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La
Convention, dans sa séance de la nuit du 19 au 20 janvier, avait prononcé la
sentence du roi, s'en remettant au conseil exécutif et à la commune de Paris,
pour les détails de l'exécution. Quelques heures après, elle reprit le cours
de ses travaux. Le
grand acte qu'elle venait de consommer n'était pas destiné à lui donner la
dignité et le calme qui jusqu'alors lui avaient manqué. Dès l'ouverture de la
séance, une lettre de Kersaint faisait présager la continuation des discordes
et des luttes intestines de l'Assemblée. Il envoyait sa démission ;
l'affaiblissement de sa santé lui rendait impossible de vivre au milieu d'une
Assemblée aussi orageuse. « Mais ce qui est encore plus impossible,
disait-il, c'est de supporter la honte de m'asseoir avec des hommes de sang,
alors que leur avis, précédé de la terreur, l'emporte sur celui des gens de
bien. Si l'amour de mon pays m'a fait endurer le malheur d'être le collègue
des panégyristes et des promoteurs des assassinats du 2 septembre, je veux du
moins défendre ma mémoire du reproche d'avoir été leur complice. » Les
Jacobins de l'Assemblée voulaient que Kersaint fût mandé à la barre pour
déclarer quels étaient les assassins de septembre, et qu'il fût, ainsi que
Manuel, déclaré infâme et traître à la patrie. En
votant la mort du roi, les Girondins s'étaient promis d'obtenir en même temps
une majorité pour emporter un décret qui constaterait que la sentence de
Louis XVI n'était pas une victoire remportée sur eux, ni la preuve d'une
lâche soumission. A cet effet, ils avaient combiné une scène parlementaire. « Avoir
puni le tyran, dit Gensonné, c'est avoir fait seulement la moitié de votre
devoir. Le complément de votre sagesse sera de poursuivre les provocateurs,
auteurs, complices et adhérents des assassinats et brigandages qui ont eu
lieu les 2 et 3 septembre. » Les
trois quarts de l'Assemblée se levèrent en criant : « Oui ! oui ! Aux voix !
» Marat et ses amis demandaient la question préalable ou l'ajournement. Barère
appuya la proposition de Gensonné. « Vous n'avez pas craint les poignards des
royalistes ; vous ne craindrez pas ceux des assassins. Il est temps
d'éprouver par de grandes mesures le tempérament politique de la république.
Lai tête du tyran est tombée ; abattez celles des assassins. Expulsez la
famille des Bourbons ; l'ajournement vous déshonorerait. » La
Convention était dans cette disposition d'entraînement, où toute discussion
est impossible. La Montagne réussit seulement à introduire un article qui
ordonnait de poursuivre aussi les hommes qui, le 10 août, au château des
Tuileries, s'étaient trouvés réunis et armés contre le peuple. La
séance du 21 janvier s'ouvrit quelques moments après le supplice du roi. Un
pétitionnaire avait demandé que son corps lui fût remis pour être enseveli à
Sens auprès de son père, le dauphin fils de Louis XV. La Convention chargea
le conseil exécutif de l'inhumation. Les ministres avaient déjà fait préparer
au cimetière de la Madeleine une fosse, où la chaux vive devait consumer les
restes mortels de Louis XVI. Le
récit de la mort de Lepelletier causa plus d'émotion à l'Assemblée. La veille
au soir, il était à dîner chez un traiteur au Palais-Royal. Un inconnu,
apprenant que c'était un représentant, lui demanda comment il avait voté. «
Selon ma conscience, répondit Lepelletier, j'ai voté la mort. » Aussitôt cet
homme lui plongea dans la poitrine un sabre qu'il tenait caché sous sa
redingote, puis se hâta de sortir avant que les assistants se fussent mis en
devoir de l'arrêter. Cet
assassin se nommait Pâris ; il avait servi dans la garde constitutionnelle du
roi et professait ouvertement les opinions royalistes les plus exaltées. Le
décret de condamnation l'avait exaspéré jusqu'à la fureur. Il cherchait une
vengeance et une victime ; Lepelletier lui était complètement inconnu. A
l'indignation contre ce, crime et aux regrets donnés à Lepelletier, se mêlait
l'inquiétude très-naturelle que pouvait inspirer cet acte de fanatisme.
L'assassin n'était pas arrêté ; il pouvait frapper d'autres représentants ;
son exemple susciterait peut-être des imitateurs. Plusieurs députés
racontèrent les menaces qui leur avaient été adressées, les dangers qu'ils
avaient courus. Ils oubliaient que leurs collègues, qui avaient parlé ou voté
autrement, s'étaient trouvés aussi exposés à des insultes, à de mauvais
traitements, à des menaces de mort. La colère et l'alarme allèrent jusqu'à
dénoncer comme provocateurs les représentants du parti opposé à la Montagne. « On
nous fait passer pour des Maratistes et des panégyristes de septembre, disait
Saint-André ; on veut faire périr les bons citoyens sous le couteau ; on nous
appelle assassins, hommes de sang ! — Il
n'y a plus rien à ménager, lorsqu'on égorge les amis du peuple. Il y a des
hommes dans l'Assemblée qui osent dire que ce n'est pas un crime, et que
Lepelletier n'était pas un véritable ami du peuple, » ajoutait Amar. Legendre
et plusieurs autres demandaient le renouvellement du comité de surveillance,
où les Girondins étaient en majorité. On proposait aussi des visites
domiciliaires. C'était un effrayant souvenir des mesures qui avaient précédé
le 2 septembre. Barère,
en approuvant cette mesure, chercha à rassurer les esprits : « A ce mot de
visites domiciliaires, j'ai frémi ; j'ai craint qu'elles ne devinssent le
signal des vengeances particulières. Il vous appartient de sanctifier ces
mesures effrayantes pour la liberté. C'est à vous de les organiser. Je
demande qu'un comité en présente le mode, afin que la justice et la confiance
des citoyens y président. » Ce
discours de Barère présagea le régime qui allait être établi sur la France ;
il commençait à réaliser les pronostics des orateurs qui, peu de jours
auparavant, annonçaient quelles seraient les conséquences nécessaires de la
condamnation du roi ; elles ne tardaient pas à se manifester. « La
république, continuait l'orateur, a été décrétée le 21 septembre ; elle s'est
affermie ce matin à onze heures. Elle a de grands ennemis ; il faut vous
occuper des mesures de sûreté générale, afin de les surveiller au dedans et
de faire les préparatifs nécessaires pour les vaincre au dehors. Quelles sont
les personnes qui alarment la sûreté publique ? Qui est-ce qui a commis hier
un attentat horrible ? Ce sont les émigrés, les stipendiés de Coblentz, les
anciens esclaves du roi. Décrétez que tous les citoyens qui recèlent des
émigrés seront punis de six ans de fers... Il est un principe de tous les
temps et de tous les peuples ; c'est que la souveraineté du peuple a tous les
droits, fous les moyens de prendre les mesures nécessaires à la sûreté
générale... L'histoire de tous les pays atteste que, dans les révolutions des
empires, il n'y a pas loin du trône à l'échafaud. Ce qui vient de se passer
n'est donc pas un événement si extraordinaire. Mais ce qui a droit d'accabler
de surprise et de douleur, c'est de voir qu'au milieu d'un peuple libre, un
scélérat est assez audacieux pour assassiner un de ses représentants. C'est
là un attentat à la souveraineté nationale, un crime de lèse-nation, un
odieux parricide ! » M
Barère proposa que la Convention tout entière assistât aux funérailles de
Lepelletier, et qu'il fût enseveli au Panthéon. Robespierre
fut de cet avis ; mais le point principal de son discours fut une attaque
contre Roland. Le chasser du ministère était depuis deux mois une des plus
ardentes volontés des Jacobins et de Robespierre surtout. C'était enlever aux
Girondins la part qu'ils avaient dans le gouvernement ; si tant est que ce
nom pût être donné au conseil exécutif. Selon
Robespierre, le meurtre de Lepelletier avait été provoqué par les calomnies
de la presse ; et comme le ministre de l'intérieur avait eu à sa disposition
un crédit destiné à former l'esprit public, il convenait d'examiner « avec
une sévérité républicaine, si les sommes dépensées avaient eu réellement ce
respectable emploi. » Pétion
essaya de défendre ses amis et son parti. Robespierre venait de parler avec
une certaine réserve ; son attaque était détournée. Deux jours auparavant, à
la tribune des Jacobins, où les ménagements n'étaient pas nécessaires, il
s'était exprimé avec la plus injurieuse âcreté. C'était à cette diatribe que
Pétion voulait répondre. Il fut
mainte fois interrompu, au point d'en être troublé. De vives apostrophes lui
rappelèrent sa faiblesse au 2 septembre. « Il veut faire le procès aux
assassins. Ce serait à lui de monter le premier sur l'échafaud, » lui disait
Thuriot. « Tu es un vil calomniateur, » criait Collot d'Herbois. Il
réussit pourtant à se faire entendre, et après quelques apologies, ou ce qui
était plus facile, après des récriminations, il conclut contre les visites
domiciliaires. Danton
sembla ne point s'associer aux dénonciations portées contre les Girondins ;
il voulait se montrer étranger à toutes les passions. « Je ne suis pas
accusateur de Pétion ; il eut des torts ; il peut avoir été faible. Mais je
le dis avec douleur, bientôt la France ne saura plus sur qui reposer sa
confiance. Quant aux attentats dont nous avons tous gémi, on aurait dû vous
dire clairement que nulle puissance ne pouvait les arrêter ; ils étaient la
suite de cette rage révolutionnaire, qui animait tous les esprits. Ces actes
étaient une suite nécessaire de la fureur d'un peuple qui n'avait jamais
obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me connaissent de dire si je suis un
buveur de sang, si je n'ai pas employé tous les moyens de conserver la paix
dans le conseil exécutif. Je prends à témoin Brissot lui-même. N'ai-je pas
montré une extrême déférence pour ce vieillard opiniâtre ? Roland, dont je
n'accuse pas les intentions, répute scélérats tous ceux qui ne partagent
point ses opinions. Je demande pour le bien de la république, qu'il ne soit
plus ministre. Je m'oppose aux visites domiciliaires ; mais il vous faut un
comité de sûreté générale, qui jouisse de la plénitude de votre confiance. Il
faut que, lorsque les deux tiers de ses membres tiendront le fil d'un
complot, ils puissent se faire ouvrir les maisons. « Le
tyran n'est plus. Tournons toute notre énergie, toutes nos agitations vers la
guerre. Faisons la guerre à l'Europe... Organisez le ministère ; qu'il soit
immédiatement nommé par le peuple. Le ministère de la guerre est entre les
mains d'un bon citoyen, mais il passe ses forces. Je ne demande pas qu'on lui
ravisse ses fonctions, mais qu'elles soient partagées. » Danton
avait parlé dans un désir de conciliation. On pouvait déjà remarquer souvent
en lui des signes de découragement ; il voyait le chaos d'une telle
situation. Pour en sortir il ne s'agissait point de prendre une détermination
hardie, de frapper un grand coup ; cette sorte d'habileté et de courage avait
pu servir à la destruction ; elle était impuissante à établir un pouvoir
régulier, à remettre l'ordre dans la société. Danton perdait quelque chose de
sa popularité toutes les fois qu'il essayait de retarder la marche des
révolutionnaires, que lui-même avait affranchis de tout frein. Le fil lui
manquait pour le guider dans ce labyrinthe de l'anarchie. La
proposition des visites domiciliaires fut renvoyée au comité de législation.
Il fut résolu que le comité de sûreté générale serait renouvelé ; à la séance
du soir, la Montagne profita de l'absence d'une grande partie de la majorité
et composa à son gré ce comité, dont l'importance était grande. Le
lendemain, Kersaint comparut et ne désavoua ni sa lettre, ni sa démission ;
il s'expliqua sur les promoteurs de septembre, en disant que sa pensée
s'était portée seulement sur Marat. Il lui avait été toujours pénible de
siéger sur les mêmes bancs qu'un homme qui avait demandé deux cent mille
têtes. L'acharnement
des Jacobins à poursuivre la destitution de Roland avait fini par le lasser ;
il voyait que ses amis n'étaient plus en mesure de le défendre. Depuis trois
mois, une accusation succédait à une autre. Mme Roland s'était trouvée
impliquée dans une absurde et ridicule querelle, suscitée par Marat et ses
amis. Elle-même avait été obligée de comparaître à la barre, où elle avait
repoussé avec dignité l'imputation qui lui était adressée. Il s'agissait d'un
agent de police envoyé à Londres par le ministre des affaires étrangères.
Chabot et quelques autres Montagnards voulaient absolument en faire un
conspirateur ; il avait écrit une lettre à Mme Roland ; elle avait refusé de
la recevoir. Cette méprise des ennemis de Roland avait pour un instant fait rire
à leurs dépens, mais ne les avait point découragés. Le
principal grief, c'était le journal de Louvet et les publications encouragées
par Roland. Sa mésintelligence avec Pache troublait les délibérations du
conseil exécutif. Ce fut le motif que Roland donna pour sa démission qu'il
adressa à l'Assemblée. Sa conscience, disait-il, lui interdisait de signer le
compte général présenté à la fin de chaque mois par le conseil des ministres,
attendu qu'il n'accordait nulle confiance au rapport du ministre de la
guerre. En même temps il signalait de graves désordres dans l'administration
militaire. Après
avoir parlé, avec son emphase accoutumée, de ses propres vertus ; de son
désintéressement, de son patriotisme, de son courage à lutter contre les
hommes vicieux et exagérés, il expliquait sa retraite, par la crainte qu'il
avait d'entretenir la défiance et la division dans le corps législatif. « Je
me présente, disait-il, à mes contemporains et à la postérité avec mes œuvres
; elles parlent pour moi. » Cette
lettre fut bien accueillie ; l'impression et l'envoi dans les départements
furent proposés. Les clameurs de la Montagne furent bruyantes. Robespierre le
jeune fut rappelé à l'ordre pour avoir crié que Roland était un scélérat. La
proposition fut adoptée. Garat demeura chargé, par intérim, du portefeuille
de l'intérieur, en conservant le département de la justice. Les
obsèques de Lepelletier furent célébrées avec une pompeuse solennité. Un lit
mortuaire avait été posé sur le piédestal, qui portait naguère la statue de
Louis XIV dans la place Vendôme. Le corps était exposé sur ce lit ensanglanté
; il était nu jusqu'à la ceinture, et l'on voyait à découvert sa profonde et
large plaie. Ainsi l'avait disposé David. Il s'était placé aussi sur le
piédestal, avec un chevalet et une toile ; de sorte qu'il donna au peuple le
spectacle du peintre copiant ce sanglant modèle. Déjà on l'avait vu le 3
septembre devant la prison de la Force[1], esquissant les traits
convulsifs des victimes que l'on égorgeait. Le
président de la Convention monta près du lit mortuaire et déposa une couronne
de chêne et de fleurs sur la tête de Lepelletier ; puis. le cortége
s'achemina vers le Panthéon. La Convention, les autorités municipales du
département, de la commune et des sections, les tribunaux, la société des
Jacobins, des détachements de fédérés formaient deux longues files. Une
statue de la Liberté et d'autres emblèmes étaient portés en avant du char
funéraire. Sur une bannière étaient écrites les dernières paroles attribuées
à Lepelletier, qui ne les avait point prononcées. « Je suis satisfait de
verser mon sang pour la patrie ; j'espère qu'il servira à consolider la
liberté et l'égalité. » On portait, élevés sur une pique, ses vêtements
ensanglantés. La
cérémonie se passa avec calme et gravité. De distance en distance il y eut
des stations, et des discours furent prononcés. Au Panthéon, Félix
Lepelletier, frère du député, parla assez longuement et termina par ces mots
: « Je vote, comme mon frère, la mort des tyrans. » Vergniaud, président de
la Convention, et Barère mêlèrent à leurs hommages et à leurs regrets des
exhortations à la concorde et à un commun dévouement pour la république. La
Convention déclara ensuite que la nation adoptait la fille de Lepelletier.
Comme en tout cela il y avait plus de déclamation que de réalité, il ne fut
désormais plus question de cette adoption. Peu de
jours après, l'assassin de Lepelletier, au moment où il allait être arrêté
dans une auberge à Forges, se tua d'un coup de pistolet ; quelques doutes
restèrent d'abord sur l'identité ; puis elle fut constatée. Une
autre fête moins solennelle et moins lugubre fut célébrée le 27 janvier. La
commune avait ordonné qu'un arbre serait planté sur le Carrousel, qu'on
voulut appeler place de la Fraternité. La municipalité s'y transporta en
corps avec beaucoup de fédérés et de gens des sections. Chaumette présidait à
cette cérémonie. Il dit que ce serait l'arbre de la Fraternité. On le plaça
au lieu où avait été récemment l'échafaud permanent destiné à l'exécution des
arrêts du tribunal extraordinaire. Puis on chanta la Carmagnole et Çà ira !
On s'embrassait les uns les autres en signe de fraternité, et l'on dansa
autour de l'arbre. Le maire de Paris était en tête avec les officiers
municipaux, pêle-mêle avec le public de la rue. Pendant
que ces danses se prolongeaient fort avant dans la soirée, une autre scène se
passait non loin de là. Le comité de sûreté générale élu récemment par
surprise, avait ordonné, sous prétexte de faire rechercher l'assassin de
Lepelletier dont on ne savait pas encore le nom, que le Palais-Royal, qu'il
appelait Maison de la Révolution, tandis que d'autres l'intitulaient
Palais-Égalité, serait cerné, et qu'on arrêterait tous les individus suspects
qui s'y trouveraient. Selon
le préambule de l'ordre du comité, « la Maison de la Révolution était le
point central où se réunissaient tous les ennemis de la patrie et les hommes
malfaisants, pour y tramer des complots contre la liberté ; c'était leur
repaire, et il importait de prendre une grande mesure, pour intimider tous
les malintentionnés. » Les
juges de paix et les commissaires de police étaient chargés de l'exécution de
cette mesure ; elle leur parut si étrange, si alarmante pour la population,
que plusieurs d'entre eux s'y refusèrent, malgré la colère et les menaces du
représentant Duhem. Santerre
avait tout préparé pour cette expédition. Des détachements avaient été
placés, comme en embuscade, dans la cour du Louvre. A huit heures du soir, à
l'heure où il y avait le plus de promeneurs sous les galeries, toutes les
issues furent gardées. Alors on procéda à visiter les maisons. Des fédérés
marseillais accomplirent cette consigne avec un zèle brutal. Tous les
magasins, les boutiques, les logements furent fouillés sans égard pour
personne ; des malades, des femmes en couche étaient soumis à cette
perquisition. D'après
le rapport de Santerre, six mille personnes furent trouvées sans carte de
civisme et amenées à leur section, afin de reconnaître les émigrés « et les
négligents qui, dans un moment où les patriotes terminaient leur guerre
contre les aristocrates, marchaient sans preuve de leur civisme. » Le
commandant de Paris, en se félicitant de son succès, disait : « Il ne nous
restera aucun ennemi au centre ; nous les chasserons comme des bêtes
enragées. Si chaque bon républicain surveille la maison qui l'avoisine, sous
trois mois la paix extérieure et intérieure sera faite, et la république
française sera plus belle que Rome dans ses plus beaux jours. » Ce
blocus de la promenade publique la plus fréquentée alors effraya beaucoup
Paris. Plus tard, il fallut s'y accoutumer : cerner le Palais-Royal devint
une manœuvre assez commune de la police révolutionnaire ; mais elle n'était
plus accompagnée de la fouille des maisons. A cette
époque, les Girondins tentèrent de devenir les défenseurs de la liberté
individuelle ; c'en était fait de la liberté politique. Des classes entières
étaient sans nulle garantie contre l'arbitraire ; mais les citoyens
tranquilles, qui se tenaient à l'écart des discordes publiques, allaient être
aussi menacés dans leur personne et dans leur propriété ; une police
inquisitoriale gênerait la vie commune, troublerait les relations sociales ;
le pouvoir serait prochainement livré aux volontés sauvages et insensées de
fanatiques et de brigands ; la prison et l'échafaud seraient mis à leur
disposition. C'est ce désordre érigé en système que les hommes de la Gironde
prévoyaient. Ils le retardèrent de quelques mois et commencèrent par là à
gagner l'estime des honnêtes gens. Le
lendemain de l'invasion du Palais-Royal, Buzot essaya de parler des
arrestations arbitraires ; il eut, ainsi que le président, besoin de beaucoup
de fermeté pour dompter le tapage de la Montagne. Enfin il se fit entendre. «
Votre comité blesse tous les jours la liberté individuelle. Il a fait arrêter
le rédacteur d'un journal estimable, qui s'élevait avec force contre les
anarchistes de toute espèce. Si vous ne réprimez pas votre comité, vous
substituerez des mesures inquisitoriales au projet de loi contre la
provocation au meurtre que vous avez rejeté. Si vous tourmentez les citoyens,
si vous les aigrissez contre la Révolution, qui payera les impôts ? où
trouverez-vous des hommes pour faire la guerre ? Ils vous demanderont :
Pourquoi allons-nous nous battre ? On parle d'union, et tous les citoyens se
regardent avec méfiance. Personne n'ose ouvrir son cœur. Chacun craint sur un
mot d'être envoyé à l'Abbaye, où l'attendent les terribles souvenirs du 2
septembre. » On ne pouvait rappeler cette date sans exciter les murmures des
Jacobins ; l'orateur fut interrompu. «
Paris, continua-t-il, est plongé dans la stupeur. La douleur muette, pour
nous servir d'une expression de Tacite, se promène dans les rues, et la
terreur qui enchaîne l'expression de tous les sentiments, se lit gravée sur
les traits de tous les citoyens. Le roi est mort : l'anarchie est-elle aux
abois ? les factions sont-elles terrassées ? l'assassin qui me poignarderait
est-il enchaîné ? Jamais l'émigration ne fut plus active ; elle devient même
effrayante. Si vous voulez rassurer les bons citoyens, si vous êtes persuadés
que la liberté individuelle est la base de la liberté publique, changez le
nombre et la composition du comité de sûreté générale ; rapportez un décret
voté sous l'influence d'un événement funeste et surpris dans une séance du
soir où il ne se trouvait que deux cent quatre-vingt-trois représentants. » La
discussion s'engagea sur l'arrestation du journaliste. Les passages qui
furent cités à la tribune prouvent qu'à ce moment on pouvait encore, avec
beaucoup de courage, se risquer à quelque liberté. « Vous ne savez donc pas,
disait ce journal, que le comité de sûreté générale a été renouvelé, et que
la liste est souillée des noms de Bazire, de Chabot et d'autres hommes de
sang, qui disposent souverainement de l'honneur, des biens et de la vie des
citoyens. C'est le conseil des Dix de Venise ; ils n'ont qu'à dire :
Poignardez, et on poignarde. » Ailleurs on lisait : « Saint-Fargeau a été
assassiné par un homme qui lui reprochait d'avoir voté la mort de Louis XVI
après avoir promis le contraire. » Et après : « La mort de Louis XVI était
arrêtée depuis longtemps ; elle a été prononcée pour servir l'ambition d'un
seul homme. » Personne
ne prit la défense du journaliste ; mais on remarqua que le comité n'aurait
pas dû le faire arrêter et qu'il eût fallu le livrer à la justice ordinaire,
selon les formes légales. La
question fut ajournée jusqu'à plus ample rapport du comité. Il fut présenté
deux jours après, et Nicolle, rédacteur du « Journal français, » fut mis en
liberté. Lanjuinais
insista sur le renouvellement du comité ; Bazire répondit : « On peut
maintenant le supprimer ; il a osé faire le bien, il a balayé le Palais-Royal,
ce repaire de tous les coquins. Les complices de Pâris sont arrêtés. » Or, il
était de notoriété que Pâris n'avait point de complices. La
Convention, en faisant mourir le roi, ne donnait donc à la France ni le calme
intérieur, ni la liberté ; en même temps elle rendait la guerre plus
terrible, elle provoquait de nouveaux ennemis. Les dangers d'une invasion
allaient devenir plus menaçants ; les sacrifices demandés à la nation ne
tarderaient pas à ruiner son commerce et son industrie, à lui coûter sa
richesse et abolir pour un quart de siècle toute prospérité : le sang de la
jeunesse devait être répandu sur les champs de bataille, dans une guerre sans
terme. Dans la
séance du 30 janvier, le ministre des affaires étrangères se présenta à la
barre. « Le conseil exécutif vous a rendu compte des mésintelligences qui se
sont élevées depuis peu entre la république française et le gouvernement
britannique. Nous vous avons instruits des efforts que nous avons faits pour
éviter une rupture, dont les malheurs incalculables retomberont sans doute
sur ceux-là seuls qui les auront provoqués. C'est avec douleur que j'apprends
à la Convention l'inutilité de nos efforts. Le faible espoir de paix qui nous
restait, il y a quelques jours, s'est évanoui. Sa Majesté britannique a pris
occasion de la juste rigueur exercée sur le dernier de nos rois pour faire
éclater la rupture. La mort nécessaire d'un tyran étranger a été pour les
Anglais le signal d'un deuil extraordinaire et d'une insulte que rien ne peut
pallier. A peine la nouvelle de la mort de Louis fut-elle arrivée à Londres
que le ministre de la république reçut l'ordre suivant : « Sa Majesté
britannique a bien voulu ordonner que M. Chauvelin, qu'elle a reçu au mois de
mai en qualité de ministre de Sa Majesté très-chrétienne, sorte du royaume,
avant le 1er février prochain. » « Si
quelque chose peut adoucir le sentiment d'indignation qu'une pareille
conduite a inspiré au conseil exécutif, c'est la pensée que la nation
française soutiendra son indépendance sur mer avec autant de succès que sur
terre. » Le
comité de défense générale s'était concerté d'avance avec le ministre ;
Fonfrède monta aussitôt à la tribune au nom de ce comité pour proposer le
décret suivant : « La
Convention nationale, après avoir entendu la lecture des notes communiquées
par le ministre des affaires étrangères sur la conduite du gouvernement
anglais et sur les outrages faits à l'ambassadeur de la république, renvoie
toutes ces pièces au comité pour lui présenter un rapport sous deux jours. —
Le conseil exécutif est autorisé à prendre sur-le-champ toutes les mesures et
les précautions que l'intérêt de l'État exige. » Le
décret fut adopté sans nulle discussion. Le sentiment de dignité nationale
imposa, dans ce premier moment, à l'Assemblée une contenance calme et
silencieuse. Brissot
présenta le rapport ; jusque-là il avait été, sans contestation, chargé de
toutes les questions diplomatiques ; il semblait appelé à professer sur ces
matières. C'était lui surtout qui avait voulu la guerre avec les puissances
du continent, non-seulement pour créer au gouvernement du roi des embarras et
des périls, où il devait succomber ; mais aussi dans l'espoir que les
despotes étrangers, abandonnés par l'opinion de leurs sujets, se trouveraient
sans défense contre les armées de la liberté, et seraient bientôt victimes
des révolutions. Écrivain abstrait et déclamatoire, il avait jeté son pays
dans les hasards d'une guerre indéfinie, sur la présomptueuse assurance que
lui donnait une vue conjecturale de l'avenir. Étranger à la pratique des
affaires, il ignorait que la vraie politique consiste avant tout à s'occuper
des circonstances actuelles et des observations positives. La perspicacité
peut devenir une cause d'erreur dans la conduite, quand, regardant par-delà
le présent, elle oublie de le mettre en ligne de compte. De là tant
d'illusions des hommes révolutionnaires, tant de malheurs où ils ont
précipité le pays. Brissot
s'était mépris sur l'Angleterre, comme sur le continent ; il savait, par les
historiens, que l'Angleterre avait eu une révolution, qu'elle avait mis un
roi à mort, et en avait chassé un autre ; il avait lu dans Delolme qu'elle
avait une constitution. Il en déduisait que l'opinion anglaise devait être
favorable à la France révolutionnaire, et que cette opinion, grâce à la forme
parlementaire, imposerait au gouvernement une alliance avec la république, ou
tout au moins la neutralité. Dans
cette idée, les hommes politiques de la Gironde et les amis qu'ils avaient
dans le conseil exécutif, Lebrun, Garat, Roland et Clavière, avaient tenté
des négociations secrètes avec le ministère anglais. M. de Talleyrand était
retourné à Londres au commencement de septembre ; M. Maret, alors premier
commis aux affaires étrangères, y fit quelques voyages, et M. Pitt voulut le
voir. Il prévoyait déjà que le roi ne pourrait être sauvé et que la France
serait entraînée aux extrémités d'une révolution anarchique. Ainsi, il se
préparait à la guerre et s'occupait à faire cesser les dissentiments des
puissances coalisées et les méfiances qui paralysaient l'action de leurs
armées. Toutefois, il s'épouvantait de ce que serait une telle guerre, des
sacrifices qu'elle coûterait à l'Angleterre, de l'état où elle pourrait
mettre l'Europe, de sa durée, de l'impossibilité de la paix avec la France
révolutionnaire. Ainsi, il ne repoussait pas les espérances que cherchaient à
lui donner les agents français et les écoutait volontiers. En même temps
Dumouriez négociait dans le même sens par l'intermédiaire de Maulde son ami,
ministre de France à la Haye, et de lord Aukland, ministre d'Angleterre à la
même cour. Mais le
maintien de la neutralité avait pour conditions évidentes que la vie du roi
serait respectée, et que la lutte des partis dans le sein de la Convention
laisserait entrevoir la possibilité de voir s'établir en France un
gouvernement capable de raison et de durée. L'invasion
de la Belgique et la victoire de Jemmapes, sans briser complétement ces
communications inofficielles, les rendirent daines. Elles ne furent plus
sincères de part ni d'autre. Les factions révolutionnaires, en France,
étaient dans une telle disposition, que le mauvais succès de la guerre les
jetait dans une fureur aveugle et que le triomphe des armées de la république
les exaltait jusqu'à une présomptueuse ivresse. Voici ce que Brissot écrivait
à Dumouriez trois semaines après la bataille de Jemmapes : « C'est ici un
combat entre la liberté et la tyrannie ; entre la vieille constitution
germanique et la nôtre. Avec des pamphlets allemands et des baïonnettes tout
s'arrangera. Pas un Bourbon ne doit rester sur le trône ! Ah 1 mon cher,
qu'est-ce que Alberoni et Richelieu qu'on a tant vantés ? Qu'est-ce que leurs
projets mesquins comparés à ces soulèvements du globe, à ces grandes
révolutions que nous sommes appelés à faire ? Ne nous occupons plus de ces
projets d'alliance avec la Prusse, avec l'Angleterre, misérables échafaudages.
Tout doit disparaître. « Novus rerum nascitur ordo. » Il faut que rien
ne nous arrête. J'aime à croire que la révolution de la Hollande ne
s'arrêtera pas devant le fantôme de l'illuminisme[2], et qu'il ne sera pas pour vous
le « sta sol ! » Une opinion se répand ici : la république française ne doit
avoir pour bornes que le Rhin. » Brissot
avait donc renoncé aux ménagements qu'imposait une négociation avec le
gouvernement anglais, et bien qu'il eût allégué, en faveur de l'appel au
peuple et du sursis, les dangers d'une rupture avec l'Angleterre, il avait,
ainsi que ses amis, prévu qu'elle allait éclater et s'y était résigné.
Maintenant une illusion succédait à une autre ; il en était quitte pour
raisonner sur l'Angleterre comme sur les puissances du continent. George
n'était plus un roi constitutionnel, mais un despote comme les autres ; «
Pitt, un ministre perfide qui sacrifiait des nations entières à son ambition
; il avait corrompu l'opinion nationale ; il avait réussi à empêcher le
peuple anglais d'examiner avec attention la nécessité de tous les événements
de notre Révolution et de reconnaître, dans le supplice de Louis, un grand
acte de justice. » Mais
Brissot prétendait connaître la pensée intime de la majorité des Anglais, de
« cette nation où la raison est cultivée dans toutes les classes. D'ici à peu
de temps, cette guerre, qu'à force d'intrigues on a rendue populaire, sera un
objet d'horreur et d'exécration. Les ministres actuels ne finiront pas leurs
jours dans le sein de la tranquillité. La nation anglaise fera justice de ces
conspirateurs en place. » Brissot leur annonçait l'échafaud de Strafford. Quant à
la France ; voilà quelle situation il lui promettait. « C'est l'Europe
entière, ou plutôt ce sont tous les tyrans de l'Europe que vous avez
maintenant à combattre sur terre et sur mer. Il faut que le commerçant oublie
son commerce, pour n'être plus qu'armateur ; que le capitaliste consacre
enfin ses fonds à soutenir nos assignats et à subvenir au besoin de numéraire
; que le propriétaire et le laboureur renoncent à toute spéculation et
portent l'abondance dans nos marchés. » Et après ces non-sens économiques, il
proposait que le citoyen français, comme un soldat romain, se tînt prêt à
marcher en portant ses provisions, ce qui suppléerait au vide des magasins. « Il
faut que toute la France ne soit qu'un camp ; il faut se préparer aux revers
et s'accoutumer aux privations. L'instant approche où ce sera un crime
d'avoir deux habits, si un seul de nos frères soldats est nu. » La
conclusion était une déclaration de guerre au roi d'Angleterre et au
stathouder des Provinces-Unies. Il n'y
eut point de discussion, mais divers orateurs, à l'envi l'un de l'autre,
dirent à peu près les mêmes choses que Brissot. On décréta que toutes les
pièces seraient imprimées, et recevraient la plus grande publicité. Puis il
fut débattu si la Convention ferait une adresse au peuple ; les uns
prétendaient qu'elle servirait à désabuser l'opinion anglaise ; les autres
répondaient que c'était se méprendre, que tout le peuple anglais était pour
la guerre ; que les commerçants faisaient des souscriptions, et que c'était
une guerre nationale en Angleterre. Marat se moquait des illusions de
Brissot. L'adresse fut votée dans l'espoir d'éclairer, non pas les Anglais,
mais les habitants des départements. Quelques
paroles furent aussi échangées sur les dispositions favorables que la France
pourrait trouver parmi les patriotes hollandais et la population d'Amsterdam.
Fonfrède se chargea de lever tous les doutes ; il dit que, dans la tentative
de révolution qui avait échoué en 1788, l'orgueil de la bourgeoisie avait été
aux prises avec le despotisme du stathouder. « La masse des Hollandais est
riche ; elle n'est donc pas amie de nos principes ; si vous avez quelques
amis, ce doit être seulement dans la classe des sans-culottes. » La
Convention n'ignorait point quelles classes elle pouvait espérer de susciter
en faveur de l'invasion française. Déjà, par un décret du 19 novembre, elle
avait promis protection et secours à tous les peuples qui voudraient
renverser leurs gouvernements ; déjà elle avait établi sur la Belgique tout
le régime révolutionnaire ; pour n'en point laisser ignorer les effets,
Danton, en demandant la réunion du pays conquis, disait : « Prononcez-la, et
alors vous ferez exécuter les lois françaises, et vous purgerez la terre de
la liberté, des aristocrates, nobles et prêtres. » Ainsi,
il était désormais entendu que la guerre était faite non-seulement contre les
despotes, mais, contre la société européenne constituée comme elle l'était et
qu'il s'agissait de supprimer, par la tyrannie, l'exil et l'échafaud, les
classes éclairées et riches. D'un
autre point de l'Europe arriva une preuve nouvelle que la république ne
pouvait compter dans cette guerre sur le concours des populations. La France
avait alors à Rome un chargé d'affaires nommé Basseville et un consul qui,
selon l'usage, avait sur sa porte les armes de France. Il devait substituer
aux fleurs de lis l'écusson de la république ; mais le gouvernement
pontifical, craignant quelque mouvement populaire, l'engageait à différer ce
changement. M. de
Flotte, officier de marine, arriva de Naples envoyé par l'ambassadeur de
France, et apportant l'ordre de placer, dans les vingt-quatre heures, le
nouvel écusson. Le chargé d'affaires et le consul remontrèrent à M. de Flotte
le danger de braver l'opinion publique dans une ville, où le peuple était
attaché à son culte et à sa religion et portait une haine déclarée aux
Français ; l'officier ne voulut pas écouter ces prudentes objections. Le 13
janvier, M. Basseville et sa femme se promenaient en voiture avec M. de
Flotte ; ses gens portaient la cocarde tricolore ; le peuple s'assembla en
tumulte ; un déluge de pierres tomba sur la voiture. M. Basseville se réfugia
dans une maison voisine ; la populace en força les portes, massacra le chargé
d'affaires, pilla et brûla la maison du banquier où il avait reçu asile ; de
là se porta au palais de l'Académie de France qui fut dévasté. Mme Basseville
fut épargnée, et M. de Flotte réussit à se sauver. La maison du consul fut
attaquée, mais un détachement militaire arriva à temps pour qu'elle ne fût
pas forcée. La sédition continua le lendemain. Les Français, en butte à cette
rage populaire, furent obligés de quitter Rome ou de se tenir cachés. Les
pièces avaient été communiquées au comité de défense générale. Le rapporteur
proposa immédiatement un décret qui enjoignait au conseil exécutif de prendre
les mesures les plus promptes pour tirer une vengeance éclatante des
attentats commis à Rome. Il fut
donné lecture d'une note que le gouvernement pontifical avait passée au
chargé d'affaires, avant la sédition, pour motiver le refus de laisser
arborer le nouvel écusson de la république. Cette note rappelait beaucoup de
publiques injures adressées au pape sur le territoire français, et notamment
un tumulte populaire resté impuni à Marseille, où l'on avait arraché
l'écusson pontifical de la porte du consul romain pour le traîner dans la
boue. Cette pièce était, disait-on, la preuve que le meurtre de Basseville
devait être imputé au pape lui-même. Ainsi,
la république française acceptait ou provoquait la guerre contre tous les
souverains et toutes les nations de l'Europe. Quels étaient les moyens de
soutenir une si formidable lutte ? Quel nombre de soldats se trouvait sous
les drapeaux ? Quelles mesures prenait le conseil exécutif pour les habiller,
les armer et les nourrir ? Quels généraux seraient choisis pour commander les
armées ? Comment réussir, en de telles circonstances, à établir la discipline
et à régulariser l'administration ? C'est
de quoi la Convention ne s'était pas encore occupée. Cette guerre gigantesque
n'était jusqu'alors qu'un texte de déclamations. Ne serait-elle que défensive
? Aurait-elle pour but et pour terme de faire honorablement reconnaître la
république par les gouvernements européens ? La paix pouvait-elle être
entrevue dans un lointain quelconque ? Une pensée politique se trouvait-elle
derrière tant de paroles exaltées, tant d'injures adressées aux rois et aux
nations ? Faudrait-il soumettre l'univers à la Révolution avant de permettre
à la France d'espérer le repos et le bien-être ? Personne,
pas plus les Girondins que les Jacobins, pas plus la Plaine que la Montagne,
n'eût osé poser de telles questions ; c'était une émulation, une surenchère
de bravades, de pompeuses et chimériques conceptions de politique extérieure
comme de politique intérieure. Il n'y avait ni gouvernement du présent, ni
prévoyance de l'avenir. La nation était muette, soumise, docile au mouvement
que lui imprimait une tyrannie confuse, exercée par une vaste faction en
proie elle-même aux discordes et à l'anarchie. Les hommes politiques de la
Révolution se précipitaient en avant sans savoir où s'arrêter. Ils avaient
excité les passions d'un vulgaire ignorant, aveugle, envieux ; ils lui
avaient appris à croire que ses passions étaient des opinions ; maintenant il
fallait se mettre à son niveau, de peur de perdre sa faveur, de peur aussi
qu'un temps d'arrêt, un commencement de résistance, ne devînt le signal d'une
réaction qui les aurait bientôt atteints eux-mêmes. Leurs
querelles intestines et le procès du roi avaient tellement préoccupé la
Convention, qu'elle avait été peu attentive à l'administration militaire. Les
succès obtenus sur les frontières par les différentes armées avaient
contribué à cette sorte d'incurie. Tout semblait prospérer à la république ;
on pensait que la guerre serait de plus en plus glorieuse, et même
profitable. Lorsque
Dumouriez était venu à Paris, après la retraite des Prussiens, il s'était
occupé à préparer son expédition en Belgique. Servan était encore ministre de
la guerre ; c'était un homme morose, dur et difficile dans ses relations ; il
s'alarmait facilement, et tombait dans des accès de mélancolie ; mais il
était fort honnête homme, consciencieux et assidu au travail. Ce fut avec lui
que Dumouriez disposa son plan de campagne, et s'assura des ressources qui
lui étaient nécessaires. On
avait, à grands frais et inutilement, formé à Paris d'immenses magasins en
artillerie et en munitions ; on y avait fait arriver beaucoup de troupes de
nouvelle formation. Tout se passait alors de telle sorte, que la volonté du
ministre de la guerre n'aurait point suffi pour tirer de Paris des
approvisionnements et des renforts. Sans le consentement de Santerre, toute
disposition semblable eût été impossible. Fort des murmures et des menaces de
la populace dont il disposait, armé de l'autorité de la commune, il eût
facilement empêché qu'on retirât de Paris des soldats et des canons. Danton
et Westermann vinrent encore en aide à Dumouriez, et procurèrent la
complaisance de Santerre. Mais à
peine fut-il arrivé à son armée qu'il apprit que Servan avait fait accepter
sa démission, et que Pache le remplaçait. Dès lors le désordre commença. Non-seulement
Pache se livra au parti jacobin, et devint l'humble courtisan de leurs
passions, le serviteur de leurs volontés, mais il s'entoura de quelques
hommes à projets et à systèmes politiques, administratifs et militaires : un
académicien nommé Vandermonde, qui faisait un peu école ; le général Meunier,
qui avait aussi beaucoup de prosélytes ; Hassenfratz aide-savant, homme d'un
jacobinisme cynique ; l'imprimeur Momoro, qui apportait dans cette coterie
ses idées de loi agraire et de communisme. Le
premier effet du changement de ministre fut de retarder les envois qui
avaient été réglés avec Dumouriez et de retarder les mouvements qu'il avait
combinés. Pache commença par décrier tout ce qui s'était fait avant lui. Il
bouleversait tout, afin d'épargner, disait-il, l'argent du peuple. Il renvoya
les employés des bureaux et les peupla de Jacobins pris dans la région la
plus abaissée du parti. Dumouriez
avait des forces très-supérieures à l'armée autrichienne du duc de
Saxe-Teschen. Ses mouvements étaient combinés avec les corps d'armée du
général Valence qui avait remplacé Arthur Dillon, et du général Beurnonville
qui succédait à Kellermann. Son projet était de contraindre, par des
manœuvres et sans bataille, l'armée ennemie à évacuer la Belgique. Il lui
fallut ouvrir la campagne dans les premiers jours de novembre, sans avoir
reçu ni souliers, ni capotes, ni effets de campement, ni argent. Soit
par cette inexactitude de l'administration révolutionnaire, soit parce qu'il
s'était trompé dans ses conjectures et dans ses calculs, Dumouriez n'avait
point réussi à empêcher la jonction des armées du duc de Teschen et du
général Clairfait. Dès lors l'occupation de la Belgique ne put être obtenue
que par une bataille. Elle
fut donnée à Jemmapes, près de Mons, le 6 novembre. Ce fut la première
victoire des armées républicaines, car Valmy n'avait été qu'une canonnade.
Tous les corps combattirent avec ardeur et fermeté. La position de l'ennemi
fut emportée, mais non sans efforts et sans perte d'hommes. Les Autrichiens
perdirent treize pièces de canon et environ quatre mille hommes. Leur armée,
diminuée et découragée, se retira ; le territoire de la Belgique fut envahi ;
les places fortes se fendirent ; le pays de Liège fut occupé par l'armée
française ; elle s'étendit jusqu'à Aix-la-Chapelle. Ce beau
triomphe des armes françaises ne changea point la position politique de
Dumouriez ; il n'acquit pas une plus grande influence dans les affaires
publiques. Ce succès, ce commencement d'une renommée militaire firent plutôt
naître parmi les acteurs du drame révolutionnaire un sentiment de méfiance et
d'envie. Il ne gagna pas même l'autorité nécessaire pour établir l'exactitude
et la régularité dans l'administration de la guerre. Le dénuement où l'armée
était laissée, empêcha le général de tirer de la victoire de Jemmapes toutes
les conséquences qu'elle aurait pu avoir. Le lendemain de la bataille, en
entrant à Mons, sa position était plus embarrassante que la veille. Sans
vivres, sans munitions, sans effets d'équipement, il n'y avait pas moyen de
marcher en avant. Cependant,
pressé par la nécessité, enhardi par sa victoire, Dumouriez voulut se créer
une administration. Il avait auprès de lui un homme de beaucoup d'esprit,
l'abbé d'Espagnac, qui, depuis le ministère de M. de Calonne, s'était fait
une réputation de financier habile, de spéculateur hardi, d'aventurier dans
les grandes affaires. En ce moment, il était administrateur du service des
convois. Malus, ordonnateur en chef de l'armée, passait pour un bon
administrateur. Dumouriez, aidé de leurs conseils et de leur savoir-faire, se
rendit indépendant du ministère de la guerre ; il fit des emprunts, des
marchés, des arrangements avec les autorités belges. Le
ministre Pache ne voulut aucunement consentir à tous les actes d'autorité du
général en chef. De concert avec Cambon qui, à la Convention, était devenu
souverain absolu en matière de finances, tous les marchés passés pour les
fournitures des armées furent annulés ; toutes les compagnies de fournisseurs
dissoutes, ainsi que les régies particulières des vivres et des fourrages qui
dépendaient du ministère de la guerre. La révolution fut complète dans le
régime administratif. Un comité des achats fut institué pour faire le
service, passer tous les marchés et veiller à leur exécution. Selon les idées
du temps, ce comité devait procéder d'une manière uniforme et assurer un prix
égal à toutes les fournitures, indépendamment du lieu, du temps et de la
distance. Un tel
comité fut en effet établi et commença ses opérations. Un mauvais renom
s'attacha aussitôt à ces nouveaux administrateurs. Les hommes à qui Dumouriez
accordait sa confiance, n'en inspiraient pas non plus beaucoup au public. La
Convention prit parti pour le ministre. Le général reçut l'ordre de faire
arrêter et d'envoyer à Paris - Malus et d'Espagnac. Alors
arriva à l'armée un nouvel ordonnateur. C'était Ronsin, celui qui avait été
chargé d'accomplir à Meaux un massacre pendant les journées de septembre. Le
choix d'un tel homme, l'arrestation soudaine des chefs de l'administration,
les injonctions du ministre produisirent un complet désordre. Dumouriez
conservait encore quelque autorité, bien que les gouvernants du moment
fissent tout pour l'anéantir. Il força Ronsin à continuer les marchés et les
arrangements annulés par le ministre. Il le fallait bien, puisque le comité
des achats ne pouvait prendre encore le service et pourvoir aux besoins de
l'armée. D'autres
et plus graves embarras vinrent compliquer la situation du général en chef et
de l'armée française. Le parti jacobin voulait une guerre de conquête et la
réunion des pays envahis. Les Girondins s'associaient à ces ambitieuses
pensées. Eux aussi désiraient porter partout la Révolution à main armée. Cette
politique suscitait nécessairement des difficultés et des périls. Dumouriez
était entré en Belgique avec des idées tout à fait contraires. Il ne
comprenait la guerre que suivie de la paix. Toute négociation devenait
difficile si la France se hâtait d'incorporer les territoires dès qu'ils
étaient occupés par ses armées. Il voyait aussi que les populations avaient
un sentiment de nationalité, qui les rendrait hostiles aux Français. Ainsi
dans ses proclamations, dans son langage habituel, il s'était attaché à
rassurer les esprits. Les autorités locales avaient été conservées ; ce qui
maintenait le bon ordre et contribuait à assurer des ressources à l'armée. En
attendant la réunion et pour la préparer, la Convention avait ordonné, par un
décret du 15 décembre, que le régime français et toute la législation
révolutionnaire seraient appliqués aux pays occupés par nos armées. Danton
était arrivé en Belgique un peu avant ce décret, avait par ses
correspondances contribué à y décider la Convention, puis s'était activement
occupé à le mettre en exécution. Les biens du clergé étaient saisis ; les
propriétés des émigrés confisquées ; les persécutions commençaient, et part
fois le ministre du 2 septembre s'étonnait avec blâme qu'on ne coupât point
encore des têtes. Dumouriez
ne trouvait donc plus l'appui que Danton lui avait prêté trois mois
auparavant. Les Jacobins de Paris, Marat surtout, étaient déchaînés contre
lui ; ils publiaient à leur tribune et dans leurs journaux qu'il était un
traître et un voleur. Il ne pouvait compter sur les Girondins pour être
défendu avec fermeté. En vain essayait-il de se rendre favorables les
républicains sincères et naïfs ; ils étaient peu nombreux et lui-même les
connaissait pour ridicules. Lorsqu'il écrivait à Anacharsis Clootz une lettre
intitulée : « Le général des sans-culottes à l'orateur des sans-culottes, »
il y avait plus de raillerie que d'intrigue dans une telle lettre ; mais
certes, il n'y avait pas de dignité. La
saison était devenue rude ; l'armée était campée dans l'évêché de Liège, pays
pauvre ; les soldats n'avaient ni bois, ni paille ; ils brûlaient les arbres
des vergers et la charpente des maisons. Des bataillons entiers étaient
nu-pieds. Il arrivait peu de capotes. Le comité des achats, ainsi qu'une
administration centrale inexpérimentée, achetait des draps et des cuirs, qui
étaient venus de Belgique à Paris, puis il les renvoyait en habits et en
souliers aux lieux d'où ils étaient partis. La force des bataillons diminuait
dé' jour en jour ; les soldats désertaient. Les gardes nationaux, et même
quelques-uns de leurs officiers, retournaient chez eux ; ils étaient
justifiés et approuvés aux Jacobins par Marat et ses amis, parfois même à la
Convention. Ronsin envoyait des colonnes mobiles dans les villages pour y
faire des réquisitions ; les paysans massacraient des soldats isolés. Une
guerre active comporte tous ces désordres et ces souffrances ; mais l'armée
était dans ses quartiers, cantonnée dans un pays qu'on voulait rendre
français. Une administration raisonnable lui aurait épargné tant de misère,
et préservé les habitants de pareilles vexations. Avant
de commencer une nouvelle campagne, il fallait remédier à tant de causes qui
pouvaient la rendre malheureuse ; il était indispensable aussi de concerter
les opérations des différentes armées, et de combiner leurs mouvements. Le
général Custine, qui commandait sur le Rhin, et qui, à ce moment, plaisait
mieux aux révolutionnaires que Dumouriez, n'était point d'accord avec lui. Il
importait de décider l'ensemble du plan de campagne. Dumouriez
quitta son armée et vint passer le mois de janvier à Paris. Le vainqueur de
Valmy et de Jemmapes fut obligé d'y vivre presque caché, du moins de ne se
montrer dans aucun lieu public. Poursuivi de dénonciations aux Jacobins,
menacé par les brigands qui le soupçonnaient avec raison de chercher des
moyens pour sauver le roi, désigné à leurs poignards par Marat, il lui arriva
un jour d'être poursuivi dans la rue. La maison où il se réfugia avait
heureusement une double issue. Il
régnait alors un tel désordre à Paris ; de sanglantes exécutions étaient si
imminentes que Westermann alla trouver Vergniaud et lui offrit de faire, pour
défendre les Girondins, ce qu'on lui proposait de faire contre eux. « J'aime
mieux être assassiné qu'assassin, » répondit Vergniaud. Peu de jours
auparavant, Westermann avait rencontré Marat, et lui ayant demandé raison des
atroces calomnies qu'il imprimait contre Dumouriez, il termina l'explication
en lui donnant des coups de bâton. A cette
époque, la Convention ne pouvait s'occuper de nulle affaire ; le procès de
Louis XVI absorbait toutes ses pensées : c'était un instant critique, un
danger menaçant pour la nation, pour l'Assemblée, pour tous et chacun des
hommes qui la composaient. Dumouriez adressa au président de la Convention
quatre mémoires sur la nécessité d'annuler le décret du 15 décembre qui avait
établi les lois révolutionnaires en Belgique ; sur l'administration militaire
et l'institution du comité des achats ; sur l'organisation de l'armée ; sur
le plan de campagne. Une lettre ferme et hautaine accompagnait ces mémoires. « Vous
êtes les représentants de la nation dans l'Assemblée ; les soldats de la
patrie sont ses représentants en face de l'ennemi. Son salut dépend de leur
gloire ou de leur honte, ils ont donc le droit de vous dire la vérité et
d'exiger ce qui leur est nécessaire pour agir avec succès. Toute l'Europe
armée n'est pas capable de les effrayer, mais ils ont besoin de vêtements,
d'armes, de chevaux et de subsistances... J'ai combattu en Champagne avec une
poignée de monde, et cette formidable armée prussienne s'est évanouie devant
le courage et la persévérance des soldats républicains. Toutes les parties de
l'administration me secondaient et je n'ai eu que des éloges à faire. La même
armée vient d'enlever la Belgique au despote autrichien ; elle manque de tout
parce qu'on a cassé les marchés et désorganisé l'administration. Nommez un
comité pour examiner les plans de campagne, les besoins et les ressources des
armées, ou si vous renvoyez ce travail au pouvoir exécutif, choisissez des
hommes en état d'ordonner. Le bureau de la guerre est devenu un club, et ce
n'est pas dans un club qu'on expédie les affaires. J'offre mes veilles, mon
expérience et ma vie, je ne crains pas qu'on me soupçonne d'aspirer à la
dictature ou au stathoudérat de la Belgique, quoique ces sottises aient été
imprimées par des malfaisants, plus ennemis de la république que de moi...
Si, dans la terrible crise où nous nous trouvons, la Convention ne m'accorde
pas la confiance que je crois mériter, si elle prend des précautions contre
moi ; si elle ne décide rien sur les mémoires que je soumets à sa sagesse, je
me démettrai du généralat et je continuerai mes études sur la guerre et la
politique, toujours prêt à sortir de la retraite dès qu'un gouvernement bien
réglé me présentera les moyens d'être utile à mes concitoyens. » Les
mémoires de Dumouriez furent renvoyés au comité de défense générale.
L'Assemblée législative avait eu un comité avec cette même attribution. La
Convention venait de le rétablir et l'avait composé de dix-huit membres
choisis par les comités des finances, de la guerre, de constitution et
diplomatique : les Girondins s'y trouvaient en majorité. Gensonné
et Brissot y exerçaient une influence prépondérante ; Danton et Lacroix y
soutenaient des opinions opposées. Le différend portait particulièrement sur
le décret du 15 décembre et la perturbation qui en était résultée dans les
administrations belges et françaises. Danton défendait son œuvre et laissait
voir une forte volonté d'exploiter les avantages et les profits de la
conquête. Gensonné, ami de Dumouriez, cherchait, en le défendant, à le lier
au parti girondin. Le général n'avait confiance ni dans les uns, ni dans les
autres, et les ménageait tous. Les séances du comité se succédaient sans
résultats ; on y discutait sans conclure. Les généraux étaient retenus à
Paris dans un moment où leur présence était essentielle à leur armée. C'était
dans les derniers jours du procès de Louis XVI. Ces inutiles conversations se
passaient entre les généraux et quelques membres du comité, sans qu'on se
trouvât en nombre suffisant pour délibérer. L'examen
du plan de campagne fut renvoyé au conseil exécutif ; la question de
l'administration militaire et des marchés fut d'abord débattue en présence de
Pache, qui avait été mandé au comité, et devint pour les Girondins l'occasion
de maltraiter beaucoup le ministre ; puis toute cette procédure fut renvoyée
au comité militaire. Pendant
ce temps, l'Assemblée entreprit sur l'administration de la guerre une
discussion toute théorique, et il sembla, pour quelques jours, qu'elle se fût
transformée en académie des sciences politiques. Sieyès, au nom du comité de
défense générale, fit un long rapport sur l'organisation du ministère de la
guerre. Sa conduite réservée, son silence à la tribune, sa rare conversation,
accordée seulement à quelques admirateurs, donnaient à ses travaux de
l'importance et de la solennité ; on attendait ses paroles comme un oracle
qui devait faire cesser le doute et l'incertitude. Son orgueilleuse
présomption, son langage sentencieux, son assurance logique lui donnaient,
surtout au début des discussions, une sorte d'autorité dominante. Comme il
négligeait les détails positifs, comme il avait en dédain l'expérience et la
pratique, il était à son aise pour affirmer. « Ce
n'est ni dans l'almanach royal ou national, ni dans le chaos de la
législation ministérielle que nous avons pu rencontrer une notion un peu
juste, un peu philosophiquement analytique de cette grande et terrible partie
du service public, qui porte le nom de département de la guerre. Ici comme
dans tout le reste, le législateur se voit bientôt forcé de renoncer aux
vains secours de la routine, il va droit au but en remontant à la nature des
choses. « Pour
le service de la guerre, que faut-il ? Des éléments, une combinaison et une
direction. Tout est là, et y est dans le véritable ordre intellectuel. » Les
éléments étaient au nombre de trois : fourniture des hommes et des choses ;
leur administration civile ; leur direction militaire. Après
avoir écarté la question de la fourniture des hommes, c'est-à-dire le
recrutement, comme réservée à la Constitution, Sieyès, suivant un procédé
qu'il a constamment appliqué dans tous ses travaux politiques, s'occupait
d'abord à reconnaître et à distinguer les diverses fonctions attribuées à un
même pouvoir politique ou administratif, donnait à chacune de ces fonctions
une existence propre et particulière, puis il la confiait à un agent spécial
ou à un corps constitué. Ainsi,
analysant encore, il séparait la fourniture de l'argent de la fourniture des
choses. Il ne touchait point à la première pour le moment et la laissait à
l'administration du trésor public, qu'il prenait même pour modèle et créait
un économat national chargé de procurer, par les moyens connus, régie,
commandes ou commissions, toutes les matières premières et secondes. L'économat
national était formé de quinze commissaires répartis en cinq sections. Un
économe en chef devait surveiller le service ; des jurys municipaux étaient
appelés à concourir aux marchés et aux livraisons. De
l'économe, les fournitures passaient à la disposition d'un administrateur
agent responsable, et pourtant soumis à un ministre, qui devait prendre ses
avis, en demeurant maître de la décision. Un
second agent, nommé directeur, soumis aussi au ministre, opérait sur les
hommes, quand le directeur les lui avait livrés, pour les instruire, les
combiner, les mouvoir. Ces
deux agents responsables, lorsque le ministre n'adoptait pas leurs avis,
pouvaient en appeler au conseil des ministres, pouvoir exécutif. La
théorie enseignait que le général d'une armée en campagne ne pouvait pas
rester assujetti aux formes d'une administration si compliquée ; la nature
des choses indiquait d'autres règles pour ce cas particulier. « Les
Tartares et les Arabes vont à la guerre en corps de nation et tout à fait
démocratiquement ; mais nous, fixés par la culture, les arts et la division
du travail sur la terre que nous habitons, il nous est impossible de sortir
du système représentatif. «
L'armée, c'est la république ambulante et militante ; elle est forcée, pour
remplir sa mission et pour sa propre sûreté, de se soumettre au despotisme ;
il lui faut à sa tête une espèce de dictateur qui la dispense de songer à
autre chose qu'à se battre. — Pour donner à ce despotisme à la fois un
contrôle et une coopération, il serait à propos de placer auprès de lui une
sorte d'organisation de campagne sur le modèle du ministère de la guerre,
c'est-à-dire trois adjoints : économe, administrateur, directeur. » La
discussion du projet, ou pour parler plus exactement, des idées de Sieyès,
fut longue et remarquable. Elle conserva d'abord un ton philosophique, sans
personnalité ni esprit de parti. Saint-Just,
qui avait beaucoup de goût pour les rédactions affirmatives tournées en
axiomes, fut le premier à combattre Sieyès. Il examina surtout le côté
politique des questions. Le désordre de l'administration ne pouvait être nié
; il le peignit sans ménagement. « Si le courage des soldats pouvait dépendre
de l'anarchie présente, la liberté et la république ne verraient point le
printemps prochain. Ni les ministres, ni vous, ne savez où porter la main. Le
fragile édifice du gouvernement provisoire tremble sous vos pas. L'ordre
présent n'est autre que le désordre mis en loi. Ce n'est point par des
plaintes ou des clameurs qu'on sauve sa patrie, c'est par la sagesse. Quelques-uns
accusent vos ministres ; moi j'accuse ceux-là même. Vous voulez que l'ordre
sorte du chaos, vous voulez l'impossible. » Sieyès
avait cherché un remède à cette calamiteuse situation dans une organisation
du ministère de la guerre ; Saint-Just voyait, comme cause première du mal,
l'absence de gouvernement. Sa pensée se portait vers un pouvoir unique,
absolu, en rapport et en harmonie avec le peuple, servi par des agents
éclairés et dociles. La monarchie, selon lui, avait péri uniquement parce
qu'elle s'était isolée, de la nation et même de ses magistrats. La république
périrait si l'administration manquait d'un mouvement commun et d'un centre
d'activité. « La Convention ne remplace point l'autorité suprême qui n'est
plus. Par rapport à chaque ministre, cette autorité réside plutôt dans le
conseil exécutif qu'en vous-mêmes. La royauté ne consiste pas dans le
gouvernement d'un seul ; elle est l'indépendance du pouvoir qui gouverne. Si
le pouvoir qui gouverne est indépendant de vous, il y a une royauté. » Passant
de cette pensée générale à la question dont il s'agissait, Saint-Just
critiquait le partage d'autorité imposé, par Sieyès, au ministre de la
guerre. « Il serait, disait-il, nul ou tout-puissant. » C'était
ainsi que les révolutionnaires, et Saint-Just plus qu'aucun autre,
concevaient le gouvernement. Comme ils s'étaient donné la tâche impossible de
refaire la société, le pouvoir absolu leur était nécessaire. Ils avaient
renversé la monarchie, en l'accusant de prétendre à une souveraineté de droit,
et ils la remplaçaient par la souveraineté du peuple absolue aussi et qui ne
pouvant, en fait, être exercée par elle-même, devient une sorte de droit
divin entre les mains de ses délégués. Bientôt on les voit repoussant tout
contrôle, tout partage d'autorité et reniant toute garantie. Saint-Just
admettait toutefois qu'en certains cas la puissance législative pouvait ne
pas tenir en subordination la puissance exécutive, mais il n'y consentait
point en ce qui touche la direction des choses militaires ; le souverain ne
doit jamais s'en dessaisir ; et comme pour lui le souverain, c'était la
législature, il disait : « L'attribution donnée par Sieyès au conseil des
ministres, je demande que vous la preniez pour vous-mêmes, et que le ministre
réponde de l'exécution des lois, à vous. » Dans une telle situation, chaque
événement, chaque jour devait conduire la Convention à exercer tous les
pouvoirs sans contrôle ni responsabilité. Saint-Just annonçait une tyrannie
qui ne pouvait tarder à se réaliser. Déduire les conséquences extrêmes d'un
principe mensonger et funeste, telle est la mission des esprits faux et des
opinions passionnées. Ni lui, ni les autres, ne prévoyaient le résultat final
; ils le livraient au hasard. Fabre
d'Églantine, autre révolutionnaire absolu et chimérique, proposa
d'approvisionner l'armée par voie de réquisition et d'avoir les communes pour
administrateurs militaires. C'est ainsi qu'on procède dans un pays occupé par
une armée conquérante. Buzot
rentra dans le réel. Il s'agissait, selon lui, de changer non pas les choses,
mais les hommes. Sans nommer Pache, il disait : « Tout ira bien, si un homme
de bien est ministre ; si son génie est assez vaste pour embrasser l'ensemble
d'un plan et les moyens de l'exécuter. » — Peut-être fut-on étonné de
l'exemple qu'il donna. — « Voyez le duc de Choiseul, il sut suffire à tout. »
C'était une justice à rendre au ministre qui, après la guerre de sept ans,
avait présidé à une nouvelle formation de l'armée française. Salles
ne respecta point la solennité théorique du rapport de Sieyès ; il fit
remarquer que de tout temps et nécessairement le ministère de la guerre avait
été subdivisé, qu'il y avait toujours eu des bureaux et des commis chargés
d'une branche spéciale ; mais que les ériger en grands fonctionnaires,
c'était accroître la dépense, troubler la hiérarchie et sans doute augmenter
le désordre. La
principale critique porta sur la haute puissance que Sieyès attribuait au
chef d'une armée en campagne, sur cette sorte de ministère et de gouvernement
dont il voulait l'entourer. Salles y voyait un danger sur lequel il
s'expliquait sans détour. Sa crainte était qu'un des fils du duc d'Orléans,
victorieux, aimé des soldats qui occupaient la Belgique, ne trouvât, dans une
telle organisation, et avec l'appui de l'Angleterre, un moyen de se faire duc
de Brabant et plus tard roi de France. La
discussion se prolongea longtemps, et le projet de Sieyès perdit peu à peu
son importante autorité. Au fond, la véritable question c'était la présence
de Pache au ministère de la guerre. Il avait mis un tel désordre dans ce
département, que les Jacobins n'essayèrent plus de le défendre. D'ailleurs,
ils voulaient le mettre à un poste où il devait leur être plus utile.
Chambon, maire de Paris, avait donné sa démission. Faire de Pache son
successeur était une combinaison habile. Barère
fit une de ces rédactions expéditives pour lesquelles on le trouvait toujours
prêt. Le premier article disait : « Le ministre actuel de la guerre sera
changé. » Les autres articles partageaient le ministère en six divisions,
chacune dirigée par un adjoint. C'était sous d'autres noms, confirmer
l'organisation existante. Beurnonville
fut élu ministre de la guerre ; les Girondins avaient voulu nommer un de
leurs amis, Achille Duchâtelet. Dumouriez
avait quitté Paris huit jours auparavant, sans avoir obtenu aucune décision.
Le décret du 15 décembre, dont les effets lui paraissaient de plus en plus
funestes, était maintenu. C'était surtout Cambon qui l'avait voulu et qui ne
consentait point à s'en départir. Il calculait, parmi les ressources
nécessaires aux dépenses immenses et mal réglées qu'il avait à payer,
l'argenterie des églises de Belgique et le numéraire des caisses publiques. «
Quand on aura ruiné ce pays-là, disait-il, quand on l'aura mis au même point
de détresse que la France, il faudra bien que les Belges en viennent à la
réunion. » En ce
moment Cambon avait à solder une armée de six cent mille hommes, dont la
moitié appartenait aux gardes nationales placées en garnison dans les villes
fortes. La Convention votait sans nulle difficulté de nouvelles émissions
d'assignats. Ce papier-monnaie n'avait plus un gage déterminé. Quelle était
la consistance des biens nationaux ? lesquels mettrait-on en vente ?
trouverait-on des acheteurs ? ne déterminerait-on pas un avilissement dans le
prix des propriétés territoriales, en les vendant en profusion, au moment
même où leurs revenus étaient diminués ? C'étaient des questions qui
n'étaient pas même examinées. Cent livres en numéraire équivalaient déjà à
cent cinquante-cinq livres en assignats. On allait devant soi en finances,
comme en politique, sans rien prévoir, en déclamant des phrases ; les uns ne
s'inquiétant de nulle autre chose que d'accélérer la destruction
révolutionnaire ; les autres, impuissants à l'arrêter, parce qu'ils
craignaient de retourner en arrière. Lorsqu'on annonçait que l'Angleterre, la
Hollande et l'Espagne allaient joindre leurs armées à la coalition, on
entendait la Montagne s'écrier : « Eh bien, tant mieux ! » Cambon
ne concevait pas plus de crainte pour les finances que les Jacobins pour la
victoire. « Les despotes, disait-il, contractent des emprunts, émettent du
papier-monnaie, sans fournir aucun gage ; ils ruinent leurs peuples. D'après
la différence de nos procédés, il ne peut exister aucun doute qu'avec de
l'ordre, nous sortirons triomphants de la lutte. Il faut les attaquer dans le
germe de leurs ressources ; attaquons leur commerce, il ne restera plus de
crédit à nos ennemis. C'est en Hollande que les puissances du continent
contractent des emprunts. Si vos armées entrent à Amsterdam, toutes leurs
ressources financières sont détruites, et vous forcerez les despotes à
reconnaître l'égalité des droits et la souveraineté du peuple. » En de
telles circonstances, un plan de campagne était à peu près impossible à
combiner d'avance. Lorsque Dumouriez était parti, le conseil exécutif
négociait encore avec Londres et la Haye, sans prévoir l'effet qu'avait dû
produire la mort du roi. Il fut seulement convenu que l'armée active serait
portée de trois cent mille hommes à trois cent soixante et dix mille. Dumouriez
avait déjà pensé à ce qu'il aurait à faire en cas de rupture avec les
Provinces-Unies. Elles étaient prises à l'imprévu par la guerre ; les places
fortes étaient incomplètement munies. L'armée autrichienne se tenait aux
environs de Cologne ; le prince de Saxe - Cobourg, qui s'était distingué dans
la guerre contre les Turcs, venait d'en prendre le commandement. Pour que
cette armée ne se portât point au secours des Provinces-Unies, où Dumouriez
comptait pénétrer par la côte maritime, il avait dessein de faire assiéger
Maëstricht par des forces considérables, et de retenir ainsi les Autrichiens
éloignés de la région qu'il voulait envahir. Cette position lui semblait si
essentielle au succès de son plan, qu'il avait proposé au conseil exécutif de
s'emparer de Maëstricht, en déclarant la guerre au stathouder d'une façon
soudaine. Cette idée n'avait pas été accueillie parce que le gouvernement
espérait encore, contre l'évidence, éviter une rupture et maintenir la
neutralité des Provinces-Unies. L'invasion
devait être favorisée par la connivence d'un parti révolutionnaire qui avait
des intelligences avec Dumouriez ; il était pourtant résolu à maintenir dans
le pays beaucoup d'ordre et une administration régulière, à n'y point laisser
pénétrer le décret du 15 décembre, ni les commissaires français ; en un mot,
il voulait s'y rendre indépendant, traiter de son chef avec l'Angleterre, et
convenir d'un armistice avec l'armée de la coalition. Enfin, après s'être
établi en maître, mais non en conquérant, dans les Provinces-Unies, dans la
Belgique, il prétendait, par influence ou à main armée, rétablir en France la
monarchie constitutionnelle. Ce chimérique projet, qui à cette époque de
hasards pouvait ne pas sembler insensé, fut communiqué par Dumouriez à
Danton, à Lacroix et à Westermann : ils étaient fort capables de s'y
associer, mais seulement à la veille d'une réussite assurée. Après
avoir employé quatre mois aux luttes des partis qui se disputaient la
supériorité plutôt que le pouvoir ; après avoir absorbé son activité à
conduire le roi à l'échafaud, la Convention s'était enfin aperçue qu'elle
laissait les armées dans le dénuement et qu'elle perdait un temps précieux
tandis que l'Europe se préparait à continuer la guerre avec des forces
redoutables. On commençait à croire que les trônes ne seraient pas abattus
par des phrases de tribune et des décrets ; la folle confiance qu'avaient
inspirée les premières victoires admettait maintenant quelque réflexion. Dès que
fut terminée la discussion sur l'administration militaire, une autre question
non moins importante fut soumise à l'Assemblée. Le comité de la guerre
présenta un travail sur l'organisation de l'armée. Dubois-Crancé était
rapporteur ; il avait, à l'Assemblée constituante, essayé sans succès de se
donner quelque importance dans les discussions sur les lois militaires ;
depuis il était devenu un des plus furieux Jacobins. Son rapport supposait
des connaissances pratiques ; mais ses opinions exagérées le conduisaient à
des projets qui auraient désorganisé l'armée. Elle était alors, selon les
informations qu'il donna à l'Assemblée, composée de cent quatre-vingt-seize
bataillons de ligne. Ils auraient dû être de sept cent cinquante hommes
chacun, mais ils n'étaient pas au complet ; ainsi on ne pouvait les compter
que pour cent douze mille hommes. Les bataillons de garde nationale donnaient
un contingent de deux cent quatre-vingt-neuf mille hommes. Pour compléter la
troupe de ligne, il fallait appeler trente-quatre mille soldats, et le
déficit de la garde nationale était estimé à cent trente mille hommes. Mais
comme, depuis les revues, beaucoup de gardes nationaux avaient quitté les
drapeaux, le rapporteur croyait qu'une levée de deux cent mille hommes était
nécessaire. Pour
donner à l'armée une composition plus homogène, le comité proposait de la
diviser en demi-brigades, formées d'un bataillon de ligne et de deux
bataillons de garde nationale. Cette disposition avait une extrême importance
; les généraux, et Dumouriez surtout, y étaient fort opposés ; beaucoup de
représentants en craignaient un mauvais effet sur la discipline. Au
contraire, le rapporteur avait une telle assurance qu'il ne consentait même
pas au moyen terme de former la demi-brigade de deux bataillons de ligne et
d'un bataillon de garde nationale. « De quelle discipline parle-t-on ?
disait-il. Est-ce de cette obéissance aveugle que La Fayette commandait à ses
sbires ? Non, la discipline fondée sur la justice, commandée par l'estime et
la confiance, subordonnée à la loi, ne sera point détruite ; car elle est
dans le cœur de presque tous les hommes. » Ce qui
donnait le plus d'inquiétude aux hommes sensés, c'était la nomination des officiers
; elle était élective dans les bataillons de gardes nationaux, et, d'après le
projet, elle allait le devenir aussi dans les bataillons de la ligne. Le
comité proposait de régler l'avancement de la manière suivante : Les
caporaux devaient être élus par les soldats de la-compagnie ; puis tous les
grades jusqu'au chef de brigade, c'est-à-dire de colonel, seraient donnés
pour un tiers à l'ancienneté, pour deux tiers à l'élection. Cette élection était
à deux degrés. Les soldats compris sous le commandement de l'officier à
nommer choisissaient par voie de scrutin trois candidats pris dans le grade
inférieur à celui qui était - vacant ; puis les officiers de ce même grade
nommaient aussi par scrutin un de ces trois candidats. Ce
projet fut fort discuté ; il inspirait' une crainte réelle à une grande
partie de l'Assemblée. Barère, Aubry, Serre, Buzot parlèrent contre ces
dangereuses innovations, sans esprit de parti, avec modération et sincérité.
Les Jacobins n'y voyaient qu'un thème pour leur& opinions passionnées.
Saint-Just, comme c'était sa coutume, acceptait les objections et montrait,
comme un bienfait de la loi, précisément les funestes effets qu'on en
redoutait. Sa controverse avait un caractère de bravade ; il aimait à avouer
comme but ce qui excitait l'indignation ou la douleur de ses adversaires. « Ce
n'est point seulement du' nombre et de la discipline des soldats, que vous
devez attendre la victoire ; vous ne l'obtiendrez qu'en raison des progrès
que l'esprit républicain aura faits dans l'armée. — Je ne connais qu'un moyen
de résister à l'Europe, c'est de lui opposer le génie de la liberté. On
prétend que les élections doivent diviser et affaiblir l'armée, je crois au
contraire que ses forces en doivent être multipliées. — Il faut d'abord
vaincre l'armée, si vous voulez qu'elle vainque à son tour. Je ne sais s'il
faut moins d'audace pour être législateur que pour être conquérant. L'un ne
combat que des hommes ; l'autre combat l'erreur, le vice et le préjugé ; mais
si l'un ou l'autre se laisse emporter à la faiblesse, tout est perdu. C'est
dans cet esprit seulement que vous pourrez conduire la Révolution à son
terme. Je ne crains qu'une chose, c'est que la puissance du peuple français
n'éprouve point de la part de ses ennemis ces obstacles vigoureux qui
décident un peuple à la vertu. On ne fait pas des révolutions à moitié. —
Vous êtes destinés à faire changer de face aux gouvernements de l'Europe ;
vous ne devez plus vous reposer qu'elle ne soit libre ; sa liberté garantira
la vôtre. — Il y a trois sortes d'infamie sur la terre avec lesquelles la
vertu républicaine ne peut pas composer : la première, ce sont les rois ; la
seconde, c'est de leur obéir ; la troisième, c'est de poser les armes s'il
existe encore quelque part un maître et un esclave. » Il ne
voyait de danger pour la patrie que si l'élection s'étendait jusqu'aux
généraux. D'après son raisonnement, le droit cessait lorsqu'il s'agissait de
choisir un commandant pour plusieurs corporations militaires. La brigade
était une sorte de cité où les soldats avaient, comme citoyens, le droit
d'élection de leurs officiers, mais non pas des chefs supérieurs. L'inquiétude
et la méfiance de Saint-Just portaient principalement sur les généraux en
chef. Ce sentiment ne cessa point de le préoccuper pendant sa courte carrière
politique. « Si
vous laissez les nominations entre les mains des généraux ou du pouvoir
exécutif, vous les rendez puissants contre vous-mêmes ; vous rétablissez la
monarchie. Je ne considère ici que la liberté du peuple, le droit des
soldats, l'abaissement de toute autorité devant le génie de l'indépendance
populaire. Aussitôt qu'un homme est en place, il cesse de m'intéresser ; je
le crois en état de dépendance. Commandement est un mot impropre : on observe
la loi, on ne commande pas. Un jour, quand la tradition de la monarchie sera
perdue, les rangs militaires ne seront pas distingués par la solde, mais par
l'honneur. Les rangs sont une chose imaginaire. L'homme en place est devenu
étranger au souverain ; celui qui n'est rien est plus qu'un ministre. » C'était
ainsi que les hyperboles d'un rhéteur et l'entraînement de son aveugle
logique prenaient place et puissance dans le gouvernement d'une grande nation
; une impitoyable présomption appelait sur la patrie une longue suite de
dangers et de malheurs. Le
projet de Dubois-Crancé renfermait une disposition fondamentale qui était
non-seulement utile, mais indispensable ; le premier article portait : « A
l'avenir, il n'y aura plus de différences, ni de distinctions entre les
troupes appelées régiments de ligne et les volontaires nationaux. » Ainsi
les bataillons de garde nationale se trouvaient incorporés à l'armée, soumis
aux mêmes obligations et à la même discipline. C'était beaucoup, car la force
des choses devait, en dépit des déclamations et des décrets, maintenir la
discipline militaire. L'élection fut, en réalité, très-peu pratiquée. Le
droit donné à l'ancienneté eut d'abord de très-fâcheux effets ; l'exagération
des idées d'égalité avait fait reposer ce droit, non pas sur l'ancienneté de
grade, mais sur l'ancienneté de service. On n'avait point prévu les résultats
bizarres et absurdes de cette règle. Le pouvoir absolu et arbitraire des
commissaires corrigea l'exécution du décret, tout en procurant parfois des
choix très-étonnants. D'autres décrets fournirent, assez longtemps après, des
moyens indirects d'échapper à de si graves inconvénients ; toujours est-il
qu'il ne tint pas à la Convention de porter le désordre dans l'armée. L'incorporation
des bataillons de volontaires eut un autre avantage. Tout s'était fait avec
une telle urgence et avec si peu d'ordre, que les bataillons d'un même
régiment avaient souvent été dirigés, de leur garnison ou de leur dépôt, à
des armées différentes, selon la nécessité des circonstances. Recomposer les
régiments en réunissant leurs bataillons dispersés n'était pas une mesure
exécutable ; la création des demi-brigades permettait de former des corps
nouveaux et de rétablir ainsi l'unité qui avait été rompue. Il ne
suffisait pas de procéder avec plus ou moins de discernement à l'organisation
de l'armée ; la guerre allait recevoir un tel développement, le nombre des
ennemis de la France venait de s'accroître d'une manière si menaçante,
qu'évidemment il fallait augmenter la force militaire. Les puissances
étrangères, qui ne combattaient point pour leur salut, ne voyant pas de
nécessité à changer soudainement leurs habitudes et leur état militaire,
attaquaient la France avec des troupes bien disciplinées, mieux exercées,
mieux approvisionnées que les armées républicaines. Il était donc nécessaire
de compenser cette inégalité par le nombre. Déjà on s'était aperçu à Jemmapes
que non-seulement l'ardeur de nos soldats, mais leur supériorité numérique,
avaient contribué à la victoire. Sur ce
point, il y avait unanimité dans la Convention ; pendant la discussion,
chaque orateur avait répété à l'envi que le recrutement importait avant tout. Une
levée de trois cent mille hommes fut ordonnée. La répartition fut faite par
département, et les autorités locales furent chargées de partager le
contingent de chaque département entre les districts, les cantons et les
communes. Bien que le décret fît appel aux enrôlements volontaires, il n'y
avait pas à y compter. Chaque commune fut chargée de choisir, en assemblée
générale des habitants, le mode qui serait employé pour fournir le contingent
fixé. Ce fut presque partout le tirage au sort entre les hommes de dix-huit à
quarante ans, non mariés ou veufs. Le remplacement était admis. Les autorités
municipales étaient chargées de fournir l'habillement dont le ministre de la
guerre rembourserait le prix. Jusqu'alors
la Révolution n'avait point porté des atteintes directes aux intérêts des
classes pauvres et laborieuses. Elle avait supprimé des impôts onéreux et des
redevances féodales ; le papier-monnaie rendait facile le remboursement des
dettes. Si le commerce et l'industrie étaient en souffrance, si la prospérité
du pays était interrompue, il n'en résultait pas de sacrifices exigibles. Les
armées s'étaient recrutées par des volontaires. Maintenant une levée de trois
cent mille hommes allait atteindre toutes les familles. La république, qui
s'était imposée à l'inertie docile du vulgaire, allait lui demander de la
résignation. Cet immense recrutement ne pouvait pas être facile ; il suscita
non-seulement un mécontentement universel, mais un esprit de désobéissance
qui ne fut pas vaincu facilement. Il y eut des résistances partielles, qu'il
fallut réprimer à main armée. La levée des trois cent mille hommes fut le
signal de la terrible guerre civile des départements de l'ouest. Une
autre cause de fermentation populaire était le renchérissement des grains et
la perturbation de ce commerce, dont les autorités locales n'osaient plus
protéger la liberté contre des méfiances aveugles et des irritations
violentes. Dès le mois de novembre 1792, les inquiétudes avaient commencé à
se manifester. Le ministre de l'intérieur disait alors à la Convention : «
L'Assemblée verra que nous n'aurions rien à craindre, si la circulation des
denrées avait la liberté qui lui est nécessaire. Le corps municipal de Paris
fait vendre la farine à un prix inférieur au prix d'achat ; c'est une dépense
de douze mille francs par jour ; dès lors toute la région environnante vient
s'approvisionner à Paris. Je ne veux pas supposer que de telles opérations
sont dictées par le désir de capter la popularité, mais je ne puis répondre
de rien, lorsque des mesures désastreuses rendent inutile te, prévoyance des
autorités supérieures. Les fermiers et les laboureurs n'osent plus paraître
sur les marchés, ni se mettre en route avec un sac de blé. Le prétexte
d'accaparement les met en péril d'être égorgés. Au sein même de l'abondance,
nous sommes prêts à périr de misère. Les fripons s'agitent ; les sots
s'épouvantent... La commune ne répond pas à mes lettres ; les sections
reçoivent son impulsion ; c'est un désordre affreux, que je dénonce de
nouveau, dussé-je y perdre la tête sur l'heure... La sûreté, la propriété, la
liberté du commerce ne sont plus protégées. J'ose dire que l'esprit de la
commune de Paris finira par perdre Paris et la Convention elle-même, si elle
ne met pas un terme à l'agitation des sections, à leur permanence, qui n'est
plus que celle du trouble et de la désorganisation, ainsi qu'à l'existence de
cette commune, foyer de toutes les intrigues. » Le
désordre, dont la cause première était à Paris, ne pouvait manquer de se
propager dans les départements voisins. La municipalité, en achetant des
grains, troublait le cours naturel et les habitudes du commerce ; elle
amenait une exagération des prix, tandis qu'en vendant la farine au-dessous
de sa valeur vénale, elle donnait aux populations environnantes le désir et
la volonté d'obtenir les subsistances au même prix que les habitants de
Paris. Une
pétition des électeurs du département de Seine-et-Oise fut le signal du
mouvement de l'opinion révolutionnaire contre la propriété et la liberté ;
ils demandaient des visites domiciliaires chez les fermiers ; ils voulaient
que le même homme n'exploitât qu'un nombre déterminé d'arpents ; que chaque
propriétaire fût tenu de porter sur un marché désigné une quantité prescrite
de grains ; que l'exportation de département à département ne fût possible
qu'avec la permission de l'autorité ; que chaque marchand fût limité dans ses
achats. De
pareilles exigences, se produisant pour la première fois, étonnèrent et
indignèrent presque la Convention. « C'est le code de la famine, » disait-on.
La proposition d'imprimer la pétition fut repoussée par la question
préalable. Une
députation de la commune de Paris vint peu de jours après parler d'un ton
plus impérieux. « La partie la plus nombreuse du peuple, celle qui a fait la
Révolution et qui la maintiendra, est livrée aux plus grandes inquiétudes, à
la plus cruelle misère. Une coalition de capitalistes veut s'emparer de
toutes les ressources territoriales et industrielles. Une nouvelle
aristocratie veut s'élever sur les débris de l'ancienne par le fatal
ascendant des richesses. Les maisons de commerce, de banque, de secours étaient
liguées avec le tyran des Tuileries pour affamer le peuple. La Révolution est
faite ; il n'en faut plus d'autre. L'Assemblée constituante décréta la
suppression des droits d'entrée, le peuple allait être soulagé ; mais elle
décréta la liberté du commerce, et son bienfait, devint nul. Au nom du salut
public, nous vous demandons de rendre aux autorités constituées le droit de
taxer les denrées de première nécessité. » Cette
députation eut les honneurs de la séance, mais on ne lui promit rien de ce
qu'elle commandait. Peu de jours après, un représentant nommé Faye, ami des
Girondins, proposa un décret qui supprimait toute liberté dans le commerce
des grains, plaçait sous la main de l'administration la totalité de la
récolte, afin qu'elle fût distribuée entre les communes, les districts et les
départements, selon leurs besoins présumés, en réservant toutefois au
propriétaire sa consommation et sa semence. Après avoir ainsi réglé la part
de chacun, l'administration n'en prenait pas livraison et laissait le
commerce exercé ou surveillé par elle acheter ce qu'il était permis de
vendre, et vendre ce qu'il était permis d'acheter. Les
motifs de ce projet étaient conformes à ses prescriptions ; les commerçants
étaient injuriés et désignés aux colères du peuple. « Ce ne sont pas les
négociants, mais les administrateurs, les législateurs qui doivent être les
pourvoyeurs des Français. » Les propriétaires qui ne voulaient point se dessaisir
de leurs denrées n'étaient pas mieux traités. Le dernier argument était
curieux. « Si vos armées occupaient un pays où les hommes riches tiendraient
leurs grains resserrés ; si vos soldats après la victoire avaient faim,
respecteriez-vous cette prétendue liberté des propriétés ? » Cette
assimilation de la France à un pays conquis se retrouvait dans presque tous
les actes de l'administration révolutionnaire. Lequinio,
un Montagnard très-exalté, prit la défense du commerce libre. « Un homme qui
se livre au commerce des blés est un des bienfaiteurs de la patrie. » C'était
une autre exagération. Saint-Just
traita la question dans le même sens ; il peignit avec énergie la situation
politique d'où provenaient tant de calamités et de périls. « Dans quel
affreux état d'anarchie veut-on nous jeter ? L'homme, redevenu comme sauvage,
ne reconnaît plus de frein légitime. L'indépendance armée contre
l'indépendance n'a plus de lois, plus de juges. Toutes les idées de justice
enfantent la violence et le crime. Par le défaut de garanties, toutes les
volontés isolées n'en obligent aucune. Chacun agissant comme portion
naturelle du législateur et du magistrat, les idées que chacun se fait de
l'ordre opèrent le désordre général. » Il
semblait s'être proposé d'exposer tous les maux que la Révolution infligeait
à la France. « Ce qui a renversé le commerce des grains, c'est l'émission
déréglée du signe. Toutes les valeurs sont déterminées par le commerce et
n'ont rien de certain lorsque la consommation n'a plus un cours régulier.
Nous avons beaucoup de signes et nous avons très-peu de valeurs. Le luxe est
aboli ; les métaux, achetés chèrement, sont par-là retirés de la non-valeur
où le faste les retenait, et en même temps le signe en papier est en quantité
double de la circulation précédente. Si cela continue ce signe sera sans
valeur, notre industrie tarie, nos ressources épuisées, et il ne nous restera
plus que la terre à partager et à dévorer. — Lorsque je me promène dans cette
grande ville, je gémis sur les maux qui l'attendent. Si nous ne prévenons
point la ruine de nos finances, notre liberté aura passé comme un orage et
son triomphe comme un coup de tonnerre. L'abîme se creuse tous les jours par
les nécessités de la guerre. Les manufactures ne font rien ; on n'achète
point ; le commerce ne roule plus que sur la fourniture des soldats ; je ne
vois plus dans le commerce que notre imprudence et notre sang. Je ne sais pas
de quoi vivent les marchands. Il faut lever le voile ; personne ne se plaint,
mais que de familles pleurent solitairement. Bientôt on ne verra plus dans
l'État que de la misère et du papier. « Dans
un tel état de choses vous vous flatteriez vainement de fonder une
république. Le peuple affligé ne serait point propre à la recevoir. Si
l'artisan n'a point d'ouvrage qui payera son oisiveté ? Il y a dans Paris un
vautour secret. Que font maintenant tant d'hommes qui vivaient des habitudes
du riche ? La misère a fait naître la Révolution, la misère pourrait la
détruire. « Nous
ne nous sommes pas encore demandé quel est notre but et quel système de
commerce nous voulons frayer. Je ne crois pas que votre intention soit de
vivre comme les Scythes ou les Indiens. Nos climats et nos humeurs ne sont
propres ni à la paresse, ni à la vie pastorale ; cependant nous marchons vers
une vie pareille... Tout le monde veut bien de la république ; personne ne
veut de la pauvreté ni de la vertu. Voilà les vices du caractère public, et
que nous aurons à vaincre pour arriver à l'état républicain. Personne n'a
d'entrailles ; la patrie est pleine de monstres et de scélérats. » Ailleurs
Saint-Just disait : « Un peuple, qui n'est pas heureux, n'a point de patrie ;
il n'aime rien. Si vous voulez fonder une république, tirez le peuple de
l'état d'incertitude et de misère qui le corrompt. Faites qu'il ait le
courage d'être vertueux. On n'a point de vertus politiques sans orgueil ; on
n'a point d'orgueil dans la détresse. » A
entendre cet exposé triste et amer de la situation du pays, de sa ruine et de
la disposition des esprits, on aurait pu croire que l'orateur, qui jugeait
ainsi le présent, désespérait de l'avenir et de la république. Mais il
appartenait à cette funeste école de philosophie politique qui a eu une si
grande part dans nos malheurs. Il croyait à la fois deux choses
contradictoires : que la loi doit être l'expression de la volonté générale,
et que la loi est chargée de régler les sentiments et les habitudes d'une
nation. Ainsi il disait : « On ne voit pas que la morale doit être la théorie
des lois avant d'être celle de la vie individuelle. La morale qui gît en
préceptes isole tout ; mais fondue dans les lois, elle incline tout vers la
sagesse... Vous qui nous préparez des lois, les vices et les vertus du peuple
seront votre ouvrage... Il est des mœurs politiques que le peuple prend le
même jour qu'il a des lois. » Une
telle illusion, un orgueil si absolu contenait évidemment le germe prêt à
éclore de la plus dure tyrannie. Un système de gouvernement qui n'acceptait
point la société telle qu'elle était et qui avait la prétention de la
façonner à sa guise, ne pouvait tarder à la violenter. « Un législateur ne
connaît pas l'effroi ; il calcule avec son jugement. » Saint-Just annonçait
ainsi le règne, qui allait peser sur la France. Toutefois, ses opinions
étaient moins systématiques que la forme qu'il leur donnait. Il ne tarda pas
beaucoup à soutenir des idées absolument contraires sur la liberté du
commerce et sur les jouissances de la civilisation. Entraîné par un mouvement
qu'il était loin de diriger, il était inspiré dans ses discours soit par le
désir de flatter les passions de son parti, soit par un goût littéraire pour
les effets de langage et l'exagération. Trois mois plus tard, il n'eût pas
répété la phrase où défendant le commerce contre les gênes qu'on voulait
établir, il disait : « Contraindrez-vous les propriétaires ; chasserez-vous
les facteurs ? La terreur est l'excuse des méchants. » En définitive, il
demandait que les biens des émigrés fussent vendus, non en assignats, mais en
annuités représentées par des contrats et destinées à rembourser la dette. Il
voulait que l'impôt foncier fût payé en nature, que la Convention déclarât la
libre circulation des grains et la mît sous la sauvegarde du peuple, après
avoir affiché une instruction dans toutes les communes ; enfin il proposait
d'abolir les droits de navigation sur les rivières. Ce
discours obtint le plus grand succès et fut fréquemment interrompu par des
applaudissements. Cette
discussion se passait pendant le procès du roi ; mais les troubles séditieux
du pays Chartrain devenaient tellement graves, que la Convention avait dû
s'en occuper toutes choses cessantes. Les commissaires qu'elle envoya
revinrent pleins d'effroi. Ils avaient été pendant une journée entière entre
la vie et la mort. Ils se hâtaient de venir demander des secours ; peut-être
la ville de Chartres, à l'heure présente, était-elle incendiée. Deux bandes
nombreuses couraient la campagne, exigeant que le prix des denrées fût taxé ;
un procureur municipal avait été massacré ; des magasins et des greniers
avaient été pillés. On entendait le tocsin sonner dans les villages. Les
représentants s'étaient rendus à Courville, où était le principal
attroupement ; un bataillon de volontaires s'y était mêlé ; on y avait
reconnu quelques septembriseurs. Plus de six mille hommes armés de fusils, de
haches, de faux, de fourches, étaient rassemblés. Les représentants avaient
essayé de les haranguer ; ils avaient été injuriés, menacés et bientôt après
saisis par les séditieux. Biroteau était traîné vers la rivière ;
Lecointre-Puyravaux allait être étranglé. On leur commandait de taxer les
grains ; ils cédèrent et parvinrent à se retirer avant d'avoir été contraints
de signer la réduction du prix des baux et même une loi agraire. Parmi
les motifs de la sédition, les commissaires avaient entendu de vives plaintes
au sujet d'une proposition récemment faite à l'Assemblée pour supprimer le
traitement des curés. « Si le simple projet cause tant d'effervescence,
jugez, disait Biroteau, quels troubles susciterait un pareil décret ! » La
Montagne voulut murmurer. « Écoutez en silence, cria Danton, car je
soutiendrai la même opinion. On bouleversera la France par l'application trop
précipitée des principes philosophiques que je chéris, mais pour lesquels le
peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas encore mûr. » Pétion,
puis Danton, demandèrent un grand déploiement de forces militaires contre la
révolte, mais avec de prudents ménagements pour l'opinion populaire, qu'il
fallait éclairer par des explications et calmer par des promesses. On se
borna à prescrire au conseil exécutif d'envoyer des troupes en nombre suffisant.
La conduite des commissaires fut improuvée. « Ils auraient dû mourir plutôt
que de signer, » disait Manuel. Avant
même l'arrivée des troupes, les administrateurs du département, avec l'aide
de la garde nationale et d'un faible détachement de troupes, avaient fait
entendre raison aux mutins et les rassemblements se dispersèrent. Ils en
rendirent compte à la Convention, en demandant qu'elle s'occupât sans délai
de la grande affaire des subsistances. La
discussion fut reprise. Robespierre voulut traiter cette question, qui avait
pris une importance politique. Sa prétention fut de concilier la liberté du
commerce avec l'intervention de la puissance publique dans
l'approvisionnement du peuple, le respect de la propriété avec la mainmise
sur une partie de ses produits. Tout discours de Robespierre était une
dénonciation ; cette fois elle fut dirigée contre les accapareurs. « Nul
homme n'a le droit d'amasser des monceaux de blé à côté de son semblable, qui
se meurt de faim. Le premier des droits c'est celui d'exister. La première
loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société le moyen
d'exister. Toutes les autres sont subordonnées à celle-là. C'est pour vivre
d'abord qu'on a des propriétés. La propriété ne peut jamais être en
opposition avec la subsistance des hommes, aussi sacrée que la vie elle-même.
Tout ce qui est nécessaire pour la conserver est une propriété commune à la
société entière. Il n'y a que l'excédent qui soit une propriété individuelle
et qui soit abandonné à l'industrie des commerçants. » Détournant
ainsi la question de son sens pratique, Robespierre ne voulait pas voir qu'il
s'agissait d'examiner quels sont les meilleurs moyens de protéger et
d'augmenter la production ; quelle est la voie la plus assurée pour
transmettre le superflu de la consommation du producteur au consommateur qui
ne cultive ni ne recueille. Ainsi il arrivait à d'inconciliables
contradictions. « Je
veux qu'on laisse la liberté au commerce ; je veux qu'on anéantisse les
monopoles et les accaparements contre-révolutionnaires. » Parmi
ces mesures, une seule était conforme au véritable intérêt du consommateur et
pouvait prévenir ou atténuer les disettes. Il
conseillait à l'administration de reconnaître aussi exactement que possible
le produit de chaque récolte annuelle et de donner une grande publicité à ce
document ; mais la visite des greniers, l'inquisition chez les propriétaires,
les ventes forcées allaient évidemment contre le but qu'on devait se
proposer. Elles étaient mal calculées, injustes et préjudiciables aux
consommateurs comme aux producteurs. La Convention était destinée à faire la
funeste épreuve de ces mesures tyranniques. Des
doctrines économiques de la faction révolutionnaire résultèrent la ruine
entière du commerce et la plus cruelle disette que la France eût souffert
depuis un siècle. C'était
non pour servir le peuple, mais pour flatter ses passions aveugles,' que
Robespierre proposait ce régime vexatoire ; en les flattant, il les excitait.
Ce n'était pas innocemment qu'il parlait du brigandage des monopoleurs et des
riches, qu'il leur reprochait de dévorer la subsistance de cent familles
infortunées, et qu'il enjoignait aux législateurs de ne pas être les
représentants d'une classe privilégiée. Pendant
que la discussion était continuée, des troubles éclatèrent en Touraine.
L'autorité parvint à les réprimer sans effusion de sang, grâce à la fermeté
de la garde nationale. Après plusieurs ajournements, un décret du 8 décembre
maintint, de la manière la plus formelle, la liberté du commerce intérieur et
la circulation des grains. En même temps l'exportation à l'étranger fut
prohibée sous peine de mort. Aucun
orateur n'admit la pensée de taxer le prix des denrées ; elle fut repoussée
unanimement par les uns comme un préjugé de l'ignorance populaire, par les
autres comme une suggestion des agitateurs. Le meilleur discours de cette
discussion fut prononcé par Barbaroux. L'expérience lui avait enseigné les avantages
de la liberté du commerce ; il était de Marseille, qui reçoit une grande
partie de son approvisionnement par cette voie. Un des
orateurs habituels du faubourg Saint-Antoine, qu'on nommait le patriote
Gonchon, révolutionnaire déclamatoire et sentimental, se donna à lui-même la
mission d'éclairer les populations où s'étaient élevés de séditieux désordres
; il leur adressa une proclamation raisonnable dans le fond, rhétorique dans
la forme. La Convention y applaudit beaucoup, la fit imprimer et distribuer
dans les départements. Des achats considérables furent faits à l'étranger. Le
prix était, au commencement de décembre, d'environ vingt-et-une livres
l'hectolitre pour les blés venant d'Irlande. Mais il y avait une telle
inégalité entre les divers départements, que dans quelques-uns l'hectolitre
avait pu coûter soixante livres, et quinze livres dans d'autres, tant la
circulation commerciale était imparfaite, gênée et troublée par le défaut
d'ordre public. La
ville de Paris avait continué à acheter des grains pour les revendre, sur la
halle et aux boulangers, à un prix inférieur au prix d'achat. On n'osait pas
augmenter le prix du pain dans une ville où la population, disait la
municipalité, avait fait tant de sacrifices pour la Révolution. Afin de
subvenir à cette dépense, la commune fut autorisée à établir une contribution
de quatre millions : ce fut le premier exemple d'un impôt progressif.
Au-dessous de neuf cents livres de revenu, il y avait exemption de la taxe.
Les contribuables étaient divisés en quinze classes ; la première devait
payer trois centimes de son revenu ; la quinzième était taxée au vingtième. Lanjuinais,
qui, sur chaque question, avait le courage de dire toute sa pensée, protesta
contre le privilége conféré aux habitants de Paris. « C'est donc, disait-il,
une nouvelle aristocratie élevée sur les débris de l'ancienne, et qui n'est
l'aristocratie ni de la vertu, ni de la science. La livre de pain vaut sept
sous partout ailleurs. On a essayé, ces jours derniers, d'augmenter à Paris
la taxe de trois sous ; aussitôt les sections se sont fait entendre,
c'est-à-dire ce qu'on appelle les sections, un centième des citoyens, cartes
quatre-vingt-dix-neuf autres centièmes n'osent pas se montrer, ce qui prouve
quelle est l'oppression. » De telles choses ne pouvaient être entendues
patiemment par la Montagne. Lanjuinais fut interrompu, et le décret fut voté sans
autre résistance. Peu
après une amnistie fut accordée à tous les prévenus d'actes de sédition et de
violence commis à l'occasion du commerce des grains, sans même excepter les
hommes coupables de meurtre ou d'incendie. Levasseur, de la Sarthe, dit qu'il
n'y avait d'autre coupable que Louis, et qu'il avait été condamné. De
semblables faiblesses appelaient des exigences nouvelles. Une députation de
ces quarante-huit sections de Paris, dont Lanjuinais avait expliqué la
puissance, vint apporter à la Convention des réprimandes menaçantes. « Est-ce
donc qu'il est impossible de gouverner les États, quand les tyrans sont
abattus. Citoyens, vous êtes ici constitués pour notre salut. Eh bien ! vous
n'aurez rien fait tant que vous ne frapperez point les économistes, qui
abusent des avantages de la loi pour s'enrichir aux dépens du pauvre. » La
députation demandait que « jamais, sous peine de six ans de fers pour la
première fois et de mort pour la seconde, il ne fût permis à aucun
agriculteur ou marchand de vendre un sac de blé du poids de deux cent
cinquante livres plus de vingt-cinq francs. » Un pétitionnaire, adjoint aux
députés des sections, éleva la voix. « Comme vice-président des subsistances,
je viens au nom de mes commettants, au nom de mes frères des départements...
» Ces
façons impérieuses étaient permises aux sections de Paris, mais on ne pouvait
les tolérer de la part d'un pétitionnaire de province. On l'interrompit. « Y
a-t-il donc deux représentations nationales ? » s'écria Louvet. Le président
demanda où étaient les pouvoirs de cet orateur. « Je n'en ai point,
répondit-il. — Vous avez commis une grave imprudence. La Convention pèsera
dans sa sagesse ce qu'elle doit aux sections de Paris et aux citoyens de
toute la république. Vous avez les honneurs de la séance. — Non, non ! »
cria-t-on de toutes parts. Marat
lui-même vit dans la démarche des pétitionnaires de Paris, comme dans les
paroles du prétendu délégué des départements, un grave désordre ; il jugea
leurs propositions tellement destructives de la liberté du commerce et
propres à exciter des troubles, qu'il les dénonça comme les agents d'une
intrigue aristocratique. Buzot appuya Marat. « Non pas, dit-il, que Marat ne
sache parfaitement bien que les pétitionnaires sont en effet délégués par les
sections, puisque lui et d'autres députés de Paris sont allés leur parler
hors de la salle, afin de calmer un peu leur violence... On disait il y a
quelque temps : Si le pain est cher, la cause en est au Temple. — Maintenant
on dira de même : Le pain est cher, la cause en est dans la Convention. — Vous
le voyez, c'est avec les subsistances qu'on égorgera la liberté publique. —
Je ne sais presque plus où nous en sommes, où nous sommes conduits. Il existe
un projet de tout désorganiser. Je ne puis croire que les citoyens de Paris
viennent se plaindre, lorsque naguère vous avez accordé quatre millions pour
que le pain leur coûte moins cher que dans les départements. Si les sections
se laissent longtemps abuser par les hypocrites de patriotisme, Paris, qui a
été le berceau de la liberté, en deviendra le tombeau. » Les
pétitionnaires reçurent l'ordre d'exhiber leurs pouvoirs. Il se trouva que la
pétition n'avait que cinq signatures, et qu'elle avait été communiquée à
trente sections seulement. Quant au délégué des départements, il appartenait
à une société dite fraternelle réunie à une autre qui s'intitulait les
défenseurs des départements. Toutes deux siégeaient dans une salle qui leur
était prêtée par les Jacobins. Ce
pétitionnaire, dans l'interrogatoire qu'on lui faisait subir, allégua qu'il
avait été encouragé par Saint-Just à se présenter comme adjoint à la
députation. Saint-Just raconta comment il était allé demander à la députation
si son opinion favorable à la liberté du commerce, opinion contraire à la
leur, pouvait lui nuire dans l'esprit des patriotes. Rassuré à cet égard, il
les avait exhortés à se montrer convenables et calmes. De
toutes parts arrivaient des plaintes ou de tristes informations, soit sur la
disette et la cherté des subsistances, soit sur la détresse où la cessation
du commerce et du travail jetait les populations. « Lyon en particulier,
disait un rapporteur du comité de commerce, mérite toute votre attention ;
trente mille ouvriers y sont sans travail, sans ressources, sans pain... La
Révolution, cette œuvre sublime des lumières, du courage et de l'amour de la
liberté, la Révolution, qui appelle les Français à tous les genres de
prospérité, a été fatale à la ville de Lyon... Il est de l'intérêt national
de régler le goût de la simplicité de manière à ce qu'il ne nuise pas au
progrès de l'agriculture et des arts, à l'industrie individuelle, à la
prospérité générale. » La
ville de Lyon demandait qu'il lui fût fait une avance de trois millions
remboursables par une imposition extraordinaire. La Convention accorda la
moitié de cette somme. Marseille obtint aussi deux millions. La
ville de Toulon avait de même sollicité des secours ; comme la réponse se
faisait attendre, l'administration départementale fit enlever des caisses
publiques la somme nécessaire pour des achats de grains. Le ministre de
l'intérieur et Cambon dénoncèrent cet abus de pouvoir à la Convention. Cette
même administration du Var était une de celles qui avaient par avance procédé
à la formation d'un bataillon pour la garde départementale proposée par les
Girondins ; de sorte que la question devint aussitôt une affaire de parti. On
proposa de mander à la barre le procureur syndic du département. « Les
assassins du 2 septembre n'ont pas été mandés à la barre, » cria-t-on des
bancs de la droite. Les uns s'irritaient de cette usurpation de l'autorité
souveraine ; les autres répondaient par la toute-puissance de la commune de
Paris. « Quand
on a été très-indulgent pour de certaines fautes, il ne faut pas être
très-rigoureux pour d'autres, » disait Lanjuinais. Et comme on avait blâmé le
ministre de la justice, Garat, de ne pas avoir fait de poursuites, Lanjuinais
ajoutait : « Je connais bien ses torts. — On doit m'entendre. — Cette fois sa
conduite ne mérite que des éloges ; il a cru que lorsque les liens du
gouvernement sont relâchés, la douceur réussirait mieux que la rigueur. Il
faut casser l'arrêté du département du Var et envoyer des secours à Toulon. » Cette
décision fut adoptée ; mais les Jacobins persistaient à traduire le procureur
général à la barre. Fonfrède expliqua comment l'administration avait cédé aux
cris d'une multitude d'ouvriers qui demandaient du pain. Le prédécesseur du
procureur général avait essayé l'année précédente de résister à ces exigences
populaires, et il avait été pendu dans une émeute. Marat
criait qu'il fallait porter la lumière sur les malversations de Roland, et
que l'opposition de ces messieurs prouvait qu'ils allaient dîner encore chez
la femme Roland. — Duhem se faisait rappeler à l'ordre pour avoir dit que la
Convention se montrait infâme en permettant que l'unité de l'empire fût ainsi
dissoute. —Le parti modéré eut cette fois la majorité. La
fermentation ne s'apaisait point dans les départements. Des troubles avaient
éclaté à Lyon. L'état de Paris inspirait de jour en jour des alarmes plus
graves. Le mécontentement était général. Le désordre croissait dans les
esprits et semblait prêt à se manifester par quelque mouvement populaire ;
chacun était en crainte, tremblant de ce qui allait arriver. Les partis, qui
se disputaient la domination, ne pouvaient confesser que le mal avait sa
vraie source dans le torrent révolutionnaire qu'ils avaient déchaîné ; ils
s'imputaient l'un à l'autre cette déplorable situation. La corruption de
l'opinion populaire, l'anarchique excitation de cette plèbe qu'ils avaient
accoutumée au désordre dans les idées, à la violence dans les actes, leur
semblaient produites par des intrigues et des complots. Ils s'en accusaient
réciproquement. Les manœuvres et l'or de l'étranger, l'action souterraine des
contre-révolutionnaires, la présence de dix mille émigrés, qu'ils croyaient
cachés, à Paris, étaient aussi présentées comme causes du mal. Ces
soupçons étaient sincères ; ils étaient inspirés par la crédulité haineuse de
l'esprit de parti. L'aveuglement et les illusions de l'opinion royaliste
contribuaient aussi à accréditer cette accusation. Les ennemis de la
Révolution, tout écrasés et menacés qu'ils étaient, n'avaient pas encore,
depuis quatre ans, appris à connaître le véritable esprit de la nation.
Réjouis de voir la populace mécontente et agitée, ils imaginaient que bientôt
elle apercevrait la cause réelle de ses souffrances, qu'elle regretterait et
rappellerait le passé, et que quelque terrible convulsion allait relever le
trône[3] ; ils se complaisaient à
écouter et à encourager les murmures de la boutique et de l'atelier ; ils
s'irritaient contre les amis plus clairvoyants et plus modérés qui ne
mettaient pas, dans l'aggravation du mal, l'espérance du mieux. Toutes
ces influences indirectes n'avaient que peu d'action. Une multitude
successivement recrutée et augmentée par les insurrections avait été livrée à
ses passions brutales, à une révolte orgueilleuse contre l'ordre social, à
l'oisiveté, au club et au cabaret. Les excitations étaient donc maintenant
superflues ; le feu avait été allumé ; l'incendie continuait et s'étendait,
lors même que ceux qui avaient apporté la première flamme auraient voulu
l'arrêter. D'ailleurs
les orateurs de club, les impitoyables logiciens, les faiseurs de systèmes
sociaux, ne croyaient pouvoir atteindre leur but, qu'en poussant toujours le
peuple en avant. La question des subsistances et du commerce convenait plus
qu'aucune autre pour agiter les esprits. Ainsi
on disait à la tribune des Jacobins : « Il faut, pour détruire le fléau des
accaparements, placer une guillotine auprès des greniers et faire des
exemples. » Marat écrivait dans son journal : « Quand les lâches
mandataires du peuple encouragent au crime par l'impunité, on ne doit pas
trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse justice
lui-même. — Dans tous les pays, où les droits du peuple ne sont pas de vains
titres consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques
magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait fin aux
malversations. » La
société des Jacobins n'était pas le plus bas étage de la démagogie et ne
s'associait pas toujours à ce travail de désordre et d'insurrection, à moins
qu'il ne fût destiné à servir un projet déterminé. Hassenfratz, l'ami de
Pache, membre d'une coterie, que dans le langage actuel on nommerait
socialiste, fut un jour repoussé lorsqu'il demandait que les sections de
Paris s'occupassent sans relâche des subsistances. C'eût été en effet une
grave atteinte portée à l'autorité centrale de la commune. Les patriotes ne
savaient que penser, disait-on à Hassenfratz, d'une proposition qui tendait à
soulever la division et le trouble dans la république. Les
Jacobins étaient dans l'usage de donner place, dans les salles du vaste
couvent où ils siégeaient, à des sociétés patriotiques, dont ils étaient les
patrons et les protecteurs. Il y en avait une entre autres intitulée «
société fraternelle des deux sexes. » Elle avait été formée pendant
l'Assemblée législative, et Mme Roland y allait alors quelquefois « pour
donner le bon exemple[4]. » Depuis, la composition de ce
club s'était fort abaissée. Les fédérés et autres politiques de même trempe y
affiliaient et s'y mêlaient, à quelques femmes beaux esprits d'ordre
inférieur. La femme et les filles de Pache y étaient assidues. Une citoyenne
Lacombe était le grand orateur de la société fraternelle et venait présenter
à la Convention, à la commune et aux Jacobins des adresses et des pétitions
plus insensées et plus violentes que toutes autres. Sous la
direction de la société fraternelle, une députation des citoyennes de la
section des Quatre-Nations vint demander aux Jacobins qu'une salle fût mise à
leur disposition pour délibérer sur les moyens de combattre le double fléau
des accaparements et du renchérissement des denrées. Robespierre
le jeune demanda que l'hospitalité ne fût pas accordée à ces citoyennes. « Il
est question, dit-il, de demander à la Convention la taxe des denrées. Vous
savez que rien n'est plus propre à alarmer la république et à exciter des
troubles. » Les tribunes publiques murmurèrent hautement. Un membre de la
société remarqua que le maire avait permis la réunion de ces citoyennes. Le
frère de Robespierre insista, et la salle ne leur fut point prêtée ; le
tumulte devint bruyant ; les spectateurs traitaient les Jacobins
d'accapareurs enrichis des malheurs publics. Ils tinrent ferme ; plusieurs
conventionnels défendirent la liberté du commerce. Dubois-Crancé et
Saint-André dirent qu'il fallait d'abord conquérir la liberté, pour avoir
ensuite les denrées à bon marché ; que si le sucre était trop cher, il
fallait s'en passer. Toute cette séance prouvait un véritable désir de
maintenir l'ordre public. Les
citoyennes, qui voulaient délibérer sur la liberté du commerce, étaient des
blanchisseuses. Elles envoyèrent une députation qui fut admise à la barre de
la Convention. « Législateurs,
disaient-elles, les blanchisseuses viennent dans le sanctuaire sacré des lois
et de la justice déposer leurs sollicitudes. » Elles se plaignaient
non-seulement du renchérissement des denrées, mais du prix excessif du savon.
« La classe du peuple la moins fortunée sera hors d'état d'avoir du linge
blanc. Ce n'est pas la denrée qui manque ; elle est abondante ; c'est
l'accaparement et l'agiotage qui la font enchérir. Vous avez fait tomber la
tête du tyran. Que le glaive des lois s'appesantisse sur la tête de ces
sangsues publiques. Nous demandons la peine de mort contre les agioteurs. » Le
président leur fit une sorte de réprimande sur une démarche qui effrayerait
le commerce et ferait hausser les prix ; puis il les admit aux honneurs de la
séance. Le même
jour, 24 février, on annonça à la Convention qu'il y avait beaucoup
d'agitation dans la ville, et que malgré les sacrifices consentis pour
favoriser les approvisionnements, la tranquillité publique était menacée. Ces
faits étaient rapportés par un Girondin, Lesage, d'Eure-et-Loir. Tallien
affirma que ces bruits étaient répandus par les malveillants et les
contrerévolutionnaires. Il fit un grand éloge de Pache. Thuriot, parlant dans
le même sens, proposa qu'afin de mieux rassurer l'opinion parisienne, le
trésor fît encore de nouvelles avances pour augmenter les approvisionnements.
Il fut décrété que les comités d'agriculture, des finances et de sûreté
générale se concerteraient avec la municipalité pour connaître l'état des
approvisionnements et pour concerter les mesures à prendre. La
Convention et le conseil exécutif étaient comme frappés de terreur, et
disposés à toute espèce de concession pour prévenir les mouvements
populaires. Aucun moyen de réprimer le désordre n'était sous leur main ; il
n'y avait nulle possibilité de résister ouvertement à des exigences qu'on
blâmait, à des excès qu'on déplorait. La conférence de la municipalité avec
les comités eut pour résultat un projet qui fut présenté le lendemain. Il
prorogeait d'une année l'impôt progressif et ordonnait que le trésor ferait
sur-le-champ une avance de quatre millions. En même
temps, Barère, au nom du comité de sûreté générale, annonça qu'il régnait
encore quelque fermentation dans la ville. C'était, disait-il, les derniers
efforts de l'aristocratie. En conséquence, il proposait d'autoriser la
municipalité à prendre toutes les mesures nécessaires pour rétablir l'ordre
et même à faire battre la générale, si les circonstances l'exigeaient. Le
décret fut voté sur-le-champ dans les termes les plus explicites et les plus
impératifs. Le
ministre de l'intérieur rendit compte des approvisionnements. Les boulangers
avaient tous des farines au moins pour huit jours, quelques-uns pour un mois-
La commune avait encore deux millions à dépenser sur la contribution
extraordinaire, ce qui assurait l'approvisionnement pour deux mois. Mais cet
impôt n'était pas encore recouvré, encore qu'il fût réparti et échu,
puisqu'il était censé appartenir à l'année 1792. Ainsi l'on pouvait craindre
de ne pas trouver de crédit. Afin de prévenir les alarmes de la population,
la municipalité demandait que tout le montant de l'impôt pour 1792 et 1793
fût avancé par le trésor : c'était sept millions. Quelques
Girondins s'écrièrent contre une telle faveur accordée à la ville de Paris,
et contre une condescendance si lâche. Le décret fut pourtant voté presque
sans discussion. Par compensation, les députés de Bordeaux obtinrent la libre
entrée des navires étrangers chargés de grains. La
docile timidité de la Convention n'était pas un bon moyen de maintenir la
paix publique ; pendant qu'elle accordait inutilement des millions à de
séditieuses menaces, de graves désordres troublaient la capitale. Dans la
journée du 24, il y avait eu des rassemblements tumultueux à la porte des
boulangers. La plupart d'entre eux avaient par précaution cuit double
fournée, de sorte qu'ils suffirent aux demandes. Mais les blanchisseuses
n'étaient pas occupées du pain ; c'était du savon qu'elles voulaient. Des
bateaux en avaient apporté une cargaison ; elles se rendirent en foule sur le
quai, les envahirent et se firent délivrer toute la marchandise à un prix
dérisoire taxé de leur propre autorité. La municipalité avait envoyé des
agents de police, qui aidèrent ces femmes à poser des planches pour passer
sur les bateaux. Le
lendemain, encouragée par ce premier et facile succès, l'émeute des femmes
procéda à l'invasion des boutiques d'épicerie. Elles s'emparèrent du sucre,
du café, du savon, de la chandelle, toujours en taxant selon leur caprice.
Nul empêchement ne leur fut opposé ; ni commissaire de police, ni employé
d'aucune sorte ne fit une sommation ; pas une patrouille de garde nationale
ne parut. Santerre était à Versailles et s'était borné à faire une
proclamation, pour dire au peuple de se méfier des anciens amis de La Fayette
et des agents de l'étranger. Vers le
milieu de la journée, le conseil de la commune fut assemblé. Le maire assura
que les mouvements étaient manifestement dirigés par des instigateurs contre
- révolutionnaires. Les délégués de plusieurs sections rendirent compte du
pillage des épiciers. « Tant mieux ! tant mieux ! » criaient les tribunes
publiques. On raconta comment un des municipaux, Jacques Roux, ce prêtre qui
avait présidé au supplice du roi et qu'on appelait le Marat de la commune,
encourageait le pillage des boutiques. Jacques Roux répondit qu'il avait
toujours professé les vrais principes, et le conseil passa à l'ordre du jour.
Les plaintes étaient toutefois si générales, les députations envoyées par les
sections étaient si pressantes que la municipalité se résolut à prendre
quelques mesures de répression ; Santerre fut mandé. On
persistait à attribuer les pillages aux manœuvres des aristocrates et des
royalistes. Cette explication du désordre avait un tel caractère d'impudence
que le Moniteur, journal soumis dès lors à l'influence de Robespierre[5], en rendant compte des journées
du 24 et du 25 février, s'exprimait ainsi : « Il ne faut pas croire,
comme les endormeurs le disent, qu'il n'y ait que les menées et l'or de nos
ennemis qui agitent la république ; les besoins du peuple qui vont croissant
; l'anarchie qui se prolonge ; la nullité de la garde nationale qui n'a point
d'ordre ou qui n'en reçoit que le lendemain du désordre ; la fatigue de cette
perplexité : voilà des causes qui n'appartiennent ni aux tyrans coalisés, ni
aux aristocrates. Ce sont des maux réels : pour les guérir, il faut les voir,
et il y a des gens qui les voilent sous de vagues déclamations. On prend des
mesures : il faut plus ; nous avons besoin de garanties pour les propriétés.
» La
complaisance ou la complicité de la commune était si évidente que, pendant la
nuit, on pillait encore dans la rue Saint-Jacques. Le lendemain, à l'heure où
la Convention ouvrait sa séance, l'ordre n'était pas encore rétabli. La
parole fut donnée à Barère. «
J'étais venu à l'Assemblée, dit-il, le cœur flétri de ces honteuses
altérations de la foi commerciale, de cette immorale et froide violation des
propriétés... Tant que je serai représentant du peuple, je ferai
imperturbablement la guerre à tous ceux qui mettent le vol et le pillage à la
place de la morale publique, et qui couvrent les crimes du masque de la
politique... Là où je ne vois pas le respect des propriétés, je ne reconnais
plus l'ordre social. Nous faisons une révolution d'hommes libres et non pas
de brigands... Nous-ne sommes plus gouvernés par l'habitude de la police ou
d'un gouvernement quelconque ; les idées religieuses sont anéanties ; les
idées morales sont affaiblies par l'immoralité d'étrangers, de riches,
d'égoïstes, de financiers et de gens chassés de leur pays, qui circulent dans
cette-atmosphère empestée... Hier on a pris des denrées coloniales ; demain
on prendra les propriétés les plus nécessaires, car toutes les propriétés se
tiennent : c'est une chaîne dont le législateur ne doit pas laisser briser un
seul anneau. « Les
troubles ont commencé hier à dix heures du matin, et la force publique s'est
mise en mouvement à dix heures du soir. Est-ce ainsi que les autorités sont
informées ou prévoyantes ? Même dans l'ancien régime attendait-on que le mal
fût fait pour y porter remède ? Peut-être ne serait-il pas difficile de
prouver que l'on connaissait les préparatifs de ce pillage, appelé du saint
nom d'insurrection par de prétendus amis de la liberté ? Pourquoi le
commandant général était-il absent ? Était-ce le moment de quitter la ville
lorsque tout annonçait que l'ordre public serait troublé ? Depuis plusieurs
jours ces troubles étaient annoncés et comme organisés par les journaux... Si
je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce et insensé,
trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous verriez que, sans
être ni sorcier, ni prophète, on pouvait présager ce qui vient d'arriver. » Après
cet exposé nettement énergique, quelques passages, indispensables dans un
discours de Barère, venaient en atténuer l'effet. Il fallait bien ne pas
disculper complétement les riches égoïstes et l'or de l'étranger. Un
projet de décret prescrivait des poursuites contre les auteurs et
instigateurs du désordre, mandait la municipalité pour rendre compte de sa
conduite, ordonnait un recensement des individus, et promettait des mesures
contre l'accaparement, l'agiotage et l'accroissement indéfini de la masse des
assignats. Le
décret fut aussitôt voté ; puis Salles donna lecture d'un passage du journal
de Marat, auquel Barère avait fait allusion. Une grande partie de l'Assemblée
se leva, criant : « En accusation ! » Marat voulut répondre. Les
tribunes l'encourageaient par leurs applaudissements. Il
commença par injurier la criminelle faction de la Gironde, qui voulait la
guerre civile et la contre-révolution. « Il est tout simple, disait-il,
qu'elle m'accuse pour avoir usé de la liberté des opinions et proposé au
peuple le seul moyen qui puisse le sauver. » L'indignation et les cris pour
l'accusation redoublaient. Il restait imperturbable, imputant le désordre aux
émissaires de la faction criminelle, et répétant : « J'ai dit qu'il
fallait piller les magasins des accapareurs, et les pendre à leur porte ;
c'est le seul moyen de sauver le peuple. » Puis il descendit de la tribune en
riant et disant à haute voix : « Les cochons ! les imbéciles ! » C'était à
qui témoignerait le plus d'horreur, à qui plus vivement réclamerait
l'accusation. « Qui osera défendre Marat ? » criait-on. Quelques Montagnards
tentèrent de défendre non point Marat, mais la liberté de la presse. Buzot
demanda la parole en faveur 4de Marat. « Si la
Convention, dit-il, décrétait d'accusation monsieur Marat... — C'est vous qui
êtes un monsieur, cria-t-on du sommet de la Montagne — et qu'il fût acquitté
par le jury : car n'avez-vous pas entendu dire à cette tribune qu'il fallait
s'écarter des lois de la justice pour suivre les lois révolutionnaires ? Que
Marat ait rédigé son journal de telle ou telle manière, ce n'est point-là ce
qui doit nous affliger, mais bien les tripots où il va puiser les maximes
qu'il débite à deux sous la feuille ; ce sont les manœuvres de ces hommes qui
veulent faire régner l'anarchie, parce qu'elle conduit à la royauté. Marat
est excusable ; il a écrit ce qu'on dit à cette tribune, ce que vous avez
déjà entendu. » L'ironie
et l'amertume de l'orateur augmentèrent le tumulte de l'Assemblée ; il avait
peine à se faire entendre. « Le
décret d'accusation serait impolitique. Vous avez rejeté une loi contre les
provocateurs au meurtre ; ainsi Marat serait acquitté, grâce à la liberté
illimitée de la presse. Le décret serait dangereux, parce qu'il donnerait de
l'importance à un homme qui n'est que l'instrument d'hommes pervers. » Les uns
continuaient à vouloir l'accusation ; d'autres demandaient que Marat fût
expulsé de l'Assemblée ; quelques-uns qu'on le déclarât fou. Tallien, Bazire,
Albitte vociféraient de leur côté en faveur de Marat. Quant à lui, il
continuait à pousser des cris injurieux contre la faction des hommes d'État. Salles
avait remarqué qu'aux termes du code pénal, l'instigateur devait être puni
comme complice du crime ; ainsi Marat pouvait, selon le cours régulier de la
justice, être compris dans la procédure qui allait être instruite. Sur ce
motif, la dénonciation fut renvoyée au ministre de la justice pour rendre
compte, dans les trois jours, des poursuites entamées. Les trois jours
s'écoulèrent, et la Convention n'entendit aucun rapport. Les
alarmes de la population parisienne et de toute la partie modérée des
représentants devenaient plus pressantes. Dans quelques quartiers, les
citoyens honnêtes et paisibles, tirés de leur apathie par la peur, se
rendaient à l'assemblée de la section. Il y eut des délibérations où
l'incurie de l'autorité municipale excita de vives plaintes. Le
renouvellement du conseil général fut demandé ; l'exclusion de Jacques Roux
fut votée. On demanda que Santerre ne réunît plus le commandement de la garde
nationale au commandement de la division militaire. Des bandes se répandaient
dans les environs de Paris. Il y en eut une qui poussa jusqu'à Orléans, et
voulut massacrer les prisonniers prussiens enfermés dans une caserne. On
parlait d'un comité d'insurrection. Les circonstances paraissaient les mêmes
que pendant l'intervalle menaçant qui avait séparé le 10 août du 2 septembre. Les
Girondins avaient obtenu, comme prix de leur vote dans le procès du roi,
l'ordre de poursuivre les massacreurs de septembre. Ils n'avaient pas aperçu
qu'en contribuant à la victoire tant désirée par la faction des
révolutionnaires extrêmes, ils donnaient plus qu'une amnistie aux coupables,
et que désormais une sauvegarde leur était accordée contre toute poursuite. Toutefois
les tribunaux essayèrent d'obéir au décret de la Convention. Ce ne fut point
à Paris que la justice risqua cette tentative. La société des Jacobins
n'avait jamais cessé de célébrer les journées de septembre. C'était, ainsi
que l'avait dit Collot d'Herbois, leur grand Credo. On y entendait vanter le
patriotisme des sociétés populaires de Marseille et de Bordeaux, qui
proclamaient la nécessité de ces journées, et qui ajoutaient, à leur
adhésion, l'idée qu'il conviendrait peut-être de les renouveler. « Je demande
qu'on déclare, disait un membre de la société, que le plus grand reproche
qu'on puisse faire à ces journées, c'est qu'elles ont été imparfaites. » Les
poursuites ordonnées par la loi devaient donc offenser les Jacobins. Le
conventionnel Thirion disait qu'en incriminant les justes vengeances du 2
septembre, on découragerait les patriotes de se défaire des aristocrates qui
existaient encore au sein de la république ; tandis que si les ennemis
revenaient à nos portes, il faudrait encore user de ce moyen. Un
comédien nommé Dorfeuille ajoutait : « L'aristocrate déteste le patriote
comme le voleur frémit à l'aspect du bourreau. » Sur quoi un autre Jacobin
remarquait qu'il conviendrait de supprimer ce rapprochement entre le patriote
et le bourreau. La
société prit donc fait et cause pour les assassins de Meaux, par qui on avait
commencé les poursuites ; Ronsin, homme important aux Jacobins, se trouvait
impliqué comme chef et ordonnateur. Une
députation fut envoyée à l'Assemblée nationale. L'orateur commença par le
mensonge accoutumé : « Le premier mouvement de ceux qui s'armèrent pour aller
à la rencontre de Brunswick fut de mettre à l'abri leurs femmes et leurs
enfants ; ils se portèrent aux prisons, punirent les conspirateurs, mirent en
liberté les innocents ; puis, libres de toute inquiétude, ils marchèrent
fièrement à l'ennemi. » La procédure n'était, disait-il, qu'un ridicule
échafaudage contre-révolutionnaire ; elle devait embrasser comme complices
les huit cent mille habitants de Paris. Les Jacobins demandaient que leurs
frères de Meaux fussent mis en liberté et soustraits aux persécutions des
traîtres qui, au nom de la loi, voulaient assassiner le peuple. Il
s'agissait donc de rapporter le décret voté trois semaines auparavant. Les
Jacobins de l'Assemblée savaient d'avance que cette pétition serait présentée
; la scène était préparée. Saint-André, appuyé par Albitte et quelques autres
amis, demanda le rappel du décret. « Ne fallait-il pas, disait-il,
pardonner ce que la Révolution avait exigé ? » Alors
Lanjuinais osa articuler, pour la première fois, ce qu'avait été le 2
septembre. « Je ne
fais pas au bon peuple de Paris l'outrage de croire qu'il a commis ces
affreux massacres. Il est trop connu que ce fut un complot de cinq ou six
tyrans, exécuté par quelques brigands stipendiés ; il est connu que les
listes furent dressées par des hommes en place ; on sait par quels ordres les
victimes furent accumulées dans les prisons ; on sait, par les registres de
la commune, le salaire des bourreaux. Vous avez entendu l'affreuse lettre de
ce comité qui écrivait : « Nous avons tué, tuez ; nous « avons massacré,
massacrez ! » — Il caractérisa comme elles le méritaient les apologies de ce
crime ; il montra comment les circonstances du moment rendaient indispensable
de le flétrir et de le punir. Chabot
récrimina contre les Girondins qui avaient commencé par applaudir au 2
septembre, contre leurs journalistes qui l'avaient excusé, contre Manuel qui
y avait coopéré. Puis il voulut absolument l'imputer au peuple. « Je vous
dirai que j'ai pris les mains de plus de cent cinquante fédérés, que je les
ai baignées de mes larmes pour les en détourner. » Chabot, en parlant des
fédérés, exagérait sans doute, mais ne disait pas un mensonge. Beaucoup de
Marseillais, venus pour le 10 août, avaient été employés par la commune au 2
septembre. La
discussion se prolongea ; les Jacobins étaient empressés à la clore et à
voter ; Lamarque jeta aux Girondins le souvenir des massacres d'Avignon
qu'ils avaient amnistiés. L'Assemblée devenait de moment en moment plus
tumultueuse. On s'adressait de part et d'autre d'injurieuses apostrophes.
Quand la discussion fut fermée on débattit les amendements et la rédaction. Grangeneuve,
se voyant interrompu, s'écria : « Que la France sache qu'il n'est pas permis
de proposer un amendement qui contrarie les provocateurs de septembre. » Les
Montagnards descendirent devant la tribune en vociférant. Un nommé Ruamps
s'adressant à Grangeneuve, lui dit : « Tu as voulu faire égorger ton collègue
Jouneau. — Tu es un scélérat, » répliqua Grangeneuve. Salles
proposa que la procédure fût continuée, mais qu'il fût provisoirement sursis
au jugement. Il lui arriva de dire : « Tout le monde est d'accord que les
chefs, les auteurs et les provocateurs de ces massacres soient punis. — Non !
non ! » s'écria la Montagne. Elle
obtint la majorité ; la Convention décréta que la procédure serait suspendue.
Tout ce qui semblait prévenir ou terminer une lutte obtenait le suffrage de
cette portion craintive de l'Assemblée, qui voulait et espérait le calme. Pendant
que Paris et l'Assemblée étaient dans cette situation anarchique et précaire,
qui annonçait une crise prochaine, la guerre recommençait. Dumouriez avait
mis son armée en mouvement le 17 février ; elle était peu nombreuse, à peine
de dix mille hommes, quoique nominalement elle en comptât quinze mille. Les
armées des généraux Valence, Dampierre, Miranda et Stengel étaient aussi sous
son commandement ; mais il les avait destinées à contenir l'armée du prince
de Cobourg, à assiéger Maëstricht et à entrer dans les Provinces-Unies par
leur frontière orientale. Il comptait trouver peu de résistance, en y
pénétrant le long de la côte. Son point de départ était Anvers. Dès le 25
février Bréda s'était rendue. Ce
premier succès encourageait la Convention à suivre la politique qu'elle avait
adoptée et à faire une guerre d'invasion et de conquête révolutionnaire. Des députations
envoyées par les sociétés populaires qui s'étaient formées en Belgique et
dans l'évêché de Liège, avec l'encouragement et l'appui des commissaires
français, vinrent apporter le vœu de ces provinces pour être réunies à la
république française. Carnot
fut rapporteur du projet de décret qui prononçait cette réunion. « Je
n'examine point, disait-il, quels peuvent être les intérêts respectifs des
deux peuples. Dans ce moment une seule pensée doit nous fixer, la gloire
nationale, l'engagement que nous avons pris d'aider et de défendre tous les
peuples qui veulent conquérir la liberté. Bruxelles ne peut conserver la
sienne sans nous. C'en est assez, dès ce moment, Bruxelles est française. » « Voilà
le moment heureux, disait Cambon, où le décret du 15 décembre, tant calomnié,
a fait triompher la démocratie en Belgique. » En effet, le régime de conquête
proposé par Cambon ; cette nuée de commissaires envoyés dans les seize
arrondissements que les représentants en mission avaient substitués aux
anciennes provinces belges ; les réquisitions de toute sorte ; les vexations
exercées sur les classes supérieures ; les déclamations des clubs étouffant
l'expression véritable de l'opinion publique, avaient contraint les habitants
à souhaiter la réunion comme un soulagement. Cambon y voyait une ressource.
Dumouriez avait remontré vainement que c'était diminuer les ressources de
l'armée et qu'une administration étrangère au pays, composée d'hommes sans
expérience, sans mesure et la plupart sans probité, serait évidemment moins
régulière, moins bien obéie, moins productive que les administrations
indigènes. On lui répondait « qu'une révolution ne pouvait marcher sans une
désorganisation totale. » Cambon
était si bien convaincu de l'excellence de cette conduite, ou plutôt il y
était si invinciblement entraîné par la folie révolutionnaire, qu'il voulut
d'avance annoncer à la Hollande, dont la conquête lui semblait infaillible,
qu'elle serait soumise à un régime à peu près semblable. « Vous êtes obligés,
disait-il, de combattre le peuple batave, si connu par son amour pour la
liberté ; la guerre fait momentanément le malheur des peuples, mais ils en
sont bien dédommagés par l'établissement de la liberté et de l'égalité. En
conquérant la liberté, le peuple batave s'empressera sans doute de saisir les
biens ecclésiastiques. » Puis l'orateur convenait que ce pays avait des
dépenses publiques indispensables : l'entretien des canaux et des digues, les
dotations des établissements de charité. « En appliquant les principes du
décret du 15 décembre, on en modifiera les principes ; on détruira seulement
ce qui est contraire à la liberté. » «
Bientôt tous les peuples, en abattant les trônes, ne feront qu'une famille.
Nous verrons se réaliser le système de l'abbé de Saint-Pierre, et lorsque
nous poserons les armes ce sera pour la dernière fois que l'Europe sera
ensanglantée. La nation française, en entrant dans un pays, use du pouvoir
révolutionnaire. Il n'y a qu'une grande nation libre et voulant affranchir
tous les hommes, qui puisse exercer ce pouvoir momentané pour régler les
mouvements régénérateurs auxquels les peuples devront leur liberté. Vous
supprimerez les emplois créés par le despotisme, vous soulagerez la classe
infortunée. La Hollande conserve encore un impôt sur le pain et sur la bière,
la bière si nécessaire aux braves sans-culottes. Il ne faut pour être libre
que du pain, de la bière et du fer. Vous donnerez aux sans-culottes bataves
le moyen de danser autour de l'arbre de la liberté. En établissant des
impôts, vous les ferez porter sur la classe qui a le plus de propriétés à
défendre. Vous verrez que les Hollandais, témoins de votre bonheur, voudront
se réunir à vous. Bientôt Amsterdam deviendra votre comptoir ; les Hollandais
auront leurs maisons de campagne à Paris et leurs maisons de banque à
Amsterdam. Dans quelque cas que nous nous trouvions, nous les indemniserons
toujours des pertes qu'ils auront faites pour la liberté. C'est avec la
déclaration des droits que nous rendrons la liberté aux peuples ; c'est avec
ces principes que nous ferons tomber l'Angleterre. Ces principes, nous les
ferons triompher ou nous périrons, mais les Français libres ne pourront
jamais périr. » C'était avec ces misérables sottises que Cambon motivait un
décret qui fut voté sans débat. « Les
généraux français, en entrant dans le pays batave, proclameront la
souveraineté du peuple ; ils annonceront aux habitants qu'ils sont dégagés de
tout serment à leur constitution détruite ; ils annonceront que ceux qui se
prétendront encore liés, se déclareront par cela même adhérents au despotisme
et seront traités avec toute la rigueur du droit de la guerre. — Les généraux
français exerceront provisoirement le pouvoir révolutionnaire jusqu'à ce que
le peuple batave, réuni en assemblées primaires, ait organisé les
administrations et les tribunaux provisoires. » Puis venait une série
d'articles supprimant toute propriété, droit ou redevance qui ne dérivait pas
d'une concession originaire du fonds, dûment et légalement constatée par la
production du titre primitif. — Plusieurs impôts étaient d'avance abolis,
sans que ce revenu public fût remplacé par un autre. — Les biens, meubles et
immeubles appartenant à l'État, à la maison de Nassau-Orange et à ses
fauteurs adhérents et satellites volontaires, devenaient propriétés de la
république française. — Les employés de toutes les administrations étaient
révocables par les généraux français. — L'administration locale devait
fournir, sur les réquisitions écrites des commissaires ordonnateurs français,
tous les objets d'équipement, d'habillement, campement, chauffage, vivres et
fourrages, ainsi que les chariots et transports. — Elle devait aussi pourvoir
à la solde des troupes. De
telles conditions promises au pays, que la Convention tenait déjà pour
conquis, ne devaient pas rendre l'invasion facile. Cambon y comptait avec une
si complète certitude qu'il avait pourvu à la solde de quinze jours
seulement, et qu'aucun crédit n'avait été assigné, pour donner à l'armée des
souliers et des habits, pas même pour armer les soldats qui n'avaient pas
encore de fusils. Toutefois
les troupes étaient animées de confiance et d'ardeur, elles enduraient
gaiement leurs privations, espérant le succès et de bonnes garnisons dans les
riches villes de la Hollande. Aucune opinion politique n'agissait sur
l'esprit des soldats ; à peine avaient-ils reçu une impression quelconque de
la mort du roi ; battre l'ennemi, marcher en avant, faire honneur à la
France, c'était toute leur pensée. On les avait vus dansant la Carmagnole sur
les glacis de Bréda, en face des batteries de la place. Dumouriez
s'apprêta à traverser le large canal de mer qui le séparait de l'île de Dort.
Mais pendant ce temps-là le siège de Maëstricht ne faisait aucun progrès ; la
place était défendue par un officier général distingué, le marquis
d'Autichamp, émigré français. L'armée assiégeante était commandée par le
général Miranda, Américain-Espagnol, homme de beaucoup d'esprit, courageux,
entreprenant comme un aventurier. Il s'était fait remarquer en Champagne, et
Dumouriez avait pris confiance en lui. Ses
opérations auraient dû être combinées avec les différents corps qui étaient
cantonnés à Liège, à Aix-la-Chapelle et dans la région environnante ; les
généraux Dampierre et Stengel les commandaient sous les ordres supérieurs du
général Valence. Il y
avait peu de discipline et d'ensemble dans cette armée. Le général Valence
avait de la bravoure et des talents militaires, mais il était nouveau dans
son commandement. Il arrivait récemment de Paris, où il était resté pendant
plusieurs semaines. Son autorité sur les généraux secondaires n'était pas
assez bien établie. Le
prince de Cobourg, instruit de cette mauvaise situation de l'armée française,
rassembla ses troupes et s'avança sans résistance, laissant à droite le corps
de Miranda et manœuvrant en arrière de l'armée qui assiégeait Maëstricht. Les
généraux, qui avaient été destinés à la soutenir, se replièrent sur Liège, où
était le quartier général de Valence. Cette retraite se fit sans combat et en
grande confusion. Le général Miranda, menacé de perdre toute communication
avec l'armée française, leva le siège. Aix-la-Chapelle avait été abandonné.
Les Impériaux continuèrent leur marche ; Liège ne fut pas défendue. L'ennemi
l'occupa avant même que les magasins qu'on venait d'y former fussent évacués.
La retraite fut désastreuse. Plus de dix mille hommes repassèrent la
frontière de France. Ces
fâcheuses nouvelles arrivèrent à la Convention le 5 mars. Le comité de
défense générale et le ministre de la guerre eurent soin de ne pas les rendre
publiques, ou du moins de les atténuer en ne les faisant connaître que
sommairement. Chaque
événement, quelque grave qu'il fût, n'était envisagé qu'au point de vue de
l'esprit de parti. Les Girondins, comme leurs rivaux, avaient le désir
sincère et ardent de voir nos armées victorieuses, mais les uns et les autres
cherchaient avant tout, en toute occasion, ce qui pouvait servir à leur
défense ou à l'accomplissement de leurs desseins. Billaud-Varennes
se souvenait quel emploi ses amis et lui avaient fait des nouvelles
désastreuses qui précédèrent le 2 septembre. « Il ne faut rien cacher au
peuple, dit-il ; c'est à la nouvelle de la prise de Verdun, qu'il s'est levé
et qu'il a sauvé la patrie. » On lut
une lettre écrite de Liège, avant l'évacuation, par les commissaires de la
Convention. Ils annonçaient la marche des colonnes autrichiennes, l'abandon
d'Aix-la-Chapelle, la levée du siège de Maëstricht. Le
premier effet de cette nouvelle fut une discussion qui ne se rapportait ni
aux intérêts de l'armée, ni à la conduite de la guerre. Choudieu exposa que des
bataillons de volontaires non encore incorporés se trouvaient à Paris, et
n'avaient pas même été mis à la disposition du ministre de la guerre. Il cita
les volontaires du Finistère et de la Loire-Inférieure, et demanda qu'ils
fussent sur-le-champ envoyés à l'armée. Aussitôt l'Assemblée devint
tumultueuse. La gauche appuyait la motion ; la droite faisait entendre des
murmures. Ces bataillons bretons étaient en relation avec les députés de
leurs départements, qui appartenaient au parti modéré. Leur présence à Paris
était une garantie contre les entreprises des factieux. Lanjuinais
ne dissimula point ce motif. « Il existe à Paris, disait-il, un foyer de
trouble ; un comité d'insurrection est formé ; il est nécessaire de conserver
une force armée pour garantir la tranquillité publique. » La
lutte s'engagea vivement. Buzot disait : « Il est pressant que tout rentre
dans l'ordre ; que la garde nationale ait un commandant qui jouisse de la
confiance du peuple ; que l'ancienne municipalité, qui n'en est pas une, soit
remplacée. Cette prétendue municipalité est le foyer de l'anarchie. Les
citoyens de Paris sont las de cet état de choses ; s'il se prolonge, on verra
bientôt l'herbe croître dans les rues. » Les députés jacobins
répondaient en dénonçant l'aristocratie, les émigrés, les agents étrangers,
l'or de l'Angleterre et la faction des intrigants. Isnard,
avec sa chaleur accoutumée, excitait de bruyantes interruptions par ses
paroles incisives. Tallien, Saint-André et Billaud, d'une part ; Barbaroux et
Louvet, de l'autre, continuèrent cette discussion. Elle se termina par- un
moyen terme que proposa Fonfrède. Il fut décidé que les bataillons des
départements maritimes seraient employés à la défense des côtes. Le 7
mars, on apprit que le général Valence avait évacué Liège et s'était retiré
sur Saint-Trond, où il avait fait sa jonction avec Miranda. Lacroix et Danton
avaient assisté à ces désastres ; ils arrivaient de l'armée. Lacroix rendit
un compte exact et détaillé de toutes les circonstances de cette campagne. Dès
lors la discussion s'engagea. Robespierre ne montra nul découragement ; il ne
voyait dans cet échec qu'un nouveau gage du succès de la liberté. Les
avantages passagers des satellites du despotisme lui semblaient les
avant-coureurs de la destruction des tyrans. Il rappela la situation plus
alarmante qui avait précédé la retraite des Prussiens. Il ne proposa rien,
n'indiqua aucune grande mesure. Seulement, au risque d'augmenter la
désorganisation et l'indiscipline, causes manifestes des revers de l'armée,
il parla de la nécessité de purger nos armées d'un esprit aristocratique qui
s'était réfugié dans les états-majors, et de quelques traîtres qui devaient
être écrasés, comme des insectes, par une grande nation destinée à punir tous
les tyrans du monde. Il engageait aussi la Convention à tenir sans cesse le
glaive de la loi levé sur la tête des conspirateurs puissants et des généraux
perfides. Danton
retrouva son énergie et sa verve révolutionnaire. Il ne dissimula point la
gravité de cette situation. « Oui, il faut le dire à la France entière : si
vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si Dumouriez est
enveloppé en Hollande, si son armée est obligée de mettre bas les armes, qui
peut prévoir les malheurs incalculables d'un pareil événement ? La fortune
publique anéantie, la mort de six cent mille Français pourraient en être les
suites. » Si
Danton avait eu un génie politique, s'il eût été destiné à exercer le
pouvoir, à établir un gouvernement, il se serait souvenu que la France
n'avait point dû son salut aux massacres de septembre, ni aux brigands
ramassés dans les rues de Paris, mais à une armée régulière commandée par un
général habile et point révolutionnaire ; il aurait encore pris sous son
patronage l'autorité militaire de Dumouriez ; il l'aurait défendu contre les
insensés qui bouleversaient l'administration de la guerre et la discipline
des soldats. Au lieu de cela il était allé en Belgique révolutionner le pays
; il y avait amené une colonie de Jacobins ; il était devenu le protecteur
des employés et des commissaires que Pache avait envoyés pour désorganiser
tous les services. Il avait voulu la réunion des provinces conquises
lorsqu'elles étaient à peine occupées, afin d'y installer la proscription des
riches, les confiscations, la spoliation des églises. Il y avait donné le
spectacle de ses mœurs cyniques, du désordre de sa vie et de sa prodigue
cupidité. Revenu à Paris, il ne savait que reprendre son premier rôle, se
remettre à la tête des hommes de sédition, en marchant dans leur voie et en
donnant par sa parole impérieuse et tranchante une apparence d'audace à leurs
aveugles emportements. En ce
premier instant, il ne proposa nulle autre mesure que d'envoyer sur-le-champ
des commissaires dans toutes les sections de Paris pour y convoquer les citoyens,
leur faire prendre les armes et les engager au nom de la liberté à voler au
secours de la Belgique. En même
temps, il prit franchement la défense de Dumouriez et des généraux ; il ne
cacha point le désordre, l'incapacité et l'imprévoyance de tous les pouvoirs
anarchiques, qui tenaient la place d'un gouvernement « Nous
avions promis aux généraux que l'armée recevrait un renfort de trente mille
hommes avant le 1er février ; rien ne leur est arrivé. Ils nous avaient dit,
il y a trois mois, lors de mon premier voyage en Belgique, que sans un
renfort considérable ils seraient peut-être obligés de repasser la frontière.
Hâtons-nous de réparer nos fautes. » Danton
comptait sur Dumouriez. « Il réunit, disait-il, au génie de général l'art
d'échauffer et d'encourager le soldat. Nous avons entendu l'armée battue le
demander à grands cris. L'histoire jugera ses talents, ses vertus et ses
vices ; mais ce qui est certain, c'est qu'il est intéressé à la splendeur de
la république. » Dans
cette situation triste et menaçante, la tourbe des Jacobins ne voyait qu'une
nécessité de satisfaire tyranniquement ses haines et ses méfiances. Duhem
demanda une grande mesure révolutionnaire contre les journalistes, et
provisoirement il proposa d'exclure de la salle ces êtres immondes. Les
Girondins défendirent la liberté de la presse. Après quelque discussion, il
fut décidé que l'Assemblée, ayant la police de ses séances, pouvait exclure
les journalistes qui corrompaient l'esprit public. Le
parti jacobin manifestait ses volontés plus librement et plus tôt dans leur
club qu'à la Convention. Là ils étaient sans contradicteurs ; ils n'avaient
rien à ménager pour obtenir une majorité. Ils imprimaient ainsi un mouvement
qui ne tardait pas à produire du désordre et des violences, en encourageant
le conseil de la commune et la population des émeutes. De la sorte, la
Convention était bientôt entraînée aux mesures qu'on venait lui imposer. Ce fut
donc aux Jacobins que se montra d'abord la première pensée d'un tribunal
révolutionnaire. Le tribunal extraordinaire, institué le 17 août, semblait,
au dire des hommes de septembre, s'anéantir de jour en jour. Ils se
plaignaient sans cesse de ses lenteurs et de l'ombre de respect qu'il
conservait encore pour quelques formes de justice. Robespierre
expliqua la nécessité de cette institution. Son aversion pour les Girondins,
son désir de les détruire étaient sa préoccupation unique. Il les accusait de
pervertir l'opinion publique par leurs journaux, d'égarer le peuple qui ne
possédait pas encore la science de la politique. Il leur enviait la
distribution des emplois publics. A chaque phrase, il les nommait intrigants
et fripons. C'était à eux qu'il destinait la juridiction révolutionnaire. «
Dites-moi sous quel régime, en quel temps ne doivent-ils pas être dénoncés,
être punis comme criminels de lèse-majesté. » Il proposait aussi de former
une étroite alliance entre toutes les sociétés populaires de France contre
cette faction. « A cette mesure est attaché le salut de la république. » Le
vulgaire des Jacobins allait plus loin que Robespierre. Souvent il était
parmi eux un modérateur, un homme politique. Garnier (de Saintes) voulait qu'on exterminât tous
les traîtres sans tribunal ; il dénonçait Beurnonville, Dumouriez, tous les
officiers généraux, comme des conspirateurs. Chaque soldat pouvait être
général. Rejetant les ménagements que Robespierre gardait pour la Convention,
il disait que les vrais patriotes formaient à peine un tiers de cette
Assemblée. La
Convention avait mandé la municipalité pour qu'elle rendît compte de
l'exécution des mesures décrétées la veille. Le maire et le procureur général
donnèrent bon témoignage de l'empressement des jeunes gens qui demandaient en
foule à partir pour l'armée. L'enthousiasme
était moins ardent qu'ils ne le disaient, et déjà on se plaignait aux
Jacobins de cette tiédeur. Il n'y avait rien de semblable au dévouement de la
jeunesse, lorsque la guerre avait commencé, lorsque les Prussiens étaient
entrés en France, lorsque s'étaient formés les bataillons qui ne furent point
recrutés parmi les massacreurs de septembre. D'ailleurs la levée des trois
cent mille hommes était loin d'être accomplie. Ce n'était donc plus à la
bonne volonté qu'on faisait appel. Les sections envoyaient ordre de partir à
tous les jeunes hommes, et comme rien ne se faisait avec règle et avec
précaution, il arriva que les boulangers n'avaient plus de garçons pour
pétrir le pain, et que plusieurs imprimeries furent quelques jours sans
travailler. Le
principal motif de l'adresse qu'apportaient Chaumette et Pache était de
demander la création d'un tribunal révolutionnaire. Les commissaires de la
Convention, qui avaient été envoyés dans les sections, et surtout David et
Saint-André, rapportèrent aussi témoignage de l'enthousiasme des jeunes gens
et des vœux qu'ils avaient entendus en faveur d'un tribunal révolutionnaire. Ce fut
Carrier qui convertit en motion le projet de cette nouvelle justice ; il
demanda que l'Assemblée votât aussitôt le principe et chargeât le comité de
législation de présenter le lendemain le mode d'organisation. Guadet,
Lanjuinais, Biroteau essayèrent de discuter ; cela fut impossible : le coup
était monté. Il avait été convenu la veille aux Jacobins -que des patriotes,
armés de pistolets et de poignards, se transporteraient à la Convention,
qu'ils occuperaient les tribunes publiques, qu'on n'y laisserait pas entrer
les femmes et qu'on annoncerait que tout était prêt pour agir s'il le
fallait. La Montagne et le côté gauche étaient au complet ; des hommes armés
se tenaient en groupe aux issues de la salle. « Nos armées manquent de tout,
dit Lacroix, je demande qu'on aille aux voix sur-le-champ. » Il n'y
avait certes aucune connexité entre les désordres de l'administration de la
guerre et l'établissement d'un tribunal révolutionnaire : l'argument de
Lacroix sembla pourtant décisif. Levasseur
rédigea la proposition de Carrier. « La Convention décrète
l'établissement d'un tribunal criminel extraordinaire sans appel et sans
recours en cassation pour le jugement de tous les traîtres, conspirateurs et
contre-révolutionnaires. » Cette rédaction fut adoptée. Puis
Danton proposa l'abolition de la contrainte par corps ; il indiqua que des
motifs pris dans le véritable intérêt du commercé pouvaient être allégués contre
cette institution ; mais ce n'était pas le moment de se livrer à ce grave
examen, et l'orateur y avait peu songé. « Il avait d'autres arguments à
produire. La destruction de la tyrannie du riche sur la misère, » et il y
attachait une telle importance que, selon lui, « par l'adoption de cette
mesure, Pitt, le Breteuil de l'Angleterre, et Burke, le Maury du parlement,
seraient bientôt anéantis. » Ce tocsin, sonné contre les riches, aurait pu
inquiéter les propriétaires et les capitalistes. Danton voulut les rassurer.
« Qu'ils ne s'alarment point. Sans doute quelques individus se sont portés à
des excès, mais la nation toujours grande, toujours juste, respectera les
propriétés. Respectez la misère et la misère respectera l'opulence. » La
contrainte par corps fut supprimée avec acclamation et à l'unanimité. Cependant
Paris était dans une extrême agitation. Les Jacobins, les Cordeliers, le
conseil général de la commune semblaient provoquer et promettre faveur à
quelque grave désordre. Le 9, au soir, plusieurs sections envoyèrent des
adresses pour demander des mesures contre les accapareurs, des taxes sur les
riches, des réquisitions pour les fournitures de l'armée, la mise en
accusation des généraux. La Montagne n'appuyait point ces pétitions ; elle ne
voulait aucune discussion ; elle réservait ses discours et ses clameurs pour
la loi d'organisation du tribunal révolutionnaire ; elle voulait l'emporter
de haute lutte, comme elle avait déjà conquis le principe. Dans
cette même séance du soir, on apprit qu'une bande de deux cents hommes avait
envahi l'imprimerie de Gorsas, brisé ses presses, et qu'il avait été contraint
de se sauver. Les Jacobins étaient insensibles à cette violence exercée
contre un journaliste girondin, ou s'en montraient même réjouis ; ils
demandaient l'ordre du jour. La lettre, qui annonçait cet acte de brigandage,
fut renvoyée au maire de Paris, ce qui était à peu près la même chose. Puis,
sur la proposition de Lacroix, il fut décrété que les membres de l'Assemblée
qui faisaient des journaux seraient tenus d'opter entre les fonctions de
représentant et la profession de journaliste. L'imprimerie
de Fiévée, rédacteur du journal la Chronique, avait été aussi envahie
et bouleversée. Tout annonçait une journée révolutionnaire. Les
Jacobins s'étaient constitués en permanence ; déjà depuis deux jours leurs
séances étaient une succession continue de scènes de démence furieuse. Un
conventionnel, nommé Thirion, rappelant les votes qu'on avait obtenus la
veille à l'Assemblée nationale par voie d'intimidation, disait que les bonnes
lois devaient émaner de l'opinion populaire, et qu'ainsi le peuple avait à
exercer une influence directe sur les délibérations et à forcer les suffrages
des députés faibles ou malintentionnés. Il demandait qu'on employât le même
moyen pour faire voter l'institution d'un tribunal révolutionnaire sans jury. Desfieux,
un misérable connu et avoué pour tel par les chefs du parti jacobin,
proposait d'aller mettre en arrestation les ministres ainsi que tous les
fonctionnaires publics, et d'organiser sur-le-champ le tribunal
révolutionnaire pour les juger. Un
autre voulait qu'une députation de cent membres de la société se transportât
à la Convention pour destituer le président Gensonné et pour signifier que le
peuple allait se faire justice lui-même, si on ne traînait pas sur-le-champ
les Brissot et les Roland devant un tribunal révolutionnaire. « Le
moment est précieux ; la pusillanimité s'est emparée du cœur de nos ennemis.
Battons le fer tandis qu'il est chaud. » Ainsi se préparait aux Jacobins une
entreprise contre la Convention. Collot d'Herbois, qui présidait la société,
essayait de prévenir de si grands excès ; il démontrait qu'aux termes des
lois la société ne pouvait faire d'acte collectif. Alors Desfieux donna à ses
propositions la forme d'une pétition que chacun allait signer
individuellement. En même
temps venaient des députations et des pétitionnaires demandant des mesures de
rigueur contre les accapareurs, les agioteurs et les riches. La société
fraternelle avait pris pour orateur de sa députation un enfant de dix ans,
qui lut un discours contre la liberté du commerce. L'après-midi
du 9 mars s'était passée ainsi ; la soirée commençait : vers huit heures, le
conventionnel Bentabolle exposait les inquiétudes que lui donnait la
disposition apparente de la majorité de l'Assemblée. « Les tribunes n'étaient
plus, disait-il, composées des mêmes spectateurs ; les aristocrates s'étaient
ralliés. » Il annonçait avec douleur à la société qu'on pouvait craindre le
vote d'un décret perfide sur la composition du tribunal révolutionnaire. En ce
moment, les volontaires de la section de la Halle au blé demandèrent à
défiler dans la salle ; ils y furent admis. Une foule nombreuse s'était
jointe à eux ; ce cortége était accompagné d'une musique militaire et de
tambours qui retentissaient sous les voûtes de la vieille église, où
siégeaient les Jacobins. Des cris se mêlaient à cet orchestre ; plusieurs des
lampes qui éclairaient cette vaste salle furent éteintes ; l'obscurité
ajoutait au désordre. Un
homme se détacha de la file et monta à la tribune : c'était Fournier
l'Américain. « Les
législateurs, dit-il, qui avaient montré hier de l'énergie, sont incertains
aujourd'hui ; ils paraissent faibles. Il faut les animer. Je suis ami de
l'homme et des lois ; mais s'ils ne marchent pas, il faut les faire marcher.
» Bentabolle
et Desfieux parlaient dans le même sens. Au milieu d'un tumulte qui croissait
de moment en moment, des gens sortaient des rangs du cortège, montaient à la
fois à la tribune et parlaient en même temps. On entendait quelques phrases
criées plus haut que les autres. « La mort est la dernière raison des hommes
libres. — Ceux qui ne pensent point ainsi ne sont pas libres. » Cependant
on parvint à donner à cette horrible cohue une apparence de délibération. Il
fut proposé de diviser le rassemblement en deux bandes : l'une irait à la
Convention venger le peuple, en punissant de mort les mandataires infidèles
qui n'avaient point voté la mort du tyran ; l'autre se rendrait au conseil
exécutif pour y faire maison nette et égorger les ministres. Les
cris d'approbation, les sabres brandis en l'air témoignaient que ce projet
était adopté ; un membre de la société réussit à se faire écouter. Il essaya
de persuader qu'au lieu de tuer les ministres et les députés, il suffisait de
les emprisonner et de les envoyer au tribunal révolutionnaire. La
foule allait voter, lorsque Dubois-Crancé accourut parmi ce désordre. « Vous
perdrez la république, s'écria-t-il, en employant de telles mesures ; elles
sont horribles. » Il montra un tel effroi, il parla avec tant de chaleur,
qu'il ramena les Jacobins à des dispositions moins insensées. La
bande de Fournier et de Lazowski ne se laissa point persuader ; elle sortit
en poussant des cris de fureur. Ils allaient, disaient-ils, se rendre au club
des Cordeliers, où ils étaient attendus, où siégeait la Montagne. Ils
entraîneraient les chefs de cette société et marcheraient ensuite à la
Convention. Les
Girondins avaient été prévenus du danger qui les menaçait ; la plupart
n'étaient point venus à la Convention pour la séance du matin. Le comité de
législation avait annoncé que le projet d'organisation du tribunal
extraordinaire n'était pas encore rédigé. Les Montagnards s'étaient irrités
de ce délai et avaient dédaigneusement accueilli les inquiétudes que Gamon,
député du parti modéré, avait manifestées sur le maintien de la paix publique
et la sûreté de la Convention. C'était
pendant la séance du soir que se passait la scène du club des Jacobins. La
bande séditieuse de Fournier ne réussit pas mieux à entraîner les Cordeliers
dans son mouvement ; Marat lui-même y mit opposition. La
commune n'accueillit pas non plus les exigences de quelques sections, qui
demandaient la fermeture des barrières ; un blâme fut prononcé contre la
section de la Cité qui s'était déclarée en état d'insurrection permanente.
Santerre s'était refusé à protéger le désordre et avait menacé de le
réprimer. Garat était venu à la mairie avec un autre ministre pour concerter,
s'il y avait lieu, des mesures de sûreté publique. Les
Girondins voyaient qu'en réalité aucune précaution n'était prise, et qu'ils
étaient livrés aux hasards d'une émeute. Un d'entre eux, Kervelegan, courut à
la caserne où se trouvait ce bataillon du Finistère, que les Jacobins avaient
voulu renvoyer de Paris, et lui fit prendre les armes. Le seul
désordre de cette soirée, qui avait donné de si justes alarmes, ce fut une
attaque contre l'hôtel du ministre de la guerre. Beurnonville se déroba à ces
brigands, en passant par-dessus le mur du jardin ; il vint se mettre à la
tête du bataillon du Finistère et de quelques autres soldats. Il ne rencontra
personne à combattre. Après minuit, Paris était dans un calme complet. Les
subalternes instruments des séditions populaires s'étaient animés outre
mesure ou avaient écouté quelques conseils imprudemment donnés. N'obtenant
point l'aveu de leurs meneurs accoutumés, ils s'arrêtèrent. Rien n'était
sincère dans leurs passions politiques ; le fanatisme de leur langage ne se
traduisait en action que quand ils étaient employés et dirigés par leurs
chefs. Or, il suffisait à ceux-ci d'obtenir par la peur une majorité pour
leurs projets de tyrannie révolutionnaire. Le
conseil exécutif lui-même ne commença à s'inquiéter qu'au dernier moment,
pendant la séance furibonde des Jacobins. Jusque-là, Garat, comme il le
raconte, avait supposé qu'il s'agissait seulement de forcer les opposants à
voter le tribunal révolutionnaire. « Des moyens semblables avaient été
souvent employés durant toute la Révolution ; de bons décrets avaient même
passé par ces indignes moyens. » Dans cette pensée, il se tranquillisait. A la
séance du 10 au soir, lorsqu'il fut reconnu que Paris était calme, les
Girondins avaient repris leurs places à la Convention, et le débat s'ouvrit
sur l'organisation du tribunal révolutionnaire. Toute discussion sur la
situation des armées, sur la conduite de la guerre, sur le mérite ou le
patriotisme des généraux avait été mise de côté pour s'occuper de ce
tribunal. n C'était, selon les Montagnards, le seul moyen de sauver la
république. » Toute autre question devait être subordonnée à celle-là. Cambacérès,
qui, comme tant d'autres conventionnels, montrait parfois une obéissance
empressée à l'opinion dominante, ou, pour mieux dire, à l'opinion menaçante,
demanda que le décret fût voté séance tenante ; il fut appuyé par la vive
approbation d'une majorité nombreuse. Buzot,
au milieu des murmures de la gauche, demanda la parole. « Il y a quelque
courage, dit-il, à s'opposer aux idées par lesquelles on veut nous mener à un
despotisme plus affreux que celui de l'anarchie. Je rends grâce de chaque
moment de mon existence à ceux qui veulent bien me la laisser. Ma vie est de
leur part une concession volontaire. » — Les murmures devinrent bruyants. «
Mais du moins qu'ils me laissent le temps de sauver ma mémoire de quelque
déshonneur, en me permettant de voter contre le despotisme de la Convention.
» Il parla d'abord contre la suppression du conseil exécutif et contre le
gouvernement direct et absolu de la Convention, qui avait été proposé dans
une précédente séance. « Si vous confondez tous les pouvoirs, si tout
est concentré ici, dites-moi quel sera le terme de ce despotisme, dont je
suis enfin las moi-même. » On lui
cria qu'il bavardait, qu'il confondait deux questions distinctes ; que
lui-même avait voulu mettre tous les pouvoirs entre les mains de Roland. Lesage (d'Eure-et-Loir) était rapporteur du projet
rédigé par le comité de législation, où les modérés étaient en majorité. Il
proposait un tribunal siégeant à Paris, qui jugerait les individus mis en
accusation par décret de la législature. Les quatre juges qui le composeraient
seraient nommés par la Convention ; les jurés élus par les départements ; le
recours en cassation était supprimé. Les
Jacobins ne voulaient point d'un projet présenté par leurs adversaires. Lors
même qu'il eût réuni toutes les conditions révolutionnaires, il eût excité
leur méfiance ; il fallait que le tribunal révolutionnaire fût leur œuvre. Robert
Lindet proposa un contre-projet ; le texte en est curieux, et ce document a
conservé quelque célébrité. « Le tribunal extraordinaire sera composé de neuf
membres nommés par la Convention. — Ils ne sont soumis à aucune forme pour
l'instruction. — Ils acquerront la conviction par tous les moyens possibles.
— Le tribunal pourra se diviser en deux sections. — Il y aura toujours dans
la salle un membre chargé de recevoir les dénonciations. — Le tribunal jugera
ceux qui lui auront été renvoyés par décret de la Convention. — Il pourra
poursuivre directement ceux qui, par incivisme, auraient abandonné ou négligé
l'exercice de leurs fonctions ; ceux qui, par leur conduite ou la
manifestation de leurs opinions, auraient tenté d'égarer le peuple ; ceux
dont la conduite ou les écrits, ou qui, par les places qu'ils occupaient sous
l'ancien régime, rappellent des prérogatives usurpées par les despotes. » Cet
effrayant projet, la suppression du jury, des formes de la procédure et de la
définition des délits, ce droit de vie et de mort laissé au plus entier
arbitraire, tout cela fut débité d'une voix larmoyante ; l'exposé des motifs
était écrit avec un patelinage sentimental qui provoquait le dégoût et
l'horreur[6]. La Montagne soutenait la
proposition par ses cris. On l'avait rarement vue si exaltée et si violente.
La Plaine était affaissée, les Girondins découragés ; un grand nombre de
députés quittaient successivement la salle. On put croire un moment que le projet
de Lindet allait être accepté par lassitude et par abattement. La gauche
demandait qu'on allât aux voix sans discussion. Vergniaud
éleva la voix. « On vous propose l'établissement d'une inquisition mille
fois plus redoutable que celle de Venise. Nous mourrons tous plutôt que d'y
consentir. Je demande que la discussion s'ouvre sur les deux projets. — Il
n'y a que cette mesure qui puisse sauver le peuple, criait Amar, autrement,
il faudra qu'il s'insurge et que ses ennemis tombent. » Deux
orateurs, souvent dociles et zélés serviteurs de la faction révolutionnaire,
Cambon et Barère, s'élevèrent avec indignation contre le projet de Lindet. «
Il est impossible, disait Barère, que nos collègues, qui aiment tous la
justice et la liberté, veuillent imiter les accès de rage des despotes,
qu'ils veuillent rappeler les chambres ardentes, les commissions, et tout ce
que notre histoire présente de plus odieux. Je suis aussi ennemi que vous des
conspirateurs ; mais, je vous le dis, les jurés sont la propriété de tout
homme libre. — Nous
le voulons ! » s'écria Billaud-Varennes. « Ainsi
parlaient les rois de l'ancien régime, » répliqua Barère. La
Montagne reconnut qu'elle n'obtiendrait point l'abolition du jury. Billaud
s'excusa disant qu'on l'avait mal compris et demanda que les jurés fussent
nommés par les sections de Paris. Des murmures l'interrompirent, il se reprit
: « J'ai voulu dire par les sections de la république. » Un
représentant, alors zélé Montagnard et ami de Danton, Phélippeaux, prit la
défense du projet de Lindet et de la suppression du jury. Lui-même ne devait
pas tarder beaucoup à regretter qu'on eût dépouillé les accusés de toute
garantie. La
Convention décréta à l'unanimité qu'il y aurait des jurés. Comment
et par qui seraient nommés ces jurés ? Telle fut la seconde question. Il fut
résolu qu'on prendrait un juré dans chaque département. Les Jacobins
demandèrent que la nomination fût attribuée à la Convention ; de l'autre côté
on proposait de renvoyer la question au comité de législation. Les clameurs
de la Montagne recommencèrent. Duhem disait que ce délai serait la
contre-révolution ; Delmas demandait si les Prussiens et les Autrichiens
ajourneraient leur marche, car il était admis que le tribunal révolutionnaire
donnerait la victoire aux armées. La
Convention décida qu'elle nommerait les jurés. La
séance allait être levée, Danton s'élança à la tribune : « Je somme les bons
citoyens de rester à leur poste. » A sa forte voix chacun se remit à sa place
et un silence profond s'établit dans la salle. « Quoi ! citoyens, au moment
où notre position est telle que, si Miranda est battu, ce qui n'est pas
impossible, Dumouriez enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous
pourriez vous séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de
la chose publique ! Il est important de prendre des mesures judiciaires, qui
punissent les contre-révolutionnaires : car c'est pour eux que ce tribunal
doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les ennemis de
la liberté lèvent un front audacieux ; partout confondus, ils sont partout
provocateurs ; en voyant le citoyen honnête occupé dans ses foyers, l'artisan
dans son atelier, ils ont la stupidité de se croire en majorité. Eh bien !
arrachez-les vous-mêmes à la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne.
» Il
était tard dans la soirée, la salle était peu éclairée ; on écoutait dans un
calme silencieux. Au moment où Danton prononça le mot d'humanité, du point le
plus obscur de la salle, on entendit une voix expressive et accentuée
proférer lentement cette parole : « Septembre. » C'était Lanjuinais. Un
frémissement parcourut les rangs de l'Assemblée ; Danton, malgré son audace,
fut un instant ému et troublé ; il se remit et continua : « Rien
n'est plus difficile que de définir un crime politique. N'est-il donc pas
nécessaire que des lois extraordinaires, prises en dehors de l'ordre social,
épouvantent les rebelles et atteignent les coupables ? Le salut du peuple
exige de grands moyens et des mesures terribles. Je ne vois pas de milieu
entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire ; et puisqu'on a
osé rappeler ces journées sanglantes, sur lesquelles tout bon citoyen a gémi,
je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple, à qui on a si
souvent et si cruellement reproché ces journées sanglantes, ne les aurait pas
ensanglantées... Faisons ce que n'a point fait l'Assemblée législative,
soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être. Organisons un tribunal,
non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin
que le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis. Je demande que
la Convention juge mes raisonnements et méprise les qualifications
injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. » Danton
se débattait vainement contre le souvenir de septembre, qui pesait sur sa
tête. Il ne se faisait sans doute aucune illusion. Les massacres n'avaient
pas été, comme il le disait, une volonté du peuple, mais une volonté du parti
dont il avait la prétention d'être le chef. En même temps il s'irritait de ce
qu'on lui imputait à crime et à férocité, une détermination qui lui semblait
imposée par la force fatale des circonstances. Il trouvait injuste qu'on lui
attribuât toutes les horreurs de la faction révolutionnaire, parce qu'il ne
les avait pas empêchées. D'ailleurs, il était orgueilleux et ne voulait ni se
repentir, ni plier sous une accusation, ni même accepter l'humiliation d'une
amnistie : à supposer que ce mot pût être prononcé, lorsqu'on ne savait
combattre ses adversaires qu'en les tuant ; puis Danton était fidèle à ses
amis et ne consentait pas à les sacrifier, ni à s'en séparer. Indolent
et audacieux, paresseux et passionné, après trois mois d'insouciance et de
désordre, après un intervalle de découragement où il avait renoncé à établir
sur la république un pouvoir raisonnable et régulier, Danton se retrouvait
donc dans la même position qu'en septembre. Les armées étrangères étaient
redevenues menaçantes ; l'effroi et la fureur agitaient cette faction
anarchique, qui était pour lui une sorte de patrie révolutionnaire. C'était
pour la servir et non pour sauver la patrie française, qu'il avait encore
recours à des mesures détestables, car c'étaient les seules que ce parti pût
concevoir et agréer. Il adopta de nouveau l'expédient insensé de l'exalter
pour le gouverner, d'allumer ses passions et de les assouvir pour le calmer.
Au fond de son âme, comme arrière-pensée, comme chance possible et heureuse,
était une espérance de ramener cette multitude enivrée au respect de
l'humanité et du bon ordre. Il aurait voulu employer sa popularité à apaiser
le peuple. Ses fureurs démagogiques étaient une ruse impuissante. Sans
bonne foi, il alléguait aussi les conspirations et l'audace des
contre-révolutionnaires, qui, selon son dire, levaient un front audacieux.
C'était une imposture pareille au complot des détenus entassés dans les
prisons la veille des massacres. La terreur courbait déjà toutes les têtes.
Chacun se taisait et redoutait un lendemain plus triste encore que la veille
; quelques journalistes risquaient parfois une phrase imprudente et des
royalistes aveugles laissaient étourdiment paraître un peu de satisfaction ou
d'espérance, en écoutant le mécontentement des classes commerçantes et
laborieuses. Dans la
pensée de Danton exprimée assez clairement par son discours, manifestée avec
plus de crudité dans les séances des Jacobins et dans le projet de Lindet, le
tribunal révolutionnaire devait opérer l'extermination successive et sans
formes de justice, de tous ceux qui seraient soupçonnés de ne point aimer
assez la république. C'était le tribunal installé au guichet de l'Abbaye ou
de la Force procédant avec plus de lenteur, jour à jour, et employant le fer
de l'échafaud au lieu des sabres et des couteaux. « Il
faut anéantir l'aristocratie, disait Albitte aux Jacobins, ou nous attendre à
être écrasés par elle. Ils sont cinquante mille et nous sommes vingt-cinq
millions. Nous n'aurons ni bonheur, ni tranquillité, si nous ne venons pas à
bout de les exterminer. » C'était aller moins loin que Marat, qui n'avait pas
cessé de demander deux cent mille têtes. Le
discours de Danton se terminait par une vive péroraison, où il faisait appel
à l'énergie et au patriotisme de l'Assemblée et de la nation pour la défense
du territoire et les prompts secours à envoyer aux armées. Il suffisait de
toucher cette corde pour obtenir l'approbation et les applaudissements de
l'unanimité des représentants ; alors devenait impossible toute discussion,
tout examen raisonnable des moyens quelconques qui étaient proposés. La
Montagne tenta de mettre à profit cette émotion pour revenir à la suppression
du jury. Elle ne réussit point et se résigna à une disposition qui atteignait
le but d'une manière presque aussi certaine. Il fut décidé que les jurés
délibéreraient à haute voix et à la pluralité simple. En outre, sous le
prétexte que le tribunal devait entrer en fonctions sans aucun retard, les
jurés seraient pris d'abord à Paris et dans les quatre départements
environnants. La Convention devait procéder à ce choix dès le lendemain. La
confiscation des biens était prononcée comme conséquence indivisible de la
peine de mort. Les délits et les personnes justiciables étaient désignés
d'une manière moins générale et moins menaçante que dans le projet de Lindet. Robespierre
insista avec vivacité pour que les délits de la presse fussent spécialement
déférés à ce tribunal. Il s'étonna des murmures qu'excita dans l’Assemblée
cette animosité. Les applaudissements de la Montagne et des tribunes ne
purent cette fois lui procurer la majorité. Le
décret renfermait les dispositions suivantes : Le tribunal connaîtra de toute
entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre l'égalité, la
liberté, l'unité et l'indivisibilité de la république, la sûreté intérieure,
et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute
autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité ou à la souveraineté du
peuple, soit que les accusés soient fonctionnaires civils pu militaires ou
simples citoyens. —Les fonctions de police politique attribuées aux
municipalités, par le décret que les Girondins avaient fait rendre à
l'Assemblée législative, 'devaient s'étendre désormais à tous les délits
indiqués. Leurs dénonciations étaient adressées à une commission de six
membres de la Convention qui rédigerait et présenterait les actes
d'accusation. Parmi
les grandes mesures destinées, selon Robespierre et Danton, à sauver la
république, il y en avait une qui pouvait avoir une efficacité plus réelle
que l'institution du tribunal révolutionnaire. L'organisation du pouvoir
exécutif était une grande question ; elle venait d'autant plus à propos, que
Beurnonville, harcelé par les dénonciations des Jacobins, des Cordeliers et
des sections, menacé par l'émeute, envoyait sa démission. Il avait pourtant
été placé au ministère par les suffrages de la Montagne ; mais il était ami
de l'ordre ; il voulait la discipline dans l'armée, la régularité dans
l'administration ; un mois après, les Jacobins parlaient déjà de le mettre en
accusation. Danton
prit sa défense, mais passa aussitôt à la question générale. Il protesta
d'avance que jamais il n'accepterait un ministère, et proposa qu'il fût
permis de choisir désormais les membres du conseil exécutif dans le sein de
l'Assemblée. « Quel est celui d'entre vous, disait-il, qui ne sent point la
nécessité d'une plus grande cohésion, de rapports plus directs, d'un
rapprochement plus immédiat, plus quotidien entre les agents du pouvoir
exécutif révolutionnaire et vous, qui êtes chargés de la direction suprême de
la législation civile et de la défense extérieure de la république ? Vous
avez la nation à votre disposition ; vous êtes chargés de constituer tous les
pouvoirs. « Si je
me récuse dans les choix que vous pourrez faire, c'est que je me crois plus
utile dans mon poste, à pousser, à faire marcher la Révolution. C'est que je
me réserve encore la faculté de dénoncer les ministres, qui, par malveillance
ou par impéritie, trahiraient notre confiance. Mettons-nous bien dans la tête
que presque tous, que tous, nous vouloirs le salut public. » — Des
applaudissements éclatèrent dans tous les côtés de la salle. « Que les
défiances ne nous arrêtent pas dans notre marche, puisque nous avons un but
commun. Quant à moi, je ne calomnierai jamais personne. Je suis sans fiel,
non par vertu, mais par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère ;
je n'en ai pas besoin. Ainsi je ne puis pas être suspect, même à ceux qui
font profession de me haïr. » C'était
une avance faite aux Girondins, une proposition de paix et d'alliance. Plus
avançait cette Révolution, à laquelle il poussait, plus Danton voyait combien
il importait d'établir un gouvernement et de constituer un pouvoir. Il savait
que le salut de la France était à cette condition. Souvent la pensée lui
venait que lui-même serait emporté par le torrent, s'il ne trouvait pas moyen
de régler son cours ; mais il ne voulait point se charger de cette tâche. Peut-être
sentait-il qu'il en était incapable. La popularité est un moyen de succès,
mais non pas un moyen de gouvernement, il ne savait pas y renoncer ; il ne le
pouvait guère. Elle était sa seule base ; s'il n'avait point flatté les
passions populaires, s'il n'avait point paru en disposer, il n'eût imposé à
personne ; il n'aurait eu aucune autorité. Pour réussir, pour entraîner par
exaltation les hommes qu'il prétendait dominer, il avait professé des
opinions déraisonnables, tenu des discours sans mesure et sans prudence,
proposé ce qui était impraticable, promis ce qui était impossible ; ainsi il
se trouvait embarrassé pour passer du précepte à la conduite. Comme il avait
du discernement, il reculait devant la tâche qu'il s'était imposée, et se
dérobait à la responsabilité ; d'autant qu'en ce temps-là, il y allait de la
tête, et il valait bien mieux renverser les ministres que les remplacer. En ce
moment même, Danton prouvait combien son caractère était impropre au
gouvernement ; il avait essayé de défendre Beurnonville ; il avait donné de
sincères éloges à sa loyauté, à sa bravoure, à sa capacité militaire. Les
Jacobins persistaient cependant à accuser le général ; il le sacrifia. «
Beurnonville pourra vaincre nos ennemis sur le champ de bataille ; mais il
n'a point, dans les places administratives, les formes familières qui
appellent la confiance des hommes peu éclairés ; le peuple est ombrageux, et
l'expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre pour
la liberté. » — Qui donc aurait eu assez peu de sens et de dignité pour être
ministre, à la condition de plaire aux hommes méfiants et peu éclairés ? Un
député angevin, moins connu alors qu'il ne l'a été depuis, La
Réveillère-Lépeaux, républicain zélé, ami des Girondins, monta à la tribune
pour répondre à Danton, qui n'en était pas encore descendu. La Réveillière
était petit, bossu, chétif. Le colosse regarda dédaigneusement l'avorton : «
Je le ferais tourner sur mon pouce, » dit-il. « Je
n'ai pas l'audace de la tribune, mais je parlerai avec le courage de la
vertu, dussé-je trouver la mort sur mon chemin, » dit La Réveillière. Puis il
se vanta d'avoir voté la mort du tyran, sans appel et sans sursis, ce qui lui
donnait le droit de s'opposer à toute tyrannie nouvelle- « Si, adoptant la
proposition de Danton, vous prenez les ministres dans l'Assemblée, vous
autoriserez la plus épouvantable tyrannie. » Il développa des objections
très-raisonnables : la responsabilité ministérielle anéantie, la Convention
exerçant une puissance dictatoriale, le despotisme d'une majorité. Mais dans
une constitution où l'autorité exécutive ne participait point à la
souveraineté concentrée tout entière dans la législature, elle n'était point
évidemment un pouvoir et restait sans force et sans efficacité. C'est ce
qu'on avait pu voir en essayant la constitution de 1791, et ce qui était
encore plus manifeste, lorsqu'au lieu d'un roi, l'exécution des lois était
confiée à un conseil des ministres. Dans de si périlleuses circonstances,
cette situation subalterne des premiers agents du gouvernement, ce manque de
pouvoir et de dignité avaient tous les inconvénients que signalait Danton. Mais
ces mêmes circonstances faisaient aussi prévoir avec certitude par qui et
comment serait exercée cette dictature tyrannique. C'était là surtout que la
question était posée. « Oui, je ferai tous mes efforts pour que la république
ne devienne pas sujette et tributaire soumise d'une ville orgueilleuse, d'un
dictateur insolent ou d'une oligarchie sanguinaire. Je le déclare encore, je
ne cesserai de poursuivre ces tyrans brigands qui, bien logés, bien nourris,
bien vêtus, vivant dans les plaisirs, s'apitoient si affectueusement sur le
sort du pauvre, s'élèvent avec tant de force contre tout ce qui jouit de
quelque aisance, et s'intitulent fastueusement du nom de sans-culottes. »
Ainsi parla l'honnête républicain, et son langage énergique releva de leur
abattement la Plaine et la Gironde. La
grande question du pouvoir exécutif n'était point à l'ordre du jour, et
Danton n'en avait parlé - que par occasion. Le débat ne fut pas prolongé, et
la démission de Beurnonville fut acceptée. Le
mouvement séditieux qui avait menacé la Convention, et que le désaveu des
Jacobins, des Cordeliers et de la commune avait fait avorter, n'en laissait
pas moins une impression d'effroi dans tout le parti modéré de l'Assemblée.
Il était facile de voir que la faction révolutionnaire conservait les mêmes
desseins hostiles contre les Girondins et leurs adhérents. En ce moment,
c'était surtout Dumouriez et Beurnonville qui étaient en butte aux efforts de
l'opinion passionnée et impatiente. Elle savait, par instinct ou par
information, que si l'ordre public avait encore quelques défenseurs, c'était
parmi les généraux. Danton et Robespierre blâmaient et contenaient- autant
qu'il - leur était possible les attaques dirigées contre deux hommes qui leur
semblaient nécessaires au succès de la guerre. Dumouriez, surtout, leur
semblait le seul qui pût ramener la victoire. Une
députation de la section Poissonnière vint à la barre présenter une adresse,
où il était dit : « Mandataires du peuple, nous devons vous transmettre nos
justes plaintes. La Convention n'a point déployé l'énergie qu'on devait
attendre. Dumouriez n'a point la confiance de la nation. Nous avons demandé
sa destitution. C'est par la faute des généraux que notre avant-garde a été
perdue. Nous demandons un décret d'accusation contre Dumouriez et son
état-major. » Un cri
général d'indignation s'éleva dans l'Assemblée ; on demanda que l'orateur de
la députation fût arrêté. Lacroix prétendit que c'était un aristocrate
déguisé ; Marat cria que c'était un scélérat. De toutes parts on entendait
d'injurieuses épithètes adressées à ce malencontreux orateur de section. Il
était venu avec un détachement de gardes nationaux partant pour l'armée. On
s'aperçut qu'ils portaient un drapeau surmonté d'une fleur de lis et d'une
cravate blanche et rouge ; c'était un drapeau de 1789 qu'on avait pris, sans
y regarder, dans une des salles de la section. Sur un indice si manifeste de
contre-révolution, les tribunes et l'Assemblée redoublèrent de malédictions.
Les volontaires déchirèrent le drapeau et le foulèrent aux pieds. On cacha la
fleur de lis sous un bonnet rouge. Une citoyenne des tribunes jeta, aux
grands applaudissements de toute la salle, un ruban aux trois couleurs pour
remplacer la cravate qui n'avait que deux couleurs. L'enthousiasme était à
son comble ; le président proposa que les détails de cette scène touchante
fussent insérés au procès-verbal. Isnard
voulut profiter de cette émotion unanime pour renouveler la scène de l'évêque
Lamourette. « Ô mes collègues ! si vous voulez que ce jour soit celui du
salut de la patrie, celui de la mort des tyrans ; que ce jour vous éclaire et
vous rende méfiants sur toutes les manœuvres de l'aristocratie ; que ce jour
soit celui où, abjurant vos haines, excepté celle du crime, vous confondrez
vos passions dans une seule qui doit nous embraser tous, l'amour de la patrie
; il faut que nos discussions soient moins tumultueuses ; car, permettez-moi
de vous le dire, si vous ne semez que du bruit, vous ne recueillerez que des
tempêtes. » L'Assemblée ne fut pas insensible à l'effusion de tant de bons
sentiments. Isnard fut très-applaudi ; il conclut en proposant que l'orateur
de la section Poissonnière fût traduit par-devant le tribunal
révolutionnaire. Marat
se passionna contre la démarche de ces sectionnaires. « J'ai, dit-il, à vous
dévoiler des complots horribles. Vous en tenez le fil, il faut que ces
perfides citoyens soient forcés de déclarer leurs complices, car ils en ont. — Toi !
» cria-t-on. -L'interrupteur fut rappelé à l'ordre et Marat continua, au
grand étonnement de tous, à dénoncer comme provocateurs employés par les
députes contre-révolutionnaires et par la police ministérielle, les hommes
qui avaient fait signer au peuple des pétitions sur les subsistances. Il dit
que si on eût laissé lire en entier la pétition de la section Poissonnière,
on aurait entendu qu'elle demandait les têtes de Gensonné, Vergniaud et
Guadet. u Crime atroce, ajoutait-il, qui tend à la dissolution de l'Assemblée
et à la perte de la patrie. Moi-même je me suis, dans les groupes, élevé
contre ces assassins soudoyés par l'aristocratie, j'ai prêché la paix à la
société des Cordeliers. » La
surprise augmenta lorsqu'on entendit Marat ajouter : « Je
dénonce un nommé Fournier, qui se trouve dans toutes les émeutes, le même
qui, à l'affaire du Champ de Mars, a porté un pistolet sur la poitrine de La
Fayette et qui est resté impuni, tandis que les patriotes étaient massacrés.
» Billaud-Varennes
insista contre Fournier. On leur cria : « Il présidait aux massacres de
septembre. » Marat demanda qu'il fût mis en accusation. Bourdon de l'Oise
raconta que Fournier avait dit à deux ou trois scélérats de son espèce : « Si
vous aviez voulu me suivre, j'aurais tiré un coup de pistolet à Pétion. » Barère,
et après lui plusieurs députés jacobins, suivirent cette même voie et
rapportèrent des faits qui établissaient que des complots avaient été tramés
contre les Girondins ou Dumouriez. Ils les imputaient aux aristocrates et
louaient beaucoup la sage conduite de la commune et de Santerre. Lesage
produisit un arrêté de la section Mauconseil qui, depuis que la première elle
avait demandé la déchéance du roi, s'était intitulée Bonconseil. Maintenant
elle voulait envoyer les Girondins, dont elle donnait une nombreuse liste,
devant le tribunal révolutionnaire. « Ce tribunal que vous avez décrété, »
ajouta Lesage. Ces
paroles offensèrent la Montagne ; elle voulait qu'il fût rappelé à l'ordre ;
un débat confus s'éleva où l'on reprochait aux Girondins de n'avoir pas voulu
le tribunal révolutionnaire. La
velléité de conciliation qui s'était manifestée pendant quelques instants
avait bientôt disparu. Isnard excusa les pétitionnaires de la section
Poissonnière. « Ils avaient été égarés, disait-il, par les instigations des
hommes mêmes qui avaient formé un complot contre la Convention. Les auteurs
de ce complot étaient les vrais coupables ; c'étaient ceux-là que le tribunal
devait poursuivre. » Marat
répliqua en accusant le parti Roland et la faction des hommes d'État. « Ils
veulent détruire la république ; voyant que l'opinion publique est contre
eux, ils ont proposé une réconciliation qui n'est qu'une pantalonnade. Ils ne
voulaient pas le tribunal révolutionnaire, puis ils ont essayé de l'organiser
à leur mode. Le tribunal révolutionnaire doit être le boulevard de la
liberté. On vient de me dénoncer leur plan. Lorsque les commissaires que vous
envoyez dans les départements seront partis, les hommes d'État se mettront en
insurrection contre les patriotes. » Ce
discours fut sans cesse interrompu par les murmures ou plutôt par les risées
de la droite. Lasource
fit remarquer que Marat avait tenu un autre langage au commencement de la
séance et manifesté d'autres dispositions. « Mais il est ensuite sorti de la
salle, il s'est entretenu avec quelques amis. On lui a dit qu'il était dupe
et que le véritable foyer de la conspiration était dans le côté droit : c'en
a été assez pour ramener, dans son imagination délirante, les sinistres
fantômes qu'il est habitué à voir. Marat est l'instrument d'hommes perfides
qui se jouent de sa sombre crédulité ; une fois qu'ils lui ont monté la tête,
cet homme extravague et délire à leur gré. » Le
tribunal extraordinaire fut chargé de poursuivre les auteurs et les
instigateurs du complot ; et Fonfrède, afin de mieux manifester une
disposition conciliante, fit voter des remercîments à la municipalité de
Paris, pour sa conduite au 10 mars. Le
lendemain, le côté droit remarqua qu'on avait omis de mentionner au
procès-verbal le vote qui avait ordonné l'impression du discours d'Isnard ;
d'autre part on demanda que le discours de Marat fût aussi imprimé. Vergniaud
demanda la parole. « Je
veux dénoncer les faits relatifs à la grande conspiration, dont le hasard
vous a fait reconnaître hier le premier fil. J'adjure la Convention de me
permettre quelques développements sur les moyens employés par l'aristocratie
pour nous conduire graduellement à notre perte. Sans cesse abreuvé de calomnies,
je me suis abstenu de la tribune tant que j'ai pensé que ma présence pourrait
exciter les passions ; mais aujourd'hui que nous sommes tous, je le crois du
moins, réunis par le sentiment d'un danger commun à tous ; aujourd'hui que la
Convention nationale entière se trouve sur le bord d'un abîme où la plus
légère impulsion peut la précipiter à jamais avec la liberté, je ne puis
garder un silence qui deviendrait une véritable trahison. Je vais dire ce que
je sais, ce que je crois vrai ; je le dirai sans crainte du peuple, car le
peuple aime la vérité ; sans crainte des assassins, car les assassins sont
lâches, et je sais défendre ma vie contre eux. Telle est la nature du
mouvement qui nous entraîne, que déjà depuis longtemps il n'est plus possible
de parler du respect pour les lois, pour l'humanité, pour la justice, pour
les droits de l'homme, sans être qualifié d'intrigant et plus souvent encore
d'aristocrate ou de contre-révolutionnaire. Tandis qu'au contraire, provoquer
au meurtre, exciter au pillage, c'est un moyen sûr d'obtenir, de ceux qui se
sont emparés du gouvernail de l'opinion, les palmes du civisme et le titre
glorieux de patriote. Aussi le peuple est-il divisé en deux classes : l'une
délirante par l'excès d'exaltation auquel on l'a portée ; l'autre frappée de
stupeur, traîne une pénible existence dans les angoisses d'une terreur qui ne
connaît plus de terme. » Vergniaud
attribua les pillages, les insurrections, les désordres qui avaient eu pour
prétexte la cherté des grains ou des marchandises, aux discoureurs qui
avaient appelé actes patriotiques les attentats à la propriété et les
violences contre les personnes. L'indulgence de la Convention pour de tels
désordres avait découragé les magistrats et enhardi les scélérats. « Ainsi,
de crimes en amnisties et d'amnisties en crimes, un grand nombre de citoyens
en est venu à confondre les insurrections séditieuses avec la grande
insurrection de la liberté, et à regarder les provocations des brigands comme
les explosions d'âmes énergiques, et le brigandage comme une mesure de sûreté
générale. « C'est
ainsi que les ennemis de la république ont perverti la raison et anéanti les
idées de morale. Il restait encore au peuple des défenseurs qui pouvaient
l'éclairer, qui dès les premiers jours de la Révolution se sont consacrés à
ses succès, non par spéculation, ni pour faire oublier une vie criminelle ou
pour trouver sous la bannière de la liberté l'occasion de se souiller de
nouveaux crimes ; non pour acquérir des hôtels et des carrosses en déclamant
avec hypocrisie contre les richesses, mais pour avoir la gloire de coopérer
au bonheur de leur patrie, sacrifiant à cette seule ambition état, fortune,
travail, famille même ; en un mot, ce qu'ils avaient de plus cher.
L'aristocratie a tenté de les perdre par la calomnie ; elle les a poursuivis
par de perfides dénonciations, par l'imposture, par des cris forcenés, par
d'infâmes libelles, par des discours de tribune plus infâmes encore, dans les
assemblées populaires, dans les places publiques. Chaque jour, à toute heure,
à tout instant, on a vu se développer cet étrange système de liberté, qui
consiste à dire : vous êtes libres, mais courbez la tête devant l'idole que
nous encensons ; vous êtes libres, mais associez-vous à nous pour persécuter
les hommes dont nous redoutons la probité et les lumières ; sinon, nous vous
désignerons par de ridicules dénominations aux vengeances du peuple. «
Alors, citoyens, il a été permis de craindre que la Révolution, comme
Saturne, dévorant successivement ses enfants, n'engendrât enfin le
despotisme. «
J'entre maintenant, continua l'orateur, dans les détails de la trame odieuse
que je viens vous dévoiler. La longue permanence des sections de Paris
fatigue depuis longtemps la plus grande partie des citoyens de Paris, que
leur patriotisme y avait d'abord conduits ; ils y sont moins nombreux, moins
exacts ; ils se retirent de bonne heure ; on ne voit alors que des hommes
oisifs, sans état, inconnus, souvent étrangers à la section, à Paris,
quelquefois même à.la république, ignorants, grands motionneurs, guidés par
l'envie de faire du bruit, peut-être par la malveillance ou la suggestion des
puissances étrangères. De là des arrêtés ridicules, incendiaires, que les
sections désavoueraient si elles les connaissaient. «
Pendant le procès de Louis, une section se déclara en état d'insurrection ;
le fait vous fut dénoncé. Pour se justifier, les sectionnaires déclarèrent
que, par insurrection, ils avaient voulu dire surveillance. Cette explication
parut vous satisfaire. Depuis, il s'est formé un comité d'insurrection, et
l'on assure qu'il subsiste un comité révolutionnaire, siégeant près de la
Convention nationale ! Quels sont ses pouvoirs ? Quelle révolution veut-il
faire ? Le despotisme n'est plus ; il veut donc détruire la liberté ? Il n'y
a plus de tyrans, il veut donc renverser la représentation nationale ? « On
nomme plusieurs membres de ce comité : Fournier, dont vous avez décrété
l'arrestation ; Desfieux, connu à Bordeaux par ses banqueroutes, à Paris par
son apologie du 2 septembre, aux Jacobins par ses invitations continuelles au
meurtre ; un étranger, nommé Lazowski, commandant avec Fournier le massacre
des prisonniers d'Orléans, et qui a conduit l'autre jour les brigands qui ont
brisé les presses de Gorsas ; il fut arrêté à Amiens, en janvier dernier,
pour avoir voulu troubler cette ville, où il a annoncé d'avance les pillages
qui ont eu lieu à Paris quelques jours après. » Vergniaud
avait toujours la précaution de présenter ces hommes pour des agents de
l'Angleterre et des commissaires de Coblentz. Il en était sans doute persuadé
: à vrai dire, quelques-uns d'entre eux, et même des révolutionnaires placés
plus haut, recevaient de l'argent qui venait de l'étranger, et cela était
même assez public. En leur qualité d'espions, ils étaient agents
provocateurs, et se montraient toujours en avant-garde du désordre ; mais ils
n'en étaient pas moins de véritables et sincères révolutionnaires ; ils
étaient, ainsi que leurs confrères non payés, nuisibles à l'établissement de
la république, mais ils ne conspiraient pas contre elle. L'orateur
rappela comment c'était en sortant d'une séance des Jacobins qu'ils étaient
allés briser les presses. Il cita un arrêté des Cordeliers, conçu en ces
termes : « Le département de Paris, partie intégrante du souverain, est
invité à s'emparer de l'exercice de la souveraineté. Le corps électoral est
autorisé à renouveler les membres traîtres à la cause du peuple. Il sera
envoyé des députés au comité d'insurrection. » La
section des Quatre-Nations avait communiqué aux autres sections une adresse
où on lisait : « Voulez-vous être libres ? Voulez-vous sauver la patrie ? Écoutez-nous.
Nul doute que l'invasion de la Belgique ne soit l'œuvre de la faction impie
qui paralyse la Convention nationale et déchire le sein de la république. On
reconnaît le complaisant des rois, le héros du camp de la Lune, le traître
Dumouriez. Les défenseurs de la patrie se lèvent, mais ils jettent au dedans
leurs premiers regards sur les chefs de conspiration. Au moment où il faut
agir, ils ne s'arrêteront pas à vous peindre les menées audacieuses des
Roland, des Brissot, des Gensonné, des Guadet, Pétion, Louvet, Barbaroux et
autres ; ils ont la conviction intime de leurs trahisons. Ils pensent que
l'établissement d'un tribunal révolutionnaire et la destitution des ministres
sont des palliatifs insuffisants, de fausses mesures ; elles n'attaquent
qu'indirectement les assassins de l'intérieur, qui trouvent un point de
ralliement au sein même de la Convention. » La
manière dont les tribunes publiques avaient été occupées pendant la séance du
9 mars, les groupes menaçants dont la salle avait été entourée, furent aussi
produits par Vergniaud comme preuves du complot. S'il
avait échoué, c'est grâce à l'influence que le conseil exécutif, menacé
aussi, avait exercée sur la municipalité, aux mesures qui ont été prises à ce
moment, à la sortie du bataillon de Brest commandé par Beurnonville, à
l'absence d'une partie des représentants avertis du danger, et surtout à la
manifestation de la véritable opinion des citoyens de Paris. «
Citoyens, telle est la profondeur de l'abîme qu'on avait creusé sous vos pas.
Je vous ai montré tout ce que je connaissais du danger que vous avez couru,
non pour exciter des alarmes : toute terreur serait maintenant aussi ridicule
que votre sécurité a pensé vous être funeste ; mais j'ai cru que la
connaissance du péril passé était importante pour vous diriger dans la
conduite que vous tiendrez à l'avenir. Le bandeau est-il enfin tombé ?
Aurez-vous appris à reconnaître les usurpateurs du titre d'amis du peuple ? « Et
toi, peuple infortuné, seras-tu longtemps la dupe des hypocrites, qui aiment
mieux obtenir tes applaudissements que de les mériter ? et surprendre ta
faveur en flattant tes passions qu'en te rendant un seul service ?
Méconnaîtras-tu toujours le courage d'un citoyen qui, dans un État libre, ne
pouvant tenir sa gloire que de toi, ose cependant te contrarier, lorsqu'on
t'égare et brave jusqu'à ta colère pour assurer ton bonheur ? « Les
royalistes ont cherché à t'opprimer avec le mot de constitution ; les
anarchistes te trompent par l'abus qu'ils font du mot de souveraineté. Peu
s'en est fallu qu'ils ne bouleversent la république, en faisant croire à
chaque section du peuple que la souveraineté résidait dans son sein.
Aujourd'hui, les contre-révolutionnaires te trompent sous les noms d'égalité
et de liberté. « Un
tyran de l'antiquité avait un lit de fer, où il faisait étendre ses victimes,
mutilant celles qui étaient plus grandes que le lit, disloquant
douloureusement celles qui l'étaient moins, pour leur faire atteindre la mesure.
Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des scélérats qui te déchirent par
leurs fureurs. L'égalité pour l'homme social n'est que celle des droits ;
elle n'est pas plus celle des fortunes que celle des tailles, des forces, de
l'activité, de l'industrie et du travail. « On te
la présente sous l'aspect de deux tigres qui se déchirent ; vois-la sous
l'emblème de deux frères qui s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter,
fille de la haine et de l'envie, est toujours armée de poignards ; la vraie
égalité, fille de la nature, au lieu de diviser les hommes, les unit par les
liens d'une fraternité universelle. C'est celle qui peut faire ton bonheur et
celui du monde. Ta liberté ! des monstres l'étouffent et offrent la licence à
ton culte égaré. La licence, comme tous les faux dieux, a ses druides, qui
veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces prêtres cruels subir le
sort de leurs prédécesseurs ! Puisse l'infamie sceller à jamais la pierre
déshonorée qui couvrira leurs cendres. « Et
vous, mes collègues, le moment est venu : il faut choisir enfin entre une
énergie qui vous sauve, et la faiblesse qui perd tous les gouvernements,
entre les lois et l'anarchie, entre la république et la tyrannie. Si, ôtant
au crime la popularité qu'il a usurpée sur la vertu, vous déployez contre lui
une grande vigueur, tout est sauvé. Si vous mollissez, jouets de toutes les
factions, victimes de tous les conspirateurs, vous serez bientôt esclaves.
Nous avons failli être vaincus sans combattre, par ce ministre pervers qui
n'eût été que ridicule par ses forfanteries contre la France, s'il n'eût
réussi par ses manœuvres à diviser deux grandes nations faites pour
s'estimer, et dont la bienveillance réciproque eût maintenu la tranquillité
de l'Europe. Nous avons failli succomber sous les intrigues de Pitt, sous les
discours de ces orateurs célèbres, les Burke, les Windham, qui nous ont
représentés comme des cannibales, parce que nous n'avons pas voulu nous
laisser dévorer par des cannibales privilégiés, je veux dire par des rois ;
qui sur une terre plus d'une fois rougie de ce sang qu'ils appellent royal,
se sont apitoyés avec tant de bassesse sur le sort d'un tyran, dont eux-mêmes
ont éprouvé la perfidie et voté la mort par leurs préparatifs hostiles et par
leurs menaces. «
Citoyens, profitons des leçons de l'expérience ; nous pouvons bouleverser les
empires par des victoires ; mais nous ne ferons de révolutions chez les
peuples que par le spectacle de notre bonheur. Nous voulons renverser les
trônes : prouvons que nous savons être heureux avec une république. » —
L'orateur entendit quelques murmures. — « Etes-vous donc fâchés que je
m'abstienne de toute personnalité ? — Si nos principes se propagent avec tant
de lenteur chez les nations étrangères, c'est que leur éclat est obscurci par
des sophismes anarchiques, par des mouvements tumultueux, et surtout par un
crêpe ensanglanté. «
Lorsque les peuples se prosternèrent pour la première fois devant le soleil,
en l'appelant le père de la nature, pensez-vous qu'il fût voilé par les
nuages destructeurs qui portent les tempêtes ? Non, sans doute : brillant de
gloire, il s'avançait alors dans l'immensité de l'espace et répandait sur
l'univers la fécondité et la lumière. « Eh
bien ! dissipons, par notre fermeté, ces nuages qui voilent notre horizon
politique ; foudroyons l'anarchie, non moins ennemie de la liberté que le
despotisme. Fondons la liberté sur les lois et sur une sage constitution.
Bientôt vous verrez les trônes s'écrouler, et les peuples, étendant leurs
bras vers vous, proclamer par des cris de joie la fraternité universelle. » Vergniaud
concluait en demandant que le conseil exécutif rendît compte des
renseignements qu'il pouvait avoir sur le comité insurrectionnel et les
événements du 10 mars ; que les membres de ce comité fussent arrêtés,
notamment Desfieux et Lazowski ; que le ministre de la justice eût à tenir
l'Assemblée au courant de la procédure qui devait être suivie contre les
conspirateurs. L'orateur
descendit de la tribune au bruit des plus vifs applaudissements. Depuis
l'ouverture de la Convention, jamais un langage si élevé n'y avait été
entendu. Ce que le discours de Vergniaud pouvait avoir de déclamatoire, de
rhétorique et de vague, était dans le goût du temps et servait beaucoup au
succès. Réellement, il venait de changer la situation de la Gironde. Elle
cessait d'obéir plus ou moins volontiers à l'impulsion révolutionnaire ; elle
n'accordait plus un consentement dicté par la peur ; elle ne serait plus en
émulation de popularité. Elle proclamait un nouveau système de conduite, une
résistance ouverte contre le désordre, une politique intérieure et extérieure
dictée par la raison, un but possible, un espoir de paix et de durée. Le
prince des orateurs girondins avait élevé un drapeau sous lequel tout le
parti modéré pouvait marcher honorablement. Marat
se chargea d'abord de la réponse. Après quelques injures adressées au talent
de Vergniaud, qu'il traita de vain batelage, il essaya de parler avec
modération. « Il y a ici deux partis, dont l'un ne sait pas, l'autre ne veut
pas sauver la patrie. » — Les applaudissements des spectateurs luttaient avec
les murmures de l'Assemblée. - « D'un côté sont les hommes d'État ; je ne
fais pas à tous un crime de leur égarement, je n'en veux qu'aux meneurs. Ceux
qui ont voté l'appel au peuple, voulaient la guerre civile ; ceux qui ont
voté la conservation du tyran, votaient la conservation de la tyrannie.
L'indignation publique les poursuit. Je ne veux pas jeter une pomme de
discorde. Chacun sait que j'ai parcouru les clubs pour y prêcher la
modération et la soumission aux lois ; je les ai engagés à venir défendre la
Convention. » Il
s'adressa ensuite à la Plaine. « Si la sincérité, l'amour du bien public,
sont dans vos cœurs, je vous engage à être toujours d'accord avec les
patriotes. Voilà le seul vœu que je forme ; c'est le seul moyen de sauver la
république. Je m'oppose à l'impression d'un discours qui porterait dans les
départements le tableau de nos alarmes et de nos divisions. » L'impression
du discours de Vergniaud fut ordonnée. Les Jacobins demandèrent que le
discours de Marat fût aussi imprimé. A leur grande indignation l'Assemblée
passa à l'ordre du jour. Les Montagnards réclamèrent bruyamment. Guadet
occupait le fauteuil comme vice-président ; ils l'accusèrent d'avoir
inexactement compté les suffrages et le contraignirent à rendre à Gensonné,
qui était président en titre, la fonction qu'il lui avait déléguée pour ce
jour-là. Guadet était particulièrement odieux aux Jacobins. Ses opinions
intraitables et l'âcreté de son langage les irritaient. Puis on
revint sur l'impression du discours de Vergniaud. Il l'avait entièrement
improvisé et les gens de la gauche prétendirent qu'on ne pouvait imprimer ce
qui n'était pas écrit. Lui-même y renonça, disant que ce qui importait ce
n'était point ce qu'il avait dit, mais ce qu'il avait proposé. Barère
l'appuya, il déplora les discordes qui divisaient l'Assemblée. « Brunswick,
dit-il, pourrait payer cher la séance d'aujourd'hui. Vergniaud a dénoncé des
faits graves, il a parlé d'un comité révolutionnaire ; je ne connais pas
d'autre comité révolutionnaire que la Convention nationale. D'un comité
d'insurrection ! contre qui ? Depuis que le peuple est assis sur le trône, il
n'y a d'autres insurgés que les brigands et les émissaires des puissances
étrangères. Une section s'est déclarée en insurrection permanente. C'est la
France entière qui est une armée permanente. Marat a prononcé une phrase
ingénieuse, mais qui contient un poison dangereux. « Les uns ne veulent «
pas, les autres ne peuvent pas sauver la patrie. » Les
Jacobins prirent la défense des hommes qu'avait signalés Vergniaud. Fonfrède
insista, les appelant des agents de l'étranger. Il invoqua le témoignage de
Danton, qui venait de lui dire que le mouvement tenté le 10 mars était
contre-révolutionnaire, et que la Convention avait à prendre une grande
mesure. « Oui,
je l'ai dit, répondit Danton ; cela est vrai. » L'arrestation
des membres du comité d'insurrection fut décrétée à la presque unanimité. Le
ministre de la justice avait été mandé. Il fit un récit clair et détaillé de
la soirée du 10 mars. Il en résultait que le conseil exécutif et la
municipalité s'étaient occupés fort tard de prendre des précautions contre le
désordre et qu'elles avaient été superflues, attendu que tout s'était borné à
de l'inquiétude et à quelque fermentation parmi le peuple. L'existence d'un
comité d'insurrection n'avait pas été constatée ; à moins qu'on ne voulût
donner ce nom à une réunion de citoyens assemblés à l'hôtel de ville pour
délibérer sur les subsistances. Garat n'avait pas voulu voir que c'était un
prétexte. Il apercevait avec sagacité que le désordre tenait à des causes
générales, où l'action du gouvernement et de la Convention ne lui semblait
pas pouvoir atteindre. Les faits particuliers et secondaires lui paraissaient
peu de chose et résultaient nécessairement de la situation, de sorte que tout
à ses yeux était simple et n'avait pu se passer autrement. Dubois-Crancé
et Cambon attestèrent le bon esprit que la société des Jacobins avait montré
dans cette circonstance. « Nous
devons applaudir, disaient-ils, à cette société ; nous lui devons la
Révolution, et elle vient de témoigner son horreur pour les attentats qu'on
voulait commettre. » Fournier
se présenta à la barre pour être entendu. Sa justification parut suffisante.
Le décret d'arrestation fut rapporté, et il fut assigné comme témoin par-devant
le tribunal. Dans
cette même séance, la Convention nomma les juges et les jurés de ce tribunal.
Ces choix, qui devaient avoir une si grande importance, n'avaient pas été
concertés d'avance entre les membres du parti modéré, qui aurait pu avoir la
majorité. Le premier substitut fut Fouquier-Tinville, encore inconnu. Parmi
les jurés se trouvait Jourdheuil, un des signataires de la circulaire du 2
septembre. Le
lendemain, il fut procédé à l'élection des ministres de la guerre et de
l'intérieur. Beurnonville obtint une grande majorité. C'était un succès
remporté sur le parti des révolutionnaires exagérés. Garat
fut élu ministre de l'intérieur. Il pouvait être résigné et docile aux
mesures excessives ou aux mouvements désordonnés, puis les revêtir de
couleurs adoucies ; mais il n'était ni de caractère ni d'opinion à les
conseiller. Peu de jours après, il fut remplacé au ministère de la justice
par Gohier. Pendant
que la situation des armées était le sujet des plus vives anxiétés, lorsqu'on
attendait de jour en jour des nouvelles de Dumouriez, les circonstances de
l'intérieur devenaient aussi inquiétantes. Le recrutement s'opérait dans les
campagnes avec une extrême difficulté. Dans plusieurs départements du centre,
des mesures de rigueur avaient été nécessaires pour vaincre une désobéissance
séditieuse. La Vendée et la Bretagne se soulevaient, sans que la grandeur, la
durée, la cruauté de cette guerre civile fût prévue ni par les paysans qui la
commençaient, ni par les gentilshommes qui y étaient entraînés, ni par le
gouvernement de la Convention qui n'en comprenait point la gravité. Près de
Paris, le représentant Léonard Bourdon, envoyé à Orléans, provoqua lui-même
un grave désordre. Après un dîner que lui donnaient ses amis, car il était
député de cette ville, chaud de vin et de propos révolutionnaires, il se
rendit à la société populaire, où, encouragés par sa présence, les orateurs
s'emportèrent en imprécations contre les aristocrates, les riches, les
négociants, les accapareurs. Il était question de piller et de brûler les
maisons. L'alarme se répandit dans la ville. Le conseil général de la commune
se rassembla ; la foule se groupa autour de la municipalité. Bourdon se
risqua imprudemment au milieu de cette population agitée. Il fut insulté et
même frappé avant que l'autorité municipale eût réussi à rétablir l'ordre. Le
récit que Bourdon envoya à la Convention représentait comme une rébellion
ouverte, comme un horrible attentat contre la représentation nationale, ce
tumulte accidentel, produit par sa conduite inconvenante dans une ville, où
quelques mois auparavant il était venu avec Fournier chercher les prisonniers
qui devaient être massacrés à Versailles. L'Assemblée
fut très-émue à la lecture des lettres de Bourdon et de son collègue Prost.
Une force considérable fut envoyée à Orléans. La municipalité fut destituée ;
des arrestations nombreuses furent ordonnées, et le tribunal révolutionnaire
fut chargé de poursuivre les auteurs et complices de cet attentat. L'arbitraire
tyrannie des autorités locales, installées par des représentants en mission
ou par' des émeutes populaires, était la principale cause de tous les
désordres dans les départements. La partie paisible et honnête de la
population n'était pas encore faite à cette oppression. Elle essayait parfois
de se débattre contre le joug, ou s'irritait contre les menaces et les
insultes. Ces explosions de mécontentement étaient, sans nul examen,
attribuées à des complots soudoyés par l'étranger, à des agents contre-révolutionnaires,
à des émigrés rentrés, à des prêtres réfractaires. Quelques faits isolés,
quelques rapports exagérés ou sans vérité, confirmaient dans cette idée
presque tous les hommes d'opinion révolutionnaire. Quelle que fût leur
nuance, les uns et les autres se refusaient à reconnaître la cause première
et générale du désordre. Aucun ne songeait à rentrer dans les voies de la
justice et de la raison. Il leur eût fallu avouer qu'ils s'étaient trompés,
qu'ils avaient obéi à la passion et à l'illusion. Revenir en arrière leur
était impossible. Ils ne concevaient pas une autre conduite, qu'une guerre
indéfinie au dehors et une domination absolue à l'intérieur. A ce
premier moment, les mesures destinées à vaincre les résistances, à réprimer
les insurrections, à punir les attentats, étaient à la fois aveuglément
rigoureuses et insuffisantes. La Convention ordonnait que les prévenus
seraient justiciables du tribunal révolutionnaire ; elle cherchait des chefs
de complot et de grands coupables ; parfois même elle semblait excuser les
paysans égarés, et se refusait à voir qu'elle s'était mise en guerre avec des
populations entières. « Le
vaisseau de l'État fait eau de toutes parts, disait le Montagnard Duhem ; il
faut, pour y remédier, prendre une mesure générale. Je demande qu'une
discussion solennelle s'engage sur les moyens de guérir la plaie de la
république. Je demande qu'il soit fait là-dessus un rapport philosophique,
qui nous éclaire et qui nous mette à même de sauver la patrie. » Barère
commençait à être le rapporteur accrédité de la Convention. Sa facilité à
parler, à écrire, à exprimer l'opinion dominante, à la suivre dans ses
progrès, faisait de lui l'homme utile, le serviteur empressé de la
Révolution. Après avoir résumé les nouvelles que, depuis plusieurs jours, on
recevait des départements, il disait : « Il est encore un remède à tant de
maux, mais il faut le saisir. Tout, jusqu'aux crimes de nos ennemis,
concourra à sauver la liberté, si vous montrez de la fermeté, de l'union et
du courage. Une partie de l'Assemblée se croit, et a raison de se croire en
pleine révolution ; l'autre ne le croit pas. De ces deux dispositions
très-disparates résultent des divisions intestines entre ceux qu'on accuse
d'exagération et ceux que la Révolution semble traîner à sa suite. —
Considérez votre situation actuelle ; la contre-révolution est commencée ;
des complots éclatent de toutes parts ; les troubles se propagent. Vous ne
délibérez qu'après les événements, lorsque votre ministère serait de les
prévoir et de les prévenir. Si la Convention ne prend pas elle-même le
mouvement révolutionnaire, la liberté est près de rétrograder. Elle ne doit
plus délibérer ; elle doit agir, elle doit combattre. « La
plaie n'est pas à Orléans ; elle n'est pas dans la Vendée ; elle est dans la
Convention, qui malheureusement a été divisée sur plusieurs points
importants. — L'affaire du roi a causé de grands déchirements ; on avait cru
que le lendemain du supplice l'opinion de la majorité deviendrait l'opinion
de tous ; mais il est resté dans les esprits une lie de haine. — Abjurons-la.
Paris a été un sujet de débats ; les uns voulaient que cette ville fût tout ;
les autres, rien. Il faut que Paris soit ce qu'il doit être ; il prendra
naturellement sa place dans la république. Le bon esprit qui l'anime depuis
quelques jours m'en donne l'espoir. Sans l'insurrection de Paris, la
Révolution n'eût pas été faite. Le despotisme était un géant, il ne fallait
rien moins qu'une masse colossale pour l'abattre ; mais les torrents laissent
souvent après eux des eaux stagnantes et pestilentielles ; elles ont produit
le méphitisme politique dont nous sommes dévorés depuis quatre mois. « Vous
êtes un corps révolutionnaire, et vous n'avez encore eu que trois jours
révolutionnaires depuis le commencement de votre session : le premier,
lorsque vous fondâtes la république ; le second, lorsque vous l'avez déclarée
une et indivisible ; le troisième, lorsque vous avez condamné le tyran. Le
reste est couvert de passions, d'intrigues, de divisions qui ont fait le
malheur de la république. Oublions ces sujets de discorde. En révolution, il
ne faut jamais voir que le lendemain et jeter un voile sur la veille. — Un
autre objet d'alarmes pour les départements, ce sont les déclamations contre
les propriétés. Il faut dire que vous ne souffrirez pas la moindre atteinte
contre la propriété territoriale ou industrielle. — Ce sont les prêtres et
les émigrés qui provoquent les attaques contre la propriété. Ils veulent se
venger d'avoir été dépouillés de leurs biens. » Barère
se proposait surtout de déclarer la nécessité d'un régime révolutionnaire. «
Caton, au milieu des agitations de Rome, ne voulait suivre que les lois
faites pour les temps paisibles ; il n'était pas révolutionnaire. Aussi lui
disait-on : « Ta vertu et ta sagesse te font oublier que nous sommes hors des
temps ordinaires. Quand le vaisseau est battu par la tempête, on se sauve
comme on peut. » Laissez donc de côté toutes les demi-mesures. Il faut vous
déclarer en état révolutionnaire ; si vous ne prenez pas cette détermination,
vous êtes perdus. - Si je ne croyais pas insensés les hommes qui, sans savoir
ce qu'ils disent, parlent de la loi agraire, je proposerais de porter la
peine capitale contre les hommes qui prêchent une loi subversive de tout ordre
social. » L'Assemblée entière, à commencer par le côté gauche, se leva en
criant : « Oui ! la peine de mort ! » Une seule voix se risqua à faire
entendre : « Point de décret d'enthousiasme ! » L'orateur
motiva ensuite sa proposition sur ia nécessité de vendre les biens nationaux,
ce qui serait impossible si on ne donnait pas pleine sécurité aux acquéreurs.
La confiscation servait d'argument à Barère en faveur de la propriété. Sans le
laisser achever, sans discussion, et par incident avec acclamation, la peine
de mort fut ainsi décrétée par la Convention « contre quiconque tenterait
d'établir ou proposerait toute loi ou mesure subversive des propriétés
territoriales, commerciales ou industrielles. » Une fois de plus, les
opinions furent érigées en crime capital. Après
cette parenthèse, Barère reprit le cours de son rapport et proposa une autre
décision, qui fut aussi adoptée d'enthousiasme. Les citoyens étant rassurés
quant à leur propriété, il fallait reconnaître que les secours publics
étaient une dette sociale, et mettre à l'ordre du jour un projet de loi pour
les organiser. Il fit voter ensuite le principe de l'impôt
progressif, qu'il regardait comme infiniment juste, encore qu'il avouât que
plusieurs personnes le regardaient comme impossible. L'Assemblée
décréta, toujours sans discussion, ni examen, que les biens communaux
seraient partagés entre les citoyens qui avaient moins de cent livres de
revenu. Le
rapporteur insista ensuite sur l'exécution d'une mesure déjà décrétée et qui
n'avait pas été réalisée. On avait prescrit de vendre les biens des émigrés
en parcelles, afin qu'ils fussent achetés par les citoyens pauvres. Comme
mesure de finances, vendre à ceux qui n'ont pas de quoi payer, était un
projet peu sage. Mais on ne pensait qu'à l'effet des paroles. « Il
est, disait Barère, une dernière mesure efficace pour le succès de la
Révolution dans les campagnes : elle tient à la destruction de tout vestige
féodal ; il y a une infinité de châteaux d'émigrés, vieux repaires de la
féodalité, qui ne pourront servir pour établir des écoles publiques, ni pour
réunir les assemblées primaires. Ces masures souillent le sol de la liberté ;
leur démolition servira à créer des villages en même temps que vous
fertiliserez les campagnes. » Les
relations entre le comité de défense générale et le conseil exécutif devaient
être plus fréquentes et plus régulières. Ce fut aussi l'objet d'une nouvelle
proposition du rapporteur. Enfin, une loi qui reçut une sanction empressée et
unanime portait : « Les étrangers sans aveu seront chassés des terres de la
république. » « La
voilà donc cette Assemblée tant calomniée, qu'on a représentée au peuple
comme déchirée par des divisions, comme incapable de faire le bien ! La voilà
qui d'un commun accord, par un enthousiasme vraiment social et civique, a
adopté toutes les mesures que réclamait le salut public. » Après
avoir quitté la tribune, Barère y remonta, s'excusant d'avoir omis un objet
d'intérêt général. Il demanda que l'Assemblée s'occupât d'un système
d'instruction publique révolutionnaire, qui aurait pour objet de changer les
idées et les opinions anciennes et d'établir la morale qui convient à la
liberté et à la république. Le
rapporteur du comité d'instruction publique promit de lire, dès le soir même,
un projet qui accomplirait les indications de Barère. Cette loi devait
sembler urgente : quelques jours auparavant, on avait dit aux Jacobins que le
seul moyen à employer pour réprimer les émeutes, était l'instruction
primaire. La
Convention était dans une de ces séances où tout est voté par entraînement,
où ne sont admis ni examen, ni objection. La Montagne fit adopter sans débat
un décret conçu en ces termes : « Tout citoyen qui reconnaîtra un émigré ou
un prêtre déporté, qui serait rentré en France, est autorisé à le faire
arrêter. Dans le cas où la personne arrêtée sera convaincue d'être un émigré
ou un prêtre, elle sera exécutée dans les vingt-quatre heures. » Vergniaud
avait développé les idées politiques et la conduite que devait suivre son
parti. La réponse de Barère était un premier programme du gouvernement
révolutionnaire. Maintenant,
sa mise à exécution allait être exigée avec d'autant plus d'empressement que
les dangers de la république devenaient chaque jour plus menaçants. La guerre
de la Vendée prenait des proportions plus effrayantes ; Lyon était dans un
état de fermentation qui n'était comprimé que par l'autorité tyrannique dont
s'était emparée la faction jacobine. Le recrutement continuait à s'opérer
avec lenteur. Enfin, pour ajouter aux désastres de cette situation, Dumouriez
venait de perdre la bataille de Nerwinde ; il allait être contraint d'évacuer
la Belgique ; les commissaires de la Convention annonçaient que la désertion
était nombreuse. Lorsque
ces tristes nouvelles arrivèrent à l'Assemblée, Aubry demanda, au nom du
ministre de la guerre, qu'on s'occupât d'un code pénal militaire. « Il est
temps, disait-il, que la Convention sache qu'il n'y a point d'armée, quand il
n'y a point de discipline. » Marat
montait à la tribune. Un grand nombre de voix répétèrent : « Voilà la cause
du désordre qui règne dans nos armées. » « C'est
l'artifice ordinaire des chefs perfides, dit l'orateur, lorsqu'ils ont
éprouvé un revers, d'en accuser les soldats patriotes et de solliciter des
lois de sang contre les hommes que leur zèle brûlant a conduits aux
frontières. Ce ne sont point les soldats qui sont des voleurs ; ce sont
quelques-uns de leurs chefs ; c'est sur ces chefs que la loi doit
s'appesantir. Nous sommes arrivés au moment de déchirer le voile et de tout
dire. Nous n'avons point de généraux capables de livrer bataille. » Marat
avait été interrompu presque à chaque phrase. A ces paroles éclata un
mouvement presque unanime d'indignation. « Il est payé par nos ennemis, »
criait-on de toutes parts. Il insistait pour garder la parole, afin d'exposer
un plan de défense. « Ce ne sont point les généraux qui doivent sauver la
patrie, c'est moi, » et il proposait d'armer tous les Français. « S'il y
avait dix hommes tels que Marat, disait Lecointre-Puyravaux, la république
serait perdue. Je demande qu'il soit déclaré en état de démence. » Dumouriez
avait quitté l'armée avec laquelle il pénétrait en Hollande, pour venir
prendre le commandement des troupes qui, d'Aix-la-Chapelle, de Liège et du
siège de Maëstricht, s'étaient repliées en Belgique. Il retrouva ce pays en
proie à la tyrannie, aux désordres, aux spoliations des commissaires jacobins
envoyés pour l'exécution de l'odieux décret du 15 décembre. Les villes
étaient gouvernées par un ou plusieurs de ces agents. Ils mettaient sous le
séquestre l'argenterie des églises, le mobilier des châteaux ou des hôtels de
la noblesse, puis les vendaient à vil prix ; ils saisissaient les revenus,
supprimaient les impôts pour gagner la faveur de la populace, cassaient les
magistratures municipales, ouvraient des clubs et troublaient la discipline
de l'armée afin qu'il fût impossible aux généraux d'employer contre eux la
force militaire. Les
représentants en mission n'osaient pas ou ne voulaient point mettre un terme
à un désordre qui devait nécessairement amener un soulèvement des
populations. Ce danger devenait imminent par l'approche de l'armée
autrichienne et par les échecs que venait d'éprouver l'armée française. Lorsque
Dumouriez revint à Anvers, la ville était dans la consternation : un homme de
lettres qui s'appelait Publicola Chaussard, et dont on avait fait un
commissaire, venait de donner l'ordre d'arrêter l'évêque, les magistrats et
plusieurs notables habitants. Dumouriez lui fit intimer l'ordre de sortir
sur-le-champ d'Anvers ; il fit fermer le club. Il en agit de même avec
plusieurs autres commissaires. Les généraux, qui s'étaient faits jacobins et
qui favorisaient ces désordres, furent renvoyés sur le territoire français ;
les corps francs, les légions de sans-culottes furent dissous. Dumouriez
promettait justice aux magistrats et aux citoyens belges, délivrait ceux
qu'on avait emprisonnés, restituait aux églises leurs ornements et désavouait
hautement les procédés des commissaires. Par une
telle conduite, il se plaçait en rupture ouverte avec les Jacobins et même
avec la Convention. Les représentants Camus et Treilhard lui firent de vives
représentations et alléguèrent les décrets. Il leur répondit que le premier
de tous les décrets était le salut de l'armée ; qu'il avait la responsabilité
de la guerre et de l'honneur de la France ; qu'il était sur les lieux, qu'il
avait vu et réfléchi avant de se décider, et qu'il était temps de mettre un
terme aux crimes et à la tyrannie qui pesaient sur les Belges et
déshonoraient le nom français. « Si la Convention applaudit à de tels crimes
; si elle ne s'en offense pas, si "elle ne veut pas les punir, tant pis
pour elle et pour notre malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait commettre
un crime pour sauver la Convention, je ne le commettrais point. » La
discussion s'anima ; Camus, irrité, finit par dire à Dumouriez : « Général,
on vous accuse d'être César ; si je le croyais, je serais Brutus, et je vous
poignarderais. — Mon cher Camus, je ne suis point César ; vous n'êtes pas
Brutus ; et si je ne dois périr que de votre main, c'est un brevet
d'immortalité. » Au
moment où il quittait la Hollande, Dumouriez avait écrit au président de la
Convention une lettre, où il expliquait avec détail et avec une rude
franchise les causes qui venaient d'amener les revers des armées françaises
et de faire échouer le plan qu'il avait conçu. Le ministère de Pache, qui
avait désorganisé l'armée et tous les services ; l'oubli où avaient été
laissés les divers mémoires où il avait exposé les besoins de l'armée et les
conditions du succès ; les souffrances que le manque d'une bonne administration
avait fait subir aux soldats dans les cantonnements d'Aix-la-Chapelle et de
Liège ; la solde de l'armée arriérée ; les maladies et les désertions qui
s'en étaient suivies ; le siège de Maëstricht entrepris sans que rien eût été
préparé pour cette expédition : telles étaient les circonstances qui avaient
amené les désastres. Il
disait ensuite comment la conduite de l'administration française dans les
pays conquis compromettait le sort de nos armes en révoltant les populations.
« Tant que notre cause a été juste, nous avons vaincu l'ennemi ; dès que
l'avarice et l'injustice ont guidé nos pas, nous nous sommes détruits nous-mêmes.
On vous flatte ; on vous trompe. Je vais déchirer le bandeau. On a fait
éprouver aux Belges tous les genres de vexations ; on a violé à leur égard
les droits sacrés de la liberté ; on a insulté impudemment à leurs croyances
religieuses ; on a profané par un brigandage lucratif les ornements de leur
culte ; on a opéré la réunion du Hainaut à coups de sabre et de fusil ; celle
de Bruxelles a été demandée par une vingtaine d'hommes turbulents et par
quelques hommes de sang, qu'on a rassemblés pour intimider les citoyens.
Cambon, qui peut être un honnête citoyen, mais qui, certes, ne mérite pas
votre confiance en matière de finances, a cru trouver des ressources en
s'emparant des richesses de cette fertile contrée. Il a proposé le fatal
décret du 15 décembre ; vous l'avez accepté unanimement, tandis que chacun
d'entre vous à qui j'en ai parlé, m'a dit qu'il le trouvait injuste et qu'il
le désapprouvait. Ses commissaires envoyés en vertu de ce décret ont été très-mal
choisis. La plupart sont des insensés, ou des tyrans, ou des hommes sans
réflexion, qu'un zèle brutal et insolent a toujours conduits au-delà de leurs
pouvoirs. La terreur et peut-être la haine ont dès lors remplacé cette
fraternité qui a accompagné nos premiers pas dans la Belgique. Les prêtres et
les moines ont profité de nos imprudences, et nous regardent comme des
brigands qui s'enfuient. Les villages s'arment contre nous ; le tocsin sonne
de toutes parts. Ce n'est point une guerre d'aristocratie, car notre
révolution favorise les habitants des campagnes, c'est pour eux une guerre
sacrée, c'est pour nous une guerre criminelle. Vous prononcerez sur les
mesures que la nécessité m'a forcé de prendre pour sauver l'armée française,
l'honneur de la nation et de la république. Vous tenez dans vos mains le sort
de l'empire. Je suis persuadé que la vérité et la vertu conduiront vos
décisions. Vous ne souffrirez pas que vos armées soient souillées par le
crime et en deviennent les victimes. » Cette
lettre était un acte de rupture avec la politique révolutionnaire. Cela était
si grave que le président ne risqua point d'en donner lecture. Danton et
Lacroix repartirent pour la Belgique, afin d'engager Dumouriez à retirer sa
lettre et à ne point se mettre en révolte ouverte contre le gouvernement de
la république. Sa
résolution était prise ; il la jugeait indispensable pour le salut de l'armée
; elle était plus indispensable encore pour sa situation personnelle. Un
général tel que Dumouriez était évidemment incompatible avec l'esprit
révolutionnaire qui dominait la France. Il aimait l'ordre et la discipline ;
il les regardait comme des conditions de succès ; il comprenait qu'un général
en chef devait avoir sur son armée un pouvoir de gouvernement. L'intervention
de commissaires délégués par une autorité supérieure à la sienne lui semblait
dangereuse et insupportable. Quelle que fût sa complaisance pour les formes
républicaines, quel que fût le vernis jacobin dont il consentait à se
colorer, il était un homme de l'ancien régime, de l'ancienne armée ; il en
conservait les habitudes et l'esprit. Il s'entourait de généraux et
d'officiers qui ne devaient pas leurs grades à la république ; en somme, il
ne lui était pas irrévocablement dévoué. Son ambition, ses opinions réelles,
s'il en avait, ou du moins ses calculs le conduisaient à jouer une autre
partie ; on pouvait s'attendre à le voir plus ou moins prochainement former
quelque entreprise contre-révolutionnaire. Ses victoires mêmes devaient
sembler dangereuses aux Jacobins ; il était en butte à leurs méfiances. Sans
cesse dénoncé ; à tout instant menacé d'être sacrifié à de démagogiques
exigences signifiées par des émeutes, son sort était écrit d'avance. Les
généraux coalisés et les émigrés répétaient déjà que bientôt il serait un
second tome de La Fayette ; il avait perdu tout prestige aux yeux des
ennemis, qui le savaient dénué d'autorité. Les
commissaires de la Convention ne se trompaient donc pas dans leurs soupçons.
Dumouriez voulait se rendre indépendant à la tête de son armée, occuper la
Belgique, et déterminer en France un retour au gouvernement monarchique et
constitutionnel. Pour un tel projet, la victoire était nécessaire ; elle lui
manqua. Après un combat heureux à Tirlemont, il avait perdu la bataille de
Nerwinde. Sa retraite s'était opérée en meilleur ordre qu'on ne pouvait l'espérer,
lorsque des bataillons entiers désertaient et se débandaient. Ce fut
à ce moment que Danton arriva près de Dumouriez. Il le conjura de retirer sa
lettre, et parvint, non point par la menace, mais par des paroles de
confiance et d'amitié, à lui faire écrire quelques lignes au président de la
Convention. Il priait l'Assemblée de ne rien préjuger sur sa lettre avant
qu'il eût le temps d'envoyer de nouvelles explications. Camus
était revenu à Paris ; en rendant compte de la bataille de Nerwinde, il
n'accusa nullement ni Dumouriez, ni les généraux ; il donna de grandes
louanges à la bravoure du général Valence, qui avait commandé l'aile droite,
et n'imputa la mauvaise fortune de Miranda qu'à l'arrivée d'un renfort
survenu aux Autrichiens pendant l'action. Il
ajouta : « Le général Dumouriez a raison de se plaindre de l'indiscipline des
troupes, et des pillages qu'elles ont trop souvent exercés. Il s'est commis
d'affreuses barbaries ; les cours martiales ne peuvent rien, tant leur
juridiction exige de formalités. » Camus convenait aussi de l'imprudence
avec laquelle plusieurs commissaires avaient exécuté le décret du 15
décembre. « Ces peuples demandent à être ménagés ; ils veulent qu'on respecte
à leur égard les droits de l'homme ; en se conduisant envers eux avec sagesse
et modération, on en fera des Français. » Au total, sauf la différence du
langage et la timidité des conclusions, ce rapport était conforme à la lettre
de Dumouriez. Camus
convenait aussi des inconvénients de l'élection des officiers, que la
Convention avait adoptée sans écouter de raisonnables objections. « Les
intrigants, pour être élus, permettent aux soldats l'indiscipline et
l'impunité ; si vous ne réformez pas ce mode d'élection, vous n'aurez jamais
de troupes. » Albitte
essaya de parler contre les généraux. On lui cria : « Voilà du Marat ; vous
prêchez le désordre. » Au contraire, la Montagne l'approuvait et l'appuyait. Quinette
demanda une nouvelle organisation du comité de défense générale, qui se
reconnaissait lui-même comme insuffisant. « Aussitôt, dit-il, qu'on fait
quelque proposition pour rapprocher le pouvoir exécutif de la Convention, on
crie à la dictature ; on ne voit pas que c'est le seul moyen d'éviter un
dictateur. Si vous ne prenez pas toutes les mesures pour bien gouverner, vous
verrez qu'il se présentera un homme qui saura gouverner, et alors ! ... » On
murmura beaucoup. Isnard
proposa de changer le comité de défense générale en comité de salut public. «
Nos divisions, dit-il, causent tous les maux de la patrie ; il faut mettre la
Convention en harmonie avec elle-même, et composer ce comité des membres les
plus accrédités de chaque parti. Il résultera de la lutte des opinions dans
le comité une opinion unique, adoptée par tous. » Isnard demandait aussi
qu'on déterminât le mode de la surveillance à exercer sur le pouvoir exécutif
par la Convention. Cette
proposition fut décrétée ; la Convention arrivait progressivement au pouvoir
dictatorial. L'autorité exécutive n'ayant aucune participation à la
souveraineté législative, ne pouvait être qu'un instrument subordonné ; il
devenait donc nécessaire, pour donner de l'unité à l'action du gouvernement,
qu'elle fût exercée directement par le pouvoir souverain. A ce premier
moment, il s'agissait seulement d'une surveillance complète et de chaque
jour, qu'un comité de salut public établirait sur le conseil des ministres. Isnard
paraissait croire que les débats intérieurs de ce comité seraient une
garantie contre le despotisme, et que la justice, la liberté et la raison
pourraient y faire entendre leur voix. Il fut
d'abord formé de vingt-cinq membres ; ses séances étaient publiques pour tous
les représentants ; de sorte que ce fut bientôt, non pas un conseil, mais une
assemblée. Marat y venait dire des folies et faire du bruit. Les
délibérations, qui auraient exigé du secret, étaient, dès le lendemain,
connues partout. Danton
n'avait passé que peu de jours auprès de Dumouriez. Ainsi que les autres
commissaires de la Convention, il n'apporta aucune accusation contre le
général. Ses mesures furent approuvées ; on voulut chercher, de concert avec
lui, les moyens de rétablir l'ordre dans l'armée. Miranda, à qui il
attribuait de graves fautes dans la bataille de Nerwinde, fut soumis à une
enquête. Cependant
la situation militaire restait la même ; les armées ennemies ne
rétrogradaient point : la Belgique était de jour en jour plus menacée ; il
semblait probable que bientôt elle serait évacuée par les troupes françaises. En même
temps, les nouvelles des provinces de l'ouest devenaient désolantes ; la
guerre envahissait un vaste territoire, et nul moyen de répression n'avait
encore suffi à arrêter ses progrès, à résister aux entreprises des insurgés.
La Convention ignorait les causes du mal et son étendue ; elle croyait à des
complots, tandis qu'elle avait à combattre un vaste mouvement populaire, une
opinion qu'elle avait exaspérée par ses exigences et par la conduite de ses
agents. Tallien, rendant compte de sa mission, attribuait la guerre de la
Vendée à un débarquement de prêtres réfractaires. Les
dangers de la patrie, l'intérêt national, le sort de la république, que les
deux factions révolutionnaires avaient proclamée en commun, ne pouvaient
toutefois les réunir dans une même pensée, dans une action concertée. Des
tentatives furent renouvelées pour réconcilier les Girondins et Danton. Comme
eux et plus qu'eux, il s'effrayait, pour le salut de la France, et même pour
sa propre sûreté, de la domination des ambitieux qui, pour se placer au
premier rang, étaient prêts à déchaîner les fureurs insensées de
l'arrière-ban du jacobinisme. Il regardait comme funeste la politique des
Girondins, et comme funeste aussi la lutte qu'il faudrait soutenir contre
eux, pour les priver de tout pouvoir et de toute influence. Il ne voulait
point leur laisser la victoire et l'autorité ; mais il craignait ce qui
adviendrait après leur défaite. Il eut
des conférences avec les principaux du parti. Guadet ne voulut entendre à
aucune transaction sur les massacres de septembre ; il exigeait la
continuation des poursuites qu'un décret avait ordonnées. « Tu ne sais point
faire à la patrie le sacrifice de tes ressentiments, disait Danton ; tu ne
sais point pardonner ; tu seras victime de ton opiniâtreté. » La
rupture ne tarda point à éclater. Au moment où plusieurs généraux allaient
être privés de leur commandement et où conséquemment des promotions devaient
avoir lieu, Ducos rappela qu'un décret, oublié comme vain et ridicule, avait
défendu aux députés de solliciter des places auprès des ministres. « Je
demande, dit-il, que les ministres, en vous donnant la liste des officiers
généraux, vous fassent connaître les recommandations qu'ils ont reçues. »
C'était une attaque contre Danton. Il
répondit : « Je déclare avoir recommandé d'excellents patriotes, d'excellents
révolutionnaires ; la loi dont on parle est absurde ; elle a été révoquée par
la Révolution. » Puis, laissant cette puérile accusation, il épancha toute sa
pensée ou plutôt toute sa passion ; car ses déterminations prenaient toujours
cette forme. « Il faut enfin que la Convention soit un corps révolutionnaire
; il faut qu'elle soit peuple ; il est temps qu'elle déclare la guerre la
plus implacable aux ennemis de l'intérieur. Quoi ! la guerre civile est
allumée de toutes parts, et la Convention reste immobile ! Un tribunal
révolutionnaire a été créé, et ce tribunal n'est pas encore en activité ! Que
dira donc ce peuple, car il est prêt à se lever en masse ; il le doit, il le
sent. Il dira : Quoi donc ! des passions misérables agitent nos
représentants, et cependant les contre-révolutionnaires tuent la liberté. -
Je dois enfin dire la vérité ; je vous la dirai sans mélange : que
m'importent toutes les chimères qu'on peut répandre contre moi, pourvu que je
puisse servir la patrie. — Oui, vous ne faites pas votre devoir. Pourquoi
vous éloignez-vous du peuple ? Rapprochez-vous de lui, et il entendra raison.
La Révolution ne peut marcher, ne peut être consolidée qu'avec le peuple. Ce
peuple en est l'instrument, vous n'avez qu'à vous en servir. « Vous
dites que les sociétés populaires fourmillent de dénonciations absurdes et
atroces. Hé bien ! que n'y allez-vous ? Une nation en révolution est comme
l'airain qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté
n'est pas fondue ; le métal bouillonne ; si vous ne surveillez pas le
fourneau, vous serez tous brûlés. « Ne
voyez-vous pas qu'il faut que la Convention décrète aujourd'hui que tout
homme du peuple aura une pique aux frais de la nation ? Les riches la
payeront ; ils la payeront en vertu d'une loi, et les propriétés ne seront
pas violées. — Il faut décréter que, dans tous les départements où la
contre-révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette
contre-révolution sera mis hors la loi. -Puisque dans les rues, dans les
places publiques, les patriotes sont insultés ; puisque dans les spectacles
on applaudit avec fureur aux applications qui se rapportent aux malheurs de
la patrie, je déclare que quiconque oserait appeler la destruction de la
liberté ne périrait que de ma main, dussé-je après porter ma tête sur
l'échafaud : heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. « Je
demande que la Convention déclare au peuple français, à l'Europe, à
l'univers, qu'elle est un corps révolutionnaire, qu'elle est résolue à
maintenir la liberté, à étouffer les serpents qui déchirent le sein de la
patrie. — Il faut sortir de cette léthargie politique. Marseille vous a écrit
qu'elle voulait être la montagne de la République ; elle se gonflera cette
montagne ; elle roulera les rochers de la liberté, et les ennemis de la
liberté seront écrasés. « Je
ne veux pas rappeler de fâcheux débats ; je ne dirai qu'un mot. Roland
écrivait à Dumouriez, qui m'a montré la lettre : « Il faut vous liguer avec
nous, pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton. » Mais tirons le
rideau sur le passé ; il faut nous réunir. C'est cette réunion qui devrait
établir la liberté d'un pôle à l'autre. Je ne demande pas d'embrassade
particulière. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre mon plus
cruel ennemi ; que ce sentiment sacré enflamme toutes les âmes. Il faut tuer
les ennemis intérieurs pour triompher des ennemis extérieurs. Vous deviendrez
victimes de vos passions et de votre ignorance, si vous ne sauvez la
république. La république ! elle est immortelle. L'ennemi pourrait bien faire
encore quelques progrès ; il pourrait prendre encore quelques-unes de nos
places ; mais il s'y consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre
avantage, que le Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant
de la Fable, reprenne de nouvelles forces. » En
terminant, Danton répétait encore : « Soyez peuple. Si on se réunit, si on
aime les sociétés populaires, malgré ce qu'elles peuvent avoir de défectueux,
car il n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force et
redeviendra victorieuse. » Il n'y
avait dans ce discours aucune proposition réellement praticable pour écarter
les dangers dont la France était menacée ; rien qui put donner aux armées une
administration plus régulière, une discipline meilleure ; rien qui dût hâter
d'un seul jour le recrutement et l'arrivée des renforts, rien qui changeât la
situation politique de Dumouriez. Ce qui eût été important, c'était de lui
concilier, en les calmant, les opinions révolutionnaires. Danton venait, au
contraire, de flatter et d'exalter les passions déchaînées contre l'ordre
public et contre le général. Son discours n'en obtint que mieux le succès qui
s'attache aux représentations théâtrales, aux paroles exaltées et
retentissantes. Il fit voter, en toute précipitation, un décret ainsi conçu :
« La Convention nationale déclare la ferme résolution de ne faire ni paix ni
trêve aux aristocrates fit à tous les ennemis de la Révolution ; elle décrète
qu'ils sont hors la loi. » Ce fut
la première fois que cette expression, « hors la loi, » prit place dans la
législation. Trois jours après, entendant la lecture du procès, un député
remarqua que ce décret donnait aux assassins droit de vie et de mort sur tout
citoyen qu'ils voudraient appeler aristocrate. Il fut répondu que la
Convention avait seulement voulu que les formes ordinaires ne fussent pas
suivies dans le jugement, mais qu'elle n'avait pas entendu que le premier
venu pourrait égorger un contre-révolutionnaire à son choix. L’interprétation
parut suffisante. Il n'était pas évident que le ministre du 2 septembre eût
compris dans ce sens le décret qu'il avait proposé. Robespierre
lui succéda à la tribune ; son thème était pareil. Avec un langage plus
froid, avec son habituelle dénonciation contre les traîtres et les
conspirateurs, il gourmanda aussi la Convention de son inertie et de son
aveuglement. Il ajouta des accusations contre le monopole et l'agiotage, en
demandant des lois populaires pour régler la liberté commerciale et les
impôts. Il se plaignit de la liberté de la presse. Mais son discours avait un
objet spécial, qui en fut la conclusion. « La
punition d'un tyran obtenue après tant d'odieux débats sera-t-elle donc le
seul hommage que nous ayons rendu à la liberté et à l'égalité ?
Souffrirons-nous qu'un être non moins coupable, non moins accusé par la
nation, et qu'on a ménagé par un reste de superstition pour la royauté
attende tranquillement ici le fruit de ses crimes ? Une grande république
outragée avec tant d'insolence, trahie avec tant d'audace, attend de vous
l'impulsion qui doit ranimer dans tous les cœurs une sainte antipathie pour la
royauté et donner une nouvelle force. » Alors il proposa le bannissement de
tous les parents de Capet, et le jugement de Marie-Antoinette par le tribunal
révolutionnaire. Le fils de Capet devait rester détenu au Temple. Robespierre
n'avait jamais pris part aux relations que plusieurs membres des Jacobins et
de la commune entretenaient avec le duc d'Orléans ; il avait plusieurs fois
déclaré que son opinion était conforme aux propositions des Girondins et que
le bannissement de tous les Bourbons aurait son approbation ; mais jusqu'à ce
moment il avait paru ne se point préoccuper de ce qu'on disait des intrigues
ou des projets du Palais-Royal ; il voyait sans doute que le duc d'Orléans
n'avait aucune autre ambition que de sauver sa vie et de conserver sa
situation, autant que pouvaient le comporter les circonstances
révolutionnaires. Aussi fut-on surpris de cette démarche, qui n'était point
concertée avec la Gironde, et dont il n'avait point prévenu les Jacobins. Lamarque
prit vivement la défense de Philippe-Égalité, parla de son patriotisme et de
son dévouement à la Révolution ; il demanda l'ordre du jour, qui fut adopté
presque unanimement. Robespierre,
interrogé par ses amis sur les motifs de cette proposition imprévue, répondit
en conversation qu'il voyait plus clair que d'autres et qu'on saurait bientôt
si ses soupçons étaient fondés. Il faisait allusion sans doute 4 des bruits
qui, peu après, devinrent publics ; on disait que Dumouriez avait le projet
de rétablir la, monarchie constitutionnelle, en appelant au trône le duc de
Chartres, fils aîné du duc d'Orléans, qui, depuis le commencement de la
guerre, s'était constamment distingué par son courage, sa bonne conduite et
son coup d'œil militaire. Rien n'a jamais constaté que Dumouriez ait eu un
tel dessein ; il l'a toujours nié. Il
n'était pourtant pas impossible que cette pensée eût trouvé place dans les
entretiens intimes de Dumouriez avec Danton. L'un comme l'autre était sujet à
admettre, en imagination, toutes les chances qui pourraient sortir du chaos
révolutionnaire. Nulle opinion, nul préjugé ne les empêchaient de calculer
les probabilités et d'interroger l'avenir. Au mois
d'octobre 1792, lorsqu'après Valmy, Dumouriez était à Paris, le duc de
Chartres y était venu aussi. Il s'expliquait assez ouvertement sur les
horreurs, qui, peu de semaines auparavant, avaient ensanglanté Paris. Danton
le sut ; il fit venir, dans son cabinet au ministère de la justice, le jeune
général, et lui adressa quelques réprimandes, sur l'imprudence de son
langage. Le duc
de Chartres protesta de son dévouement à la patrie et à la république ; il en
avait déjà donné des preuves signalées sur le champ de bataille. « Mais
vous vous êtes exprimé en termes inconsidérés sur le 2 septembre : cela ne
convient pas. » Le prince ne cacha point les sentiments que lui inspiraient
ces cruelles exécutions. « Jeune
homme, vous parlez de ce que vous ignorez : c'est moi qui ai ordonné le 2
septembre, et je devais le faire ainsi. J'ai terrifié cette population de
Paris, qui était prête à crier : « vivent les Prussiens ! » J'ai exterminé ou
j'ai épouvanté des aristocrates qui auraient toujours été les ennemis de la
Révolution, qui sans cesse auraient conspiré contre elle. J'ai sauvé la
république, la France me doit des remercîments, et vous peut-être plus qu'un
autre. » Le duc
de Chartres s'étonna de cette parole. Danton
continua : « On ne sait ce qui peut arriver. Ce pays-ci n'est pas fait pour
la république. Quelque jour, il criera : « vive le roi ! » Ça peut vous
regarder, et ce que j'ai fait aura servi à vous frayer le chemin, à écarter
des obstacles. Ainsi, jeune homme, servez bien et fidèlement la république ;
conduisez-vous sagement et prenez garde à ce que vous dites. » L'état
de l'armée et la fermentation plus ou moins bouillonnante de la plupart des
provinées jetaient l'anxiété dans tous les esprits ; toutefois, au sein de
l'Assemblée, la principale circonstance ne cessait point d'être la lutte des
deux factions rivales. Les commissaires envoyés dans les départements
écrivaient à la Convention, et surtout aux Jacobins, que l'opinion publique
était corrompue, qu'un mécontentement général envahissait la population, que
les Girondins et les Rolandistes avaient, par leurs calomnies, inspiré
partout des préventions hostiles contre les véritables patriotes, contre les
révolutionnaires de la Montagne. La
société des Jacobins ne s'entretenait que de conspirations dont la république
était menacée. Les sociétés populaires envoyaient des adresses pour se
plaindre de l'indécision et de la mollesse de la Convention. Le club de
Marseille, selon sa coutume, allait toujours plus vite et plus loin qu'aucun
autre. Il écrivait à la Convention : « Mandataires infidèles, qui vouliez
l'appel au peuple, votre perfidie est à son comble ; trop longtemps vous avez
occupé le poste honorable que vous étiez indignes de remplir et où vous ne
restez que dans le coupable espoir de perdre la république. Fuyez cette
enceinte sacrée que vous souillez de votre souffle impur ; laissez aux seuls
amis du peuple le soin de faire son bonheur. Marseille vous déclare que vous
avez perdu sa confiance, et en vertu de son droit partiel de souveraineté,
elle vous ordonne de vous retirer. Nous ne connaissons d'autre Convention nationale
que cette Montagne tutélaire, qui, avec nous, sauvera la patrie. Fuyez ou
craignez de ressentir les premiers le glaive vengeur d'un peuple républicain.
» Les
Girondins ainsi attaqués ne s'étaient point mis d'accord sur les moyens de
défense. Guadet regretta que la Convention n'eût pas depuis longtemps réprimé
les anarchistes par des mesures de sévérité. « Le moment est venu, dit-il, de
faire rentrer dans la poussière des brigands qui veulent anéantir la
république. Ne vous y trompez pas, elle chancelle, elle tombe en dissolution
; vous devez porter un décret d'accusation contre les signataires de cette
adresse. » A ce
discours, prononcé parmi les clameurs et les interruptions de la gauche,
succéda une proposition de Barbaroux. Organe d'une opinion qui semblait avoir
faveur dans l'Assemblée, il demanda ce que plusieurs voix avaient déjà
réclamé dans le cours de la séance, la convocation des assemblées primaires,
qui décideraient quels hommes dans l'Assemblée avaient la confiance du
peuple. Il y
avait longtemps que les Girondins entretenaient cette pensée ; ils l'avaient
manifestée pendant le procès du roi ; maintenant le parti contraire se
montrait moins inquiet sur les résultats de cette épreuve ; mais Robespierre
y avait toujours été opposé, il avait des doutes sur le succès d'une nouvelle
élection ; et plusieurs fois à la tribune des Jacobins, il en avait parlé
comme d'une occasion de guerre civile. Barère
parla en ce sens ; en même temps il exprima un blâme sévère contre l'adresse
et proposa qu'elle fût improuvée comme attentatoire à la liberté des opinions
et tendant à dissoudre la représentation nationale et l'indivisible unité de
la république. Son avis fut adopté. Une
autre pétition, remise au nom des sections de Paris, témoigna la même
méfiance, et quelques jours après ramena la même discussion. L'appel aux
assemblées primaires fut de nouveau demandé par Pétion. « Nous sommes
arrivés, disait Gamon en l'appuyant, à ce point de méfiance et de haine, où
il me paraît impossible de nous réunir sincèrement et de marcher d'accord. » Fonfrède
proposa de dire aux pétitionnaires : « La Convention répond de sauver la
patrie, mais vous, vous répondez du sort de la Convention. » Cette
réponse fut adoptée. Afin de rassurer les esprits inquiets de la situation
présente, Barère fit ajouter que la Convention déclarait au peuple français
qu'elle s'occuperait dans quinze jours d'une constitution qui ferait le
bonheur de la France. Chaque
jour amenait un nouveau conflit et d'hostiles paroles : Marat dénonçait la
faction scélérate, les ministres, les généraux, et même Danton. Buzot
répondait : « Veut-il donc transformer en un club la Convention nationale ?
Je périrai plutôt que de la laisser avilir. On vous propose de révolutionner
et, selon l'expression de quelques hommes exécrés de tout l'univers, de
septembriser sans cesse. Malheur à nous si de pareils hommes pouvaient
exercer ici la domination ! Au bord de l'abîme creusé par de prétendus amis
du peuple, je leur dirai : — Oui, c'est vous qui nous y avez amenés, c'est
sur vous, sur votre tête, que je rejette tous les maux de la république. » Buzot
n'exagérait point en citant le mot « septembriser. » Le langage de
Robespierre, lorsqu'il était à la tribune des Jacobins, prenait un caractère
de cruauté alors inadmissible à la Convention ; il représentait toujours les
patriotes comme contraints à se défendre des assassins et montrait une
singulière activité à donner un nouveau branle à la Révolution. « Le
premier soin du peuple, disait-il, est de donner la chasse aux
contre-révolutionnaires. Pour se sauver, la Convention a besoin du peuple.
Elle a déclaré que tous les mauvais citoyens étaient hors la loi et que le
peuple devait s'en délivrer. - Vous voyez que d'après les principes de la
nature, d'après la législation, nous ne devons pas nous embarrasser de vaines
formules. — Comment concevoir que tandis que le peuple verse son sang pour
repousser les ennemis du dehors, il s'abstînt de faire la guerre aux ennemis
intérieurs ? Les traîtres ont-ils invoqué les formes pour assassiner
Lepelletier ? Attendrons-nous qu'ils fassent une Saint-Barthélemy des
patriotes ? Sera-ce un tribunal révolutionnaire, sera-ce un corps
administratif qui arrêtera leurs trames ? En a-t-il le temps ? Il n'y a que
les sections qui puissent se purger de tous les mauvais citoyens. Alors nous
aurons fait un pas décisif vers la liberté ! » Le
lendemain il continuait cette exhortation au massacre. « Nos maux ne viennent
pas du peuple ni des sociétés populaires, comme le disent les traîtres qui
nous livrent aux ennemis ; ils viennent des corps administratifs, du
gouvernement et des scélérats ligués avec les cabinets de Londres et de
Berlin. Ils entretiennent dans nos départements le feu de la sédition, qui
s'approche de nous et va nous embraser si nous ne nous hâtons de l'éteindre.
Tous nos maux viennent des fonctionnaires publics aristocrates, feuillants,
modérés, qui trahissent leur devoir par scélératesse ou par lâcheté. — Il
faut que le peuple se lève pour écraser ses ennemis intérieurs, pour les
exterminer, en respectant seulement la représentation nationale. » Les
événements de la guerre avaient suscité cette nouvelle fureur révolutionnaire
; la même cause allait bientôt aggraver la situation. Dumouriez, après avoir
dans les premiers moments de sa retraite, maintenu l'obéissance et le courage
de son armée et fait bonne contenance en face de l'ennemi, reconnut qu'il n'y
avait rien à espérer. Les généraux donnaient l'exemple de l'insubordination
et parfois de la lâcheté ; les officiers désertaient à l'intérieur et les
soldats les imitaient. Il ne savait jamais si l'ordre qu'il donnait serait ou
pourrait être exécuté ; il lui était impossible de connaître la force
effective de chacun des corps de l'armée. Aucun moyen de punir n'était entre
ses mains. Les soldats étaient presque tous vaillants jusqu'à la témérité ; beaucoup
d'officiers étaient sans expérience, raisonneurs, mutins, préoccupés
d'opinions politiques, prompts à se rebuter. En cessant d'être victorieux,
Dumouriez avait perdu son autorité ; les soldats avaient perdu la confiance
et la soumission. Il
parvint encore à se retirer en bon ordre jusqu'à Louvain, en repoussant avec
avantage une colonne autrichienne ; c'était le 22 mars. Le lendemain, il eut
une entrevue avec le colonel Mack, qui commençait alors une réputation
d'habileté ; et qui, douze ans après, devait trouver une chance si triste
pour son honneur. Il était chef d'état-major du prince de Cobourg. On convint
verbalement que les Impériaux ne feraient pas de fortes attaques ; et que les
Français se retireraient sur Bruxelles lentement et en bon ordre, sans
chercher à livrer bataille. Dumouriez et Mack se quittèrent, en promettant de
se revoir pour aviser à des résolutions ultérieures. Cette
convention non écrite n'était pas un engagement formel. Les Français furent
attaqués dans leur retraite ; une division se défendit mal ; l'armée se
trouva de nouveau compromise et hors d'état de se maintenir en Belgique ; il
fallait se replier sur la frontière. Mack
eut avec Dumouriez une seconde conférence ; ils conclurent une nouvelle
convention plus formelle, mais encore non écrite et qui devait rester ignorée
des deux armées. Il était réglé que l'armée française resterait sur la
frontière sans être attaquée. Dumouriez expliqua alors au colonel autrichien
qu'il avait le projet de marcher à Paris et d'y opérer une contre-révolution.
Il accepta ou demanda le concours des Autrichiens, à supposer qu'il le jugeât
nécessaire ; il alla même jusqu'à promettre, en ce cas, de leur remettre la
ville de Condé comme place de sûreté. Le
lendemain arrivèrent à Tournai trois commissaires jacobins, envoyés par
Lebrun ministre des affaires étrangères, Proly, Dubuisson et Pereyra ; le
premier passait pour fils naturel du prince de Kaunitz ; Dubuisson était un
homme de lettres de second ordre, auteur de quelques pièces de théâtre ;
Pereyra était un juif hollandais né à Bayonne. Tous les trois avaient été
mêlés aux troubles qui, en 1789, avaient agité les provinces belges. Depuis
la Révolution française, ils étaient venus jouer un rôle actif dans le parti
jacobin et appartenaient à la portion intrigante et exaltée. Dès lors ils
passaient pour être à la solde des gouvernements étrangers. Ce fut à ce titre
qu'un an après ils montèrent sur l'échafaud révolutionnaire. Ce ne serait pas
une preuve de la réalité des complots qu'on leur attribua ; ils étaient
probablement de cette classe d'espions qui reçoivent de l'argent pour rendre
un compte vrai ou faux de ce qui se passe dans le parti dont ils professent
les opinions et le langage, afin de ne pas exciter la méfiance et de mieux
pénétrer les secrets. Dumouriez
en était au point de ne rien dissimuler. Il les reçut fort mal, commença par
les traiter avec hauteur et dureté, et leur parla sans ménagement aucun des
Jacobins et de la Convention. Dans une autre conversation, car ils le virent
plusieurs fois, il se radoucit et prit même un ton de familiarité et de
confiance. Les commissaires avouèrent que la Convention perdait la France, et
que lui seul pouvait la sauver. Ils cherchèrent en commun où il devait
prendre son point d'appui et quel pouvoir il faudrait substituer à la
Convention. Ils lui montrèrent les Jacobins comme un gouvernement déjà tout
établi : une assemblée centrale ; dans toutes les villes, des sociétés
correspondantes et subordonnées ; une tribune ; des orateurs ; des chefs de
parti, des discussions régulières sur la législation et les affaires du pays.
La Convention était pour ainsi dire remplacée d'avance. Le
général crut, non sans vraisemblance, qu'ils avaient mission pour négocier ce
projet avec lui. Peut-être cherchaient-ils seulement à lui faire confesser
les desseins qu'il avait conçus. Ce n'était pas chose difficile ; Dumouriez
avait perdu toute réserve et toute prudence. Depuis Nerwinde, il semblait un
joueur troublé, qui veut ressaisir la fortune par quelque coup désespéré. Il
rejeta au loin toute alliance avec les Jacobins, parla de l'immoralité, de la
grossièreté féroce, de la témérité insensée de cette société : cause
principale des malheurs de la France. Il peignit avec énergie la détresse de
la situation. « Les
volontaires ont apporté dans l'armée le désordre et la lâcheté. D'ici à trois
semaines, les Autrichiens seront à Paris, si je ne fais point la paix. Il ne
s'agit plus de république, ni de liberté. J'y ai cru trois jours : c'est une
folie, une absurdité. Depuis Jemmapes, j'ai pleuré toutes les fois que j'ai
eu des succès pour une aussi mauvaise cause. » Il
parla des horribles mesures que le danger de la patrie inspirait aux Jacobins
de la Convention et de l'établissement du tribunal révolutionnaire. « Je ne
le souffrirai pas ; tant que j'aurai quatre pouces de fer à mon côté, je
saurai bien empêcher cette horreur. Si on renouvelle des scènes sanglantes,
je marche à l'instant sur Paris. La Convention n'a pas trois semaines
d'existence. — Vous
ne voulez donc pas de constitution ? dit un des commissaires. — Celle
que vient de proposer Condorcet est trop bête. Il faut celle de 1791, toute
vicieuse qu'elle est. — Mais
sans royauté ? — Non,
avec un roi ; il en faut un absolument. » Les
commissaires s'indignèrent, disant que les Français mourraient jusqu'au
dernier, plutôt que d'y consentir, et que le nom de Louis. « Et
qu'importe le nom ? interrompit Dumouriez ; qu'il s'appelle Louis ou Jacques. — Ou
Philippe, » dit Proly. A ce
mot, le général repartit avec colère : « C'est encore une atrocité des
Jacobins ; ils m'accusent d'être du parti d'Orléans, parce que j'ai rendu un compte
avantageux de la conduite de ce jeune homme que je forme au métier. » Les
commissaires lui demandèrent quel corps représentatif il comptait installer,
puisqu'il ne voulait ni de la Convention ni des Jacobins. « Rien n'est
plus simple, répondit le général ; pour cette première fois, on convoquera
une assemblée formée des présidents ou des procureurs généraux de tous les
départements et de tous les districts du royaume. — Mais
qui aura l'initiative de voter le rétablissement de la constitution et d'un
roi ? dit Dubuisson. — Mon
armée, répondit Dumouriez ; oui ! mon armée ! les mameluks, comme vous les
appelez. De mon camp ou du sein d'une place forte, elle dira : « Je veux un
roi. Les présidents de district l'attesteront au nom de leur arrondissement.
Plus de la moitié de la France le désire. Et alors, moi, je ferai la paix en
peu de temps, et facilement. » Aux
objections tirées du danger où il s'exposait, si ce projet était découvert,
Dumouriez répliquait : « Quand la Convention me décréterait d'accusation, je
la défie de mettre son décret à exécution, au milieu démon armée. D'ailleurs,
j'ai toujours la ressource d'un temps de galop vers les Autrichiens. » Les
commissaires discutèrent, sans beaucoup d'émotion, les périls et les
difficultés de ce plan, et reproduisirent l'idée de se concerter avec les
Jacobins. Dumouriez y trouva trop d'incertitude et de lenteur ; il croyait
pressant d'agir, et déjà il aurait commencé, s'il n'avait pas craint pour les
jours de la reine et de sa famille. Les commissaires lui parlèrent du danger
qu'il appelait sur la tête des prisonniers du Temple ; il s’écria : « Eh bien
! vos Jacobins, à qui vous tenez tant, ont un moyen de s'illustrer à jamais,
et de faire oublier tous leurs crimes ; qu'ils couvrent de leurs corps la
famille royale ; qu'ils fassent une troisième insurrection pour racheter les
forfaits des insurrections de 1789 et de 1792 ; qu'ils dispersent cette
Assemblée de sept cent quarante-cinq tyrans. Pendant ce temps-là, je
marcherai avec mon armée, et je proclamerai le roi. » Les
envoyés des Jacobins se gardèrent de le contredire ; le voyant si résolu, ils
craignaient d'être arrêtés. Ils promirent de sonder leurs amis sur
l'exécution de ce projet. Dans
cette longue conversation, qui fut reprise à deux fois, Dumouriez ne montra
ni dignité ni prudence. A supposer qu'il voulût intimider les commissaires,
il ne pouvait y réussir avec cette indiscrète et inutile divagation. Il ne
cacha point le commencement de négociations avec le colonel Mack ; il ne nia
point que la pensée lui était venue de se faire chef d'une république belge,
sous la protection de la France. En
somme, il dut paraître aux commissaires plus insensé qu'audacieux. Danton
avait déjà été frappé, dans leur dernière entrevue, de cette aberration
d'esprit ; peut-être avait-il été confident des mêmes projets. Sans s'y
associer, il ne les avait point dénoncés. Il pouvait croire que les
négociations avec Mack et le prince de Cobourg étaient une répétition des
pourparlers avec Heymann et le duc de Brunswick : un moyen de suspendre la
marche des Autrichiens. Les
commissaires n'étaient pas encore de retour à Paris, lorsque le ministre de
la guerre reçut une lettre de Dumouriez. Il annoncé de déplorables nouvelles.
« Les commissaires, disait-il, vous feront un tableau exact de ce qu'ils
ont vu et de ce que je leur ai dit. Ils ne vous peindront pas encore la
moitié de nos désastres, du brigandage et du désordre désespérant où nous
sommes plongés. » Après
avoir donné beaucoup de détails, il terminait ainsi : « Pesez bien ces
tristes vérités, et voyez quel parti on devra prendre. Jamais crise n'a été
plus dangereuse pour un peuple, et jamais il n'a été frappé autant de
d'esprit de vertige. L'ennemi est à nos portes, et je ne puis lui opposer que
des fuyards, sans armes, sans habits, sans vivres, sans munitions. Les
ennemis paraissent employer avec nous' des ménagements dont il est possible
de profiter ; ils ont éloigné les émigrés sur les derrières, et n'en
souffrent aucun dans leur armée ; ils traitent avec douceur nos prisonniers
et nos blessés, quoiqu'ils n'ignorent pas que beaucoup de lâches d'entre nous
ont massacré les leurs. Réfléchissez sur cette conduite, à laquelle je ne
m'étais pas attendu. Prenez un parti avec le conseil et les comités, et
instruisez-moi sur-le-champ de ce que je dois faire. Je ne dirai ni mes
opinions ni mes conjectures. On a craint jusqu'à présent de suivre mes avis,
et ces avis sont devenus des prophéties funestes. Si l'imprudence et
l'exagération dirigent encore les personnes qui gouvernent, la France sera
perdue. On ne fonde les républiques que sur la vertu, et on ne les soutient
que par le courage, l'ordre et la sagesse. » Beurnonville
apporta cette lettre au comité de défense générale. L'effroi y fut grand.
Dumouriez semblait si assuré de l'obéissance et de l'amour de ses soldats
qu'on n'osa rompre ouvertement avec lui. Danton raconta alors beaucoup de
choses qu'il n'avait point dites à son retour. « Il n'y a plus rien à espérer
de Dumouriez, ajouta-t-il ; il est insolent envers le peuple, altier avec la
Convention. Il faut le décrocher de son armée, et puis nous en ferons
justice. » Cet
avis fut écouté. Aussitôt après, Camus fit à l'Assemblée un rapport en
quelques lignes. « Les dépêches annoncent des trames que nous ne connaissons
pas encore complètement ; le comité est sur la voie. Je n'ai pas besoin de
vous indiquer les motifs des articles que nous vous présentons. » C'était en
effet un soin superflu : un grand nombre de députés avaient assisté à la
séance du comité de défense générale. Le
décret mandait le général Dumouriez à la barre ; ordonnait au ministre de se
rendre à l'instant à l'armée et déléguait quatre commissaires avec plein
pouvoir de faire arrêter tous généraux, officiers, fonctionnaires publics ou
citoyens qui leur paraîtraient suspects. Marat se méfiait de Beurnonville et
ne voulait pas qu'il fût envoyé à l'armée. Les
quatre commissaires étaient Camus, Quinette, Lamarque et Bancal. La Montagne
blâmait ce dernier choix ; Bancal était ami intime de Roland et n'avait point
voté la mort du roi. Ce
nouvel et grave incident, les alarmes qu'il produisait ne suspendirent pas
pour un seul instant la discorde des deux factions ennemies. Les soupçons que
faisait naître la liaison de Danton avec Dumouriez, le silence qu'il avait
gardé au retour de sa dernière mission, semblèrent une occasion pour
l'attaquer. Lui-même provoqua cette nouvelle lutte. Un
représentant en mission, Levasseur, écrivit à la Convention que Salles, dans
une correspondance particulière, avait parlé de lui en des termes qui
pouvaient aliéner la confiance des habitants du département où il avait été
envoyé. Salles nia que la lettre fût telle que le disait Levasseur et offrit
de la montrer. Danton demanda que toute la correspondance fût mise sous les
yeux de l'Assemblée. De violents murmures éclatèrent. «
Demandez l'inquisition, s'écriait-on. — Que Danton rende ses comptes. — Qu'il
justifie les quatre millions de dépenses secrètes. » La
proposition de Danton fut rejetée à une grande majorité. On demanda qu'il
s'expliquât sur son voyage de Belgique. Il monta à la tribune. Son accent
était moins hautain et moins menaçant que de coutume ; il promettait d'amples
explications et restait dans des termes généraux ; il appelait en témoignage
le conseil exécutif. « Pour
mieux payer mon contingent à la république, en m'occupant uniquement de la
servir, j'ai fait pour quelques instants le sacrifice de ma réputation.
J'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications, tous les genres
d'accusation, car je suis résolu à tout dire. — Nos maux viennent de nos
divisions. Eh bien ! connaissons-nous tous. Comment se fait-il qu'une portion
des représentants du peuple traite l'autre de conjurés ? que ceux-ci accusent
les autres de vouloir les faire massacrer ? Il a été un temps pour les
passions : elles sont dans l'ordre de la nature. Il faut enfin que tout
s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple ne sait
plus où reposer sa confiance. Etes-vous une assemblée composée d'hommes
travaillés de soupçons respectifs ; ou tendez-vous tous au salut de la patrie
? Voulez-vous la réunion, concourez d'un commun accord aux mesures fermes et
sévères que réclame le peuple indigné des trahisons dont il a été victime. » Il
continuait à parler ainsi en paroles vagues et générales, exhortant la
Convention à l'énergie et à la concorde. « Citoyens, nous n'avons pas un
instant à perdre. L'Europe pousse fortement la conjuration. Vous voyez que
ceux qui ont prêché le recrutement, que ceux qui ont demandé le tribunal
révolutionnaire, qui ont provoqué l'envoi des commissaires pour souffler
l'esprit public dans les départements, sont aujourd'hui présentés comme des
conspirateurs. On se plaint de misérables détails ; on prétend que tel homme
est un ambitieux, un usurpateur, parce qu'il a un tempérament chaud et des
formes robustes. Des corps administratifs ont demandé ma tête. — Ma tête ! —
Elle est encore là ; elle y restera. Que chacun emploie celle qu'il a reçue
de la nature, non pour servir de petites passions, mais pour servir la
république. — Je suis resté inébranlable ; j'ai marché d'un pas ferme vers la
liberté. On verra qui touchera au terme, quand le peuple arrivera après avoir
écrasé ses ennemis. » Il fut
décidé que toutes les explications seraient ajournées jusqu'au moment où
Dumouriez serait entendu. En même temps Lasource dénonça les étrangers, qui
étaient sans-culottes aux Jacobins ou aux armées, tandis que dans leur pays,
ils étaient comtes ou barons. Évidemment il s'agissait de Proly. Les
Girondins espéraient qu'ils allaient découvrir quelque grand complot tramé
parmi les Jacobins. Danton
avait aussi à se justifier à cette autre tribune. Marat le somma de déchirer
le voile qui couvrait la plus noire des conspirations. Il parla un autre
langage qu'à l'Assemblée. C'était devant son parti qu'il comparaissait ;
non-seulement il en avait toujours partagé les passions, mais c'était là
qu'il avait ses racines et qu'il puisait sa force. Pour conserver sa
situation, il usa du moyen qu'il avait si souvent employé ; il se montra plus
violent que ses amis de révolution. «
Citoyens, qui n'êtes point membres de la Convention, vous avez bien rempli
vos devoirs en la surveillant ; je suis votre justiciable ; je suis
responsable de ma conduite devant les amis de la liberté. Vous me sommez de
rendre compte de ma mission, je vais vous donner les explications que vous
désirez. » Il prit Marat à témoin des informations qu'il avait présentées au
comité de défense et des paroles qu'il avait dites contre Dumouriez. « Je
suis né dans le peuple, j'en ai reçu l'éducation ; j'ai étudié le cœur humain
et je déclare que je n'eus jamais confiance dans un seul noble. C'est ici la
guerre du peuple contre des scélérats. J'ai vécu avec une partie de ces
hommes de la minorité de la noblesse, qui d'abord montrèrent beaucoup de
courage et de philosophie ; mais ils se sont relâchés dès qu'ils ont vu qu'on
attaquait les abus dont ils profitaient. C'est à cette même tribune que La
Fayette a été démasqué par moi ; et, si l'on m'avait écouté, La Fayette,
après le départ du roi, eût payé de la tête sa trahison. «
L'ambition de Dumouriez est de jouer un grand rôle dans le ministère ; il a
eu l'art de ménager l'un et l'autre parti, et sa conduite a prouvé qu'il
voulait une première place, quel que fut le système qui prévalût. L'intérêt
de la république me détermina à épuiser les moyens de ramener cet homme aux
bons principes. J'eus des rapprochements avec Dumouriez : je le dis. Je
flattai d'abord son ambition. Dumouriez nous servit par ses vices. J'ai fait
son éloge dans un moment où il pouvait perdre toute notre armée. Entré dans
la Belgique, il débuta par pervertir l'opinion, en répandant des écrits
empoisonnés. Le parti de Roland et de Brissot peignait les Jacobins comme des
scélérats, des buveurs de sang. Dumouriez se crut bientôt au-dessus de la
Convention, parce qu'il correspondait avec des hommes qui lui présentaient la
Convention comme influencée par des scélérats. « J'étais
moi-même l'objet de leurs calomnies. Moi, qui n'ai jamais eu d'autre ambition
que de servir la cause du peuple, on prétendait que j'aspirais à la
dictature. Dumouriez revint à Paris ; vous savez la conduite qu'il y tint.
Parfois il donna l'espérance qu'il reviendrait parmi nous. Des vérités fortes
prononcées contre lui l'aigrirent. La faction de Roland l'entraîna. Longtemps
il avait demandé au conseil exécutif de l'autoriser à entrer en Hollande.
Tout a été concerté pour lui faire manquer cette expédition. » Il
entrait dans le projet de Danton de faire des Girondins les complices de
Dumouriez, et de rejeter sur eux l'accusation qu'ils dirigeaient contre lui.
Il lui convenait donc d'imputer à Miranda les mauvais succès de la guerre ;
car Miranda était l'ami particulier de Brissot. Puis
Danton raconta son dernier voyage en Belgique, lorsqu'il était venu demander
à Dumouriez de retirer sa lettre. « Nous passâmes la soirée avec lui ; nous
trouvâmes un homme anéanti. Tout ce qu'il y a de plus insolent contre le
peuple et la Convention il le proféra. Nous lui fîmes envisager sa chute
comme certaine ; puis nous le menaçâmes de le faire arrêter s'il n'écrivait
pas à la Convention de regarder sa lettre comme non avenue. «
Figurez-vous ce que sont à l'armée des commissaires de la Convention. Quand
nous parlions de la république aux soldats, nous étions écoutés avec intérêt
et vénération. A cinquante pas de là, on nous prenait pour des secrétaires du
général. J'ai pensé plusieurs fois à faire arrêter Dumouriez, mais je me
disais : si je tente ce grand coup et que l'ennemi vienne 'à en profiter, je
serai en butte aux reproches, et peut-être aux soupçons. Qu'auriez-vous fait
à ma place ? Cet homme, qui a trahi la cause du peuple, nous l'avons trouvé
combattant et s'exposant à la tête de ses bataillons ; cet homme singulier a
la rage militaire. Nous étions donc fort indécis. Nous voulions que le comité
prît une résolution ; maintenant il l'a prise. « Je
désire que cette affaire s'éclaircisse pour confondre les scélérats qui
voudraient faire retomber sur les représentants en mission la désorganisation
actuelle. — Je reconnais le projet perfide d'une faction criminelle ; elle
voudrait diviser la Montagne, mais la Montagne est indivisible comme les
Jacobins et la république. — La France est loin d'avoir perdu sa force. Il
faut combattre les ennemis intérieurs ; il faut que les résolutions fortes
partent des Jacobins. Toutes les sociétés populaires sont en ébullition. Oui
! il faut nous lever ; et voici comment. Il nous faut une armée centrale, qui
raffermisse nos frères combattant sur la frontière. Cette armée doit se
composer indépendamment du recrutement général. C'est à nous, Jacobins, à
faire un appel à tous les bons citoyens ; qu'un camp de cinquante mille
hommes se forme. « Nous
annoncerons à l'univers que Paris sera le centre de la liberté, ou que Paris
périra. Les ennemis n'y entreront qu'à travers un monceau de cendres ; j'y
mettrais le feu de ma main, plutôt que de le livrer aux Autrichiens. Point de
dissolution de la Convention, mais que les sociétés populaires disent : On ne
peut représenter la nation française, que lorsqu'on a eu le courage de dire :
Il faut tuer un roi. «
Demandons que ceux qui se sont montrés assez pusillanimes ou assez pervers
pour ne pas s'inscrire sur la liste de ceux qui ont voté la mort du dernier
des tyrans, soient traités comme des lâches. Nous ne voulons rien qu'en vertu
de la raison et de la loi ; si les départements nous secondent ; si les
adresses arrivent de toutes parts, nous nous serrerons dans la Convention, et
forts de l'opinion publique, qui nous bloquera de toutes parts, nous
emporterons le décret qui nous délivrera des hommes qui n'ont pas su défendre
le peuple. La Convention est infectée d'anciens constituants et
d'aristocrates. Tâchons qu'elle se purge sans déchirement. La France fera
justice quand nous aurons épuisé tous les moyens de l'opinion publique. Nous
avons perdu l'illusion de la conquête de la Belgique ; faisons de la France
un camp retranché et impénétrable. Exerçons-nous au maniement des armes ; nos
ennemis se consumeront, s'anéantiront par la seule force de l'inertie.
Employons contre nos ennemis intérieurs des mesures fortes. Ayons soin
surtout que le tribunal révolutionnaire ne tourne pas au détriment de la
chose publique. Disons à nos ennemis : Nous voulons bien encore nous montrer
sages et froids, mais si vous levez la tête, vous serez tous anéantis. » Marat
donna des louanges au patriotisme et au courage de Danton, mais il lui
reprocha d'avoir manqué de prévoyance et de fermeté, comme aussi de n'avoir
rien dit de positif. « Je ne me contente pas de paroles ; il me faut des
faits. Je ne serai jamais satisfait tant que la tête des traîtres de cette
faction scélérate, qui a provoqué la déclaration de guerre, ne roulera point
sur l'échafaud. Je somme Danton de déchirer le voile et de prêter avec moi le
serment de mourir pour sauver la patrie. » Alors
Marat fit briller un poignard, et avec une de ces démonstrations théâtrales
qui lui étaient familière, il s'écria : « Voici l'arme avec laquelle je jure
d'exterminer les traîtres ; voici l'arme que je vous invite à fabriquer pour
les citoyens qui ne sont pas au fait des évolutions militaires : je vous
propose d'ouvrir une souscription, et je vais moi-même en donner l'exemple. » La
société des Jacobins accepta avec acclamation l'idée de Marat. Ce fut Marat
qui proclama que le poignard était l'arme des haines politiques. Le
premier général de la république avait traité avec l'étranger. Il avait le
projet avoué de tourner ses armes contre la Convention ; l'armée était en
désordre ; la frontière était menacée, et Danton, l'homme le plus
considérable de la faction révolutionnaire, ne s'occupait de la défense du
territoire que pour faire retentir des déclamations vides de sens, pour ne
proposer des projets qui, lorsqu'ils furent essayés, n'eurent d'autre
résultat que d'augmenter le désordre. Sa seule volonté pratique, sa seule passion
véritable, c'était d'exterminer les mécontents et les ennemis de la
Révolution. Pour sauver le pays des Autrichiens, il se fiait à la force
d'inertie ; contre un parti aristocratique muet, tremblant et caché, il
provoquait l'activité du tribunal révolutionnaire, et au besoin les
vengeances du peuple. Il allait plus loin et voulait détruire des hommes qui
aimaient la république autant et plus que lui ; à qui on ne pouvait pas
imputer aussi justement qu'à lui des intrigues avec Dumouriez ; des hommes revêtus
de la représentation nationale, et dont le seul crime était de ne pas vouloir
accepter les échafauds, les massacres, la violation des propriétés et de la
liberté individuelle comme des moyens de salut pour la France. Pour
Robespierre plus encore que pour Danton, la principale affaire était de
perdre les Girondins en les présentant comme complices de Dumouriez. Aussi,
après quelques déclamations froides et vides de tout conseil utile, il
s'anima contre « les lâches intrigants, les infâmes égoïstes, les ambitieux
qui aiment la royauté, car la république ne convient qu'au peuple, qu'aux
sans-culottes. La royauté a beaucoup de partisans, parce qu'elle rallie
autour d'elle tous les hommes corrompus. — La conspiration est en France ;
elle est dans le ministre de la guerre, l'ami et l'élève de Dumouriez, qui
chasse les patriotes de nos armées et les remplace par des aristocrates et
des parents des prisonniers du Temple. La conspiration est dans les corps
administratifs et dans les tribunaux qui favorisent les émigrés. Elle est
dans tous ceux qui veulent la ruine de Paris. — Pour sauver la patrie, il ne
suffit pas de changer un ministre ou un général, il faut la régénération
entière du gouvernement et la résolution imperturbable de préférer la mort à
l'esclavage. » Robespierre
prenait la défense de Danton et assurait que les vrais complices de Dumouriez
cherchaient à rejeter sur lui leurs propres crimes. Enfin
il concluait à l'expulsion des Girondins et renouvelait la demande du
bannissement de tous les Bourbons. Provisoirement
et pour rester dans la limite de leurs pouvoirs, les Jacobins déclarèrent
qu'aucun membre de cette famille ne serait admis dans une société populaire. La
commune et les sections avaient déjà envoyé à l'Assemblée des adresses et des
députations pour presser la punition du traître Dumouriez et de ses
complices. Le bruit se répandit bientôt que les comités de la Convention
venaient de faire arrêter Dubuisson et les deux autres émissaires
des-Jacobins : Marat prit la défense de ces trois bons patriotes et accusa
les Girondins, qui cherchaient à détourner ainsi les justes soupçons dirigés
contre eux. Fonfrède
récrimina en disant que Marat voulait faire disparaître les indices qui
devaient conduire à la connaissance de la vérité. La
majorité semblait favorable au comité de défense générale. Cambacérès fit,
comme rapporteur, un exposé des faits. Ils étaient connus de tous les députés
qui avaient assisté aux séances du comité ; mais il convenait de leur donner
la publicité de la tribune. La
lettre du 12 mars, que le général n'avait pas voulu retirer, une lettre du
28, écrite après ses conférences avec les trois Jacobins, un procès-verbal
rédigé par eux et qu'ils avaient écrit seulement après leur retour à Paris,
furent produits et lus par le rapporteur. Il ne dirigea aucune inculpation
contre les rédacteurs de cette dernière pièce, et parla d'eux avec
ménagement. « Leur arrestation était commandée, dit-il, pour leur sûreté
personnelle et pour la conservation de témoins aussi précieux. » C'était le
comité de sûreté générale qui avait délivré le mandat. Il avait voulu
s'assurer aussi de diverses personnes que leur naissance, leur situation ou
leurs rapports pouvaient faire soupçonner de désirer le rétablissement de la
royauté. La qualité de représentant du peuple avait dû mettre à l'abri de
cette mesure Philippe-Égalité et Sillery. Le citoyen Égalité, appelé au
comité, avait lui-même sollicité que toutes mesures convenables fussent
prises à son égard pour mettre sa conduite au grand jour. Sillery
se défendit avec une complète vraisemblance d'avoir eu aucun rapport
politique avec Dumouriez, non plus qu'avec la famille Égalité, quel que fût
d'ailleurs son attachement pour Philippe et pour son fils, et sa conviction
de leur patriotisme. Il
était évident qu'outre les Girondins, un grand nombre de représentants
concevaient des soupçons contre les trois commissaires. La date de leur procès-verbal,
la manière dont Dumouriez parlait d'eux dans sa seconde lettre, impliquaient
une sorte d'intelligence entre eux et lui. Le
silence de Danton, après son retour de Belgique, où il avait dû pénétrer les
intentions de Dumouriez, semblait prouver qu'il ne les avait point révélées,
précisément parce qu'il les connaissait trop bien. Une insinuation de
Pénières, député de la Plaine, appela Danton à la tribune. Il établit que
depuis le commencement de la guerre de Belgique, il avait été opposé sur tous
les points à Dumouriez : administration militaire, réunion des pays conquis,
système politique à suivre envers les populations belges : tels avaient été
les sujets d'un continuel dissentiment. Puis
selon son plan de défense, il reporta l'accusation sur ses adversaires et
attribua à leur impulsion, à leurs discours, aux écrits de leurs amis,
l'égarement de Dumouriez. Il répéta ce qu'il avait dit aux Jacobins du
courage, de l'infatigable activité de Dumouriez pendant la retraite après
Nerwinde. Pouvait-on le faire arrêter à un tel moment ? Quel général eût
voulu exécuter un pareil ordre, qui pouvait perdre l'armée ? Nous avons fait
notre devoir. J'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr que ma
tête, loin de tomber, sera la tête de Méduse qui fera trembler les
aristocrates. Lasource
proposa, non pas une accusation, mais des conjectures. S'il n'avait pas été
homme de parti, si l'animosité politique ne l'eût pas rendu soupçonneux et
crédule, il se serait borné à soutenir avec vraisemblance que des rapports de
confiance n'avaient jamais cessé d'exister entre Dumouriez et Danton ; que
l'un avait dû parler de ses projets à l'autre qui ne les avait point révélés.
Mais il voulut construire une conspiration et emprunta aussi le langage
révolutionnaire. « Souvenez-vous que le peuple veut la justice ; assez
longtemps il a vu le Capitole et le trône ; maintenant il veut voir la roche
Tarpéienne et l'échafaud. Le tribunal révolutionnaire que vous avez créé ne
marche pas. » Il proposa qu'Égalité et Sillery fussent mis en arrestation
comme inculpés, encore qu'il ne les crût pas coupables ; qu'une commission
fût nommée pour faire une enquête ; enfin qu'une adresse au peuple fût votée
par la Convention. « Lorsque le peuple voit une adresse émanée de ses
représentants, il la regarde comme un oracle ; elle prouvera que nous ne
capitulerons jamais avec un tyran. Chacun de nous va prendre l'engagement de
donner la mort à celui qui voudrait se faire roi ou dictateur. » Cette
formule dramatique ne manquait jamais son effet. L'Assemblée entière se leva
; les représentants, le bras tendu, dans l'attitude du serment, répétèrent
les paroles de Lasource. Un
autre Girondin, Biroteau, raconta que, peu de jours auparavant, Fabre
d'Églantine, l'ami le plus confident de Danton, avait, au comité de sûreté
générale, indiqué à mots couverts qu'un roi était le seul moyen de sauver la
patrie. « Cela
n'est pas vrai ! criait-on de la gauche. — C'est une scélératesse ! disait
Danton ; vous avez voulu sauver le roi, et vous voulez rejeter le crime sur
nous ! » Biroteau maintint son récit. La
discussion devenait, scandaleuse et imprudente ; elle fut étouffée, et la
commission d'enquête fut votée. Danton,
pressé par tous ses amis, demanda à parler ; il courut à la tribune,
encouragé par les acclamations de la Montagne et des spectateurs. « Je
commence par vous rendre hommage comme vraiment amis du salut du peuple.
Vous, citoyens, placés à cette Montagne, vous avez mieux jugé que moi. J'ai
cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais
tempérer les moyens que la nature m'a départis ; que je devais employer, dans
les circonstances où m'a placé ma mission, la modération que les événements
m'ont paru commander. Vous m'accusiez de faiblesse ; vous aviez raison, je le
reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux qui, par
impéritie ou par scélératesse, ont voulu constamment que le tyran échappât au
glaive de la loi. Ce sont ces mêmes hommes... » De
bruyants murmures de la droite se mêlèrent aux clameurs de la gauche. « Vous
me répondrez, continuait Danton de sa voix tonnante : ce sont ces mêmes
hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de dénonciateurs. »
— Le bruit redoubla ; Grangeneuve voulut interrompre. — « A l'Abbaye ! » lui
criait la Montagne. « Que
vous a dit Lasource ? Quelle que soit l'origine de son roman, qu'il soit le
fruit de son imagination ou la suggestion d'hommes adroits, je n'examinerai
point ses intentions. » — Il reprit une à une toutes les circonstances.
Aucune n'avait la valeur d'une preuve. Prises toutes ensemble et interprétées
par la connaissance du caractère et de la conduite antérieure de Danton,
elles pouvaient donner lieu à des soupçons plus politiques que judiciaires.
Il parla avec plus de chaleur du reproche d'avoir désorganisé l'armée. — «
Nous désorganisateurs ! nous qui avons rallié les soldats ; nous qui avons
fait déloger l'ennemi de plusieurs postes importants. Ah ! sans doute, tel
nous impute d'avoir sonné l'alarme qui, s'il eût été témoin de notre
conduite, vous dirait que nous savons braver le canon autrichien comme nous
braverons les complots et les calomnies des ennemis de la patrie. » Puis, à
son tour, il attaqua les Girondins. « Lorsque je proposai de se saisir du
général au moment où l'on pourrait le faire sans inconvénients, je demandai
que les amis de Dumouriez, Gensonné et Guadet, se rendissent à l'armée ; que
pour lui ôter toute méfiance, les commissaires fussent pris dans les deux
partis de l'Assemblée et que par là il fût prouvé que quelles que soient les
passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais consentir à
recevoir la loi d'un seul homme. — Ou nous le guérirons momentanément,
disais-je, ou nous le garrotterons. Je demande si l'homme qui parlait ainsi
peut être accusé d'avoir eu des ménagements pour Dumouriez ? « Quels
sont ceux qui ont pris constamment des ménagements ? Lisez le journal de
Brissot : on y disait que Dumouriez était loin d'associer ses lauriers aux
cyprès de septembre. C'est contre moi qu'on excitait Dumouriez. Aujourd'hui,
parce que j'ai été trop sage et trop circonspect, parce qu'on a répandu que
j'avais un parti et que je voulais être dictateur, parce que je n'ai pas
voulu, en répondant à mes adversaires, produire de trop rudes combats,
occasionner des déchirements dans cette Assemblée, on m'accuse de vouloir
avilir la Convention. Avilir la Convention ! et qui, plus que moi, a toujours
cherché à relever sa dignité, à fortifier son autorité ? N'ai-je point parlé
de mes ennemis avec une sorte de respect ? » et il se tournait vers la
droite : « Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse. — Vous
venez de le prouver tout à l'heure, votre respect, répondit-on. — En ce
moment le reproche est juste, répliqua-t-il, mais pourquoi ai-je abandonné le
système du silence et de la modération ? Parce qu'il est un terme à la
prudence, parce que si l'on se sent attaqué par ceux même qui devraient
s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de
sortir des limites de la patience. » Lacroix
avait été compris dans les attaques des Girondins, Danton le défendit avec
plus de vivacité que lui-même. La malveillance des accusateurs devait,
disait-il, être attribuée à la résolution qu'il avait prise de se séparer
d'eux lorsqu'ils avaient voulu sauver le tyran. Cette vigoureuse
improvisation se prolongeait et son effet devenait moindre. Comme il arrive
aux orateurs lorsqu'ils n'ont pas eu le loisir de régler d'avance la
composition et l'enchaînement de leurs discours, Danton ne savait point finir,
il tournait dans le même cercle d'arguments et d'allégations. On lui
cria de la droite : « Ne parlez pas tant et répondez ! — J'ai répondu assez,
continua-t-il, pour satisfaire tout homme de bonne foi. — Oui ! oui !
disaient ses amis. — Et certes je tirerai bientôt la lumière de ce chaos. Je
ne suis pas en peine de ma justification. Nous, vouloir un roi ! Encore une
fois l'opinion prononce toujours d'après les plus grandes probabilités
morales. Il n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir
ménager un roi, qui puissent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône ;
il n'y a que ceux qui ont voulu exaspérer Dumouriez contre les sociétés
populaires et la majorité de la Convention, il n'y a que ceux qui ont voulu
punir Paris de son civisme et armer contre lui les départements. » Les
Montagnards se levèrent, criant : « Oui ! oui ! ils l'ont voulu. — Et leurs
petits soupers ! » interjetait Marat. « Oui,
continuait Danton, acceptant cet argument, il n'y a que ceux qui ont fait des
soupers clandestins avec Dumouriez. » — Les applaudissements étaient répétés.
— « Eux seuls sont les complices de la conjuration et c'est moi qu'on accuse
! Moi ! je ne crains rien ni de Dumouriez ni de tous ceux avec qui j'ai été
en relation. Qu'on produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à
l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tête. » Marat
interrompit encore : « C'est Gensonné qui était en relation intime avec
Dumouriez. » Gensonné
interpella Danton : « J'en appelle à votre bonne foi. Vous avez vu mes
lettres ; dites ce qu'elles contenaient. » Danton
manquait de preuves contre les Girondins encore plus que les Girondins contre
lui. Il répondit : « Je ne parle pas de vos lettres, je ne dis rien de vous.
J'ai, moi, des lettres de Dumouriez qui prouveront qu'il n'y a aucune
identité entre son système politique et le mien. C'est à ceux qui ont voulu
le fédéralisme. — Nommez-les ! criait-on. — Voulez-vous que je désigne ceux
de qui je parle ? - Oui ! oui ! — Eh bien ! écoutez. Voulez-vous entendre un
mot qui paye pour tous ? — Oui ! oui ! — Eh bien ! je crois qu'il n'est plus
de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du
tyran et les lâches qui, voulant le sauver, nous ont calomniés devant la France.
» La
gauche se leva en applaudissant et s'écriant : « Nous sauverons la patrie ! » Danton
était monté à la tribune, étouffant de colère. Ses paroles, les
applaudissements de ses amis, les bravos des tribunes publiques, les
interruptions de la droite, le tumulte de la séance l'avaient de plus en plus
exalté : il déroula une longue diatribe injurieuse et menaçante contre les
Girondins et contre Roland. Il rappela leur conduite indécise au 10 août,
leurs frayeurs au 2 septembre, leur aversion contre Paris. « Quand Paris
périra, disait-il, il n'y aura plus de république ; Paris est le centre constitué
et naturel de la France ; c'est le centre des lumières : on nous accuse
d'être des factieux ; eh bien ! nous avons dévoilé notre vie devant la
nation. Elle a été celle des hommes qui ont marché d'un pas ferme vers la
Révolution. Les projets criminels qu'on m'impute, les épithètes de scélérats,
tout a été prodigué contre nous, et l'on espère maintenant nous effrayer ! oh
! non. » La gauche, et bien plus encore les tribunes publiques, faisaient
retentir leurs applaudissements. On demanda que la dignité de l'Assemblée fût
mieux respectée par les spectateurs. Danton
leur adressa ses remercîments et ses flatteries. « Je sais que le peuple
n'est pas dans les tribunes ; il ne s'y en trouve qu'une petite portion ;
mais ceux, qui l'ont calomnié, étaient les Maury et les Cazalès, des
partisans du despotisme. Ce peuple des tribunes se compose de citoyens pris
dans tous les départements, peuple exercé à juger bien ceux qui le servent, à
discerner ceux qui prostituent leur talent ; peuple qui voit bien que celui
qui combat avec la Montagne ne peut pas servir les projets d'Orléans. Je prouverai
subséquemment que je suis un révolutionnaire immuable, et je résisterai à
toutes les atteintes. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière se
lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs et en même temps adhérer
aux mesures que vous avez décrétées. » Revenant
à comparer le patriotisme des Girondins avec le sien, il leur reprochait
d'avoir voulu conserver les débris de la royauté, d'avoir voulu sauver
l'individu et par là donner espérance à ses partisans. « Tout s'éclaircira ;
on ne croira plus que celui qui a détruit un trône veut en rétablir un autre.
Parmi les rois, quiconque est convaincu d'avoir frappé l'un d'entre eux, est
pour tous les autres un ennemi mortel. -— Et Cromwell ? » s'écria un interrupteur. Danton
se retourna vers lui : « Vous êtes bien scélérat de me dire que je ressemble
à Cromwell, je vous cite devant la nation. » Quelques
voix s'élevèrent, demandant que l'interrupteur fût envoyé à l'Abbaye. « Oui,
reprit Danton, qu'il soit envoyé à l'Abbaye, le vil scélérat qui m'a insulté.
Ou bien, dédaignant d'insister sur la justice qui me serait due, je répéterai
que quiconque a frappé un roi à la tête devient l'objet de l'exécration des
rois. Et croyez-vous que ce Cromwell fût l'ami des rois ? Il a été craint,
parce qu'il a été le plus fort. Ceux qui ont frappé le tyran de la France
seront craints aussi. Ils seront craints, parce que la liberté se sera
engraissée du sang du tyran ; ils seront craints, parce que la nation est
avec eux. Je vous interpelle tous. Est-ce par terreur, est-ce par envie
d'avoir un autre roi que vous avez proscrit le tyran ? — Non ! non ! »
répondit unanimement l'Assemblée. « Si
donc c'est le seul sentiment de vos devoirs qui vous a dicté son arrêt de
mort, si vous avez cru sauver le peuple, vous qui avez prononcé cet arrêt,
ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner. » — Et son geste
montrait la droite. — « Serrez-vous ; appelez le peuple à se réunir
contre l'ennemi du dehors et à écraser l'ennemi du dedans. Confondez par la
vigueur et l'immobilité de votre caractère tous les scélérats, tous les
aristocrates, tous les modérés, tous ceux qui vous ont calomniés dans les
départements. » — Et il désignait toujours le côté droit. — « Plus de
composition avec eux. Vous n'avez jamais su tirer de votre position populaire
tout l'avantage qu'elle pouvait vous donner. Qu'enfin justice vous soit
rendue. Vous voyez, par la situation où je me trouve, la nécessité d'être
fermes et de déclarer la guerre à vos ennemis, quels qu'ils soient. Je marche
à la république ; marchons-y de concert. Nous verrons qui de nous ou de nos
détracteurs atteindra le but. » Enfin,
il termina par cette phrase : « Je me suis retranché dans la forteresse
de la raison ; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai
les scélérats qui ont voulu m'accuser. » Danton
avait profondément remué l'Assemblée, troublé et intimidé ses adversaires,
rassuré son parti, sympathisé avec les passions révolutionnaires. Il
descendit de la tribune au milieu des applaudissements. Les députés de la
gauche se précipitaient en foule autour de lui ; ses amis le pressaient dans
leurs bras. Marat
voulut aussitôt tirer une conséquence pratique des déclamations de Danton. « Pour
étouffer la guerre civile et arrêter l'ennemi, nous n'avons besoin que de
lois révolutionnaires. Examinons la conduite des ministres, des généraux, des
membres de la Convention qui sont dénoncés. De toutes parts, frappons les
traîtres, quelque part qu'ils se trouvent.» Les deux partis étaient si fort
animés l'un contre l'autre et si disposés à s'engager dans une guerre à mort,
que la proposition de Marat fut accueillie par la droite comme par la gauche,
et que le décret suivant fut écrit par le Girondin Biroteau, puis adopté par
la Convention. «
Considérant que le salut du peuple est la suprême loi, la Convention déclare
que, sans avoir égard à l'inviolabilité d'un représentant de la nation, elle
décrétera d'accusation celui ou ceux de ses membres contre lesquels il y aura
de fortes présomptions de complicité avec les ennemis de la liberté, de
l'égalité et du gouvernement républicain. » Biroteau
croyait préparer la condamnation de Danton. En effet, il devait périr frappé
par ce décret ; mais les Girondins étaient destinés à en être atteints avant
lui. Pendant
que la Convention semblait occupée seulement des discordes qui la
déchiraient, la situation de Dumouriez était d'heure en heure devenue plus
déplorable. Il avait reculé en deçà de la frontière et porté son quartier
général à Saint-Amand. Par un accord conclu avec le colonel Mack, les
garnisons françaises de Gertruydenberg et de Breda devaient évacuer ces deux
places. En même
temps, il s'apercevait combien l'exécution du grand projet qu'il avait si
audacieusement annoncé devenait insensée et impossible : il n'avait mis dans
sa confidence que Valence, le duc de Chartres et Thouvenot ; et il
reconnaissait que, hormis ces trois généraux dévoués à son amitié, nul autre
ne consentirait à s'associer à ses desseins, soit par religion du drapeau,
soit par opinion républicaine. Les officiers étaient plus disposés encore à
garder fidélité au gouvernement de la patrie. Les
bataillons de volontaires, émus des bruits qui commençaient à se répandre,
étaient déjà en fermentation. Six volontaires d'un bataillon de la Marne se
présentèrent devant Dumouriez ; ils avaient écrit sur leur chapeau avec de la
craie le mot République, et signifièrent au général qu'il eût à obéir au
décret de la Convention qui le mandait à la barre, sinon eux et leurs
camarades imiteraient Brutus et le poignarderaient. Il leur répondit
tranquillement et chercha à les calmer. Comme ils n'écoutaient rien et le
menaçaient, il les fit arrêter. Un fils du conventionnel Lecointre, officier
dans un bataillon de Seine-et-Oise, et un lieutenant-colonel nommé de Piles,
furent aussi arrêtés et envoyés avec les volontaires à Tournai, pour être
remis au général autrichien. Dumouriez
eut un instant la pensée de licencier les bataillons de volontaires, de
réunir les troupes de ligne et de s'enfermer dans les trois places fortes de
Lille, de Valenciennes et de Condé. Cet expédient qui lui donnait peu de
chances de succès, n'était plus même praticable. Les commissaires de la
Convention étaient à Lille ; les généraux leur obéissaient ; Condé, tout au
plus, pouvait encore être saisi. Il est
douteux, que Dumouriez eût la volonté très arrêtée de marcher sur Paris et
d'accomplir une contre-révolution, en empruntant le secours des Autrichiens ;
il avait trop de sens pour espérer qu'une telle entreprise pût réussir.
Peut-être croyait-il qu'à force de jactance et de menaces, il parviendrait à
faire consentir la Convention à traiter de la paix, et en même temps il se
flattait de la négocier avec les Autrichiens. Cette espérance était aussi
chimérique ; la paix était incompatible avec la république, tout autant
qu'une contre-révolution. Mais, comme les Jacobins ne voulaient pas qu'il
conservât le commandement de l'armée, comme le chaos où l'esprit
révolutionnaire avait jeté le gouvernement et l'administration ne permettait
pas à Dumouriez de compter sur des succès militaires, il s'était vu forcé à
jouer ce coup de dés. Le 2
avril, des officiers, qu'il avait envoyés sur la route, vinrent lui annoncer
que le ministre de la guerre et les quatre commissaires de la Convention
allaient arriver. Ils avaient dit, en présence de ces officiers, que le
général était perdu, qu'ils le feraient conduire à Paris, mais qu'il n'y
arriverait pas ; des housards et des dragons, qu'il avait renvoyés de
l'armée, étaient chargés de cette exécution par les meneurs jacobins. Camus
porta la parole ; Dumouriez avait voulu que toute explication se passât
devant son état-major. Les commissaires insistèrent pour lui parler en
particulier. Le général Valence seul resta ; les autres généraux et officiers
de l'état-major étaient dans une salle voisine, les portes ouvertes. Le
général répondit qu'il ne pouvait quitter l'armée en ce moment ; qu'il
fallait auparavant la remettre en bon ordre, et que, lorsqu'il se serait
acquitté de ce devoir, il rendrait compte de sa conduite ; toutefois il ne
refusait pas absolument d'obéir. « Les commissaires avaient le pouvoir de le
destituer : c'était à eux, disait-il, de juger ce qu'ils avaient à faire. Quant
à lui, il donnerait volontiers sa démission. — Mais
que ferez-vous après ? répondit Camus. — Ce
qui me conviendra ; mais je n'irai pas à Paris me mettre aux mains des
frénétiques, pour me voir condamner par le tribunal révolutionnaire. — Vous
ne reconnaissez donc pas ce tribunal ? — Je le
reconnais pour un tribunal de sang et de crimes ; tant que j'aurai un pouce
de fer dans la main, je ne m'y soumettrai pas. Si j'en avais le pouvoir, je
l'abolirais ; il est l'opprobre d'une nation libre. » Les
autres commissaires parlaient un langage plus conciliant. Quinette cherchait
à rassurer le général et promettait de le couvrir de son corps. Bancal tirait
ses arguments et ses exemples de l'histoire romaine. « Les
Romains, disait Dumouriez, n'avaient ni club des Jacobins, ni tribunal
révolutionnaire ; et puisque nous parlons de Rome, je n'imiterai pas Curtius
: je ne me jetterai pas dans le gouffre. » Ils
essayèrent d'écarter la crainte des Jacobins et du tribunal, en lui disant
que c'était à la Convention seule qu'il aurait affaire. « La Convention,
répondait-il, n'est pas en pouvoir de me sauver des fureurs de Marat, des
Jacobins et des tribunes publiques qui la dominent. — Vous
ne voulez donc pas obéir à la Convention ? » disaient les commissaires. Il les
exhorta à suivre une conduite modérée, à prendre les circonstances- en
considération, et à retourner à Paris pour expliquer à l'Assemblée les graves
inconvénients qui résulteraient de son absence de l'armée. La conférence dura
deux heures, sans conclusion ni résultat. Dumouriez et Beurnonville restèrent
seuls ensemble ; ils s'entendirent plus facilement. Le ministre vit bien que
son ancien général était irrévocablement décidé. Lui-même était dénoncé et
menacé du tribunal révolutionnaire tout autant que Dumouriez. « Traitez-moi
comme vous traiterez les députés, lui dit-il. — N'en doutez pas, et je crois
que ce sera vous rendre service. » Une
heure après, les commissaires rentrèrent. « Citoyen général, dit Camus avec
un accent impérieux, mais troublé, voulez-vous obéir au décret de la
Convention nationale et vous rendre à Paris ? — Pas dans ce moment, répondit
le général. — Eh bien ! je déclare que vous êtes suspendu de vos fonctions ;
vous n'êtes plus général. J'ordonne qu'on ne vous obéisse plus, et qu'on
s'empare de vous. Je vais mettre le scellé sur vos papiers. » Dumouriez
était entouré de son état-major ; il venait de recevoir les protestations de
dévouement de ses officiers. Un murmure d'indignation accueillit le
commandement du commissaire. « Dites-moi le nom de ces gens-là, dit Camus. —
Ils vous le diront eux-mêmes, » repartit Dumouriez ; puis un instant après il
ajouta : « Ceci est trop fort ; il est temps de mettre un terme à tant
d'impudence. » Le
régiment des housards de Berchini, commandé par le colonel Nordman, un des
intimes de Dumouriez, était en bataille devant la maison ; un officier et
trente hommes à pied se tenaient prêts à entrer. Dumouriez leur en donna
l'ordre en allemand ; ensuite il dit d'un ton ferme : « Arrêtez ces quatre
hommes, et qu'on ne leur fasse point de mal. Arrêtez aussi M. le ministre de
la guerre, et qu'on lui laisse ses armes. » Camus
s'écria : « Général Dumouriez, vous perdez la république. » On emmena les
commissaires dans une autre chambre. Ensuite ils montèrent dans leur voiture
escortés par les housards ; ils furent conduits à Tournai et remis au général
Clairfait. Une lettre de Dumouriez annonçait qu'ils étaient otages pour
répondre des excès qui seraient commis à Paris ; en même temps il demandait
au général autrichien de traiter avec égards le général Beurnonville. Dumouriez
avait peu d'espérance, mais il voulut tenter témérairement les dernières
chances ; il employa la journée du 3 avril à ordonner des mouvements de
troupes et à expédier une proclamation à son armée, en même temps qu'une
déclaration adressée à la nation française. Il exposait toute sa vie
politique et ses services militaires, ses griefs contre la Convention et les
maux qu'elle faisait souffrir au pays, la désorganisation des armées et
l'impossibilité de continuer une guerre si mal dirigée. « Nous avons,
disait-il, un point de ralliement pour étouffer le monstre de l'anarchie,
c'est la constitution de 1791, œuvre d'un peuple libre. En la reprenant, nous
resterons libres et nous retrouverons notre gloire. La guerre civile cessera
ou du moins ne trouvera plus aucun appui dans les puissances étrangères, qui
ne demandent qu'à rendre leur estime et leur amitié à une nation dont les
erreurs et l'anarchie inquiètent l'Europe. Les troupes de ligne et les braves
volontaires, qui depuis un an se sont sacrifiés pour la liberté en abhorrant
l'anarchie, iront se reposer au sein de leurs familles après avoir accompli
ce noble ouvrage. — Quant à moi, j'ai fait le serment devant toute l'Europe
qu'après avoir opéré le salut de ma patrie par le rétablissement de la
constitution, de l'ordre et de la paix, je cesserai toute fonction publique,
et j'irai jouir dans la solitude du bonheur de mes concitoyens. » Il
écrivit aussi à l'administration du département du Nord, qu'il ne tarderait
plus à marcher sur Paris, pour faire cesser la sanglante anarchie qui y
régnait. Le
lendemain, escorté de huit housards, il partit de Saint-Amand pour Condé,
dont il voulait s'assurer en n'y laissant que des troupes auxquelles il pût
se fier. Il avait avec lui le duc de Chartres et le colonel Thouvenot. La
garnison de Condé pouvait lui donner quelque inquiétude, mais il croyait
encore à son ascendant. D'ailleurs il se trouvait dans une position où il
fallait se risquer. Il
rencontra sur la route un bataillon des volontaires de l'Yonne, qui marchait
vers Condé, tandis que sa destination était pour Valenciennes. Au même
moment, il reçut un message du général Neuilly, qui commandait à Condé et qui
lui faisait savoir que la garnison était en grande fermentation. Dumouriez
se détourna de la route pour entrer dans une maison, afin d'y écrire quelques
ordres. Alors les volontaires coururent sur lui, criant : « Arrête, arrête ! »
et cherchant à l'entourer. Il s'écarta du grand chemin, ainsi que son
cortège. Un fossé leur barrait le passage ; il voulut le franchir ; son
cheval refusa de passer ; il le laissa au bord et traversa à gué. Les
volontaires tiraient des coups de fusil ; plusieurs chevaux furent tués. Un
domestique du duc de Chartres donna le sien au général. Il ne
pouvait rejoindre son camp de Saint-Amand ; il passa la frontière et s'arrêta
dans un village de Belgique. De là il écrivit au colonel Mack de venir le
trouver. Pendant ce temps-là, les housards de Berchini, apprenant ce qui se
passait, avaient chargé sur les volontaires et maintenaient encore Saint-Amand
dans l'obéissance de leur général. Il ne
désespéra point, ou plutôt il voulut ne pas désespérer, et raisonna avec le
colonel Mack comme si ses projets étaient réellement en cours d'exécution. Il
rédigea un projet de proclamation pour que le prince de Cobourg la signât et
l'adressât aux Français. Mais il ne voulait point recourir encore à la
coopération des Autrichiens ; c'eût été achever d'exaspérer l'opinion de
l'armée. Après
cette conférence, Dumouriez se rendit au camp de Maulde. L'affection et le
dévouement des troupes pour leur général commençaient à faire place à
d'autres sentiments ; au camp de Saint-Amand, l'artillerie s'était déjà
rangée à l'obéissance de la Convention, et se retirait à Valenciennes. Tout
était manqué ; il n'avait plus qu'à quitter son armée et sa patrie. Il
n'engagea personne à le suivre. Sans aucune escorte, il se retira au quartier
général, à Tournai. Le duc de Chartres, le colonel Thouvenot, le colonel
Montjoye, deux ou trois officiers d'état-major, étaient avec lui. Ainsi
se termina la carrière politique et militaire de Dumouriez. Le reste de sa
vie, qui devait se prolonger pendant trente ans, s'écoula dans l'exil et dans
l'inaction, mais non pas dans l'oisiveté d'esprit ; il continua à être un
infatigable faiseur de projets ; il en fit pour toutes les hypothèses, sans
qu'il lui fût jamais donné de travailler à en exécuter aucun. Mais son nom ne
pouvait pas être oublié de l'histoire et reste attaché à de grands
événements, où il a pris une part considérable. Son caractère et sa capacité
n'étaient point en complète harmonie avec les circonstances où il se
trouvait. Dénué de conviction et de dignité morale, il avait, en même temps,
trop de bon sens et d'indépendance d'esprit pour se livrer avec aveuglement
ou avec docilité au torrent révolutionnaire. Il prévoyait l'échafaud, et
n'aurait point tardé à y monter. Ce qu'il avait comploté pour changer le
cours des événements, ne lui laissait guère la possibilité de revenir plus
tard offrir à son pays ses talents et ses services. Il n'était plus qu'un
transfuge et ne pouvait retrouver ce rôle d'aventurier, le seul qui fût
assorti à son ambitieuse imagination[7]. FIN DU DEUXIÈME VOLUME
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