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L'arrestation
des commissaires et la rébellion ouverte de Dumouriez produisirent un grand
effet sur les esprits. La Convention, quelque déchirée qu'elle fût par la
discorde des partis, se montra dans les premiers moments, et sous l'imminence
du péril, plus calme et plus sensée. Elle comprit comment tout pouvait être
perdu sans ressource, si quelque trouble venait à éclater dans Paris. Les
autorités administratives furent appelées ; on leur recommanda d'empêcher
tout désordre, de rassurer le peuple et de lui faire comprendre qu'une fausse
démarche doublerait dangers de la patrie. En même
temps le besoin de concentrer le gouvernement dans la Convention, et de lui
donner une action directe et continue sur l'autorité exécutive, se fit sentir
plus vivement. Marat travestit cette pensée, dont les circonstances
indiquaient de plus en plus l'opportunité, et il lui donna un caractère
d'exagération et de déraison. On ne voulait pas l'entendre ; on craignait
qu'il ne produisît quelque désordre : — « Il n'y a des traîtres qui puissent
étouffer ma voix ; je vous rappelle au silence et à vos devoirs. Si quelqu'un
a droit à être entendu, c'est moi, qui, depuis huit mois, ai prédit tout ce
qui est arrivé. Quelque soit le sort qui menace, je vous déclare que la
conduite que vous avez tenue depuis la Révolution est celle d'échappés des petites-maisons.
La première mesure à prendre c'est de composer vos comités d'hommes qui aient
fait leurs preuves de patriotisme ; la seconde de leur donner des pouvoirs
assez étendus pour faire le bien, dussiez-vous leur donner des gardes et leur
mettre un boulet aux pieds. Je demande que vous formiez un comité de sûreté
générale, qui ait le pouvoir de faire arrêter toutes les personnes qu'il
croira suspectes, et que le comité de défense générale soit composé de
membres en qui le peuple ait confiance. Je demande à n'en pas être. » Marat
exposait, en termes choquants et avec un cynisme prématuré, la véritable
politique révolutionnaire, cette politique incompatible avec les conditions
d'une société régulière et qui a toujours besoin d’un pouvoir despotique
exercé docilement sous l'empire d'opinions aveugles et passionnées. Fonfrède
ramena la proposition à une mesure plus acceptable. « Je ne veux pas de
dictature, fût-elle exercée du fond d'une prison. Si la Convention veut
renouveler ou former des comités, modifier le pouvoir exécutif, je ne m'y
oppose pas ; mais je ne veux pas que des hommes portant une chaîne en fassent
peser une autre plus lourde sur mon pays. D'un autre côté, il importe que
toutes les mesures prises par vous soient votées à l'unanimité. » Le
ministre de l'intérieur avait été mandé : il pressa aussi la Convention de
saisir d'une main ferme les rênes du gouvernement, en faisant des ministres
les exécuteurs mécaniques de ses ordres. Il y voyait le salut de la
république. Garat excellait à reconnaître et à justifier les motifs d'une
détermination quelconque. La chaîne proposée par Marat ne lui aurait point
pesé et l'aurait affranchi de la responsabilité. Avant
de discuter une question si générale, l'Assemblée déclara Dumouriez traître à
la patrie et promit trois cent mille livres à qui le ramènerait mort ou vif. Dès le
lendemain arrivèrent des nouvelles plus rassurantes. On sut que l'armée et
les garnisons des places fortes se maintenaient fidèles et dévouées. Robespierre
en revint à la seule pensée qui l'occupât ; détruire ses ennemis était sa
constante passion ; la trahison de Dumouriez lui importait, surtout comme un
moyen de perdre les Girondins. « Il
est temps que cette comédie finisse, dit-il ; ce n'est point par des
nouvelles tantôt décourageantes, tantôt plus satisfaisantes qu'il faut
endormir la nation ; il faut que la Convention prenne des mesures
révolutionnaires ; elles ne seront jamais proposées par le comité de défense
générale, car dans ce comité règnent des principes que la liberté réprouve. » L'orateur
était sans cesse interrompu par des murmures ; il déplaisait à l'Assemblée,
qui, dans ce moment, voulait faire trêve aux discordes intestines et pourvoir
au salut de la république. La parole fut maintenue à Robespierre : « S'il ne
m'est pas donner continua-t-il, de sauver la liberté, je ne veux pas du moins
être complice de ceux qui la perdent. Je ne veux pas être membre d'un comité
qui ressemble plutôt à un conseil de Dumouriez qu'à un comité de la
Convention nationale. Ma surprise est grande de voir que ceux qui n'ont pas
cessé de calomnier ce côté — et il montrait la gauche —, qui fut et sera
toujours la patrie de la liberté, soient restés muets sur les crimes de Dumouriez,
et qu'il n'y ait que nous, tant calomniés, qui ayons élevé la voix contre ce
traître. » Partant
de là Robespierre dressait un long acte d'accusation contre Brissot, le
prenant à partie comme chef de la faction modérée et cherchant à prouver
qu'il était l'ami intime de Dumouriez, ou plutôt à démontrer logiquement
qu'il devait l'être. C'est le procédé qui fut de plus en plus employé pour tous
les réquisitoires révolutionnaires. Il suivit dès l'origine la vie entière de
Brissot et en rapporta chaque circonstance successive à une conspiration non
interrompue. Brissot
répondit avec une sorte de timidité, ainsi que ses amis. Ils ne se
présentaient jamais avec une courageuse franchise comme défenseurs de la
justice, de la raison et de l'humanité ; mais ils s'attachaient à prouver
qu'ils avaient toujours été de bons révolutionnaires, qu'ils n'avaient cessé
de l'être et qu'ils l'étaient encore. Ils reniaient ce qui aurait pu honorer
leur caractère politique, et se trouvaient embarrassés à démontrer que leur
patriotisme était aussi ardent que la démagogie des Montagnards. Quelle
que fût la justification de Brissot, elle obtint un accueil favorable. La
Plaine et presque toute l'Assemblée s'irritaient contre de misérables
accusations suggérées par des passions personnelles. Robespierre avait mal
pris son moment. Pour
obéir à l'opinion unanime de la Convention, le comité de défense générale
proposa d'établir un comité d'exécution de neuf membres, chargés de remplir
les fonctions attribuées au conseil exécutif, et de prendre toutes les
mesures que nécessiteraient los circonstances. — « Vous pouvez et vous devez
adopter cette proposition. Le peuple a délégué à la Convention l'exercice de
la souveraineté et de tous les pouvoirs ; le peuple vous a remis le dépôt de
la liberté ; c'est vous qui devez exclusivement veiller à sa garde ; il n'est
plus question de disputer sur les formes, mais de sauver la patrie. Avant de
déterminer le culte qu'on doit à la liberté, il faut assurer son
triomphe. » L'institution
qui devait former le sommet de la tyrannie révolutionnaire, était proposée
par Isnard. Ainsi les Girondins étaient destinés à être, du moins par la
première rédaction, auteurs de toutes les lois qui supprimeraient les
garanties de la liberté. Ce
désir de conciliation ne désarmait la colère ni de Robespierre, ni de Marat,
qui répéta qu'une partie de la Convention était complice de Dumouriez et que
la Montagne ne pouvait accorder la moindre confiance aux hommes d'État. Sa
voix était couverte par les murmures, tandis que les tribunes publiques
l'applaudissaient. Il fut rappelé à l'ordre, et même désavoué hautement par
un orateur de la Montagne, Julien (de la Drôme). Danton
accueillit, au contraire, les avances de la Gironde et témoigna que la
divergence des opinions n'empêchait pas la commune volonté de maintenir la
république. Il appuya la création de comité d'exécution : —
« Établissons une agence funeste aux rois. Pour créer des armées, pour
leur choisir de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau, toujours sous la
main de la Convention et qu'elle puisse anéantir à volonté. Une république,
en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en a pas moins le pouvoir
de créer une autorité terrible. Telle est la violence de la tempête, qu'il
est impossible de sauver le vaisseau de l'État en agissant d'après les seuls
principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh ! qui donc pourrait
être usurpateur ? Voyez cet homme qui avait remporté des victoires, il a
contre lui Mutes les forces de la France, son pays natal demande sa tête.
Rapprochons-nous fraternellement ; il y va du salut de tous. Si la
conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui a porté le nom de patriote. » Le
projet qu'approuvait Danton et que l'Assemblée entière paraissait accueillir
favorablement, inspirait Muterais quelques appréhensions ; on voyait bien
qu'un tel comité contenait le germe du despotisme, qui ne tarderait pas à
peser, sur la Convention elle-même. Barère se chargea de dissiper ces
inquiétudes ; il démontra que le pouvoir législatif souverain restait tout
entier à l'Assemblée ; qu'elle n'en abdiquait et n'en déléguait aucune
fraction. Il s'agissait seulement de surveiller et de guider le pouvoir
exécutif ; le comité restait lui-même sous la surveillance de la
représentation nationale. — « Serons-nous toujours environnés-de
terreurs et de chimères ? La peur de la tyrannie amène à sa suite la tyrannie
elle-même. Sans doute, au milieu des trahisons qui nous cernent, la défiance
est excusable ; mais portée à l'excès, elle serait une arme pour les ennemis
publics. On parte sans cesse de dictature je n'en connais qu'une qui soit
légitime, qui soit nécessaire, que la nation ait voulu, c'est la Convention
nationale. C'est par vous que la nation exerce la dictature elle-même ; c'est
la seule que paissent supporter des hommes libres et éclairés. » —
Continuant ainsi à rassurer la Convention sur ses propres libertés, car les
libertés du pays n'étaient plus en question, Barère, empruntant une locution
familière à Marat, se raillait, ainsi que cet apôtre révolutionnaire s des
grands enfants, e qui criaient sans cesse à la dictature. Marat
ne chercha point à déguiser sa pensée ; il voulut que la Convention sût bien
ce qu'elle allait voter. — « C'est par la violence, dit-il, qu'on doit
établir la liberté. Le moment est venu d'organiser momentanément le
despotisme de la liberté pour écraser le despotisme des rois. » Le
projet, interprété avec cette franchise, suscita quelques objections des
Girondins, mais fut décrété sans hésitation. Le comité, qui prit le nom de
Salut public, devait être composé de neuf membres élus au scrutin ; il
délibérait en secret, surveillait et accélérait l'action du conseil exécutif
et pouvait même suspendre ses arrêtés, à la charge d'en rendre compte à la
Convention ; il était autorisé à prendre dans les circonstances urgentes des
mesures générales de défense extérieure ; ses arrêtés étaient signés per la
majorité des membres présents, qui devaient être au nombre de six au moins.
Le conseil exécutif était tenu d'obéir à ses arrêtés. Il n'avait pas le
pouvoir de décerner des mandats d'amener ou d'arrêt, si Ce n'est contre des
agents d'exécution en rendant compte à la Convention. La trésorerie demeurait
indépendante de cé comité. Ses pouvoirs lui étaient conférés pour un mois
seulement. Ainsi
commença le gouvernement direct de la Convention. Le premier comité de salut
public fut composé de Barère, Delmas, Bréard, Cambon, Danton,
Guyton-Morveaux, Treilhard, Lacroix et Jean de Bry, qui n'accepta point et
fut remplacé par Robert Lindet. Pas un Girondin n'y trouva place. Robespierre
fut aussi écarté ; il existait à ce moment une méfiance assez générale contre
lui, même parmi les hommes modérés du côté gauche, qui se trouvèrent d'abord
en majorité dans le comité de salut public. Aux
mesures générales, la Convention ajoutait des actes de circonstance qui lui
semblaient plus urgents encore, Le général Valence, qui était à la campagne
près de Paris, se guérissant de ses blessures, avait gagné la frontière et
rejoint Dumouriez. L'arrestation de sa femme et de ses filles fut ordonnée. Mme
de Montesson, qui avait épousé secrètement le duc d'Orléans, père du duc
actuel, fut aussi arrêtée ainsi que la citoyenne Égalité, c'est-à-dire la
duchesse d'Orléans. Les citoyens Brulard, Sillery et Égalité furent seulement
gardés à vue chez eux. Marat lui-même disait qu'il n'y avait contre ces deux
représentants ni preuves suffisantes, ni même soupçons justifiés ; mais l'occasion
sembla propice aux Girondins pour reproduire leurs attaques contre le duc
d'Orléans. Fonfrède s'acquitta de cette mission avec un zèle révolutionnaire
que personne n'aurait pu surpasser ; la motion avait été faite par Carrier,
et il l'appuya. « Je
ne conçois pas comment la proscription de la famille ci-devant et toujours
royale n'a pas été comprise au nombre des mesures que vous avez ordonnées. Il
faut faire cette loi révolutionnaire, cette loi terrible que le salut du
peuple commande et justifie. Si le jour où vous avez fondé la république,
vous aviez banni tous ces Bourbons, vous auriez épargné à la France bien des
troubles, à vous bien des divisions, à vos armées bien des échecs. Les
républiques ne subsistent que par les vertus ; les princes ne méditent et ne
vivent que de crimes ; corrompus dans les cours, ils corrompent vos soldats
dans les camps ; il n'est pour eux ni foi, ni serment ; c'est en profanant le
nom sacré de patrie, qu'ils aspirent en secret à redevenir un jour vos
maîtres. Voyez Égalité : il fut comblé des faveurs de la fortune, il était né
du sang de vos tyrans, et malgré cette tache d'infamie, il commandait vos
armées.... Eh bien ! il conspire, il fuit, il passe à l'ennemi.... Les
princes, au moins pour les forfaits, sont tous parents. Conservons donc tous
ces Bourbons, et si les tyrans qu'est allé rejoindre Égalité auxquels il a
livré nos collègues, osent, au mépris du droit des gens, porter sur les
représentants du peuple un fer assassin, que tous ces Bourbons soient baillés
au supplice ; que leurs têtes roulent au pied des échafauds ; qu'ils
disparaissent de la vie, comme la royauté a disparu de la république et que la
terre de la liberté n'ait plus à supporter leur exécrable présence. » Il y
avait dans ce langage furieux un fond réel de passion révolutionnaire, mais
il était inspiré bien plus encore par le soin de repousser l'accusation
injustement dirigée contre son parti, auquel on imputait une complicité avec
la conspiration de Dumouriez et les prétendus projets orléanistes. Le
décret fut voté d'enthousiasme ; il embrassait toute la famille des Bourbons,
quels que fussent le sexe et l'âge, notamment le jeune duc de Montpensier qui
servait à l'armée des Alpes maritimes sous le général Biron. Il était devenu,
disait-on, un sujet de vive inquiétude pour la république. Sillery, malgré sa
qualité de représentant, fut envoyé en prison. Laclos, l'agent reconnu de
toutes les intrigues entreprises au nom du duc d'Orléans, fut aussi décrété
d'arrestation. Le général Miaczinski, que Dumouriez avait envoyé à Lille pour
entraîner les troupes dans la rébellion, fut traduit devant le tribunal
révolutionnaire et jugé à mort quelque temps après. Le duc
d'Orléans, malgré ses réclamations, fut envoyé à Marseille où il fut enfermé
aune ses deux fils, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais. Les
Girondins auraient voulu que Bordeaux fût choisi pour lieu de détention. Il
en fut ordonné autrement. Si la
grandeur du péril avait imposé à la Convention plus de raison et plus de
gravité ; si, pour un instant, les partis avaient semblé s'y concilier, il
n'en était pas ainsi dans les régions inférieures de la démagogie. Les
assemblées de section étaient, plus qu'auparavant, devenues de véritables
clubs. Il y fut résolu que chacune déléguerait un commissaire jour former une
assemblée centrale de salut public, qui aviserait aux moyens de sauver la
patrie et correspondrait avec les départements sous la sauvegarde du peuple.
Cette réunion demanda à la municipalité un local pour y siéger ; sur le
réquisitoire de Chaumette, il leur fut accordé une salle dans l'archevêché,
et la mairie se chargea des frais de bureau. Pache ne compromit pas sen nom
dans cette tolérance ; mais les hommes, qui s'étaient groupés autour de lui
et qui le dominaient, faisaient le fond de ce vaste comité. C'étaient surtout
des hommes de désordre et de sang ; un des principaux était Truchon, l'homme
à la grande barbe. Pour être admis il fallait jurer l'approbation des
journées de septembre[1]. La
Convention ne consentit point à Une telle usurpation de pouvoir ; elle manda
la municipalité, et Chaumette vint s'excuser de sa connivence. Des orateurs
dé section, qui présentaient des adresses trop extravagantes, furent
sévèrement accueillis. Il y en eut qui furent reconnus pour des repris de
justice. Le comité central fut désavoué par le corps électoral, autre
réunion, qui, pour l'ordinaire, se montrait aussi séditieuse qu'elle était
illégale. La
société des Jacobins s'éleva plus décidément encore contre ce qui lui
paraissait un désordre et surtout une rivalité. Elle devenait chaque jour
davantage le premier pouvoir de l'État ; elle recevait l'influence des hommes
politiques de la Montagne ; ils pouvaient la diriger, sous la condition de ne
point contrarier directement ses vœux, de ne point s'opposer à ses exigences.
Ce qu'elle désirait, ce qu'elle requérait différait peu de ce que voulait le
comité central renié par elle. La
trahison de Dumouriez y avait excité de vives alarmes, et pendant quelques
jours les séances présentèrent un aspect de trouble et de déraison ; on
voyait sans cesse des députations des sections et des clubs demandant des
mesures révolutionnaires ou apportant des dénonciations. La citoyenne Lacombe
venait, au nom de la société fraternelle, proposer d'envoyer les
aristocrates, les accapareurs et les propriétaires, combattre les ennemis qui
s'avançaient sur Paris ; s'ils trahissaient la cause de la liberté, les
patriotes restés dans la villa égorgeraient leurs femmes et leurs enfants
gardés en otage. Un entant de huit ans disait que l'aristocratie levait une tête
altière, que Dumouriez voulait entourer Paris et le réduire par famine : il
fallait donc prévenir les tyrans. Les
membres de la société proposaient à l'envi des mesures qui, plus tard, devaient
être ordonnées par décrets de la Convention, mais qui étaient prématurées. —
Un représentant, Albitte, voulait qu'il n'y eût aucune différence entre le
soldat et le citoyen, de manière que tout citoyen fût soldat ; il s'indignait
que le soldat ne fût pas l’égal de l'officier. Le système militaire devait
être détruit ; on avait détruit le royalisme, il fallait donc fouler aux
pieds les préjugés, et dire : « Celui-là commandera puisqu'il a du
courage. » Un
autre demandait, ce qui depuis fut requis impérieusement par les Jacobins,
que tous les nobles fussent expulsés de l'armée. Puis
c'était la peine de mort contre quiconque ne prendrait pas les assignats au
pair. — Tous les emplois devaient être donnés aux sans-culottes, sans
cautionnement. « La tête d'un fonctionnaire est le véritable
cautionnement. — Le tribunal révolutionnaire doit faire tomber non pas une,
mais douze têtes par jour. — Il faut couper cent mille têtes pour sauver
vingt-quatre millions d'hommes. — Les gens d'esprit nous ont trahis ; il faut
mettre un invalide à la tête de nos armées. Il ne nous faut que du bon sens
et cet invalide ne nous trahira point. Un
membre du tribunal révolutionnaire se plaignait du peu de latitude donnée à
cette juridiction, et s'excusait ainsi de la lenteur des jugements. — On
demandait l'établissement d'un comité révolutionnaire dans chaque commune. Tels
étaient les propos dont s'entretenait la société des Jacobins ; mais le
principal emploi des séances était l'accusation des Girondins. Robespierre et
les conventionnels habitués des Jacobins y revenaient sans cesse avec une
obstination de haine et de calomnie. La
Convention suivait sans résistance l'impulsion des Jacobins ; elle essayait
de rendre possibles et praticables les mesures qui lui étaient demandées ;
ainsi elle décréta, sur la proposition de. Lacroix, fortement appuyée par
Danton, sans être contredite par personne, qu'il serait formé une armée de
quarante mille hommes pour couvrir Paris. « Vous
allez annoncer à l'univers, disait Danton, le grand moyen d'éterniser la
république ; c'est d'appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une
armée de sans-culottes. Pendant que vous combattrez les ennemis de
l'extérieur, les aristocrates seront sous la pique des sans-culottes. Ce sera
une garde du peuple salariée par la nation. » — « J'ai une autre
proposition à vous faire. Il faut que le prix du pain soit dans une juste
proportion avec le salaire du pauvre ce qui excédera sera payé par le riche.
Vous assurerez ainsi l'existence et la dignité du peuple, vous l’attacherez à
la Révolution ; il dira : nos représentants nous ont donné du pain ; ils
ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Cette
proposition fut, comme la première, adoptée au milieu des applaudissements.
Ainsi se succédaient rapidement une série de mesures destinées, non pas à
établir en France un nouvel ordre de la société, mais à détruire de fond en
comble celle qui avait existé. On ne pouvait apercevoir dans les pensées, ni
dans les espérances des révolutionnaires aucun système de gouvernement,
aucune organisation sociale ; ils n'étaient pas même chimériques. Dès que la
crainte de voir renaître une autorité régulière, une hiérarchie légale
s'emparait de leur esprit, ils se passionnaient à rendre impossible un retour
vers le passé, et à ne pas laisser vivre quiconque s'en serait félicité. Leur
seul moyen de défense était de corrompre et d'exciter les aveugles penchants
des classes inférieures, de lâcher les écluses révolutionnaires, sauf à
chercher plus tard comment pourrait être réglé le cours du torrent. Le
décret sur l'armée intérieure comportait manifestement de tels désordres,
qu'il resta longtemps sans exécution et seulement posé en principe. Plus
tard, on en dériva la formation de ces armées révolutionnaires qui, par leur
lâcheté au combat, par leur ardeur au pillage et au massacre, furent la honte
et l'horreur de la France. — Le décret sur le prix du pain amena Ira lois du
maximum et l'abolition du commerce ; par suite les populations souffrirent
pendant plus de deux ans de la disette, qui devint une cruelle famine. Tel
était le savoir-faire politique de Danton et la craintive docilité de la
Convention, qui adoptait sans discussion de semblables lois. Cependant
toute inquiétude avait cessé sur les conséquences de la trahison de
Dumouriez. On avait appris son émigration et la fidélité de l'armée. Sur
l'indication des représentants en mission à l'armée du Nord, la Convention
élut pour ministre de la guerre un homme complétement inconnu, Bouchotte,
commandant temporaire de la place de Cambray. Sans doute il avait, dans les
circonstances récentes, montré un zèle qui le fit remarquer. A peine fut-il
entré en fonctions, qu'il fut universellement reconnu pour inepte ; mais il
était d'un caractère faible et d'une obéissance passive pour la coterie des
Jacobins exaltés ; le ministère de la guerre devint un de leurs chefs-lieux ;
ils s'y maintinrent pendant un an. Dampierre
fut choisi pour général en chef pour remplacer Dumouriez : c'était un homme
tout militaire et d'une grande bravoure, mais il était gentilhomme et sa
nomination fut vivement blâmée aux Jacobins. L'armée
autrichienne ne se portait point en avant ; les mouvements et les projets du
prince de Cobourg avaient été calculés sur ses négociations avec Dumouriez ;
il s'était préparé pour lui servir d'auxiliaire et non point pour faire une
campagne d'invasion, en face d'une armée française dont il ne connaissait pas
exactement les forces. Le ton des proclamations émanées des commissaires de
la Convention et des lettres qu'ils échangèrent avec lui, détruisit l'espoir
qu'il avait placé dans les dispositions de l'armée et des populations. Un
congrès autrichien, anglais es prussien se réunit à Bruxelles, puis à Anvers.
La complaisance du prince de Cobourg pour la restauration constitutionnelle
proposée par Dumouriez n'y avait pas été approuvée. On s'y décida pour une
guerre de conquête, poursuivie indépendamment des circonstances intérieures
de la France. Il devenait indispensable de faire arriver des renforts. Ce
délai procura à l'armée française le loisir de se rallier, et de réunir ses
forces avant que les Autrichiens fissent un mouvement hostile. Dès
qu'une sécurité, qui ne pouvait être que provisoire, eut rendu les esprits à
leur pente naturelle, la Convention revint aux vives discordes qui s'étaient
apaisées pour un instant. Les Jacobins et les sections, Marat, Robespierre,
et parfois Danton, suivirent leur projet de se débarrasser des Girondins. A la
séance du 10 avril, Pétion demanda à donner lecture d'un projet d'adresse que
la section de la Halle au blé avait communiqué à toutes les autres sections,
pour être présenté de concert à la Convention. Elle
était de l'insolence la plus menaçante. « Nous venons vous dire la
vérité, et nous espérons que vous ne nous forcerez plus à vous la dire.
Jusqu'ici nos pétitions ont été ensevelies dans la poudre de vos comités ; là
siègent des coupables qui vous trompent par des rapports insidieux.
Entendez-nous, et entendez-nous pour la dernière fois. Les infidèles
mandataires, qui abusent de la confiance de la nation, ont-ils-oublié que le
peuple est leur souverain ? Il faut donc le leur rappeler. Il faut leur dire
qu'il veut que tous les traîtres tombent sous le glaive des lois. » La
pétition demandait que Roland fût envoyé à l'échafaud ; elle imputait aux
Girondins les revers des armées ; la trahison de Dumouriez ; la coupable
conduite de Beurnonville ; les lenteurs du tribunal révolutionnaire ; les
retards à une législation répressive de l'agiotage et de l'accaparement et
favorable au peuple. « Oui,
législateurs, c'est parmi vous qu'existe la ligue qui veut nous vendre à nos
tyrans. Dans cette Convention, nommée par le peuple, nous voyons ses plus
grands ennemis ; ils ont l'audace d'y siéger. Il faut frapper le mal dans sa
source ; il faut effrayer par le supplice des coupables les mandataires qui
oseraient un jour renouveler les crimes dont nous Sommes les témoins et les
victimes. Montagne de la Convention, c'est à vous que nous nous adressons,
sauvez la république, ou si vous ne vous sentez pas assez forts, osez le dire
avec franchise, nous nous chargerons de la sauver. » Les
tribunes publiques et l'extrémité gauche applaudirent vivement cette lecture. Danton
demanda que le comité de salut public fût entendu et annonça qu'il
proposerait une mention honorable pour l'adresse. Alors commença le tumulte.
Les Girondins, menacés de mort, s'écriaient qu'ils auraient des vengeurs.
Danton, d'une voix furieuse, répondait : « Vous êtes des scélérats.
— A bas le dictateur ! à bas le tyran ! » répliquaient les clameurs
de la droite. La Plaine gardait un silence de consternation. Pétion
réussit enfin à parler ; le combat était si vivement engagé, qu'il ne manqua
ni de courage ni d'énergie et ne garda aucun ménagement. — « Ne
serions-nous pas coupables, disait-il, si nous ne sévissions pas contre des
scélérats ? » Il exposa par quels moyens on faisait délibérer les
sections et signer des adresses. Les calomnieuses imputations dirigées contre
une partie de l'Assemblée n'avaient, disait-il, d'autre motif que de
détourner la juste accusation de complicité avec d'Orléans ou Dumouriez ; il
reprocha à Danjon sa proposition de l'année des sans-culottes. « L'on
n'entend point par ce mot les braves citoyens du tiers état, c'est-a-dire
tout ce qui n'est pas noble ou aristocrate ; mais cela signifie les hommes
qui n'ont pas, en les distinguant de ceux qui ont. Voilà les moyens qu'on
emploie pour jeter la division dans l'Assemblée et dans la nation. Cette
adresse ne peut être faite que par des hommes en délire on des
contre-révolutionnaires. » De
Danton il vint à Marat. — « Vous avez parmi vous un homme qui a prêché
le despotisme sous toutes les formes, qui a demandé des têtes, qui a
conseillé le pillage ; eh bien ! il siège au milieu de vous ; il obtient la
parole plus facilement qu'un homme probe et de bonnes mœurs. Au commencement
de notre session, à peine un membre voulait-il s'asseoir auprès de lui ;
maintenant il dénonce les meilleurs citoyens. » L'ancien
maire de Paris, lui qui avait vu de près le 10 août et le 2 septembre,
ajoutait. : — « Je suis sûr qu'il n'y a pas plus de quatre ou cinq cents
misérables qui sont cause de tous ces mouvements. L'immense majorité des citoyens
de Paris est pour la Convention. Que dira-t-on dans les départements ? Quoi !
l'Assemblé, entière ne s'est pas levée d'indignation, quand on lui a dit que
sa majorité était corrompue ; lorsque ces hommes ont poussé le délire et
l'insolence jusqu'à vous dire qu'ils sauveront seuls la patrie ! Et voue,
pourquoi donc ères-sous là ? est-ce pour lire témoins de la ruine de la
république ? Je demande que le président et les secrétaires de la section
soient mandés. S’ils ont signé le projet d'adresse, je ne doute pas que la
Conventionne les envoie au tribunal révolutionnaire. » Danton
ne prit plus, pour l'heure, la défense de l'adresse ; mais il maintint que la
liberté républicaine et révolutionnaire comportait de tels excès. — « Vous
n'avez pas le droit, disait-il, d'exiger du peuple plus de sagesse que vous
n'en avez vous-mêmes. N'a-t-il pas le droit de sentir des bouillonnements qui
le conduisent à un délire patriotique, lorsque cette tribune semble lire une
arène de gladiateurs ? Ne m'a-t-on pas tout à l'heure accule de vouloir
devenir dictateur ? Quels que soient les flots d'indignation qui me pressent,
j'examinerai froidement la proposition de Pétion. Je n'y mettrai aucune
passion, moi ; je sais quel sera le dénouement de ce grand drame le peuple
restera libre. Je veux la république ; je prouverai que je marche constamment
à ce but. J'avais trouvé dans cette adresse des articles vraiment bons ; je
voulais qu'on la discutât. On a demandé tour à tour la tête des députés qui siègent
soit d'un côté, soit de l'autre de la salle ; n'a-t-on pas demandé la mienne
? Tous les jours il arrive des pétitions plus pu moins exagérées. Il faut les
juger par le fond. Ce n'est pas, d'aujourd'hui que Pétion se trouve dans les
orages populaires ; il sait que lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour
arriver à la république, il dépasse le but par la force de projection qu'il
s'est donnée. Que doit faire la représentation nationale ? profiter de ces
excès mêmes. Que devez-vous répondre au peuple, quand il vous dit des vérités
sévères ? vous devez lui répondre en sauvant la république. Et depuis quand vous
doit-il des éloges ? êtes-vous à la fin de votre mission ? La calomnie, dans
en État vraiment libre, n'est rien pour l'homme qui a la conscience de son
devoir. D'ailleurs, il existe des lois, des tribunaux ; que ceux qui veulent
poursuivre cette adresse la poursuivent. Vous seriez indignes de votre
mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands objets :
vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, faire une bonne
constitution. Elle-sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des
orages de la liberté. Ainsi, un peuple de l'antiquité construisait ses
murailles en tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée. N'allons pas
nous faire la guerre entre nous, animer les sections, délibérer sur des
calomnies. Qu'on ne nous parle plus des adresses exagérées comme si on
craignait la mort. Vous voulez sévir contre le peuple et vous êtes plus
violents que lui. » Danton
évitait de parler de l'adresse et des accusations qu'elle portait. « Au
fait, lui criait-on. — Je suis au fait, répondait-il, j'ai parlé de vaincre
les ennemis, de rétablir l'ordre, de faire une constitution : c'est le fait.
Ji Il demanda la question préalable, mais la discussion fut continuée. Fonfrède
et Guadet parlèrent sans elfes ; c'était toujours la même série de
récriminations et la réciproque accusation de complicité avec Dumouriez et le
parti d'Orléans. Robespierre
procéda par voie d'accusation générale. Ce n'était jamais par des faits qu'il
cherchait à prouver les conspirations. Il n'inculpait pas les actes des
individus, mais il les considérait comme les représentants d'une opinion ou d’un
système. Il faisait ce qu'on a appelé depuis des procès de tendance. « Si
l’on veut, disait-il, connaître la conspiration, il faut embrasser l'ensemble
des événements, le but et les moyens des conspirateurs. Je ne ferai point de
lieux communs sur la liberté, je chercherai avec douleur les causes qui la
compromettent. » On lui
demanda de traiter la question, c'est-à-dire l'adresse lue par Pétion et la
proposition qu'il avait faite. Il
soutint qu'il était dans la question ; puis, voyant que la disposition de
l'Assemblée lui était peu favorable, il annonça qu'il parlerait dans autre
moment. « Parlez, parlez, lui criaient les Girondins. Nous n'avons pas
de discours préparés, disait Vergniaud ; mais nous saurons répondre et
confondre les scélérats. » Robespierre
commença par caractériser d'une manière très-générale les opinions de ses
adversaires. Au point de vue où il s'était placé, et comme interprète des
passions envieuses et démocratiques, ses coups portaient assez juste. Il
reprochait aux Girondins de vouloir une constitution aristocratique, une
aristocratie bourgeoise, d'avoir horreur de l'égalité, de trembler pour la
propriété, d'être compatibles avec l'ancienne noblesse qui pourrait prendre
place dans l'aristocratie nouvelle. Il ajoutait, mais avec exagération, que
les Girondins étaient ainsi disposés à désirer une royauté constitutionnelle,
deux chambres et un gouvernement emprunté à l'Angleterre. Cela était injuste
: ils étaient bons républicain et sincères ennemis de toute supériorité qui
aurait pu les surpasser ; seulement ils ne pensaient pas, comme Robespierre,
que la république dût être faite seulement pour les sans-culottes, « pour
ces hommes d'une âme pure et élevée, qui se paraient de ce titre comme jadis
les gueux dans la révolution des Pays-Bas. » La Gironde était
démocratique par jalousie et aristocratique par vaniteuse prétention.
C'étaient surtout ses airs dédaigneux et ses prétentions au gouvernement qui
la tendaient odieuse à la Montagne. L'histoire
de cette faction, que Robespierre appelait des intrigants ambitieux, fut
commentée hostilement s'ils avaient défendu les droits du peuple, c'est
qu'ils avaient besoin de lui ; ils le regardaient comme un stupide troupeau
destiné à être conduit par les habiles ou par les forts. Robespierre
rappelait leurs transactions avec la cour, leur entrée au ministère, leur
désir d'y rentrer, leur répugnance à l'attaqué du 10 août, leur intention de
continuer la monarchie, leur antipathie contre la commune de Paris, Roland
disposant de tous les emplois pour leurs amis, le projet de quitter Paris,
menacé par l'invasion des armées étrangères, et enfin, comme leur plus grand
élime politique, leurs efforts pour sauver le roi. De là
résultait, selon l'accusateur, la démonstration qu'ils avaient dû conspirer
avec Dumouriez. Il entra alors dans le détail des bruits publics, autre
preuve, selon lui, de cette complicité. Robespierre
n'avait pas, sur la Convention, l'ascendant de l'éloquence ; il ne captivait
pas toujours l'attention ; souvent il était vague et sophistique et ne se
relevait par aucun mouvement d'éloquence. Parfois on se souvenait qu'a
l'Assemblée constituante il avait la réputation d'être ennuyeux. En outre, la
majorité voyait avec déplaisir se rengager une lutte qu'on avait regardée
comme suspendue, et il semblait que maintenant les Girondins n'étaient pas
les agresseurs. « Puisque
je suis écouté avec tant de défaveur, » disait l'orateur, et il
réclamait l'indulgence pour le ministère pénible qu'il avait à remplir, puis
il se plaignait qu'on eût dérangé le cours de ses idées ; il n'avait pu les
exposer avec ordre ni en bien résumer les conséquences. Ainsi, jugeant qu'il
avait produit peu d'effet, il termina en disant que les faits publics, s'ils
ne suffisaient pas pour déterminer la conviction individuelle, étaient des
preuves pour l'opinion publique. Il
demandait que toute la famille d'Orléans, Sillery, sa femme et toutes les
personnes attachées à cette maison fussent envoyés devant le tribunal
révolutionnaire, il insistait sur la proposition qu'il avait déjà dite, de
juger aussi Marie-Antoinette d'Autriche. Avec
une ironie amère, il ajoutait : « Je n'ose pas dire que vous devez
frapper du même décret des patriotes aussi distingués que MM. Brissot,
Vergniaud, Guadet et autres ; je n'ose pas dire qu'on pourrait soupçonner de
complicité le correspondant habituel de Dumouriez ; cet homme est sans doute
un modèle de patriotisme, et ce serait une sorte de sacrilège de demander un
décret d'accusation contre M. Gensonné. Je suis convaincu de l'impuissance de
mes efforts, et je m'en rapporte à la sagesse de la Convention. » Ce ne
fut pas sans difficulté que le président imposa silence aux murmures de la
Montagne et des tribunes publiques, qui ne voulaient point laisser parler
Vergniaud. « J'oserai,
dit-il, répondre à M. Robespierre, qui, par un roman perfide,
artificieusement écrit dans le silence du cabinet, vient provoquer de
nouvelles discordes dans le sein de la Convention, Je lui répondrai sans
méditation ; je n'ai pas comme lui besoin d'art ; il suffit de mon âme. » Il
reprit l'un après l'autre tous les griefs que Robespierre avait déduits de
L'histoire de la Révolution. Au point de vue politique, Vergniaud et ses amis
avaient sans doute varié d'opinions, d'espérances et de projets, selon les
circonstances ; mais, certes, ils n'avaient jamais conspiré pour le maintien
ou le rétablissement de la royauté. Ils pouvaient très-bien produire leurs
états de services révolutionnaires, surtout en répondant à Robespierre qui,
comme eux, n'avait coopéré au renversement du trône que par sa parole ou sa
plume. IL se
défendit du reproche d'avoir calomnié le peuple de Paris : « Ma
pensée s'est toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont
souillé la Révolution. Je n'ai pas voulu imputer au peuple l'odieux de ces
actes sanguinaires ; j'ai 'constamment soutenu qu'elles étaient l'œuvre de
quelques scélérats accourus de toutes les parties de la république pour vivre
de pillages et de meurtres, dans une ville, dont l'immensité et les
agitations politiques donnaient carrière à leurs criminelles espérances. Pour
la gloire du peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois.
D'autres ont fait l'apologie de leurs crimes et les ont imputés au peuple. «
C'étaient les vengeances nationales », cria Marat. Vergniaud
réfuta facilement ce qui se rapportait aux relations avec Dumouriez et le duc
d'Orléans. Chacun savait que Dumouriez avait recherché et obtenu la faveur
des Jacobins ; lorsqu'il était venu à Paris avant la campagne de Belgique.
Personne n'ignorait non plus que le duc d'Orléans s'était entouré des hommes
de la Montagne et de la commune. Après
la discussion des griefs circonstanciés, l'orateur de je Gironde pausa aux
généralités ; il s'indigna de ce qu'on appelait ses amis et lui des modérés e
Nous ne l'étions pas au 10 août, pendant que Robespierre se cachait dans une
cave. « Non, je ne suis pas modéré, en ce sens que je ne veux pas
éteindre l'énergie nationale- Il y a des hommes qui veulent détruire la
représentation nationale par une insurrection, qui veulent remettre
l'exercice de la souveraineté à un petit nombre d'hommes ou sur la tête d'un
seul citoyen ; ceux-là conspirent contra la liberté et la république. Si pour
les combattre, il faut être modéré, oui, je suis modéré. » Il
réclama pour la Gironde la part qu'elle avait eue dans la législation contre
les émigrés et dans les mesures de rigueur qui menaçaient les ennemis de la
patrie « Mais nous n'avons point voulu parler de liberté parmi les
poignards et les bourreaux. » « Ah !
qu'on nous rende grâce de notre modération. Lorsqu'on est venu à cette
tribune secouer les torches de la discorde, outrager avec une insolente
audace la majorité des représentants du peuple ; lorsqu'on s'est écrié avec
autant de fureur que d'imprudence : « Plus de trêve, plus de paix » ; si,
cédant aux mouvements d'une juste indignation, nous avions accepté ce cartel
révolutionnaire ; je le déclare à nos accusateurs, de quelque calomnie qu'on
veuille nous flétrir, nos noms unit encore plus estimés- que les leurs, et
l'on aurait vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes
du 2 septembre, des citoyens également ennemie de l'anarchie et du
despotisme. Nos accusateurs et sons, nous serions peut-être déjà consumés par
le feu de la guerre civile. Notre modération a sauvé la république ; notre
silence a sauvé la patrie. Le
discours de Vergniaud obtint un grand succès, nom-seulement parmi la Gironde,
mais aussi parmi les craintifs modérés de la Plaine, qui déplaçaient la
majorité, selon leurs alarmes ou -leurs impressions. La conclusion de
l'orateur était que les signataires de la pétition seraient mandés à la barre
et les registres de la section produits sur le bureau. La
discussion fut reprise le lendemain à la séance du soir ; elle fut bruyante
et scandaleuse. Marat commença par demander la tête des meneurs de la faction
criminelle. Pour les pousser, disait-il, au pied du mer, il les défia de
mettre à prix la tête d'Égalité fils et de tous les Bourbons émigrés.
Lecointre objecta que ce serait compromettre la vie des représentants livrés
par Dumouriez : « Qu'est-ce que sont des membres de la Convention ?
cria-t-on. — N'y a-t-il donc plus de représentation nationale ? » répliqua-t-il. Les
murmures couvraient sa voix : « De quelle douleur notre âme doit être
navrée, continua-t-il, lorsqu'on considère que Marat a été entendu
paisiblement, vomissant des calomnies contre de bons citoyens... Ici les
clameurs redoublèrent ; des deux ailée de la salle, on descendait devant la tribune
en se menaçant les uns les autres. Un député de la droite, Duperret, tira
l'épée qu'il portait dans sa canne. Les cris « à l'Abbaye ! à l'Abbaye !
en prison l'assassin ! » retentissaient avec fureur. Marat
monta à la tribune en bravant hautement le refus du président qui le
rappelait, disait-il, pour la vingtième fois à l'ordre. Enfin
Duperret parvint à être écouté ; il n'avait tiré son épée qu'en se voyant
menacé par le pistolet d'un de ses collègues de la gauche. « Nous avons
à lutter, disait-il ; contre des scélérats qui perdent la chose publique. » Les
tribunes publiques prenaient une part active au désordre. Le président
ordonna l'arrestation d'un spectateur qui faisait des gestes menaçants. La
séance fut levée, sans qu'aucune discussion fût possible. Le jour
suivant, après avoir lu la correspondance des armées, Poultier, au lieu de
donner lecture, ainsi qu'il en était chargé, des interrogatoires de deux généraux
accusés, Stengel et Lanoue, critiqua vivement la manière dont le comité
militaire, dont il était rapporteur, avait fait l'enquête. Selon lui, c'était
les soldats qu'il fallait interroger sur la conduite des' généraux. Pétion
demanda que Poultier fût censuré pour avoir exposé son opinion personnelle au
lieu de parler au nom du comité. Robespierre s'écria : « Et moi, je
descende la censure de ceux qui protègent les traîtres. — Oui, les traîtres
doivent être punis, répliqua Pétion. — Et leurs complices, ajouta
Robespierre. — Oui, leurs complices et vous-même ; il est temps que ces
infamies finissent ; il est temps que les traîtres et les calomniateurs
portent leur tête sur l'échafaud. Je les poursuivrai jusqu'à la mort. — Réponde
aux faits. — C'est toi que je poursuivrai. » Tel
était le dialogue de deux hommes éminents parmi les factions
révolutionnaires, qui avaient travaillé de concert à renverser le trône, à
abolir la constitution, à détruire l'ordre social, et qui, dès le lendemain avaient
commencé à s'entre-déchirer, montrant à la France qu'ils n'avaient eu d'autre
mobile que leurs passions, leur intérêt personnel ou leur envieux orgueil.
Ils étaient de bonne foi en s'accusant mutuellement de complot. Dans un
gouvernement libre, établi et régulier, les Mécontenta et les opposants,
après avoir exprimé leur opinion, après avoir fait, dans le cercle légal,
tous leurs efforts pour In faire prévaloir, se soumettent et se résignent. Les
hommes de révolution étaient toujours prêts à en appeler à la force ; ils ne
reconnaissaient nul autre droit, nul autre moyen de succès ; de sorte que,
dans leur pensée et selon leur habitude, toute opposition était le
préliminaire d'une conspiration et un crime politique. Dans les luttes de la
parole, la péroraison de chaque discours était une invocation à l’échafaud.
Les deux actions révolutionnaires ne s'étaient séparées et n'étaient devenues
ennemies qu'après avoir marché de concert à la république par la violence et
l'iniquité. Maintenant elles ne pouvaient s'accuser réciproquement que de
comploter contre cette république conquise à frais communs. La Parole fut
enfin maintenue à Pétion et il continus sur le même ton ; interrompu souvent
par Marat qu'il traitait de vil scélérat, par David, qui s'élançait dans la
salle, s'écriant s Et moi aussi je suis un homme vertueux ; ainsi
assassinez-moi. Il
termina son discours au milieu de ce continuel vacarme. Poultier
confessa qu'il avait eu tort et l'on passa à l'ordre du jour. La discussion recommença
sur l'accusation de Robespierre. Guadet, avec plus de vivacité, moins de
talent et moins d'effet, répéta ce qu'avait dit Vergniaud ; renvoyant
l'accusation de complicité avec Dumouriez aux ennemis de la Gironde. Il
reprocha à Robespierre ses variations d'opinions en 1792, ses lâchetés, son
habitude de calomnie, ses rêveries de méfiance. Passant à Marat, il parla de
ses propositions répétées de dictature et de pouvoir despotique. Puis il ne
craignit point d'attaquer Danton. Rappelant le premier séjour de Dumouriez à
Paris, il disait : « Qui était sans cesse à ses côtés ? votre
Danton ! — Ah !
tu m'accuses, moi ! Tu ne connais pas ma force. Je te répondrai, je prouverai
tes crimes, » répliquait Danton. Cette
fougueuse interruption ne troubla point Guadet. « Vous
nous accusez d'être vendus à l'Angleterre, d'avoir reçu l'or de Pitt. Eh bien
! où sont-ils nos trésors ? Venez, vous qui m'accusez, venez dans ma maison,
venez y voir ma femme et mes enfants se nourrissant du pain des pauvres ;
venez voir l'honorable médiocrité où nous vivons ; voyez si mes minces
domaines sont accrus ; voyez-moi arriver à l'Assemblée, y suis-je traîné par
des coursiers superbes ? Informez-vous auprès de ceux qui m'ont connu,
demandez-leur si je fus jamais accessible à la corruption ; demandez quel est
le faible que j'ai opprimé ? quel est l'homme puissant que je n'ai pas
attaqué ? quel est l'ami que j'ai trahi ? Pourquoi chacun de nous ne peut-il
pas dérouler sa vie entière ? Les vertus publiques se composent des vertus
privées. Je sais combien il faut se défier de celui qui parle de sans-culotterie
au peuple, en mémé temps qu'il affecte un luxe insolent. Je sais qu'il faut
se méfier de ces hommes qui se disent patriotes par excellence et qui ne
pourraient souffrir qu'on les interrogeât sur aucune des actions de leur vie
privée. « Je
suppose que quelqu'un parmi nous voulût parvenir à la destruction de la
république et de la liberté, qu'aurait-il fait ? il aurait commencé par
dépraver la morale publique, afin d'avoir des partisans à sa disposition, il
aurait jeté la déconsidération sur l'Assemblée, il aurait essayé de lui
enlever la confiance ; il aurait semé dans la ville que la Convention habite,
l'amour de pillage et du meurtre ; il aurait fait entendre des paroles de
sang. Si un homme en exécration à toute la France s'était trouvé sous sa
main, il s'en serait servi et l'aurait poussé à la Convention nationale ; il
aurait dicté des lois au corps électoral de Paris, et porté aussi à la
Convention un homme qui pût servir l'espérance d'une royauté ; il aurait
travaillé dans des sociétés prétendues patriotes, dans les sections, pour
parvenir à la dissolution de la représentation nationale ; il aurait fortifié
ce système de calomnie atroce contre les hommes de bien et de courage. » C'est
ainsi que Guadet, sans autre preuve que quelques anecdotes et procédant par
induction, rejetait sur Danton la complicité avec Dumouriez et la Maison
d'Orléans. Cette accusation n'était nullement démontrée, mais elle présentait
plus de probabilité que les inculpations dirigées rostre les Girondins. Pour
terminer, Guadet avait réservé un argument destiné ü produire pins d'effet.
Revenant sur ce qu'il appelait la conspiration du 10 mars et sur les projets
manifestes d'attenter à la Convention, il donna lecture d'une adresse que les
Jacobins de Paris venaient d'envoyer à leurs frères des départements. « Amis,
nous sommes trahis ; sut armes ! aux armes ! Voici l'heure terrible où tes
défenseurs de la patrie doivent vaincre ou s'ensevelir sous les décombres de
la république. » Après avoir parlé de la trahison de Dumouriez, les
Jacobins ajoutaient : « Mais, frères et amis, ce ne sont point là
tous vos dangers ; il faut vous convaincre d'une vérité bien plus
douloureuse. Vos plus grands ennemis sont au milieu de vous. Ils dirigent vos
opérations, vos vengeances ; ils conduisent vos moyens de défense. Oui, c'est
dans le sénat que de parricides mains déchirent vos entrailles ! Oui, la
contre-révolution est dans le gouvernement, dans la Convention ; c'est là
c'est au centre de vos sûretés et de ans espérances, que de criminels
délégués tiennent les fils de la trame qu'ils ont ourdie avec la horde des
despotes qui, viennent nous égorger. Mais déjà l'indignation enflamme votre
courageux civisme. Allons, républicains, armons-nous. » Alors
commença le tumulte ; l'adresse était signée de Marat, comme président des
Jacobins. La droite commença à crier : « A l'Abbaye ! le décret
d'accusation ! » — Marat demanda la parole ; les vociférations des
tribunes publiques le soutenaient. Il proposa de nouveau que la tête de tous
les Bourbons fût mise à prix, afin que le vote décelât les véritables
complices de Dumouriez. La droite continuait à demander le décret
d'accusation. Danton
prit la parole. — « Non pas, dit-il, en faveur d'un homme ; mais
pour l'intérêt public. » Avec ménagement pour Robespierre, il s'étonna
qu'il eût présenté une accusation fondée seulement sur des preuves politiques.
« La question est de savoir ce que c'est que la conspiration d'Orléans,
et si elle existe. J'ai cru longtemps que cette faction n'était qu'une
chimère, t. si je demande quel est le coupable, vous direz : C'est
Marat. Il répondra : Ce sont les hommes d'État. Le vrai coupable, c'est
d'Orléans ; pourquoi n'est-il pas déjà traduit au tribunal révolutionnaire ?
La procédure sera envoyée à la Convention ; elle pourra connaître ainsi ceux
de ses membres qui ont trempé dans la conspiration. » Danton
insista sur la mise à prix de la tête des Bourbons, en montrant peu de souci
des représentants livrés par Dumouriez. — « S'ils sont dignes de la
nation et de la Convention, ils ne doivent pas craindre le tonneau de
Régulus. » Enfin il demanda qu'on renvoyât à un comité les accusations
portées contre Marat ou contre d'autres représentants ; mais il voulait que
toute discussion sur ce sujet fût ajournée jusqu'au retour ides députés
envoyés dans les départements pour presser le recrutement. La plupart étaient
du côté gauche, qui regardait comme une trahison, la mise aux voix de toute
question importante pendant leur absence. Les
Girondins insistèrent sur l'accusation de Marat. « Cet homme, disait Fonfrède,
n'est-il pas en horreur dans les départements ? Vos concitoyens ne vous
ont-ils pas cent fois conjuré de bannir du sénat ce génie malfaisant, cet
artisan de crimes ? — Oui, oui, criait-on à droite. — C'est la voix du peuple
qui réprouve Marat. — Quelqu'un des commissaires envoyés par vous a-t-il osé
se vanter de ses liaisons avec cet homme ? Qui n'a pas désavoué ses doctrines
de sang ? Quelques-uns même, pressés par l'opinion publique, ont été obligés
de prendre, dans les sociétés populaires, l'engagement de demander à leur
retour un décret d'accusation. Danton voudrait un rapport : où l'évidence est
acquise, un rapport est inutile. N'avez-vous pas porté des lois contre les provocateurs
au pillage et au meurtre ? — Oui, dit Marat, quand ils sont royalistes. —
N'avez-vous pas, continua Fonfrède, porté la peine de mort contre quiconque
demanderait le rétablissement du pouvoir arbitraire ? Eh bien, Marat a
demandé la dictature. N'avez-vous pas porté la peine de mort contre quiconque
demanderait la dissolution de la Convention ? Marat la demande chaque jour. » Les
Montagnards murmuraient. « Vous qui m'interrompez, vous applaudissez
avec fureur ces adresses insolentes où des hommes égarés et payés demandent l'expulsion
de trois cents membres de l'Assemblée. Si vous aviez le pouvoir, vous
n'objecteriez pas, comme aujourd'hui Danton, que vous êtes juges et parties,
vous les banniriez ; et lorsque la république vous conjure de bannir vos
divisions en bannissant cet homme, qui désigne ici même les victimes de sa
rage, qui attise les flambeaux de la discorde ; c'est donc pour lui seul 'qua
vous vous déclarez inhabiles à prononcer ? » La
discussion fut fermée ; les Girondins avaient été écoutés avec faveur par la
majorité. Marat, voyant la disposition de l'Assemblée, désavoua l'adresse qui
avait été le premier motif de l'accusation ; il l'avait, disait-il, signée
sans la lire comme président ; il en approuvait les principes ; mais il
n'était pour rien dans la rédaction. Il fut
décrété que Marat serait envoyé à l'Abbaye et que le comité de législation
ferait un rapport le lendemain. Par une longue lettre, Marat annonça à
l'Assemblée qu'il ne voulait être ni emprisonné, ni égorgé dam une prison et
qu'il se mettait à couvert des scélérats soudoyés. « Les complices de
Dumouriez voulaient, disait-il, se débarrasser de lui ; puis ils en
viendraient à Robespierre, puis à Danton et à tous les députés énergiques.
Mais lui, l'mil du peuple, allait continuer son infatigable surveillance. » La
Convention écouta la lettre et passa outre. Le rapport du comité fut présenté
par Delaunay, député du parti modéré. Les Montagnards ne voulaient pas
l'entendre. Il parvint cependant à donner lecture complète de la pièce signée
Marat, dont Guadet n'avait lu que les premiers paragraphes ; la suite était
encore plus violente. « Exterminons
tous les conspirateurs, si nous ne voulons pas être exterminés nous-mêmes. —
Faites pleuvoir les pétitions ; qu'elles manifestent le vœu formel du rappel
de tous les députés infidèles qui ont trahi leur devoir en ne votant point la
mort du tyran ; de tels délégués ne sont que des traîtres, des royalistes ou
des hommes ineptes. Ce sont eux qui forment une faction criminelle et
désastreuse ; avec eux, c'en est fait de la liberté. — Le foyer de leur
conspiration est à Paris ; c'est le lieu où ils ont juré d'anéantir la muse sacrée
de l'humanité, sur les cadavres des patriotes. — Aux armes, républicains !
Volez à Paris, au quartier général de la république. Tous les moyens
d'accélérer votre marche doivent être mis en usage. Si nous sommes attaqués
avant votre arrivée, nous saurons combattre et mourir. Nous ne livrerons
Paris que réduit en cendres. » Les
Montagnards étaient résolus à ne point abandonner Marat. Déjà la plupart
d'entre eux avaient voté cette adresse à la séance des Jacobins. « Si
elle est coupable, dit Dubois-Crancé, décrétez-moi d'accusation, car je
l'approuve. » Aussitôt
Camille Desmoulins, David et beaucoup d'autres se levèrent en criant : « Nous
voulons la signer. — Il
faut l'imprimer et l'envoyer à tous les départements, disait Granet, député
jacobin. — J'appuie la proposition, répondait Vergniaud ; il faut que les
départements connaissent ceux qui proclament la guerre civile. » La
Plaine et les modérés de toute opinion étaient désolés de cette déclaration
d'implacable guerre civile, de cet oubli des intérêts du pays. Qu'allaient
penser et faire les départements, en voyant cette destruction de l'Assemblée
nationale ? On aurait voulu mettre fin à ce débat par un ordre du jour. La
Gironde était exaspérée ; elle était décidée à pousser son attaque jusqu'au
bout. a Tous les liens de confiance mutuelle sont rompus, n disait Gensonné,
et, des deux côtés, on s'écriait : « Oui ! oui ! Cette adresse
demande l'appel au peuple r c'est ce que nous avons toujours voulu. Il est
temps que le peuple sache, si c'est lui qui doit faire la loi ou si ce sera
une misérable faction. — Voilà le fait est trop certain, la république
divisée ; il est impossible de faire cesser cet état de choses autrement que
par l'expression du vœu national. » Enfin,
Gensonné articula une imputation plus grave. « Il existe une conjuration. Son
but est de donner à la Fraser la constitution de 1791 et une régence. » Appeler
conspiration des entretiens secrets entre Danton, Robespierre et Marat ;
regarder, comme des projets, l'absence de conviction politique et une liberté
d'esprit, qui admettait l'examen de toute hypothèse ; convertir la recherche
des moyens de sortir d'embarras, en une détermination prise : c'était une
grande exagération. En fait, le comité de salut public, où ne siégeait aucun
Girondin, s'inquiétait beaucoup des réunions occultes de Danton, de
Robespierre et de Pache, qui se tenaient à Charonton. Six des membres de ce
comité, agissant de concert, prenaient des informations, mandaient le
ministre et croyaient à peu près ce que Gensonné venait d'affirmer
publiquement. Ils appelèrent Danton, qui leur donna pour toute réponse :
« Ne craignez rien ; nous sauverons la liberté[2] ! » En de
ces députés de la Plaine, qui vivaient dans un silence craintif, Vernier prit
la parole. s Quand vous avez jugé le ci-devant roi, j'ai eu la simplicité de
croire que les opinions étaient libres ; je me suis trompé. Je suis un de ces
scélérats qui ont voté l'appel au peuple et le bannissement du tyran, un de
ces scélérats socs qui on ne veut ni pais, ni trêve ; et comme je crains
d'échapper à cette noble proscription, je viens me dénoncer publiquement. Il fit
la peinture des deux partis opposés, de leurs discordes funestes à la chose
publique, et de leurs torts réciproques ; se montrant plus sévère à ceux qui,
dès le commencement de la session, voulaient dominer l'Assemblée par leur
coalition avec la commune et les Jacobins. « Les plus vils et les plus
perfides sont ceux qui, au lieu de tenir le peuple, s'abaissent à l'aduler
pour le corrompre... » L'exhortation
qu'il adressait aux uns et eux autres se terminait par un conseil peu
praticable : « Que les plus passionnés de chaque parti deviennent
simples soldats, et marchent à l'armée pour y donner l'exemple de la
soumission et du courage. » La
majorité inclinait visiblement pour la Gironde ; plusieurs des représentants,
qui avaient signé l'adresse des Jacobins, rétractèrent leur adhésion. En même
temps les tribunes publiques devenaient menaçantes de vociférations et de
gestes. Le président ordonna aux gendarmes d'arrêter un des spectateurs qui
se faisait remarquer par une violence plus grande. L'ordre ne put être
exécuté ; les hommes qui occupaient cette tribune, se luisent en rébellion ;
il fallut dire que la Convention méprisait de telles insultes, et la
discussion continua. Camille
Desmoulins était un des plus habituels interrupteurs ; il faisait entendre
incessamment des apostrophes, et presque jamais des discours. Il annonça que
les sections viendraient bientôt demander l'expulsion de vingt-durs députés. « C'est
parce qu'ils se voient près de périr qu'ils rejettent sur les patriotes la
complicité avec Orléans. » Il ne voulait pas mettre en doute leur
culpabilité, car « en matière de dénonciation, on ne peut exiger de
preuves juridiques ; les présomptions suffisent. » — C'était la citation
des propres paroles de Gensonné, lorsqu'il avait dénoncé le comité
autrichien. — « Quelle présomption de complicité peut être plus forte
qu'une correspondance suivie avec Dumouriez ? — Cette
correspondance a cessé, répondit Gensonné, lorsque Danton a donné son neveu
pour secrétaire à Dumouriez. » L'accusation
proposée par le comité contre Marat n'était point motivée sur l'adresse qu'il
avait signée, mais sur deux articles de journal ; l'un, du 8 janvier,
provoquait à la dissolution de l'Assemblée ; l'autre, du 25 février, invitait
le peuple à piller les magasins. Personne
ne prenait sa défense. Robespierre déclara qu'il savait apprécier Marat : « Il
a commis, disait-il, des erreurs, des fautes de style ; mais ses accusateurs
sont des conspirateurs et des traîtres. Ce n'est pas contre lui seul qu'on
veut porter un décret d'accusation ; c'est contre vous, vrais républicains,
qui avez déplu par la chaleur de vos âmes ; c'est contre moi-même peut-être,
bien que je me sois toujours attaché à n'aigrir, à n'offenser personne. Marat
n'a jamais été mon ami ; je n'ai point partagé ses erreurs, qu'on travestit
en crimes ; mais je le regarde comme un bon citoyen, un défenseur de la cause
du peuple. » On
demandait l'appel nominal ; le vote fut prononcé à haute noix. Beaucoup de
députés le motivèrent par quelques paroles ; deux Montagnards demandèrent la
couronne civique pour Marat, qui avait bien mérité de la patrie. Les
spectateurs distribuaient leurs applaudissements ou leurs buées selon le
vote. Deux cent vingt votèrent pour l'accusation ; cent trente-deux contre ;
quarante-huit se récusèrent. Les
Girondins venaient de remporter une victoire qui ne devait pas leur profiter.
Pour l'obtenir, ils avaient montré plus de colère que de fermeté politique.
Leur situation restait la même, et ils avaient irrité leurs ennemis, sans
gagner un moyen de plus pour détruire leur puissance. Ils n'avaient point
autorité complète sur le conseil exécutif ; la commune était résolue à les
exterminer ; le tribunal révolutionnaire appartenait aux Jacobins et à
Danton. D'ailleurs, et c'est ce qui décidait de leur sort, aucun corps
militaire n'était à leur disposition. Qu'importait la majorité de
l'Assemblée, lorsqu'ils restaient à la merci des forces de la rue. Les
députés de la Plaine votèrent pour eux à contre-cœur ; plusieurs s'abstinrent
; ils croyaient que la Gironde n'avait point de quoi soutenir ce succès et
qu'elle se créait un plus grand danger. Vergniaud et Gensonné, eux-mêmes,
furent d'un avis contraire à l'accusation de Marat et ne votèrent pas. La
pétition que Camille Desmoulins avait annoncée fut apportée dès le lendemain
; elle avait été concertée dans une séance des Jacobins. Robespierre, sans se
charger de la rédaction, avait donné son avis détaillé sur ce qu'elle devait
dire et sur le caractère qu'il convenait de lui imprimer. Elle fut apportée
par une solennelle députation, sous la conduite du maire. Les tribunes
applaudirent à leur entrée. Un
orateur, nommé Rousselin, en donna lecture : « Législateurs, dit-il, les
mis n'aiment pas la vérité ; leur règne passera : le peuple la veut
partout et toujours ; ses droits ne passeront pas. Nous vous demandons
vengeance des outrages sanglants faits depuis si longtemps à ces droits sacrés. » Après
ce début hautain et menaçant, la pétition rappelait que les Parisiens avaient
toujours été les premiers à attaquer et à renverser la tyrannie, et que leur
position leur donnait l'initiative de la vengeance. « Nous
reconnaissons que la majorité de la Convention est pure, car elle a frappé le
tyran. Nous ne demandons pas la dissolution effrayante de la Convention, ni
la suspension de la machine politique. Loin de nous cette idée anarchique !
Nous venons, armés de la portion d'opinion publique du département de Paris,
provoquer le cri de vengeance que va répéter la France entière. Nous allons
lui indiquer les attentats et les noms de ses perfides mandataires ! » Puis
commençait une longue accusation contre les hommes principaux de la Gironde,
accusation générale et vague, vraie polémique de parti, où les opinions
étaient incriminées et non pas les actes. La complicité avec Dumouriez était
surtout présentée comme incontestablement prouvée par quelques votes récents. « Le
peuple ne change pas e il est toujours le même ; ce sont les fonctionnaires
qui changent. L'opinion du peuple sur ses mandataires dépend de leur
conduite. Il a poursuivi les traitres sur le trône, pourquoi les
laisserait-ils impunis dans la Convention ? Le temple de la liberté est-il
donc un lieu d'asile, comme les églises d'Italie, et les scélérats y
trouvent-ils l'impunité ? La république a-t-elle renoncé au droit de purifier
sa représentation ? La révocabilité est son essence ; elle est la sauvegarde
du peuple. Nous demandons que cette pétition soit communiquée à tous les
départements et qu'il y soit annexé la liste ci-jointe de la plupart des
mandataires coupables de félonie envers le peuple souverain, afin que la
majorité des départements manifeste son opinion. Alors ils se retireront de
cette enceinte. » La
liste se composait de Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, Barbaroux,
Pétion, Salles, Lasource, Valazé, Louvet, Fauchet, Corsas, Grangeneuve, Biroteau,
Pontécoulant, Hardy, Le Hardy, Lanjuinais, Valady, Chambon, Lanthenas. La
Convention avait ordonné par un décret récent que toute pétition serait
signée individuellement. Cette formalité fut accomplie. Pache aurait voulu se
dispenser de donner sa signature. Il n'était point pétitionnaire, disait-il,
mais se présentait comme président du conseil de la commune. Il apposa
toutefois son nom à cette pièce, où fut reconnue la manière de Robespierre ;
elle lui fut attribuée dans la discussion. Le
président répondit avec gravité : « Vous avez cru devoir faire cette
démarche dans l'intérêt de la république ; la Convention examinera votre
pétition ; elle vous invite aux honneurs de la séance. » Fonfrède
obtint la parole : « Si la modestie n'était pas le devoir d'un homme
public, je m'offenserais de ce que mon nom n'est pas inscrit sur la liste
honorable qui vient de vous être présentée. — Et nous assai. — Tous, tous ! »
s'écrièrent les trois quarts de l'Assemblée en se levant. Pénières
s'approchant de Pache lui dit e Pouvez-vous me donner une petite place sur
votre liste ? il y aurait cent écus à gagner. » Car beaucoup de choses
se vendaient à la commune. Fonfrède
continua avec ironie a Je rends hommage au zèle éclairé, à la surveillance
patriotique qui a dicté cette pétition. Combien il est heureux que les
pétitionnaires et le maire de Paris daignent vous accorder l'honneur d'an
scrutin épuratoire ! Je n'élève aucun doute ; oui, c'est bien là le vœu
libre, spontané du peuple ; il est impossible qu'aucune intrigue, pas même la
prophétie de Desmoulins, l'ait provoqué. Tous les habitants de cette immense
cité y ont concouru ; je l'admets pour une vérité constante. » Puis il
établit que la volonté du peuple ne pouvait être consultée qu'en convoquant
les assemblées primaires. « C'est sans doute ce qu'ont voulu demander
les pétitionnaires. C'est pourtant parce que cette convocation a été demandée
par quelques-uns de nos collègues, qu'on veut les exclure. Je suis plus
généreux, je ne demande pas l'exclusion des pétitionnaires ; au contraire,
j'appuie leur demande et je la convertis en motion. » Un
Montagnard s'écria que c'était réclamer la constitution de 1791. Il fut
obligé de s'excuser et de rendre hommage à la souveraineté des assemblées
primaires ; mais il ajouta : « Cette adresse émane aussi du peuple
souverain. » On murmure ; il se reprit une seconde fois : « Ou du
moins d'une portion du souverain toujours estimable à vos yeux. » Les
révolutionnaires s'embarrassaient toujours dans cette question : Comment est
constatée la vraie volonté du peuple souverain ? Il fallait toujours eu
revenir à la souveraineté du fait, quand ce fait était à leur gré. La
pétition ne fut soutenue par aucun orateur considérable du parti jacobin.
Quelques Montagnards obscurs essayaient de poser la question entre les représentants
qui avaient voté la mort du tyran et ceux qui avaient voulu l'épargner. Ils
ne furent applaudis que par les tribunes. Les
Girondins continuèrent à demander la convocation des assemblées primaires. Phélippeaux,
un ami de Danton, proposa un ordre du jour qui improuverait la pétition de la
commune. Cette concession de la Montagne ne parut pas suffisante. La
discussion resta ouverte et fut reprise à plusieurs fois. Les
nouvelles de l'armée du Nord, sans donner de vives inquiétudes, auraient pu
néanmoins préoccuper l'Assemblée, si elle eût été moins absorbée par ses
discordes intestines. Les
Autrichiens avaient passé la frontière ; ils allaient assiéger la ville de
Condé ; Valenciennes était aussi menacée. Le prince de Cobourg faisait des proclamations
destinées à rassurer les populations et qui n'avaient rien du langage
menaçant des manifestes de M. de Brunswick. La Convention craignit que
quelque général ne se permît, comme Dumouriez, de négocier avec les
commandants des armées étrangères. Robespierre demanda que quiconque
proposerait de transiger en quelque manière que ce fût avec les ennemis fût
mis hors la loi. Le
délit était ainsi défini d'une façon très-vague. Danton, en homme plus sensé
et qui pouvait prévoir l'empire des circonstances, présenta un autre texte. o
Laponne de mort est décrétée contre quiconque proposerait de transiger avec
des ennemis, qui pour préliminaire, n'auraient point reconnu la souveraineté
du peuple. Il
profita de l'occasion pour corriger une des imaginations déraisonnables où
l'Assemblée s'était laissé emporter dans l'orgueil des premières victoires. «
Il est temps, dit-il, que la Convention montre à l'Europe qu'elle sait allier
la politique aux vertus républicaines. Vous avez, dans un moment
d'enthousiasme, rendu un décret par lequel vous vous obligiez à donner
protection à tous les peuples qui voudraient résister à leurs tyrans. Il
semblerait donc que vous êtes engagés à secourir quelques patriotes qui
tenteraient une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la
conservation de notre corps politique. Décrétons que nous ne nous mêlerons
pas de ce qui se passe chez nos voisins. » Ce
conseil fut écouté et allait être inséré dans le décret ; mais Robespierre et
le girondin Ducos ne voulurent pas que cette disposition fût applicable aux
pays déjà conquis, dont la réunion avait été décrétée ; c'était rendre vaine
la proposition de Danton. Plus qu'aucun autre il avait contribué à décider
l'incorporation de la Belgique ; à la vérité pour la piller plutôt que pour
l'affranchir. Maintenant il reconnaissait que, dans le cas d'une négociation,
il importait d'avoir la faculté d'en disposer. On passa à l'ordre du jour sur
la proposition de Robespierre, en exprimant que les pays réunis faisaient
partie intégrante de la république française. Les
Girondins obtinrent un nouveau succès auquel ils attachaient une grande
importance. Dans les premiers temps de la Convention, le désir de donner la
France une constitution et de construire l'édifice de la république, avait
été manifesté par tous les partis. L'opinion publique, mécontente du présent
et alarmée de l'avenir, était impatiente d'obtenir une règle, des garanties
et quelque espoir de fixité. Les Jacobins voulaient constituer, ou, pour
parler plus exactement, composer une société selon leurs passions ou leurs
chimères ; les Girondins, pleins aussi d'illusions et de présomption, se
croyaient les législateurs par excellence. L'Assemblée
avait eu d'abord une entière confiance dans leur savoir et leurs talents et
les avait placés en majorité dans le comité chargé de cette grande tâche. Les
Jacobins se méfièrent d'avance d'une constitution qui serait l'œuvre de leurs
adversaires détestés. Robespierre fut profondément offensé d'avoir été écarté
de ce comité. Plus la discorde s'envenimait entre les deux partis, plus les
Jacobins cherchaient à éloigner le moment où l’Assemblée entreprendrait cette
discussion. Les hommes de la Montagne commençaient à s'apercevoir que la
France n'était pas encore préparée pour tin établissement tel qu'ils le
voulaient. Avant de donner des garanties à sa liberté, avant de constituer
des droits aux citoyens, il leur fallait broyer, anéantir les résistances de
l'ancienne société, et rie point lui fournir des armes qui seraient tournées
contre la tyrannie révolutionnaire. Ainsi
pensaient les ambitieux et les meneurs de ce parti, et ils en étaient venus
au point de ne s'en point cacher. Le
procès du roi n'avait point laissé la possibilité de songer à la
constitution. Bientôt après, au mois de février, Condorcet, rapporteur du
comité, proposa le projet de constitution, en le faisant précéder d'un long
exposé de principes. Condorcet
avait souvent carié dans ses opinions ; il était incontestablement attaché
aux idées de liberté, aux progrès de l'esprit humain, au développement du
bien-être général ; mais il avait cru d'abord que le bonheur de l'humanité
pouvait être l'œuvre d'un despotisme éclairé ; puis il avait eu confiance en
une forme de gouvernement où la division des pouvoirs donnerait une large'
part d'autorité à l'aristocratie ; ensuite il avait mis son espérance et son
ambition dans la constitution de 1791. Un amour-propre irritable et une
absence presque complète de courage politique, contribuaient ainsi à le faire
changer d'amis et de route. La considération dont il jouissait ne se
rapportait point à son caractère, main à sa renommée de navrant et d'homme de
lettres ; il était le rédacteur le plus accrédité de son parti. Ce qui
était invariable en lui, c'étaient les procédés de son esprit ; il l'avait
soumis au despotisme de la logique. Dès
qu'une opinion adoptée par lui, ou un événement accompli lui fournissait un
principe pour point de départ, il allait sans hésitation et sans contrôle aux
dernières conséquences. Il lui semblait que la raison humaine et les
conditions de la société n'avaient à obéir qu'à ce seul principe ; que la
morale et la politique étaient des sciences exactes, et que la conscience
même n'avait plus son libre arbitre. Son
projet de constitution dérivait rigoureusement de la souveraineté du peuple ;
il s'était efforcé de donner à cette abstraction une existence réelle et des
conséquences pratiques. Ne pouvant réunir la nation française sur un vaste
forum, ni en faire une corporation unique, vivant de la même vie, capable
d'une vo- tonte simultanée, il la subdivisait en assemblées primaires, et
disposait tout pour que là fût le souverain. Le territoire était partagé en
grandes communes, telles que sont maintenant les cantons. Le pouvoir suprême
était réparti entre les réunions de citoyens, formées dans chacune de ces
circonscriptions. Ce n'était pas seulement pour déléguer ce pouvoir et
choisir des représentants, qu'existaient les assemblées primaires ; elles
avaient d'abord à se prononcer sur l'acte constitutionnel qui devait être
soumis à leur acceptation. Les lois, lorsqu'elles n'étaient point des actes
d'administration, devaient aussi être proposées par la législature à la
sanction du peuple. Ces
délibérations auraient été impossibles, si elles avaient admis la discussion
et le droit d'entendement. Par violation du principe, le souverain était donc
assujetti à répondre par oui ou par non. Condorcet s'excusait d'avoir ainsi
restreint l'action directe du peuple ; il alléguait que le libre et public
examen auquel la loi avait dé être soumise dans l'assemblée des législateurs,
dans la polémique de la presse, et dans les réunions populaires où la question
aurait été débattue, avait nécessairement épuisé la discussion et réduit les
opinions à deux solutions entre lesquelles il serait facile d'opter. L'idée
de diviser la législature en deux corps délibérants était repoussée avec un
grand dédain, une telle combinaison, selon Condorcet, ne peut appartenir à
une théorie politique née dans un siècle éclairé. « Elle dérive de
préjugés, qui admettent que les hommes d'une mime société peuvent exercer des
droits séparés ; elle tient aux &aimes que l'ignorance éprouve toujours
du changements ces craintes sont un des fléaux les plus funestes au genre
humain. » Il
convenait toutefois que cette division du corps législatif était une garantie
de sagesse et de justice. Mais il cherchait un autre préservatif dans le
renouvellement fréquent de la législature, dans la facilité donnée au peuple
de présenter toujours des réclamations contre les lois. Néanmoins
il ne voulait pas du recours à l'insurrection, et il avait cherché avec soin
les moyens de l'éviter. « Tout citoyen qui croira nécessaire ou utile
d'appeler l'attention de la représentation nationale sur un acte de
constitution, de législation ou d'administration, aura le droit de requérir
la convocation de l'assemblée primaire, ponce o que sa proposition soit
revêtue de l'approbation signée de cinquante citoyens. Si la proposition est
acceptée, par la majorité des citoyens de la commune, on convoquera les
assemblées primaires de tout le département. Si la majorité des citoyens du
département est du même avis, le corps législatif sera tenu d'en délibérer.
Le résultat de la délibération doit être envoyé dans tous les départements et
soumis aux assemblées primaires. Si le corps législatif rejette la proposition
sortie des assemblées primaires d'un département, et que la majorité des
autres départements improuve cette décision, le corps législatif sera dissous
et ses membres ne seront pas rééligibles. À ces conditions et an moyen, de
ces formalités, l'initiative de tout acte constitutionnel ou législatif
pouvait appartenir à chaque citoyen. « L'autorité
exécutive était confiée à on conseil des ministres élu par les assemblées
primaires. Le corps législatif ne pouvait les destituer qu'avec des formés
aussi difficiles à observer que pour leur accusation. « Toutes
les fonctions étaient électives, même les jurés. La peine de mort était
abolie, hormis pour les crimes politiques. La liberté de la presse était
indéfinie et ne comportait de responsabilité qu'en cas de calomnie. La cour
de cassation était remplacée par dis censeurs judiciaires qui faisaient des
tournées dans les départements. « L'exercice
de la souveraineté imposait aux assemblées primaires des occupations
très-actives ; elles avaient non-seulement à voter sur les lois, mais de
continuelles élections les appelaient à se réunir sans cesse. Le rude en
était savamment compliqué ; il exigeait des scrutins successifs ; on
commençait par élire des candidats, avant de faire les nominations. » Cette
constitution semblait inspirée par un esprit complétement démocratique ; elle
ne satisfit point les Jacobins ; elle venait de leurs adversaires, c'était un
motif suffisant pour la repousser sans examen. La Convention n'eut point
d'abord le loisir de la discuter ; le côté gaude voulait reculer à une autre
époque l'établissement constitutionnel. Mais la' société des Jacobins se
livra aussitôt à la critiqué du projet de Condorcet. Au premier aperçu, il
leur parut absurde et contraire aux imprescriptibles droits de l'homme ; tout
y était disposé de façon à rendre l'élection illusoire pour les sans-culottes
; les riches accapareraient toutes les places ; l'égalité serait anéantie ;
le droit de suffrage accordé jus domestiques et autres individus soumis à une
dépendance, établissait une influence aristocratique. — Robespierre rassura
les Jacobins ; il ne jugeait point le projet si sévèrement ; ses vices pouvaient
être corrigés. « Les grands principes prévaudront toujours dans la
Convention, disait-il, si elle ne se laisse pas asservir par de
machiavéliques intrigants. » C'est ainsi qu'il ne voyait jamais aucune
question qu'à travers sa haine. La
discussion continua et manifesta, sous une forme théorique et absolue, les
passions révolutionnaires. On y put voir clairement qu'il ne s'agissait ni
des garanties du la liberté, ai dd meilleur mécanisme du gouvernement, mais
des satisfactions de l'envie. L'appel de toutes les cluses da la population à
la participation aux affaires publiques était compté pour rien, tant que la
société n'aurait pas été renouvelée et façonnée au gré de ceux qui voulaient que
la supériorité ne leur fût disputée per personne. « La
constitution, disait l'un, est autre chose que le gouvernement ; c'est la
composition de la nation. » Un
autre disait : « La constitution doit détruire toutes les
aristocraties, et surtout faite rentrer dans la poussière la plus dangereuse,
l'aristocratie bourgeoise, l'aristocratie des riches. » Couthon
exposa avec plus de précision les griefs des Jacobins contre le projet de
constitution ; il ne reconnaissait pas explicitement le droit d'insurrection
et cherchait à la prévenir, en donnant des formes légales à la résistance
contre l'oppression. Elle faisait du conseil exécutif un pouvoir distinct et
indépendant de la représentation nationale. Collot
d'Herbois parla aussi contre le pouvoir exécutif. « Il deviendrait trop
gros et trop gras. Il ne faut qu'un atelier exécutif. » Puis il
attaquait un article où Condorcet avait écrit : « Les peuples libres ne
connaissent d'autres motifs de préférence que les talents et les venus. »
— Les intrigants ont laissé subsister le mot talents ; nous ne voulons que
les vertus. Quand nous avons fait le 10 août, il n'y avait pas de savants.
Nous méprisons les attaques des Brissotins, faiseurs de journaux et d'épigrammes
; laissons-leur leur existence scientifique avec leurs talents, ils nous
mèneraient trop loin ; ils ont un talent supérieur, c'est de savoir fouiller
dans la poche de leurs voisins. » Les
Girondins avaient voulu une révolution contre les supériorités ; et
maintenant qu'ils voulaient régner au nom de la supériorité d'intelligence et
de talent, ils excitaient toutes les irritations de l'envie ; ils s'étaient
révoltés contre le hiérarchie sociale et le jour n'avait pas tardé où ils
étaient proscrits, comme d'insolents privilégiée qui s'élevaient au-dessus de
l'égalité. La
Convention avait ajourné, à deux mois après le rapport, la discussion sur la constitution.
Les Montagnards avaient voulu prolonger ce délai ; cette demande fut
repoussée. Le 17 avril commença ce travail. Fallait-il
s'occuper d'abord de la déclaration des droits ? Les uns disaient que les
prescriptions légales et pratiques étaient plus urgentes qu'une proclamation
de principes. Les autres soutenaient que la constitution n'était qu'une loi
subalterne, une interprétation de règles fixes et immuables. Barère
pensait qu'une déclaration des droits était d'autant plus nécessaire qu'elle
n'était pas immuable. Ainsi la déclaration de 1789, qui avait été reconnue
pour si claire et si concise, ne suffisait plus. « Nous n'avions fait
que la révolution de la liberté ; depuis nous avons opéré la révolution de
l'égalité ; nous avons donc fait des progrès et des découvertes nouvelles
dans les droits des hommes ; il faut les consacrer par une déclaration
nouvelle. » On ne pouvait convenir plus naïvement que les droits de
l'homme, pris dans le sens pratique, ne sont ni imprescriptibles, ni
immuables, mais sont établis par les lois. Les
discussions sur les droits de l'homme, considérés au sens absolu et
théorique, sont plus le fait d'une académie que d'une assemblée politique.
Mais les opinions diverses qui servent de bannière aux partis ont occasion de
se manifester dans ces tournois philosophiques. On chercha d'abord, s'il y
avait une distinction à faire entre les droits naturels et les droits sociaux
; puis on éluda la difficulté en déclarant que les droits de l'homme en
société, sont l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété, la garantie
sociale et la résistance à l'oppression. Un
autre article disait : « La liberté de la presse ou tout autre moyen de
publier sa pensée, ne peut être interdite, suspendue, ni limitée. » Salles
et quelques députés modérés s'épouvantèrent, dans l'intérêt de la société et
des individus, de voir ce droit déclaré ainsi absolu, mos nulle réserve, ni
garantie. Buzot et Ducos soutinrent l'inviolabilité de la presse. Robespierre
demanda comme eus que le texte fût maintenu. Il ajouta : « Une
exception doit être faite pour les temps de révolution. Le succès d'une
révolution peut exiger la répression des complots tramés à l'aide de la
liberté de la presse. Vous avez prononcé la peine de mort contre ceux qui,
par leurs écrits ou leurs discours, attaqueraient l'indivisibilité de la
république ou provoqueraient le rétablissement de la royauté. » C'est
ainsi qu'il était reconnu et statué en toute occasion, que les intérêts de la
Révolution et les intérêts de la liberté n'étaient pas les mêmes. C'est ce
qui devait être ; puisque la Révolution était faite contre l'état de la
société, elle avait-besoin du despotisme. Une
discussion assez vive s'éleva sur l'article qui reconnaissait que tout homme
est libre dans l'exercice de son culte. Vergniaud demanda que, dans une déclaration
des droits sociaux, on ne consacrât point des principes absolument étrangers
à l'ordre social. « Nous n'avons que faire, disait-il, de la nymphe de Numa,
ni du pigeon de Mahomet. Sans recourir à ces fraudes superstitieuses, la
raison seule nous suffit pour donner à la France la plus sage constitution. » Un
autre opinant prévoyait l'époque où il ne pourrait y avoir d'autre culte que
celui de la liberté et de la morale publique. Danton
se félicita de l'accord qui régnait sur cette question entre lui- et les
Girondins. La liberté de se réunir pour adorer la Divinité n'avait, selon
lui, d'autre limite que les règlements de police ; l'Assemblée ne pouvait
s'en occuper que sous ce rapport. Danton ne manqua point cette occasion de
parler contre les prêtres fanatiques et rebelles, dont on avait, disait-il,
de toutes parts demandé la déportation. La guerre de la Vendée ne paraissait
même pas ébranler la persuasion où il était que l'opinion du pays était
conforme à la sienne. « Si la superstition semble avoir quelque part aux
mouvements qui agitent une partie de la république, c’est qu’elle est
employée par la politique de nos ennemis. Ce
débat choquait un certain nombre de députée qui avaient foi ou respect pour
la religion ; ils protestèrent par quelques interruptions. « Supprimer
l’article, serait nous mener droit au théisme ou à l'athéisme. — Par respect
pour la Divinité ; cessons cette discussion. » Telles furent les seules
paroles qui se firent entendre en ce sens. Un
moment auparavant, la Convention avait écouté favorablement la pétition de
deux hommes qui avaient tué un prêtre et que le tribunal de leur département
avait condamnés selon les formes légales. Leur excuse était de l'avoir tué
dans une émeute. En vertu de son pouvoir souverain, l'Assemblée avait sursis
à l'exécution du jugement et ordonné un nouvel examen des faits. La
discussion de la constitution n'occupait ni tous les moments, ai toute
l'attention de l'Assemblée ; elle y avait destiné deux séances par semaine.
Bien que la guerre déclarée entre les deux partis fût chaque jour plus
vivement engagée, bien que Paris fût menacé de quelque terrible convulsion,
los représentants apportaient à cet examen un véritable intérêt. Les
Girondins croyaient au succès et à la durée de leur œuvre. Les Jacobins
espéraient qu'un changement de situation allait bientôt rendre inutile le travail
auquel se livrait l'Assemblée. ; mais ils saisissaient l'occasion d'exposer
leurs opinions et leurs doctrines. Robespierre
proposa une déclaration des droits. Il s'expliqua sur quelques-uns des
articles de son pro- jet. « Il est nécessaire, dit-il, de compléter
votre théorie de la propriété. Âmes de boue qui n'estimez que l'or, je ne
sens point toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source. Cette
loi agraire dont on a tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les fripons
pour épouvanter les imbéciles. L’extrême disproportion des fortunes est la
source de bien des maux et de bien des crimes ; mais nous n'en sommes pas
moins convaincus, que l'égalité des biens est une chimère. Il s'agit de
rendre la pauvreté honorable, et non pas de proscrire l'opulence. » Puis il
traitait d'abusive l'extension qu'avait reçue l'idée de propriété, — la
possession de l’homme par l'homme, — l'esclavage ou la vassalité féodale, —
le droit héréditaire des monarques. « Votre déclaration semble faite,
non pour les hommes, mais pour les riches, les agioteurs et les tyrans. »
Il arrivait ainsi à définir la propriété. Dans son système, elle était « le
droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui
lui est garantie par la loi. » En ce sens, il n'était pas logique de
placer la propriété au nombre des droits de l'homme ; elle dérivait non pas
de la justice naturelle, mais de l'autorité de la loi ; elle était une
concession révocable du souverain. Robespierre l'entendait bien ainsi. Plus
tard son inimitié contre les riches devait s'exaspérer par le besoin qu'il
avait de flatter les passions populaires, afin de les « colérer », comme
il le disait, contre les classes à qui la tyrannie révolutionnaire était odieuse. Sa
doctrine sur l'impôt appartenait de même à la position politique qu'il avait
prise. « Les citoyens dont les revenus n'excèdent pas ce qui est
nécessaire à leur subsistance ne doivent pas contribuer aux dépenses
publiques. Les autres doivent les supporter progressivement selon l'étendue
de leur fortune. » Outre
les amendements plus importants qu'il proposait sans les motiver, il
présentait un projet de déclaration des droits complètement différent ; plus
tard il l'imposa presque en entier à la Convention. Dès lors il recommanda
spécialement à l'attention publique les articles suivants ; ils donnent une
curieuse idée du degré d'absurdité où était tombé un homme, qui est
maintenant représenté parfois comme raisonnable et habile. « Les
hommes de tous les pays sont frères et les différents peuples doivent s'entraider,
selon leur pouvoir, comme les citoyens d'un même État. Celui qui opprime une
nation se déclare l'ennemi de toutes. — Ceux qui font la guerre à un peuple
pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'homme
doivent être poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais
comme des brigands et des assassins. — Les rois, les aristocrates et les
tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain
de la terre, qui est le genre humain et contre le législateur de l'univers,
qui est la nature. » Les
tribunes publiques étaient garnies de spectateurs pour applaudir ces tristes
folies. Saint-Just
prononça un discours où se succédaient des paragraphes brefs et visant à
l'effet ; il s'était pris de goût pour la forme extérieure du style de
Montesquieu et cherchait à l'imiter, mais souvent ses phrases concises n'en
étaient pas moins vides et vagues. Il n'apporta, dans cette question
générale, aucune passion de parti ; de sorte qu'il tombait dans de
continuelles contradictions. L'intention générale de ce discours était de
représenter la république et le nouvel ordre social comme un futur fige d'or
où le peuple n'aurait d'autres lois que ses vertus, où tout gouvernement
serait superflu, hormis pour le représenter dans les relations extérieures. « Ce
sont les gouvernements qui ont corrompu le peuple en substituant à la vie
sociale la vie politique essentiellement usurpatrice et tyrannique, u En même
temps il demandait un gouvernement vigoureux. Quelques lignes plus loin, il
disait : Le Français est facile à gouverner. Il lui faut une constitution
douce. Ce peuple est vif ; il est propre à la démocratie, mais il Se lasse de
l'embarras des affaires publiques. Il doit être régi sans faiblesse mais sans
contrainte. — L'ordre ne résulte pas de la force ; les lois ne repoussent que
le mal ; l'innocence et la vertu sont indépendantes sur la terre. —
Lorsqu'une révolution change un peuple tout scoop, il faut le prendre tel
qu'il est ; en essayant de le réformer, il faut se ployer à tes faiblesses ;
il ne faut pas faire qu'il convienne aux lois, mais faire en sorte que les
lois lui conviennent. C'est un végétal transporté dans un autre hémisphère ;
il faut que l'art lui aide, à produire des fruits mûrs sous un climat
nouveau. » Sous
cette forme sentencieuse donnée à des lieux communs, Saint-Just ne témoignait
pas encore les opinions tyranniques et impitoyables qu'il allait bientôt
professer dans ce même langage absolu et orgueil- Il
critiquait sans amertume, et même avec compliment, la constitution de
Condorcet. Il y démêlait cet esprit fédératif qu'on voulait voir dans tout ce
qui venait des Girondins. Leur Assemblée nationale lui semblait un congrès.
L'élection des ministres par le peuple conférait au conseil exécutif, un
caractère de souveraineté. « Si le pouvoir d'exécution émane de
l'élection populaire, il est éminemment le représentant du peuple : c'est une
royauté, ou, ce qui est pire encore, un pouvoir exercé nécessairement par des
gens célèbres. Car le peuple, n'ayant à choisir qu'un petit nombre de noms,
sera déterminé par la notoriété. » Saint-Just
voulait que le pouvoir exécutif fût subordonné. C'était
une conséquence où chacun était amené par une contrainte logique. La
souveraineté du peuple étant réellement impraticable devait toujours se
traduire par la délégation d'un pouvoir absolu ; ses élus représentaient sa
puissance. Or, à moins d'associer, dans une action commune, l'autorité
législative et l'autorité exécutive elles devaient sans cesse se trouver en
opposition et en conflit. Saint-Just, qui avait déjà exprimé l'opinion que la
législature devait être souveraine, disait pourtant : « Divisons le
pouvoir, si vous voulez que la liberté règne. » Il
avait encore un autre grief contre le projet des Girondins. Dans leur
constitution ils s'adressaient... à l'intelligence du peuple, au lieu de
laisser sa volonté résulter de la somme des intérêts individuels dans toute
leur simplicité. Or, l'intelligence est déterminée par des intelligences
supérieures ; on influe sur elle ; ce n'est plus la pleine et entière,
volonté. Cela était fort subtil et peu sensé ; car on ne comprend pas comment
le peuple connaîtrait ses intérêts autrement que par l'intelligence, ni comment
on ne pourrait pas influer sur lui au nom de ses intérêts. Saint-Just
traduisait en langage Scolastique la colère des Jacobins contre
l'aristocratie des talents. Il
présenta un projet complet de constitution qui n'attira point l'attention de
l'Assemblée et dont il ne fut même pas question, lorsque les Girondins furent
expulsés et proscrits. Comme longtemps après il s'est trouvé des gens qui out
voulu ériger Saint-Just en grand homme, il peut être curieux d'examiner son
œuvre. L'élément
politique de la nation était la commune. Elle ne se composait pas d'un territoire,
mais d'une communauté :de citoyens au nombre de six ou huit cents. Les
suffrages étaient donnés à haute voix ; les absents étaient passibles d'une
amende. Ce mode
d'élection des représentants était bizarre et aurait laissé une grande part
au hasard. Tout citoyen donnait son suffrage pour l'élection d'un seul
représentant. Le recensement général de tous les votes se faisait à Paris, et
les trois cent quarante et un citoyens qui avaient obtenu le plus de
suffrages dans toute la république, formaient l'Assemblée nationale. Les communes
élisaient dans la même forme un collège électoral du département, à raison
d'un électeur pour deux cents citoyens votants. Ce collège nommait un membre
du conseil du gouvernement, qui était ainsi une assemblée de
quatre-vingt-quatre membres. N'étant point élus directement par le peuple,
ils étaient non point des représentants, mais des mandataires. Leurs
fonctions duraient trois ans tandis que les législateurs étaient 'renouvelée
après deux ans, et non rééligibles, non plus que les membres du conseil. Beaucoup
d'attributions exécutives étaient réservées à la législature, entre autres la
nomination et la révocation des généraux de terre et de mer. Le conseil de
gouvernement délibérait en séance publique ; les ministres étaient à sa
nomination ; ils ne formaient pas un conseil et ne devaient avoir aucun
rapport entre Le
conseil enregistrait les décrets de la législature avant de pourvoir à leur
exécution. S'il les trouvait contraires aux droits de l'homme nu
irrégulièrement votés, il pouvait les soumettre au peuple, qui votait par oui
ou par non dans les assemblées communales. Si le décret était improuvé par la
majorité des communes, une Convention était élue dans la même forme que
l'Assemblée nationale ; elle rédigeait un décret conforme au vœu du peuple,
puis il était soumis à sa sanction. Avant de mettre eh activité la
constitution, elle devait être aussi sanctionnée par le peuple. Toutes
les fonctions étaient électives. Une grande indépendance était accordée aux
administrations locales. Parmi
les idées chimériques de cette époque, on peut remarquer le chapitre intitulé
— bec troubles publies : « Les communes éliront six vieillards recommandables
par leurs vertus, dont les fonctions seront d'apaiser les séditions. —Ils
seront décorés d'une écharpe tricolore et d'un panache blanc. Lorsqu'ils
paraissent revêtus de leurs attributs, le peuple garde le silence et arrête
quiconque poursuivrait le tumulte ; le peuple prend les vieillards pour
arbitres. — Si Ir trouble continue, les vieillards annonceront le deuil de la
loi ; ceux qui insultent les vieillards sont réputés méchants et sont déchus
de la qualité de citoyens. — Les vieillards ne requièrent point la force
publique et ne se retirent pas que le rassemblement ne soit dissipé. — Si un
vieillard est assassiné, la république est en deuil pendant un jour et les
travaux cessent. — La constitution permettait cependant aux maires de
requérir la force publique. —Pour mesure extrême, s'il se manifestait des
troubles dans toute l'étendue de la république, les communes devaient être
assemblées et le maintien des lois remis au peuple. C'est
ainsi qu'on rêvait le maintien de l'ordre public, lorsque l'émeute grondait
chaque jour aux portes de la Convention. La
déclaration des droits fut votée, sans que le texte du projet fût notablement
modifié ; mais le mécanisme constitutionnel laissait encore un champ indéfini
à l'imagination et à l'opinion des législateurs. Partant de ce point, alors
incontesté, que les lois d'un peuple ne doivent se rattacher aucunement à ses
habitudes, à ses traditions, à ses croyances, il n'y avait qu'à chercher une
combinaison de principes, qui serait la meilleure constitution possible pour
tous les temps et pour tous les lieux. Chacun avait droit à présenter son
système sans le soumettre au contrôle de l'expérience historique, en
s'appuyant, soit de généralités, orgueilleusement affirmées, soit de
citations grecques ou romaines, teste facile de déclamation. L'orateur
du genre humain, Anacharsis Clootz, expliqua dans un long discours les bases
constitutionnelles de la république du genre humain. En lisant le texte de ce
projet, on suppose aisément ce qu'il y avait de sottise et de folie dans les
développements qu'il fit entendre à la Convention. « L'Assemblée
nationale voulant mettre un terme aux erreurs, aux inconséquences, aux
préjugés-contradictoires des corporations et des individus qui se disent
souverains, déclare solennellement sets les auspices des droits de l'homme : « Il
n'y a pas d'autre souverain que le genre humain. Tout individu, toute commune
qui reconnaîtra ce principe lumineux et immuable, sera reçu de droit dans
notre association fraternelle, dans la république des hommes, des germains,
des universels. — A défaut de contiguïté ou de communication maritime, on
attendra la prorogation de la vérité pour admettre les communes lointaines. » Cette
discussion se prolongea pendant tout le mois de mai, sans cesse interrompue
par les séances orageuses, où éclatait la guerre civile entre les deux
partis, où se manifestaient les présages certains d'une journée
d'insurrection. Les
dissertations sur les principes généraux de l'organisation sociale, les
promesses de vertu et de bonheur prodiguées à une nation en proie au
désordre, à la ruine, aux terreurs du présent et de l'avenir, n'en
poursuivaient pas moins leur cours imperturbable. Robespierre
puisait, sans jamais la tarir, dans cette source d'éloquence. Il avait la
verve des lieux communs. Ses discours se résumaient presque tous en une
adoration du peuple, c'est-à-dire de la multitude ; car il n'admettait jamais
que les classes intéressées à l'ordre public fissent vraiment partie de la
nation. « Les
maux de la société ne viennent jamais du peuple, mais du gouvernement. — La
misère des citoyens est le trimé des gouvernants. — Le pouvoir et l'opulence
enfantent les vices ; la médiocrité et le travail smilles gardiens de la
vertu. —Fondez votre constitution sur cette maxime incontestable : le peuple
est bon, ses délégués sont corruptibles. — C'est dans la vertu et la
souveraineté du peuple qu'il faut chercher un préservatif contre les vices et
le despotisme du gouvernement. — L'équilibre des pouvoirs amène
nécessairement une ligue des pouvoirs rivaux contre le peuple. — La défense
de sa muse ne doit pas être confiée des tribuns ; cette institution suppose
l'esclavage du peuple. — Je n'aime pai que le peuple se retire sur le mont
Sacré ; je- veux qu'il reste à Rome et qu'il enchaîne les patriciens. — Il
n'y a qu'un seul tribun que je puisse avouer, 'c'est le peuple lui-même. Cette
série d'adulations se terminait à dire que la durée des magistratures devait
être courte ; que nul ne pouvait exercer deux magistratures ; qu'il fallait
multiplier les fonctionnaires publics plutôt que de leur confier une autorité
trop grande ; que, les diverses branches de l'exécution devaient être
multipliées autant que possible. Isnard,
disciple du Contrat social, le prenait dans un sens si littéral, qu'il
proposait une forme de pacte social qui serait présentée à tous les citoyens.
Après l'avoir adoptée ou signée, ils formeraient réellement une association
qui serait pour lors la nation française. La
division du territoire était une question plus pratique ; elle bit longuement
débattue. Saint-Just attachait une extrême importance à constituer non pas la
surface du sol, mais ses habitants ; il voulait que la station fût répartie
en gibus. Son système admettait Pourtant leg départements et les districts.
Duns le dissentiment des opinions sur les municipalités se retrouvait
l'esprit de parti. Les Girondins, en laissant à la petite commune rurale son
existence propre, c'est-à-dire ses propriétés et ses intérêts locaux, la
soumettaient à une administration délibérative et exécutive fixée au
chef-lieu du canton, tandis que la commune était régie par un agent municipal
; subordonné à l'autorité cantonale. De sorte que l'unité politique- était
l'assemblée primaire du canton. Lee
Jacobins découvrirent dans ce système une conspiration contre l'égalité ; il
leur semblait que l'administration cantonale était un cadre préparé pour
l'aristocratie des influences locales, qu'elle poursuit acquérir une
prépondérance antipathique à cette égalité envieuse, fondement de toutes
leurs opinions ; ils ne voulaient pas qu'un citoyen eût la chance de gagner
par ses services, par son mérite, par sa bonne renommée la bienveillante
confiance de ses compatriotes ; ils ne pouvaient souffrir que la domination,
exercée par eux sur le peuple en flattant ses passions ou trompant ses
intérêts, rencontrât une concurrence. Les
Girondins n'avaient assurément point pensé à fonder une aristocratie.
L'influence réduite à un-cercle aussi étroit ne pouvait leur paraître un
attentat à l'égalité ; elle était plutôt salutaire à une liberté bien réglée.
Lanthenas, un des amis de NP. Roland, demandait qu'on élevât dans chaque
canton un temple consacré aux assemblées, aux fêtes publiques, à des lectures
morales faites en commun. Quelques-uns,
pour affranchir les habitants des campagnes de la démocratie des populations
urbaines, voulaient que la municipalité des villes et des bourgs ne s'étendit
jamais sur une banlieue. Les représentants de toute opinion insistèrent pour
que le droit de suffrage fût exercé dans la commune. Phélippeaux proposa de
diviser toute la population par dizaines et par centaines, afin d'établir un
régime à la fois populaire et hiérarchique. L'autorité abusive du maire de
Paris fut alléguée pour demander que les grandes villes fussent divisées en
plusieurs municipalités. L'examen
de la constitution ne fut pas poussé plus loin, une révolution nouvelle vint
mettre un terme à ce travail ; il fut repris plus tard sous l'influence d'une
situation différente. Parmi
les scènes de discorde qui troublaient la Convention, plusieurs furent
suscitées par une question où se mêlaient les passions populaires, et par
conséquent l'irritation de l'esprit de parti. Il fallait encore s'occuper des
subsistances. Les mouvements séditieux avaient cessé dans les départements ;
mais les inquiétudes de la population parisienne menaçaient sans cesse
l'ordre public. C'était un des leviers employés pour soulever les émeutes ;
les précautions qui avaient été prises, les millions qui avaient été accordés
à la commune ne pouvaient rassurer les esprits. Maintenir le pain à un prix
inférieur au taux que lui assignait la valeur commerciale des grains, était
un moyen certain d'attirer à Paris un nombre considérable d'acheteurs
étrangers à la ville. Ainsi la foule affluait de plus en plus à la porte des
boulangers, et le nombre des consommateurs ne pouvait être prévu ni calculé ;
de sorte qu'on ne savait pas régler les approvisionnements et que le commerce
des grains était livré à une perturbation continuelle. Des marchands venaient
à Paris vendre le blé à un cours qui aurait dû porter le pain à cinq sous la
livre et rapportaient dans leur département du pain qu'ils achetaient trois
sous. A la vérité, ce trafic était interdit ; mais la police était
impuissante à l'empêcher. Ce fut
l'explication que le maire donna à l'assemblée, lorsqu'il y fut mandé. En
outre, les boulangers, ne recevant pas exactement l'indemnité qui leur était
promise, ne faisaient pas bien leur service. Enfin, les malveillants
travaillaient à augmenter les alarmes du peuple. Dès le
lendemain, l'administration départementale se présenta à la barre et demanda
d'un ton menaçant la fixation d'un maximum pour le prix des grains dans toute
la république, l'abolition du commerce des blés, le recensement de chaque
récolte et la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le
consommateur. « Le
droit de propriété ne peut être le droit d'affamer ses concitoyens. Les
fruits de la terre, comme l'air, appartiennent à tous les hommes. » Ce
langage prouvait avec évidence que la démarche du département était une
manœuvre révolutionnaire, un moyen d'agiter la population. « Détruire le
commerce, répondit sévèrement Vergniaud, c'est décréter la famine. Le comité
d'agriculture examinera dans cette demande les points qui méritent
discussion. » L'orateur
de la députation répliqua : « Si nous sommes taxés d'ignorance, on ne
nous accusera point de mauvaise foi ; la prudence nous a dirigés ; nous avons
empêché un million d'hommes de venir présenter cette pétition. Voici la
proclamation que nous avons affichée. » Elle
finissait par ces mots : « L'ignorance est-elle du côté de la bonne
foi ou du côté des gros commerçante et des accapareurs qui sont presque tous
des fripons ? » La
Montagne et les spectateurs applaudissaient. La discussion ne consista plus à
chercher quel était le meilleur régime commercial pour prévenir la disette.
Désormais il s'agissait d'une question de parti. Obéirait-on, contre toute
évidence, à une multitude aveugle et trompée ; sacrifierait-t-on la liberté
du commerce aux passions suscitées contre la richesse et l'inégalité des
fortunes ? Voilà ce que la Convention avait à décider. Les
Girondins soutinrent avec talent et courage, la cause de la liberté et du
sens commun. Représentants, pour la plupart, des ports de mer, ils avaient
des idées justes et pratiques sur le commerce et sur les funestes effets des
lois prohibitives. Ils expliquèrent les conditions et les effets du crédit,
les désastres de la contrainte, de la méfiance et de la fraude. On proposa de
créer des greniers publics où les producteurs de blé emmagasineraient, sous
la garantie de l'État, la portion vénale de leur récolte ; d'autres opinants
admirent le droit de l'administration à requérir les fermiers ou les
propriétaires de porter leur grain au marché le plus voisin, pour le vendre à
prix débattu. On parla de rendre responsables les communes où les vendeurs
seraient exposés à des violences et des menaces. Les
orateurs de la Montagne employaient leurs argumenta accoutumés. Phélippeaux
voyait dans le commerce une nouvelle branche de conspiration ; il appelait
les spéculateurs une ligue de scélérats qui voulaient renchaîner k peuple par
la famine ; il attribuait la disette à la lenteur de la vente des biens
d'émigrés et A l'espoir de rentrer en France que ces monstres conservaient
encore. Il voulait le maximum et proposait encore d'autres mesures. « Les
estomacs aristocratiques et sensuels ont introduit l'usage d'un pain plus moelleux
et plus délicat que celui de la multitude, tandis que le pauvre mange un pain
noir, dont il n'a pas même à discrétion. » En conséquence, Phélippeaux prescrivait
l'égalité du pain ce que la commune ordonna plus tard. Il indiquait aussi des
ateliers nationaux, où le prix du travail serait toujours réglé d'après le
prix des denrées. Enfin il demandait un impôt sur les riches, calculé de
telle sorte, que le pain ne coutât jamais plus de deux sous imaginant ainsi
faire baisser le prix du pain en surimposant la culture du blé. Lorsque,
sans connaissance et sans réflexion, tout un côté de l'Assemblée n'avait pas
une autre pensée que de faire appel aux aveuglements et aux passions du
vulgaire, la discussion devait s'exaspérer de plus en plus. Les pétitions
séditieuses se succédaient ; les discours étaient interrompus par de vives
apostrophes ; les tribunes retentissaient de vociférations. Ducos ne pouvait
avoir la permission de dire « que le laboureur, tout en faisant vivre
les habitants de la ville, devait conserver de quoi se nourrir, et que la
terre resterait en friche, s'il ne trouvait pas une rémunération suffisante
de son travail. » Il lui fut impossible de continuer. Le président ne put
imposer silence ah spectateurs. « La
représentation nationale est avilie, disait Guadet elle n'existe déjà plus.
Les autorités de Paris ne veulent pas que vous soyez respectés. » Au milieu
du bruit, il demanda que la Convention allât tenir ses séances à Versailles. Les
Montagnards furent alors les plus empressés à vouloir que la tribune d'où
partaient les cris fût évacuée. Buzot
appuya la proposition de Guadet. « Il n'y a pas une autorité, pas une
société populaire qui n'ait plus de pouvoir que la Convention. Des événements
que je ne veux pas rappeler, ont dénaturé empiétement la morale du peuple ;
les hommes, qui ont ordonné ou justifié ces événements, ont tant fait, qu'ils
se sont emparés de toutes les places : Armées, ministères, département,
municipalité, on les trouve partout. Dans un café voisin, rendez-vous de ces
scélérats, autour de votre salle, qu'entend-on ? Des cris forcenés. Que
voit-on ? Des hommes couverts de sang et de crimes. Celui qui a une fois
trempé ses mains dans le sang, ne peut plus vivre dans la société ; il lui faut
du sang, toujours du sang pour éteindre ses remords. » Puis parlant de la
société des Jacobins, il ajoutait : « Maintenant il n'y reste pas
trente de ses fondateurs ; on n'y trouve que des hommes perdus de dettes et
de crimes. Lisez le journal de leurs séances et voyez, si tant qu'existera
cet abominable repaire, vous pouvez rester ici. — Nous
sommes tous Jacobins, » criait la Montagne. « Scélérat, disait Bazire en
apostrophant l'orateur, les départements connaissent ton infamie. » Durand
Maillon raconta que les Jacobins de Marseille, après avoir reçu un courrier
de Paris, avaient mis à prix la tête de cinq représentants, qui avaient 'lote
l'appel au peuple. Danton voulut parler, et calmer l'irritation de la
majorité. Il confessa que les spectateurs avaient eu des torts graves. On ne
le laissa point parler ; il, fut obligé de quitter la tribune. Néanmoins
l'Assemblée se borna à faire évacuer la galerie d'où étaient parties les
insultes. Une grande quantité de spectateurs, pour témoigner qu'ils faisaient
cause commune, se retirèrent en poussant des Iris de colère. Aux
menaces des tribunes s'ajoutaient les menaces des pétitionnaires. Une
députation de Versailles se présenta à la barre, portant une bannière avec
l'inscription : « Nous demandons la taxe des grains. » Huit mille
habitants du faubourg Saint-Antoine vinrent dire : « Vous promettez
depuis longtemps un maximum sur toutes les denrées nécessaires à la vie t
toujours promettre et ne rien tenir ! lasser le peuple et le mettre hors
d'état de vous continuer sa confiance ! Comme lui, faites des sacrifices ;
oubliez que vous êtes propriétaires ; que le maximum ait lieu, et alors nous
serons défenseurs de vos propriétés. Le maximum, la résiliation des baux, une
contribution sur les riches ; et puis nous partirons pour l'armée, niais pas
avant ! Si vous n'adoptes pas nos propositions nous vous déclarons que nous
sommes en état d'insurrection. Dix mille hommes sont à la porte de la salle. » A la
société des Jacobins, on allait plus loin encore. Le déchaînement contre la
liberté du commerce était poussé au point qu'une haute approbation fut donnée
à la municipalité de Dijon pour avoir intercepté un convoi de grains destiné
h Chiions-sur-Saône. Ce chargement suivait la route accoutumée du commerce
des blés. Un orateur demanda la peine de mort contre tout voiturier qui
transporterait des grains sans la permission du maire. La
Convention céda r il fut décrété que, provisoirement un maximum serait établi
; il devait varier selon l'espèce de grain et selon le prix moyen d.
localités ; l'administration pouvait l'abaisser, mais non l'augmenter. Quatre
mois auparavant, Robespierre, Saint-Just, Marat lui-même avaient parlé contre
le maximum ; maintenant ils cherchaient leur force au plus bas de la
population, parmi les classes irréfléchies et ignorant., qui ne savent pas
combien leur importe l'ordre social il quelle misère les attend lorsqu'elles
l'ont troublé. Il fallait les corrompre pour les mettre en mouvement contre
la faible autorité légale qui subsistait encore. Après
avoir été contrainte à rendre un décret par lequel on croyait déterminer la
valeur du blé, parce qu'on en réglait le prix, la Convention en agissait de
même pour le numéraire métallique : elle portait des peines contre quiconque
changerait à titre inégal des assignats arec les monnaies d'or.et d'argent.
Aucune transaction ne devait stipuler une différence entre le payement en
espèces et le payement en assignats. Il y avait beaucoup de représentants qui
croyaient avoir ainsi établi le pair entre le papier-monnaie et le numéraire. Le 17
avril, une députation de la ville de Bordeaux vint apporter à la Convention
une correspondance et des pièces saisies sur un courrier, qu'avait fait
arrêter le comité de sûreté générale du département de la Gironde ; car dans
le désordre universel, beaucoup d'autorités s'instituaient d'elles-mêmes. Ces
pièces étaient envoyées par la société des Jacobins à l'adresse de sociétés
qui lui étaient affiliées. Outre les discours de Marat, de Collot d'Herbois,
et autres Jacobins notables, il y avait des lettres qui annonçaient un projet
d'extermination contre les royalistes et les Girondins ; d'autres où il était
question de malversations que commettaient ou projetaient de zélés révolutionnaires
récemment pourvus d'emplois publics. La
lettre, où il était question du massacre d'un certain nombre de membres de la
Convention, fut couverte d'applaudissements par les tenants des tribunes
publiques. Pontécoulant demanda que le procès-verbal mentionnât cette
manifestation. « Il faut, disait-il, que nos départements sachent qui
ils doivent venger. » On voulut l'empêcher de parler ; l'Assemblée
prononça qu'il serait entendu : « Il doit être permis, continua-t-il,
à un homme placé sur la liste de proscription, de constater la position où
nous sommes ici. Il faut qu'on sache à quels outrages et à quelles féroces
menaces sont exposés les premiers et les plus constants amis de la liberté.
Je déclare qu'à moins d'être arraché de cette tribune, percé de coups de
poignard, mon département en sera instruit. La
proposition fut votée par une très-grande majorité. On demanda l'arrestation
des hommes qui avaient signé les lettres ou les massacres étaient annoncés.
Robespierre réclama contre ce mépris du droit des citoyens. L'Assemblée
s'engageait dans un système odieux et tyrannique. « On a décrété l'accusation
de Marat sans l'avoir entendu ; on va mettre en arrestation deux citoyens qui
ne sont coupables d'aucun crime. » Il demanda le renvoi des pièces au
comité de sûreté générale, où la Montagne avait la majorité. L'Assemblée
ordonna l'impression des pièces et le renvoi aux comités de salut public et
de législation. A ce
moment le parti modéré et les Girondins formaient la majorité. Lasource fut
élu président, et trois députés de la droite furent secrétaires. Un grand
nombre de Montagnards étaient en mission aux armées ou dans les départements.
Ce n'était pas la seule cause qui avait procuré cet avantage à leurs
adversaires. Ils se montraient si violents ; il était tellement manifeste que
leur volonté était de conquérir, par tous moyens, une domination despotique
et sanguinaire, qu'ils avaient fait tourner contre eux un moyen employé
ordinairement avec succès ; ils voulaient faire peur, et au contraire ils
avaient montré aux modérés l'indispensable nécessité de se défendu. Le
combat allait dorénavant être continué sans relâche. La discussion fut
reprise sur la pétition des sections qui avait déjà été improuvée par
l'Assemblée ; la municipalité rayait fait imprimer et colporter pour
recueillir des signatures. Gensonné demanda qu'il Nt décidé si, tant à Paris
que dans les départements, les sections étaient légalement en permanence. « La
commune de Paris se met en révolution, disait-il, eh bien ! il ne faut pas de
mouvement partiel. Que toutes les communes de la république soient aussi en
état de révolution. Si la commune de Paris, entraînée par des intrigants,
marchait contre la Convention, il faut que toutes les communes de la
république marchent pour la défendre. » Guadet
parla plus vivement encore : e Nous devons surtout nous occuper d'une
conspiration tramée par la municipalité de Paris, et consacrée par un de ses
arrêtés. Cette commune veut anéantir la Convention. Il faut que nous sachions
une bonne fois si nous sommes la première autorité de la république ; si nous
sommes ici pour recevoir des lois ou pour en faire. Vous avez à venger une
grande atteinte à votre autorité. Armes-vous de votre puissance : elle est grande.
Armez-vous, et vous ferez rentrer cette faction dans le néant. Je demande que
la Convention prononce la cassation de l'arrêté de la commune de Paris. » L'orateur
avait été interrompu, à chaque parole, par de bruyants murmures. « Guadet
est accusé par la pétition des sections ; qu'il commence par se justifier
avant de se faire accusateur, » disait Thuriot. L'arrêté
n'était connu que par son insertion dans les journaux. Il fut décrété que le
maire apporterait sur-le-champ le registre des délibérations du conseil
général. En
attendant, la discussion continua. Vergniaud ne partageait pas l'opinion de
ses amis sur la convocation des assemblées primaires : Selon lui, c'est été
satisfaire les vœux des perturbateurs, t'eût été prononcer la dissolution de
la Convention. Il raconta comment on s'y prenait pour obtenir des signatures
à la pétition. Les assemblées de section ne délibéraient que tard dans la
nuit, lorsque les bons citoyens s'étaient retirés ; ailleurs des hommes armés
de piques contraignaient les passants à venir souscrire leurs noms. « Je
demande que la Convention improuve l'adresse et déclare qu'elle n'a aucun
reproche à faire aux députés inculpés. » La
majorité était persuadée que réellement un grand complot était tramé contre
l'ordre public. Elle ne voulut écouter aucun orateur de la Montagne, le
décret suivant fut voté : « La Convention improuve comme calomnieuse la
pétition qui lui a été présentée par trente-cinq sections de Paris, et qui a
été adoptée par le conseil général de la commune. » L'acte
d'accusation de Marat n'avait pas encore été rédigé ; son texte fut voté sans
discussion. La
pétition des sections n'avait pas été approuvée par la commune. Les journaux,
par un récit inexact, avaient induit la Convention en erreur. Mais le conseil
général avait accordé une mention civique à une lettre que lui avait adressée
la société des Jacobins d'Auxerre. On y lisait ce qui suit : « Ainsi
l'accusation de Marat doit être regardée par les patriotes comme une calamité
publique. Il ne nous est pas possible de courir assez fort pour nous jeter au-devant
du fer patrioticide dont veulent le frapper les contre-révolutionnaires
conventionnels. Nous allons voler à votre secours ; mais, en attendant, nous
mettons sous la responsabilité des sans-culottes des quarante-huit sections
la vie du plus incorruptible défenseur de nos intérêts. » La
Convention passa à l'ordre du jour sur cet acte de la commune. Elle avait à
en considérer de beaucoup plus graves. Un
comité avait été formé pour entrer en correspondance avec toutes les
municipalités de la république. Le procureur de la commune, en rendant compte
de la séance où la Convention avait improuvé l'adresse des sections, s'était
exprimé ainsi : « Jurons union, fraternité et protection mutuelle avec
les sections, les sociétés populaires et tout le peuple de Paris. » Toute
l'assemblée du conseil de la commune s'était levée en criant « Nous le jurons
! » Et il avait été déclaré que le conseil se regarderait comme atteint,
lorsqu'un de ses membres, un président de section ou de société populaire, ou
de comité révolutionnaire, même un simple citoyen serait frappé pour ses
opinions. La
Convention laissait passer inaperçus ces signes de rébellion et de prochaine
crise ; dès qu'elle voulait exercer quelque autorité, imposer quelque
respect, de nouveaux orages s'élevaient dans sa propre enceinte. On avait mis
en question si les honneurs de la séance seraient accordés aux municipaux qui
avaient apporté le registre ; ce simple incident suscita une scène
scandaleuse et' bruyante. La majorité avait, par assis et levé, refusé cette
habituelle formalité de politesse. Alors la Montagne protesta, demandant
l'appel nominal ; les spectateurs des tribunes se mêlèrent aux tumultueuses
vociférations des députés ; de part et d'autre on s'adressait les injures et
les menaces les plus grossières. Ce tapage dura six heures. La droite, soit
par lassitude, soit pour éviter quelque grave désordre, se retira ; la gauche
resta et vota au nombre de cent quarante-neuf : il était une heure du
matin. Marat
comparut le 22 avril devant le tribunal extraordinaire, qu'on n'appelait
jamais autrement que révolutionnaire. L'inertie et l'hésitation du parti
modéré de la Convention avaient donné aux Jacobins la facilité de composer
ce, tribunal à leur gré. Ce fut une faute funeste. Le pouvoir judiciaire,
dans sa souveraineté absolue, fut livré aux hommes de la révolution sanglante
et devint une continuation des massacres de septembre ; on voulait seulement
prévenir les désordres d'une exécution tumultueuse. Dès son
installation, la tribune avait procédé suivant cette jurisprudence. Les
victimes journellement immolées s'étaient pas encore nombreuses, et l'on s'en
plaignait aux Jacobins ; mais les condamnations étaient motivées sur des
opinions, sur des correspondances saisies, sur des cris appelés séditieux,
sur des paroles imprudentes. Déjà on avait pu remarquer que les sentences de
mort portaient sur les classes inférieures au moins autant que sur les
aristocrates et les riches. En effet, les haines, les rancunes, le désir de
vengeance existent plus encore dans les danses inférieures de la société. De
sorte que les pauvres gens étaient dénoncés par l'animosité de leurs égaux et
montaient sur l'échafaud dressé pour l’aristocratie. Dès les premiers jours
d'activité du tribunal, un membre de la Convention se prit de pitié pour la
malheureuse et vieille servante d'un cabaret, qui avait été condamnée à mort
comme coupable de propos contre-révolutionnaires. L'Assemblée venait
d'accorder un sursis aux assassins d'un prêtre. Isnard se risqua à justifier
cette femme, disant qu'elle n'avait pu parler de politique avec connaissance,
et que d'ailleurs elle était ivre. Robespierre le jeune répondit : « Nous
avons porté une loi contre le royalisme ; celui qui parle contre la loi est
un royaliste. » La Convention passa à l'ordre du jour. En
envoyant Marat au tribunal révolutionnaire, les Girondins lui avaient préparé
un triomphe. L'accusateur public, qui était Fouquier-Tinville, donna lecture
de l'acte d'accusation rédigé par la Convention ; quelques témoins furent
entendus. Marat présenta sa défense, où il ne renia ni ses opinions, ni ses
écrits ; il répéta ses accusations contre les hommes d'État ; il traita le
décret de l'Assemblée d'attentat à l'inviolabilité de la représentation
nationale et l'appela un tissu d'impostures. L'accusateur ne répliqua point ;
les questions furent posées au jury. Après une courte délibération, le chef
des jurés rentra et parla en ces termes « J'ai
examiné avec soin les passages cités des journaux de Marat. Pour les mieux
apprécier, je n'ai pas perdu de vue le caractère connu de l'accusé et le
temps pendant lequel il écrit. Je ne puis supposer d'intentions criminelles
et contre-révolutionnaires à l'intrépide défenseur des droits du peuple. Il
est difficile de contenir sa juste indignation quand on voit son pays trahi
de toutes parts. J'affirme que je n'ai rien trouvé dans les écrits de Marat
qui me parût constater les délits dont il est accusé. » Les autres jurés
déclarèrent à l'unanimité que les faits n'étaient pas constants. Le
président prononça que le tribunal acquittait Jean-Paul Marat. Les
applaudissements retentirent dans tout l'auditoire. Une foule immense
attendait au dehors. On le couronna de feuilles de chêne et de fleurs ; puis
ce cortége, auquel s'était jointe une députation de la commune, ramena
triomphalement, à la Convention, Marat porté par le sapeur Rocher. Il fut
permis à cette foule de défiler dans la salle ; elle y entra en désordre,
criant « Vive la république ! » Hommes, femmes, municipaux,
représentants, embrassaient Marat à la ronde. On jetait en l'air les bonnets
rouges. Les bancs vides de la droite furent occupés pêle-mêle par cette
multitude. Paré de
sa couronne, Marat monta à la tribune. « Vous voyez, dit-il, un
représentant dont on avait violé les droits ; mais justice lui a été rendue.
Je jure de nouveau de prendre la cause de l'égalité, de la liberté et du
peuple. » Danton
ne voulut point que la séance fût rendue impossible par re vacarme populaire.
u Ce doit être, dit-il, un beau spectacle pour tout bon Français que de voir
les citoyens de Paris porter un tel respect à la Convention, que le jour où
un député inculpé rentre dans son sein, devient une fête. La Convention a
décrété que les citoyens qui venaient lui témoigner leur satisfaction
défileraient devant elle. Nous avons vu leur contentement, nous avons partagé
leurs sentiments. Maintenant, il faut que les citoyens défilent et que nous
reprenions nos travaux. » L'acquittement
de Marat augmentait l'ardeur et l'espérance de la faction révolutionnaire.
Les Girondins et les modérés voyaient chaque jour croître le danger. Ils
s'attendaient à quelque incident imprévu, à quelque scène violente qui
amènerait la catastrophe. Un
rapport de Cambon instruisit l'Assemblée des mesures que les représentants en
mission dans le département de l'Hérault venaient de prendre, conjointement
avec les patriotes de ce pays. Une sorte d'adresse ou de pétition les
proposait non pas à l'approbation, mais à l'imitation du comité de salut
public. On
avait demandé à ce département une levée de cinq mille hommes destinés à
renforcer l'armée des Pyrénées et à défendre la frontière contre les
Espagnols. L'exécution de la loi, qui prescrivait une levée de trois vents
mille hommes, avait été difficile en Languedoc, comme dans toutes les autres
parties de la France. Toutefois elle n'avait excité ni révolte partielle, ni
guerre civile comme dans la Vendée et la Bretagne. Les engagements
volontaires avaient été rares ; les jeunes gens avaient été désignés par un
scrutin ou par le sort. Un grand nombre avaient acheté des remplaçants. Cette
forme de recrutement ne parut pas applicable l'urgence des dangers de la
patrie ; il fallait que la levée fût opérée sans retard ni incertitude. Les
Jacobins de l'Hérault proposèrent aux représentants en mission de former us
comité de salut publie, et en lui confiant le pouvoir, de désigner les
patriotes qui devaient partir pour l'armée. Tel était l'expédient ingénieux
employé pour déguiser le choix arbitraire des hommes qu'on recruterait. La
dépense occasionnée par cette levée devait être au compte du département ; on
y avait pourvu dans l'Hérault par un emprunt forcé, imposé aux riches, par ce
comité local de salut public. Si les dépenses militaires n'absorbaient pas
les cinq millions ainsi recouvrés, le reste serait employé à secourir la
classe pauvre. « Quelle
idée donnera à ses ennemis une république où un seul département peut offrir
cinq mille hommes d'élite, appartenant à la classe éclairée, intéressés à la
chose publique et pris parmi cens qui n'ont à choisir qu'entre la république
et la mort ! » Il était
manifeste que l'initiative de cette mesure avait été concertée avec les
meneurs de la Montagne, et qu'ils voulaient la rendre générale. Aucune
remarque ne fut présentée contre une si étonnante usurpation de pouvoirs ; la
Convention -mentionna honorablement la lettre des patriotes de Montpellier ;
c'était ratifier ce qu'ils avaient fait ; c'était autoriser les sociétés
populaires et les représentant, eu mission à en faire mitant dans chaque
département. « Partout
la mente mesure sera adopte, dit Danton ; la république est sauvée. On ne
traitera plus d'anarchistes les amis ardents de la liberté, écus qui mettent
la nation en mouvement, on dira : Honneur aux agitateurs qui tournent la
vigueur de peuple contre ses ennemis. Mais qu'on ne croît pas que nous
devenions barbares. Après avoir fondé la liberté, nous l'embellirons. Tant
que le vaisseau de l’État est battu par la tempête, ce qui est à chacun est à
tous. On a cru que le peuple voulait la loi agraire ; cette idée pourra faire
naître des soupçons sur les mesures adoptées par le département de l'Hérault.
Mais imposer les riches, c'est les servir ; c'est un véritable avantage pour
eux. Plus leur sacrifice sur le revenu est, grand, mieux la propriété du
capital est garantie contre l’envahissement des ennemis. » Ce que Danton
voulait, c'était l'application de cette mesure à Paris. « Paris a un
luxe et des richesses considérables. Le décret pressera cette éponge en
'faisant un appel aux capitalistes ; Paris donnera le moyen d’étouffer les
troubles de la Vendée. A tout prix nous devons les étouffer. Il faut diriger
Paris sur la Vendée ; cette mesure prise, les rebelles se dissiperont. Si le
foyer des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix ; et nous
la ferons honorablement. » Sur la
proposition de Danton, il fut décrété à l'unanimité que vingt-cinq mille
hommes pris sur let levées, que voteraient les départements, seraient dirigés
sur la Vendée. Le
Conseil général de la commune de Paris se hâta d'ordonner une levée de douze
mille hommes. La désignation était confiée à six membres du comité
révolutionnaire de chaque section. On indiquait spécialement à leur choix,
les clercs de notaires et d'avoués, les commis non mariés, employés dans les bureaux,
chez les banquiers, négociants ou marchands, les garçons de cafés ou de
restaurateurs. Ce
recrutement devait être exécuté dans les trois jours ; mais la jeunesse, que
la municipalité voulait envoyer dans la Vendée, n'avait point l'ardeur
patriotique ou la docilité sur laquelle on avait compté. « On ne peut se
dissimuler, disaient à la Convention les administrateurs du département, que
cette levée d'hommes éprouve des contradictions. Le mode déterminé pat la
municipalité n'a pas été accepté par la majorité des sections ; on a trop
compté sur le zèle des citoyens. Les sections sont inondées de gens aimant
peu la Révolution. Plusieurs d'entre elles ont pris des mesures dictées par
les modérés et les aristocrates. » La
colère était vive aux Jacobins contre les garçons limonadiers. On disait
qu'ils étaient infectés d'aristocratie ; on demandait que, comme à
Montpellier, le recrutement fût forcé. Le conseil général invitait les
membres de la société à se rendre dans les sections pour déconcerter les
malveillants. Les épiciers et les clercs d'avoués formaient des
rassemblements qui criaient : « A bas les Jacobins ! A bas la
Montagne ! » Marat
disait qu'il fallait bien se garder de les envoyer dans la Vendée, parce
qu'ils corrompraient l'esprit public ; il déclarait que les épiciers, les
clercs, les hommes riches étaient indignes d'entrer dans les bataillons ; il
voulait qu'on désarmât les riches, dût-on ne pas leur laisser un couteau de
table, qu'on levât sur eux des contributions de guerre ; qu'on les rendit
sans-culottes en les déshabillant, et qu'alors les sans-culottes devinssent
propriétaires à leur place. Les
classes moyennes, déjà atteintes dans leur aisance par la législation
révolutionnaire, se voyaient maintenant soumises à un recrutement arbitraire.
Leur mécontentement devenait de plus en plus prononcé. Un rassemblement de
plusieurs centaines de jeunes gens se forma aux Champs-Élysées ; ils étaient
sans armes et se dispersèrent devant quelques patrouilles ; tuais ils
crièrent beaucoup contre les Jacobins. On en arrêta plusieurs. La
résistance prit une forme plus régulière. Quelques sections vinrent protester
devant la Convention, non contre le recrutement, mais contre le mode
arbitraire employé par la municipalité. La section de Bon-Conseil
accompagnait sa déclaration d'une profession de foi en faveur de la sûreté
des personnes et des propriétés ; elle voulait que la représentation
nationale pût opiner librement, et promettait de ne plus souffrir qu'une
poignée d'intrigants couverts d'un masque de patriotisme écrasât les bons
citoyens sous le poids du despotisme populaire. Fonfrède,
qui avait succédé à la présidence de Lasource, donna de grands éloges aux
délégués de cette section et leur adresse eut, malgré Marat, les honneurs de
l'impression. La
commune fit, dès le soir mémé, arrêter ces délégués si bien accueillis par la
Convention. Vergniaud demanda si parler de respect pour la Convention était
un crime de lèse-Municipalité ; il proposa de mander le maire. Robespierre
parla des rassemblements séditieux et des arrestations qui avaient dû en être
la suite ; il prétendit qui le cri de « vive le roi ! » avait été
proféré. On lui
cria que cela était faux ; la Montagne répliquait le contraire. Il était
probable que Robespierre alléguait ce fait pour le besoin de sa cause, car
jusqu'alors il n'en avait pas été question ; il invita l'Assemblée à appuyer
de toute sa force les autorités de Paris, qui faisaient un devoir en
réprimant les complots formés contre la république. La
discussion s'anima et la proposition de Vergniaud fut adoptée. La
résistance au recrutement continuait dans plusieurs sections. L'appel au
patriotisme, l'obéissance à d'arbitraires désignations avaient mal réussi. La
taxe sur les riches parut un moyen plus praticable. En assumas la solde, en
fournissant sans retard l'armement et l'équipement, il était probable qu'on
obtiendrait beaucoup d'enrôlements volontaires, tant les moyens de subsister
par le travail, l'industrie et le commerce étaient anéantis. La tribune des
Jacobins et même de la Convention retentirent d'imprécations contre les
négociants, les capitalistes et les aristocrates de l'argent. Dans cette même
section Bon-Conseil qui avait réclamé contre les mesures de la commune, il se
trouva une réunion prenant aussi le titre de section ; qui envoya 'aux
Jacobins uni liste de financiers et de notaires domiciliés dans le quartier
on proposait de lever sur eux une contribution de soixante-quatre millions. Le
conseil général de la commune fut moins excessif ; il ordonna un emprunt par soumissions
volontaires et à leur défaut par réquisitions forcées. Les règles de la
répartition étaient déterminées. On y pouvait reconnaître que la
municipalité, nonobstant ses habitudes d'arbitraire et de despotisme, avait
voulu ordonner quelque chose de possible et dont le résultat fût réalisé
facilement. La taxe devait être établie sur le superflu des revenus. On
admettait que le superflu commençait au-dessus de quinze cents livres de
rente pour un père de famille, et de mille livres pour chacun des membres de
la famille ; de sorte que le nécessaire présumé pour une famille composée
d'un mari, d'une femme et de quatre enfants, était de six mille cinq cents
livres. Le superflu, excédant était soumis à une taxe progressive. Un
superflu de mille livres payait trente livres, et un superflu de quarante mille
livres était imposé à vingt mille litres. Au-delà de cinquante mille livres
tout le superflu excédant trente mille livres devait être versé à l'emprunt.
Cette sorte de régularité dans la perception d'un tel impôt était mal
garantie par le choix de l'autorité à qui elle était confiée. L'arrêté de la
commune en chargeait le comité révolutionnaire de chaque section. Ce nouvel
instrument existait en vertu d'un décret de la Convention qui l'avait
institué dans chaque commune de la république, eu lui donnant pour unique
attribution la police des étrangers. Ces comités étaient destinés à devenir
la plus redoutable autorité employée par la tyrannie révolutionnaire. Déjà
ils avaient étendu leur action fort au-delà des termes du décret qui les
avait établis. L'emprunt
devait être réalisé par tiers ; le premier en deux jours, le dernier dans un
mois. La
Convention tarda peu à imiter l'exemple de la commune de Paris. Elle conféra
à toutes les administrations départementales le pouvoir, maintenant légal,
d'ordonner un recrutement, tel que celui dont l'Hérault avait donné le signal
; peu de jours après, elle étendit à toute la république l'exigence de
l'emprunt forcé. Le
comité des finances avait proposé tue impôt progressif sur le revenu ; Cambon
jugea que le projet ne satisfaisait ni aux besoins du service, ni aux
volontés de l'opinion révolutionnaire. Il demandait un emprunt civique levé
sur les égoïstes et les indifférents. « Dans le département de
l'Hérault, on a dit à chacun de ces hommes qui sont les plus cruels ennemis
de la république : « Tu as une opinion qui nous occasionne des
dépenses ; je veux respecter tes propriétés ; tu seras enchaîné à la
Révolution en lui prêtant ta fortune ; quand la liberté sera établie, on te
rendra tes capitaux. » Il
proposait que les reconnaissances d'emprunt forcé fussent admises en payement
de biens nationaux ; en même temps il assurait que la valeur des assignats
serait relevée par les versements que les prêteurs allaient taire. Le grand
financier de la Convention croyait, ou disait, qu'on augmentait le crédit
d'un papier-monnaie, en diminuant le gage qui lui est affecté. On n'était
guère en situation de discuter sue le principe de l'emprunt forcé ou de l'impôt
progressif ; mais la question, politique fut surtout agitée. Lanjuinais démontra
qu’il ne fallait point taxer les opinions, mais les fortunes ; dire que les
riches payeront et que les sans-culottes ne payeront pas, capter ainsi les
applaudissements de la multitude, c'était établir d'odieuses distinctions. Il
lui fut répondu qu’un emprunt forcé sur les riches était une victoire
remportée sur la contre-révolution. Barbaroux
essaya vainement de parler contre tout emprunt forcé ; il lui fut impossible
de les faire entendre, tant les tribunes publiques devinrent bruyantes et
injurieuses. Les clameurs étaient surtout poussées par des femmes. Elles
venaient de ce club de républicaines, annexe des Jacobins. Peu de jours
auparavant elles avaient proposé d'envoyer à l'armée tous les hommes de
dix-huit à cinquante ans, et de confier le maintien de l'ordre public à des
compagnies d'amazones recrutées parmi les femmes de sans-culottes. Elles
avaient parlé en mauvais termes des femmes des représentants, qui ne feraient
pas le sacrifice d'une épingle pour la république. « Les
tribunes de la Convention ne devraient pas, disait Buzot, appartenir à
quelques femmes forcenées, avides de meurtres et de sang, qui puisent les
principes les plus féroces dans des sociétés dépravées. Bentabolle
appelait toute objection présentée contre l'emprunt forcé, une conspiration
en faveur des aristocrates et des riches. Marat disait aux Girondins « Vous
vous Plaignez sans cesse du peuple des tribunes et vous n'avez pas encore
reçu une égratignure. » On se traitait réciproquement de monstres et
d'assassins. La
discussion ne portait plus sur l'emprunt forcé, mais sur les désordres
provoqués par la commune, les sections et les Jacobins, sur les menaces
adressées à la Convention. Le
trouble se répandait dans les sections : elles étaient en proie à la
discorde ; leurs assemblées n'étaient plus que des réunions confuses tantôt
les élections étaient faites ou les adresses votées par une minorité
installée dans la salle, sans convocation régulière, à une heure qui n'avait
pas été indiquée ; tantôt c'était par la violence qu'un parti écartait
l'autre. En ce moment les modérés étaient sortis de leur inertie accoutumée ;
se voyant menacés, ils tentaient quelques courageux efforts c'était ainsi qu'à
la section Bon-Conseil ils avaient conquis la majorité, en chassant à coups
de bâton leurs adversaires. La
section des Champs-Élysées vint conjurer l'Assemblée de faire cesser
l'anarchie, de renvoyer les monstres désorganisateurs dans leurs souterrains,
et d'ordonner que la sûreté des personnes et des propriétés ne serait plus
violée. « Il n'y a plus de gouvernement ; faites que la municipalité soit organisée ; nous ne pouvons reconnaître
pour nos magistrats cette foule d'hommes qui se sont perpétués dans quatre
municipalités successives ; il est temps que tous les despotismes soient
démasqués et anéantis. » Le
président donna approbation et louange aux pétitionnaires ; leur adresse fut
imprimée et envoyée aux départements. Quand le calme fut rétabli, on reprit
la discussion de l'emprunt forcé la Montagne reconnut qu'il serait repoussé,
en tant que mesure politique et taxe arbitraire imposée sur les aristocrates
; Marat lui-même déclara que de telles distinctions seraient dangereuses.
Ainsi modifié, le projet fut adopté en principe et renvo3iê au comité des
finances pour le mode d'exécution. Le
déplacement de la majorité dans la Convention, l'esprit de sagesse qui
semblait y prévaloir étaient surtout amenés par le cours des événements, par
l'accroissement des dangers qui menaçaient la république. la révolte de la
Vendée avait été combattue par des mesures incomplètes et mal combinées, par
de mauvais généraux et des troupes rassemblées à la hâte ; les commissaires
envoyés par la Convention, les administrations locales elles-mêmes, aveuglées
par des opinions passionnées, avaient méconnu le caractère et la force de
cette insurrection, et n'y avaient vu que des complots de nobles et de
prêtres, lorsque c'était le soulèvement de toute une population opprimée dans
ses croyances, vexée par un recrutement excessif, maltraitée par une
administration dure et arbitraire. On avait supposé des débarquements
d'émigrés, des secours envoyés de l'étranger, lorsque cette insurrection
était encore ignorée des puissances européennes et de l'émigration. Les
progrès des Vendéens, les combats où ils repoussaient devant eux les troupes
républicaines, commençaient à ouvrir les yeux des conventionnels. Bressuire
et Thouars étaient 'occupés, Saumur menacé ; la Touraine craignait d'être
envahie et demandait des secours. Tallien, qui était en mission à Tours,
apercevait enfin à quel ennemi la république avait affaire. Les
hommes de la Montagne ne connaissaient jamais d'autres expédients que des
mesures révolutionnaires. S'imaginant effrayer les ennemis en faisant peser
la terreur sur des populations soumises, ils proposaient de lever quarante
mille hommes en huit jours, à Paris et dans les départements environnants ;
de faire partir les garçons de café et les domestiques en les rendant à leur
dignité primitive, de tirer le canon d'alarme, de sonner le tocsin, de
déclarer que toute affaire civile ou-commerciale, toutes séances des
tribunaux étaient suspendues, de fermer les théâtres. Les députés
des départements de l'ouest, quel que 'soit le côté où ils siégeaient,
traitaient de telles mesures de vaines et stupides. Danton,
qui, huit jours auparavant, se livrant à ses penchants révolutionnaires et à
ses habitudes déclamatoires, avait indiqué à peu près les mêmes moyens de
sauver la patrie, revint cette fois eux inspirations du hou sens. Il n'avait
plus la même confiance dans los levées parisiennes et comprenait que douze
mille hommes de troupes de ligne seraient d'un effet plus certain ; il ne
parlait plus d'exterminer les rebelles, et donnait en exemple la conduite du
gouvernement autrichien qui, en Belgique, traitait les peuples avec une
grande douceur et semblait même flatter ceux qui s'étaient déclarés contre
lui avec le plus d'ardeur. « Pourquoi n'agirions-nous pas de même ? »
disait-il. Mais il n'en insistait pas moins sur le recrutement à Paris et la
taxe des riches. La
Convention ordonna que des commissaires pris dans son sein, se
transporteraient dans les sections afin de s'informer de ce que chacune avait
fait pour fournir son contingent d'hommes, et recouvrer l'emprunt forcé. La résistance
ou l'inertie de la population parisienne, les adresses des sections qui
protestaient contre la municipalité et les fauteurs de l'anarchie, la
majorité perdue à la Convention allumaient la colère des Jacobins. Les
Montagnards envoyés en mission écrivaient à leurs amis que l'opinion des
départements était plus aliénée, plus aigrie encore, et qu'ils étaient fort
mal accueillis. Marseille et d'autres villes secouaient le joug tyrannique de
leurs administrations révolutionnaires et des représentants en mission. A
Lyon, une lutte commençait entre les deux partis ; on pouvait prévoir que
bientôt ils en viendraient combattre à force ouverte. De tous côtés étaient
envoyées des députations pour réclamer la protection du parti modéré, qui
maintenant semblait le plus fort dans la Convention. Lorsque les Montagnards
tentaient d'obtenir des mesures de répression contre les mouvements séditieux
qui renversaient l'autorité de leurs-amis, Barbaroux répondait : « Vos
commissaires ont voulu séduire la classe indigente et la pousser au désordre
; ils ont prêché ouvertement le meurtre et le brigandage. — Vous appelez ce
qui s'est passé une contre-révolution, disait Guadet à Marat ; les amis de la
liberté, las de l'oppression, ont repris leurs droits : l'anarchie a été
terrassée, voilà l'heureuse contre-révolution. » Une
pétition arriva de Lyon pour réclamer Contre l'établissement d'un tribunal
révolutionnaire institué par l'autorité de la société populaire. Cette
société avait, de son ciné, envoyé un député aux Jacobins de Paris pour
annoncer cette heureuse nouvelle. Voici comme parlait ce délégué que la
Convention avait refusé d'admettre à sa barre : « Je n'ai pu obtenir la
parole à la Convention, mais ici je dirai ce qu'il faut faire pour exterminer
les tyrans. Un tribunal révolutionnaire est une demi-mesure ; il n'y a que le
peuple qui soit compétent pour exterminer ses ennemis. — Peuple ! tu souffres
ln misère au milieu des biens qui t'avoisinent. — On vous donne des avis
philosophiques. Ce n'est pas aux députés à prêcher l'insurrection. Vous
écoutez de beaux discours et puis vous allez vous coucher. Je suis soldat-de
l'armée révolutionnaire de Lyon. Sachez que vous ne ferez pas de révolution
sans répandre du sang ; il faut faire disparaître du sol de la France tout
ce, qu'il y a d'impur ; sans cela vous ne serez que des enfants. On me
traitera sans doute de brigand ; mais il est un moyen de se mettre au-dessus
des calomniateurs, c'est d'exterminer les calomniateurs. Je jure, foi de
brigand, que je ne voterai désormais de pétition que le fer à la main. » Le
président da Jacobins était le conventionnel Bentabolle ; il répondit au
délégué lyonnais : « Retournez auprès de vos concitoyens ; partout
où vous serez votre patriotisme sera d'un grand secours. La société vous
invite à donner, en son nom, le baiser fraternel aux autorités constituées de
Lyon. » Ce
discours et cette réponse furent produits en preuve du sort qui attendait la
ville de Lyon sous une telle domination. La guillotine avait déjà été mise en
permanence, et quinze cents prisonniers allaient être jugés par le tribunal
révolutionnaire. Il fut
décrété que ce tribunal n'ayant aucun pouvoir serait sans fonctions et que
les citoyens qu'on voudrait arrêter pourraient repousser la force par la
force. La population lyonnaise ne devait pas tarder à s'affranchir plus
complétement. Bordeaux n'avait point à se délivrer d'une
tyrannie jacobine, mais l’opinion n'en était que plus vivement animée contre
la faction qui espérait et conspirait le massacre de cette députation de la
Gironde, honorée et chérie par ses compatriotes. Les intérêts du commerce
opprimé par des lois vexatoires et menacé d'une ruine systématique, le besoin
de se défendre contre la rage révolutionnaire tournée maintenant à proscrire
la richesse, le négociantisme et la bourgeoisie, exaspéraient ln population
bordelaise. Une adresse
présentée à la Convention au nom des autorités administratives et de tous les
citoyens de cette ville s'exprimait avec violence : « Lorsque nous
choisîmes des députés ; nous les mîmes sous la sauvegarde des lois ; nous
crûmes les envoyer parmi des hommes ils sont environnés de tigres altérés de
sang. Ces courageux citoyens sont maintenant sous le poignard des assassins.
Si la soif du sang nous ravit nos représentants, les cannibales qui auront
violé les lois de l'humanité ne périront que sous nos coups. Nous organisons
la moitié de notre garde nationale, nous nous élançons vers Paris si un
décret vengeur lie nous arrête. Nous ne voulons pas d'une révolution qui
imprimerait constamment à la république un mouvement révolutionnaire ; nous
ne voulons pas, sous le titre imposteur de révolution, ériger en principe
l'assassinat, constituer le crime eu autorité légale. Nous ne voulons pas
d'un ordre de choses, où l'effronterie supplée au courage, la violence an
pouvoir, l'amour-propre en délire au talent. » A ces
paroles passionnées s'ajoutaient des protestations de fidélité à une
république fondée sur la vraie liberté et l'égalité, et le serment de
sacrifier sa vie et sa fortune pour la défendre. La
lecture de cette adresse excita un vif débat. Les alarmes et les
déterminations des citoyens de Bordeaux furent facilement justifiées par la
violence des discours journellement prononcés à la tribune des Jacobins. La
Convention décréta qu'elle louait le zèle des habitants de Bordeaux ; en
outre elle ordonna que sous huit-jours il lui serait fait un rapport sur la
situation de Paris et sur les moyens de déjouer les complots tramés contre la
représentation nationale. L'adresse des Bordelais fut imprimée et affichée. L'insulte
que Léonard Bourdon avait éprouvée à Orléans était devenue le prétexte d'une
tyrannie qui pesait sur cette ville depuis quelques semaines. De nombreuses
arrestations désolaient les familles dans toutes les classes d'habitants. Les
affaires commerciales étaient interrompues. Les magistrats et les employés, quelques
étrangers qu'ils fussent aux mouvements et aux opinions politiques, étaient
persécutés et destitués, pour faire place à des hommes incapables et ignares.
Une députation de femmes, dont quelques-unes appartenaient aux premières
familles de la ville, encouragée par l'aspect nouveau que présentait
maintenant la Convention, osa présenter les réclamations de la ville
d'Orléans. Elles furent très-bien accueillies ; les Girondins mirent de
l'empressement à les servir. Un rapport fut fait sur leur pétition, et
l'Assemblée, après un 'débat d'une extrême violence, décréta la mise en
liberté des personnes arbitrairement arrêtées. Orléans rentra sous une autorité
régulière. Beaucoup
d'autres adresses on pétitions réclamaient justice et témoignaient la crainte
et l'aversion du parti anarchiste. Les correspondances des Jacobins les in,
formaient que les départements de la Bretagne et de la Normandie étaient
prêts à se soulever. Trois commissaires du comité de salut publie furent
insultés et menacée à Chialons, pour avoir fait, dans une société populaire,
l'éloge de Marat ; ils furent même mis en prison. Les
Girondins avaient une situation nouvelle ; à ce moment commença pour eux
l'honorable popularité, la bonne renommée, qui aidées de leur fin malheureuse,
se sont attachées à leur mémoire. Ils furent un instant les défenseurs
courageux de l'ordre public, de l'humanité. Ils tentaient un généreux effort
pour préserver la France d'une tyrannie sanguinaire ; ils s'opposaient à la
proscription qu'une ignoble et grossière envie allait exercer contre l'aristocratie
des talents, de l'estime publique et de la richesse. Les âmes étaient si
affaissées, les courages tellement impuissants à se rallier pour agir, la
société française tellement dissoute en individus faibles et dispersés, qu'un
sentiment d'espoir et de reconnaissance se porta vers les hommes de la
Gironde. Le mal qu'ils avaient fait l'année précédente, l'encouragement
qu'ils avaient donné à la faction qui aujourd'hui les menaçait, le 10 août
qu'ils avaient suscité et dont ils réclamaient la complicité, leur
coopération empressée ou docile à toutes les mesures révolutionnaires, la
mort du roi lâchement votée ; tout leur passé si récent fut oublié ; on vit
en eux des sauveurs ; les députations arrivées des départements les
entouraient de louanges et d'hommages ; les négociants et les banquiers de
Paris, menacés de pillages ou d'avanies, ouvraient leurs maisons où les
Girondins régnaient sur une société qui se risquait à faire revivre un peu de
luxe, d'élégance et même de conversation. Leur amour-propre goûtait ce succès
avec imprévoyance ; on eût pu croire qu'ils avaient oublié, en sortant de la
salle des séances, les scènes orageuses où ils passaient leurs militantes
journées. Pas une
pensée de royalisme, ni de contre-révolution ne se mêlait à ce mouvement de
l'opinion. La
fureur des Jacobins n'en était pas moindre ; quiconque s'opposait à leur
domination, quiconque résistait à leurs volontés, était un conspirateur :
dans leur pensée, l'opinion contraire à la leur était un crime. Durant les
révolutions, qui depuis soixante ans affligent la France, peut-être deux
partis opposés ne se sont-ils jamais mutuellement exécrés autant que les
Girondins et leurs adversaires ; la présomption des uns offensait les autres
; ils avaient marché dans la même voie, et les Jacobins ne pouvaient
reconnaître à leurs anciens alliés le droit de les accuser ou de les
dédaigner. Cette aristocratie d'un jour semblait étrange et impertinente ;
d'ailleurs au point où l’on en était venu, après tant de sang versé, il ne
pouvait y avoir entre les opinions que des guerres à mort. Pendant
que les départements, et même Paris, paraissaient prêts à se soulever contre
la démence révolutionnaire, la tribune des Jacobins bravait cette opinion
publique et croyait, non sans raison, l'effrayer et lui imposer silence. — « Il
faut mettre la faux de l'égalité dans la main des tribunaux ou entre les
mains du peuple. Il n'y a pas de milieu, il faut former dans chaque
département des bataillons révolutionnaires aux dépens des riches qui n'ont
pas de courage. — « J'ai
été commissaire dans un département, et j'ai fait mettre en arrestation tous
les ci-devant nobles. — « J'ai
étudié la Convention, elle est en partie composée de scélérats, dont il faut
faire justice. —
« J'engage tous les hommes enrôlés à ne pas sortir de Paris qu'ils
n'aient promené le glaive exterminateur sur la tête de tous les scélérats
conventionnels. — « On
a noyé les aristocrates dans leur sang, il faut noyer ainsi les intrigants. Il
faudra verser plus de sang encore. C'était
le langage qu'on parlait aux Jacobins, et les conventionnels qui faisaient
partie de la société n'étaient pas les moins ardents. Parfois Robespierre
essayait de calmer ces manifestations ; il n'était peut-être pas encore
décidé à diriger une insurrection sur l'Assemblée et à procéder par la force
; il savait combien les discours violents et les menses aliénaient la
majorité et la portaient vers les Girondins. « Je
ne conçois pas, disait-il, comment, dans des moments critiques, on fait tant
de propositions qui compromettent les amis de la liberté. Les hommes qui vous
proposent des mesures partielles, quelques violentes qu'elles soient,
n'entendent rien aux moyens de sauver la patrie. On ne doit avoir recours aux
moyens extrêmes qu'après avoir épuisé toutes les mesures qui ne sont pas
compromettantes ; et alors il ne faut pas les proposer ainsi dans le sein
d'une société qui doit être sage et politique. Ce n'est pas un moment
d'effervescence passagère qui peut sauver la patrie. Nos ennemis voudraient
avoir l'occasion d'annoncer aux départements une sédition excitée à Paris.
Vous devez les effrayer par- une attitude calme et imposante. Répandez-vous
dans les sections pour éclairer le peuple. Faites une adresse où vous
prêcherez le calme, en dévoilant toute la scélératesse de nos ennemis. Nous
ne saurions être trop en garde contre les pièges qu'on nous tend et mesurer
les termes que nous employons. Pourquoi se servir de ces expressions :
Purger la Convention de tous les traîtres ? Cela fait qu'on nous peint comme
des hommes qui veulent dissoudre la Convention et détruire les appelants et
les modérés ; ces phrases donnent un ascendant terrible à nos ennemis. Je
vous exhorte à bien peser vos termes ; avec ces mesures de prudence voue
sauverez la république. » La
crainte d'un mouvement dans les départements et l'effet que les menaces
populaires du 10 mars avaient produit sur la Convention, conseillaient à
Robespierre celte modération patiente ; mais s'il s'opposait aux attaques
trop violentes contre les Girondins, il s'attachait encore plus à courtiser
les classes pauvres, à leur suggérer des sentiments hostiles à l'ordre
social, à prêcher un principe de guerre civile. « Je
déclare qu'il faut non-seulement exterminer tous les rebelles de la Vendée,
mais encore tout cc que la France renferme de rebelles contre l'humanité et
congre le peuple. Il n'y a plus que deux partis, le peuple et ses ennemis.
Celui qui n'est pas pour le peuple est contre le peuple ; celui qui a des
culottes dorées est contre le peuple. Il n'existe que deux partis, celui des
hommes corrompus et celui des hommes vertueux ; il n'est que deux classes d'hommes,
les amis de la liberté et de l'égalité, les défenseurs des opprimés, les amis
de l'indigence, et les fauteurs de l'opulence injuste et de l'aristocratie
tyrannique. Eh bien ! ces deux classes doivent être séparées si l'on veut éviter
la guerre civile. Les sans-culottes n'ont jamais prétendu à une égalité de
fortune, mais à une égalité de droits et de bonheur. Une partie des
défenseurs du peuple s'est laissé corrompre ; moi aussi, j'aurais pu troquer
mon âme contre l'opulence ; mais je regarde l'opulence non-seulement comme le
prix du crime, mais comme la punition du crime. Je veux être pauvre, pour
n'être point malheureux. Je n'ai à me plaindre que d'une seule chose, c'est
d'avoir été trop aimé par la classe indigente. S'il était possible, je
voudrais en être méprisé, si à ce prix le peuple pouvait être sauvé. » Après
cet exorde cafard, Robespierre développa une série de mesures et demanda aux
Jacobins s'ils voulaient sauver le genre humain. Tous se levèrent en criant :
« Oui ! oui, nous le voulons ! » Alors
il résuma son plan de gouvernement. Les sections de Paris devaient lever un
corps d'armée révolutionnaire, qui entraînerait tous les sans-culottes des
départements, pour exterminer les rebelles de la Vendée. Une autre armée de
sans-culottes devait rester à Paris pour contenir l'aristocratie. Tous les
intrigants et les aristocrates seront mis en arrestation et alimenteront le
trésor public ; il en sera de même dans toute la république. La' commune de
Paris alimentera de tout son pouvoir le zèle révolutionnaire du peuple. Le
tribunal révolutionnaire fera son devoir ; il punira ceux qui, dans ces
derniers jours, ont blasphémé contre la république ; il fera subir une peine
exemplaire à des généraux qui devraient déjà être jugés. Les sections de
Paris se réuniront à la commune et balanceront par leur influence les écrits
perfides des journalistes payés par les puissances étrangères. Robespierre
chercha un autre moyen pour combattre les journaux ou les discours de sas
adversaires. Camille Desmoulins, son ancien condisciple et son ami, si ce mot
peut être employé entre deux pareils hommes, se chargea de publier un
pamphlet contre les Girondins. Nul n'avait par sa plume mieux servi la cause
révolutionnaire. Dès les premiers jours de l'Assemblée constituante, ses
écrits animés d'une verve singulière, d'un langage facile, spirituel, animé,
aiguisé, rendu piquant par des citations travesties, par des parodies
historiques, par les commérages et les calomnies répandues deus le vulgaire,
par de continuels jeux de mots avaient popularisé les opinions les plus
subversives de la société et perverti les imaginations. Il avait fait de
l'émeute, des massacres, de l'échafaud, un texte de quolibets ; il s'était
intitulé le procureur général de la lanterne, et ses bouffonneries étaient
des réquisitoires pour ce tribunal ; il avait mérité que Marat l'appelât le
paillasse de la Révolution. Tout en restant fidèle à cet ordre d'idées et à
ce goût de style, il prêtait ou vendait complaisamment sa plume à tel ou tel
parti révolutionnaire ; en marchandait son opinion sur telle ou telle
question. Avide de jouissances et d'argent[3], bon vivant et joyeux convive,
il portait ce genre de gaieté dans la camaraderie de Danton, dont il accepta
le patronage. Il était secrétaire général, lorsque les circulaires du 2
septembre furent expédiées du ministère de la justice, et il trouvait
l'emploi bon et commode. La nature de son esprit et une sorte de bégayement
ne l'appelaient pas à la tribune. Député à la Convention, il n'y était pas
pris au sérieux et se bornait aux interruptions ou aux mots lancés de sa
place. Ce fut
lui que Robespierre et Danton chargèrent de faire aux Girondins une guerre de
plume. Pendant plusieurs années, il axait été en rapport de familiarité avec
quelques-uns d'entre eux, avec Brissot surtout. Ce souvenir ne l'arrêta
point. Sa verve et ses épigrammes furent employées sans scrupule et sans
délai à cette rédaction. Écrire était pour lui une habitude ou un métier. Il
lui semblait que ses paroles écrites ou proférées sans conviction sérieuse,
sans hésitation de conscience, ne le chargeaient d'aucune responsabilité. Son
pamphlet, offert d'abord à la société des Jacobins sous le titre : les
Hommes d'État démasqués, reçut ensuite une grande publicité sous le nom
d'Histoire des Brissotins. Toutes imputations vraies ou fausses,
absurdes ou vraisemblables, y étaient recueillies avec une légèreté
railleuse. La vie privée, les conversations intimes, les souvenirs d'une
familiarité amicale fournirent des arguments et des preuves au frivole
accusateur. Il représentait lei hommes du côté droit comme des conspirateurs
travaillant à la ruine de la république, en intelligence et complicité avec
les royalistes, les aristocrates, les émigrés et les cabinets étrangers. Sa
dénonciation n'était pas seulement dirigée contre une opinion ou un parti ;
le mensonge et la calomnie atteignaient les personnes ; chacun des ennemis de
Robespierre et de Danton était nommément attaqué. C'était surtout comme
complices de Dumouriez et du duc d'Orléans qu'il représentait les Girondins.
Il s'était naguère opposé avec une extrême vivacité à leur proposition, quand
ils avaient demandé le bannissement de toute la famille d'Orléans. Il lui
fallait prévenir cette objection. « Ils nous ont envoyé, disait-il, le
buste inanimé de Philippe, automate dont ils tenaient les fils. Je ne crois
pas qu'il lui soit arrivé une seule fois d'opiner autrement qu'avec le sommet
de la Montagne. Je me suis souvent dit à moi-même : Il serait fort
singulier que Philippe d'Orléans ne fût de la faction d'Orléans. Cela n'est
pas impossible. La faction cependant existe ; elle siège au côté droit avec
les Girondins. » Tout en raisonnant de cette façon badine, Camille
Desmoulins disait : « Je suis bien convaincu que ce que je dis contre
eux les conduira à la guillotine. » Les
pamphlets, les journaux montagnards, la tribune des Jacobins, tant de menaces
proférées toua toutes les formes ne pouvaient enlever aux Girondins la
majorité qu'ils avaient acquise à la Convention. Tout au contraire, les
représentants modérés, et hors de l'Assemblée, les bons citoyens se
rangeaient chaque jour avec plus d'empressement sous leur drapeau. Cette
disposition des esprits devenait manifeste même pour la société des Jacobins
; elle perdait son influence dans les départements ; elle était désertée par
un grand nombre de députés. Ceux qui ne viennent pas aux Jacobins ne sont pas
plus assidus sur la Montagne ; je n'en vois pas quinze dans notre salle, a
disait Legendre. Il
était évident que les modérés allaient devenir les plus forts, qu'ils
réussiraient à écrire une constitution et à composer un gouvernement, si l'on
n'agissait pas contre la Convention comme on avait fait contre la monarchie
constitutionnelle. Un nouveau 10 août semblait indispensable et les mêmes
hommes commencèrent à le préparer ouvertement. C'était une conspiration
tramée en toute publicité s d'autant plus dangereuse que ceux qui tendaient
au même but n'avaient pas même besoin de se concerter, tant ils étaient
certains de ne rencontrer aucune résistance. Danton,
Robespierre, Marat et quelques conventionnels avaient des conciliabules à
Charenton, avec Pacha et des hommes importants à la commune ou aux Jacobins.
C'était peut-être là qu'il y avait le plus de réserve et d'hésitation, hormis
de la part de Marat dont les propos n'avaient jamais été plus sanguinaires.
C'était cette réunion qui avait inquiété le comité de salut public, où l'on
ne cessait point de craindre les ambitieux projets de contre-révolution que
pouvaient former les révolutionnaires politiques. Pache
tenant à la mairie des assemblées nombreuses, mais point publiques.
L'insurrection et le massacre y étaient mis en délibération. Lorsqu'on y
discutait les moyens d'exécution, il s'effrayait des horribles propositions
qui pouvaient le compromettre. La
réunion des délégués choisis par les comités révolutionnaires de chaque
section siégeait, par la permission du maire, à l'archevêché ; lb se
trouvaient les hommes de septembre. Ils ne concevaient pas un autre mode pour
se débarrasser des Girondins et des modérés. Les enfermer et les massacrer :
tel était le thème de leurs délibérations. Le club
électoral était aussi un des ateliers de ce vaste complot. Dans la
salle des Jacobins, les orateurs exprimaient ouvertement l'intention d'une
journée révolutionnaire, sans pourtant qu'on en discutât le projet. Main tard
dans la soirée, lorsque la séance était finie, dix ou doute membres de la
société se réunissaient dans un café, arrangeaient d'avance l'émeute,
traçaient sa marche et conversaient sur l'usage de la victoire. Presque tous
avaient préparé le 10 août ; cette fois ils prévoyaient moins de dangers et
un succès plus assuré. Là se trouvaient des hommes de la plus ignoble
renommée : Desfieux, un des meneurs des Jacobins, banqueroutier et fripon
avéré, que Robespierre protégeait sans nier son infamie et qu'il envoya plus tard
à l'échafaud ; Proly Gusman, aventurier espagnol soupçonné aussi d'être agent
et espion des étrangers ; Chabot, qui fut ensuite enveloppé dans la même
conspiration et qui périt comme eux condamné par le tribunal révolutionnaire.
Collot d'Herbois était assidu à ces réunions ; elles n'étaient pas ignorées,
et lors du 10 mars, Garat en avait même entretenu l'Assemblée. La
conspiration était donc partout ; c'était ce qui la rendait insaisissable.
Pour la prévenir il aurait fallu, comme elle, agir par la force, et avoir une
autorité exécutive aux ordres de la Convention. Mais le ministre de la guerre
était un docile instrument de la commune et des Jacobins. Garat, ministre de
l'intérieur, raisonnait déjà sur l'inévitable fatalité révolutionnaire ; il
disait « qu'on peut combattre les excès de la démocratie seulement
lorsqu'ils ont répandu une universelle épouvante, et qu'avant d'être arrivé
au comble des horreurs et des fureurs, il faut user de profonds ménagements. » Le
comité révolutionnaire de la section de l'Unité venait de faire arrêter, de
sa propre autorité, sans ordre de la commune, un officier de la garde
nationale. Son crime était d'avoir signé une adresse que la Convention avait
entendue et approuvée, et par laquelle il avait protesté contre un acte
illégal de Chaumette. Sa réclamation fut apportée à l'Assemblée. Après une
discussion où Marat et Legendre montrèrent beaucoup de violence, un vote de
la majorité prononça la mise en liberté. L'appel
nominal fut demandé à grands cris par la Montagne : « C'est la
contre-révolution ! Il faut que l'appel nominal fasse connaître au
peuple ses ennemis. — Nous mourrons à notre poste pour la cause du peuple. »
Telles étaient les clameurs que faisaient entendre les députés de la gauche. Après
un long tumulte, Couthon, qui ne pouvait marcher, fut porté à la tribune par
mi de ses collègues, aux grands applaudissements des spectateurs. La majorité
l'interrompit souvent. On lui reprocha de mettre en combustion, par sa
correspondance, le département du Puy-de-Dôme. Couthon répondit à l'interrupteur
qu'il était prêt à se soumettre au suffrage de ses compatriotes, et que si
les députés, auteurs des troubles qui menaçaient le salut public, étaient
d'aussi bonne foi que lui, ils donneraient leur démission. A ce moment,
les hommes politiques de la faction révolutionnaire n'avaient pas un autre
but que d'obtenir la majorité et la domination dans l'Assemblée. L'expulsion
paisible des Girondins leur aurait convenu beaucoup mieux qu'un mouvement
populaire. Vergniaud
répondit à Couthon ; après avoir établi par des faits la flagrante usurpation
de pouvoir de ce comité révolutionnaire, il discuta la prétention de la
minorité qui exigeait un appel nominal, lorsqu'un vote constaté avait déjà
exprimé la décision de l'Assemblée. Il termina ainsi : « Je demande
acte de l'extrême modération avec laquelle j'ai parlé au milieu des
interruptions les plus violentes et du serment que je fais d'employer
constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie des passions qui nous
fait tant de mal ; mais je déclare, et il est bon que les Parisiens
m'entendent, je déclare que si, à force de persécution, d'outrages, de
violences, on nous forçait en effet à nous retirer ; si l'on provoquait une
scission fatale, le département de la Gironde n'aurait plus rien de commun
avec une ville qui aurait violé la représentation nationale et rompu l'unité
de la république. — Nous
faisons tous la même déclaration, » s’écrièrent un grand nombre de
représentants. L’Assemblée
ne pouvait plus avoir une discussion raisonnable et tranquille ; chaque séance
se perdait dans un ignoble tapage. Le 18 mai, un incident, indigne de la
moindre attention, amena la plus vive scène et une grande décision. Le
débat venait de s'ouvrir sur les attributions et les pouvoirs des
commissaires que le conseil exécutif avait répandus sur tout le territoire de
la république et aux armées ; ils agissaient arbitrairement ; ils se
contrecarraient les uns les autres ; ils n'étaient point soumis aux
représentants en missi., et pour la plupart ne leur témoignaient nulle
déférence. En ce
moment on entendit du bruit dans une des tribunes publiques ; une femme
voulait arracher un jeune homme de la place qu'il occupait ; les cris qu'elle
poussait couvraient la voix de l'orateur. Le président avait donné l'ordre de
la faire sortir. Levasseur,
qui était alors un des plus bruyants Montagnards, réclama pour cette femme :
« Voulez-vous, disait-il, que le peuple ne soit pas indigné quand il
voit que des tribunes privilégiées sont réservées à des aristocrates tels que
Bonneville ! » Et il désignait un journaliste assez connu à cette
époque. « C'est
un aristocrate infâme ! » criait Marat. On
demanda si Marat serait ainsi autorisé à désigner un citoyen paisible aux
poignards des assassins. Isnard
présidait ; dans son langage de rhéteur, il dit : « Peuple,
législateurs, écoutez-moi ; il y va de votre salut. Si vous pouviez ouvrir
mon cœur, vous y verriez mon amour pour la patrie. Dussè-je être immolé sur
ce fauteuil, mon dernier soupir serait pour elle, et mes dernières paroles
seraient : « Dieu, pardonne à mes assassins, ils sont égarés ; mais
sauve la liberté de mon pays. » Puis il accusa les perturbateurs d'être
les agents de Pitt et de l'Autriche : c'était toujours l'imputation
qu'un parti adressait à l'autre. Gamon,
un des inspecteurs de la salle, rendit compte de ce qui venait de se passer
dans les corridors et les tribunes. Les femmes de la société fraternelle
avaient délibéré de ne point laisser entrer dans les tribunes les citoyens
qui se présenteraient ares des billets donnés par les représentants ; elles
se révoltaient contre le despotisme de la Consenties. « Ces femmes,
ajoutait Gamon, sont salariées par nos ennemis : elles portent presque
toutes les livrées de la misère ; elles vivaient auparavant de leur travail
journalier. Maintenant elles passent leurs journées dans les corridors, et
sans même se soucier d'entrer dans les tribunes, elles repoussent les
citoyens qui se présentent avec des billets. — L'égalité
partout, disaient les Montagnards. Ne donnez plus de billets pour les
tribunes. » La
salle des Tuileries, où depuis quelques jours la Convention était venue
siéger, avait des tribunes moins vastes que l'ancienne salle du Manège. C’était
un grief dont la société des Jacobins se plaignait hautement. La
question devint alors générale, et l'on parla des conspirations ouvertement
dirigées contre la Convention, du projet d'assassiner ou d'envoyer au
supplice un grand nombre de députés. Comment l'Assemblée pourrait-elle être
préservée de l'invasion dont elle' était menacée ? « Je
déclare aux citoyens de Paris, disait Lasource, que s'ils laissent porter
atteinte à la représentation nationale, la république est dissoute, le
fédéralisme établi, leur ville perdue. Chaque département, craignant pour sa
liberté, s'isolant au milieu de l'anarchie et du désordre, formera une
république séparée. Le plus beau des empires sera déchiré en lambeaux ; nous
serons partagés comme la Pologne. » Marat,
Danton, Barère, demandaient la parole. En
passant dans un corridor, Marat venait de dire à un de ses collègues : « Tu
es un homme d'État ; le peuple fera bientôt justice de toi et des autres. »
Il monta à la tribune. « Vous n'êtes pas amis de l'égalité, disait-il,
vous réservez des places privilégiées à des espions et à Bonneville, qui est
l'imprimeur de Roland. Vous avez fait relâcher des hommes accusés de
provoquer au rétablissement de la royauté. Vous êtes des
contre-révolutionnaires ; Dumouriez l'a déclaré. Vous craignez que la
Convention soit dissoute, si l'on vous donne une chiquenaude : elle n'a pas
été dissoute, quand on a poignardé ce pauvre Lepelletier. » Les
tribunes applaudirent Marat à plusieurs reprises. Guadet
engagea le combat plus vivement. « Avant-hier, dit-il, à la mairie, dans
une assemblée de membres des comités révolutionnaires, votre dissolution a
été décidée. Cette réunion a délibéré de mettre en arrestation tous les
hommes suspects, c'est-à-dire tous ceux qui n'ont point de patentes des
honorables journées du 2 septembre et du 10 mars. Après vous avoir mis en
arrestation, on vous aurait livrés à cette multitude à laquelle on est
parvenu à donner le goût du sang. » Il
rappela ce qui se disait chaque jour à la tribune des Jacobins. Il raconta
comment un chef de bataillon de la section des Sans-Culottes avait dit devant
le conseil général de la commune : « Songez qu'en partant pour la
Vendée, vous laissez ici des Rolandins, des Brissotins et des crapauds du
Marais. » La
Montagne ne désavouait rien et applaudissait aux récits et aux citations da
Guadet ; il continua. « Jusqu'à
quand dormirez-vous ? jusqu'à quand remettrez-vous au hasard le sort de la
liberté ? Je vous le demande, êtes-vous contents de vous ? Il faut avoir le
courage de sonder la profondeur de la plaie. Le mal est dans l'anarchie, dans
cette insurrection des autorités contre la liberté ; il est dans les
autorités de Paris. » A ces
mots les clameurs de la gauche et des tribunes couvrirent la voix de
l'orateur. « Oui,
je le répète, le mal est dans les autorités de Paris, autorités avides
d'argent et de domination. Je propose à la Convention les mesures suivantes : « Les
autorités de Paris sont cassées. » Les murmures éclatèrent ; la droite
applaudissait. « La municipalité sera provisoirement remplacée par les
présidents de section. Les suppléants de l'Assemblée nationale se réuniront à
Bourges, et entremet en fonctions dès qu'ils auront la nouvelle certaine de
la dissolution de la Convention. » La
gauche s'agitait, Danton demandait la parole, Collot d'Herbois s'écriait :
« Voici la conspiration découverte. » Barère
monta à la tribune. Il rendit compte, au nom du comité de salut public, de la
situation actuelle de la France ; il rapporta les conspirations tramées
contre la liberté, les mouvements de Marseille et de Lyon, les efforts tentés
avec plus ou moins de succès dans quelques villes contre l'autorité des commissaires
et contre les administrations établies par leur volonté. Il dit que les
armées ennemies ne faisaient ni invasion, ni attaque, parce qu'elles
attendaient les résultats des discordes et de la guerre civile. Puis il
donna des détails sur ce qui se passait et se disait à la commune, à
l'Archevêché et dans d'autres réunions ; il parla des projets -qu'on y
formait sans pourtant affirmer l'exactitude de ces informations. « Ces faits
doivent fixer votre attention, surtout au moment où les représentants du
souverain n'ont pas assez de force pour faim respecter une consigne dans le
lieu de leurs séances. » En
rendant justice aux intentions de Guadet, il combattit son projet. Il motiva
ses objections d'une manière qui pouvait paraitre surprenante ; il faisait
une peinture des autorités municipales de Paris, de l'esprit qui les animait,
de leurs usurpations de pouvoir et de leurs procédés arbitraires, en caractérisant
ce désordre aussi énergiquement que les Girondins. Il attaqua même
personnellement Chaumette en s'exprimant avec plus de mépris encore que de blâme.
La conclusion fut que le comité de salut public ferait prochainement un
rapport sur la municipalité de Paris. Barère
repoussa aussi la convocation des suppléants à Bourges ; mais il présenta une
mesure de haute importance qui fut adoptée sans discussion. Un décret ordonna
qu'une commission de douze membres serait formée, qu'elle entendrait les
ministres de l'intérieur et des affaires étrangères, ainsi que le comité de
sûreté générale, et qu'elle prendrait les mesures nécessaires pour la
tranquillité publique. Cette commission était aussi chargée d'examiner les
arrêtés que la commune avait pris depuis un mois. La
commission fut élue au scrutin. La majorité se montrait de plus en plus
favorable aux Girondins ; ses suffrages se portèrent uniquement sur eux ; on
comptait parmi les commissaires plusieurs hommes marquants de leur parti
Fonfrède, Rabaud, Étienne, Kervelegan, Henri La Rivière, Boileau. Barère,
en substituant la création de la commission des douze, au coup d'État qui
aurait destitué la municipalité de Paris, n'avait pas eu la pensée de trahir
la majorité ; il avait parlé non pas précisément comme délégué du comité de
salut public, mais comme organe de ceux de ses membres qui s'inquiétaient des
projets et des complots dont l'exécution se préparait la commune et dans
d'autres réunions. Ce n'était pas sans effroi qu'ils songeaient au massacre
dont la Convention et plusieurs milliers de bons citoyens étaient menacés. Ils
ne savaient pas si Danton et Robespierre ne tétaient pas en réserve, derrière
cet abominable carnage, quelque dessein contre la république. Les assurances
de Danton ne leur donnaient pas une complète sécurité. Barère et ses
collègues du comité de salut public étaient fort sépares des Girondins, mais
ils croyaient presque nécessaire de leur livrer le pouvoir, afin de prévenir
ou d'arrêter les attaques imminentes d'une sanguinaire démagogie. La
commission des douze obtint facilement des informations. Les réunions qui se
tenaient à la municipalité étaient nombreuses et composées à peu près des
mêmes hommes qui s'assemblaient à l'Archevêché. On y avait discuté le projet
d'enlever pendant une nuit, trente-deux députés de la Convention, de les
conduire aux Carmes, de les septembriser, puis de répandre le bruit qu'ils
avaient émigré en voyant leurs complots découverts. Il y avait eu des
orateurs qui s'étaient offerts pour l'office de bourreaux. La majorité usait
néanmoins repoussé ce programme de massacre. Le
lendemain un nommé Varies, jeune homme de vingt ans qui s'était fait un nom
au 10 août et au 2 septembre et que son exagération rendait parfois suspect
aux Jacobins comme espion ou agent provocateur, proposa le massacre de
l'entière majorité de la Convention, des anciens députés de l'Assemblée
constituante, de tous les nobles, prêtres ou robins, la suppression des
ministres, la destitution de tous les officiers de l'armée. Parle, en voyant
jusqu'où pouvait aller la démence révolutionnaire, interrompit les réunions
de la mairie ; usais on s'assemblait toujours à l'Archevêché ; on y avait
formé un comité d'insurrections. Les
renseignements qui parvenaient à la commission des douze, arrivaient aussi
directement à l'Assemblée, transmis par plusieurs sections de Paris. Elles
justifiaient ainsi leurs alarmes et protestaient en même temps de leur
dévouement à la Convention, de leur zèle pour la défendre. De pareilles
assurances étaient envoyées aussi par beaucoup de départements. Ces
adresses et les députations qui les présentaient devenaient chaque jour
l'occasion de séances tumultueuses. Ce n'était plus seulement les Girondins
qui accueillaient favorablement ces manifestations de l'opinion publique et
les inquiétudes des bons citoyens ; des représentants assis sur les bancs de
la gauche exprimaient hautement leur indignation, demandaient des mesures
contre les scélérats, et parlaient en termes sévères de la conduite du maire
de Paris. Marat,
Levasseur, David, Duhem, prenaient sans hésitation la défense des
conspirateurs, et dénonçaient les Girondins. Malgré
le pouvoir presque dictatorial dont la Convention avait voulu investir la
commission des douze, elle se voyait impuissante ; nulle force n'était sous
sa main, elle n'obtenait aucune obéissance. Elle proposa un décret pour
réglementer les assemblées de section et les appels de la garde nationale. Le
préambule excita d'abord d'assez vives contradictions. Il était peut-être ce
qu'il y avait de plus significatif dans le projet. « La Convention
nationale met nous la sauvegarde des bons citoyens la fortune publique, la
représentation nationale et la ville de Paris. » Danton
parla avec modération et voulut calmer la discussion ; sans blâmer le
dispositif du décret, il disait : « L'aristocratie
menace de materner la liberté. Quand les périls sont communs à nous tous, il
est indigne de nous de faire des lois pour nous seuls. Décréter ce qu'on vous
propose, c'est décréter la peur. — Oui,
nous avons peur, » lui dirent les interrupteurs. Il fit
valoir la réprobation que le projet de massacre axait rencontrée à la
commune. Paris, selon lui, était prêt à défendre la Convention contre des
traitres. Il y avait des lois existantes ; pourquoi en demander de nouvelles
? Il insinuait que si un parti avait voulu exciter les passions à Paris, il y
en avait un autre qui avait corrompu l'esprit public dans les départements.
Il demandait une conduite sage et point de précipitation. Vergniaud
répondit avec convenance et dignité. Danton avait paru craindre qu'en voulant
punir des assassins on ne frappât sur des patriotes exaltés. o Sans doute,
dans l'effervescence actuelle, il est des fautes qui ne sont que l'erreur
d'une imagination égarée, et pour lesquelles l'indulgence est justice ; mais
il est des combinaisons perfides qui supposent une telle perversité que la
justice serait violée et la chose publique en péril, si on ne se hâtait de
les réprimer avec mie inflexible sévérité. Il
répliqua au mot de Danton Ce serait décréter la peur. « Qu'elle serait
étrange, votre position, si les agents de la tyrannie pouvaient claque jour
renouveler leurs complots contre vous, et vous arrêter dans vos mesures de
sûreté ou de justice, en vous disant : « Vous avez donc peur puisque vous
cherchez à vous garantir de nos corps ? » Non, ce n'est pas celui qui se
défend contre un assassin qui a peur, c'est celui qui se laisse égorger. Ce
n'est pas l'homme qui punit le crime qui a peur, c'est celui qui le laisse
régner. Une des sections de Paris est venue vous dire : « Osez être
terribles ou vous êtes perdus. » Montrez-vous dignes de votre mission.
Attaquez de front vos assassins et vous les verrez rentrer dans la poussière.
Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous plonger un poignard dans
le sein ? S'il en est ainsi, vous trahissez le plus sacré de vos devoirs ;
Vous abandonnez le peuple à la fureur des meurtriers ; vous êtes complices
des maux qu'ils lui feront souffrir. Frappez les coupables ; vous n'entendrez
plus parler de conjurations ; la patrie est sauvée. N'en avez-vous point le
courage ? abdiquez vos fonctions et demandez à la France des successeurs plus
dignes de sa confiance. » Le
maire de Paris écrivit une lettre respectueuse et soumise ; il rendait compte
des réunions qui avaient eu lieu à la commune. Elles n'avaient eu, disait-il,
d'autre objet que de dresser une liste de gens suspects et déterminer où ils
seraient détenus, dans le cas où le recrutement éprouverait encore des
difficultés et deviendrait le prétexte de quelques rassemblements. Dans une
de ces réunions on avait, il est vrai, outrepassé les bornes et proposé
l'arrestation de plusieurs députés ; mais avait fait sentir combien une
pareille idée devait être rejetée. Depuis lors tout était tranquille, « et
il n'y avait point de ville où la Convention dût être plus respectée et
assurée qu'à Paris. » Pache rassurait la Convention comme Pétion avait
rassuré le roi ; pourtant il avait écrit le jour même à la commission que le
peuple de Paris était exaspéré du prix excessif des denrées et qu'un grand mouvement
était inévitable. Ce
jour-là après le discours de Danton, la séance fut calme ; la Montagne et les
Jacobins cherchèrent à rassurer l'Assemblée et à bien établir que les
propositions insensées et coupables, dont on s'était effrayé, avaient été
repoussées ; maintenant ou ne devait plus concevoir la moindre inquiétude. La
commission ne pouvait accepter la sécurité que Danton et ses amis voulaient
donner à l'Assemblée. Les conciliabules et les délibérations sur
l'insurrection et les massacres continuaient comme auparavant ; le maire
s'abstenait, mais n'empêchait rien. On achetait des armes, on fabriquait des
poignards. Les républicaines venaient en foule à l'Archevêché, et leurs
orateurs féminins surpassaient en violence et en férocité les Jacobins les
plus exaltés ; elles demandaient qu'on leur distribuât des poignards. Elles
allaient et venaient des réunions de l'Archevêché aux Jacobins, où se tenait
leur club et où on leur servait à boire et à manger. Des émissaires étaient
envoyés dans la banlieue et à Versailles pour recruter des émeutiers. Hébert,
substitut de la commune, annonçait à l'assemblée de sa section qu'une grande
révolution allait éclater ; aux Jacobins, il déclarait que le peuple pouvait
et devait courir sus aux membres de la commission. Son infâme journal, le
Père Duchesne, provoquait ans massacres. Les
douze se décidèrent, non sans hésitation, à le faire arrêter, ainsi que
Varlet et un nommé Dobsent, président de la section de la Cité. La force
manquait pour soutenir cet acte d'autorité. Les Girondins eux-mêmes n'en
étaient que trop convaincus. Cette tentative avait un caractère à la fois
téméraire et timide ; elle n'était point le commencement d'exécution d'un
plan bien arrêté. La
commune, les Jacobins et les divers foyers d'insurrection ne s'attendaient
point à tant d'audace. Dès que cette nouvelle fut répandue, la fermentation,
qui avait semblé se calmer, redevint plus ardente ; les hommes politiques de
la faction révolutionnaire ne cherchaient plus à la calmer. Quelques
heures après l'arrestation d'Hébert, une députation du conseil général de la
commune se présenta à la Convention ; elle succédait à une députation de
Marseille, qui avait été accueillie avec faveur ; elle venait d'obtenir la
ratification de la victoire sédition-arment remportée sur les autorités
jacobines et sur les représentants montagnards envoyés en mission. Les
délégués de la commune de Paris ne trouvèrent point la mémo bienveillance.
Danton réclama, pour leur orateur, le silence qui avait encouragé les envoyés
de Marseille. Le
conseil de la commune témoignait l'indignation qu'il avait éprouvée en voyant
violer les droits les plus sacrés ; il dénonçait l'attentat commis par los
douze sur la personne d'Hébert, qu'il qualifia, non sans exciter des
murmures, de magistrat estimable par ses vertus civiques. L'orateur terminait
par une allusion au procès de Marat : « Les arrestations arbitraires
sont pour les hommes de bien des couronnes civiques. » Isnard
présidait et répondit avec ce langage déclamatoire, qui excédait toujours la
limite de la raison et de la prudence. « Il faut que Paris respecte la
représentation nationale. Si jamais In Convention était avilie, si jamais,
par une de ces insurrections qui se renouvellent sans cesse et dont les
magistrats n'avertissent jamais la Convention, il arrivait qu'on portât atteinte
à la représentation nationale, je vous déclare au nom de la France entière...
» Le
président parlait au milieu du tumulte ; chaque phrase était interrompue par
des clameurs et des apostrophes : injures d'une part, applaudissements de
l'autre. A ce mot, « au nom de la France entière, » la gauche criait : « Non
! » la droite criait « Oui ! » Enfin il lui fut possible d'achever
et l'on entendit ces paroles qui sont à peu près le seul souvenir que
l'histoire ait attaché au nom d'Isnard : « Paris
serait anéanti ! » Puis au milieu de la tempête qu'il venait de
susciter, il ajouta : « Bientôt on chercherait sur les rives de la
Seine si Paris a existé. » Danton
répondit sans emportement, reprocha au président d'avoir donné le signal du
combat, au lieu d'avoir présenté l'olivier de la paix ; il justifia Paris. Ne
prenant pas au sérieux la phrase d'Isnard, il disait : « Je me
connais en figures oratoires, » et il remarquait que le devoir d'un
président est de présenter des idées consolantes. Il répéta ce qu'il nuit dit
souvent sur les bons Citoyens qui péchaient par trop d'impétuosité, mais qui
méritaient indulgence, car leur énergie servait le peuple. « S'il n'y avait
pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-même n'avait pas été violent, il
n'y aurait pas en de révolution. » C'était de lui-même qu'il voulait
parler, et il se trouva ainsi amené à faire son apologie et à se défendre
contre les accusations d'improbité et de dilapidation qui lui étaient sans
cesse adressées. Son
discours n'eut point de conclusion, mais il s'était montré aussi modéré qu'il
pouvait l'être et plus conciliant que les Girondins. Dans la situation du
moment cela était habile, tant l'opinion modérée était peu courageuse. Pour
qu'elle montrât quelque vivacité, il fallait qu'elle fût émue par un danger
imminent et inévitable. La
journée du lendemain, 26 mai, se passa assez paisiblement. On nombreux
rassemblement de femmes se forma de grand matin sur le quai Saint-Bernard et
se porta vers la Convention. Elles firent beaucoup de bruit ; mais dans les
rues où elles passaient, personne ne se joignait à celte troupe confuse. Il
ne fut pas difficile de les disperser ; on sut qu’elles avaient reçu
cinquante sous chacune. La
séance fut calme. Marat réclama la liberté d'Hébert, mais sans fureur, disent
seulement que les douze mettaient eu liberté les aristocrates arrêtés et
retenaient les patriotes. Malgré son opposition, un décret prescrivit aux
comités révolutionnaires de quitter cette dénomination qui n'était point
légale. — Les députés-des diverses sections se présentaient, les uns
demandant la liberté d'Hébert, les autres protestant de leur dévouement à la
Convention. Les
faibles démonstrations des bons citoyens suffisaient cependant à jeter du
découragement dans le parti insurrectionnel, au point que, pendant la soirée,
lorsqu'on vint annoncer aux Jacobins que les citoyens de la Butte-des-Moulins
étaient aux prises avec une autre section d'opinion opposée, la consternation
et le trouble se répandirent parmi la société. Robespierre parlait et ne
pouvait ne faire écouter ; il cherchait les ranimer. « J'invite le
peuple à se mettre en insurrection contre l'Assemblée. Si l'on continue à
m'interrompre, je déclare que moi seul je me mettrai en insurrection. »
La nouvelle avait été exagérée ; les Jacobins se ranimèrent aux paroles de
Robespierre. Le 27
mai, au commencement de la séance, l'inquiétude était générale ; la Montagne
semblait plus audacieuse et plus agressive. Un rapport transmis par le maire
de Caris disait ; « Les deux partis sont très-prononcés, l'explosion est
prêle à éclater. — Oui, s'écriait Levasseur, voici le moment d'en décider.
Marat avait retrouvé son langage injurieux et menaçant. « Vous croyez
peut-être, disait-il, que, pour avoir incarcéré les patriotes, vous resterez
maîtres du champ de bataille ; si les patriotes se portent à une
insurrection, ce sera votre ouvrage. Je demande que la commission des douze
soit supprimée, elle provoque l'insurrection du peuple qui n'est que trop
prochaine. » Pache
écrivait que tout avait été examiné et prévu ; que tout aurait été arrêté, et
qu'il n'y aurait eu aucun danger à redouter, sans la mesure prise contre
Hébert. La
section de la Cité vint réclamer contre l'arrestation de Dobsent, son
président. « Le temps de la plainte est passé, disait l'orateur, nous
venons sous avertir de sauver la république, ou la nécessité nous forcera à
le faire. Punissez une commission infidèle qui viole les droits de l'homme ;
traduisez les douze ou tribunal révolutionnaire. Nos frères des départements
approuveront nos saintes insurrections. » Le
président répondit « L'Assemblée pardonne à l'égarement de votre jeunesse ;
sachez que la liberté ne consiste pas dans des mots ou des signes ; sachez
que la tyrannie, soit qu'elle se cache dans une case ou qu'elle se montre sur
la place publique, qu'elle soit sur un trône ou à la tribune d'un club,
qu'elle tienne un sceptre ou un poignard, qu'elle porte sur la tête une
couronne ou un bonnet, n'en est pas moins tyrannie. » Robespierre
demanda la parole. Après un long désordre et beaucoup d'injures coup sur coup
renvoyées, la parole lui fut refusée. La gauche demandait l'appel nominal et
protestait qu'elle résisterait à l'oppression. « Oui, je le déclare,
vociféra Danton, tant d'impudence commence à nous peser, nous résisterons. Si
vous vous obstinez, continuait-il en dominant les interruptions, à refuser la
parole à un représentant du peuple, lorsqu'il veut parler pour us patriote
jeté dans les fers, je proteste contre votre despotisme. Le peuple jugera. Le
bruit dura longtemps. La gauche exigeait toujours l'appel nominal ; le
président lui-même ne pouvait se faire écouter. Bourdon de l'Oise lui criait :
« S'il est assez osé pour proclamer la guerre civile, je l'assassine. » Enfin
l'appel nominal était commencé, jonque l'Assemblée fut informée, par le bruit
qu'on entendait et par les récits de plusieurs représentants, que les abords
de lu salle étaient obstrués d'une multitude désordonnée, qu'elle remplissait
même les corridors ; on annonça aussi que plusieurs compagnies de garde
nationale étaient rangées devant le palais, du côté du Carrousel. La
commission des douze avait été informée que, selon la résolution prise par le
comité insurrectionnel, la Convention devait être attaquée ; elle n'avait
aucun autre moyen de s'opposer à la sédition que d'appeler la garde nationale
des sections où les Jacobins n'étaient pas en majorité. Afin d'être en règle
et pour s'assurer d'être mieux obéir, la commission avait demandé au maire de
requérir les gardée nationaux des sections de la Butte-des-Moulins, du Mail
et de Lepelletier. Pache, en même temps que, sous ses yeux et par son
encouragement, l'émeute était préparée, n'osa point désobéir à la commission.
L'ordre fut donné aux sections, et leurs compagnies arrivèrent avec de
l'artillerie se ranger dans la, cour du Carrousel. C'était
du côté du jardin que la foule avait pénétré par le vestibule et le grand
escalier dans les corridors et les grandes salles qui précédaient ka salle
des séances. Cette multitude était plutôt tumultueuse que menaçante ; il ne
semblait pas que les hommes fussent armés : un ne voyait ni fusils ni piques
; peut-être les poignards étaient-ils cachés. Plusieurs députés étaient
vertus reconnaitre ce qui se passait au dehors ; Marat s'approcha du
commandant de la Butte-des-Moulins, qui, selon l'ordre qu'il en avait reçu,
avançait avec son bataillon pour débloquer l'Assemblée ; Marat vint sur lui
et le somma de se retirer avec sa troupe de boutiquiers. Raffet, c'était le
nom de ce commandant, répondit qu'il obéissait à l'ordre du président ; Marat
prit un pistolet et le dirigea à bout portant sur la poitrine du commandant
il repoussa dédaigneusement ce nain féroce. Marat
courut le dénoncer à la Convention ; Raffet fut appelé, raconta le fait et
fut invité aux honneurs de la séance. La
commission était en permanence ; elle avait appelé Pache. Garai y était aussi
venu. La Convention manda le maire, et le ministre jugea convenable de
l'accompagner. Ce fut lui qui d'abord rendit compte de ce, qui se passait aux
abords de l'Assemblée. La commission ne lui avait donné aucun ordre. Ainsi il
pouvait raisonner sur les mesures qui avaient été prises, mais n'en était
point responsable ; les autorités municipales, ne songeant guère à se
subordonner à un ministre, ne l'avaient pas non plus consulté. Garat
était un spectateur de la Révolution ; il excellait à analyser une situation,
à démêler les mobiles et les passions des deux partis ; il observait avec
finesse le caractère et le genre d'esprit des personnages politiques ; mais
il n'avait ni assez de courage, ni assez de décision pour prendre un rôle
actif dans les périls et les mouvements de cette époque convulsive. Il
appliquait ans circonstances les plus critiques, aux lendemains les plus
menaçants, cette philosophie historique qui se complaît l‘prouver que ce qui
a été a dû être ; il prononçait, d'après ce système de fatalité,
non-seulement sur les catastrophes ou les crimes qui venaient de s'accomplir,
mais sur les passions ou les projets qui menaçaient l'ordre public et
l'existence de la société. Il conseillait à ses amis les Girondins, la
patience et les ménagements ; il leur détaillait les causes de leur
impuissance ; il leur disait que force ne peut rester à la loi, quand la loi
n'a point.de force ; que pour faire des actes de gouvernement, il faut
commencer par avoir un gouvernement ; que la vérité et la vertu, destinées
sans doute à faire le bonheur du genre humain, déchaînent souvent les
passions et les forfaits, de même que les lois de la nature, qui établissent
en définitif l'harmonie universelle, déchaînent des ouragans qui
engloutissent les vaisseaux et ensevelissent 4es cultivateurs sous les débris
de leurs cabanes. Son
discours à la Convention était conçu dans cet esprit. « Les excuses de Pache
lui semblaient une justification complète. On avait tort d'appeler
conciliabules des réunions qui se tenaient publiquement, et conspirations des
projets qui n'avaient pas été accueillis. Il blâmait l'arrestation d'Hébert,
et feignait de croire que les feuilles du Père Duchesne étaient son
seul délit ; il ne les lisait point et détestait les écrits « où l’on
prêche la morale et la raison dans un langage qui ne leur convient pas. »
On avait toujours passé légèrement sur des écrits qui invitaient le peuple au
meurtre et au pillage, et Garat ne comprenait pas pourquoi on slavisait
maintenant d'avoir tant de délicatesse. On ne
pouvait dire de telles choses sans exciter de violents murmures dans
l'Assemblée ; mais les Jacobins témoignaient au ministre tenir reconnaissance
et l'encourageaient par leurs applaudissements. Il termina en essayant de
rassurer lit Convention. « Un nombreux attroupement assiégeait, il est
vrai, la salle, mais une des portes était restée libre et la force armée
suffisait pont prévenir tout danger. » Il protesta de son estime et de
sa tendre amitié mur les Girondins et pour la commission des douze ; niais il
les assura que nul danger ne les menaçait et qu'ils n'avaient pas besoin de
courage. « Je le répète à la Convention : elle ne court aucun péril
; vous reviendrez tous en paix dans votre domicile. » Le
maire donna les mêmes assurances, et affirma plus expressément que
l'arrestation d'Hébert était la seule cause des mouvements populaires. Il nia
à peu près qu'il eût donné l'ordre aux sections d'envoyer leurs compagnies
aux Tuileries et demanda qu'elles fussent employées seulement à faire des
patrouilles ; il voulait que l'Assemblée admît les pétitionnaires qui
venaient réclamer la liberté des détenus. La
salle de la Convention semblait en ce moment un champ de bataille ; ce
n'était plus seulement des paroles injurieuses qu'on s'adressait mutuellement
; on se menaçait dm geste ; on était prêt à s'assaillir. Legendre lança un
coup de poing à Guadet, pour le repousser de la tribune. C'était Danton qui
commandait tout ce mouvement de la gauche ; niais elle n'avait point la
majorité ; alors elle fit entrer trois ou quatre cents hommes de l'émeute qui
s'étaient emparés de la porte. Ils se mêlèrent aux députés, prirent place sur
les bancs ; de telle sorte qu'on ne pouvait plus distinguer les votants,
lorsqu'on opinait par assis et levé. Ce fut ainsi qu'il fut décidé que la
séance continuerait. Le découragement et même la peur paralysèrent les hommes
de la Plaine. Un certain nombre de représentants se retirèrent. Isnard quitta
le fauteuil ; Hérault de Séchelles le remplaça. La journée était aux
Montagnards. Il
était dix ou onze heures du soir ; une députation de vingt-huit sections de
Paris fut admise. Elle demanda la liberté de leur frère, de leur ami, de leur
plus cher soutien, qui gémissait dans les fers d'une commission despotique,
dont ils réclamaient la suppression. Hérault de Séchelles leur répondit par
une phrase, qui est restée fameuse : e Citoyens, la force et la raison du
peuple sont la même chose. Legendre,
Léonard Bourdon, David, appuyaient à grands cris les pétitionnaires. Il en
vint d'autres de la section des Gravilliers, encore plus violents et menaçant
plus explicitement les Girondins des vengeances populaires ; puis arriva
aussi la section de la Croix-Rouge. Lacroix,
l'ami intime de Danton, convertit en motion les demandes des sections, et
l'Assemblée, pêle-mêle avec les émeutiers qui l'avaient envahie, vota la
liberté du Père Duchesne et des autres détenus ; puis la suppression de la
commission des douze. Le
lendemain, à la lecture du procès-verbal, Lanjuinais demanda la parole. « Il
n'y a pas eu de délibération hier au soir, » dit-il. — Les vociférations
de la Montagne l'interrompirent, mais ne troublèrent pu son courage. — « Je
soutiens qu'il n'y a pas eu de décret rendu, et s'il y en a eu un, je demande
qu'il soit révoqué. » — Le bruit continuait. — « Tout est perdu,
citoyens ! le décret d'hier est l'œuvre d'une conspiration atroce. Quoi !
depuis deux mois, il s'est commis plus d'arrestations arbitraires par les
représentants envoyés en mission, qu'il ne s'en est commis en trente ans sous
le despotisme. Des hommes prêchent l'anarchie et le meurtre, et ils
resteraient impunis ! — Si Lanjuinais ne cesse pas de parler, je vais le
jeter en bas de la tribune, » criait Legendre. Lanjuinais
continua : — « Il ne peut y avoir impunité pour ceux qui ont voulu
renouveler les scènes de septembre et emprisonner les membres de la
Convention. Vous seriez déshonorés si un pareil décret souillait vos
registres. » Les
Montagnards poussaient d'injurieuses clameurs. Un vote par assis et levé
décida que le maintien du décret serait mis en délibération. Hérault de
Séchelles attesta que la veille, il avait mis le décret aux voix. « Je
ne conteste pas que vous l'ayez proclamé, » rependit Guadet. « Le
président est un contre-révolutionnaire, criait Collot d'Herbois. — Je
demande un décret d'accusation contre Guadet, Gensonné et Vergniaud, disait
Bourdon de l'Oise. — Je tiens à grand honneur, répliqua Gensonné, d'être
traité de scélérat par ces messieurs. » Guadet
fit une peinture des désordres de la veille, des violences exercées par une
foule séditieuse, des représentants maltraités et repoussés lorsqu'ils
voulaient rentrer dans la salle. Il insistait pour que le décret fût révoqué. Les
Girondins ne pouvaient accuser un acte révolutionnaire sans s'exposer à
entendre rappeler les actes qu'ils avaient applaudis et dont ils réclamaient
sans cesse l'honneur. Saint-André leur fit remarquer que les décrets de
l'Assemblée législative au 10 août avaient été votés avec des circonstances
pareilles et sous la contrainte d'une invasion-populaire. Un vote
par appel nominal prononça la révocation du décret qui avait supprimé la
commission des douze. La majorité fut de quarante voix seulement. Condorcet
fut remarqué parmi ceux qui volèrent pour le maintien du décret de la veille. Robespierre
n'avait pas assisté aux séances de la Convention aussi exactement qu'aux
réunions des Jacobins ; il n'avait point figuré dans les scènes orageuses.
Telle avait toujours été sa conduite aux moments où il fallait se rendre
directement responsable de quelque détermination hasardeuse et passer de la
parole à l'action. Il demanda à parler. « Il était malade, disait-il, et
sollicitait l'indulgence de l'Assemblée ; car il était dans l'impossibilité
physique de dire tout ce que lui inspirait sa sensibilité pour les dangers de
la patrie. « Alors il recommença le discours qu'il avait fait si souvent
t le récit de sa conduite mise en opposition avec la conduite des Girondins.
Parlant de ce qui venait d'être voté contre ce qui avait été décrété la
veille, il craignait que « le triomphe de la vertu fût passager et le
triomphe du vice éternel. » Il fut
convent interrompu ; et comme si son découragement et la faiblesse de sa voix
l'empêchaient de continuer : « Je leur abandonne la tribune ;
qu'ils y distillent leurs poisons ; qu'ils y secouent les brandons de la
guerre civile ; qu'ils finissent leur carrière ; que ce qu'il y a de plus
lèche, de plus vil, de plus impur, triomphe et ramène à l'esclavage une
nation qui voulait être libre. C'est aux républicains à les replonger dans
l'aldine de la honte. » Danton
fut plus énergique. « Si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à leurs
fonctions et entourés du respect qui doit les accompagner, après avoir prouvé
que nous passons nos ennemis eu prudence, nous prouverons que nous les
passons en audace révolutionnaire. — Oui !
oui ! tous ! » s'écrièrent à la fois les députés de la gauche applaudis
par les tribunes. Rabaud
Saint-Étienne voulut faire us rapport au nom de la commission des douze ; il
lui fut impossible d'être entendu, tant étaient continuelles les vociférations
des Montagnards. « Nous demandons la priorité pour le canon d'alarme, »
disait l’un d'entre eux. La
majorité en l'ut réduite à ordonner que le rapport serait- imprimé. Elle céda
sur la mise en liberté des détenus, et consentit à leur élargissement provisoire.
L'abattement des modérés était si complet que Rabaud Saint-Étienne offrit la démission
des douze de la commission. Pendant
ce temps-là les sections de Paris étaient livrées à la plus alarmante
agitation les unes de plus en plus disposées à l'insurrection ; les autres,
en moindre nombre, animées de quelque courage pour la défense de l'ordre
public et du parti modéré, étaient menacées d'avoir à combattre les attaques
qui leur étaient annoncées. La
section des Gardes-Françaises venait dire à la Convention : « Vous
n'avez qu’à prononcer un mot, vous serez entourés de défenseurs dignes de
votre cause ; on verra d'un côté le courage des bons citoyens et de l'autre
la lâcheté et la perfidie de quelques brigands. » Ce
langage réveilla le -tumulte, qui était devenu l'état habituel de
l'Assemblée. Les députés de la gauche descendaient vers la barre pour
injurier et menacer les pétitionnaires. Après une longue agitation, l'orateur
de la section continua à parler dans le même sens ; il risqua une phrase plus
choquante encore « pour ces ambitieux agitateurs qui, disait-il, veulent
nous lasser de la liberté. — Vous avez laissé trop longtemps entre les mains
du peuple les instruments révolutionnaires. » Danton
ne put endurer de telles paroles, et s'opposa à l'impression demandée par la
droite. Il était facile de comprendre que les pétitionnaires sollicitaient la
clôture des clubs et des réunions qui troublaient la paix publique. « Nous
ne pouvons accorder cette demande ; le peuple est au-dessus de nous ; il est
digne de se servir de ces instruments de révolution ; il est tout prêt à les
tourner contre ses ennemis. Quand il le voudra, avec ces mêmes instruments,
il fera en un seul jour rentrer dans le néant les hommes assez stupides pour
faire une distinction entre le peuple et les citoyens. Il est temps que le
peuple ne se borne plus à une guerre défensive et qu'il attaque tous les
fauteurs du modérantisme... Paris sera toujours la terreur des ennemis de la
liberté ; ses sections, dans les grands jours, lorsque le peuple se réunira
en masse, feront toujours disparaître ces misérables Feuillants, ces lâches
modérés, dont le triomphe n'est que d'un moment. » La
demande de l'impression fut rejetée. La
séance du 29 mai se passa sans incident. Les adresses présentées par les
sections se succédaient et témoignaient entre les divers quartiers de Paris. Dès le
lendemain, on put s'apercevoir que la majorité était déplacée ; Mallarmé,
député jacobin, fut élu président ; il succédait à trois présidents
successifs choisis parmi les Girondins. Une décision de l'Assemblée chargea
le comité de salut public de présenter un nouveau projet de constitution, et
lui adjoignit pour ce travail Hérault de Séchelles, Ramel, Couthon,
Saint-Just et Mathieu. Le
triomphe des Jacobins fut encore mieux constaté pax tin rote surprenant. Le
conseil général de la commune envoya une députation pour dénoncer un
représentant membre de la commission des douze. Gardien avait été membre de
l'Assemblée constituante, mais fort ignoré. Tallien, qui était en mission à
'l'ours, avait fait saisir des papiers où s'étaient trouvées deux lettres de
Gardien datées de 1790 ; elles prouvaient que son opinion avait été contraire
à la création des assignats et à la confiscation des biens du clergé. En
arrivant à la Convention, il s'était d'abord placé sur la Montagne ; puis,
reprenant courage, il n'avait pas voté la mort du roi et s'était rangé parmi
les modérés. Il n'y avait centre lui aucun grief ; toutefois personne ne
songea à prendre sa défense ; il fut décidé qu'on mettrait le scellé sur ses
papiers et qu'on lui donnerait un garde. Enhardi
par ce succès, Bourdon de l'Oise dénonça la commission des douze tout
entière, en produisant un ordre émané d'elle, lorsque, disait-il, elle avait
donné sa démission et cessé d'exister. Fonfrède ré-pendit que la démission
n'avait pas été acceptée par une délibération de l'Assemblée. Lanjuinais,
pour prouver l'indispensable nécessité de la commission, donna connaissance
des informations qu'elle avait recueillies. Il cita un discours tenu à
l'Archevêché par Hassenfratz, fut ami intime de l'ache, membre du comité
d'insurrection, orateur furibond à la commune et aux Jacobins. Après avoir
assuré qu'on pouvait compter sur les départements qui environnaient Paris, et
qu'une armée nombreuse arriverait de Versailles au premier signal du nation
d'alarme, il avait dit : « Alors nous tomberons sur les riches et
les égoïstes ; l'insurrection .t un devoir centre la majorité corrompue de la
Convention. » Lanjuinais cita aussi des paroles à peu près semblables de
Chabot et de Varlet ; il parla de projets annoncés dans la section du
Contrat-Social, et demanda que des précautions fussent prises pour la sûreté
de l'Assemblée. Lanjuinais
n'exagérait point le danger ; seulement il avait le courage de le faire connaître,
tandis que la commission des douze était paralysée par l'épouvante ; le peu
qu'elle avait osé pour défendre la Convention et pour sauver le parti modéré,
contribuait à augmenter son trouble. Les
hommes prudents de la Plaine avaient trouvé téméraire l'arrestation d'Hébert
; Garat l'avait fort reprochée à ses amis de la commission, en leur disant qu'ils
n'étaient pas en état de soutenir cet acte d'autorité. Ils se désavouaient
les uns les autres ; ils ne s'étaient point opposés à la libération des
détenus ; ils avaient donné leur démission, mais la Convention les ayant
maintenus, ils restaient en fonctions malgré eux, sans prendre aucune mesure. Pendant
ce temps-là Danton s'était décidé ; il avait eu encore une fois la pensée de
se rapprocher des Girondins ; mais l'alliance des personnes et l'union dans
la conduite étaient impossibles, lorsque ni les uns ni les autres os
pouvaient changer ni d'opinion ni de drapeau. « Ne nous faisons pas la
guerre, » disait-il à Vergniaud. — « J’aime mieux une guerre
ouverte qu'une fausse paix, » répondit l'orateur de la Gironde. « Vous
n'êtes qu'un sot, et vous périrez[4], » repartit Danton. Westermann
était venu trouver Vergniaud et lui raconter les complots sanguinaires formés
contre lui et ses amis ; il lai offrait d'en prévenir l'exécution et d'agir
contre leurs ennemis. « J'aime mieux être assassiné qu'assassin, u avait
répondu le Girondin. Il
était évident que la Convention ne se laisserait pas entraîner ou gouverner
par la Montagne, tant que les Girondins n'en seraient pas exclus, et qu'ils
ne pouvaient l'être que par une insurrection. « Je sais bien, disait
Danton, que nous sommes en minorité dans l'Assemblée ; nous n'avons pour nous
qu'un tas de gueux qui ne sont patriotes que quand ils sont soûls. Nous
sommes un tas d'ignorants ; Marat n'est qu'un aboyeur ; Legendre n'est bon
qu'à dépecer sa viande ; les autres ne savent que voter par assis et levé.
Nous sommes bien inférieurs en talents aux Girondins ; mais si nous avions le
dessous, ils nous feraient un crime des journées de septembre, de la mort de
Capet et du 10 août, dont ils ont été d'accord. Il faut donc marcher sur eux
: ce sont de beaux parleurs qui délibèrent et qui tâtonnent ; nous avons plus
d'audace qu'eût, et la canaille est à nos ordres. Telle
était la traduction familière que Danton se plaisait à donner des colères
déclamatoires qu'il faisait retentir du haut de la tribune. Ainsi,
tandis que Lanjuinais répétait à la Convention ce que chacun de ceux 'qui
l'écoutaient savait déjà comme tout le public, l'insurrection se préparait.
Elle devait être concertée dans le comité de l'Archevêché ; Pache ne voulait
pas être compromis et se refusait à revêtir d'une forme officielle le mouvement
populaire, qui était combiné sous ses yeux. Un
autre état-major, supérieur peut-être à celui-là se composait d'une partie
des mêmes hommes, réunis au conciliabule de ce café Corazza, dont le nom
était alors fameux. Chabot était en quelque sorte chef de la conspiration ;
en cette qualité, il voulait comme Pétion au 10 août et comme l'ache
maintenant, que son nom ne figurât point dans les manifestations publiques ;
il demandait à être tenu en charte privée pendant l'émeute. Lhuillier,
procureur général da département, avait aussi un râle important et s'y
montrait plus audacieusement que Pache et Chabot. Le
signal fut donné par Danton sur la table même du comité de salut public dont
il était membre, de concert mec Lacroix qui en faisait aussi partie, ils
écrivirent, en l'absence de leurs autres collègues, une pétition au nom de la
commune de Paris ; elle fut aussitôt envoyée à la mairie, pour être le
lendemain présentée à la Convention par toute la municipalité et les
commissaires des sections. Déjà la
mise en liberté d'Hébert et des autres détenus avait rendu aux meneurs de
l'insurrection toute leur audace. Vers la fin de la séance du soir, vise
députation de vingt-sept sections vint présenter une adresse, où la
suppression de la commission des douze était requise plutôt que demandée ;
les pétitionnaires exigeaient aussi que les membres de cette commission
fussent traduits devant le tribunal révolutionnaire. Robespierre,
à la tribune des Jacobins, gourmandait la mollesse et l'indécision de Pache. « Si
la commune de Paris, à qui sont confiés les intérêts de Cette grande cité, ne
s'unit pas au peuple, ne forme pas avec lui une étroite alliance, elle viole
le premier de ses devoirs ; elle ne mérite plus la réputation de popularité
dont elle a été investie jusqu'à ce jour. » La
Convention était troublée par l'attente du nouveau 10 août, qui allait être
inévitablement exercé sur elle. Les députations qui se succédaient à la barre
étaient à peine écoutées ; les délibérations étaient confuses, le vote
incertain. L'adresse des vingt-sept sections obtint les honneurs de
l'impression ; puis, malgré la dénonciation de Marat, et par appel nominal,
la même faveur fut accordée à une adresse envoyée de Rouen qui exprimait des
opinions opposées. Il y avait changement de majorité ; trois secrétaires
furent élus dans les rangs des modérés ; n'est qu'il était plus de minuit et
que les Montagnards avaient affaire ailleurs. Déjà la
réunion de l'Archevêché s'était déclarée en insurrection et ordonnait qu'on
fermât les barrières : Le maire vint parlementer ; ses représentations no
furent pas écoutées ; il en fit son rapport au conseil général, qui passa à
l'ordre du jour, en attendant le vœu des sections. Ce vœu
fut apporté à la municipalité le 31, à six heures du Matin, par les délégués
des sortions élus dans des réunions nuitamment convoquées à l'insu des
citoyens paisibles. Cette représentation irrégulière avait pour orateur
Dubsent, libéré en même temps qu'Hébert ; il annonça que le peuple de Paris,
blessé dans ses droits, venait de prendre les mesures nécessaires pour sauver
la liberté et que les pouvoirs de toutes les autorités étaient annulés. Le
vice-président répondit que le conseil général de la commune se soumettrait
au, vœu constaté de la majorité du peuple. Chaumette
se fit représenter les pouvoirs des quarante-huit sections ; puis on vota, et
trente-trois voix décidèrent que le peuple avait donné aux délégués des
pouvoir illimités pour sauver la chose publique. Le conseil général
fraternisa avec ses successeurs et se relira aux cris de « vive la
république ! » Les
sectionnaires se hâtèrent de maintenir dans leurs fonctions le maire, le
procureur général et même ce conseil général qu'ils venaient de dissoudre.
Dobsent, qui conduisait la manœuvre, 'avait voulu seulement donner à la
municipalité une nouvelle inauguration populaire et lui conférer une
mission-insurrectionnelle. Un nouveau serment fut prêté, et le conseil
général reprit son autorité devenue souveraine. Le
premier visage qu'il en fit, fut de nommer commandant général de la force
armée, Henriot, le même qui avait pris une part active aux massacres de
septembre ; ensuite il fut ordonné de tirer le canon d'alarme. Les canonniers
avaient refusé obstinément d'obéir aux ordres de l'Archevêché, dont ils ne
reconnaissaient pas l'autorité ; quant au tocsin, il sonnait déjà depuis
longtemps dans plusieurs quartiers. Le
ministre de l'intérieur était venu chercher le maire que la Convention avait
mandé ; une députation fut nommée pour l'accompagner ; le conseil général le
mit sous la sauvegarde des quarante-huit sections. Pendant
que s'accomplissaient à l'hôtel de ville les formalités de l'insurrection,
elle était déjà en mouvement. Depuis plusieurs jours, la section de la Butte-des-Moulins
s'était, en grande majorité, et mec quelque courage, prononcée pour l'opinion
Modérée qui avait semblé prévaloir à la Convention ; des émissaires avaient
parcouru le faubourg Saint-Antoine, disant que la garde nationale. de cette
section avait arboré le drapeau blanc et se mettait-en contre-révolution. Les
émeutiers du faubourg furent ainsi excités venir désarmer les gardes
nationaux de la Butte-des-Moulins. Ceux-ci se retranchèrent dans le
Palais-Royal. Avant
d'en venir aux mains, on parlementa. La colère qui avait été inspirée aux
séditieux s'apaisa, lorsqu'ils virent qu'on les avait trompés et qui il
n'était question ni de drapeau blanc, ni de cocarde royaliste. Les gardes
nationaux protestèrent qu'ils étaient bons républicains. Il n'y eut aucun
combat. La Convention n'avait donc nul moyen de défense. Les douze et le
comité de salut public n'avaient pas même tenté d'appeler à la défense des
Tuileries, les compagnies qu'on pouvait croire dévouées au maintien de
l'ordre public. A six
heures du matin ; la séance s'était ouverte ; vingt ou trente députés seulement
étaient dans la salle. Le maire et le ministre de l'intérieur commencèrent
par se présenter au comité de salut public, où se trouvait déjà Lhuillier,
procureur général du département, rendit compte de ce qui se passait à la
commune et assure, mais en prenant une apparence de tristesse, qu'il lui
avait été impossible de rien empêcher : il était fort résigné. Lhuillier ne
cherchait pas à déguiser sa sympathie pour ce mouvement populaire, seulement
il voulait rassurer le comité et promettait qu'il n'y aurait ni combat, ni
effusion de sang : « Ce sera, disait-il, une insurrection morale. » Garat
se rendit le premier à l'Assemblée ; il rencontra. Danton dans la cour des
Tuileries : « Qu'est-ce que tout cela ? demanda le ministre. — Rien
; il faut leur laisser briser les presses de quelques journalistes, et puis les
renvoyer. — Ah ! je crains bien qu'ils ne brisent autre chose que des
presses. — C'est à vous d'y veiller. — Vous en auriez les moyens bien plus
que moi, » repartit le ministre : ils se séparèrent, et Garat entra à la
Convention. Il
n'avait rien à dire que ce que chacun savait et voyait. Sa résignation était
assez semblable à celle de Pelle ou de Lhuillier. Il imputa tout ce trouble à
la commission des douze, et assura que les patrouilles étaient nombreuses et
le bon ordre suffisamment garanti. Le
maire n'en dit pas davantage. Les
canonniers avaient persisté à ne point vouloir tirer le canon d'alarme ; un
décret récent avait prescrit de ne le tirer que sur un ordre de la Convention
; nue discussion s'engagea sur cet incident. Valazé demanda qu'Henriot, qui
avait l'impertinente audace de commander ce que la loi défendait, fût mis en
jugement pour un crime qui comportait peine de mort. La Montagne
l'interrompait sans cesse. Il proposa que la commission des douze informât
sur le fait et fit un rapport. Thuriot
répondit que ce qui était nécessaire, c'était l'anéantissement de la
commission. Comme
il parlait, on entendit le canon d'alarme. Vergniaud
ne fut point d'avis que la commission fit son rapport, qui irriterait sans
doute les passions. « Ce qui importe, dit-il, c'est de savoir qui a
ordonné de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme. — C’est la
résistance à l'oppression, crièrent les Montagnards. — S’il y a un combat,
continua Vergniaud, il sera, quel qu'en soit le succès, la perte de la
république. » Henriot
fut mandé. « Faites auparavant justice de la commission, » disait
Danton. Il monta à la tribune ; lui aussi rutilait et espérait une
insurrection morale. « Le canon a tonné ; mais si Paris n'a voulu donner
qu'un grand signal pour nous apporter ses représentations ; si par une
convocation trop retentissante il a seulement averti tous les citoyens de
vous demander une justice éclatante, Paris a encore bien mérité de la patrie.
Tournez cette explosion au profit de la liberté ; réformez vos erreurs ; cassez
votre commission, vous la croyez irréprochable ; moi je crois qu'elle a agi
par ressentiment 11 faut donner justice au peuple. — Quel
peuple ? demanda une voix à droite. — Un
peuple immense, na peuple sentinelle avancée de la république. Tous les
départements avoueront ce grand mouvement qui, exterminera tous les ennemis
de la liberté et l'exécrable modérantisme. Je demande froidement la
suppression pure et simple de la commission, sans rien préjuger sur les
imputations dirigées contre elle. On
commença à crier. « Aux voix ! La suppression. » Rabaud
Saint-Etienne essaya de parler, ce lui fut impossible ; pendant longtemps les
deux mités de la salie échangèrent d'injurieuses paroles ; les tribunes
augmentaient le désordre et le bruit. Vergniaud demanda qu'on les fît
évacuer. « Et la Montagne aussi, » disait-on à la droite. Enfin ln
discussion fut fermée avant d'avoir commencé. Les délégués de diverses sections
venaient, les uns protester contre le comité d'insurrection, les autres, annoncer
les mesures que les assemblées sectionnaires prenaient de leur propre
autorité. Le conseil général de la commune désavouait une députation qui
avait parlé en son nom ; il demandait à concerter toutes ses déterminations
Mer le comité de salut public. Les
Girondins ne se croyaient pas encore vaincus ; ils ne laissaient point mettre
min noix la suppression de la commission ; ils demandaient des poursuites ou
du moins des enquêtes contre les promoteurs de l’insurrection, contre les
usurpateurs de tous les pouvoirs : Les tribunes accablaient d'insultes et de
menaces les orateurs, qui pouvaient à peine se faire entendre. Couthon
fut mieux écouté, sinon par toute l'Assemblée, du moins par les spectateurs ;
il parla d'une faction infernale qui avait provoqué l'insurrection par des
mesures contre-révolutionnaires. S'exprimant dans le même sens que Danton, il
disait : « Nous sommes disposés aux plus grands sacrifices. Je ne suis
ni de Marat, ni de Brissot Que tous ceux du parti de la liberté se
réunissent, et la liberté sera sauvée. » Vergniaud
sembla accepter ces idées de conciliation. Se félicitant de l'ordre qui
régnait dans les rues, des patrouilles qui y circulaient, il proposa de
décréter que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie. Sa
proposition fut adoptée avec enthousiasme. L'impuissante majorité cherchait à
se faire illusion ; toutefois elle ordonna que le conseil exécutif serait
tenu de rechercher qui avait fait sonner le tocsin, tirer le canon, fermer
les barrières. Une
députation de citoyens, qui étaient envoyés par le comité d’insurrection,
vint rappeler l'Assemblée au réel de la situation. Ils demandaient, avec le
ton du commandement, que les intrigants fussent livrés au glaive de la
justice ; qu'une armée de sans-culottes soldés à quarante sous par jour fût
chargée de maintenir l'ordre publie ; que les douze de la commission et
vingt-deux autres députés fussent décrétés d'accusation ; que le pain fût
maintenu à trois sous au moyen d'une contribution sur les riches ; qu'aucun
noble ne fût convers é dans les grades d'officier ; que les mouvements contre-révolutionnaires
de Marseille et des autres villes du midi fussent sur-le-champ réprimés. Vergniaud
demanda l'impression de cette adresse et l'envoi à tous les départements,
afin que la France connût combien les hommes, qui se disaient délégués des
sections, représentaient faussement l'opinion et les sentiments des citoyens
de Paris. La
séance se prolongeait il semblait impossible d'arriver à un dénouement. La
majorité n'avait pas le courage de braver l'insurrection ; et
l'insurrection, soulevée par des influences diverses, dirigée par des chefs
déterminés plus ou moins aux derniers excès, se contentait encore de menacer
et d'intimider l'Assemblée. Barère
monta à la tribune au nom du comité de salut public : il commença par
accuser hautement l'usurpation des pouvoirs légaux et la conduite irrégulière
des autorités subalternes. « C'était la Convention seule qui devait
exercer le pouvoir révolutionnaire. » Il alla jusqu'à demander qu'Henriot, ce soldat
insolent, fût exemplairement puni. A ce
moment, Robespierre monta l'escalier de la tribune et dit tout bas à
l'orateur : « Vous faites là un beau gâchis. — Le gâchis est sur le
Carrousel, a répondit Barère. Puis il continua son rapport. Il
proposa un décret : — La force publique était mise en réquisition
permanente ; les autorités constituées devaient rendre un compte journalier
des mesures qu'elles avaient à prendre pour le maintien de la tranquillité
publique et la sûreté des personnes ou des propriétés ; le comité de
salut public était chargé de suivre la trace des complots qui avaient pu être
formés contre la sûreté de la république et de la représentation nationale.
Enfin, le point important, la seule réalité du décret, était la suppression
de la commission des douze et le scellé mis sur ses papiers. Pendant
que cette proposition était lue à l'Assemblée, la grande et solennelle
adresse, que Danton avait ordonnée, fut apportée par l'administration
départementale, les autorités municipales et les commissaires des sections.
C'était Lhuillier qui était le chef et l'orateur de ce nombreux cortége. Après
une attaque violente contre les Girondins, « qui avaient insulté et
menacé la ville de Paris ; » après des paroles d'exécration contre le
fédéralisme, l'orateur disait : « Il fut temps enfin de terminer cette
lutte des patriotes contre les forcenés qui les assiègent continuellement. La
raison du peuple s'irrite contre tant de résistance ; sa colère majestueuse
est près d'éclater. Que ses ennemis tremblent ; l'univers frémira de sa
vengeance. » — Comme on avait cherché surtout à exaspérer l'opinion de Paris,
la première exigence de la grande députation, c'était la mise en accusation
d'Isnard. L'accusation était aussi demandée contre « des hommes » non
moins cruels, non moins ennemis de la patrie, « les douze de la
commission, puis Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, Barbaroux,
Roland, Lebrun, Clavières et d'autres encore, tous fauteurs du royalisme. » Cette
manifestation préparée d'avance et qu'attendait la Montagne, fut accueillie
avec de bruyants transports. La députation fut introduite dans l'intérieur de
la salle et se mêla fraternellement avec les députés de la gauche. Alors
fut demandée, avec acclamations, la mise aux voix du projet de Barère. Les
modérés protestèrent que la délibération n'était ni libre, ni régulière. Pour
prévenir l'objection que suscitait la présence des pétitionnaires sur les
bancs du côté gauche, tous les représentants qui y siégeaient se levèrent et s'entassèrent
à droite avec le parti modéré. Ainsi la moitié de la salle était occupée par
la grande députation insurrectionnelle. Les
Girondins continuèrent à protester que l'Assemblée ne délibérait pas
librement ; Vergniaud proposa de quitter la salle et d'aller se placer sous
la protection de la garde nationale. Il en donna l’exemple, sortit, et
quelques-uns le suivirent ; puis ils rentrèrent. Robespierre
était monté à la tribune : la suppression de la commission ne lui
suffisait pas. « Elle ne contenterait pas les amis inquiets de la liberté. »
— Il voulait la mise en accusation ; il lui fallait joutes les mesures
demandées par le comité de l'insurrection. Comme il parlait le langage
déclamatoire et vague qui lui était habituel, Vergniaud lui cria : «
Concluez donc ! » — Oui,
je vais conclure et contre vous, contre vous qui, après la révolution de 10
août, avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite ; contre vous qui
avez provoqué la destruction de Paris ; contre vous qui avez voulu sauver le
tyran ; contre vous qui avez poursuivi les patriotes dont Dumouriez demandait
la tête ; contre vous dont les vengeances criminelles ont provoqué les cris
d'indignation dont vous roules faire un crime à vos victimes. » Le
projet de Barère fut mis aux voix et adopté. La foule entra dans la salle ;
les effusions fraternelles, les embrassements, les clameurs d'allégresse
succédaient aux vociférations de la haine. Barère proposa que la séance fût
levée et que la Convention allât fraterniser avec les trente ou quarante
mille hommes qui se pressaient autour des Tuileries. « Improvisons, disait-il,
une fête civique, la fédération de tous les cœurs. » Un grand nombre de
députés s'étaient retirés ; aucun des membres du bureau n'était resté. La fin
de la séance fut présidée par Robespierre ; le procès-verbal est signé de lui
et de six secrétaires, tous siégeant sur la Montagne. Ainsi
se termina, à dix heures du soir, la journée du 31 mai. Pour
Robespierre et Marat, comme pour les meneurs de l'insurrection, le complot
avait échoué et la victoire n'était pas complète ; il fallait donc une
seconde journée. En attendant, le comité insurrectionnel, qui s'était donné
le nom et les attributions de comité général révolutionnaire, lança des
mandats d'arrêt que l'autorité municipale consentit à signer Clavière et
Lebrun, qui étaient ministres, furent compris avec Roland dans cette mesure. Roland
ne fut point trouvé à son domicile ; l'officier de police arrêta Mme Roland.
Avec beaucoup de courage et de calme, elle protesta contre l'illégalité d'un
mandat émané d'une autorité usurpée. Elle fut emmenée à l'Abbaye ; des femmes
se pressaient autour de la voiture, criant : « A la guillotine ! » Aucun
mandat ne fut expédié contre des représentants ; les chefs de la commune
n'auraient peut-être pas osé risquer leur signature au bas d'un acte si
exorbitant. D'ailleurs, les meneurs du grand comité révolutionnaire voyaient
bien qu'un nouveau coup de force leur était encore indispensable. Cela était
évident ; chacun s'y attendait. Néanmoins
la séance du 1er juin se passa assez tranquillement : une adresse au
peuple français, relative aux événements de la veille, avait été proposée par
Barère au nom du comité de salut publie ; elle était conciliante ; toute
menace et toute offense adressées au parti vaincu étaient évitées ; de
grandes louanges étaient données au peuple de Paris pour avoir si bien
préservé l'ordre public et maintenu la sûreté des personnes et des
propriétés. Les Girondins furent même admis à réclamer que plusieurs expressions
seraient adoucies. Pour éviter toute occasion de trouble, il fut résolu que
la Convention n'aurait point de séance du mir. Marat,
Pache et quelques membres du comité révolutionnaire se présentèrent au comité
de salut public pour réclamer contre cette détermination. La commune,
disaient-ils, avait à présenter une pétition. Le
comité de salut public ne disposait d'aucun moyen de résistance ; presque
tous les membres qui le composaient auraient voulu défendre la Convention et
ne la point livrer à la tyrannie de Marat, de Robespierre et dm démagogues ;
du moins cherchaient-ils à ne pas envoyer leurs collègues à l'échafaud. Ils
conjurèrent Danton d'employer sa volonté et son influence à arrêter le
mouvement. Gant, qui se trouvait présent, plaida avec chaleur la cause de
l'humanité et de la raison ; il proposa que les députés, qui s'étaient
signalés par leurs haine mutuelles et dont la rivalité troublait et divisait
la représentation nationale, s'offrissent d'eux-mêmes à sortir de la
Convention pour la laisser suivre le cours de ses travaux et sauver le pays.
Il s'animait en parlant de ce magnifique ostracisme subi volontairement, afin
d'établir le règne des lois et pour se soumettre au jugeaient du peuple. Danton
était mobile et se laissait facilement attendrir ; il se leva, les larmes aux
yeux : « Eh bien, dit-il, je vais proposer cette idée à la Convention, et je
m'offre le premier à aller me mettre en otage à Bordeaux pour répondre de la
vie des Girondins. » Barère, Cambon et les autres membres du comité
s'empressèrent à profiter du bon mouvement de Danton. Réellement il ne
voulait point la mort des Girondins, mais seulement leur expulsion ; dès
longtemps il redoutait la situation où lui-même se trouverait, si Robespierre
et ses partisans devenaient maîtres absolus de la Convention. Il promit
d'appuyer le rapport où Barère proposerait ce moyen d'accommodement. En
sortant du comité, Danton rencontra Pénières et Meillan qui étaient du parti
girondin. II les écouta à peine et répondit à leurs inquiétudes sur la séance
du soir : « Nous avons envoyé chercher cette commune pour savoir ce
qu'elle veut. Les choses ne peuvent aller ainsi ; il faut qu'un des deux
partis donne sa démission. » Meillan
essaya de toucher son amour-propre. « Cela va bien mal, Danton, et n'ira
jamais bien tant qu'un homme vigoureux ne se mettra pu à la tête : vous êtes
cet homme. » — Il le regarda ; puis répondit : « Ils n'ont pas
confiance. » — Meillan répliqua : « La confiance renaîtra, si vous
contenez les fripons et les frénétiques qui désolent la France. Vous pouvez
diriger le comité. » — Danton secoua la tête et répéta : « Ils
n'ont pas confiance. » Marat
et Pache se rendirent aussitôt à la commune et annoncèrent que le comité de
salut public avait convoqué une séance du soir. « Autrement il était à
craindre, disait le maire, que le peuple de Paris, frustré dans son attente,
ne se portée à quelques excès. Marat
prêcha plus ouvertement l'insurrection. o Si les représentants du peuple
trahissent sa confiance ; s'il s'aperçoit qu'il s'est trompé dans son choix
ou que ses délégués soient corrompus, alors il doit se sauver lui-même. —
Levez-vous, peuple souverain. Présentez-vous à la Convention, lisez votre
adresse et ne désemparez pas que vous n'ayez obtenu une réponse affirmative. Puis il
monta lui-même tirer la corde, pour sonner le tocsin à l'horloge de L'hôtel
de ville. Il
n'était point vrai que le comité de salut public eût convoqué les députés
pour une séance du soir ; mais au bruit du tocsin et de la générale qui
rassemblait la force armée autour de la salle, une centaine de représentants
se trouvèrent réunis. Plusieurs d'entre eux, même de zélés jacobins, ne
voulaient point que cette réunion fortuite s'appelât une séance, Le côté
droit était presque désert. On savait d'avance que les vingt-deux Girondins,
dont la commune allait demander la tête, ne se rendraient pas à fa
Convention. Depuis le 10 mars, ils avaient souvent cherché asile hors de leur
logement, dans la crainte d'être saisis pendant la nuit ; ils avaient
toujours à s'inquiéter d'être attaqués dans les rues et ne marchaient point
sans armes. Maintenant ils n'étaient plus en sûreté, même dans l'enceinte de
l'Assemblée nationale. Hassenfratz
était à ce moment un des plus furieux révolutionnaires parmi les Jacobins, la
commune et l'Archevêché ; il fut l'orateur de la députation, et parla avec
autorité, comme assuré d'être obéi. « Les révolutions du 14 juillet et
du 10 août, disait-il, ont été ensanglantées parce que les citoyens et la
force armée étaient divisés. La journée du 31 mai ne verra point répandre de
sang, parce que le peuple et les autorités sont réunis dans les mêmes
sentiments. » Des paroles violentes contre les Girondins se terminaient
par la demande d'un décret d'accusation contre vingt-sept membres de la
Convention. « Il faut en finir ; il faut terminer cette contre-révolution ;
il faut que tous les conspirateurs tombent Bous le glaive de la loi, sans
aucune considération. » C'est
ainsi que les hommes de l'arrière-ban de la Révolution comprenaient que le 31
mai ne coûterait pas de sang ; ils renonçaient à le répandre par le massacre,
en exigeant qu'il coulât sur les échafauds. La
très-peu nombreuse minorité qui se trouvait dans la salle ne pouvait pas
voter un décret. Legendre et même Marat n'osèrent point le proposer
expressément. Ils se bornèrent à demander le renvoi de la pétition au comité
de salut public, afin qu'il fît un rapport avant trois jours. C'est ce qui
fut adopté. Barère et quelques autres mirent en avant le projet de démission,
dont il avait été question le matin même au comité. Le 2
juin, les abords de la Convention étaient occupés par la force armée, mus le
commandement d'Henriot. La séance était beaucoup plus nombreuse que la veille
au soir ; mais la plupart des Girondins ne s'y étaient pas rendus. Elle
commença par la lecture de plusieurs lettres qui annonçaient des soulèvements
dans les départements de l'Ardèche et de la Lozère. Une nouvelle plus grave
était l'insurrection de Lyon. Une révolte sanglante avait renversé la
tyrannie révolutionnaire, qui pesait sur la ville, et installé une
municipalité nouvelle. En même temps ou apprenait chaque jour que la guerre
civile faisait de vastes progrès dans les provinces de l'ouest. De
telles circonstances exaltaient encore davantage les fureurs de la faction
jacobine. Les populations révoltées avaient été exaspérées et poussées à bout
par des mesures vexatoires et arbitraires ; en exagérer la rigueur,
paraissait à ceux qui les avaient ordonnées, un énergique moyen d'obtenir la
soumission à leurs volontés. Lanjuinais
demanda la parole. « Tant qu'il me sera permis de faire entendre ici ma
voix, je ne laisserai pas avilir en ma personne le caractère de représentant
du peuple. Je vous dirai des vérités ; mais non pas de celles qui tuent la
liberté. Depuis trois jours vous ne délibérez plus ; vous êtes soumis à une
puissance qui vous commande ; elle voua environne ici de ses salariés, au
dehors, de ses canons. Le peuple blâme et déteste les factieux et l'anarchie
; maie il est leur instrument forcé ; une autorité usurpatrice ordonne des
arrestations r bien plus, elle commet des crimes, que la loi punit de mort ;
elle a osé faire tirer le canon d'alarme. Un voile officieux a été jeté sur
ce désordre ; il a continué le lendemain ; le surlendemain il recommence. » La voix
de l'orateur fut couverte par les clameurs de la Montagne. Djihad - Varennes
et Guffroy lui adressaient les plus grossières injures. Legendre, élevant le
poing, puis l'abaissant, faisait le geste du boucher qui frappe d'un marteau
la tête du bétail, et criait : « Descends de la tribune, ou je vais t'assommer. » — Fais
décréter que je suis bœuf, et tu m'assommeras, » répliqua Lanjuinais ;
et il continuait sans se troubler ; ses paroles interrompues ne cessaient
point d'être fermes et courageuses. Chabot,
Thuriot, Drouet, Robespierre jeune, s'élancèrent à la tribune pour l'en
arracher ; Legendre lui mettait un pistolet sur la gorge. Pénières, Defermon
et d'autres amis arrivèrent à son secours, armés aussi de pistolets. On vit
le moment où la tribune allait être ensanglantée. Lanjuinais restait avec une
impassible obstination. Le
tumulte finit toutefois par s'apaiser. « La scène qui vient de se passer
est affligeante, dit le président ; la liberté périra si vous continuez à
vous conduire ainsi. Je rappelle h l'ordre ceux qui se sont portés à la
tribune. J'invite Lanjuinais à se renfermer dans la question. » Lanjuinais
conclut en demandant que toutes les autorités révolutionnaires de Paris,
notamment l'assemblée de l'Archevêché et son comité exécutif, fussent cassées
et leurs actes annulés. Il proposait aussi que tous ceux qui s'arrogeraient
une autorité nouvelle et illégale fussent déclarés hors la loi, et qu'il fût
permis à tous les citoyens de courir sus. Une
députation se présenta au nom de ces mêmes autorités que Lanjuinais voulait
abolir ; elle disait : « Les citoyens de Paris n'ont pas quitté les armes
depuis quatre jours ; depuis quatre jours les représentants, leurs
mandataires, se rient de leur calme et de leur inactive patience ; les
contre-révolutionnaires lèvent leur tête insolente.... qu'ils tremblent ! la
foudre gronde ! elle va les pulvériser. Noua venons, pour la dernière fois,
vous les dénoncer. Décrétez à l'instant leur arrestation. Nous en répondons
toua sur nos têtes à leurs départements. Le peuple est las d'ajourner son
bonheur ; il vous laisse encore un instant ; sauvez-le, ou noua vous
déclarons qu'il se sauvera lui-même. Les
applaudissements et les bruyantes approbations des spectateurs accompagnèrent
constamment la lecture de cette adresse. Le président essaya de mettre
quelque dignité dans sa réponse et d'indiquer aux pétitionnaires qu'ils
n'avaient pas montré assez de respect pour la représentation nationale ; il
les invita aux honneurs de la séance. Billaud-Varennes
et Tallien demandèrent que le comité de salut public présentât son rapport
séance tenante. La peur
s'était emparée de la Plaine ; un député modéré parla ainsi : « Vous avez
entendu le vœu du peuple impérieusement exprimé ; l'orage gronde et menace.
Sauvez au peuple des malheurs, et à la république sa ruine. Décrétons
l'arrestation provisoire des représentants que les magistrats accusent. Ne se
sont-ils pas rendus garants de leur sûreté ? ainsi l'exigent les
circonstances. Mais la
Montagne voulait l'arrestation définitive et la procédure révolutionnaire
sans délai. Levasseur parla en ce sens et chercha surtout à établir que la
Convention délibérait en pleine liberté. Cependant
la foule encombrait tontes les issues de la salle et ne permettait pas aux
députés d'en sortir ; le commandant du poste fut mandé et annonça qu'il
venait de faire retirer les femmes qui avaient témoigné le désir de ne
laisser sortir aucun député avant la fin de la séance. Alors
Barère présenta le rapport concerté la veine avec Danton. Il proposait que
les députés dénoncés par le département de Paris fussent invités à se
suspendre volontairement de leurs fonctions pendant un temps déterminé. Plusieurs
des Girondins étaient venus à la séance, malgré les instances de leurs amis,
qui n'étaient point d'avis de braver inutilement le danger. Isnard accepta la
condition proposée par Barère et offrit sa démission ; Lanthenas, Fauchet et
Dusaulx l'imitèrent. Comme
le capucin Chabot avait, selon son habitude, adressé quelque injure grossière
à Isnard, Lanjuinais s'indigna. « Je dirai au prêtre Chabot On a vu dans
l'antiquité traîner à l'autel des victimes ornées de Beurs, mais le prêtre
qui les immolait ne les insultait pas. Quant à moi, n'attendez de mon
consentement ni démission ni suspension. Les sacrifices doivent être libres,
et vous ne l'êtes pas. » Barbaroux
déclara que le peuple l'avait élu et lui conservait sa confiance ; qu'ainsi
il ne déposerait point les pouvoirs dont il avait été investi. « N'attendez
de moi aucune démission ; j'ai juré de mourir à mon poste, et je tiendrai mon
serment. » Marat
s'opposa à la proposition du comité de salut public. « Pour offrir des
sacrifices à la patrie, il faut être pur. C'est à moi, martyr de la liberté,
qu'il appartient de me dévouer. J'offre ma démission, aussitôt que vous aurez
ordonné l'arrestation des contre-révolutionnaires. » Et
comme il était le souverain de cette journée, il ordonna une rectification de
la liste des proscrits. « Pourquoi, dit-il, y avoir placé Dessola qui est un
vieux radoteur, et Lanthenas, un pauvre d'esprit qui ne mérite pas qu'on
pense à lui. Ducos ne doit pas y être ; il a eu quelques opinions erronées,
dont on ne saurait lui faire un crime. Mais il faut ajouter Fermon et Valazé.
» La
foule continuait à se presser aux portes de la salle, et par intervalle on
entendait retentir le cri : « Aux armes ». Les soldats
semblaient avoir reçu la consigne de ne point laisser sortir les députés.
Dusaulx fut maltraité ; Boissy-d'Anglas rentra dans la salle, et montra que
ses vêtements avaient été déchirés ; Lacroix lui-même fut repoussé et vint
réclamer la punition sévère de l'officier qui avait pu donner un pareil
ordre. Barère
s'indigna. « Ce n'est point aux esclaves à faire des lois ; la France
n'obéirait pas aux décrets d'une assemblée asservie. Si vous les votiez
entourés de baïonnettes, comment seraient-ils respectés ? Des tyrans nouveaux
nous tiennent en surveillance. Puis il parla des complots de l'étranger et
dénonça Gusman, un des membres du comité insurrectionnel, en appelant la
vengeance dm lois sur ceux qui attentaient à la liberté des représentants. Lacroix
proposa et la Convention ordonna que la force armée s'éloignât du lieu des
séances. Danton
avait promis au comité de salut publie d'appuyer les conclusions du rapport
de Barère ; mais soit passion révolutionnaire, soit impossibilité de rompre
avec son parti, on ne pouvait jamais compter sur lui. En vain une
détermination lui était conseillée par son discernement politique ou dictée
par un sentiment sympathique, il y menaçait pour ne point quitter sa route.
Ainsi, s'abandonner à un bon mouvement, en se réservant de ne s'en plus
soucier si les circonstances en ordonnaient autrement, n'était guère en lui
qu'un mode d'hypocrisie. Les Girondins avaient raison de ne pas avoir
confiance. Il parla du projet des démissions à Robespierre qui traita avec
mépris et risée ce piège tendu aux patriotes. Barère, pendant qu'il lisait
son rapport à la tribune, voyait Danton passer de banc en banc sur la
Montagne pour consulter ses amis ; de sorte que lorsqu'il demanda la parole,
ce ne fut point pour défendre le rapport, mais pour accuser les aristocrates
du tumulte qui interceptait les issues de la salle, et de la consigne donnée
aux soldats de repousser les représentants qui voulaient sortir. On fit
venir l'officier qui commandait le poste ; il répondit que loin d'avoir donné
un pareil ordre, lui-même avait été consigné par des gens à moustaches qui
s'étaient emparés du poste. Au milieu du trouble de l'Assemblée et des cris
de la Montagne, Barère monta précipitamment à la tribune : « Citoyens,
dit-il, nous ne sommes plus libres ; je demande que la Convention aille
délibérer au milieu de la force armée, qui sans doute la protégera. » Cette
proposition était peut-être faite de bonne foi. Henriot et les meneurs de
cette journée avaient réuni au moins quatre-vingt mille hommes, avec un
immense appareil de canons, et jusqu'à des grils à rougir les boulets ; tout
était disposé pour tenir la population dans la stupeur ; mais la masse des
gardes nationaux n'était point placée auprès du château des Tuileries ; elle
formait un large cercle autour du jardin et des cours ; elle occupait surtout
le Carrousel et la place Louis XV. Le
comité d'insurrection et la commune ne comptaient guère sur la garde
nationale, qui avait bonne volonté pour le parti modéré, et surtout nulle
envie de se battre. Le blocus de la Convention assit été confié à quatre ou
cinq mille hommes déjà formés en bataillons, comme avant-garde de l'armée
révolutionnaire, et destinés à mettre les départements de l'ouest à feu et à
sang. Ils avaient été pris dans les cabarets, parmi les habitués des émeutes,
recrutée par l'appât d'une solde de quarante sous par jour et par une prime
d'enrôlement. Ce sont eux qui, sous le nom de héros de cinq cents livres,
devinrent fameux dans la guerre de la Vendée, par leurs pillages, leur
cruauté et leur manque de courage. Cette troupe dont chaque homme avait reçu
le matin même un assignat de cinq livres et une forte ration de vin, avait
laissé entrer une populace d'hommes et de femmes, ivres et payés aussi, qui
occupaient les corridors, les portes et les tribunes de la Convention.
Beaucoup, de députés supposaient, avec quelque vraisemblance, que si
l'Assemblée pouvait communiquer avec la garde nationale, elle y trouverait
fidélité et protection. Aussitôt
après la motion de Barère, Hérault de Séchelles, qu'on appelait an fauteuil
dans les occasions difficiles, se couvrit, descendit de l'estrade, et se mit
en marche à la tête de la Convention. Les députés de la Plaine le suivirent
avec empressement ; la droite, au nombre de cent environ, se disposait à les
imiter ; mais voyant que la Montagne demeurait paisiblement en place, ils
s'arrêtèrent. Les représentants de la gauche qui siégeaient au-dessous des
Montagnards, hésitèrent un moment. Marat -leur commandait de rester ; les
femmes des tribunes s'avançaient à mi-corps, leur criant comme des furies de
ne pas sortir. La plupart quittèrent leurs bancs et se joignirent au cortège. Le
président et cette nombreuse suite descendirent dans la cour et s'avancèrent
vers la porte de la longue cloison de planches qui séparait cette cour de la
place du Carrousel, où se trouvait rangé un corps considérable de gardes
nationaux ; c'était avec eux que l'Assemblée voulait se mettre en
communication, espérant les trouver disposés à la défendre. Des
canons étaient placés au-devant de la porte. Henriot s'avança h la tête d'un
détachement de canonniers et de soldats des bataillons révolutionnaires.
Hé-ruait Séchelles le requit de faire ouvrir la porte. En même temps on cria
à Henriot : « Otez donc votre chapeau, c'est le président de
l'Assemblée nationale ! » Il n'était point prévenu de cette sortie
de la Convention ; elle n'était point dans le programme de la journée. « Non,
répondit-il en jurant, je ne les saluerai point ; je n'ai pas de ménagements
à garder ; ils m'ont manqué de parole, je ne les ménagerai pas. » — Le président
fit lecture du décret qui ordonnait la levée des consignes et la libre sortie
des représentants. Henriot répliqua par des menaces. « Que veut donc le
peuple ? dit le président, la Convention n'est occupée que de son bonheur. —
Le peuple ne s'est pas levé pour écouter des phrases, reprit Henriot, mais
pour donner ses ordres souverains ; il lui faut des victimes ; la force armée
ne se retirera point, avant qu'on ait livré au peuple les trente-quatre
députés dénoncés par la Commune. — Des victimes ! s'écrièrent les députés,
nous le sommes tous ! » Le président ordonna, au nom de la loi,
d'arrêter ce rebelle, qui continuait à répéter : « Personne ne
sortira ». — Delacroix, député de la Marne, s'avança sur lui, un
pistolet à la main ; Henriot, faisant reculer son cheval de quelques pas,
commanda : « Canonniers, à vos pièces ! » L'état-major à cheval
s'avança, les sabres tirés, comme pour charger sur le groupe des députés ;
les fusils de l'infanterie furent dirigés sur eux. Le
président ne se retirait pas et montrait bonne contenance ; on l'entraina
sous le vestibule du château. A sa suite, la Convention se retira dans le
jardin, sans être ni menacée, ni insultée par les lignes de soldate rangés
dans la cour. Les représentants de la nation s'en allaient, essayant de
sortir par une grille, puis par une autre, toujours repoussés, sans que les
hommes d'aucun des postes témoignassent le moindre respect pour leur
autorité, la moindre pensée de leur obéir. Cependant
les Montagnards, restés dans la salle, ne furent pas d'abord sans quelque
inquiétude ; ils n'avaient point prévu cette détermination soudaine de la
majorité ; ils savaient que les gens de la commune avaient peu de confiance
dans la garde nationale et qu'on ne pouvait même pas attendre beaucoup de
dévouement ni d'ardeur des bataillons révolutionnaires. Si la Convention
avait pu sortir de l'enceinte où elle était enfermée, la journée aurait pu
avoir un dénouement inattendu. Danton,
impatient de savoir ce qui se passait hors de la salle, arriva sur le
Carrousel au moment où Henriot refusait brutalement le passage au président.
Un aide de camp du commandant vint lui dire à demi-voix où l'on en était : « C'est
bien cela ; cela va bien », lui répondit Danton, en lui serrant la main.
Depuis, dans son procès, il raconta que, uns un billet écrit au crayon qu'il
fit panser à Henriot, le général révolutionnaire aurait laissé passer les
conventionnels. Un municipal s'approcha de Barère et lui dit « Voilà comme
vous êtes tous. Pourquoi sortiez-vous ? Avec vos demi-mesures, vous faites
manquer tous les coups. » Pendant
que la Convention errait de porte en porte dans le jardin, Marat survint,
suivi d'une foule de polissons déguenillés, qui criaient : « Vive Marat !
» C'était assez souvent le cortége qui s'attachait à lui, comme à ces fous au
costume bizarre, aux façons étranges, que la police laisse se promener dans
les rues pour l'amusement de la populace. Il se présenta au-devant de ses
collègues. « Mandataires du peuple, leur dit-il d'un ton impérieux, je
voue somme, en son nom, de retourner à votre poste et d'y reprendre vos
fonctions. » Lee
députés de la gauche obéirent sans hésitation, les autres suivirent.
L'Assemblée nationale, bravée et insultée par un des plus vils massacreurs de
septembre, poursuivie par Ire huées des gamins de la rue, rentra honteusement
Mule la salle des séances. Couthon
fut porté à la tribune. « Citoyens, dit-il, tous les membres de la
Convention doivent être maintenant rassurés pour leur liberté. Vous avez ;
marché vers le peuple ; partout vous l'avez trouvé bon, généreux, incapable
d'attenter à la sûreté de ses mandataires, mais indigné contre les
conspirateurs qui veulent l'asservir. » A ce
moment l'orateur demanda qu'on lui portât à boire. — « Couthon a soif,
s'écria Vergniaud, donnez-lui un verre de sang. — Maintenant que vous
reconnaissez, continua Couthon, combien vos délibérations sont libres, Je
demande, non pas quant à présent, un décret d'accusation, mais d'arrestation
contre les vingt-deux membres dénoncés, contre les douze de la commission et
contre les ministres Clavière et Lebrun ; ils seront, non pas détenus, mais
en arrestation chez eux. » Nulle
contradiction ne s'éleva. Legendre demanda qu'on retranchât de la liste
Fonfrède et Saint-Martin, qui, dans la commission, s'étaient opposés à
l'arrestation d'Hébert. Marat renouvela sa proposition en faveur de Ducos,
Lanthenas et Dusaulx. Il y eut, parmi la Montagne, quelque hésitation sur le
nom de Lanjuinais ; il n'appartenait nullement à la coterie de la Gironde.
Son courage et sa sincérité lui avaient acquis une haute estime. Chabot
demanda, en proférant des jurements, qu'on le retranchât de la liste ;
d'autres criaient : « Non, il est catholique. » — Le président
mit aux voix par assis et levé ; deux épreuves furent douteuses. Beaucoup de
spectateurs entrés dans la salle s'étaient assis sur les bancs et votaient
avec les députés. Le bureau les comptait dans la majorité ; ce fut ainsi que
la proscription de Lanjuinais fut prononcée. L'ensemble
du décret fut voté de la mémo façon ; un certain nombre de députés de la
Plaine se levèrent avec la gauche. « Il vaut mieux faire un petit mal que de s'exposer
à de grands malheurs. Le peuple l'exige. Les députés seront en arrestation
chez eux ; ils ne sont pas fort à plaindre. » — C'était ainsi que se
motivaient tant de lâchetés ; les plus hardis s'abstinrent de voter. Les
députés de la droite protestèrent en déclarant qu'ou ne pouvait pas voter
sous les canons et les baïonnettes ; les deux tiers de l'Assemblée furent de
cet avis et ne votèrent pas. Il y eut, même une protestation écrite, revêtue
de soixante-treize signatures, dont la liste devint un titre de proscription. Après
le vote, le président lut une lettre, écrite au nom du peuple de Paris, par
les administrateurs du département, qui offraient dé répondre aux autres
départements de la sûreté de ceux de leurs représentants dont l'arrestation
venait d'être ordonnée ; ils proposaient même en garantie et comme otages un
nombre égal de citoyens de Paris. Barbaroux
répondit qu'il ne-voulait d'autre otage que la pureté de sa conscience et
qu'il se confiait à la loyauté du peuple de Paris. « Et
moi, dit Lanjuinais, je demande des otages, non pour moi, dès longtemps j'ai
fait le sacrifice de ma vie, mais pour empêcher la guerre civile d'éclater et
pour maintenir l'unité de la république. » Le président leva la séance. Les Montagnards sortirent. Avant de permettre aux députés de la droite de quitter la salle, il fallut obtenir des délégués de la commune que la consigné fût levée. |