HISTOIRE DE LA CONVENTION NATIONALE - 1792-1795

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE V. — LES GIRONDINS. - LE 31 MAI.

 

 

La Convention, dans sa séance de la nuit du 19 au 20 janvier, avait prononcé la sentence du roi, s'en remettant au conseil exécutif et à la commune de Paris, pour les détails de l'exécution. Quelques heures après, elle reprit le cours de ses travaux.

Le grand acte qu'elle venait de consommer n'était pas destiné à lui donner la dignité et le calme qui jusqu'alors lui avaient manqué. Dès l'ouverture de la séance, une lettre de Kersaint faisait présager la continuation des discordes et des luttes intestines de l'Assemblée. Il envoyait sa démission ; l'affaiblissement de sa santé lui rendait impossible de vivre au milieu d'une Assemblée aussi orageuse. « Mais ce qui est encore plus impossible, disait-il, c'est de supporter la honte de m'asseoir avec des hommes de sang, alors que leur avis, précédé de la terreur, l'emporte sur celui des gens de bien. Si l'amour de mon pays m'a fait endurer le malheur d'être le collègue des panégyristes et des promoteurs des assassinats du 2 septembre, je veux du moins défendre ma mémoire du reproche d'avoir été leur complice. »

Les Jacobins de l'Assemblée voulaient que Kersaint fût mandé à la barre pour déclarer quels étaient les assassins de septembre, et qu'il fût, ainsi que Manuel, déclaré infâme et traître à la patrie.

En votant la mort du roi, les Girondins s'étaient promis d'obtenir en même temps une majorité pour emporter un décret qui constaterait que la sentence de Louis XVI n'était pas une victoire remportée sur eux, ni la preuve d'une lâche soumission. A cet effet, ils avaient combiné une scène parlementaire.

« Avoir puni le tyran, dit Gensonné, c'est avoir fait seulement la moitié de votre devoir. Le complément de votre sagesse sera de poursuivre les provocateurs, auteurs, complices et adhérents des assassinats et brigandages qui ont eu lieu les 2 et 3 septembre. »

Les trois quarts de l'Assemblée se levèrent en criant : « Oui ! oui ! Aux voix ! » Marat et ses amis demandaient la question préalable ou l'ajournement.

Barère appuya la proposition de Gensonné. « Vous n'avez pas craint les poignards des royalistes ; vous ne craindrez pas ceux des assassins. Il est temps d'éprouver par de grandes mesures le tempérament politique de la république. Lai tête du tyran est tombée ; abattez celles des assassins. Expulsez la famille des Bourbons ; l'ajournement vous déshonorerait. »

La Convention était dans cette disposition d'entraînement, où toute discussion est impossible. La Montagne réussit seulement à introduire un article qui ordonnait de poursuivre aussi les hommes qui, le 10 août, au château des Tuileries, s'étaient trouvés réunis et armés contre le peuple.

La séance du 21 janvier s'ouvrit quelques moments après le supplice du roi. Un pétitionnaire avait demandé que son corps lui fût remis pour être enseveli à Sens auprès de son père, le dauphin fils de Louis XV. La Convention chargea le conseil exécutif de l'inhumation. Les ministres avaient déjà fait préparer au cimetière de la Madeleine une fosse, où la chaux vive devait consumer les restes mortels de Louis XVI.

 

Le récit de la mort de Lepelletier causa plus d'émotion à l'Assemblée. La veille au soir, il était à dîner chez un traiteur au Palais-Royal. Un inconnu, apprenant que c'était un représentant, lui demanda comment il avait voté. « Selon ma conscience, répondit Lepelletier, j'ai voté la mort. » Aussitôt cet homme lui plongea dans la poitrine un sabre qu'il tenait caché sous sa redingote, puis se hâta de sortir avant que les assistants se fussent mis en devoir de l'arrêter.

Cet assassin se nommait Pâris ; il avait servi dans la garde constitutionnelle du roi et professait ouvertement les opinions royalistes les plus exaltées. Le décret de condamnation l'avait exaspéré jusqu'à la fureur. Il cherchait une vengeance et une victime ; Lepelletier lui était complètement inconnu.

A l'indignation contre ce, crime et aux regrets donnés à Lepelletier, se mêlait l'inquiétude très-naturelle que pouvait inspirer cet acte de fanatisme. L'assassin n'était pas arrêté ; il pouvait frapper d'autres représentants ; son exemple susciterait peut-être des imitateurs. Plusieurs députés racontèrent les menaces qui leur avaient été adressées, les dangers qu'ils avaient courus. Ils oubliaient que leurs collègues, qui avaient parlé ou voté autrement, s'étaient trouvés aussi exposés à des insultes, à de mauvais traitements, à des menaces de mort. La colère et l'alarme allèrent jusqu'à dénoncer comme provocateurs les représentants du parti opposé à la Montagne.

« On nous fait passer pour des Maratistes et des panégyristes de septembre, disait Saint-André ; on veut faire périr les bons citoyens sous le couteau ; on nous appelle assassins, hommes de sang !

— Il n'y a plus rien à ménager, lorsqu'on égorge les amis du peuple. Il y a des hommes dans l'Assemblée qui osent dire que ce n'est pas un crime, et que Lepelletier n'était pas un véritable ami du peuple, » ajoutait Amar.

 

Legendre et plusieurs autres demandaient le renouvellement du comité de surveillance, où les Girondins étaient en majorité. On proposait aussi des visites domiciliaires. C'était un effrayant souvenir des mesures qui avaient précédé le 2 septembre.

Barère, en approuvant cette mesure, chercha à rassurer les esprits : « A ce mot de visites domiciliaires, j'ai frémi ; j'ai craint qu'elles ne devinssent le signal des vengeances particulières. Il vous appartient de sanctifier ces mesures effrayantes pour la liberté. C'est à vous de les organiser. Je demande qu'un comité en présente le mode, afin que la justice et la confiance des citoyens y président. »

Ce discours de Barère présagea le régime qui allait être établi sur la France ; il commençait à réaliser les pronostics des orateurs qui, peu de jours auparavant, annonçaient quelles seraient les conséquences nécessaires de la condamnation du roi ; elles ne tardaient pas à se manifester.

« La république, continuait l'orateur, a été décrétée le 21 septembre ; elle s'est affermie ce matin à onze heures. Elle a de grands ennemis ; il faut vous occuper des mesures de sûreté générale, afin de les surveiller au dedans et de faire les préparatifs nécessaires pour les vaincre au dehors. Quelles sont les personnes qui alarment la sûreté publique ? Qui est-ce qui a commis hier un attentat horrible ? Ce sont les émigrés, les stipendiés de Coblentz, les anciens esclaves du roi. Décrétez que tous les citoyens qui recèlent des émigrés seront punis de six ans de fers... Il est un principe de tous les temps et de tous les peuples ; c'est que la souveraineté du peuple a tous les droits, fous les moyens de prendre les mesures nécessaires à la sûreté générale... L'histoire de tous les pays atteste que, dans les révolutions des empires, il n'y a pas loin du trône à l'échafaud. Ce qui vient de se passer n'est donc pas un événement si extraordinaire. Mais ce qui a droit d'accabler de surprise et de douleur, c'est de voir qu'au milieu d'un peuple libre, un scélérat est assez audacieux pour assassiner un de ses représentants. C'est là un attentat à la souveraineté nationale, un crime de lèse-nation, un odieux parricide ! »

M Barère proposa que la Convention tout entière assistât aux funérailles de Lepelletier, et qu'il fût enseveli au Panthéon.

Robespierre fut de cet avis ; mais le point principal de son discours fut une attaque contre Roland. Le chasser du ministère était depuis deux mois une des plus ardentes volontés des Jacobins et de Robespierre surtout. C'était enlever aux Girondins la part qu'ils avaient dans le gouvernement ; si tant est que ce nom pût être donné au conseil exécutif.

Selon Robespierre, le meurtre de Lepelletier avait été provoqué par les calomnies de la presse ; et comme le ministre de l'intérieur avait eu à sa disposition un crédit destiné à former l'esprit public, il convenait d'examiner « avec une sévérité républicaine, si les sommes dépensées avaient eu réellement ce respectable emploi. »

Pétion essaya de défendre ses amis et son parti. Robespierre venait de parler avec une certaine réserve ; son attaque était détournée. Deux jours auparavant, à la tribune des Jacobins, où les ménagements n'étaient pas nécessaires, il s'était exprimé avec la plus injurieuse âcreté. C'était à cette diatribe que Pétion voulait répondre.

Il fut mainte fois interrompu, au point d'en être troublé. De vives apostrophes lui rappelèrent sa faiblesse au 2 septembre. « Il veut faire le procès aux assassins. Ce serait à lui de monter le premier sur l'échafaud, » lui disait Thuriot. « Tu es un vil calomniateur, » criait Collot d'Herbois.

Il réussit pourtant à se faire entendre, et après quelques apologies, ou ce qui était plus facile, après des récriminations, il conclut contre les visites domiciliaires.

Danton sembla ne point s'associer aux dénonciations portées contre les Girondins ; il voulait se montrer étranger à toutes les passions. « Je ne suis pas accusateur de Pétion ; il eut des torts ; il peut avoir été faible. Mais je le dis avec douleur, bientôt la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux attentats dont nous avons tous gémi, on aurait dû vous dire clairement que nulle puissance ne pouvait les arrêter ; ils étaient la suite de cette rage révolutionnaire, qui animait tous les esprits. Ces actes étaient une suite nécessaire de la fureur d'un peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas employé tous les moyens de conserver la paix dans le conseil exécutif. Je prends à témoin Brissot lui-même. N'ai-je pas montré une extrême déférence pour ce vieillard opiniâtre ? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, répute scélérats tous ceux qui ne partagent point ses opinions. Je demande pour le bien de la république, qu'il ne soit plus ministre. Je m'oppose aux visites domiciliaires ; mais il vous faut un comité de sûreté générale, qui jouisse de la plénitude de votre confiance. Il faut que, lorsque les deux tiers de ses membres tiendront le fil d'un complot, ils puissent se faire ouvrir les maisons.

« Le tyran n'est plus. Tournons toute notre énergie, toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre à l'Europe... Organisez le ministère ; qu'il soit immédiatement nommé par le peuple. Le ministère de la guerre est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe ses forces. Je ne demande pas qu'on lui ravisse ses fonctions, mais qu'elles soient partagées. »

Danton avait parlé dans un désir de conciliation. On pouvait déjà remarquer souvent en lui des signes de découragement ; il voyait le chaos d'une telle situation. Pour en sortir il ne s'agissait point de prendre une détermination hardie, de frapper un grand coup ; cette sorte d'habileté et de courage avait pu servir à la destruction ; elle était impuissante à établir un pouvoir régulier, à remettre l'ordre dans la société. Danton perdait quelque chose de sa popularité toutes les fois qu'il essayait de retarder la marche des révolutionnaires, que lui-même avait affranchis de tout frein. Le fil lui manquait pour le guider dans ce labyrinthe de l'anarchie.

La proposition des visites domiciliaires fut renvoyée au comité de législation. Il fut résolu que le comité de sûreté générale serait renouvelé ; à la séance du soir, la Montagne profita de l'absence d'une grande partie de la majorité et composa à son gré ce comité, dont l'importance était grande.

Le lendemain, Kersaint comparut et ne désavoua ni sa lettre, ni sa démission ; il s'expliqua sur les promoteurs de septembre, en disant que sa pensée s'était portée seulement sur Marat. Il lui avait été toujours pénible de siéger sur les mêmes bancs qu'un homme qui avait demandé deux cent mille têtes.

 

L'acharnement des Jacobins à poursuivre la destitution de Roland avait fini par le lasser ; il voyait que ses amis n'étaient plus en mesure de le défendre. Depuis trois mois, une accusation succédait à une autre. Mme Roland s'était trouvée impliquée dans une absurde et ridicule querelle, suscitée par Marat et ses amis. Elle-même avait été obligée de comparaître à la barre, où elle avait repoussé avec dignité l'imputation qui lui était adressée. Il s'agissait d'un agent de police envoyé à Londres par le ministre des affaires étrangères. Chabot et quelques autres Montagnards voulaient absolument en faire un conspirateur ; il avait écrit une lettre à Mme Roland ; elle avait refusé de la recevoir. Cette méprise des ennemis de Roland avait pour un instant fait rire à leurs dépens, mais ne les avait point découragés.

Le principal grief, c'était le journal de Louvet et les publications encouragées par Roland. Sa mésintelligence avec Pache troublait les délibérations du conseil exécutif. Ce fut le motif que Roland donna pour sa démission qu'il adressa à l'Assemblée. Sa conscience, disait-il, lui interdisait de signer le compte général présenté à la fin de chaque mois par le conseil des ministres, attendu qu'il n'accordait nulle confiance au rapport du ministre de la guerre. En même temps il signalait de graves désordres dans l'administration militaire.

Après avoir parlé, avec son emphase accoutumée, de ses propres vertus ; de son désintéressement, de son patriotisme, de son courage à lutter contre les hommes vicieux et exagérés, il expliquait sa retraite, par la crainte qu'il avait d'entretenir la défiance et la division dans le corps législatif. « Je me présente, disait-il, à mes contemporains et à la postérité avec mes œuvres ; elles parlent pour moi. »

Cette lettre fut bien accueillie ; l'impression et l'envoi dans les départements furent proposés. Les clameurs de la Montagne furent bruyantes. Robespierre le jeune fut rappelé à l'ordre pour avoir crié que Roland était un scélérat. La proposition fut adoptée. Garat demeura chargé, par intérim, du portefeuille de l'intérieur, en conservant le département de la justice.

 

Les obsèques de Lepelletier furent célébrées avec une pompeuse solennité. Un lit mortuaire avait été posé sur le piédestal, qui portait naguère la statue de Louis XIV dans la place Vendôme. Le corps était exposé sur ce lit ensanglanté ; il était nu jusqu'à la ceinture, et l'on voyait à découvert sa profonde et large plaie. Ainsi l'avait disposé David. Il s'était placé aussi sur le piédestal, avec un chevalet et une toile ; de sorte qu'il donna au peuple le spectacle du peintre copiant ce sanglant modèle. Déjà on l'avait vu le 3 septembre devant la prison de la Force[1], esquissant les traits convulsifs des victimes que l'on égorgeait.

Le président de la Convention monta près du lit mortuaire et déposa une couronne de chêne et de fleurs sur la tête de Lepelletier ; puis. le cortége s'achemina vers le Panthéon. La Convention, les autorités municipales du département, de la commune et des sections, les tribunaux, la société des Jacobins, des détachements de fédérés formaient deux longues files. Une statue de la Liberté et d'autres emblèmes étaient portés en avant du char funéraire. Sur une bannière étaient écrites les dernières paroles attribuées à Lepelletier, qui ne les avait point prononcées. « Je suis satisfait de verser mon sang pour la patrie ; j'espère qu'il servira à consolider la liberté et l'égalité. » On portait, élevés sur une pique, ses vêtements ensanglantés.

La cérémonie se passa avec calme et gravité. De distance en distance il y eut des stations, et des discours furent prononcés. Au Panthéon, Félix Lepelletier, frère du député, parla assez longuement et termina par ces mots : « Je vote, comme mon frère, la mort des tyrans. » Vergniaud, président de la Convention, et Barère mêlèrent à leurs hommages et à leurs regrets des exhortations à la concorde et à un commun dévouement pour la république.

La Convention déclara ensuite que la nation adoptait la fille de Lepelletier. Comme en tout cela il y avait plus de déclamation que de réalité, il ne fut désormais plus question de cette adoption.

Peu de jours après, l'assassin de Lepelletier, au moment où il allait être arrêté dans une auberge à Forges, se tua d'un coup de pistolet ; quelques doutes restèrent d'abord sur l'identité ; puis elle fut constatée.

Une autre fête moins solennelle et moins lugubre fut célébrée le 27 janvier. La commune avait ordonné qu'un arbre serait planté sur le Carrousel, qu'on voulut appeler place de la Fraternité. La municipalité s'y transporta en corps avec beaucoup de fédérés et de gens des sections. Chaumette présidait à cette cérémonie. Il dit que ce serait l'arbre de la Fraternité. On le plaça au lieu où avait été récemment l'échafaud permanent destiné à l'exécution des arrêts du tribunal extraordinaire. Puis on chanta la Carmagnole et Çà ira ! On s'embrassait les uns les autres en signe de fraternité, et l'on dansa autour de l'arbre. Le maire de Paris était en tête avec les officiers municipaux, pêle-mêle avec le public de la rue.

 

Pendant que ces danses se prolongeaient fort avant dans la soirée, une autre scène se passait non loin de là. Le comité de sûreté générale élu récemment par surprise, avait ordonné, sous prétexte de faire rechercher l'assassin de Lepelletier dont on ne savait pas encore le nom, que le Palais-Royal, qu'il appelait Maison de la Révolution, tandis que d'autres l'intitulaient Palais-Égalité, serait cerné, et qu'on arrêterait tous les individus suspects qui s'y trouveraient.

Selon le préambule de l'ordre du comité, « la Maison de la Révolution était le point central où se réunissaient tous les ennemis de la patrie et les hommes malfaisants, pour y tramer des complots contre la liberté ; c'était leur repaire, et il importait de prendre une grande mesure, pour intimider tous les malintentionnés. »

Les juges de paix et les commissaires de police étaient chargés de l'exécution de cette mesure ; elle leur parut si étrange, si alarmante pour la population, que plusieurs d'entre eux s'y refusèrent, malgré la colère et les menaces du représentant Duhem.

Santerre avait tout préparé pour cette expédition. Des détachements avaient été placés, comme en embuscade, dans la cour du Louvre. A huit heures du soir, à l'heure où il y avait le plus de promeneurs sous les galeries, toutes les issues furent gardées. Alors on procéda à visiter les maisons. Des fédérés marseillais accomplirent cette consigne avec un zèle brutal. Tous les magasins, les boutiques, les logements furent fouillés sans égard pour personne ; des malades, des femmes en couche étaient soumis à cette perquisition.

D'après le rapport de Santerre, six mille personnes furent trouvées sans carte de civisme et amenées à leur section, afin de reconnaître les émigrés « et les négligents qui, dans un moment où les patriotes terminaient leur guerre contre les aristocrates, marchaient sans preuve de leur civisme. » Le commandant de Paris, en se félicitant de son succès, disait : « Il ne nous restera aucun ennemi au centre ; nous les chasserons comme des bêtes enragées. Si chaque bon républicain surveille la maison qui l'avoisine, sous trois mois la paix extérieure et intérieure sera faite, et la république française sera plus belle que Rome dans ses plus beaux jours. »

Ce blocus de la promenade publique la plus fréquentée alors effraya beaucoup Paris. Plus tard, il fallut s'y accoutumer : cerner le Palais-Royal devint une manœuvre assez commune de la police révolutionnaire ; mais elle n'était plus accompagnée de la fouille des maisons.

A cette époque, les Girondins tentèrent de devenir les défenseurs de la liberté individuelle ; c'en était fait de la liberté politique. Des classes entières étaient sans nulle garantie contre l'arbitraire ; mais les citoyens tranquilles, qui se tenaient à l'écart des discordes publiques, allaient être aussi menacés dans leur personne et dans leur propriété ; une police inquisitoriale gênerait la vie commune, troublerait les relations sociales ; le pouvoir serait prochainement livré aux volontés sauvages et insensées de fanatiques et de brigands ; la prison et l'échafaud seraient mis à leur disposition. C'est ce désordre érigé en système que les hommes de la Gironde prévoyaient. Ils le retardèrent de quelques mois et commencèrent par là à gagner l'estime des honnêtes gens.

 

Le lendemain de l'invasion du Palais-Royal, Buzot essaya de parler des arrestations arbitraires ; il eut, ainsi que le président, besoin de beaucoup de fermeté pour dompter le tapage de la Montagne. Enfin il se fit entendre. « Votre comité blesse tous les jours la liberté individuelle. Il a fait arrêter le rédacteur d'un journal estimable, qui s'élevait avec force contre les anarchistes de toute espèce. Si vous ne réprimez pas votre comité, vous substituerez des mesures inquisitoriales au projet de loi contre la provocation au meurtre que vous avez rejeté. Si vous tourmentez les citoyens, si vous les aigrissez contre la Révolution, qui payera les impôts ? où trouverez-vous des hommes pour faire la guerre ? Ils vous demanderont : Pourquoi allons-nous nous battre ? On parle d'union, et tous les citoyens se regardent avec méfiance. Personne n'ose ouvrir son cœur. Chacun craint sur un mot d'être envoyé à l'Abbaye, où l'attendent les terribles souvenirs du 2 septembre. » On ne pouvait rappeler cette date sans exciter les murmures des Jacobins ; l'orateur fut interrompu.

« Paris, continua-t-il, est plongé dans la stupeur. La douleur muette, pour nous servir d'une expression de Tacite, se promène dans les rues, et la terreur qui enchaîne l'expression de tous les sentiments, se lit gravée sur les traits de tous les citoyens. Le roi est mort : l'anarchie est-elle aux abois ? les factions sont-elles terrassées ? l'assassin qui me poignarderait est-il enchaîné ? Jamais l'émigration ne fut plus active ; elle devient même effrayante. Si vous voulez rassurer les bons citoyens, si vous êtes persuadés que la liberté individuelle est la base de la liberté publique, changez le nombre et la composition du comité de sûreté générale ; rapportez un décret voté sous l'influence d'un événement funeste et surpris dans une séance du soir où il ne se trouvait que deux cent quatre-vingt-trois représentants. »

La discussion s'engagea sur l'arrestation du journaliste. Les passages qui furent cités à la tribune prouvent qu'à ce moment on pouvait encore, avec beaucoup de courage, se risquer à quelque liberté. « Vous ne savez donc pas, disait ce journal, que le comité de sûreté générale a été renouvelé, et que la liste est souillée des noms de Bazire, de Chabot et d'autres hommes de sang, qui disposent souverainement de l'honneur, des biens et de la vie des citoyens. C'est le conseil des Dix de Venise ; ils n'ont qu'à dire : Poignardez, et on poignarde. » Ailleurs on lisait : « Saint-Fargeau a été assassiné par un homme qui lui reprochait d'avoir voté la mort de Louis XVI après avoir promis le contraire. » Et après : « La mort de Louis XVI était arrêtée depuis longtemps ; elle a été prononcée pour servir l'ambition d'un seul homme. »

Personne ne prit la défense du journaliste ; mais on remarqua que le comité n'aurait pas dû le faire arrêter et qu'il eût fallu le livrer à la justice ordinaire, selon les formes légales.

La question fut ajournée jusqu'à plus ample rapport du comité. Il fut présenté deux jours après, et Nicolle, rédacteur du « Journal français, » fut mis en liberté.

Lanjuinais insista sur le renouvellement du comité ; Bazire répondit : « On peut maintenant le supprimer ; il a osé faire le bien, il a balayé le Palais-Royal, ce repaire de tous les coquins. Les complices de Pâris sont arrêtés. » Or, il était de notoriété que Pâris n'avait point de complices.

 

La Convention, en faisant mourir le roi, ne donnait donc à la France ni le calme intérieur, ni la liberté ; en même temps elle rendait la guerre plus terrible, elle provoquait de nouveaux ennemis. Les dangers d'une invasion allaient devenir plus menaçants ; les sacrifices demandés à la nation ne tarderaient pas à ruiner son commerce et son industrie, à lui coûter sa richesse et abolir pour un quart de siècle toute prospérité : le sang de la jeunesse devait être répandu sur les champs de bataille, dans une guerre sans terme.

Dans la séance du 30 janvier, le ministre des affaires étrangères se présenta à la barre. « Le conseil exécutif vous a rendu compte des mésintelligences qui se sont élevées depuis peu entre la république française et le gouvernement britannique. Nous vous avons instruits des efforts que nous avons faits pour éviter une rupture, dont les malheurs incalculables retomberont sans doute sur ceux-là seuls qui les auront provoqués. C'est avec douleur que j'apprends à la Convention l'inutilité de nos efforts. Le faible espoir de paix qui nous restait, il y a quelques jours, s'est évanoui. Sa Majesté britannique a pris occasion de la juste rigueur exercée sur le dernier de nos rois pour faire éclater la rupture. La mort nécessaire d'un tyran étranger a été pour les Anglais le signal d'un deuil extraordinaire et d'une insulte que rien ne peut pallier. A peine la nouvelle de la mort de Louis fut-elle arrivée à Londres que le ministre de la république reçut l'ordre suivant : « Sa Majesté britannique a bien voulu ordonner que M. Chauvelin, qu'elle a reçu au mois de mai en qualité de ministre de Sa Majesté très-chrétienne, sorte du royaume, avant le 1er février prochain. »

« Si quelque chose peut adoucir le sentiment d'indignation qu'une pareille conduite a inspiré au conseil exécutif, c'est la pensée que la nation française soutiendra son indépendance sur mer avec autant de succès que sur terre. »

Le comité de défense générale s'était concerté d'avance avec le ministre ; Fonfrède monta aussitôt à la tribune au nom de ce comité pour proposer le décret suivant :

« La Convention nationale, après avoir entendu la lecture des notes communiquées par le ministre des affaires étrangères sur la conduite du gouvernement anglais et sur les outrages faits à l'ambassadeur de la république, renvoie toutes ces pièces au comité pour lui présenter un rapport sous deux jours. — Le conseil exécutif est autorisé à prendre sur-le-champ toutes les mesures et les précautions que l'intérêt de l'État exige. »

Le décret fut adopté sans nulle discussion. Le sentiment de dignité nationale imposa, dans ce premier moment, à l'Assemblée une contenance calme et silencieuse.

Brissot présenta le rapport ; jusque-là il avait été, sans contestation, chargé de toutes les questions diplomatiques ; il semblait appelé à professer sur ces matières. C'était lui surtout qui avait voulu la guerre avec les puissances du continent, non-seulement pour créer au gouvernement du roi des embarras et des périls, où il devait succomber ; mais aussi dans l'espoir que les despotes étrangers, abandonnés par l'opinion de leurs sujets, se trouveraient sans défense contre les armées de la liberté, et seraient bientôt victimes des révolutions. Écrivain abstrait et déclamatoire, il avait jeté son pays dans les hasards d'une guerre indéfinie, sur la présomptueuse assurance que lui donnait une vue conjecturale de l'avenir. Étranger à la pratique des affaires, il ignorait que la vraie politique consiste avant tout à s'occuper des circonstances actuelles et des observations positives. La perspicacité peut devenir une cause d'erreur dans la conduite, quand, regardant par-delà le présent, elle oublie de le mettre en ligne de compte. De là tant d'illusions des hommes révolutionnaires, tant de malheurs où ils ont précipité le pays.

Brissot s'était mépris sur l'Angleterre, comme sur le continent ; il savait, par les historiens, que l'Angleterre avait eu une révolution, qu'elle avait mis un roi à mort, et en avait chassé un autre ; il avait lu dans Delolme qu'elle avait une constitution. Il en déduisait que l'opinion anglaise devait être favorable à la France révolutionnaire, et que cette opinion, grâce à la forme parlementaire, imposerait au gouvernement une alliance avec la république, ou tout au moins la neutralité.

Dans cette idée, les hommes politiques de la Gironde et les amis qu'ils avaient dans le conseil exécutif, Lebrun, Garat, Roland et Clavière, avaient tenté des négociations secrètes avec le ministère anglais. M. de Talleyrand était retourné à Londres au commencement de septembre ; M. Maret, alors premier commis aux affaires étrangères, y fit quelques voyages, et M. Pitt voulut le voir. Il prévoyait déjà que le roi ne pourrait être sauvé et que la France serait entraînée aux extrémités d'une révolution anarchique. Ainsi, il se préparait à la guerre et s'occupait à faire cesser les dissentiments des puissances coalisées et les méfiances qui paralysaient l'action de leurs armées. Toutefois, il s'épouvantait de ce que serait une telle guerre, des sacrifices qu'elle coûterait à l'Angleterre, de l'état où elle pourrait mettre l'Europe, de sa durée, de l'impossibilité de la paix avec la France révolutionnaire. Ainsi, il ne repoussait pas les espérances que cherchaient à lui donner les agents français et les écoutait volontiers. En même temps Dumouriez négociait dans le même sens par l'intermédiaire de Maulde son ami, ministre de France à la Haye, et de lord Aukland, ministre d'Angleterre à la même cour.

Mais le maintien de la neutralité avait pour conditions évidentes que la vie du roi serait respectée, et que la lutte des partis dans le sein de la Convention laisserait entrevoir la possibilité de voir s'établir en France un gouvernement capable de raison et de durée.

L'invasion de la Belgique et la victoire de Jemmapes, sans briser complétement ces communications inofficielles, les rendirent daines. Elles ne furent plus sincères de part ni d'autre. Les factions révolutionnaires, en France, étaient dans une telle disposition, que le mauvais succès de la guerre les jetait dans une fureur aveugle et que le triomphe des armées de la république les exaltait jusqu'à une présomptueuse ivresse. Voici ce que Brissot écrivait à Dumouriez trois semaines après la bataille de Jemmapes : « C'est ici un combat entre la liberté et la tyrannie ; entre la vieille constitution germanique et la nôtre. Avec des pamphlets allemands et des baïonnettes tout s'arrangera. Pas un Bourbon ne doit rester sur le trône ! Ah 1 mon cher, qu'est-ce que Alberoni et Richelieu qu'on a tant vantés ? Qu'est-ce que leurs projets mesquins comparés à ces soulèvements du globe, à ces grandes révolutions que nous sommes appelés à faire ? Ne nous occupons plus de ces projets d'alliance avec la Prusse, avec l'Angleterre, misérables échafaudages. Tout doit disparaître. « Novus rerum nascitur ordo. » Il faut que rien ne nous arrête. J'aime à croire que la révolution de la Hollande ne s'arrêtera pas devant le fantôme de l'illuminisme[2], et qu'il ne sera pas pour vous le « sta sol ! » Une opinion se répand ici : la république française ne doit avoir pour bornes que le Rhin. »

Brissot avait donc renoncé aux ménagements qu'imposait une négociation avec le gouvernement anglais, et bien qu'il eût allégué, en faveur de l'appel au peuple et du sursis, les dangers d'une rupture avec l'Angleterre, il avait, ainsi que ses amis, prévu qu'elle allait éclater et s'y était résigné. Maintenant une illusion succédait à une autre ; il en était quitte pour raisonner sur l'Angleterre comme sur les puissances du continent. George n'était plus un roi constitutionnel, mais un despote comme les autres ; « Pitt, un ministre perfide qui sacrifiait des nations entières à son ambition ; il avait corrompu l'opinion nationale ; il avait réussi à empêcher le peuple anglais d'examiner avec attention la nécessité de tous les événements de notre Révolution et de reconnaître, dans le supplice de Louis, un grand acte de justice. »

Mais Brissot prétendait connaître la pensée intime de la majorité des Anglais, de « cette nation où la raison est cultivée dans toutes les classes. D'ici à peu de temps, cette guerre, qu'à force d'intrigues on a rendue populaire, sera un objet d'horreur et d'exécration. Les ministres actuels ne finiront pas leurs jours dans le sein de la tranquillité. La nation anglaise fera justice de ces conspirateurs en place. » Brissot leur annonçait l'échafaud de Strafford.

Quant à la France ; voilà quelle situation il lui promettait. « C'est l'Europe entière, ou plutôt ce sont tous les tyrans de l'Europe que vous avez maintenant à combattre sur terre et sur mer. Il faut que le commerçant oublie son commerce, pour n'être plus qu'armateur ; que le capitaliste consacre enfin ses fonds à soutenir nos assignats et à subvenir au besoin de numéraire ; que le propriétaire et le laboureur renoncent à toute spéculation et portent l'abondance dans nos marchés. » Et après ces non-sens économiques, il proposait que le citoyen français, comme un soldat romain, se tînt prêt à marcher en portant ses provisions, ce qui suppléerait au vide des magasins. « Il faut que toute la France ne soit qu'un camp ; il faut se préparer aux revers et s'accoutumer aux privations. L'instant approche où ce sera un crime d'avoir deux habits, si un seul de nos frères soldats est nu. »

La conclusion était une déclaration de guerre au roi d'Angleterre et au stathouder des Provinces-Unies.

Il n'y eut point de discussion, mais divers orateurs, à l'envi l'un de l'autre, dirent à peu près les mêmes choses que Brissot. On décréta que toutes les pièces seraient imprimées, et recevraient la plus grande publicité. Puis il fut débattu si la Convention ferait une adresse au peuple ; les uns prétendaient qu'elle servirait à désabuser l'opinion anglaise ; les autres répondaient que c'était se méprendre, que tout le peuple anglais était pour la guerre ; que les commerçants faisaient des souscriptions, et que c'était une guerre nationale en Angleterre. Marat se moquait des illusions de Brissot. L'adresse fut votée dans l'espoir d'éclairer, non pas les Anglais, mais les habitants des départements.

Quelques paroles furent aussi échangées sur les dispositions favorables que la France pourrait trouver parmi les patriotes hollandais et la population d'Amsterdam. Fonfrède se chargea de lever tous les doutes ; il dit que, dans la tentative de révolution qui avait échoué en 1788, l'orgueil de la bourgeoisie avait été aux prises avec le despotisme du stathouder. « La masse des Hollandais est riche ; elle n'est donc pas amie de nos principes ; si vous avez quelques amis, ce doit être seulement dans la classe des sans-culottes. »

La Convention n'ignorait point quelles classes elle pouvait espérer de susciter en faveur de l'invasion française. Déjà, par un décret du 19 novembre, elle avait promis protection et secours à tous les peuples qui voudraient renverser leurs gouvernements ; déjà elle avait établi sur la Belgique tout le régime révolutionnaire ; pour n'en point laisser ignorer les effets, Danton, en demandant la réunion du pays conquis, disait : « Prononcez-la, et alors vous ferez exécuter les lois françaises, et vous purgerez la terre de la liberté, des aristocrates, nobles et prêtres. »

 

Ainsi, il était désormais entendu que la guerre était faite non-seulement contre les despotes, mais, contre la société européenne constituée comme elle l'était et qu'il s'agissait de supprimer, par la tyrannie, l'exil et l'échafaud, les classes éclairées et riches.

D'un autre point de l'Europe arriva une preuve nouvelle que la république ne pouvait compter dans cette guerre sur le concours des populations. La France avait alors à Rome un chargé d'affaires nommé Basseville et un consul qui, selon l'usage, avait sur sa porte les armes de France. Il devait substituer aux fleurs de lis l'écusson de la république ; mais le gouvernement pontifical, craignant quelque mouvement populaire, l'engageait à différer ce changement.

M. de Flotte, officier de marine, arriva de Naples envoyé par l'ambassadeur de France, et apportant l'ordre de placer, dans les vingt-quatre heures, le nouvel écusson. Le chargé d'affaires et le consul remontrèrent à M. de Flotte le danger de braver l'opinion publique dans une ville, où le peuple était attaché à son culte et à sa religion et portait une haine déclarée aux Français ; l'officier ne voulut pas écouter ces prudentes objections.

Le 13 janvier, M. Basseville et sa femme se promenaient en voiture avec M. de Flotte ; ses gens portaient la cocarde tricolore ; le peuple s'assembla en tumulte ; un déluge de pierres tomba sur la voiture. M. Basseville se réfugia dans une maison voisine ; la populace en força les portes, massacra le chargé d'affaires, pilla et brûla la maison du banquier où il avait reçu asile ; de là se porta au palais de l'Académie de France qui fut dévasté. Mme Basseville fut épargnée, et M. de Flotte réussit à se sauver. La maison du consul fut attaquée, mais un détachement militaire arriva à temps pour qu'elle ne fût pas forcée. La sédition continua le lendemain. Les Français, en butte à cette rage populaire, furent obligés de quitter Rome ou de se tenir cachés.

Les pièces avaient été communiquées au comité de défense générale. Le rapporteur proposa immédiatement un décret qui enjoignait au conseil exécutif de prendre les mesures les plus promptes pour tirer une vengeance éclatante des attentats commis à Rome.

Il fut donné lecture d'une note que le gouvernement pontifical avait passée au chargé d'affaires, avant la sédition, pour motiver le refus de laisser arborer le nouvel écusson de la république. Cette note rappelait beaucoup de publiques injures adressées au pape sur le territoire français, et notamment un tumulte populaire resté impuni à Marseille, où l'on avait arraché l'écusson pontifical de la porte du consul romain pour le traîner dans la boue. Cette pièce était, disait-on, la preuve que le meurtre de Basseville devait être imputé au pape lui-même.

 

Ainsi, la république française acceptait ou provoquait la guerre contre tous les souverains et toutes les nations de l'Europe. Quels étaient les moyens de soutenir une si formidable lutte ? Quel nombre de soldats se trouvait sous les drapeaux ? Quelles mesures prenait le conseil exécutif pour les habiller, les armer et les nourrir ? Quels généraux seraient choisis pour commander les armées ? Comment réussir, en de telles circonstances, à établir la discipline et à régulariser l'administration ?

C'est de quoi la Convention ne s'était pas encore occupée. Cette guerre gigantesque n'était jusqu'alors qu'un texte de déclamations. Ne serait-elle que défensive ? Aurait-elle pour but et pour terme de faire honorablement reconnaître la république par les gouvernements européens ? La paix pouvait-elle être entrevue dans un lointain quelconque ? Une pensée politique se trouvait-elle derrière tant de paroles exaltées, tant d'injures adressées aux rois et aux nations ? Faudrait-il soumettre l'univers à la Révolution avant de permettre à la France d'espérer le repos et le bien-être ?

Personne, pas plus les Girondins que les Jacobins, pas plus la Plaine que la Montagne, n'eût osé poser de telles questions ; c'était une émulation, une surenchère de bravades, de pompeuses et chimériques conceptions de politique extérieure comme de politique intérieure. Il n'y avait ni gouvernement du présent, ni prévoyance de l'avenir. La nation était muette, soumise, docile au mouvement que lui imprimait une tyrannie confuse, exercée par une vaste faction en proie elle-même aux discordes et à l'anarchie. Les hommes politiques de la Révolution se précipitaient en avant sans savoir où s'arrêter. Ils avaient excité les passions d'un vulgaire ignorant, aveugle, envieux ; ils lui avaient appris à croire que ses passions étaient des opinions ; maintenant il fallait se mettre à son niveau, de peur de perdre sa faveur, de peur aussi qu'un temps d'arrêt, un commencement de résistance, ne devînt le signal d'une réaction qui les aurait bientôt atteints eux-mêmes.

Leurs querelles intestines et le procès du roi avaient tellement préoccupé la Convention, qu'elle avait été peu attentive à l'administration militaire. Les succès obtenus sur les frontières par les différentes armées avaient contribué à cette sorte d'incurie. Tout semblait prospérer à la république ; on pensait que la guerre serait de plus en plus glorieuse, et même profitable.

Lorsque Dumouriez était venu à Paris, après la retraite des Prussiens, il s'était occupé à préparer son expédition en Belgique. Servan était encore ministre de la guerre ; c'était un homme morose, dur et difficile dans ses relations ; il s'alarmait facilement, et tombait dans des accès de mélancolie ; mais il était fort honnête homme, consciencieux et assidu au travail. Ce fut avec lui que Dumouriez disposa son plan de campagne, et s'assura des ressources qui lui étaient nécessaires.

On avait, à grands frais et inutilement, formé à Paris d'immenses magasins en artillerie et en munitions ; on y avait fait arriver beaucoup de troupes de nouvelle formation. Tout se passait alors de telle sorte, que la volonté du ministre de la guerre n'aurait point suffi pour tirer de Paris des approvisionnements et des renforts. Sans le consentement de Santerre, toute disposition semblable eût été impossible. Fort des murmures et des menaces de la populace dont il disposait, armé de l'autorité de la commune, il eût facilement empêché qu'on retirât de Paris des soldats et des canons. Danton et Westermann vinrent encore en aide à Dumouriez, et procurèrent la complaisance de Santerre.

Mais à peine fut-il arrivé à son armée qu'il apprit que Servan avait fait accepter sa démission, et que Pache le remplaçait. Dès lors le désordre commença. Non-seulement Pache se livra au parti jacobin, et devint l'humble courtisan de leurs passions, le serviteur de leurs volontés, mais il s'entoura de quelques hommes à projets et à systèmes politiques, administratifs et militaires : un académicien nommé Vandermonde, qui faisait un peu école ; le général Meunier, qui avait aussi beaucoup de prosélytes ; Hassenfratz aide-savant, homme d'un jacobinisme cynique ; l'imprimeur Momoro, qui apportait dans cette coterie ses idées de loi agraire et de communisme.

Le premier effet du changement de ministre fut de retarder les envois qui avaient été réglés avec Dumouriez et de retarder les mouvements qu'il avait combinés. Pache commença par décrier tout ce qui s'était fait avant lui. Il bouleversait tout, afin d'épargner, disait-il, l'argent du peuple. Il renvoya les employés des bureaux et les peupla de Jacobins pris dans la région la plus abaissée du parti.

Dumouriez avait des forces très-supérieures à l'armée autrichienne du duc de Saxe-Teschen. Ses mouvements étaient combinés avec les corps d'armée du général Valence qui avait remplacé Arthur Dillon, et du général Beurnonville qui succédait à Kellermann. Son projet était de contraindre, par des manœuvres et sans bataille, l'armée ennemie à évacuer la Belgique. Il lui fallut ouvrir la campagne dans les premiers jours de novembre, sans avoir reçu ni souliers, ni capotes, ni effets de campement, ni argent.

Soit par cette inexactitude de l'administration révolutionnaire, soit parce qu'il s'était trompé dans ses conjectures et dans ses calculs, Dumouriez n'avait point réussi à empêcher la jonction des armées du duc de Teschen et du général Clairfait. Dès lors l'occupation de la Belgique ne put être obtenue que par une bataille.

 

Elle fut donnée à Jemmapes, près de Mons, le 6 novembre. Ce fut la première victoire des armées républicaines, car Valmy n'avait été qu'une canonnade. Tous les corps combattirent avec ardeur et fermeté. La position de l'ennemi fut emportée, mais non sans efforts et sans perte d'hommes. Les Autrichiens perdirent treize pièces de canon et environ quatre mille hommes. Leur armée, diminuée et découragée, se retira ; le territoire de la Belgique fut envahi ; les places fortes se fendirent ; le pays de Liège fut occupé par l'armée française ; elle s'étendit jusqu'à Aix-la-Chapelle.

 

Ce beau triomphe des armes françaises ne changea point la position politique de Dumouriez ; il n'acquit pas une plus grande influence dans les affaires publiques. Ce succès, ce commencement d'une renommée militaire firent plutôt naître parmi les acteurs du drame révolutionnaire un sentiment de méfiance et d'envie. Il ne gagna pas même l'autorité nécessaire pour établir l'exactitude et la régularité dans l'administration de la guerre. Le dénuement où l'armée était laissée, empêcha le général de tirer de la victoire de Jemmapes toutes les conséquences qu'elle aurait pu avoir. Le lendemain de la bataille, en entrant à Mons, sa position était plus embarrassante que la veille. Sans vivres, sans munitions, sans effets d'équipement, il n'y avait pas moyen de marcher en avant.

Cependant, pressé par la nécessité, enhardi par sa victoire, Dumouriez voulut se créer une administration. Il avait auprès de lui un homme de beaucoup d'esprit, l'abbé d'Espagnac, qui, depuis le ministère de M. de Calonne, s'était fait une réputation de financier habile, de spéculateur hardi, d'aventurier dans les grandes affaires. En ce moment, il était administrateur du service des convois. Malus, ordonnateur en chef de l'armée, passait pour un bon administrateur. Dumouriez, aidé de leurs conseils et de leur savoir-faire, se rendit indépendant du ministère de la guerre ; il fit des emprunts, des marchés, des arrangements avec les autorités belges.

Le ministre Pache ne voulut aucunement consentir à tous les actes d'autorité du général en chef. De concert avec Cambon qui, à la Convention, était devenu souverain absolu en matière de finances, tous les marchés passés pour les fournitures des armées furent annulés ; toutes les compagnies de fournisseurs dissoutes, ainsi que les régies particulières des vivres et des fourrages qui dépendaient du ministère de la guerre. La révolution fut complète dans le régime administratif. Un comité des achats fut institué pour faire le service, passer tous les marchés et veiller à leur exécution. Selon les idées du temps, ce comité devait procéder d'une manière uniforme et assurer un prix égal à toutes les fournitures, indépendamment du lieu, du temps et de la distance.

Un tel comité fut en effet établi et commença ses opérations. Un mauvais renom s'attacha aussitôt à ces nouveaux administrateurs. Les hommes à qui Dumouriez accordait sa confiance, n'en inspiraient pas non plus beaucoup au public. La Convention prit parti pour le ministre. Le général reçut l'ordre de faire arrêter et d'envoyer à Paris - Malus et d'Espagnac.

Alors arriva à l'armée un nouvel ordonnateur. C'était Ronsin, celui qui avait été chargé d'accomplir à Meaux un massacre pendant les journées de septembre. Le choix d'un tel homme, l'arrestation soudaine des chefs de l'administration, les injonctions du ministre produisirent un complet désordre. Dumouriez conservait encore quelque autorité, bien que les gouvernants du moment fissent tout pour l'anéantir. Il força Ronsin à continuer les marchés et les arrangements annulés par le ministre. Il le fallait bien, puisque le comité des achats ne pouvait prendre encore le service et pourvoir aux besoins de l'armée.

D'autres et plus graves embarras vinrent compliquer la situation du général en chef et de l'armée française. Le parti jacobin voulait une guerre de conquête et la réunion des pays envahis. Les Girondins s'associaient à ces ambitieuses pensées. Eux aussi désiraient porter partout la Révolution à main armée. Cette politique suscitait nécessairement des difficultés et des périls.

Dumouriez était entré en Belgique avec des idées tout à fait contraires. Il ne comprenait la guerre que suivie de la paix. Toute négociation devenait difficile si la France se hâtait d'incorporer les territoires dès qu'ils étaient occupés par ses armées. Il voyait aussi que les populations avaient un sentiment de nationalité, qui les rendrait hostiles aux Français. Ainsi dans ses proclamations, dans son langage habituel, il s'était attaché à rassurer les esprits. Les autorités locales avaient été conservées ; ce qui maintenait le bon ordre et contribuait à assurer des ressources à l'armée.

En attendant la réunion et pour la préparer, la Convention avait ordonné, par un décret du 15 décembre, que le régime français et toute la législation révolutionnaire seraient appliqués aux pays occupés par nos armées. Danton était arrivé en Belgique un peu avant ce décret, avait par ses correspondances contribué à y décider la Convention, puis s'était activement occupé à le mettre en exécution. Les biens du clergé étaient saisis ; les propriétés des émigrés confisquées ; les persécutions commençaient, et part fois le ministre du 2 septembre s'étonnait avec blâme qu'on ne coupât point encore des têtes.

Dumouriez ne trouvait donc plus l'appui que Danton lui avait prêté trois mois auparavant. Les Jacobins de Paris, Marat surtout, étaient déchaînés contre lui ; ils publiaient à leur tribune et dans leurs journaux qu'il était un traître et un voleur. Il ne pouvait compter sur les Girondins pour être défendu avec fermeté. En vain essayait-il de se rendre favorables les républicains sincères et naïfs ; ils étaient peu nombreux et lui-même les connaissait pour ridicules. Lorsqu'il écrivait à Anacharsis Clootz une lettre intitulée : « Le général des sans-culottes à l'orateur des sans-culottes, » il y avait plus de raillerie que d'intrigue dans une telle lettre ; mais certes, il n'y avait pas de dignité.

La saison était devenue rude ; l'armée était campée dans l'évêché de Liège, pays pauvre ; les soldats n'avaient ni bois, ni paille ; ils brûlaient les arbres des vergers et la charpente des maisons. Des bataillons entiers étaient nu-pieds. Il arrivait peu de capotes. Le comité des achats, ainsi qu'une administration centrale inexpérimentée, achetait des draps et des cuirs, qui étaient venus de Belgique à Paris, puis il les renvoyait en habits et en souliers aux lieux d'où ils étaient partis. La force des bataillons diminuait dé' jour en jour ; les soldats désertaient. Les gardes nationaux, et même quelques-uns de leurs officiers, retournaient chez eux ; ils étaient justifiés et approuvés aux Jacobins par Marat et ses amis, parfois même à la Convention. Ronsin envoyait des colonnes mobiles dans les villages pour y faire des réquisitions ; les paysans massacraient des soldats isolés. Une guerre active comporte tous ces désordres et ces souffrances ; mais l'armée était dans ses quartiers, cantonnée dans un pays qu'on voulait rendre français. Une administration raisonnable lui aurait épargné tant de misère, et préservé les habitants de pareilles vexations.

Avant de commencer une nouvelle campagne, il fallait remédier à tant de causes qui pouvaient la rendre malheureuse ; il était indispensable aussi de concerter les opérations des différentes armées, et de combiner leurs mouvements. Le général Custine, qui commandait sur le Rhin, et qui, à ce moment, plaisait mieux aux révolutionnaires que Dumouriez, n'était point d'accord avec lui. Il importait de décider l'ensemble du plan de campagne.

 

Dumouriez quitta son armée et vint passer le mois de janvier à Paris. Le vainqueur de Valmy et de Jemmapes fut obligé d'y vivre presque caché, du moins de ne se montrer dans aucun lieu public. Poursuivi de dénonciations aux Jacobins, menacé par les brigands qui le soupçonnaient avec raison de chercher des moyens pour sauver le roi, désigné à leurs poignards par Marat, il lui arriva un jour d'être poursuivi dans la rue. La maison où il se réfugia avait heureusement une double issue.

Il régnait alors un tel désordre à Paris ; de sanglantes exécutions étaient si imminentes que Westermann alla trouver Vergniaud et lui offrit de faire, pour défendre les Girondins, ce qu'on lui proposait de faire contre eux. « J'aime mieux être assassiné qu'assassin, » répondit Vergniaud. Peu de jours auparavant, Westermann avait rencontré Marat, et lui ayant demandé raison des atroces calomnies qu'il imprimait contre Dumouriez, il termina l'explication en lui donnant des coups de bâton.

A cette époque, la Convention ne pouvait s'occuper de nulle affaire ; le procès de Louis XVI absorbait toutes ses pensées : c'était un instant critique, un danger menaçant pour la nation, pour l'Assemblée, pour tous et chacun des hommes qui la composaient. Dumouriez adressa au président de la Convention quatre mémoires sur la nécessité d'annuler le décret du 15 décembre qui avait établi les lois révolutionnaires en Belgique ; sur l'administration militaire et l'institution du comité des achats ; sur l'organisation de l'armée ; sur le plan de campagne. Une lettre ferme et hautaine accompagnait ces mémoires.

« Vous êtes les représentants de la nation dans l'Assemblée ; les soldats de la patrie sont ses représentants en face de l'ennemi. Son salut dépend de leur gloire ou de leur honte, ils ont donc le droit de vous dire la vérité et d'exiger ce qui leur est nécessaire pour agir avec succès. Toute l'Europe armée n'est pas capable de les effrayer, mais ils ont besoin de vêtements, d'armes, de chevaux et de subsistances... J'ai combattu en Champagne avec une poignée de monde, et cette formidable armée prussienne s'est évanouie devant le courage et la persévérance des soldats républicains. Toutes les parties de l'administration me secondaient et je n'ai eu que des éloges à faire. La même armée vient d'enlever la Belgique au despote autrichien ; elle manque de tout parce qu'on a cassé les marchés et désorganisé l'administration. Nommez un comité pour examiner les plans de campagne, les besoins et les ressources des armées, ou si vous renvoyez ce travail au pouvoir exécutif, choisissez des hommes en état d'ordonner. Le bureau de la guerre est devenu un club, et ce n'est pas dans un club qu'on expédie les affaires. J'offre mes veilles, mon expérience et ma vie, je ne crains pas qu'on me soupçonne d'aspirer à la dictature ou au stathoudérat de la Belgique, quoique ces sottises aient été imprimées par des malfaisants, plus ennemis de la république que de moi... Si, dans la terrible crise où nous nous trouvons, la Convention ne m'accorde pas la confiance que je crois mériter, si elle prend des précautions contre moi ; si elle ne décide rien sur les mémoires que je soumets à sa sagesse, je me démettrai du généralat et je continuerai mes études sur la guerre et la politique, toujours prêt à sortir de la retraite dès qu'un gouvernement bien réglé me présentera les moyens d'être utile à mes concitoyens. »

Les mémoires de Dumouriez furent renvoyés au comité de défense générale. L'Assemblée législative avait eu un comité avec cette même attribution. La Convention venait de le rétablir et l'avait composé de dix-huit membres choisis par les comités des finances, de la guerre, de constitution et diplomatique : les Girondins s'y trouvaient en majorité.

Gensonné et Brissot y exerçaient une influence prépondérante ; Danton et Lacroix y soutenaient des opinions opposées. Le différend portait particulièrement sur le décret du 15 décembre et la perturbation qui en était résultée dans les administrations belges et françaises. Danton défendait son œuvre et laissait voir une forte volonté d'exploiter les avantages et les profits de la conquête. Gensonné, ami de Dumouriez, cherchait, en le défendant, à le lier au parti girondin. Le général n'avait confiance ni dans les uns, ni dans les autres, et les ménageait tous. Les séances du comité se succédaient sans résultats ; on y discutait sans conclure. Les généraux étaient retenus à Paris dans un moment où leur présence était essentielle à leur armée. C'était dans les derniers jours du procès de Louis XVI. Ces inutiles conversations se passaient entre les généraux et quelques membres du comité, sans qu'on se trouvât en nombre suffisant pour délibérer.

L'examen du plan de campagne fut renvoyé au conseil exécutif ; la question de l'administration militaire et des marchés fut d'abord débattue en présence de Pache, qui avait été mandé au comité, et devint pour les Girondins l'occasion de maltraiter beaucoup le ministre ; puis toute cette procédure fut renvoyée au comité militaire.

 

Pendant ce temps, l'Assemblée entreprit sur l'administration de la guerre une discussion toute théorique, et il sembla, pour quelques jours, qu'elle se fût transformée en académie des sciences politiques. Sieyès, au nom du comité de défense générale, fit un long rapport sur l'organisation du ministère de la guerre. Sa conduite réservée, son silence à la tribune, sa rare conversation, accordée seulement à quelques admirateurs, donnaient à ses travaux de l'importance et de la solennité ; on attendait ses paroles comme un oracle qui devait faire cesser le doute et l'incertitude. Son orgueilleuse présomption, son langage sentencieux, son assurance logique lui donnaient, surtout au début des discussions, une sorte d'autorité dominante. Comme il négligeait les détails positifs, comme il avait en dédain l'expérience et la pratique, il était à son aise pour affirmer.

« Ce n'est ni dans l'almanach royal ou national, ni dans le chaos de la législation ministérielle que nous avons pu rencontrer une notion un peu juste, un peu philosophiquement analytique de cette grande et terrible partie du service public, qui porte le nom de département de la guerre. Ici comme dans tout le reste, le législateur se voit bientôt forcé de renoncer aux vains secours de la routine, il va droit au but en remontant à la nature des choses.

« Pour le service de la guerre, que faut-il ? Des éléments, une combinaison et une direction. Tout est là, et y est dans le véritable ordre intellectuel. »

Les éléments étaient au nombre de trois : fourniture des hommes et des choses ; leur administration civile ; leur direction militaire.

Après avoir écarté la question de la fourniture des hommes, c'est-à-dire le recrutement, comme réservée à la Constitution, Sieyès, suivant un procédé qu'il a constamment appliqué dans tous ses travaux politiques, s'occupait d'abord à reconnaître et à distinguer les diverses fonctions attribuées à un même pouvoir politique ou administratif, donnait à chacune de ces fonctions une existence propre et particulière, puis il la confiait à un agent spécial ou à un corps constitué.

Ainsi, analysant encore, il séparait la fourniture de l'argent de la fourniture des choses. Il ne touchait point à la première pour le moment et la laissait à l'administration du trésor public, qu'il prenait même pour modèle et créait un économat national chargé de procurer, par les moyens connus, régie, commandes ou commissions, toutes les matières premières et secondes.

L'économat national était formé de quinze commissaires répartis en cinq sections. Un économe en chef devait surveiller le service ; des jurys municipaux étaient appelés à concourir aux marchés et aux livraisons.

De l'économe, les fournitures passaient à la disposition d'un administrateur agent responsable, et pourtant soumis à un ministre, qui devait prendre ses avis, en demeurant maître de la décision.

Un second agent, nommé directeur, soumis aussi au ministre, opérait sur les hommes, quand le directeur les lui avait livrés, pour les instruire, les combiner, les mouvoir.

Ces deux agents responsables, lorsque le ministre n'adoptait pas leurs avis, pouvaient en appeler au conseil des ministres, pouvoir exécutif.

La théorie enseignait que le général d'une armée en campagne ne pouvait pas rester assujetti aux formes d'une administration si compliquée ; la nature des choses indiquait d'autres règles pour ce cas particulier.

« Les Tartares et les Arabes vont à la guerre en corps de nation et tout à fait démocratiquement ; mais nous, fixés par la culture, les arts et la division du travail sur la terre que nous habitons, il nous est impossible de sortir du système représentatif.

« L'armée, c'est la république ambulante et militante ; elle est forcée, pour remplir sa mission et pour sa propre sûreté, de se soumettre au despotisme ; il lui faut à sa tête une espèce de dictateur qui la dispense de songer à autre chose qu'à se battre. — Pour donner à ce despotisme à la fois un contrôle et une coopération, il serait à propos de placer auprès de lui une sorte d'organisation de campagne sur le modèle du ministère de la guerre, c'est-à-dire trois adjoints : économe, administrateur, directeur. »

La discussion du projet, ou pour parler plus exactement, des idées de Sieyès, fut longue et remarquable. Elle conserva d'abord un ton philosophique, sans personnalité ni esprit de parti.

 

Saint-Just, qui avait beaucoup de goût pour les rédactions affirmatives tournées en axiomes, fut le premier à combattre Sieyès. Il examina surtout le côté politique des questions. Le désordre de l'administration ne pouvait être nié ; il le peignit sans ménagement. « Si le courage des soldats pouvait dépendre de l'anarchie présente, la liberté et la république ne verraient point le printemps prochain. Ni les ministres, ni vous, ne savez où porter la main. Le fragile édifice du gouvernement provisoire tremble sous vos pas. L'ordre présent n'est autre que le désordre mis en loi. Ce n'est point par des plaintes ou des clameurs qu'on sauve sa patrie, c'est par la sagesse. Quelques-uns accusent vos ministres ; moi j'accuse ceux-là même. Vous voulez que l'ordre sorte du chaos, vous voulez l'impossible. »

Sieyès avait cherché un remède à cette calamiteuse situation dans une organisation du ministère de la guerre ; Saint-Just voyait, comme cause première du mal, l'absence de gouvernement. Sa pensée se portait vers un pouvoir unique, absolu, en rapport et en harmonie avec le peuple, servi par des agents éclairés et dociles. La monarchie, selon lui, avait péri uniquement parce qu'elle s'était isolée, de la nation et même de ses magistrats. La république périrait si l'administration manquait d'un mouvement commun et d'un centre d'activité. « La Convention ne remplace point l'autorité suprême qui n'est plus. Par rapport à chaque ministre, cette autorité réside plutôt dans le conseil exécutif qu'en vous-mêmes. La royauté ne consiste pas dans le gouvernement d'un seul ; elle est l'indépendance du pouvoir qui gouverne. Si le pouvoir qui gouverne est indépendant de vous, il y a une royauté. »

Passant de cette pensée générale à la question dont il s'agissait, Saint-Just critiquait le partage d'autorité imposé, par Sieyès, au ministre de la guerre. « Il serait, disait-il, nul ou tout-puissant. »

C'était ainsi que les révolutionnaires, et Saint-Just plus qu'aucun autre, concevaient le gouvernement. Comme ils s'étaient donné la tâche impossible de refaire la société, le pouvoir absolu leur était nécessaire. Ils avaient renversé la monarchie, en l'accusant de prétendre à une souveraineté de droit, et ils la remplaçaient par la souveraineté du peuple absolue aussi et qui ne pouvant, en fait, être exercée par elle-même, devient une sorte de droit divin entre les mains de ses délégués. Bientôt on les voit repoussant tout contrôle, tout partage d'autorité et reniant toute garantie.

Saint-Just admettait toutefois qu'en certains cas la puissance législative pouvait ne pas tenir en subordination la puissance exécutive, mais il n'y consentait point en ce qui touche la direction des choses militaires ; le souverain ne doit jamais s'en dessaisir ; et comme pour lui le souverain, c'était la législature, il disait : « L'attribution donnée par Sieyès au conseil des ministres, je demande que vous la preniez pour vous-mêmes, et que le ministre réponde de l'exécution des lois, à vous. » Dans une telle situation, chaque événement, chaque jour devait conduire la Convention à exercer tous les pouvoirs sans contrôle ni responsabilité. Saint-Just annonçait une tyrannie qui ne pouvait tarder à se réaliser. Déduire les conséquences extrêmes d'un principe mensonger et funeste, telle est la mission des esprits faux et des opinions passionnées. Ni lui, ni les autres, ne prévoyaient le résultat final ; ils le livraient au hasard.

 

Fabre d'Églantine, autre révolutionnaire absolu et chimérique, proposa d'approvisionner l'armée par voie de réquisition et d'avoir les communes pour administrateurs militaires. C'est ainsi qu'on procède dans un pays occupé par une armée conquérante.

Buzot rentra dans le réel. Il s'agissait, selon lui, de changer non pas les choses, mais les hommes. Sans nommer Pache, il disait : « Tout ira bien, si un homme de bien est ministre ; si son génie est assez vaste pour embrasser l'ensemble d'un plan et les moyens de l'exécuter. » — Peut-être fut-on étonné de l'exemple qu'il donna. — « Voyez le duc de Choiseul, il sut suffire à tout. » C'était une justice à rendre au ministre qui, après la guerre de sept ans, avait présidé à une nouvelle formation de l'armée française.

Salles ne respecta point la solennité théorique du rapport de Sieyès ; il fit remarquer que de tout temps et nécessairement le ministère de la guerre avait été subdivisé, qu'il y avait toujours eu des bureaux et des commis chargés d'une branche spéciale ; mais que les ériger en grands fonctionnaires, c'était accroître la dépense, troubler la hiérarchie et sans doute augmenter le désordre.

La principale critique porta sur la haute puissance que Sieyès attribuait au chef d'une armée en campagne, sur cette sorte de ministère et de gouvernement dont il voulait l'entourer. Salles y voyait un danger sur lequel il s'expliquait sans détour. Sa crainte était qu'un des fils du duc d'Orléans, victorieux, aimé des soldats qui occupaient la Belgique, ne trouvât, dans une telle organisation, et avec l'appui de l'Angleterre, un moyen de se faire duc de Brabant et plus tard roi de France.

La discussion se prolongea longtemps, et le projet de Sieyès perdit peu à peu son importante autorité. Au fond, la véritable question c'était la présence de Pache au ministère de la guerre. Il avait mis un tel désordre dans ce département, que les Jacobins n'essayèrent plus de le défendre. D'ailleurs, ils voulaient le mettre à un poste où il devait leur être plus utile. Chambon, maire de Paris, avait donné sa démission. Faire de Pache son successeur était une combinaison habile.

Barère fit une de ces rédactions expéditives pour lesquelles on le trouvait toujours prêt. Le premier article disait : « Le ministre actuel de la guerre sera changé. » Les autres articles partageaient le ministère en six divisions, chacune dirigée par un adjoint. C'était sous d'autres noms, confirmer l'organisation existante.

Beurnonville fut élu ministre de la guerre ; les Girondins avaient voulu nommer un de leurs amis, Achille Duchâtelet.

 

Dumouriez avait quitté Paris huit jours auparavant, sans avoir obtenu aucune décision. Le décret du 15 décembre, dont les effets lui paraissaient de plus en plus funestes, était maintenu. C'était surtout Cambon qui l'avait voulu et qui ne consentait point à s'en départir. Il calculait, parmi les ressources nécessaires aux dépenses immenses et mal réglées qu'il avait à payer, l'argenterie des églises de Belgique et le numéraire des caisses publiques. « Quand on aura ruiné ce pays-là, disait-il, quand on l'aura mis au même point de détresse que la France, il faudra bien que les Belges en viennent à la réunion. »

En ce moment Cambon avait à solder une armée de six cent mille hommes, dont la moitié appartenait aux gardes nationales placées en garnison dans les villes fortes. La Convention votait sans nulle difficulté de nouvelles émissions d'assignats. Ce papier-monnaie n'avait plus un gage déterminé. Quelle était la consistance des biens nationaux ? lesquels mettrait-on en vente ? trouverait-on des acheteurs ? ne déterminerait-on pas un avilissement dans le prix des propriétés territoriales, en les vendant en profusion, au moment même où leurs revenus étaient diminués ? C'étaient des questions qui n'étaient pas même examinées. Cent livres en numéraire équivalaient déjà à cent cinquante-cinq livres en assignats. On allait devant soi en finances, comme en politique, sans rien prévoir, en déclamant des phrases ; les uns ne s'inquiétant de nulle autre chose que d'accélérer la destruction révolutionnaire ; les autres, impuissants à l'arrêter, parce qu'ils craignaient de retourner en arrière. Lorsqu'on annonçait que l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne allaient joindre leurs armées à la coalition, on entendait la Montagne s'écrier : « Eh bien, tant mieux ! »

Cambon ne concevait pas plus de crainte pour les finances que les Jacobins pour la victoire. « Les despotes, disait-il, contractent des emprunts, émettent du papier-monnaie, sans fournir aucun gage ; ils ruinent leurs peuples. D'après la différence de nos procédés, il ne peut exister aucun doute qu'avec de l'ordre, nous sortirons triomphants de la lutte. Il faut les attaquer dans le germe de leurs ressources ; attaquons leur commerce, il ne restera plus de crédit à nos ennemis. C'est en Hollande que les puissances du continent contractent des emprunts. Si vos armées entrent à Amsterdam, toutes leurs ressources financières sont détruites, et vous forcerez les despotes à reconnaître l'égalité des droits et la souveraineté du peuple. »

En de telles circonstances, un plan de campagne était à peu près impossible à combiner d'avance. Lorsque Dumouriez était parti, le conseil exécutif négociait encore avec Londres et la Haye, sans prévoir l'effet qu'avait dû produire la mort du roi. Il fut seulement convenu que l'armée active serait portée de trois cent mille hommes à trois cent soixante et dix mille.

 

Dumouriez avait déjà pensé à ce qu'il aurait à faire en cas de rupture avec les Provinces-Unies. Elles étaient prises à l'imprévu par la guerre ; les places fortes étaient incomplètement munies. L'armée autrichienne se tenait aux environs de Cologne ; le prince de Saxe - Cobourg, qui s'était distingué dans la guerre contre les Turcs, venait d'en prendre le commandement. Pour que cette armée ne se portât point au secours des Provinces-Unies, où Dumouriez comptait pénétrer par la côte maritime, il avait dessein de faire assiéger Maëstricht par des forces considérables, et de retenir ainsi les Autrichiens éloignés de la région qu'il voulait envahir. Cette position lui semblait si essentielle au succès de son plan, qu'il avait proposé au conseil exécutif de s'emparer de Maëstricht, en déclarant la guerre au stathouder d'une façon soudaine. Cette idée n'avait pas été accueillie parce que le gouvernement espérait encore, contre l'évidence, éviter une rupture et maintenir la neutralité des Provinces-Unies.

L'invasion devait être favorisée par la connivence d'un parti révolutionnaire qui avait des intelligences avec Dumouriez ; il était pourtant résolu à maintenir dans le pays beaucoup d'ordre et une administration régulière, à n'y point laisser pénétrer le décret du 15 décembre, ni les commissaires français ; en un mot, il voulait s'y rendre indépendant, traiter de son chef avec l'Angleterre, et convenir d'un armistice avec l'armée de la coalition. Enfin, après s'être établi en maître, mais non en conquérant, dans les Provinces-Unies, dans la Belgique, il prétendait, par influence ou à main armée, rétablir en France la monarchie constitutionnelle. Ce chimérique projet, qui à cette époque de hasards pouvait ne pas sembler insensé, fut communiqué par Dumouriez à Danton, à Lacroix et à Westermann : ils étaient fort capables de s'y associer, mais seulement à la veille d'une réussite assurée.

Après avoir employé quatre mois aux luttes des partis qui se disputaient la supériorité plutôt que le pouvoir ; après avoir absorbé son activité à conduire le roi à l'échafaud, la Convention s'était enfin aperçue qu'elle laissait les armées dans le dénuement et qu'elle perdait un temps précieux tandis que l'Europe se préparait à continuer la guerre avec des forces redoutables. On commençait à croire que les trônes ne seraient pas abattus par des phrases de tribune et des décrets ; la folle confiance qu'avaient inspirée les premières victoires admettait maintenant quelque réflexion.

 

Dès que fut terminée la discussion sur l'administration militaire, une autre question non moins importante fut soumise à l'Assemblée. Le comité de la guerre présenta un travail sur l'organisation de l'armée. Dubois-Crancé était rapporteur ; il avait, à l'Assemblée constituante, essayé sans succès de se donner quelque importance dans les discussions sur les lois militaires ; depuis il était devenu un des plus furieux Jacobins. Son rapport supposait des connaissances pratiques ; mais ses opinions exagérées le conduisaient à des projets qui auraient désorganisé l'armée. Elle était alors, selon les informations qu'il donna à l'Assemblée, composée de cent quatre-vingt-seize bataillons de ligne. Ils auraient dû être de sept cent cinquante hommes chacun, mais ils n'étaient pas au complet ; ainsi on ne pouvait les compter que pour cent douze mille hommes. Les bataillons de garde nationale donnaient un contingent de deux cent quatre-vingt-neuf mille hommes. Pour compléter la troupe de ligne, il fallait appeler trente-quatre mille soldats, et le déficit de la garde nationale était estimé à cent trente mille hommes. Mais comme, depuis les revues, beaucoup de gardes nationaux avaient quitté les drapeaux, le rapporteur croyait qu'une levée de deux cent mille hommes était nécessaire.

Pour donner à l'armée une composition plus homogène, le comité proposait de la diviser en demi-brigades, formées d'un bataillon de ligne et de deux bataillons de garde nationale. Cette disposition avait une extrême importance ; les généraux, et Dumouriez surtout, y étaient fort opposés ; beaucoup de représentants en craignaient un mauvais effet sur la discipline. Au contraire, le rapporteur avait une telle assurance qu'il ne consentait même pas au moyen terme de former la demi-brigade de deux bataillons de ligne et d'un bataillon de garde nationale. « De quelle discipline parle-t-on ? disait-il. Est-ce de cette obéissance aveugle que La Fayette commandait à ses sbires ? Non, la discipline fondée sur la justice, commandée par l'estime et la confiance, subordonnée à la loi, ne sera point détruite ; car elle est dans le cœur de presque tous les hommes. »

Ce qui donnait le plus d'inquiétude aux hommes sensés, c'était la nomination des officiers ; elle était élective dans les bataillons de gardes nationaux, et, d'après le projet, elle allait le devenir aussi dans les bataillons de la ligne. Le comité proposait de régler l'avancement de la manière suivante :

Les caporaux devaient être élus par les soldats de la-compagnie ; puis tous les grades jusqu'au chef de brigade, c'est-à-dire de colonel, seraient donnés pour un tiers à l'ancienneté, pour deux tiers à l'élection. Cette élection était à deux degrés. Les soldats compris sous le commandement de l'officier à nommer choisissaient par voie de scrutin trois candidats pris dans le grade inférieur à celui qui était - vacant ; puis les officiers de ce même grade nommaient aussi par scrutin un de ces trois candidats.

Ce projet fut fort discuté ; il inspirait' une crainte réelle à une grande partie de l'Assemblée. Barère, Aubry, Serre, Buzot parlèrent contre ces dangereuses innovations, sans esprit de parti, avec modération et sincérité. Les Jacobins n'y voyaient qu'un thème pour leur& opinions passionnées. Saint-Just, comme c'était sa coutume, acceptait les objections et montrait, comme un bienfait de la loi, précisément les funestes effets qu'on en redoutait. Sa controverse avait un caractère de bravade ; il aimait à avouer comme but ce qui excitait l'indignation ou la douleur de ses adversaires.

« Ce n'est point seulement du' nombre et de la discipline des soldats, que vous devez attendre la victoire ; vous ne l'obtiendrez qu'en raison des progrès que l'esprit républicain aura faits dans l'armée. — Je ne connais qu'un moyen de résister à l'Europe, c'est de lui opposer le génie de la liberté. On prétend que les élections doivent diviser et affaiblir l'armée, je crois au contraire que ses forces en doivent être multipliées. — Il faut d'abord vaincre l'armée, si vous voulez qu'elle vainque à son tour. Je ne sais s'il faut moins d'audace pour être législateur que pour être conquérant. L'un ne combat que des hommes ; l'autre combat l'erreur, le vice et le préjugé ; mais si l'un ou l'autre se laisse emporter à la faiblesse, tout est perdu. C'est dans cet esprit seulement que vous pourrez conduire la Révolution à son terme. Je ne crains qu'une chose, c'est que la puissance du peuple français n'éprouve point de la part de ses ennemis ces obstacles vigoureux qui décident un peuple à la vertu. On ne fait pas des révolutions à moitié. — Vous êtes destinés à faire changer de face aux gouvernements de l'Europe ; vous ne devez plus vous reposer qu'elle ne soit libre ; sa liberté garantira la vôtre. — Il y a trois sortes d'infamie sur la terre avec lesquelles la vertu républicaine ne peut pas composer : la première, ce sont les rois ; la seconde, c'est de leur obéir ; la troisième, c'est de poser les armes s'il existe encore quelque part un maître et un esclave. »

Il ne voyait de danger pour la patrie que si l'élection s'étendait jusqu'aux généraux. D'après son raisonnement, le droit cessait lorsqu'il s'agissait de choisir un commandant pour plusieurs corporations militaires. La brigade était une sorte de cité où les soldats avaient, comme citoyens, le droit d'élection de leurs officiers, mais non pas des chefs supérieurs.

L'inquiétude et la méfiance de Saint-Just portaient principalement sur les généraux en chef. Ce sentiment ne cessa point de le préoccuper pendant sa courte carrière politique.

« Si vous laissez les nominations entre les mains des généraux ou du pouvoir exécutif, vous les rendez puissants contre vous-mêmes ; vous rétablissez la monarchie. Je ne considère ici que la liberté du peuple, le droit des soldats, l'abaissement de toute autorité devant le génie de l'indépendance populaire. Aussitôt qu'un homme est en place, il cesse de m'intéresser ; je le crois en état de dépendance. Commandement est un mot impropre : on observe la loi, on ne commande pas. Un jour, quand la tradition de la monarchie sera perdue, les rangs militaires ne seront pas distingués par la solde, mais par l'honneur. Les rangs sont une chose imaginaire. L'homme en place est devenu étranger au souverain ; celui qui n'est rien est plus qu'un ministre. »

C'était ainsi que les hyperboles d'un rhéteur et l'entraînement de son aveugle logique prenaient place et puissance dans le gouvernement d'une grande nation ; une impitoyable présomption appelait sur la patrie une longue suite de dangers et de malheurs.

Le projet de Dubois-Crancé renfermait une disposition fondamentale qui était non-seulement utile, mais indispensable ; le premier article portait : « A l'avenir, il n'y aura plus de différences, ni de distinctions entre les troupes appelées régiments de ligne et les volontaires nationaux. »

Ainsi les bataillons de garde nationale se trouvaient incorporés à l'armée, soumis aux mêmes obligations et à la même discipline. C'était beaucoup, car la force des choses devait, en dépit des déclamations et des décrets, maintenir la discipline militaire. L'élection fut, en réalité, très-peu pratiquée. Le droit donné à l'ancienneté eut d'abord de très-fâcheux effets ; l'exagération des idées d'égalité avait fait reposer ce droit, non pas sur l'ancienneté de grade, mais sur l'ancienneté de service. On n'avait point prévu les résultats bizarres et absurdes de cette règle. Le pouvoir absolu et arbitraire des commissaires corrigea l'exécution du décret, tout en procurant parfois des choix très-étonnants. D'autres décrets fournirent, assez longtemps après, des moyens indirects d'échapper à de si graves inconvénients ; toujours est-il qu'il ne tint pas à la Convention de porter le désordre dans l'armée.

L'incorporation des bataillons de volontaires eut un autre avantage. Tout s'était fait avec une telle urgence et avec si peu d'ordre, que les bataillons d'un même régiment avaient souvent été dirigés, de leur garnison ou de leur dépôt, à des armées différentes, selon la nécessité des circonstances. Recomposer les régiments en réunissant leurs bataillons dispersés n'était pas une mesure exécutable ; la création des demi-brigades permettait de former des corps nouveaux et de rétablir ainsi l'unité qui avait été rompue.

 

Il ne suffisait pas de procéder avec plus ou moins de discernement à l'organisation de l'armée ; la guerre allait recevoir un tel développement, le nombre des ennemis de la France venait de s'accroître d'une manière si menaçante, qu'évidemment il fallait augmenter la force militaire. Les puissances étrangères, qui ne combattaient point pour leur salut, ne voyant pas de nécessité à changer soudainement leurs habitudes et leur état militaire, attaquaient la France avec des troupes bien disciplinées, mieux exercées, mieux approvisionnées que les armées républicaines. Il était donc nécessaire de compenser cette inégalité par le nombre. Déjà on s'était aperçu à Jemmapes que non-seulement l'ardeur de nos soldats, mais leur supériorité numérique, avaient contribué à la victoire.

Sur ce point, il y avait unanimité dans la Convention ; pendant la discussion, chaque orateur avait répété à l'envi que le recrutement importait avant tout.

Une levée de trois cent mille hommes fut ordonnée. La répartition fut faite par département, et les autorités locales furent chargées de partager le contingent de chaque département entre les districts, les cantons et les communes. Bien que le décret fît appel aux enrôlements volontaires, il n'y avait pas à y compter. Chaque commune fut chargée de choisir, en assemblée générale des habitants, le mode qui serait employé pour fournir le contingent fixé. Ce fut presque partout le tirage au sort entre les hommes de dix-huit à quarante ans, non mariés ou veufs. Le remplacement était admis. Les autorités municipales étaient chargées de fournir l'habillement dont le ministre de la guerre rembourserait le prix.

Jusqu'alors la Révolution n'avait point porté des atteintes directes aux intérêts des classes pauvres et laborieuses. Elle avait supprimé des impôts onéreux et des redevances féodales ; le papier-monnaie rendait facile le remboursement des dettes. Si le commerce et l'industrie étaient en souffrance, si la prospérité du pays était interrompue, il n'en résultait pas de sacrifices exigibles. Les armées s'étaient recrutées par des volontaires. Maintenant une levée de trois cent mille hommes allait atteindre toutes les familles. La république, qui s'était imposée à l'inertie docile du vulgaire, allait lui demander de la résignation. Cet immense recrutement ne pouvait pas être facile ; il suscita non-seulement un mécontentement universel, mais un esprit de désobéissance qui ne fut pas vaincu facilement. Il y eut des résistances partielles, qu'il fallut réprimer à main armée. La levée des trois cent mille hommes fut le signal de la terrible guerre civile des départements de l'ouest.

 

Une autre cause de fermentation populaire était le renchérissement des grains et la perturbation de ce commerce, dont les autorités locales n'osaient plus protéger la liberté contre des méfiances aveugles et des irritations violentes. Dès le mois de novembre 1792, les inquiétudes avaient commencé à se manifester. Le ministre de l'intérieur disait alors à la Convention : « L'Assemblée verra que nous n'aurions rien à craindre, si la circulation des denrées avait la liberté qui lui est nécessaire. Le corps municipal de Paris fait vendre la farine à un prix inférieur au prix d'achat ; c'est une dépense de douze mille francs par jour ; dès lors toute la région environnante vient s'approvisionner à Paris. Je ne veux pas supposer que de telles opérations sont dictées par le désir de capter la popularité, mais je ne puis répondre de rien, lorsque des mesures désastreuses rendent inutile te, prévoyance des autorités supérieures. Les fermiers et les laboureurs n'osent plus paraître sur les marchés, ni se mettre en route avec un sac de blé. Le prétexte d'accaparement les met en péril d'être égorgés. Au sein même de l'abondance, nous sommes prêts à périr de misère. Les fripons s'agitent ; les sots s'épouvantent... La commune ne répond pas à mes lettres ; les sections reçoivent son impulsion ; c'est un désordre affreux, que je dénonce de nouveau, dussé-je y perdre la tête sur l'heure... La sûreté, la propriété, la liberté du commerce ne sont plus protégées. J'ose dire que l'esprit de la commune de Paris finira par perdre Paris et la Convention elle-même, si elle ne met pas un terme à l'agitation des sections, à leur permanence, qui n'est plus que celle du trouble et de la désorganisation, ainsi qu'à l'existence de cette commune, foyer de toutes les intrigues. »

Le désordre, dont la cause première était à Paris, ne pouvait manquer de se propager dans les départements voisins. La municipalité, en achetant des grains, troublait le cours naturel et les habitudes du commerce ; elle amenait une exagération des prix, tandis qu'en vendant la farine au-dessous de sa valeur vénale, elle donnait aux populations environnantes le désir et la volonté d'obtenir les subsistances au même prix que les habitants de Paris.

Une pétition des électeurs du département de Seine-et-Oise fut le signal du mouvement de l'opinion révolutionnaire contre la propriété et la liberté ; ils demandaient des visites domiciliaires chez les fermiers ; ils voulaient que le même homme n'exploitât qu'un nombre déterminé d'arpents ; que chaque propriétaire fût tenu de porter sur un marché désigné une quantité prescrite de grains ; que l'exportation de département à département ne fût possible qu'avec la permission de l'autorité ; que chaque marchand fût limité dans ses achats.

De pareilles exigences, se produisant pour la première fois, étonnèrent et indignèrent presque la Convention. « C'est le code de la famine, » disait-on. La proposition d'imprimer la pétition fut repoussée par la question préalable.

Une députation de la commune de Paris vint peu de jours après parler d'un ton plus impérieux. « La partie la plus nombreuse du peuple, celle qui a fait la Révolution et qui la maintiendra, est livrée aux plus grandes inquiétudes, à la plus cruelle misère. Une coalition de capitalistes veut s'emparer de toutes les ressources territoriales et industrielles. Une nouvelle aristocratie veut s'élever sur les débris de l'ancienne par le fatal ascendant des richesses. Les maisons de commerce, de banque, de secours étaient liguées avec le tyran des Tuileries pour affamer le peuple. La Révolution est faite ; il n'en faut plus d'autre. L'Assemblée constituante décréta la suppression des droits d'entrée, le peuple allait être soulagé ; mais elle décréta la liberté du commerce, et son bienfait, devint nul. Au nom du salut public, nous vous demandons de rendre aux autorités constituées le droit de taxer les denrées de première nécessité. »

Cette députation eut les honneurs de la séance, mais on ne lui promit rien de ce qu'elle commandait. Peu de jours après, un représentant nommé Faye, ami des Girondins, proposa un décret qui supprimait toute liberté dans le commerce des grains, plaçait sous la main de l'administration la totalité de la récolte, afin qu'elle fût distribuée entre les communes, les districts et les départements, selon leurs besoins présumés, en réservant toutefois au propriétaire sa consommation et sa semence. Après avoir ainsi réglé la part de chacun, l'administration n'en prenait pas livraison et laissait le commerce exercé ou surveillé par elle acheter ce qu'il était permis de vendre, et vendre ce qu'il était permis d'acheter.

Les motifs de ce projet étaient conformes à ses prescriptions ; les commerçants étaient injuriés et désignés aux colères du peuple. « Ce ne sont pas les négociants, mais les administrateurs, les législateurs qui doivent être les pourvoyeurs des Français. » Les propriétaires qui ne voulaient point se dessaisir de leurs denrées n'étaient pas mieux traités. Le dernier argument était curieux. « Si vos armées occupaient un pays où les hommes riches tiendraient leurs grains resserrés ; si vos soldats après la victoire avaient faim, respecteriez-vous cette prétendue liberté des propriétés ? » Cette assimilation de la France à un pays conquis se retrouvait dans presque tous les actes de l'administration révolutionnaire.

Lequinio, un Montagnard très-exalté, prit la défense du commerce libre. « Un homme qui se livre au commerce des blés est un des bienfaiteurs de la patrie. » C'était une autre exagération.

 

Saint-Just traita la question dans le même sens ; il peignit avec énergie la situation politique d'où provenaient tant de calamités et de périls. « Dans quel affreux état d'anarchie veut-on nous jeter ? L'homme, redevenu comme sauvage, ne reconnaît plus de frein légitime. L'indépendance armée contre l'indépendance n'a plus de lois, plus de juges. Toutes les idées de justice enfantent la violence et le crime. Par le défaut de garanties, toutes les volontés isolées n'en obligent aucune. Chacun agissant comme portion naturelle du législateur et du magistrat, les idées que chacun se fait de l'ordre opèrent le désordre général. »

Il semblait s'être proposé d'exposer tous les maux que la Révolution infligeait à la France. « Ce qui a renversé le commerce des grains, c'est l'émission déréglée du signe. Toutes les valeurs sont déterminées par le commerce et n'ont rien de certain lorsque la consommation n'a plus un cours régulier. Nous avons beaucoup de signes et nous avons très-peu de valeurs. Le luxe est aboli ; les métaux, achetés chèrement, sont par-là retirés de la non-valeur où le faste les retenait, et en même temps le signe en papier est en quantité double de la circulation précédente. Si cela continue ce signe sera sans valeur, notre industrie tarie, nos ressources épuisées, et il ne nous restera plus que la terre à partager et à dévorer. — Lorsque je me promène dans cette grande ville, je gémis sur les maux qui l'attendent. Si nous ne prévenons point la ruine de nos finances, notre liberté aura passé comme un orage et son triomphe comme un coup de tonnerre. L'abîme se creuse tous les jours par les nécessités de la guerre. Les manufactures ne font rien ; on n'achète point ; le commerce ne roule plus que sur la fourniture des soldats ; je ne vois plus dans le commerce que notre imprudence et notre sang. Je ne sais pas de quoi vivent les marchands. Il faut lever le voile ; personne ne se plaint, mais que de familles pleurent solitairement. Bientôt on ne verra plus dans l'État que de la misère et du papier.

« Dans un tel état de choses vous vous flatteriez vainement de fonder une république. Le peuple affligé ne serait point propre à la recevoir. Si l'artisan n'a point d'ouvrage qui payera son oisiveté ? Il y a dans Paris un vautour secret. Que font maintenant tant d'hommes qui vivaient des habitudes du riche ? La misère a fait naître la Révolution, la misère pourrait la détruire.

« Nous ne nous sommes pas encore demandé quel est notre but et quel système de commerce nous voulons frayer. Je ne crois pas que votre intention soit de vivre comme les Scythes ou les Indiens. Nos climats et nos humeurs ne sont propres ni à la paresse, ni à la vie pastorale ; cependant nous marchons vers une vie pareille... Tout le monde veut bien de la république ; personne ne veut de la pauvreté ni de la vertu. Voilà les vices du caractère public, et que nous aurons à vaincre pour arriver à l'état républicain. Personne n'a d'entrailles ; la patrie est pleine de monstres et de scélérats. »

Ailleurs Saint-Just disait : « Un peuple, qui n'est pas heureux, n'a point de patrie ; il n'aime rien. Si vous voulez fonder une république, tirez le peuple de l'état d'incertitude et de misère qui le corrompt. Faites qu'il ait le courage d'être vertueux. On n'a point de vertus politiques sans orgueil ; on n'a point d'orgueil dans la détresse. »

A entendre cet exposé triste et amer de la situation du pays, de sa ruine et de la disposition des esprits, on aurait pu croire que l'orateur, qui jugeait ainsi le présent, désespérait de l'avenir et de la république. Mais il appartenait à cette funeste école de philosophie politique qui a eu une si grande part dans nos malheurs. Il croyait à la fois deux choses contradictoires : que la loi doit être l'expression de la volonté générale, et que la loi est chargée de régler les sentiments et les habitudes d'une nation. Ainsi il disait : « On ne voit pas que la morale doit être la théorie des lois avant d'être celle de la vie individuelle. La morale qui gît en préceptes isole tout ; mais fondue dans les lois, elle incline tout vers la sagesse... Vous qui nous préparez des lois, les vices et les vertus du peuple seront votre ouvrage... Il est des mœurs politiques que le peuple prend le même jour qu'il a des lois. »

Une telle illusion, un orgueil si absolu contenait évidemment le germe prêt à éclore de la plus dure tyrannie. Un système de gouvernement qui n'acceptait point la société telle qu'elle était et qui avait la prétention de la façonner à sa guise, ne pouvait tarder à la violenter. « Un législateur ne connaît pas l'effroi ; il calcule avec son jugement. » Saint-Just annonçait ainsi le règne, qui allait peser sur la France. Toutefois, ses opinions étaient moins systématiques que la forme qu'il leur donnait. Il ne tarda pas beaucoup à soutenir des idées absolument contraires sur la liberté du commerce et sur les jouissances de la civilisation. Entraîné par un mouvement qu'il était loin de diriger, il était inspiré dans ses discours soit par le désir de flatter les passions de son parti, soit par un goût littéraire pour les effets de langage et l'exagération. Trois mois plus tard, il n'eût pas répété la phrase où défendant le commerce contre les gênes qu'on voulait établir, il disait : « Contraindrez-vous les propriétaires ; chasserez-vous les facteurs ? La terreur est l'excuse des méchants. » En définitive, il demandait que les biens des émigrés fussent vendus, non en assignats, mais en annuités représentées par des contrats et destinées à rembourser la dette. Il voulait que l'impôt foncier fût payé en nature, que la Convention déclarât la libre circulation des grains et la mît sous la sauvegarde du peuple, après avoir affiché une instruction dans toutes les communes ; enfin il proposait d'abolir les droits de navigation sur les rivières.

Ce discours obtint le plus grand succès et fut fréquemment interrompu par des applaudissements.

 

Cette discussion se passait pendant le procès du roi ; mais les troubles séditieux du pays Chartrain devenaient tellement graves, que la Convention avait dû s'en occuper toutes choses cessantes. Les commissaires qu'elle envoya revinrent pleins d'effroi. Ils avaient été pendant une journée entière entre la vie et la mort. Ils se hâtaient de venir demander des secours ; peut-être la ville de Chartres, à l'heure présente, était-elle incendiée. Deux bandes nombreuses couraient la campagne, exigeant que le prix des denrées fût taxé ; un procureur municipal avait été massacré ; des magasins et des greniers avaient été pillés. On entendait le tocsin sonner dans les villages. Les représentants s'étaient rendus à Courville, où était le principal attroupement ; un bataillon de volontaires s'y était mêlé ; on y avait reconnu quelques septembriseurs. Plus de six mille hommes armés de fusils, de haches, de faux, de fourches, étaient rassemblés. Les représentants avaient essayé de les haranguer ; ils avaient été injuriés, menacés et bientôt après saisis par les séditieux. Biroteau était traîné vers la rivière ; Lecointre-Puyravaux allait être étranglé. On leur commandait de taxer les grains ; ils cédèrent et parvinrent à se retirer avant d'avoir été contraints de signer la réduction du prix des baux et même une loi agraire.

Parmi les motifs de la sédition, les commissaires avaient entendu de vives plaintes au sujet d'une proposition récemment faite à l'Assemblée pour supprimer le traitement des curés. « Si le simple projet cause tant d'effervescence, jugez, disait Biroteau, quels troubles susciterait un pareil décret ! » La Montagne voulut murmurer. « Écoutez en silence, cria Danton, car je soutiendrai la même opinion. On bouleversera la France par l'application trop précipitée des principes philosophiques que je chéris, mais pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas encore mûr. »

Pétion, puis Danton, demandèrent un grand déploiement de forces militaires contre la révolte, mais avec de prudents ménagements pour l'opinion populaire, qu'il fallait éclairer par des explications et calmer par des promesses. On se borna à prescrire au conseil exécutif d'envoyer des troupes en nombre suffisant. La conduite des commissaires fut improuvée. « Ils auraient dû mourir plutôt que de signer, » disait Manuel.

Avant même l'arrivée des troupes, les administrateurs du département, avec l'aide de la garde nationale et d'un faible détachement de troupes, avaient fait entendre raison aux mutins et les rassemblements se dispersèrent. Ils en rendirent compte à la Convention, en demandant qu'elle s'occupât sans délai de la grande affaire des subsistances.

La discussion fut reprise. Robespierre voulut traiter cette question, qui avait pris une importance politique. Sa prétention fut de concilier la liberté du commerce avec l'intervention de la puissance publique dans l'approvisionnement du peuple, le respect de la propriété avec la mainmise sur une partie de ses produits. Tout discours de Robespierre était une dénonciation ; cette fois elle fut dirigée contre les accapareurs.

« Nul homme n'a le droit d'amasser des monceaux de blé à côté de son semblable, qui se meurt de faim. Le premier des droits c'est celui d'exister. La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société le moyen d'exister. Toutes les autres sont subordonnées à celle-là. C'est pour vivre d'abord qu'on a des propriétés. La propriété ne peut jamais être en opposition avec la subsistance des hommes, aussi sacrée que la vie elle-même. Tout ce qui est nécessaire pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n'y a que l'excédent qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonné à l'industrie des commerçants. »

Détournant ainsi la question de son sens pratique, Robespierre ne voulait pas voir qu'il s'agissait d'examiner quels sont les meilleurs moyens de protéger et d'augmenter la production ; quelle est la voie la plus assurée pour transmettre le superflu de la consommation du producteur au consommateur qui ne cultive ni ne recueille. Ainsi il arrivait à d'inconciliables contradictions.

« Je veux qu'on laisse la liberté au commerce ; je veux qu'on anéantisse les monopoles et les accaparements contre-révolutionnaires. »

Parmi ces mesures, une seule était conforme au véritable intérêt du consommateur et pouvait prévenir ou atténuer les disettes.

Il conseillait à l'administration de reconnaître aussi exactement que possible le produit de chaque récolte annuelle et de donner une grande publicité à ce document ; mais la visite des greniers, l'inquisition chez les propriétaires, les ventes forcées allaient évidemment contre le but qu'on devait se proposer. Elles étaient mal calculées, injustes et préjudiciables aux consommateurs comme aux producteurs. La Convention était destinée à faire la funeste épreuve de ces mesures tyranniques.

Des doctrines économiques de la faction révolutionnaire résultèrent la ruine entière du commerce et la plus cruelle disette que la France eût souffert depuis un siècle.

C'était non pour servir le peuple, mais pour flatter ses passions aveugles,' que Robespierre proposait ce régime vexatoire ; en les flattant, il les excitait. Ce n'était pas innocemment qu'il parlait du brigandage des monopoleurs et des riches, qu'il leur reprochait de dévorer la subsistance de cent familles infortunées, et qu'il enjoignait aux législateurs de ne pas être les représentants d'une classe privilégiée.

Pendant que la discussion était continuée, des troubles éclatèrent en Touraine. L'autorité parvint à les réprimer sans effusion de sang, grâce à la fermeté de la garde nationale. Après plusieurs ajournements, un décret du 8 décembre maintint, de la manière la plus formelle, la liberté du commerce intérieur et la circulation des grains. En même temps l'exportation à l'étranger fut prohibée sous peine de mort.

Aucun orateur n'admit la pensée de taxer le prix des denrées ; elle fut repoussée unanimement par les uns comme un préjugé de l'ignorance populaire, par les autres comme une suggestion des agitateurs. Le meilleur discours de cette discussion fut prononcé par Barbaroux. L'expérience lui avait enseigné les avantages de la liberté du commerce ; il était de Marseille, qui reçoit une grande partie de son approvisionnement par cette voie.

Un des orateurs habituels du faubourg Saint-Antoine, qu'on nommait le patriote Gonchon, révolutionnaire déclamatoire et sentimental, se donna à lui-même la mission d'éclairer les populations où s'étaient élevés de séditieux désordres ; il leur adressa une proclamation raisonnable dans le fond, rhétorique dans la forme. La Convention y applaudit beaucoup, la fit imprimer et distribuer dans les départements. Des achats considérables furent faits à l'étranger. Le prix était, au commencement de décembre, d'environ vingt-et-une livres l'hectolitre pour les blés venant d'Irlande. Mais il y avait une telle inégalité entre les divers départements, que dans quelques-uns l'hectolitre avait pu coûter soixante livres, et quinze livres dans d'autres, tant la circulation commerciale était imparfaite, gênée et troublée par le défaut d'ordre public.

La ville de Paris avait continué à acheter des grains pour les revendre, sur la halle et aux boulangers, à un prix inférieur au prix d'achat. On n'osait pas augmenter le prix du pain dans une ville où la population, disait la municipalité, avait fait tant de sacrifices pour la Révolution. Afin de subvenir à cette dépense, la commune fut autorisée à établir une contribution de quatre millions : ce fut le premier exemple d'un impôt progressif. Au-dessous de neuf cents livres de revenu, il y avait exemption de la taxe. Les contribuables étaient divisés en quinze classes ; la première devait payer trois centimes de son revenu ; la quinzième était taxée au vingtième.

Lanjuinais, qui, sur chaque question, avait le courage de dire toute sa pensée, protesta contre le privilége conféré aux habitants de Paris. « C'est donc, disait-il, une nouvelle aristocratie élevée sur les débris de l'ancienne, et qui n'est l'aristocratie ni de la vertu, ni de la science. La livre de pain vaut sept sous partout ailleurs. On a essayé, ces jours derniers, d'augmenter à Paris la taxe de trois sous ; aussitôt les sections se sont fait entendre, c'est-à-dire ce qu'on appelle les sections, un centième des citoyens, cartes quatre-vingt-dix-neuf autres centièmes n'osent pas se montrer, ce qui prouve quelle est l'oppression. » De telles choses ne pouvaient être entendues patiemment par la Montagne. Lanjuinais fut interrompu, et le décret fut voté sans autre résistance.

Peu après une amnistie fut accordée à tous les prévenus d'actes de sédition et de violence commis à l'occasion du commerce des grains, sans même excepter les hommes coupables de meurtre ou d'incendie. Levasseur, de la Sarthe, dit qu'il n'y avait d'autre coupable que Louis, et qu'il avait été condamné.

De semblables faiblesses appelaient des exigences nouvelles. Une députation de ces quarante-huit sections de Paris, dont Lanjuinais avait expliqué la puissance, vint apporter à la Convention des réprimandes menaçantes. « Est-ce donc qu'il est impossible de gouverner les États, quand les tyrans sont abattus. Citoyens, vous êtes ici constitués pour notre salut. Eh bien ! vous n'aurez rien fait tant que vous ne frapperez point les économistes, qui abusent des avantages de la loi pour s'enrichir aux dépens du pauvre. »

La députation demandait que « jamais, sous peine de six ans de fers pour la première fois et de mort pour la seconde, il ne fût permis à aucun agriculteur ou marchand de vendre un sac de blé du poids de deux cent cinquante livres plus de vingt-cinq francs. » Un pétitionnaire, adjoint aux députés des sections, éleva la voix. « Comme vice-président des subsistances, je viens au nom de mes commettants, au nom de mes frères des départements... »

Ces façons impérieuses étaient permises aux sections de Paris, mais on ne pouvait les tolérer de la part d'un pétitionnaire de province. On l'interrompit. « Y a-t-il donc deux représentations nationales ? » s'écria Louvet. Le président demanda où étaient les pouvoirs de cet orateur. « Je n'en ai point, répondit-il. — Vous avez commis une grave imprudence. La Convention pèsera dans sa sagesse ce qu'elle doit aux sections de Paris et aux citoyens de toute la république. Vous avez les honneurs de la séance. — Non, non ! » cria-t-on de toutes parts.

Marat lui-même vit dans la démarche des pétitionnaires de Paris, comme dans les paroles du prétendu délégué des départements, un grave désordre ; il jugea leurs propositions tellement destructives de la liberté du commerce et propres à exciter des troubles, qu'il les dénonça comme les agents d'une intrigue aristocratique. Buzot appuya Marat. « Non pas, dit-il, que Marat ne sache parfaitement bien que les pétitionnaires sont en effet délégués par les sections, puisque lui et d'autres députés de Paris sont allés leur parler hors de la salle, afin de calmer un peu leur violence... On disait il y a quelque temps : Si le pain est cher, la cause en est au Temple. — Maintenant on dira de même : Le pain est cher, la cause en est dans la Convention. — Vous le voyez, c'est avec les subsistances qu'on égorgera la liberté publique. — Je ne sais presque plus où nous en sommes, où nous sommes conduits. Il existe un projet de tout désorganiser. Je ne puis croire que les citoyens de Paris viennent se plaindre, lorsque naguère vous avez accordé quatre millions pour que le pain leur coûte moins cher que dans les départements. Si les sections se laissent longtemps abuser par les hypocrites de patriotisme, Paris, qui a été le berceau de la liberté, en deviendra le tombeau. »

Les pétitionnaires reçurent l'ordre d'exhiber leurs pouvoirs. Il se trouva que la pétition n'avait que cinq signatures, et qu'elle avait été communiquée à trente sections seulement. Quant au délégué des départements, il appartenait à une société dite fraternelle réunie à une autre qui s'intitulait les défenseurs des départements. Toutes deux siégeaient dans une salle qui leur était prêtée par les Jacobins.

Ce pétitionnaire, dans l'interrogatoire qu'on lui faisait subir, allégua qu'il avait été encouragé par Saint-Just à se présenter comme adjoint à la députation. Saint-Just raconta comment il était allé demander à la députation si son opinion favorable à la liberté du commerce, opinion contraire à la leur, pouvait lui nuire dans l'esprit des patriotes. Rassuré à cet égard, il les avait exhortés à se montrer convenables et calmes.

 

De toutes parts arrivaient des plaintes ou de tristes informations, soit sur la disette et la cherté des subsistances, soit sur la détresse où la cessation du commerce et du travail jetait les populations. « Lyon en particulier, disait un rapporteur du comité de commerce, mérite toute votre attention ; trente mille ouvriers y sont sans travail, sans ressources, sans pain... La Révolution, cette œuvre sublime des lumières, du courage et de l'amour de la liberté, la Révolution, qui appelle les Français à tous les genres de prospérité, a été fatale à la ville de Lyon... Il est de l'intérêt national de régler le goût de la simplicité de manière à ce qu'il ne nuise pas au progrès de l'agriculture et des arts, à l'industrie individuelle, à la prospérité générale. »

La ville de Lyon demandait qu'il lui fût fait une avance de trois millions remboursables par une imposition extraordinaire. La Convention accorda la moitié de cette somme. Marseille obtint aussi deux millions.

La ville de Toulon avait de même sollicité des secours ; comme la réponse se faisait attendre, l'administration départementale fit enlever des caisses publiques la somme nécessaire pour des achats de grains. Le ministre de l'intérieur et Cambon dénoncèrent cet abus de pouvoir à la Convention. Cette même administration du Var était une de celles qui avaient par avance procédé à la formation d'un bataillon pour la garde départementale proposée par les Girondins ; de sorte que la question devint aussitôt une affaire de parti.

On proposa de mander à la barre le procureur syndic du département. « Les assassins du 2 septembre n'ont pas été mandés à la barre, » cria-t-on des bancs de la droite. Les uns s'irritaient de cette usurpation de l'autorité souveraine ; les autres répondaient par la toute-puissance de la commune de Paris.

« Quand on a été très-indulgent pour de certaines fautes, il ne faut pas être très-rigoureux pour d'autres, » disait Lanjuinais. Et comme on avait blâmé le ministre de la justice, Garat, de ne pas avoir fait de poursuites, Lanjuinais ajoutait : « Je connais bien ses torts. — On doit m'entendre. — Cette fois sa conduite ne mérite que des éloges ; il a cru que lorsque les liens du gouvernement sont relâchés, la douceur réussirait mieux que la rigueur. Il faut casser l'arrêté du département du Var et envoyer des secours à Toulon. »

Cette décision fut adoptée ; mais les Jacobins persistaient à traduire le procureur général à la barre. Fonfrède expliqua comment l'administration avait cédé aux cris d'une multitude d'ouvriers qui demandaient du pain. Le prédécesseur du procureur général avait essayé l'année précédente de résister à ces exigences populaires, et il avait été pendu dans une émeute.

Marat criait qu'il fallait porter la lumière sur les malversations de Roland, et que l'opposition de ces messieurs prouvait qu'ils allaient dîner encore chez la femme Roland. — Duhem se faisait rappeler à l'ordre pour avoir dit que la Convention se montrait infâme en permettant que l'unité de l'empire fût ainsi dissoute. —Le parti modéré eut cette fois la majorité.

 

La fermentation ne s'apaisait point dans les départements. Des troubles avaient éclaté à Lyon. L'état de Paris inspirait de jour en jour des alarmes plus graves. Le mécontentement était général. Le désordre croissait dans les esprits et semblait prêt à se manifester par quelque mouvement populaire ; chacun était en crainte, tremblant de ce qui allait arriver. Les partis, qui se disputaient la domination, ne pouvaient confesser que le mal avait sa vraie source dans le torrent révolutionnaire qu'ils avaient déchaîné ; ils s'imputaient l'un à l'autre cette déplorable situation. La corruption de l'opinion populaire, l'anarchique excitation de cette plèbe qu'ils avaient accoutumée au désordre dans les idées, à la violence dans les actes, leur semblaient produites par des intrigues et des complots. Ils s'en accusaient réciproquement. Les manœuvres et l'or de l'étranger, l'action souterraine des contre-révolutionnaires, la présence de dix mille émigrés, qu'ils croyaient cachés, à Paris, étaient aussi présentées comme causes du mal.

Ces soupçons étaient sincères ; ils étaient inspirés par la crédulité haineuse de l'esprit de parti. L'aveuglement et les illusions de l'opinion royaliste contribuaient aussi à accréditer cette accusation. Les ennemis de la Révolution, tout écrasés et menacés qu'ils étaient, n'avaient pas encore, depuis quatre ans, appris à connaître le véritable esprit de la nation. Réjouis de voir la populace mécontente et agitée, ils imaginaient que bientôt elle apercevrait la cause réelle de ses souffrances, qu'elle regretterait et rappellerait le passé, et que quelque terrible convulsion allait relever le trône[3] ; ils se complaisaient à écouter et à encourager les murmures de la boutique et de l'atelier ; ils s'irritaient contre les amis plus clairvoyants et plus modérés qui ne mettaient pas, dans l'aggravation du mal, l'espérance du mieux.

Toutes ces influences indirectes n'avaient que peu d'action. Une multitude successivement recrutée et augmentée par les insurrections avait été livrée à ses passions brutales, à une révolte orgueilleuse contre l'ordre social, à l'oisiveté, au club et au cabaret. Les excitations étaient donc maintenant superflues ; le feu avait été allumé ; l'incendie continuait et s'étendait, lors même que ceux qui avaient apporté la première flamme auraient voulu l'arrêter.

D'ailleurs les orateurs de club, les impitoyables logiciens, les faiseurs de systèmes sociaux, ne croyaient pouvoir atteindre leur but, qu'en poussant toujours le peuple en avant. La question des subsistances et du commerce convenait plus qu'aucune autre pour agiter les esprits.

 

Ainsi on disait à la tribune des Jacobins : « Il faut, pour détruire le fléau des accaparements, placer une guillotine auprès des greniers et faire des exemples. » Marat écrivait dans son journal : « Quand les lâches mandataires du peuple encouragent au crime par l'impunité, on ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse justice lui-même. — Dans tous les pays, où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait fin aux malversations. »

La société des Jacobins n'était pas le plus bas étage de la démagogie et ne s'associait pas toujours à ce travail de désordre et d'insurrection, à moins qu'il ne fût destiné à servir un projet déterminé. Hassenfratz, l'ami de Pache, membre d'une coterie, que dans le langage actuel on nommerait socialiste, fut un jour repoussé lorsqu'il demandait que les sections de Paris s'occupassent sans relâche des subsistances. C'eût été en effet une grave atteinte portée à l'autorité centrale de la commune. Les patriotes ne savaient que penser, disait-on à Hassenfratz, d'une proposition qui tendait à soulever la division et le trouble dans la république.

Les Jacobins étaient dans l'usage de donner place, dans les salles du vaste couvent où ils siégeaient, à des sociétés patriotiques, dont ils étaient les patrons et les protecteurs. Il y en avait une entre autres intitulée « société fraternelle des deux sexes. » Elle avait été formée pendant l'Assemblée législative, et Mme Roland y allait alors quelquefois « pour donner le bon exemple[4]. » Depuis, la composition de ce club s'était fort abaissée. Les fédérés et autres politiques de même trempe y affiliaient et s'y mêlaient, à quelques femmes beaux esprits d'ordre inférieur. La femme et les filles de Pache y étaient assidues. Une citoyenne Lacombe était le grand orateur de la société fraternelle et venait présenter à la Convention, à la commune et aux Jacobins des adresses et des pétitions plus insensées et plus violentes que toutes autres.

Sous la direction de la société fraternelle, une députation des citoyennes de la section des Quatre-Nations vint demander aux Jacobins qu'une salle fût mise à leur disposition pour délibérer sur les moyens de combattre le double fléau des accaparements et du renchérissement des denrées.

Robespierre le jeune demanda que l'hospitalité ne fût pas accordée à ces citoyennes. « Il est question, dit-il, de demander à la Convention la taxe des denrées. Vous savez que rien n'est plus propre à alarmer la république et à exciter des troubles. » Les tribunes publiques murmurèrent hautement. Un membre de la société remarqua que le maire avait permis la réunion de ces citoyennes.

Le frère de Robespierre insista, et la salle ne leur fut point prêtée ; le tumulte devint bruyant ; les spectateurs traitaient les Jacobins d'accapareurs enrichis des malheurs publics. Ils tinrent ferme ; plusieurs conventionnels défendirent la liberté du commerce. Dubois-Crancé et Saint-André dirent qu'il fallait d'abord conquérir la liberté, pour avoir ensuite les denrées à bon marché ; que si le sucre était trop cher, il fallait s'en passer. Toute cette séance prouvait un véritable désir de maintenir l'ordre public.

Les citoyennes, qui voulaient délibérer sur la liberté du commerce, étaient des blanchisseuses. Elles envoyèrent une députation qui fut admise à la barre de la Convention.

« Législateurs, disaient-elles, les blanchisseuses viennent dans le sanctuaire sacré des lois et de la justice déposer leurs sollicitudes. » Elles se plaignaient non-seulement du renchérissement des denrées, mais du prix excessif du savon. « La classe du peuple la moins fortunée sera hors d'état d'avoir du linge blanc. Ce n'est pas la denrée qui manque ; elle est abondante ; c'est l'accaparement et l'agiotage qui la font enchérir. Vous avez fait tomber la tête du tyran. Que le glaive des lois s'appesantisse sur la tête de ces sangsues publiques. Nous demandons la peine de mort contre les agioteurs. »

Le président leur fit une sorte de réprimande sur une démarche qui effrayerait le commerce et ferait hausser les prix ; puis il les admit aux honneurs de la séance.

Le même jour, 24 février, on annonça à la Convention qu'il y avait beaucoup d'agitation dans la ville, et que malgré les sacrifices consentis pour favoriser les approvisionnements, la tranquillité publique était menacée. Ces faits étaient rapportés par un Girondin, Lesage, d'Eure-et-Loir. Tallien affirma que ces bruits étaient répandus par les malveillants et les contrerévolutionnaires. Il fit un grand éloge de Pache. Thuriot, parlant dans le même sens, proposa qu'afin de mieux rassurer l'opinion parisienne, le trésor fît encore de nouvelles avances pour augmenter les approvisionnements. Il fut décrété que les comités d'agriculture, des finances et de sûreté générale se concerteraient avec la municipalité pour connaître l'état des approvisionnements et pour concerter les mesures à prendre.

La Convention et le conseil exécutif étaient comme frappés de terreur, et disposés à toute espèce de concession pour prévenir les mouvements populaires. Aucun moyen de réprimer le désordre n'était sous leur main ; il n'y avait nulle possibilité de résister ouvertement à des exigences qu'on blâmait, à des excès qu'on déplorait. La conférence de la municipalité avec les comités eut pour résultat un projet qui fut présenté le lendemain. Il prorogeait d'une année l'impôt progressif et ordonnait que le trésor ferait sur-le-champ une avance de quatre millions.

En même temps, Barère, au nom du comité de sûreté générale, annonça qu'il régnait encore quelque fermentation dans la ville. C'était, disait-il, les derniers efforts de l'aristocratie. En conséquence, il proposait d'autoriser la municipalité à prendre toutes les mesures nécessaires pour rétablir l'ordre et même à faire battre la générale, si les circonstances l'exigeaient.

Le décret fut voté sur-le-champ dans les termes les plus explicites et les plus impératifs.

Le ministre de l'intérieur rendit compte des approvisionnements. Les boulangers avaient tous des farines au moins pour huit jours, quelques-uns pour un mois- La commune avait encore deux millions à dépenser sur la contribution extraordinaire, ce qui assurait l'approvisionnement pour deux mois. Mais cet impôt n'était pas encore recouvré, encore qu'il fût réparti et échu, puisqu'il était censé appartenir à l'année 1792. Ainsi l'on pouvait craindre de ne pas trouver de crédit. Afin de prévenir les alarmes de la population, la municipalité demandait que tout le montant de l'impôt pour 1792 et 1793 fût avancé par le trésor : c'était sept millions.

Quelques Girondins s'écrièrent contre une telle faveur accordée à la ville de Paris, et contre une condescendance si lâche. Le décret fut pourtant voté presque sans discussion. Par compensation, les députés de Bordeaux obtinrent la libre entrée des navires étrangers chargés de grains.

La docile timidité de la Convention n'était pas un bon moyen de maintenir la paix publique ; pendant qu'elle accordait inutilement des millions à de séditieuses menaces, de graves désordres troublaient la capitale.

 

Dans la journée du 24, il y avait eu des rassemblements tumultueux à la porte des boulangers. La plupart d'entre eux avaient par précaution cuit double fournée, de sorte qu'ils suffirent aux demandes. Mais les blanchisseuses n'étaient pas occupées du pain ; c'était du savon qu'elles voulaient. Des bateaux en avaient apporté une cargaison ; elles se rendirent en foule sur le quai, les envahirent et se firent délivrer toute la marchandise à un prix dérisoire taxé de leur propre autorité. La municipalité avait envoyé des agents de police, qui aidèrent ces femmes à poser des planches pour passer sur les bateaux.

Le lendemain, encouragée par ce premier et facile succès, l'émeute des femmes procéda à l'invasion des boutiques d'épicerie. Elles s'emparèrent du sucre, du café, du savon, de la chandelle, toujours en taxant selon leur caprice. Nul empêchement ne leur fut opposé ; ni commissaire de police, ni employé d'aucune sorte ne fit une sommation ; pas une patrouille de garde nationale ne parut. Santerre était à Versailles et s'était borné à faire une proclamation, pour dire au peuple de se méfier des anciens amis de La Fayette et des agents de l'étranger.

Vers le milieu de la journée, le conseil de la commune fut assemblé. Le maire assura que les mouvements étaient manifestement dirigés par des instigateurs contre - révolutionnaires. Les délégués de plusieurs sections rendirent compte du pillage des épiciers. « Tant mieux ! tant mieux ! » criaient les tribunes publiques. On raconta comment un des municipaux, Jacques Roux, ce prêtre qui avait présidé au supplice du roi et qu'on appelait le Marat de la commune, encourageait le pillage des boutiques. Jacques Roux répondit qu'il avait toujours professé les vrais principes, et le conseil passa à l'ordre du jour. Les plaintes étaient toutefois si générales, les députations envoyées par les sections étaient si pressantes que la municipalité se résolut à prendre quelques mesures de répression ; Santerre fut mandé.

On persistait à attribuer les pillages aux manœuvres des aristocrates et des royalistes. Cette explication du désordre avait un tel caractère d'impudence que le Moniteur, journal soumis dès lors à l'influence de Robespierre[5], en rendant compte des journées du 24 et du 25 février, s'exprimait ainsi : « Il ne faut pas croire, comme les endormeurs le disent, qu'il n'y ait que les menées et l'or de nos ennemis qui agitent la république ; les besoins du peuple qui vont croissant ; l'anarchie qui se prolonge ; la nullité de la garde nationale qui n'a point d'ordre ou qui n'en reçoit que le lendemain du désordre ; la fatigue de cette perplexité : voilà des causes qui n'appartiennent ni aux tyrans coalisés, ni aux aristocrates. Ce sont des maux réels : pour les guérir, il faut les voir, et il y a des gens qui les voilent sous de vagues déclamations. On prend des mesures : il faut plus ; nous avons besoin de garanties pour les propriétés. »

La complaisance ou la complicité de la commune était si évidente que, pendant la nuit, on pillait encore dans la rue Saint-Jacques. Le lendemain, à l'heure où la Convention ouvrait sa séance, l'ordre n'était pas encore rétabli. La parole fut donnée à Barère.

« J'étais venu à l'Assemblée, dit-il, le cœur flétri de ces honteuses altérations de la foi commerciale, de cette immorale et froide violation des propriétés... Tant que je serai représentant du peuple, je ferai imperturbablement la guerre à tous ceux qui mettent le vol et le pillage à la place de la morale publique, et qui couvrent les crimes du masque de la politique... Là où je ne vois pas le respect des propriétés, je ne reconnais plus l'ordre social. Nous faisons une révolution d'hommes libres et non pas de brigands... Nous-ne sommes plus gouvernés par l'habitude de la police ou d'un gouvernement quelconque ; les idées religieuses sont anéanties ; les idées morales sont affaiblies par l'immoralité d'étrangers, de riches, d'égoïstes, de financiers et de gens chassés de leur pays, qui circulent dans cette-atmosphère empestée... Hier on a pris des denrées coloniales ; demain on prendra les propriétés les plus nécessaires, car toutes les propriétés se tiennent : c'est une chaîne dont le législateur ne doit pas laisser briser un seul anneau.

« Les troubles ont commencé hier à dix heures du matin, et la force publique s'est mise en mouvement à dix heures du soir. Est-ce ainsi que les autorités sont informées ou prévoyantes ? Même dans l'ancien régime attendait-on que le mal fût fait pour y porter remède ? Peut-être ne serait-il pas difficile de prouver que l'on connaissait les préparatifs de ce pillage, appelé du saint nom d'insurrection par de prétendus amis de la liberté ? Pourquoi le commandant général était-il absent ? Était-ce le moment de quitter la ville lorsque tout annonçait que l'ordre public serait troublé ? Depuis plusieurs jours ces troubles étaient annoncés et comme organisés par les journaux... Si je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce et insensé, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous verriez que, sans être ni sorcier, ni prophète, on pouvait présager ce qui vient d'arriver. »

Après cet exposé nettement énergique, quelques passages, indispensables dans un discours de Barère, venaient en atténuer l'effet. Il fallait bien ne pas disculper complétement les riches égoïstes et l'or de l'étranger.

Un projet de décret prescrivait des poursuites contre les auteurs et instigateurs du désordre, mandait la municipalité pour rendre compte de sa conduite, ordonnait un recensement des individus, et promettait des mesures contre l'accaparement, l'agiotage et l'accroissement indéfini de la masse des assignats.

Le décret fut aussitôt voté ; puis Salles donna lecture d'un passage du journal de Marat, auquel Barère avait fait allusion. Une grande partie de l'Assemblée se leva, criant : « En accusation ! » Marat voulut répondre. Les tribunes l'encourageaient par leurs applaudissements.

Il commença par injurier la criminelle faction de la Gironde, qui voulait la guerre civile et la contre-révolution. « Il est tout simple, disait-il, qu'elle m'accuse pour avoir usé de la liberté des opinions et proposé au peuple le seul moyen qui puisse le sauver. » L'indignation et les cris pour l'accusation redoublaient. Il restait imperturbable, imputant le désordre aux émissaires de la faction criminelle, et répétant : « J'ai dit qu'il fallait piller les magasins des accapareurs, et les pendre à leur porte ; c'est le seul moyen de sauver le peuple. » Puis il descendit de la tribune en riant et disant à haute voix : « Les cochons ! les imbéciles ! » C'était à qui témoignerait le plus d'horreur, à qui plus vivement réclamerait l'accusation. « Qui osera défendre Marat ? » criait-on. Quelques Montagnards tentèrent de défendre non point Marat, mais la liberté de la presse. Buzot demanda la parole en faveur 4de Marat.

« Si la Convention, dit-il, décrétait d'accusation monsieur Marat... — C'est vous qui êtes un monsieur, cria-t-on du sommet de la Montagne — et qu'il fût acquitté par le jury : car n'avez-vous pas entendu dire à cette tribune qu'il fallait s'écarter des lois de la justice pour suivre les lois révolutionnaires ? Que Marat ait rédigé son journal de telle ou telle manière, ce n'est point-là ce qui doit nous affliger, mais bien les tripots où il va puiser les maximes qu'il débite à deux sous la feuille ; ce sont les manœuvres de ces hommes qui veulent faire régner l'anarchie, parce qu'elle conduit à la royauté. Marat est excusable ; il a écrit ce qu'on dit à cette tribune, ce que vous avez déjà entendu. »

L'ironie et l'amertume de l'orateur augmentèrent le tumulte de l'Assemblée ; il avait peine à se faire entendre.

« Le décret d'accusation serait impolitique. Vous avez rejeté une loi contre les provocateurs au meurtre ; ainsi Marat serait acquitté, grâce à la liberté illimitée de la presse. Le décret serait dangereux, parce qu'il donnerait de l'importance à un homme qui n'est que l'instrument d'hommes pervers. »

Les uns continuaient à vouloir l'accusation ; d'autres demandaient que Marat fût expulsé de l'Assemblée ; quelques-uns qu'on le déclarât fou. Tallien, Bazire, Albitte vociféraient de leur côté en faveur de Marat. Quant à lui, il continuait à pousser des cris injurieux contre la faction des hommes d'État.

Salles avait remarqué qu'aux termes du code pénal, l'instigateur devait être puni comme complice du crime ; ainsi Marat pouvait, selon le cours régulier de la justice, être compris dans la procédure qui allait être instruite. Sur ce motif, la dénonciation fut renvoyée au ministre de la justice pour rendre compte, dans les trois jours, des poursuites entamées. Les trois jours s'écoulèrent, et la Convention n'entendit aucun rapport.

Les alarmes de la population parisienne et de toute la partie modérée des représentants devenaient plus pressantes. Dans quelques quartiers, les citoyens honnêtes et paisibles, tirés de leur apathie par la peur, se rendaient à l'assemblée de la section. Il y eut des délibérations où l'incurie de l'autorité municipale excita de vives plaintes. Le renouvellement du conseil général fut demandé ; l'exclusion de Jacques Roux fut votée. On demanda que Santerre ne réunît plus le commandement de la garde nationale au commandement de la division militaire. Des bandes se répandaient dans les environs de Paris. Il y en eut une qui poussa jusqu'à Orléans, et voulut massacrer les prisonniers prussiens enfermés dans une caserne.

On parlait d'un comité d'insurrection. Les circonstances paraissaient les mêmes que pendant l'intervalle menaçant qui avait séparé le 10 août du 2 septembre.

Les Girondins avaient obtenu, comme prix de leur vote dans le procès du roi, l'ordre de poursuivre les massacreurs de septembre. Ils n'avaient pas aperçu qu'en contribuant à la victoire tant désirée par la faction des révolutionnaires extrêmes, ils donnaient plus qu'une amnistie aux coupables, et que désormais une sauvegarde leur était accordée contre toute poursuite.

Toutefois les tribunaux essayèrent d'obéir au décret de la Convention. Ce ne fut point à Paris que la justice risqua cette tentative. La société des Jacobins n'avait jamais cessé de célébrer les journées de septembre. C'était, ainsi que l'avait dit Collot d'Herbois, leur grand Credo. On y entendait vanter le patriotisme des sociétés populaires de Marseille et de Bordeaux, qui proclamaient la nécessité de ces journées, et qui ajoutaient, à leur adhésion, l'idée qu'il conviendrait peut-être de les renouveler. « Je demande qu'on déclare, disait un membre de la société, que le plus grand reproche qu'on puisse faire à ces journées, c'est qu'elles ont été imparfaites. »

Les poursuites ordonnées par la loi devaient donc offenser les Jacobins. Le conventionnel Thirion disait qu'en incriminant les justes vengeances du 2 septembre, on découragerait les patriotes de se défaire des aristocrates qui existaient encore au sein de la république ; tandis que si les ennemis revenaient à nos portes, il faudrait encore user de ce moyen.

Un comédien nommé Dorfeuille ajoutait : « L'aristocrate déteste le patriote comme le voleur frémit à l'aspect du bourreau. » Sur quoi un autre Jacobin remarquait qu'il conviendrait de supprimer ce rapprochement entre le patriote et le bourreau.

La société prit donc fait et cause pour les assassins de Meaux, par qui on avait commencé les poursuites ; Ronsin, homme important aux Jacobins, se trouvait impliqué comme chef et ordonnateur.

Une députation fut envoyée à l'Assemblée nationale. L'orateur commença par le mensonge accoutumé : « Le premier mouvement de ceux qui s'armèrent pour aller à la rencontre de Brunswick fut de mettre à l'abri leurs femmes et leurs enfants ; ils se portèrent aux prisons, punirent les conspirateurs, mirent en liberté les innocents ; puis, libres de toute inquiétude, ils marchèrent fièrement à l'ennemi. » La procédure n'était, disait-il, qu'un ridicule échafaudage contre-révolutionnaire ; elle devait embrasser comme complices les huit cent mille habitants de Paris. Les Jacobins demandaient que leurs frères de Meaux fussent mis en liberté et soustraits aux persécutions des traîtres qui, au nom de la loi, voulaient assassiner le peuple.

Il s'agissait donc de rapporter le décret voté trois semaines auparavant. Les Jacobins de l'Assemblée savaient d'avance que cette pétition serait présentée ; la scène était préparée. Saint-André, appuyé par Albitte et quelques autres amis, demanda le rappel du décret. « Ne fallait-il pas, disait-il, pardonner ce que la Révolution avait exigé ? »

Alors Lanjuinais osa articuler, pour la première fois, ce qu'avait été le 2 septembre.

« Je ne fais pas au bon peuple de Paris l'outrage de croire qu'il a commis ces affreux massacres. Il est trop connu que ce fut un complot de cinq ou six tyrans, exécuté par quelques brigands stipendiés ; il est connu que les listes furent dressées par des hommes en place ; on sait par quels ordres les victimes furent accumulées dans les prisons ; on sait, par les registres de la commune, le salaire des bourreaux. Vous avez entendu l'affreuse lettre de ce comité qui écrivait : « Nous avons tué, tuez ; nous « avons massacré, massacrez ! » — Il caractérisa comme elles le méritaient les apologies de ce crime ; il montra comment les circonstances du moment rendaient indispensable de le flétrir et de le punir.

Chabot récrimina contre les Girondins qui avaient commencé par applaudir au 2 septembre, contre leurs journalistes qui l'avaient excusé, contre Manuel qui y avait coopéré. Puis il voulut absolument l'imputer au peuple. « Je vous dirai que j'ai pris les mains de plus de cent cinquante fédérés, que je les ai baignées de mes larmes pour les en détourner. » Chabot, en parlant des fédérés, exagérait sans doute, mais ne disait pas un mensonge. Beaucoup de Marseillais, venus pour le 10 août, avaient été employés par la commune au 2 septembre.

La discussion se prolongea ; les Jacobins étaient empressés à la clore et à voter ; Lamarque jeta aux Girondins le souvenir des massacres d'Avignon qu'ils avaient amnistiés. L'Assemblée devenait de moment en moment plus tumultueuse. On s'adressait de part et d'autre d'injurieuses apostrophes. Quand la discussion fut fermée on débattit les amendements et la rédaction.

Grangeneuve, se voyant interrompu, s'écria : « Que la France sache qu'il n'est pas permis de proposer un amendement qui contrarie les provocateurs de septembre. »

Les Montagnards descendirent devant la tribune en vociférant. Un nommé Ruamps s'adressant à Grangeneuve, lui dit : « Tu as voulu faire égorger ton collègue Jouneau. — Tu es un scélérat, » répliqua Grangeneuve.

Salles proposa que la procédure fût continuée, mais qu'il fût provisoirement sursis au jugement. Il lui arriva de dire : « Tout le monde est d'accord que les chefs, les auteurs et les provocateurs de ces massacres soient punis. — Non ! non ! » s'écria la Montagne.

Elle obtint la majorité ; la Convention décréta que la procédure serait suspendue. Tout ce qui semblait prévenir ou terminer une lutte obtenait le suffrage de cette portion craintive de l'Assemblée, qui voulait et espérait le calme.

 

Pendant que Paris et l'Assemblée étaient dans cette situation anarchique et précaire, qui annonçait une crise prochaine, la guerre recommençait. Dumouriez avait mis son armée en mouvement le 17 février ; elle était peu nombreuse, à peine de dix mille hommes, quoique nominalement elle en comptât quinze mille. Les armées des généraux Valence, Dampierre, Miranda et Stengel étaient aussi sous son commandement ; mais il les avait destinées à contenir l'armée du prince de Cobourg, à assiéger Maëstricht et à entrer dans les Provinces-Unies par leur frontière orientale. Il comptait trouver peu de résistance, en y pénétrant le long de la côte. Son point de départ était Anvers. Dès le 25 février Bréda s'était rendue.

Ce premier succès encourageait la Convention à suivre la politique qu'elle avait adoptée et à faire une guerre d'invasion et de conquête révolutionnaire. Des députations envoyées par les sociétés populaires qui s'étaient formées en Belgique et dans l'évêché de Liège, avec l'encouragement et l'appui des commissaires français, vinrent apporter le vœu de ces provinces pour être réunies à la république française.

Carnot fut rapporteur du projet de décret qui prononçait cette réunion. « Je n'examine point, disait-il, quels peuvent être les intérêts respectifs des deux peuples. Dans ce moment une seule pensée doit nous fixer, la gloire nationale, l'engagement que nous avons pris d'aider et de défendre tous les peuples qui veulent conquérir la liberté. Bruxelles ne peut conserver la sienne sans nous. C'en est assez, dès ce moment, Bruxelles est française. »

« Voilà le moment heureux, disait Cambon, où le décret du 15 décembre, tant calomnié, a fait triompher la démocratie en Belgique. » En effet, le régime de conquête proposé par Cambon ; cette nuée de commissaires envoyés dans les seize arrondissements que les représentants en mission avaient substitués aux anciennes provinces belges ; les réquisitions de toute sorte ; les vexations exercées sur les classes supérieures ; les déclamations des clubs étouffant l'expression véritable de l'opinion publique, avaient contraint les habitants à souhaiter la réunion comme un soulagement. Cambon y voyait une ressource. Dumouriez avait remontré vainement que c'était diminuer les ressources de l'armée et qu'une administration étrangère au pays, composée d'hommes sans expérience, sans mesure et la plupart sans probité, serait évidemment moins régulière, moins bien obéie, moins productive que les administrations indigènes. On lui répondait « qu'une révolution ne pouvait marcher sans une désorganisation totale. »

 

Cambon était si bien convaincu de l'excellence de cette conduite, ou plutôt il y était si invinciblement entraîné par la folie révolutionnaire, qu'il voulut d'avance annoncer à la Hollande, dont la conquête lui semblait infaillible, qu'elle serait soumise à un régime à peu près semblable. « Vous êtes obligés, disait-il, de combattre le peuple batave, si connu par son amour pour la liberté ; la guerre fait momentanément le malheur des peuples, mais ils en sont bien dédommagés par l'établissement de la liberté et de l'égalité. En conquérant la liberté, le peuple batave s'empressera sans doute de saisir les biens ecclésiastiques. » Puis l'orateur convenait que ce pays avait des dépenses publiques indispensables : l'entretien des canaux et des digues, les dotations des établissements de charité. « En appliquant les principes du décret du 15 décembre, on en modifiera les principes ; on détruira seulement ce qui est contraire à la liberté. »

« Bientôt tous les peuples, en abattant les trônes, ne feront qu'une famille. Nous verrons se réaliser le système de l'abbé de Saint-Pierre, et lorsque nous poserons les armes ce sera pour la dernière fois que l'Europe sera ensanglantée. La nation française, en entrant dans un pays, use du pouvoir révolutionnaire. Il n'y a qu'une grande nation libre et voulant affranchir tous les hommes, qui puisse exercer ce pouvoir momentané pour régler les mouvements régénérateurs auxquels les peuples devront leur liberté. Vous supprimerez les emplois créés par le despotisme, vous soulagerez la classe infortunée. La Hollande conserve encore un impôt sur le pain et sur la bière, la bière si nécessaire aux braves sans-culottes. Il ne faut pour être libre que du pain, de la bière et du fer. Vous donnerez aux sans-culottes bataves le moyen de danser autour de l'arbre de la liberté. En établissant des impôts, vous les ferez porter sur la classe qui a le plus de propriétés à défendre. Vous verrez que les Hollandais, témoins de votre bonheur, voudront se réunir à vous. Bientôt Amsterdam deviendra votre comptoir ; les Hollandais auront leurs maisons de campagne à Paris et leurs maisons de banque à Amsterdam. Dans quelque cas que nous nous trouvions, nous les indemniserons toujours des pertes qu'ils auront faites pour la liberté. C'est avec la déclaration des droits que nous rendrons la liberté aux peuples ; c'est avec ces principes que nous ferons tomber l'Angleterre. Ces principes, nous les ferons triompher ou nous périrons, mais les Français libres ne pourront jamais périr. » C'était avec ces misérables sottises que Cambon motivait un décret qui fut voté sans débat.

« Les généraux français, en entrant dans le pays batave, proclameront la souveraineté du peuple ; ils annonceront aux habitants qu'ils sont dégagés de tout serment à leur constitution détruite ; ils annonceront que ceux qui se prétendront encore liés, se déclareront par cela même adhérents au despotisme et seront traités avec toute la rigueur du droit de la guerre. — Les généraux français exerceront provisoirement le pouvoir révolutionnaire jusqu'à ce que le peuple batave, réuni en assemblées primaires, ait organisé les administrations et les tribunaux provisoires. » Puis venait une série d'articles supprimant toute propriété, droit ou redevance qui ne dérivait pas d'une concession originaire du fonds, dûment et légalement constatée par la production du titre primitif. — Plusieurs impôts étaient d'avance abolis, sans que ce revenu public fût remplacé par un autre. — Les biens, meubles et immeubles appartenant à l'État, à la maison de Nassau-Orange et à ses fauteurs adhérents et satellites volontaires, devenaient propriétés de la république française. — Les employés de toutes les administrations étaient révocables par les généraux français. — L'administration locale devait fournir, sur les réquisitions écrites des commissaires ordonnateurs français, tous les objets d'équipement, d'habillement, campement, chauffage, vivres et fourrages, ainsi que les chariots et transports. — Elle devait aussi pourvoir à la solde des troupes.

De telles conditions promises au pays, que la Convention tenait déjà pour conquis, ne devaient pas rendre l'invasion facile. Cambon y comptait avec une si complète certitude qu'il avait pourvu à la solde de quinze jours seulement, et qu'aucun crédit n'avait été assigné, pour donner à l'armée des souliers et des habits, pas même pour armer les soldats qui n'avaient pas encore de fusils.

 

Toutefois les troupes étaient animées de confiance et d'ardeur, elles enduraient gaiement leurs privations, espérant le succès et de bonnes garnisons dans les riches villes de la Hollande. Aucune opinion politique n'agissait sur l'esprit des soldats ; à peine avaient-ils reçu une impression quelconque de la mort du roi ; battre l'ennemi, marcher en avant, faire honneur à la France, c'était toute leur pensée. On les avait vus dansant la Carmagnole sur les glacis de Bréda, en face des batteries de la place.

Dumouriez s'apprêta à traverser le large canal de mer qui le séparait de l'île de Dort. Mais pendant ce temps-là le siège de Maëstricht ne faisait aucun progrès ; la place était défendue par un officier général distingué, le marquis d'Autichamp, émigré français. L'armée assiégeante était commandée par le général Miranda, Américain-Espagnol, homme de beaucoup d'esprit, courageux, entreprenant comme un aventurier. Il s'était fait remarquer en Champagne, et Dumouriez avait pris confiance en lui.

Ses opérations auraient dû être combinées avec les différents corps qui étaient cantonnés à Liège, à Aix-la-Chapelle et dans la région environnante ; les généraux Dampierre et Stengel les commandaient sous les ordres supérieurs du général Valence.

Il y avait peu de discipline et d'ensemble dans cette armée. Le général Valence avait de la bravoure et des talents militaires, mais il était nouveau dans son commandement. Il arrivait récemment de Paris, où il était resté pendant plusieurs semaines. Son autorité sur les généraux secondaires n'était pas assez bien établie.

 

Le prince de Cobourg, instruit de cette mauvaise situation de l'armée française, rassembla ses troupes et s'avança sans résistance, laissant à droite le corps de Miranda et manœuvrant en arrière de l'armée qui assiégeait Maëstricht. Les généraux, qui avaient été destinés à la soutenir, se replièrent sur Liège, où était le quartier général de Valence. Cette retraite se fit sans combat et en grande confusion. Le général Miranda, menacé de perdre toute communication avec l'armée française, leva le siège. Aix-la-Chapelle avait été abandonné. Les Impériaux continuèrent leur marche ; Liège ne fut pas défendue. L'ennemi l'occupa avant même que les magasins qu'on venait d'y former fussent évacués. La retraite fut désastreuse. Plus de dix mille hommes repassèrent la frontière de France.

Ces fâcheuses nouvelles arrivèrent à la Convention le 5 mars. Le comité de défense générale et le ministre de la guerre eurent soin de ne pas les rendre publiques, ou du moins de les atténuer en ne les faisant connaître que sommairement.

Chaque événement, quelque grave qu'il fût, n'était envisagé qu'au point de vue de l'esprit de parti. Les Girondins, comme leurs rivaux, avaient le désir sincère et ardent de voir nos armées victorieuses, mais les uns et les autres cherchaient avant tout, en toute occasion, ce qui pouvait servir à leur défense ou à l'accomplissement de leurs desseins.

Billaud-Varennes se souvenait quel emploi ses amis et lui avaient fait des nouvelles désastreuses qui précédèrent le 2 septembre. « Il ne faut rien cacher au peuple, dit-il ; c'est à la nouvelle de la prise de Verdun, qu'il s'est levé et qu'il a sauvé la patrie. »

On lut une lettre écrite de Liège, avant l'évacuation, par les commissaires de la Convention. Ils annonçaient la marche des colonnes autrichiennes, l'abandon d'Aix-la-Chapelle, la levée du siège de Maëstricht.

 

Le premier effet de cette nouvelle fut une discussion qui ne se rapportait ni aux intérêts de l'armée, ni à la conduite de la guerre. Choudieu exposa que des bataillons de volontaires non encore incorporés se trouvaient à Paris, et n'avaient pas même été mis à la disposition du ministre de la guerre. Il cita les volontaires du Finistère et de la Loire-Inférieure, et demanda qu'ils fussent sur-le-champ envoyés à l'armée. Aussitôt l'Assemblée devint tumultueuse. La gauche appuyait la motion ; la droite faisait entendre des murmures. Ces bataillons bretons étaient en relation avec les députés de leurs départements, qui appartenaient au parti modéré. Leur présence à Paris était une garantie contre les entreprises des factieux.

 

Lanjuinais ne dissimula point ce motif. « Il existe à Paris, disait-il, un foyer de trouble ; un comité d'insurrection est formé ; il est nécessaire de conserver une force armée pour garantir la tranquillité publique. »

La lutte s'engagea vivement. Buzot disait : « Il est pressant que tout rentre dans l'ordre ; que la garde nationale ait un commandant qui jouisse de la confiance du peuple ; que l'ancienne municipalité, qui n'en est pas une, soit remplacée. Cette prétendue municipalité est le foyer de l'anarchie. Les citoyens de Paris sont las de cet état de choses ; s'il se prolonge, on verra bientôt l'herbe croître dans les rues. » Les députés jacobins répondaient en dénonçant l'aristocratie, les émigrés, les agents étrangers, l'or de l'Angleterre et la faction des intrigants.

Isnard, avec sa chaleur accoutumée, excitait de bruyantes interruptions par ses paroles incisives. Tallien, Saint-André et Billaud, d'une part ; Barbaroux et Louvet, de l'autre, continuèrent cette discussion. Elle se termina par- un moyen terme que proposa Fonfrède. Il fut décidé que les bataillons des départements maritimes seraient employés à la défense des côtes.

Le 7 mars, on apprit que le général Valence avait évacué Liège et s'était retiré sur Saint-Trond, où il avait fait sa jonction avec Miranda. Lacroix et Danton avaient assisté à ces désastres ; ils arrivaient de l'armée. Lacroix rendit un compte exact et détaillé de toutes les circonstances de cette campagne. Dès lors la discussion s'engagea. Robespierre ne montra nul découragement ; il ne voyait dans cet échec qu'un nouveau gage du succès de la liberté. Les avantages passagers des satellites du despotisme lui semblaient les avant-coureurs de la destruction des tyrans. Il rappela la situation plus alarmante qui avait précédé la retraite des Prussiens. Il ne proposa rien, n'indiqua aucune grande mesure. Seulement, au risque d'augmenter la désorganisation et l'indiscipline, causes manifestes des revers de l'armée, il parla de la nécessité de purger nos armées d'un esprit aristocratique qui s'était réfugié dans les états-majors, et de quelques traîtres qui devaient être écrasés, comme des insectes, par une grande nation destinée à punir tous les tyrans du monde. Il engageait aussi la Convention à tenir sans cesse le glaive de la loi levé sur la tête des conspirateurs puissants et des généraux perfides.

 

Danton retrouva son énergie et sa verve révolutionnaire. Il ne dissimula point la gravité de cette situation. « Oui, il faut le dire à la France entière : si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée est obligée de mettre bas les armes, qui peut prévoir les malheurs incalculables d'un pareil événement ? La fortune publique anéantie, la mort de six cent mille Français pourraient en être les suites. »

Si Danton avait eu un génie politique, s'il eût été destiné à exercer le pouvoir, à établir un gouvernement, il se serait souvenu que la France n'avait point dû son salut aux massacres de septembre, ni aux brigands ramassés dans les rues de Paris, mais à une armée régulière commandée par un général habile et point révolutionnaire ; il aurait encore pris sous son patronage l'autorité militaire de Dumouriez ; il l'aurait défendu contre les insensés qui bouleversaient l'administration de la guerre et la discipline des soldats. Au lieu de cela il était allé en Belgique révolutionner le pays ; il y avait amené une colonie de Jacobins ; il était devenu le protecteur des employés et des commissaires que Pache avait envoyés pour désorganiser tous les services. Il avait voulu la réunion des provinces conquises lorsqu'elles étaient à peine occupées, afin d'y installer la proscription des riches, les confiscations, la spoliation des églises. Il y avait donné le spectacle de ses mœurs cyniques, du désordre de sa vie et de sa prodigue cupidité. Revenu à Paris, il ne savait que reprendre son premier rôle, se remettre à la tête des hommes de sédition, en marchant dans leur voie et en donnant par sa parole impérieuse et tranchante une apparence d'audace à leurs aveugles emportements.

En ce premier instant, il ne proposa nulle autre mesure que d'envoyer sur-le-champ des commissaires dans toutes les sections de Paris pour y convoquer les citoyens, leur faire prendre les armes et les engager au nom de la liberté à voler au secours de la Belgique.

En même temps, il prit franchement la défense de Dumouriez et des généraux ; il ne cacha point le désordre, l'incapacité et l'imprévoyance de tous les pouvoirs anarchiques, qui tenaient la place d'un gouvernement

« Nous avions promis aux généraux que l'armée recevrait un renfort de trente mille hommes avant le 1er février ; rien ne leur est arrivé. Ils nous avaient dit, il y a trois mois, lors de mon premier voyage en Belgique, que sans un renfort considérable ils seraient peut-être obligés de repasser la frontière. Hâtons-nous de réparer nos fautes. »

Danton comptait sur Dumouriez. « Il réunit, disait-il, au génie de général l'art d'échauffer et d'encourager le soldat. Nous avons entendu l'armée battue le demander à grands cris. L'histoire jugera ses talents, ses vertus et ses vices ; mais ce qui est certain, c'est qu'il est intéressé à la splendeur de la république. »

Dans cette situation triste et menaçante, la tourbe des Jacobins ne voyait qu'une nécessité de satisfaire tyranniquement ses haines et ses méfiances.

Duhem demanda une grande mesure révolutionnaire contre les journalistes, et provisoirement il proposa d'exclure de la salle ces êtres immondes. Les Girondins défendirent la liberté de la presse. Après quelque discussion, il fut décidé que l'Assemblée, ayant la police de ses séances, pouvait exclure les journalistes qui corrompaient l'esprit public.

Le parti jacobin manifestait ses volontés plus librement et plus tôt dans leur club qu'à la Convention. Là ils étaient sans contradicteurs ; ils n'avaient rien à ménager pour obtenir une majorité. Ils imprimaient ainsi un mouvement qui ne tardait pas à produire du désordre et des violences, en encourageant le conseil de la commune et la population des émeutes. De la sorte, la Convention était bientôt entraînée aux mesures qu'on venait lui imposer.

Ce fut donc aux Jacobins que se montra d'abord la première pensée d'un tribunal révolutionnaire. Le tribunal extraordinaire, institué le 17 août, semblait, au dire des hommes de septembre, s'anéantir de jour en jour. Ils se plaignaient sans cesse de ses lenteurs et de l'ombre de respect qu'il conservait encore pour quelques formes de justice.

Robespierre expliqua la nécessité de cette institution. Son aversion pour les Girondins, son désir de les détruire étaient sa préoccupation unique. Il les accusait de pervertir l'opinion publique par leurs journaux, d'égarer le peuple qui ne possédait pas encore la science de la politique. Il leur enviait la distribution des emplois publics. A chaque phrase, il les nommait intrigants et fripons. C'était à eux qu'il destinait la juridiction révolutionnaire. « Dites-moi sous quel régime, en quel temps ne doivent-ils pas être dénoncés, être punis comme criminels de lèse-majesté. » Il proposait aussi de former une étroite alliance entre toutes les sociétés populaires de France contre cette faction. « A cette mesure est attaché le salut de la république. »

Le vulgaire des Jacobins allait plus loin que Robespierre. Souvent il était parmi eux un modérateur, un homme politique. Garnier (de Saintes) voulait qu'on exterminât tous les traîtres sans tribunal ; il dénonçait Beurnonville, Dumouriez, tous les officiers généraux, comme des conspirateurs. Chaque soldat pouvait être général. Rejetant les ménagements que Robespierre gardait pour la Convention, il disait que les vrais patriotes formaient à peine un tiers de cette Assemblée.

La Convention avait mandé la municipalité pour qu'elle rendît compte de l'exécution des mesures décrétées la veille. Le maire et le procureur général donnèrent bon témoignage de l'empressement des jeunes gens qui demandaient en foule à partir pour l'armée.

L'enthousiasme était moins ardent qu'ils ne le disaient, et déjà on se plaignait aux Jacobins de cette tiédeur. Il n'y avait rien de semblable au dévouement de la jeunesse, lorsque la guerre avait commencé, lorsque les Prussiens étaient entrés en France, lorsque s'étaient formés les bataillons qui ne furent point recrutés parmi les massacreurs de septembre. D'ailleurs la levée des trois cent mille hommes était loin d'être accomplie. Ce n'était donc plus à la bonne volonté qu'on faisait appel. Les sections envoyaient ordre de partir à tous les jeunes hommes, et comme rien ne se faisait avec règle et avec précaution, il arriva que les boulangers n'avaient plus de garçons pour pétrir le pain, et que plusieurs imprimeries furent quelques jours sans travailler.

Le principal motif de l'adresse qu'apportaient Chaumette et Pache était de demander la création d'un tribunal révolutionnaire. Les commissaires de la Convention, qui avaient été envoyés dans les sections, et surtout David et Saint-André, rapportèrent aussi témoignage de l'enthousiasme des jeunes gens et des vœux qu'ils avaient entendus en faveur d'un tribunal révolutionnaire.

Ce fut Carrier qui convertit en motion le projet de cette nouvelle justice ; il demanda que l'Assemblée votât aussitôt le principe et chargeât le comité de législation de présenter le lendemain le mode d'organisation.

Guadet, Lanjuinais, Biroteau essayèrent de discuter ; cela fut impossible : le coup était monté. Il avait été convenu la veille aux Jacobins -que des patriotes, armés de pistolets et de poignards, se transporteraient à la Convention, qu'ils occuperaient les tribunes publiques, qu'on n'y laisserait pas entrer les femmes et qu'on annoncerait que tout était prêt pour agir s'il le fallait. La Montagne et le côté gauche étaient au complet ; des hommes armés se tenaient en groupe aux issues de la salle. « Nos armées manquent de tout, dit Lacroix, je demande qu'on aille aux voix sur-le-champ. »

Il n'y avait certes aucune connexité entre les désordres de l'administration de la guerre et l'établissement d'un tribunal révolutionnaire : l'argument de Lacroix sembla pourtant décisif.

Levasseur rédigea la proposition de Carrier. « La Convention décrète l'établissement d'un tribunal criminel extraordinaire sans appel et sans recours en cassation pour le jugement de tous les traîtres, conspirateurs et contre-révolutionnaires. » Cette rédaction fut adoptée.

Puis Danton proposa l'abolition de la contrainte par corps ; il indiqua que des motifs pris dans le véritable intérêt du commercé pouvaient être allégués contre cette institution ; mais ce n'était pas le moment de se livrer à ce grave examen, et l'orateur y avait peu songé. « Il avait d'autres arguments à produire. La destruction de la tyrannie du riche sur la misère, » et il y attachait une telle importance que, selon lui, « par l'adoption de cette mesure, Pitt, le Breteuil de l'Angleterre, et Burke, le Maury du parlement, seraient bientôt anéantis. » Ce tocsin, sonné contre les riches, aurait pu inquiéter les propriétaires et les capitalistes. Danton voulut les rassurer. « Qu'ils ne s'alarment point. Sans doute quelques individus se sont portés à des excès, mais la nation toujours grande, toujours juste, respectera les propriétés. Respectez la misère et la misère respectera l'opulence. » La contrainte par corps fut supprimée avec acclamation et à l'unanimité.

 

Cependant Paris était dans une extrême agitation. Les Jacobins, les Cordeliers, le conseil général de la commune semblaient provoquer et promettre faveur à quelque grave désordre. Le 9, au soir, plusieurs sections envoyèrent des adresses pour demander des mesures contre les accapareurs, des taxes sur les riches, des réquisitions pour les fournitures de l'armée, la mise en accusation des généraux. La Montagne n'appuyait point ces pétitions ; elle ne voulait aucune discussion ; elle réservait ses discours et ses clameurs pour la loi d'organisation du tribunal révolutionnaire ; elle voulait l'emporter de haute lutte, comme elle avait déjà conquis le principe.

Dans cette même séance du soir, on apprit qu'une bande de deux cents hommes avait envahi l'imprimerie de Gorsas, brisé ses presses, et qu'il avait été contraint de se sauver. Les Jacobins étaient insensibles à cette violence exercée contre un journaliste girondin, ou s'en montraient même réjouis ; ils demandaient l'ordre du jour. La lettre, qui annonçait cet acte de brigandage, fut renvoyée au maire de Paris, ce qui était à peu près la même chose. Puis, sur la proposition de Lacroix, il fut décrété que les membres de l'Assemblée qui faisaient des journaux seraient tenus d'opter entre les fonctions de représentant et la profession de journaliste.

L'imprimerie de Fiévée, rédacteur du journal la Chronique, avait été aussi envahie et bouleversée. Tout annonçait une journée révolutionnaire.

Les Jacobins s'étaient constitués en permanence ; déjà depuis deux jours leurs séances étaient une succession continue de scènes de démence furieuse. Un conventionnel, nommé Thirion, rappelant les votes qu'on avait obtenus la veille à l'Assemblée nationale par voie d'intimidation, disait que les bonnes lois devaient émaner de l'opinion populaire, et qu'ainsi le peuple avait à exercer une influence directe sur les délibérations et à forcer les suffrages des députés faibles ou malintentionnés. Il demandait qu'on employât le même moyen pour faire voter l'institution d'un tribunal révolutionnaire sans jury.

Desfieux, un misérable connu et avoué pour tel par les chefs du parti jacobin, proposait d'aller mettre en arrestation les ministres ainsi que tous les fonctionnaires publics, et d'organiser sur-le-champ le tribunal révolutionnaire pour les juger.

Un autre voulait qu'une députation de cent membres de la société se transportât à la Convention pour destituer le président Gensonné et pour signifier que le peuple allait se faire justice lui-même, si on ne traînait pas sur-le-champ les Brissot et les Roland devant un tribunal révolutionnaire. « Le moment est précieux ; la pusillanimité s'est emparée du cœur de nos ennemis. Battons le fer tandis qu'il est chaud. » Ainsi se préparait aux Jacobins une entreprise contre la Convention. Collot d'Herbois, qui présidait la société, essayait de prévenir de si grands excès ; il démontrait qu'aux termes des lois la société ne pouvait faire d'acte collectif. Alors Desfieux donna à ses propositions la forme d'une pétition que chacun allait signer individuellement.

En même temps venaient des députations et des pétitionnaires demandant des mesures de rigueur contre les accapareurs, les agioteurs et les riches. La société fraternelle avait pris pour orateur de sa députation un enfant de dix ans, qui lut un discours contre la liberté du commerce.

 

L'après-midi du 9 mars s'était passée ainsi ; la soirée commençait : vers huit heures, le conventionnel Bentabolle exposait les inquiétudes que lui donnait la disposition apparente de la majorité de l'Assemblée. « Les tribunes n'étaient plus, disait-il, composées des mêmes spectateurs ; les aristocrates s'étaient ralliés. » Il annonçait avec douleur à la société qu'on pouvait craindre le vote d'un décret perfide sur la composition du tribunal révolutionnaire.

En ce moment, les volontaires de la section de la Halle au blé demandèrent à défiler dans la salle ; ils y furent admis. Une foule nombreuse s'était jointe à eux ; ce cortége était accompagné d'une musique militaire et de tambours qui retentissaient sous les voûtes de la vieille église, où siégeaient les Jacobins. Des cris se mêlaient à cet orchestre ; plusieurs des lampes qui éclairaient cette vaste salle furent éteintes ; l'obscurité ajoutait au désordre.

Un homme se détacha de la file et monta à la tribune : c'était Fournier l'Américain.

« Les législateurs, dit-il, qui avaient montré hier de l'énergie, sont incertains aujourd'hui ; ils paraissent faibles. Il faut les animer. Je suis ami de l'homme et des lois ; mais s'ils ne marchent pas, il faut les faire marcher. »

Bentabolle et Desfieux parlaient dans le même sens. Au milieu d'un tumulte qui croissait de moment en moment, des gens sortaient des rangs du cortège, montaient à la fois à la tribune et parlaient en même temps. On entendait quelques phrases criées plus haut que les autres. « La mort est la dernière raison des hommes libres. — Ceux qui ne pensent point ainsi ne sont pas libres. »

Cependant on parvint à donner à cette horrible cohue une apparence de délibération. Il fut proposé de diviser le rassemblement en deux bandes : l'une irait à la Convention venger le peuple, en punissant de mort les mandataires infidèles qui n'avaient point voté la mort du tyran ; l'autre se rendrait au conseil exécutif pour y faire maison nette et égorger les ministres.

Les cris d'approbation, les sabres brandis en l'air témoignaient que ce projet était adopté ; un membre de la société réussit à se faire écouter. Il essaya de persuader qu'au lieu de tuer les ministres et les députés, il suffisait de les emprisonner et de les envoyer au tribunal révolutionnaire.

La foule allait voter, lorsque Dubois-Crancé accourut parmi ce désordre. « Vous perdrez la république, s'écria-t-il, en employant de telles mesures ; elles sont horribles. » Il montra un tel effroi, il parla avec tant de chaleur, qu'il ramena les Jacobins à des dispositions moins insensées.

La bande de Fournier et de Lazowski ne se laissa point persuader ; elle sortit en poussant des cris de fureur. Ils allaient, disaient-ils, se rendre au club des Cordeliers, où ils étaient attendus, où siégeait la Montagne. Ils entraîneraient les chefs de cette société et marcheraient ensuite à la Convention.

Les Girondins avaient été prévenus du danger qui les menaçait ; la plupart n'étaient point venus à la Convention pour la séance du matin. Le comité de législation avait annoncé que le projet d'organisation du tribunal extraordinaire n'était pas encore rédigé. Les Montagnards s'étaient irrités de ce délai et avaient dédaigneusement accueilli les inquiétudes que Gamon, député du parti modéré, avait manifestées sur le maintien de la paix publique et la sûreté de la Convention.

C'était pendant la séance du soir que se passait la scène du club des Jacobins. La bande séditieuse de Fournier ne réussit pas mieux à entraîner les Cordeliers dans son mouvement ; Marat lui-même y mit opposition.

La commune n'accueillit pas non plus les exigences de quelques sections, qui demandaient la fermeture des barrières ; un blâme fut prononcé contre la section de la Cité qui s'était déclarée en état d'insurrection permanente. Santerre s'était refusé à protéger le désordre et avait menacé de le réprimer. Garat était venu à la mairie avec un autre ministre pour concerter, s'il y avait lieu, des mesures de sûreté publique.

Les Girondins voyaient qu'en réalité aucune précaution n'était prise, et qu'ils étaient livrés aux hasards d'une émeute. Un d'entre eux, Kervelegan, courut à la caserne où se trouvait ce bataillon du Finistère, que les Jacobins avaient voulu renvoyer de Paris, et lui fit prendre les armes.

Le seul désordre de cette soirée, qui avait donné de si justes alarmes, ce fut une attaque contre l'hôtel du ministre de la guerre. Beurnonville se déroba à ces brigands, en passant par-dessus le mur du jardin ; il vint se mettre à la tête du bataillon du Finistère et de quelques autres soldats. Il ne rencontra personne à combattre. Après minuit, Paris était dans un calme complet.

Les subalternes instruments des séditions populaires s'étaient animés outre mesure ou avaient écouté quelques conseils imprudemment donnés. N'obtenant point l'aveu de leurs meneurs accoutumés, ils s'arrêtèrent. Rien n'était sincère dans leurs passions politiques ; le fanatisme de leur langage ne se traduisait en action que quand ils étaient employés et dirigés par leurs chefs. Or, il suffisait à ceux-ci d'obtenir par la peur une majorité pour leurs projets de tyrannie révolutionnaire.

Le conseil exécutif lui-même ne commença à s'inquiéter qu'au dernier moment, pendant la séance furibonde des Jacobins. Jusque-là, Garat, comme il le raconte, avait supposé qu'il s'agissait seulement de forcer les opposants à voter le tribunal révolutionnaire. « Des moyens semblables avaient été souvent employés durant toute la Révolution ; de bons décrets avaient même passé par ces indignes moyens. » Dans cette pensée, il se tranquillisait.

 

A la séance du 10 au soir, lorsqu'il fut reconnu que Paris était calme, les Girondins avaient repris leurs places à la Convention, et le débat s'ouvrit sur l'organisation du tribunal révolutionnaire. Toute discussion sur la situation des armées, sur la conduite de la guerre, sur le mérite ou le patriotisme des généraux avait été mise de côté pour s'occuper de ce tribunal. n C'était, selon les Montagnards, le seul moyen de sauver la république. » Toute autre question devait être subordonnée à celle-là. Cambacérès, qui, comme tant d'autres conventionnels, montrait parfois une obéissance empressée à l'opinion dominante, ou, pour mieux dire, à l'opinion menaçante, demanda que le décret fût voté séance tenante ; il fut appuyé par la vive approbation d'une majorité nombreuse.

Buzot, au milieu des murmures de la gauche, demanda la parole. « Il y a quelque courage, dit-il, à s'opposer aux idées par lesquelles on veut nous mener à un despotisme plus affreux que celui de l'anarchie. Je rends grâce de chaque moment de mon existence à ceux qui veulent bien me la laisser. Ma vie est de leur part une concession volontaire. » — Les murmures devinrent bruyants. « Mais du moins qu'ils me laissent le temps de sauver ma mémoire de quelque déshonneur, en me permettant de voter contre le despotisme de la Convention. » Il parla d'abord contre la suppression du conseil exécutif et contre le gouvernement direct et absolu de la Convention, qui avait été proposé dans une précédente séance. « Si vous confondez tous les pouvoirs, si tout est concentré ici, dites-moi quel sera le terme de ce despotisme, dont je suis enfin las moi-même. »

On lui cria qu'il bavardait, qu'il confondait deux questions distinctes ; que lui-même avait voulu mettre tous les pouvoirs entre les mains de Roland.

Lesage (d'Eure-et-Loir) était rapporteur du projet rédigé par le comité de législation, où les modérés étaient en majorité. Il proposait un tribunal siégeant à Paris, qui jugerait les individus mis en accusation par décret de la législature. Les quatre juges qui le composeraient seraient nommés par la Convention ; les jurés élus par les départements ; le recours en cassation était supprimé.

Les Jacobins ne voulaient point d'un projet présenté par leurs adversaires. Lors même qu'il eût réuni toutes les conditions révolutionnaires, il eût excité leur méfiance ; il fallait que le tribunal révolutionnaire fût leur œuvre.

Robert Lindet proposa un contre-projet ; le texte en est curieux, et ce document a conservé quelque célébrité. « Le tribunal extraordinaire sera composé de neuf membres nommés par la Convention. — Ils ne sont soumis à aucune forme pour l'instruction. — Ils acquerront la conviction par tous les moyens possibles. — Le tribunal pourra se diviser en deux sections. — Il y aura toujours dans la salle un membre chargé de recevoir les dénonciations. — Le tribunal jugera ceux qui lui auront été renvoyés par décret de la Convention. — Il pourra poursuivre directement ceux qui, par incivisme, auraient abandonné ou négligé l'exercice de leurs fonctions ; ceux qui, par leur conduite ou la manifestation de leurs opinions, auraient tenté d'égarer le peuple ; ceux dont la conduite ou les écrits, ou qui, par les places qu'ils occupaient sous l'ancien régime, rappellent des prérogatives usurpées par les despotes. »

Cet effrayant projet, la suppression du jury, des formes de la procédure et de la définition des délits, ce droit de vie et de mort laissé au plus entier arbitraire, tout cela fut débité d'une voix larmoyante ; l'exposé des motifs était écrit avec un patelinage sentimental qui provoquait le dégoût et l'horreur[6]. La Montagne soutenait la proposition par ses cris. On l'avait rarement vue si exaltée et si violente. La Plaine était affaissée, les Girondins découragés ; un grand nombre de députés quittaient successivement la salle. On put croire un moment que le projet de Lindet allait être accepté par lassitude et par abattement. La gauche demandait qu'on allât aux voix sans discussion.

Vergniaud éleva la voix. « On vous propose l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise. Nous mourrons tous plutôt que d'y consentir. Je demande que la discussion s'ouvre sur les deux projets. — Il n'y a que cette mesure qui puisse sauver le peuple, criait Amar, autrement, il faudra qu'il s'insurge et que ses ennemis tombent. »

Deux orateurs, souvent dociles et zélés serviteurs de la faction révolutionnaire, Cambon et Barère, s'élevèrent avec indignation contre le projet de Lindet. « Il est impossible, disait Barère, que nos collègues, qui aiment tous la justice et la liberté, veuillent imiter les accès de rage des despotes, qu'ils veuillent rappeler les chambres ardentes, les commissions, et tout ce que notre histoire présente de plus odieux. Je suis aussi ennemi que vous des conspirateurs ; mais, je vous le dis, les jurés sont la propriété de tout homme libre.

— Nous le voulons ! » s'écria Billaud-Varennes.

« Ainsi parlaient les rois de l'ancien régime, » répliqua Barère.

La Montagne reconnut qu'elle n'obtiendrait point l'abolition du jury. Billaud s'excusa disant qu'on l'avait mal compris et demanda que les jurés fussent nommés par les sections de Paris. Des murmures l'interrompirent, il se reprit : « J'ai voulu dire par les sections de la république. »

Un représentant, alors zélé Montagnard et ami de Danton, Phélippeaux, prit la défense du projet de Lindet et de la suppression du jury. Lui-même ne devait pas tarder beaucoup à regretter qu'on eût dépouillé les accusés de toute garantie.

La Convention décréta à l'unanimité qu'il y aurait des jurés.

Comment et par qui seraient nommés ces jurés ? Telle fut la seconde question. Il fut résolu qu'on prendrait un juré dans chaque département. Les Jacobins demandèrent que la nomination fût attribuée à la Convention ; de l'autre côté on proposait de renvoyer la question au comité de législation. Les clameurs de la Montagne recommencèrent. Duhem disait que ce délai serait la contre-révolution ; Delmas demandait si les Prussiens et les Autrichiens ajourneraient leur marche, car il était admis que le tribunal révolutionnaire donnerait la victoire aux armées.

La Convention décida qu'elle nommerait les jurés.

 

La séance allait être levée, Danton s'élança à la tribune : « Je somme les bons citoyens de rester à leur poste. » A sa forte voix chacun se remit à sa place et un silence profond s'établit dans la salle. « Quoi ! citoyens, au moment où notre position est telle que, si Miranda est battu, ce qui n'est pas impossible, Dumouriez enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose publique ! Il est important de prendre des mesures judiciaires, qui punissent les contre-révolutionnaires : car c'est pour eux que ce tribunal doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les ennemis de la liberté lèvent un front audacieux ; partout confondus, ils sont partout provocateurs ; en voyant le citoyen honnête occupé dans ses foyers, l'artisan dans son atelier, ils ont la stupidité de se croire en majorité. Eh bien ! arrachez-les vous-mêmes à la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne. »

Il était tard dans la soirée, la salle était peu éclairée ; on écoutait dans un calme silencieux. Au moment où Danton prononça le mot d'humanité, du point le plus obscur de la salle, on entendit une voix expressive et accentuée proférer lentement cette parole : « Septembre. » C'était Lanjuinais.

Un frémissement parcourut les rangs de l'Assemblée ; Danton, malgré son audace, fut un instant ému et troublé ; il se remit et continua :

« Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique. N'est-il donc pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises en dehors de l'ordre social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables ? Le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire ; et puisqu'on a osé rappeler ces journées sanglantes, sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple, à qui on a si souvent et si cruellement reproché ces journées sanglantes, ne les aurait pas ensanglantées... Faisons ce que n'a point fait l'Assemblée législative, soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être. Organisons un tribunal, non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis. Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. »

Danton se débattait vainement contre le souvenir de septembre, qui pesait sur sa tête. Il ne se faisait sans doute aucune illusion. Les massacres n'avaient pas été, comme il le disait, une volonté du peuple, mais une volonté du parti dont il avait la prétention d'être le chef. En même temps il s'irritait de ce qu'on lui imputait à crime et à férocité, une détermination qui lui semblait imposée par la force fatale des circonstances. Il trouvait injuste qu'on lui attribuât toutes les horreurs de la faction révolutionnaire, parce qu'il ne les avait pas empêchées. D'ailleurs, il était orgueilleux et ne voulait ni se repentir, ni plier sous une accusation, ni même accepter l'humiliation d'une amnistie : à supposer que ce mot pût être prononcé, lorsqu'on ne savait combattre ses adversaires qu'en les tuant ; puis Danton était fidèle à ses amis et ne consentait pas à les sacrifier, ni à s'en séparer.

Indolent et audacieux, paresseux et passionné, après trois mois d'insouciance et de désordre, après un intervalle de découragement où il avait renoncé à établir sur la république un pouvoir raisonnable et régulier, Danton se retrouvait donc dans la même position qu'en septembre. Les armées étrangères étaient redevenues menaçantes ; l'effroi et la fureur agitaient cette faction anarchique, qui était pour lui une sorte de patrie révolutionnaire. C'était pour la servir et non pour sauver la patrie française, qu'il avait encore recours à des mesures détestables, car c'étaient les seules que ce parti pût concevoir et agréer. Il adopta de nouveau l'expédient insensé de l'exalter pour le gouverner, d'allumer ses passions et de les assouvir pour le calmer. Au fond de son âme, comme arrière-pensée, comme chance possible et heureuse, était une espérance de ramener cette multitude enivrée au respect de l'humanité et du bon ordre. Il aurait voulu employer sa popularité à apaiser le peuple. Ses fureurs démagogiques étaient une ruse impuissante.

Sans bonne foi, il alléguait aussi les conspirations et l'audace des contre-révolutionnaires, qui, selon son dire, levaient un front audacieux. C'était une imposture pareille au complot des détenus entassés dans les prisons la veille des massacres. La terreur courbait déjà toutes les têtes. Chacun se taisait et redoutait un lendemain plus triste encore que la veille ; quelques journalistes risquaient parfois une phrase imprudente et des royalistes aveugles laissaient étourdiment paraître un peu de satisfaction ou d'espérance, en écoutant le mécontentement des classes commerçantes et laborieuses.

Dans la pensée de Danton exprimée assez clairement par son discours, manifestée avec plus de crudité dans les séances des Jacobins et dans le projet de Lindet, le tribunal révolutionnaire devait opérer l'extermination successive et sans formes de justice, de tous ceux qui seraient soupçonnés de ne point aimer assez la république. C'était le tribunal installé au guichet de l'Abbaye ou de la Force procédant avec plus de lenteur, jour à jour, et employant le fer de l'échafaud au lieu des sabres et des couteaux.

« Il faut anéantir l'aristocratie, disait Albitte aux Jacobins, ou nous attendre à être écrasés par elle. Ils sont cinquante mille et nous sommes vingt-cinq millions. Nous n'aurons ni bonheur, ni tranquillité, si nous ne venons pas à bout de les exterminer. » C'était aller moins loin que Marat, qui n'avait pas cessé de demander deux cent mille têtes.

Le discours de Danton se terminait par une vive péroraison, où il faisait appel à l'énergie et au patriotisme de l'Assemblée et de la nation pour la défense du territoire et les prompts secours à envoyer aux armées. Il suffisait de toucher cette corde pour obtenir l'approbation et les applaudissements de l'unanimité des représentants ; alors devenait impossible toute discussion, tout examen raisonnable des moyens quelconques qui étaient proposés.

 

La Montagne tenta de mettre à profit cette émotion pour revenir à la suppression du jury. Elle ne réussit point et se résigna à une disposition qui atteignait le but d'une manière presque aussi certaine. Il fut décidé que les jurés délibéreraient à haute voix et à la pluralité simple. En outre, sous le prétexte que le tribunal devait entrer en fonctions sans aucun retard, les jurés seraient pris d'abord à Paris et dans les quatre départements environnants. La Convention devait procéder à ce choix dès le lendemain.

La confiscation des biens était prononcée comme conséquence indivisible de la peine de mort. Les délits et les personnes justiciables étaient désignés d'une manière moins générale et moins menaçante que dans le projet de Lindet.

Robespierre insista avec vivacité pour que les délits de la presse fussent spécialement déférés à ce tribunal. Il s'étonna des murmures qu'excita dans l’Assemblée cette animosité. Les applaudissements de la Montagne et des tribunes ne purent cette fois lui procurer la majorité.

Le décret renfermait les dispositions suivantes : Le tribunal connaîtra de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre l'égalité, la liberté, l'unité et l'indivisibilité de la république, la sûreté intérieure, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité ou à la souveraineté du peuple, soit que les accusés soient fonctionnaires civils pu militaires ou simples citoyens. —Les fonctions de police politique attribuées aux municipalités, par le décret que les Girondins avaient fait rendre à l'Assemblée législative, 'devaient s'étendre désormais à tous les délits indiqués. Leurs dénonciations étaient adressées à une commission de six membres de la Convention qui rédigerait et présenterait les actes d'accusation.

 

Parmi les grandes mesures destinées, selon Robespierre et Danton, à sauver la république, il y en avait une qui pouvait avoir une efficacité plus réelle que l'institution du tribunal révolutionnaire. L'organisation du pouvoir exécutif était une grande question ; elle venait d'autant plus à propos, que Beurnonville, harcelé par les dénonciations des Jacobins, des Cordeliers et des sections, menacé par l'émeute, envoyait sa démission. Il avait pourtant été placé au ministère par les suffrages de la Montagne ; mais il était ami de l'ordre ; il voulait la discipline dans l'armée, la régularité dans l'administration ; un mois après, les Jacobins parlaient déjà de le mettre en accusation.

Danton prit sa défense, mais passa aussitôt à la question générale. Il protesta d'avance que jamais il n'accepterait un ministère, et proposa qu'il fût permis de choisir désormais les membres du conseil exécutif dans le sein de l'Assemblée. « Quel est celui d'entre vous, disait-il, qui ne sent point la nécessité d'une plus grande cohésion, de rapports plus directs, d'un rapprochement plus immédiat, plus quotidien entre les agents du pouvoir exécutif révolutionnaire et vous, qui êtes chargés de la direction suprême de la législation civile et de la défense extérieure de la république ? Vous avez la nation à votre disposition ; vous êtes chargés de constituer tous les pouvoirs.

« Si je me récuse dans les choix que vous pourrez faire, c'est que je me crois plus utile dans mon poste, à pousser, à faire marcher la Révolution. C'est que je me réserve encore la faculté de dénoncer les ministres, qui, par malveillance ou par impéritie, trahiraient notre confiance. Mettons-nous bien dans la tête que presque tous, que tous, nous vouloirs le salut public. » — Des applaudissements éclatèrent dans tous les côtés de la salle. « Que les défiances ne nous arrêtent pas dans notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne calomnierai jamais personne. Je suis sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère ; je n'en ai pas besoin. Ainsi je ne puis pas être suspect, même à ceux qui font profession de me haïr. »

C'était une avance faite aux Girondins, une proposition de paix et d'alliance. Plus avançait cette Révolution, à laquelle il poussait, plus Danton voyait combien il importait d'établir un gouvernement et de constituer un pouvoir. Il savait que le salut de la France était à cette condition. Souvent la pensée lui venait que lui-même serait emporté par le torrent, s'il ne trouvait pas moyen de régler son cours ; mais il ne voulait point se charger de cette tâche. Peut-être sentait-il qu'il en était incapable. La popularité est un moyen de succès, mais non pas un moyen de gouvernement, il ne savait pas y renoncer ; il ne le pouvait guère. Elle était sa seule base ; s'il n'avait point flatté les passions populaires, s'il n'avait point paru en disposer, il n'eût imposé à personne ; il n'aurait eu aucune autorité. Pour réussir, pour entraîner par exaltation les hommes qu'il prétendait dominer, il avait professé des opinions déraisonnables, tenu des discours sans mesure et sans prudence, proposé ce qui était impraticable, promis ce qui était impossible ; ainsi il se trouvait embarrassé pour passer du précepte à la conduite. Comme il avait du discernement, il reculait devant la tâche qu'il s'était imposée, et se dérobait à la responsabilité ; d'autant qu'en ce temps-là, il y allait de la tête, et il valait bien mieux renverser les ministres que les remplacer.

En ce moment même, Danton prouvait combien son caractère était impropre au gouvernement ; il avait essayé de défendre Beurnonville ; il avait donné de sincères éloges à sa loyauté, à sa bravoure, à sa capacité militaire. Les Jacobins persistaient cependant à accuser le général ; il le sacrifia. « Beurnonville pourra vaincre nos ennemis sur le champ de bataille ; mais il n'a point, dans les places administratives, les formes familières qui appellent la confiance des hommes peu éclairés ; le peuple est ombrageux, et l'expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre pour la liberté. » — Qui donc aurait eu assez peu de sens et de dignité pour être ministre, à la condition de plaire aux hommes méfiants et peu éclairés ?

Un député angevin, moins connu alors qu'il ne l'a été depuis, La Réveillère-Lépeaux, républicain zélé, ami des Girondins, monta à la tribune pour répondre à Danton, qui n'en était pas encore descendu. La Réveillière était petit, bossu, chétif. Le colosse regarda dédaigneusement l'avorton : « Je le ferais tourner sur mon pouce, » dit-il.

« Je n'ai pas l'audace de la tribune, mais je parlerai avec le courage de la vertu, dussé-je trouver la mort sur mon chemin, » dit La Réveillière. Puis il se vanta d'avoir voté la mort du tyran, sans appel et sans sursis, ce qui lui donnait le droit de s'opposer à toute tyrannie nouvelle- « Si, adoptant la proposition de Danton, vous prenez les ministres dans l'Assemblée, vous autoriserez la plus épouvantable tyrannie. » Il développa des objections très-raisonnables : la responsabilité ministérielle anéantie, la Convention exerçant une puissance dictatoriale, le despotisme d'une majorité. Mais dans une constitution où l'autorité exécutive ne participait point à la souveraineté concentrée tout entière dans la législature, elle n'était point évidemment un pouvoir et restait sans force et sans efficacité. C'est ce qu'on avait pu voir en essayant la constitution de 1791, et ce qui était encore plus manifeste, lorsqu'au lieu d'un roi, l'exécution des lois était confiée à un conseil des ministres. Dans de si périlleuses circonstances, cette situation subalterne des premiers agents du gouvernement, ce manque de pouvoir et de dignité avaient tous les inconvénients que signalait Danton.

Mais ces mêmes circonstances faisaient aussi prévoir avec certitude par qui et comment serait exercée cette dictature tyrannique. C'était là surtout que la question était posée. « Oui, je ferai tous mes efforts pour que la république ne devienne pas sujette et tributaire soumise d'une ville orgueilleuse, d'un dictateur insolent ou d'une oligarchie sanguinaire. Je le déclare encore, je ne cesserai de poursuivre ces tyrans brigands qui, bien logés, bien nourris, bien vêtus, vivant dans les plaisirs, s'apitoient si affectueusement sur le sort du pauvre, s'élèvent avec tant de force contre tout ce qui jouit de quelque aisance, et s'intitulent fastueusement du nom de sans-culottes. » Ainsi parla l'honnête républicain, et son langage énergique releva de leur abattement la Plaine et la Gironde.

La grande question du pouvoir exécutif n'était point à l'ordre du jour, et Danton n'en avait parlé - que par occasion. Le débat ne fut pas prolongé, et la démission de Beurnonville fut acceptée.

 

Le mouvement séditieux qui avait menacé la Convention, et que le désaveu des Jacobins, des Cordeliers et de la commune avait fait avorter, n'en laissait pas moins une impression d'effroi dans tout le parti modéré de l'Assemblée. Il était facile de voir que la faction révolutionnaire conservait les mêmes desseins hostiles contre les Girondins et leurs adhérents. En ce moment, c'était surtout Dumouriez et Beurnonville qui étaient en butte aux efforts de l'opinion passionnée et impatiente. Elle savait, par instinct ou par information, que si l'ordre public avait encore quelques défenseurs, c'était parmi les généraux. Danton et Robespierre blâmaient et contenaient- autant qu'il - leur était possible les attaques dirigées contre deux hommes qui leur semblaient nécessaires au succès de la guerre. Dumouriez, surtout, leur semblait le seul qui pût ramener la victoire.

Une députation de la section Poissonnière vint à la barre présenter une adresse, où il était dit : « Mandataires du peuple, nous devons vous transmettre nos justes plaintes. La Convention n'a point déployé l'énergie qu'on devait attendre. Dumouriez n'a point la confiance de la nation. Nous avons demandé sa destitution. C'est par la faute des généraux que notre avant-garde a été perdue. Nous demandons un décret d'accusation contre Dumouriez et son état-major. »

Un cri général d'indignation s'éleva dans l'Assemblée ; on demanda que l'orateur de la députation fût arrêté. Lacroix prétendit que c'était un aristocrate déguisé ; Marat cria que c'était un scélérat. De toutes parts on entendait d'injurieuses épithètes adressées à ce malencontreux orateur de section. Il était venu avec un détachement de gardes nationaux partant pour l'armée. On s'aperçut qu'ils portaient un drapeau surmonté d'une fleur de lis et d'une cravate blanche et rouge ; c'était un drapeau de 1789 qu'on avait pris, sans y regarder, dans une des salles de la section. Sur un indice si manifeste de contre-révolution, les tribunes et l'Assemblée redoublèrent de malédictions. Les volontaires déchirèrent le drapeau et le foulèrent aux pieds. On cacha la fleur de lis sous un bonnet rouge. Une citoyenne des tribunes jeta, aux grands applaudissements de toute la salle, un ruban aux trois couleurs pour remplacer la cravate qui n'avait que deux couleurs. L'enthousiasme était à son comble ; le président proposa que les détails de cette scène touchante fussent insérés au procès-verbal.

Isnard voulut profiter de cette émotion unanime pour renouveler la scène de l'évêque Lamourette. « Ô mes collègues ! si vous voulez que ce jour soit celui du salut de la patrie, celui de la mort des tyrans ; que ce jour vous éclaire et vous rende méfiants sur toutes les manœuvres de l'aristocratie ; que ce jour soit celui où, abjurant vos haines, excepté celle du crime, vous confondrez vos passions dans une seule qui doit nous embraser tous, l'amour de la patrie ; il faut que nos discussions soient moins tumultueuses ; car, permettez-moi de vous le dire, si vous ne semez que du bruit, vous ne recueillerez que des tempêtes. » L'Assemblée ne fut pas insensible à l'effusion de tant de bons sentiments. Isnard fut très-applaudi ; il conclut en proposant que l'orateur de la section Poissonnière fût traduit par-devant le tribunal révolutionnaire.

Marat se passionna contre la démarche de ces sectionnaires. « J'ai, dit-il, à vous dévoiler des complots horribles. Vous en tenez le fil, il faut que ces perfides citoyens soient forcés de déclarer leurs complices, car ils en ont.

— Toi ! » cria-t-on. -L'interrupteur fut rappelé à l'ordre et Marat continua, au grand étonnement de tous, à dénoncer comme provocateurs employés par les députes contre-révolutionnaires et par la police ministérielle, les hommes qui avaient fait signer au peuple des pétitions sur les subsistances. Il dit que si on eût laissé lire en entier la pétition de la section Poissonnière, on aurait entendu qu'elle demandait les têtes de Gensonné, Vergniaud et Guadet. u Crime atroce, ajoutait-il, qui tend à la dissolution de l'Assemblée et à la perte de la patrie. Moi-même je me suis, dans les groupes, élevé contre ces assassins soudoyés par l'aristocratie, j'ai prêché la paix à la société des Cordeliers. »

La surprise augmenta lorsqu'on entendit Marat ajouter :

« Je dénonce un nommé Fournier, qui se trouve dans toutes les émeutes, le même qui, à l'affaire du Champ de Mars, a porté un pistolet sur la poitrine de La Fayette et qui est resté impuni, tandis que les patriotes étaient massacrés. »

Billaud-Varennes insista contre Fournier. On leur cria : « Il présidait aux massacres de septembre. » Marat demanda qu'il fût mis en accusation. Bourdon de l'Oise raconta que Fournier avait dit à deux ou trois scélérats de son espèce : « Si vous aviez voulu me suivre, j'aurais tiré un coup de pistolet à Pétion. »

Barère, et après lui plusieurs députés jacobins, suivirent cette même voie et rapportèrent des faits qui établissaient que des complots avaient été tramés contre les Girondins ou Dumouriez. Ils les imputaient aux aristocrates et louaient beaucoup la sage conduite de la commune et de Santerre.

Lesage produisit un arrêté de la section Mauconseil qui, depuis que la première elle avait demandé la déchéance du roi, s'était intitulée Bonconseil. Maintenant elle voulait envoyer les Girondins, dont elle donnait une nombreuse liste, devant le tribunal révolutionnaire. « Ce tribunal que vous avez décrété, » ajouta Lesage.

Ces paroles offensèrent la Montagne ; elle voulait qu'il fût rappelé à l'ordre ; un débat confus s'éleva où l'on reprochait aux Girondins de n'avoir pas voulu le tribunal révolutionnaire.

La velléité de conciliation qui s'était manifestée pendant quelques instants avait bientôt disparu. Isnard excusa les pétitionnaires de la section Poissonnière. « Ils avaient été égarés, disait-il, par les instigations des hommes mêmes qui avaient formé un complot contre la Convention. Les auteurs de ce complot étaient les vrais coupables ; c'étaient ceux-là que le tribunal devait poursuivre. »

Marat répliqua en accusant le parti Roland et la faction des hommes d'État. « Ils veulent détruire la république ; voyant que l'opinion publique est contre eux, ils ont proposé une réconciliation qui n'est qu'une pantalonnade. Ils ne voulaient pas le tribunal révolutionnaire, puis ils ont essayé de l'organiser à leur mode. Le tribunal révolutionnaire doit être le boulevard de la liberté. On vient de me dénoncer leur plan. Lorsque les commissaires que vous envoyez dans les départements seront partis, les hommes d'État se mettront en insurrection contre les patriotes. »

Ce discours fut sans cesse interrompu par les murmures ou plutôt par les risées de la droite.

Lasource fit remarquer que Marat avait tenu un autre langage au commencement de la séance et manifesté d'autres dispositions. « Mais il est ensuite sorti de la salle, il s'est entretenu avec quelques amis. On lui a dit qu'il était dupe et que le véritable foyer de la conspiration était dans le côté droit : c'en a été assez pour ramener, dans son imagination délirante, les sinistres fantômes qu'il est habitué à voir. Marat est l'instrument d'hommes perfides qui se jouent de sa sombre crédulité ; une fois qu'ils lui ont monté la tête, cet homme extravague et délire à leur gré. »

Le tribunal extraordinaire fut chargé de poursuivre les auteurs et les instigateurs du complot ; et Fonfrède, afin de mieux manifester une disposition conciliante, fit voter des remercîments à la municipalité de Paris, pour sa conduite au 10 mars.

 

Le lendemain, le côté droit remarqua qu'on avait omis de mentionner au procès-verbal le vote qui avait ordonné l'impression du discours d'Isnard ; d'autre part on demanda que le discours de Marat fût aussi imprimé. Vergniaud demanda la parole.

« Je veux dénoncer les faits relatifs à la grande conspiration, dont le hasard vous a fait reconnaître hier le premier fil. J'adjure la Convention de me permettre quelques développements sur les moyens employés par l'aristocratie pour nous conduire graduellement à notre perte. Sans cesse abreuvé de calomnies, je me suis abstenu de la tribune tant que j'ai pensé que ma présence pourrait exciter les passions ; mais aujourd'hui que nous sommes tous, je le crois du moins, réunis par le sentiment d'un danger commun à tous ; aujourd'hui que la Convention nationale entière se trouve sur le bord d'un abîme où la plus légère impulsion peut la précipiter à jamais avec la liberté, je ne puis garder un silence qui deviendrait une véritable trahison. Je vais dire ce que je sais, ce que je crois vrai ; je le dirai sans crainte du peuple, car le peuple aime la vérité ; sans crainte des assassins, car les assassins sont lâches, et je sais défendre ma vie contre eux. Telle est la nature du mouvement qui nous entraîne, que déjà depuis longtemps il n'est plus possible de parler du respect pour les lois, pour l'humanité, pour la justice, pour les droits de l'homme, sans être qualifié d'intrigant et plus souvent encore d'aristocrate ou de contre-révolutionnaire. Tandis qu'au contraire, provoquer au meurtre, exciter au pillage, c'est un moyen sûr d'obtenir, de ceux qui se sont emparés du gouvernail de l'opinion, les palmes du civisme et le titre glorieux de patriote. Aussi le peuple est-il divisé en deux classes : l'une délirante par l'excès d'exaltation auquel on l'a portée ; l'autre frappée de stupeur, traîne une pénible existence dans les angoisses d'une terreur qui ne connaît plus de terme. »

Vergniaud attribua les pillages, les insurrections, les désordres qui avaient eu pour prétexte la cherté des grains ou des marchandises, aux discoureurs qui avaient appelé actes patriotiques les attentats à la propriété et les violences contre les personnes. L'indulgence de la Convention pour de tels désordres avait découragé les magistrats et enhardi les scélérats.

« Ainsi, de crimes en amnisties et d'amnisties en crimes, un grand nombre de citoyens en est venu à confondre les insurrections séditieuses avec la grande insurrection de la liberté, et à regarder les provocations des brigands comme les explosions d'âmes énergiques, et le brigandage comme une mesure de sûreté générale.

« C'est ainsi que les ennemis de la république ont perverti la raison et anéanti les idées de morale. Il restait encore au peuple des défenseurs qui pouvaient l'éclairer, qui dès les premiers jours de la Révolution se sont consacrés à ses succès, non par spéculation, ni pour faire oublier une vie criminelle ou pour trouver sous la bannière de la liberté l'occasion de se souiller de nouveaux crimes ; non pour acquérir des hôtels et des carrosses en déclamant avec hypocrisie contre les richesses, mais pour avoir la gloire de coopérer au bonheur de leur patrie, sacrifiant à cette seule ambition état, fortune, travail, famille même ; en un mot, ce qu'ils avaient de plus cher. L'aristocratie a tenté de les perdre par la calomnie ; elle les a poursuivis par de perfides dénonciations, par l'imposture, par des cris forcenés, par d'infâmes libelles, par des discours de tribune plus infâmes encore, dans les assemblées populaires, dans les places publiques. Chaque jour, à toute heure, à tout instant, on a vu se développer cet étrange système de liberté, qui consiste à dire : vous êtes libres, mais courbez la tête devant l'idole que nous encensons ; vous êtes libres, mais associez-vous à nous pour persécuter les hommes dont nous redoutons la probité et les lumières ; sinon, nous vous désignerons par de ridicules dénominations aux vengeances du peuple.

« Alors, citoyens, il a été permis de craindre que la Révolution, comme Saturne, dévorant successivement ses enfants, n'engendrât enfin le despotisme.

« J'entre maintenant, continua l'orateur, dans les détails de la trame odieuse que je viens vous dévoiler. La longue permanence des sections de Paris fatigue depuis longtemps la plus grande partie des citoyens de Paris, que leur patriotisme y avait d'abord conduits ; ils y sont moins nombreux, moins exacts ; ils se retirent de bonne heure ; on ne voit alors que des hommes oisifs, sans état, inconnus, souvent étrangers à la section, à Paris, quelquefois même à.la république, ignorants, grands motionneurs, guidés par l'envie de faire du bruit, peut-être par la malveillance ou la suggestion des puissances étrangères. De là des arrêtés ridicules, incendiaires, que les sections désavoueraient si elles les connaissaient.

« Pendant le procès de Louis, une section se déclara en état d'insurrection ; le fait vous fut dénoncé. Pour se justifier, les sectionnaires déclarèrent que, par insurrection, ils avaient voulu dire surveillance. Cette explication parut vous satisfaire. Depuis, il s'est formé un comité d'insurrection, et l'on assure qu'il subsiste un comité révolutionnaire, siégeant près de la Convention nationale ! Quels sont ses pouvoirs ? Quelle révolution veut-il faire ? Le despotisme n'est plus ; il veut donc détruire la liberté ? Il n'y a plus de tyrans, il veut donc renverser la représentation nationale ?

« On nomme plusieurs membres de ce comité : Fournier, dont vous avez décrété l'arrestation ; Desfieux, connu à Bordeaux par ses banqueroutes, à Paris par son apologie du 2 septembre, aux Jacobins par ses invitations continuelles au meurtre ; un étranger, nommé Lazowski, commandant avec Fournier le massacre des prisonniers d'Orléans, et qui a conduit l'autre jour les brigands qui ont brisé les presses de Gorsas ; il fut arrêté à Amiens, en janvier dernier, pour avoir voulu troubler cette ville, où il a annoncé d'avance les pillages qui ont eu lieu à Paris quelques jours après. »

Vergniaud avait toujours la précaution de présenter ces hommes pour des agents de l'Angleterre et des commissaires de Coblentz. Il en était sans doute persuadé : à vrai dire, quelques-uns d'entre eux, et même des révolutionnaires placés plus haut, recevaient de l'argent qui venait de l'étranger, et cela était même assez public. En leur qualité d'espions, ils étaient agents provocateurs, et se montraient toujours en avant-garde du désordre ; mais ils n'en étaient pas moins de véritables et sincères révolutionnaires ; ils étaient, ainsi que leurs confrères non payés, nuisibles à l'établissement de la république, mais ils ne conspiraient pas contre elle.

L'orateur rappela comment c'était en sortant d'une séance des Jacobins qu'ils étaient allés briser les presses. Il cita un arrêté des Cordeliers, conçu en ces termes : « Le département de Paris, partie intégrante du souverain, est invité à s'emparer de l'exercice de la souveraineté. Le corps électoral est autorisé à renouveler les membres traîtres à la cause du peuple. Il sera envoyé des députés au comité d'insurrection. »

La section des Quatre-Nations avait communiqué aux autres sections une adresse où on lisait : « Voulez-vous être libres ? Voulez-vous sauver la patrie ? Écoutez-nous. Nul doute que l'invasion de la Belgique ne soit l'œuvre de la faction impie qui paralyse la Convention nationale et déchire le sein de la république. On reconnaît le complaisant des rois, le héros du camp de la Lune, le traître Dumouriez. Les défenseurs de la patrie se lèvent, mais ils jettent au dedans leurs premiers regards sur les chefs de conspiration. Au moment où il faut agir, ils ne s'arrêteront pas à vous peindre les menées audacieuses des Roland, des Brissot, des Gensonné, des Guadet, Pétion, Louvet, Barbaroux et autres ; ils ont la conviction intime de leurs trahisons. Ils pensent que l'établissement d'un tribunal révolutionnaire et la destitution des ministres sont des palliatifs insuffisants, de fausses mesures ; elles n'attaquent qu'indirectement les assassins de l'intérieur, qui trouvent un point de ralliement au sein même de la Convention. »

La manière dont les tribunes publiques avaient été occupées pendant la séance du 9 mars, les groupes menaçants dont la salle avait été entourée, furent aussi produits par Vergniaud comme preuves du complot.

S'il avait échoué, c'est grâce à l'influence que le conseil exécutif, menacé aussi, avait exercée sur la municipalité, aux mesures qui ont été prises à ce moment, à la sortie du bataillon de Brest commandé par Beurnonville, à l'absence d'une partie des représentants avertis du danger, et surtout à la manifestation de la véritable opinion des citoyens de Paris.

« Citoyens, telle est la profondeur de l'abîme qu'on avait creusé sous vos pas. Je vous ai montré tout ce que je connaissais du danger que vous avez couru, non pour exciter des alarmes : toute terreur serait maintenant aussi ridicule que votre sécurité a pensé vous être funeste ; mais j'ai cru que la connaissance du péril passé était importante pour vous diriger dans la conduite que vous tiendrez à l'avenir. Le bandeau est-il enfin tombé ? Aurez-vous appris à reconnaître les usurpateurs du titre d'amis du peuple ?

« Et toi, peuple infortuné, seras-tu longtemps la dupe des hypocrites, qui aiment mieux obtenir tes applaudissements que de les mériter ? et surprendre ta faveur en flattant tes passions qu'en te rendant un seul service ? Méconnaîtras-tu toujours le courage d'un citoyen qui, dans un État libre, ne pouvant tenir sa gloire que de toi, ose cependant te contrarier, lorsqu'on t'égare et brave jusqu'à ta colère pour assurer ton bonheur ?

« Les royalistes ont cherché à t'opprimer avec le mot de constitution ; les anarchistes te trompent par l'abus qu'ils font du mot de souveraineté. Peu s'en est fallu qu'ils ne bouleversent la république, en faisant croire à chaque section du peuple que la souveraineté résidait dans son sein. Aujourd'hui, les contre-révolutionnaires te trompent sous les noms d'égalité et de liberté.

« Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer, où il faisait étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins, pour leur faire atteindre la mesure. Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leurs fureurs. L'égalité pour l'homme social n'est que celle des droits ; elle n'est pas plus celle des fortunes que celle des tailles, des forces, de l'activité, de l'industrie et du travail.

« On te la présente sous l'aspect de deux tigres qui se déchirent ; vois-la sous l'emblème de deux frères qui s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de l'envie, est toujours armée de poignards ; la vraie égalité, fille de la nature, au lieu de diviser les hommes, les unit par les liens d'une fraternité universelle. C'est celle qui peut faire ton bonheur et celui du monde. Ta liberté ! des monstres l'étouffent et offrent la licence à ton culte égaré. La licence, comme tous les faux dieux, a ses druides, qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces prêtres cruels subir le sort de leurs prédécesseurs ! Puisse l'infamie sceller à jamais la pierre déshonorée qui couvrira leurs cendres.

« Et vous, mes collègues, le moment est venu : il faut choisir enfin entre une énergie qui vous sauve, et la faiblesse qui perd tous les gouvernements, entre les lois et l'anarchie, entre la république et la tyrannie. Si, ôtant au crime la popularité qu'il a usurpée sur la vertu, vous déployez contre lui une grande vigueur, tout est sauvé. Si vous mollissez, jouets de toutes les factions, victimes de tous les conspirateurs, vous serez bientôt esclaves. Nous avons failli être vaincus sans combattre, par ce ministre pervers qui n'eût été que ridicule par ses forfanteries contre la France, s'il n'eût réussi par ses manœuvres à diviser deux grandes nations faites pour s'estimer, et dont la bienveillance réciproque eût maintenu la tranquillité de l'Europe. Nous avons failli succomber sous les intrigues de Pitt, sous les discours de ces orateurs célèbres, les Burke, les Windham, qui nous ont représentés comme des cannibales, parce que nous n'avons pas voulu nous laisser dévorer par des cannibales privilégiés, je veux dire par des rois ; qui sur une terre plus d'une fois rougie de ce sang qu'ils appellent royal, se sont apitoyés avec tant de bassesse sur le sort d'un tyran, dont eux-mêmes ont éprouvé la perfidie et voté la mort par leurs préparatifs hostiles et par leurs menaces.

« Citoyens, profitons des leçons de l'expérience ; nous pouvons bouleverser les empires par des victoires ; mais nous ne ferons de révolutions chez les peuples que par le spectacle de notre bonheur. Nous voulons renverser les trônes : prouvons que nous savons être heureux avec une république. » — L'orateur entendit quelques murmures. — « Etes-vous donc fâchés que je m'abstienne de toute personnalité ? — Si nos principes se propagent avec tant de lenteur chez les nations étrangères, c'est que leur éclat est obscurci par des sophismes anarchiques, par des mouvements tumultueux, et surtout par un crêpe ensanglanté.

« Lorsque les peuples se prosternèrent pour la première fois devant le soleil, en l'appelant le père de la nature, pensez-vous qu'il fût voilé par les nuages destructeurs qui portent les tempêtes ? Non, sans doute : brillant de gloire, il s'avançait alors dans l'immensité de l'espace et répandait sur l'univers la fécondité et la lumière.

« Eh bien ! dissipons, par notre fermeté, ces nuages qui voilent notre horizon politique ; foudroyons l'anarchie, non moins ennemie de la liberté que le despotisme. Fondons la liberté sur les lois et sur une sage constitution. Bientôt vous verrez les trônes s'écrouler, et les peuples, étendant leurs bras vers vous, proclamer par des cris de joie la fraternité universelle. »

Vergniaud concluait en demandant que le conseil exécutif rendît compte des renseignements qu'il pouvait avoir sur le comité insurrectionnel et les événements du 10 mars ; que les membres de ce comité fussent arrêtés, notamment Desfieux et Lazowski ; que le ministre de la justice eût à tenir l'Assemblée au courant de la procédure qui devait être suivie contre les conspirateurs.

L'orateur descendit de la tribune au bruit des plus vifs applaudissements. Depuis l'ouverture de la Convention, jamais un langage si élevé n'y avait été entendu. Ce que le discours de Vergniaud pouvait avoir de déclamatoire, de rhétorique et de vague, était dans le goût du temps et servait beaucoup au succès. Réellement, il venait de changer la situation de la Gironde. Elle cessait d'obéir plus ou moins volontiers à l'impulsion révolutionnaire ; elle n'accordait plus un consentement dicté par la peur ; elle ne serait plus en émulation de popularité. Elle proclamait un nouveau système de conduite, une résistance ouverte contre le désordre, une politique intérieure et extérieure dictée par la raison, un but possible, un espoir de paix et de durée. Le prince des orateurs girondins avait élevé un drapeau sous lequel tout le parti modéré pouvait marcher honorablement.

Marat se chargea d'abord de la réponse. Après quelques injures adressées au talent de Vergniaud, qu'il traita de vain batelage, il essaya de parler avec modération. « Il y a ici deux partis, dont l'un ne sait pas, l'autre ne veut pas sauver la patrie. » — Les applaudissements des spectateurs luttaient avec les murmures de l'Assemblée. - « D'un côté sont les hommes d'État ; je ne fais pas à tous un crime de leur égarement, je n'en veux qu'aux meneurs. Ceux qui ont voté l'appel au peuple, voulaient la guerre civile ; ceux qui ont voté la conservation du tyran, votaient la conservation de la tyrannie. L'indignation publique les poursuit. Je ne veux pas jeter une pomme de discorde. Chacun sait que j'ai parcouru les clubs pour y prêcher la modération et la soumission aux lois ; je les ai engagés à venir défendre la Convention. »

Il s'adressa ensuite à la Plaine. « Si la sincérité, l'amour du bien public, sont dans vos cœurs, je vous engage à être toujours d'accord avec les patriotes. Voilà le seul vœu que je forme ; c'est le seul moyen de sauver la république. Je m'oppose à l'impression d'un discours qui porterait dans les départements le tableau de nos alarmes et de nos divisions. »

L'impression du discours de Vergniaud fut ordonnée. Les Jacobins demandèrent que le discours de Marat fût aussi imprimé. A leur grande indignation l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Les Montagnards réclamèrent bruyamment. Guadet occupait le fauteuil comme vice-président ; ils l'accusèrent d'avoir inexactement compté les suffrages et le contraignirent à rendre à Gensonné, qui était président en titre, la fonction qu'il lui avait déléguée pour ce jour-là. Guadet était particulièrement odieux aux Jacobins. Ses opinions intraitables et l'âcreté de son langage les irritaient.

Puis on revint sur l'impression du discours de Vergniaud. Il l'avait entièrement improvisé et les gens de la gauche prétendirent qu'on ne pouvait imprimer ce qui n'était pas écrit. Lui-même y renonça, disant que ce qui importait ce n'était point ce qu'il avait dit, mais ce qu'il avait proposé.

Barère l'appuya, il déplora les discordes qui divisaient l'Assemblée. « Brunswick, dit-il, pourrait payer cher la séance d'aujourd'hui. Vergniaud a dénoncé des faits graves, il a parlé d'un comité révolutionnaire ; je ne connais pas d'autre comité révolutionnaire que la Convention nationale. D'un comité d'insurrection ! contre qui ? Depuis que le peuple est assis sur le trône, il n'y a d'autres insurgés que les brigands et les émissaires des puissances étrangères. Une section s'est déclarée en insurrection permanente. C'est la France entière qui est une armée permanente. Marat a prononcé une phrase ingénieuse, mais qui contient un poison dangereux. « Les uns ne veulent « pas, les autres ne peuvent pas sauver la patrie. »

Les Jacobins prirent la défense des hommes qu'avait signalés Vergniaud. Fonfrède insista, les appelant des agents de l'étranger. Il invoqua le témoignage de Danton, qui venait de lui dire que le mouvement tenté le 10 mars était contre-révolutionnaire, et que la Convention avait à prendre une grande mesure.

« Oui, je l'ai dit, répondit Danton ; cela est vrai. »

L'arrestation des membres du comité d'insurrection fut décrétée à la presque unanimité.

Le ministre de la justice avait été mandé. Il fit un récit clair et détaillé de la soirée du 10 mars. Il en résultait que le conseil exécutif et la municipalité s'étaient occupés fort tard de prendre des précautions contre le désordre et qu'elles avaient été superflues, attendu que tout s'était borné à de l'inquiétude et à quelque fermentation parmi le peuple. L'existence d'un comité d'insurrection n'avait pas été constatée ; à moins qu'on ne voulût donner ce nom à une réunion de citoyens assemblés à l'hôtel de ville pour délibérer sur les subsistances. Garat n'avait pas voulu voir que c'était un prétexte. Il apercevait avec sagacité que le désordre tenait à des causes générales, où l'action du gouvernement et de la Convention ne lui semblait pas pouvoir atteindre. Les faits particuliers et secondaires lui paraissaient peu de chose et résultaient nécessairement de la situation, de sorte que tout à ses yeux était simple et n'avait pu se passer autrement.

Dubois-Crancé et Cambon attestèrent le bon esprit que la société des Jacobins avait montré dans cette circonstance.

« Nous devons applaudir, disaient-ils, à cette société ; nous lui devons la Révolution, et elle vient de témoigner son horreur pour les attentats qu'on voulait commettre. »

Fournier se présenta à la barre pour être entendu. Sa justification parut suffisante. Le décret d'arrestation fut rapporté, et il fut assigné comme témoin par-devant le tribunal.

Dans cette même séance, la Convention nomma les juges et les jurés de ce tribunal. Ces choix, qui devaient avoir une si grande importance, n'avaient pas été concertés d'avance entre les membres du parti modéré, qui aurait pu avoir la majorité. Le premier substitut fut Fouquier-Tinville, encore inconnu. Parmi les jurés se trouvait Jourdheuil, un des signataires de la circulaire du 2 septembre.

Le lendemain, il fut procédé à l'élection des ministres de la guerre et de l'intérieur. Beurnonville obtint une grande majorité. C'était un succès remporté sur le parti des révolutionnaires exagérés.

Garat fut élu ministre de l'intérieur. Il pouvait être résigné et docile aux mesures excessives ou aux mouvements désordonnés, puis les revêtir de couleurs adoucies ; mais il n'était ni de caractère ni d'opinion à les conseiller. Peu de jours après, il fut remplacé au ministère de la justice par Gohier.

 

Pendant que la situation des armées était le sujet des plus vives anxiétés, lorsqu'on attendait de jour en jour des nouvelles de Dumouriez, les circonstances de l'intérieur devenaient aussi inquiétantes. Le recrutement s'opérait dans les campagnes avec une extrême difficulté. Dans plusieurs départements du centre, des mesures de rigueur avaient été nécessaires pour vaincre une désobéissance séditieuse. La Vendée et la Bretagne se soulevaient, sans que la grandeur, la durée, la cruauté de cette guerre civile fût prévue ni par les paysans qui la commençaient, ni par les gentilshommes qui y étaient entraînés, ni par le gouvernement de la Convention qui n'en comprenait point la gravité.

Près de Paris, le représentant Léonard Bourdon, envoyé à Orléans, provoqua lui-même un grave désordre. Après un dîner que lui donnaient ses amis, car il était député de cette ville, chaud de vin et de propos révolutionnaires, il se rendit à la société populaire, où, encouragés par sa présence, les orateurs s'emportèrent en imprécations contre les aristocrates, les riches, les négociants, les accapareurs. Il était question de piller et de brûler les maisons. L'alarme se répandit dans la ville. Le conseil général de la commune se rassembla ; la foule se groupa autour de la municipalité. Bourdon se risqua imprudemment au milieu de cette population agitée. Il fut insulté et même frappé avant que l'autorité municipale eût réussi à rétablir l'ordre.

Le récit que Bourdon envoya à la Convention représentait comme une rébellion ouverte, comme un horrible attentat contre la représentation nationale, ce tumulte accidentel, produit par sa conduite inconvenante dans une ville, où quelques mois auparavant il était venu avec Fournier chercher les prisonniers qui devaient être massacrés à Versailles.

L'Assemblée fut très-émue à la lecture des lettres de Bourdon et de son collègue Prost. Une force considérable fut envoyée à Orléans. La municipalité fut destituée ; des arrestations nombreuses furent ordonnées, et le tribunal révolutionnaire fut chargé de poursuivre les auteurs et complices de cet attentat.

L'arbitraire tyrannie des autorités locales, installées par des représentants en mission ou par' des émeutes populaires, était la principale cause de tous les désordres dans les départements. La partie paisible et honnête de la population n'était pas encore faite à cette oppression. Elle essayait parfois de se débattre contre le joug, ou s'irritait contre les menaces et les insultes. Ces explosions de mécontentement étaient, sans nul examen, attribuées à des complots soudoyés par l'étranger, à des agents contre-révolutionnaires, à des émigrés rentrés, à des prêtres réfractaires. Quelques faits isolés, quelques rapports exagérés ou sans vérité, confirmaient dans cette idée presque tous les hommes d'opinion révolutionnaire. Quelle que fût leur nuance, les uns et les autres se refusaient à reconnaître la cause première et générale du désordre. Aucun ne songeait à rentrer dans les voies de la justice et de la raison. Il leur eût fallu avouer qu'ils s'étaient trompés, qu'ils avaient obéi à la passion et à l'illusion. Revenir en arrière leur était impossible. Ils ne concevaient pas une autre conduite, qu'une guerre indéfinie au dehors et une domination absolue à l'intérieur.

A ce premier moment, les mesures destinées à vaincre les résistances, à réprimer les insurrections, à punir les attentats, étaient à la fois aveuglément rigoureuses et insuffisantes. La Convention ordonnait que les prévenus seraient justiciables du tribunal révolutionnaire ; elle cherchait des chefs de complot et de grands coupables ; parfois même elle semblait excuser les paysans égarés, et se refusait à voir qu'elle s'était mise en guerre avec des populations entières.

« Le vaisseau de l'État fait eau de toutes parts, disait le Montagnard Duhem ; il faut, pour y remédier, prendre une mesure générale. Je demande qu'une discussion solennelle s'engage sur les moyens de guérir la plaie de la république. Je demande qu'il soit fait là-dessus un rapport philosophique, qui nous éclaire et qui nous mette à même de sauver la patrie. »

 

Barère commençait à être le rapporteur accrédité de la Convention. Sa facilité à parler, à écrire, à exprimer l'opinion dominante, à la suivre dans ses progrès, faisait de lui l'homme utile, le serviteur empressé de la Révolution. Après avoir résumé les nouvelles que, depuis plusieurs jours, on recevait des départements, il disait : « Il est encore un remède à tant de maux, mais il faut le saisir. Tout, jusqu'aux crimes de nos ennemis, concourra à sauver la liberté, si vous montrez de la fermeté, de l'union et du courage. Une partie de l'Assemblée se croit, et a raison de se croire en pleine révolution ; l'autre ne le croit pas. De ces deux dispositions très-disparates résultent des divisions intestines entre ceux qu'on accuse d'exagération et ceux que la Révolution semble traîner à sa suite. — Considérez votre situation actuelle ; la contre-révolution est commencée ; des complots éclatent de toutes parts ; les troubles se propagent. Vous ne délibérez qu'après les événements, lorsque votre ministère serait de les prévoir et de les prévenir. Si la Convention ne prend pas elle-même le mouvement révolutionnaire, la liberté est près de rétrograder. Elle ne doit plus délibérer ; elle doit agir, elle doit combattre.

« La plaie n'est pas à Orléans ; elle n'est pas dans la Vendée ; elle est dans la Convention, qui malheureusement a été divisée sur plusieurs points importants. — L'affaire du roi a causé de grands déchirements ; on avait cru que le lendemain du supplice l'opinion de la majorité deviendrait l'opinion de tous ; mais il est resté dans les esprits une lie de haine. — Abjurons-la. Paris a été un sujet de débats ; les uns voulaient que cette ville fût tout ; les autres, rien. Il faut que Paris soit ce qu'il doit être ; il prendra naturellement sa place dans la république. Le bon esprit qui l'anime depuis quelques jours m'en donne l'espoir. Sans l'insurrection de Paris, la Révolution n'eût pas été faite. Le despotisme était un géant, il ne fallait rien moins qu'une masse colossale pour l'abattre ; mais les torrents laissent souvent après eux des eaux stagnantes et pestilentielles ; elles ont produit le méphitisme politique dont nous sommes dévorés depuis quatre mois.

« Vous êtes un corps révolutionnaire, et vous n'avez encore eu que trois jours révolutionnaires depuis le commencement de votre session : le premier, lorsque vous fondâtes la république ; le second, lorsque vous l'avez déclarée une et indivisible ; le troisième, lorsque vous avez condamné le tyran. Le reste est couvert de passions, d'intrigues, de divisions qui ont fait le malheur de la république. Oublions ces sujets de discorde. En révolution, il ne faut jamais voir que le lendemain et jeter un voile sur la veille. — Un autre objet d'alarmes pour les départements, ce sont les déclamations contre les propriétés. Il faut dire que vous ne souffrirez pas la moindre atteinte contre la propriété territoriale ou industrielle. — Ce sont les prêtres et les émigrés qui provoquent les attaques contre la propriété. Ils veulent se venger d'avoir été dépouillés de leurs biens. »

Barère se proposait surtout de déclarer la nécessité d'un régime révolutionnaire. « Caton, au milieu des agitations de Rome, ne voulait suivre que les lois faites pour les temps paisibles ; il n'était pas révolutionnaire. Aussi lui disait-on : « Ta vertu et ta sagesse te font oublier que nous sommes hors des temps ordinaires. Quand le vaisseau est battu par la tempête, on se sauve comme on peut. » Laissez donc de côté toutes les demi-mesures. Il faut vous déclarer en état révolutionnaire ; si vous ne prenez pas cette détermination, vous êtes perdus. - Si je ne croyais pas insensés les hommes qui, sans savoir ce qu'ils disent, parlent de la loi agraire, je proposerais de porter la peine capitale contre les hommes qui prêchent une loi subversive de tout ordre social. » L'Assemblée entière, à commencer par le côté gauche, se leva en criant : « Oui ! la peine de mort ! » Une seule voix se risqua à faire entendre : « Point de décret d'enthousiasme ! »

L'orateur motiva ensuite sa proposition sur ia nécessité de vendre les biens nationaux, ce qui serait impossible si on ne donnait pas pleine sécurité aux acquéreurs. La confiscation servait d'argument à Barère en faveur de la propriété.

Sans le laisser achever, sans discussion, et par incident avec acclamation, la peine de mort fut ainsi décrétée par la Convention « contre quiconque tenterait d'établir ou proposerait toute loi ou mesure subversive des propriétés territoriales, commerciales ou industrielles. » Une fois de plus, les opinions furent érigées en crime capital.

Après cette parenthèse, Barère reprit le cours de son rapport et proposa une autre décision, qui fut aussi adoptée d'enthousiasme. Les citoyens étant rassurés quant à leur propriété, il fallait reconnaître que les secours publics étaient une dette sociale, et mettre à l'ordre du jour un projet de loi pour les organiser.

 Il fit voter ensuite le principe de l'impôt progressif, qu'il regardait comme infiniment juste, encore qu'il avouât que plusieurs personnes le regardaient comme impossible.

L'Assemblée décréta, toujours sans discussion, ni examen, que les biens communaux seraient partagés entre les citoyens qui avaient moins de cent livres de revenu.

Le rapporteur insista ensuite sur l'exécution d'une mesure déjà décrétée et qui n'avait pas été réalisée. On avait prescrit de vendre les biens des émigrés en parcelles, afin qu'ils fussent achetés par les citoyens pauvres. Comme mesure de finances, vendre à ceux qui n'ont pas de quoi payer, était un projet peu sage. Mais on ne pensait qu'à l'effet des paroles.

« Il est, disait Barère, une dernière mesure efficace pour le succès de la Révolution dans les campagnes : elle tient à la destruction de tout vestige féodal ; il y a une infinité de châteaux d'émigrés, vieux repaires de la féodalité, qui ne pourront servir pour établir des écoles publiques, ni pour réunir les assemblées primaires. Ces masures souillent le sol de la liberté ; leur démolition servira à créer des villages en même temps que vous fertiliserez les campagnes. »

Les relations entre le comité de défense générale et le conseil exécutif devaient être plus fréquentes et plus régulières. Ce fut aussi l'objet d'une nouvelle proposition du rapporteur. Enfin, une loi qui reçut une sanction empressée et unanime portait : « Les étrangers sans aveu seront chassés des terres de la république. »

« La voilà donc cette Assemblée tant calomniée, qu'on a représentée au peuple comme déchirée par des divisions, comme incapable de faire le bien ! La voilà qui d'un commun accord, par un enthousiasme vraiment social et civique, a adopté toutes les mesures que réclamait le salut public. »

Après avoir quitté la tribune, Barère y remonta, s'excusant d'avoir omis un objet d'intérêt général. Il demanda que l'Assemblée s'occupât d'un système d'instruction publique révolutionnaire, qui aurait pour objet de changer les idées et les opinions anciennes et d'établir la morale qui convient à la liberté et à la république.

Le rapporteur du comité d'instruction publique promit de lire, dès le soir même, un projet qui accomplirait les indications de Barère. Cette loi devait sembler urgente : quelques jours auparavant, on avait dit aux Jacobins que le seul moyen à employer pour réprimer les émeutes, était l'instruction primaire.

La Convention était dans une de ces séances où tout est voté par entraînement, où ne sont admis ni examen, ni objection. La Montagne fit adopter sans débat un décret conçu en ces termes : « Tout citoyen qui reconnaîtra un émigré ou un prêtre déporté, qui serait rentré en France, est autorisé à le faire arrêter. Dans le cas où la personne arrêtée sera convaincue d'être un émigré ou un prêtre, elle sera exécutée dans les vingt-quatre heures. »

Vergniaud avait développé les idées politiques et la conduite que devait suivre son parti. La réponse de Barère était un premier programme du gouvernement révolutionnaire.

 

Maintenant, sa mise à exécution allait être exigée avec d'autant plus d'empressement que les dangers de la république devenaient chaque jour plus menaçants. La guerre de la Vendée prenait des proportions plus effrayantes ; Lyon était dans un état de fermentation qui n'était comprimé que par l'autorité tyrannique dont s'était emparée la faction jacobine. Le recrutement continuait à s'opérer avec lenteur. Enfin, pour ajouter aux désastres de cette situation, Dumouriez venait de perdre la bataille de Nerwinde ; il allait être contraint d'évacuer la Belgique ; les commissaires de la Convention annonçaient que la désertion était nombreuse.

Lorsque ces tristes nouvelles arrivèrent à l'Assemblée, Aubry demanda, au nom du ministre de la guerre, qu'on s'occupât d'un code pénal militaire. « Il est temps, disait-il, que la Convention sache qu'il n'y a point d'armée, quand il n'y a point de discipline. »

Marat montait à la tribune. Un grand nombre de voix répétèrent : « Voilà la cause du désordre qui règne dans nos armées. »

« C'est l'artifice ordinaire des chefs perfides, dit l'orateur, lorsqu'ils ont éprouvé un revers, d'en accuser les soldats patriotes et de solliciter des lois de sang contre les hommes que leur zèle brûlant a conduits aux frontières. Ce ne sont point les soldats qui sont des voleurs ; ce sont quelques-uns de leurs chefs ; c'est sur ces chefs que la loi doit s'appesantir. Nous sommes arrivés au moment de déchirer le voile et de tout dire. Nous n'avons point de généraux capables de livrer bataille. »

Marat avait été interrompu presque à chaque phrase. A ces paroles éclata un mouvement presque unanime d'indignation. « Il est payé par nos ennemis, » criait-on de toutes parts. Il insistait pour garder la parole, afin d'exposer un plan de défense. « Ce ne sont point les généraux qui doivent sauver la patrie, c'est moi, » et il proposait d'armer tous les Français. « S'il y avait dix hommes tels que Marat, disait Lecointre-Puyravaux, la république serait perdue. Je demande qu'il soit déclaré en état de démence. »

Dumouriez avait quitté l'armée avec laquelle il pénétrait en Hollande, pour venir prendre le commandement des troupes qui, d'Aix-la-Chapelle, de Liège et du siège de Maëstricht, s'étaient repliées en Belgique. Il retrouva ce pays en proie à la tyrannie, aux désordres, aux spoliations des commissaires jacobins envoyés pour l'exécution de l'odieux décret du 15 décembre. Les villes étaient gouvernées par un ou plusieurs de ces agents. Ils mettaient sous le séquestre l'argenterie des églises, le mobilier des châteaux ou des hôtels de la noblesse, puis les vendaient à vil prix ; ils saisissaient les revenus, supprimaient les impôts pour gagner la faveur de la populace, cassaient les magistratures municipales, ouvraient des clubs et troublaient la discipline de l'armée afin qu'il fût impossible aux généraux d'employer contre eux la force militaire.

Les représentants en mission n'osaient pas ou ne voulaient point mettre un terme à un désordre qui devait nécessairement amener un soulèvement des populations. Ce danger devenait imminent par l'approche de l'armée autrichienne et par les échecs que venait d'éprouver l'armée française.

 

Lorsque Dumouriez revint à Anvers, la ville était dans la consternation : un homme de lettres qui s'appelait Publicola Chaussard, et dont on avait fait un commissaire, venait de donner l'ordre d'arrêter l'évêque, les magistrats et plusieurs notables habitants. Dumouriez lui fit intimer l'ordre de sortir sur-le-champ d'Anvers ; il fit fermer le club. Il en agit de même avec plusieurs autres commissaires. Les généraux, qui s'étaient faits jacobins et qui favorisaient ces désordres, furent renvoyés sur le territoire français ; les corps francs, les légions de sans-culottes furent dissous. Dumouriez promettait justice aux magistrats et aux citoyens belges, délivrait ceux qu'on avait emprisonnés, restituait aux églises leurs ornements et désavouait hautement les procédés des commissaires.

Par une telle conduite, il se plaçait en rupture ouverte avec les Jacobins et même avec la Convention. Les représentants Camus et Treilhard lui firent de vives représentations et alléguèrent les décrets. Il leur répondit que le premier de tous les décrets était le salut de l'armée ; qu'il avait la responsabilité de la guerre et de l'honneur de la France ; qu'il était sur les lieux, qu'il avait vu et réfléchi avant de se décider, et qu'il était temps de mettre un terme aux crimes et à la tyrannie qui pesaient sur les Belges et déshonoraient le nom français. « Si la Convention applaudit à de tels crimes ; si elle ne s'en offense pas, si "elle ne veut pas les punir, tant pis pour elle et pour notre malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait commettre un crime pour sauver la Convention, je ne le commettrais point. »

La discussion s'anima ; Camus, irrité, finit par dire à Dumouriez : « Général, on vous accuse d'être César ; si je le croyais, je serais Brutus, et je vous poignarderais. — Mon cher Camus, je ne suis point César ; vous n'êtes pas Brutus ; et si je ne dois périr que de votre main, c'est un brevet d'immortalité. »

Au moment où il quittait la Hollande, Dumouriez avait écrit au président de la Convention une lettre, où il expliquait avec détail et avec une rude franchise les causes qui venaient d'amener les revers des armées françaises et de faire échouer le plan qu'il avait conçu. Le ministère de Pache, qui avait désorganisé l'armée et tous les services ; l'oubli où avaient été laissés les divers mémoires où il avait exposé les besoins de l'armée et les conditions du succès ; les souffrances que le manque d'une bonne administration avait fait subir aux soldats dans les cantonnements d'Aix-la-Chapelle et de Liège ; la solde de l'armée arriérée ; les maladies et les désertions qui s'en étaient suivies ; le siège de Maëstricht entrepris sans que rien eût été préparé pour cette expédition : telles étaient les circonstances qui avaient amené les désastres.

Il disait ensuite comment la conduite de l'administration française dans les pays conquis compromettait le sort de nos armes en révoltant les populations. « Tant que notre cause a été juste, nous avons vaincu l'ennemi ; dès que l'avarice et l'injustice ont guidé nos pas, nous nous sommes détruits nous-mêmes. On vous flatte ; on vous trompe. Je vais déchirer le bandeau. On a fait éprouver aux Belges tous les genres de vexations ; on a violé à leur égard les droits sacrés de la liberté ; on a insulté impudemment à leurs croyances religieuses ; on a profané par un brigandage lucratif les ornements de leur culte ; on a opéré la réunion du Hainaut à coups de sabre et de fusil ; celle de Bruxelles a été demandée par une vingtaine d'hommes turbulents et par quelques hommes de sang, qu'on a rassemblés pour intimider les citoyens. Cambon, qui peut être un honnête citoyen, mais qui, certes, ne mérite pas votre confiance en matière de finances, a cru trouver des ressources en s'emparant des richesses de cette fertile contrée. Il a proposé le fatal décret du 15 décembre ; vous l'avez accepté unanimement, tandis que chacun d'entre vous à qui j'en ai parlé, m'a dit qu'il le trouvait injuste et qu'il le désapprouvait. Ses commissaires envoyés en vertu de ce décret ont été très-mal choisis. La plupart sont des insensés, ou des tyrans, ou des hommes sans réflexion, qu'un zèle brutal et insolent a toujours conduits au-delà de leurs pouvoirs. La terreur et peut-être la haine ont dès lors remplacé cette fraternité qui a accompagné nos premiers pas dans la Belgique. Les prêtres et les moines ont profité de nos imprudences, et nous regardent comme des brigands qui s'enfuient. Les villages s'arment contre nous ; le tocsin sonne de toutes parts. Ce n'est point une guerre d'aristocratie, car notre révolution favorise les habitants des campagnes, c'est pour eux une guerre sacrée, c'est pour nous une guerre criminelle. Vous prononcerez sur les mesures que la nécessité m'a forcé de prendre pour sauver l'armée française, l'honneur de la nation et de la république. Vous tenez dans vos mains le sort de l'empire. Je suis persuadé que la vérité et la vertu conduiront vos décisions. Vous ne souffrirez pas que vos armées soient souillées par le crime et en deviennent les victimes. »

Cette lettre était un acte de rupture avec la politique révolutionnaire. Cela était si grave que le président ne risqua point d'en donner lecture. Danton et Lacroix repartirent pour la Belgique, afin d'engager Dumouriez à retirer sa lettre et à ne point se mettre en révolte ouverte contre le gouvernement de la république.

 

Sa résolution était prise ; il la jugeait indispensable pour le salut de l'armée ; elle était plus indispensable encore pour sa situation personnelle. Un général tel que Dumouriez était évidemment incompatible avec l'esprit révolutionnaire qui dominait la France. Il aimait l'ordre et la discipline ; il les regardait comme des conditions de succès ; il comprenait qu'un général en chef devait avoir sur son armée un pouvoir de gouvernement. L'intervention de commissaires délégués par une autorité supérieure à la sienne lui semblait dangereuse et insupportable. Quelle que fût sa complaisance pour les formes républicaines, quel que fût le vernis jacobin dont il consentait à se colorer, il était un homme de l'ancien régime, de l'ancienne armée ; il en conservait les habitudes et l'esprit. Il s'entourait de généraux et d'officiers qui ne devaient pas leurs grades à la république ; en somme, il ne lui était pas irrévocablement dévoué. Son ambition, ses opinions réelles, s'il en avait, ou du moins ses calculs le conduisaient à jouer une autre partie ; on pouvait s'attendre à le voir plus ou moins prochainement former quelque entreprise contre-révolutionnaire. Ses victoires mêmes devaient sembler dangereuses aux Jacobins ; il était en butte à leurs méfiances. Sans cesse dénoncé ; à tout instant menacé d'être sacrifié à de démagogiques exigences signifiées par des émeutes, son sort était écrit d'avance. Les généraux coalisés et les émigrés répétaient déjà que bientôt il serait un second tome de La Fayette ; il avait perdu tout prestige aux yeux des ennemis, qui le savaient dénué d'autorité.

Les commissaires de la Convention ne se trompaient donc pas dans leurs soupçons. Dumouriez voulait se rendre indépendant à la tête de son armée, occuper la Belgique, et déterminer en France un retour au gouvernement monarchique et constitutionnel. Pour un tel projet, la victoire était nécessaire ; elle lui manqua. Après un combat heureux à Tirlemont, il avait perdu la bataille de Nerwinde. Sa retraite s'était opérée en meilleur ordre qu'on ne pouvait l'espérer, lorsque des bataillons entiers désertaient et se débandaient.

Ce fut à ce moment que Danton arriva près de Dumouriez. Il le conjura de retirer sa lettre, et parvint, non point par la menace, mais par des paroles de confiance et d'amitié, à lui faire écrire quelques lignes au président de la Convention. Il priait l'Assemblée de ne rien préjuger sur sa lettre avant qu'il eût le temps d'envoyer de nouvelles explications.

Camus était revenu à Paris ; en rendant compte de la bataille de Nerwinde, il n'accusa nullement ni Dumouriez, ni les généraux ; il donna de grandes louanges à la bravoure du général Valence, qui avait commandé l'aile droite, et n'imputa la mauvaise fortune de Miranda qu'à l'arrivée d'un renfort survenu aux Autrichiens pendant l'action.

Il ajouta : « Le général Dumouriez a raison de se plaindre de l'indiscipline des troupes, et des pillages qu'elles ont trop souvent exercés. Il s'est commis d'affreuses barbaries ; les cours martiales ne peuvent rien, tant leur juridiction exige de formalités. » Camus convenait aussi de l'imprudence avec laquelle plusieurs commissaires avaient exécuté le décret du 15 décembre. « Ces peuples demandent à être ménagés ; ils veulent qu'on respecte à leur égard les droits de l'homme ; en se conduisant envers eux avec sagesse et modération, on en fera des Français. » Au total, sauf la différence du langage et la timidité des conclusions, ce rapport était conforme à la lettre de Dumouriez.

Camus convenait aussi des inconvénients de l'élection des officiers, que la Convention avait adoptée sans écouter de raisonnables objections. « Les intrigants, pour être élus, permettent aux soldats l'indiscipline et l'impunité ; si vous ne réformez pas ce mode d'élection, vous n'aurez jamais de troupes. »

Albitte essaya de parler contre les généraux. On lui cria : « Voilà du Marat ; vous prêchez le désordre. » Au contraire, la Montagne l'approuvait et l'appuyait.

 

Quinette demanda une nouvelle organisation du comité de défense générale, qui se reconnaissait lui-même comme insuffisant. « Aussitôt, dit-il, qu'on fait quelque proposition pour rapprocher le pouvoir exécutif de la Convention, on crie à la dictature ; on ne voit pas que c'est le seul moyen d'éviter un dictateur. Si vous ne prenez pas toutes les mesures pour bien gouverner, vous verrez qu'il se présentera un homme qui saura gouverner, et alors ! ... » On murmura beaucoup.

Isnard proposa de changer le comité de défense générale en comité de salut public. « Nos divisions, dit-il, causent tous les maux de la patrie ; il faut mettre la Convention en harmonie avec elle-même, et composer ce comité des membres les plus accrédités de chaque parti. Il résultera de la lutte des opinions dans le comité une opinion unique, adoptée par tous. » Isnard demandait aussi qu'on déterminât le mode de la surveillance à exercer sur le pouvoir exécutif par la Convention.

Cette proposition fut décrétée ; la Convention arrivait progressivement au pouvoir dictatorial. L'autorité exécutive n'ayant aucune participation à la souveraineté législative, ne pouvait être qu'un instrument subordonné ; il devenait donc nécessaire, pour donner de l'unité à l'action du gouvernement, qu'elle fût exercée directement par le pouvoir souverain. A ce premier moment, il s'agissait seulement d'une surveillance complète et de chaque jour, qu'un comité de salut public établirait sur le conseil des ministres. Isnard paraissait croire que les débats intérieurs de ce comité seraient une garantie contre le despotisme, et que la justice, la liberté et la raison pourraient y faire entendre leur voix.

Il fut d'abord formé de vingt-cinq membres ; ses séances étaient publiques pour tous les représentants ; de sorte que ce fut bientôt, non pas un conseil, mais une assemblée. Marat y venait dire des folies et faire du bruit. Les délibérations, qui auraient exigé du secret, étaient, dès le lendemain, connues partout.

Danton n'avait passé que peu de jours auprès de Dumouriez. Ainsi que les autres commissaires de la Convention, il n'apporta aucune accusation contre le général. Ses mesures furent approuvées ; on voulut chercher, de concert avec lui, les moyens de rétablir l'ordre dans l'armée. Miranda, à qui il attribuait de graves fautes dans la bataille de Nerwinde, fut soumis à une enquête.

Cependant la situation militaire restait la même ; les armées ennemies ne rétrogradaient point : la Belgique était de jour en jour plus menacée ; il semblait probable que bientôt elle serait évacuée par les troupes françaises.

En même temps, les nouvelles des provinces de l'ouest devenaient désolantes ; la guerre envahissait un vaste territoire, et nul moyen de répression n'avait encore suffi à arrêter ses progrès, à résister aux entreprises des insurgés. La Convention ignorait les causes du mal et son étendue ; elle croyait à des complots, tandis qu'elle avait à combattre un vaste mouvement populaire, une opinion qu'elle avait exaspérée par ses exigences et par la conduite de ses agents. Tallien, rendant compte de sa mission, attribuait la guerre de la Vendée à un débarquement de prêtres réfractaires.

Les dangers de la patrie, l'intérêt national, le sort de la république, que les deux factions révolutionnaires avaient proclamée en commun, ne pouvaient toutefois les réunir dans une même pensée, dans une action concertée. Des tentatives furent renouvelées pour réconcilier les Girondins et Danton. Comme eux et plus qu'eux, il s'effrayait, pour le salut de la France, et même pour sa propre sûreté, de la domination des ambitieux qui, pour se placer au premier rang, étaient prêts à déchaîner les fureurs insensées de l'arrière-ban du jacobinisme. Il regardait comme funeste la politique des Girondins, et comme funeste aussi la lutte qu'il faudrait soutenir contre eux, pour les priver de tout pouvoir et de toute influence. Il ne voulait point leur laisser la victoire et l'autorité ; mais il craignait ce qui adviendrait après leur défaite.

Il eut des conférences avec les principaux du parti. Guadet ne voulut entendre à aucune transaction sur les massacres de septembre ; il exigeait la continuation des poursuites qu'un décret avait ordonnées. « Tu ne sais point faire à la patrie le sacrifice de tes ressentiments, disait Danton ; tu ne sais point pardonner ; tu seras victime de ton opiniâtreté. »

La rupture ne tarda point à éclater. Au moment où plusieurs généraux allaient être privés de leur commandement et où conséquemment des promotions devaient avoir lieu, Ducos rappela qu'un décret, oublié comme vain et ridicule, avait défendu aux députés de solliciter des places auprès des ministres. « Je demande, dit-il, que les ministres, en vous donnant la liste des officiers généraux, vous fassent connaître les recommandations qu'ils ont reçues. » C'était une attaque contre Danton.

 

Il répondit : « Je déclare avoir recommandé d'excellents patriotes, d'excellents révolutionnaires ; la loi dont on parle est absurde ; elle a été révoquée par la Révolution. » Puis, laissant cette puérile accusation, il épancha toute sa pensée ou plutôt toute sa passion ; car ses déterminations prenaient toujours cette forme. « Il faut enfin que la Convention soit un corps révolutionnaire ; il faut qu'elle soit peuple ; il est temps qu'elle déclare la guerre la plus implacable aux ennemis de l'intérieur. Quoi ! la guerre civile est allumée de toutes parts, et la Convention reste immobile ! Un tribunal révolutionnaire a été créé, et ce tribunal n'est pas encore en activité ! Que dira donc ce peuple, car il est prêt à se lever en masse ; il le doit, il le sent. Il dira : Quoi donc ! des passions misérables agitent nos représentants, et cependant les contre-révolutionnaires tuent la liberté. - Je dois enfin dire la vérité ; je vous la dirai sans mélange : que m'importent toutes les chimères qu'on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir la patrie. — Oui, vous ne faites pas votre devoir. Pourquoi vous éloignez-vous du peuple ? Rapprochez-vous de lui, et il entendra raison. La Révolution ne peut marcher, ne peut être consolidée qu'avec le peuple. Ce peuple en est l'instrument, vous n'avez qu'à vous en servir.

« Vous dites que les sociétés populaires fourmillent de dénonciations absurdes et atroces. Hé bien ! que n'y allez-vous ? Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est pas fondue ; le métal bouillonne ; si vous ne surveillez pas le fourneau, vous serez tous brûlés.

« Ne voyez-vous pas qu'il faut que la Convention décrète aujourd'hui que tout homme du peuple aura une pique aux frais de la nation ? Les riches la payeront ; ils la payeront en vertu d'une loi, et les propriétés ne seront pas violées. — Il faut décréter que, dans tous les départements où la contre-révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette contre-révolution sera mis hors la loi. -Puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont insultés ; puisque dans les spectacles on applaudit avec fureur aux applications qui se rapportent aux malheurs de la patrie, je déclare que quiconque oserait appeler la destruction de la liberté ne périrait que de ma main, dussé-je après porter ma tête sur l'échafaud : heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie.

« Je demande que la Convention déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers, qu'elle est un corps révolutionnaire, qu'elle est résolue à maintenir la liberté, à étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie. — Il faut sortir de cette léthargie politique. Marseille vous a écrit qu'elle voulait être la montagne de la République ; elle se gonflera cette montagne ; elle roulera les rochers de la liberté, et les ennemis de la liberté seront écrasés.

« Je ne veux pas rappeler de fâcheux débats ; je ne dirai qu'un mot. Roland écrivait à Dumouriez, qui m'a montré la lettre : « Il faut vous liguer avec nous, pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton. » Mais tirons le rideau sur le passé ; il faut nous réunir. C'est cette réunion qui devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre. Je ne demande pas d'embrassade particulière. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre mon plus cruel ennemi ; que ce sentiment sacré enflamme toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions et de votre ignorance, si vous ne sauvez la république. La république ! elle est immortelle. L'ennemi pourrait bien faire encore quelques progrès ; il pourrait prendre encore quelques-unes de nos places ; mais il s'y consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage, que le Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la Fable, reprenne de nouvelles forces. »

En terminant, Danton répétait encore : « Soyez peuple. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, malgré ce qu'elles peuvent avoir de défectueux, car il n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force et redeviendra victorieuse. »

Il n'y avait dans ce discours aucune proposition réellement praticable pour écarter les dangers dont la France était menacée ; rien qui put donner aux armées une administration plus régulière, une discipline meilleure ; rien qui dût hâter d'un seul jour le recrutement et l'arrivée des renforts, rien qui changeât la situation politique de Dumouriez. Ce qui eût été important, c'était de lui concilier, en les calmant, les opinions révolutionnaires. Danton venait, au contraire, de flatter et d'exalter les passions déchaînées contre l'ordre public et contre le général. Son discours n'en obtint que mieux le succès qui s'attache aux représentations théâtrales, aux paroles exaltées et retentissantes. Il fit voter, en toute précipitation, un décret ainsi conçu : « La Convention nationale déclare la ferme résolution de ne faire ni paix ni trêve aux aristocrates fit à tous les ennemis de la Révolution ; elle décrète qu'ils sont hors la loi. »

Ce fut la première fois que cette expression, « hors la loi, » prit place dans la législation. Trois jours après, entendant la lecture du procès, un député remarqua que ce décret donnait aux assassins droit de vie et de mort sur tout citoyen qu'ils voudraient appeler aristocrate. Il fut répondu que la Convention avait seulement voulu que les formes ordinaires ne fussent pas suivies dans le jugement, mais qu'elle n'avait pas entendu que le premier venu pourrait égorger un contre-révolutionnaire à son choix. L’interprétation parut suffisante. Il n'était pas évident que le ministre du 2 septembre eût compris dans ce sens le décret qu'il avait proposé.

 

Robespierre lui succéda à la tribune ; son thème était pareil. Avec un langage plus froid, avec son habituelle dénonciation contre les traîtres et les conspirateurs, il gourmanda aussi la Convention de son inertie et de son aveuglement. Il ajouta des accusations contre le monopole et l'agiotage, en demandant des lois populaires pour régler la liberté commerciale et les impôts. Il se plaignit de la liberté de la presse. Mais son discours avait un objet spécial, qui en fut la conclusion.

« La punition d'un tyran obtenue après tant d'odieux débats sera-t-elle donc le seul hommage que nous ayons rendu à la liberté et à l'égalité ? Souffrirons-nous qu'un être non moins coupable, non moins accusé par la nation, et qu'on a ménagé par un reste de superstition pour la royauté attende tranquillement ici le fruit de ses crimes ? Une grande république outragée avec tant d'insolence, trahie avec tant d'audace, attend de vous l'impulsion qui doit ranimer dans tous les cœurs une sainte antipathie pour la royauté et donner une nouvelle force. » Alors il proposa le bannissement de tous les parents de Capet, et le jugement de Marie-Antoinette par le tribunal révolutionnaire. Le fils de Capet devait rester détenu au Temple.

Robespierre n'avait jamais pris part aux relations que plusieurs membres des Jacobins et de la commune entretenaient avec le duc d'Orléans ; il avait plusieurs fois déclaré que son opinion était conforme aux propositions des Girondins et que le bannissement de tous les Bourbons aurait son approbation ; mais jusqu'à ce moment il avait paru ne se point préoccuper de ce qu'on disait des intrigues ou des projets du Palais-Royal ; il voyait sans doute que le duc d'Orléans n'avait aucune autre ambition que de sauver sa vie et de conserver sa situation, autant que pouvaient le comporter les circonstances révolutionnaires. Aussi fut-on surpris de cette démarche, qui n'était point concertée avec la Gironde, et dont il n'avait point prévenu les Jacobins.

Lamarque prit vivement la défense de Philippe-Égalité, parla de son patriotisme et de son dévouement à la Révolution ; il demanda l'ordre du jour, qui fut adopté presque unanimement.

Robespierre, interrogé par ses amis sur les motifs de cette proposition imprévue, répondit en conversation qu'il voyait plus clair que d'autres et qu'on saurait bientôt si ses soupçons étaient fondés. Il faisait allusion sans doute 4 des bruits qui, peu après, devinrent publics ; on disait que Dumouriez avait le projet de rétablir la, monarchie constitutionnelle, en appelant au trône le duc de Chartres, fils aîné du duc d'Orléans, qui, depuis le commencement de la guerre, s'était constamment distingué par son courage, sa bonne conduite et son coup d'œil militaire. Rien n'a jamais constaté que Dumouriez ait eu un tel dessein ; il l'a toujours nié.

 

Il n'était pourtant pas impossible que cette pensée eût trouvé place dans les entretiens intimes de Dumouriez avec Danton. L'un comme l'autre était sujet à admettre, en imagination, toutes les chances qui pourraient sortir du chaos révolutionnaire. Nulle opinion, nul préjugé ne les empêchaient de calculer les probabilités et d'interroger l'avenir.

Au mois d'octobre 1792, lorsqu'après Valmy, Dumouriez était à Paris, le duc de Chartres y était venu aussi. Il s'expliquait assez ouvertement sur les horreurs, qui, peu de semaines auparavant, avaient ensanglanté Paris. Danton le sut ; il fit venir, dans son cabinet au ministère de la justice, le jeune général, et lui adressa quelques réprimandes, sur l'imprudence de son langage.

Le duc de Chartres protesta de son dévouement à la patrie et à la république ; il en avait déjà donné des preuves signalées sur le champ de bataille.

« Mais vous vous êtes exprimé en termes inconsidérés sur le 2 septembre : cela ne convient pas. » Le prince ne cacha point les sentiments que lui inspiraient ces cruelles exécutions.

« Jeune homme, vous parlez de ce que vous ignorez : c'est moi qui ai ordonné le 2 septembre, et je devais le faire ainsi. J'ai terrifié cette population de Paris, qui était prête à crier : « vivent les Prussiens ! » J'ai exterminé ou j'ai épouvanté des aristocrates qui auraient toujours été les ennemis de la Révolution, qui sans cesse auraient conspiré contre elle. J'ai sauvé la république, la France me doit des remercîments, et vous peut-être plus qu'un autre. »

Le duc de Chartres s'étonna de cette parole.

Danton continua : « On ne sait ce qui peut arriver. Ce pays-ci n'est pas fait pour la république. Quelque jour, il criera : « vive le roi ! » Ça peut vous regarder, et ce que j'ai fait aura servi à vous frayer le chemin, à écarter des obstacles. Ainsi, jeune homme, servez bien et fidèlement la république ; conduisez-vous sagement et prenez garde à ce que vous dites. »

 

L'état de l'armée et la fermentation plus ou moins bouillonnante de la plupart des provinées jetaient l'anxiété dans tous les esprits ; toutefois, au sein de l'Assemblée, la principale circonstance ne cessait point d'être la lutte des deux factions rivales. Les commissaires envoyés dans les départements écrivaient à la Convention, et surtout aux Jacobins, que l'opinion publique était corrompue, qu'un mécontentement général envahissait la population, que les Girondins et les Rolandistes avaient, par leurs calomnies, inspiré partout des préventions hostiles contre les véritables patriotes, contre les révolutionnaires de la Montagne.

La société des Jacobins ne s'entretenait que de conspirations dont la république était menacée. Les sociétés populaires envoyaient des adresses pour se plaindre de l'indécision et de la mollesse de la Convention. Le club de Marseille, selon sa coutume, allait toujours plus vite et plus loin qu'aucun autre. Il écrivait à la Convention : « Mandataires infidèles, qui vouliez l'appel au peuple, votre perfidie est à son comble ; trop longtemps vous avez occupé le poste honorable que vous étiez indignes de remplir et où vous ne restez que dans le coupable espoir de perdre la république. Fuyez cette enceinte sacrée que vous souillez de votre souffle impur ; laissez aux seuls amis du peuple le soin de faire son bonheur. Marseille vous déclare que vous avez perdu sa confiance, et en vertu de son droit partiel de souveraineté, elle vous ordonne de vous retirer. Nous ne connaissons d'autre Convention nationale que cette Montagne tutélaire, qui, avec nous, sauvera la patrie. Fuyez ou craignez de ressentir les premiers le glaive vengeur d'un peuple républicain. »

Les Girondins ainsi attaqués ne s'étaient point mis d'accord sur les moyens de défense. Guadet regretta que la Convention n'eût pas depuis longtemps réprimé les anarchistes par des mesures de sévérité. « Le moment est venu, dit-il, de faire rentrer dans la poussière des brigands qui veulent anéantir la république. Ne vous y trompez pas, elle chancelle, elle tombe en dissolution ; vous devez porter un décret d'accusation contre les signataires de cette adresse. »

A ce discours, prononcé parmi les clameurs et les interruptions de la gauche, succéda une proposition de Barbaroux. Organe d'une opinion qui semblait avoir faveur dans l'Assemblée, il demanda ce que plusieurs voix avaient déjà réclamé dans le cours de la séance, la convocation des assemblées primaires, qui décideraient quels hommes dans l'Assemblée avaient la confiance du peuple.

Il y avait longtemps que les Girondins entretenaient cette pensée ; ils l'avaient manifestée pendant le procès du roi ; maintenant le parti contraire se montrait moins inquiet sur les résultats de cette épreuve ; mais Robespierre y avait toujours été opposé, il avait des doutes sur le succès d'une nouvelle élection ; et plusieurs fois à la tribune des Jacobins, il en avait parlé comme d'une occasion de guerre civile.

Barère parla en ce sens ; en même temps il exprima un blâme sévère contre l'adresse et proposa qu'elle fût improuvée comme attentatoire à la liberté des opinions et tendant à dissoudre la représentation nationale et l'indivisible unité de la république. Son avis fut adopté.

Une autre pétition, remise au nom des sections de Paris, témoigna la même méfiance, et quelques jours après ramena la même discussion. L'appel aux assemblées primaires fut de nouveau demandé par Pétion. « Nous sommes arrivés, disait Gamon en l'appuyant, à ce point de méfiance et de haine, où il me paraît impossible de nous réunir sincèrement et de marcher d'accord. »

Fonfrède proposa de dire aux pétitionnaires : « La Convention répond de sauver la patrie, mais vous, vous répondez du sort de la Convention. »

Cette réponse fut adoptée. Afin de rassurer les esprits inquiets de la situation présente, Barère fit ajouter que la Convention déclarait au peuple français qu'elle s'occuperait dans quinze jours d'une constitution qui ferait le bonheur de la France.

Chaque jour amenait un nouveau conflit et d'hostiles paroles : Marat dénonçait la faction scélérate, les ministres, les généraux, et même Danton. Buzot répondait : « Veut-il donc transformer en un club la Convention nationale ? Je périrai plutôt que de la laisser avilir. On vous propose de révolutionner et, selon l'expression de quelques hommes exécrés de tout l'univers, de septembriser sans cesse. Malheur à nous si de pareils hommes pouvaient exercer ici la domination ! Au bord de l'abîme creusé par de prétendus amis du peuple, je leur dirai : — Oui, c'est vous qui nous y avez amenés, c'est sur vous, sur votre tête, que je rejette tous les maux de la république. »

Buzot n'exagérait point en citant le mot « septembriser. » Le langage de Robespierre, lorsqu'il était à la tribune des Jacobins, prenait un caractère de cruauté alors inadmissible à la Convention ; il représentait toujours les patriotes comme contraints à se défendre des assassins et montrait une singulière activité à donner un nouveau branle à la Révolution.

« Le premier soin du peuple, disait-il, est de donner la chasse aux contre-révolutionnaires. Pour se sauver, la Convention a besoin du peuple. Elle a déclaré que tous les mauvais citoyens étaient hors la loi et que le peuple devait s'en délivrer. - Vous voyez que d'après les principes de la nature, d'après la législation, nous ne devons pas nous embarrasser de vaines formules. — Comment concevoir que tandis que le peuple verse son sang pour repousser les ennemis du dehors, il s'abstînt de faire la guerre aux ennemis intérieurs ? Les traîtres ont-ils invoqué les formes pour assassiner Lepelletier ? Attendrons-nous qu'ils fassent une Saint-Barthélemy des patriotes ? Sera-ce un tribunal révolutionnaire, sera-ce un corps administratif qui arrêtera leurs trames ? En a-t-il le temps ? Il n'y a que les sections qui puissent se purger de tous les mauvais citoyens. Alors nous aurons fait un pas décisif vers la liberté ! »

Le lendemain il continuait cette exhortation au massacre. « Nos maux ne viennent pas du peuple ni des sociétés populaires, comme le disent les traîtres qui nous livrent aux ennemis ; ils viennent des corps administratifs, du gouvernement et des scélérats ligués avec les cabinets de Londres et de Berlin. Ils entretiennent dans nos départements le feu de la sédition, qui s'approche de nous et va nous embraser si nous ne nous hâtons de l'éteindre. Tous nos maux viennent des fonctionnaires publics aristocrates, feuillants, modérés, qui trahissent leur devoir par scélératesse ou par lâcheté. — Il faut que le peuple se lève pour écraser ses ennemis intérieurs, pour les exterminer, en respectant seulement la représentation nationale. »

 

Les événements de la guerre avaient suscité cette nouvelle fureur révolutionnaire ; la même cause allait bientôt aggraver la situation. Dumouriez, après avoir dans les premiers moments de sa retraite, maintenu l'obéissance et le courage de son armée et fait bonne contenance en face de l'ennemi, reconnut qu'il n'y avait rien à espérer. Les généraux donnaient l'exemple de l'insubordination et parfois de la lâcheté ; les officiers désertaient à l'intérieur et les soldats les imitaient. Il ne savait jamais si l'ordre qu'il donnait serait ou pourrait être exécuté ; il lui était impossible de connaître la force effective de chacun des corps de l'armée. Aucun moyen de punir n'était entre ses mains. Les soldats étaient presque tous vaillants jusqu'à la témérité ; beaucoup d'officiers étaient sans expérience, raisonneurs, mutins, préoccupés d'opinions politiques, prompts à se rebuter. En cessant d'être victorieux, Dumouriez avait perdu son autorité ; les soldats avaient perdu la confiance et la soumission.

Il parvint encore à se retirer en bon ordre jusqu'à Louvain, en repoussant avec avantage une colonne autrichienne ; c'était le 22 mars. Le lendemain, il eut une entrevue avec le colonel Mack, qui commençait alors une réputation d'habileté ; et qui, douze ans après, devait trouver une chance si triste pour son honneur. Il était chef d'état-major du prince de Cobourg. On convint verbalement que les Impériaux ne feraient pas de fortes attaques ; et que les Français se retireraient sur Bruxelles lentement et en bon ordre, sans chercher à livrer bataille. Dumouriez et Mack se quittèrent, en promettant de se revoir pour aviser à des résolutions ultérieures.

Cette convention non écrite n'était pas un engagement formel. Les Français furent attaqués dans leur retraite ; une division se défendit mal ; l'armée se trouva de nouveau compromise et hors d'état de se maintenir en Belgique ; il fallait se replier sur la frontière.

Mack eut avec Dumouriez une seconde conférence ; ils conclurent une nouvelle convention plus formelle, mais encore non écrite et qui devait rester ignorée des deux armées. Il était réglé que l'armée française resterait sur la frontière sans être attaquée. Dumouriez expliqua alors au colonel autrichien qu'il avait le projet de marcher à Paris et d'y opérer une contre-révolution. Il accepta ou demanda le concours des Autrichiens, à supposer qu'il le jugeât nécessaire ; il alla même jusqu'à promettre, en ce cas, de leur remettre la ville de Condé comme place de sûreté.

Le lendemain arrivèrent à Tournai trois commissaires jacobins, envoyés par Lebrun ministre des affaires étrangères, Proly, Dubuisson et Pereyra ; le premier passait pour fils naturel du prince de Kaunitz ; Dubuisson était un homme de lettres de second ordre, auteur de quelques pièces de théâtre ; Pereyra était un juif hollandais né à Bayonne. Tous les trois avaient été mêlés aux troubles qui, en 1789, avaient agité les provinces belges. Depuis la Révolution française, ils étaient venus jouer un rôle actif dans le parti jacobin et appartenaient à la portion intrigante et exaltée. Dès lors ils passaient pour être à la solde des gouvernements étrangers. Ce fut à ce titre qu'un an après ils montèrent sur l'échafaud révolutionnaire. Ce ne serait pas une preuve de la réalité des complots qu'on leur attribua ; ils étaient probablement de cette classe d'espions qui reçoivent de l'argent pour rendre un compte vrai ou faux de ce qui se passe dans le parti dont ils professent les opinions et le langage, afin de ne pas exciter la méfiance et de mieux pénétrer les secrets.

Dumouriez en était au point de ne rien dissimuler. Il les reçut fort mal, commença par les traiter avec hauteur et dureté, et leur parla sans ménagement aucun des Jacobins et de la Convention. Dans une autre conversation, car ils le virent plusieurs fois, il se radoucit et prit même un ton de familiarité et de confiance. Les commissaires avouèrent que la Convention perdait la France, et que lui seul pouvait la sauver. Ils cherchèrent en commun où il devait prendre son point d'appui et quel pouvoir il faudrait substituer à la Convention. Ils lui montrèrent les Jacobins comme un gouvernement déjà tout établi : une assemblée centrale ; dans toutes les villes, des sociétés correspondantes et subordonnées ; une tribune ; des orateurs ; des chefs de parti, des discussions régulières sur la législation et les affaires du pays. La Convention était pour ainsi dire remplacée d'avance.

Le général crut, non sans vraisemblance, qu'ils avaient mission pour négocier ce projet avec lui. Peut-être cherchaient-ils seulement à lui faire confesser les desseins qu'il avait conçus. Ce n'était pas chose difficile ; Dumouriez avait perdu toute réserve et toute prudence. Depuis Nerwinde, il semblait un joueur troublé, qui veut ressaisir la fortune par quelque coup désespéré. Il rejeta au loin toute alliance avec les Jacobins, parla de l'immoralité, de la grossièreté féroce, de la témérité insensée de cette société : cause principale des malheurs de la France. Il peignit avec énergie la détresse de la situation.

« Les volontaires ont apporté dans l'armée le désordre et la lâcheté. D'ici à trois semaines, les Autrichiens seront à Paris, si je ne fais point la paix. Il ne s'agit plus de république, ni de liberté. J'y ai cru trois jours : c'est une folie, une absurdité. Depuis Jemmapes, j'ai pleuré toutes les fois que j'ai eu des succès pour une aussi mauvaise cause. »

Il parla des horribles mesures que le danger de la patrie inspirait aux Jacobins de la Convention et de l'établissement du tribunal révolutionnaire. « Je ne le souffrirai pas ; tant que j'aurai quatre pouces de fer à mon côté, je saurai bien empêcher cette horreur. Si on renouvelle des scènes sanglantes, je marche à l'instant sur Paris. La Convention n'a pas trois semaines d'existence.

— Vous ne voulez donc pas de constitution ? dit un des commissaires.

— Celle que vient de proposer Condorcet est trop bête. Il faut celle de 1791, toute vicieuse qu'elle est.

— Mais sans royauté ?

— Non, avec un roi ; il en faut un absolument. »

Les commissaires s'indignèrent, disant que les Français mourraient jusqu'au dernier, plutôt que d'y consentir, et que le nom de Louis.

« Et qu'importe le nom ? interrompit Dumouriez ; qu'il s'appelle Louis ou Jacques.

— Ou Philippe, » dit Proly.

A ce mot, le général repartit avec colère : « C'est encore une atrocité des Jacobins ; ils m'accusent d'être du parti d'Orléans, parce que j'ai rendu un compte avantageux de la conduite de ce jeune homme que je forme au métier. »

Les commissaires lui demandèrent quel corps représentatif il comptait installer, puisqu'il ne voulait ni de la Convention ni des Jacobins. « Rien n'est plus simple, répondit le général ; pour cette première fois, on convoquera une assemblée formée des présidents ou des procureurs généraux de tous les départements et de tous les districts du royaume.

— Mais qui aura l'initiative de voter le rétablissement de la constitution et d'un roi ? dit Dubuisson.

— Mon armée, répondit Dumouriez ; oui ! mon armée ! les mameluks, comme vous les appelez. De mon camp ou du sein d'une place forte, elle dira : « Je veux un roi. Les présidents de district l'attesteront au nom de leur arrondissement. Plus de la moitié de la France le désire. Et alors, moi, je ferai la paix en peu de temps, et facilement. »

Aux objections tirées du danger où il s'exposait, si ce projet était découvert, Dumouriez répliquait : « Quand la Convention me décréterait d'accusation, je la défie de mettre son décret à exécution, au milieu démon armée. D'ailleurs, j'ai toujours la ressource d'un temps de galop vers les Autrichiens. »

Les commissaires discutèrent, sans beaucoup d'émotion, les périls et les difficultés de ce plan, et reproduisirent l'idée de se concerter avec les Jacobins. Dumouriez y trouva trop d'incertitude et de lenteur ; il croyait pressant d'agir, et déjà il aurait commencé, s'il n'avait pas craint pour les jours de la reine et de sa famille. Les commissaires lui parlèrent du danger qu'il appelait sur la tête des prisonniers du Temple ; il s’écria : « Eh bien ! vos Jacobins, à qui vous tenez tant, ont un moyen de s'illustrer à jamais, et de faire oublier tous leurs crimes ; qu'ils couvrent de leurs corps la famille royale ; qu'ils fassent une troisième insurrection pour racheter les forfaits des insurrections de 1789 et de 1792 ; qu'ils dispersent cette Assemblée de sept cent quarante-cinq tyrans. Pendant ce temps-là, je marcherai avec mon armée, et je proclamerai le roi. »

Les envoyés des Jacobins se gardèrent de le contredire ; le voyant si résolu, ils craignaient d'être arrêtés. Ils promirent de sonder leurs amis sur l'exécution de ce projet.

Dans cette longue conversation, qui fut reprise à deux fois, Dumouriez ne montra ni dignité ni prudence. A supposer qu'il voulût intimider les commissaires, il ne pouvait y réussir avec cette indiscrète et inutile divagation. Il ne cacha point le commencement de négociations avec le colonel Mack ; il ne nia point que la pensée lui était venue de se faire chef d'une république belge, sous la protection de la France.

En somme, il dut paraître aux commissaires plus insensé qu'audacieux. Danton avait déjà été frappé, dans leur dernière entrevue, de cette aberration d'esprit ; peut-être avait-il été confident des mêmes projets. Sans s'y associer, il ne les avait point dénoncés. Il pouvait croire que les négociations avec Mack et le prince de Cobourg étaient une répétition des pourparlers avec Heymann et le duc de Brunswick : un moyen de suspendre la marche des Autrichiens.

Les commissaires n'étaient pas encore de retour à Paris, lorsque le ministre de la guerre reçut une lettre de Dumouriez. Il annoncé de déplorables nouvelles. « Les commissaires, disait-il, vous feront un tableau exact de ce qu'ils ont vu et de ce que je leur ai dit. Ils ne vous peindront pas encore la moitié de nos désastres, du brigandage et du désordre désespérant où nous sommes plongés. »

Après avoir donné beaucoup de détails, il terminait ainsi : « Pesez bien ces tristes vérités, et voyez quel parti on devra prendre. Jamais crise n'a été plus dangereuse pour un peuple, et jamais il n'a été frappé autant de d'esprit de vertige. L'ennemi est à nos portes, et je ne puis lui opposer que des fuyards, sans armes, sans habits, sans vivres, sans munitions. Les ennemis paraissent employer avec nous' des ménagements dont il est possible de profiter ; ils ont éloigné les émigrés sur les derrières, et n'en souffrent aucun dans leur armée ; ils traitent avec douceur nos prisonniers et nos blessés, quoiqu'ils n'ignorent pas que beaucoup de lâches d'entre nous ont massacré les leurs. Réfléchissez sur cette conduite, à laquelle je ne m'étais pas attendu. Prenez un parti avec le conseil et les comités, et instruisez-moi sur-le-champ de ce que je dois faire. Je ne dirai ni mes opinions ni mes conjectures. On a craint jusqu'à présent de suivre mes avis, et ces avis sont devenus des prophéties funestes. Si l'imprudence et l'exagération dirigent encore les personnes qui gouvernent, la France sera perdue. On ne fonde les républiques que sur la vertu, et on ne les soutient que par le courage, l'ordre et la sagesse. »

Beurnonville apporta cette lettre au comité de défense générale. L'effroi y fut grand. Dumouriez semblait si assuré de l'obéissance et de l'amour de ses soldats qu'on n'osa rompre ouvertement avec lui. Danton raconta alors beaucoup de choses qu'il n'avait point dites à son retour. « Il n'y a plus rien à espérer de Dumouriez, ajouta-t-il ; il est insolent envers le peuple, altier avec la Convention. Il faut le décrocher de son armée, et puis nous en ferons justice. »

Cet avis fut écouté. Aussitôt après, Camus fit à l'Assemblée un rapport en quelques lignes. « Les dépêches annoncent des trames que nous ne connaissons pas encore complètement ; le comité est sur la voie. Je n'ai pas besoin de vous indiquer les motifs des articles que nous vous présentons. » C'était en effet un soin superflu : un grand nombre de députés avaient assisté à la séance du comité de défense générale.

Le décret mandait le général Dumouriez à la barre ; ordonnait au ministre de se rendre à l'instant à l'armée et déléguait quatre commissaires avec plein pouvoir de faire arrêter tous généraux, officiers, fonctionnaires publics ou citoyens qui leur paraîtraient suspects. Marat se méfiait de Beurnonville et ne voulait pas qu'il fût envoyé à l'armée.

Les quatre commissaires étaient Camus, Quinette, Lamarque et Bancal. La Montagne blâmait ce dernier choix ; Bancal était ami intime de Roland et n'avait point voté la mort du roi.

Ce nouvel et grave incident, les alarmes qu'il produisait ne suspendirent pas pour un seul instant la discorde des deux factions ennemies. Les soupçons que faisait naître la liaison de Danton avec Dumouriez, le silence qu'il avait gardé au retour de sa dernière mission, semblèrent une occasion pour l'attaquer. Lui-même provoqua cette nouvelle lutte.

Un représentant en mission, Levasseur, écrivit à la Convention que Salles, dans une correspondance particulière, avait parlé de lui en des termes qui pouvaient aliéner la confiance des habitants du département où il avait été envoyé. Salles nia que la lettre fût telle que le disait Levasseur et offrit de la montrer. Danton demanda que toute la correspondance fût mise sous les yeux de l'Assemblée. De violents murmures éclatèrent.

« Demandez l'inquisition, s'écriait-on. — Que Danton rende ses comptes. — Qu'il justifie les quatre millions de dépenses secrètes. »

La proposition de Danton fut rejetée à une grande majorité. On demanda qu'il s'expliquât sur son voyage de Belgique. Il monta à la tribune. Son accent était moins hautain et moins menaçant que de coutume ; il promettait d'amples explications et restait dans des termes généraux ; il appelait en témoignage le conseil exécutif.

 

« Pour mieux payer mon contingent à la république, en m'occupant uniquement de la servir, j'ai fait pour quelques instants le sacrifice de ma réputation. J'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications, tous les genres d'accusation, car je suis résolu à tout dire. — Nos maux viennent de nos divisions. Eh bien ! connaissons-nous tous. Comment se fait-il qu'une portion des représentants du peuple traite l'autre de conjurés ? que ceux-ci accusent les autres de vouloir les faire massacrer ? Il a été un temps pour les passions : elles sont dans l'ordre de la nature. Il faut enfin que tout s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple ne sait plus où reposer sa confiance. Etes-vous une assemblée composée d'hommes travaillés de soupçons respectifs ; ou tendez-vous tous au salut de la patrie ? Voulez-vous la réunion, concourez d'un commun accord aux mesures fermes et sévères que réclame le peuple indigné des trahisons dont il a été victime. »

Il continuait à parler ainsi en paroles vagues et générales, exhortant la Convention à l'énergie et à la concorde. « Citoyens, nous n'avons pas un instant à perdre. L'Europe pousse fortement la conjuration. Vous voyez que ceux qui ont prêché le recrutement, que ceux qui ont demandé le tribunal révolutionnaire, qui ont provoqué l'envoi des commissaires pour souffler l'esprit public dans les départements, sont aujourd'hui présentés comme des conspirateurs. On se plaint de misérables détails ; on prétend que tel homme est un ambitieux, un usurpateur, parce qu'il a un tempérament chaud et des formes robustes. Des corps administratifs ont demandé ma tête. — Ma tête ! — Elle est encore là ; elle y restera. Que chacun emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites passions, mais pour servir la république. — Je suis resté inébranlable ; j'ai marché d'un pas ferme vers la liberté. On verra qui touchera au terme, quand le peuple arrivera après avoir écrasé ses ennemis. »

Il fut décidé que toutes les explications seraient ajournées jusqu'au moment où Dumouriez serait entendu. En même temps Lasource dénonça les étrangers, qui étaient sans-culottes aux Jacobins ou aux armées, tandis que dans leur pays, ils étaient comtes ou barons. Évidemment il s'agissait de Proly. Les Girondins espéraient qu'ils allaient découvrir quelque grand complot tramé parmi les Jacobins.

Danton avait aussi à se justifier à cette autre tribune. Marat le somma de déchirer le voile qui couvrait la plus noire des conspirations. Il parla un autre langage qu'à l'Assemblée. C'était devant son parti qu'il comparaissait ; non-seulement il en avait toujours partagé les passions, mais c'était là qu'il avait ses racines et qu'il puisait sa force. Pour conserver sa situation, il usa du moyen qu'il avait si souvent employé ; il se montra plus violent que ses amis de révolution.

« Citoyens, qui n'êtes point membres de la Convention, vous avez bien rempli vos devoirs en la surveillant ; je suis votre justiciable ; je suis responsable de ma conduite devant les amis de la liberté. Vous me sommez de rendre compte de ma mission, je vais vous donner les explications que vous désirez. » Il prit Marat à témoin des informations qu'il avait présentées au comité de défense et des paroles qu'il avait dites contre Dumouriez.

« Je suis né dans le peuple, j'en ai reçu l'éducation ; j'ai étudié le cœur humain et je déclare que je n'eus jamais confiance dans un seul noble. C'est ici la guerre du peuple contre des scélérats. J'ai vécu avec une partie de ces hommes de la minorité de la noblesse, qui d'abord montrèrent beaucoup de courage et de philosophie ; mais ils se sont relâchés dès qu'ils ont vu qu'on attaquait les abus dont ils profitaient. C'est à cette même tribune que La Fayette a été démasqué par moi ; et, si l'on m'avait écouté, La Fayette, après le départ du roi, eût payé de la tête sa trahison.

« L'ambition de Dumouriez est de jouer un grand rôle dans le ministère ; il a eu l'art de ménager l'un et l'autre parti, et sa conduite a prouvé qu'il voulait une première place, quel que fut le système qui prévalût. L'intérêt de la république me détermina à épuiser les moyens de ramener cet homme aux bons principes. J'eus des rapprochements avec Dumouriez : je le dis. Je flattai d'abord son ambition. Dumouriez nous servit par ses vices. J'ai fait son éloge dans un moment où il pouvait perdre toute notre armée. Entré dans la Belgique, il débuta par pervertir l'opinion, en répandant des écrits empoisonnés. Le parti de Roland et de Brissot peignait les Jacobins comme des scélérats, des buveurs de sang. Dumouriez se crut bientôt au-dessus de la Convention, parce qu'il correspondait avec des hommes qui lui présentaient la Convention comme influencée par des scélérats.

« J'étais moi-même l'objet de leurs calomnies. Moi, qui n'ai jamais eu d'autre ambition que de servir la cause du peuple, on prétendait que j'aspirais à la dictature. Dumouriez revint à Paris ; vous savez la conduite qu'il y tint. Parfois il donna l'espérance qu'il reviendrait parmi nous. Des vérités fortes prononcées contre lui l'aigrirent. La faction de Roland l'entraîna. Longtemps il avait demandé au conseil exécutif de l'autoriser à entrer en Hollande. Tout a été concerté pour lui faire manquer cette expédition. »

Il entrait dans le projet de Danton de faire des Girondins les complices de Dumouriez, et de rejeter sur eux l'accusation qu'ils dirigeaient contre lui. Il lui convenait donc d'imputer à Miranda les mauvais succès de la guerre ; car Miranda était l'ami particulier de Brissot.

Puis Danton raconta son dernier voyage en Belgique, lorsqu'il était venu demander à Dumouriez de retirer sa lettre. « Nous passâmes la soirée avec lui ; nous trouvâmes un homme anéanti. Tout ce qu'il y a de plus insolent contre le peuple et la Convention il le proféra. Nous lui fîmes envisager sa chute comme certaine ; puis nous le menaçâmes de le faire arrêter s'il n'écrivait pas à la Convention de regarder sa lettre comme non avenue.

« Figurez-vous ce que sont à l'armée des commissaires de la Convention. Quand nous parlions de la république aux soldats, nous étions écoutés avec intérêt et vénération. A cinquante pas de là, on nous prenait pour des secrétaires du général. J'ai pensé plusieurs fois à faire arrêter Dumouriez, mais je me disais : si je tente ce grand coup et que l'ennemi vienne 'à en profiter, je serai en butte aux reproches, et peut-être aux soupçons. Qu'auriez-vous fait à ma place ? Cet homme, qui a trahi la cause du peuple, nous l'avons trouvé combattant et s'exposant à la tête de ses bataillons ; cet homme singulier a la rage militaire. Nous étions donc fort indécis. Nous voulions que le comité prît une résolution ; maintenant il l'a prise.

« Je désire que cette affaire s'éclaircisse pour confondre les scélérats qui voudraient faire retomber sur les représentants en mission la désorganisation actuelle. — Je reconnais le projet perfide d'une faction criminelle ; elle voudrait diviser la Montagne, mais la Montagne est indivisible comme les Jacobins et la république. — La France est loin d'avoir perdu sa force. Il faut combattre les ennemis intérieurs ; il faut que les résolutions fortes partent des Jacobins. Toutes les sociétés populaires sont en ébullition. Oui ! il faut nous lever ; et voici comment. Il nous faut une armée centrale, qui raffermisse nos frères combattant sur la frontière. Cette armée doit se composer indépendamment du recrutement général. C'est à nous, Jacobins, à faire un appel à tous les bons citoyens ; qu'un camp de cinquante mille hommes se forme.

« Nous annoncerons à l'univers que Paris sera le centre de la liberté, ou que Paris périra. Les ennemis n'y entreront qu'à travers un monceau de cendres ; j'y mettrais le feu de ma main, plutôt que de le livrer aux Autrichiens. Point de dissolution de la Convention, mais que les sociétés populaires disent : On ne peut représenter la nation française, que lorsqu'on a eu le courage de dire : Il faut tuer un roi.

« Demandons que ceux qui se sont montrés assez pusillanimes ou assez pervers pour ne pas s'inscrire sur la liste de ceux qui ont voté la mort du dernier des tyrans, soient traités comme des lâches. Nous ne voulons rien qu'en vertu de la raison et de la loi ; si les départements nous secondent ; si les adresses arrivent de toutes parts, nous nous serrerons dans la Convention, et forts de l'opinion publique, qui nous bloquera de toutes parts, nous emporterons le décret qui nous délivrera des hommes qui n'ont pas su défendre le peuple. La Convention est infectée d'anciens constituants et d'aristocrates. Tâchons qu'elle se purge sans déchirement. La France fera justice quand nous aurons épuisé tous les moyens de l'opinion publique. Nous avons perdu l'illusion de la conquête de la Belgique ; faisons de la France un camp retranché et impénétrable. Exerçons-nous au maniement des armes ; nos ennemis se consumeront, s'anéantiront par la seule force de l'inertie. Employons contre nos ennemis intérieurs des mesures fortes. Ayons soin surtout que le tribunal révolutionnaire ne tourne pas au détriment de la chose publique. Disons à nos ennemis : Nous voulons bien encore nous montrer sages et froids, mais si vous levez la tête, vous serez tous anéantis. »

Marat donna des louanges au patriotisme et au courage de Danton, mais il lui reprocha d'avoir manqué de prévoyance et de fermeté, comme aussi de n'avoir rien dit de positif. « Je ne me contente pas de paroles ; il me faut des faits. Je ne serai jamais satisfait tant que la tête des traîtres de cette faction scélérate, qui a provoqué la déclaration de guerre, ne roulera point sur l'échafaud. Je somme Danton de déchirer le voile et de prêter avec moi le serment de mourir pour sauver la patrie. »

Alors Marat fit briller un poignard, et avec une de ces démonstrations théâtrales qui lui étaient familière, il s'écria : « Voici l'arme avec laquelle je jure d'exterminer les traîtres ; voici l'arme que je vous invite à fabriquer pour les citoyens qui ne sont pas au fait des évolutions militaires : je vous propose d'ouvrir une souscription, et je vais moi-même en donner l'exemple. »

La société des Jacobins accepta avec acclamation l'idée de Marat. Ce fut Marat qui proclama que le poignard était l'arme des haines politiques.

Le premier général de la république avait traité avec l'étranger. Il avait le projet avoué de tourner ses armes contre la Convention ; l'armée était en désordre ; la frontière était menacée, et Danton, l'homme le plus considérable de la faction révolutionnaire, ne s'occupait de la défense du territoire que pour faire retentir des déclamations vides de sens, pour ne proposer des projets qui, lorsqu'ils furent essayés, n'eurent d'autre résultat que d'augmenter le désordre. Sa seule volonté pratique, sa seule passion véritable, c'était d'exterminer les mécontents et les ennemis de la Révolution. Pour sauver le pays des Autrichiens, il se fiait à la force d'inertie ; contre un parti aristocratique muet, tremblant et caché, il provoquait l'activité du tribunal révolutionnaire, et au besoin les vengeances du peuple. Il allait plus loin et voulait détruire des hommes qui aimaient la république autant et plus que lui ; à qui on ne pouvait pas imputer aussi justement qu'à lui des intrigues avec Dumouriez ; des hommes revêtus de la représentation nationale, et dont le seul crime était de ne pas vouloir accepter les échafauds, les massacres, la violation des propriétés et de la liberté individuelle comme des moyens de salut pour la France.

 

Pour Robespierre plus encore que pour Danton, la principale affaire était de perdre les Girondins en les présentant comme complices de Dumouriez. Aussi, après quelques déclamations froides et vides de tout conseil utile, il s'anima contre « les lâches intrigants, les infâmes égoïstes, les ambitieux qui aiment la royauté, car la république ne convient qu'au peuple, qu'aux sans-culottes. La royauté a beaucoup de partisans, parce qu'elle rallie autour d'elle tous les hommes corrompus. — La conspiration est en France ; elle est dans le ministre de la guerre, l'ami et l'élève de Dumouriez, qui chasse les patriotes de nos armées et les remplace par des aristocrates et des parents des prisonniers du Temple. La conspiration est dans les corps administratifs et dans les tribunaux qui favorisent les émigrés. Elle est dans tous ceux qui veulent la ruine de Paris. — Pour sauver la patrie, il ne suffit pas de changer un ministre ou un général, il faut la régénération entière du gouvernement et la résolution imperturbable de préférer la mort à l'esclavage. »

Robespierre prenait la défense de Danton et assurait que les vrais complices de Dumouriez cherchaient à rejeter sur lui leurs propres crimes.

Enfin il concluait à l'expulsion des Girondins et renouvelait la demande du bannissement de tous les Bourbons.

Provisoirement et pour rester dans la limite de leurs pouvoirs, les Jacobins déclarèrent qu'aucun membre de cette famille ne serait admis dans une société populaire.

La commune et les sections avaient déjà envoyé à l'Assemblée des adresses et des députations pour presser la punition du traître Dumouriez et de ses complices. Le bruit se répandit bientôt que les comités de la Convention venaient de faire arrêter Dubuisson et les deux autres émissaires des-Jacobins : Marat prit la défense de ces trois bons patriotes et accusa les Girondins, qui cherchaient à détourner ainsi les justes soupçons dirigés contre eux.

Fonfrède récrimina en disant que Marat voulait faire disparaître les indices qui devaient conduire à la connaissance de la vérité.

La majorité semblait favorable au comité de défense générale. Cambacérès fit, comme rapporteur, un exposé des faits. Ils étaient connus de tous les députés qui avaient assisté aux séances du comité ; mais il convenait de leur donner la publicité de la tribune.

La lettre du 12 mars, que le général n'avait pas voulu retirer, une lettre du 28, écrite après ses conférences avec les trois Jacobins, un procès-verbal rédigé par eux et qu'ils avaient écrit seulement après leur retour à Paris, furent produits et lus par le rapporteur. Il ne dirigea aucune inculpation contre les rédacteurs de cette dernière pièce, et parla d'eux avec ménagement. « Leur arrestation était commandée, dit-il, pour leur sûreté personnelle et pour la conservation de témoins aussi précieux. » C'était le comité de sûreté générale qui avait délivré le mandat. Il avait voulu s'assurer aussi de diverses personnes que leur naissance, leur situation ou leurs rapports pouvaient faire soupçonner de désirer le rétablissement de la royauté. La qualité de représentant du peuple avait dû mettre à l'abri de cette mesure Philippe-Égalité et Sillery. Le citoyen Égalité, appelé au comité, avait lui-même sollicité que toutes mesures convenables fussent prises à son égard pour mettre sa conduite au grand jour.

Sillery se défendit avec une complète vraisemblance d'avoir eu aucun rapport politique avec Dumouriez, non plus qu'avec la famille Égalité, quel que fût d'ailleurs son attachement pour Philippe et pour son fils, et sa conviction de leur patriotisme.

Il était évident qu'outre les Girondins, un grand nombre de représentants concevaient des soupçons contre les trois commissaires. La date de leur procès-verbal, la manière dont Dumouriez parlait d'eux dans sa seconde lettre, impliquaient une sorte d'intelligence entre eux et lui.

Le silence de Danton, après son retour de Belgique, où il avait dû pénétrer les intentions de Dumouriez, semblait prouver qu'il ne les avait point révélées, précisément parce qu'il les connaissait trop bien. Une insinuation de Pénières, député de la Plaine, appela Danton à la tribune. Il établit que depuis le commencement de la guerre de Belgique, il avait été opposé sur tous les points à Dumouriez : administration militaire, réunion des pays conquis, système politique à suivre envers les populations belges : tels avaient été les sujets d'un continuel dissentiment.

Puis selon son plan de défense, il reporta l'accusation sur ses adversaires et attribua à leur impulsion, à leurs discours, aux écrits de leurs amis, l'égarement de Dumouriez. Il répéta ce qu'il avait dit aux Jacobins du courage, de l'infatigable activité de Dumouriez pendant la retraite après Nerwinde. Pouvait-on le faire arrêter à un tel moment ? Quel général eût voulu exécuter un pareil ordre, qui pouvait perdre l'armée ? Nous avons fait notre devoir. J'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr que ma tête, loin de tomber, sera la tête de Méduse qui fera trembler les aristocrates.

Lasource proposa, non pas une accusation, mais des conjectures. S'il n'avait pas été homme de parti, si l'animosité politique ne l'eût pas rendu soupçonneux et crédule, il se serait borné à soutenir avec vraisemblance que des rapports de confiance n'avaient jamais cessé d'exister entre Dumouriez et Danton ; que l'un avait dû parler de ses projets à l'autre qui ne les avait point révélés. Mais il voulut construire une conspiration et emprunta aussi le langage révolutionnaire. « Souvenez-vous que le peuple veut la justice ; assez longtemps il a vu le Capitole et le trône ; maintenant il veut voir la roche Tarpéienne et l'échafaud. Le tribunal révolutionnaire que vous avez créé ne marche pas. » Il proposa qu'Égalité et Sillery fussent mis en arrestation comme inculpés, encore qu'il ne les crût pas coupables ; qu'une commission fût nommée pour faire une enquête ; enfin qu'une adresse au peuple fût votée par la Convention. « Lorsque le peuple voit une adresse émanée de ses représentants, il la regarde comme un oracle ; elle prouvera que nous ne capitulerons jamais avec un tyran. Chacun de nous va prendre l'engagement de donner la mort à celui qui voudrait se faire roi ou dictateur. » Cette formule dramatique ne manquait jamais son effet. L'Assemblée entière se leva ; les représentants, le bras tendu, dans l'attitude du serment, répétèrent les paroles de Lasource.

Un autre Girondin, Biroteau, raconta que, peu de jours auparavant, Fabre d'Églantine, l'ami le plus confident de Danton, avait, au comité de sûreté générale, indiqué à mots couverts qu'un roi était le seul moyen de sauver la patrie.

« Cela n'est pas vrai ! criait-on de la gauche. — C'est une scélératesse ! disait Danton ; vous avez voulu sauver le roi, et vous voulez rejeter le crime sur nous ! » Biroteau maintint son récit.

La discussion devenait, scandaleuse et imprudente ; elle fut étouffée, et la commission d'enquête fut votée.

Danton, pressé par tous ses amis, demanda à parler ; il courut à la tribune, encouragé par les acclamations de la Montagne et des spectateurs.

 

« Je commence par vous rendre hommage comme vraiment amis du salut du peuple. Vous, citoyens, placés à cette Montagne, vous avez mieux jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a départis ; que je devais employer, dans les circonstances où m'a placé ma mission, la modération que les événements m'ont paru commander. Vous m'accusiez de faiblesse ; vous aviez raison, je le reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux qui, par impéritie ou par scélératesse, ont voulu constamment que le tyran échappât au glaive de la loi. Ce sont ces mêmes hommes... »

De bruyants murmures de la droite se mêlèrent aux clameurs de la gauche.

« Vous me répondrez, continuait Danton de sa voix tonnante : ce sont ces mêmes hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de dénonciateurs. » — Le bruit redoubla ; Grangeneuve voulut interrompre. — « A l'Abbaye ! » lui criait la Montagne.

« Que vous a dit Lasource ? Quelle que soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou la suggestion d'hommes adroits, je n'examinerai point ses intentions. » — Il reprit une à une toutes les circonstances. Aucune n'avait la valeur d'une preuve. Prises toutes ensemble et interprétées par la connaissance du caractère et de la conduite antérieure de Danton, elles pouvaient donner lieu à des soupçons plus politiques que judiciaires. Il parla avec plus de chaleur du reproche d'avoir désorganisé l'armée. — « Nous désorganisateurs ! nous qui avons rallié les soldats ; nous qui avons fait déloger l'ennemi de plusieurs postes importants. Ah ! sans doute, tel nous impute d'avoir sonné l'alarme qui, s'il eût été témoin de notre conduite, vous dirait que nous savons braver le canon autrichien comme nous braverons les complots et les calomnies des ennemis de la patrie. »

Puis, à son tour, il attaqua les Girondins. « Lorsque je proposai de se saisir du général au moment où l'on pourrait le faire sans inconvénients, je demandai que les amis de Dumouriez, Gensonné et Guadet, se rendissent à l'armée ; que pour lui ôter toute méfiance, les commissaires fussent pris dans les deux partis de l'Assemblée et que par là il fût prouvé que quelles que soient les passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais consentir à recevoir la loi d'un seul homme. — Ou nous le guérirons momentanément, disais-je, ou nous le garrotterons. Je demande si l'homme qui parlait ainsi peut être accusé d'avoir eu des ménagements pour Dumouriez ?

« Quels sont ceux qui ont pris constamment des ménagements ? Lisez le journal de Brissot : on y disait que Dumouriez était loin d'associer ses lauriers aux cyprès de septembre. C'est contre moi qu'on excitait Dumouriez. Aujourd'hui, parce que j'ai été trop sage et trop circonspect, parce qu'on a répandu que j'avais un parti et que je voulais être dictateur, parce que je n'ai pas voulu, en répondant à mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des déchirements dans cette Assemblée, on m'accuse de vouloir avilir la Convention. Avilir la Convention ! et qui, plus que moi, a toujours cherché à relever sa dignité, à fortifier son autorité ? N'ai-je point parlé de mes ennemis avec une sorte de respect ? » et il se tournait vers la droite : « Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse.

— Vous venez de le prouver tout à l'heure, votre respect, répondit-on.

— En ce moment le reproche est juste, répliqua-t-il, mais pourquoi ai-je abandonné le système du silence et de la modération ? Parce qu'il est un terme à la prudence, parce que si l'on se sent attaqué par ceux même qui devraient s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de sortir des limites de la patience. »

 

Lacroix avait été compris dans les attaques des Girondins, Danton le défendit avec plus de vivacité que lui-même. La malveillance des accusateurs devait, disait-il, être attribuée à la résolution qu'il avait prise de se séparer d'eux lorsqu'ils avaient voulu sauver le tyran. Cette vigoureuse improvisation se prolongeait et son effet devenait moindre. Comme il arrive aux orateurs lorsqu'ils n'ont pas eu le loisir de régler d'avance la composition et l'enchaînement de leurs discours, Danton ne savait point finir, il tournait dans le même cercle d'arguments et d'allégations.

On lui cria de la droite : « Ne parlez pas tant et répondez ! — J'ai répondu assez, continua-t-il, pour satisfaire tout homme de bonne foi. — Oui ! oui ! disaient ses amis. — Et certes je tirerai bientôt la lumière de ce chaos. Je ne suis pas en peine de ma justification. Nous, vouloir un roi ! Encore une fois l'opinion prononce toujours d'après les plus grandes probabilités morales. Il n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir ménager un roi, qui puissent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône ; il n'y a que ceux qui ont voulu exaspérer Dumouriez contre les sociétés populaires et la majorité de la Convention, il n'y a que ceux qui ont voulu punir Paris de son civisme et armer contre lui les départements. »

Les Montagnards se levèrent, criant : « Oui ! oui ! ils l'ont voulu. — Et leurs petits soupers ! » interjetait Marat.

« Oui, continuait Danton, acceptant cet argument, il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec Dumouriez. » — Les applaudissements étaient répétés. — « Eux seuls sont les complices de la conjuration et c'est moi qu'on accuse ! Moi ! je ne crains rien ni de Dumouriez ni de tous ceux avec qui j'ai été en relation. Qu'on produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tête. »

Marat interrompit encore : « C'est Gensonné qui était en relation intime avec Dumouriez. »

Gensonné interpella Danton : « J'en appelle à votre bonne foi. Vous avez vu mes lettres ; dites ce qu'elles contenaient. »

Danton manquait de preuves contre les Girondins encore plus que les Girondins contre lui. Il répondit : « Je ne parle pas de vos lettres, je ne dis rien de vous. J'ai, moi, des lettres de Dumouriez qui prouveront qu'il n'y a aucune identité entre son système politique et le mien. C'est à ceux qui ont voulu le fédéralisme. — Nommez-les ! criait-on. — Voulez-vous que je désigne ceux de qui je parle ? - Oui ! oui ! — Eh bien ! écoutez. Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous ? — Oui ! oui ! — Eh bien ! je crois qu'il n'est plus de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui, voulant le sauver, nous ont calomniés devant la France. »

La gauche se leva en applaudissant et s'écriant : « Nous sauverons la patrie ! »

Danton était monté à la tribune, étouffant de colère. Ses paroles, les applaudissements de ses amis, les bravos des tribunes publiques, les interruptions de la droite, le tumulte de la séance l'avaient de plus en plus exalté : il déroula une longue diatribe injurieuse et menaçante contre les Girondins et contre Roland. Il rappela leur conduite indécise au 10 août, leurs frayeurs au 2 septembre, leur aversion contre Paris. « Quand Paris périra, disait-il, il n'y aura plus de république ; Paris est le centre constitué et naturel de la France ; c'est le centre des lumières : on nous accuse d'être des factieux ; eh bien ! nous avons dévoilé notre vie devant la nation. Elle a été celle des hommes qui ont marché d'un pas ferme vers la Révolution. Les projets criminels qu'on m'impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous, et l'on espère maintenant nous effrayer ! oh ! non. » La gauche, et bien plus encore les tribunes publiques, faisaient retentir leurs applaudissements. On demanda que la dignité de l'Assemblée fût mieux respectée par les spectateurs.

Danton leur adressa ses remercîments et ses flatteries. « Je sais que le peuple n'est pas dans les tribunes ; il ne s'y en trouve qu'une petite portion ; mais ceux, qui l'ont calomnié, étaient les Maury et les Cazalès, des partisans du despotisme. Ce peuple des tribunes se compose de citoyens pris dans tous les départements, peuple exercé à juger bien ceux qui le servent, à discerner ceux qui prostituent leur talent ; peuple qui voit bien que celui qui combat avec la Montagne ne peut pas servir les projets d'Orléans. Je prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire immuable, et je résisterai à toutes les atteintes. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs et en même temps adhérer aux mesures que vous avez décrétées. »

Revenant à comparer le patriotisme des Girondins avec le sien, il leur reprochait d'avoir voulu conserver les débris de la royauté, d'avoir voulu sauver l'individu et par là donner espérance à ses partisans. « Tout s'éclaircira ; on ne croira plus que celui qui a détruit un trône veut en rétablir un autre. Parmi les rois, quiconque est convaincu d'avoir frappé l'un d'entre eux, est pour tous les autres un ennemi mortel. -— Et Cromwell ? » s'écria un interrupteur.

Danton se retourna vers lui : « Vous êtes bien scélérat de me dire que je ressemble à Cromwell, je vous cite devant la nation. »

Quelques voix s'élevèrent, demandant que l'interrupteur fût envoyé à l'Abbaye. « Oui, reprit Danton, qu'il soit envoyé à l'Abbaye, le vil scélérat qui m'a insulté. Ou bien, dédaignant d'insister sur la justice qui me serait due, je répéterai que quiconque a frappé un roi à la tête devient l'objet de l'exécration des rois. Et croyez-vous que ce Cromwell fût l'ami des rois ? Il a été craint, parce qu'il a été le plus fort. Ceux qui ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront craints, parce que la liberté se sera engraissée du sang du tyran ; ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Je vous interpelle tous. Est-ce par terreur, est-ce par envie d'avoir un autre roi que vous avez proscrit le tyran ? — Non ! non ! » répondit unanimement l'Assemblée.

« Si donc c'est le seul sentiment de vos devoirs qui vous a dicté son arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, vous qui avez prononcé cet arrêt, ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner. » — Et son geste montrait la droite. — « Serrez-vous ; appelez le peuple à se réunir contre l'ennemi du dehors et à écraser l'ennemi du dedans. Confondez par la vigueur et l'immobilité de votre caractère tous les scélérats, tous les aristocrates, tous les modérés, tous ceux qui vous ont calomniés dans les départements. » — Et il désignait toujours le côté droit. — « Plus de composition avec eux. Vous n'avez jamais su tirer de votre position populaire tout l'avantage qu'elle pouvait vous donner. Qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation où je me trouve, la nécessité d'être fermes et de déclarer la guerre à vos ennemis, quels qu'ils soient. Je marche à la république ; marchons-y de concert. Nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs atteindra le but. »

Enfin, il termina par cette phrase : « Je me suis retranché dans la forteresse de la raison ; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser. »

Danton avait profondément remué l'Assemblée, troublé et intimidé ses adversaires, rassuré son parti, sympathisé avec les passions révolutionnaires. Il descendit de la tribune au milieu des applaudissements. Les députés de la gauche se précipitaient en foule autour de lui ; ses amis le pressaient dans leurs bras.

Marat voulut aussitôt tirer une conséquence pratique des déclamations de Danton. « Pour étouffer la guerre civile et arrêter l'ennemi, nous n'avons besoin que de lois révolutionnaires. Examinons la conduite des ministres, des généraux, des membres de la Convention qui sont dénoncés. De toutes parts, frappons les traîtres, quelque part qu'ils se trouvent.» Les deux partis étaient si fort animés l'un contre l'autre et si disposés à s'engager dans une guerre à mort, que la proposition de Marat fut accueillie par la droite comme par la gauche, et que le décret suivant fut écrit par le Girondin Biroteau, puis adopté par la Convention.

« Considérant que le salut du peuple est la suprême loi, la Convention déclare que, sans avoir égard à l'inviolabilité d'un représentant de la nation, elle décrétera d'accusation celui ou ceux de ses membres contre lesquels il y aura de fortes présomptions de complicité avec les ennemis de la liberté, de l'égalité et du gouvernement républicain. »

Biroteau croyait préparer la condamnation de Danton. En effet, il devait périr frappé par ce décret ; mais les Girondins étaient destinés à en être atteints avant lui.

 

Pendant que la Convention semblait occupée seulement des discordes qui la déchiraient, la situation de Dumouriez était d'heure en heure devenue plus déplorable. Il avait reculé en deçà de la frontière et porté son quartier général à Saint-Amand. Par un accord conclu avec le colonel Mack, les garnisons françaises de Gertruydenberg et de Breda devaient évacuer ces deux places.

En même temps, il s'apercevait combien l'exécution du grand projet qu'il avait si audacieusement annoncé devenait insensée et impossible : il n'avait mis dans sa confidence que Valence, le duc de Chartres et Thouvenot ; et il reconnaissait que, hormis ces trois généraux dévoués à son amitié, nul autre ne consentirait à s'associer à ses desseins, soit par religion du drapeau, soit par opinion républicaine. Les officiers étaient plus disposés encore à garder fidélité au gouvernement de la patrie.

Les bataillons de volontaires, émus des bruits qui commençaient à se répandre, étaient déjà en fermentation. Six volontaires d'un bataillon de la Marne se présentèrent devant Dumouriez ; ils avaient écrit sur leur chapeau avec de la craie le mot République, et signifièrent au général qu'il eût à obéir au décret de la Convention qui le mandait à la barre, sinon eux et leurs camarades imiteraient Brutus et le poignarderaient. Il leur répondit tranquillement et chercha à les calmer. Comme ils n'écoutaient rien et le menaçaient, il les fit arrêter. Un fils du conventionnel Lecointre, officier dans un bataillon de Seine-et-Oise, et un lieutenant-colonel nommé de Piles, furent aussi arrêtés et envoyés avec les volontaires à Tournai, pour être remis au général autrichien.

Dumouriez eut un instant la pensée de licencier les bataillons de volontaires, de réunir les troupes de ligne et de s'enfermer dans les trois places fortes de Lille, de Valenciennes et de Condé. Cet expédient qui lui donnait peu de chances de succès, n'était plus même praticable. Les commissaires de la Convention étaient à Lille ; les généraux leur obéissaient ; Condé, tout au plus, pouvait encore être saisi.

Il est douteux, que Dumouriez eût la volonté très arrêtée de marcher sur Paris et d'accomplir une contre-révolution, en empruntant le secours des Autrichiens ; il avait trop de sens pour espérer qu'une telle entreprise pût réussir. Peut-être croyait-il qu'à force de jactance et de menaces, il parviendrait à faire consentir la Convention à traiter de la paix, et en même temps il se flattait de la négocier avec les Autrichiens. Cette espérance était aussi chimérique ; la paix était incompatible avec la république, tout autant qu'une contre-révolution. Mais, comme les Jacobins ne voulaient pas qu'il conservât le commandement de l'armée, comme le chaos où l'esprit révolutionnaire avait jeté le gouvernement et l'administration ne permettait pas à Dumouriez de compter sur des succès militaires, il s'était vu forcé à jouer ce coup de dés.

Le 2 avril, des officiers, qu'il avait envoyés sur la route, vinrent lui annoncer que le ministre de la guerre et les quatre commissaires de la Convention allaient arriver. Ils avaient dit, en présence de ces officiers, que le général était perdu, qu'ils le feraient conduire à Paris, mais qu'il n'y arriverait pas ; des housards et des dragons, qu'il avait renvoyés de l'armée, étaient chargés de cette exécution par les meneurs jacobins.

Camus porta la parole ; Dumouriez avait voulu que toute explication se passât devant son état-major. Les commissaires insistèrent pour lui parler en particulier. Le général Valence seul resta ; les autres généraux et officiers de l'état-major étaient dans une salle voisine, les portes ouvertes.

Le général répondit qu'il ne pouvait quitter l'armée en ce moment ; qu'il fallait auparavant la remettre en bon ordre, et que, lorsqu'il se serait acquitté de ce devoir, il rendrait compte de sa conduite ; toutefois il ne refusait pas absolument d'obéir. « Les commissaires avaient le pouvoir de le destituer : c'était à eux, disait-il, de juger ce qu'ils avaient à faire. Quant à lui, il donnerait volontiers sa démission.

— Mais que ferez-vous après ? répondit Camus.

— Ce qui me conviendra ; mais je n'irai pas à Paris me mettre aux mains des frénétiques, pour me voir condamner par le tribunal révolutionnaire.

— Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal ?

— Je le reconnais pour un tribunal de sang et de crimes ; tant que j'aurai un pouce de fer dans la main, je ne m'y soumettrai pas. Si j'en avais le pouvoir, je l'abolirais ; il est l'opprobre d'une nation libre. »

Les autres commissaires parlaient un langage plus conciliant. Quinette cherchait à rassurer le général et promettait de le couvrir de son corps. Bancal tirait ses arguments et ses exemples de l'histoire romaine.

« Les Romains, disait Dumouriez, n'avaient ni club des Jacobins, ni tribunal révolutionnaire ; et puisque nous parlons de Rome, je n'imiterai pas Curtius : je ne me jetterai pas dans le gouffre. »

Ils essayèrent d'écarter la crainte des Jacobins et du tribunal, en lui disant que c'était à la Convention seule qu'il aurait affaire. « La Convention, répondait-il, n'est pas en pouvoir de me sauver des fureurs de Marat, des Jacobins et des tribunes publiques qui la dominent.

— Vous ne voulez donc pas obéir à la Convention ? » disaient les commissaires.

Il les exhorta à suivre une conduite modérée, à prendre les circonstances- en considération, et à retourner à Paris pour expliquer à l'Assemblée les graves inconvénients qui résulteraient de son absence de l'armée. La conférence dura deux heures, sans conclusion ni résultat. Dumouriez et Beurnonville restèrent seuls ensemble ; ils s'entendirent plus facilement. Le ministre vit bien que son ancien général était irrévocablement décidé. Lui-même était dénoncé et menacé du tribunal révolutionnaire tout autant que Dumouriez. « Traitez-moi comme vous traiterez les députés, lui dit-il. — N'en doutez pas, et je crois que ce sera vous rendre service. »

Une heure après, les commissaires rentrèrent. « Citoyen général, dit Camus avec un accent impérieux, mais troublé, voulez-vous obéir au décret de la Convention nationale et vous rendre à Paris ? — Pas dans ce moment, répondit le général. — Eh bien ! je déclare que vous êtes suspendu de vos fonctions ; vous n'êtes plus général. J'ordonne qu'on ne vous obéisse plus, et qu'on s'empare de vous. Je vais mettre le scellé sur vos papiers. »

Dumouriez était entouré de son état-major ; il venait de recevoir les protestations de dévouement de ses officiers. Un murmure d'indignation accueillit le commandement du commissaire. « Dites-moi le nom de ces gens-là, dit Camus. — Ils vous le diront eux-mêmes, » repartit Dumouriez ; puis un instant après il ajouta : « Ceci est trop fort ; il est temps de mettre un terme à tant d'impudence. »

Le régiment des housards de Berchini, commandé par le colonel Nordman, un des intimes de Dumouriez, était en bataille devant la maison ; un officier et trente hommes à pied se tenaient prêts à entrer. Dumouriez leur en donna l'ordre en allemand ; ensuite il dit d'un ton ferme : « Arrêtez ces quatre hommes, et qu'on ne leur fasse point de mal. Arrêtez aussi M. le ministre de la guerre, et qu'on lui laisse ses armes. »

Camus s'écria : « Général Dumouriez, vous perdez la république. » On emmena les commissaires dans une autre chambre. Ensuite ils montèrent dans leur voiture escortés par les housards ; ils furent conduits à Tournai et remis au général Clairfait. Une lettre de Dumouriez annonçait qu'ils étaient otages pour répondre des excès qui seraient commis à Paris ; en même temps il demandait au général autrichien de traiter avec égards le général Beurnonville.

Dumouriez avait peu d'espérance, mais il voulut tenter témérairement les dernières chances ; il employa la journée du 3 avril à ordonner des mouvements de troupes et à expédier une proclamation à son armée, en même temps qu'une déclaration adressée à la nation française. Il exposait toute sa vie politique et ses services militaires, ses griefs contre la Convention et les maux qu'elle faisait souffrir au pays, la désorganisation des armées et l'impossibilité de continuer une guerre si mal dirigée. « Nous avons, disait-il, un point de ralliement pour étouffer le monstre de l'anarchie, c'est la constitution de 1791, œuvre d'un peuple libre. En la reprenant, nous resterons libres et nous retrouverons notre gloire. La guerre civile cessera ou du moins ne trouvera plus aucun appui dans les puissances étrangères, qui ne demandent qu'à rendre leur estime et leur amitié à une nation dont les erreurs et l'anarchie inquiètent l'Europe. Les troupes de ligne et les braves volontaires, qui depuis un an se sont sacrifiés pour la liberté en abhorrant l'anarchie, iront se reposer au sein de leurs familles après avoir accompli ce noble ouvrage. — Quant à moi, j'ai fait le serment devant toute l'Europe qu'après avoir opéré le salut de ma patrie par le rétablissement de la constitution, de l'ordre et de la paix, je cesserai toute fonction publique, et j'irai jouir dans la solitude du bonheur de mes concitoyens. »

Il écrivit aussi à l'administration du département du Nord, qu'il ne tarderait plus à marcher sur Paris, pour faire cesser la sanglante anarchie qui y régnait.

Le lendemain, escorté de huit housards, il partit de Saint-Amand pour Condé, dont il voulait s'assurer en n'y laissant que des troupes auxquelles il pût se fier. Il avait avec lui le duc de Chartres et le colonel Thouvenot. La garnison de Condé pouvait lui donner quelque inquiétude, mais il croyait encore à son ascendant. D'ailleurs il se trouvait dans une position où il fallait se risquer.

Il rencontra sur la route un bataillon des volontaires de l'Yonne, qui marchait vers Condé, tandis que sa destination était pour Valenciennes. Au même moment, il reçut un message du général Neuilly, qui commandait à Condé et qui lui faisait savoir que la garnison était en grande fermentation.

Dumouriez se détourna de la route pour entrer dans une maison, afin d'y écrire quelques ordres. Alors les volontaires coururent sur lui, criant : « Arrête, arrête ! » et cherchant à l'entourer. Il s'écarta du grand chemin, ainsi que son cortège. Un fossé leur barrait le passage ; il voulut le franchir ; son cheval refusa de passer ; il le laissa au bord et traversa à gué. Les volontaires tiraient des coups de fusil ; plusieurs chevaux furent tués. Un domestique du duc de Chartres donna le sien au général.

Il ne pouvait rejoindre son camp de Saint-Amand ; il passa la frontière et s'arrêta dans un village de Belgique. De là il écrivit au colonel Mack de venir le trouver. Pendant ce temps-là, les housards de Berchini, apprenant ce qui se passait, avaient chargé sur les volontaires et maintenaient encore Saint-Amand dans l'obéissance de leur général.

Il ne désespéra point, ou plutôt il voulut ne pas désespérer, et raisonna avec le colonel Mack comme si ses projets étaient réellement en cours d'exécution. Il rédigea un projet de proclamation pour que le prince de Cobourg la signât et l'adressât aux Français. Mais il ne voulait point recourir encore à la coopération des Autrichiens ; c'eût été achever d'exaspérer l'opinion de l'armée.

Après cette conférence, Dumouriez se rendit au camp de Maulde. L'affection et le dévouement des troupes pour leur général commençaient à faire place à d'autres sentiments ; au camp de Saint-Amand, l'artillerie s'était déjà rangée à l'obéissance de la Convention, et se retirait à Valenciennes. Tout était manqué ; il n'avait plus qu'à quitter son armée et sa patrie.

 

Il n'engagea personne à le suivre. Sans aucune escorte, il se retira au quartier général, à Tournai. Le duc de Chartres, le colonel Thouvenot, le colonel Montjoye, deux ou trois officiers d'état-major, étaient avec lui.

Ainsi se termina la carrière politique et militaire de Dumouriez. Le reste de sa vie, qui devait se prolonger pendant trente ans, s'écoula dans l'exil et dans l'inaction, mais non pas dans l'oisiveté d'esprit ; il continua à être un infatigable faiseur de projets ; il en fit pour toutes les hypothèses, sans qu'il lui fût jamais donné de travailler à en exécuter aucun. Mais son nom ne pouvait pas être oublié de l'histoire et reste attaché à de grands événements, où il a pris une part considérable. Son caractère et sa capacité n'étaient point en complète harmonie avec les circonstances où il se trouvait. Dénué de conviction et de dignité morale, il avait, en même temps, trop de bon sens et d'indépendance d'esprit pour se livrer avec aveuglement ou avec docilité au torrent révolutionnaire. Il prévoyait l'échafaud, et n'aurait point tardé à y monter. Ce qu'il avait comploté pour changer le cours des événements, ne lui laissait guère la possibilité de revenir plus tard offrir à son pays ses talents et ses services. Il n'était plus qu'un transfuge et ne pouvait retrouver ce rôle d'aventurier, le seul qui fût assorti à son ambitieuse imagination[7].

 

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Rapport de Courtois.

[2] Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II.

[3] Beaulieu, Essais sur la Révolution.

[4] Lettres de Mme Roland.

[5] Lettre du rédacteur du Moniteur, 18 juin 1794.

[6] Mémoires de Meillan.

[7] Ce cinquième livre sera continué dans le prochain volume.