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L'Assemblée
nationale ou, pour parler plus exactement, la minorité, qui continuait à
siéger dans la salle envahie par l'insurrection, avait sanctionné la ruine du
gouvernement. Elle s'était ainsi arrogé un pouvoir souverain supérieur à la
loi qu'elle abolissait ; en même temps, elle n'avait plus une ombre
d'autorité ; personne ne songeait à lui obéir ; elle-même ne pouvait avoir la
pensée de commander. L'eût-elle voulu, aucune force n'était à sa disposition
; elle n'avait nul moyen de rétablir l'ordre public. Pendant
qu'elle réglait les destinées de l'empire, un inutile combat se prolongeait
et devenait un massacre. Le sang coulait devant les portes de l'Assemblée : «
Il n'y a pas d'horreur dont le corps législatif n'ait été témoin, » ainsi le
racontait Cambon quelques semaines après. C'était, pour presque tous les
représentants, un sujet de regrets, mais une fatalité qu'ils acceptaient.
Leurs collègues du parti modéré, avertis et entraînés par des amis effrayés,
cherchaient à se dérober aux assassins, en se retirant dans quelque asile ;
leur courage eût été inutile ; sans doute, ils l'eussent payé de la vie. De
sorte que cette terrible journée n'a pu léguer à l'histoire le souvenir d'un
seul exemple de fermeté et de résolution. Les victimes se dévouèrent avec une
résignation passive et sans nulle résistance. Au 10
août commença cette époque de soumission humble et patiente, qui a favorisé
tant de crimes et fait verser tant de sang. On avait laissé désarmer les
pouvoirs publics, gardiens de la sécurité commune ; on avait dépouillé de sa
force et de son prestige l'autorité chargée de maintenir l'ordre ; maintenant
on était sans défense, réduit à la résistance individuelle qui même n'avait
plus aucun moyen d'organisation. Dans la
journée du 10 août, après que les Suisses eurent abandonné le Carrousel
qu'ils avaient conquis, pour passer dans le jardin où le roi leur ordonna de
cesser le combat et de rendre les armes, ceux qui étaient parvenus jusqu'à
l'Assemblée avaient été enfermés dans l'église des Feuillants et leurs officiers
dans les salles du couvent. Les députés, quel que fût leur opinion ou leur
parti, étaient, à ce moment, à peu près unanimes pour empêcher les massacres.
Les sanguinaires fureurs de la populace des émeutes leur faisaient encore
horreur et pitié. Pendant la nuit, la plupart des officiers suisses furent
sauvés par les soins de Bruat, député du Haut-Rhin, qui leur procura des
vêtements pour se déguiser et qui facilita leur évasion. Le
lendemain matin, lorsque la séance fut reprise, un des premiers soins de
l'Assemblée fut de préserver les soldats qui étaient restés enfermés dans
l'église et que les massacreurs réclamaient tumultueusement pour les égorger.
Des pétitionnaires étaient venus demander grâce pour eux. Lacroix, Bazire et
Chabot, dont les opinions, le langage et la conduite étaient des titres à la
confiance des combattants de l'insurrection, se chargèrent de calmer leur
colère et leurs exigences ; ils y réussirent non sans peine ; ils se jetèrent
à genoux devant les massacreurs implorant leur pitié. Ce fut le seul succès
d'humanité qui put être obtenu. La cour
et le château n'étant plus défendus, les Marseillais et les hommes de
Santerre et de Westermann étaient revenus sans trouver de résistance.
Toutefois, pour plus de sûreté, ils mirent en batterie six pièces de canon ;
plusieurs décharges furent dirigées sur le château. Pendant quatorze ans, on
a pu voir cette façade encore criblée des marques creusées par les boulets ;
sur chacune de ces cicatrices, le mot « 10 août » avait été écrit. En 1806
seulement, l'empereur Napoléon fit réparer la muraille et les inscriptions
furent effacées. Pendant
cette seconde attaque des Tuileries, le feu fut mis aux lignes des bâtiments
qui divisaient les trois cours et les séparaient du Carrousel ; l'incendie ne
fut pas éteint ; le désordre et l'ivresse du combat étaient tels que les
insurgés tiraient sur les pompiers qui venaient arrêter le feu. Ces bâtiments
furent consumés ; puis on déblaya les ruines ; les trois cours en formèrent
une seule séparée du Carrousel par une cloison en planches, qui subsista
jusqu'en 1800. La grille fut terminée et démasquée le jour où le premier
consul vint s'installer aux Tuileries. Une inscription avait été placée
au-dessus de la porte de la clôture en planches, on y lisait : « Le 10 août,
la royauté fut abolie ; elle ne se relèvera jamais. » Cette inscription
disparut, même avant la proclamation de l'empire. C'était
donc à la lueur des flammes, parmi les corps des blessés et des morts, que
les insurgés s'avançaient vers le château. Une partie des Suisses y étaient
restés : ils descendirent, en toute hâte, dans le vestibule du milieu, y
trouvèrent encore deux pièces de canon et s'en servirent pour protéger leur
retraite par le jardin, en arrêtant les Marseillais pendant quelques instants
; ce détachement réussit ainsi à quitter le château. Mais ils laissaient
encore environ quatre-vingts hommes, qui se postèrent sur l'escalier. Les
insurgés les y attaquèrent ; le combat fut meurtrier ; les assaillants y
perdirent beaucoup des leurs. Au bout d'un quart d'heure ils furent maîtres
du passage et ils arrivèrent dans les appartements, foulant aux pieds les
cadavres, achevant les blessés, tuant tous ceux qui se rencontraient sur leur
passage ; tantôt ils les égorgeaient, tantôt ils les jetaient par les
fenêtres, d'où ils tombaient sur les piques des hommes restés dans la cour. Cependant
les Suisses, qui avaient été forcés sur l'escalier ou qui étaient restés dans
l'intérieur du château, se défendaient vaillamment ; il y avait des combats
de salle en salle ; dix-sept Suisses furent massacrés dans la chapelle, en
vendant chèrement leur vie. Les
gentilshommes avaient presque tous eu le temps de descendre par l'escalier du
pavillon de Flore, pour passer dans le jardin ; les vieillards et ceux qui
n'avaient pu suivre cette retraite ne furent pas épargnés. Les huissiers, les
hommes de service étaient égorgés. Ce fut à grand'peine, qu'en parlant au nom
de la municipalité, quelques hommes, qui semblaient avoir autorité sur ces
bandes, parvinrent à sauver les femmes restées dans le palais : « Ne
déshonorez pas la nation, disaient-ils ; faites grâce aux femmes ! » Ce
n'était plus l'ardeur du combat qui allumait cette rage et cette soif du
sang. Les auteurs de l'insurrection, ceux qui avaient excité et lancé cette
foule barbare, avaient prévu sans doute à quels excès elle se porterait ; ils
y comptaient pour répandre une profonde terreur, pour assurer leur victoire
et leur domination. Les circonstances de cette journée avaient encore
augmenté, et surtout propagé ces dispositions féroces. En de telles
batailles, les combattants sont toujours accompagnés de curieux que le bruit
attire, que l'agitation entraîne, qui ne se rendent pas compte du danger et
s'y exposent sans être venus le chercher. Ces auxiliaires de l'émeute
comptent sur une victoire facile ; elle leur est promise pour les recruter.
Le commencement de la journée avait entretenu cette assurance parmi les
insurgés de ce second ban : nulle résistance dans les rues, ni pendant la
marche ; le Carrousel d'abord occupé sans la moindre difficulté ; les portes
de la cour enfoncées avant qu'un coup de canon ou même de fusil eût été tiré
; l'artillerie de la garde nationale fraternisant avec l'émeute ; le roi se
retirant à l'Assemblée : puis, tout à coup, par suite d'un combat engagé sur
l'escalier du château, qui, parmi tant de bruit, n'était ni vu, ni entendu,
les Suisses tirent par les fenêtres tout au travers d'une foule à peine
armée. Il sembla que ce fût une trahison, un guet-apens, une conspiration
préparée contre le peuple ; de là résulta un sentiment de vengeance et de
fureur, qui rendit cette tourbe plus cruelle qu'elle ne l'eût été. Le
palais des Tuileries, souillé par le massacre, était aussi livré aux
brigandages, aux sauvages amusements d'une foule ivre de désordre et de
destruction ; les meubles, les ornements, les statues, les tableaux étaient
brisés, déchirés, jetés par les fenêtres dans les flammes de l'incendie ; les
bureaux et les armoires étaient enfoncés. C'était le sac d'une ville prise
d'assaut .et mise à feu et à sang. Pendant
ce temps-là, les environs des Tuileries étaient le théâtre d'autres
massacres. Les Suisses, qui avaient passé du château dans le jardin, avaient
été rejoints par un petit nombre des gentilshommes et des gardes nationaux
échappés du pavillon de Flore, non sans avoir perdu beaucoup des leurs : les
uns égorgés avant d'avoir pu sortir du château, les autres exposés à une
fusillade meurtrière, lorsqu'ils débouchaient dans le jardin. Réunis aux
Suisses, ils se dirigèrent vers l'Assemblée ; la traversée était périlleuse,
de tous côtés on tirait sur eux, de la terrasse de l'eau, de la terrasse des
Feuillants et des pelotons qui étaient déjà descendus dans le jardin. En
arrivant devant le perron des Feuillants, ils furent reçus à coups de fusil.
Rentrant sous les arbres, ils allèrent se présenter à la grille de la place
Louis XV ; elle était fermée ; ils finirent par trouver passage à l'escalier
qui descend de la terrasse de l'eau sur le quai, à l'angle du jardin, nommé
alors le jardin du Dauphin ; arrivés enfin sur la place, ils y furent chargés
par les gendarmes à cheval, qui avaient dû combattre avec eux pour la défense
du roi et qui s'étaient révoltés contre leurs officiers. Alors les fugitifs
se dispersèrent par petits pelotons ; bien peu furent épargnés ; poursuivis
dans toutes les directions, ils furent massacrés, les uns sur la place,
d'autres dans les Champs-Elysées, dans le faubourg Saint-Honoré, au coin de
la rue de Chaillot ; quelques-uns avaient pénétré jusqu'à la place Vendôme,
ils y périrent ; M. de Montmolin, leur officier, fut égorgé aux pieds de la
statue de Louis XIV. Partout
ils étaient traqués de rue en rue ; un habit rouge suffisait à mettre la
plèbe en fureur ; de paisibles citoyens furent massacrés sans autre motif ;
d'autres périrent, parce que soit leur costume ou leur coiffure, soit quelque
ressemblance les faisaient soupçonner d'être des chevaliers du poignard
échappés du château. Les cadavres étaient dépouillés, mutilés, dépecés et les
lambeaux de chair étaient portés en triomphe au haut des piques : d'horribles
femmes n'étaient pas les moins sanguinaires. Il y
eut aussi d'autres vengeances, d'autres assassinats exécutés moins
aveuglément. On ne peut expliquer le meurtre de M. de Clermont-Tonnerre par
l'ardeur du combat, ni par la fureur populaire. Il avait été un des premiers
députés de la noblesse aux États généraux qui avaient manifesté un amour
sincère et éclairé de la liberté ; il avait contribué à décider la minorité
qui, avant le 14 juillet, s'était réunie au Tiers État ; c'était un des
hommes les plus distingués de l'Assemblée constituante : spirituel, éloquent,
de gracieuses et nobles manières ; ses opinions étaient sages et
consciencieuses ; il voulait avec conviction une monarchie constitutionnelle
et ne reconnaissait pas plus à une assemblée unique qu'à un roi la
souveraineté absolue : ainsi il s'était bientôt trouvé en arrière du flot de
la Révolution. Le 5 octobre l'avait consterné sans le décourager. Il continua
à soutenir, à la tribune et dans ses écrits, la cause de la liberté telle
qu'il la comprenait ; il avait essayé de fonder le club monarchique, rendu
impossible par les intolérantes persécutions des Jacobins. Il n'était point
en relation habituelle avec la cour, et vivait, indépendant et tranquille. Son
hôtel était situé rue de Sèvres, très-loin des Tuileries et du théâtre où le
combat était livré. Dans la matinée du 10 août, une troupe d'hommes armés de
piques et de faux investit son hôtel, criant qu'un dépôt d'armes y avait été
formé ; il fit ouvrir les portes, invita ces hommes à entrer et à faire une
sévère recherche ; on ne trouva aucune arme ; les voisins savaient bien qu'il
n'y en avait point. Alors les bandits le conduisirent brutalement à la
section de la Croix-Rouge. Il parla d'une manière si simple et si persuasive,
que cette autorité populaire permit qu'il retournât chez lui. Redescendu dans
la rue, il y trouva les hommes qui l'avaient amené, toujours irrités et
menaçants ; il monta sur une borne et commença à leur parler avec courage et
noblesse ; il sembla un instant agir sur ces âmes grossières ; quelques
applaudissements-se faisaient entendre. Un cuisinier, qu'il avait renvoyé
pour vol, lui lança un coup de faux au visage ; il tomba, se releva, entra
dans un hôtel voisin ; poursuivi d'étage en étage, il fut atteint et massacré
; son corps, traîné dans la rue, fut livré aux outrages de la populace, et
lorsqu'on le rapporta à sa femme, ses vêtements seuls pouvaient le faire
reconnaître. Ainsi
se passa la journée du 10 août, hors de l'Assemblée. La nouvelle
administration de la commune de Paris, seule autorité qui aurait pu tenter de
rétablir l'ordre et d'arrêter l'effusion du sang, ne songea pas un instant à
empêcher les massacres. Parmi les hommes qui formaient le conseil de
l'insurrection, les uns partageaient les passions féroces des assassins ; les
autres érigeaient en système et en nécessité politique des crimes, dont la
répression aurait pu compromettre ou diminuer leur prééminence sur la tourbe
qu'ils avaient excitée. Ils n'avaient nul plan de conduite, aucun système à
établir, pas une idée arrêtée pour le lendemain : détruire et régner par la
force sur les ruines qu'ils avaient faites, c'était toute leur politique. Les
Girondins, dans leur vanité, avaient une certaine foi de doctrine : ils se
croyaient capables de réaliser leurs chimères déclamatoires. Danton et les
hommes qui recevaient son influence marchaient en avant ; ne pas reculer dans
la carrière révolutionnaire était leur unique symbole. Où s'arrêteraient-ils
? Sous quelle forme serait constituée la société nouvelle, après avoir brisé
la société ancienne ? Quelle autorité régulière pourrait succéder à la
puissance qu'ils n'exerçaient sur la populace qu'en obéissant aux passions
inspirées par eux-mêmes ? C'étaient des questions sur lesquelles Danton
tâchait de ne pas interroger son propre bon sens : il s'étourdissait par le
mouvement et s'animait au jeu de hasard des révolutions, sans prévoir le
moment où la partie serait gagnée ou perdue. La
lutte de l'esprit révolutionnaire contre le gouvernement constitutionnel
était terminée : une autre lutte allait commencer : les illusions
républicaines se trouvaient aux prises avec des passions et des vices
antipathiques à tout ordre social. En
accueillant le nouveau conseil, qui avait pris possession de l'hôtel de
ville, l'Assemblée avait reconnu un souverain. Les grandes déterminations
qu'elle venait de voter lui avaient été dictées, bien que les Girondins
eussent semblé y apposer leur cachet. Le 11
août, dès sept heures du matin, la séance avait été reprise. Le roi et sa
famille revinrent occuper la même tribune. Là, seulement, ils pouvaient
trouver quelque sûreté. Ce qui
importait, avant tout, c'était de s'informer de l'état de la capitale, de
savoir si les massacres avaient cessé, si l'ordre commençait à se rétablir. Santerre,
commandant de la garde nationale, nommé par le conseil de la commune, fut
mandé ; des commissaires municipaux assurèrent que l'agitation diminuait et
que le conseil venait de suspendre tous les juges de paix, dont le peuple se
méfiait au point de massacrer les inculpés qu'on amenait devant eux. Les
barrières étaient encore fermées. Des mesures étaient J prises pour que les
Suisses réfugiés dans quelques corps de garde fussent transférés en prison,
sans être exposés aux vengeances populaires. Dès la
veille, des bandes d'insurgés avaient commencé à renverser les statues
royales qui s'élevaient sur les places publiques. Un homme avait été écrasé
par la chute de la statue de Louis XIV sur la place Vendôme. Quelques députés
proposèrent de rendre cette destruction régulière. Il fut objecté que
l'Assemblée ne pouvait autoriser la ruine des monuments ; la remarque fut mal
accueillie. Ce désordre, ainsi que la plupart des autres, était produit, non
par un sentiment exalté et réel, il était provoqué par des excitations ; il
entrait dans les projets des meneurs de la sédition : c'était une manière de
proclamer l'abolition de la royauté. Un passant regardait avec tristesse la
statue de Henri IV renversée sur le Pont-Neuf ; un autre spectateur, plus au
fait du vrai sens de cette destruction, lui dit : « Ce n'est point Henri IV
qui est abattu, c'est la statue de Louis XVII. » La
fermentation était encore telle que Santerre demanda que le roi ne quittât
point l'enceinte de l'Assemblée. Alors
parut l'homme qui pouvait le mieux arrêter une populace déchaînée, à supposer
que la chose soit possible. Danton, après avoir prêté serment avec les autres
ministres, ajouta : « La
nation française, lasse du despotisme, avait fait une révolution ; mais, trop
généreuse, elle avait transigé avec les tyrans... Elle va rentrer dans ses
droits. Dans tous les temps, et surtout pour les délits particuliers, là où
commence l'action de la justice, doivent cesser les vengeances populaires. Je
prends, devant l'Assemblée, l'engagement de protéger les hommes qui sont dans
son enceinte. Je marcherai à leur tête ; je réponds d'eux. » Pétion,
rendu à ses fonctions de maire, vint, à son tour, promettre ses efforts pour
calmer l'effervescence du peuple encore très-vive ; mais il attestait qu'elle
était surtout excitée par la crainte qu'on ne manquât à sa dignité. « La
plupart des victimes de sa colère, disait Pétion, étaient des filous, qui
étaient pris en flagrant délit. Quelques heures après, il revint encore à
l'Assemblée rendre compte de la vive satisfaction qu'il avait éprouvée en
voyant la capitale redevenue tranquille, en entendant les bénédictions
adressées à l'Assemblée nationale ; il avait « parlé au peuple, à ce peuple
toujours bon, toujours juste ; ses exhortations avaient suffi pour dissiper
de tumultueux rassemblements. » La confiance et le respect accordés aux
magistrats sont la garantie de l'ordre public. » Afin de gagner cette
confiance, il avait lui-même veillé à la publication d'une proclamation
rédigée au conseil de la commune. « Peuple
souverain, suspends ta vengeance ; la justice endormie reprendra aujourd'hui
ses droits ; tous les coupables vont périr sur l'échafaud. » A la
même séance, le conseil avait ordonné la mention honorable d'une pétition qui
lui était adressée pour célébrer la juste vengeance du peuple,
l'extermination de Mandat et de quatre autres prisonniers. Pendant
la quiétude de Pétion, les députés, qui avaient appartenu à l'ancienne
majorité modérée, n'étaient pas en sûreté, même dans la salle des séances,
lorsqu'ils se risquaient à y rentrer. « Savez-vous à quoi vous vous exposez ?
entendez-vous ces tribuns ? » disait Merlin de Thionville à Théodore de
Lameth et à Dumas qui venaient reprendre leur place et prêter serment ; «
attendez un quart d'heure, et dès que vous aurez prêté serment, tâchez de
disparaître. » Les
promesses de Danton et le contentement de Pétion n'inspiraient point à
l'Assemblée une telle confiance qu'elle pût être sans inquiétude sur le sort
des Suisses réfugiés dans les salies des Feuillants et dans les sections ; on
n'osa point les transférer à l'Abbaye ; ils furent provisoirement enfermés au
palais Bourbon. Afin de les sauver, on cherchait à tourner la colère des
insurgés sur les officiers et sur les commandants du château ; on présentait
les soldats comme victimes des complots tramés contre le peuple ; on leur
suggérait des témoignages hostiles à leurs chefs, et l'on promettait qu'il en
serait fait justice ; ils étaient conduits à cette prison de l'Abbaye déjà
menacée. Malgré ces soins tardifs, le nombre des Suisses tués en combattant
ou massacrés après qu'ils eurent cessé de défendre le château, a été calculé
à environ sept cents soldats et vingt-deux officiers. Il périt, dans ces deux
journées, vingt gardes nationaux royalistes, trois commandants de la garde
nationale, quarante gendarmes, cent personnes de la domesticité du roi, la
patrouille massacrée dès le premier matin avant le combat, M. de
Clermont-Tonnerre, une vingtaine de gentilshommes qui essayèrent de pénétrer
aux Tuileries ou qui furent tués en se retirant, enfin à peu près deux cents
hommes exécutés sans vérification à titre de voleurs. Les insurgés perdirent
cinq cents hommes, et l'on assura que trois mille personnes de cette foule
désarmée, qui avait rempli le Carrousel, les cours du château et le jardin,
étaient tombées sous la fusillade et le canon. La
sûreté du roi et de sa famille était la principale préoccupation de
l'Assemblée ; les dangers qui le menaçaient, ce qui pouvait advenir en un tel
désordre, tels étaient les motifs qui inspiraient aux révolutionnaires un
intérêt politique, bien supérieur, pour eux, à la justice et à l'humanité. Pendant
la journée du 11, les amis et les serviteurs du roi et de la reine avaient eu
la permission d'entrer dans les cellules du couvent des Feuillants, qui leur
avaient été assignées comme asile. Des paroles touchantes de reconnaissance
pour le dévouement qu'on leur témoignait, les effusions d'une douleur
toujours noble et sans faiblesse, ont été rapportées par les témoins de ces
tristes moments. Là se trouvaient le prince de Poix, le baron d'Aubier, M. de
Saint-Pardoux, M. de Goguelat, M. de Chamilly, M. Hue. Mme Campan et sa sœur,
Mme Auguier, y parvinrent : « Ah ! malheureuses femmes, leur dit la reine,
venez-en voir une plus malheureuse que vous. Nous sommes perdus ; nous voilà
arrivés au terme après trois années d'outrages. Nous allons succomber par
cette horrible révolution. Bien d'autres périront après nous. Tous ont
contribué à notre perte ; les novateurs comme des fous ; les ambitieux pour
s'élever ou s'enrichir ; les plus forcenés jacobins voulaient de l'argent ou
des places ; la foule demandait le pillage. Il n'y a pas un patriote parmi
tous ces infâmes. Les émigrés avaient aussi leurs projets et leurs intrigues
; les étrangers veulent profiter des dissensions de la France ; tout le monde
est pour quelque chose dans nos malheurs. — Pauvres enfants, disait-elle en
embrassant le Dauphin et sa sœur, votre bel héritage finit avec nous ; il est
cruel de ne pas vous le transmettre. » Elle se
faisait raconter les massacres, la dévastation et l'incendie des Tuileries.
C'était l'ambassadrice d'Angleterre qui lui avait envoyé du linge. Le roi
était calme, sans effusion, pieusement résigné, sans grandeur, sans apparente
noblesse ; sa dignité morale n'avait rien d'extérieur. Le
lendemain 12, Grangeneuve se plaignit, dans l'intérêt, disait-il, de la
sûreté du roi, qu'on laissât approcher de lui des personnes qui n'étaient
point autorisées par l'Assemblée. Dès lors la consigne fut donnée pour
empêcher ces communications. M. de Rohan-Chabot, qui avait tâché de
s'introduire, fut arrêté et mis en prison, où il trouva la mort peu après. Le
décret de suspension avait assigné le Luxembourg pour la demeure du roi ; la
commune réclama aussitôt contre cette disposition. L'Assemblée, après avoir
entendu le rapport d'une commission, décréta que l'hôtel du ministère de la
justice, place Vendôme, serait réservé pour l'habitation du roi et de sa
famille ; Danton avait lui-même consenti à cette désignation. Le roi devait être gardé sous la
surveillance du commandant de la garde nationale ; une somme de cinq cent
mille francs était assignée pour la dépense de sa maison, jusqu'au jour de la
réunion de la Convention nationale. Les
termes du décret étaient convenables et conservaient une sorte de respect.
C'était encore une conséquence des projets de la Gironde, et de la suspension
préférée à la déchéance ; le roi était ainsi dans une situation provisoire,
prisonnier sans doute, mais prisonnier de l'Assemblée, placé dans son
voisinage et sous son autorité. Un tel
arrangement n'était point conforme aux intentions et aux volontés des
véritables vainqueurs du 10 août. Il fallait que le roi fût entre les mains
des hommes qui siégeaient à la commune, et non pas prisonnier des Girondins.
Cela pouvait convenir à Danton, tout aussi bien que le projet de donner le
ministère de la justice pour demeure à la famille royale. Se tenant prêt à un
dénouement quelconque : « Ce sera moi qui sauverai le roi ou qui le tuerai, »
disait-il. Manuel,
procureur général de la commune, se présenta à la barre : « Législateurs,
dit-il, la France est libre. Le roi est enfin soumis à la loi ; il ne reste
plus à Louis XVI d'autre droit que de se justifier devant le souverain. Ce
droit seul le met sous la sauvegarde de la nation. Le Temple peut servir de
demeure au roi et à sa famille. Si vous confiez à la nation le roi, sa femme
et leur sœur, ils y seront conduits demain avec tout le respect dû au
malheur. On leur interceptera toute correspondance, car ils n'ont que des
traîtres pour amis. Les rues qu'ils traverseront seront bordées de ces
soldats de la Révolution, qui les feront rougir d'avoir cru qu'il y avait
parmi eux des esclaves prêts à soutenir le despotisme ; leur plus grand
supplice sera d'entendre crier : « Vive la nation ! Vive la liberté ! » Le
président de l'Assemblée répondit qu'un décret venait de fixer l'hôtel de la
chancellerie pour la demeure du roi. Manuel
insista : le décret fut aussitôt rapporté. La commune de Paris fut chargée de
choisir le lieu où le roi habiterait, et le soin de le garder lui fut confié. Le 13
août, au milieu de la journée, deux voitures furent amenées aux Feuillants ;
la famille royale y monta. Pétion et Manuel veillaient à cette translation :
Pétion se plaça dans la voiture du roi, ainsi qu'au retour de Varennes. Il
voulut que la traversée de Paris fût un triomphe populaire et un outrage de
plus pour le roi. On prit
un long chemin, et la marche fut lente. Après avoir passé sur la place
Vendôme, où Pétion eut soin de montrer la statue de Louis XIV gisant sur le
pavé, on suivit toute la ligne des boulevards. Une foule insultante s'était
rassemblée autour des voitures. Près de la portière on voyait un homme à
grande barbe, vêtu d'une souquenille assez semblable à une robe de capucin.
Son aspect était hideux ; son regard féroce se troublait pourtant en se
voyant l'objet de la curiosité et de l'horreur publique. C'était un nommé Truchon,
membre de la nouvelle municipalité, qui s'était fait remarquer parmi toutes
les journées de sédition. Dans le peuple, on le nommait Nicolas à la grande
barbe, et on le confondait souvent avec Jourdan coupe-tête, dont le costume
et la physionomie étaient à peu près pareils, et qui se montrait dans les
mêmes occasions. Ce jour-là même, la foule croyait que c'était le coupe-tête[1]. Pendant
que le roi était conduit à sa dernière prison, l'Assemblée continuait à
établir un gouvernement nouveau. Elle convertit en décret la proposition déjà
présentée par Gensonné avant le 10 août : la recherche des crimes et délits
politiques fut confiée aux autorités administratives. Les municipalités
étaient investies du pouvoir de s'assurer de la personne des inculpés ; les
pièces devaient être adressées à l'Assemblée nationale. Un comité de sûreté
générale, formé dans son sein, entretiendrait une correspondance suivie avec
les administrations. Les municipalités, dans les villes de plus de vingt
mille habitants, pourraient, sous l'approbation des autorités supérieures,
faire tels règlements de police qu'elles jugeraient convenables, soit pour
procéder au recensement des personnes suspectes, soit pour réprimer les
propos injurieux tenus contre la nation et la constitution, soit pour
proscrire toute autre cocarde que la cocarde nationale, soit pour interdire
tout rassemblement de personnes suspectes. Toutefois les peines prescrites
par règlement administratif ne pourraient excéder une détention d'un an. Les
effets de cette abolition de toute garantie légale et judiciaire ne devaient
point tarder à se manifester ; le mécanisme de la tyrannie révolutionnaire
fut ainsi établi par les Girondins au moment où eux-mêmes commençaient à
trembler devant la commune de Paris. Ils
avaient destitué l'administration du département, mais avec l'intention de
changer seulement les personnes et de la laisser subsister, après ce
renouvellement, avec ses attributions constitutionnelles. Une députation
municipale se présenta. « Le
conseil général de la commune nous envoie vers vous, dit l'orateur, pour un
objet qui intéresse le salut public. Après le grand acte par lequel le peuple
souverain vient de reconquérir la liberté et vous-mêmes, il ne peut plus
exister d'intermédiaire entre le peuple et vous. Guidés par le même sentiment
de patriotisme qui a élevé le peuple de Paris et de la France entière au
point de grandeur où il est, vous devez entendre le langage de la vérité
qu'il va vous parler par la bouche de ses délégués. Quand le peuple a sauvé
la patrie ; quand vous avez ordonné une Convention nationale, qui doit vous
remplacer, qu'avez-vous autre chose à faire qu'à satisfaire à son vœu ?
Craignez-vous de vous reposer sur la sagesse du peuple, qui veille pour le
salut de la patrie, qui ne peut être sauvée que par lui ? ... Faudra-t-il que
le peuple, pour se délivrer d'une puissance usurpatrice de sa souveraineté,
s'arme encore une fois de sa vengeance ? » Une
assemblée, à qui peuvent être adressées de telles paroles, n'est plus
maîtresse d'elle-même. Il fut accordé que l'administration départementale
n'aurait pas la surveillance des opérations de la commune, en ce qui
concernait l'ordre public ; c'était légaliser un pouvoir déjà usurpé. Le jour
même où elle protestait contre l'existence de toute autorité supérieure et
interdisait aux sections de se conformer au décret de l'Assemblée qui
maintenait le département, elle envoyait des commissaires détruire les presses
de huit journaux. Un orateur vint rendre compte de cette exécution. Il
s'exprima en ces termes : « La mort de ces folliculaires n'a été hâtée que de
peu de jours. » Cela ne signifiait encore que la mort de leurs journaux. Si la
puissance et l'action avaient passé aux mains des révolutionnaires de
l'insurrection, la Gironde gardait encore dans ses attributions la parole et
la rédaction. Ce fut Condorcet qui écrivit et fit adopter le manifeste que
l'Assemblée adressait à la nation, pour lui expliquer les circonstances et
les motifs du renversement de la constitution. C'était un long exposé de la
conduite qu'avait suivie l'Assemblée depuis l'ouverture de sa session. Les
décrets contre les émigrés et les prêtres, le veto royal, la coalition des
souverains, la guerre, les méfiances inspirées par le pouvoir exécutif, le 20
juin où le zèle du maire de Paris avait prévenu le désordre, la déclaration
du danger de la patrie, le manifeste du duc de Brunswick, la présence
inconstitutionnelle des Suisses au château, l'ordre de tirer sur le peuple,
l'impossibilité de s'opposer à la juste vengeance exercée contre une telle
trahison : tels étaient les récits qui amenaient, comme conclusion, le décret
de suspension et l'appel d'une Convention nationale. Comment l'Assemblée ne
pouvait aller plus loin et ne devait pas prononcer sur ce qui serait statué
par la souveraineté du peuple : c'est ce que le rédacteur expliquait avec un
soin particulier. Quel que fût le penchant de Condorcet à l'exagération
logique des principes révolutionnaires et la timidité docile de son
caractère, il restait dans la limite des souhaits et des espérances de la
Gironde : il ne proclamait point la république. Un
autre ménagement était remarquable : il ne disait pas un mot du général La
Fayette. C'est qu'en effet, les Girondins, et peut-être aussi les autres
vainqueurs, s'inquiétaient de ce qu'il pouvait faire et de l'ascendant qu'ils
lui supposaient sur l'armée. Leurs journaux gardèrent la même précaution et
annoncèrent même son adhésion. Trois
commissaires avaient été, dès le premier moment, envoyés vers lui : Kersaint,
Antonelle et Peraldi ; ils lui firent savoir, par un intermédiaire, qu'il ne
tenait qu'à lui d'obtenir un grand pouvoir et de jouer le premier rôle dans
cette révolution. Les craintes qu'il inspirait et l'espérance de le séduire
prouvaient peu de connaissance de son caractère : c'était ne point savoir les
qualités qu'il avait et les qualités qui lui manquaient. Pour le
général La Fayette[2], le 10 août marquait le passage
de la révolution constitutionnelle à une servitude sanglante, de l'ère de la
liberté à l'ère de la terreur. Il voyait avec douleur commencer la
démoralisation politique de la France et de l'Europe ; il lui semblait que l'autorité
publique éprouvait la violation de tous les principes, de tous les
engagements de la société. Dans son opinion, les nations civilisées avaient
de certains droits qu'elles pouvaient défendre envers et contre tous ; des
garanties qui, au milieu des oscillations des partis et des envahissements de
leurs chefs, étaient destinées à prévenir la dégradation et l'asservissement.
Il avait approuvé et servi une révolution dont le but était la conquête ou la
défense de ces droits ; maintenant il voyait un petit nombre de factieux,
réunis par une organisation illégale, qui procédaient par la force, qui
voulaient faire plier la nation devant eux et la contraindre à leurs
opinions. Ainsi le
général La Fayette, lui qui avait cru qu'une insurrection était justifiée et
légitimée par la pureté des intentions, et lorsqu'elle a pour terme la
justice et la liberté, s'étonnait et s'indignait que d'autres se fussent
emparés de la même excuse. Convaincu au fond de sa conscience que l'égalité
des droits, cet autre nom de la liberté, ne ressemblait en rien au
nivellement, envieux, but manifeste de l'insurrection nouvelle, il n'avait
aucun pacte à conclure avec les hommes qui venaient d'appeler ou d'exécuter
le 10 août. Toutefois il hésitait à les combattre par la force ouverte ; en
1789, il avait admis que les voies de fait et la violence pouvaient être
employées pour renverser un gouvernement oppresseur ; trois ans après, ses
scrupules ne lui permettaient pas d'en user pour rétablir un gouvernement
destiné, à maintenir ou à restaurer, l'ordre public. D'ailleurs il regardait
comme son devoir le plus sacré de ne point compromettre la défense du
territoire ; et de ne procurer aucun avantage aux armées étrangères. Le
général chercha donc un moyen constitutionnel de ne se point soumettre à un
pouvoir usurpé. Le pouvoir exécutif n'était pas libre ; l'Assemblée avait
déclaré dans la séance du 9 août qu'elle ne délibérait plus librement ; les
nouveaux décrets n'étaient point votés par la majorité. Ainsi le général
avisa que la seule autorité légale à laquelle il dût obéissance, c'était
l'administration départementale des Ardennes ; en ce moment elle était pour
lui le souverain. Les administrateurs étaient d'opinion modérée et
constitutionnelle ; ils se prêtèrent courageusement à cette fiction. Les
commissaires de l'Assemblée étant arrivés à Sedan, se rendirent d'abord à la
municipalité ; le maire, M. Desrousseaux, leur dit : « Je vous demande,
messieurs, si, lorsque l'Assemblée a rendu le décret dont vous êtes porteurs,
elle était parfaitement libre. » Kersaint convint qu'elle avait voté pendant
une émeute et entourée d'hommes armés. « Vous n'êtes point, dit le
maire, les députés du corps législatif. Vous êtes les députés d'un parti qui
force l'Assemblée à voter la destruction des lois que nous avons jurées. Vous
cherchez à soulever le peuple de cette ville. Nous vous considérons comme des
otages pour la sûreté des représentants de notre département. » Après une
délibération unanime de tout le corps municipal, les commissaires furent
enfermés au château de Sedan. La
population était en parfait accord avec ses magistrats ; l'armée montrait une
obéissance dévouée à son général. Il eut un moment l'espoir de réunir en une
même résistance les corps d'armée et les départements de la frontière. Cette
illusion dura peu. — A Metz, le maréchal Luckner avait d'abord dit
publiquement : « La Fayette a bien fait, » et lui avait écrit de bien garder
les commissaires ; puis, lorsqu'arrivèrent les députés envoyés par
l'Assemblée, il fit en pleurant sa soumission. — A Strasbourg, M. de Broglie,
M. Dietrich, M. Desaix, M. Caffarelli, unis d'amitié ou d'opinion avec M. de
La Fayette, firent de vains efforts. — M. de Biron, général en chef, était
l'ami le plus intime du duc d'Orléans et suivait la même ligne politique. —
Le général Arthur Dillon, qui commandait l'armée du Nord, commença par imiter
M. de La Fayette ; il mit à son ordre du jour que la constitution avait été
violée et que les parjures, quels qu'ils fussent, étaient ennemis de la
nation. Il fit renouveler le serment de fidélité à la constitution. Le
général Dumouriez commandait le camp de Maulde sous les ordres du général
Dillon. Depuis qu'il était arrivé à l'armée, il professait hautement des
opinions révolutionnaires ; il avait d'activés correspondances à Paris. Près
de Maulde, à Saint-Amand, un député, dont le nom allait bientôt acquérir une
triste célébrité, Couthon, était venu prendre les eaux. Dumouriez se mit en
grand rapport avec lui. Il avait mérité qu'en faisant son éloge à la tribune
des Jacobins, Carra pût dire : « Le camp de Maulde est un véritable club de
Jacobins ambulant. » Dumouriez refusa donc de suivre la ligne de conduite
d'abord adoptée par son chef et contribua à faire changer sa détermination
première. Des commissaires de l'Assemblée arrivèrent ; ils usèrent de
modération avec le général Dillon ; ils acceptèrent sa rétractation et son
repentir. M. de
La Fayette ne conservait pas une possibilité de maintenir la position qu'il
avait prise. Sans se faire illusion sur le sort qui l'attendait, lorsqu'il
serait entre les mains des ennemis de la France et de la liberté, il quitta
son armée ; après avoir pris toutes les précautions pour la sûreté de la
frontière ; sans attendre le général Dumouriez désigné comme son successeur,
il partit avec plusieurs de ses amis et de ses compagnons d'armes et sortit
de France. A son
départ, il écrivit à la municipalité de Sedan : « Je veux éviter à votre
ville des malheurs, dont je serais cause ; le meilleur moyen de la servir est
d'éloigner d'elle une tête que tous les ennemis de la liberté ont proscrite,
et qui ne se courbera sous aucun despotisme. Pénétré de douleur de ne pouvoir
plus être utile à la patrie, je ne me consolerai qu'en faisant des vœux pour
que la cause sacrée de la liberté et de l'égalité, profanée, si elle pouvait
l'être, par les crimes d'une faction, ne soit pas, du moins pour longtemps,
asservie, et en renouvelant le serment d'être fidèle aux principes qui ont
animé ma vie entière. » La
révolution du 10 août était donc acceptée par les armées et par leurs
généraux. M. de Montesquiou, qui commandait sur la frontière des Alpes
savoisiennes, n'avait pas montré plus d'hésitation que M. de Biron. Les
séances, telles que les rapportent les journaux contemporains, laissent
apercevoir peu de traces du trouble que produisit d'abord, dans l'Assemblée,
le refus d'obéissance de M. de La Fayette ; on n'y retrouve pas non plus le
témoignage des inquiétudes qu'elle éprouva en attendant l'adhésion des
provinces. Toute liberté de la presse avait disparu ; il y allait de la vie
pour les journalistes indiscrets, s'ils se risquaient à raconter la vérité.
Seulement on peut remarquer, dans le compte rendu des séances, la joie
qu'excitaient les adresses des villes et des départements où étaient
proclamés des sentiments sympathiques ou dociles à l'événement. C'est
qu'en réalité, les promoteurs de la journée du 10 août, Girondins ou même
Cordeliers, ceux du moins qui avaient plus de sens que leurs instruments
aveugles ou insensés, ceux qui avaient enflammé les opinions ou ordonné le
combat, savaient très-bien que telle n'était point la volonté de la nation,
et que la souveraineté du peuple n'avait été représentée que par une bande
d'insurgés. Lorsque bientôt après la discorde éclata entre les diverses
factions révolutionnaires, leurs controverses produisirent des révélations et
des témoignages où la vérité doit être cherchée, plus que dans le langage
officiel et déclamatoire. Pétion,
dans sa réponse à Robespierre, en lui rappelant ses frayeurs et sa fuite,
dit, en parlant du comité insurrectionnel : « J'ai vu le moment où il n'était
plus formé que de trois députés et de vingt ou trente citoyens ; la terreur
avait dissipé le reste. » Ailleurs il déclare que lorsqu'on entreprit
l'insurrection du 10 août, « il n'y avait que cinq hommes en France qui
voulussent la république. » Dans
une publication contemporaine, Soulavie, ami des Girondins, leur donne la
louange « d'avoir, avec trois mille ouvriers, fait la révolution du 10 août
contre tout le royaume des Feuillants, contre la majorité de la capitale et
de l'Assemblée législative. » Buzot
écrivait : « La majorité du peuple français soupirait après la royauté et la
constitution de 1791, à Paris surtout... Une tourbe de misérables, sans
intelligence et sans lumières, vomissaient des injures contre la royauté ; le
reste ne désirait, ne voulait que la constitution de 1791, et ne parlait des
républicains que comme on parle de fous extrêmement honnêtes... Ce peuple
n'est républicain qu'à coups de guillotine. » Brissot
lui-même, répondant aux accusations qui le conduisirent à l'échafaud,
écrivait : « La popularité, du moins à Paris et dans quelques autres villes,
était pour les Bourbons. » Trois
semaines après le 10 août, Danton donnait pour motif des massacres le petit
nombre et la faiblesse des républicains comparés avec les royalistes. Aussi
un des premiers soins qui occupèrent les ministres fut d'envoyer dans les
départements des commissaires chargés d'éclairer les esprits sur les
événements du 10 août. Le choix semblait appartenir au ministre de
l'intérieur ; Roland demanda vingt-quatre heures pour faire sa liste. « Je
m'en charge, dit Danton ; nous avons d'excellents patriotes à la commune ; »
et le lendemain, il apporta une liste d'hommes pris parmi les orateurs des
clubs, ou qu'il avait employés à exciter la populace, gens nourris à son
école de violence et de cynisme. Puis il
fut question de publier un journal en affiche, intitulé : « Compte rendu au
peuple souverain. » Fabre d'Églantine et Camille Desmoulins devaient en être
les principaux rédacteurs. Danton s'empara aussi de la direction de ce
journal. L'Assemblée
avait commencé par donner aux ministres un crédit de deux millions pour
dépenses secrètes ; Danton refusa d'en régler l'emploi en conseil des
ministres, et voulut que chacun eût sa part et en disposât. La sienne fut
considérable. C'est ainsi qu'il établit sa suprématie sur le pouvoir
exécutif. Lui seul, dans ce conseil, avait l'autorité et l'action ; lui seul
représentait la révolution qui venait de triompher. « Je suis porté au
ministère par un boulet de canon, » avait-il dit en s'installant. Dans
ces premiers moments, sa domination ne sembla point s'étendre sur
l'Assemblée, ni même sur la commune. Une sorte d'entraînement général, sans
subordination, sans concert, était la seule unité dans cette anarchie. De ces
trois pouvoirs, l'Assemblée était le moins libre ; les Girondins paraissaient
y régner ; ils occupaient la tribune ; ils étaient rapporteurs des plus
importants décrets. Toutefois, ils n'obéissaient point à leurs propres
opinions ; ils allaient au-delà de leurs projets et marchaient par
l'impulsion d'événements dont ils n'avaient point prévu la portée. Selon leur
habitude, ils ne voulaient pas être devancés en popularité : leur ambition
était plutôt vanité qu'instinct du pouvoir. Les
Jacobins Bazire, Merlin, Chabot surtout, avaient une importance plus réelle ;
ils étaient les amis de Danton et les compagnons des hommes de la commune. Quelques
modérés s'étaient risqués à revenir siéger ; ils restaient inaperçus,
trouvant une sauvegarde dans leur qualité de représentants. Les uns
tâchaient, par précaution ou par amour du pays, de se rendre utiles dans les
commissions en atténuant des articles de loi trop injustes ou trop
déraisonnables ; les autres s'occupaient des préparatifs de défense, et
s'efforçaient de maintenir un peu d'ordre dans l'administration militaire. Ce
n'était donc pas la tyrannie d'une majorité qui privait de liberté cette
Assemblée, la plus dénuée de force et d'énergie qui se soit montrée dans nos
annales révolutionnaires ; elle était courbée sous l'oppression du dehors. La
moitié de ses longues séances, qui duraient de huit heures du matin à quatre
heures du soir, et de six à onze heures, était employée à recevoir des
adresses, des pétitionnaires ou des députations. Le moindre inconvénient de
tant de folies déclamatoires, de tant de propositions ou d'exigences
absurdes, était de faire perdre le temps de l'Assemblée et de nuire à sa
dignité ; mais il lui fallait honorer, respecter même, un langage et des
principes qui faussaient le sens public, qui exaltaient les esprits et
contribuaient ainsi à entraîner le pays dans des voies funestes. Tantôt
on introduisait sous le nom d'orateur du genre humain, un Prussien,
Anacharsis Clootz, qui venait déclarer que bientôt il n'y aurait plus
d'esclaves sur la terre ; qu'un porte-couronne, un pouvoir exécutif couronné
était toujours un pouvoir désorganisateur ; puis, il promettait qu'une légion
prussienne allait se former par les soldats qui déserteraient les drapeaux du
Sardanapale brandebourgeois, et affirmait que tous les hommes éclairés de son
pays, généraux ou hommes d'État, étaient opposés à l'alliance autrichienne. A
l'en croire, le moment était venu de rapatrier tous les membres de la famille
humaine par la promulgation du principe de la souveraineté du genre humain. Une
députation composée des hommes qui avaient renversé la statue de Henri IV,
disait : « Les vertus de Henri IV nous ont arrêtés quelque temps, mais on s'est
souvenu qu'il n'était pas roi constitutionnel, et la statue du despote est
tombée. » Un
orateur célèbre dans les faubourgs, et qu'on nommait le patriote Gonchon,
venait donner des conseils et des directions à l'Assemblée. Peignant l'âge
d'or qui allait commencer après la chute des tyrans, il disait : « Notre
corps social ne présentera plus un tronc décharné, surmonté d'une tête
hideuse et nourri de la substance de tous, mais des hommes réunis par le
devoir et le patriotisme. Nos beaux esprits s'occupent depuis longtemps d'une
balance politique ; nous l'avons trouvée sans la chercher : elle est dans le
cœur de l'homme. Ayez un gouvernement qui mette le pauvre au-dessus de ses
faibles ressources et le riche au-dessous de ses moyens : l'équilibre sera
parfait. — Non, législateurs, nous ne coiffons plus la liberté avec une
couronne ; elle est si bien avec son bonnet de laine ! » Des
pétitionnaires demandèrent que le titre de citoyen fût accordé aux étrangers
qui, par leurs écrits, avaient défendu la cause de la liberté. Cette
proposition excita une sorte d'enthousiasme dans l'Assemblée. Les orateurs de
la Gironde s'éprirent d'une si belle idée ; on discuta sur le mode
d'exécution. Comment choisir les hommes à qui on décernerait un tel honneur ?
Ne faut-il pas craindre de le trop prodiguer ? Peut-être l'accorderait-on à
des hommes qui n'en sentiraient pas tout le prix. — On devrait attendre
qu'ils en témoignassent le désir. Guadet s'étonna qu'une pareille supposition
fût venue à la pensée d'un ami de la liberté : « Lorsque la ville d'Athènes,
disait-il, offrit à Hercule le titre de citoyen, ce héros ne l'avait pas
demandé ! » Le
décret fut rendu. Parmi les étrangers qui furent placés sur la liste se
trouva le nom de Schiller. Il avait fait les Brigands et un drame de Fiesque
qu'il avait intitulé : Tragédie républicaine. Son brevet fut envoyé à la
municipalité de Strasbourg, afin qu'elle le fît parvenir à Schiller. La
guerre rendait les communications difficiles. Ce fut seulement après la paix
que Schiller reçut le décret. Il n'avait pas trois ans de date, et des
membres de l'Assemblée qui en avaient signé l'expédition, pas un n'avait
survécu. Ils avaient tous péri sur l'échafaud. Les
députations venues du conseil de la commune avaient un caractère tout
autrement grave ; elles apportaient de menaçantes injonctions. L'Assemblée
tardait parfois à obéir aux sanguinaires volontés d'un pouvoir qu'elle
n'osait pas combattre, mais elle finissait par céder. La réunion des
commissaires de section, qui depuis la nuit du 10 août siégeait à l'hôtel de
ville, avait conservé son autorité dictatoriale sur les bandes de
l'insurrection ; elle ne les faisait pas rentrer dans l'ordre ; elle ne délivrait
point Paris de la terreur, qui pesait sur toutes les classes d'habitants. Au
contraire, elle tenait sur pied les soldats de l'émeute, afin de les
déchaîner à volonté et de donner un but à leur fureur. Marat,
après s'être caché pendant la journée du combat, était venu prendre sa place
au conseil de la commune. Robespierre, n'y avait paru que le 13 août ; leur
poltronnerie, toute publique qu'elle était, ne les avait point dépopularisés.
Les déclamations de l'un, la démence révolutionnaire de l'autre, suffisaient
pour leur gagner les suffrages et la confiance de leur parti. Pétion n'avait
plus aucun rôle ; sa nullité était trop bien constatée pour qu'on s'occupât
de lui. Manuel avait une obéissance plus active ; il consentait à rester
l'instrument zélé d'opinions plus passionnées que les siennes. Mais le
conseil comptait des hommes d'une ardeur énergique, livrés à tout
l'enivrement de leur victoire révolutionnaire : Chénier, Louvet, Camille
Desmoulins, Tallien, Collot d'Herbois, Fabre d'Églantine, Chaumette ; au-delà
de tous Billaud-Varennes, le plus féroce peut-être de tous les hommes de
sang. Comme Robespierre, on ne l'avait point vu à l'hôtel de ville pendant la
journée du 10 ; ils étaient accourus quand il n'y avait plus de combat à
livrer, mais des échafauds à dresser[3]. A ces
noms, où s'est attachée quelque célébrité, pourraient en être ajoutés
d'autres restés obscurs, malgré leurs crimes, mais qui, par leur grossièreté
même, avaient du pouvoir sur une plèbe corrompue, et par là une sorte
d'influence dans l'état-major de la Révolution. Au conseil de la commune se
rattachaient par des relations intimes quelques membres de l'Assemblée,
Chabot, Bazire, Rovère. Danton
avait dominé cette faction avant le 10 août et pendant la journée ;
maintenant il était ministre. Il s'était élevé au-dessus de ses camarades de
révolution ; il avait un pouvoir de gouvernement ; on le savait avide
d'argent, et l'on supposait qu'il profiterait de l'occasion. N'ayant pas le
loisir de siéger avec eux, il ne pouvait plus leur imposer par sa présence et
sa supériorité ; d'ailleurs, une troupe est toujours moins disciplinable
après la victoire. L'envie ne tarda point à s'éveiller parmi eux, ils en
vinrent bientôt à dire[4] que Danton commençait à
s'aristocratiser ; de sorte que ce qui se passait à la municipalité n'émanait
plus de son intention et de sa volonté. Ce
n'étaient point des institutions libérales ou démocratiques ; ce n'étaient
point des garanties à placer dans une constitution nouvelle ; ce n'étaient
pas même des mesures destinées à augmenter le bien-être des classes pauvres
et souffrantes, que les hommes de la commune voulaient imposer à l'Assemblée
nationale. Cette Assemblée eût été, par sa propre impulsion, disposée à
rechercher une telle popularité ; mais les circonstances ne permettaient pas
de s'en occuper avec étude et réflexion. Tout était voté par précipitation ou
sommairement proposé. On décrétait le partage de tous les biens communaux ;
on demandait que les propriétés des émigrés fussent vendues sur-le-champ par
petites portions ; un député voulait que tous les châteaux fussent rasés.
Puis l'Assemblée constituante était blâmée d'avoir reconnu que certaines
redevances foncières n'étaient point des obligations féodales, mais de
véritables propriétés. Le suffrage universel promis dès le premier jour
devenait l'objet de décrets réglementaires. Sur les plus simples
dénonciations, des administrations départementales étaient destituées. Les
commissaires du roi près les tribunaux étaient supprimés, car, disait un
député de la Gironde : « leur nomination est un titre de réprobation. » Quant à
la commune de Paris, elle n'avait qu'une seule préoccupation ; elle voulait
des échafauds et des supplices ; c'était le thème de toutes ses injonctions. Le 14
août, Robespierre avait paru pour la première fois devant l'Assemblée ; son
nom n'avait pas été prononcé avant que la victoire fût assurée et complète ;
il se présenta au nom de la section de la place Vendôme pour demander qu'une
pyramide élevée en l'honneur des citoyens morts en défendant la liberté au 10
août, remplaçât, sur la place Vendôme, la statue renversée d'un despote. Le
lendemain, il revint et parla au nom de la commune : son langage avait un ton
d'autorité. «
Depuis le 10 août, la juste vengeance du peuple n'a pas encore été
satisfaite. Le décret par lequel vous avez ordonné que ceux qui ont fait
tirer sur le peuple seraient traduits devant une cour martiale, est
insuffisant, il n'explique point la nature et l'étendue des crimes que le
peuple doit punir. Il y est parlé seulement des crimes du 10 août ; c'est
trop restreindre la vengeance du peuple. Les plus coupables des conspirateurs
n'ont point paru dans la journée du 10 : La Fayette, qui n'était peut-être pas
à Paris, mais qui pouvait y être, échapperait donc à la vengeance nationale ?
Il faut au peuple un gouvernement digne de lui ; il lui faut de nouveaux
juges créés pour les circonstances. Si vous nous donniez les juges anciens,
vous rétabliriez des juges prévaricateurs. Le peuple se repose, mais il ne
dort pas ; il veut la punition des coupables, il a raison ; vous ne devez pas
lui donner des lois contraires à son vœu unanime. Nous vous prions de nous
débarrasser des autorités constituées qui n'ont pas notre confiance. Effacez
le double degré de juridiction qui, en établissant des lenteurs, assure
l'impunité. Nous demandons que les coupables soient jugés par des
commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort.
» L'Assemblée
ne fit pas attendre son obéissance ; elle décréta, en principe, sur la
proposition de Chabot, que les coupables seraient jugés par une cour
populaire. La commission devait, séance tenante, proposer le mode
d'exécution. Pendant
que la commission s'occupait de cette tâche, l'Assemblée entendit un rapport
sur des pièces trouvées aux Tuileries ; elles constataient que les ministres
avaient indiqué au roi un plan de conduite concerté avec MM. Duport, Barnave
et Lameth. Ce plan consistait dans le veto royal, apposé aux décrets contre
les émigrés et les prêtres, en même temps que le roi manifesterait hautement
que les rassemblements d'émigrés sur la frontière étaient contraires à sa
volonté. Rien d'inconstitutionnel n'était proposé au roi : rassurer l'opinion
publique en se montrant énergique et sincère contre l'émigration, tel était
le conseil qui lui avait été donné. Barnave,
Lameth et les ministres furent aussitôt mis en accusation. Puis la
commission, par l'organe de Brissot, présenta, au lieu d'un projet de décret,
une adresse aux citoyens de Paris ; elle exprimait le désir de rester fidèle
aux principes de la constitution, aux garanties de justice établies par des
lois qu'avaient dictées l'esprit de la vraie liberté. Ainsi la commission
repoussait l'idée d'une cour martiale : elle ne voulait point frapper les
coupables avec le glaive du despotisme ; mais prenant en considération la
méfiance qui s'était déclarée contre les tribunaux existants et contre la
justice ordinaire, la commission proposait de former un jury propre à
inspirer une confiance entière au peuple, un jury électif formé de quatre
jurés choisis par chaque section. Dans cette liste serait pris, d'abord le
jury d'accusation, puis le jury de jugement. Le recours en cassation était
supprimé. Sous ce
langage sans sincérité, sous cette apparence de respect pour la liberté et la
justice, Brissot proposait le tribunal révolutionnaire : cette institution
est venue de la Gironde, qui déjà avait inventé la police politique confiée à
l'administration. Cette obéissance déguisée à la commune de Paris, était
accompagnée de précautions oratoires, afin de se faire pardonner les
objections de forme que la commission s'était permises. « Vos
ennemis sont vaincus ; les uns ont expié leurs crimes, d'autres sont dans les
fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un grand exemple de sévérité,
mais il faut le donner avec fruit. Il ne restera rien à désirer ni pour la
célérité, ni pour la justice. Un peuple libre veut et doit être juste, même
dans ses vengeances. Soyez dans le calme ; attendez dans le silence le
jugement de la loi ; il frappera, et promptement, car vos jurés sont vos
représentants. » L'adresse
fut votée à l'unanimité. Le surlendemain, un envoyé de la commune se
présenta, et parla ainsi : « Comme
citoyen, comme magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir, à
minuit, le tocsin sonnera, la générale battra ; le peuple est las de n'être
point vengé. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-même. Je demande que,
sans désemparer, vous décrétiez qu'il sera nommé par chaque section un
citoyen pour former un tribunal criminel. Je demande que ce tribunal siège au
château des Tuileries. Je demande que Louis XVI et Marie-Antoinette, si
avides du sang du peuple, soient rassasiés en voyant couler le sang de leurs
infâmes satellites. » L'orateur
de la commune avait passé la mesure ; il avait anticipé, de quelques jours,
la marche de la Révolution. Deux députés appartenant à la portion la plus
ardente des Jacobins, Choudieu et Thuriot, s'indignèrent de ces menaces et
firent entendre des paroles d'une énergie que la Gironde n'aurait pas
risquée. Elles
ne pouvaient pas ramener dans les limites de la justice et de l'humanité des
hommes qui se savaient les maîtres. Conformément à l'adresse votée par
l'Assemblée, les sections avaient élu une liste de jurés ; ils envoyèrent
aussitôt une députation. L'adresse n'avait rien indiqué quant aux juges qui
devaient composer ce tribunal extraordinaire. « Je
viens, dit l'orateur, au nom des jurés pour éclairer votre religion, car vous
paraissez être dans les ténèbres sur ce qui se passe à Paris. Un très-petit
nombre de juges jouit de la confiance du peuple. Si, avant deux ou trois
heures, le juge, directeur du jury, n'est pas nommé, si nous ne sommes pas
mis en état d'agir, de grands malheurs se promèneront dans Paris. Nous vous
invitons à ne pas vous traîner sur les traces de l'ancienne jurisprudence.
C'est à force de ménagements que vous avez mis le peuple dans la nécessité de
se lever ; c'est par sa seule énergie que le peuple s'est sauvé. Levez-vous,
représentants ! soyez grands comme le peuple pour mériter sa confiance. » En
réponse à cette réprimande, Hérault de Séchelles présenta le décret qui
réglait la composition et la procédure du tribunal. Les
juges devaient être élus, mais par une élection à deux degrés ; ils étaient
au nombre de huit et autant de suppléants ; le tribunal se divisait en deux
sections. Les directeurs du jury d'accusation qui, selon les lois de cette
époque, remplissaient les fonctions des juges d'instruction, étaient aussi
électifs. Plusieurs articles indiquaient des délais, les moindres possibles,
pour l'élection des juges et la mise en activité du tribunal. L'Assemblée
ne discuta aucunement et vota le projet à l'unanimité. Dès le jour même les
électeurs déjà nommés par les sections procédèrent au choix des juges.
Robespierre fut élu le premier, mais il n'accepta point ; les autres juges
étaient, comme lui, des membres de la commune, quelques-uns connus alors par
leur ardeur révolutionnaire. En annonçant ces nominations, le Moniteur
ajoutait, sans nulle réflexion : « Les exécutions se feront sur la place du
Carrousel. » La
création de ce tribunal était loin de satisfaire les pétitionnaires. Le 19
août, Marat, devenu le guide et le chef des hommes qui voulaient du sang,
imprima dans son journal un article où, après avoir parlé de la scélératesse
de l'Assemblée et de la composition du tribunal, il s'exprimait ainsi : «
Cette vermine du barreau, gangrenée d'aristocratie. » Puis il remarquait que
l'on avait choisi une marche destinée à tirer les choses en longueur, à
différer le supplice des traîtres et à donner le temps à leur chef Mottié
d'arriver pour les délivrer : « car il passe pour constant qu'il marche à la
tête de son armée contre Paris. « Quel
est donc le devoir du peuple ? Il y a deux partis à prendre. — Le premier de
presser le jugement des traîtres détenus à l'Abbaye, d'envelopper les
tribunaux et l'Assemblée, et, si les traîtres sont blanchis, de les massacrer
avec le nouveau tribunal et les scélérats faiseurs du perfide décret. — Le
dernier parti, le plus sage et le plus sûr, est de se porter en armes à
l'Abbaye, d'en arracher les traîtres, et particulièrement les officiers
suisses et leurs complices, et de les passer au fil de l'épée. Quelle folie
de vouloir faire leur procès ! Il est tout fait ; vous les avez pris les
armes à la main contre la patrie ; vous avez massacré les soldats ; pourquoi
épargneriez-vous leurs officiers ? » Le 21
août, le tribunal condamna à mort un maître de langues nommé d'Angremont, qui
avait autrefois donné des leçons à la reine ; il était accusé d'embauchage,
pour avoir, le 10 août, cherché à susciter parmi les gardes nationaux des
défenseurs au roi ; il fut exécuté le soir même. Le 24,
M. d'Affri, commandant supérieur des Suisses, justifia qu'il n'était point
aux Tuileries le 10 août. Son grand âge avait affaibli son courage et ses
facultés. On sut lui faire dire qu'il s'était refusé aux instances de la
reine, lorsqu'elle avait voulu lui prescrire de faire tirer sur le peuple. Il
fut acquitté, et ce jugement fit éclater une vive satisfaction parmi les
assistants. L'instruction
du procès de M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut longue. C'était
un homme respectable ; la commune avait envoyé, pour l'arrêter et pour saisir
ses papiers, Hébert, le rédacteur du honteux journal le Père Duchesne.
Au nom de cet homme se trouve accolé, dans les registres municipaux, le nom
de Chénier. M. de Laporte fut d'abord interrogé par des commissaires
municipaux. C'était en vertu des pouvoirs conférés aux municipalités que se
faisaient l'arrestation, l'instruction préliminaire et le renvoi des prévenus
devant le tribunal. M. de
Laporte se défendit avec calme et dignité. On lui prouva seulement qu'il
avait payé des journaux, des pamphlets, des affiches contraires aux opinions
qui avaient triomphé. Le jury déclara qu'une conspiration avait existé, et
que M. de Laporte en était complice ; il fut condamné. « Puisse ma mort,
dit-il, ramener té calme dans l'empire, et mettre un terme aux discordes
civiles ! Puisse mon arrêt de mort être le dernier jugement injuste de ce
tribunal ! » Il
monta courageusement à l'échafaud. On raconte qu'une pauvre femme, qui
souvent avait reçu de lui des secours, dus à la bienfaisance du roi, s'écria
: « Peut-on faire mourir un si brave homme ?» et qu'elle fut massacrée
sur-le-champ. Le
lendemain, Durosoir, rédacteur du journal l'Ami du roi, fut aussi
condamné. C'était un homme plein de zèle dans ses opinions et de vivacité
dans les controverses politiques. « Il est beau pour un royaliste de mourir
le jour de la Saint-Louis ! » écrivit-il dans une lettre qu'il fit remettre
au président. Le
tribunal procédait avec une certaine observation des formes et une gravité
qui prouvaient que les habitudes judiciaires survivaient encore aux lois et à
la justice. Il en résultait une lenteur dont s'impatientaient les hommes qui
voulaient une justice plus sommaire. Le
parti vainqueur se préoccupait uniquement de vengeances et de supplices ; il
ne songeait pas, en ce moment, aux dangers qui pouvaient menacer, non pas
seulement la faction républicaine, mais l'honneur et l'indépendance de la
patrie. Au
milieu de ce trouble anarchique, de cette abolition de l'ordre public,
l'Assemblée montrait un plus véritable patriotisme : sur la proposition des
députés qui avaient quelque connaissance de l'administration et de la
discipline militaire, elle adoptait des mesures destinées à la défense des
frontières menacées, et surtout à hâter le recrutement des armées. Ce
sentiment honorable se produisait parfois sous une forme sauvage et insensée
: un jour, Jean de Bry proposa l'organisation d'un corps de douze cents
tyrannicides, qui se dévoueraient à aller attaquer, corps à corps,
individuellement, les tyrans qui faisaient la guerre à la France, et les
généraux préposés pour anéantir la liberté. Chabot
et Merlin déclarèrent aussitôt qu'ils s'enrôleraient dans ce corps, dès
qu'ils auraient cessé leurs fonctions législatives. Cette
proposition allait devenir un décret de l'Assemblée nationale ; Vergniaud
prit la parole, et après avoir dit qu'il n'examinerait point la question de
moralité, dont la solution était dans toutes les âmes, il fit remarquer
qu'abolir les règles de la guerre loyale et du droit des gens, c'était
appeler, des représailles et que les ennemis ne manqueraient pas de créer un
corps de généralicides. Il se
trouva un orateur, nommé Mailhe, pour soutenir le projet. Jean de Bry,
lui-même, comprit qu'il y fallait renoncer ; l'idée des représailles le
toucha ; « comme il estimait la vie d'un homme libre plus que la vie de tous
les rois, » il demanda seulement le renvoi à une commission. « Le
renvoi même à une commission est une injure au peuple français ; je demande
l'ordre du jour, » s'écria Henri Larivière. L'Assemblée pensa pourtant
qu'elle devait des égards aux intentions de Jean de Bry ; le renvoi fut voté,
mais la commission ne fit pas de rapport. Cette
fièvre révolutionnaire, ce délire qui abolissait la raison, l'humanité et
tous les sentiments sociaux, s'allumait de jour en jour davantage ; nulle
résistance et presque nulle contradiction ne l'arrêtaient dans son progrès ;
un décret contre les prêtres en fut un sinistre témoignage. L'irréligion
avait pris à cette époque le caractère du fanatisme. La philosophie et la
littérature du XVIIIe siècle avaient répandu dans les esprits, non pas même
l'indifférence et le scepticisme, mais une négation hautaine, absolue,
intolérante. Les écrivains, dans leur polémique, dans la verve de leurs
controverses, ne savaient pas sans doute quels ravages ils produisaient ; ils
croyaient n'enseigner que l'incrédulité ; l'invective n'était pour eux qu'un
excès de langage ; leurs ignobles injures ne prouvaient qu'un manque de
mesure et de goût. Mais lorsqu'en parlant de la religion on eut écrit pendant
vingt ans : « Écrasez l'infâme » ; lorsqu'on en fut venu au point de
dire : «
Et mes mains ourdiraient les entrailles du prêtre[5], A
défaut d'un cordon, pour étrangler les rois ; » lorsque
de tels livres furent devenus classiques dans toute une génération, il en
résulta que les âmes grossières perdirent, non-seulement la foi et le
respect, mais la mansuétude, la tolérance et la justice. La véhémence du
langage avait accoutumé les imaginations à ne reculer devant aucune
extrémité. Le vulgaire des esprits forts ne pouvait plus prononcer le nom de
prêtre sans un accent d'injure et d'irritation ; ils croyaient se délivrer
d'un joug tyrannique, se garder de la Saint-Barthélemy et des bûchers de
l'inquisition, en poursuivant de malheureux ecclésiastiques que leur habit
suffisait à rendre odieux. L'Assemblée
constituante les avait dépouillés, et avait voulu les contraindre à entrer
dans une nouvelle Église établie par la loi civile. L'Assemblée
législative avait commencé la persécution ; elle avait supprimé la liberté
des cultes et mis le clergé sous une loi d'exception et de police. Les deux
partis qui se combattaient sur le terrain de la politique, s'accordaient
facilement dès qu'il s'agissait des prêtres. L'irréligion frivole des uns
votait avec l'incrédulité haineuse et violente des autres. Le 28
juillet, le ministre de l'intérieur avait informé l'Assemblée des
circonstances d'une émeute où deux prêtres avaient été massacrés à Bordeaux.
Les Girondins demandèrent qu'il fût passé à l'ordre du jour. « C'est
au pouvoir exécutif, disait l'un d'eux, à faire la poursuite de cette
malheureuse affaire. C'est sur lui que doit retomber le sang qui vient de
couler à Bordeaux. Depuis qu'il a mis son veto sur les lois répressives du
fanatisme, les exécutions populaires commencent à se renouveler. Si quelque
chose peut affaiblir l'horreur d'une aussi cruelle violation de la loi, je
dirai que les deux prêtres, victimes des fureurs populaires, ont cent fois,
par leurs intrigues et leur scélératesse, lassé la patience des citoyens.
L'un d'eux a été dénoncé au tribunal de Bordeaux, et il a été, au grand
scandale des citoyens, acquitté par ce tribunal, que je n'accuse point de
complicité, mais auquel je reproche au moins la plus criminelle indulgence.
Quand les tribunaux ne font pas justice... je ne veux pas achever. » Personne
ne réclama le respect des lois et de la chose jugée, et l'on passa à l'ordre
du jour. Après
le 10 août, on devait aller plus loin. Un projet de décret fut proposé le 23
; il portait dans son article premier : « Tous les ecclésiastiques non
assermentés seront tenus de sortir du territoire dans le délai de quinze
jours. » Quelques
réclamations s'élevèrent ; un député, M. Claye, terminait ainsi ses
objections : « Je demande que, conformément aux lois de l'humanité et de
la justice, vous ne punissiez que ceux qui ont troublé l'ordre public. Je le
répète, n'avilissez pas l'Assemblée par une loi atroce, rendue si
précipitamment. » Cambon
proposa de déporter les prêtres à la Guyane. « Autrement ils iraient grossir
l'armée des émigrés ou propager en Espagne, en Italie, en Allemagne, des
principes contraires à notre liberté. » Lacroix
l'appuya : « Ce serait, dit-il, blesser la morale publique que
d'empoisonner nos voisins de cette peste ; en les transportant à la Guyane,
ils pourront conserver l'espoir de revenir en France, s'ils ne sont pas
incurables ; c'est une espèce de séminaire où nous les envoyons. » Cette
plaisanterie fut applaudie. Un
ministre protestant, Lasource, demanda au nom de la justice et de l'humanité,
la question préalable sur la proposition de Cambon. Fauchet, évêque
constitutionnel du Calvados, ajouta à cette considération un motif d'économie
; il aurait fallu cent vaisseaux pour transporter cinquante mille prêtres. Il
proposa de les tenir enfermés dans les îles de la Charente. Vergniaud
s'opposa avec force et talent à la déportation et même à tout le projet ; il
demandait qu'on se contentât de la loi déjà rendue quelques mois auparavant :
loi qui avait alors paru rigoureuse, mais qui du moins faisait de la
déportation une peine applicable seulement à un délit déterminé et reconnu. La
délibération fut remise à un autre jour. Pendant ce délai, Brissot examina la
question dans son journal ; voici les motifs qu'il donna contre la
déportation : « C'est une funeste coutume, écrivit-il, que d'inonder les
colonies de l'écume de la population ; il ne peut en résulter que des effets
funestes. Mais quand il serait possible que la déportation corrigeât un
vagabond, elle ne changerait pas les prêtres ; ils sont incorrigibles. » Le 26
août, le décret fut adopté. La déportation à la Guyane devait être appliquée
aux ecclésiastiques qui n'obéiraient pas au bannissement. Tous les prêtres
insermentés étaient tenus à sortir de leur district dans, les vingt-quatre
heures, du département dans trois jours, du territoire français dans quinze
jours. On leur assignait six sous par lieue jusqu'à la frontière. Les
sexagénaires ne furent pas compris dans ce bannissement, mais ils devaient
être réunis au chef-lieu du département, dans une même maison, sous la
surveillance de la municipalité. En
vertu de ce décret, la commune de Paris avait, trois jours après, entassé
plusieurs centaines de prêtres aux Carmes, à Saint-Firmin et à l'Abbaye. M. de
Montmorin avait été ministre des affaires étrangères ; poursuivi de
dénonciations, plusieurs fois traduit devant l'Assemblée ; il s'était
toujours justifié avec une telle évidence qu'il n'avait pas été mis en
accusation. Resté l'ami le plus intime du roi, ses conseils modérés et sages
n'avaient guère été écoutés, et les projets qui n'auraient pas eu son
approbation ne lui étaient pas confiés. Après le 10 août, il s'était dérobé
aux dangers qui le menaçaient. Quelques jours après, il fut arrêté, et vint
subir un interrogatoire devant l'Assemblée. Brissot retrouva l'ancienne
âcreté avec laquelle il avait poursuivi les ministres du roi. La chute du
gouvernement monarchique n'avait point désarmé sa haine. Ainsi que lui,
Gensonné se montra hostile dans ses inculpations ; ils semblèrent ne point
penser que maintenant il y allait non plus seulement d'un acte de politique
parlementaire, mais de la vie ou de la mort. M. de Montmorin répondit avec
calme, releva les erreurs et les ignorances de ses accusateurs. L'Assemblée
lui avait permis de se retirer. Un autre Girondin, Lasource, voulut que, par
précaution, il fût retenu en prison. Son
parent, le marquis de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, dont les
papiers, saisis aux Tuileries où il avait un logement, étaient devenus un
motif de soupçons, fut aussi mandé à la barre. Il se justifia. Bazire trouva
ses réponses spécieuses, mais elles demandaient, disait-il, une méditation
réfléchie. L'Assemblée le renvoya à l'Abbaye pour être traduit devant le
tribunal extraordinaire. L'impatience
des lenteurs de la justice, le besoin de voir couler le sang sur les
échafauds, continuaient à fermenter parmi les révolutionnaires de la commune
et des sections. Le nouveau tribunal commençait à peine ses procédures ; on
l'attendait à l'œuvre ; mais on s'indignait depuis longtemps qu'aucune
condamnation ne fût encore prononcée par la haute cour, qui siégeait à
Orléans. Un pétitionnaire s'était déjà plaint de cette lenteur et de
l'impunité des crimes. « Il semble, disait-il, qu'un décret d'accusation
soit un brevet d'immortalité. » Quelques
jours après, vint une députation du conseil général. « Il est temps, dit
l'orateur, que les criminels d'Orléans soient transférés à Paris pour y subir
le supplice dû à leurs forfaits. Si vous n'accordez pas cette demande, nous
ne répondons plus de la vengeance du peuple. Vous nous avez entendus, et vous
savez que l'insurrection est un devoir sacré. Nous voulons une vengeance
prompte, non par les formes anciennes, mais par une cour martiale. » Hérault
de Séchelles présidait l'Assemblée ; il ne put endurer un tel langage. « Les
menaces ne produiront, répondit-il, d'autre effet sur l'Assemblée que de la
résigner à mourir à son poste. Ce n'est pas à nous qu'il appartient de
changer la constitution : c'est à la Convention nationale. Vous lui
présenterez vos pétitions ; elle seule pourra changer l'organisation de la
haute cour. Nous avons fait notre devoir. Si notre mort est une dernière
preuve nécessaire pour en convaincre le peuple ; si son effervescence, dont
vous nous menacez, ne peut être calmée, qu'il dispose de notre vie. » Voici
en quelle situation se voyait l'Assemblée nationale ; c'était sous cette
menace qu'elle avait à délibérer et à voter. A chaque instant pouvait se
lever contre elle la même tourbe qui avait, deux semaines auparavant,
renversé la royauté. Des commencements d'émeute éclataient, tantôt sur un
point, tantôt sur un autre. Un jour, l'Assemblée envoya en toute hâte deux
commissaires pour préserver du massacre de pauvres sœurs de la charité, qu'un
rassemblement assiégeait à la section du Roule. Les commissaires eurent le
bon-r heur de les sauver, et revinrent annoncer la soumission du peuple à la
loi et sa confiance dans la représentation nationale. Cependant
l'Assemblée n'était aucunement rassurée ; elle était loin d'avoir la
certitude d'être respectée ; elle s'inquiétait de la fermentation qui
croissait chaque jour. Les hommes de la municipalité savaient que leur
pouvoir usurpé et l'usage qu'ils en faisaient ne pouvaient point se prolonger
; ils ne voulaient pas y renoncer, surtout à l'époque prochaine des
élections, d'où la Convention nationale devait émaner ; les complaisances et
les concessions de l'Assemblée ne leur suffisaient point. Le tribunal
extraordinaire procédait, avec une sorte de formalité qui entraînait des
lenteurs ; les prisonniers d'Orléans, malgré un nouveau décret accordé par
l'Assemblée à des exigences réitérées, conservaient encore quelques garanties
légales. D'ailleurs, le plein pouvoir de police, qui avait été conféré à
l'autorité municipale, était journellement employé avec un zèle si ardent
qu'il eût été gênant et grave d'avoir à en rendre compte. Des arrestations
nombreuses avaient eu lieu ; des visites domiciliaires, des saisies de
papiers étaient sans formalités, sans prétexte, au gré des moindres agents,
pratiquées à Paris et même dans la contrée environnante, sans nul souci des
autorités locales. Les vols et le pillage étaient souvent le véritable but de
ces expéditions. Les prisons commençaient à s'emplir et l'on en établissait
de nouvelles. La plupart des journaux avaient été supprimés ; plusieurs
journalistes avaient été arrêtés ; les lettres étaient ouvertes à la poste. Les
meneurs et les principaux agents de la commune en avaient fait trop ou trop
peu ; ils ne pouvaient en rester là. Les
nouvelles qui arrivèrent du théâtre de la guerre rendirent la situation plus
convulsive encore. Longwy avait été rendu à l'ennemi presque sans résistance
; selon les rapports des commissaires de l'Assemblée et des administrateurs
du département, la bourgeoisie et la municipalité avaient pressé le
commandant de capituler, et la garnison avait cédé aux sollicitations des
habitants. Un
sentiment de surprise et d'effroi, une vive indignation contre ce manque de
patriotisme et de courage éclatèrent dans l'Assemblée ; elle ordonna en toute
hâte les mesures nécessaires pour faire arriver le plus promptement possible
des renforts aux armées et pour encourager les populations à la défense du
territoire. La Gironde montra une sincère ardeur pour imprimer à l'esprit
public l'énergie et le mouvement qui pouvaient sauver la France. Vergniaud
fut l'organe éloquent du sentiment national ; ce qu'il y avait de déclamation
et de jactance dans son langage, l'absence d'esprit pratique étaient en
harmonie avec la disposition des esprits et le ton général de l'opinion. Sous
la tyrannie et l'épouvante qui opprimaient les âmes, subsistait encore une
courageuse haine contre l'invasion étrangère, une révolte contre le joug
qu'elle voulait imposer à la France. D'autres
sentiments animaient les hommes qui s'étaient emparés d'un pouvoir qu'ils
exerçaient avec toute la rudesse du despotisme et tout le désordre de
l'anarchie. Pour eux, ce n'était pas le territoire qu'il s'agissait de
défendre ; ce n'était point la patrie qu'ils avaient à sauver ; ils
s'occupaient à se préserver de justes et inévitables vengeances, et à
maintenir le bouleversement qu'ils venaient de faire subir à la société. « Les
Allemands arrivent, disait Chabot ; ils veulent nous pendre et délivrer le
tyran ; et nous, nous voulons pendre le tyran, chasser les Allemands, nous
saisir de leurs rois, les conduire à la barre, en exiger un hommage à la
souveraineté du peuple, les tenir prisonniers et demander une rançon
considérable, qui sera distribuée à nos frères les sans-culottes, vainqueurs
du 10 août. Puis nous ferons le procès-de Capet. Je sais bien que dans peu,
nous pouvons être tués, mais nous en tuerons aussi. La soumission vaudrait
mieux de la part de nos ennemis et de toutes ces familles d'aristocrates ;
car il peut se faire que nous les exterminions. Soumission ou extermination :
voilà la devise de notre futur gouvernement. » Ces
pensées s'ajoutant à la sanguinaire exaltation de Marat, de Billaud-Varennes
et de leur entourage à la commune, devaient précipiter l'exécution et
l'accomplissement de leurs projets. Mais cet
immense massacre, idée fixe de Marat, à laquelle il avait amené ses amis, ne
pouvait se produire que sous un prétexte politique. Pour en faire une grande
journée de la Révolution, il fallait la placer sous le patronage de Danton :
autrement ce carnage n'eût été qu'un abominable désordre et pouvait même être
réprimé ou puni. Tous
les témoignages contemporains portent à croire que cet effroyable dessein
n'entra point spontanément dans la conception de Danton. Mais le soin de
conserver son pouvoir et sa situation, l'associait de toute nécessité à ces
hommes de sang. Rompre avec eux, leur résister, s'opposer à leurs crimes
c'eût été faire un pas en arrière ; c'était changer de route et passer aux
Girondins[6]. « Outrer la Révolution,
disait-il, a moins de danger que de rester en deçà ; il faut avant tout
s'assurer le champ de bataille. » Cette politique aussi imprévoyante que
détestable, cet adage cité par de vulgaires admirateurs, devaient le conduire
à un prochain échafaud. Il se
décida, non sans s'être consulté avec quelques-uns de ses amis et de ses
fidèles. Quels furent ceux dont l'opinion l'encouragea à cette résolution et
quels autres y contribuèrent par leur formel assentiment ? Les mémoires et
les traditions varient sur la part plus ou moins active que chacun des
conseillers dont il s'entoura prit à la sanguinaire détermination. Plus tard,
quelques-uns essayèrent d'échapper à cette terrible responsabilité.
Billaud-Varennes et Collot d'Herbois ne la désavouèrent jamais. Tallien,
Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins, n'ont jamais réussi à s'en laver ;
Manuel y consentit par lâcheté, et eut même sa part dans l'exécution.
Robespierre fut de cet avis, mais son nom n'apparut point parmi les
ordonnateurs du massacre. Le 28
août, à la séance du soir, les ministres se présentèrent à l'Assemblée ;
Danton parla ainsi : « Le
pouvoir exécutif m'a chargé d'entretenir l'Assemblée nationale des mesures
qu'il a prises pour le salut de l'empire. Je motiverai ces mesures en
ministre du peuple, en ministre révolutionnaire. L'ennemi menace le royaume ;
mais l'ennemi n'a encore pris que Longwy. Si les commissaires de l'Assemblée
n'avaient pas contrarié les opérations du pouvoir exécutif, l'armée de
Luckner, confiée à Kellermann, se serait concertée avec celle de Dumouriez.
Vous voyez que nos dangers ont été exagérés. Il faut que l'Assemblée se
montre digne de la nation. C'est par une convulsion que nous avons renversé
le despotisme ; ce n'est que par une grande convulsion nationale que nous
ferons rétrograder les despotes. Jusqu'ici, nous n'avons fait que la guerre
simulée de La Fayette ; il faut faire une guerre plus terrible ; il est temps
de dire au peuple qu'il doit se précipiter en masse sur les ennemis. Le
pouvoir exécutif va nommer des commissaires pour aller exercer dans les
départements l'influence de l'opinion ; il a pensé que vous deviez en nommer
aussi pour les accompagner, afin que la réunion des représentants des deux
pouvoirs produise un effet plus salutaire et plus prompt. Nous vous proposons
de déclarer que chaque municipalité sera autorisée à prendre l'élite des hommes
bien équipés qu'elle possède. On a jusqu'à ce moment fermé les portes de la
capitale, et l'on a eu raison ; il était important de se saisir des traîtres.
Y en eût-il trente mille, il faut qu'ils soient arrêtés demain, et que demain
Paris communique avec la France entière. Nous demandons que vous autorisiez
les visites domiciliaires. Il doit y avoir quatre-vingt mille fusils à Paris.
Eh bien ! il faut que ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment les
peuples qui ont conquis la liberté, l'ont-ils conservée ? Ils ont volé aux
ennemis, et ne les ont pas attendus. Que dirait la France si Paris, dans la
stupeur, attendait l'arrivée des ennemis ? Le peuple français a voulu être
libre, il le sera bientôt. Des forces nombreuses seront rendues ici. On mettra
à la disposition des municipalités tout ce qui sera nécessaire, en prenant
l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout appartient à la patrie, quand
la patrie est en danger. » Ce
discours fut applaudi, sans exciter toutefois un grand enthousiasme dans
l'Assemblée. Une discussion insignifiante s'éleva sur l'envoi des
commissaires et sur l'intervention directe de l'autorité législative dans
l'exercice du pouvoir exécutif. On ne parla point des expressions vagues et
menaçantes du ministre de la justice. Les visites domiciliaires furent
autorisées pour rechercher des armes, et désarmer les gens suspects. Quant
aux arrestations, elles étaient devenues licites depuis le décret sur la police
politique confiée aux municipalités. En
sortant de l'Assemblée, Danton se rendit à la commune[7]. Il parla des mesures de
vigueur nécessaires dans les circonstances actuelles ; il proposa, entre
autres, de faire dans chaque section une liste des citoyens nécessiteux qui
étaient propres au service militaire et de leur assigner une paye. Trois
jours après, on vit pour quel service ils avaient été enrôlés. Ce
jour-là, Danton et Marat, séparés par une mésintelligence passagère, se
réconcilièrent et s'embrassèrent[8]. Le
conseil général ordonna que tous les citoyens absents de leur domicile
seraient tenus d'y rentrer ; que les commissaires qui saisiraient des armes
en tiendraient registre, afin que le conseil pourvût à leur distribution ;
que toutes les maisons resteraient éclairées pendant la nuit ; que les
sections suspendraient les opérations de leurs assemblées primaires, et
s'occuperaient de l'élection des commissaires chargés de l'arrestation des
citoyens suspects. L'exécution
de cette mesure jeta le trouble et l'effroi dans toute la ville. Les
barrières étaient fermées. Au commencement de la nuit, des commissaires de
section, qui s'étaient donné à eux-mêmes cette mission, commencèrent les
visites de maison en maison, en ayant soin de faire garder les deux bouts de
la rue. Aucun contrôle, aucun ordre supérieur, aucune réclamation
n'arrêtaient l'invasion arbitraire des domiciles ; ils fouillaient partout,
bouleversant les meubles, enfonçant les portes. La haine d'un de ces
misérables, un soupçon sans fondement, une calomnie répandue dans le
quartier, les fantaisies du fanatisme politique pouvaient sévir sans
empêchement. L'occasion était favorable aussi pour les repris de justice ou
les voleurs. Les secrétaires étaient forcés ; les cassettes et les écrins
emportés. Parmi les commissaires, les plus honnêtes apportaient leurs saisies
à l'hôtel de ville. Les salles et les bureaux étaient encombrés de malles, de
boîtes, de cartons. Quant aux armes on en trouva peu ; cette recherche
n'était qu'un prétexte. Ces
premières arrestations furent nombreuses ; elles se multipliaient sans mesure
; on en faisait de toutes parts, non pas seulement dans les maisons, mais
dans les rues, sur les places, dans les jardins, partout on arrêtait. Les
fiacres et les gendarmes ne suffisaient point à transporter et à conduire les
suspects qu'on saisissait. Les
prisons étaient pleines ; les détenus étaient d'abord entassés dans un grand
dépôt placé près de la mairie. Des commissaires leur faisaient subir des
interrogatoires, puis les envoyaient dans les prisons où à peine ils
trouvaient place ; quelques-uns étaient mis en liberté. Tout ce
qui venait de se passer dans la journée du 29, et les horreurs dont on se
savait menacé réveillèrent cependant un peu d'énergie dans l'Assemblée. Le
ministre de l'intérieur était venu représenter que le comité des subsistances
avait été cassé par le conseil général, et que l'approvisionnement de la
capitale était compromis par cette désorganisation. Choudieu
prit cette occasion pour s'expliquer sur la conduite de la municipalité. « Je
ne craindrai pas, dit-il, de parler contre elle, quoique ses membres se
prétendent représentants du peuple. Il est temps de le dire : elle
désorganise tout ; elle entrave tout ; elle ne mérite pas la confiance
publique. Des commissaires chargés seulement de se concerter, le 10 août,
pour quelque opération, se sont érigés en municipalité. Ils suspendent le
maire de ses fonctions ; ils se permettent des actes arbitraires ; je demande
que la commission fasse un rapport, séance tenante, sur cette municipalité. » Le
ministre, encouragé par ce langage, raconta qu'un commissaire de la commune
avait forcé les portes du garde-meuble de la couronne et enlevé, à main
armée, plusieurs effets précieux. Puis un
député ajouta qu'un autre commissaire municipal était maintenant détenu pour
avoir commis un larcin aux Tuileries. Les
plaintes se succédaient : un jeune homme, protégé de Brissot, un des
rédacteurs de son journal, Girey-Dupré avait été mandé à la municipalité pour
s'expliquer sur un article qui avait offensé le conseil général. Il
réclamait, et sa pétition était une vive attaque contre le despotisme
municipal. « Il est temps que l'Assemblée fasse cesser tous ces désordres ;
qu'elle rende au peuple ses droits ; qu'elle maintienne la liberté
individuelle et la liberté de la presse contre les entreprises des usurpateurs.
Le moment presse ; le corps électoral va s'assembler ; il importe de le
soustraire à l'influence de quelques intrigants. » Peu de
jours auparavant, ce même journaliste avait imprimé : « Nous sommes forcés de
combattre nos ennemis avec les armes du despotisme : c'est un malheur ; le
salut du peuple l'exige ainsi. » Maintenant que les Girondins se croyaient
menacés, que la faction municipale voulait les écarter des élections, le
courage et l'amour de la liberté leur rentraient au cœur avec le sentiment de
la défense personnelle. Un
nouveau fait vint aggraver la plainte de Girey-Dupré. Des hommes armés
envoyés par l'autorité municipale avaient investi l'hôtel du ministre de la
guerre, sous prétexte que l'imprimeur du Patriote français devait s'y
trouver. Ces
réclamations multipliées avaient ému l'Assemblée. Elle voulut que la
commission, à qui elles avaient été renvoyées, fît son rapport sur-le-champ.
Grangeneuve proposa que l'ancienne municipalité reprît ses fonctions. Guadet
présenta un projet de décret ; le préambule déclarait d'abord que les
commissaires qui siégeaient illégalement à l'hôtel de ville avaient bien
mérité de la patrie, ainsi que les fédérés et les citoyens de Paris, qui
avaient combattu pour la liberté ; mais on ordonnait que chaque section
procéderait à une nouvelle élection de deux commissaires, qui formeraient
provisoirement le conseil général. Le pouvoir exécutif était chargé d'assurer
l'exécution de la loi qui mettait la force armée à la seule réquisition du
maire de Paris. Le
lendemain 31 août, Vergniaud fit un rapport sur la plainte de Girey-Dupré.
Les mandats décernés contre lui étaient, déclarés nuls ; il était enjoint à
la municipalité de Paris de se renfermer dans ses attributions légales. Quelques
députés favorables à Danton et à la commune représentèrent qu'un tel décret
pourrait avoir des inconvénients et des dangers. « Je
demande, répliqua Marbot, que les membres de l'Assemblée, qui ont peur d'un
représentant de la commune, laissent faire ceux qui ont du cœur et du
courage. » D'autres
s'étonnèrent qu'il se trouvât un député pour faire l'apologie d'une mesure
prise contre un écrivain, tandis que les murailles étaient couvertes
d'affiches signées Marat, qui appelaient le fer sur l'Assemblée nationale :
le décret fut adopté. Les usurpations
du pouvoir municipal étaient un texte inépuisable ; de nouveaux faits, de
nouvelles manifestations se succédaient sans intervalle. Une députation fut
introduite ; elle était conduite par le maire et le procureur général ; mais
ils s'effacèrent, et Tallien, un des principaux membres de la partie active
du conseil général, porta la parole. « Les
représentants provisoires de la commune de Paris ont été calomniés ; ils ont
été jugés sans être entendus. Ils viennent vous demander justice ; appelés
par le peuple dans la nuit du 9 au 10 août, pour sauver la patrie, ils ont dû
faire ce qu'ils ont fait. Le peuple n'a point limité leurs pouvoirs ; il leur
a dit : Allez, agissez en mon nom, j'approuverai tout ce que vous aurez fait.
Nous vous le demandons, messieurs, le corps législatif n'a-t-il pas été
toujours environné du respect des citoyens de Paris ? Son enceinte n'a été
souillée que par la présence du digne descendant de Louis XI et de l'émule de
Médicis. Si ces tyrans vivent encore, n'est-ce pas au respect du peuple pour
l'Assemblée qu'ils en sont redevables ? Vous avez applaudi vous-mêmes à toutes
nos mesures... tout ce que nous avons fait, le peuple l'a sanctionné. Ce
n'est pas quelques factieux, comme on voudrait le faire croire ; c'est un
million de citoyens. Nous étions chargés de sauver la patrie ; nous l'avions
juré. Nous avons cassé une municipalité feuillantine et des juges de paix
indignes de ce beau titre. Nous n'avons donné aucun ordre contre la liberté
des bons citoyens ; mais nous nous faisons gloire d'avoir séquestré les biens
des émigrés, d'avoir fait arrêter des conspirateurs et de les avoir mis entre
les mains des tribunaux pour leur salut et pour celui de l'État ; nous avons
chassé les moines et les religieuses, afin de mettre en vente leurs maisons ;
nous avons proscrit des journaux incendiaires ; nous avons fait des visites
domiciliaires. Qui les avait ordonnées ? Vous. Les armes saisies chez les
gens suspects seront remises entre les mains des défenseurs de la patrie.
Nous avons fait arrêter des prêtres perturbateurs ; ils sont renfermés, et
sous peu de jours le sol de la liberté sera purgé de leur présence... Une
seule section a réclamé contre nous ; mais son vœu n'anéantira point celui
d'une majorité très-prononcée. Hier les citoyens, qui remplissaient nos
tribunes, nous ont juré qu'ils nous conservaient leur confiance. Si vous nous
frappez, frappez donc aussi le peuple qui a fait la révolution du 14 juillet,
qui l'a consolidée le 10 août, et qui la maintiendra. « Vous
nous avez entendus : prononcez ; nous sommes là. Les hommes du 10 août ne
veulent que la justice et n'obéissent qu'à la volonté du peuple. » Lacroix
était président ; il répondit avec une dignité ferme : « Que dirait la
France, si Paris investissait un conseil provisoire d'une autorité
dictatoriale ? S'il voulait s'isoler du reste de l'empire et lutter
d'autorité avec l'Assemblée nationale ? Paris ne donnera point cet exemple.
Un décret a été rendu hier. L'Assemblée a rempli ses devoirs. Vous remplirez
les vôtres. Elle examinera votre pétition. Vous devez tout attendre de sa
justice. » Trois
citoyens s'étaient avancés jusqu'à la barre : « Peuple des tribunes,
Assemblée nationale, cria l'un d'eux, et vous, monsieur le président, nous
venons, au nom du peuple qui attend à la porte, demander à défiler dans la
salle pour voir les représentants de la commune qui sont ici. Nous mourrons,
s'il le faut, avec eux. » Vergniaud
avait pris le fauteuil : « Les intérêts du peuple sont compromis, dit-il, si
l'on manque de respect pour les représentants de la nation : l'Assemblée vous
invite à aller dire à vos concitoyens qu'elle maintiendra également la
liberté du peuple et le respect dû aux autorités constituées. — Le
peuple est libre et on lui ôte sa liberté, répliqua le pétitionnaire. — Et
nous, sommes-nous libres ? » repartit Lacroix. Les
magistrats municipaux étaient restés à la séance. Manuel fit arrêter les
insolents pétitionnaires. La
lutte semblait engagée entre le conseil qui régnait à l'hôtel de ville et
l'Assemblée nationale, entre la Gironde et la faction qui en ce moment avait
pour organes Danton et Marat ; mais la partie n'était pas égale. Lors même
que l'Assemblée aurait eu une détermination et un courage qui lui manquaient,
elle était sans nulle puissance. Aucune force armée n'était à sa disposition
; la garde nationale de Paris avait pour commandant Santerre ; elle ne
pouvait recevoir d'ordre que de Pétion. Il n'y avait à compter ni sur l'un,
ni sur l'autre. Santerre n'avait ni honneur, ni sincérité ; Pétion ne pensait
qu'à se dérober à toute responsabilité : il n'était plus rien dans sa mairie.
Roland et Servan fléchissaient sous Danton, leur redoutable collègue. Les
Girondins auraient pu trouver quelque appui dans l'opinion modérée, dans le
parti constitutionnel ; mais ils avaient travaillé à l'anéantir, à le
disperser ; il ne subsistait plus : d'ailleurs la Gironde s'était mise au
point de ne pouvoir revenir en arrière ; elle avait ce vain orgueil des
opinions passionnées, qui ne savent pas s'avouer leurs fautes et leurs
erreurs, ni se rallier à ceux qu'ils ont combattus. La
tentative que l'Assemblée venait de faire, pour saisir le pouvoir et arrêter
le mal, était donc destinée à précipiter l'accomplissement des résolutions
déjà prises. Maintenant il s'agissait, pour ces hommes sanguinaires, de
rester maîtres et de ne pas avoir à rendre compte du mal qu'ils avaient déjà
fait. Mais
leurs projets, mais le carnage qu'ils avaient préparé ne pouvaient être mis à
exécution que parmi un désordre public ; ils voulaient donner à leurs crimes
une apparence de convulsion populaire, de soulèvement patriotique. Le
tribunal extraordinaire venait d'acquitter M. de Montmorin, non point le
ministre, qui toujours poursuivi de la haine des Girondins venait d'être mis
en accusation par l'Assemblée ; mais le gouverneur de Fontainebleau, contre
lequel il n'y avait pas la moindre inculpation, même apparente. Danton avait
arbitrairement ordonné la révision de son procès et l'avait maintenu en
prison. Cet acquittement était un nouveau et grave sujet d'irritation pour
les hommes qui demandaient du sang, mais il n'y avait pas prétexte suffisant
pour insurger la population de Paris. Une
cause plus puissante vint répandre l'épouvante et presque le désespoir ; on
reçut, le 1er septembre, la nouvelle que l'armée du duc de Brunswick se
portait en avant et que Verdun était assiégé. On savait que cette place
n'était pas en état suffisant de défense. La commune prit soin d'exagérer les
alarmes ; elle fit une proclamation qu'elle communiqua à l'Assemblée le 2 au
matin. «
Citoyens, l'ennemi est aux portes de Paris. Verdun, qui l'arrête, ne peut
tenir que huit jours. Les citoyens qui la défendent ont juré de mourir plutôt
que de se rendre : c'est vous dire, qu'ils vous font un rempart de leurs
corps. Il est de votre devoir de voler à leur secours. Citoyens, marchez à
l'instant sous vos drapeaux ; allons nous réunir au Champ de Mars ; qu'une
armée de soixante mille hommes se forme à l'instant. Allons expirer sous les
coups de l'ennemi, ou l'exterminer sous les nôtres. » Après
avoir entendu la lecture de cette proclamation, Vergniaud, avec
l'entraînement de son éloquence, parla des devoirs que de si grands dangers
imposaient au peuple de Paris, des terreurs paniques que les émissaires de la
contre-révolution chercheraient à répandre ; du projet que les ennemis
semblaient avoir de se porter sur Paris en laissant derrière eux les places
fortes et les armées françaises ; de l'imprudence d'une telle tactique et de
l'espoir qu'elle devait donner à la résistance. Il
terminait ainsi : « Hommes du 14 juillet et du 10 août, c'est vous que
j'invoque ; oui, l'Assemblée nationale peut compter sur votre courage.
Cependant, pourquoi les retranchements du camp qui doit défendre Paris ne
sont-ils pas plus avancés ? Où sont les bêches, les pioches, qui ont élevé
l'autel de la patrie et nivelé le Champ de Mars ? Vous avez manifesté une
grande ardeur pour les fêtes ; vous n'en aurez pas moins pour les combats.
Vous avez chanté la liberté ; il faut la défendre. Nous n'avons plus à
renverser des rois de bronze ; mais des rois environnés d'armées puissantes.
L'Assemblée nationale est aujourd'hui plutôt un grand comité militaire qu'un
corps législatif. Nous enverrons chaque jour deux commissaires au camp, non
pour exhorter, par de vains discours, les citoyens à travailler, mais pour
piocher eux-mêmes ; il n'est plus temps de discourir : il faut piocher la
fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu'ils feront en avant piochera la nôtre.
» C'était
de retentissantes paroles, mais elles ne touchaient pas au réel de la
situation militaire, encore moins s'appliquaient-elles à la situation
politique. Danton
vint parler un autre langage. « Il est satisfaisant, messieurs, pour les
ministres d'un peuple libre d'avoir à lui annoncer que la patrie va être
sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle, tout brûle de combattre. Vous savez que
Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis. Une partie du peuple va
se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements, et la
troisième, avec des piques, défendra l'intérieur de nos villes. Paris va
seconder ces grands efforts ; les commissaires de la commune vont proclamer
l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de la
patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez déclarer que la
capitale a bien mérité de la France entière. Nous demandons que vous
concouriez avec nous à diriger ce mouvement sublime du peuple. Nous demandons
que quiconque refusera de servir en personne ou de remettre ses armes soit
puni de mort. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est
la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous
faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est
sauvée. » Le vrai
sens de ces paroles était connu de tous ; chacun savait quelle était cette
audace, et à quoi elle allait s'employer. Deux
jours auparavant, Danton s'était expliqué plus clairement. L'idée de
transporter le siège de l'Assemblée nationale hors de Paris, en y laissant le
pouvoir exécutif, avait été mise en avant et repoussée sans contestation.
Écartant cette question, sur laquelle on était d'accord, Danton avait dit : «
Le 10 août nous a divisés en républicains et en royalistes ; les premiers peu
nombreux et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous
républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi au dehors,
celui des royalistes au dedans. Il est un directoire royaliste qui siège
secrètement à Paris et correspond avec l'armée prussienne. Vous dire où il se
réunit et qui le compose serait impossible aux ministres ; pour le
déconcerter, il faut... il faut faire peur aux royalistes. » Un geste affreux
acheva d'exprimer la pensée de Danton. Personne n'osa proférer un mot ;
chacun se retira épouvanté. Pendant
ce temps, la police souveraine de la municipalité continuait à remplir les
prisons. Danton se faisait remettre la liste des arrestations pour savoir
d'avance quelles seraient les victimes ; il communiquait même les notes de
proscription à ses collègues terrifiés. « Les assassinats s'organisaient dans
le conseil, » disait Roland quelque temps après[9]. Les parents, les amis des
prisonniers, les prisonniers eux-mêmes savaient quel sort les attendait. Un
d'eux, M. de Chantereine, colonel dans la garde constitutionnelle du roi,
préféra le suicide. « Mon Dieu, dit-il, je vais à vous. » Et il se perça de
trois coups de couteau. Les
démarches tentées auprès des ordonnateurs du massacre ne furent pas toutes
inutiles. Ainsi qu'il en arrive souvent dans les proscriptions, les hommes
obscurs et ignorés, ceux qui n'ont jamais approché du pouvoir, qui n'ont pas
été mêlés à la vie publique, qui ne connaissent personne dans les régions
dominantes, manquèrent de protecteurs et de moyens de salut. Danton,
si féroce dans sa politique révolutionnaire, fut accessible à toutes les
sollicitations. Beaucoup de détenus lui durent la vie. Adrien Duport et
Charles de Lameth avaient eu des rapports avec lui pendant l'Assemblée
constituante ; il s'en souvint et les fit sortir des prisons où ils avaient
été enfermés, l'un à Melun, l'autre à Rouen. Plusieurs prêtres qu'il avait
connus, Lhomond, un ancien professeur, sous qui il avait étudié, d'autres
encore, trouvèrent un sentiment de facile pitié dans le cœur de cet homme qui
allait faire verser tant de sang. Il promit à Barère la liberté d'un détenu,
l'abbé Bousquet ; puis il n'y pensa plus, et cette distraction coûta la vie
au prisonnier. Manuel
s'efforça de réparer la lâcheté de sa coopération, en sauvant des victimes.
MM. de Jaucourt, Beaumarchais, Duveyrier lui durent leur salut ; il protégea
Mme de Staël, qui, sans égard pour le caractère diplomatique de son mari,
avait été conduite à la commune parmi une foule furieuse et menaçante ; il
contribua, ainsi que Condorcet, à sauver M. de Lally. Tallien
protégea Mme de Tourzel : elle avait été détenue dans la prison de la Force
avec la princesse de Lamballe, depuis que les dames de la maison de la reine,
qui s'étaient enfermées au Temple, avaient été arrachées d'auprès d'elle. Robespierre
n'oublia point la reconnaissance qu'il devait à l'abbé Bérardier, principal
du collège de Louis le Grand, où il avait fait ses études. On
rapporte même que Marat sauva plus d'un prisonnier. Le
conseil général de la commune avait chargé Panis de se choisir trois
collègues pour former avec lui un comité de surveillance et de police.
C'était là que se faisaient tous les préparatifs : on enrôlait les égorgeurs
; on réglait leur salaire ; on désignait les hommes qui les mettraient à
l'œuvre ; on faisait d'avance creuser les fosses pour enterrer les cadavres. Les
occupations de ce comité étaient si multipliées et si urgentes, que Panis,
Sergent, Jourdheuil et Duplain, au moment où allait commencer l'exécution,
s'associèrent cinq autres membres de la commune. Marat, qui gouvernait toute
cette affaire, voulut être en nom sur cette liste. Elle existe encore, et
l'on voit écrit par addition et à la marge : « Marat, l'ami du peuple. » Dès
lors ce comité prit un titre plus pompeux ; ses actes sont signés : « Les administrateurs
du comité de salut public constitué à la mairie. » Les
égorgements, qui devaient être attribués au peuple irrité, étaient ainsi
conçus et préparés avec la froideur et la régularité d'un acte
d'administration. Les geôliers des prisons étaient prévenus ; ils avaient
avancé l'heure du repas des prisonniers ; ils leur avaient retiré les
couteaux dont ils se servaient à table. Leur physionomie troublée, leurs
regards incertains annonçaient qu'un terrible moment approchait. En
sortant de l'Assemblée, Danton s'était rendu au conseil général, où sa
présence avait été demandée[10]. Puis il monta chez Pétion,
tenu à l'écart des actes de sa mairie, ainsi que cela se pratiquait dans les
journées révolutionnaires. Il lui raconta que « cet enragé de comité, ainsi
qu'il appelait la commission du salut public, avait lancé un mandat d'arrêt
contre Roland, contre le ministre de l'intérieur. « Mais nous ne pouvons pas
les laisser aller ainsi, dit-il ; diable ! contre un membre du conseil ! Je
vais les mettre à la raison. » A deux
heures, le canon d'alarme, le tocsin, le tambour battant la générale, se font
entendre. Les rues présentent un aspect de trouble et d'effroi ; on court, on
s'agite, on s'informe ; les boutiques se ferment ; chacun rentre chez soi.
Quelques-uns vont chercher un asile contre le sort qu'ils peuvent craindre. Des
municipaux à cheval, revêtus de leur écharpe, portant un drapeau noir, s'en
vont criant : « Verdun est pris ; l'ennemi approche ; vous êtes tous perdus ;
la ville sera prise et brûlée. Prenez les armes ; courez joindre nos soldats
et l'infâme étranger sera repoussé. Vous n'aurez rien à craindre des traîtres
et des conspirateurs que vous laisserez derrière vous. Ils sont sous la main
des patriotes, et la justice nationale, avant votre départ, va les frapper de
sa foudre. » Entendant
cette terrible proclamation, les jeunes hommes, les ouvriers sans travail
vont se faire inscrire à la section ou à des bureaux qui venaient d'être
établis dans les places publiques, sur des plates-formes que supportaient des
tréteaux. Là étaient reçus avec grand appareil les enrôlements pour l'armée. Les
habitants paisibles apportent les armes qu'ils peuvent avoir et rentrent au
plus tôt chez eux pour se clore et se cacher. Au
troisième coup de canon, signal annoncé d'avance, les Marseillais, qui
remplissaient la cour de la mairie, se précipitent dans la grande salle où
étaient enfermés les détenus conduits au moment de leur arrestation devant
les commissaires municipaux, et non encore distribués dans les différentes
prisons. Six voitures avaient été amenées pour transporter les prisonniers à
l'Abbaye. Ne sachant pas encore ce que signifiait cette destination funeste,
ils montèrent dans les voitures. L'ordre fut donné avec recommandation aux
cochers d'aller très-lentement, sous peine d'être massacrés. Le convoi se mit
en marche ; les soldats de l'escorte, en adressant mille injures aux
prisonniers, leur annoncèrent qu'ils n'iraient pas jusqu'à l'Abbaye, que le
peuple allait se faire justice de ses ennemis et les égorger. Puis, s'adressant
à la foule, qui commençait à s'amasser : « Oui, criaient-ils, ce sont vos
ennemis, les complices de ceux qui ont livré Verdun ; ils n'attendent que
votre départ pour égorger vos femmes et vos enfants. Voilà nos sabres et nos
piques. Tuez ces monstres ! » Malgré
ces provocations, les voitures arrivèrent en suivant le quai des Orfèvres, le
Pont-Neuf et la rue Dauphine jusqu'au carrefour de Bussy. En cet endroit la
foule était pressée autour d'une de ces plates-formes où se faisaient des
enrôlements pour l'armée ; les voitures furent arrêtées par cet encombrement.
En cet instant un homme monta sur le marchepied qui, selon l'ancienne mode,
tenait au brancard en dehors du carrosse ; il ouvrit la portière et plongea
son sabre à plusieurs reprises dans le cœur d'un vieux prêtre. Le sang
jaillit ; un cri d'horreur se fit entendre et la multitude se dispersa avec
effroi. « Cela vous fait peur, dit l'assassin, vous en verrez bien d'autres,
» et il continua à pointer son sabre dans la voiture jusqu'à ce qu'il eût égorgé
les quatre prisonniers. Puis il passa à une autre voiture. Encouragés par son
exemple, les autres gens de l'escorte se mirent aussi à massacrer. Le convoi
avait repris sa marche et les brigands n'en continuaient pas moins le
massacre dans les voitures Elles arrivèrent ainsi à l'Abbaye. La cour était
occupée par des hommes qui étaient là, attendant leurs victimes ; ils avaient
été devancés dans l'accomplissement de leur tâche. Toutefois il restait
encore des vivants dans les voitures. Ceux qui en descendaient étaient
aussitôt massacrés ; plusieurs se réfugièrent dans un bureau de la section où
siégeait un comité occupé d'attributions administratives. Les assassins
poursuivirent leurs victimes dans cette salle. Les employés de la section
parvinrent difficilement à en préserver quatre ; l'un d'eux était l'abbé
Sicard, l'instituteur des sourds-muets. Tel fut
le premier sang du 2 septembre. La plupart des prisonniers amenés de la
mairie étaient des ecclésiastiques ; c'était contre eux surtout que se
portait une sorte de rage sanguinaire. Pour
obéir au décret rendu quelques jours auparavant, pour échapper à une
persécution cruelle, le plus grand nombre des prêtres qui se trouvaient à
Paris avaient demandé leurs passe-ports ; ils voulaient partir et aller
s'embarquer ; les barrières furent fermées ; on les retint à Paris ; ils
furent emprisonnés. Beaucoup d'autres furent arrêtés dans les visites
domiciliaires ou par les expéditions qui avaient parcouru la banlieue. Plusieurs
voitures, qui n'avaient pas été escortées par des assassins, en avaient déjà
amené à l'Abbaye ; ils étaient provisoirement déposés dans le cloître. Maillard,
un des massacreurs du 5 octobre et du 10 août, commença le carnage par ces
malheureux prêtres. Vers cinq heures du soir, il venait de les achever,
lorsqu'arriva Billaud-Varennes, revêtu de l'écharpe municipale. Il monta sur
une chaise et harangua les assassins : « Peuple, disait-il, tu immoles tes
ennemis, tu fais ton devoir ; » puis il descendit et se promena quelque temps
parmi les cadavres, les pieds dans le sang, fraternisant avec les exécuteurs
de ses projets, avec les adeptes de ses opinions. « Braves gens, la patrie
vous tiendra compte de vos sacrifices. » Encouragé par cette approbation,
Maillard s'écria : « Il n'y a plus rien à faire ici ; allons aux Carmes ! » Bientôt
commença une des plus déchirantes scènes qui aient souillé nos annales
révolutionnaires : cent quatre-vingts prêtres avaient été entassés dans le
couvent et dans l'église ; ils attendaient leur sort avec une pieuse
résignation ; aucun doute ne leur avait été laissé ; outre les paroles
significatives prononcées à l'Assemblée par Tallien, ils avaient pu
comprendre le sens de la promesse que Manuel leur fit deux jours auparavant :
« Dans quarante-huit heures, leur dit-il, vous serez tous libres. Disposez-vous
à aller dans une terre étrangère jouir du repos que vous ne pouvez plus
trouver ici. » Un gendarme disait la veille au vénérable archevêque d'Arles,
en lui soufflant la fumée de sa pipe : « C'est donc demain qu'on tuera Votre
Grandeur. » Le 2
septembre, on répéta jusqu'à trois fois l'appel nominal des prisonniers, tant
on craignait qu'il n'en manquât un seul. Un peu avant l'heure fatale, on les
fit tous sortir de l'église et passer dans le jardin. Une heure après, les
assassins entrèrent par l'église, en refermèrent les portes et descendirent
au jardin sans éprouver nul empêchement des gendarmes qui gardaient le
passage. Au fond du jardin était une orangerie, qui depuis est devenue une
chapelle ; l'archevêque d'Arles et les évêques de Beauvais.et de Saintes,
tous les deux du nom de La Rochefoucauld, et la plupart de leurs compagnons
de martyre y faisaient leur dernière prière. L'un d'entre eux, entendant le
bruit de ces hommes, parut à la porte ; il fut abattu d'un coup de fusil.
Entrés dans l'orangerie, ils demandèrent à grands cris l'archevêque d'Arles ;
aucun ne le désignait ; lui-même, après avoir demandé l'absolution à un de
ses compagnons, s'avança vers la porte. C'était un vieillard de plus de
quatre-vingts ans, dont la vie avait été exemplaire et sainte. Les mains
croisées sur la poitrine et levant les yeux au ciel : « Je suis celui que
vous cherchez, dit-il ; mon sacrifice est fait, mais épargnez ces dignes
prêtres ; ils prieront pour vous sur la terre, et moi dans le ciel. » La dignité
et le courage du vieillard les émurent ; ils n'osaient point le frapper ; un
homme du midi, sans doute il avait fait partie des bandes qui avaient envahi
la ville d'Arles, l'accusa d'y avoir fait assassiner des patriotes. « Je n'ai
jamais fait de mal à personne, » répondit-il. Un coup de sabre à travers le
visage fut la réplique du brigand. En un instant l'archevêque fut haché par
ces misérables, et lorsqu'il fut tombé, ils lui enfoncèrent une pique dans la
poitrine. Ils
avaient tiré presqu'à bout portant sur les prêtres et en avaient tué
plusieurs ; les autres s'étaient dispersés dans le jardin. Pour lors,
commença une effroyable chasse ; les assassins poursuivaient d'allée en
allée, de charmille en charmille, ces malheureux prêtres, leur tirant des
coups de fusil, riant lorsque les coups avaient porté, chantant une de leurs
chansons de cannibales : « Dansez la Carmagnole. » Quelques-uns
n'étaient point commissionnés ou soldés pour les massacres, c'étaient de
jeunes hommes qui, négligeant leurs études de médecine ou de droit, s'étaient
exaltés dans les clubs, les cafés ou à la section ; ils se nommaient les
frères rouges de Danton, et portaient le bonnet, la cravate, le gilet et la
ceinture rouges. On ne les vit point dans les autres prisons. Eux seuls se
mêlèrent aux massacreurs et s'introduisirent aux Carmes ; les portes avaient
été fermées, et la population effrayée entendait les cris des victimes et les
clameurs des assassins, sans les voir. Ensuite,
l'ordonnateur fit suspendre la fusillade ; tous les prêtres encore vivants
furent rassemblés dans l'église ; on y rapporta les blessés, puis on les
appela deux par deux ; quand ils avaient passé la porte qui ouvrait au
jardin, on les tuait sur le perron. L'évêque de Beauvais était à genoux
devant un autel, ils vinrent l'y prendre. L'évêque de Saintes fut appelé ; il
ne venait point. « Messieurs, dit-il, je ne refuse pas d'aller mourir avec
mes frères ; mais une balle m'a cassé la jambe, aidez-moi à marcher. » Ils le
relevèrent du matelas où il gisait, le prirent sous les bras et le
conduisirent sur l'escalier. Vers huit heures du soir le massacre était
achevé et les cadavres chargés sur des chariots ordonnés d'avance, pour les
transporter dans une fosse creusée près la barrière Saint-Jacques. Trois ou
quatre prêtres avaient réussi à se cacher ou à passer par-dessus le mur du
jardin. « Il
n'y a plus rien à faire ici, dit alors Maillard, qui semblait le principal
délégué de Billaud - Varennes et du comité de la commune ; retournons à
l'Abbaye, nous y trouverons du gibier. » Cette
fois, il voulut procéder avec ordre : un tribunal présidé par lui se forma,
élu par acclamation parmi cette bande d'assassins. « Mes camarades, mes
amis, disait un des juges de la sanglante juridiction, c'est un combat à mort
; je sens comme vous qu'il faut qu'ils périssent ; mais vous êtes de bons
citoyens ; vous devez aimer la justice ; il ne faut pas vous jeter comme des
tigres sur les hommes qui sont vos frères. » — Un autre répondait : « Je suis
un père de famille, j'ai une femme et cinq enfants, j'irai combattre
l'ennemi, mais je ne veux pas que pendant ce temps-là, ces scélérats ouvrent
les portes de leur prison, et viennent égorger ma femme et mes enfants. Soit
par moi, soit par d'autres, la prison sera purgée de ces gueux-là. » Cependant
le tribunal s'était fait apporter le registre de la prison. Le geôlier et sa
femme, en remettant cette liste des personnes confiées à leur garde et dont
le sort était facile à prévoir, semblaient près de s'évanouir. Avant de
commencer, et sur une réquisition sortie du groupe qui se pressait autour des
juges, il fut décidé que les soldats suisses, encore enfermés dans l'Abbaye,
seraient massacrés sans jugement. Maillard alla leur annoncer que le peuple
demandait vengeance et qu'il fallait se rendre à la prison de la Force.
C'était la formule convenue pour désigner les victimes aux massacreurs. Les
malheureux Suisses le comprirent. « Grâce, grâce ! » criaient-ils en se
serrant les uns contre les autres. — « Allons, décidez-vous »,
répondaient les bourreaux impatients. — L'amour de la vie les retenait, ils
ne pouvaient se décider à leur sort. — « Eh bien, voyons donc qui sortira le
premier, » disaient les exécuteurs. - Un des Suisses se présenta alors avec
fermeté et comme un soldat qui a fait le sacrifice de sa vie ; « je passe le
premier, je vais donner l'exemple ; nous ne sommes pas coupables, nous avons
obéi à nos officiers ; mais puisqu'il le faut, adieu ! Par où faut-il aller ?
montrez-moi donc le chemin. » — Il passe la porte, croise les bras, regarde
autour de lui sans sourciller ; le cercle se referme, et il tombe percé par
les baïonnettes, les sabres et les piques. Tous ses camarades périrent dans
ce carnage ; ils étaient cent cinquante-six. Deux seulement, par un de ces
hasards qui se rencontrent toujours même au milieu de l'ivresse du sang,
furent épargnés ; on s'attendrit sur la supplication de l'un ; l'autre avait
une figure intéressante. Après
cette exécution préliminaire, le tribunal commença à siéger ; Maillard, avec
un sabre au côté, présidait dix ou douze hommes assis autour d'une table où
était placé le registre de la prison, pêle-mêle avec des verres, des
bouteilles et des pipes. On
appelait un prisonnier ; il était amené dans cette salle, qui avait le
guichet pour porte de sortie. L'audience se composait d'hommes à demi nus,
les bras et les vêtements ensanglantés, armés de sabres, de massues, de
coutelas sanglants. On interrogeait le prisonnier ; parfois on écoutait à
peine ses réponses. Chacun des assistants donnait, s'il lui plaisait, son
avis ; ils étaient, à leur gré, jurés, juges ou bourreaux. Hormis le cas
d'absolution, le président prononçait l'arrêt en ces mots : « Conduisez
monsieur à la Force. » Deux ou trois hommes le saisissaient ; un vieux
guichetier poussait les verrous, la porte s'ouvrait. A peine le prisonnier y
avait-il passé qu'il était massacré avec plus ou moins de détails de cruauté,
selon le caprice des égorgeurs la plupart enivrés d'eau-de-vie. Le
tocsin avait sonné, le canon d'alarme avait été entendu ; depuis plusieurs
heures Paris était dans l'épouvante, et l'Assemblée nationale siégeait sans
qu'une voix s'élevât. Des orateurs de section vinrent demander s'il était
vrai que le conseil exécutif eût perdu la confiance de la nation. « Non, non,
» s'écria-t-on dans toute la salle. Pour
que l'Assemblée nationale s'occupât de ce qui glaçait tous les cœurs[11], il fallut que des commissaires
de la commune vinssent, afin de se mettre en règle, annoncer ce qui se
passait dans les prisons. « Le peuple, disaient-ils, veut enfoncer les
portes. » Ils demandaient que l'Assemblée délibérât sur cet objet à l'instant
même, car le peuple attendait sa décision. La municipalité n'avait pris
d'autre soin que d'envoyer des commissaires afin de protéger seulement les
prisonniers pour dettes ou pour causes civiles. Cette précaution spéciale
datait du milieu de la journée. L'initiative
de ces commissaires encouragea Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados, à
dire ce que chacun savait déjà, que deux cents prêtres venaient d'être
égorgés aux Carmes. Puis Bazire proposa d'envoyer des commissaires de
l'Assemblée pour parler au peuple et rétablir le calme. Le président désigna
Bazire, François de Neufchâteau, Dussaulx, Isnard, Lequinio pour remplir
cette mission. Puis l'ordre du jour fut repris. L'accablement
de cette Assemblée fut tel, et la servitude de la presse était si complète
qu'il n'est resté, dans le procès-verbal ou dans les journaux, aucun
témoignage écrit des paroles courageuses que prononça M. Théodore de Lameth.
Avant cette résolution timide et dérisoire, il avait dénoncé des crimes dont
personne n'osait parler et qui se commettaient sans nul empêchement. Sa voix
resta sans écho et fut étouffée ; on avait peur de l'entendre. Un
conseil des ministres avait été indiqué pour ce même soir[12] ; il devait se tenir à l'hôtel
de la marine. Plusieurs députés étaient venus pour savoir des nouvelles et
s'entretenir des événements de la journée. Danton se faisait attendre ; il
était encore à la commune. Il revint ; on le pria, on le conjura, on le supplia
de donner les ordres nécessaires pour faire cesser des crimes qui
déshonoraient la Révolution et la France. Il fut sourd et inflexible. Au
sortir du conseil, un inspecteur des prisons, attaché au ministère de
l'intérieur, essaya de parler à Danton qu'il n'avait pu aborder dans le cours
de la journée. Il raconta ce qu'il avait vu, ce qu'il avait tenté, les
réquisitions qu'il avait adressées à Santerre et son inaction complète et
volontaire. Il implora le ministre de la justice, protecteur naturel des
prisonniers, et le conjurait de ne point les laisser égorger. Danton,
importuné de s'entendre dire ce qu'il n'avait pas voulu écouter de sa propre
conscience, lui répondit, de sa voix beuglante et en jurant — c'était son
langage habituel — : « Je me soucie bien des prisonniers ; qu'ils deviennent
ce qu'ils pourront. » Les
députés envoyés aux prisons par l'Assemblée revinrent, et Dussaulx rendit
compte de leur mission. C'était un vieil homme de lettres pour qui la
Révolution avait été un texte de phrases et de patriotisme sentimental.
Personne ne convenait moins pour parler à des brigands ; il crut que ces
exhortations leur toucheraient le cœur et voulut être l'orateur de la
députation. On le hissa sur une chaise ; il parla le langage de la morale et
de la raison[13] : « Que venez-vous faire ici ? lui
dit un des massacreurs ; cela ne vous regarde pas. Laissez-nous faire. » Et
on le fit descendre de sa chaise. Voici
en quels termes il rendit compte de sa mission à l'Assemblée. Plus tard[14] il osa la raconter exactement,
car, pendant le massacre, personne ne se risquait à dire la vérité. On ne
voulait même pas la savoir. « Les
députés que vous avez envoyés pour calmer le peuple sont parvenus avec
beaucoup de peine aux portes de l'Abbaye. Là, nous avons essayé de nous faire
entendre. A peine un de nous a-t-il prononcé quelques paroles que sa voix fut
couverte par des cris tumultueux. Un autre orateur, M. Bazire, a essayé de se
faire écouter par un début plus adroit ; mais quand le peuple vit qu'il ne
parlait pas selon ses idées, il le força à se taire. Chacun de nous parlait à
ses voisins à droite et à gauche ; mais les intentions pacifiques de ceux qui
nous écoutaient ne pouvaient se communiquer à tant d'hommes rassemblés. Nous
nous sommes retirés, et les ténèbres ne nous ont pas permis de voir ce qui se
passait. » Personne
n'ignorait ce que Dussaulx n'avait pu voir ; mais l'Assemblée s'associa à la
lâcheté de ce rapport. On ne parla plus de ce qui se passait. Toutefois,
en recevant une lettre où l'abbé Sicard racontait comment il avait été sauvé
par le dévouement généreux de M. Monnot, horloger, qui s'était jeté au-devant
des assassins, en leur disant : « Vous me percerez le cœur avant de frapper
l'abbé Sicard ! » l'Assemblée décréta que ce brave citoyen avait bien mérité
de la patrie. Pas un représentant n'aurait pu recevoir le même hommage. Les
massacres continuèrent sans nul empêchement pendant que l'Assemblée restait
en permanence. A deux heures et demie du matin, la commune envoya une
nouvelle députation pour rendre compte de l'état des prisons. Truchon était
chargé de porter la parole. «
Messieurs, la plupart des prisons sont maintenant vides ; à peu près quatre
cents prisonniers ont péri à la prison de la Force, où je me suis transporté
; j'ai cru devoir faire sortir les personnes détenues pour dettes. Revenu à
la commune, je me suis aperçu que j'avais oublié le bâtiment où sont
enfermées les femmes ; j'en ai fait sortir vingt-quatre. Nous avons
principalement mis sous notre protection Mme de Tourzel. Puis, pour notre
sûreté, nous nous sommes retirés, car on nous menaçait aussi. Nous avons
conduit ces dames à la section, en attendant qu'on les juge. » Tallien
donna plus de détails : « On s'est d'abord porté à l'Abbaye. Les prisonniers
détenus pour l'affaire du 10 ou pour fabrication de faux assignats ont péri
sur-le-champ ; onze seulement ont été sauvés. Le conseil général a envoyé une
députation pour s'opposer au désordre. M. Manuel, procureur de la commune, a
employé tous les moyens que lui ont suggérés son zèle et son humanité. Il ne
put rien gagner et vit tomber plusieurs victimes à ses pieds ; lui-même a
couru des dangers. De là le peuple s'est porté au Châtelet, où les
prisonniers ont aussi été immolés. A minuit, on s'est porté à la Force. Nos
commissaires n'ont pu rien obtenir ; une nouvelle députation vient encore de
s'y rendre. L'ordre a été donné au commandant général d'y envoyer des
détachements ; mais le service des barrières exige tant d'hommes qu'il n'en
reste pas assez pour maintenir le bon ordre. Nos commissaires ont fait ce
qu'ils ont pu, mais ils n'ont pu arrêter la vengeance, en quelque sorte
juste, du peuple ; car, nous devons. le dire, ses coups ont porté sur des
fabricateurs de faux assignats, qui étaient là depuis fort longtemps. Ce qui
a excité sa vengeance, c'est qu'il n'y avait là que des scélérats reconnus. » Un
troisième municipal voulut ajouter quelques autres informations. « On est
allé à Bicêtre avec sept pièces de canon. Le peuple, en exerçant sa
vengeance, rendait aussi sa justice. Au Châtelet, plusieurs prisonniers ont
été délivrés aux cris de : « Vive la nation ! Les prisons du palais sont
vides et fort peu de prisonniers ont échappé à la mort. — J'oubliais un fait
important pour l'honneur du peuple : il avait organisé dans les prisons un
tribunal composé de douze personnes. » Après
ces rapports, l'Assemblée suspendit sa séance. Nulle mesure ne fut prise ;
pas une observation ne fut essayée. Plusieurs
témoins oculaires ont raconté les horreurs de cette nuit sanglante et de
toute la journée du lendemain. Le tribunal de Maillard continua à siéger au
guichet de l'Abbaye. Les juges et les égorgeurs prirent peu de repos[15], mais ils se faisaient donner
beaucoup de vin. Tard dans la nuit, arriva un commissaire de la commission de
salut public. « Avez-vous besoin d'aide ? dit-il ; nous vous en
enverrons. — Non, répliquèrent les directeurs du massacre, tout se passe bien
chez nous. — Je viens des autres prisons, ajouta le commissaire, tout s'y
passe également bien. » Parmi
les victimes massacrées le 3 septembre à l'Abbaye, quelques-unes ont laissé
un souvenir attaché aux circonstances de leur mort. M. de
Montmorin, le ministre, qui avait comparu devant l'Assemblée peu de jours
auparavant, et qui devait être jugé par le tribunal de la haute cour, fut
égorgé avec une sorte de rage. Les assassins voulaient traîner son cadavre ou
en porter les lambeaux à l'Assemblée. On eut quelque peine à les détourner de
cette horreur. Un
officier suisse, du nom de Reding, blessé au 10 août, gisait sur un grabat.
On voulut l'en arracher. « Par grâce, monsieur, tuez-moi ici, dit-il ; j'ai
assez souffert. » Les assassins l'enlevèrent, le chargèrent sur leurs épaules
et allèrent l'égorger dans la rue. Un
grand nombre de prisonniers étaient encore enfermés dans la chapelle. L'abbé
Lenfant, le plus renommé des prédicateurs de cette époque, et qui peut-être
pour ce motif était recherché avec une sorte de fureur, n'avait pas encore
été reconnu. Il parut dans la tribune avec l'abbé de Rastignac ; ils
annoncèrent à leurs compagnons de malheur que leur dernier moment approchait,
et qu'il fallait se recueillir. Les prisonniers se mirent à genoux, et les
deux vieillards, du haut de la tribune, leur donnèrent la bénédiction, peu
d'instants après, ils furent saisis et entraînés ; les prisonniers
entendirent leurs derniers cris. Un
jeune aide de camp du duc de Brissac, M. de Maussabré, avait pu gravir dans
une cheminée ; son nom fut appelé ; on ne le trouvait pas ; on devina où il
s'était caché ; des coups de fusil furent tirés dans la cheminée ; il tomba
et fut massacré. Parfois
la foule qu'une dégoûtante curiosité avait amenée dans la cour et autour de
la prison, se prenait de pitié ou se lassait de tant d'horreurs. On entendait
quelques voix crier : « Grâce, grâce pour ceux qui restent. » Mais le plus
souvent le tribunal et les bourreaux ne s'arrêtaient point. Toutefois
les réclamations et les témoignages présentés soit par des patriotes reconnus
pour tels ou délégués par leur section, étaient le plus souvent écoutés.
Plusieurs prisonniers durent leur salut au zèle de serviteurs dévoués, de
voisins bienveillants qui venaient défendre leur cause, en affectant le
langage des révolutionnaires furibonds. M. Molé de Champlatreux fut ainsi
sauvé par un de ses domestiques. Il
arriva même quelquefois que l'émotion et la pitié de l'assistance désarmèrent
la férocité des juges. Un vieillard, qui a laissé dans les lettres la
réputation d'un esprit ingénieux, Cazotte, avait été arrêté parce qu'on avait
saisi une correspondance de lui chez M, de Laporte. Le tribunal l'avait
condamné ; on l'emmenait ; il allait être frappé ; sa jeune fille le tenait
embrassé avec tant de désespoir, que la foule demanda sa grâce ; on le rendit
à sa fille. Dix jours après, il fut traduit devant le tribunal
extraordinaire. Les juges, plus impitoyables que leurs collègues du guichet,
l'envoyèrent à l'échafaud. Une
autre jeune fille, Mlle de Sombreuil, obtint aussi la vie de son père. Le
témoin qui a écrit le récit le plus détaillé et le plus dramatique des
massacres de l'Abbaye, Saint-Méard, dut son salut à un Marseillais, dont il
toucha le cœur en lui parlant le patois provençal, et qui lui servit de
conseiller et de protecteur auprès de Maillard. Ainsi
que Tallien l'avait dit à l'Assemblée, Manuel était venu à l'Abbaye. Il avait
désapprouvé le massacre, sans tenter nul effort pour l'empêcher[16]. « Peuple français,
avait-il dit, au milieu des vengeances légitimes que vous exercez, votre
hache ne doit pas frapper indistinctement toutes les têtes. Les criminels que
renferment les cachots ne sont pas tous également coupables. » Billaud-Varennes
avait fait une seconde visite à ses employés. On était venu dire à la mairie
que plusieurs des assassins avaient pris la montre ou l'argent de leurs
victimes. « Mes bons amis, leur dit-il, la commune m'envoie pour vous
représenter que vous ne devez pas déshonorer cette belle journée. On lui a
rapporté que vous voliez ces coquins d'aristocrates, après en avoir fait
justice. Ne touchez pas à ce qu'ils ont sur eux. On aura soin de vous payer,
comme on en est convenu avec vous. Soyez nobles, généreux et grands, comme le
devoir dont vous vous acquittez. Que ce grand jour soit digne du peuple, dont
la souveraineté vous est commise ! » Quelques
heures après, ces hommes se présentèrent au comité de la section des
Quatre-Nations, pour demander le salaire promis. Le comité n'avait pas de
fonds pour cette destination. Ils allèrent s'en plaindre à Billaud-Varennes,
qui vint presser le comité de payer « aux ouvriers qui avaient travaillé
pendant cette journée le salaire de vingt-quatre francs, qu'il leur avait
promis. » Le comité envoya demander un crédit au ministre de l'intérieur, qui
le refusa. Alors il fallut s'expliquer avec l'autorité municipale. Le
président de la section parla d'abord à Tallien. « Cela ne me regarde pas,
répondit-il ; adressez-vous au comité d'exécution. » Il s'aperçut que ce mot
faisait tressaillir le sectionnaire. « Ce n'est pas ce que vous pensez,
ajouta-t-il ; c'est un comité chargé de payer les dépenses ordonnées par la
commune[17]. » Dans
cette même matinée du 3 septembre, Billaud-Varennes entra au conseil général,
tenant par la main un massacreur couvert de sang, et le présenta comme un
brave homme qui avait bien travaillé[18]. L'Abbaye,
les Carmes et Saint-Firmin étaient les seules prisons qui, le premier jour,
avaient été livrées aux égorgeurs. Au commencement de la nuit et pendant la
journée du lendemain, le massacre s'étendit à toutes les autres prisons. La
Conciergerie renfermait dix prisonniers destinés aux jugements du tribunal
extraordinaire. Il siégeait ce jour-là, et devait prononcer sur l'accusation
portée contre le major Bachmann, qui avait commandé les Suisses au 10 août.
La procédure était déjà commencée ; le tribunal était en séance. Plusieurs soldats
suisses, appelés comme témoins, se trouvaient à l'audience. Alors parurent
des hommes ensanglantés, qui entrèrent en criant : « Votez la vengeance du
peuple ! » Les Suisses pensèrent qu'ils allaient être égorgés ; ils se
réfugièrent derrière les juges. Bachmann s'avança et s'offrit comme victime.
Le président du tribunal harangua les massacreurs, et réclama le respect pour
la loi. Ils permirent cette fois la justice légale ; mais les jurés étaient terrifiés
; en dix minutes, leur prononcé fut rapporté à l'audience. Bachmann fut
condamné, et tout aussitôt conduit à l'échafaud : c'était son seul refuge
contre les assassins. En traversant la cour, il put voir égorger quelques-uns
de ses soldats, que ne protégea point la qualité de témoins. Le
marquis de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, acquitté par le tribunal,
avait été retenu à la Conciergerie par ordre du ministre de la justice. Traduit
devant les juges du guichet, il nia leur compétence, disant qu'il était du
ressort d'un autre tribunal. « Puisqu'il prétend que son affaire ne nous
regarde pas, répondit un des juges, il doit être envoyé à la Force. »
Montmorin ignorait la signification de cette parole ; il demanda une voiture
pour se rendre à sa nouvelle prison. Un instant après, un homme vint lui dire
: « La voiture est avancée. » Dès qu'il eut passé la porte, il fut égorgé.
Huit autres prisonniers, détenus pour être jugés par le tribunal
extraordinaire, eurent le même sort. La
Conciergerie renfermait un très-grand nombre de condamnés et d'accusés pour
crimes privés. Leur détention n'avait nul rapport aux discordes politiques. Mais
les hommes, à qui avaient été livrées les prisons, étaient arrivés, de
meurtre en meurtre, à un état de démence furieuse : il leur fallait du sang ;
ils n'étaient ni fatigués ni assouvis. Les uns, à qui une solde avait été
promise, disaient : « S'il n'y a plus de besogne, il faudra bien nous en
faire encore. » Les autres, exaltés par des opinions excessives, par une
imagination pervertie ou des penchants féroces, assuraient, selon une
doctrine soutenue par leur patron, Billaud-Varennes, que la justice du peuple
était la meilleure, et devait être appliquée à tous les délits[19]. Cent
trente prisonniers furent ainsi massacrés à la Conciergerie[20]. On assure que la Théroigne
assista à cette exécution. Deux jours auparavant, une réunion de fédérés lui
avait solennellement décerné une couronne civique, ainsi qu'à deux autres
femmes du même métier et du même mérite. Tous
les prisonniers de cette catégorie ne furent pas égorgés. Beaucoup furent mis
en liberté ; il y en eut qui, déjà couverts de crimes, se joignirent à la
bande qui les délivrait et furent associés à la continuation des massacres. Soixante
et treize condamnés aux travaux forcés étaient, en attendant le départ de la
chaîne, déposés au cloître des Bernardins ; ils furent massacrés. Aux
prisons du grand et du petit Châtelet, où se trouvaient presque exclusivement
des condamnés pour crimes privés, et surtout des fabricateurs de faux
assignats, il fut procédé comme à la Conciergerie ; les uns périrent ; les
autres grossirent le nombre des massacreurs. Un jeune homme, condamné pour
vol, consentit d'abord à racheter sa vie par cet enrôlement. Après avoir
frappé un de ses camarades de prison, il eut horreur de lui-même et préféra
la mort. La
Salpêtrière était une prison de femmes enfermées pour délits correctionnels,
ou ramassées dans les rues par voie de police. Un rassemblement d'hommes
armés s'y présenta ; la garde se trouva assez nombreuse ou assez ferme pour
les repousser. Ils revinrent le lendemain ; les portes furent moins bien
défendues ; ils entrèrent ; se livrèrent à d'infâmes désordres et tuèrent
plus de trente prisonnières. C'est à
Bicêtre que coula le plus de sang ; le carnage y dura jusqu'au 6 septembre.
Pendant cinq jours, nul soin ne fut pris pour faire cesser les scènes
sanglantes qui ne finissaient point. Pétion y arriva le cinquième jour et fit
entendre de tardives exhortations au respect de l'humanité. Henriot,
qui succéda plus tard à Santerre dans le commandement de la garde nationale
de Paris, présida au massacre des prêtres enfermés au séminaire de
Saint-Firmin. Ce fut une expédition prompte et sans nulle apparence de
formalité. On monta dans les salles où étaient les prisonniers et à coups de
sabre et de baïonnette, on les força à se jeter par les fenêtres ; ils
étaient reçus sur la pointe des piques. Là périt un respectable curé de
Saint-Nicolas du Chardonnet, que sa charité avait entouré de l'affection et
de la reconnaissance de toute sa paroisse. Dans un
autre quartier de Paris, la prison de la Force fut le théâtre d'atrocités
dont le souvenir est resté ineffaçable. Les hommes de la commune, qui
ordonnaient les massacres ou qui y consentaient, semblèrent s'occuper plus
spécialement de cette prison. Tallien et deux de ses collègues y avaient paru
dans la nuit du 2 au 3 septembre, et s'étaient retirés pour aller dire à
l'Assemblée qu'ils étaient dans l'impuissance de s'opposer à la vengeance
populaire. Ainsi qu'ils l'avaient raconté, cette exécution, qu'ils imputaient
au peuple, avait pris une sorte de formalité régulière. Le tribunal avait
même un caractère plus officiel et solennel qu'à l'Abbaye. Il se composait de
quatre membres du conseil général de la commune, Lhuillier, qui bientôt après
fut nommé procureur général du département ; Hébert, naguère vendeur de
contre-marques à la porte des théâtres, maintenant rédacteur du journal le
Père Duchesne, et deux autres moins connus. Ils procédaient avec plus de
gravité que le tribunal des autres prisons ; mais les égorgeurs dont ils
étaient entourés avaient peut-être plus de férocité. On remarquait parmi eux
un nègre, domestique de Fournier l'Américain, dont les bras noirs et la
poitrine souillés de sang, et le rire atroce et bestial faisaient horreur. La formule
de mort n'était pas toujours la même. Après un bref interrogatoire le
président disait : « On peut élargir le détenu ; » ou bien : « A l'Abbaye. » Quelquefois
avec un ton de plaisanterie : « A Coblentz. » Une des
premières victimes de la soirée du 2 fut Rulhière, le frère de l'historien,
commandant de la gendarmerie à cheval. Lachesnaye, qui, après la mort de
Mandat, s'était trouvé chargé du commandement de la garde nationale ;
Chamilly, valet de chambre du roi, furent successivement massacrés. Comme la
Force renfermait aussi des prisonniers condamnés ou accusés pour de vrais
crimes, ils tombèrent presque tous sous les coups des tueurs. Un abbé Bardy,
accusé d'avoir assassiné son frère, avait été condamné. Il attendait en
prison un nouveau jugement sur appel. Les juges du massacre l'envoyèrent en
dépôt dans une église voisine. Les exécuteurs allèrent l'y rechercher. La
princesse de Lamballe était restée enfermée à la Force. Manuel aurait voulu
la sauver. Par son ordre, et sans doute de concert avec Tallien, Truchon
était allé la veille tirer de prison Mme de Tourzel et les autres femmes
détenues ; mais lorsqu'il reçut la même commission pour Mme de Lamballe,
Lhuillier s'y opposa, disant : « Il n'appartient qu'au peuple d'ordonner de
la vie ou de la mort de ses prisonniers. » Un autre municipal, collègue de
Marat au comité de salut public, ajouta : « Il faut que l'amie d'Antoinette
périsse. » Manuel ne sut pas tenter un nouvel effort. Le
lendemain, vers dix heures du matin, Truchon et un autre municipal entrèrent
dans la chambre de la princesse : peut-être avaient-ils la mission et quelque
espérance de la sauver. Elle était encore couchée et demanda ce qu'on voulait
d'elle ; on lui répondit qu'elle allait être transférée à l'Abbaye ; elle
demanda à ne point changer de prison : « Venez, madame, il y va de la vie, »
lui dit durement Truchon. Elle passa une robe et descendit dans la salle du
guichet. Lorsqu'elle se vit en face de pareils juges et entourée d'hommes
dont les vêtements, les mains et le visage étaient couverts de sang, elle
s'évanouit à plu, sieurs reprises. Elle était à peine revenue à elle, Truchon
la soutenait ; l'interrogatoire commença : « Qui
êtes-vous ? — Marie-Louise, princesse de Savoie. — Votre qualité ? —
Surintendante de la maison de la reine. — Aviez-vous connaissance des
complots de la cour au 10 août ? — Je ne sais pas s'il y a eu des complots ;
je n'en ai aucune connaissance. — Jurez la liberté, l'égalité, la haine du
roi, de la reine et de la royauté. — La liberté et l'égalité, volontiers. Je
ne puis jurer la haine ; elle n'est pas dans mon cœur. » Truchon lui dit tout
bas : « Jurez, ou vous êtes morte ! » Elle se couvrit les yeux de ses mains
et ne répondit rien. La
formule fut prononcée par le président. On emmena Mme de Lamballe. Truchon,
cet homme qui avait assisté comme complice à tous les meurtres commis dans
les journées de la Révolution, l'aidait à marcher. Dès qu'elle eut passé la
porte, elle aperçut des cadavres sanglants ; elle s'évanouit encore ; comme
on la relevait, un garçon perruquier, nommé Charlat, voulut lui enlever son
bonnet avec la pointe d'une pique dont il était armé. Cet homme était ivre ;
la pointe atteignit le front, le sang jaillit, ce fut le signal : un autre
l'étend par terre d'un coup de bûche. Elle est frappée à coups de sabre ; on
s'acharne sur elle avec des piques. Quelques serviteurs du duc de Penthièvre
s'étaient déguisés et mêlés à la foule ; ils avaient tenté de désarmer la
fureur des assassins en criant : « Grâce ! » On tomba sur eux et ils furent
massacrés. A
quelles horreurs fut livré le corps de la princesse de Lamballe, c'est ce qui
ne doit pas être raconté ; on lui arracha le cœur, on lui coupa la tête, puis
l'infâme cortège se dirigea vers le Temple. Parmi
les auteurs ou les exécuteurs des massacres de septembre, il paraît que
plusieurs avaient songé à y envelopper la famille royale ; mais les hommes
principaux ne s'associèrent point à la pensée de ce crime. Dans la matinée du
3 septembre, le conseil général nomma des commissaires chargés d'assurer la
tranquillité du Temple. Robespierre, Manuel et Deltroy furent désignés pour
cette mission. Robespierre ne semble pas l'avoir acceptée ; il ne fut pas vu
au Temple. Manuel, au contraire, se préoccupa sincèrement d'écarter le danger
qui menaçait le roi. Il le vit un instant et chercha à rassurer la reine sur
le sort de Mme de Lamballe. Il disait qu'elle était en sûreté à la Force.
Peut-être le croyait-il encore à huit heures du matin. C'est à onze heures qu'elle
fut massacrée. Ce
jour-là, on refusa à la famille royale la permission de se promener dans le
jardin. A deux heures, Cléry et la femme d'un des gardiens dînaient dans la
salle à manger que venaient de quitter le roi et la reine, lorsqu'une tête au
bout d'une pique fut présentée à la fenêtre ; la femme poussa un cri. Les
misérables espérèrent que c'était la reine et en témoignèrent leur joie. Cléry
monta aussitôt chez le roi ; le trouble de son visage laissait voir qu'il
avait quelque chose dé funeste à dire. Un officier municipal entra ; il
parlait à voix basse à ceux de ses collègues qui se trouvaient dans cette
salle. « Sommes-nous en sûreté ? dit le roi. — On demande que vous et votre
famille paraissiez à la croisée, pour montrer que vous êtes encore dans la
tour ; mais nous ne le souffrirons pas. Le peuple doit avoir confiance à ses
magistrats. » Les
cris redoublaient ; on entendait, d'injurieuses paroles adressées à la reine.
Quatre hommes, députés par le rassemblement, entrèrent pour s'assurer si
réellement la famille royale était encore au Temple. Ils exigeaient qu'elle
se montrât à la fenêtre. Les municipaux s'y opposèrent. Un jeune homme, en
habit de garde national, dit alors : « C'est pour vous montrer la tête de la
Lamballe. Je vous conseille de paraître, ou le peuple va monter. » La
reine s'évanouit. « Nous nous attendons à tout, dit le roi, mais vous auriez
dû, monsieur, ne pas apprendre cet affreux malheur à la reine. » Les
municipaux firent des reproches à ce jeune homme. La famille royale se retira
dans une chambre plus intérieure. Le
tumulte continua ; il aurait pu être beaucoup plus grand ; la famille royale
avait couru un danger imminent. Le rassemblement parti de la Force était
nombreux et s'était grossi en route. Ils traînaient le corps déchiré de Mme
de Lamballe et portaient aussi son cœur au bout d'un sabre. Arrivés à la
porte de la cour du Temple, ils voulurent entrer. Les municipaux s'y
refusèrent : un d'entre eux, nommé d'Anjou, ancien abbé et grand
révolutionnaire, lutta même un moment avec les hommes qui voulaient forcer la
porte. Il était d'une force prodigieuse et d'une si grande taille qu'on le
nommait l'abbé « Six-pieds. » Il les repoussa, puis tendit son écharpe
tricolore en travers de la porte. Néanmoins,
par une sorte de capitulation, il fut permis à un certain nombre des
massacreurs de porter dans la cour la tête de Mme de Lamballe et de la
promener sous les fenêtres de la tour ; c'était ce détachement qui avait
voulu pénétrer jusqu'à la famille royale et que les commissaires municipaux
n'avaient pas admis. Le tumulte continua longtemps ; six fois de suite
l'affreux cortège fit le tour de la prison ; ils se haussaient sur un vieux
mur en démolition, s'efforçant d'élever au niveau des fenêtres du roi la tête
de Mme de Lamballe. Ce ne fut pas sans efforts qu'on défendit contre eux
l'entrée de la tour. D'Anjou les haranguait : « La tête d'Antoinette ne vous
appartient pas ; les départements y ont des droits. La France a confié la
garde de ces grands coupables à la ville de Paris. C'est à vous de nous aider
à les garder, jusqu'à ce que la justice nationale venge le peuple. » En
écartant le massacre, il faisait ses réserves pour l'échafaud. Pendant
toute la journée il y eut motif de s'inquiéter pour la sûreté du Temple. Ni
la commune, ni Santerre n'envoyèrent les secours qui étaient réclamés par les
commissaires préposés à la garde de la prison royale. Ils écrivirent aussi à
l'Assemblée. La lettre était ainsi conçue : «
L'asile de Louis XVI est menacé ; la résistance serait impolitique,
dangereuse, injuste peut-être. L'harmonie des représentants du peuple avec
les commissaires de la commune pourrait garantir du désordre. Nous demandons
que vous vouliez bien nommer quelques-uns de vous pour, conjointement avec
nous, calmer l'effervescence. » Six
députés furent désignés par le président pour se rendre au Temple. Nul
document n'atteste qu'ils y aient paru. Une députation du conseil général
vint dans le cours de la même séance annoncer que Paris était parfaitement
tranquille. Ainsi, le seul moyen de défense au Temple, ce fut l'énergie de
l'abbé d'Anjou et son écharpe tricolore. On y avait attaché cette inscription
: « Citoyens, vous qui à une juste vengeance savez allier l'amour de l'ordre,
respectez cette barrière : elle est nécessaire à notre surveillance et à
notre responsabilité. » Le
cordon ne fut pas franchi ; on admira beaucoup le respect que le peuple
témoignait aux lois. La tribune et les-journaux s'en félicitèrent. Les
assassins de Mme de Lamballe ne se lassaient pas cependant de promener sa
tête. Ils voulurent aller la montrer à l'hôtel de Toulouse, demeure du
respectable duc de Penthièvre, son beau-père. On les en détourna en leur
disant que Mme de Lamballe habitait ordinairement les Tuileries ; ils y
allèrent ; les portes leur furent refusées. Enfin, ils arrivèrent au Palais-Royal.
Le duc d'Orléans était à la fenêtre : il s'éloigna, mais il avait pu voir la
tête de sa belle-sœur. Lorsqu'on
raconta à Collot d'Herbois le détail de ces horribles scènes, il n'eut qu'un
seul regret[21]. « Comment avait-on épargné à
la reine cette impression déchirante ; il eût fallu servir sur sa table la
tête de sa meilleure amie dans un plat couvert. » Tout en
acceptant les assurances que donnait la commune, l'Assemblée, pendant la
journée du 3, n'ignorait pas que les massacres continuaient ; elle
s'attendait à se voir envahie bientôt par les assassins. L'abattement était
général. « Nous laisserons-nous égorger sans résistance ? » disait Cambon, et
il proposait d'adresser une réquisition directe à la force armée et de ne
plus laisser l'autorité suprême à la commune. L'ancien
parti modéré avait disparu ; il n'y avait plus que deux cents et quelques
députés présents ; ils étaient dans un honteux accablement[22]. Un reste de courage empêcha
les comités de se dissoudre. Alors entrèrent dans la salle des hommes
couverts de sang, armés de piques ensanglantées, ils amenaient un député
nommé Jouneau, qu'ils avaient trouvé à l'Abbaye, où il était enfermé par
ordre de l'Assemblée pour avoir frappé Grangeneuve ; il avait été réclamé par
un décret que les chefs du massacre avaient eu beaucoup de peine à faire
respecter par leurs acolytes. Il portait encore sur la poitrine ce décret,
qui lui avait servi de bouclier. Les gens qui l'amenèrent commandèrent à
l'Assemblée de le juger dans la journée, sinon le peuple souverain en ferait
justice. Dans
ces lâches anxiétés, plusieurs députés recoururent à Danton, comme à la seule
autorité qui pouvait encore arrêter le carnage. « Calmez-vous, répondit-il à
Dussaulx, cela finira bientôt ; mais il faut encore un peu de sang. » Brissot
vint au nom du comité de défense générale pour l'engager à prendre des
mesures vigoureuses. « C'est impossible, répondit le ministre de la justice,
cette exécution est nécessaire pour apaiser le peuple de Paris, il est las de
voir les conspirateurs impunis. — Mais des hommes innocents sont immolés. —
C'est un sacrifice indispensable, d'ailleurs le peuple ne se trompe pas : Vox
populi, vox Dei : c'est l'adage le plus républicain que je connaisse. » Brissot
prétendit depuis que ses représentations avaient été énergiques ; les amis de
Danton soutinrent que la Gironde avait été timide et consentante ; ce qui,
est certain, c'est qu'elle vit jusqu'où pouvaient aller les desseins des
promoteurs du 2 septembre. Robespierre et Billaud-Varennes dénoncèrent dès le
lendemain au conseil général la conspiration formée par un parti puissant
pour porter au trône le duc de Brunswick. Une visite domiciliaire fut faite
chez Brissot et ses papiers furent saisis. Ce n'était déjà plus contre les
royalistes désarmés, fugitifs, détenus, massacrés, que Robespierre voulait
déchaîner les furieux qu'il nommait le peuple ; la haine contre Brissot et la
Gironde était dès lors sa pensée principale ; sa position politique ne pouvait
grandir qu'en les détruisant. Ils se
trouvaient donc sur la défensive et leur attitude ne fut pas la même que le
jour précédent. Roland écrivit une longue lettre à l'Assemblée ; ce n'était
point, ce ne pouvait pas être une accusation contre les réels auteurs du
massacre ; il eût fallu avoir un courage de dévouement ou de désespoir pour
articuler la vérité, pour dire qu'il ne s'agissait point d'une convulsion
populaire, mais d'un crime préparé, ordonné, payé par un comité de la commune
et réglé par un des ministres. La Gironde, et même Roland, le plus honnête
homme de son parti, n'étaient pas en position de montrer une telle audace ;
ils voulaient seulement voir finir les massacres. « Je
sais, disait Roland, que les révolutions ne se calculent point par les règles
ordinaires ; mais je sais aussi que le pouvoir, qui les fait, doit bientôt se
ranger sous l'abri des lois, si l'on ne veut pas qu'il opère une complète
dissolution... » « Sans la journée du 10 août, il est évident que
nous étions perdus ; la cour, préparée depuis longtemps, attendait l'heure de
combler toutes ses trahisons, de déployer sur Paris l'étendard de la mort et
d'y régner par la terreur. Le sentiment du peuple, toujours juste et prompt à
prévenir l'époque marquée, l'a rendue fatale aux conspirateurs. Il est dans
la nature des choses et dans celle du cœur humain, que la victoire entraîne
quelques excès ; mais tout a ses bornes ; on doit enfin les voir déterminées.
La commune provisoire a rendu de grands services, elle n'a pas besoin de mon
suffrage ; je le lui rends avec effusion de cœur ; mais elle s'abuse
maintenant en continuant à exercer un pouvoir révolutionnaire qui ne doit
jamais être que momentané. Elle nous prépare de grands maux, si elle tarde
encore à se renfermer dans de justes limites. » Après
avoir continué longtemps ce langage théorique et déclamatoire propre à la
Gironde, le ministre en venait au véritable objet de sa lettre. « Hier,
au sein de la maison commune, on dénonçait les ministres avec cette chaleur
et cette force d'assertion qui égare et détruit la confiance, sans laquelle
un homme en place ne doit pas y rester. Hier, chez M. le maire, dans une
réunion des ministres et de présidents de sections, j'ai reconnu cette
méfiance réciproque qui suspecte les intentions et entretient le trouble... »
« Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un
voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une
sorte de justice ; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa
fureur ; il la dirige contre ceux qu'il croit avoir été trop longtemps
épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui
persuade devoir être immolés sans délai ; mais je sais qu'il est facile à des
scélérats, à des traîtres, d'abuser de cette effervescence, et qu'il faut
l'arrêter. Nous devons à la France entière la déclaration que le pouvoir
exécutif n'a pu ni prévoir, ni empêcher ces excès. Je sais qu'il est du
devoir des autorités d'y mettre un terme, ou de se regarder comme anéanties.
Je sais encore que cette déclaration m'expose à la rage de quelques
agitateurs. Eh bien, qu'ils prennent ma vie ; je ne veux la conserver que
pour la liberté et l'égalité. Si elles étaient violées et détruites par le
règne des despotes étrangers ou l'égarement d'un peuple abusé, j'aurais assez
vécu. Mais jusqu'à mon dernier soupir, j'aurais fait mon devoir. » Assurément
il n'avait pas fait son devoir : c'était sous ses yeux, à sa parfaite
connaissance, que le massacre des prisons avait été adopté et ordonné par un
de ses collègues. Il en avait éprouvé une douleur sincère et profonde ; mais
il avait consenti à voir dans ce crime une conséquence nécessaire du 10 août,
un acte de révolution, une volonté du peuple souverain, lorsqu'il savait que
ce peuple était une bande d'assassins soldés. Et
pourtant la lettre de Roland parut un acte de courage. En effet, elle
prouvait un courage, suscité, il est vrai, par son propre danger. Tant sont
terribles de telles circonstances, où ce qui, dans l'ordre régulier de la
société, serait une lâche connivence, semble pour l'instant une honorable
énergie. Le
lendemain du 2 septembre présenta une autre preuve, soit de la conscience
publique, soit de la résolution prise par les Girondins de se défendre contre
le danger dont ils se voyaient menacés. Louvet, sous le patronage et avec
subvention de Roland, publiait un journal en affiche. Le matin du 3
septembre, un numéro placardé sur les murailles parlait avec excuse des
massacres ; après quelques heures, l'affiche fut enlevée et remplacée par une
autre plus conforme à la lettre du ministre[23]. Le
langage de la commune fut même modifié. Le conseil général, assemblée
nombreuse, qui délibérait sous l'oppression des tribunes publiques, avait eu
une lâche complaisance plutôt qu'une action criminelle. Billaud, Marat et
leur comité de salut public avaient tout réglé et ordonné. Lorsqu'on vit les
massacres se prolonger, on commença à en ressentir quelque affliction ; on
pensa à les arrêter. Le procès-verbal de la séance du 3 au soir s'exprime
ainsi : « Le conseil général, vivement alarmé et touché des moyens de rigueur
qu'on emploie contre les prisonniers, nomme des commissaires pour calmer
l'effervescence et ramener aux principes ceux qui pourraient être égarés. Ils
pourront requérir la force armée. » Plus loin, le conseil envoie encore six
commissaires à l'hôtel de la Force « pour tâcher d'arrêter les bras vengeurs
qui frappent les criminels. » Lorsque
tant de ménagements étaient gardés avec les massacreurs, lorsqu'ils étaient
regardés comme les exécuteurs de la justice du peuple, lorsqu'on les excusait
en disant qu'ils avaient sauvé la ville de Paris et prévenu un vaste complot
tramé dans les prisons par les détenus, il était difficile d'interrompre le
carnage. L'Assemblée
nationale était plus immobile encore et plus désarmée. Chabot proposa comme
moyen efficace, pour rétablir l'ordre, pour dissiper les méfiances populaires
et pour réfuter des calomnies odieuses, de jurer haine à tous les rois, et de
protester ainsi que personne, dans l'Assemblée, ne songeait à donner la
couronne au duc de Brunswick ni au duc d'York, tous les représentants du
peuple se levèrent en criant : « Oui, nous le jurons ! plus de rois ! » Chabot
sortit et revint quelques heures après, rendant compte de l'excellent effet
de cette solennelle déclaration ; il venait d'en faire lecture aux hommes
qui, le 4 septembre au soir, continuaient encore à égorger les prisonniers ;
puis il avait ajouté que le moment était venu de mettre un terme à leur
vengeance ; ils jurèrent de ne plus commettre aucune violence, du moins
Chabot le raconta ainsi. Toutefois ce fut par d'humbles supplications qu'il
parvint à délivrer l'abbé Sicard ; il allait être massacré sans nul égard
pour les ordres de l'Assemblée, qui avait ordonné sa mise en liberté depuis
deux jours. Quelques mois après, Chabot fit un autre récit de cette scène et
parla de la fureur intraitable des massacreurs. Quelques
moments après, une lettre du ministre de l'intérieur apprit à l'Assemblée que
les massacres recommençaient à l'Abbaye et que le peuple, c'est-à-dire les
bourreaux, ne voulait s'arrêter qu'après avoir égorgé les signataires des
deux pétitions présentées pour demander justice de la sédition du 20 juin.
L'une avait vingt mille, l'autre huit mille signataires. Le
ministre, pour dégager sa responsabilité, envoyait copie de la lettre par
laquelle il avait enjoint à Santerre d'employer toutes les forces dont il
disposait à maintenir la sûreté des personnes et des biens. Santerre,
dans sa réponse, disait : « Vous rouvrez les plaies dont mon cœur est ulcéré
en apprenant à chaque instant les excès auxquels on s'est livré. » Il
assurait que ces ordres avaient été donnés pour garantir le Temple et l'hôtel
de la Force ; il finissait en promettant de redoubler d'efforts auprès de la
garde nationale pour qu'elle ne restât point dans l'inertie. En
fait, l'action du commandant général n'avait apparu en aucun lieu ; il avait
été vu presque constamment à la mairie, demandant des instructions, alléguant
son impuissance et cherchant une excuse pour ne pas être où l'appelait son
devoir. Le 2 septembre, pendant que Mme de Staël était réfugiée dans le
cabinet de Manuel, Santerre avait passé deux heures dans la cour de la
mairie, sur le siège de sa voiture de poste, afin, disait-il, de la préserver
du pillage. Pendant ce temps-là, on massacrait à l'Abbaye. Deux mois après, à
la tribune des Jacobins, il assura que son inaction avait été une connivence. L'inertie
de Pétion avait été plus complète encore ; lui-même, ayant plus tard à
expliquer sa conduite, disait : « J'étais dans une fausse sécurité ;
j'ignorais ces cruautés. Depuis quelque temps, on ne me parlait de rien. Je
les appris enfin, d'une manière vague, confuse, défigurée. On m'ajouta en
même temps que tout était fini. J'étais dans la conviction intime que le
jour, qui avait éclairé ces affreuses scènes, ne reparaîtrait plus. » Cet
étrange récit manquait de vérité. Le 3 septembre, pendant que Pétion était à
dîner avec Brissot, des égorgeurs, encore tout sanglants, lui furent amenés
par Billaud-Varennes ; il les accueillit plus ou moins bien, leur offrit ou
ne leur offrit pas à boire : c'est la seule différence qui se trouva plus
tard entre le témoignage de Chabot et le sien. Ce fut
le 6 septembre seulement que le maire de Paris s'occupa des horreurs qui
duraient depuis quatre jours. Le
conseil général le chargea de se rendre à la prison de la Force ; il y trouva
deux municipaux revêtus, de leurs insignes, siégeant encore au milieu du
sang. Il leur enjoignit de cesser leurs fonctions, et satisfait de cet acte
d'humanité, il se rendit à l'Assemblée nationale où il parla en ces termes : « Vous
avez voulu être instruits de la situation de Paris. Permettez-moi de jeter un
voile sur le passé. Espérons que ces scènes affligeantes ne se reproduiront
plus. L'état d'insurrection ne peut être un état habituel. Les citoyens
sentent que le règne des lois est aussi celui de la liberté. Tout promet
l'ordre et la paix. Déjà la fraternité reprend son empire ; les passions
particulières se calment ; les citoyens se pressent pour l'enrôlement. Les
barrières vont se rouvrir à l'activité du commerce et à la liberté des
citoyens. » Pendant
que Pétion se complaisait à ce tableau, les hommes qu'il avait fait sortir de
la Force y étaient rentrés ; ils continuèrent ce que lui-même appela leur
horrible boucherie, et n'y renoncèrent que la nuit suivante[24]. Le
lendemain il fallut que le maire de Paris se transportât à Bicêtre où le
massacre durait depuis cinq jours. Il conjura les assassins au nom de
l'humanité et leur parla même « le langage austère de la loi[25]. » Ils se retirèrent : ils
avaient fini. Jusqu'au
6 septembre, les journaux, qui pouvaient encore paraître, n'avaient rien dit
du sang qui coulait depuis cinq jours. Le Moniteur rompit enfin le silence. Son
exposé n'était que la répétition de ce que Danton avait dit au comité de
défense, lorsqu'il avait annoncé les grandes mesures qu'il allait prendre. « Un
horrible complot contre la liberté publique avait été déconcerté le 10 août.
Il s'était continué encore après ; les conjurés avaient compté sur la terreur
que répandrait l'approche de l'armée ennemie. Ils voulaient délivrer leurs
complices qui remplissaient les prisons, afin de piller et de brûler la
ville. » Après ce préambule, le journal, avec une incroyable audace de
mensonge, racontait que, « le 2 septembre, seize particuliers armés de
pistolets et de poignards, avaient été arrêtés ; qu'ils avaient résisté à la
force armée ; que l'un d'eux avait tiré un coup de pistolet et blessé
mortellement un citoyen. De là était venue la colère du peuple ; ainsi les
coupables étaient devenus victimes de leur propre fureur ; l'indignation
populaire étant parvenue à son comble, le cri : Qu'ils meurent tous !
avait été proféré, et la résolution la plus hardie et la plus terrible avait
été prise et exécutée. » Puis venaient les phrases banales sur la justice et
le discernement des assassins et une liste de quelques prisonniers qu'ils
avaient épargnés. Cette
version des massacres de septembre portait un tel caractère d'impudence
qu'elle ne fut point reproduite, lorsque peu de temps après, les promoteurs
de ce crime eurent à s'en défendre, au lieu de s'en vanter. L'article du
Moniteur avait été écrit avec tant de précipitation ou d'imposture que
l'archevêque d'Arles, ce vieillard plus qu'octogénaire, était nommé comme le
principal des conspirateurs, qui, armés de sabres et de pistolets, avaient
voulu se défendre contre la force publique. Ce fut seulement trois jours
après que le journal publia un errata. D'après
le témoignage d'un des principaux employés de la commune du 2 septembre,
quelques écrivains ont adopté, mais en le modifiant beaucoup, le récit du
Moniteur. Selon cette autre version, un prêtre provoqua le peuple et donna
occasion de commencer les massacres. Ils disent qu'un ecclésiastique enfermé
dans une des voitures qui furent conduites de la mairie à l'Abbaye, poussé au
désespoir par les injures et les menaces dont il était assailli, donna un
coup de canne à un fédéré. Cela est peu vraisemblable, à moins qu'il n'ait
cherché à écarter le sabre levé sur lui. Cette anecdote n'est sûrement pas
donnée comme excuse des massacres de septembre. A n'y voir qu'une
explication, elle serait étonnante. Ce coup de canne ne motiva point la
création du comité de la commune qui avait donné tous les ordres et fait tous
les préparatifs. Il faut nécessairement renoncer à l'élan populaire et avouer
le crime, sauf à le célébrer. Un des
massacres projetés par les hommes du salut public et acceptés par Danton,
n'était pas encore exécuté. C'était peut-être celui qu'ils voulaient le plus.
Les lenteurs de la haute cour d'Orléans avaient souvent été accusées devant
l'Assemblée par des députations du conseil général et même en termes
menaçants. Un détachement de gardes nationaux fut enfin envoyé, sans
consulter l'Assemblée, pour escorter les prisonniers et veiller à leur
translation ; car la haute cour devait, selon un décret récent, être
transférée à Saumur. Le détachement était commandé par deux chefs de
l'insurrection du 10 août, Fournier l'Américain et Lazowski. Tallien et
Léonard Bourdon eurent en même temps mission de la commune, car on craignait
que les autorités de la ville d'Orléans ne fussent pas disposées à remettre
les prisonniers à la garde nationale de Paris. Le 3
septembre, un billet des procurateurs de la haute cour fut remis au président
de l'Assemblée nationale : « Nous avons la douleur, écrivaient les magistrats
du ministère public, de vous envoyer notre procès-verbal, qui vous prouvera à
quel point la loi a été violée par ceux même à qui vous en aviez confié
l'exécution. Les prisonniers sont en route pour Paris. » Le
ministre de l'intérieur écrivit aussitôt aux administrateurs du département
de Seine-et-Oise, en leur annonçant que les prisonniers arriveraient le
lendemain à Versailles avec une nombreuse escorte. Il ajoutait que des
commissaires de la commune de Paris étaient chargés de veiller à leur
conservation et demandait que de sages précautions fussent prises afin de
préserver de tout événement les personnes qui, étant sous le glaive de la
loi, méritaient tous les égards de l'humanité. Le sort
des prisonniers n'était pas douteux. Le cortège qui les conduisait, le nom de
Fournier l'Américain, disaient assez qu'ils devaient être égorgés. On pouvait
même, savoir qu'il avait été question de ne pas aller jusqu'à Versailles et
d'exécuter le massacre en route. Alquier,
depuis membre de la Convention, était alors président du tribunal de
Versailles. Il se hâta d'aller trouver le ministre de la justice. A peine
eut-il expliqué ses craintes et le motif de son voyage que Danton lui dit : «
Ces hommes-là sont bien coupables. — Soit, repartit Alquier, mais il faut que
la loi prononce. — Je vous dis qu'ils sont coupables. — Le danger est
pressant ; il n'y a pas un moment à perdre. — Eh ! monsieur, répliqua
Danton de sa terrible voix, ne voyez-vous pas que si j'avais quelque chose à
vous répondre, cela serait fait depuis longtemps ? Que vous importent ces
prisonniers ? Remplissez vos fonctions et ne vous mêlez pas de cette affaire.
» Un
procès-verbal de la mairie de Versailles est resté en témoignage authentique
de tous les détails du massacre. Les prisonniers étaient sur des charrettes
escortées par Fournier et ses hommes ; ils traversèrent ainsi la ville.
Depuis plusieurs jours on avait excité la population, lui présentant les
prisonniers comme des ennemis de la nation et des conspirateurs. Aussi, à
leur passage, furent-ils accueillis par d'injurieuses clameurs, qui toutefois
ne manifestaient aucune pensée de meurtre. Lorsque
les charrettes approchaient de la grille de l'orangerie, sur un signal de
Fournier, un certain nombre d'hommes sortirent d'un cabaret voisin. C'étaient
des massacreurs envoyés de Paris ; ils se précipitèrent vers les charrettes.
Le maire était accouru. « Ne vous déshonorez pas, s'écriait-il ; laissez agir
la justice ; elle vous vengera des traîtres. — Vous êtes trop bon pour ces
scélérats ; ils méritent la mort, » répondirent les assassins. Pendant
un instant il fut possible au convoi de continuer sa route. « Livrez-nous du
moins Brissac et de Lessart, lui disait-on ; nous vous laisserons emmener les
autres. » Bientôt
le maire fut arraché de dessus son cheval et on l'emporta de force ; il
parvint à se dégager, retourna aux charrettes et recommença ses instantes
exhortations. Les sabres étaient levés, il se jeta sur un des chariots,
essayant de couvrir les prisonniers de son corps. On l'écarta et le massacre
commença. Le maire perdit connaissance ; quand il eut repris ses sens, il fut
emmené malgré lui ; tous ses efforts furent inutiles. C'était
une scène affreuse après tant d'autres ; les victimes se débattaient sous le
sabre et le couteau. Le duc de Brissac lutta quelques instants avec ses
assassins ; les cadavres furent traînés et dépecés ; des lambeaux de chair
étaient portés au bout des piques. Lorsque
le massacre des prisonniers d'Orléans fut achevé, les tueurs se firent ouvrir
la maison de justice ; ils y établirent leur tribunal, se firent apporter les
registres ; selon le motif de détention, le prisonnier était amené à
comparaître, et sans interrogatoire on l'assommait. Le maire accourut ; cette
fois il fut mieux écouté ; mais déjà treize détenus avaient été exécutés, et
il ne put réussir à sauver un Suisse qui se trouvait dans cette prison. Les
autres victimes étaient détenues pour vols ou crimes privés. Une
autre prison de Versailles était nommée la maison d'arrêt. Le maire réussit à
la préserver, mais non sans peine ; les bourreaux demandaient qu'on leur en
livrât dix ou douze, et surtout des prêtres réfractaires. Le
procès-verbal de ce qui venait de se passer à Versailles fut lu en présence
de Claude Fournier, commandant général des volontaires parisiens et
marseillais, et il en accepta la rédaction. Parmi la bande des assassins,
aucun habitant de Versailles n'avait été reconnu. Les
prisonniers d'Orléans étaient au nombre de cinquante-sept ; on constata que
cinq avaient pu échapper à la mort. Quarante-quatre cadavres furent relevés.
La plupart de ces victimes avaient été envoyées en accusation sur la
poursuite des Girondins. Ils ne prévoyaient pas sans doute que ces coups de
majorité enverraient les accusés devant un tel tribunal. Fournier
l'Américain retourna à Paris ; il parut à cheval sur la place Vendôme ; du
haut de son balcon, le ministre de la justice le félicita à haute voix de son
expédition. La
liste des immolations ordonnées par la commune de Paris ne fut point close
par les massacres de Versailles. Cinq jours après une illustre victime fut
encore désignée aux assassins. Il n'y avait pas en France un plus sincère ami
de la liberté que le duc de La Rochefoucauld. Lié intimement avec M. de La
Fayette, son imagination était encore plus portée aux illusions
républicaines. Avant la Révolution, sa maison et celle de sa mère, Mille la
duchesse d'Enville, avaient été le centre d'une société qui réunissait les
hommes distingués de la littérature et des sciences. Membre de l'Assemblée
constituante, il avait fait partie de cette minorité de la noblesse qui alla
se réunir au tiers état ; puis il avait constamment voté pour les
institutions et les lois libérales. Président de l'administration
départementale de Paris, il avait, avec la même franchise et la même fermeté,
soutenu la cause des libertés constitutionnelles, et il avait compris, parmi
leurs garanties, ce qui restait de la prérogative royale. Dès lors il s'était
trouvé en dissentiment continuel avec Pétion et la municipalité ; il avait
demandé que les fauteurs du 20 juin rendissent compte de leur conduite devant
la justice légale. Ne trouvant nul appui dans le roi ni dans l'Assemblée, il
avait, peu avant le 10 août, donné sa démission et habitait son château de la
Roche-Guyon. Sur un
ordre de la commune de Paris, il fut arrêté à Forges. Le commissaire, envoyé
pour le prendre, le guetta pendant plusieurs jours, venant, déguisé en
mendiant, demander l'aumône au château. Lorsqu'il l'eut fait conduire de
Forges à Gisors, il ameuta un rassemblement autour de l'auberge. Le duc de La
Rochefoucauld était à dîner avec sa mère et sa femme ; il se montra au balcon
; entendant ces furieux le demander à grands cris, il voulut descendre pour
leur parler. « Vous le pouvez sans danger, dit le commissaire, parce que la
garde, envoyée de Paris par Santerre, vient d'arriver. — En ce cas, je suis
perdu, » répondit La Rochefoucauld ; il descendit sans se troubler dans la
rue et fut aussitôt massacré. Deux mois après, à la Convention, Manuel parla
avec horreur et indignation des brigands et des assassins qui avaient commis
ce crime ; lorsqu'ils furent envoyés par Santerre, Manuel était procureur
général de la commune. Une
grande incertitude est restée sur le nombre total des victimes égorgées par
les ordres ou le manque volontaire de répression des autorités municipales de
Paris. Quelques documents l'ont porté jusqu'à douze mille. Le nombre de six
mille, adopté par d'autres, s'écarte sans doute aussi de la vérité. D'autres
calculs faits récemment avec une apparente exactitude, mais avec un désir
marqué d'atténuation et d'excuse, réduisent ce nombre à moins de mille. En
compulsant des documents authentiques, ce triste dénombrement donne un
résultat plus élevé, mais qui laisse toujours une grande incertitude. Il
semble probable qu'on approcherait davantage de la vérité, en supposant
qu'environ quinze cents victimes ont été immolées. Le 20
décembre 1792, le propriétaire d'une carrière à Charenton vint au conseil de
la commune de Paris, se plaindre de ce que cette carrière était encombrée
d'une quantité prodigieuse de cadavres des prisonniers massacrés dans les
journées du 2, du 3 et du 4 septembre. Ils étaient en tel nombre que les
outils des ouvriers et des charrettes même étaient ensevelis sous leurs
monceaux. Les ouvriers ne pouvaient plus l'exploiter et d'ailleurs
répugnaient à y travailler. Le procès-verbal dit que Chaumette, procureur de
la commune, manifesta une grande sensibilité, et qu'un membre du conseil
municipal demanda, selon l'expression adoptée, à jeter un voile sur, ces
scènes atroces et désastreuses, dont le souvenir ne faisait qu'attrister tout
honnête citoyen. Les
auteurs de ce grand crime voulurent exercer leur influence au-delà du cercle
de leur autorité. Le 2 septembre, au moment où ils donnaient le signal des
massacres, ils envoyèrent à toutes les municipalités de France une lettre
circulaire, qui fut transmise sous le contreseing du ministre de la justice. Après
avoir parlé du complot tramé par la cour dans le silence et dans les prisons
pour égorger tous les patriotes de l'empire français, cette lettre, adressée
aux frères et amis, expliquait comment l'Assemblée nationale, forcée par la
clameur publique, avait été contrainte de rapporter ses décrets et de rendre
à la commune ses pleins pouvoirs ; puis elle continuait ainsi : « Fière
de jouir de la plénitude de la confiance nationale, placée au foyer de toutes
les conspirations, déterminée à périr pour le salut public, elle ne se
glorifiera d'avoir pleinement rempli son devoir que lorsqu'elle aura obtenu
votre approbation, et lorsque tous les départements auront sanctionné ses
mesures pour le salut public. Prévenue que des hordes barbares s'avancent
contre elle, la commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les
départements, qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans les
prisons, a été mise à mort par le peuple : actes de justice qui lui ont paru
indispensables, pour retenir par la terreur les légions de traîtres renfermés
dans ses murs au moment où il allait marcher à l'ennemi ; et sans doute la
nation, après la longue suite de trahisons qui l'a conduite au bord de
l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si nécessaire ; et tous
les Français diront comme les Parisiens : « Nous marchons à l'ennemi et nous
ne laisserons « pas derrière nous des brigands pour égorger nos « femmes et
nos enfants. » « Signé
Duplain, Panis, Sergent, L'Enfant, Marat l'ami du peuple, Le Fort,
Jourdheuil, administrateurs du comité de salut public constitué à la mairie.
» Hormis
le nom de Marat, tous ceux qui avaient souscrit cette lettre sont restés
obscurs dans la tourbe des hommes de bas étage, qui parurent sur la scène
politique de 1793 et de 1794. Sergent, ami de Pétion, et Panis, beau-frère de
Santerre, furent membres de la Convention. Cette
circulaire ne produisit point l'effet qu'en avaient auguré les politiques du
salut public. Deux siècles auparavant, les auteurs de la Saint-Barthélemy
avaient aussi écrit dans les provinces pour qu'on imitât leur exemple ; le
vicomte d'Orthez répondit : « J'ai sous mes ordres de braves soldats, mais
point de bourreaux. » Nul administrateur ne répliqua si noblement ; mais les
indications de Marat ne furent suivies que dans peu de villes. A
Reims, précisément pendant les élections, lorsque les massacres duraient
encore à Paris, un bataillon qui en arrivait, fut harangué par un cardeur de
laine nommé Armonville, correspondant de Marat et président de la société
populaire. Il débaucha environ cinquante hommes, qui n'étaient pas encore
revêtus de l'uniforme et les conduisit chez le directeur de la poste : cet
employé fut massacré ainsi que son commis, à titre de royalistes cachés ;
quatre prêtres, saisis à leur domicile ou dans la rue, furent égorgés. Le
lendemain le carnage continua malgré les efforts impuissants de la
municipalité. Les assassins avaient allumé un grand feu et y jetaient leurs
victimes après les avoir frappées. Armonville fut élu membre de la Convention
pendant ces scènes sanglantes. Le 2
septembre on vit arriver à Meaux une bande de prétendus volontaires
nationaux, commandés par Ronsin, qui fut depuis général de l'armée
révolutionnaire. S'indignant de l'incivisme des autorités locales, ils
forcèrent les prisons et y massacrèrent huit prêtres et douze autres
personnes. Les élections se firent sous leur surveillance et ils forcèrent
les électeurs à donner leurs suffrages à haute voix ; puis ils firent voter
une adresse où il était dit qu'une pièce de canon serait fondue au calibre de
la tête de Louis XVI, pour l'envoyer aux ennemis. A Sens,
trois jeunes gens furent accusés d'avoir insulté l'arbre de la liberté par
quelques gestes indécents. Cette imprudence irrita les assistants, qui
étaient venus prêter serment à la liberté et à l'égalité « au pied de cet
arbre sacré. » On voulut maltraiter les délinquants ; ils se réfugièrent à la
municipalité ; les magistrats refusèrent de les livrer. L'hôtel de ville fut
forcé ; un des jeunes hommes parvint à s'échapper. Les deux autres furent
égorgés. Le commissaire envoyé à Sens par la commune de Paris rendit compte
de cette exécution à la séance des Jacobins du 11 septembre ; il terminait
ainsi son récit : « Cet événement fit un très-bon effet à Sens, où il
réveilla le patriotisme, qui en avait besoin. » A Lyon,
le mot d'ordre avait été donné même avant la circulaire du comité de salut
public. Un nommé Laussel, envoyé par les révolutionnaires de Lyon à leurs
frères de Paris, écrivait à la date du 28 août : « Ce serait une infamie de
laisser nos ennemis s'échapper. Préparez-vous : tout se dispose à faire un
massacre général des malveillants. Nos volontaires sont déjà à Orléans pour
expédier les prisonniers. » Les
commettants de Laussel se mirent donc en devoir d'imiter l'exemple, de Paris.
Il y eut des prisons forcées, malgré les efforts impuissants des autorités. Un
nombre assez considérable de militaires étaient détenus, comme soupçonnés
d'avoir conspiré pour faire déserter leur régiment. Ils furent égorgés.
Plusieurs prêtres furent aussi victimes des massacreurs. Dans
tout le reste de la France, la même inertie, qui se soumettait sans révolte
ni résistance à des hommes exécrables, amortissait le mouvement
révolutionnaire. De graves désordres eurent lieu dans beaucoup de villes :
non pas au même moment, mais successivement. Souvent, parmi les tumultes
populaires, il y eut des meurtres. Le goût du sang, le mépris de la justice
et de l'humanité s'étaient répandus parmi les hommes de désordre. Les
citoyens paisibles ne savaient pas se défendre. Les autorités locales étaient
impuissantes ; l'action de l'Assemblée législative était nulle ; le pouvoir
exécutif prenait sous sa protection les brigands et les assassins : c'étaient
presque toujours les commissaires envoyés par lui qui provoquaient à ces
sanguinaires excès. Mais la lettre du comité de la commune fut comme non
avenue pour les autorités municipales, et en aucun lieu la population ne s'associa
aux meurtres qu'elle ne savait pas empêcher. Il semblait que des bandes de
brigands parcouraient un pays vaincu et terrifié. Les
hommes du club des Cordeliers, qui avaient désiré, voulu, préparé et ordonné
les massacres, alléguaient donc un calomnieux mensonge, lorsqu'ils imputaient
de telles horreurs à la nation française. L'historien n'a aucune explication
à chercher, aucun mystère à éclaircir. Des récits contemporains racontent
heure par heure tout ce qui fut accompli dans ces jours de funeste mémoire.
La postérité a sous ses yeux les procès-verbaux de l'Assemblée nationale, de
la commune et des sections de Paris ; des rapports officiels, des registres
de payement, des quittances pour la solde des massacreurs ; le registre de
l'Abbaye subsiste encore, taché de sang et de vin. On sait le nom des juges
qui siégeaient au guichet des prisons. La
circulaire du comité de salut public, envoyée à toutes les communes par le
ministre de la justice, ne fut ni signée, ni expédiée par le peuple. La
lettre de Laussel à ses amis de Lyon était écrite cinq jours avant le 2
septembre. Ce ne
fut point une émeute, ce ne fut point une fureur populaire. Aucun des
témoignages ne porte à plus de deux cents hommes le nombre de cette bande qui
se partagea les prisons ou se transporta de l'une à l'autre. Lorsqu'ils
commencèrent à tuer les détenus de l'Abbaye, ils étaient à peine cinquante.
Partout ils avaient des chefs, connus déjà pour avoir fait dans les
insurrections leur apprentissage de bourreaux. Sans doute, tous ceux qui
mirent la main dans le sang ne reçurent point la solde de la commune ou la
récompense promise par Billaud-Varennes ; il y en eut qui firent gratuitement
le métier d'égorgeur. Dans une grande capitale se trouvent toujours un
certain nombre d'hommes dépravés, aux instincts féroces, que l'habitude du
désordre a jetés dans une sorte d'égarement. Les scènes d'une révolution et
les excitations politiques avaient recruté dans cette population, qui flotte
entre le bagne et le cabaret. Depuis trois années, la presse, affranchie de
toute répression, avait prêché le meurtre. Comment donc s'étonner si des
esprits faux, des imaginations perverses, des cerveaux brûlés avaient été
enivrés au point de se plonger dans les atrocités dont on avait rempli leur
pensée ? On leur avait appris à revêtir leurs mauvaises passions d'une
couleur politique ; mais ce n'était point-là le peuple. On peut
dire encore, à la honte de cette époque, que de trop nombreux spectateurs se
pressèrent autour de ces affreuses scènes, de même qu'une grossière curiosité
et un certain besoin d'émotion assemblent toujours une foule au spectacle des
échafauds. Mais les rapports officiels attestent qu'elle applaudissait aux
rares absolutions accordées par les massacreurs, et parfois même les
sollicitait. Si
l'opinion publique, si le véritable esprit de la nation doivent être défendus
contre toute imputation de complicité, on ne peut sans affliction et sans
honte songer à cette complète absence d'énergie et de courage. Pas un effort
ne fut tenté ; l'indignation et l'humanité ne soulevèrent pas un seul
défenseur pour arrêter des massacres qu'une poignée de brigands prolongèrent
pendant quatre jours. La garde nationale ne sut pas marcher sans l'ordre de
Santerre ; les hommes généreux, à qui vint la pensée de remplir les devoirs
sacrés de l'humanité indépendamment d'un commandement officiel qu'on ne
pouvait attendre des autorités complices du crime, ne réussirent pas à
assembler dix gens de cœur[26]. « Que faire ? » disait-on :
triste parole répétée en tant d'occasions et qui promet le succès à tous les
violateurs des lois, à tous les oppresseurs de la liberté. Il y en avait qui
alléguaient que les prisons renfermaient des hommes réellement coupables, et
que peut-être les tribunaux qui s'instituaient parmi les bourreaux, sauraient
discerner les innocents ; d'autres disaient que la résistance, en commençant
la guerre civile, rendrait impossible la défense du territoire contre les
armées étrangères. Aucune opinion, aucun drapeau ne ralliait et
n'encourageait les citoyens isolés les uns des autres. Les liens politiques,
les liens religieux venaient d'être brisés. Depuis les premiers jours de la
Révolution on s'était, pour ainsi dire, accoutumé à ne plus avoir de
gouvernement ; on se sentait à la merci de toute autorité passagèrement
installée par la violence ; elle pouvait commander à son gré, en employant ce
mécanisme d'obéissance que comporte l'organisation des partis et que la
société n'avait plus. Si les
massacres de septembre ne furent ni dictés ni inspirés par une exaltation
patriotique, par une opinion égarée et pervertie du peuple de Paris, quel fut
le mobile des hommes qui prirent cette horrible détermination ? Certes, ce
n'était pas Danton ni ses principaux amis qui croyaient à la réalité d'un
complot royaliste. Les vainqueurs du 10 août connaissaient l'impuissance de
cette cour désarmée, aveugle, irrésolue, qui n'avait pas su leur opposer la
moindre résistance. Le peu de serviteurs fidèles, de conseillers dévoués,
d'honorables défenseurs qui entouraient le roi, avaient presque tous succombé
dans le combat ou dans les égorgements exécutés après la victoire ; le reste
était dispersé, fugitif ou enfermé dans les prisons. L'opinion constitutionnelle
était courbée sous la terreur ; l'opinion royaliste était écrasée. Une
conspiration parmi les détenus était le plus mensonger des prétextes. Ce coup
de foudre révolutionnaire était-il donc essentiel pour imprimer l'énergie
guerrière qui devait préserver le pays de l'invasion des étrangers et du
retour triomphant des émigrés ? — Le danger était sans doute imminent ; le
duc de Brunswick avançait ; nos villes fortes semblaient ne pouvoir arrêter
sa marche ; nos armées étaient peu nombreuses ; elles n'avaient pas encore
fait leurs preuves ; on venait de changer leurs généraux ; on se méfiait de
leurs officiers. Mais le massacre des détenus, à Paris et dans toute la
France, ne pouvait apporter aucun secours aux défenseurs du territoire. Avant
et depuis le 10 août, un admirable élan national avait déjà conduit à la
frontière de nombreux bataillons de volontaires ; le sentiment d'honneur
national, l'enthousiasme pour les libertés conquises, l'indignation contre
les étrangers qui voulaient les abolir, effaçaient les nuances d'opinion
parmi tout ce qui n'était pas l'émigration. Les
armées étaient animées du même mouvement : les hommes qui devaient les
commander et les conduire à la victoire, Hoche, Moreau, Pichegru, Marceau, et
tant d'autres, qui se sont honorés au second rang, étaient déjà arrivés avec
les gardes nationaux. L'armée comptait parmi ses chefs d'habiles et vaillants
généraux ; de plus grands encore étaient cachés parmi les officiers, et aucun
n'avait besoin de l'inspiration du 2 septembre. Des recrues obtenues par la
terreur, des officiers dont le grade serait gagné en présidant aux massacres,
ne pouvaient être d'un grand secours, et ne devaient pas même arriver à temps
pour se trouver en face de l'ennemi au moment qui déciderait du sort de cette
première campagne. Si Danton avait réellement pensé que ce mode d'enrôlement,
que ces bataillons, formés dans les rues de Paris ensanglanté, devaient
sauver la patrie, on l'aurait vu apporter tous ses soins, employer son
énergique activité à presser les dispositions utiles, à mettre l'ordre dans
ce grand mouvement, à surveiller l'administration militaire. On trouverait sa
trace dans les travaux de Carnot et de quelques membres de l'Assemblée
législative, qui rendirent alors d'-immenses services. Au
contraire, Danton portait le désordre partout ; il était empressé seulement
de distribuer des emplois ou des moyens de lucre à ses amis les Cordeliers ;
il troublait tous les départements ministériels. Au lieu de s'associer à
l'Assemblée, qui certes lui était docile et qui eût été un instrument
puissant à maintenir l'ordre, il voulait régner par la commune de Paris, et
ne la gouvernait point, parce que c'était chose impossible. L'audace de
Danton ne fut autre que cette lâcheté habituelle aux chefs des partis
révolutionnaires, qui, pour conserver la faveur de leurs soldats, consentent
à leur obéir. Il se faisait même peu d'illusion, et savait fort bien dire que
le sort de la France allait se décider à l'armée de Dumouriez. Les couleurs politiques
dont il essaya de revêtir les massacres ne furent qu'une impudence
déclamatoire. Lorsqu'après
l'universel silence, gardé au milieu de l'universelle horreur[27], s'éleva contre les massacres,
non pas une accusation formelle, elle eût été impuissante, mais un blâme,
timide d'abord, puis éloquemment exprimé, alors quelques excuses, quelques
explications furent présentées. Une seule est parfois encore reproduite comme
plausible, mais elle ne fut nullement admise par l'opinion contemporaine, et
devint même un motif de reproche contre les hommes qui, la développant avec
sophisme, cherchaient dans la nécessité révolutionnaire un moyen
d'atténuation. Les
pouvoirs politiques ont souvent à accorder des amnisties ; mais le sentiment
moral, mais la justice historique ne peuvent pas, ne doivent pas amnistier
les crimes. On disait donc, en analysant le 2 septembre, que l'insurrection,
pour laquelle du reste on professait un grand respect, entraînait souvent des
conséquences fâcheuses ; que le désordre se prolonge et s'augmente, lors même
qu'il est funeste. « Ces massacres, j'ai voulu les faire sortir des orages,
des bouleversements inséparables d'une grande insurrection. » Ainsi
parlait le ministre de la justice qui succéda à Danton[28]. Les
hommes qui exécutèrent le 10 août n'avaient pas été inspirés par un véritable
amour de la liberté ; ils avaient fait preuve de leur mépris pour les lois,
pour la raison et pour l'humanité. Mais est-ce à dire que de ce jour-là ils
avaient perdu leur libre arbitre, et qu'ils étaient enchaînés fatalement à
faire le 2 septembre ? — L'insurrection avait conféré l'écharpe et le glaive
à Marat et à ceux qui conçurent ce dessein, qui armèrent, qui payèrent les
assassins, qui donnèrent le signal et qui protégèrent l'exécution[29]. Pouvaient-ils ou ne
pouvaient-ils pas s'abstenir de cet exécrable complot ? Leur était-il
nécessaire ? Entrait-il indispensablement dans leur politique ? C'est poser
la question hors de toute idée morale ; c'est admettre, de la manière la plus
large, le système de fatalité historique proposé par Garat. Dès les
premiers jours de la Révolution, il y eut des hommes qui pensèrent bien moins
à la conquête d'une liberté légale et de l'égalité des droits qu'à un
renouvellement de la société, où pourraient se satisfaire leurs passions. Ils
détestaient un ordre social où leur orgueil était en souffrance ; ils
enviaient les jouissances de la richesse ; leur vanité se trouvait en droit
de se venger des supériorités de classe, de fortune, de fonctions, de
considération acquise. Pour eux, être libre, c'était se venger du passé qui
les avait gênés ou humiliés. Quinze jours après le 14 juillet, Camille
Desmoulins imprimait : « Nous sommes sûrs de triompher : nous avons une armée
non encore ostensible, mais enrôlée et toute prête. Jamais plus riche proie
n'aura été offerte aux vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels, châteaux,
les deux cinquièmes des biens de la France à distribuer, seront le prix de la
valeur. Ceux qui se prétendent nos conquérants seront conquis à leur tour. La
nation sera purgée et les étrangers, les mauvais citoyens, tous ceux qui
préfèrent leur intérêt particulier à l'intérêt général seront exterminés.
Mais détournons nos regards de ces horreurs, et daigne le ciel éloigner ces
maux de dessus nos têtes ! Non sans doute ces maux n'arriveront pas. Je ne
veux qu'effrayer les aristocrates en leur montrant leur extinction
universelle, s'ils résistent plus longtemps à la raison, au vœu et aux
supplications des communes. Ces messieurs ne se haïront pas assez pour
s'exposer à perdre des biens qu'il leur est facile de conserver et dont nous
n'avons sûrement nulle envie de les dépouiller. » Mais
quels devaient être les juges du mécontentement ou de la résistance de ces
messieurs. Pour les exterminer était-il nécessaire de constater un délit
contre les lois nouvelles ? Fallait-il même être assuré que leurs opinions ou
leur langage témoignaient des regrets ou de l'opposition ? — Nullement ;
Desmoulins, et plus que lui d'autres journalistes ou orateurs de clubs,
approuvaient et admiraient cette justice populaire qui procède par voie
d'exécution et de massacre. Les têtes coupées et promenées sur des piques,
les réverbères des rues servant de potence, les châteaux brûlés étaient un
sujet d'applaudissements et même de plaisanterie. Desmoulins prenait le titre
de procureur général de la lanterne. Pendant
ce temps-là des hommes plus graves raisonnaient sur les conséquences
nécessaires d'une révolution qui devait changer la face d'une société et
abolir le passé. Ils n'auraient assurément point consenti à être les
conseillers ou les ordonnateurs des exécutions. Ils répugnaient aux violences
sanguinaires de la populace, mais ils croyaient à la logique des faits et
pensaient que, du plus au moins, par des événements quelconques, il
arriverait une élimination de la classe supérieure de l'ancienne société ! Sans
aller si loin, sans raisonner si imperturbablement, il y avait des hommes
placés dans la haute région de la politique par leurs talents, leur esprit,
ou même par leur existence sociale qui se montraient indulgents ou
insouciants pour les plus criminels désordres. Ils semblaient croire qu'il y
a pour les révolutions une autre morale et une autre justice. Lorsque
Marat demandait sans cesse deux cent mille têtes, lorsqu'il provoquait le
massacre des généraux par leurs soldats ou de l'Assemblée par les faubourgs,
il ne prétendait pas appeler la punition sur des coupables ; il présentait
l'idée générale d'extermination sous une forme populaire et pratique. Elle
semblait d'abord le rêve d'un abominable fou ; après le 10 août, elle
touchait à la réalité. Marat et ses amis de la commune voulurent accomplir ce
grand œuvre de la Révolution telle qu'ils l'avaient comprise. Toutefois, on
ne peut pas dire que ce fut absolument un projet conçu et combiné. Les
passions sont plus logiques encore que les systèmes et plus décidées à
l'exécution. Mais ce n'était pas une exaltation populaire : encore bien moins
un sentiment national. «
Marat, cette créature monstrueuse, né médiocre et voulant être le premier en
quelque chose, se mit à la tête de tous les crimes. Les Cordeliers devinrent
la pépinière des conspirateurs. Marat les façonna au meurtre et au massacre,
Danton les éleva à l'audace et au mensonge[30]. » Ayant
ainsi allumé en eux une exaltation féroce et la soif du sang, après les avoir
habitués à croire et à répéter que pour rendre possible une société qui fût à
leur gré, il fallait massacrer nobles, prêtres et riches, Marat et le comité
de salut public de la commune trouvèrent l'occasion favorable. Il n'y avait
plus de gouvernement, nulle force répressive, les esprits étaient troublés.
On venait d'entasser dans les prisons une foule de personnes arrêtées
arbitrairement. Il parut facile de les égorger. On espéra que le massacre
serait imité dans les départements ; c'était un grand à-compte sur le plan
d'extermination. Marat
pensa et dit que le 2 septembre avait été une opération manquée et qu'on
n'avait pas tué assez d'aristocrates. Plusieurs des orateurs des Jacobins et
des Cordeliers ont exprimé le même regret. Robespierre en jugeait de même, en
le disant moins haut. Aussi
la pensée d'extermination devait-elle se perpétuer et devenir enfin le
symbole du gouvernement révolutionnaire. Ce fut en le proclamant que fut
établi le tribunal révolutionnaire, que furent accomplis les massacres
ordonnés par quelques représentants en mission, que furent instituées les
armées révolutionnaires. Même à
l'époque où une sorte de volonté gouvernante sembla présider à cette
continuation du 2 septembre, il y avait plus d'enivrement que de calcul. Les
partis exaltés ne vont pas à l'utile et ne songent qu'à satisfaire leurs
passions. Le sens politique leur manque. Puissants pour renverser et
détruire, il n'y a pas dans leur esprit de quoi reconnaître comment un
établissement peut être fondé et réglé. En augmentant le nombre des victimes,
ils augmentaient autour d'eux le mécontentement et la haine, de manière que
leur tâche d'exterminateur devenait chaque jour plus vaste. Danton,
qui réclama le privilége d'ordonner et de régler le premier massacre, et qui
prit ensuite le même rôle dans toutes les mesures révolutionnaires, avait
plus de sagacité et l'esprit plus libre que son parti. Mais il avait les
mêmes passions, et surtout il éprouvait comme lui une sorte de rage, lorsque
la cause révolutionnaire était en péril ; alors il voulait d'avance se venger
d'une défaite probable sur ceux qui en auraient triomphé. Ce fut
l'inspiration de toute sa conduite politique. Il tarda peu à voir que, même
en laissant de côté les sentiments de justice et d'humanité, il avait imprimé
à son nom et à sa fortune révolutionnaire un cachet d'horreur qui lui
interdisait tout avenir. Le 2 septembre pesa continuellement sur sa tête. Pendant
qu'il suivait, avec ses amis et ses confidents, la carrière politique où la
plupart trouvèrent, comme lui, un châtiment prochain, ceux qui avaient
travaillé de leurs mains à l'œuvre sanglante demeurèrent pour la population
de Paris un objet de dégoût et d'horreur. L'épithète de septembriseur devint
inséparable de leur nom. Les uns périrent sur l'échafaud, à la suite de leurs
chefs ; d'autres furent retrouvés dans les bandes de brigands devant les
tribunaux criminels. L'homme, qui avait le premier frappé Mme de Lamballe et
promené sa tête, voulut entrer dans un régiment ; il se vanta de son
abominable boucherie : les soldats indignés le tuèrent. Il y en eut qui
moururent insensés ou par le suicide. On raconta comment quelques-uns,
enivrés pendant quatre jours d'eau-de-vie, moururent sans avoir recouvré la
raison. La Théroigne a fini dans l'hospice de la Salpêtrière. Après
le 3 nivôse, le premier consul, à l'occasion de la machine infernale, et pour
un crime où ces hommes n'avaient point trempé, obtint de la complaisance du
sénat la déportation de cent vingt individus choisis dans les derniers rangs
des révolutionnaires de 1793. Fournier l'Américain, Mamain qui avait arraché
le cœur de Mme de Lamballe et une vingtaine d'autres, furent placés sur la
liste avec la désignation de septembriseurs. Ce fut le passeport de cette
mesure illégale, et l'opinion du vulgaire ne réclama point les formes et les
garanties de la justice pour ceux qui étaient depuis huit années au ban de
l'infamie. Lorsqu'après
la sanglante semaine qui avait commencé le 2 septembre, les massacres
semblèrent terminés, Paris se trouva dans un état d'abattement et de stupeur.
Une impression générale de terreur pesait sur tous les esprits. On n'osait
pas encore s'indigner contre la complicité ou l'inerte lâcheté de la commune.
Chercher quels étaient les vrais coupables, articuler ou même indiquer leurs
noms était au-dessus des plus fermes courages ; l'Assemblée et le conseil
exécutif étaient plus timides encore que l'opinion parisienne. La
section des Lombards éleva la première voix contre le désordre qui menaçait
encore la population de Paris ; elle envoya une députation, qui, admise à la
barre de l'Assemblée, jura que les habitants de ce quartier maintiendraient
de tout leur pouvoir la sûreté des personnes ou des propriétés, et dénonça
une publication que venaient de faire les directeurs des massacres. Ils
avaient imprimé les listes des huit mille et des vingt mille citoyens
signataires des pétitions du 20 juin ; c'était dans une pensée de
proscription que ces listes venaient de recevoir une publicité nouvelle. Brissot
et Choudieu proposèrent aussitôt de les brûler. Un décret fut voté pour
l'ordonner. « Tous les sentiments, disait le préambule, devaient se confondre
dans le seul amour de la patrie. » La
Gironde bornait encore ses vœux à la cessation du désordre ; elle n'osait pas
proposer une parole d'improbation sur des actes qu'elle n'avait point tenté
d'empêcher. Brissot imprimait que c'était un juste, terrible, mais inévitable
effet de la colère du peuple. — Roland, dans une lettre adressée aux
Parisiens, entrait en apologie de son patriotisme, parlait du mandat que le
comité de la commune avait voulu décerner contre lui, des dangers qu'il avait
courus, lorsque deux cents hommes étaient entrés tumultueusement dans la cour
de son hôtel. Il montrait quelque crainte d'une récidive. « J'ai
admiré le 10 août, disait-il ; j'ai frémi sur la suite du 2 septembre. J'ai
bien jugé ce que la patience longue et trompée du peuple et ce que sa justice
avaient dû produire ; je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et
premier mouvement. J'ai cru qu'il fallait éviter sa continuité, et que ceux
qui travaillaient à le perpétuer étaient trompés par leur imagination. » Lorsque
tant de crimes avaient été impunément commis, lorsque l'autorité publique
avait disparu, hormis pour les favoriser, on pouvait s'attendre à une
abolition presque complète de la sécurité publique. Le ministre de
l'intérieur en rendit compte à l'Assemblée. « De nouveaux excès se commettent
à Paris ; on dévalise les passants. Ces brigandages, s'ils n'étaient
réprimés, pourraient aller plus loin. La force publique reste tranquille
spectatrice de ces méfaits ; elle justifie son inactivité en disant qu'elle
n'a pas été requise. Avant que les ordres aient été donnés, les malveillants
amassent le peuple, l'échauffent, l'entraînent dans leur parti, et le mal
s'accroît. » Pour
mettre sa responsabilité à l'abri, le ministre communiquait les
recommandations qu'il avait adressées au maire de Paris. Enfin,
le 16 septembre, une voix plus ferme et plus éloquente se risqua à peindre la
situation. Vergniaud parlait de la lenteur des travaux de fortification assez
inutilement commencés devant Paris, et du peu d'empressement des citoyens à
obéir aux appels et aux réquisitions. Puis il s'anima : « D'où vient cette
espèce de torpeur dans laquelle paraît ensevelie la population de Paris ? Ne
le dissimulons plus ; il est temps enfin de dire la vérité. Les proscriptions
passées, le bruit des proscriptions futures, les troubles intérieurs, ont
répandu la consternation et l'effroi ; l'homme de bien se cache, quand on est
parvenu à cet état de choses où le crime se commet impunément. Il est des
hommes, au contraire, qui ne se montrent que dans les calamités publiques.
Ces hommes répandent sans cesse les méfiances, les jalousies, les haines, les
vengeances ; ils sont avides de sang dans leurs propos séditieux. Ils
aristocratisent la vertu même pour acquérir le droit de la fouler aux pieds ;
ils démocratisent le crime pour pouvoir s'en rassasier, sans avoir à redouter
le glaive de la justice. Tous leurs efforts tendent à déshonorer aujourd'hui
la plus belle des causes, afin de soulever contre elle toutes les nations
amies de l'humanité. «
Citoyens de Paris, je vous le demande avec la plus profonde émotion, ne
démasquerez-vous jamais ces hommes pervers, qui n'ont d'autres droits à votre
confiance que la bassesse de leurs moyens et l'audace de leurs prétentions ?
Citoyens, lorsque l'ennemi s'avance et qu'un homme, au lieu de vous présenter
l'épée pour le repousser, vous engage à égorger froidement des femmes et des
citoyens désarmés, celui-là est ennemi de votre gloire, de votre bonheur ; il
vous trompe pour vous perdre. — Abjurez donc vos dissensions intestines ; que
votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien à se
montrer. Faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitôt se réunir à
vous une foule de défenseurs de la liberté. » Ainsi
fut tardivement faite la déclaration de guerre des Girondins contre les
hommes de sang et de désordre ; leurs talents et l'énergie de leurs paroles
s'ouvrirent une carrière nouvelle, si différente de celle qu'ils avaient
suivie. Vergniaud fut applaudi, et l'Assemblée le chargea de présenter un
projet de proclamation ; car tout se passait eh paroles. Si la
sûreté et la vie des citoyens étaient moins menacées qu'au lendemain des
massacres, les rapines et le brigandage devenaient de jour en jour plus
audacieux. Sans parler de ce qui se passait dans les maisons particulières où
la commune et les sections ordonnaient des arrestations et des saisies, voici
ce que le ministre de l'intérieur écrivait à l'Assemblée : « Ces
dilapidations qui se font journellement dans les domaines nationaux me
forcent à demander à l'Assemblée les moyens de les arrêter. M. Palloy avait
été chargé d'arrêter l'incendie des bâtiments attenant au château des
Tuileries. Au lieu de se borner à sa mission, il a fait de telles démolitions
qu'elles coûteront trente mille livres à la nation. Puis il est parti pour la
frontière à la tête d'une compagnie de vainqueurs de la Bastille, sans payer
les ouvriers et sans laisser aucun compte. L'hôtel de Coigny et plusieurs
autres garnis de meubles ont été dépouillés. Tous les jours de nouveaux
visages se présentent avec l'écharpe municipale et des ordres d'enlever ou de
briser les portes. On fait un grand abus de l'écharpe municipale. J'ai donné
ordre aux gardiens des propriétés nationales de ne rien laisser sortir.
Cependant aujourd'hui même on a encore pillé. » Dès le
lendemain le ministre eut à raconter un fait plus grave : le garde-meuble de
la couronne venait d'être pillé. Cette expédition avait été faite pendant la
nuit. Le garde-meuble était alors placé dans le bâtiment qui depuis est
devenu le ministère de la marine. Les voleurs étaient montés avec des cordes
sur la galerie extérieure placée derrière les colonnes. Des sentinelles de la
garde nationale étaient cependant en faction sur la place Louis XV. Les
fenêtres avaient été brisées pour s'introduire dans le garde-meuble. Ce fut
sur les deux heures du matin que les gardiens s'aperçurent de cette invasion
; les voleurs avaient eu assez de temps pour emporter une partie des diamants
de la couronne et beaucoup d'objets précieux ; il fut possible d'arrêter deux
hommes qui avaient tardé à s'enfuir. On ramassa dans la rue quelques joyaux
que les autres avaient laissés tomber. La
procédure constata ensuite que les voleurs s'étaient introduits dans le
garde-meuble pendant trois nuits consécutives ; ils avaient été protégés par
de fausses patrouilles ; ainsi il leur avait été possible d'opérer en toute
tranquillité jusqu'au matin du 17 septembre. Personne
ne douta que ce pillage n'eût été concerté par des hommes de la municipalité.
Le ministre indiqua dans son rapport quelles étaient ses conjectures ; les
journaux girondins furent plus explicites dans leurs soupçons. Les deux
hommes arrêtés furent condamnés à mort, puis obtinrent leur grâce en
récompense de révélations très-incomplètes, qui servirent à retrouver
quelques diamants. Dès
lors une lutte nouvelle s'engagea entre l'Assemblée et la commune. « Il faut
aussi s'occuper de ce qui menace la tranquillité publique, disait le ministre
; on répand le bruit de grandes victoires et de grandes défaites ; on cherche
à agiter les esprits ; on déclame à l'assemblée électorale contre le pouvoir
exécutif ; on veut porter le peuple à la vengeance contre les députés qui ont
voté pour La Fayette. On prépare des affiches pour recouvrir les miennes. Il
y a huit jours que j'ai prié l'Assemblée de prendre des mesures pour assurer
force à la loi, sans cela non-seulement Paris, mais tout le royaume sera
bouleversé. » Vergniaud
se présenta au nom de la commission. Résolus ou plutôt contraints par la
nécessité à s'opposer au désordre et à prévenir le retour des massacres, les
Girondins adoptèrent un thème qui évitait une rupture ouverte avec les
promoteurs du 2 septembre. On imagina d'imputer les crimes déjà commis et le
projet de les renouveler à des conspirateurs royalistes, à des agents de
Coblentz. Avec cette précaution oratoire, Vergniaud s'exprimait ainsi : « Ils
ont dit : on veut nous arracher nos victimes, on ne veut pas que nous
puissions les assassiner dans les bras de leurs femmes et de leurs enfants.
Eh bien ! ayons recours aux mandats d'arrêts ; dénonçons, arrêtons, entassons
dans les cachots, ceux que nous voulons perdre. Nous agiterons ensuite le
peuple ; nous lâcherons nos sicaires ; nous établirons une boucherie de chair
humaine, où nous pourrons nous désaltérer de sang. — Savez-vous comment sont
dé- + cernés les mandats d'arrêt ? — La commune de Paris s'en repose sur son
comité de surveillance ; ce comité donne à des individus le droit de faire
arrêter ceux qui leur paraîtront suspects ; ceux-ci les subdélèguent à
d'autres affidés, dont il faut bien seconder les vengeances, si l'on veut en
être secondé soi-même. Voilà de quelle étrange série dépendent la vie et la
liberté des citoyens. Les Parisiens osent se dire libres ! Ils ne sont plus
esclaves des tyrans couronnés, mais ils le sont des hommes les plus vils, des
plus détestables scélérat ; il est temps de briser ces chaînes honteuses,
d'écraser cette nouvelle tyrannie ; il est temps que ceux qui ont fait
trembler les hommes de bien tremblent à leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont
des poignards à leurs ordres. Dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de
proscription, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs députés, contre
moi ? Ne nous ont-ils pas dénoncés au peuple comme des traîtres ?
Heureusement, c'était en effet le peuple qui était là ; les assassins étaient
occupés ailleurs. » Puis
après s'être écrié : « Périsse l'Assemblée et sa mémoire, pourvu que la
France soit libre ! » il ajoutait au milieu des acclamations de l'Assemblée
et des tribunes : « périsse l'Assemblée et sa mémoire, si elle épargne un
crime qui imprimerait une tache au nom français ; si elle n'apprend aux
nations de l'Europe qu'au sein même de l'anarchie momentanée, où quelques
brigands nous ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques vertus
publiques, et qu'on y respecte l'humanité. » Il
termina en disant : « Je demande que les membres de la commune répondent sur
leur tête de la sûreté de tous les prisonniers. » Pétion
vint humblement confesser son impuissance ; il exposa la situation honteuse
qu'il acceptait depuis longtemps. « Dans les moments de crise, il importerait
que les magistrats fussent les premiers avertis : eh bien ! Je le dis avec
douleur, c'est toujours moi qu'on avertit le dernier. » Santerre
s'excusa aussi et promit de surveiller efficacement un reste d'aristocratie
expirante. Un
décret enjoignit à la municipalité de rendre compte de tous les mandats
d'arrêt qu'elle avait décernés et de la quantité de personnes détenues. Ces
actes d'autorité n'avaient plus aucune signification ; l'Assemblée
législative était à son terme, encore trois jours et la Convention nationale
allait commencer son règne. Les
élections de Paris avaient commencé le 2 septembre ; ce fut précisément ce
jour-là que les assemblées primaires choisirent les électeurs qui devaient
nommer les députés. Peut-être,
parmi les motifs qui avaient déterminé la commune et Danton à ordonner les
massacres, doit-on compter la volonté d'exercer sur les élections l'influence
de la terreur. Sans doute ils ne pouvaient redouter aucun effort des opinions
royalistes et constitutionnelles, mais les débris épars du parti modéré
auraient pu se rallier timidement aux Girondins, et déjà c'était à les
détruire que la Révolution allait être dirigée ; des placards signés de Marat
opposèrent à leur candidature des calomnies et des menaces. L'élection
de Paris importait surtout aux hommes qui étaient et voulaient rester les
maîtres ; avec de tels moyens le succès était assuré. Robespierre, le plus
habile courtisan de la classe populaire, que les révolutionnaires avaient
égarée ou pervertie, fut élu le premier, puis Danton ; Marat ne fut que le
septième ; s'il y avait eu la moindre liberté dans les élections, il eût été
repoussé. Les Jacobins craignirent un moment cet échec et firent de son
élection une affaire de parti[31]. Tous les conseillers du 2
septembre, Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, Fabre d'Églantine, Camille
Desmoulins, d'autres plus obscurs, tels que Sergent et Panis furent élus : de
telle sorte que l'élection de Paris fut comme line sanction de ce crime ; Manuel,
qui s'y était employé si complaisamment, fut placé sur cette liste ; Pétion
aussi, avec une sorte de faveur populaire que lui accordait la portion de la
bourgeoisie encore comprise dans le corps électoral ; Dussaulx se trouva
comme égaré parmi des hommes dont aucune conformité ne le rapprochait. Le
dernier élu fut le duc d'Orléans, mais il ne s'appelait plus ainsi ; d'après
les conseils de Manuel et pour faciliter son élection, il avait reçu, par un
acte de la commune, le nom d'Égalité. Dès les
premiers jours des états généraux, lorsqu'il devint évident qu'une révolution
était en jeu, le nom d'Orléans commença à être répété. Les hommes qui
prévoyaient ou voulaient un gouvernement nouveau, peut-être même une société
nouvelle, pensèrent que le vin nouveau ne pouvait être contenu dans de vieux
vaisseaux ; sans affection pour le duc d'Orléans, sans confiance en lui, ils
songèrent par principe et par théorie à un changement de dynastie. C'est dans
le même esprit que quelques-uns eurent aussi l'idée de faire régner le
Dauphin sous la régence de Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII. A dater
de ce moment, on ne cessa point de parler des projets ambitieux du duc
d'Orléans et de la faction orléaniste ; c'était une imputation que chaque
parti adressait à un autre. Le vulgaire y croyait beaucoup. Toutefois, en
recherchant avec soin et sans prévention le rôle que ce prince a joué dans le
cours de la Révolution, on n'aperçoit pas quelle fut son action personnelle ;
on ne constate point quels hommes politiques se placèrent sous son influence,
obéirent à sa volonté ou à son désir ; on ne reconnaît pas quelle opinion
l'accepta réellement pour son représentant. La
maison d'Orléans était héréditairement en relation de méfiance avec la
branche régnante. Cette sorte de mutuelle et sourde malveillance, qui existe
inévitablement entre une famille régnante et une ligne collatérale, riche et
puissante, ou plutôt entre une cour royale et une cour princière, subsistait
depuis longtemps sous les apparences des affections de famille et du respect. Le duc
d'Orléans avait eu une jeunesse dissipée ; il vécut d'abord en société intime
avec quelques hommes de son âge, dont l'esprit dégagé et le cynisme élégant
donnaient à cette vie de plaisir une éclatante publicité ; sa considération
en souffrit. Déjà l'opinion générale commençait à s'occuper des princes avec
une curiosité malveillante et accueillait avec empressement des exagérations
calomnieuses ; cette légèreté de mœurs et de propos appela sur le duc
d'Orléans les jugements sévères du public et les tracasseries de la cour. Aussi
lorsque plus tard, la jeunesse étant passée, il voulut occuper sa vie plus
sérieusement, se mêler aux affaires, acquérir de la gloire par les armes ou
de l'importance dans le gouvernement, il se vit repoussé plus que la justice
et la raison ne l'auraient voulu. Il s'exaspéra et la Révolution le trouva
plus animé de rancune que d'ambition. Un rapprochement avait cependant amené
la conclusion du mariage de Mlle d'Orléans, sa fille, avec M. le duc
d'Angoulême ; le jour était fixé, lorsque survint le 14 juillet ; le comte
d'Artois emmena ses fils en émigration. Le duc
d'Orléans accueillit tout aussitôt les idées que quelques hommes politiques
avaient conçues et accepta les chances qui semblaient se présenter. Ses
commensaux lui cherchèrent des partisans parmi les révolutionnaires d'ordre
inférieur. Ce fut pour lui que fut d'abord employé Danton. Le
prince avait trop peu l'estime publique pour acquérir une popularité plus
relevée ; à cette époque, la faveur du peuple que remuait Danton ne suffisait
pas encore pour donner un grand rôle politique. D'ailleurs, si la bravoure,
qu'on avait si injustement contestée au duc d'Orléans, ne lui manquait pas,
il était dénué du courage de décision nécessaire aux ambitieux. Bientôt
personne ne compta sur lui, et il ne fut réellement l'homme d'aucun parti. Le
brillant entourage de sa jeunesse avait disparu ; il était tombé aux mains
d'intrigants subalternes. Ses volontés, sa conduite, son attitude étaient
sous leur direction. Un homme à qui son esprit et son immoralité avaient
donné une sorte de renommée, l'auteur des Liaisons dangereuses, exerça sur
lui une funeste influence. Ce fut surtout par Laclos qu'il se trouva d'abord
en relation avec les partis, qui, selon la circonstance, cherchaient en lui
un appui ou des subsides. En ce temps-là l'immoralité politique était grande
et marchait le front levé ; on risquait tous les moyens pour arriver à un
but, croyant qu'on pourrait s'y arrêter. Des hommes d'intentions honorables,
d'un patriotisme désintéressé faisaient leur bréviaire des Mémoires du
cardinal de Retz et se jouaient de tout, comme s'ils étaient encore dans la
France de la Fronde. A plus forte raison, il n'y avait rien qu'on ne pût
supposer des commensaux du Palais-Royal. La faiblesse du duc d'Orléans
l'avait mis à leur discrétion[32]. Ils l'exposèrent à de cruels
soupçons, à de déplorables calomnies. Toutefois, aucun témoignage, aucune
enquête n'a attesté que les acteurs principaux des scènes de la Révolution,
les hommes d'action ou d'influence aient jamais concerté quoi que ce soit
avec lui ou l'aient consulté, du moins autrement que par des intermédiaires
peu sûrs. Ce fut ainsi que la prétendue faction orléaniste s'abaissa de plus
en plus. M. de La Fayette avait toujours manifesté une répulsion hautaine
pour de tels projets et de tels moyens. Mirabeau y renonça bientôt. Au
retour de son exil en Angleterre, le duc d'Orléans parut un moment vouloir se
réconcilier avec le roi et la reine. Il en reçut un froid accueil et fut
exposé aux outrages des courtisans, sans en être défendu ni vengé. On put
parfois supposer que Duport et les Lameth avaient quelques rapports avec les
intrigues où étaient employés son nom et son argent. Les Girondins s'en
approchèrent davantage à l'époque où ils voulaient la déchéance. Enfin,
il était descendu à l'étage de Manuel, de Sergent et de quelques Jacobins de
rang inférieur. Danton, Robespierre, et même Marat, ne songeaient nullement à
ses intérêts ou à son ambition ; tout au plus le réservaient-ils pour quelque
grand hasard. Leurs actes n'étaient ni commandés, ni inspirés par lui. Mais
il avait joué son sort, sa vie, son honneur sur la Révolution ; il suivait sa
partie jusqu'au bout, entraîné par la faiblesse de son caractère plutôt que
par une ambition obstinée ou par des sentiments de haine ou de vengeance. Il
ne savait comment revenir en arrière ; il se voyait en péril et finissait par
n'être plus préoccupé que de la pensée de son salut ; de sorte qu'il
persistait dans la voie maudite. Quelques jours avant les élections, on put
lire affichée sur les murs de Paris une réclamation de Marat qui demandait
quinze mille livres à lui promis pour prix de ses bons offices. C'était donner
la publicité à un fait que personne depuis longtemps ne mettait en doute. La
commune, et surtout Robespierre, avaient voulu exercer une influence
dominante sur les élections, dans les départements comme à Paris. Des
commissaires furent envoyés, soit par Danton, soit par la commission de salut
public, pour veiller aux candidatures électorales et pour agir sur l'opinion.
Leur usurpation de pouvoirs était sans bornes[33]. Ils avaient été choisis dans
les rangs les plus infimes des Cordeliers et des sections. Ils prêchaient le
meurtre et le pillage. Quelques-uns, plus savants, disaient les mêmes choses
sous des formes théoriques. Un nommé Momoro, dont le nom est depuis longtemps
oublié, mais qui alors ne fût pas sans importance, vint, dans le département
de l'Eure, enseigner le partage ou l'abolition de la propriété ; il ne trouva
point les esprits disposés à ses doctrines. La controverse était à cette
époque dangereuse pour toutes les opinions ; il faillit être pendu ; ce fut
Buzot qui le sauva. Le même Momoro, quelque temps après, paria un jour dans
un repas qu'il ferait écrire sur les murs de Paris la fameuse devise : «
Liberté, égalité, fraternité ou la mort. » Ses amis l'en défièrent ; il gagna
la gageure. Ailleurs,
les autorités locales se risquèrent à faire arrêter les commissaires
désorganisateurs, comme les appelait un administrateur qui écrivit à
l'Assemblée. A Ancy-le-Franc, ils exhibèrent des pouvoirs signés par les
administrateurs du salut public et pillèrent l'argenterie du château. Après
l'enlèvement des prisonniers qui, par l'ordre de Léonard Bourdon, commissaire
de la commune de Paris, avaient été livrés à Fournier l'Américain pour être
conduits au massacre de Versailles, la ville d'Orléans demeura épouvantée
sous les menaces d'une société populaire, que les envoyés du 2 septembre
avaient encouragée et poussée à tous les excès. Chaque jour, on y parlait de
meurtres et de pillages. Les meneurs procédèrent comme à Paris par visites
domiciliaires sous prétexte de désarmement. Puis ils en vinrent aux
assassinats et aux vols à main armée chez les riches négociants. La
municipalité voulut réprimer de tels désordres. Les orateurs du club
s'opposèrent au rétablissement du bon ordre, menacèrent les magistrats de la
lanterne, ordonnèrent à la garde nationale de mettre bas les armes. La ville
fut plusieurs jours livrée à ces brigands. Les élections se faisaient pendant
ce temps-là. Léonard Bourdon fut nommé représentant, ainsi que plusieurs des
hommes dont il avait provoqué les crimes. Les
commissaires envoyés à Caen écrivaient qu'un M. Bayeux, accusé de
correspondance avec Montmorin, avait voulu s'échapper de prison, et que le
peuple avait été tellement irrité de cette tentative d'évasion, qu'il l'avait
immolé à sa vengeance. « Cet événement, disaient ces commissaires, n'est donc
que l'effet de l'incivisme des corps constitués. La ville de Caen vient
d'armer huit cents hommes ; avant leur départ ils ont voulu laisser en sûreté
leurs familles et leurs foyers. Plusieurs châteaux ont été incendiés ; des
prêtres factieux ont été rasés ; ensuite il en a été fait une immersion dans
la rivière ; aujourd'hui le calme est rétabli. » L'état
d'anarchie où étaient tombés quelques départements du midi était plus
déplorable encore et y avait aboli toute liberté. Barbaroux, à son retour à
Marseille, trouva la ville en proie à une bande de scélérats qui y
répandaient la terreur. Ils pendaient qui leur déplaisait et forçaient les
riches à racheter leur vie. Il avait mandé à Paris les Marseillais qui
massacraient dans les prisons ; maintenant il s'étonnait de ce brigandage
audacieux, et n'y trouva d'autre remède que de faire élire, par les sections,
un tribunal pour juger les suspects. L'assemblée
électorale de ce département fut réunie à Avignon. Barbaroux, un homme du 10
août, s'indigna de ce qu'il y vit « les gens modérés ne pouvant se faire
entendre et s'abandonnant sans courage ; une foule d'hommes avides d'argent
et de places, dénonciateurs éternels, supposant des troubles pour se faire
donner de lucratives commissions ; des intrigants, des calomniateurs, de
petits esprits soupçonneux. » Et il ajoute : « Un trait peindra mieux ce
corps électoral : à la nouvelle des massacres de septembre, la salle retentit
d'applaudissements. » Cette
assemblée s'empara de la souveraineté : elle envoya une colonne de douze
cents hommes à Tarascon pour mettre à la raison la coupable bourgeoisie[34] ; elle exerça le droit de
réquisition sur les communes ; elle donna au commissaire, qui disposait de
cette force armée, les pouvoirs les plus absolus. Une fois, sans forme de
procès, l'assemblée voulut faire pendre un électeur d'Arles comme
aristocrate. Les
élections étant terminées, elle eut l'intention de se maintenir en
permanence. Barbaroux arrivait de Paris ; il y avait eu un grand rôle ; son
influence était presque de l'autorité ; il modéra ce désordre ; il en atténua
les résultats sans pouvoir empêcher toutefois que le dernier acte de cette
assemblée fût de conférer, à tout électeur individuellement, le pouvoir de
destitua les autorités de sa commune et d'arrêter les suspects. Il y avait
neuf cents électeurs. La
France entière n'était point dans une pareille effervescence. Les populations
étaient soumises ; toute opinion se taisait sans force et sans courage devant
l'opinion triomphante recrutée par la peur et par le pouvoir qu'exerce le
succès. En général, les élections furent faites par les clubs. Ils ne
reproduisaient pas encore les divisions qui, dès lors, avaient créé une vive
inimitié entre les Girondins et la commune. Les Jacobins de province
confondaient, dans la même reconnaissance et la même admiration, les hommes
qui avaient accompli le 10 août et les hommes qui l'avaient désiré et appelé.
Les journaux se taisaient ; les correspondances étaient d'une discrétion
prudente. Loin de Paris, on ignorait ce qui s'y passait et quelle était la
vraie situation politique ; on aurait pu placer, sur le même bulletin,
Vergniaud et Robespierre. Le 21
septembre, à midi, une députation vint annoncer, à l'Assemblée législative,
que la Convention nationale était réunie dans la salle des Tuileries et
venait de se constituer. Le président déclara que la session de l'Assemblée
était terminée ; et alors elle se rendit auprès de l'autorité souveraine et
absolue, qui allait régir la France sans contrôle et sans responsabilité.
Toutes les garanties constitutionnelles de la liberté avaient disparu. Après
que François de Neufchâteau eut exprimé, comme président, les sentiments de
respect et de soumission des membres de l'Assemblée législative pour la
Convention nationale, et se fut incliné devant la majesté du peuple qu'elle
représentait, la séance fut transportée dans la salle du manège, où avaient
siégé les deux précédentes Assemblées. La salle des Tuileries n'était pas
encore disposée pour la destination qui lui était assignée. Elle avait été un
théâtre. En 1806, l'empereur Napoléon la fit reconstruire et lui rendit son
premier emploi. Pétion
fut élu président ; les six secrétaires étaient aussi choisis parmi les
Girondins. Les scrutins avaient constaté la présence de trois cent soixante
et onze députés. C'était un peu moins que la majorité ; mais le décret qui
convoquait une convention nationale avait réglé qu'elle pourrait se
constituer au nombre de deux cents. Manuel
proposa de donner au président de l'Assemblée le palais des Tuileries pour
demeure, et de l'entourer d'une étiquette presque royale, afin d'honorer en
lui la souveraineté du peuple. Tallien
répondit que le président, hors de la séance, était un simple citoyen, et que
si on avait affaire à lui, on irait le chercher au troisième ou au cinquième
étage : « C'est là où loge la vertu. » La
proposition de Manuel fut unanimement rejetée. Tallien
demanda ensuite que l'Assemblée prêtât serment de ne faire aucune loi qui
s'écartât de la liberté ou de l'égalité ; « ceux qui seraient parjures
devraient être immolés à la juste vengeance du peuple. » Couthon,
exprimant la pensée, qui préoccupait toute cette assemblée encore inconnue à
elle-même, affirma que dans la discussion du contrat social qui serait soumis
à la sanction du peuple, personne assurément n'oserait parler de la royauté. « Mais
j'ai entendu parler, non sans horreur, de dictature, de triumvirat, de
protectorat. Il faut rassurer le peuple, il faut jurer sa souveraineté, sa
souveraineté entière, et vouer une exécration égale à la royauté, à la
dictature et à toute espèce de puissance individuelle qui tendrait à modifier
cette souveraineté. » Bazire
demanda la peine de mort contre l'attentat de lèse-majesté du peuple. Les
notables de l'Assemblée ne semblaient pas empressés à entrer dans cette
discussion. Danton prit la parole pour en changer le caractère ; il commença
par se démettre des fonctions de ministre, puis il proposa d'écarter les
vains fantômes de dictature inventés pour effrayer le peuple, et de
substituer au serment une solennelle déclaration, portant que la constitution
serait textuellement et nominativement acceptée par la majorité des
assemblées primaires. Puis,
le ministre du 2 septembre s'exprima ainsi : « Jusqu'ici on a agité le peuple
parce qu'il fallait lui donner l'éveil contre les tyrans, maintenant il faut
que les lois soient aussi terribles contre ceux qui porteraient atteinte à la
liberté ou à la tranquillité publique, que la colère du peuple l'a été contre
les tyrans. Pour que le peuple n'ait plus rien à désirer, ii faut que les
lois punissent tous les coupables. On a pu présumer que des amis ardents de
la liberté pouvaient nuire à l'ordre social, en exagérant leurs principes ;
eh bien ! abjurons toute exagération ; que toutes les propriétés
individuelles, territoriales et industrielles, soient éternellement
maintenues. » Ces paroles furent accueillies par d'unanimes applaudissements. Après
avoir entendu plusieurs orateurs, la Convention déclara « qu'il ne pouvait y
avoir de constitution, que lorsqu'elle était acceptée par le peuple ; » puis
« que la sûreté des personnes et des propriétés était sous la sauvegarde de
la nation. » Mathieu,
député de l'Oise, avait proposé la destitution de toutes les autorités ; il
ne fut point écouté. Une déclaration expresse maintint les lois existantes et
les pouvoirs non révoqués. La perception des impôts fut continuée, comme par
le passé. Une
intention générale de rétablir et de conserver l'ordre public semblait ainsi
préoccuper l'Assemblée, lorsque quelques paroles prononcées à l'improviste,
par un orateur sans renommée, et encore sans importance, déterminèrent l'acte
le plus solennel. « Il
est une délibération que vous ne pouvez remettre à demain, que vous ne pouvez
remettre à ce soir, que vous ne pouvez différer d'un seul instant, sans être
infidèles au vœu de la nation, c'est l'abolition de la royauté. » Telle
fut la question que Collot d'Herbois posa d'une façon catégorique et
pressante. Couthon l'avait déjà présentée, sous une forme moins expresse,
Danton avait semblé l'écarter ; maintenant elle était inévitablement
reproduite. A
l'Assemblée législative, Chabot avait fait prêter un serment de haine à la
royauté. Maint orateur avait, du haut de la tribune, proclamé l'aversion de
la monarchie. De nombreuses adresses s'étaient exprimées sur ce point avec
violence ; il semblait donc que cette proposition n'avait rien de nouveau ;
mais elle prenait une tout autre importance, lorsqu'elle paraissait comme la
première délibération de l'Assemblée qui allait disposer du sort de la
France. Ce n'était plus un élan d'opinion ; c'était le principe de la
république établi d'avance comme base de la constitution nouvelle. Considérée
sous cet aspect, elle avait semblé d'une extrême gravité aux hommes
principaux de la politique révolutionnaire. Danton
n'avait sans doute ni le projet ni le désir du rétablissement de la
monarchie. Quels qu'eussent été ses rapports et ses communications avec les
intrigants du Palais-Royal, il ne servait point le duc d'Orléans ; mais comme
il était loin d'une foi aveugle dans l'avenir de la république, il pouvait
éprouver quelques regrets de perdre des chances qui, hardiment saisies, à un
jour donné, lui auraient présenté la possibilité de prendre place dans un dénouement. Marat,
dans sa démence, n'avait pas cessé de rêver une dictature, et se raillait
volontiers et ouvertement de ceux qui croyaient à la république ; il disait
et imprimait sans cesse qu'un pouvoir absolu était nécessaire pour sauver la
France ; bien entendu que ce pouvoir serait exercé par lui. Robespierre
avait la même ambition, et marchait au même but avec prudence et hypocrisie.
Le secret de ses espérances échappait quelquefois, sinon à lui, du moins à
ses admirateurs intimes. D'ailleurs, il n'avait jamais le courage de la
décision ; son rôle et son langage étaient préparés pour l'événement ; mais
sa volonté ne le devançait pas. Il suivait habilement une route tracée ; ce
n'était pas lui qui l'avait ouverte. Les
Girondins étaient peut-être les plus sincères partisans de la république ;
ils se vantaient à tort de l'avoir fondée. La nuit du 10 août, elle n'était
pas encore dans leurs espérances. Toutefois, elle convenait à leur caractère,
à leurs illusions, à leurs talents ; mais ils avaient plus de vanité que
d'ambition. C'était un parti sans hiérarchie, sans discipline ; ils se
dénigraient les uns les autres ; souvent unis pour les manœuvres
parlementaires, ils étaient divisés d'opinion. Les uns étaient beaucoup plus
révolutionnaires que les autres. D'ailleurs, la plupart étaient mobiles,
livrés à des impressions vives et variables ; ainsi beaucoup d'entre eux
manquaient d'ardeur ou de confiance pour la république, regrettant ce qu'ils
avaient voulu et espéré : un monarque constitutionnel appelé au trône par
eux. Condorcet disait que la république française ne serait jamais qu'un
système sublime ; Brissot et Gensonné s'occupaient des graves examens, des
projets médités, des discussions éloquentes qui devaient préparer une
constitution républicaine. Les uns
comme les autres jugeaient mal de la situation. La monarchie avait été abolie
le 10 août. Depuis ce jour, la France était république, ou du moins n'était
plus monarchie. C'était un fait entièrement consommé ; il s'agissait
seulement de le proclamer. La nation n'avait plus à délibérer, ni à choisir
librement. Les vainqueurs qui avaient envahi le château et l'Assemblée
représentaient-ils la majorité de la nation ? Comment le savoir ? — Ils
avaient été les plus forts ; cela seul était certain ; ils dominaient le pays
; personne ne leur résistait. Les représentants d'une nation libre peuvent
régler et rendre meilleure l'autorité souveraine que l'événement a établie ;
il est rare qu'ils puissent la choisir et l'instituer : rare qu'elle naisse
de son droit ou du libre arbitre des peuples : on les consulte lorsque c'est
chose faite, et alors on dispose de leur consentement. Les
hommes du 10 août et du 2 septembre, qui voulaient la consécration de leur
œuvre, les fanatiques comme Prieur de la Marne, Merlin de Thionville et tant
d'autres membres de l'Assemblée législative, les nouveaux arrivants, élus par
la faveur des clubs de province, la plupart enthousiastes de bonne foi,
comprenaient la nécessité mieux que les plus habiles. On a
raconté qu'un ancien ministre du roi et son dévoué serviteur, poursuivi alors
par la vengeance révolutionnaire/qui devait bientôt le comprendre dans les
massacres, M. de Montmorin, raisonnant sur cette question, avait pensé que la
proclamation de la république était la seule chance de salut pour le roi, et
que sa vie serait moins menacée quand elle ne semblerait plus un obstacle à
ce grand changement. En outre, la république lui paraissait un obstacle à
l'usurpation du duc d'Orléans. Peut-être le récit de cette conversation[35] n'est-il pas tout à fait exact
; elle représente du moins assez fidèlement l'opinion que le parti royaliste,
et surtout l'émigration, avaient conçue de ce nouvel aspect de la Révolution.
Ceux qui n'avaient point quitté la France étaient trop durement opprimés,
trop menacés, pour examiner autre chose que leur propre infortune et leurs
dangers. Toujours est-il qu'aucun des membres de la Convention ne fut
déterminé par de pareilles suggestions. Les
paroles de Collot d'Herbois avaient été bruyamment applaudies. Quinette
objecta que cette question devait être présentée seulement lorsque la
constitution serait discutée. Grégoire,
évêque constitutionnel de Blois, prit la parole. « Certes, personne ne
nous proposera jamais de conserver, en France, la race funeste des rois. Toutes
les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes, qui ne vivent que de
chair humaine ; mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté ; il
faut détruire ce talisman magique, dont la force serait propre à stupéfier
encore bien des hommes. » Il
insista sur la proposition : elle fut votée par acclamation. Néanmoins,
Bazire voulut faire remarquer qu'il serait d'un exemple effrayant pour le
peuple de voir une Assemblée chargée de ses plus chers intérêts délibérer
dans un moment d'enthousiasme et sans discussion. Grégoire
répliqua : « Eh ! qu'est-il besoin de discuter, quand tout le monde est
d'accord ? Les rois sont, dans l'ordre moral, ce que sont les monstres dans
l'ordre physique. Les cours sont l'atelier des crimes et la tanière des
tyrans. L'histoire des rois est le martyrologe des nations ; nous sommes tous
également pénétrés de cette vérité. Qu’est-il besoin de discuter ? Votons,
sauf à rédiger ensuite un considérant digne de la solennité du décret. » Ducos,
un Girondin, ajouta : « Le considérant, ce sera l'histoire des crimes de
Louis XVI, histoire déjà trop connue du peuple français. Il n'est pas besoin
d'explication après les lumières qu'a répandues la journée du 10 août. » Aussitôt
la proposition fut remise aux voix en ces termes : « La
Convention nationale déclare que la royauté est abolie en France. » Elle
fut adoptée au bruit des plus vifs applaudissements et des cris de
« Vive la nation ! » répétés dans les tribunes publiques. Au
milieu de cette retentissante manifestation, Billaud-Varennes proposa que les
actes publics seraient désormais datés de l'an i de la République française,
et que le sceau de l'État porterait un faisceau surmonté du bonnet de la
liberté. L'Assemblée
vota, au milieu du bruit et sans l'entendre, ce décret, qui ne se trouve pas
dans la séance rapportée par le Moniteur. Ainsi, sur la proposition d'un méchant comédien de province, complice des massacres de septembre, et après les paroles stupidement déclamatoires d'un prêtre révolutionnaire, fut proclamée la république : comme pour démontrer que la prise de possession d'un pouvoir né de la violence ne peut devenir l'œuvre d'une délibération grave, réelle et libre. C'est un acte de la force ; l'idée du droit et l'espérance de la durée ne peuvent s'y attacher que lorsqu'il a eu longtemps pour conséquences l'ordre, la liberté et le bien-être de la nation. |
[1]
Mémoires de M. de Lavalette.
[2]
Mémoires du général La Fayette.
[3]
Garat.
[4]
Conversation de Chabot et de Soulavie. — Mémoires du règne de Louis XVI.
[5]
Diderot.
[6]
Le Vieux Cordelier.
[7]
Séance du conseil général de la commune, 29 août.
[8]
Mémoires de Mme Roland.
[9]
Mémoires du général La Fayette, tome IV, page 35.
[10]
Procès-verbaux de la commune. — Mémoires de Mme Roland.
[11]
Séance du soir de l'Assemblée. — Procès-verbal du conseil de la commune.
[12]
Mme Roland.
[13]
Mercier. Tableau de Paris. — Récit de Chabot à l'Assemblée.
[14]
Préface de la traduction de Juvénal, édition de 1796.
[15]
Relation de l'abbé Sicard. - Déclaration du sieur Jourdan.
[16]
Relation de Mme de Fosse-Landry.
[17]
Déclaration de Jourdan, président de la section des Quatre-Nations.
[18]
La Vérité tout entière sur les vrais auteurs de la journée du 2 septembre.
[19]
Séance de la Convention, 25 septembre.
[20]
Réponse de Roland à la Convention, séance du 3 janvier 1793.
[21]
Mémoires de Weber.
[22]
Récit de Cambon, Moniteur. — 429. XIIIe vol. de la réimpression.
[23]
Réponse de Robespierre à Louvet. — Beaulieu : Essais sur la Révolution.
[24]
Réponse à Robespierre, Moniteur, 10 novembre 1792.
[25]
Réponse à Robespierre, Moniteur, 10 novembre 1792.
[26]
Mémoires de M. de Lavalette.
[27]
Garat.
[28]
Garat.
[29]
Garat.
[30]
Mémoires de Garat.
[31]
Journal des Jacobins.
[32]
Mémoires de Bouillé ; M. de Lauzun ; M. de Lamarck.
[33]
Mémoires de Barbaroux.
[34]
Durand Maillane.
[35]
Soulavie.