres de l'intérieur et des affaires étrangères, ainsi que le comité de sûreté générale, et qu'elle prendrait les mesures nécessaires pour la tranquillité publique. Cette commission était aussi chargée d'examiner les arrêtés que la commune avait pris depuis un mois.

 

La commission fut élue au scrutin. La majorité se montrait de plus en plus favorable aux Girondins ; ses suffrages se portèrent uniquement sur eux ; on comptait parmi les commissaires plusieurs hommes marquants de leur parti Fonfrède, Rabaud, Étienne, Kervelegan, Henri La Rivière, Boileau.

Barère, en substituant la création de la commission des douze, au coup d'État qui aurait destitué la municipalité de Paris, n'avait pas eu la pensée de trahir la majorité ; il avait parlé non pas précisément comme délégué du comité de salut public, mais comme organe de ceux de ses membres qui s'inquiétaient des projets et des complots dont l'exécution se préparait la commune et dans d'autres réunions. Ce n'était pas sans effroi qu'ils songeaient au massacre dont la Convention et plusieurs milliers de bons citoyens étaient menacés. Ils ne savaient pas si Danton et Robespierre ne tétaient pas en réserve, derrière cet abominable carnage, quelque dessein contre la république. Les assurances de Danton ne leur donnaient pas une complète sécurité. Barère et ses collègues du comité de salut public étaient fort sépares des Girondins, mais ils croyaient presque nécessaire de leur livrer le pouvoir, afin de prévenir ou d'arrêter les attaques imminentes d'une sanguinaire démagogie.

La commission des douze obtint facilement des informations. Les réunions qui se tenaient à la municipalité étaient nombreuses et composées à peu près des mêmes hommes qui s'assemblaient à l'Archevêché. On y avait discuté le projet d'enlever pendant une nuit, trente-deux députés de la Convention, de les conduire aux Carmes, de les septembriser, puis de répandre le bruit qu'ils avaient émigré en voyant leurs complots découverts. Il y avait eu des orateurs qui s'étaient offerts pour l'office de bourreaux. La majorité usait néanmoins repoussé ce programme de massacre.

Le lendemain un nommé Varies, jeune homme de vingt ans qui s'était fait un nom au 10 août et au 2 septembre et que son exagération rendait parfois suspect aux Jacobins comme espion ou agent provocateur, proposa le massacre de l'entière majorité de la Convention, des anciens députés de l'Assemblée constituante, de tous les nobles, prêtres ou robins, la suppression des ministres, la destitution de tous les officiers de l'armée. Parle, en voyant jusqu'où pouvait aller la démence révolutionnaire, interrompit les réunions de la mairie ; usais on s'assemblait toujours à l'Archevêché ; on y avait formé un comité d'insurrections.

Les renseignements qui parvenaient à la commission des douze, arrivaient aussi directement à l'Assemblée, transmis par plusieurs sections de Paris. Elles justifiaient ainsi leurs alarmes et protestaient en même temps de leur dévouement à la Convention, de leur zèle pour la défendre. De pareilles assurances étaient envoyées aussi par beaucoup de départements.

Ces adresses et les députations qui les présentaient devenaient chaque jour l'occasion de séances tumultueuses. Ce n'était plus seulement les Girondins qui accueillaient favorablement ces manifestations de l'opinion publique et les inquiétudes des bons citoyens ; des représentants assis sur les bancs de la gauche exprimaient hautement leur indignation, demandaient des mesures contre les scélérats, et parlaient en termes sévères de la conduite du maire de Paris.

Marat, Levasseur, David, Duhem, prenaient sans hésitation la défense des conspirateurs, et dénonçaient les Girondins.

Malgré le pouvoir presque dictatorial dont la Convention avait voulu investir la commission des douze, elle se voyait impuissante ; nulle force n'était sous sa main, elle n'obtenait aucune obéissance. Elle proposa un décret pour réglementer les assemblées de section et les appels de la garde nationale. Le préambule excita d'abord d'assez vives contradictions. Il était peut-être ce qu'il y avait de plus significatif dans le projet. « La Convention nationale met nous la sauvegarde des bons citoyens la fortune publique, la représentation nationale et la ville de Paris. »

Danton parla avec modération et voulut calmer la discussion ; sans blâmer le dispositif du décret, il disait :

« L'aristocratie menace de materner la liberté. Quand les périls sont communs à nous tous, il est indigne de nous de faire des lois pour nous seuls. Décréter ce qu'on vous propose, c'est décréter la peur.

— Oui, nous avons peur, » lui dirent les interrupteurs.

Il fit valoir la réprobation que le projet de massacre axait rencontrée à la commune. Paris, selon lui, était prêt à défendre la Convention contre des traitres. Il y avait des lois existantes ; pourquoi en demander de nouvelles ? Il insinuait que si un parti avait voulu exciter les passions à Paris, il y en avait un autre qui avait corrompu l'esprit public dans les départements. Il demandait une conduite sage et point de précipitation.

Vergniaud répondit avec convenance et dignité. Danton avait paru craindre qu'en voulant punir des assassins on ne frappât sur des patriotes exaltés. o Sans doute, dans l'effervescence actuelle, il est des fautes qui ne sont que l'erreur d'une imagination égarée, et pour lesquelles l'indulgence est justice ; mais il est des combinaisons perfides qui supposent une telle perversité que la justice serait violée et la chose publique en péril, si on ne se hâtait de les réprimer avec mie inflexible sévérité.

Il répliqua au mot de Danton Ce serait décréter la peur. « Qu'elle serait étrange, votre position, si les agents de la tyrannie pouvaient claque jour renouveler leurs complots contre vous, et vous arrêter dans vos mesures de sûreté ou de justice, en vous disant : « Vous avez donc peur puisque vous cherchez à vous garantir de nos corps ? » Non, ce n'est pas celui qui se défend contre un assassin qui a peur, c'est celui qui se laisse égorger. Ce n'est pas l'homme qui punit le crime qui a peur, c'est celui qui le laisse régner. Une des sections de Paris est venue vous dire : « Osez être terribles ou vous êtes perdus. » Montrez-vous dignes de votre mission. Attaquez de front vos assassins et vous les verrez rentrer dans la poussière. Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous plonger un poignard dans le sein ? S'il en est ainsi, vous trahissez le plus sacré de vos devoirs ; Vous abandonnez le peuple à la fureur des meurtriers ; vous êtes complices des maux qu'ils lui feront souffrir. Frappez les coupables ; vous n'entendrez plus parler de conjurations ; la patrie est sauvée. N'en avez-vous point le courage ? abdiquez vos fonctions et demandez à la France des successeurs plus dignes de sa confiance. »

Le maire de Paris écrivit une lettre respectueuse et soumise ; il rendait compte des réunions qui avaient eu lieu à la commune. Elles n'avaient eu, disait-il, d'autre objet que de dresser une liste de gens suspects et déterminer où ils seraient détenus, dans le cas où le recrutement éprouverait encore des difficultés et deviendrait le prétexte de quelques rassemblements. Dans une de ces réunions on avait, il est vrai, outrepassé les bornes et proposé l'arrestation de plusieurs députés ; mais avait fait sentir combien une pareille idée devait être rejetée. Depuis lors tout était tranquille, « et il n'y avait point de ville où la Convention dût être plus respectée et assurée qu'à Paris. » Pache rassurait la Convention comme Pétion avait rassuré le roi ; pourtant il avait écrit le jour même à la commission que le peuple de Paris était exaspéré du prix excessif des denrées et qu'un grand mouvement était inévitable.

Ce jour-là après le discours de Danton, la séance fut calme ; la Montagne et les Jacobins cherchèrent à rassurer l'Assemblée et à bien établir que les propositions insensées et coupables, dont on s'était effrayé, avaient été repoussées ; maintenant ou ne devait plus concevoir la moindre inquiétude.

 

La commission ne pouvait accepter la sécurité que Danton et ses amis voulaient donner à l'Assemblée. Les conciliabules et les délibérations sur l'insurrection et les massacres continuaient comme auparavant ; le maire s'abstenait, mais n'empêchait rien. On achetait des armes, on fabriquait des poignards. Les républicaines venaient en foule à l'Archevêché, et leurs orateurs féminins surpassaient en violence et en férocité les Jacobins les plus exaltés ; elles demandaient qu'on leur distribuât des poignards. Elles allaient et venaient des réunions de l'Archevêché aux Jacobins, où se tenait leur club et où on leur servait à boire et à manger. Des émissaires étaient envoyés dans la banlieue et à Versailles pour recruter des émeutiers. Hébert, substitut de la commune, annonçait à l'assemblée de sa section qu'une grande révolution allait éclater ; aux Jacobins, il déclarait que le peuple pouvait et devait courir sus aux membres de la commission. Son infâme journal, le Père Duchesne, provoquait ans massacres.

 

Les douze se décidèrent, non sans hésitation, à le faire arrêter, ainsi que Varlet et un nommé Dobsent, président de la section de la Cité. La force manquait pour soutenir cet acte d'autorité. Les Girondins eux-mêmes n'en étaient que trop convaincus. Cette tentative avait un caractère à la fois téméraire et timide ; elle n'était point le commencement d'exécution d'un plan bien arrêté.

La commune, les Jacobins et les divers foyers d'insurrection ne s'attendaient point à tant d'audace. Dès que cette nouvelle fut répandue, la fermentation, qui avait semblé se calmer, redevint plus ardente ; les hommes politiques de la faction révolutionnaire ne cherchaient plus à la calmer.

Quelques heures après l'arrestation d'Hébert, une députation du conseil général de la commune se présenta à la Convention ; elle succédait à une députation de Marseille, qui avait été accueillie avec faveur ; elle venait d'obtenir la ratification de la victoire sédition-arment remportée sur les autorités jacobines et sur les représentants montagnards envoyés en mission. Les délégués de la commune de Paris ne trouvèrent point la mémo bienveillance. Danton réclama, pour leur orateur, le silence qui avait encouragé les envoyés de Marseille.

Le conseil de la commune témoignait l'indignation qu'il avait éprouvée en voyant violer les droits les plus sacrés ; il dénonçait l'attentat commis par los douze sur la personne d'Hébert, qu'il qualifia, non sans exciter des murmures, de magistrat estimable par ses vertus civiques. L'orateur terminait par une allusion au procès de Marat : « Les arrestations arbitraires sont pour les hommes de bien des couronnes civiques. »

Isnard présidait et répondit avec ce langage déclamatoire, qui excédait toujours la limite de la raison et de la prudence. « Il faut que Paris respecte la représentation nationale. Si jamais In Convention était avilie, si jamais, par une de ces insurrections qui se renouvellent sans cesse et dont les magistrats n'avertissent jamais la Convention, il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale, je vous déclare au nom de la France entière... »

 

Le président parlait au milieu du tumulte ; chaque phrase était interrompue par des clameurs et des apostrophes : injures d'une part, applaudissements de l'autre. A ce mot, « au nom de la France entière, » la gauche criait : « Non ! » la droite criait « Oui ! » Enfin il lui fut possible d'achever et l'on entendit ces paroles qui sont à peu près le seul souvenir que l'histoire ait attaché au nom d'Isnard :

« Paris serait anéanti ! » Puis au milieu de la tempête qu'il venait de susciter, il ajouta : « Bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. »

Danton répondit sans emportement, reprocha au président d'avoir donné le signal du combat, au lieu d'avoir présenté l'olivier de la paix ; il justifia Paris. Ne prenant pas au sérieux la phrase d'Isnard, il disait : « Je me connais en figures oratoires, » et il remarquait que le devoir d'un président est de présenter des idées consolantes. Il répéta ce qu'il nuit dit souvent sur les bons Citoyens qui péchaient par trop d'impétuosité, mais qui méritaient indulgence, car leur énergie servait le peuple. « S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-même n'avait pas été violent, il n'y aurait pas en de révolution. » C'était de lui-même qu'il voulait parler, et il se trouva ainsi amené à faire son apologie et à se défendre contre les accusations d'improbité et de dilapidation qui lui étaient sans cesse adressées.

Son discours n'eut point de conclusion, mais il s'était montré aussi modéré qu'il pouvait l'être et plus conciliant que les Girondins. Dans la situation du moment cela était habile, tant l'opinion modérée était peu courageuse. Pour qu'elle montrât quelque vivacité, il fallait qu'elle fût émue par un danger imminent et inévitable.

La journée du lendemain, 26 mai, se passa assez paisiblement. On nombreux rassemblement de femmes se forma de grand matin sur le quai Saint-Bernard et se porta vers la Convention. Elles firent beaucoup de bruit ; mais dans les rues où elles passaient, personne ne se joignait à celte troupe confuse. Il ne fut pas difficile de les disperser ; on sut qu’elles avaient reçu cinquante sous chacune.

 

La séance fut calme. Marat réclama la liberté d'Hébert, mais sans fureur, disent seulement que les douze mettaient eu liberté les aristocrates arrêtés et retenaient les patriotes. Malgré son opposition, un décret prescrivit aux comités révolutionnaires de quitter cette dénomination qui n'était point légale. — Les députés-des diverses sections se présentaient, les uns demandant la liberté d'Hébert, les autres protestant de leur dévouement à la Convention.

Les faibles démonstrations des bons citoyens suffisaient cependant à jeter du découragement dans le parti insurrectionnel, au point que, pendant la soirée, lorsqu'on vint annoncer aux Jacobins que les citoyens de la Butte-des-Moulins étaient aux prises avec une autre section d'opinion opposée, la consternation et le trouble se répandirent parmi la société. Robespierre parlait et ne pouvait ne faire écouter ; il cherchait les ranimer. « J'invite le peuple à se mettre en insurrection contre l'Assemblée. Si l'on continue à m'interrompre, je déclare que moi seul je me mettrai en insurrection. » La nouvelle avait été exagérée ; les Jacobins se ranimèrent aux paroles de Robespierre.

Le 27 mai, au commencement de la séance, l'inquiétude était générale ; la Montagne semblait plus audacieuse et plus agressive. Un rapport transmis par le maire de Caris disait ; « Les deux partis sont très-prononcés, l'explosion est prêle à éclater. — Oui, s'écriait Levasseur, voici le moment d'en décider. Marat avait retrouvé son langage injurieux et menaçant. « Vous croyez peut-être, disait-il, que, pour avoir incarcéré les patriotes, vous resterez maîtres du champ de bataille ; si les patriotes se portent à une insurrection, ce sera votre ouvrage. Je demande que la commission des douze soit supprimée, elle provoque l'insurrection du peuple qui n'est que trop prochaine. »

Pache écrivait que tout avait été examiné et prévu ; que tout aurait été arrêté, et qu'il n'y aurait eu aucun danger à redouter, sans la mesure prise contre Hébert.

La section de la Cité vint réclamer contre l'arrestation de Dobsent, son président. « Le temps de la plainte est passé, disait l'orateur, nous venons sous avertir de sauver la république, ou la nécessité nous forcera à le faire. Punissez une commission infidèle qui viole les droits de l'homme ; traduisez les douze ou tribunal révolutionnaire. Nos frères des départements approuveront nos saintes insurrections. »

Le président répondit « L'Assemblée pardonne à l'égarement de votre jeunesse ; sachez que la liberté ne consiste pas dans des mots ou des signes ; sachez que la tyrannie, soit qu'elle se cache dans une case ou qu'elle se montre sur la place publique, qu'elle soit sur un trône ou à la tribune d'un club, qu'elle tienne un sceptre ou un poignard, qu'elle porte sur la tête une couronne ou un bonnet, n'en est pas moins tyrannie. » Robespierre demanda la parole. Après un long désordre et beaucoup d'injures coup sur coup renvoyées, la parole lui fut refusée. La gauche demandait l'appel nominal et protestait qu'elle résisterait à l'oppression. « Oui, je le déclare, vociféra Danton, tant d'impudence commence à nous peser, nous résisterons. Si vous vous obstinez, continuait-il en dominant les interruptions, à refuser la parole à un représentant du peuple, lorsqu'il veut parler pour us patriote jeté dans les fers, je proteste contre votre despotisme. Le peuple jugera.

 

Le bruit dura longtemps. La gauche exigeait toujours l'appel nominal ; le président lui-même ne pouvait se faire écouter. Bourdon de l'Oise lui criait : « S'il est assez osé pour proclamer la guerre civile, je l'assassine. »

Enfin l'appel nominal était commencé, jonque l'Assemblée fut informée, par le bruit qu'on entendait et par les récits de plusieurs représentants, que les abords de lu salle étaient obstrués d'une multitude désordonnée, qu'elle remplissait même les corridors ; on annonça aussi que plusieurs compagnies de garde nationale étaient rangées devant le palais, du côté du Carrousel.

La commission des douze avait été informée que, selon la résolution prise par le comité insurrectionnel, la Convention devait être attaquée ; elle n'avait aucun autre moyen de s'opposer à la sédition que d'appeler la garde nationale des sections où les Jacobins n'étaient pas en majorité. Afin d'être en règle et pour s'assurer d'être mieux obéir, la commission avait demandé au maire de requérir les gardée nationaux des sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et de Lepelletier. Pache, en même temps que, sous ses yeux et par son encouragement, l'émeute était préparée, n'osa point désobéir à la commission. L'ordre fut donné aux sections, et leurs compagnies arrivèrent avec de l'artillerie se ranger dans la, cour du Carrousel.

C'était du côté du jardin que la foule avait pénétré par le vestibule et le grand escalier dans les corridors et les grandes salles qui précédaient ka salle des séances. Cette multitude était plutôt tumultueuse que menaçante ; il ne semblait pas que les hommes fussent armés : un ne voyait ni fusils ni piques ; peut-être les poignards étaient-ils cachés. Plusieurs députés étaient vertus reconnaitre ce qui se passait au dehors ; Marat s'approcha du commandant de la Butte-des-Moulins, qui, selon l'ordre qu'il en avait reçu, avançait avec son bataillon pour débloquer l'Assemblée ; Marat vint sur lui et le somma de se retirer avec sa troupe de boutiquiers. Raffet, c'était le nom de ce commandant, répondit qu'il obéissait à l'ordre du président ; Marat prit un pistolet et le dirigea à bout portant sur la poitrine du commandant il repoussa dédaigneusement ce nain féroce.

Marat courut le dénoncer à la Convention ; Raffet fut appelé, raconta le fait et fut invité aux honneurs de la séance.

La commission était en permanence ; elle avait appelé Pache. Garai y était aussi venu. La Convention manda le maire, et le ministre jugea convenable de l'accompagner. Ce fut lui qui d'abord rendit compte de ce, qui se passait aux abords de l'Assemblée. La commission ne lui avait donné aucun ordre. Ainsi il pouvait raisonner sur les mesures qui avaient été prises, mais n'en était point responsable ; les autorités municipales, ne songeant guère à se subordonner à un ministre, ne l'avaient pas non plus consulté.

Garat était un spectateur de la Révolution ; il excellait à analyser une situation, à démêler les mobiles et les passions des deux partis ; il observait avec finesse le caractère et le genre d'esprit des personnages politiques ; mais il n'avait ni assez de courage, ni assez de décision pour prendre un rôle actif dans les périls et les mouvements de cette époque convulsive. Il appliquait ans circonstances les plus critiques, aux lendemains les plus menaçants, cette philosophie historique qui se complaît l‘prouver que ce qui a été a dû être ; il prononçait, d'après ce système de fatalité, non-seulement sur les catastrophes ou les crimes qui venaient de s'accomplir, mais sur les passions ou les projets qui menaçaient l'ordre public et l'existence de la société. Il conseillait à ses amis les Girondins, la patience et les ménagements ; il leur détaillait les causes de leur impuissance ; il leur disait que force ne peut rester à la loi, quand la loi n'a point.de force ; que pour faire des actes de gouvernement, il faut commencer par avoir un gouvernement ; que la vérité et la vertu, destinées sans doute à faire le bonheur du genre humain, déchaînent souvent les passions et les forfaits, de même que les lois de la nature, qui établissent en définitif l'harmonie universelle, déchaînent des ouragans qui engloutissent les vaisseaux et ensevelissent 4es cultivateurs sous les débris de leurs cabanes.

Son discours à la Convention était conçu dans cet esprit. « Les excuses de Pache lui semblaient une justification complète. On avait tort d'appeler conciliabules des réunions qui se tenaient publiquement, et conspirations des projets qui n'avaient pas été accueillis. Il blâmait l'arrestation d'Hébert, et feignait de croire que les feuilles du Père Duchesne étaient son seul délit ; il ne les lisait point et détestait les écrits « où l’on prêche la morale et la raison dans un langage qui ne leur convient pas. » On avait toujours passé légèrement sur des écrits qui invitaient le peuple au meurtre et au pillage, et Garat ne comprenait pas pourquoi on slavisait maintenant d'avoir tant de délicatesse.

On ne pouvait dire de telles choses sans exciter de violents murmures dans l'Assemblée ; mais les Jacobins témoignaient au ministre tenir reconnaissance et l'encourageaient par leurs applaudissements. Il termina en essayant de rassurer lit Convention. « Un nombreux attroupement assiégeait, il est vrai, la salle, mais une des portes était restée libre et la force armée suffisait pont prévenir tout danger. » Il protesta de son estime et de sa tendre amitié mur les Girondins et pour la commission des douze ; niais il les assura que nul danger ne les menaçait et qu'ils n'avaient pas besoin de courage. « Je le répète à la Convention : elle ne court aucun péril ; vous reviendrez tous en paix dans votre domicile. »

Le maire donna les mêmes assurances, et affirma plus expressément que l'arrestation d'Hébert était la seule cause des mouvements populaires. Il nia à peu près qu'il eût donné l'ordre aux sections d'envoyer leurs compagnies aux Tuileries et demanda qu'elles fussent employées seulement à faire des patrouilles ; il voulait que l'Assemblée admît les pétitionnaires qui venaient réclamer la liberté des détenus.

La salle de la Convention semblait en ce moment un champ de bataille ; ce n'était plus seulement des paroles injurieuses qu'on s'adressait mutuellement ; on se menaçait dm geste ; on était prêt à s'assaillir. Legendre lança un coup de poing à Guadet, pour le repousser de la tribune. C'était Danton qui commandait tout ce mouvement de la gauche ; niais elle n'avait point la majorité ; alors elle fit entrer trois ou quatre cents hommes de l'émeute qui s'étaient emparés de la porte. Ils se mêlèrent aux députés, prirent place sur les bancs ; de telle sorte qu'on ne pouvait plus distinguer les votants, lorsqu'on opinait par assis et levé. Ce fut ainsi qu'il fut décidé que la séance continuerait. Le découragement et même la peur paralysèrent les hommes de la Plaine. Un certain nombre de représentants se retirèrent. Isnard quitta le fauteuil ; Hérault de Séchelles le remplaça. La journée était aux Montagnards.

Il était dix ou onze heures du soir ; une députation de vingt-huit sections de Paris fut admise. Elle demanda la liberté de leur frère, de leur ami, de leur plus cher soutien, qui gémissait dans les fers d'une commission despotique, dont ils réclamaient la suppression. Hérault de Séchelles leur répondit par une phrase, qui est restée fameuse : e Citoyens, la force et la raison du peuple sont la même chose.

Legendre, Léonard Bourdon, David, appuyaient à grands cris les pétitionnaires. Il en vint d'autres de la section des Gravilliers, encore plus violents et menaçant plus explicitement les Girondins des vengeances populaires ; puis arriva aussi la section de la Croix-Rouge.

Lacroix, l'ami intime de Danton, convertit en motion les demandes des sections, et l'Assemblée, pêle-mêle avec les émeutiers qui l'avaient envahie, vota la liberté du Père Duchesne et des autres détenus ; puis la suppression de la commission des douze.

Le lendemain, à la lecture du procès-verbal, Lanjuinais demanda la parole. « Il n'y a pas eu de délibération hier au soir, » dit-il. — Les vociférations de la Montagne l'interrompirent, mais ne troublèrent pu son courage. — « Je soutiens qu'il n'y a pas eu de décret rendu, et s'il y en a eu un, je demande qu'il soit révoqué. » — Le bruit continuait. — « Tout est perdu, citoyens ! le décret d'hier est l'œuvre d'une conspiration atroce. Quoi ! depuis deux mois, il s'est commis plus d'arrestations arbitraires par les représentants envoyés en mission, qu'il ne s'en est commis en trente ans sous le despotisme. Des hommes prêchent l'anarchie et le meurtre, et ils resteraient impunis ! — Si Lanjuinais ne cesse pas de parler, je vais le jeter en bas de la tribune, » criait Legendre.

Lanjuinais continua : — « Il ne peut y avoir impunité pour ceux qui ont voulu renouveler les scènes de septembre et emprisonner les membres de la Convention. Vous seriez déshonorés si un pareil décret souillait vos registres. »

Les Montagnards poussaient d'injurieuses clameurs. Un vote par assis et levé décida que le maintien du décret serait mis en délibération. Hérault de Séchelles attesta que la veille, il avait mis le décret aux voix.

« Je ne conteste pas que vous l'ayez proclamé, » rependit Guadet.

« Le président est un contre-révolutionnaire, criait Collot d'Herbois. — Je demande un décret d'accusation contre Guadet, Gensonné et Vergniaud, disait Bourdon de l'Oise. — Je tiens à grand honneur, répliqua Gensonné, d'être traité de scélérat par ces messieurs. »

Guadet fit une peinture des désordres de la veille, des violences exercées par une foule séditieuse, des représentants maltraités et repoussés lorsqu'ils voulaient rentrer dans la salle. Il insistait pour que le décret fût révoqué.

Les Girondins ne pouvaient accuser un acte révolutionnaire sans s'exposer à entendre rappeler les actes qu'ils avaient applaudis et dont ils réclamaient sans cesse l'honneur. Saint-André leur fit remarquer que les décrets de l'Assemblée législative au 10 août avaient été votés avec des circonstances pareilles et sous la contrainte d'une invasion-populaire.

Un vote par appel nominal prononça la révocation du décret qui avait supprimé la commission des douze. La majorité fut de quarante voix seulement. Condorcet fut remarqué parmi ceux qui volèrent pour le maintien du décret de la veille.

Robespierre n'avait pas assisté aux séances de la Convention aussi exactement qu'aux réunions des Jacobins ; il n'avait point figuré dans les scènes orageuses. Telle avait toujours été sa conduite aux moments où il fallait se rendre directement responsable de quelque détermination hasardeuse et passer de la parole à l'action. Il demanda à parler. « Il était malade, disait-il, et sollicitait l'indulgence de l'Assemblée ; car il était dans l'impossibilité physique de dire tout ce que lui inspirait sa sensibilité pour les dangers de la patrie. « Alors il recommença le discours qu'il avait fait si souvent t le récit de sa conduite mise en opposition avec la conduite des Girondins. Parlant de ce qui venait d'être voté contre ce qui avait été décrété la veille, il craignait que « le triomphe de la vertu fût passager et le triomphe du vice éternel. »

Il fut convent interrompu ; et comme si son découragement et la faiblesse de sa voix l'empêchaient de continuer : « Je leur abandonne la tribune ; qu'ils y distillent leurs poisons ; qu'ils y secouent les brandons de la guerre civile ; qu'ils finissent leur carrière ; que ce qu'il y a de plus lèche, de plus vil, de plus impur, triomphe et ramène à l'esclavage une nation qui voulait être libre. C'est aux républicains à les replonger dans l'aldine de la honte. »

Danton fut plus énergique. « Si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à leurs fonctions et entourés du respect qui doit les accompagner, après avoir prouvé que nous passons nos ennemis eu prudence, nous prouverons que nous les passons en audace révolutionnaire.

— Oui ! oui ! tous ! » s'écrièrent à la fois les députés de la gauche applaudis par les tribunes.

Rabaud Saint-Étienne voulut faire us rapport au nom de la commission des douze ; il lui fut impossible d'être entendu, tant étaient continuelles les vociférations des Montagnards. « Nous demandons la priorité pour le canon d'alarme, » disait l’un d'entre eux.

La majorité en l'ut réduite à ordonner que le rapport serait- imprimé. Elle céda sur la mise en liberté des détenus, et consentit à leur élargissement provisoire. L'abattement des modérés était si complet que Rabaud Saint-Étienne offrit la démission des douze de la commission.

Pendant ce temps-là les sections de Paris étaient livrées à la plus alarmante agitation les unes de plus en plus disposées à l'insurrection ; les autres, en moindre nombre, animées de quelque courage pour la défense de l'ordre public et du parti modéré, étaient menacées d'avoir à combattre les attaques qui leur étaient annoncées.

La section des Gardes-Françaises venait dire à la Convention : « Vous n'avez qu’à prononcer un mot, vous serez entourés de défenseurs dignes de votre cause ; on verra d'un côté le courage des bons citoyens et de l'autre la lâcheté et la perfidie de quelques brigands. »

Ce langage réveilla le -tumulte, qui était devenu l'état habituel de l'Assemblée. Les députés de la gauche descendaient vers la barre pour injurier et menacer les pétitionnaires. Après une longue agitation, l'orateur de la section continua à parler dans le même sens ; il risqua une phrase plus choquante encore « pour ces ambitieux agitateurs qui, disait-il, veulent nous lasser de la liberté. — Vous avez laissé trop longtemps entre les mains du peuple les instruments révolutionnaires. »

Danton ne put endurer de telles paroles, et s'opposa à l'impression demandée par la droite. Il était facile de comprendre que les pétitionnaires sollicitaient la clôture des clubs et des réunions qui troublaient la paix publique.

« Nous ne pouvons accorder cette demande ; le peuple est au-dessus de nous ; il est digne de se servir de ces instruments de révolution ; il est tout prêt à les tourner contre ses ennemis. Quand il le voudra, avec ces mêmes instruments, il fera en un seul jour rentrer dans le néant les hommes assez stupides pour faire une distinction entre le peuple et les citoyens. Il est temps que le peuple ne se borne plus à une guerre défensive et qu'il attaque tous les fauteurs du modérantisme... Paris sera toujours la terreur des ennemis de la liberté ; ses sections, dans les grands jours, lorsque le peuple se réunira en masse, feront toujours disparaître ces misérables Feuillants, ces lâches modérés, dont le triomphe n'est que d'un moment. »

La demande de l'impression fut rejetée.

La séance du 29 mai se passa sans incident. Les adresses présentées par les sections se succédaient et témoignaient entre les divers quartiers de Paris.

 

Dès le lendemain, on put s'apercevoir que la majorité était déplacée ; Mallarmé, député jacobin, fut élu président ; il succédait à trois présidents successifs choisis parmi les Girondins. Une décision de l'Assemblée chargea le comité de salut public de présenter un nouveau projet de constitution, et lui adjoignit pour ce travail Hérault de Séchelles, Ramel, Couthon, Saint-Just et Mathieu.

Le triomphe des Jacobins fut encore mieux constaté pax tin rote surprenant. Le conseil général de la commune envoya une députation pour dénoncer un représentant membre de la commission des douze. Gardien avait été membre de l'Assemblée constituante, mais fort ignoré. Tallien, qui était en mission à 'l'ours, avait fait saisir des papiers où s'étaient trouvées deux lettres de Gardien datées de 1790 ; elles prouvaient que son opinion avait été contraire à la création des assignats et à la confiscation des biens du clergé. En arrivant à la Convention, il s'était d'abord placé sur la Montagne ; puis, reprenant courage, il n'avait pas voté la mort du roi et s'était rangé parmi les modérés. Il n'y avait centre lui aucun grief ; toutefois personne ne songea à prendre sa défense ; il fut décidé qu'on mettrait le scellé sur ses papiers et qu'on lui donnerait un garde.

Enhardi par ce succès, Bourdon de l'Oise dénonça la commission des douze tout entière, en produisant un ordre émané d'elle, lorsque, disait-il, elle avait donné sa démission et cessé d'exister. Fonfrède ré-pendit que la démission n'avait pas été acceptée par une délibération de l'Assemblée.

Lanjuinais, pour prouver l'indispensable nécessité de la commission, donna connaissance des informations qu'elle avait recueillies. Il cita un discours tenu à l'Archevêché par Hassenfratz, fut ami intime de l'ache, membre du comité d'insurrection, orateur furibond à la commune et aux Jacobins. Après avoir assuré qu'on pouvait compter sur les départements qui environnaient Paris, et qu'une armée nombreuse arriverait de Versailles au premier signal du nation d'alarme, il avait dit : « Alors nous tomberons sur les riches et les égoïstes ; l'insurrection .t un devoir centre la majorité corrompue de la Convention. » Lanjuinais cita aussi des paroles à peu près semblables de Chabot et de Varlet ; il parla de projets annoncés dans la section du Contrat-Social, et demanda que des précautions fussent prises pour la sûreté de l'Assemblée.

Lanjuinais n'exagérait point le danger ; seulement il avait le courage de le faire connaître, tandis que la commission des douze était paralysée par l'épouvante ; le peu qu'elle avait osé pour défendre la Convention et pour sauver le parti modéré, contribuait à augmenter son trouble.

Les hommes prudents de la Plaine avaient trouvé téméraire l'arrestation d'Hébert ; Garat l'avait fort reprochée à ses amis de la commission, en leur disant qu'ils n'étaient pas en état de soutenir cet acte d'autorité. Ils se désavouaient les uns les autres ; ils ne s'étaient point opposés à la libération des détenus ; ils avaient donné leur démission, mais la Convention les ayant maintenus, ils restaient en fonctions malgré eux, sans prendre aucune mesure.

Pendant ce temps-là Danton s'était décidé ; il avait eu encore une fois la pensée de se rapprocher des Girondins ; mais l'alliance des personnes et l'union dans la conduite étaient impossibles, lorsque ni les uns ni les autres os pouvaient changer ni d'opinion ni de drapeau. « Ne nous faisons pas la guerre, » disait-il à Vergniaud. — « J’aime mieux une guerre ouverte qu'une fausse paix, » répondit l'orateur de la Gironde. « Vous n'êtes qu'un sot, et vous périrez[4], » repartit Danton.

Westermann était venu trouver Vergniaud et lui raconter les complots sanguinaires formés contre lui et ses amis ; il lai offrait d'en prévenir l'exécution et d'agir contre leurs ennemis. « J'aime mieux être assassiné qu'assassin, u avait répondu le Girondin.

Il était évident que la Convention ne se laisserait pas entraîner ou gouverner par la Montagne, tant que les Girondins n'en seraient pas exclus, et qu'ils ne pouvaient l'être que par une insurrection. « Je sais bien, disait Danton, que nous sommes en minorité dans l'Assemblée ; nous n'avons pour nous qu'un tas de gueux qui ne sont patriotes que quand ils sont soûls. Nous sommes un tas d'ignorants ; Marat n'est qu'un aboyeur ; Legendre n'est bon qu'à dépecer sa viande ; les autres ne savent que voter par assis et levé. Nous sommes bien inférieurs en talents aux Girondins ; mais si nous avions le dessous, ils nous feraient un crime des journées de septembre, de la mort de Capet et du 10 août, dont ils ont été d'accord. Il faut donc marcher sur eux : ce sont de beaux parleurs qui délibèrent et qui tâtonnent ; nous avons plus d'audace qu'eût, et la canaille est à nos ordres.

Telle était la traduction familière que Danton se plaisait à donner des colères déclamatoires qu'il faisait retentir du haut de la tribune.

Ainsi, tandis que Lanjuinais répétait à la Convention ce que chacun de ceux 'qui l'écoutaient savait déjà comme tout le public, l'insurrection se préparait. Elle devait être concertée dans le comité de l'Archevêché ; Pache ne voulait pas être compromis et se refusait à revêtir d'une forme officielle le mouvement populaire, qui était combiné sous ses yeux.

Un autre état-major, supérieur peut-être à celui-là se composait d'une partie des mêmes hommes, réunis au conciliabule de ce café Corazza, dont le nom était alors fameux. Chabot était en quelque sorte chef de la conspiration ; en cette qualité, il voulait comme Pétion au 10 août et comme l'ache maintenant, que son nom ne figurât point dans les manifestations publiques ; il demandait à être tenu en charte privée pendant l'émeute. Lhuillier, procureur général da département, avait aussi un râle important et s'y montrait plus audacieusement que Pache et Chabot.

Le signal fut donné par Danton sur la table même du comité de salut public dont il était membre, de concert mec Lacroix qui en faisait aussi partie, ils écrivirent, en l'absence de leurs autres collègues, une pétition au nom de la commune de Paris ; elle fut aussitôt envoyée à la mairie, pour être le lendemain présentée à la Convention par toute la municipalité et les commissaires des sections.

Déjà la mise en liberté d'Hébert et des autres détenus avait rendu aux meneurs de l'insurrection toute leur audace. Vers la fin de la séance du soir, vise députation de vingt-sept sections vint présenter une adresse, où la suppression de la commission des douze était requise plutôt que demandée ; les pétitionnaires exigeaient aussi que les membres de cette commission fussent traduits devant le tribunal révolutionnaire.

Robespierre, à la tribune des Jacobins, gourmandait la mollesse et l'indécision de Pache. « Si la commune de Paris, à qui sont confiés les intérêts de Cette grande cité, ne s'unit pas au peuple, ne forme pas avec lui une étroite alliance, elle viole le premier de ses devoirs ; elle ne mérite plus la réputation de popularité dont elle a été investie jusqu'à ce jour. »

La Convention était troublée par l'attente du nouveau 10 août, qui allait être inévitablement exercé sur elle. Les députations qui se succédaient à la barre étaient à peine écoutées ; les délibérations étaient confuses, le vote incertain. L'adresse des vingt-sept sections obtint les honneurs de l'impression ; puis, malgré la dénonciation de Marat, et par appel nominal, la même faveur fut accordée à une adresse envoyée de Rouen qui exprimait des opinions opposées. Il y avait changement de majorité ; trois secrétaires furent élus dans les rangs des modérés ; n'est qu'il était plus de minuit et que les Montagnards avaient affaire ailleurs.

Déjà la réunion de l'Archevêché s'était déclarée en insurrection et ordonnait qu'on fermât les barrières : Le maire vint parlementer ; ses représentations no furent pas écoutées ; il en fit son rapport au conseil général, qui passa à l'ordre du jour, en attendant le vœu des sections.

 

Ce vœu fut apporté à la municipalité le 31, à six heures du Matin, par les délégués des sortions élus dans des réunions nuitamment convoquées à l'insu des citoyens paisibles. Cette représentation irrégulière avait pour orateur Dubsent, libéré en même temps qu'Hébert ; il annonça que le peuple de Paris, blessé dans ses droits, venait de prendre les mesures nécessaires pour sauver la liberté et que les pouvoirs de toutes les autorités étaient annulés.

Le vice-président répondit que le conseil général de la commune se soumettrait au, vœu constaté de la majorité du peuple.

Chaumette se fit représenter les pouvoirs des quarante-huit sections ; puis on vota, et trente-trois voix décidèrent que le peuple avait donné aux délégués des pouvoir illimités pour sauver la chose publique. Le conseil général fraternisa avec ses successeurs et se relira aux cris de « vive la république ! »

Les sectionnaires se hâtèrent de maintenir dans leurs fonctions le maire, le procureur général et même ce conseil général qu'ils venaient de dissoudre. Dobsent, qui conduisait la manœuvre, 'avait voulu seulement donner à la municipalité une nouvelle inauguration populaire et lui conférer une mission-insurrectionnelle. Un nouveau serment fut prêté, et le conseil général reprit son autorité devenue souveraine.

Le premier visage qu'il en fit, fut de nommer commandant général de la force armée, Henriot, le même qui avait pris une part active aux massacres de septembre ; ensuite il fut ordonné de tirer le canon d'alarme. Les canonniers avaient refusé obstinément d'obéir aux ordres de l'Archevêché, dont ils ne reconnaissaient pas l'autorité ; quant au tocsin, il sonnait déjà depuis longtemps dans plusieurs quartiers.

Le ministre de l'intérieur était venu chercher le maire que la Convention avait mandé ; une députation fut nommée pour l'accompagner ; le conseil général le mit sous la sauvegarde des quarante-huit sections.

Pendant que s'accomplissaient à l'hôtel de ville les formalités de l'insurrection, elle était déjà en mouvement. Depuis plusieurs jours, la section de la Butte-des-Moulins s'était, en grande majorité, et mec quelque courage, prononcée pour l'opinion Modérée qui avait semblé prévaloir à la Convention ; des émissaires avaient parcouru le faubourg Saint-Antoine, disant que la garde nationale. de cette section avait arboré le drapeau blanc et se mettait-en contre-révolution. Les émeutiers du faubourg furent ainsi excités venir désarmer les gardes nationaux de la Butte-des-Moulins. Ceux-ci se retranchèrent dans le Palais-Royal.

Avant d'en venir aux mains, on parlementa. La colère qui avait été inspirée aux séditieux s'apaisa, lorsqu'ils virent qu'on les avait trompés et qui il n'était question ni de drapeau blanc, ni de cocarde royaliste. Les gardes nationaux protestèrent qu'ils étaient bons républicains. Il n'y eut aucun combat. La Convention n'avait donc nul moyen de défense. Les douze et le comité de salut public n'avaient pas même tenté d'appeler à la défense des Tuileries, les compagnies qu'on pouvait croire dévouées au maintien de l'ordre public.

 

A six heures du matin ; la séance s'était ouverte ; vingt ou trente députés seulement étaient dans la salle. Le maire et le ministre de l'intérieur commencèrent par se présenter au comité de salut public, où se trouvait déjà Lhuillier, procureur général du département, rendit compte de ce qui se passait à la commune et assure, mais en prenant une apparence de tristesse, qu'il lui avait été impossible de rien empêcher : il était fort résigné. Lhuillier ne cherchait pas à déguiser sa sympathie pour ce mouvement populaire, seulement il voulait rassurer le comité et promettait qu'il n'y aurait ni combat, ni effusion de sang : « Ce sera, disait-il, une insurrection morale. »

Garat se rendit le premier à l'Assemblée ; il rencontra. Danton dans la cour des Tuileries : « Qu'est-ce que tout cela ? demanda le ministre. — Rien ; il faut leur laisser briser les presses de quelques journalistes, et puis les renvoyer. — Ah ! je crains bien qu'ils ne brisent autre chose que des presses. — C'est à vous d'y veiller. — Vous en auriez les moyens bien plus que moi, » repartit le ministre : ils se séparèrent, et Garat entra à la Convention.

Il n'avait rien à dire que ce que chacun savait et voyait. Sa résignation était assez semblable à celle de Pelle ou de Lhuillier. Il imputa tout ce trouble à la commission des douze, et assura que les patrouilles étaient nombreuses et le bon ordre suffisamment garanti.

Le maire n'en dit pas davantage.

Les canonniers avaient persisté à ne point vouloir tirer le canon d'alarme ; un décret récent avait prescrit de ne le tirer que sur un ordre de la Convention ; nue discussion s'engagea sur cet incident. Valazé demanda qu'Henriot, qui avait l'impertinente audace de commander ce que la loi défendait, fût mis en jugement pour un crime qui comportait peine de mort. La Montagne l'interrompait sans cesse. Il proposa que la commission des douze informât sur le fait et fit un rapport.

Thuriot répondit que ce qui était nécessaire, c'était l'anéantissement de la commission.

Comme il parlait, on entendit le canon d'alarme.

Vergniaud ne fut point d'avis que la commission fit son rapport, qui irriterait sans doute les passions. « Ce qui importe, dit-il, c'est de savoir qui a ordonné de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme. — C’est la résistance à l'oppression, crièrent les Montagnards. — S’il y a un combat, continua Vergniaud, il sera, quel qu'en soit le succès, la perte de la république. »

Henriot fut mandé. « Faites auparavant justice de la commission, » disait Danton. Il monta à la tribune ; lui aussi rutilait et espérait une insurrection morale. « Le canon a tonné ; mais si Paris n'a voulu donner qu'un grand signal pour nous apporter ses représentations ; si par une convocation trop retentissante il a seulement averti tous les citoyens de vous demander une justice éclatante, Paris a encore bien mérité de la patrie. Tournez cette explosion au profit de la liberté ; réformez vos erreurs ; cassez votre commission, vous la croyez irréprochable ; moi je crois qu'elle a agi par ressentiment 11 faut donner justice au peuple.

— Quel peuple ? demanda une voix à droite.

— Un peuple immense, na peuple sentinelle avancée de la république. Tous les départements avoueront ce grand mouvement qui, exterminera tous les ennemis de la liberté et l'exécrable modérantisme. Je demande froidement la suppression pure et simple de la commission, sans rien préjuger sur les imputations dirigées contre elle.

On commença à crier. « Aux voix ! La suppression. » Rabaud Saint-Etienne essaya de parler, ce lui fut impossible ; pendant longtemps les deux mités de la salie échangèrent d'injurieuses paroles ; les tribunes augmentaient le désordre et le bruit. Vergniaud demanda qu'on les fît évacuer. « Et la Montagne aussi, » disait-on à la droite. Enfin ln discussion fut fermée avant d'avoir commencé. Les délégués de diverses sections venaient, les uns protester contre le comité d'insurrection, les autres, annoncer les mesures que les assemblées sectionnaires prenaient de leur propre autorité. Le conseil général de la commune désavouait une députation qui avait parlé en son nom ; il demandait à concerter toutes ses déterminations Mer le comité de salut public.

Les Girondins ne se croyaient pas encore vaincus ; ils ne laissaient point mettre min noix la suppression de la commission ; ils demandaient des poursuites ou du moins des enquêtes contre les promoteurs de l’insurrection, contre les usurpateurs de tous les pouvoirs : Les tribunes accablaient d'insultes et de menaces les orateurs, qui pouvaient à peine se faire entendre.

Couthon fut mieux écouté, sinon par toute l'Assemblée, du moins par les spectateurs ; il parla d'une faction infernale qui avait provoqué l'insurrection par des mesures contre-révolutionnaires. S'exprimant dans le même sens que Danton, il disait : « Nous sommes disposés aux plus grands sacrifices. Je ne suis ni de Marat, ni de Brissot Que tous ceux du parti de la liberté se réunissent, et la liberté sera sauvée. »

Vergniaud sembla accepter ces idées de conciliation. Se félicitant de l'ordre qui régnait dans les rues, des patrouilles qui y circulaient, il proposa de décréter que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie. Sa proposition fut adoptée avec enthousiasme. L'impuissante majorité cherchait à se faire illusion ; toutefois elle ordonna que le conseil exécutif serait tenu de rechercher qui avait fait sonner le tocsin, tirer le canon, fermer les barrières.

Une députation de citoyens, qui étaient envoyés par le comité d’insurrection, vint rappeler l'Assemblée au réel de la situation. Ils demandaient, avec le ton du commandement, que les intrigants fussent livrés au glaive de la justice ; qu'une armée de sans-culottes soldés à quarante sous par jour fût chargée de maintenir l'ordre publie ; que les douze de la commission et vingt-deux autres députés fussent décrétés d'accusation ; que le pain fût maintenu à trois sous au moyen d'une contribution sur les riches ; qu'aucun noble ne fût convers é dans les grades d'officier ; que les mouvements contre-révolutionnaires de Marseille et des autres villes du midi fussent sur-le-champ réprimés.

Vergniaud demanda l'impression de cette adresse et l'envoi à tous les départements, afin que la France connût combien les hommes, qui se disaient délégués des sections, représentaient faussement l'opinion et les sentiments des citoyens de Paris.

La séance se prolongeait il semblait impossible d'arriver à un dénouement. La majorité n'avait pas le courage de braver l'insurrection ; et l'insurrection, soulevée par des influences diverses, dirigée par des chefs déterminés plus ou moins aux derniers excès, se contentait encore de menacer et d'intimider l'Assemblée.

Barère monta à la tribune au nom du comité de salut public : il commença par accuser hautement l'usurpation des pouvoirs légaux et la conduite irrégulière des autorités subalternes. « C'était la Convention seule qui devait exercer le pouvoir révolutionnaire. » Il alla jusqu'à demander qu'Henriot, ce soldat insolent, fût exemplairement puni.

A ce moment, Robespierre monta l'escalier de la tribune et dit tout bas à l'orateur : « Vous faites là un beau gâchis. — Le gâchis est sur le Carrousel, a répondit Barère. Puis il continua son rapport.

Il proposa un décret : — La force publique était mise en réquisition permanente ; les autorités constituées devaient rendre un compte journalier des mesures qu'elles avaient à prendre pour le maintien de la tranquillité publique et la sûreté des personnes ou des propriétés ; le comité de salut public était chargé de suivre la trace des complots qui avaient pu être formés contre la sûreté de la république et de la représentation nationale. Enfin, le point important, la seule réalité du décret, était la suppression de la commission des douze et le scellé mis sur ses papiers.

 

Pendant que cette proposition était lue à l'Assemblée, la grande et solennelle adresse, que Danton avait ordonnée, fut apportée par l'administration départementale, les autorités municipales et les commissaires des sections. C'était Lhuillier qui était le chef et l'orateur de ce nombreux cortége.

Après une attaque violente contre les Girondins, « qui avaient insulté et menacé la ville de Paris ; » après des paroles d'exécration contre le fédéralisme, l'orateur disait : « Il fut temps enfin de terminer cette lutte des patriotes contre les forcenés qui les assiègent continuellement. La raison du peuple s'irrite contre tant de résistance ; sa colère majestueuse est près d'éclater. Que ses ennemis tremblent ; l'univers frémira de sa vengeance. » — Comme on avait cherché surtout à exaspérer l'opinion de Paris, la première exigence de la grande députation, c'était la mise en accusation d'Isnard. L'accusation était aussi demandée contre « des hommes » non moins cruels, non moins ennemis de la patrie, « les douze de la commission, puis Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, Barbaroux, Roland, Lebrun, Clavières et d'autres encore, tous fauteurs du royalisme. »  

Cette manifestation préparée d'avance et qu'attendait la Montagne, fut accueillie avec de bruyants transports. La députation fut introduite dans l'intérieur de la salle et se mêla fraternellement avec les députés de la gauche.

Alors fut demandée, avec acclamations, la mise aux voix du projet de Barère. Les modérés protestèrent que la délibération n'était ni libre, ni régulière. Pour prévenir l'objection que suscitait la présence des pétitionnaires sur les bancs du côté gauche, tous les représentants qui y siégeaient se levèrent et s'entassèrent à droite avec le parti modéré. Ainsi la moitié de la salle était occupée par la grande députation insurrectionnelle.

Les Girondins continuèrent à protester que l'Assemblée ne délibérait pas librement ; Vergniaud proposa de quitter la salle et d'aller se placer sous la protection de la garde nationale. Il en donna l’exemple, sortit, et quelques-uns le suivirent ; puis ils rentrèrent.

Robespierre était monté à la tribune : la suppression de la commission ne lui suffisait pas. « Elle ne contenterait pas les amis inquiets de la liberté. » — Il voulait la mise en accusation ; il lui fallait joutes les mesures demandées par le comité de l'insurrection. Comme il parlait le langage déclamatoire et vague qui lui était habituel, Vergniaud lui cria : « Concluez donc ! »

— Oui, je vais conclure et contre vous, contre vous qui, après la révolution de 10 août, avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite ; contre vous qui avez provoqué la destruction de Paris ; contre vous qui avez voulu sauver le tyran ; contre vous qui avez poursuivi les patriotes dont Dumouriez demandait la tête ; contre vous dont les vengeances criminelles ont provoqué les cris d'indignation dont vous roules faire un crime à vos victimes. »

Le projet de Barère fut mis aux voix et adopté. La foule entra dans la salle ; les effusions fraternelles, les embrassements, les clameurs d'allégresse succédaient aux vociférations de la haine. Barère proposa que la séance fût levée et que la Convention allât fraterniser avec les trente ou quarante mille hommes qui se pressaient autour des Tuileries. « Improvisons, disait-il, une fête civique, la fédération de tous les cœurs. » Un grand nombre de députés s'étaient retirés ; aucun des membres du bureau n'était resté. La fin de la séance fut présidée par Robespierre ; le procès-verbal est signé de lui et de six secrétaires, tous siégeant sur la Montagne.

Ainsi se termina, à dix heures du soir, la journée du 31 mai.

Pour Robespierre et Marat, comme pour les meneurs de l'insurrection, le complot avait échoué et la victoire n'était pas complète ; il fallait donc une seconde journée. En attendant, le comité insurrectionnel, qui s'était donné le nom et les attributions de comité général révolutionnaire, lança des mandats d'arrêt que l'autorité municipale consentit à signer Clavière et Lebrun, qui étaient ministres, furent compris avec Roland dans cette mesure.

Roland ne fut point trouvé à son domicile ; l'officier de police arrêta Mme Roland. Avec beaucoup de courage et de calme, elle protesta contre l'illégalité d'un mandat émané d'une autorité usurpée. Elle fut emmenée à l'Abbaye ; des femmes se pressaient autour de la voiture, criant : « A la guillotine ! »

Aucun mandat ne fut expédié contre des représentants ; les chefs de la commune n'auraient peut-être pas osé risquer leur signature au bas d'un acte si exorbitant. D'ailleurs, les meneurs du grand comité révolutionnaire voyaient bien qu'un nouveau coup de force leur était encore indispensable. Cela était évident ; chacun s'y attendait.

Néanmoins la séance du 1er juin se passa assez tranquillement : une adresse au peuple français, relative aux événements de la veille, avait été proposée par Barère au nom du comité de salut publie ; elle était conciliante ; toute menace et toute offense adressées au parti vaincu étaient évitées ; de grandes louanges étaient données au peuple de Paris pour avoir si bien préservé l'ordre public et maintenu la sûreté des personnes et des propriétés. Les Girondins furent même admis à réclamer que plusieurs expressions seraient adoucies. Pour éviter toute occasion de trouble, il fut résolu que la Convention n'aurait point de séance du mir.

 

Marat, Pache et quelques membres du comité révolutionnaire se présentèrent au comité de salut public pour réclamer contre cette détermination. La commune, disaient-ils, avait à présenter une pétition.

Le comité de salut public ne disposait d'aucun moyen de résistance ; presque tous les membres qui le composaient auraient voulu défendre la Convention et ne la point livrer à la tyrannie de Marat, de Robespierre et dm démagogues ; du moins cherchaient-ils à ne pas envoyer leurs collègues à l'échafaud. Ils conjurèrent Danton d'employer sa volonté et son influence à arrêter le mouvement. Gant, qui se trouvait présent, plaida avec chaleur la cause de l'humanité et de la raison ; il proposa que les députés, qui s'étaient signalés par leurs haine mutuelles et dont la rivalité troublait et divisait la représentation nationale, s'offrissent d'eux-mêmes à sortir de la Convention pour la laisser suivre le cours de ses travaux et sauver le pays. Il s'animait en parlant de ce magnifique ostracisme subi volontairement, afin d'établir le règne des lois et pour se soumettre au jugeaient du peuple.

Danton était mobile et se laissait facilement attendrir ; il se leva, les larmes aux yeux : « Eh bien, dit-il, je vais proposer cette idée à la Convention, et je m'offre le premier à aller me mettre en otage à Bordeaux pour répondre de la vie des Girondins. » Barère, Cambon et les autres membres du comité s'empressèrent à profiter du bon mouvement de Danton. Réellement il ne voulait point la mort des Girondins, mais seulement leur expulsion ; dès longtemps il redoutait la situation où lui-même se trouverait, si Robespierre et ses partisans devenaient maîtres absolus de la Convention. Il promit d'appuyer le rapport où Barère proposerait ce moyen d'accommodement.

En sortant du comité, Danton rencontra Pénières et Meillan qui étaient du parti girondin. II les écouta à peine et répondit à leurs inquiétudes sur la séance du soir : « Nous avons envoyé chercher cette commune pour savoir ce qu'elle veut. Les choses ne peuvent aller ainsi ; il faut qu'un des deux partis donne sa démission. »

Meillan essaya de toucher son amour-propre. « Cela va bien mal, Danton, et n'ira jamais bien tant qu'un homme vigoureux ne se mettra pu à la tête : vous êtes cet homme. » — Il le regarda ; puis répondit : « Ils n'ont pas confiance. » — Meillan répliqua : « La confiance renaîtra, si vous contenez les fripons et les frénétiques qui désolent la France. Vous pouvez diriger le comité. » — Danton secoua la tête et répéta : « Ils n'ont pas confiance. »

Marat et Pache se rendirent aussitôt à la commune et annoncèrent que le comité de salut public avait convoqué une séance du soir. « Autrement il était à craindre, disait le maire, que le peuple de Paris, frustré dans son attente, ne se portée à quelques excès.

Marat prêcha plus ouvertement l'insurrection. o Si les représentants du peuple trahissent sa confiance ; s'il s'aperçoit qu'il s'est trompé dans son choix ou que ses délégués soient corrompus, alors il doit se sauver lui-même. — Levez-vous, peuple souverain. Présentez-vous à la Convention, lisez votre adresse et ne désemparez pas que vous n'ayez obtenu une réponse affirmative.

Puis il monta lui-même tirer la corde, pour sonner le tocsin à l'horloge de L'hôtel de ville.

Il n'était point vrai que le comité de salut public eût convoqué les députés pour une séance du soir ; mais au bruit du tocsin et de la générale qui rassemblait la force armée autour de la salle, une centaine de représentants se trouvèrent réunis. Plusieurs d'entre eux, même de zélés jacobins, ne voulaient point que cette réunion fortuite s'appelât une séance, Le côté droit était presque désert. On savait d'avance que les vingt-deux Girondins, dont la commune allait demander la tête, ne se rendraient pas à fa Convention. Depuis le 10 mars, ils avaient souvent cherché asile hors de leur logement, dans la crainte d'être saisis pendant la nuit ; ils avaient toujours à s'inquiéter d'être attaqués dans les rues et ne marchaient point sans armes. Maintenant ils n'étaient plus en sûreté, même dans l'enceinte de l'Assemblée nationale.

Hassenfratz était à ce moment un des plus furieux révolutionnaires parmi les Jacobins, la commune et l'Archevêché ; il fut l'orateur de la députation, et parla avec autorité, comme assuré d'être obéi. « Les révolutions du 14 juillet et du 10 août, disait-il, ont été ensanglantées parce que les citoyens et la force armée étaient divisés. La journée du 31 mai ne verra point répandre de sang, parce que le peuple et les autorités sont réunis dans les mêmes sentiments. » Des paroles violentes contre les Girondins se terminaient par la demande d'un décret d'accusation contre vingt-sept membres de la Convention. « Il faut en finir ; il faut terminer cette contre-révolution ; il faut que tous les conspirateurs tombent Bous le glaive de la loi, sans aucune considération. »

C'est ainsi que les hommes de l'arrière-ban de la Révolution comprenaient que le 31 mai ne coûterait pas de sang ; ils renonçaient à le répandre par le massacre, en exigeant qu'il coulât sur les échafauds.

La très-peu nombreuse minorité qui se trouvait dans la salle ne pouvait pas voter un décret. Legendre et même Marat n'osèrent point le proposer expressément. Ils se bornèrent à demander le renvoi de la pétition au comité de salut public, afin qu'il fît un rapport avant trois jours. C'est ce qui fut adopté. Barère et quelques autres mirent en avant le projet de démission, dont il avait été question le matin même au comité.

Le 2 juin, les abords de la Convention étaient occupés par la force armée, mus le commandement d'Henriot. La séance était beaucoup plus nombreuse que la veille au soir ; mais la plupart des Girondins ne s'y étaient pas rendus. Elle commença par la lecture de plusieurs lettres qui annonçaient des soulèvements dans les départements de l'Ardèche et de la Lozère. Une nouvelle plus grave était l'insurrection de Lyon. Une révolte sanglante avait renversé la tyrannie révolutionnaire, qui pesait sur la ville, et installé une municipalité nouvelle. En même temps ou apprenait chaque jour que la guerre civile faisait de vastes progrès dans les provinces de l'ouest.

De telles circonstances exaltaient encore davantage les fureurs de la faction jacobine. Les populations révoltées avaient été exaspérées et poussées à bout par des mesures vexatoires et arbitraires ; en exagérer la rigueur, paraissait à ceux qui les avaient ordonnées, un énergique moyen d'obtenir la soumission à leurs volontés.

Lanjuinais demanda la parole. « Tant qu'il me sera permis de faire entendre ici ma voix, je ne laisserai pas avilir en ma personne le caractère de représentant du peuple. Je vous dirai des vérités ; mais non pas de celles qui tuent la liberté. Depuis trois jours vous ne délibérez plus ; vous êtes soumis à une puissance qui vous commande ; elle voua environne ici de ses salariés, au dehors, de ses canons. Le peuple blâme et déteste les factieux et l'anarchie ; maie il est leur instrument forcé ; une autorité usurpatrice ordonne des arrestations r bien plus, elle commet des crimes, que la loi punit de mort ; elle a osé faire tirer le canon d'alarme. Un voile officieux a été jeté sur ce désordre ; il a continué le lendemain ; le surlendemain il recommence. »

La voix de l'orateur fut couverte par les clameurs de la Montagne. Djihad - Varennes et Guffroy lui adressaient les plus grossières injures. Legendre, élevant le poing, puis l'abaissant, faisait le geste du boucher qui frappe d'un marteau la tête du bétail, et criait : « Descends de la tribune, ou je vais t'assommer. »

— Fais décréter que je suis bœuf, et tu m'assommeras, » répliqua Lanjuinais ; et il continuait sans se troubler ; ses paroles interrompues ne cessaient point d'être fermes et courageuses.

Chabot, Thuriot, Drouet, Robespierre jeune, s'élancèrent à la tribune pour l'en arracher ; Legendre lui mettait un pistolet sur la gorge. Pénières, Defermon et d'autres amis arrivèrent à son secours, armés aussi de pistolets. On vit le moment où la tribune allait être ensanglantée. Lanjuinais restait avec une impassible obstination.

Le tumulte finit toutefois par s'apaiser. « La scène qui vient de se passer est affligeante, dit le président ; la liberté périra si vous continuez à vous conduire ainsi. Je rappelle h l'ordre ceux qui se sont portés à la tribune. J'invite Lanjuinais à se renfermer dans la question. »

Lanjuinais conclut en demandant que toutes les autorités révolutionnaires de Paris, notamment l'assemblée de l'Archevêché et son comité exécutif, fussent cassées et leurs actes annulés. Il proposait aussi que tous ceux qui s'arrogeraient une autorité nouvelle et illégale fussent déclarés hors la loi, et qu'il fût permis à tous les citoyens de courir sus.

Une députation se présenta au nom de ces mêmes autorités que Lanjuinais voulait abolir ; elle disait : « Les citoyens de Paris n'ont pas quitté les armes depuis quatre jours ; depuis quatre jours les représentants, leurs mandataires, se rient de leur calme et de leur inactive patience ; les contre-révolutionnaires lèvent leur tête insolente.... qu'ils tremblent ! la foudre gronde ! elle va les pulvériser. Noua venons, pour la dernière fois, vous les dénoncer. Décrétez à l'instant leur arrestation. Nous en répondons toua sur nos têtes à leurs départements. Le peuple est las d'ajourner son bonheur ; il vous laisse encore un instant ; sauvez-le, ou noua vous déclarons qu'il se sauvera lui-même.

Les applaudissements et les bruyantes approbations des spectateurs accompagnèrent constamment la lecture de cette adresse. Le président essaya de mettre quelque dignité dans sa réponse et d'indiquer aux pétitionnaires qu'ils n'avaient pas montré assez de respect pour la représentation nationale ; il les invita aux honneurs de la séance.

Billaud-Varennes et Tallien demandèrent que le comité de salut public présentât son rapport séance tenante.

La peur s'était emparée de la Plaine ; un député modéré parla ainsi : « Vous avez entendu le vœu du peuple impérieusement exprimé ; l'orage gronde et menace. Sauvez au peuple des malheurs, et à la république sa ruine. Décrétons l'arrestation provisoire des représentants que les magistrats accusent. Ne se sont-ils pas rendus garants de leur sûreté ? ainsi l'exigent les circonstances.

Mais la Montagne voulait l'arrestation définitive et la procédure révolutionnaire sans délai. Levasseur parla en ce sens et chercha surtout à établir que la Convention délibérait en pleine liberté.

Cependant la foule encombrait tontes les issues de la salle et ne permettait pas aux députés d'en sortir ; le commandant du poste fut mandé et annonça qu'il venait de faire retirer les femmes qui avaient témoigné le désir de ne laisser sortir aucun député avant la fin de la séance.

Alors Barère présenta le rapport concerté la veine avec Danton. Il proposait que les députés dénoncés par le département de Paris fussent invités à se suspendre volontairement de leurs fonctions pendant un temps déterminé.

Plusieurs des Girondins étaient venus à la séance, malgré les instances de leurs amis, qui n'étaient point d'avis de braver inutilement le danger. Isnard accepta la condition proposée par Barère et offrit sa démission ; Lanthenas, Fauchet et Dusaulx l'imitèrent.

Comme le capucin Chabot avait, selon son habitude, adressé quelque injure grossière à Isnard, Lanjuinais s'indigna. « Je dirai au prêtre Chabot On a vu dans l'antiquité traîner à l'autel des victimes ornées de Beurs, mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas. Quant à moi, n'attendez de mon consentement ni démission ni suspension. Les sacrifices doivent être libres, et vous ne l'êtes pas. »

Barbaroux déclara que le peuple l'avait élu et lui conservait sa confiance ; qu'ainsi il ne déposerait point les pouvoirs dont il avait été investi. « N'attendez de moi aucune démission ; j'ai juré de mourir à mon poste, et je tiendrai mon serment. »

Marat s'opposa à la proposition du comité de salut public. « Pour offrir des sacrifices à la patrie, il faut être pur. C'est à moi, martyr de la liberté, qu'il appartient de me dévouer. J'offre ma démission, aussitôt que vous aurez ordonné l'arrestation des contre-révolutionnaires. »

Et comme il était le souverain de cette journée, il ordonna une rectification de la liste des proscrits. « Pourquoi, dit-il, y avoir placé Dessola qui est un vieux radoteur, et Lanthenas, un pauvre d'esprit qui ne mérite pas qu'on pense à lui. Ducos ne doit pas y être ; il a eu quelques opinions erronées, dont on ne saurait lui faire un crime. Mais il faut ajouter Fermon et Valazé. »

La foule continuait à se presser aux portes de la salle, et par intervalle on entendait retentir le cri : « Aux armes ». Les soldats semblaient avoir reçu la consigne de ne point laisser sortir les députés. Dusaulx fut maltraité ; Boissy-d'Anglas rentra dans la salle, et montra que ses vêtements avaient été déchirés ; Lacroix lui-même fut repoussé et vint réclamer la punition sévère de l'officier qui avait pu donner un pareil ordre.

Barère s'indigna. « Ce n'est point aux esclaves à faire des lois ; la France n'obéirait pas aux décrets d'une assemblée asservie. Si vous les votiez entourés de baïonnettes, comment seraient-ils respectés ? Des tyrans nouveaux nous tiennent en surveillance. Puis il parla des complots de l'étranger et dénonça Gusman, un des membres du comité insurrectionnel, en appelant la vengeance dm lois sur ceux qui attentaient à la liberté des représentants.

Lacroix proposa et la Convention ordonna que la force armée s'éloignât du lieu des séances.

Danton avait promis au comité de salut publie d'appuyer les conclusions du rapport de Barère ; mais soit passion révolutionnaire, soit impossibilité de rompre avec son parti, on ne pouvait jamais compter sur lui. En vain une détermination lui était conseillée par son discernement politique ou dictée par un sentiment sympathique, il y menaçait pour ne point quitter sa route. Ainsi, s'abandonner à un bon mouvement, en se réservant de ne s'en plus soucier si les circonstances en ordonnaient autrement, n'était guère en lui qu'un mode d'hypocrisie. Les Girondins avaient raison de ne pas avoir confiance. Il parla du projet des démissions à Robespierre qui traita avec mépris et risée ce piège tendu aux patriotes. Barère, pendant qu'il lisait son rapport à la tribune, voyait Danton passer de banc en banc sur la Montagne pour consulter ses amis ; de sorte que lorsqu'il demanda la parole, ce ne fut point pour défendre le rapport, mais pour accuser les aristocrates du tumulte qui interceptait les issues de la salle, et de la consigne donnée aux soldats de repousser les représentants qui voulaient sortir.

On fit venir l'officier qui commandait le poste ; il répondit que loin d'avoir donné un pareil ordre, lui-même avait été consigné par des gens à moustaches qui s'étaient emparés du poste. Au milieu du trouble de l'Assemblée et des cris de la Montagne, Barère monta précipitamment à la tribune : « Citoyens, dit-il, nous ne sommes plus libres ; je demande que la Convention aille délibérer au milieu de la force armée, qui sans doute la protégera. »

Cette proposition était peut-être faite de bonne foi. Henriot et les meneurs de cette journée avaient réuni au moins quatre-vingt mille hommes, avec un immense appareil de canons, et jusqu'à des grils à rougir les boulets ; tout était disposé pour tenir la population dans la stupeur ; mais la masse des gardes nationaux n'était point placée auprès du château des Tuileries ; elle formait un large cercle autour du jardin et des cours ; elle occupait surtout le Carrousel et la place Louis XV.

Le comité d'insurrection et la commune ne comptaient guère sur la garde nationale, qui avait bonne volonté pour le parti modéré, et surtout nulle envie de se battre. Le blocus de la Convention assit été confié à quatre ou cinq mille hommes déjà formés en bataillons, comme avant-garde de l'armée révolutionnaire, et destinés à mettre les départements de l'ouest à feu et à sang. Ils avaient été pris dans les cabarets, parmi les habitués des émeutes, recrutée par l'appât d'une solde de quarante sous par jour et par une prime d'enrôlement. Ce sont eux qui, sous le nom de héros de cinq cents livres, devinrent fameux dans la guerre de la Vendée, par leurs pillages, leur cruauté et leur manque de courage. Cette troupe dont chaque homme avait reçu le matin même un assignat de cinq livres et une forte ration de vin, avait laissé entrer une populace d'hommes et de femmes, ivres et payés aussi, qui occupaient les corridors, les portes et les tribunes de la Convention. Beaucoup, de députés supposaient, avec quelque vraisemblance, que si l'Assemblée pouvait communiquer avec la garde nationale, elle y trouverait fidélité et protection.

Aussitôt après la motion de Barère, Hérault de Séchelles, qu'on appelait an fauteuil dans les occasions difficiles, se couvrit, descendit de l'estrade, et se mit en marche à la tête de la Convention. Les députés de la Plaine le suivirent avec empressement ; la droite, au nombre de cent environ, se disposait à les imiter ; mais voyant que la Montagne demeurait paisiblement en place, ils s'arrêtèrent. Les représentants de la gauche qui siégeaient au-dessous des Montagnards, hésitèrent un moment. Marat -leur commandait de rester ; les femmes des tribunes s'avançaient à mi-corps, leur criant comme des furies de ne pas sortir. La plupart quittèrent leurs bancs et se joignirent au cortège.

Le président et cette nombreuse suite descendirent dans la cour et s'avancèrent vers la porte de la longue cloison de planches qui séparait cette cour de la place du Carrousel, où se trouvait rangé un corps considérable de gardes nationaux ; c'était avec eux que l'Assemblée voulait se mettre en communication, espérant les trouver disposés à la défendre.

Des canons étaient placés au-devant de la porte. Henriot s'avança h la tête d'un détachement de canonniers et de soldats des bataillons révolutionnaires. Hé-ruait Séchelles le requit de faire ouvrir la porte. En même temps on cria à Henriot : « Otez donc votre chapeau, c'est le président de l'Assemblée nationale ! » Il n'était point prévenu de cette sortie de la Convention ; elle n'était point dans le programme de la journée. « Non, répondit-il en jurant, je ne les saluerai point ; je n'ai pas de ménagements à garder ; ils m'ont manqué de parole, je ne les ménagerai pas. » — Le président fit lecture du décret qui ordonnait la levée des consignes et la libre sortie des représentants. Henriot répliqua par des menaces. « Que veut donc le peuple ? dit le président, la Convention n'est occupée que de son bonheur. — Le peuple ne s'est pas levé pour écouter des phrases, reprit Henriot, mais pour donner ses ordres souverains ; il lui faut des victimes ; la force armée ne se retirera point, avant qu'on ait livré au peuple les trente-quatre députés dénoncés par la Commune. — Des victimes ! s'écrièrent les députés, nous le sommes tous ! » Le président ordonna, au nom de la loi, d'arrêter ce rebelle, qui continuait à répéter : « Personne ne sortira ». — Delacroix, député de la Marne, s'avança sur lui, un pistolet à la main ; Henriot, faisant reculer son cheval de quelques pas, commanda : « Canonniers, à vos pièces ! » L'état-major à cheval s'avança, les sabres tirés, comme pour charger sur le groupe des députés ; les fusils de l'infanterie furent dirigés sur eux.

Le président ne se retirait pas et montrait bonne contenance ; on l'entraina sous le vestibule du château. A sa suite, la Convention se retira dans le jardin, sans être ni menacée, ni insultée par les lignes de soldate rangés dans la cour. Les représentants de la nation s'en allaient, essayant de sortir par une grille, puis par une autre, toujours repoussés, sans que les hommes d'aucun des postes témoignassent le moindre respect pour leur autorité, la moindre pensée de leur obéir.

Cependant les Montagnards, restés dans la salle, ne furent pas d'abord sans quelque inquiétude ; ils n'avaient point prévu cette détermination soudaine de la majorité ; ils savaient que les gens de la commune avaient peu de confiance dans la garde nationale et qu'on ne pouvait même pas attendre beaucoup de dévouement ni d'ardeur des bataillons révolutionnaires. Si la Convention avait pu sortir de l'enceinte où elle était enfermée, la journée aurait pu avoir un dénouement inattendu.

Danton, impatient de savoir ce qui se passait hors de la salle, arriva sur le Carrousel au moment où Henriot refusait brutalement le passage au président. Un aide de camp du commandant vint lui dire à demi-voix où l'on en était : « C'est bien cela ; cela va bien », lui répondit Danton, en lui serrant la main. Depuis, dans son procès, il raconta que, uns un billet écrit au crayon qu'il fit panser à Henriot, le général révolutionnaire aurait laissé passer les conventionnels. Un municipal s'approcha de Barère et lui dit « Voilà comme vous êtes tous. Pourquoi sortiez-vous ? Avec vos demi-mesures, vous faites manquer tous les coups. »

Pendant que la Convention errait de porte en porte dans le jardin, Marat survint, suivi d'une foule de polissons déguenillés, qui criaient : « Vive Marat ! » C'était assez souvent le cortége qui s'attachait à lui, comme à ces fous au costume bizarre, aux façons étranges, que la police laisse se promener dans les rues pour l'amusement de la populace. Il se présenta au-devant de ses collègues. « Mandataires du peuple, leur dit-il d'un ton impérieux, je voue somme, en son nom, de retourner à votre poste et d'y reprendre vos fonctions. »

Lee députés de la gauche obéirent sans hésitation, les autres suivirent. L'Assemblée nationale, bravée et insultée par un des plus vils massacreurs de septembre, poursuivie par Ire huées des gamins de la rue, rentra honteusement Mule la salle des séances.

Couthon fut porté à la tribune. « Citoyens, dit-il, tous les membres de la Convention doivent être maintenant rassurés pour leur liberté. Vous avez ; marché vers le peuple ; partout vous l'avez trouvé bon, généreux, incapable d'attenter à la sûreté de ses mandataires, mais indigné contre les conspirateurs qui veulent l'asservir. »

A ce moment l'orateur demanda qu'on lui portât à boire. — « Couthon a soif, s'écria Vergniaud, donnez-lui un verre de sang. — Maintenant que vous reconnaissez, continua Couthon, combien vos délibérations sont libres, Je demande, non pas quant à présent, un décret d'accusation, mais d'arrestation contre les vingt-deux membres dénoncés, contre les douze de la commission et contre les ministres Clavière et Lebrun ; ils seront, non pas détenus, mais en arrestation chez eux. »

Nulle contradiction ne s'éleva. Legendre demanda qu'on retranchât de la liste Fonfrède et Saint-Martin, qui, dans la commission, s'étaient opposés à l'arrestation d'Hébert. Marat renouvela sa proposition en faveur de Ducos, Lanthenas et Dusaulx. Il y eut, parmi la Montagne, quelque hésitation sur le nom de Lanjuinais ; il n'appartenait nullement à la coterie de la Gironde. Son courage et sa sincérité lui avaient acquis une haute estime. Chabot demanda, en proférant des jurements, qu'on le retranchât de la liste ; d'autres criaient : « Non, il est catholique. » — Le président mit aux voix par assis et levé ; deux épreuves furent douteuses. Beaucoup de spectateurs entrés dans la salle s'étaient assis sur les bancs et votaient avec les députés. Le bureau les comptait dans la majorité ; ce fut ainsi que la proscription de Lanjuinais fut prononcée.

L'ensemble du décret fut voté de la mémo façon ; un certain nombre de députés de la Plaine se levèrent avec la gauche. « Il vaut mieux faire un petit mal que de s'exposer à de grands malheurs. Le peuple l'exige. Les députés seront en arrestation chez eux ; ils ne sont pas fort à plaindre. » — C'était ainsi que se motivaient tant de lâchetés ; les plus hardis s'abstinrent de voter.

Les députés de la droite protestèrent en déclarant qu'ou ne pouvait pas voter sous les canons et les baïonnettes ; les deux tiers de l'Assemblée furent de cet avis et ne votèrent pas. Il y eut, même une protestation écrite, revêtue de soixante-treize signatures, dont la liste devint un titre de proscription.

Après le vote, le président lut une lettre, écrite au nom du peuple de Paris, par les administrateurs du département, qui offraient dé répondre aux autres départements de la sûreté de ceux de leurs représentants dont l'arrestation venait d'être ordonnée ; ils proposaient même en garantie et comme otages un nombre égal de citoyens de Paris.

Barbaroux répondit qu'il ne-voulait d'autre otage que la pureté de sa conscience et qu'il se confiait à la loyauté du peuple de Paris.

« Et moi, dit Lanjuinais, je demande des otages, non pour moi, dès longtemps j'ai fait le sacrifice de ma vie, mais pour empêcher la guerre civile d'éclater et pour maintenir l'unité de la république. »

Le président leva la séance. Les Montagnards sortirent. Avant de permettre aux députés de la droite de quitter la salle, il fallut obtenir des délégués de la commune que la consigné fût levée.

 

 

 



[1] Rapport de Chaumette à la Convention. — Mémoires de Meillan.

[2] Récit de Cambon a la Convention, séance du 14 vendémiaire an III. — Révolutions de Prudhomme.

[3] Correspondance de Mirabeau et de M. de Lamarck — Mémoires de Barbaroux.

[4] Toulongeon.