HISTOIRE DE LA CONVENTION NATIONALE - 1792-1795

TOME PREMIER

 

LIVRE PREMIER. — L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. - LE 10 AOÛT.

 

 

Le 30 septembre 1791, au moment où l'Assemblée législative venait succéder à l'Assemblée constituante, la Révolution aurait pu sembler accomplie ; une constitution laborieusement discutée pendant plus de deux années, parmi tant d'hommes éclairés, honorables, animés d'un véritable patriotisme, amis sincères de la liberté, venait d'être achevée. Le roi l'avait acceptée, avec plus de résignation sans doute que de conviction, mais avec la volonté d'en faire l'épreuve.

Le jour où, en apparence libre et persuadé, il s'était soumis aux conditions de cet acte solennel, où il en avait fait un contrat entre la nation et lui, le sentiment public s'était ému de joie et de confiance ; le peuple de Paris avait, pour quelques instants, témoigné son contentement et presque son affection. Tous les vœux qui avaient appelé et accompagné la convocation des états généraux, toutes les exigences qu'avaient suscitées les insurrections victorieuses avaient été converties en lois par l'absolu pouvoir de l'Assemblée nationale.

Et cependant nulle sécurité n'était venue calmer les esprits, ni donner bon espoir dans l'avenir. La plus faible intelligence, la plus légère réflexion suffisaient pour donner la triste certitude que la France n'avait pas atteint un dénouement, qu'elle était encore en cours de révolution.

 

Dès le lendemain du 14 juillet, aussitôt que l'autorité royale eut été contrainte de céder aux volontés populaires, un des frères du roi, les trois princes de Condé, un nombre considérable de gentilshommes de la cour et de l'armée avaient quitté la France. Depuis deux ans ils sollicitaient les souverains de l'Europe, leur demandant de les ramener à main armée et de dompter le mouvement national qui, à leurs yeux, n'était qu'une mutinerie encouragée par la faiblesse du roi. Peu à peu le nombre des émigrants s'était augmenté : les uns fuyaient les désordres qui, dans quelques provinces, les avaient menacés ; les autres étaient découragés de l'inutilité des efforts que le parti royaliste avait tentés dans l'Assemblée constituante pour sauver le pouvoir et la dignité monarchiques ; la plupart étaient entraînés par la mode et la frivole opinion, qui leur imposait cette expatriation comme un devoir d'honneur. Plus tard, on avait pu croire que le roi fuyait pour aller rejoindre cette armée de mécontents, qui commençait à s'assembler sur la frontière. Monsieur, le frère aîné du roi, après s'être montré d'abord favorable ou docile à l'esprit de réforme et de liberté, était parti pour se réunir aux émigrés.

Les gouvernements européens avaient accueilli assez froidement les plaintes et les instances des réfugiés ; la cause des princes français était sans doute sympathique aux familles régnantes ; l'aristocratie française trouvait une opinion favorable parmi les aristocraties étrangères ; c'étaient les membres d'une même corporation, les soldats d'un même drapeau. Toutefois le péril que fuyaient les émigrés était encore bien loin de menacer les autres monarchies, elles ne devaient que longtemps après se réunir dans un intérêt commun de conservation. A cette époque, elles gardaient leurs jalousies, leurs réciproques méfiances, leur ambition d'agrandissement ou d'influence. Faire la guerre à la France était une grande et difficile détermination. Cette victoire, que les émigrés annonçaient comme infaillible et prompte, à qui profiterait-elle ? et si le sort des armes était contraire aux princes qui s'engageaient dans cette lutte, par quelle indemnité seraient-ils dédommagés ?

 

A part des émigrés, le roi avait entretenu les cours étrangères, et surtout l'Autriche, de la gêne et des périls de sa situation. Il avait cherché et consulté pour savoir par quel mode d'intervention son autorité souveraine pourrait être préservée d'une ruine complète. Le mauvais succès de la fuite de Varennes, l'énergie et la vivacité qu'il avait reconnues dans l'opinion française, lui avaient appris qu'il ne devait pas compter sur les menaces des puissances européennes pour intimider et arrêter la Révolution ; il voyait bien que la France ne reculerait pas, qu'ainsi ce serait la guerre avec ses chances et ses dangers.

Maintenant il se livrait aux hésitations de son esprit timide, indécis et scrupuleux ; il balançait les probabilités et les moyens de préservation : il se voyait détenu comme otage entre les mains des révolutionnaires ; il songeait aussi à la situation que lui ferait le retour armé et triomphant de ses frères, à l'influence dominatrice qu'ils exerceraient sur son gouvernement et sa cour : tantôt sa fierté de roi et de Français repoussait l'idée de devoir le rétablissement de son autorité à des souverains étrangers ; tantôt il mettait son espérance dans quelque changement, fortuit ou préparé, de la situation intérieure. Souvent il regardait l'excès du désordre comme une chance favorable ; les outrages qu'il endurait, les périls qui le menaçaient, étaient à ses yeux les symptômes d'un état de choses si extraordinaire qu'il ne pouvait se prolonger. Il n'ignorait pas à quelles extrémités de malheur pourrait l'entraîner le cours terrible de la Révolution ; mais il se refusait à écouter sa propre prévoyance, tant il lui paraissait invraisemblable que le caractère royal ne fut pas une sauvegarde, et cessât complètement d'imposer un respect religieux.

L'inquiétude que cette situation du roi inspirait aux amis de la monarchie constitutionnelle, était devenue aussi vive et aussi sincère que dans les diverses fractions du parti royaliste ; le désir de le sauver et d'épargner à la France les calamités et les déchirements qu'amènerait la chute du trône, préoccupait en même temps, et les hommes importants de toutes les nuances monarchiques, et la foule empressée des intrigants. Le roi n'accueillait aucun des projets de salut qui lui étaient présentés, ou ne les adoptait qu'incomplètement, sous condition et avec délai ; il ne prenait nulle confiance en leur succès. D'ailleurs il songeait d'avance au chagrin, commun chez tous les princes, d'avoir à qui que ce soit reconnaissance et obligation.

Avec un tel caractère, le roi ne pouvait certes point mettre en péril les libertés que la France venait de conquérir ; toutefois la méfiance qu'il ressentait, il l'inspirait à tous. Ses opinions, ses désirs, ses espérances, laissaient facilement supposer une continuelle conspiration contre l'ordre constitutionnel auquel il s'était soumis ; sa complicité avec les émigrés, ses intelligences avec les cours étrangères prenaient dans les esprits un caractère plus positif et plus complet que dans la réalité.

De là résultait une opinion malveillante jusqu'à l'hostilité. En même temps, le prestige du pouvoir avait disparu ; le respect pour la majesté royale avait cessé ; elle était sans défense contre l'insulte et contre l'attaque. La fuite de Varennes, ce triste retour d'un roi ramené, comme un prisonnier échappé, à travers les populations irritées ; la suspension du pouvoir royal ; le sort du monarque et le principe monarchique mis en délibération, avaient amené une phase nouvelle de la Révolution.

 

Celle-là n'était plus destinée à obtenir la liberté, ni des garanties pour la conserver. L'acte constitutionnel et le cortége des lois qui l'accompagnaient y avaient largement pourvu ; l'esprit de précaution et de jalousie contre le pouvoir s'était donné carrière, et avait outre-passé le but. Il ne s'agissait point de donner satisfaction à des vœux de réforme ; l'opinion publique qui avait dicté les cahiers de 1789 et qui avait élu les membres de l'Assemblée constituante était satisfaite.

 

Ainsi les intérêts généraux du pays ne donnaient pas même un prétexte de mécontentement. Sous ce rapport, l'esprit public était calme ; il n'en était pas de même pour les passions qu'avait excitées le mouvement révolutionnaire. La liberté était acquise ; l'égalité des droits était devenue le principe de nos lois, mais l'égalité de fait, celle qui ne consent à aucune supériorité, qui ne sait se soumettre ni au respect, ni à l'obéissance d'un pouvoir qu'elle n'exerce pas ; cette égalité, qui poursuit son but jusqu'à la destruction de la société, s'était mise à l'œuvre : elle allait entrer en scène.

Déjà les derniers mois de l'Assemblée constituante avaient manifesté ce commencement d'une guerre implacable contre tous les souvenirs du passé, contre l'état social qu'il nous avait légué, et que les événements et les nouvelles lois avaient déjà profondément modifié. Après la fuite du roi, les discussions avaient pris un autre accent. Les partis n'étaient plus divisés de la même sorte ; les rôles étaient changés. Les hommes qui avaient marché le plus avant dans la voie révolutionnaire, qui s'étaient faits adversaires des opinions modérées et monarchiques, qu'on avait accusés justement d'un esprit de faction, Barnave, Duport, les Lameth, étaient devenus les défenseurs de ce pouvoir royal qu'eux-mêmes avaient réduit à l'impuissance ; il leur fallait combattre pour cette constitution attaquée comme monarchique, tandis que, revenant en arrière, ils auraient voulu la réviser et la corriger dans un autre sens. Ils comprenaient enfin le péril de l'ordre social, et renonçaient à leur popularité démocratique. La pensée de la république se produisait déjà ; le roi avait été mis en cause ; la responsabilité avait pesé sur son caractère inviolable.

En même temps, les sociétés populaires venaient d'échapper à l'influence des libéraux monarchiques. Les journaux et les pamphlets envenimaient les opinions, excitaient les esprits ardents, pervertissaient les imaginations. A cette époque d'illusions, lorsque l'expérience n'avait pas encore enseigné où étaient la raison, la possibilité, la vraisemblance, les âmes honnêtes étaient plus faciles à égarer ; les dangers n'étaient point connus. On s'inquiétait pour la liberté, sans voir que l'ordre public était en péril.

C'était dans de telles circonstances que l'Assemblée constituante avait voulu que ses membres fussent inéligibles, et qu'aucun d'eux ne put prendre place dans le gouvernement. Toute une génération d'hommes politiques, d'orateurs, de magistrats, était exclue. Leurs travaux, leurs études, leur expérience étaient perdus pour le pays ; il leur était interdit de mettre en pratique les lois qu'ils avaient faites, de les défendre et de les expliquer du haut de la tribune. Ce n'étaient pas eux qui conseilleraient le roi, dont ils avaient réglé le pouvoir, avec qui ils avaient eu des rapports habituels, dont ils connaissaient les défauts et les vertus. Ils avaient eux-mêmes accepté la méfiance de la nation et par-là décrié l'autorité de leur œuvre.

 

La place était laissée à des hommes nouveaux. Les électeurs n'avaient pu être guidés par la renommée des candidats ; ceux-ci n'avaient pas eu à présenter pour titres des services rendus, une capacité éprouvée. Les suffrages furent déterminés par les passions du moment, l'ambition, le désir de gloire, l'ardeur à courir à son tour une carrière de révolution. La méfiance, la haine et l'envie exercèrent aussi des influences funestes. L'ancienne aristocratie, la grande propriété, le service militaire, la magistrature, étaient en suspicion. L'émigration avait éloigné une portion considérable de cette classe supérieure, et avait suscité contre elle la malveillance populaire. Nulle communauté d'efforts ne pouvait être établie entre les hommes d'opinion modérée et les partisans de l'ancien régime qui n'espéraient plus la contre-révolution que par les progrès de l'anarchie. Animés d'une aversion passionnée contre les premiers amis de la liberté, ils auraient volontiers aidé de leurs suffrages les hommes qui voulaient empêcher la Révolution de s'arrêter et de se constituer.

 

Les nouveaux représentants arrivèrent dans l'Assemblée inconnus les uns aux autres. A peine un petit nombre d'hommes éclairés et sages se ralliaient-ils à l'esprit de l'Assemblée constituante et en formaient, pour ainsi dire, la descendance directe. Leurs noms sont restés connus par la défense, d'abord courageuse, mais toujours impuissante qu'ils tentèrent pour sauver l'ordre public, en faisant prévaloir la raison et la justice. Dumas, Jaucourt, Théodore de Lameth, Ramon, Beugnot, Girardin, Becquey, Vaublanc soutinrent cette triste lutte, sans être encouragés par le roi, qui plaçait ailleurs ses espérances et compromettait la bonne cause ; sans être soutenus par l'opinion populaire incertaine et troublée ; sans obtenir les succès de la parole, impossibles à espérer dans une assemblée où les tribunes publiques étaient livrées à une foule tumultueuse. C'est ainsi que les patriotes de 1789 étaient devenus une minorité aristocratique.

Leurs adversaires ne présentèrent pas d'abord l'aspect d'un parti lié par des opinions unanimes, par des projets communs. Nul n'avait encore à ce moment un but déterminé, des principes certains, une conviction véritable. Les uns arrivaient de leur province, pleins d'une confiance que leur avaient donnée les succès du barreau ou les applaudissements du club : aveuglés d'illusions, nourris d'abstractions sophistiques et d'exaltation déclamatoire, ils enviaient les gloires de l'Assemblée constituante et cette supériorité due à l'habitude du monde, à la convenance du langage, à la distinction des manières[1]. Ils aspiraient à conquérir la même renommée et la même importance que leurs devanciers ; ils s'en croyaient dignes par leur éloquence. Ambitieux des succès du talent, plus que de l'accomplissement de leurs idées, ils étaient sans expérience des grandes affaires.

A eux se réunirent des hommes déjà connus pour avoir écrit des journaux et des pamphlets, ou pour avoir occupé la tribune aux Jacobins. Brissot et, Condorcet étaient les plus considérables ; ils avaient l'âcreté et l'exagération que donnent la polémique et l'amour-propre littéraire combinés avec les opinions politiques. Ils avaient voulu la déchéance du roi après la fuite de Varennes, et marchaient vers la république, niant ou proclamant alternativement leurs désirs et leurs espérances, selon la circonstance et la variation des probabilités.

Entre les deux partis siégeait une masse d'hommes, honnêtes, amis de l'ordre, n'apportant ni prétention, ni ambition. Le gouvernement n'avait à cette époque aucun moyen d'en composer une majorité, et ne songeait pas même à exercer sur eux de l'influence. Les révolutionnaires ne pouvaient pas non plus les associer à leur ardeur. Dans aucune de nos assemblées, cette fraction centrale n'a été aussi nombreuse et aussi inerte ; jamais le défaut de courage et de discernement n'a été si funeste. Sur de tels hommes il eût fallu l'action d'un pouvoir décidé et ferme, et il n'y en avait point. La méfiance entre facilement dans les caractères faibles ; elle leur sert d'excuse quand ils trahissent la cause qu'ils devraient défendre ; d'ailleurs ils étaient, ainsi que l'opinion publique, disposés à s'inquiéter pour les conquêtes de la Révolution, à craindre le retour de l'ancien régime, qu'ils détestaient. D'un côté, on ne faisait rien pour les rassurer ; de l'autre on ne négligeait aucun moyen de les épouvanter. Amis des transactions et des moyens termes, crédules aux conciliations, aveugles aux véritables dangers, ne cherchant la sécurité que pour la journée sans penser au lendemain, ils se donnaient le nom d'indépendants, parce qu'ils n'avaient ni convictions arrêtées, ni dévouement à aucun drapeau.

L'absence d'énergie dans le pouvoir exécutif et dans la majorité de l'Assemblée, ne laissa point espérer un seul instant la stabilité du fragile gouvernement qu'avait institué la constitution de 1791. Pour rétablir l'ordre public, qui depuis deux ans avait cessé d'avoir une garantie il eût fallu que la représentation nationale, devenue l'unique et souverain pouvoir, au lieu de s'acharner sur les derniers débris de l'autorité royale impuissante et menacée, prît la défense de la société attaquée jusque dans ses fondements.

 

En effet, on en était venu à ce point qu'il n'existait plus de force pour l'exécution des lois ; la justice était désarmée, il n'y avait plus de répression contre la violence. L'Assemblée constituante avait eu des torts graves. Pour hâter de quelques jours des conquêtes, que sa propre énergie et l'action infaillible de l'esprit public rendaient certaines, elle avait accepté l'insurrection pour origine de la liberté ; elle avait fermé les yeux sur des crimes ; elle avait permis que des assassinats restassent impunis et presque glorifiés ; les opinions généreuses et patriotiques avaient été souillées par le contact des passions brutales et des enivrements féroces.

Dès lors, la sédition était devenue l'arme journalière des mécontents, des ambitieux et des hommes qui se plaignent de n'être point libres, quand ils n'accomplissent pas leurs volontés et leurs projets. Le 5 octobre avait été une nouvelle victoire du désordre et du massacre.

C'est ainsi que s'était formée, sans obstacle, une sorte d'armée aux ordres des artisans du trouble. Une fausse nouvelle, une calomnie, une excitation frivole, quelque argent jeté dans la fange des faubourgs, suffisaient pour susciter l'insulte ou la violence contre le roi, la menace contre l'Assemblée. Des poursuites avaient été ordonnées contre des assassins, contre des soldats qui avaient tué leurs officiers ; les journaux et la tribune des clubs retentissaient d'apologies du crime, d'accusations contre les persécuteurs des patriotes. La Fayette et Bailly essayaient-ils d'accomplir leur devoir en réprimant une émeute, dont le premier signal avait été des têtes coupées et portées sur des piques, à leur popularité succédait le renom d'assassins du peuple. Approuvée par la masse[2] des citoyens tranquilles, la répression des désordres excitait la fureur des hommes qui tramaient l'insurrection.

 

Les journaux n'avaient point alors une influence aussi grande qu'ils l'ont exercée depuis ; les opinions étaient plus vives, plus passionnées, plus sincères ; elles avaient un caractère plus spontané : leur premier élan avait précédé la licence de la presse ; elle était une arme entre les mains des partis, plutôt qu'un appel pour les recruter.

Les journaux étaient très-différents de ce qu'ils sont devenus soixante ans après ; imprimés en petit format, ils contenaient moins de nouvelles, racontaient moins de faits et avec moins de détails ; ils n'étaient pas si bien informés. Les opinions, ainsi qu'à toute époque, y étaient énoncées d'une façon tranchante, vive, s'adressant à la première impression, et non point à la réflexion ; mais elles étaient peu développées ; le talent d'écrire n'était pas aussi répandu ; cette abondance de déductions logiques, ce style figuré, souvent animé et brillant, était peu en usage alors. La controverse procédait par assertion, avec un dédain injurieux et rapide de l'opinion opposée. Dans ce temps-là, les principes avaient été posés absolus, sans réserve, sans considération des circonstances, en toute généralité et abstraction. La législation et la conduite politique ne semblaient plus destinées à suivre cette route moyenne, tracée entre des droits et des intérêts différents, qu'il est nécessaire de concilier, sous peine de rendre la société humaine difficile et troublée. On était extrêmement logique, comme est toujours la passion qui va droit son chemin, sans regarder d'où elle part, ni où elle arrivera ; les journaux, comme le public, étaient ardents et excessifs. Leurs principaux rédacteurs avaient acquis une plus grande importance ; Brissot et Condorcet siégeaient dans l'Assemblée. Gorsas, Carra, Camille Desmoulins, Louvet, Barrère, Fréron, ne furent plus seulement des écrivains, ils prirent des rôles importants dans les partis ; ils étaient orateurs aux clubs des Jacobins et des Cordeliers, membres des comités qui préparaient les émeutes et les complots contre la royauté. Marat, rédacteur de l'Ami du Peuple, allait plus loin qu'eux ; ils étaient plus disposés à le suivre qu'à le contredire.

 

Les dangers, dont la licence de la presse menaçait le pays, n'étaient pas les plus formidables. L'Assemblée constituante, en se retirant, laissait la paix publique à la merci des clubs, des sociétés populaires. Ce fut pour elle un grand sujet d'inquiétude, dans les derniers moments de sa session. Elle essaya quelques précautions contre le désordre imminent : c'était une tâche impossible. Les délits commis par ces réunions, les provocations contre la loi et les pouvoirs légaux, l'action funeste exercée sur l'opinion, étaient impossibles à définir avec précision : la répression pénale restait impuissante contre les influences morales.

L'Assemblée constituante se trouvait même dans une sorte d'impossibilité de recourir à des mesures prohibitives ou sévères ; elle était incapable de montrer une volonté ferme et efficace contre les sociétés populaires ; elle était fatalement condamnée à être timide et respectueuse devant tous les instruments de révolution qu'elle avait suscités, encouragés, institués.

« Nous allons, disait le rapporteur, vous entretenir de ces sociétés que l'enthousiasme de la liberté a formées, et qui, dans des temps d'orage, ont fait connaître à la minorité opposante, l'immense majorité qui voulait la destruction des abus, et le renversement des préjugés, et l'établissement des droits de l'homme. »

« ... Les sociétés populaires ont pris une espèce d'existence politique qu'elles ne doivent pas avoir. Tandis que la Révolution a duré cet ordre de choses a été plus utile que nuisible. Quand une nation change la forme de son gouvernement, chaque citoyen est magistrat ; tous délibèrent et doivent délibérer sur la chose publique ; tout ce qui presse, tout ce qui assure, tout ce qui accélère une révolution doit être mis en usage. C'est une fermentation momentanée qu'il faut soutenir, et même accroître. Mais, lorsque la révolution est terminée, alors il faut pour le salut de la constitution que tout rentre dans l'ordre le plus parfait. »

Se trouvant ainsi conduite à honorer des principes de désordre, et à reconnaître que la nation avait dû vivre pendant un certain temps hors des conditions indispensables d'une société régulière, l'Assemblée constituante était bien faible pour combattre ce qu'elle révérait ; elle n'avait plus aucun droit à invoquer contre les révolutionnaires, lorsqu'à leur tour ils soutenaient que les circonstances exigeaient encore d'accroître la fermentation.

La société qui se réunissait dans la vaste église des Jacobins de la rue Saint-Honoré, d'où lui était venu son nom vulgaire, pouvait s'autoriser de l'intérêt de la Révolution, mais non point de l'intérêt de la liberté : si elle la réclamait pour son propre compte, elle n'entendait point qu'une semblable liberté fût accordée aux opinions opposées. Quelques membres du côté droit de l'Assemblée constituante avaient d'abord voulu profiter aussi du droit de réunion ; plus tard, des amis sincères de la liberté et de la constitution, de véritables patriotes, avaient tenté de former une société, et d'agir sur l'opinion publique. Les émeutes et les menaces de la lanterne, encouragées par la faiblesse de l'autorité publique, avaient mis fin promptement à ces clubs monarchiques. A cette époque, les Jacobins comptaient encore parmi eux quelques membres distingués de l'Assemblée constituante, qui croyaient diriger cette populaire société. Ce fut Barnave qui dénonça comme une conspiration la réunion légale, où se manifestaient des opinions contraires à la sienne.

Six mois s'étaient à peine écoulés, Barnave et ses amis, dépouillés de leur popularité, laissés en arrière par d'autres révolutionnaires, fondaient le club des Feuillants pour la défense de la monarchie constitutionnelle. Cet effort fut aussi impuissant que les premiers. L'opinion modérée et moyenne restait sans force, puisqu'elle n'avait point le gouvernement pour organe et pour auxiliaire, et que, par sa nature, elle ne sait pas recourir à d'illégales violences. Au contraire, il lui aurait fallu en être garantie ; mais les lois et le bon ordre étaient sans défense. La volonté même de protéger les Feuillants aurait manqué au roi ; il n'attendait pas son salut des hommes qui avaient détruit et désarmé son autorité, et qui ne souhaitaient pas assurément de la lui rendre tout entière. Au contraire, leur abaissement et leurs revers étaient un sujet de joie et d'espérance pour les amis de l'ancienne royauté ; ils auraient volontiers joint leur action aux attaques des révolutionnaires extrêmes, qui n'avaient certes nul besoin de pareils auxiliaires. Le club des Feuillants tarda peu à être fermé ; ce fut même par décret de l'Assemblée législative. La timide faction des indépendants n'osa point le défendre contre la colère des Jacobins et la probabilité des émeutes.

 

Les Jacobins eux-mêmes avaient des rivaux, qui leur étaient plus dangereux : contre ceux-là, ils n'osaient rien. Danton avait fondé le club des Cordeliers. A la condition de ne se laisser devancer par personne dans l'action révolutionnaire, il régnait souverainement sur cette réunion d'hommes passionnés et enivrés. — D'un esprit dégagé et cynique, sans vraie conviction, trop sensé pour croire à un but définitif, se déterminant par la circonstance sans se regarder comme responsable, agissant selon ce qui lui semblait nécessaire et fatal, Danton jouait avec verve le rôle qui lui était échu dans le terrible drame de la Révolution ; mobile, s'abandonnant volontiers à ses impressions, capable de pitié et de générosité, sans autre morale que ses entrailles, livré à ses passions, orgueilleux de leur violence, il avait su ranger sous une sorte de discipline les écrivains, les déclamateurs, les intrigants qui travaillaient au désordre, et les meneurs des séditions. Un visage hideux mais terrible, une voix tonnante, une éloquence qui avait tout le caractère de sa supériorité, le rendaient capable d'exercer, même insolemment, son autorité sur cette bande anarchique. Associé aux opinions violentes de ses compagnons, il avait sur eux cet ascendant et ce pouvoir que donne le coup d'œil politique, uni à la promptitude et à la vigueur de décision.

Les premiers Jacobins avaient voulu une révolution politique ; ils en avaient été les instruments actifs ; - pour acquérir et conserver leur importance, ils étaient allés, avant de s'arrêter, fort au-delà de leurs opinions et de leurs projets.

 

Leurs successeurs, les Jacobins de la fin de 1791 voulaient non pas seulement une constitution de liberté et de garantie, mais un changement de la société, qui abaissât et détruisît tout ce qui leur était supérieur. Ils rêvaient une France nouvelle, datant de leur avènement à la vie publique, et d'où serait rejeté tout ce qui, avant eux, avait possédé ou acquis une distinction quelconque de naissance, de richesse, de talent, de renommée. Nul sentiment ne leur était plus étranger et plus importun que le respect. Aucune idée de droit légal, aucune des conditions de la société n'arrêtait leur imperturbable logique. Il n'y avait pas un désordre, pas un crime politique dont ils ne fissent la plus complète apologie dans leurs écrits et leurs journaux, comme à la tribune. Tout était justifié pour arriver à cette société renouvelée dont ils voulaient être les fondateurs.

« Nos déclarations des droits, nos lois, nos livres depuis 1789 disent que l'insurrection est une chose sainte[3]. »

« L'ordre est précisément le contraire de l'insurrection. Malheur à qui le reconnaît encore, quand l'insurrection est nécessaire[4]. »

Les courts intervalles de calme et d'ordre public excitaient parmi les hommes d'ambition et d'envie, des sentiments de crainte et de colère. « Et nous aussi, disaient-ils, nous voulons faire une révolution[5]. » Et cette révolution, non-seulement ils la destinaient à écraser les classes supérieures, mais à asservir, parmi les classes secondaires, tout ce qui, préférant à leurs chimériques ambitions le bon ordre et les libertés acquises, ne leur servait pas de dociles auxiliaires. Ils imputaient à lâcheté le respect des lois et l'amour de la paix publique.

Mme Roland remarquait avec colère combien on comptait[6] « peu de patriotes dans la quadruple aristocratie des prêtres, des petits nobles, des gros marchands et des gens de robe. »

« La sécurité, disait-elle, est le tombeau de la liberté ; les troubles nous seraient moins funestes ; il nous faudrait une nouvelle insurrection. La guerre civile, tout horrible qu'elle est, avancerait la régénération de notre caractère et de nos mœurs. » — « L'esprit général est pour la liberté ; les mœurs continuent d'être à contre-sens. » — « Il faudra bien que nous arrivions à cette liberté, fût-ce à travers une mer de sang. Les nations ne peuvent rétrograder ; la chute des trônes est arrêtée dans la destinée des empires ; si nous ne jouissons pas de la perfection sociale et politique, nous la préparerons à nos neveux. »

Lorsque quelque mouvement séditieux avait été dompté et que Paris reprenait un aspect de tranquillité, les nouveaux révolutionnaires n'avaient pas assez de mépris « pour ces imbéciles bourgeois, qui se félicitaient d'être échappés au pillage de prétendus brigands, et pour cette garde nationale qui s'applaudissait des captures qu'on la chargeait de faire, » puis on disait avec tristesse : « Le peuple est las ; il se laisse persuader que tout est fait et ne songe qu'à ses travaux journaliers. »

Les crimes privés, les assassinats, les massacres, trouvaient donc indulgence et justification ; ils passaient pour des actes de révolution, déplorables parfois, mais souvent utiles. — « Il faudra encore une réforme où il y aura encore des châteaux brûlés ; le mal ne serait peut-être pas si grand. » — « Desmoulins aurait sujet de reprendre sa charge de procureur général de la lanterne. Où donc est l'énergie du peuple ? »

Les Girondins, et Mme Roland, plus passionnée qu'eux, elle qui avait commencé par admirer la vigueur de Danton, qui avait déploré les poursuites intentées contre Marat, qui appelait Robespierre « ce digne homme, » ne travaillaient pas activement à exciter le désordre, à soulever le peuple. Ils invoquaient l'insurrection comme rhéteurs, mais ne la préparaient point ; ils prononçaient d'horribles paroles, mais à peine s'en regardaient-ils comme responsables. Les écrivains croyaient faire de la théorie ; les avocats parler selon le besoin de la cause.

Aux Cordeliers, l'esprit révolutionnaire éclatait dans toute sa grossièreté et tendait à l'action. Constituer une société, s'y établir, comme fondateurs de l'ordre nouveau, y exercer la puissance du talent et de la supériorité intellectuelle, jouir paisiblement de la satisfaction d'avoir abaissé ou exclu toutes les aristocraties : telle était la chimère des Girondins. Les Cordeliers, dans leur perversité passionnée, ne se faisaient point de semblables illusions ; ils songeaient moins à s'arranger de hautes positions dans une société régulière, qu'à détruire et à écraser la société, à se venger d'elle pour les avoir tenus dans une région inférieure. Ils n'avaient point de projets arrêtés ; la plupart d'entre eux, gens de désordre et de plaisir, cherchaient, sans lendemain, les jouissances de l'activité, du pouvoir et de l'argent. Conspirer, préparer les séditions, se mêler aux classes inférieures pour les exciter au désordre et au crime, c'était en eux, non pas l'entraînement d'une opinion exaltée, mais la passion d'un jeu de hasard.

Tout distincts qu'ils étaient des Jacobins, l'action de ces deux sociétés se combinait souvent. Beaucoup de Cordeliers faisaient partie des Jacobins et, prêtant secours aux orateurs exagérés, venaient leur assurer la majorité et intimider les modérés. Robespierre, Couthon, Chabot, Barère, appuyés de ces auxiliaires, avaient dès lors, aux Jacobins, un pouvoir plus réel que la faction qui reçut le nom de Girondins. Ceux-ci, dans leur aveugle confiance, « laissaient aller cette meute bruyante et n'étaient pas fâchés de s'en servir comme d'enfants perdus[7]. »

Au vrai, les uns comme les autres n'avaient point une consciencieuse pensée de l'avenir qu'ils réservaient à la France. Leur seule règle de conduite était de ne point se laisser dépasser en popularité[8]. Souvent les tumultes populaires se projetaient en commun ; mais si le plan appartenait aux Girondins, l'action était le fait des Cordeliers. Où les uns ne demandaient qu'une démonstration menaçante et une insulte à la royauté, les autres voulaient du sang versé et une destruction.

En une telle situation, il ne restait aucun moyen d'opposer une résistance aux voies de fait, et de donner force à la loi. Se servir de l'armée pour assurer le repos public, n'était point chose possible. La garde nationale de Paris n'avait plus cette unité de sentiment, cette discipline volontaire qui, sous le commandement du général La Fayette, aurait pu devenir une garantie du bon ordre. La cour avait vu avec joie ce pouvoir sortir des mains de l'homme qui lui inspirait le plus de rancune et d'aversion. Elle préférait le désordre à l'autorité de La Fayette, lors même qu'elle eût été employée à rétablir la sécurité, à sauver la monarchie.

Le commandement de la garde nationale était maintenant confié, non plus à un général permanent, mais alternativement au chef de chaque légion.

La constitution, dans son uniformité, avait remis le maintien de l'ordre public à l'autorité municipale. A Paris, comme dans la moindre commune du royaume, le maire seul avait le droit de police et pouvait requérir la force publique. Les amis de la liberté constitutionnelle, les classes éclairées de la population de Paris avaient souhaité que La Fayette succédât à Bailly dans cette importante fonction. Ils y voyaient une garantie contre le désordre. Les conseillers intimes du roi cabalèrent activement, et répandirent de l'argent pour faire réussir l'élection de Pétion, porté par l'opinion révolutionnaire, de Pétion qui, dans le retour de Varennes, s'était complu à manquer de respect et d'égards pour la famille royale. Les mêmes élections avaient fait Manuel procureur général de la commune, et Danton substitut. Ce n'était point pour la cour un sujet d'alarme, ni de regret. Elle regardait alors, comme moyen de salut, la corruption à prix d'argent de Danton et d'un assez grand nombre de courtisans de la popularité, dont la probité douteuse était souvent tentée avec succès.

Dans cette impuissance de l'autorité publique, dans cet aveuglement des royalistes, dans cette activité des factions révolutionnaires, dans cet état de l'opinion publique inerte ou pervertie, il n'y avait rien à attendre de l'Assemblée législative. Durant dix mois qu'elle siégea, pas un jour ne laissa concevoir la moindre espérance ; nul temps d'arrêt ne retarda la marche qui conduisait au 10 août. Les progrès vers une subversion complète de la société furent rapides. Ils doivent être racontés, pour que la situation où la France fut amenée puisse être comprise.

Dès lors, il n'y avait plus à résoudre des questions de principes ; on ne réclamait nulle liberté au-delà de celles qui avaient été obtenues, et dont on abusait largement. Une constitution nouvelle, une autre forme de gouvernement était sans doute dans la pensée et dans le désir des révolutionnaires, mais ils ne l'avouaient point ; ils protestaient même de leur respect pour les lois récemment données au pays. Du moins c'était le langage obligé dans l'Assemblée. Elle n'eut donc à traiter que des questions de circonstance et de gouvernement. Cette assemblée unique et souveraine ne fut pas un pouvoir législatif ; elle fut constamment occupée à usurper et à détruire le pouvoir exécutif. C'était un résultat nécessaire du mécanisme constitutionnel de 1791.

 

La première affaire qui se présenta fut l'émigration. L'Assemblée constituante avait déjà dû s'en occuper. Elle avait pu juger quelles dangereuses difficultés allaient sortir de cette grave circonstance. Dès le mois de février 1791, l'opinion publique avait commencé à se préoccuper vivement des sollicitations que les princes émigrés tentaient pour obtenir l'aide des puissances étrangères. Déjà ils commençaient à se former une armée ; elle se recrutait de jour en jour par les mécontents ; leur sortie de France était non une protestation, mais une menace contre le nouvel ordre politique. La crainte d'une invasion étrangère, suscitée par les émigrants ; la pensée que les grands propriétaires allaient porter leurs richesses hors de France, que la consommation et le travail en seraient diminués, inquiétaient les populations. Les autorités électives, qui, dans une complète indépendance, dirigeaient l'administration, contribuaient, par leur influence, à répandre le mécontentement et la plainte. La tribune des clubs et les journaux excitaient des sentiments de haine et de colère.

Ce fut dans cette disposition des esprits que la question fut introduite à l'Assemblée constituante, par une circonstance particulière. Mesdames, tantes du roi, déterminées par des scrupules religieux, avaient voulu sortir de France. Arbitrairement, et contre le texte des lois, elles avaient été, sur leur route, retenues par les municipalités ; il n'avait pas fallu moins qu'une décision de l'Assemblée pour leur rendre la liberté de continuer leur voyage.

Ainsi s'éleva la discussion sur l'émigration. Ce ne fut pas sans un sentiment de honte que les amis et les fondateurs de la liberté constitutionnelle virent mettre en question un de ces droits de l'homme qu'ils avaient proclamés et qu'ils croyaient avoir garantis. A cette époque, le groupe qui s'était formé autour de Barnave et des Lameth n'avait pas encore renoncé à la popularité et aux Jacobins ; ils n'en étaient pas venus à désavouer Robespierre et Pétion. Le comité de constitution fut chargé de proposer une loi pour empêcher l'émigration.

Quelques jours après, le rapporteur, Chapelier, apporta un projet et conjura l'Assemblée de n'en pas même prendre connaissance ; il avouait que, malgré de vains efforts, ils n'avaient pu découvrir aucune disposition prohibitive et pénale, qui ne fût évidemment contraire à la constitution et indigne l'une nation libre.

Alors s'éleva une belle et mémorable discussion. Les paroles dont Mirabeau foudroya cette première tentative de tyrannie révolutionnaire, sont demeurées célèbres. Lecture fut néanmoins donnée de ce projet ; il fut rejeté à l'unanimité ; mais les comités reçurent la mission d'en proposer un autre.

Quelques mois plus tard, après la fuite de Varennes, l'émigration était devenue plus nombreuse et son séjour sur la frontière avait pris un caractère plus hostile. Les comités proposèrent un autre projet : il était seulement fiscal et imposait une contribution extraordinaire sur les absents.

Ce n'était pas ainsi que voulaient sévir contre l'émigration les hommes ardents, plus démocrates que patriotes. « Nous demandons, disait Prieur de la Marne, un projet qui suspende sur la tête des coupables le glaive de la loi et des citoyens. » Du moins leur fallait-il la confiscation des biens. Mais Prieur, Barère, Pétion n'avaient plus alors pour auxiliaires Barnave et ses amis. On se contenta de tripler la contribution foncière des émigrés.

Au moment où l'Assemblée constituante allait se retirer, lorsque les bons citoyens essayaient de croire à l'installation d'un régime de liberté légale, des amnisties furent généreusement accordées et la loi contre les émigrés fut abrogée ; c'était le jour où le roi venait dans l'Assemblée accepter et jurer la constitution.

Quinze jours après, dans la nouvelle Assemblée, une loi fut demandée contre l'émigration ; mais cette fois la question avait pris une tout autre gravité : elle contenait toute la politique intérieure et extérieure. L'opinion publique s'était progressivement animée contre les émigrés ; une déclaration signée à Pillnitz par l'empereur et le roi de Prusse, sur les instances du comte d'Artois, répandait la crainte d'une intervention des puissances étrangères ; il était question partout de rassemblements armés des émigrés sur la frontière ; ils avaient des agents qui tentaient d'entraîner les soldats à la désertion ; on répétait à Strasbourg, à Metz, et dans les villes de guerre, les menaçantes forfanteries des Français d'outre-Rhin. Les hommes sensés, bien informés et de bonne foi, étaient loin de croire le danger si pressant ; ils savaient les hésitations des cours étrangères. Le manifeste de Pillnitz, malgré une apparence de menace, n'était qu'une satisfaction vaine accordée à regret aux importunités des princes émigrés ; ils avaient pu eux-mêmes reconnaître, par ce mécompte, la froideur et l'indifférence de la Prusse, et surtout de l'Autriche. Ainsi le gouvernement ne semblait nullement préoccupé des circonstances qui alarmaient la nation entière. Le roi, sans demander, et même sans désirer le secours des armées européennes, n'agissait nullement pour prévenir leur intervention. Il croyait que la menace d'une guerre, un commencement de préparatifs, et quelques mouvements de troupes influeraient sur l'opinion française et intimideraient l'esprit révolutionnaire. C'était se tromper beaucoup ; mais il partageait cette erreur avec Adrien Duport et les Lameth qui, venus de la gauche de l'Assemblée constituante et récemment convertis à la conservation de la royauté, étaient devenus conseillers secrets des Tuileries.

Cette inertie, au milieu de l'inquiétude générale, donnait au parti révolutionnaire une excellente occasion d'accuser le roi et ses ministres d'une criminelle connivence avec les cours étrangères et les émigrés. C'était un moyen assuré d'exciter l'opinion et de répandre dans toute la France une méfiance hostile. En proposant contre l'émigration des mesures violentes et tyranniques, on était certain que le roi les repousserait, et que les amis de la liberté constitutionnelle, ceux qu'on nommait alors les Feuillants, refuseraient de s'y prêter. Ainsi on se donnerait pour auxiliaire l'irritation patriotique, qui commençait à s'échauffer, et qui probablement déterminerait les suffrages de cette portion de l'Assemblée nommée les indépendants. Une loi fut présentée et votée, qui faisait de l'émigration un crime politique, qui prononçait la peine de mort et la confiscation des biens, qui plaçait les princes français en première ligne parmi les coupables. Les Girondins se montrèrent avec ardeur et emportement dans cette discussion ; ce fut leur début dans la carrière politique, le premier gage qu'ils donnèrent de leur amour pour la liberté. r A ce premier moment, et avant d'avoir acquis par leur succès de tribune une situation importante, ils recevaient leur direction des écrivains politiques, de Condorcet et surtout de Brissot. Ils commencèrent par être appelés les Brissotins.

 

Brissot, dès sa première jeunesse, avait, par nécessité autant que par vocation, appartenu à cette littérature laborieuse, qui suppose plutôt la facilité à écrire que le loisir de la méditation. Disciple passionné de Rousseau, de Mably, de Raynal, il exagéra et poussa aux dernières extrémités leurs principes déjà trop absolus. Esprit-faux aux formes logiques, il ne recula théoriquement devant aucune conséquence, quelque absurde ou épouvantable qu'elle fût. Nul des écrivains, classés depuis sous le nom de socialistes, n'a rien - écrit de pareil à de certaines pages de Brissot. On en pourrait indiquer d'autres, écrites aux mêmes époques, en sens opposé, selon l'occasion ou la destination du livre.

Aucune renommés, aucun succès n'avait encouragé ses travaux ; les entreprises et les publications qu'il avait tentées échouèrent. Il chercha une meilleure fortune en Suisse et en Angleterre. A son retour, soupçonné injustement d'être l'auteur de libelles infâmes imprimés à l'étranger, il avait été pendant peu de temps enfermé à la Bastille. Ulcéré de sa position secondaire dans la société comme dans les lettres, il était sur le point d'aller s'établir en Amérique, où il avait déjà fait un voyage, quand la Révolution commença ; elle était conforme à ses sentiments. Son activité à écrire redoubla. 11 eut d'abord des relations habituelles avec Mirabeau, qui l'inspirait et l'excitait ; il était aussi en quelque rapport avec des commensaux du duc d'Orléans. Pendant l'Assemblée constituante, il avait groupé autour de lui plusieurs députés d'opinions exaltées, Pétion, Buzot, Salles. Comme eux, il était excessif et anarchique. L'habitude du pamphlet et de la polémique quotidienne avait donné à son langage un caractère d'injure, d'âcreté et de dénigrement. Il était plein de rancunes et de haines, et passait toutefois pour être doux et facile dans la vie privée. Peu de soupçons se sont élevés contre son désintéressement, vertu plus rare qu'on ne l'a dit parmi les révolutionnaires de cette époque, et qu'ils se sont contestée les uns aux autres.

Les travaux de Brissot, ses études de législation, de droit public et d'économie politique, ses voyages, les nombreuses relations qu'il avait eues avec des hommes importants, son orgueilleuse assurance qui ne reconnaissait nulle supériorité, le placèrent d'abord à la tête des Girondins ; il fut leur homme politique, leur précepteur en diplomatie ; ils épousèrent ou plutôt plaidèrent ses opinions.

Ce fut lui surtout qui leur indiqua la guerre comme le but où devaient tendre leurs efforts. « Si la paix, leur disait-il, continue pendant six mois, elle affermira un sceptre despotique aux mains de Louis XVI, ou un sceptre usurpé aux mains du duc d'Orléans. La guerre seule, la guerre prompte peut nous donner la république. On nous opposera toujours la constitution, et la constitution ne pourra tomber que par la guerre. C'est le seul moyen de dévoiler les perfidies du roi. Nous avons besoin d'être trahis ; nous n'avons qu'une crainte, c'est de ne pas être trahis. Les trahisons seront funestes aux traîtres et utiles au peuple[9]. »

 

Le décret contre les émigrés était un commencement d'exécution de ce plan. Les Girondins avaient surtout voulu mettre le roi au défi de lui refuser sa sanction. Bientôt après, une autre loi fut destinée aussi à rencontrer le même refus et à exciter contre le roi les passions révolutionnaires. L'Assemblée constituante, en s'attribuant un pouvoir souverain sur les nominations, la hiérarchie et les circonscriptions ecclésiastiques, avait légué à la France un schisme funeste. Peut-être un zèle pieux s'était-il ému avec exagération ; mais ce qui était plus évident encore, c'était l'intolérance irréligieuse, la haine contre l'Église qui se donnaient carrière. Des troubles commençaient à agiter plusieurs provinces. Le roi et sa famille se tenaient éloignés de cette portion du clergé qui avait cédé à l'autorité civile en désobéissant au pape.

 

Les discussions furent plus vives encore sur ce projet. L'hostilité contre le clergé prit un caractère de colère et de persécution. Le serment civique avait été exigé seulement des prêtres qui exerçaient des fonctions salariées par l'État. On voulut l'imposer aux' ecclésiastiques à qui la loi avait garanti des pensions ; en cas de refus, ils devaient être dépouillés de cette juste indemnité. Des mesures de police, des pénalités spéciales annoncèrent un régime d'exception et l'abolition du droit commun. Le décret contenait même la menace de mesures ultérieures.

Ce ne fut pas seulement le roi qui, d'après son opinion personnelle, refusa sa sanction aux décrets contre les émigrés et les prêtres. Les ministres lui conseillèrent d'user de son droit de veto : Duport et ses amis qui étaient souvent consultés, furent de cet avis. L'administration du département de Paris était à ce moment, non point investie d'un pouvoir réel, mais entourée de beaucoup de considération. Cette fonction n'ayant pas été interdite aux membres de l'Assemblée constituante, plusieurs des plus notables avaient été élus. Le duc de La Rochefoucauld, ami intime du général La Fayette, était président de cette administration où se trouvaient MM. de Talleyrand, Germain Garnier, Desmeuniers, Desfaucherets et d'autres hommes honorés de l'estime publique. Ils remercièrent publiquement le roi d'avoir usé de sa prérogative. Le parti constitutionnel se plaça ainsi en présence du parti révolutionnaire. Le roi avait agi en vertu d'un pouvoir légal ; il se refusait à exécuter deux lois d'exception, opposées à l'esprit et au texte de la constitution ; tout était correct, irréprochable dans cette détermination royale.

Mais, en de pareilles situations, la légalité n'exerce aucune puissance. Lorsque les lois viennent de naître d'une convulsion politique, l'habitude ne les a point consacrées ; le respect ne les entoure pas. Contestées avant d'être écrites, elles sont un texte et rien de plus. Les adversaires qui les ont combattues ne s'avouent point vaincus ; ils protestent ouvertement ou conspirent dans l'ombre, espérant un nouveau combat et un meilleur succès.

Les dispositions de l'Assemblée ne furent point modifiées ; les révolutionnaires étaient enhardis ; la portion moyenne d'où dépendait la majorité était de plus en plus incertaine et timide ; les constitutionnels restaient courageux, mais sans confiance dans l'avenir.

 

Enhardis par le succès, les Girondins pressèrent les débats où allait être agitée la véritable question sur laquelle ils avaient placé leurs ambitieuses espérances ; ils voulurent arriver à la guerre : toutes les circonstances contribuaient à la rendre inévitable, ou du moins ils pouvaient avoir la certitude d'y entraîner l'Assemblée et le roi.

Pour réfuter les méfiances et les accusations des journaux et des orateurs, il ne suffisait point d'adresser des notes aux cabinets étrangers, et de se plaindre des espérances qu'ils donnaient ou laissaient aux émigrés, de la permission qui leur était accordée de s'assembler en armes sur la frontière. Les pièces diplomatiques, les communications confidentielles ont nécessairement, lorsqu'il s'agit d'éviter une rupture, un caractère de modération, un style aristocratique, des formes de politesse. Ces ménagements ne pouvaient convenir à des hommes étrangers à la conduite des affaires, et qui n'avaient encore appris les relations extérieures de la France que dans les clubs ou les cafés ; il leur fallait un ton de hauteur, d'irritation et de menace, que leur semblait exiger l'honneur national. D'ailleurs les plus habiles ne voulaient point le succès des négociations, ils cherchaient à jeter le gouvernement hors des voies pacifiques ; c'était dans cette vue que les Girondins se montraient bruyants dans leur patriotisme et injuriaient les souverains de l'Europe, les traitant comme des ennemis vaincus et domptés.

Aussi les émigrés plaçaient-ils leur espoir sur les passions et les projets des révolutionnaires ; ils comptaient, pour allumer une guerre prochaine, sur les provocations agressives, bien plus que sur leurs instances, jusqu'alors peu écoutées par les cabinets étrangers.

Les ministres du roi n'appartenaient pas tous, à une opinion. L'esprit de la constitution de 1791 ne rendait point cette précaution nécessaire ; en isolant le pouvoir exécutif, et en le tenant écarté d'un pouvoir législatif souverain, elle laissait à la volonté arbitraire du roi le choix de ses ministres. Les uns flottaient entre les habitudes prudentes de la diplomatie et la crainte de ne point satisfaire aux exigences de l'Assemblée et de l'opinion publique ; les autres, plus récemment appelés dans le conseil comme moins exposés aux méfiances du parti exalté, se prêtaient plus volontiers à le satisfaire ; ils se montraient prêts à décider la guerre et disposés à l'entreprendre volontiers.

Le général La Fayette était manifestement appelé à y jouer un grand rôle, et même avant qu'elle fût déclarée, le commandement d'une armée lui fut confié. Il ne souhaitait point la guerre, mais il ne la craignait pas, et n'était point insensible à l'espoir de s'y distinguer. En outre, il y voyait un moyen de sauver cette monarchie constitutionnelle qu'il aimait comme son œuvre. L'armée pouvait lui servir à la défendre, non pas seulement contre les ennemis du dehors, mais contre les séditions intérieures.

A ce moment, le comité qu'on appelait injurieusement le comité autrichien, c'est-à-dire Duport et les Lameth, avait obtenu, autant que cela était possible, la confiance du roi et même de la reine ; leurs projets, leurs directions n'étaient point entièrement adoptés ; il y avait d'autres intrigues, d'autres espérances, mais ils étaient fort écoutés. Suivant leur idée, lorsque l'intervention étrangère paraîtrait réellement imminente, l'esprit public se modifierait ; la situation intérieure ne serait plus la même. Alors, on pourrait saisir des chances favorables pour la délivrance du roi, pour des transactions, pour un retour à une constitution plus monarchique. Ainsi ils ne se montraient pas opposés à la marche qui conduisait fatalement à la guerre. Leurs intelligences avec les étrangers et leur désir de changer la constitution les séparaient du général La Fayette. Une antipathie déjà ancienne empêchait tout rapprochement.

Dans les grandes et solennelles discussions qui décidèrent la guerre, les nouveaux arrivants de la Gironde, Vergniaud, Guadet, Gensonné commencèrent à se faire connaître et applaudir. Leur renommée d'orateurs fut bientôt éclatante, et la majorité se laissait entraîner à leur ardente parole. Leurs adversaires n'avaient à opposer que des considérations de prudence et de raison, qui, à un tel moment, à une telle tribune, avaient peu de retentissement. L'orgueil national, la crainte unanime de l'intervention étrangère imposant à la patrie vaincue l'ancien régime et les vengeances de l'émigration, étaient des textes destinés à éblouir et à entraîner l'opinion publique. De sorte qu'il semblait qu'on traitât seulement une question de temps, et que, hormis sur les délais, tous les membres de l'Assemblée fussent du même avis. Les arrière-pensées des promoteurs de la guerre ne pouvaient être dévoilées ; accuser leurs intentions, tout évidentes qu'elles étaient, cela ne pouvait être risqué ; le combat n'était pas à armes égales.

Au club des Jacobins, ils eurent à combattre une opposition différente ; c'est alors que commença une lutte qui, peu de mois après, devait être fatale à la Gironde. A cette autre tribune, Robespierre parla contre la guerre.

 

Sans avoir acquis aucune importance, ni obtenu le moindre succès à l'Assemblée constituante dont il était membre, Robespierre s'était fait remarquer : son nom était déjà répété. Avocat de province, il avait, selon les mœurs de cette époque, recherché la réputation d'homme de lettres. Des prix remportés aux académies de Metz et d'Amiens l'avaient laissé inconnu. Arrivé à l'Assemblée, il n'y avait gagné l'amitié, ni même la bienveillance de personne. Sans talent à la tribune, médiocre et ennuyeux dans la conversation ; nourri de lieux communs philosophiques ; froidement obstiné dans des exagérations qu'il défendait mal ; exprimant par sa physionomie atrabilaire, plus encore que par son langage, la malveillance et l'envie, il suivait sa route, seul et sans se décourager. Pendant le cours de la première Assemblée, il avait parlé sur presque toutes les questions, sans paraître troublé par l'inattention et le dédain. Ses opinions avaient été constamment démocratiques, hostiles à toute autorité, à toute hiérarchie, sans jamais aucun souci de l'ordre public. Après la fuite de Varennes, il avait voulu que le roi fût mis en jugement ; mais on avait remarqué qu'il avait attendu, non sans quelque inquiétude, l'arrestation du roi, pour manifester une opinion violente. La fermentation révolutionnaire qui commença dès lors, l'excita et l'encouragea ; il régla sa conduite et son langage en accord avec Brissot et Danton, autant du moins que le comportait son caractère triste et insociable. Entre eux avait été concertée la sédition du 17 juillet 1791, cette sédition, souillée de meurtres, qui rendit nécessaire l'application de la loi martiale.

Après l'Assemblée constituante, Robespierre n'était plus éligible ; Brissot entra dans la nouvelle Assemblée. Les succès de la tribune et l'influence politique le plaçaient au-dessus de Robespierre. Dans cette concurrence de popularité, Robespierre chercha à se faire une place à part. Les Girondins voulaient la guerre ; ils cherchaient à envahir le gouvernement ou à le détruire, s'ils ne le possédaient point. Robespierre sans se rapprocher ostensiblement des partisans de la monarchie, et en redoublant d'adulation pour le peuple, se déclara contre la guerre. Plus qu'il ne le disait, il en craignait le mauvais succès, et s'inquiétait de la liberté vaincue et opprimée, des réactions et des vengeances. Une guerre heureuse et triomphante ne l'alarmait pas moins. La gloire et l'autorité d'un général victorieux furent toujours pour lui un objet d'envie et d'épouvante. Ce fut dans l'intérêt du peuple et de la Révolution qu'à la tribune des Jacobins il combattit la politique des Girondins et commença à accuser leurs visées ambitieuses.

Les négociations traduites chaque jour à la tribune ; les communications diplomatiques discutées avec la violence de l'esprit de parti et avec la volonté avouée d'amener une rupture ouverte ; les préparatifs militaires commencés de part et d'autre ; les insultes des orateurs défiant les cours étrangères, qui à leur tour répondaient par des menaces hautaines, tout précipitait à la déclaration de guerre, ainsi que les Girondins l'avaient espéré. Les armées avaient été réunies sur la frontière. Le maréchal Rochambeau, le maréchal Luckner, le général La Fayette avaient été appelés à les commander.

Déjà les Girondins avaient la main sur le pouvoir, plus pour le briser que pour l'exercer. Le comte de Narbonne avait été nommé ministre de la guerre ; le premier, dans le conseil du roi, il avait parlé de la guerre comme d'une détermination, qui allait bientôt être réelle. Il s'efforçait de tracer au roi une ligne de conduite qui ne présentât plus prise aux méfiances de l'opinion ; il lui promettait de reconquérir ainsi une autorité indispensable à son salut[10]. Son activité à préparer la guerre et à former l'armée lui avait obtenu un instant de popularité.

Le comte de Narbonne voulut être en bonne intelligence avec les Girondins. Il essaya d'en gagner quelques-uns avec de l'argent. Peut-être fut-il trompé par les courtiers de corruption qui se chargèrent de négocier cette affaire. Sur la liste que plus tard il envoya à la Convention, se trouvait un seul homme de ce parti, Gensonné, qui n'était pas regardé comme un homme vénal ; les autres étaient de violents Jacobins. L'argent passa par les mains de Lacroix, qui fut employé dans beaucoup démarchés semblables. Le ministre ne réussit pas mieux dans la séduction qu'il s'était flatté d'exercer sur Condorcet et Brissot, en leur témoignant de la confiance et flattant leur amour-propre. L'élégance, le charme des manières, ont peu de prise sur les hommes que passionne l'esprit de parti et qui marchent ardemment à un but. Comment les aurait-il persuadés ? Il était loyal et sensé ; il comprenait la guerre pour l'honneur du pays ; eux la voulaient pour faire une révolution.

Bientôt après, ils n'eurent pas seulement des intelligences dans le ministère, ils le formèrent à leur gré. Le roi sacrifia le comte de Narbonne, dont la conduite et le langage étaient trop constitutionnels et patriotiques pour se concilier avec les projets et les espérances de Bertrand de Molleville, ministre de la marine.

Le mécontentement public éclata tellement qu'il fallut renoncer à tous les autres ministres, et renouveler en entier le conseil. Delessart, qui avait le département des affaires étrangères, fut mis en accusation par une de ces délibérations passionnées qui ne comportent ni gravité, ni justice. Sans examen, sans défense, les Girondins le traduisirent devant la haute cour nationale qui siégeait à Orléans ; ils le destinaient à l'échafaud[11], ce fut au massacre qu'ils l'envoyèrent.

 

Le roi demanda un ministère à la Gironde. La constitution ne permettait point aux représentants d'être ministres. Le parti, ne pouvant donner ses chefs, plaça des hommes de seconde ligne. Dumouriez eut le portefeuille des affaires étrangères. Il n'appartenait à aucune opinion ; homme d'esprit et de capacité, il avait fait la guerre de sept ans et s'était fait remarquer par son courage, de même que dans la conquête de la Corse. Il avait été employé par le comte de Broglie et par la diplomatie occulte de Louis XV, dans une mission en Pologne. Son activité de caractère et d'imagination, son désir d'être employé, son zèle à présenter des projets, lui avaient donné une attitude d'intrigant et d'aventurier. C'était un homme très-supérieur en expérience et en bon sens aux Girondins qui le portaient au ministère ; sa liaison avec eux n'avait été pour lui qu'un moyen d'arriver aux affaires.

Ce fut ce cabinet qui amena le roi à déclarer la guerre, le 20 avril 1792. Il vint à l'Assemblée pour proposer, en grande solennité, cette détermination à laquelle, comme toujours, il se résignait tristement.

 

Les premières hostilités, que Dumouriez avait bâtées dans l'espoir d'envahir facilement la Belgique par une attaque imprévue, commencèrent par des revers. Ils n'avaient rien de décisif sous le rapport militaire, mais manifestaient de terribles symptômes des dispositions de l'armée. On put croire un instant qu'elle était comme dissoute par l'indiscipline ; qu'en un tel désordre la guerre était impossible, et que la France ne serait point défendue. On était entré en Belgique sur deux points différents. Chacune de ces attaques avait échoué sans combat ; les soldats avaient crié à la trahison et s'étaient mis en déroute, entraînant leurs officiers. Ils en massacrèrent plusieurs, ainsi que le général Théobald Dillon ; des prisonniers de guerre furent égorgés.

« Je demande, écrivit le ministre de la guerre à l'Assemblée, une loi qui donne aux généraux l'assurance de ne pas être massacrés ni par leurs soldats révoltés, ni par des citoyens égarés. »

Cet anéantissement de l'autorité militaire, dernière sauvegarde de l'ordre social, était prévu, désiré même par les hommes qui avaient voulu la guerre et l'avaient rendue inévitable. Pour eux, il s'agissait de renverser le gouvernement ; les armées bien commandées, une guerre défensive conduite avec prudence et succès, auraient affermi le pouvoir que les révolutionnaires travaillaient à détruire. Les généraux, tout amis de la liberté qu'ils fussent, étaient des aristocrates ; ils auraient employé leur gloire et leur influence à défendre la constitution monarchique contre les factieux. Ainsi, il fallait, avant tout, les ruiner dans l'esprit de la nation et des soldats : c'est à quoi s'employaient activement les journaux, la tribune des Jacobins et même les orateurs de l'Assemblée.

 

Un acte récent venait de porter un coup plus funeste encore à la subordination de l'armée. Après la sédition militaire qui, au mois d'août 1790, avait ensanglanté la ville de Nancy, et qui fut réprimée par la garde nationale et les troupes restées fidèles à leur devoir, les soldats suisses impliqués dans la révolte, avaient été jugés par leurs tribunaux militaires, conformément aux capitulations. Les condamnés furent envoyés aux galères à Brest. L'amnistie, décrétée par l'Assemblée constituante, ne leur avait pas été appliquée, parce qu'ils étaient hors de la juridiction et des lois françaises. La question fut présentée à la nouvelle Assemblée ; les orateurs du côté gauche songeaient bien moins à traiter de la compétence qu'à proclamer l'innocence de ces soldats malheureux. On voulut oublier que le motif de la sédition avait été une réclamation d'argent, et que, pour ce motif, s'était engagé un combat où avaient péri de braves officiers et des citoyens de la garde nationale. La répression avait été accomplie sous les ordres du marquis de Bouillé : c'en était assez pour qu'il fût le vrai coupable, et les révoltés dignes de louange. Il n'y avait pas deux ans que, sur la proposition de Mirabeau, l'Assemblée constituante avait déclaré que le général, les soldats et la garde nationale, s'étaient glorieusement acquittés de leur devoir. On pouvait voir encore dans la salle le buste de Desilles, ce brave officier, qui avait péri sous les balles des séditieux, au moment où il se plaçait devant un canon pour les empêcher de tirer sur leurs camarades. Ce buste avait été reçu avec solennité par l'Assemblée. Des tableaux et des monuments avaient été ordonnés pour célébrer le patriotisme et le dévouement des défenseurs de l'ordre et de la discipline.

Non contents d'avoir obtenu cette amnistie, les Jacobins voulurent glorifier les soldats étrangers qui avaient versé le sang des citoyens et des soldats français. Sortis du bagne, ils trouvèrent dans chaque ville, sur leur passage, des fêtes préparées par les soins des sociétés populaires. Il fut même résolu que leur triomphe deviendrait, à Paris, une pompeuse et menaçante manifestation. Un comédien, destiné à une célébrité sinistre, Collot d'Herbois, «se chargea de régler cette cérémonie ; la Gironde s'empressa d'en accepter le programme. Pétion, le maire de Paris, en favorisa l'exécution. Parmi les incidents révolutionnaires qui se succédèrent sans intervalle, en cette année 1792, aucun n'avait encore excité parmi les gens de bien une indignation aussi vivement manifestée. Les controverses de la presse sont un curieux témoignage de l'état des esprits à ce moment. Ce fut presque le dernier signe de libre énergie des opinions vraiment libérales et patriotiques. Un courageux ami de la liberté et de la raison, André Chénier publia d'éloquentes réclamations, et sa muse fut inspirée de toute la verve de l'indignation et du mépris.

Mais ce qui consomma cette œuvre de désordre, ce fut le vote de l'Assemblée. Sur la proposition de Couthon, les Suisses furent admis aux honneurs de la séance. Un député dont le frère avait péri à Nancy, Gouvion, déclara qu'il ne voulait plus siéger dans la salle où étaient honorés des assassins ; il partit pour l'armée, et se fit bravement tuer quelques semaines après.

 

Toutefois, l'Assemblée n'entendit pas, sans frémir, la lecture d'un passage du journal de Marat. Ce fut Beugnot qui le porta à la tribune : « Comment aurez-vous une armée, disait-il, comment aurez-vous un gouvernement, lorsque des écrivains qui s'intitulent patriotes vouent les généraux à la mort, le roi au mépris, les représentants de la nation à l'insulte ! » Alors il lut cette citation : « Il y a plus de six mois que j'avais prédit que vos généraux trahiraient la nation, qu'ils livreraient les frontières. Mon espoir est que l'armée ouvrira les yeux et qu'elle sentira que la première chose qu'elle ait à faire c'est de massacrer ses généraux. »

Avant que cet appel fût porté à l'Assemblée, plusieurs députés s'étaient présentés chez le ministre de la justice et lui avaient demandé de faire poursuivre l'auteur de ces provocations. La réponse du ministre avait constaté la timide faiblesse d'un gouvernement impuissant à défendre l'ordre public, et sa résignation aux attaques qui le menaçaient. L'impunité avait dégénéré en habitude ; elle était presque devenue un droit. Le ministre disait aux députés qu'on entendait chaque jour pis que cela à la tribune des Jacobins, et que la poursuite passerait pour une atteinte à la liberté de la presse[12].

Comment en effet le gouvernement n'aurait-il pas éprouvé quelque embarras à poursuivre le passage qui lui était dénoncé, lorsque, vers les derniers temps de l'Assemblée constituante, ce même Marat avait pu imprimer les paroles suivantes : « Peuple, que faites-vous ? tous vos chefs vous trahissent ; armez vos mains de poignards, égorgez le perfide Mottié[13], le lâche Bailly ; courez ensuite au sénat, arrachez-en les pères conscrits ; empalez ces représentants vendus à la cour et que leurs membres sanglants, attachés aux créneaux de la salle, épouvantent à jamais ceux qui viendront les remplacer. »

La Gironde n'essaya point de protéger Marat ; elle ne se joignit pas aux Jacobins qui réclamaient un délai et qui voulaient entraver la poursuite par des formalités. Seulement, pour établir une sorte de balance et pour avoir occasion d'indiquer la similitude des violences royalistes et des excès révolutionnaires, l'accusation fut aussi prononcée contre Roy ou, rédacteur du journal l'Ami du Roi, qui avait provoqué les soldats à quitter leurs drapeaux pour passer à l'armée des émigrés.

 

Une loi sur la discipline militaire fut cependant votée ; mais, à l'intérieur, parmi les citoyens, le désordre s'accroissait de jour en jour. Les Girondins, en composant le ministère, n'avaient apporté aucune force au gouvernement ; les chefs du parti continuaient à être des hommes de tribune, de club et de journaux sans responsabilité, sans connaissance pratique des affaires et des hommes, incapables de sacrifier un jour de popularité, ni de résister à l'entraînement de la Révolution. Les subalternes qu'ils avaient faits ministres, et imposés au roi, ne pouvaient gagner la moindre part dans sa confiance. Lacoste et Duranthon, d'un caractère honnête, sincères et modérés dans leurs opinions, tardèrent peu à se trouver hors du parti qui les avait placés. Dumouriez n'en avait jamais été. Ses vues sur l'avenir n'étaient point fixes. Ses projets, inspirés par la circonstance du moment, étaient conçus avec légèreté ; d'autant plus variables qu'ils n'étaient inspirés ni par le sentiment du devoir, ni par une opinion consciencieuse. Il se proposait avant tout de donner à la guerre de grands résultats et y voyait le seul moyen de sauver la monarchie. En homme habile, c'était le succès qui lui importait d'abord, et il était disposé à prendre tout chemin qui pouvait y conduire. Comment aurait-il pu s'entendre avec des hommes lancés aveuglément dans les révolutions, s'inquiétant de faire retentir leurs paroles plus que de réaliser leurs idées. Dumouriez ne pouvait réussir dans ses projets qu'en établissant l'ordre ; les Girondins en étaient gênés et y voyaient la perte de la liberté. Leurs véritables représentants dans le ministère étaient Roland et Servan.

 

Roland avait, comme Brissot, vécu dans les régions inférieures de la littérature et de l'économie politique. Sa philosophie et son républicanisme n'étaient que déclamation et pédanterie. Il se croyait un grand citoyen en montrant devant le roi la vanité irritable de la démocratie, aussi puérile et plus offensive que les vanités de courtisan. Il cherchait au ministère des succès de phrases et des louanges populaires pour sa vertueuse roideur.

Son nom eût sans doute été ignoré de l'histoire, s'il n'avait pas été le mari d'une femme qui est restée célèbre. Ce n'est pas que Mme Roland ait été activement mêlée aux scènes de la Révolution, ni qu'elle ait déterminé aucune grande décision, aucun important projet. En toute sincérité, sans calcul, sans ambition, elle associa son esprit, son enthousiasme, son dévouement à cette société d'hommes de talent et d'exaltation qui voulurent être un parti et ne furent qu'une coterie ; elle contribua à les exciter par ses louanges, par la vivacité de ses impressions, par le charme de sa parole. Elle a, comme eux, et plus qu'eux encore, illustré le sort cruel qu'ils se préparaient à eux-mêmes. Sa mort héroïque, et les écrits qu'elle a légués à la postérité, ont contribué à répandre sur elle et sur ses amis un intérêt qui est leur seul titre de gloire. Elle apparaît comme la représentation la plus fidèle de cette classe de révolutionnaires. Ses écrits et les témoignages contemporains la montrent avec une élévation de sentiments, naturelle quoique emphatique ; un esprit développé par les livres plus que par la conversation, exalté par la solitude de ses jeunes années ; une fierté guindée et cependant noble ; une grande pureté d'imagination et de conduite ; la haine envieuse de toute supériorité, et un grand dédain pour ce qu'elle croyait au-dessous d'elle. Ainsi elle se trouva en sympathie avec des hommes gorgés d'orgueilleuse présomption, irrités contre une société où ils trouvaient les premières places prises, et ardents à la bouleverser, sans scrupule et sans prévoyance.

Servan, nouveau ministre de la guerre, choisi par Dumouriez dans l'intention de se concilier encore mieux la Gironde, était homme de mérite et honnête homme, mais d'opinion exaltée. A peine fut-il dans le conseil que son action et son influence s'employèrent à aider ses amis dans le projet de s'emparer du gouvernement, ou de renverser la monarchie. L'Assemblée continuant à usurper tous les pouvoirs, avait prononcé le licenciement de la garde, qu'un article de la constitution avait affectée à la dignité et à la sûreté du roi. Le duc de Brissac, qui la commandait, avait été mis en accusation devant la haute cour. Immédiatement après que le roi eut été privé du seul moyen de légitime défense qui lui fût resté, Servan, sans consulter ses collègues, sans prendre les ordres du roi, présenta à l'Assemblée un projet de décret, d'après lequel chaque canton enverrait à la fédération du 14 juillet cinq gardes nationaux équipés. Ces fédérés devaient ensuite être réunis en un camp près de Paris. C'était mettre le salut du roi et la paix de la capitale à la merci d'une troupe sans discipline, choisie et composée exprès pour aider, par son inaction ou sa révolte, les conspirations tramées ouvertement contre la monarchie constitutionnelle. Ce décret fut adopté, malgré les efforts du parti modéré. La Gironde avait résolu de ne plus garder aucun ménagement envers le roi, de le dompter en lui faisant peur, ou d'arriver à la déchéance.

 

Un autre décret, inspiré par l'intolérance irréligieuse qui était peut-être le plus vif de tous les sentiments révolutionnaires, prescrivit la déportation de tous les prêtres qui ne se soumettraient pas au serment. Ce décret, destiné aussi à braver la conviction intime du roi, fut, comme le premier, présenté à sa sanction. En même temps, Roland lui remit une lettre que sa femme avait écrite. Après avoir exposé les mécontentements et les agitations populaires, après les avoir attribués à la complaisance trop grande du roi pour un entourage ennemi de la Révolution, après avoir, dans des formes assez respectueuses, indiqué comment ses sentiments personnels et ses relations privées n'étaient pas conformes à son langage public et officiel, le ministre ajoutait ces paroles menaçantes et prophétiques :

« La France est parvenue à l'époque de sa révolution qui doit en assurer le triomphe par de prompts succès ou le préparer par de longs malheurs. Ce triomphe est immanquable. Mais, ou la génération présente en sera témoin, ou elle l'achètera, pour la suivante, d'une partie de son sang. Dans le premier cas, Votre Majesté partagera la jouissance de la victoire et de la paix : dans le second, elle n'évitera point les malheurs communs ; eh ; qui sait les victimes qu'ils pourraient faire ? »

La lettre fut d'abord remise au roi, elle devait rester un secret entre lui et son ministre. La question qui divisait le conseil et troublait le roi, c'était la sanction des deux décrets sur le camp des fédérés et la déportation des prêtres. Cette nouvelle armée lui semblait formée contre son pouvoir et sa sûreté. Une mesure durement pénale, infligée hors de la loi et de la justice, à des hommes dont il approuvait et respectait la scrupuleuse conviction, lui répugnait encore davantage. Roland, pour forcer son consentement, lui fit, en plein conseil et à haute voix, lecture de sa lettre ; il l'avait même rendue plus inconvenante et plus déclamatoire.

La résignation du roi était à bout ; il lui fut impossible d'endurer tant de menaces et d'insolences d'un ministre qui, sur les fonds de son département, payait des journaux et des placards hostiles à son autorité et à sa personne[14]. Il ne voulait pas non plus conserver Servan, qui présentait à l'Assemblée des projets de décret sans l'avis du conseil et sans l'approbation royale. Clavière, ministre des finances, professait les mêmes opinions et soutenait sans cesse ses deux collègues.

 

Le roi désira conserver Dumouriez, Lacoste et Duranthon. Dumouriez mit pour condition que les deux décrets seraient sanctionnés ; il ne les approuvait point, mais la résistance du roi lui paraissait dangereuse. En prenant le portefeuille de la guerre, il promettait de former le camp des fédérés, en telle sorte que les mauvais desseins de ses auteurs seraient déjoués. Quant aux prêtres, on avait tellement réussi à exciter contre eux l'irritation populaire, qu'ils n'étaient pas en sûreté contre de séditieuses violences ; les éloigner, c'était peut-être les sauver.

Le roi se laissa persuader. Les trois ministres furent renvoyés ; ils écrivirent à l'Assemblée ; Servan disait qu'au lieu d'être soutenu et protégé dans ses efforts pour faire triompher les armes françaises, il avait reçu sa démission, mais que sa conscience l'assurait qu'il n'en devait pas moins compter sur les bontés de l'Assemblée. Roland envoyait une copie de sa lettre au roi, à laquelle il cherchait à donner un succès retentissant.

L'Assemblée décréta que les ministres emportaient les regrets de la nation.

Le roi avait remis son sort entre les mains de Dumouriez. En lui supposant l'habileté et l'audace d'un grand homme d'État, il était impossible de croire qu'il sortirait vainqueur de la lutte formidable où il s'engageait. Personne n'avait en lui la moindre confiance ; il n'était d'aucun parti ; on ne lui savait aucune opinion. Il avait voulu se concilier les Jacobins, au point de se coiffer d'un bonnet rouge dans une de leurs séances ; il avait tenté de s'appuyer sur la Gironde ; il avait flatté le roi d'espérances impossibles à réaliser. La Fayette et les généraux n'avaient nulle estime pour son caractère, et peu de foi dans ses talents. Les Lameth, qu'il venait de supplanter dans la confiance incertaine et douteuse du roi, travaillaient contre lui ; les modérés de l'Assemblée n'avaient jamais rien concerté avec un homme qu'ils regardaient comme peu sûr. Les indépendants, qui décidaient de la majorité, ne pouvaient être un appui. De jour en jour, ils étaient devenus plus soumis aux violences de la Gironde et des Jacobins. Dumouriez était seul et n'avait point le droit de dire : « C'est assez. »

Dans cette même séance, où les ministres renvoyés avaient reçu de pompeux hommages, il venait de rompre courageusement avec les Girondins ; il avait rendu compte de la situation des armées ; de l'inquiétude qu'on pouvait avoir sur leurs succès ; il avait peint le désordre qui régnait dans l'administration de la guerre. Lorsqu'il avait indiqué ce que l'Assemblée aurait à faire pour ne pas aggraver le mal, Guadet s'était écrié : « Il veut nous donner des conseils ! — Pourquoi pas ? » avait-il répondu avec hauteur.

Il n'y avait néanmoins nul espoir que la confiance des modérés et des constitutionnels pût lui revenir ; le roi ne se fiait pas assez aux aventureuses-promesses de son ministre, et n'avait point la force d'âme nécessaire pour courir avec lui des hasards si menaçants. Dès le lendemain il refusa sa sanction aux deux décrets. Dumouriez se retira.

Les ministres que le roi appela étaient peu connus et n'ont laissé aucun souvenir ; ils ne représentaient nulle opinion. On ne pouvait pas attendre d'eux une chance de salut. Après avoir essayé de relever le pouvoir en y appelant les Girondins, le roi se retrouvait sans autre ressource que le comité Lameth et le général La Fayette, qui ne pouvaient pas même réussir à se concilier pour agir de concert. La cour avait peut-être plus de penchant vers ses nouveaux conseillers. Le parti modéré de l'Assemblée, et généralement tous les hommes de bien, n'avaient d'espoir qu'en La Fayette.

Il voyait le danger devenir de jour en jour plus imminent. Ami passionné de la liberté légale, dont il se regardait comme le fondateur, il se croyait aussi des devoirs de loyauté envers le roi. Il pensa que son nom, que sa position de chef d'une armée, qu'un reste de popularité pourraient encore exercer quelque pouvoir, et que sa voix ne se ferait pas vainement entendre.

Il écrivit le 16 juin une lettre à l'Assemblée ; il peignait la situation ; il rappelait les désordres séditieux et sanglants, qui étaient sans cesse non-seulement impunis, mais encouragés ; il indiquait les actes de la législature qui avaient attenté à la liberté et à la justice ; enfin il concluait en disant : « Que le pouvoir royal soit intact, car il est garanti par la constitution ; qu'il soit indépendant, car cette indépendance est un des ressorts de notre liberté ; que le roi soit révéré, car il est investi de la majesté nationale ; qu'il puisse choisir un ministère qui ne porte le joug d'aucune faction ; que s'il existe des conspirateurs, ils ne périssent que par le glaive des lois. Enfin, que le règne des clubs, anéanti par vous, fasse place au règne de la loi, leurs maximes désorganisatrices aux vrais principes de la liberté, leurs fureurs délirantes au courage calme d'une nation qui connaît ses droits et qui les défend. »

La lecture de cette lettre produisit d'abord une impression vive ; la Gironde fut un instant étonnée ; mais lorsque les modérés demandèrent que la lettre fût imprimée et envoyée dans les départements, son ardeur se réveilla. D'abord, ses orateurs élevèrent des doutes sur l'authenticité de cette pièce et parlèrent du général La Fayette avec de grands égards ; puis ils en vinrent à prononcer le nom de Cromwell ; ils obtinrent un ajournement.

Le renvoi des ministres, l'énergie imprévue du roi, la démonstration presque menaçante de La Fayette troublèrent les Girondins. La guerre devenait, pour eux, un motif plus grand d'inquiétude ; ils se méfiaient des généraux ; ils supposaient entre la cour et les émigrés des relations intimes et un concert établi ; ils croyaient à des complots, et ne savaient pas voir combien l'indécision et le désaccord des défenseurs de l'ordre et de la monarchie promettaient un succès facile à l'audace des révolutionnaires. Leurs alarmes vinrent au point qu'ils pensèrent un instant à soulever l'est et le midi de la France pour y fonder une république[15].

 

Mais ils ne s'arrêtèrent point à une telle chimère, et se décidèrent à employer les moyens qui, depuis un an, semblaient à leur libre disposition : les tumultes populaires et les attaques à force ouverte. Ils n'éprouvaient pas le moindre scrupule, pas la plus fugitive hésitation à rompre la paix publique, à risquer ces luttes sanglantes. Elles étaient devenues une détestable habitude ; les esprits y étaient faits et ne s'en étonnaient plus. La Gironde et les Jacobins ne se lassaient point de louer les bonnes et patriotiques intentions des plus criminels séditieux. Ils avaient prononcé une amnistie pour les auteurs du massacre de la glacière d'Avignon. Le récit en était si horrible que le secrétaire de l'Assemblée n'avait pu en achever la lecture, tant il était ému. Trois mois après, la justification des assassins était devenue une affaire de parti, et la parole de Vergniaud vint appuyer l'opinion des plus violents Jacobins. Déjà commençaient à affluer à Paris des commissaires venus de Provence pour mettre sous la protection de la Gironde les perturbateurs de Marseille et les chefs des bandes, qui avaient envahi les villes d'Aix et d'Arles. A peine le parti modéré avait-il réussi à obtenir justice du meurtre d'un maire d'Etampes, victime de sa fermeté à défendre la libre circulation des grains et l'autorité des lois. On eut aussi à entendre des orateurs qui excusèrent les soldats assassins de leur général Théobald Dillon.

 

Paris était livré sans défense à la sédition. D'après les lois nouvelles, le pouvoir exécutif royal n'avait nulle action directe dans une commune pour y maintenir l'ordre public. Un ministre ou une administration départementale, qui aurait pris une mesure de police ou donné un commandement à la force armée, eût été en prévarication. La faculté de prévenir ou de réprimer le désordre était exclusivement attribuée à l'autorité municipale.

Or voici comment elle était composée à Paris : un maire, seize administrateurs ; un conseil municipal de trente-deux membres ; un conseil général de quatre-vingt-seize notables ; un procureur général et ses deux substituts.

Le maire était le président d'une administration collective de seize membres, dont chacun avait une attribution distincte. Le conseil municipal s'assemblait au moins une fois tous les quinze jours. Il était convoqué extraordinairement, si le maire le croyait convenable. La moitié des membres du conseil pouvait aussi exiger une convocation. Le conseil général n'avait point de réunions régulièrement fixées. Le maire, la majorité des administrateurs ou une délibération du conseil municipal avaient la faculté de déterminer sa convocation. Il comprenait non-seulement les quatre-vingt-seize notables, mais le maire, les administrateurs et les membres du conseil municipal. C'était ce corps de cent quarante-sept membres qui était le redoutable pouvoir appelé la Commune de Paris. Le maire, comme il est facile d'en juger, n'y avait d'autorité réelle qu'en se conformant aux volontés de la portion délibérante.

La division de Paris en quarante-huit sections était une cause de trouble encore plus infaillible. Tous les citoyens ayant droit de suffrage formaient l'assemblée de chaque section. Ils élisaient seize commissaires chargés de surveiller et de seconder au besoin un commissaire de police, électif aussi, de pourvoir à l'exécution des actes de la municipalité, et de donner au corps municipal des éclaircissements, instructions et avis. Le commissaire de police était l'agent et le délégué de ce comité, et y avait seulement voix consultative, lorsqu'il se réunissait, ce qui devait être tous les huit jours au moins.

Lorsque cinquante citoyens demandaient la convocation de l'assemblée générale de la section, le comité devait la réunir. Lorsque huit assemblées de section votaient pour qu'il y eût convocation dans toutes les sections de Paris, la municipalité était tenue de déférer à ce vœu.

Tant et de si fréquentes réunions pour élire de nombreux conseils ou des fonctionnaires ; tant de délibérations dont l'objet était déterminé, non par des lois réglementaires, mais par la volonté de quelques citoyens ; tant de discussions publiques où il ne s'agissait point des intérêts réels de la commune, ni de l'administration de ses affaires ; tant de conflits de petites ambitions rivales et de noms propres mis en avant par des cabales opposées, ne pouvaient manquer d'entretenir dans les sections, comme dans la municipalité centrale, une continuelle agitation. L'esprit de parti s'exaltait dans ces luttes quotidiennes et fermentait dans toute la population. L'assemblée de chaque section devenait un club. Déjà, lorsqu'avant la loi définitive, les sections s'étaient appelées des districts, on avait vu Danton s'emparer de la section des Cordeliers et y exercer son autorité démagogique. Là se préparaient les soulèvements populaires et se rédigeaient les pétitions que des députations venaient signifier à l'Assemblée nationale.

D'ailleurs, les agitateurs populaires auraient même pu se passer de ce système municipal, qui leur était si favorable. Un article de la loi portait : « Les citoyens actifs ont le droit de se réunir paisiblement et sans armes, en assemblées particulières, pour rédiger des adresses et des pétitions, sous la condition d'en prévenir la municipalité, et de ne pas députer plus de vingt citoyens pour apporter et présenter les adresses et pétitions. »

Peut-être des magistrats municipaux d'opinion modérée et courageusement dévoués à l'ordre public auraient-ils pu prévenir ou arrêter cette agitation toujours croissante. Toutes les sections n'étaient pas livrées à l'influence révolutionnaire ; le corps municipal ne se composait pas entièrement de factieux. Il y avait dans la garde nationale des bataillons pleins de zèle pour la monarchie constitutionnelle. Mais Pétion était maire, Manuel procureur général, Danton substitut, Santerre commandant du faubourg Saint-Antoine. Le mouvement séditieux trouvait en eux et leurs amis des inspirateurs et des complices.

Ainsi assurés de la complaisance et, au besoin, de la coopération de l'autorité municipale, les meneurs des Jacobins et des Cordeliers n'avaient qu'à vouloir une émeute pour qu'elle se manifestât à un moment donné. La mine était chargée, il ne s'agissait que d'y mettre le feu.

Au-dessous des conciliabules politiques, au-dessous des hommes de tribune et de journaux et de leurs comités, où se préparaient, puis se décidaient les séditions, était une classe subalterne : elle se composait des sergents de l'armée des insurrections ; distribués dans les faubourgs et les différents quartiers de la ville, en rapport avec les professions laborieuses, mêlés aux gens de mauvaise vie et de désordre, inspirés moins par des opinions politiques que par une activité perverse ou des habitudes crapuleuses, ils n'avaient besoin que d'un signal pour mettre en mouvement une populace déchaînée.

 

Aussitôt après le renvoi des ministres girondins, la résolution fut prise d'exercer sur l'Assemblée et sur le roi une contrainte à main armée. L'exécution en fut concertée par les chefs des bandes populaires et les orateurs de la rue, réunis comme de coutume chez le plus important d'entre eux, Santerre, brasseur au faubourg Saint-Antoine, chef de bataillon de la garde nationale[16]. Il fut ensuite signifié au conseil général de la commune que des citoyens des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau présenteraient à l'Assemblée nationale et au roi des pétitions relatives aux circonstances, et planteraient ensuite un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillants : les pétitionnaires demandaient l'autorisation d'être en armes.

Le conseil de la commune, quel que fût l'esprit qui y prévalait, n'osa point autoriser cette violation ouverte de la loi ; les pétitionnaires déclarèrent hautement qu'ils se passeraient de cette autorisation.

Le maire donna connaissance de la décision de la municipalité à l'administration départementale ; elle n'avait manqué, en aucune occasion, de lutter avec courage, mais sans puissance, contre le désordre. Les administrateurs, sous la présidence du duc de La Rochefoucauld, ordonnèrent que le maire, la municipalité et le commandant de la garde nationale prendraient sans délai les mesures qui étaient en' leur pouvoir pour empêcher tout rassemblement contraire à la loi, et pour contenir ou réprimer les perturbateurs du repos public.

Il y eut un moment d'indécision parmi les chefs de l'émeute ; Chabot, membre de l'Assemblée, le plus violent des Jacobins, vint les assurer qu'ils seraient reçus à bras ouverts dans la séance du lendemain, et que l'on comptait sur eux.

Pétion, pendant la nuit, proposa au département de faire accompagner les pétitionnaires par la garde nationale régulièrement commandée, afin de prévenir tout excès. Les administrateurs comprirent que le maire voulait donner un caractère légal à cette manifestation et à tout ce qui pouvait s'ensuivre ; ils persistèrent dans leurs premiers ordres.

Pendant la séance du soir, le 19 juin, l'Assemblée avait admis des citoyens de Marseille à donner lecture de leur pétition.

« Le jour de la colère du peuple est enfin arrivé : ce peuple qu'on a toujours voulu égorger ou enchaîner est las de parer les coups ; il veut en porter et anéantir les conspirations... La force populaire fait votre force, employez-la ; point de quartier ; vous n'en avez point à espérer... Le peuple veut absolument finir une révolution qui doit assurer son bonheur, son salut et sa gloire ! »

Tel était le langage des pétitionnaires. On en était venu au point où il n'avait rien de trop étonnant. L'impression et l'envoi aux départements furent proposés, faiblement contestés et votés à une petite majorité.

En ce moment, arriva une lettre du ministre de l'intérieur ; il adressait à l'Assemblée l'arrêté du département de Paris. La lecture fut demandée ; Vergniaud s'y opposa. Il voyait un renversement de l'ordre et des lois dans cette intervention de l'Assemblée à des mesures de police. La lecture fut accordée, mais on passa à l'ordre du jour. Personne n'ignorait cependant que le lendemain serait une orageuse journée.

Le 20 juin, vers midi, Rœderer, procureur général syndic du département de Paris, vint annoncer à l'Assemblée que les mesures prescrites par l'administration étaient restées sans obéissance ; qu'un rassemblement d'hommes armés s'avançait et allait demander d'être admis à la séance ; et qu'il était à craindre qu'une adresse ne fût ensuite portée au roi avec l'appareil de la force. L'administration croyait qu'il était dans son devoir de faire connaître à l'Assemblée l'état actuel de la capitale. Le procureur général faisait remarquer que les rassemblements armés étaient formellement interdits par les lois ; que les autorités administratives avaient eu soin de rappeler cette prohibition, et que si l'Assemblée admettait dans son enceinte des multitudes armées, ce serait sanctionner la violation des lois. Les administrateurs et le procureur général furent admis aux honneurs de la séance, non sans les tumultueux outrages des tribunes publiques.

Vergniaud allégua que l'usage constant de l'Assemblée avait été de recevoir des députations armées ; qu'il eût mieux valu sans doute se conformer aux dispositions légales, mais qu'on ferait injure aux pétitionnaires parisiens en leur refusant un honneur qui, jusqu'alors, avait été toujours accordé. Il ajouta que si on supposait que ce rassemblement faisait courir quelque danger au roi, l'Assemblée avait pour devoir de le partager ; il proposait d'envoyer chez le roi une députation de soixante membres.

La discussion s'engagea ; le parti modéré insista pour que les citoyens armés ne fussent pas reçus, et ne tint pas compte de la proposition d'envoyer soixante députés près du roi. Au milieu de ce débat, à peine entendu parmi les clameurs des tribunes et les interruptions des députés, le président donna lecture d'une lettre de Santerre, commandant d'un bataillon du faubourg Saint-Antoine ; il demandait à être admis à la barre avec les habitants du faubourg Saint-Antoine : le rassemblement était aux portes de la salle.

Il avait commencé à se former sur la place de la Bastille, vers cinq heures du matin ; d'abord il se composait d'un petit nombre, la plupart chefs plutôt que soldats des émeutes ; ils montraient quelque inquiétude ; l'arrêté du département avait été affiché et -les intimidait ; les plus ardents excitaient les autres ; Santerre, surtout s'efforçait de les rassurer ; il leur promettait que la garde nationale n'aurait pas l'ordre de s'opposer à leur marche, et que Pétion serait là.

Lorsqu'ils se mirent en mouvement, ils étaient environ quinze cents. Cette troupe se dirigea par la rue Saint-Antoine, puis les rues de la Verrerie, des Lombards, de la Féronnerie, et arriva ainsi dans la rue Saint-Honoré, qu'elle suivit dans toute sa longueur. De moment en moment cette foule désordonnée et furieuse se grossissait de recrues arrivant par les rues transversales. Le faubourg Saint-Marceau envoya son nombreux contingent.

L'insurrection marcha ainsi sans obstacles ni résistance parmi la population épouvantée, pendant trois heures. En face de la place Vendôme, sur le lieu occupé maintenant par la rue Castiglione, était alors le long et étroit passage des Feuillants, qui conduisait au jardin des Tuileries. Les séditieux avaient renoncé au projet de planter leur arbre de la liberté devant les fenêtres du château. Leurs chefs n'avaient pas voulu engager de combat, et la marche avait été réglée de manière à ne point avoir de postes à forcer. Le passage bordait à droite le couvent des Capucins ; on entra dans la cour, et ce fut là qu'on se mit à planter l'arbre. Pendant ce temps-là, Santerre était venu à l'Assemblée demander l'admission des pétitionnaires. La salle des séances était, depuis que l'Assemblée constituante avait siégé à Paris, établie dans un vaste manège situé à gauche du passage, sur l'emplacement actuel de la rue de Rivoli presqu'à l'endroit où ce passage entrait dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants. On descendait par quelques marches, du passage au niveau de la salle du manège.

La lettre de Santerre fut accueillie par les applaudissements d'une partie de l'Assemblée, par les bruyants murmures de l'autre. Vergniaud insista fortement pour la proposition qu'il avait déjà faite. Ramon voulut soutenir l'opinion contraire ; on l'interrompit en disant que les pétitionnaires étaient à la porte de la salle, au nombre de huit mille.

« Huit mille hommes attendent votre décision, » continua l'orateur, « vingt-cinq millions de citoyens attendent pour savoir si le corps législatif autorisera la violation des lois. Je demande que les citoyens armés déposent leurs armes. »

Guadet répéta les arguments de Vergniaud ; il était évident que la Gironde prenait l'émeute sous son patronage. Un vote tumultueux autorisa l'admission des pétitionnaires.

Ils avaient pour orateur un nommé Huguenin, qui, six semaines plus tard présida le conseil de la commune pendant les massacres de septembre. « Nous venons vous assurer, dit-il, que le peuple est debout, à la hauteur des circonstances, et prêt à se servir des grands moyens pour venger sa majesté outragée. Les moyens de vigueur sont justifiés par la déclaration des droits de l'homme : résistance à l'oppression : quel malheur pour des hommes libres, de se voir réduits à la cruelle nécessité de tremper leurs mains dans le sang des conspirateurs ! ... L'heure est arrivée ; le sang coulera, ou l'arbre de la liberté que nous plantons fleurira en paix.

« Le pouvoir exécutif n'est point d'accord avec vous. Nous n'en voulons pour preuve que le renvoi des ministres patriotes.

« Nous nous plaignons des lenteurs de la haute cour. Vous lui avez remis le glaive de la loi, forcera-t-on le peuple à reprendre ce même glaive, à venger d'un seul coup la loi outragée et à punir les coupables ainsi que les dépositaires pusillanimes de l'autorité légale ?

« Nous demandons à avoir l'honneur de défiler devant vous. »

Cette lecture fut fréquemment interrompue par les applaudissements des tribunes publiques et du côté gauche. Le président essaya de masquer la faiblesse et la condescendance de l'Assemblée, en adressant une sage exhortation aux pétitionnaires et en leur rappelant les vrais principes de l'ordre légal. Il fut permis au cortège de défiler dans la salle.

Une musique marchait en tête et s'arrêta sous la tribune du président ; San terre commandait la colonne ; près de lui et comme lui, le sabre en main et des pistolets à la ceinture, on voyait le marquis de Saint-Huruge, un gentilhomme du Maçonnais, que la Révolution avait trouvé dans la fange où il s'était enfoncé par une vie de débauche ; depuis, il n'avait pas manqué une occasion de figurer dans les désordres et les crimes de la rue.

La foule qui suivait présentait l'aspect d'une orgie ambulante, d'une scène de carnaval. Les uns étaient armés de fusils ; les autres de piques, de haches, de couteaux de boucherie ; des femmes ivres dansaient en brandissant des sabres. On voyait passer successivement les enseignes et bannières sous lesquelles avait cheminé le cortége le long des rues : c'étaient les tables de la loi constitutionnelle ; des écriteaux avec diverses inscriptions : Le peuple est las de souffrir ! La liberté ou la mort ! A bas le veto ! Tremble, tyran ! Une culotte en lambeaux surmontait la légende Vivent les sans-culottes ! paroles que vociféraient sans cesse ces furieux. Pendant ce défilé, leur musique continuait à jouer les airs aux refrains sanguinaires, qu'on appelait alors patriotiques. Enfin, on vit passer au haut d'une pique, un cœur sanglant pris sur l'étal d'une boucherie, avec l'inscription : Cœur d'aristocrate.

Lorsque finissait ce défilé, qui avait duré pendant deux heures, Santerre s'avança d'un air vainqueur, et présenta au président un drapeau. « Les citoyens du faubourg Saint-Antoine vous prient, dit-il, d'agréer ce drapeau pour les marques d'amitié que vous avez bien voulu leur donner. »

Pendant que le cortège traversait ainsi la salle des législateurs, le passage des Feuillants s'était successivement rempli d'une populace accourue par curiosité ou par sédition. Plus de vingt mille personnes se pressaient dans cet étroit espace. Un mur séparait alors la cour du manège de la terrasse des Feuillants, où règne maintenant une grille. Une porte ouvrait du passage sur la terrasse. Cette porte était fermée. Un bataillon de garde nationale était placé dans le jardin, et un canon braqué en face de l'entrée. La cohue, qui s'était entassée et serrée dans le passage, voulait entrer dans les Tuileries, soit pour pénétrer au château, soit pour avoir de l'air et de la place ; la garde restait fidèle à sa consigne ; le canon, aperçu à travers un guichet percé dans la porte, effrayait cette foule furibonde.

Deux officiers municipaux avaient été chargés par le maire de se rendre aux Tuileries pour contenir et régulariser, en quelque sorte, cette tumultueuse démonstration[17] ; ils se rendirent au château, en passant par les cours, et demandèrent à parler au commandant. Le roi voulut les voir ; il leur demanda quelle était la situation de Paris. Ils répondirent qu'il s'agissait de célébrer l'anniversaire du serment du Jeu de Paume, de planter un arbre de liberté et de présenter des pétitions à l'Assemblée et au roi.

Le roi s'étonna qu'une telle perturbation de l'ordre public lui fût présentée comme un acte simple et inoffensif.

Un des municipaux répondit sans respect : « Mes collègues et moi, sire, nous avons remarqué avec peine que les Tuileries avaient été fermées lorsque le cortége s'était présenté. Le peuple, pressé dans le passage, témoigne d'autant plus de mécontentement qu'il a vu, par le guichet, du monde dans le jardin. Nous-mêmes, nous avons été très-affectés de voir du canon pointé contre le peuple. De telles mesures sont plus propres à l'irriter qu'à le contenter. Il est urgent que Votre Majesté donne l'ordre d'ouvrir la porte. »

Le roi hésita ; mais, sur l'insistance des municipaux, il repartit : « J'y consens ; mais vous ferez défiler le cortége le long de la terrasse, sans descendre dans le jardin, et il ressortira par la porte qui ouvre dans la cour du manège. »

Pendant ce temps-là, le défilé avait continué dans l'Assemblée. Le cortége entrait du passage des Feuillants dans la salle, et sortait par une porte qui conduisait dans la cour du manège. L'intervention des officiers municipaux fit ouvrir la porte jadis appelée porte du Dauphin, et la foule entra par-là dans le jardin, tandis que le roi avait voulu, au contraire, que la populace sortît par cette porte de la terrasse des Feuillants.

Les deux courants de la foule passèrent donc le long du château. Il était gardé par des postes de garde nationale, qui ne furent point attaqués, et les colonnes populaires, après avoir traversé ainsi les Tuileries, sortirent par la grille du Pont-Royal ; elles se présentèrent ensuite aux guichets du Carrousel. La garde nationale voulut leur refuser le passage. Des officiers municipaux se trouvèrent encore là pour ordonner qu'on laissât passer les hommes armés ou non armés.

La place du Carrousel, beaucoup moins vaste alors que maintenant, fut bientôt encombrée. La porte qui donnait entrée dans la cour du château était gardée. Un débat s'engagea vivement ; les séditieux voulaient entrer de force ; une partie des gardes nationaux se déclarait pour eux. Des officiers municipaux essayaient quelque peu de calmer les assaillants ; d'autres, au contraire, les encourageaient. A cet instant, parurent Santerre et Saint-Huruge, restés les derniers dans l'Assemblée. Ils gourmandèrent le peuple de ne pas avoir déjà pénétré dans le château : « Nous ne sommes venus que pour cela, » disaient-ils. — « Je vais faire enfoncer la porte à coups de canon ! » criait Santerre.

Deux officiers municipaux ordonnèrent qu'elle fût ouverte. Quelques officiers de la garde nationale voulaient encore défendre le château, mais n'obtenaient aucune obéissance. Les uns étaient troublés ou stupéfaits ; les autres, par lâcheté plus que par opinion, s'associaient à l'émeute. Nul obstacle, nulle résistance ne se présenta pour arrêter, pour retarder cet assaut. Une pièce de canon fut amenée et roulée dans le vestibule, portée sur l'escalier, posée dans la grande salle carrée, nommée alors salle des gardes, depuis salle des maréchaux. Pas un garde national, pas un serviteur n'était posté dans l'intérieur du château ; pas une porte n'était barricadée ou même fermée. Un nombre peu considérable d'hommes furieux, exaltés par les émotions de la journée, poussant des cris de : « Vivent les sans-culottes ! » des menaces contre le roi, d'infâmes injures contre la reine, se précipita dans le salon qui suit la salle carrée. Une foule curieuse se pressa sur leurs pas, indifférente, et comme étonnée de se trouver dans le palais du roi. Nulle colère ne les animait ; nul respect ne les troublait.

Un des chefs de légion de la garde nationale, Aclocque, fort dévoué à la monarchie constitutionnelle, pénétra jusqu'à l'appartement du roi ; il frappa à la porte ; c'était la première qu'il eût trouvée fermée. Le roi, la reine, leurs enfants, Mme Elisabeth, plusieurs des ministres, le maréchal de Mouchy, l'amiral Bougainville, quelques officiers, étaient dans cette chambre, sans résolution et sans conseil. Aclocque dit au roi qu'il lui paraissait indispensable pour son salut, de se montrer au peuple. Le roi n'hésita point ; il passa dans son cabinet avec sa sœur et les personnes qui se trouvaient avec lui. La reine, plus exposée que le roi aux fureurs des factieux, se retira dans ses appartements avec les enfants.

Le salon qui s'appelait cabinet du roi et qui a conservé ce nom, communique d'un côté à la galerie de Diane, de l'autre à la salle du trône, qui, dans ce temps-là était la chambre du lit, chambre d'apparat où le roi n'habitait pas ; plus loin est le salon qui depuis longtemps a eu le nom de salon de la paix. Les salles qui venaient après étaient déjà envahies. Le roi entra dans ce salon : un commandant de la garde nationale et quelques grenadiers y avaient pénétré et avaient fermé la porte du côté où arrivaient les séditieux. « A moi quatre grenadiers de la garde nationale, » s'écria le roi. « N'ayez pas peur, » lui dit un de ces braves gens. « Je n'ai pas peur, dit le roi ; mettez la main sur mon cœur ; il est pur et tranquille. »

Les officiers avaient tiré leurs sabres. Aclocque pensa qu'ils pourraient compromettre la sûreté du roi. Les grenadiers remirent leur arme dans le fourreau. « Messieurs, sauvez le roi, » disait Mme Elisabeth en pleurant.

Les hommes de l'émeute frappaient la porte à grands coups ; déjà un des panneaux était enfoncé. Aclocque conseilla d'ouvrir ; le roi répondit : « Je le veux bien ; je ne crains rien au milieu des personnes qui m'entourent. » Le roi se plaça dans la profonde embrasure d'une des fenêtres et monta sur une banquette ; les grenadiers se posèrent au-devant de l'embrasure ; le maréchal de Mouchy se tenait près du roi.

Mme Élisabeth n'avait pu supporter de telles émotions. Elle était sortie pour aller retrouver la reine ; des cris de mort contre l'Autrichienne s'élevèrent de la foule, qui commençait à se précipiter dans la salle. « Ils vous prennent pour la reine, » lui dit-on. — « Ah ! ne les détrompez point, » répliqua-t-elle.

« Citoyens, » dit Aclocque avec fermeté aux premiers qui approchèrent du roi, « reconnaissez votre roi, respectez-le ; la loi vous l'ordonne ; nous périrons tous plutôt que de souffrir qu'il lui soit porté la moindre atteinte. — Vive la nation ! vive le roi ! » s'écria un des officiers, le chevalier de Canolle. Ce cri n'eut pas d'écho.

La salle s'était remplie d'une foule pressée ; les hurlements, les atroces menaces, les injures grossières, retentissaient confusément. « A bas le veto ! » s'écriait-on. « Rendez-nous les ministres patriotes. »

Legendre, un boucher, qui, depuis trois ans, figurait en tête de toutes les journées de désordre, ami et lieutenant de Danton, et qui commençait à se faire un nom, imposa silence et s'avança vers le roi :

« Monsieur, » dit-il.

Le roi tressaillit à cet oubli de tout respect.

« Oui, monsieur, » continua le boucher, « écoutez-nous ; vous êtes fait pour nous écouter. Vous êtes un traître ; vous nous avez toujours trompés ; vous nous trompez encore. Prenez garde à vous ; la mesure est comble ; le peuple est las d'être votre jouet. »

Alors il lut une pétition, signifiée au nom du peuple souverain, dont elle exprimait, selon Legendre, les griefs et la volonté, amas d'outrages et de menaces.

Le roi ne témoigna nulle émotion : « Je ferai ce que la constitution m'ordonne de faire, » répondit-il.

Les cris redoublaient, le tumulte devenait terrible, la salle était comble ; à grand'peine les grenadiers préservaient l'embrasure où se tenait le roi. Les hommes qui étaient venus pour le tuer, car ce crime entrait dans le projet de quelques-uns[18], essayèrent de percer la foule pour arriver jusqu'à lui ; l'un cherchait à l'atteindre avec une épée fixée au bout d'un grand bâton ; un autre se précipitait vers la fenêtre, le sabre levé ; un fort de la halle s'efforçait, en brandissant aussi une arme. Les grenadiers écartaient les coups et repoussaient les assaillants. « Je suis votre roi ; je ne me suis jamais écarté de la constitution, » disait le roi. Ses paroles se perdaient au milieu des clameurs furieuses.

Cependant on vit paraître un des officiers municipaux que Pétion avait chargés de veiller à la sûreté du château. Afin d'être vu et entendu de cette foule serrée, il était soulevé sur les épaules de deux hommes ; ses exhortations n'obtenaient ni le calme, ni le silence.

Un homme s'avança parmi cette cohue désordonnée, et inclina vers la fenêtre un long bâton surmonté d'un bonnet rouge. L'officier municipal, voyant que le roi avançait la main, prit ce bonnet et le lui présenta ; le roi le mit sur sa tête.

Cette abnégation sembla un grand triomphe à cette tourbe exaltée ; des cris de : « Vive le roi ! » se mêlèrent aux grossières paroles de contentement et aux menaces réitérées.

En ce moment, après plus d'une heure d'angoisses, arriva Santerre ; les cris redoublèrent : « A bas le veto ! La sanction des décrets ! Le rappel des ministres ! »

L'Assemblée avait levé la séance après le défilé, alors que les Tuileries n'avaient pas encore été envahies. Deux députés girondins, Isnard et Vergniaud, arrivèrent de leur propre mouvement. Isnard se nomma. Comme l'officier municipal, il n'avait pas d'autre tribune que les épaules de deux gardes nationaux ; il tenta de calmer les séditieux ; il leur parlait au nom de la loi, au nom de l'Assemblée ; il demandait du respect pour l'autorité constituée ; on ne l'écoutait pas.

Vergniaud le fut un peu davantage ; mais cette voix éloquente, qui savait si bien agiter l'Assemblée, ne réussissait point à apaiser la populace. Elle continuait à crier : « Rappelez les ministres ! »

Une heure s'était encore écoulée dans ce tumulte, sans que l'issue en pût être prévue. Santerre disait : « Qu'on me laisse faire, je réponds de la famille royale. » Pétion entra, salué de grands applaudissements ; il était accompagné de Sergent, son compatriote et son ami, ami aussi de Danton, préparateur habituel des émeutes, et sans doute de celle-ci.

« Sire, dit Pétion, je viens d'apprendre la situation dans laquelle vous êtes. — Cela est étonnant, répliqua le roi ; il y a deux heures que cela dure. » Le maire l'assura qu'il n'avait rien à craindre et que le peuple voulait le respecter. C'est de quoi, malgré sa popularité, Pétion ne pouvait guère répondre. On le hissa, comme les orateurs précédents, sur les épaules de deux grenadiers, et il essaya de parler au milieu des clameurs : « Citoyens, dit-il, vous venez de présenter votre réclamation au représentant héréditaire de la nation. Le roi verra, dans le calme et la réflexion, ce qu'il doit faire. Il ne pourra se dispenser d'acquiescer au vœu du peuple. »

Les cris, les menaces ne cessaient point. Un jeune homme pénétra jusqu'auprès du roi. « Sire, au nom des cent mille hommes qui m'entourent, je vous demande la sanction des décrets et le rappel des ministres patriotes ; sinon vous périrez. — Vous vous écartez de la loi, répondit le roi ; écoutez les magistrats du peuple. »

Pétion demeurait immobile et froid ; un des officiers municipaux lui dit enfin : « Monsieur le maire, prenez-y garde, c'est par l'événement que votre conduite sera appréciée. » Pétion se décida à parler encore : « Vous ne voulez pas, dit-il, que vos magistrats soient compromis et injustement accusés. Je vous le répète, citoyens, retirez-vous ; ne donnez pas occasion aux ennemis du bien public d'envenimer vos respectables intentions. » Sergent demanda alors que les portes qui conduisaient à la galerie de Diane, en traversant la chambre du lit et le cabinet du roi, fussent ouvertes, afin que la foule pût s'écouler et descendre par l'escalier du pavillon de Flore. « J'en ai donné l'ordre, dit le roi ; le peuple pourra avoir le plaisir de voir tous les appartements. » Le maire répéta plus fortement l'ordre de se retirer. On était allé chercher la sonnette de l'Assemblée et Sergent l'agitait. Le silence fut enfin obtenu. « Le peuple a fait ce qu'il devait faire, disait Pétion. Vous avez agi avec la dignité et la fierté d'hommes libres. En voilà assez ; que chacun se retire. »

Le rassemblement commençait à sortir, toujours en vociférant des injures et des menaces et criant : « Vive Pétion ! » En même temps quelques gardes nationaux empêchaient la foule amoncelée dans les salles précédentes de pénétrer plus avant et de venir remplacer celle qui s'en allait de l'autre côté. Ainsi la salle où était le roi restait moins encombrée. Alors se présenta une députation de vingt-quatre membres de l'Assemblée. Elle s'était réunie extraordinairement sur la clameur publique, qui annonçait que les jours du roi étaient en danger.

Un député, Brunk, dit au roi : « Sire, l'Assemblée nationale nous envoie vers vous pour nous assurer de la situation où est votre personne, pour protéger la liberté constitutionnelle dont vous devez jouir, et pour partager vos dangers.

— Je suis reconnaissant de la sollicitude de l'Assemblée, répondit le roi ; je suis tranquille au milieu des Français. »

Aclocque, voyant que le tumulte s'apaisait et que la salle était à peu près libre, proposa au roi de se retirer ; entouré de députés et de gardes nationaux, il passa dans la chambre du lit. Une partie de la foule l'avait occupée depuis que les portes avaient été ouvertes ; il fallut la contenir avec quelques efforts. Une porte dérobée, à la droite du lit, communiquait avec les appartements intérieurs ; elle fut ouverte ; le roi se hâta, et elle fut aussitôt refermée. Il était huit heures du soir.

C'était dans la salle appelée le cabinet du roi, que la reine, Mme Élisabeth, le Dauphin et Madame royale, s'étaient réfugiés. Les appartements de la reine avaient été aussi forcés à coups de hache et envahis. Là, le désordre avait été plus violent, les séditieux animés d'une rage plus féroce ; ils voulaient la reine morte ou vive ; ils la cherchaient partout, renversant les paravents, bouleversant les lits, criant d'infâmes paroles. Ceci se passait au moment où le roi et la reine se séparaient.

Ainsi, lorsque les portes furent ouvertes, les gens de l'émeute aperçurent à l'imprévu dans le cabinet du roi, la reine et ses enfants gardés par un triple rang des grenadiers du bataillon des Filles-Saint-Thomas, prêts à mourir pour la défendre. « Faites place, leur commanda Santerre, il faut que le peuple voie la reine ; » et il se plaça près d'elle, derrière une table qui lui servait de rempart.

Un homme, sortant de la foule, donna à la reine un bonnet rouge ; elle le plaça sur la tête de son fils. Après quelques instants, Santerre prit pitié de l'enfant, que la chaleur étouffait, et le délivra de cette coiffure. Santerre disait aux passants qui traversaient la salle : « Regardez la reine et le prince royal. »

Une femme, qui se trouvait parmi cette cohue, s'arrêta en face de la reine et lui adressait d'horribles injures. « Que vous ai-je fait ? dit la reine. - Vous faites le malheur de la nation. — On vous trompe, je suis la femme de votre roi, la mère de votre Dauphin. Je suis Française et n'ai point d'autre patrie. Je veux vivre et mourir en France. J'étais heureuse quand le peuple m'aimait. »

La poissarde fut émue ; elle s'attendrit et pleurait à sanglots. « Qu'a donc cette femme ? disait Santerre ; elle est ivre ; faites-la passer. »

Enfin, à huit heures et demie du soir, il fut possible à la reine d'aller retrouver le roi. Les angoisses, les menaces de mort avaient duré cinq heures.

L'Assemblée s'était déclarée en permanence jusqu'au rétablissement de la tranquillité publique. Dumas était arrivé du château ému et effrayé du spectacle qu'il avait eu sous les yeux, des fureurs dont il avait été témoin. « J'ai vu le roi, disait-il ; il ne pouvait plus se faire entendre. On l'a menacé, assailli : on l'a avili ; je l'ai vu un bonnet rouge sur la tête. L'Assemblée se doit à elle-même de mander le commandant de la garde nationale et de lui donner des ordres pour la sûreté du roi. Vous êtes responsables devant la postérité. M L'émotion de Dumas ne fut point partagée par la majorité ; il fut interrompu : on lui criait que c'était calomnier le peuple. Isnard attesta que tout se passait dans l'ordre, que le peuple avait présenté une pétition : que le roi avait voulu lui-même faire ouvrir les portes, et se trouver au milieu du peuple ; qu'il avait, de son gré, pris le bonnet rouge.

Un autre Girondin, Lasource, demandait qu'on ne fît paraître aucune inquiétude pour la sûreté personnelle du roi. Une seconde députation fut pourtant envoyée afin de veiller aussi sur le prince royal et « les dames qui étaient près de lui. » Puis l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

Peu après, Pétion entra avec un cortége de municipaux, salué par les applaudissements des uns et l'indignation des autres. Il parla du zèle que les magistrats avaient mis à accomplir leur devoir. « Quelques personnes en ont douté, disait-il, et cela m'a été fort sensible ; le roi a été plus juste ; il connaît mieux les Français ; il sait combien, depuis trois ans, sa personne a été respectée ; il sait que les magistrats du peuple veillent sans cesse pour assurer au roi de la constitution le respect qui lui convient. »

Pétion continua longtemps sur ce ton, expliquant comment la municipalité, afin de ne pas laisser marcher quarante mille hommes sans chefs, leur en avait 'donné et ainsi légalisé la mesure ; en sorte que les citoyens ne manquassent pas à la loi. « Plusieurs citoyens se sont transportés dans les appartements du roi, ils sont coupables, sans doute, mais ils n'ont insulté personne ; le roi n'a eu aucunement à se plaindre des citoyens, qui ont défilé devant lui. »

Cette apologie donna complète satisfaction aux Jacobins et à la Gironde. Pétion fut non-seulement protégé contre les interruptions des modérés, mais encouragé par de fréquents applaudissements ; la municipalité fut admise aux honneurs de la séance.

La seconde députation revint ; elle avait trouvé le roi réuni à sa famille. Dès que la foule avait été écoulée, et les passages libres, la reine était accourue auprès de lui ; elle se jeta à ses pieds, avec ses enfants ; il les tint longtemps embrassés ; Mme Élisabeth pleurait ; la reine ne pouvait étouffer des cris de douleur. C'est au milieu de cette scène qu'arrivèrent les députés. La reine leur montra les portes enfoncées, les meubles brisés : elle parla des dangers qui avaient menacé le roi, des outrages qu'elle avait reçus. Elle était émue, et s'apercevant que Merlin de Thionville, Cordelier et Jacobin des plus violents, avait les larmes aux yeux. « Vous pleurez, dit-elle, de voir le roi et sa famille si cruellement traités par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux. » Le républicain repartit : « Oui, madame, je pleure sur les malheurs de la mère de famille, mais point sur le roi, ni la reine ; je hais les rois et les reines. »

Les députés invitèrent le roi à prendre du repos. C'était après avoir constaté que le château était complètement évacué et que le calme était rétabli, qu'ils venaient rendre compte de leur mission à l'Assemblée.

 

Cette journée de désordre et d'effroi était finie ; elle n'avait pas un résultat prononcé, mais elle était un symptôme de la situation et elle l'aggravait. Les Girondins avaient rêvé une insurrection calme, docile, s'arrêtant au point qui leur convenait ; Pétion avait voulu la revêtir d'un aspect de dignité populaire ; ses amis et lui se trouvaient chargés de la responsabilité d'une orgie infâme ; la bataille était perdue pour eux.

Les Cordeliers, Danton, Chabot et leurs amis avaient peut-être pensé au meurtre du roi et aux hasards du lendemain, qui leur eût donné une république ou un changement de dynastie ; mais cette sorte de conspirateurs, se fiant aux assassins qu'ils lançaient, ne leur ordonnaient pas expressément le crime ; ils tâchaient même de ne point le trop savoir d'avance ; il y eut aussi mécompte pour eux, ou du moins c'était partie remise.

S'il y avait eu quelque accord parmi cette immense majorité de bons citoyens que le désordre affligeait et épouvantait ; si l'Assemblée avait eu de la dignité et de l'énergie, l'impression produite sur l'esprit public par ces déplorables scènes aurait pu déterminer une réaction. L'inaltérable patience du roi, son courage de victime, inspiraient l'indignation contre les misérables qui l'avaient abreuvé d'outrages, et aussi contre les hommes dont ils avaient reçu les inspirations ; une profonde pitié avait ému les cœurs. Mais pour faire renaître espoir et confiance, c'était l'énergie et l'action qui auraient été nécessaires.

Cependant le parti modéré tenta un effort dans l'Assemblée ; il obtint d'abord un inutile décret qui prescrivait qu'à l'avenir aucun rassemblement armé ne serait admis dans la salle : puis fut faite la proposition d'ordonner au ministre de la justice d'informer contre les auteurs des attentats de la veille. De vives contradictions s'élevaient contre l'orateur, quand arriva une lettre du roi, contre-signée du ministre de la justice. Le roi engageait l'Assemblée à rechercher les causes du désordre et à prendre les mesures nécessaires pour assurer l'inviolabilité et la liberté constitutionnelle du représentant héréditaire de la nation. La lettre du roi et la proposition de Daverhoult furent renvoyées à une commission nommée pour examiner les circonstances relatives à la sûreté générale. On lui remit aussi un rapport lu par le ministre de l'intérieur qui exposait comment le ministère et l'administration départementale avaient donné des avertissements et des ordres non exécutés par l'autorité municipale.

La séance fut encore troublée par l'avis que donnait le procureur syndic du département : un rassemblement armé marchait sur le château. Peu après, on sut que Pétion l'avait empêché d'aller plus avant. Lui-même vint en rendre compte à l'Assemblée et recevoir les applaudissements de ses amis.

Le maire de Paris se rendit ensuite chez le roi : « Sire, dit-il, nous avons appris qu'un rassemblement se portait vers le château, nous venons vous informer que ce sont des citoyens sans armes qui veulent planter un mai. Je sais, sire, que la municipalité a été calomniée, mais sa conduite sera connue de vous. — Elle doit l'être de toute la France, répondit le roi. Je n'accuse personne en particulier ; j'ai tout vu. — Elle le sera, repartit Pétion, et sans les mesures prudentes que la municipalité a prises, il aurait pu arriver des événements beaucoup plus fâcheux. » Le roi voulut répliquer ; Pétion, sans l'écouter, continua : « Non pas pour votre personne ; vous pouvez bien savoir qu'elle sera toujours respectée. » Le roi, peu accoutumé à se voir couper la parole, dit d'une voix forte : « Taisez-vous ! » Il y eut un instant de silence. « Est-ce là respecter, reprit le roi, que d'entrer en armes chez moi, de briser mes portes, de forcer ma garde ? — Sire, je connais l'étendue de mes devoirs et de ma responsabilité. - Faites votre devoir ; vous répondez de la tranquillité de Paris ; adieu. » Et il tourna le dos à Pétion.

Cet éclair de fermeté, les récits avidement écoutés du calme qu'avait montré le roi, de sa résistance passive, mais sans peur, produisirent un effet sensible sur l'opinion parisienne. Le parti modéré, soutenu par cette disposition, encouragé par un succès de majorité dont il avait perdu l'habitude, se trouvait rallié et prêt à commencer la lutte.

Une proclamation du roi fut le premier signal de cette tentative d'un retour offensif. Le langage avait une énergique dignité. « Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de plus, ils peuvent le commettre. Le roi donnera jusqu'au dernier moment l'exemple du courage et de la fermeté, qui seuls peuvent sauver l'empire. »

La municipalité elle-même obéit aux dictées de l'opinion ; le Maire publia une adresse aux habitants de Paris, où se trouvaient ces paroles : « Couvrez de vos armes le roi de la constitution ; environnez de respect sa personne ; que son asile soit sacré. »

Les chefs des faubourgs ne furent pas intimidés ; ils firent imprimer et placarder un projet de pétition : « Nous nous levons une seconde fois, disaient-ils, nous, les hommes du 14 juillet, pour remplir le plus saint des devoirs et dénoncer un roi faussaire, indigne d'occuper plus longtemps le trône. Nous demandons que le glaive de la justice frappe sa tête. »

Cette provocation eut peu d'effet, même dans les faubourgs. Montciel, ministre de l'intérieur, qui témoignait un courage et un dévouement inaperçus dans une telle tempête, apporta à l'Assemblée cette publication incendiaire ; il la produisait en preuve des dangers qui menaçaient le roi et la paix publique ; il rendit compte des mesures de précaution ordonnées par l'administration départementale. « Le sort de la France est dans vos mains, ajoutait le ministre ; il dépend peut-être des résolutions que vous prendrez aujourd'hui. »

Nonobstant quelque opposition des Jacobins, l'exposé du ministre fut renvoyé à la commission, et il fut ordonné qu'elle ferait son rapport le soir même.

Elle proposa un décret dont les considérants exprimaient l'indignation de l'Assemblée contre les provocations criminelles. Comme l'autorité exécutive appartenait aux magistrats, le projet se bornait à leur recommander de défendre la constitution et l'inviolabilité du représentant héréditaire de la nation. Les bons citoyens étaient aussi invités à réunir leurs efforts à ceux des autorités pour maintenir la tranquillité publique.

Bientôt se succédèrent les adresses et les pétitions arrivant des départements ; la plupart étaient d'une violence injurieuse et menaçante ; quelques-unes allaient jusqu'à demander la déchéance du roi ; d'autres, venues d'Amiens, d'Arras, de Rouen, d'Évreux, manifestèrent des sentiments opposés avec une certaine énergie ; mais les opinions modérées ne comportaient pas le fracas de paroles des révolutionnaires. Deux pétitions signées à Paris, l'une par huit mille, l'autre par vingt mille citoyens, témoignaient des dispositions de la bourgeoisie et du haut commerce de Paris, qui s'effrayaient chaque jour davantage des dangers qui menaçaient la monarchie constitutionnelle.

 

Lorsque le général La Fayette apprit dans son camp la journée du 20 juin, il apprécia toute la gravité de la situation et se résolut à une importante démarche ; il arriva à Paris et demanda par écrit qu'il lui fût permis de venir présenter à l'Assemblée l'hommage de son respect. Il fut admis et la parole lui fut accordée. Il commença par dire qu'il venait avouer et maintenir sa lettre du 16 juin. C'était pour ce motif qu'il était sorti de l'honorable rempart que l'affection de ses troupes formait autour de lui ; une circonstance plus grave l'avait aussi déterminé. Les violences commises le 20 juin excitaient l'indignation et les alarmes de tous les bons citoyens, et particulièrement de l'armée ; il venait exprimer les sentiments de ses braves compagnons d'armes.

Parlant ainsi, il ajoutait : « Au nom des soldats et de tous les bons Français qui aiment leur pays, sa liberté, son repos et les lois qu'il s'est données, je puis dire, sans craindre d'être désavoué par aucun d'eux, que le moment est venu de garantir la constitution des atteintes quelconques que tous les partis s'efforcent de lui porter ; qu'il faut assurer la liberté de l'Assemblée nationale, celle du roi, son indépendance et sa dignité. Il est temps enfin de tromper les espérances des mauvais citoyens, qui attendent des étrangers le rétablissement de ce qu'ils appellent la tranquillité publique, et qui ne serait qu'un honteux et insupportable esclavage. Je supplie l'Assemblée d'ordonner que les instigateurs des délits et des violences commis le 20 juin aux Tuileries seront poursuivis et punis comme criminels de lèse-nation ; de détruire une secte qui envahit la souveraineté, et dont les débats publics : ne laissent aucun doute sur les atroces projets des hommes qui la dirigent. Je la supplie, en mon nom et au nom de tous les honnêtes gens du royaume, de prendre des mesures efficaces pour faire respecter les autorités constituées, particulièrement la vôtre et celle du roi, et de donner à l'armée l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte dans l'intérieur, tandis que les braves Français prodiguent leur sang pour la défense des frontières. »

Le général La Fayette s'attendait sans doute à imposer davantage ; sa renommée, la grandeur de son rôle dans la Révolution, sa position de chef d'armée, la gravité d'une telle démarche avaient dû lui faire espérer un puissant effet de sa présence et de son discours. Pour qui connaissait bien la disposition des esprits, il y eut, au contraire, lieu de s'étonner du reste de respect qui le défendit, au premier moment, contre les colères des hommes de la nouvelle révolution.

Il fut admis aux honneurs de la séance ; on demanda le renvoi de son discours à la commission qui avait été chargée de reconnaître et d'examiner la situation du royaume, et qui déjà était saisie de la lettre du général. Guadet s'opposa à ce renvoi. Il parla d'abord sans passion et sembla éviter les formes de l'accusation ; puis prenant un ton de raillerie, il s'étonna de voir un général quitter son armée et abandonner la défense du territoire pour venir régenter l'Assemblée et lui apporter l'opinion des honnêtes gens et d'une armée qui, sans doute, n'avait pas été appelée à délibérer. Il conclut en demandant que le ministre de la guerre fût interrogé pour savoir s'il avait accordé un congé au général La Fayette, et que la commission s'expliquât sur le danger d'accorder aux généraux le droit de pétition.

Ramon répliqua par un courageux éloge du général La Fayette : souvent interrompu, il fut souvent applaudi ; la séance devint tumultueuse ; les apostrophes injurieuses se croisèrent. Le parti modéré avait repris de l'espérance et du courage. Il obtint une majorité, d'abord douteuse et contestée ; puis finit par l'emporter d'une centaine de voix.

La Fayette reconnut par cette séance qu'il n'y avait point à compter sur l'énergie de l'Assemblée, et qu'il lui fallait chercher ailleurs la force. Le roi devait, le lendemain, passer une revue de la garde nationale ; La Fayette lui demanda de l'accompagner, en lui disant que son projet était, après que le roi se serait retiré, de parler à la garde nationale et de l'exhorter à défendre avec dévouement la constitution et l'ordre public. Le roi l'écouta avec bienveillance, mais avec réserve, sans contredire ni approuver sa proposition. Dès le jour même, la reine, qui ne craignait rien tant que d'avoir recours à La Fayette, fit donner avis à Pétion et à Santerre de ce qui se préparait pour le lendemain. Pétion contremanda la revue.

Ayant manqué cette occasion solennelle, le général La Fayette réunit chez lui quelques-uns de ses anciens officiers, chefs de la garde nationale ; il leur peignit la situation, les dangers du pays, la nécessité de réunir tous leurs efforts contre l'anarchie et de rendre cœur à la majorité timide de l'Assemblée : à peine leur inspira-t-il une vivacité passagère. Il retourna à son armée, consterné de tant d'imprévoyance et d'inertie.

Ces symptômes funestes ne signifiaient point que l'opinion générale fût aucunement en sympathie avec les factions révolutionnaires, ni disposée à les seconder par son concours. Un sentiment de tristesse et d'effroi se répandait de plus en plus parmi les classes de citoyens qui avaient accueilli avec reconnaissance l'espoir d'un régime de liberté et d'égalité devant la loi ; l'ordre public leur paraissait compromis ; la confiance dans l'avenir était perdue ; le commerce et l'industrie commençaient à souffrir. La noblesse qui n'avait pas émigré et qui ne voulait pas de contrerévolution, le haut commerce, la classe nombreuse des propriétaires, toutes les familles pieuses, s'épouvantaient du bouleversement dont la société était menacée. La masse du vulgaire, à qui la forme du gouvernement est assez indifférente, ne demandait qu'à se rallier aux défenseurs du bon ordre.

Mais quels pouvaient être ses défenseurs ? Cette majorité de la nation, dont l'opinion se rapportait surtout à la préservation de ses intérêts, ne pouvait pas se donner une organisation et des chefs ; elle n'en connaissait point d'autres que le gouvernement : or, il n'existait plus de gouvernement ; les ministres que le roi avait choisis, les hommes qui le conseillaient, lui répétaient vainement que de tous les moyens de détruire un empire il n'en est pas de plus infaillible que l'inertie de l'autorité supérieure ; qu'il lui fallait choisir, prendre confiance dans un des partis qui voulaient la monarchie constitutionnelle ; qu'il trouverait ainsi un appui dans l'opinion publique et un véritable dévouement dans les ministres qu'il appellerait à son conseil. Mais rien ne pouvait arracher au roi une décision pleine et sincère. L'intervention des puissances auxiliaires des émigrés lui donnait au moins autant d'alarmes que d'espérances. Il s'inquiétait même de la situation où il se trouverait placé par leur succès : cependant il ne cherchait aucun autre moyen de salut ; il semblait se résigner à l'abaissement de la royauté, comme aux malheurs de la nation. Le désordre devenait chaque jour plus menaçant ; et cependant le roi mettait encore sa principale espérance dans les hasards qui en pourraient sortir.

D'ailleurs quels secours lui offrait-on ? Le général La Fayette ne pouvait arrêter le torrent révolutionnaire qu'en s'emparant d'un grand pouvoir ; son caractère, ses illusions, sa foi consciencieuse dans l'œuvre constitutionnelle étaient invariables. S'il eût réussi à préserver la monarchie, le roi aurait été strictement assujetti à des institutions et à des mœurs républicaines.

Duport et Lameth présentaient des conditions moins dures ; ils souhaitaient sincèrement et croyaient indispensable le rétablissement d'une autorité royale suffisante pour maintenir l'ordre public ; y faire concourir les démonstrations hostiles des puissances étrangères était leur principale idée. Au contraire La Fayette en avait horreur ; sur ce point il était conforme à l'opinion générale, qui se soulevait à la seule pensée de, l'ancien régime rétabli à l'aide des armées étrangères. Le parti modéré de l'Assemblée cessait d'être royaliste, lorsqu'il soupçonnait un tel projet.

Le roi venait d'essayer les Girondins, et n'avait pas tardé à reconnaître l'incertitude de leur direction, leur manque d'expérience politique et de liberté d'esprit. Ils s'étaient montrés incapables et de mauvaise foi.

Ainsi le roi et les bons citoyens se voyaient sans moyens de défense ; le sort de la France était livré aux chances du hasard ou plutôt aux inévitables progrès du désordre.

 

Si le parti modéré était divisé en fractions inconciliables il n'en était pas autrement parmi les révolutionnaires ; ils entraînaient le pays dans l'anarchie, et elle régnait parmi eux ; ils se précipitaient non vers un but, mais sur une pente rapide ; ils marchaient sans idées arrêtées, sans projet déterminé.

On pouvait sans injustice accuser les Girondins de vues ambitieuses et de prétentions à exercer le pouvoir ; ils avaient eu des relations, soit avouées, soit secrètes avec le roi ; ils lui avaient donné des ministres ; leur colère s'était allumée, lorsque leurs amis étaient sortis du conseil. Les projets qu'ils formaient n'allaient d'abord qu'à les y faire rentrer et à obtenir par eux une domination complète. Plus tard ils passèrent jusqu'à la déchéance ; il leur fallait un régent et un gouverneur du prince royal choisis par eux. La république qui apparaissait dans leurs journaux et leurs conversations ne prenait point place encore dans leurs desseins politiques ; mais en même temps, ils ne reculaient devant aucun langage, aucun acte, aucun complot, pour se maintenir au niveau de la popularité ; ils voulaient, à tout prix, être ce qu'ils n'ont jamais été, les chefs de la grande faction révolutionnaire.

Dans un temps paisible, les ambitieux aspirent à exercer une autorité régulière, conformément aux opinions qu'ils professent ; ils travaillent à réaliser leurs idées de politique et d'administration, à acquérir une honorable renommée, à agrandir leur position ou leur fortune. Il ne pouvait en être ainsi dans une telle révolution : triompher de ses adversaires ; renverser tous les obstacles qu'on rencontrait devant soi ; conquérir une autorité absolue pour son parti ou pour soi ; satisfaire son amour-propre ; assouvir ses haines ; écraser les supériorités qu'on enviait : tels étaient alors les mobiles de l'ambition.

Robespierre avait une haine de plus que les Girondins : il les détestait et les enviait. A cette époque, il marchait seul sans qu'on pût reconnaître en lui d'autre soin que de courtiser habilement la faveur populaire. Brissot et Mme Roland parlaient de la république ; il les écoutait avec un sourire de pitié ! Lorsque les Girondins, en forçant le roi à déclarer la guerre, se vantaient de renverser la constitution, Robespierre entreprit un journal intitulé le Défenseur de la Constitution. Dans une séance des Jacobins, on lui entendit répondre au Girondin Grangeneuve qui parlait de déchéance : « Je déclare que je préfère le roi que m'ont donné la naissance et la constitution à tous ceux qu'on pourrait me proposer. »

A une époque, où les agents des intrigues royalistes payaient, sans les gagner, tant de bruyants révolutionnaires et peut-être quelques Girondins, Robespierre resta à l'abri du soupçon et garda parmi le peuple un renom d'incorruptible. Une secrète négociation suivie par la princesse de Lamballe put lui donner l'espérance d'être choisi pour gouverneur du prince royal, tandis que Condorcet voulait le devenir par les Girondins[19]. Son nom ne fut nullement prononcé à propos du 20 juin. Il exerçait le ministère public au tribunal de Paris, et donna sa démission quand des poursuites furent ordonnées contre Marat.

 

De tous les hommes notables de la faction révolutionnaire, Danton était sans doute celui qui croyait le moins à la république[20] ; ce n'était pas que tout l'argent qu'il recevait de la cour eût la moindre influence sur ses opinions ; mais il était homme d'esprit, libre de préjugés dans le mal comme dans le bien, pas plus dupe de ses propres phrases que des phrases des autres. Dans les commencements de la Révolution, il avait été au service des intrigues qui allaient à un changement de dynastie. Souvent il avait pris de l'argent des deux mains, sans jamais s'engager, ni se compromettre pour aucun de ceux qui le payaient. Sa politique consistait à conserver la puissance populaire qu'il avait su conquérir ; son espérance lointaine était de se trouver posé de façon à être le principal agent d'un dénouement quelconque, quand l'instant viendrait. A vrai dire il n'était chef de parti que pour exécuter des volontés qui souvent n'étaient pas les siennes ; il suivait la route où l'entraînait une bande d'hommes dépravés ou exaltés ; il était entraîné par leurs vices, il obéissait aux mêmes passions politiques ; son discernement ne lui servait pas même à les gouverner.

Marat, de qui le nom avait alors tant de retentissement populaire, n'était qu'un artisan de désordre ; il n'avait pas une opinion réelle et n'appartenait à aucun parti constitué. Tantôt il se ralliait à l'idée d'une république ; tantôt il demandait une dictature ; tout pouvoir lui était bon pourvu qu'il bouleversât la société, qu'il répandît beaucoup de sang, qu'il exerçât d'impitoyables vengeances sur tous ceux qui étaient placés au-dessus de Marat. Pas une pensée exécutable, pas un lendemain ne pouvait se présenter à un tel homme. Lorsqu'un fol orgueil s'empare d'une âme perverse et d'un esprit faux, il en résulte une sorte d'exaltation sans repos et sans borne. Cette ivresse des passions mauvaises avait pris dans Marat un caractère de délire et presque d'aliénation, mais d'une aliénation volontaire ; c'était sciemment qu'il s'abrutissait et se plaçait en dehors de l'humanité.

Son extérieur contribuait à en faire un être à part. Une taille d'avorton difforme, une face jaunâtre, des yeux injectés de sang, des paupières bordées de rouge, une physionomie convulsive, quelque chose de repoussant et d'immonde dans l'aspect, un désordre d'habillement, une dégoûtante saleté : tel était le personnage que Danton, Robespierre, et même les Girondins avaient accepté pour l'ami du peuple. Il leur convenait que par-delà leurs déclamations, il y eût un langage plus violent, plus hostile à la société, plus provocateur aux désordres populaires, plus à la portée des classes infimes de la multitude ; ils avaient fait de Marat une sorte de fol du peuple ; ils le laissaient demander, par manière de plaisanterie, des têtes par centaines de mille ou ordonner des massacres, afin que Marat les fît paraître modérés[21]. Son exagération leur semblait une sauvegarde pour leurs opinions. Personne ne pouvait aller au-delà ; et en même temps ils ne craignaient point sa popularité, tant elle était mêlée de mépris. Elle devint plus réelle que la leur. Parmi les régions fangeuses de la populace, où eux et lui avaient fait descendre la Révolution, ce Marat, à la fois féroce et grotesque, qui abdiquait la raison, qui ne s'adressait pas aux intelligences, mais aux passions ignobles ; qui, par sa bizarrerie voisine de la folie, agissait sur des imaginations grossières, avait toutes les conditions pour être une de ces idoles monstrueuses qu'adorent les peuplades sauvages.

 

Telles étaient les opinions et les passions, tels les partis et les hommes qui s'agitaient aveuglément pour détruire les pouvoirs institués par une constitution toute libérale, ou plutôt pour bouleverser la société. La lettre, puis le voyage du général La Fayette, l'apparence de courage que les indignités du 20 juin avaient rendue au parti modéré, échauffaient et envenimaient les colères et les complots de la Gironde et des Jacobins. C'était désormais une guerre à mort entre les révolutionnaires et la monarchie.

A dater de ce moment, chaque jour amenait une attaque contre le roi, une accusation contre les ministres, une discussion sur la marche des généraux. Maintenir la paix publique, conduire la guerre avec discernement et prévoyance, était une tâche impossible, lorsque le gouvernement subissait chaque jour les interpellations, les interrogations, les dénonciations des orateurs et des clubistes. Les pétitions affluaient, arrivant des deux opinions opposées : tout autrement énergiques et menaçantes quand elles étaient envoyées ou apportées par la faction révolutionnaire.

L'anniversaire du 14 juillet approchait ; des détachements de gardes nationaux, venus de tous les départements, se rendaient à Paris pour solenniser cette fête. Le décret, qui avait ordonné la formation d'un camp de vingt mille hommes, recevait ainsi son exécution, nonobstant le veto royal ; s'y opposer était impossible. Les ministres cherchèrent à régulariser cette levée d'hommes convoquée contre le gouvernement. On essaya de soumettre ces fédérés à une sorte de discipline militaire, en les destinant à un camp place à Soissons. En même temps le roi écrivit qu'il se rendrait à la fédération pour y recevoir leur serment et prouver ainsi aux malveillants, qui travaillaient à perdre la patrie, combien le roi et l'Assemblée étaient intimement unis dans le même esprit et voulaient de concert préparer la victoire des armées par le maintien de la tranquillité intérieure.

Vainement le roi adressait ainsi à l'Assemblée des paroles de déférence et d'excuse, il ne pouvait adoucir les passions hostiles animées à sa ruine. A chaque séance c'étaient des imputations injurieuses, des accusations de trahison. Vergniaud, le grand orateur de la Gironde, sans respect de la majesté, sans s'inquiéter du vrai ou du faux, appelait déjà, sur la tête royale, les vengeances révolutionnaires.

« Ô roi, disait-il, vous avez feint d'aimer les lois pour parvenir à la puissance qui vous servirait à les braver, la constitution pour n'être point précipité du trône, la nation pour assurer le succès de vos perfidies. Pensez-vous nous abuser avec d'hypocrites protestations ? ... Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du pouvoir a pu rendre sensible, vous ne recueillerez pas le fruit de votre parjure. Vous n'êtes plus rien pour cette constitution que vous avez indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi. »

Si un orateur, à qui la dignité du talent aurait dû inspirer plus de mesure et de conscience, se laissait ainsi enflammer, il est facile d'imaginer à quels excès de parole s'emportaient les rhéteurs subalternes. Un discours de Torné, évêque de l'église constitutionnelle, alla bien plus loin que Vergniaud, et termina en proposant qu'un pouvoir inconstitutionnel et absolu fût attribué à l'Assemblée pendant le danger de la patrie, et qu'elle déléguât des commissaires pour l'exercer dans les départements. Ce discours, qui annonçait le gouvernement que la France devait bientôt avoir, était prématuré. Il excita l'indignation des modérés, et les révolutionnaires n'essayèrent point de le soutenir.

La doctrine, dont, sans mesure et sans précaution, il avait déduit des conséquences si menaçantes, était réellement professée par la Gironde. Elle voulait attribuer à l'Assemblée une puissance dictatoriale. « Toute limitation au pouvoir des représentants, élus du peuple, toute exception doit être formellement exprimée par une loi à laquelle la volonté du peuple même les aurait soumis. Les autres pouvoirs ne peuvent agir que s'ils sont autorisés par une loi expresse ; dans les cas douteux où il est nécessaire d'agir, c'est à l'Assemblée seule qu'il appartient d'interpréter la loi, autrement l'exercice de la souveraineté du peuple pourrait être suspendu ; tout dépendrait de la volonté d'un homme ; notre sort serait entre les mains de la cour ; elle n'aurait eu besoin que de changer son insolence contre le masque de l'hypocrisie. » Condorcet concluait à l'accusation des ministres ; il voulait que leur gestion journalière fût constamment contrôlée par l'Assemblée. Puis, développant tout son système politique, il indiquait des modifications aux lois civiles, menaçantes pour la propriété et la famille. Le discours finissait par une violente diatribe contre le parti modéré et le général La Fayette.

L'âcreté haineuse et les ambitieuses prétentions des Girondins, se montraient avec tant d'évidence dans cette composition littérairement travaillée, qu'elle déplut à la portion timide et flottante de l'Assemblée. Cette disposition des esprits eut pour organe Lamourette, évêque constitutionnel de Lyon.

 

Alors se passa une scène qui a conservé une célébrité de ridicule. Au moment où cette discussion, qui fatiguait et affligeait l'Assemblée, allait se ranimer par un discours de Brissot, cet honnête prélat demanda la parole : une belle figure, une voix douce, un exorde bien dit lui concilièrent tout d'abord l'attention et la faveur.

« Vous vous occupez, dit-il, des moyens d'assurer le salut public ; vous cherchez des mesures extraordinaires pour faire cesser les divisions qui déchirent la France, et vous ne savez pas rétablir dans votre propre sein la paix et l'union. J'entends dire que ce rapprochement est impraticable : ces mots me font frémir ; c'est une injure faite à l'Assemblée. Les honnêtes gens ont beau être divisés d'opinion, il n'entre jamais ni passion, ni haine dans leurs discussions ; ils se rencontrent toujours au point de la probité et de l'honneur. Il ne tient qu'à vous de vous ménager un moment bien beau et bien solennel, et d'offrir à la France et à l'Europe un spectacle aussi redoutable pour vos ennemis que doux et attendrissant pour les amis de la liberté. » Il arrive parfois que les hommes réunis se laissent sympathiquement entraîner par une même émotion, qu'ils s'attendrissent d'un mauvais sermon ou d'un drame vulgaire. Les assemblées ne sont pas à l'abri de ces surprises sentimentales, surtout lorsqu'elles se sont habituées à un ton déclamatoire et théâtral. Les lieux communs de Lamourette firent une impression vive et générale, sans acception de parti. Lorsqu'il termina son homélie, en s'écriant : « Que ceux qui abjurent et exècrent également la république et les deux chambres se lèvent, » la salle retentit des applaudissements des tribunes, les députés se levèrent tous et s'embrassaient les uns les autres.

Pour que rien ne manquât à cette touchante effusion, on voulut que le roi vînt s'associer à une si douce réconciliation ; il se hâta d'arriver ; il n'avait pas voulu tarder d'accourir à l'Assemblée. « La nation et son roi ne font qu'un, disait-il ; la constitution sauvera la France. » Les cris de : « Vive la nation ! Vive le roi ! » étaient proférés de toutes parts. La séance se termina dans cette heureuse allégresse. Quelques heures après, chacun souriait en songeant à sa propre émotion, toute sincère qu'elle avait été.

 

Un instant avant que le roi entrât dans la salle, et lorsqu'on l'attendait, une question grave, et faite pour troubler l'harmonie des partis réconciliés, avait été portée devant l'Assemblée et l'avait distraite du sentiment où elle s'était laissée aller.

L'administration du département de Paris était en ce moment la seule autorité qui crût consciencieusement à la constitution, et qui songeât à maintenir l'obéissance aux lois. Elle avait commencé à instruire sur la conduite du maire et de la municipalité de Paris qui, au 20 juin, avaient manqué à leurs devoirs et ne s'étaient point conformés aux ordres de l'autorité supérieure. Vainement le procureur général Rœderer avait pris des conclusions où, sans justifier Pétion, il ne le présentait point comme punissable ; le conseil du département n'avait pas voulu comprendre que tout acte d'énergie, toute répression sévère ne devaient pas être tentés par un gouvernement qui n'avait ni la force, ni même la volonté de le soutenir et qui reculerait devant ses ennemis, après avoir augmenté leur irritation.

Pétion et Manuel, procureur général de la commune, avaient donc été suspendus de leurs fonctions et déférés aux tribunaux par un arrêté de l'administration départementale. C'était cet acte contre lequel une députation du conseil général de la commune était venu réclamer ; ou, pour parler plus exactement, il était dénoncé en termes violents et accusateurs. L'Assemblée avait ordonné que le pouvoir exécutif rendrait compte des mesures qu'il avait prises relativement à cette suspension.

Le roi écrivit à l'Assemblée que l'arrêté du département s'appliquant à des faits qui l'intéressaient personnellement, le premier mouvement de son cœur était de prier l'Assemblée nationale de statuer elle-même. C'était confesser son hésitation et son impuissance ; approuver l'arrêté aurait troublé l'heureuse conciliation de la veille ; le révoquer était un désaveu des administrateurs du département, un blâme jeté sur leur courageuse fermeté.

Les Girondins ne voulurent pas épargner au roi cet embarras et ce danger ; ils représentèrent qu'il appartenait au pouvoir exécutif de prononcer sur les actes de ses subordonnés, sauf ensuite au pouvoir législatif d'examiner cette décision ; par ce motif, l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

La décision du roi fut attendue pendant cinq jours. A chaque séance, lecture était donnée des nombreuses pétitions, soit des sections de Paris, soit des départements, qui demandaient justice pour le vertueux maire de Paris, et chargeaient d'outrages et de menaces le roi et le parti modéré. Enfin, le 12 juillet, le ministre de la justice transmit à l'Assemblée une proclamation, royale, qui confirmait la suspension du maire de Paris.

Pétion fut introduit aussitôt après. Danton l'avait accompagné depuis l'Hôtel de la Mairie, l'encourageant, le montrant au peuple et criant : « On veut vous ravir votre ami ! le peuple le sauvera ! » Les dangers n'étaient point pour Pétion ; la séance fut un triomphe pour lui ; sa justification fut accueillie par de vifs applaudissements, surtout lorsqu'il se félicita de ne pas avoir employé la force pour imposer le respect des lois. « Le salut de tous, disait-il, n'est-il point la loi suprême, celle devant qui toutes les autres se taisent ? » Il fut invité aux honneurs de la séance. « Vive Pétion ! Vive notre ami ! » criaient les tribunes publiques. Le lendemain, l'arrêté du département fut annulé sur le rapport de Muraire, député qui siégeait parmi les indépendants.

 

La réintégration du maire de Paris était sans doute un fait grave, mais les esprits étaient en cet instant agités par une question plus grande ; les efforts des révolutionnaires tendaient à un but plus avancé. Lorsque l'évêque de Lyon avait réussi à émouvoir l'Assemblée, elle s'occupait à discuter la proposition qui lui était faite de déclarer la patrie en danger et de déterminer quelles conséquences seraient attachées à cette proclamation officielle. La discussion fut reprise dès le lendemain. Brissot produisit le discours auquel il avait paru renoncer. Cette déclaration du danger de la patrie était le champ de bataille où la Gironde voulait obtenir un complet et définitif triomphe ; chacun des orateurs de la faction avait son rôle marqué ; une progression concertée devait donner aux discours qui se succédaient une hardiesse de langage toujours croissante.

« La patrie est en danger ! disait Brissot. Qui paralyse nos forces ? — Un seul homme : celui-là même que la constitution appelle son chef. On vous dit de poursuivre les intrigants et les conspirateurs ; et moi je dis : frappez la cour des Tuileries, tous disparaîtront... La constitution ne peut marcher qu'avec un roi révolutionnaire. Si le roi ne veut pas être révolutionnaire, la législature doit au peuple d'examiner ce fait, et ce que la constitution prescrit lors de ce fait. M. Vergniaud a parlé par hypothèse d'un roi contrerévolutionnaire. Ne raisonnons point par hypothèse. Le roi est-il coupable ? il faut le dire franchement. La constitution assure les droits du roi et lui marque ses devoirs. Il est d'ailleurs un droit qui précède celui de tous les pouvoirs constitués : c'est celui du peuple. Ces pouvoirs ne sont que ses délégués : il est leur souverain. Lors donc que ses délégués trahissent leurs devoirs, l'Assemblée doit examiner si la violation est réelle. Vous n'avez pas le droit de remettre la peine si le délit a été commis. Vous n'êtes que dépositaires du plus beau droit, celui de juger le premier fonctionnaire public. Je demande au nom du peuple et pour le roi lui-même, qui doit le désirer, que sa conduite éprouve un rigoureux examen. Je demande que si vous proclamez que la patrie est en danger, vous discutiez solennellement si le danger vient du roi. »

Les conclusions formelles de l'orateur étaient la mise en accusation du ministère, la déchéance du roi, la dictature de l'Assemblée et la déclaration du danger de la patrie.

Se conformant aux ordres de l'Assemblée, les ministres vinrent rendre un compte détaillé de la situation de leurs divers départements. Le ministre de la guerre donna surtout des informations très-étendues sur l'état des armées, sur les dispositions qui avaient été prises, sur les ressources qui devaient être espérées. Les ministres terminèrent leur rapport en donnant leur démission.

Le lendemain, sur le rapport d'Hérault de Séchelles, une proclamation, adressée aux citoyens français, annonça que la patrie était en danger ; une adresse à l'armée, où un appel était fait à son courage et à sa discipline, fut aussi proposée et votée. Aucune mesure politique ne fut adoptée ni même discutée, comme conséquence de cette solennelle déclaration. La majorité de l'Assemblée n'était pas, non plus que le public, disposée au renversement de la constitution et de la monarchie, que voulaient les Girondins. Il n'y avait même aucun accord possible entre les deux factions jacobines. L'une voulait s'emparer du gouvernement ; l'autre ne cherchait que le désordre au hasard de ce qui en pourrait sortir ; de sorte que les projets des uns étaient sans cesse compromis et dérangés par les démonstrations excessives des autres.

 

C'est ce qui fut encore prouvé par l'accueil que reçut à l'Assemblée une pétition de la municipalité de Marseille ; beaucoup d'autres, inspirées aussi par des opinions furieuses, étaient chaque jour acceptées et applaudies ; celle-là avait passé les bornes.

Elle demandait l'abolition de la royauté. « Il était bien temps, disait-elle, que la nation se gouvernât elle-même ; puisque d'après les droits de l'homme, écrits dans la constitution, tous les citoyens étaient également admissibles à tous les emplois, comment les Constituants avaient-ils pu établir que la royauté serait déléguée héréditairement ? Les nations ne sont pas faites pour être ainsi sacrifiées. Un tel article dans la constitution était infâme et criminel. Puis, quoi de plus contraire à l'égalité, qu'un roi inviolable ; tout citoyen doit être sous le glaive des lois. Pourquoi le roi en serait-il exempt ! ... Ainsi, législateurs, si vous voulez être quelque chose et répondre au vœu de la nation, abrogez une loi qu'elle ne peut plus souffrir. » Les tribunes remplies de fédérés applaudissaient ; mais l'Assemblée se leva presque unanimement ; de toutes parts on réclamait la punition des signataires de la pétition. Quelques voix essayèrent de demander l'ordre du jour ; d'autres le renvoi à une commission. Un député de Marseille, fort connu alors, Martin, à qui Mirabeau avait fait en 1789 une réputation de patriotisme et qu'il avait surnommé le juste, monta à la tribune : « Cette adresse audacieusement criminelle suffirait, disait-il, si elle n'était pas désavouée, pour déshonorer à jamais Marseille ; il affirmait qu'elle était l'œuvre de quelques factieux dont la ville supportait le joug en gémissant.

Les tribunes publiques interrompaient l'orateur par leurs vociférations ; le président ne pouvait leur imposer silence ; mais nul dans l'Assemblée n'éleva la voix pour excuser les signataires de la pétition ; elle fut renvoyée à la commission, chargée de rendre compte de la situation du pays.

 

Les fédérés qui arrivaient pour célébrer le 14 juillet, envoyés par les clubs de chaque département, étaient bruyants et désordonnés, ils avaient d'intimes rapports avec les perturbateurs habituels de la paix publique. Le gouvernement et l'administration de Paris ne disposaient plus de moyens suffisants de police et de défense. Les troupes de ligne avaient rejoint l'armée ; un décret avait dissous l'état-major de la garde nationale, suspect de conserver quelque attachement pour le général La Fayette ; de quotidiennes dénonciations exigeaient le licenciement des compagnies de grenadiers et de chasseurs, composées de citoyens qui se connaissaient entre eux et s'étaient choisis dans la commune intention de maintenir le bon ordre.

Toutefois la célébration du 14 juillet se passa sans tumulte. Pétion avait été rendu la veille à ses fonctions de maire. Il fut le héros de la fête ; les rues où marcha le cortége et le Champ de Mars retentirent des cris de : « Vive Pétion ! »

Le roi avec sa famille s'était d'abord placé au balcon de l'École militaire ; il descendit ensuite, avec les ministres, pour se joindre à l'Assemblée nationale et marcha, ayant à sa droite le président, sans escorte militaire, vers l'autel de la patrie qu'on avait élevé sur une large estrade au milieu du Champ de Mars. C'était là que le roi et les députés devaient renouveler le serment à la constitution. Une foule désordonnée d'hommes, armés de piques, en veste ou les bras nus, s'étaient emparés de l'estrade. Il fallut que le roi et l'Assemblée se tinssent plus bas sur les gradins qui montaient à cette plate-forme et à l'autel. Le serment fut prêté parmi les cris de : « Vive Pétion ! » les clameurs contre le roi et la constitution, les injures contre La Fayette et la musique qui jouait l'air de : « Ça ira. » On entendait pourtant quelques acclamations de : a Vive le roi ! » partant des compagnies de la garde nationale dévouées à la monarchie constitutionnelle.

Au milieu de ce tumulte menaçant, le roi montra cette sérénité de résignation, cette contenance ferme et passive qui n'imposait nul respect à la grossière populace ameutée contre lui, et qui pénétrait de douleur et de découragement tous les gens de bien ; ils s'attendrissaient sur le sort qui attendait le roi et la France et qui chaque jour paraissait plus inévitable. Ainsi se passa cette pompe nationale, et l'on se trouva heureux qu'elle eût été si paisible.

La présence des fédérés à Paris avait augmenté la fermentation et précipitait le cours des événements. Ces hommes occupaient en masse les tribunes de l'Assemblée, obstruaient les abords de la salle, interrompaient les orateurs, pesaient sur les délibérations. La situation devenait effrayante ; la partie séditieuse de la population de Paris s'échauffait de plus en plus ; la faction révolutionnaire sentait sa force ; il lui fallait bien en user ; car ce n'était pas une armée disciplinable ; on ne la commandait qu'à la condition d'être entraîné par elle. Dans une des salles des Jacobins siégeait, pendant les heures de la nuit, un directoire secret qui réglait les mouvements de chaque journée, et se concertait avec les chefs de clubs ou les meneurs des sections, en attendant la grande journée de l'insurrection.

Les adresses, les députations, les orateurs pétitionnaires rendaient tumultueuses toutes les séances de l'Assemblée ; le langage qui, trois jours auparavant, scandalisait la majorité était outrepassé sans susciter une contradiction de la part des modérés et recevait les encouragements des députés jacobins. La déchéance du roi, la dictature de l'Assemblée, tel était le but qui bientôt devait être atteint ; en même temps les révolutionnaires s'irritaient contre le principal obstacle qui pouvait les arrêter ; ils voulaient détruire le général La Fayette.

 

C'est qu'en effet, il était préoccupé de la pensée de sauver le roi, non point par religion monarchique, car ses affections étaient pour la forme républicaine, non point par dévouement pour ce prince, dont il n'attendait nulle reconnaissance et à qui il ne pouvait se fier, mais par devoir envers son pays, envers la liberté et pour épargner à cette Révolution, qu'il avait tant aimée et servie, l'affront de porter de si funestes conséquences. Ainsi le général La Fayette, comme le disaient les Jacobins, conspirait contre eux ; mais il voulait que sa conspiration fût constitutionnelle, légale, irréprochable, sans diminution d'une seule liberté, sans dictature d'un jour ; il subordonnait ses projets à de scrupuleuses formalités.

Par une disposition nouvelle des corps d'armée et un mouvement de troupes concerté entre les généraux, une colonne appartenant à son armée devait passer à vingt lieues de Compiègne. Ce château royal était compris dans le rayon constitutionnel où le roi pouvait légalement faire son séjour. Selon le projet du général La Fayette, le maréchal Luckner et lui auraient été appelés à Paris pour la fédération. Alors, le roi accompagné des deux généraux, se serait rendu à l'Assemblée et aurait annoncé son intention d'aller passer quelques jours à Compiègne, ainsi qu'il en avait le droit. Il y aurait trouvé des gardes nationales fidèles et deux régiments commandés par Latour-Maubourg. Ainsi entouré, le roi, dans toute sa liberté, aurait fait une proclamation interdisant aux princes, ses frères, et aux émigrés d'aller plus avant. Il aurait en même temps déclaré qu'il se tenait prêt à marcher lui-même contre les armées étrangères, si l'Assemblée le trouvait bon.

La Fayette croyait en toute sincérité que le roi, après une telle manifestation, aurait pu rentrer à Paris aux acclamations de tout le peuple et régner désormais sur la France calme, heureuse et libre.

Le roi ne voulut point essayer ce projet ; il résista aux instances de quelques serviteurs dévoués qui ne voyaient pas un autre moyen de le sauver ; leurs supplications ne furent pas écoutées. Ce n'est pas que le roi soupçonnât la loyauté du général La Fayette ; ce n'était pas non plus qu'il discernât ce qu'il y avait d'illusion dans de telles espérances. C'était plutôt la crainte du succès qui préoccupait le roi et surtout la reine, ainsi que leur entourage aristocratique. Voir les résultats de la Révolution triomphalement confirmés, la constitution douée d'une existence réelle et durable ; c'était une pensée qui ne leur était point supportable. « Nous savons bien, disait-on, que M. de La Fayette sauvera le roi, mais il ne sauvera point la royauté. » La reine se souvenait que Mirabeau, peu avant sa mort, lui avait annoncé que si la guerre survenait, La Fayette voudrait tenir le roi prisonnier dans sa tente. D'autres fois la reine, songeant au 6 octobre, disait : « Il serait trop fâcheux pour nous de lui devoir deux fois la vie. »

 

Quant aux espérances que le roi pouvait placer, soit sur une intervention comminatoire des puissances étrangères, soit sur la contre-révolution à main armée accomplie de concert entre les émigrés et une armée d'invasion, il y entrevoyait de tels dangers que sa répugnance à d'autres projets ne tenait point à ce motif. Il avait nécessairement des relations secrètes avec ses frères ; mais il voulait bien plutôt les arrêter dans l'exécution de leurs desseins que s'y associer. La reine, plus animée et plus mobile que le roi, ne rejetait pas cet espoir de salut ; le danger, lorsqu'il n'était pas actuel et menaçant, ne l'effrayait pas ; elle était téméraire à le braver et à l'accroître. L'aveuglement et la présomption étaient plus complets encore parmi les serviteurs fidèles et empressés qui accouraient pleins de dévouement pour défendre le roi. Ils lui sacrifiaient, non sans peine, le point d'honneur qui les entraînait à l'émigration. Sans organisation, sans armes, sans uniformes, dispersés dans Paris, sans vouloir s'incorporer aux bataillons royalistes de la garde nationale, ils recevaient des cartes pour entrer au château et attendaient l'ordre et le signal d'y accourir si quelque péril menaçait le roi ; ils venaient faire leur cour et ne recevaient ni consigne, ni direction. Étrangers par leur position et par leurs préjugés à toutes les circonstances du moment, ils compromettaient par leur langage et leur exagération la cause qu'ils venaient servir. C'étaient eux que le peuple appelait les chevaliers du poignard. Le baron de Viomesnil, qui leur fut d'abord indiqué pour chef, pensait comme eux, « qu'une bonne émeute serait l'occasion du triomphe de la royauté[22]. »

Trois bataillons de gardes suisses restaient pour la défense du château ; un décret de l'Assemblée ordonna qu'il en serait conservé un seulement ; les deux autres devaient se rendre à l'armée. Dans la garde nationale, quelques compagnies étaient fermement disposées à défendre le roi constitutionnel. Mais le 20 juin avait montré quelle cause voulait servir la grande masse de cette milice civique et ce qu'on en pouvait attendre pour la défense de l'ordre public. Elle comprenait maintenant des milliers d'hommes sans uniforme, armés de piques et recrutés par les comités de sections.

C'est ainsi que de part et d'autre les forces étaient comptées comme à la veille d'une bataille. Mais l'armée du parti révolutionnaire n'était pas encore au complet.

 

Le 20 juin avait paru aux Girondins une mutinerie manquée, une insurrection sans force et sans but[23] ; elle avait été suscitée, mais non pas conduite par eux. Afin de la gouverner selon leurs vues et leurs projets, ils voulurent avoir une troupe à leurs ordres, qui leur appartînt en propre. Il y avait alors un jeune homme venu de Marseille à Paris pour y soigner les intérêts de la faction qui depuis plus d'une année répandait le trouble en Provence. Dans ces régions méridionales, les opinions s'exaltent facilement jusqu'à la violence et sont toujours prêtes à prendre les armes ; le sang avait coulé à Marseille, à Aix, à Arles ; un régiment tout entier avait été désarmé ; des bandes révolutionnaires avaient fait cause commune avec les massacreurs d'Avignon.

Barbaroux était le chargé d'affaires de cette municipalité de Marseille, qui envoyait de si ardentes pétitions, et qui formait des détachements pour envahir les autres villes de Provence, bravant ou renversant les autorités légales. Barbaroux sollicitait des amnisties pour ces brigandages ; il cherchait des protecteurs aux désordres de sa province, soit à l'Assemblée, soit aux Jacobins ; il veillait pour arrêter toute mesure répressive.

La bienveillance de Roland, pendant qu'il était ministre de l'intérieur, fut facilement acquise par le délégué marseillais. Mme Roland, prévenue favorablement par sa belle figure, eut confiance en sa vivacité méridionale, jugea qu'il pourrait devenir un grand citoyen dans la future république, et prit de l'influence sur lui[24]. Au moment où les Girondins placèrent leurs espérances sur une insurrection dirigée par eux, Barbaroux leur offrit de faire venir cinq ou six cents hommes et deux pièces de canon, que ses amis détacheraient des gardes nationales de Provence qu'ils avaient à leur disposition.

Il écrivit, et, sans retard, un bataillon fut formé de gardes nationaux pris dans les diverses villes du midi. Il en vint de Marseille, de Toulon, de Nîmes, de Montpellier, d'Avignon ; la plupart furent même envoyés par délibération de leurs municipalités, tant l'anarchie était complète dans ces provinces.

Les révolutionnaires qui demandaient ou envoyaient ces auxiliaires pour servir leur cause disaient, et peut-être même se persuadaient, qu'un enthousiaste dévouement recrutait ces soldats de la liberté ; en fait, toutes les fois que les meneurs de la faction anarchique avaient envahi des villes, leurs détachements de gardes nationaux s'étaient formés en grande partie de brigands vomis des prisons de Gênes, de Barcelone et des autres ports de la Méditerranée, qui étaient venus se réfugier parmi la populace de Marseille ; partout ils avaient commis d'épouvantables excès[25]. C'était cette écume de la population marseillaise que Barbaroux avait mandée et qui s'était mise en marche dans les premiers jours de juillet. La pensée des Girondins était de ne rien tenter avant l'arrivée des Marseillais.

Les attaques dirigées contre le roi et le général La Fayette redoublaient en même temps d'ardeur et d'audace. La tribune de l'Assemblée ne gardait pas plus de mesure que la tribune des Jacobins ; les orateurs avaient autant de violence que les pétitionnaires.

 

La lettre du général La Fayette avait été renvoyée à la commission chargée de l'examen de toutes les questions relatives à l'état actuel du pays. Lemontey fit un rapport, qui concluait à interdire dorénavant aux généraux d'armée et aux chefs militaires le droit de présenter des pétitions étrangères à leur service. Comme cette interdiction n'existait pas encore, le général La Fayette n'avait contrevenu à aucune règle et n'était nullement blâmable.

Ce n'était pas ce que voulaient les Jacobins ; ils demandèrent qu'avant de voter, on attendît le rapport qui devait aussi être présenté sur le voyage de La Fayette à Paris et sur sa démarche auprès de l'Assemblée.

Trois jours après un nouveau rapport déclara que la commission n'avait rien reconnu dans la conduite du général La Fayette, qui portât un caractère de délit. Ainsi il n'y avait rien à discuter que la proposition présentée par le premier rapporteur.

Les Girondins s'irritaient de voir que cette masse de l'Assemblée, qui faisait les majorités, et dont ils obtenaient habituellement les complaisantes faiblesses, restait attachée à La Fayette. Un nouvel incident vint ranimer leur espérance ; des faits plus graves et d'une autre nature furent imputés au général. L'Assemblée avait décrété que le maréchal Luckner viendrait rendre compte des opérations militaires, des ordres qu'il avait reçus, de l'état actuel des forces disponibles et des dépenses probables de la guerre.

Le maréchal répondit avec convenance qu'il devait un tel compte au roi, chef suprême de l'armée, et que les explications qui lui étaient demandées avaient trop de connexité avec les opérations à venir pour que son devoir lui permît de les donner. En même temps il communiquait ses vues sur le recrutement et sur les moyens d'augmenter l'effectif de l'armée. L'Assemblée se contenta de cette réponse ; il fut convenu que le maréchal se rendrait à la commission des douze, où les informations qu'il donnerait resteraient confidentielles.

Luckner avait acquis une assez grande réputation militaire pendant la guerre de sept ans, comme chef de partisans et commandant de cavalerie légère. Après la paix de 1763, M. de Choiseul l'avait, moyennant une grosse pension, déterminé à passer au service de France. Il n'avait pas eu l'occasion de se faire un nom dans l'armée et avait seulement contribué aux réformes importantes et aux améliorations qui furent opérées à cette époque. C'était un homme de guerre, un soldat, et il n'avait jamais cherché à être autre chose ; il parlait mal français et n'entendait pas toujours bien ce qu'on lui disait dans une langue qui n'était pas la sienne. Il n'avait aucune opinion politique et ne voulait point surtout se compromettre en se ralliant à un parti quelconque. On pouvait exercer de l'influence sur lui, mais il ne fallait pas attacher une confiance entière aux paroles qu'on lui faisait dire.

Les Girondins avaient besoin du maréchal pour l'opposer à La Fayette ; ils l'entourèrent, cherchant à le faire servir à leurs projets. Dans la commission, Guadet lui demanda s'il avait eu connaissance de la détermination qu'avait prise le général La Fayette de se rendre à Paris : si cette démarche avait eu son approbation et si la marche des armées n'avait pas été combinée de manière à pouvoir enlever le roi. Le maréchal fut intimidé, et pour sortir d'embarras, il répondit : « Je ne me mêle point de toutes ces intrigues. » On ne put en tirer autre chose.

Guadet se borna d'abord à répéter cette phrase à l'Assemblée. Déjà les indépendants du centre cherchaient quelque moyen terme, quelque rédaction équivoque qui ressemblât un peu à un blâme du général La Fayette, et qui ne fût point une accusation formelle.

Les Jacobins et la Gironde prétendaient à une victoire complète. Des discours violents se succédèrent. « Je viens briser une idole que j'ai longtemps encensée, » disait Lasource en commençant ; puis après une longue diatribe il terminait ainsi : « En démasquant un traître j'ai servi mon pays. Si j'obtiens sa punition j'aurai sauvé la patrie. »

La Fayette fut vivement défendu par Dumolard. L'animosité désordonnée des partisans de l'accusation nuisait à leur cause ; l'impression du discours de Lasource avait été refusée ; le vote devenait incertain ; déjà la clôture de la discussion était demandée. Alors les Girondins introduisirent un motif de délai ; Lasource avait affirmé que le général La Fayette, ayant proposé à Luckner de marcher sur Paris, « le maréchal s'était refusé à partager cet acte de scélératesse. » Le témoignage de six membres de l'Assemblée avait été invoqué ; ils savaient ce fait du maréchal lui-même, qui en avait parlé devant eux à un dîner chez l'archevêque de Paris. Guadet était un des six témoins cités par Lasource ; il assura que les paroles du maréchal lui avaient semblé si positives et si importantes qu'il les avait écrites en rentrant chez lui. Il donna lecture de cette note, d'après laquelle Luckner s'était exprimé ainsi : « C'est M. Bureau de Pusy qui m'a fait cette proposition ; je lui ai répondu : « Je ne marcherai que « contre les ennemis du dehors. La Fayette fera ce te qu'il voudra ; mais s'il marche sur Paris, moi je « marcherai sur lui, et je le dauberai. »

Les amis du général La Fayette demandèrent que Guadet signât cette note et la déposât sur le bureau.

Pendant cette discussion si importante et si passionnée, les tribunes publiques étaient devenues de plus en plus bruyantes ; une foule tumultueuse s'était amassée aux abords de la salle et dans les Tuileries. Le maire de Paris vint rassurer l'Assemblée et affirmer que tout était calme autour du château. Les Girondins demandèrent et obtinrent que la discussion fût ajournée jusqu'à vérification du fait attesté par Guadet.

 

L'Assemblée reprit le cours de ses travaux, ou pour parler plus exactement, les discussions continuèrent avec une vivacité toujours croissante. Tout contribuait à irriter les esprits ; les incidents de chaque jour semblaient se précipiter vers une catastrophe. Une puissante conspiration royaliste venait d'être découverte dans le Vivarais et avait suscité un commencement de guerre civile ; tout annonçait le prochain soulèvement des populations du bas Poitou. Le commerce perdait l'activité et la confiance ; les nouvelles des armées étaient inquiétantes ; les négociations diplomatiques avaient abouti à des ruptures déclarées. Ce n'était cependant pas ces circonstances qui troublaient les séances de l'Assemblée ; les députations et leurs menaçantes adresses ; les huées ou les applaudissements des tribunes ; les injures outrageantes et grossières que les deux partis s'adressaient l'un à l'autre ; l'appréhension continuelle des émeutes ; ainsi se passaient les journées de la représentation nationale.

Parmi ce désordre, quelques députés, avec un vrai sentiment de patriotisme, avec des connaissances spéciales et avec autant de bon sens pratique que le comportait l'universelle perturbation, s'occupaient du recrutement de l'armée, des règlements militaires, des approvisionnements ; ils rendaient possible la défense du territoire. Leurs soins contribuèrent à préparer de glorieuses victoires, qui bientôt allaient commencer à illustrer les armes françaises. Dumas et Carnot, d'opinions opposées, apportèrent à l'accomplissement de cette tâche leur dévouement et leur capacité.

La situation devenait si grave, que la Gironde commença à s'en inquiéter ; elle apercevait la grandeur et l'imminence du danger. Évidemment il ne s'agissait plus du résultat qu'ils ambitionnaient. Les auxiliaires qu'ils avaient pris et auxquels ils ne commandaient point, ne se proposaient certes pas pour but de leur procurer des départements ministériels, ni de leur laisser exercer le pouvoir au nom d'un roi prisonnier ou déchu.

D'ailleurs ils n'étaient pas eux-mêmes d'accord entre eux. Les uns, comme Brissot, Gensonné, Grangeneuve, Guadet, Lasource, envisageaient sans trop d'effroi les extrémités révolutionnaires ; Condorcet, Ducos et surtout Vergniaud, leur premier orateur, reculaient devant les conséquences probables d'une complète révolution. Au total, les Girondins n'avaient pas un dessein arrêté ; leurs aperçus de l'avenir étaient incertains et vagues. En ce moment ils parurent se rallier à l'opinion la moins téméraire ; ils venaient d'éprouver que la majorité leur échappait, quand ils voulaient aller trop loin. Leurs négociations secrètes avec la cour furent reprises ; Guadet, Vergniaud et Gensonné firent remettre au roi une lettre, par l'intermédiaire du peintre Boze et du premier valet de chambre Thierry. Ils conseillaient de prendre des ministres patriotes et de rassurer les inquiétudes de l'opinion, en s'entourant d'hommes amis de la liberté ; Brissot, lui-même, entra en relation avec le ministre des affaires étrangères, Chambonnas. Des paroles lui furent portées par Lacroix, ami de Danton et pensionnaire habituel de la liste civile. Brissot promit de ne plus travailler à la déchéance du roi.

Il tint parole pendant quelques jours. L'Assemblée discutait alors un projet présenté par Gensonné ; il avait proposé d'attribuer aux municipalités le pouvoir de mettre en détention les citoyens qui seraient prévenus de complot contre la sûreté de l'État et la constitution ; il établissait une distinction entre la police politique et la police judiciaire : c'était entrer dans les voies de, l'arbitraire et de la tyrannie. Gensonné demandait ainsi le régime qui, quelques mois après, devait peser sur la France.

Brissot l'appuyait ; dans son discours se trouva le passage suivant : « On parle d'une faction de régicides. Je dirai, non pas un paradoxe, mais une vérité, en affirmant qu'il n'y a point de meilleur moyen que le régicide pour affermir la royauté. La résurrection de la royauté en Angleterre fut due au supplice de Charles 1er. Si donc, des républicains régicides existent, ce sont des républicains stupides ; les rois devraient les payer pour rendre le républicanisme à jamais exécrable. »

Peu de jours après, Guadet présenta au nom de la commission un projet d'adresse au roi : c'était comme le manifeste des intentions qu'avait à ce moment la Gironde. Il disait : « Vous pouvez encore sauver la patrie et votre couronne avec elle ; que le nom de vos ministres, que la vue des hommes qui vous entourent, appellent la confiance publique, la nation saura sans doute défendre et conserver sa liberté ; mais elle vous demande de vous unir à elle pour défendre la constitution et le trône. »

En même temps la Gironde faisait adopter la responsabilité solidaire des ministres, formant un même cabinet : elle écartait ainsi la responsabilité royale.

Brissot traita aussi cette question qui renfermait implicitement la possibilité d'une déchéance tous les jours demandée avec exigence et menace par les pétitionnaires.

« La majorité de la nation veut justice pour tous, disait-il ; elle vous blâmerait si le roi était condamné, dans la chaleur, avec légèreté et précipitation. Quoiqu'elle n'acquittât point entièrement le roi, elle pourrait cependant ne pas vous soutenir dans vos mesures ultérieures, que pourrait vouloir dans de pareilles circonstances un roi contre-révolutionnaire et des puissances coalisées ? — Une seule chose : la violation de la constitution. Car ne voyez-vous pas que cette violation entraînerait en faveur du roi cette majorité intermédiaire entre les partis extrêmes ? »

Brissot tenait ainsi la promesse qu'il avait faite au ministre ; il fut averti par les huées des tribunes qu'il perdait sa popularité révolutionnaire.

Puis arriva la séance où comparut Bureau de Pusy ; il s'exprima avec fermeté et même avec hauteur. « Je serai obligé, dit-il, de convaincre d'imposture qui ? ou des législateurs, qu'on devrait distinguer des autres citoyens, à leur modération, à leur justice, à leur amour de la vérité : ou un général, un vieillard vénérable, dont la gloire a marqué la carrière... sans le décret qui m'a mandé, j'aurais dédaigné de me justifier des imputations perfides de quelques folliculaires. »

Il expliqua les opérations militaires combinées entre les généraux, et comment M. de La Fayette ayant à expliquer au maréchal Luckner les motifs d'un mouvement qui n'avait pas été prévu, s'était trouvé obligé, non-seulement de lui écrire, mais de lui envoyer un officier supérieur, afin de répondre à toutes les questions et de concerter ce qui devait être résolu. La lettre du général La Fayette fut produite, ainsi que la réponse du maréchal. Une seconde mission de Bureau de Pusy fut justifiée de la même manière et par des témoignages écrits. La correspondance des deux généraux prouvait jusqu'à l'évidence quel avait été le motif réel de leurs communications. Bureau de Pusy termina son discours en défiant les calomniateurs de résister aux preuves qu'il avait présentées. « Sans autres armes que la vérité, je les poursuivrai, disait-il, et je les dépouillerai du manteau hypocrite de probité et de patriotisme sous lequel ils se déguisent. »

Le général La Fayette avait écrit à l'Assemblée ; sa lettre de quelques lignes se terminait par ces mots : « Je suis interpellé sur un fait : ai-je proposé à monsieur le maréchal de marcher avec nos armées sur Paris ? Je réponds en quatre mots fort courts : cela n'est pas vrai : » Le maréchal écrivait de son côté : « Jamais proposition de marcher sur Paris ne m'a été faite. »

Enfin Hérault de Séchelles, un des six députés qui assistaient au dîner de l'archevêché, déclara que le maréchal ayant beaucoup de difficulté à s'exprimer en français, il était possible que ses expressions eussent été mal entendues ; mais quant à lui, il se rappelait les paroles suivantes : « La Fayette m'a fait faire par Bureau de Pusy des propositions horribles. »

L'évidence des preuves, et plus encore l'éloquence militaire de Bureau de Pusy avaient produit une vive impression sur l'Assemblée. Lasource et Guadet répliquèrent avec une injurieuse vivacité, mais sans produire aucune preuve de leur assertion. Bureau de Pusy fut admis aux honneurs de la séance et fort applaudi par le parti modéré et par les indépendants. L'affaire fut encore renvoyée à la commission.

 

Le lendemain advint un incident nouveau, qui devait avoir de graves suites. Les Marseillais, que Barbaroux avait mandés, arrivaient à Paris ; il accourut au-devant d'eux, jusqu'à Charenton ; avec une joie expansive, il les embrassa comme des frères qui venaient combattre pour la Révolution[26]. Un repas amical réunit leurs chefs avec plusieurs Jacobins, qui étaient venus à ce rendez-vous. Bourdon de l'Oise, ami de Danton, Fournier l'Américain, déjà célèbre dans les insurrections et les massacres et qui allait le devenir davantage encore ; un nommé Héron d'une réputation à peu près pareille et servant habituel de Marat. Tels étaient les hommes avec lesquels Barbaroux s'était mis en relations amicales. Par ses opinions et ses espérances, il appartenait toutefois aux Girondins et il travaillait pour l'accomplissement de leurs projets.

Les Marseillais étaient destinés à agir dès le lendemain. On comptait, par cette promptitude, surprendre les Tuileries sans défense, n'avoir point de combat à livrer, pas de sang à verser. Les hommes des faubourgs, les habitués des émeutes devaient, au nombre de quarante mille, se porter jusqu'à la place de la Bastille, au-devant de leurs frères de Marseille. De là, suivant la rue Saint-Antoine, on aurait pris facilement possession de l'Hôtel de Ville où l'on avait de grandes intelligences ; on y aurait installé un nouveau corps municipal, et prenant les canons de la garde nationale, on aurait marché par les quais jusqu'aux Tuileries ; alors, campant dans le jardin, on aurait bloqué le château sans chercher à y pénétrer. L'ordre le plus strict devait être maintenu. Les Girondins voulaient une insurrection sainte et majestueuse, comme la liberté. La volonté du peuple devait être proclamée ; l'Assemblée serait invitée à garder la nation française de tout dommage. Ainsi on aurait, selon l'événement, obtenu soit la satisfaction de tous les griefs, soit la suspension ou la déchéance du roi. L'espoir des Girondins était que par la terreur, ils forceraient la cour à se jeter dans leurs bras et à chercher asile dans leurs talents et leur popularité[27].

Ce programme ne pouvait être exécuté sans avoir pour complice Santerre, qui était alors le général des insurrections. Pétion avait aussi un rôle nécessaire quoique inactif. Santerre avait promis les quarante mille hommes. Le lendemain les faubourgs restèrent calmes. A peine deux cents fédérés et quelques gardes nationaux armés de piques vinrent-ils au-devant des Marseillais.

Quatre jours auparavant, le 26 juillet, lorsque les Marseillais n'étaient pas encore arrivés, une vaste émeute concertée et préparée par les comités des Cordeliers et des Jacobins avait avorté par l'inertie et même la résistance de Santerre et surtout de Pétion, à qui plus tard ce fait fut reproché.

Était-ce qu'il se réservât pour une occasion où le succès paraîtrait plus certain ? Ou bien avait-il, ainsi que Santerre, reçu quelque rançon payée par la liste civile, ce qui n'était point rare. Pétion lui-même n'était pas à l'abri de semblables soupçons[28].

Vers ce temps-là, comme la liste civile s'était épuisée à tant de corruptions, sans que le roi fût désabusé de cet inutile et honteux moyen, il chargea Bertrand de Molleville d'emprunter cinq cent mille francs au procureur général de l'ordre de Malte, le commandeur d'Estourmel. Dans les premiers jours de la captivité du Temple, la reine disait : « De quoi nous a servi cet argent ? Les sommes que nos amis ont distribuées à Lacroix, Pétion et autres les ont-elles empêchés de nous trahir ? »

Ceux qui spéculaient ainsi sur les craintes et la duperie de la cour continuaient à servir leur parti et ne le trahissaient pas ; ils n'avaient point de scrupule. « C'est autant de pris sur l'ennemi, » disait Danton.

Le cortége des Marseillais parcourut les rues de Paris sans être destiné ce jour-là pour une insurrection ; mais il était bruyant et désordonné. Tous portaient des cocardes en laine ; chemin faisant, ils rencontrèrent de paisibles citoyens dont la cocarde était formée avec des rubans[29]. Il leur parut que les couleurs nationales, lorsqu'elles étaient sur de la soie, devenaient un signe d'aristocratie. Un passant, insulté par eux, ne voulut pas quitter sa cocarde ; ils le maltraitèrent. Une boutique où étaient en vente des cocardes semblables fut saccagée.

Semant ainsi le trouble sur leur passage, les Marseillais arrivèrent aux Champs-Élysées, où un dîner leur avait été préparé par les soins de Santerre. Dans un jardin voisin, des gardes nationaux du bataillon des Petits-Pères, au nombre d'environ quarante, étaient réunis aussi en un repas. Une rixe s'éleva d'abord à travers la palissade qui séparait les deux jardins ; des pierres furent lancées par les Marseillais. Puis, après le dîner, lorsqu'ils sortirent, la querelle recommença dans les Champs-Elysées, s'anima de plus en plus et devint une véritable bataille, que Santerre tenta vainement d'apaiser. Un lieutenant de la garde nationale, nommé Duhamel, agent de change, fut tué à coups de sabre, dans la rue Saint-Florentin, en se défendant avec un pistolet qui ne fit point feu. Le bataillon des Filles-Saint-Thomas s'assembla pour venir secourir ses frères d'armes ; la générale fut battue. Toutefois on parvint à faire cesser le désordre.

Dès le soir même, une députation de gardes nationaux se présenta à l'Assemblée pour demander justice. « Nous sommes tous, dirent-ils, dévoués à la défense de la liberté ; nous n'avions fait aucune insulte à la constitution. Cependant nous avons été assaillis d'une grêle de pierres ; six cents furieux sont tombés sur nous, à coups de sabre et de pistolet ; ils ont assassiné un de nos camarades. — Tant mieux ! » s'écria une voix dans les tribunes publiques. — « Nous vous demandons justice ! le sang de nos frères crie vengeance ! La garde nationale de Paris vous a bien défendus. Vous ne verrez point de sang-froid commettre, sous vos yeux, de tels assassinats. »

Interrompue souvent par les huées des tribunes, la députation obtint néanmoins les honneurs de la séance ; mais on vit entrer aussitôt d'autres gardes nationaux apportant un récit différent. Ils étaient de garde au château des Tuileries, et avaient vu le roi et la reine donner des marques d'intérêt aux blessés qui cherchaient asile dans le palais. Cette déposition était destinée à atténuer la première, et à faire supposer que les plaignants étaient des royalistes et des chevaliers du poignard, qui avaient provoqué les Marseillais. Un député parla dans le même sens, comme témoin oculaire. L'Assemblée passa à l'ordre du jour, motivé sur ce que la justice devait avoir son cours ordinaire.

Le lendemain, des pétitions furent encore présentées en opposition les unes aux autres. Le 3 août, une députation des Marseillais eux-mêmes vint d'un ton impérieux demander la déchéance du roi, et parmi les griefs il lui était reproché de se faire le défenseur officieux des grenadiers des Filles-Saint-Thomas. Le ministre de la justice avait en effet ordonné, au nom du roi, des poursuites contre les auteurs de ces criminels désordres.

Plusieurs députés du parti jacobin certifièrent que les Marseillais disaient l'exacte vérité. L'Assemblée resta froide et consternée. Il y avait complète évidence contre ces assertions. Des témoignages irrécusables certifiaient que les convives du repas de la garde nationale ne s'étaient attiré par aucune agression les violences exercées contre eux. Mais il ne restait nulle espérance de voir le désordre réprimé et puni ; l'autorité des lois avait cessé ; tout administrateur ou magistrat qui, pour leur obéir, tentait de faire son devoir et de poursuivre les délits, était dénoncé à l'Assemblée par d'impérieuses pétitions. Une majorité docile donnait, sans enquête, sans réflexion, louange aux délinquants, blâme aux organes de la loi. Un citoyen, nommé Paris, avait dit à la tribune de sa section : « C'est ici un combat à mort de la liberté contre le despotisme ; il faut que Louis XVI succombe ou la liberté. » Ces paroles avaient semblé séditieuses au ministère public ; des poursuites avaient été commencées et un mandat d'arrêt décerné contre Paris. Des députés de la section vinrent dénoncer les magistrats.

« Ces expressions ne sont pas coupables, disait Duhem ; Louis XVI a violé ses serments. » —Un député représenta modestement que la justice devait avoir son cours et que le pouvoir judiciaire était indépendant du pouvoir législatif. « Quoi, s'écria Grangeneuve, on ose parler de la hiérarchie des pouvoirs et de la longue échelle des tribunaux ! Misérable praticien 1 Grand Dieu ! cet homme n'est pas né pour la liberté. »

Déjà, depuis plusieurs jours, le duc de La Rochefoucauld et plusieurs autres membres de l'administration départementale de Paris avaient donné leur démission. Aucune action légale exercée dans les limites du pouvoir exécutif ne pouvait subsister devant le torrent des calomnies, le soulèvement des passions révolutionnaires et la haine crédule dont les masses populaires avaient été échauffées. Une foule confuse se précipita à la barre de l'Assemblée au nom de la section des Quatre-Nations ; ils criaient vengeance : leurs pères, leurs frères, leurs enfants avaient été empoisonnés dans les hôpitaux militaires. « Ce ne sont point des plaintes, ce sont des hurlements que nous poussons vers vous. Ah ! si nous n'avions pas eu tant de patience ; si nous les avions exterminés jusqu'au dernier, la Révolution serait achevée et la patrie ne serait pas en danger. Nous attendons vengeance de vous. — Oui ! oui ! vous l'aurez, » répétaient de nombreuses voix parmi l'Assemblée.

Il s'agissait d'un fait dont l'Assemblée avait déjà connaissance ; elle avait envoyé au camp de Soissons trois commissaires pour vérifier l'état des approvisionnements, et la conduite de l'administration militaire, dénoncée tous les jours par les fédérés, qui composaient ce commencement de corps d'armée. Ces commissaires étaient spécialement chargés de s'informer comment il se pouvait faire que des morceaux de verre se fussent trouvés dans le pain de quelques soldats.

C'était le sujet des hurlements de la section des Quatre-Nations : voilà ce qui excitait la sympathie des Jacobins de l'Assemblée. Pour tout homme sensé et de bonne foi, il était clair que ce devait être un accident. Aussi les Girondins, qui, de moment en moment, se troublaient davantage de cette exaltation populaire, excitée par un parti où ils n'avaient nulle autorité, voulurent prendre leurs précautions et ne se pas associer à cette absurdité.

Lasource engagea les citoyens à se méfier des agents de la cour, qui, se jouant des alarmes crédules de la population, cherchait à l'agiter et à produire le désordre, afin d'avoir à le réprimer.

Le lendemain, une lettre des commissaires apprit à l'Assemblée que la boulangerie militaire avait été établie à Soissons dans une vieille église, et que des enfants ayant cassé une vitre en jetant des pierres, des fragments de verre étaient tombés dans le pain. « Il n'y a pas eu de crime médité, mais une grande négligence, et ce n'est point la seule que nous ayons à dénoncer. » Carnot, qui envoyait ce rapport, craignait de justifier trop l'administration.

 

Maintenant que les Marseillais étaient arrivés et, qu'à vrai dire, ils étaient maîtres de Paris, il n'y avait plus à compter sur un moment de répit. La catastrophe devenait imminente. Les Girondins espéraient encore la gouverner et en régler les conséquences ; mais ils n'étaient pour rien dans ce qui était préparé.

Le comité insurrectionnel, délégué parla réunion qui s'assemblait secrètement dans une salle des Jacobins, avait d'abord été composé de cinq membres seulement, gens obscurs dont les noms sont restés ignorés, quoiqu'on les retrouve en explorant les documents contemporains. Tout se passait alors comme il arrive toujours dans les occasions semblables. Des hommes subalternes, plus ardents ou plus pervers que les chefs de parti, s'étaient chargés d'exalter des combattants recrutés dans la portion infime de la populace, et parmi ceux que leurs délits ou leurs désordres ont classés hors de la société ; ils les avaient sous leur direction et devaient les lancer à l'assaut, lorsque les conspirateurs habiles jugeraient que le moment de jeter le dé était venu, se réservant de paraître quand la partie serait gagnée.

Le comité s'était adjoint successivement quelques hommes destinés à exercer une influence active ou à prendre un commandement parmi les combattants : Westermann, aventurier alsacien, déjà familier avec la tactique des émeutes, dévoué à Danton et d'une vaillance téméraire ; Fournier l'Américain ; le Polonais Lazouski ; Santerre ; Alexandre, chef du faubourg Saint-Marceau ; Carra, le journaliste, aussi ardent révolutionnaire qu'aucun des autres. Non-seulement les Girondins étaient étrangers à ce pouvoir exécutif de l'insurrection ; mais les hommes importants parmi les véritables révolutionnaires, Danton, Robespierre, Marat, restaient à l'écart, tout en se tenant au courant des mesures d'exécution.

Pétion avait placé les Marseillais dans une caserne du faubourg Saint-Honoré. Ce quartier était trop éloigné des lieux où les rassemblements devaient se former, où l'émeute devait commencer ; ils n'étaient pas assez sous la main des chefs du mouvement et pouvaient encore agir sous la direction des Girondins. Barbaroux, qui les avait appelés à Paris, conservait une certaine autorité sur eux. Les amis de Danton, Fréron et Panis, entamèrent une négociation pour que les Marseillais fussent casernés auprès du club des Cordeliers. Barbaroux, dont les idées étaient conformes aux opinions de Mme Roland, de Brissot, de Pétion, avait en même temps d'intimes rapports avec les plus effrénés Jacobins, avec les hommes qui allaient mettre la main à l'œuvre. Il était leur complice, sans bien savoir quel était leur complot. Il s'était lié avec Marat ; les horribles propos qu'il lui entendait proférer, les appels à d'immenses massacres, tant d'audace mêlée à une risible poltronnerie, étonnaient souvent Barbaroux ; mais il savait, ainsi que le disait Mme Roland, « que dans les révolutions, les plus actifs ne sont pas toujours les plus purs ; il faut laisser faire ceux-là ; mais l'objet du mouvement atteint, il faut se dépêcher de rétablir l'ordre, pour éviter la dissolution[30]. » Barbaroux se résignait donc à la société de Marat ; il pensait que ses discours sanguinaires n'étaient pas l'épanchement d'une âme atroce, mais un délire de l'esprit. Il tâchait de donner des consolations à cette tête dérangée.

C'était le moment de savoir, avant d'agir, quel but on se proposait et ce qu'on voulait faire. Marat avait des idées si étrangement désordonnées qu'il écrivit et voulut faire imprimer quelques pages pour appeler la colère des Marseillais, non sur la cour, mais sur l'Assemblée ; Barbaroux empêcha cette publication.

Robespierre était plus grave et plus réservé. Il voulut avoir une conversation avec Barbaroux, qui le trouva pénétré d'un orgueil porté jusqu'à l'adoration de lui-même. Robespierre se vanta d'être pour beaucoup dans le mouvement révolutionnaire. « Mais il s'arrêtera, disait-il, si un homme extrêmement populaire ne s'en déclare pas le chef et ne lui imprime pas une accélération nouvelle. »

Un ami de Barbaroux, comme lui préposé à la conduite des Marseillais, répliqua aussitôt : « Je ne veux pas plus d'un dictateur que d'un roi. » La conversation se termina ainsi. Mais les amis de Robespierre la reprirent plus tard, pour expliquer qu'il s'agissait seulement d'une dictature de circonstance et temporaire ; puis ils parlèrent avec dédain des prétentions ambitieuses qu'avaient aussi Brissot et Pétion.

Le point important de la négociation ne présenta nulle difficulté ; les Marseillais furent casernés aux Cordeliers ; dès lors ils passèrent aux ordres de Danton.

Tout étant ainsi disposé, une députation de fédérés pouvait, le 3 août, venir dans l'Assemblée et parler en ces termes : « Nous vous demandons une réponse catégorique ; pouvez-vous nous sauver, oui ou non ? Le peuple est levé ; il veut sauver la chose publique et vous sauver avec elle. » A ce même moment un message du roi venait porter les esprits à un plus haut degré d'excitation.

Depuis quelques jours circulait à Paris une proclamation, qui restera à jamais célèbre, la proclamation du duc de Brunswick, cette insolente menace adressée à la nation par le généralissime des armées qui venaient envahir le territoire et dicter des lois à la France. On y lisait entre autres paroles : « Les gardes nationaux, qui combattront les troupes des alliés, seront punis comme rebelles à leur roi et perturbateurs de la paix publique. Les généraux, officiers et soldats, sont sommés de se soumettre au roi, leur légitime souverain. Les administrateurs seront responsables sur leurs biens et leur tête de tous les délits qu'ils ne se seront pas efforcés d'empêcher dans leur territoire. Les habitants des villes, bourgs et villages, qui oseraient se défendre contre les troupes des alliés, seront punis selon la rigueur du droit de la guerre ; leurs maisons seront démolies et brûlées. La ville de Paris et tous ses habitants sans distinction sont tenus de se soumettre, de rendre au roi sa liberté, de lui assurer l'inviolabilité et le respect, devoirs des sujets envers leur souverain. Leurs majestés impériale et royale rendent personnellement responsables, pour être punis militairement, sans espoir de pardon, les membres de l'Assemblée nationale, du district, de la municipalité, de la garde nationale et tous autres qu'il appartiendra. Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage à leurs majestés ; s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur conservation, à leur sûreté, à leur liberté, les souverains alliés déclarent, sur leur foi et parole d'empereur et de roi, qu'ils en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale. »

A peine cette proclamation fut-elle connue à Paris et reproduite par les journaux, qu'elle excita une indignation universelle. Le sentiment patriotique fut sincère et animé ; sur ce point les nuances d'opinion s'effaraient dans l'unanimité nationale.

Un message du roi arriva à l'Assemblée, porté par tous ses ministres. C'était une assurance nouvelle de ses intentions. Après avoir parlé des efforts qu'il avait tentés pour maintenir la paix, le roi protestait qu'il n'avait négligé aucun moyen pour assurer le succès de la guerre. « Si l'événement n'a pas encore répondu aux espérances de la nation, ne devons-nous pas en accuser nos divisions intestines- ? Mais la nation verra croître mes efforts avec ceux des puissances ennemies. J'ai accepté la constitution. Depuis ce moment, je me suis fait une loi d'y être fidèle. J'ai fait ce que j'ai dû : c'est assez pour le cœur d'un homme de bien. Jamais on ne me verra composer sur la gloire et les intérêts de la nation, ni recevoir la loi des étrangers ou celle d'un parti. C'est à la nation que je me dois ; je ne fais qu'un avec elle. Je maintiendrai jusqu'à mon dernier soupir l'indépendance nationale. Les dangers personnels ne sont rien auprès des dangers publics. Ali ! qu'est-ce que des dangers personnels pour un roi à qui on veut enlever l'amour du peuple ? C'est là qu'est la véritable plaie de mon cœur. Un jour peut-être le peuple saura combien son bonheur m'est cher, combien il fut toujours et mon seul intérêt et mon premier besoin. Que de chagrins pourraient être effacés par la plus légère marque de son retour ! »

Tout cela était vrai ; mais d'autres sentiments, d'autres regrets, d'autres espérances étaient vrais aussi ; il n'y avait point fausseté, ni trahison, mais une faiblesse de caractère, une indécision de jugement qui succombaient sous la fatalité d'une situation accablante. Ce furent les adieux, les dernières paroles que Louis XVI adressa à la nation, qu'il n'osait plus appeler son peuple.

Le message du roi fut entendu avec de fréquentes interruptions. Ducos et Isnard en prirent occasion pour renouveler d'odieuses imputations. L'impression fut refusée.

Alors entra Pétion à la tête d'une députation ; il apportait une adresse du conseil général de la commune de Paris. C'était un long acte d'accusation contre le roi ; il se terminait ainsi : « Le chef du pouvoir exécutif est le premier chaînon de la chaîne contre-révolutionnaire ; il semble participer aux complots de Pillnitz. Son nom lutte chaque jour contre celui de la nation ; son nom est un signal de discorde entre le peuple et ses magistrats, entre les soldats et leurs généraux. Loin de s'être opposé par aucun acte formel aux ennemis du dehors et de l'intérieur, sa conduite est un acte formel et perpétuel de désobéissance à la constitution. Par un reste d'indulgence, nous aurions désiré pouvoir vous demander la suspension de Louis XVI, tant qu'existera le danger de la patrie ; mais la constitution s'y oppose. Louis XVI invoque sans cesse la constitution ; nous l'invoquons à notre tour et nous vous demandons sa déchéance. Cette grande mesure une fois portée, nous demandons que des ministres solidairement responsables, choisis par l'Assemblée nationale, mais hors de son sein, nommés à haute voix, exercent provisoirement le pouvoir exécutif, en attendant que la volonté du peuple, notre souverain et le vôtre, soit légalement prononcée dans une convention nationale, aussitôt que la sûreté de l'État pourra le permettre. »

L'adresse de la municipalité fut accueillie par les frénétiques applaudissements des tribunes ; elle fut renvoyée à la commission.

Grangeneuve voulait que la question de déchéance fût discutée dès le lendemain ; elle fut ajournée au 9 août.

Dès le lendemain la section Mauconseil envoya à l'Assemblée un arrêté pris par six cents citoyens qui avaient délibéré sur les dangers de la patrie. « Considérant l'inique perfidie du pouvoir exécutif ; qu'il est impossible de sauver la liberté par la constitution ; que Louis XVI a perdu la confiance de la nation et que les pouvoirs constitués n'ont de force que par l'opinion, la section déclare qu'elle ne reconnaît plus Louis XVI pour roi des Français et abjure ses serments comme surpris à la foi publique. »

En conséquence, la section avait résolu de se porter tout entière dans le sein du corps législatif, pour lui notifier cette déclaration, se réservant, suivant la réponse qui lui serait faite, de prendre telle détermination ultérieure qu'il appartiendrait. Ces mêmes citoyens de la section Mauconseil avaient adressé leur arrêté aux quarante - sept autres sections de Paris, et leur avaient donné rendez-vous au boulevard de la Madeleine, pour se porter sur l'Assemblée.

Une telle déclaration était le commencement du combat. L'Assemblée, tout abattue et domptée qu'elle était, subsistait encore ; la Gironde elle-même reculait devant un désordre qu'elle avait appelé et préparé. Elle n'avait pas cessé d'espérer que ses auxiliaires seraient à la fois dociles à ses projets et terribles au gouvernement.

Cambon appuya la proposition qui fut faite d'improuver l'arrêté de la section. « Mettons tous nos soins, disait-il, à prévenir la guerre civile. On ne désire, dans tous les partis, rien tant que de voir les citoyens armés les uns contre les autres. Il faut nous mettre sur la brèche et avoir le courage de tout dire pour prévenir un choc entre les citoyens. Il y en a peu qui sachent tracer la ligne de démarcation entre la liberté et la licence, ou ce que j'appellerai l'usurpation de la souveraineté. Ne repoussons pas le peuple ; calmons-le ; montrons-lui que certains intrigants le poussent à sa ruine, en lui parlant sans cesse de sa souveraineté. » Il concluait en demandant que la commission fît séance tenante un rapport sur cet arrêté. Cela fut ainsi résolu.

Alors se présenta une députation de la section des Gravilliers ; celle-là se disait envoyée par trente mille citoyens du faubourg Saint-Antoine ; elle renchérissait sur l'arrêté de la section Mauconseil. « Nous vous demandons de déclarer sur-le-champ qu'il y a lieu à accusation contre Louis XVI. Nous vous laissons encore l'honneur de sauver la patrie ; mais, si vous refusez de le faire, il faudra bien que nous prenions le parti de nous sauver nous-mêmes. »

Stanislas Girardin s'indigna d'un tel langage. « Il faut, dit-il, que l'Assemblée nationale fasse respecter la souveraineté du peuple, ou qu'elle s'ensevelisse sous les corps des factieux. » On se borna à passer à l'ordre du jour, et Vergniaud vint, au nom de la commission, proposer le décret suivant :

« Considérant que la souveraineté appartient à tout le peuple, et non pas à une section du peuple ; qu'il n'y aurait plus ni gouvernement, ni constitution, si chaque citoyen, ou chaque section isolée de l'empire, pouvait délibérer qu'elle se dégage d'un serment qui lui déplaît, et qu'elle refuse obéissance à celle des lois ou des autorités constituées qu'elle voudrait ne plus reconnaître ; considérant que, si un amour ardent de la liberté a seul déterminé les citoyens à prendre cette délibération et à l'envoyer aux autres sections, il importe néanmoins à l'ordre social de réprimer des écarts qui pourraient avoir les suites les plus funestes : l'Assemblée nationale annule comme inconstitutionnel l'arrêté de la section Mauconseil et invite les citoyens à se mettre en garde contre les intrigues de ceux qui, par la violation de la loi, cherchent à compromettre la tranquillité publique et la liberté elle-même. » Ce décret fut adopté à l'unanimité.

Toutes les sections de Paris n'étaient point entraînées dans les excès que suscitaient les conspirateurs révolutionnaires. La section de la Chaussée d'Antin, qui se nommait alors section Mirabeau, envoya à l'Assemblée une députation de trente-huit jeunes hommes équipés et armés, qui allaient partir pour l'armée. La section avait rejeté l'arrêté Mauconseil ; indignée en même temps de la proclamation du duc de Brunswick, qu'elle qualifiait d'audacieuse et d'atroce, elle venait de pourvoir à l'équipement de ces trente-huit volontaires. Ils ne sollicitaient d'autre faveur que d'être placés aux postes les plus dangereux. L'enthousiasme patriotique et l'ardeur de défendre la France contre les étrangers et les émigrés n'avaient rien de commun avec l'esprit de désordre et d'insurrection.

D'autres sections désavouèrent l'adresse présentée par Pétion et les actes des Gravilliers et de Mauconseil. Ce qui se passa à l'Assemblée à l'occasion de la section des Filles-Saint-Thomas fut un témoignage de plus des haines et des discordes qui animaient les citoyens les uns contre les autres. Une députation était venue renier l'adresse présentée au nom de la commune de Paris, et assurait que les prétendus délégués de la section qui avaient concouru à l'adresse de la commune, n'avaient pas été élus.

Les vociférations des tribunes publiques avaient souvent interrompu cette déclaration. Vaublanc réclama contre ce désordre et demanda l'évacuation des tribunes. Le tumulte passa dans l'Assemblée. Les députés modérés quittaient leur place et voulaient sortir de la salle. Vaublanc continua courageusement : « Je prie monsieur le président de rappeler sévèrement à leur devoir les membres de l'Assemblée qui répondent à des clameurs par des clameurs plus indécentes encore. Si les cris continuent, je ferai, non pas avec colère, mais froidement, la motion de quitter Paris. Cette détermination ne sera point inspirée par la crainte ; le courage d'un représentant n'est point tel que le courage d'un soldat. Son devoir est de conserver sa liberté, sans laquelle la liberté du peuple ne subsiste plus. Vous ferez donc acte de courage en quittant Paris, si les tribunes continuent à insulter la souveraineté nationale et les lois constitutionnelles. Je demande que la commission fasse demain un rapport sur la police des tribunes. » Cette proposition fut adoptée.

Les actes des sections Mauconseil et des Gravilliers n'appartenaient pas aux projets de la Gironde, mais l'adresse de la commune, solennellement présentée par Pétion, était concertée avec ses amis. Elle venait d'être désavouée par la section des Filles-Saint-Thomas. Brissot demanda la parole : « La section des Filles-Saint-Thomas, dont je suis habitant, renferme deux partis : l'un respectable, est composé de patriotes, de ces hommes que l'on désigne sous le nom de sans-culottes ; l'autre qui est la portion gangrenée de la section, est composé de financiers, d'agents de change, d'agioteurs, qui ont nui aux succès de la liberté plus que les armées prussiennes et autrichiennes. C'est de ce foyer de contre-révolution qu'est sortie la réclamation qu'on vient de lire. Les commissaires qui ont concouru à l'adresse de la municipalité demandent à être entendus. »

Dans ce discours de Brissot se retrouvaient cette provocation d'envie et de haine adressée aux pauvres contre les riches, cet appel à la guerre civile et au renversement de la société, que plus d'une fois il avait déposés dans ses livres et ses pamphlets. Chénier, rédacteur de l'adresse municipale, et frère d'André Chénier, entra avec Collot d'Herbois à la tête de cette nouvelle députation. L'orateur parla moins du fait en question que de la publicité qu'il proposait de donner aux assemblées de section. Alors elles se composaient des citoyens ayant le droit de vote. Les pétitionnaires voulaient le suffrage universel, et en attendant ils demandaient que la section délibérât en présence de tous, sans la distinction de cens établie par la constitution.

Le lendemain, le vœu du suffrage universel se retrouva dans la longue liste des volontés impérieusement signifiées à l'Assemblée, au nom des fédérés et des Marseillais qui, avec un grand nombre d'habitants de Paris, s'étaient réunis au Champ de Mars. Leurs délégués au nombre de vingt entrèrent dans la salle avec une bannière surmontée d'un bonnet rouge, et portant pour légende : « Suppression du pouvoir persécutif. » La parole fut accordée à leur orateur.

Faisant appel à la déclaration des droits de l'homme, il argua de nullité tous les décrets rendus par l'Assemblée nationale depuis la fuite de Varennes, et demanda que Louis XVI fût censé avoir abdiqué la couronne. Ensuite il témoigna la volonté que les assemblées primaires fussent soudain convoquées pour confirmer la déchéance et élire une convention nationale ; que tout citoyen qui n'était ni errant, ni vagabond, qui payait une contribution publique, qui avait la propriété sacrée de son travail, qui faisait un service quelconque pour défendre la patrie, fût admis à voter ; que tous les états-majors de l'armée fussent licenciés ; qu'aucun noble ne pût être général en chef ; que La Fayette fût mis en accusation ; qu'une levée d'un homme sur dix fût ordonnée ; que les ministres patriotes fussent réintégrés ; qu'on renouvelât toutes les administrations départementales ; qu'on rappelât tous les ambassadeurs et les agents français à l'étranger ; qu'il fût fait des lois sévères contre l'usure et le monopole qui sont des assassinats moraux ; qu'on destituât tous les commandants de place.

Tel était le programme des Cordeliers et des Jacobins, de Danton et de Robespierre, comme l'adresse de la commune avait été le manifeste de la Gironde. Le président répondit : « Les représentants du peuple n'ont d'autres pouvoirs que ceux qui leur sont donnés par la constitution. » On voulut le rappeler à l'ordre, pour avoir exprimé une opinion, au lieu de répondre seulement par la formule : « l'Assemblée examinera votre pétition. » Puis les fédérés furent admis aux honneurs de la séance.

Évidemment tout était prêt pour l'attaque ; les meneurs de l'insurrection attendaient et demandaient le signal. Pétion hésitait encore, il n'était pas assuré du succès. D'ailleurs la Gironde persistait dans son projet d'obtenir, en intimidant l'Assemblée, la mise en accusation de La Fayette, la déchéance et la captivité du roi.

Le 8 août, Jean de Bry, au nom de la commission, fit un rapport qui concluait à l'accusation du général La Fayette. Le récit de Guadet et la conversation de l'archevêché avaient reçu de trop clairs démentis pour que le rapporteur y insistât beaucoup. Une lettre de La Fayette à Luckner, lettre avouée, devint le corps du délit. « Je ne puis me soumettre en silence à la tyrannie qu'exercent des factieux sur l'Assemblée nationale et sur le roi, en faisant sortir l'une de la constitution, en mettant l'autre en danger de sa destruction politique et physique. » C'était ces paroles de la lettre, qui, selon la commission, constituaient la preuve d'un complot.

Une accusation de cette nature ne pouvait être, disait le rapporteur, assujettie aux garanties judiciaires ; elle avait nécessairement le caractère politique. « Le véritable délit de La Fayette, c'est d'avoir voulu opposer une minorité orgueilleuse, qu'il appelle les honnêtes gens, à la majorité de la nation. Il s'est donc rendu coupable d'avoir fomenté une guerre civile. A l'égard de ce délit la loi est claire, c'est à vous à l'appliquer. »

Avant que la discussion commençât, Pastoret annonça que l'accusation avait été votée dans la commission à la majorité d'une seule voix, huit contre sept. Vaublanc prit la défense du général La Fayette ; son discours fut courageux et éloquent ; il reporta l'accusation sur les clubs et les comités, qui faisaient arriver de tous les points de la France des pétitions, des fédérés et des gardes nationaux. Il parla de la gloire du général, augmentée par la haine honorable des aristocrates et des factieux ; il dit que, dans la noble situation où s'était placé La Fayette, il n'avait pas d'autre asile que la liberté. Vaublanc termina par une citation de Condorcet, où l'éloge de La Fayette avait été écrit avec une vive admiration.

L'Assemblée restait impassible ; les convictions étaient formées d'avance, ou pour parler plus exactement, chacun avait pris sa résolution ; la solennelle gravité de la délibération pesait sur toutes les opinions. On n'avait pas besoin de discours ; on voulait voter.

Brissot avait dit la veille à un ami du général La Fayette : « J'accuserai demain l'homme que j'estime le plus. » Il avait un discours tout fait : il voulut parler. Il examina longuement la conduite militaire de La Fayette, discuta les mouvements de son armée, disant que s'il n'y avait pas eu trahison, il y avait incapacité. A ce propos, il cita l'amiral Byng, condamné à mort pour avoir manqué de vaincre, par assimilation de l'ignorance à la mauvaise volonté. — A voir paru devant l'Assemblée, pour y porter le vœu de son armée, était le second chef d'accusation. — S'être inquiété pour la vie du roi lorsque l'Assemblée nationale était prête à s'ensevelir avec lui, était un outrage au pouvoir législatif et un troisième grief. — Le quatrième consistait à avoir écrit la lettre où il demandait la répression des clubs, dont le patriotisme était le seul crime et dont sans doute, La Fayette redoutait la surveillance. N'avait-il pas provoqué la guerre civile en excitant les honnêtes gens et l'armée contre ces réunions, organes de la majorité des citoyens ? Puis, Brissot revenait sur le récit de Guadet pour en établir la vraisemblance ; d'ailleurs la lettre citée par le rapporteur était une preuve plus évidente encore.

Le discours finissait en donnant la preuve des sentiments qui avaient inspiré l'accusation. C'était une sorte d'appel à l'ostracisme. « Le sort de la France ne dépend pas des talents d'un seul homme ; sa force est dans sa constitution ; la constitution est dans le mot égalité... Là où domine le régime militaire, il n'y a plus de liberté, et ce n'est pas avec le secours de tels hommes qu'une constitution libre s'établit. Mais comment remplacer, dit-on, ces officiers généraux ; car ils sont expérimentés. C'est avec cette crainte qu'on nous a empêchés d'avoir une armée patriotique. Plût au ciel qu'on nous eût délivrés de tous ces officiers avilis par des préjugés ; ils quittent leur poste au moment du danger. Avec du patriotisme, du courage, et du bon sens, on forme en peu de temps des officiers, non pas à la prussienne, mais à la française... Ou le décret d'accusation contre La Fayette, ou votre ignominie : ou le décret ou l'avilissement de la constitution : ou le décret, ou vous élevez un trône à La Fayette sur les débris de la constitution. »

Brissot avait parlé deux heures ; l'impatience de l'Assemblée était devenue plus vive ; la discussion fut fermée. Un profond silence s'établit, le président mit aux voix le décret d'accusation ; on vota par assis et levé ; la majorité fut évidente. « Il n'y a point lieu à accusation contre le général La Fayette, » proclama le président.

Les tribunes publiques demeurèrent d'abord consternées et silencieuses. La minorité, étonnée pour un instant, réclama l'appel nominal et le vote public. Ce fut encore un mécompte ; chacun eut le courage de son opinion ; le décret d'accusation fut rejeté par quatre cent six voix contre deux cent vingt-quatre.

Aussitôt que le résultat eut été proclamé, la minorité fut saisie d'une colère désespérée ; Merlin de Thionville tenait des papiers à la main, il les déchira, et les jetant au milieu de la salle, il s'écria : « Que le peuple reprenne ses pouvoirs, nous ne sommes pas faits pour le sauver. »

Les tribunes publiques n'avaient pas attendu ce signal pour pousser des cris de rage et de féroces menaces. Elles étaient une puissance, et la plus effective de toutes, car elles représentaient la seule force qui subsistât en ce moment ; elles formaient l'avant-garde des insurrections. Les agents du roi avaient voulu gagner ces formidables serviteurs des révolutionnaires, et y avaient perdu l'argent de la liste civile, autant qu'en payant leurs chefs. L'Assemblée n'avait jamais osé maintenir sa dignité et se faire respecter. Récemment encore, le seul moyen de police qu'elle eût risqué était de préposer au bon ordre dans chaque tribune un commissaire élu par les assistants qui la remplissaient.

Ce jour-là, où le résultat de la séance était l'objet d'une attente passionnée, une foule nombreuse se pressait dans les corridors, dans les salles et aux abords de l'Assemblée ; la fureur des tribunes y trouva de l'écho. Les députés du parti modéré furent désignés aux violences des séditieux ; on les insultait par leur nom ; on les montrait ; on lançait sur eux des forcenés enivrés de haine par les déclamations des clubs et des journaux. Des pierres et de la boue étaient jetées sur les députés ; les couteaux, les poignards, les sabres furent levés sur eux. Dumas fut traîné par terre ; Girardin fut frappé ; Vaublanc, Quatremère, Lacretelle, Daverhoult furent poursuivis et sauvés du massacre par le courage et le dévouement de quelques bons citoyens et de quelques gardes nationaux. Girardin dut la vie à un de ses collègues nommé Juery. Dumolard fut poursuivi jusque dans un corps de garde par un fédéré qui criait avec rage qu'il lui couperait la tête, s'il avait l'audace de retourner à l'Assemblée.

Le soir, dans la séance des Jacobins, on mit en question de publier et d'afficher la liste des députés qui avaient voté pour La Fayette. Un membre de la société se vanta d'avoir poursuivi et maltraité plusieurs députés. Montaut, député lui-même, mit aux voix la proposition. Un amendement fut présenté, portant que la demeure de chacun de ces votants serait indiquée avec leur nom. Comme les tribunes des Jacobins n'étaient point, à ce moment, composées pour servir d'instrument de terreur, un cri s'éleva contre cette atrocité ; mais la proposition première fut adoptée.

Le lendemain, 9 août, la séance ne pouvait plus être une délibération ; la guerre civile était commencée ; les deux partis étaient en présence, non plus comme des magistrats d'opinions opposées, mais comme d'irréconciliables et mortels ennemis. La plupart des députés menacés ou maltraités avaient écrit à l'Assemblée pour rendre compte des violences exercées contre eux, et pour déclarer que les votes n'étaient plus libres. Les Jacobins, et même la Gironde qui avait voulu cette intimidation, se montrèrent indifférents aux plaintes de leurs collègues. Un député, nommé Baucaron, avait couru le risque d'être accroché à la lanterne ; les furieux, au moment où il fut délivré, le soulevaient déjà ; le récit de ce commencement d'exécution excita dans les tribunes un abominable rire ; les interruptions du côté gauche étaient du même goût. Girardin raconta qu'il avait été frappé avant même d'avoir quitté la salle. « En quel endroit ? cria un de ses collègues. — Par derrière : les assassins ne frappent jamais autrement. »

Kersaint voulut faire finir cette enquête ; elle impatientait cette portion de l'Assemblée qui était résolue à ne pas désavouer des actes coupables et honteux. « Lorsque nous devons, disait-il, discuter la conduite du premier fonctionnaire public, la France verra peut-être avec indignation que nous nous occupions de méprisables délations. » Puis il sembla accuser le parti modéré de susciter du désordre dans les tribunes pour discréditer l'Assemblée.

Vaublanc répliqua énergiquement aux étranges paroles de l'orateur. Les mots « méprisables délations » avaient excité de violents murmures. Vainement les Girondins voulaient arriver à la discussion sur la déchéance ; la situation ne comportait plus les combats de la tribune et les épreuves du scrutin ; on était manifestement arrivé à la dernière séance d'une assemblée libre dans ses discussions et dans ses votes. Il s'agissait de savoir si désormais elle allait subsister sous l'empire de la violence. Était-il possible de maintenir les derniers restes de l'ordre public et du règne des lois ? C'était la seule question.

Vaublanc demanda que le procureur général du département fût appelé, afin que l'Assemblée vérifiât si elle pouvait voter en sûreté ; et comme les tribunes ne le laissaient point parler. « Il vaut mieux, dit-il, qu'une bonne fois nous déclarions que nous sortirons d'ici. — Oui ! oui ! » criait le côté droit, tandis que la gauche poussait d'autres clameurs.

On proposa de mander aussi le maire de Paris ; il avait, disait-on, déclaré que, si la déchéance du roi n'était point votée, c'en était fait de l'Assemblée.

Isnard, dont le témoignage était invoqué, parla des efforts sincères de Pétion pour maintenir l'ordre et calmer les esprits ; il blâma les égarements et les excès populaires, mais en les imputant, soit aux manœuvres des aristocrates, soit à l'inertie de l'Assemblée qui ne savait pas s'occuper du salut public et ne songeait qu'à sauver le roi, tandis qu'elle devait sauver le peuple des trahisons du roi. « Le peuple est en général tranquille et bon, mais il est aigri et agité ; et vous blanchissez ceux qui sont la cause première de ses malheurs. Vous voulez réprimer le peuple ! Si le ciel se chargeait de punir les coupables, c'est sur La Fayette, c'est sur le département de Paris, c'est sur la cour que tomberaient les premières vengeances. »

A de telles paroles, s'élevèrent de vives interruptions. « Vous voulez agiter le peuple. — Vous prêchez le massacre. — C'est l'Assemblée qui a acquitté La Fayette. »

Isnard était sujet à s'enivrer de ses propres déclamations ; il atténua ses expressions, protesta de son respect pour les décisions de l'Assemblée. « Si elle me condamnait à mort, disait-il, je marcherais de moi-même au supplice. »

L'appel du maire de Paris déplaisait à la Gironde ; elle ne voulait pas qu'il se compromît dans un sens, ni dans un autre. Guadet demandait que le pouvoir exécutif fût interrogé pour savoir s'il avait les moyens de maintenir la sûreté de l'empire.

Un député du parti jacobin, Choudieu, imputa le trouble et le péril de la situation à la faiblesse de la majorité. « Ceux qui n'ont pas le courage de regarder en face un soldat factieux ne sont pas faits pour s'occuper des grandes mesures qu'exige en ce moment le salut public. »

Déjà une lettre du ministre de la justice avait informé l'Assemblée de la situation de Paris. « Le mal est à son comble, écrivait-il, chaque jour il arrive de nouveaux malheurs. J'ai déjà écrit huit lettres à l'Assemblée, pour la prier de donner les moyens de réprimer ceux qui provoquent la multitude au crime ; rien n'a été statué. L'Assemblée sait comment un grand nombre de ses membres ont été insultés, poursuivis, frappés : des citoyens ont aussi été maltraités ; il y en a eu de massacrés. — Un prêtre a été mis en pièces à la section du Roule[31]. — Le commandant de la garde nationale a été attaqué à coups de sabre. Ces attentats demeurent impunis ; je les ai dénoncés au tribunal, mais les lois sont impuissantes. Le devoir m'oblige de vous déclarer que sans le secours le plus prompt du corps législatif, le gouvernement ne peut plus encourir de responsabilité. »

 

Rœderer, procureur général du département, fut introduit ; il annonça que l'administration savait avec certitude que ce soir même le tocsin devait sonner pour rassembler le peuple, qui se porterait aux Tuileries. En conséquence il avait été écrit au maire, afin qu'il eût à prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir le désordre. Il lui était aussi ordonné de rendre compte des dispositions qu'il aurait prises.

Cette lettre avait été écrite à six heures du matin ; en conséquence Pétion avait prié plusieurs officiers municipaux de se rendre à l'Assemblée nationale, de là au château. S'il y avait un commencement de trouble, le conseil municipal serait convoqué, et le conseil général de la commune se réunirait plus tard. Le commandant de la garde nationale était averti de renforcer les postes du château et de disposer des réserves. En outre il avait été autorisé à faire battre le rappel. La réponse du maire se terminait ainsi :

« La tranquillité publique sera-t-elle maintenue ? Je l'ignore. Il n'est personne dans les circonstances où nous nous trouvons, qui puisse raisonnablement en répondre ; il n'est point de mesure qu'on puisse garantir pour efficace. »

Depuis cette lettre reçue, le département avait eu connaissance d'un arrêté de la section des Quinze-Vingts, portant que si le corps législatif ne prononçait pas avant minuit la déchéance du roi, le tocsin serait sonné, la générale battue et que le peuple se lèverait tout entier. Cet arrêté avait été envoyé aux quarante-sept autres sections. Déjà on savait que deux sections s'étaient refusées à délibérer, et avaient déféré cet arrêté à la municipalité et au département. De nouveaux ordres avaient été adressés au maire ; il avait été mandé au département. Le commandant général de la garde nationale y était venu rendre un compte détaillé des dispositions qu'il avait réglées ; des réserves seraient placées au Carrousel et sur la place Louis XV.

Rœderer finissait son rapport en disant : « Peut-être ces mesures suffiront-elles pour en imposer aux mauvaises intentions qui tenteront de troubler l'ordre public. »

Pétion donna à peu près les mêmes détails ; lui aussi sembla surtout occupé de dégager sa responsabilité et de montrer que l'événement ne dépendait pas de ses soins : ce qui était moins sincère de sa part que pour Rœderer. Il présenta, sans bonne foi, de fort justes remarques sur les institutions auxquelles les lois nouvelles avaient confié la préservation de la paix publique. « Considérez de quelle nature est la force publique que nous avons à notre réquisition. Cette force est composée de tous les citoyens ; elle est délibérante, puisque tous les citoyens actifs, qui forment la garde nationale, composent aussi les assemblées de section ; en sorte que la force publique se trouve, comme tous les citoyens, divisée par les opinions ; la requérir, c'est armer les citoyens les uns contre les autres. La municipalité est donc persuadée que dans les circonstances critiques, on doit toujours employer les moyens de confiance et de persuasion. C'est sur le maire qu'on rejette ordinairement la responsabilité des événements ; mais je saurai supporter celle que la loi m'impose, et on n'indiquera point à la municipalité une bonne mesure, qu'elle ne la prenne à l'instant. » — C'était déclarer implicitement que la garde nationale ne serait pas appelée. Pétion, en écrivant à l'administration départementale, que le commandant avait reçu l'ordre de faire battre le rappel, n'avait point dit la vérité.

Plus on approchait du moment où l'action allait s'engager, plus les Girondins hésitaient ; ils voyaient maintenant que cette terrible sédition, qu'ils avaient appelée et préparée, ne serait gouvernable par personne et qu'elle ne se bornerait point à intimider le roi et l'Assemblée. Ils auraient voulu reculer le moment fatal. Condorcet était rapporteur de la question de déchéance ; il demanda que la discussion fût ajournée. « Cette demande des fédérés et des sections avait été, disait-il, présentée imprudemment, injustement, impolitiquement : elle peut perdre l'Europe entière, la postérité. La constitution ne parle point de déchéance, mais d'abdication présumée. Il faut réfléchir avec maturité, s'environner de lumière, consulter les publicistes, appeler les conseils de toute l'Europe. » Le rapporteur proposa seulement un projet d'adresse au peuple, afin de lui apprendre où réside la vraie souveraineté et de le prémunir contre les manœuvres qui pourraient l'égarer.

Cette préoccupation de philosophe et d'académicien, au moment où chacun écoutait déjà si le tocsin ne se faisait pas entendre, pouvait paraître singulière. Une discussion sans suite et sans objet suivit la lecture de ce projet d'adresse. Guadet et Vergniaud renouvelèrent leurs récriminations contre le vote de la veille. Le parti modéré protesta que l'Assemblée n'était plus libre et ne pouvait plus délibérer. A travers un débat confus, la protestation fut mise aux voix et votée. Il n'en est resté trace dans aucun document authentique[32]. L'Assemblée se sépara à huit heures du soir, sous cette impression de terreur et de désespoir.

Après la séance, Pétion fit appeler dans un des bureaux de l'Assemblée Chabot, Bazire et Merlin de Thionville. C'étaient les amis de Danton ; on les nommait le triumvirat des Cordeliers. Pétion savait que de là partirait le signal de l'attaque, et, de même que ses amis de la Gironde, il ne voulait point jouer une aussi grosse partie. « Vous aurez donc toujours une mauvaise tête, dit-il à Chabot ; comment ! vous avez annoncé hier aux Jacobins que vous sonneriez le tocsin ! Brissot et ses amis promettent de faire prononcer la déchéance ; je ne veux point de mouvement ; il faut que l'Assemblée prononce. — Ce sont des intrigants, repartit Chabot, ils avaient promis aussi le décret contre La Fayette. L'Assemblée ne peut sauver le peuple, et vos amis ne le veulent pas. Le tocsin sera sonné ce soir dans le faubourg. » Pétion, avec un ton de suffisance et d'autorité, ajouta : « Si vous avez de l'influence dans le faubourg, j'en ai dans la ville ; je vous arrêterai. — C'est vous qui serez arrêté, » répliqua Chabot. Ils se quittèrent.

Les Girondins ne furent pour rien dans les dispositions prises par le comité de l'insurrection ; les mesures étaient réglées depuis le 2 août ; chacun se rendit au poste qui lui était assigné. Barbaroux lui-même, qui avait fait venir les Marseillais à Paris, ne les dirigeait plus ; il ne réclama point un rôle actif dans l'entreprise et pensa que la prudence ne le lui permettait point[33].

 

Pendant les jours qui précédèrent le moment fatal, les hommes principaux du parti modéré et les amis raisonnables de la cause du roi ne se faisaient pas illusion ; ils voyaient tout le danger. Montmorin, Bertrand de Molleville, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, après en avoir conféré, demeurèrent convaincus, comme cela était évident depuis plus d'une année, qu'il n'y avait qu'un seul moyen de salut, l'évasion du roi. Elle lui était sans cesse proposée ; plusieurs projets avaient été conçus ; il pouvait compter sur le dévouement des personnes qui se chargeaient de l'exécution. M. de Narbonne et Mme de Staël s'étaient offerts ; le duc de Liancourt proposait une combinaison, dont le succès était probable.

Montmorin conjura, les larmes aux yeux, le roi de ne point se perdre, de ne point livrer à l'insurrection sa couronne et sa vie. Il obtint un consentement qui ne persista que pendant quelques heures. Le lendemain matin, 5 août, le roi fit dire qu'il aimait mieux s'exposer à tous les périls que de commencer la guerre civile.

La reine devait être pour beaucoup dans cette détermination ; les projets d'évasion étaient fondés sur le concours du général La Fayette et sur le maintien de la constitution. C'en était assez pour que la reine ne voulût en admettre aucun ; elle prenait d'autres conseils ; elle se fiait à d'autres informations. Parmi ceux qui l'entouraient et qu'elle écoutait plus volontiers, on croyait qu'en continuant à donner de l'argent à Danton, qui venait encore de recevoir cinquante mille écus, à Santerre ou à d'autres ; en essayant le même genre d'influence sur Barbaroux et les Marseillais, il serait possible d'empêcher ou du moins de retarder l'insurrection. Ainsi le temps se passerait ; le duc de Brunswick avancerait ; et, comme on se flattait qu'il rencontrerait peu ou point de résistance, on calculait sa marche, on disait ses étapes, on comptait les jours. D'ailleurs ne pouvait-on pas se confier au courage des Suisses, des gardes nationaux dévoués et des fidèles gentilshommes prêts à se sacrifier pour sauver le roi ? N'était-il pas vraisemblable qu'une foule désordonnée, inhabile à toute disposition militaire, qui croyait ne trouver aucune résistance, serait facilement repoussée et découragée ? Cette victoire, qu'il faudrait rendre complète et pousser à bout, n'aurait-elle pas des conséquences décisives et la situation politique n'en serait-elle pas entièrement changée ? La reine et ses chevaleresques défenseurs se berçaient de telles espérances, mais sans certitude, sans vivacité de sentiment ; les pronostics funestes ne pouvaient être écartés. Alors elle se résignait à avoir de cruels moments à passer ; toutefois, son imagination n'arrivait pas aux dernières extrémités d'une révolution déchaînée ; la majesté souveraine pouvait être méconnue et outragée, mais il y a tels attentats qui ne seraient jamais osés. Ainsi elle répondait à un aide de camp du général La Fayette, qui s'affligeait de lui voir une si funeste résolution : « Nous sommes bien reconnaissants envers votre général ; mais, ce qu'il y aurait de mieux pour nous, serait d'être enfermés pendant deux mois dans une tour. »

Rien ne pouvait vaincre cette rancune et cette répugnance de la reine contre La Fayette. Mme Élisabeth, qui, pendant longtemps, avait partagé les mêmes préventions, aurait eu confiance dans ses offres de secours ; mais elle n'était pas mieux écoutée que les sages amis de la monarchie et du roi.

 

Enfin le moment prévu avec tant de certitude était arrivé ; il n'y avait plus un doute possible ; l'attaque allait commencer. Les délibérations des Jacobins et des Cordeliers, la permanence des sections, les rassemblements qui se formaient, les groupes sur les places publiques, les affiches de provocation et de menace, les journaux du soir criés dans les rues : tout annonçait que le signal allait être donné ; le roi en était informé. Les ministres n'ignoraient rien de ce qui se passait ; mais il résultait de la législation constitutionnelle que les autorités supérieures pouvaient donner des commandements à l'autorité municipale, la blâmer, la suspendre, tandis qu'elles n'étaient pas autorisées à requérir directement la force publique.

Vers onze heures du soir, le roi fit appeler Pétion ; il rendit compte de l'état de la ville, et semblait très-rassuré. « J'espère, disait-il, qu'il n'y aura rien ; j'ai envoyé des commissaires pour persuader aux rassemblements de se séparer. » Mandat, commandant général de la garde nationale, homme dévoué et courageux, arriva et se plaignit de ce que les administrateurs de la police lui avaient refusé de la poudre. « Vous n'étiez pas en règle pour en avoir, » répondit le maire. Deux jours avant, ces mêmes administrateurs avaient, en désobéissant aux ordres du département, distribué cinq mille cartouches à balle aux Marseillais. Mandat n'avait pas même reçu l'autorisation de battre le rappel. Comme Pétion avait écrit au directoire du département qu'il avait donné cette autorisation, copie de sa lettre fut remise à Mandat. Le maire n'avait nulle envie de se trouver compromis envers l'insurrection, s'il y en avait une ; ainsi, au lieu de rester auprès du roi et d'être pour quelque chose dans les projets de défense, il se promena longtemps dans le jardin avec Rœderer, en témoignant l'espérance que la nuit se passerait sans bruit ; puis il revint au château, mais il resta au bas du grand escalier et ne monta point chez le roi.

Pendant ce temps l'Assemblée nationale s'était déclarée en permanence ; la municipalité ne voyant pas revenir Pétion, envoya une députation pour se plaindre de ce qu'il était retenu au château. Cela était vrai ; les gardes nationaux des Filles-Saint-Thomas, dans leur zèle pour la défense du roi, craignaient une trahison et ne voulaient pas que Pétion quittât les Tuileries. Il resta quelque temps assis sur les marches de l'escalier, sans qu'on lui montrât beaucoup d'égards, et entendant même des menaces. Le roi, informé de ce qui se passait, ordonna qu'on laissât à Pétion toute sa liberté. Les gardes nationaux ne lui permirent pas de se rendre à l'Assemblée avant qu'il eût donné expressément l'ordre de repousser la force par la force[34].

Pétion rassura ses amis et ne porta point de très-vives plaintes de ce qui venait de se passer. Puis, sans revenir aux Tuileries reprendre sa voiture qu'il avait laissée dans la cour, il se rendit à pied à la commune.

De moment en moment on venait rendre compte au roi des progrès de l'agitation. A minuit trois quarts on entendit le tocsin ; les fenêtres du château étaient ouvertes ; on écoutait avec plus de curiosité que d'effroi le lugubre signal ; puis arriva la nouvelle qu'un rassemblement d'environ quinze cents hommes du faubourg Saint-Antoine était prêt à marcher avec du canon.

Vers deux heures et demie, les rapports étaient moins alarmants ; les rassemblements n'étaient pas encore nombreux ; les faubourgs ne se mettaient point en marche. Le roi et sa famille commencèrent à se rassurer ; puis on sut que le maire était de retour à l'Hôtel de Ville et que Manuel, le procureur général de la commune, avait donné l'ordre de retirer les canons placés par ordre de Mandat, sur les ponts pour empêcher l'arrivée des rassemblements de la rive gauche. Les administrateurs du département se rendirent au château et se tinrent en conférence avec les ministres.

L'inquiétude était loin d'être en proportion avec le danger ; le roi essaya d'aller dormir ; la reine resta dans le cabinet. Il était environ trois heures du matin ; on ouvrit une fenêtre ; le ciel commençait à rougir. « Ma sœur, dit Mme Elisabeth, venez donc voir lever l'aurore. »

Mandat était resté au château. La municipalité, dont officiellement il devait recevoir les ordres, lui fit par deux fois commander de se rendre à l'Hôtel de Ville ; il voulait rester près du roi ; il y voyait son véritable devoir ; peut-être était-il averti par quelque funeste pressentiment. Rœderer pensa qu'il pourrait être plus utile auprès du maire, dont les intentions ne lui avaient point semblé mauvaises ; il conseilla à Mandat d'aller le retrouver.

Bientôt Rœderer fut appelé à donner un autre conseil ; les esprits commençaient à se troubler ; l'alarme devenait plus pressante ; la reine lui demanda ce qu'il lui semblait à propos de faire en de telles circonstances. Il répondit qu'à son avis le roi et sa famille devaient se rendre à l'Assemblée nationale. « Vous proposez de conduire le roi chez ses ennemis, » dit Dubouchage, ministre de la marine. « La majorité a été hier de deux cents voix contre l'accusation de M. de La Fayette. Au reste je propose le moindre danger, » répondit Rœderer. La reine dit alors d'un ton d'autorité : « Monsieur, il y a ici des forces ; il est temps de savoir enfin qui l'emportera du roi et de la constitution ou d'une faction.

— Madame, repartit Rœderer, en ce cas, il importe de prendre des dispositions pour la résistance. »

Mandat n'y était plus ; en son absence, le commandement appartenait à Lachesnaye, chef de bataillon dans la garde nationale, et qui avait fait partie de la garde constitutionnelle du roi. On lui demanda s'il avait pris des mesures pour empêcher les rassemblements d'arriver jusqu'au château. Il dit que oui ; puis il ajouta d'un ton de mauvaise humeur : « Madame, les appartements sont encombrés de gens de toute espèce ; ils gênent beaucoup le service ; ils empêchent d'arriver librement jusqu'au roi ; cela rebute la garde nationale. — C'est mal à propos, reprit vivement la reine ; je réponds de tous ceux qui sont ici ; ils marcheront devant, derrière, dans les rangs, comme vous voudrez ; ils sont prêts à tout ce qui sera nécessaire ; ils sont des hommes sûrs. »

Le roi avait espéré, pendant les premières heures de la nuit, que le château ne serait pas attaqué ; maintenant il n'y avait plus à se tromper ; on devait songer à se défendre.

Les moyens de résistance ne pouvaient donner aucune assurance. Le parti révolutionnaire, qui avait habituellement dominé l'Assemblée, avait pris soin d'écarter du roi toute sauvegarde efficace. Environ huit cents Suisses, d'après l'autorisation donnée par Pétion, étaient venus de leur caserne de Courbevoie ; ils n'avaient point d'artillerie. Un certain nombre de gendarmes, recrutés parmi les gardes françaises qui avaient, au 14 juillet, marché contre la Bastille, étaient placés aux diverses issues du château. Leurs officiers étaient honorablement fidèles à leur devoir ; les soldats recevaient d'autres influences. La garde nationale n'avait pas fourni plus d'un bataillon ; les compagnies des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères étaient les seules sur lesquelles il fût possible de compter ; d'ailleurs les gardes nationaux n'avaient dans leur giberne que trois coups à tirer. Les canons, placés pour défendre l'entrée des cours et la porte du château, étaient servis par les artilleurs de la garde nationale, dont la sympathie pour les séditieux était connue d'avance. Le commandant général Mandat avait été envoyé à l'Hôtel de Ville, avant d'avoir pris ses dispositions, avant de les avoir fait connaître. Nul ne savait à qui obéir ; personne n'avait cette autorité militaire indispensable pour élever les courages et inspirer le dévouement.

A ce peu de forces militaires, s'ajoutait cette réunion de gentilshommes dont les ennemis du roi avaient fait tant de bruit, dont la présence déplaisait à la garde nationale et qui peut-être avaient inspiré à la reine et à son entourage une confiance téméraire.

Le roi voulut savoir combien étaient venus de ces fidèles serviteurs, qui devaient accourir au bruit du tocsin. On avait voulu lui persuader qu'ils seraient sept ou huit mille ; il s'en trouva cent vingt[35]. L'absence du plus grand nombre ne pouvait être imputée à la défaillance de leur fidélité ; le roi lui-même avait fait savoir, dans la soirée de la veille, qu'il était inutile de venir au château, car on était certain de ne pas être attaqué cette nuit[36]. Maintenant que le tocsin avait sonné, les postes de gendarmes ne laissaient pas pénétrer les gentilshommes accourus à ce signal.

Le roi et la reine voulurent passer la revue de leur faible garnison. Le maréchal de Mailly, vieillard plus qu'octogénaire, commandait les défenseurs qui se trouvaient dans l'intérieur du château, réunis soit à l'entrée de la longue galerie qui est devenue le Musée, soit dans les salles voisines. C'était une pitié de voir ces hommes courageux et dévoués, sans ordre, sans discipline, en habits de soie, n'ayant d'autre arme que leur épée de salon ; la plupart vieux et affaiblis ; le désordre de leur toilette, leur frisure défaite par les instants de sommeil qu'ils avaient essayé de prendre sur les fauteuils ou les canapés, les faisaient paraître malades et-abattus. Les serviteurs du château s'étaient joints à eux ; il y en avait qui portaient des pistolets ou des espingoles ; quelques-uns, faute d'autres armes, avaient pris les pincettes des cheminées ; ils plaisantaient entre eux de leur accoutrement.

C'est en ce triste appareil qu'ils marchaient vers le salon où se tenait la famille royale. Le vieux maréchal s'avança, l'épée à la main, et fléchissant le genou, il dit au roi : « Sire, votre fidèle noblesse est accourue pour rétablir Votre Majesté sur le trône de ses ancêtres. »

Le roi était pâle, les cheveux en désordre, les yeux attristés et humides, tandis qu'un sourire inexpressif errait sur ses lèvres ; sa physionomie exprimait plus de résignation que de fermeté ; sa parole était hésitante et entrecoupée. « Eh bien, dit-il, on dit qu'ils viennent. Je ne sais pas ce qu'ils me veulent. Je ne me séparerai pas des bons citoyens ; ma cause est la leur. » Puis, s'adressant plus particulièrement aux gentilshommes, il leur disait : « Pour cette fois, je consens que mes amis me défendent ; nous périrons ou nous nous sauverons ensemble. »

La reine aussi semblait exténuée par les angoisses de cette nuit sans sommeil ; elle avait passé par toutes les alternatives d'espérance et de crainte, de témérité et de découragement, de force d'âme et d'affliction ; elle n'avait pas cessé de se préoccuper des dangers du roi, qu'elle voulait toujours partager ; elle avait ressenti pour ses enfants toutes les anxiétés maternelles. Mais elle savait contenir tant d'impressions, si vives et si déchirantes ; son expression restait calme et ferme ; à travers tant de douleur et de péril, elle conservait un aspect de majesté. Elle essaya d'adresser quelques paroles d'encouragement et de reconnaissance à ses défenseurs.

Elle descendit ensuite avec le roi, dans la cour, pour voir les postes de la garde nationale ; une partie des gentilshommes les suivaient. On savait que les gardes nationaux voyaient de mauvais œil ce rassemblement isolé, et tenu à part des citoyens, qui venaient aussi défendre le roi et se dévouer pour lui.

Quand ils virent ce malheureux prince qu'ils attendaient pour ranimer les courages, pour donner de l'élan aux soldats, pour se mettre à leur tête et faire appel à leur fidélité, passer froidement dans les rangs, en habit de soie violette, tenant son chapeau sous le bras, sans fermeté dans la démarche, embarrassé dans les paroles qu'il prononçait d'une voix altérée, alors toute énergie s'éteignit dans les cœurs les plus intrépides ; leur courage à eux devint aussi de la résignation. « Nous avons la même cause, répétait le roi ; nous ferons bonne contenance, n'est-ce pas ?[37] »

La reine voulut présenter elle-même les gentilshommes à la garde nationale. « Messieurs, disait-elle, ce sont nos amis ; ils viennent se ranger près de vous ; ils prendront les ordres et vous montreront comment on meurt pour son roi. » C'est ainsi que dans la région où vivait la reine, parmi les derniers débris de ce qui avait été une cour, on ignorait quel langage il fallait parler à ceux qui étaient la nation, et qu'on les blessait au moment même où l'on cherchait le salut dans leur dévouement.

Ces paroles exagérées et falsifiées se répétèrent de rang en rang. Comme pour aggraver encore leur mauvais effet, un des gentilshommes descendus des appartements avec le roi, eut le malheur de s'écrier : « Allons, messieurs de la garde nationale, voilà le moment de montrer du courage. — Vous verrez si nous en manquons, » repartit un officier du bataillon des Thermes, et il emmena sa compagnie. Les compagnies de la Croix-Rouge et de Mauconseil répondaient aux cris de : « Vive le roi ! » par : « Vive la nation ! vive Pétion ! » On les fit passer dans le jardin sur la terrasse de l'eau.

Le roi voulut ensuite aller visiter les postes du jardin ; la reine rentra au château. Sous les fenêtres qui ont jour vers les Tuileries étaient rangés les bataillons des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères. Ceux-là étaient fidèles ; on pouvait compter sur eux. Ils accueillirent le roi avec empressement et le pressèrent d'aller aussi visiter le poste de la grille qui donne sur la place Louis XV. Entouré d'une escorte de grenadiers, il traversa tout le jardin. Le bataillon de la Croix-Rouge, qu'on avait rangé sur la terrasse de l'eau, criait de loin : « A bas le veto ! A bas le traître ! »

Le poste de la grille se montra en bonne disposition. Mais le retour au château devint difficile et dangereux. Les hommes de la Croix-Rouge avaient rompu leurs rangs, étaient descendus dans le jardin et faisaient foule sur le passage du roi, criant des injures et des menaces. Il ne put rentrer qu'au milieu d'une double haie de grenadiers, qui le préservèrent. Le ministre de la marine était accouru tout effrayé, voyant d'une fenêtre le péril du roi.

La reine était revenue désolée et découragée. « Tout est perdu, disait-elle ; le roi n'a montré aucune énergie. Cette revue a fait plus de mal que de bien. » Les larmes coulaient de ses yeux, mais sans qu'elle fît entendre ni un gémissement ni un soupir. Elle se retira un moment dans la chambre du roi ; quand elle rentra dans la salle du conseil, elle avait essuyé ses larmes et sa physionomie était redevenue grave et sereine. Le roi n'était pas troublé ; sa triste promenade l'avait fatigué sans l'agiter.

A ce moment on vint annoncer qu'une réunion de délégués, envoyés par les sections, siégeait à l'Hôtel de Ville, et s'emparait de l'autorité municipale ; que le maire était consigné chez lui ; que Mandat avait été massacré ; que les faubourgs se mettaient en marche avec leurs canons, et que les Cordeliers et les Marseillais approchaient.

Rœderer proposa de nouveau aux ministres de conduire le roi et sa famille à l'Assemblée ; Dubouchage s'y opposa encore, il lui semblait que ce serait compromettre la sûreté du roi.

Alors, il fut résolu que Rœderer et les administrateurs du département se rendraient à l'Assemblée et lui exposeraient la situation. Déjà au moment où le roi commençait la revue des postes, deux ministres étaient allés remplir cette même mission. Les administrateurs les rencontrèrent dans le jardin, revenant de l'Assemblée. Lorsqu'ils avaient demandé son assistance, l'envoi d'une députation au roi, ou enfin un asile dans son enceinte, à peine avaient-ils été écoutés ; l'Assemblée était si loin d'être complète, qu'elle ne pouvait délibérer ; soixante ou quatre-vingts députés tout au plus étaient présents.

 

Le pouvoir législatif avait été, durant cette nuit, plus inerte encore que le pouvoir exécutif ; à onze heures du soir plusieurs députés, entendant battre le rappel, s'étaient rendus dans la salle et avaient déclaré la séance permanente. Bientôt arrivèrent des rapports qui n'avaient pas un caractère officiel et qui dénonçaient les dispositions hostiles du parti de la cour ; puis se présentèrent successivement, pendant la nuit, deux députations de la municipalité : l'une annonça que des rassemblements se formaient et que les sections paraissaient déterminées à ne plus reconnaître aucune autorité supérieure ; la seconde parla de l'absence du maire et de l'inquiétude que faisait concevoir sa présence au château. Vergniaud venait de quitter Pétion dans le jardin et voulut rassurer l'Assemblée.

Sur la proposition et l'insistance de Bazire, le maire fut mandé ; il entra dans la salle et donna les mêmes informations tranquillisantes qu'il venait de porter au roi. Des propos offensants avaient été tenus contre lui au château ; lui-même avait pu les entendre, mais il n'en avait conçu nulle alarme. Le ministre de la justice, pour mieux rassurer l'Assemblée, vint de la part du roi protester contre les doutes qui s'étaient élevés : des ordres exprès avaient été donnés pour qu'honneur et respect fussent rendus dans toute sa maison au procureur général du département et au maire de Paris. En même temps le ministre parla des rapports alarmants qui étaient parvenus au roi. L'Assemblée ordonna que la municipalité lui rendrait compte, d'heure en heure, de l'état de la ville.

A cinq heures et demie du matin, un conseiller municipal, ami de Pétion, vint raconter en grand détail comment la plupart des sections témoignaient d'excellentes dispositions ; il en donna pour preuve qu'elles avaient envoyé à l'Hôtel de Ville des commissaires pour discuter, sans la municipalité, les intérêts du peuple ; mais, ajoutait-il, cette espérance de calme avait été compromise par la coupable conduite du commandant général Mandat, qui avait fait battre le rappel et braquer des canons sur les ponts ; c'est ce qui avait excité l'effervescence du peuple. Enfin, il rapporta que le maire était arrivé à l'Hôtel de Ville, encore pâle et troublé des dangers qu'il avait courus. Le commandant avait allégué une réquisition du maire, et n'avait pu en justifier.

C'était vers six heures que les ministres de l'intérieur et de la justice étaient entrés à l'Assemblée. Pendant que, sur leur demande, on discutait pour savoir si une députation serait envoyée près du roi, un nouveau message de la municipalité annonça que les commissaires des sections s'étaient constitués en conseil général de la commune, avaient proclamé leur plein pouvoir comme indispensable pour sauver la chose publique ; en conséquence, ils avaient suspendu les autorités municipales, hormis le maire et le procureur général Manuel. Ils avaient aussi retiré tout pouvoir à l'état-major et fait comparaître devant eux le commandant général.

Cette usurpation de pouvoirs devenait l'objet d'une discussion, lorsque plusieurs députés entrèrent soudainement dans la salle et racontèrent ce qui se passait aux portes mêmes de l'Assemblée.

Quelques-uns des royalistes, qui s'étaient promis de porter secours au roi, dès qu'il serait menacé, et qui avaient reçu des cartes pour entrer au château, venaient d'être arrêtés comme ils essayaient d'y pénétrer. Le commandant du poste leur imputait de former une fausse patrouille ; ils avaient été enfermés dans le corps de garde des Feuillants ; une foule furieuse s'était portée devant le comité de la section et demandait qu'on lui livrât ces prisonniers pour les massacrer.

L'Assemblée chargea des commissaires d'aller apaiser le peuple et ordonna à la garde de veiller à la défense des hommes menacés. Au moment où cet ordre était donné, le commandant annonça que le poste était forcé ; un député ajouta qu'il venait de voir une tête au bout d'une pique.

Ce premier massacre d'une journée, où tant de sang devait couler, fut exécuté sous le commandement d'une femme dont le nom était déjà fameux dans les annales de l'insurrection. C'était une fille de mauvaise vie, nommée Théroigne de Méricourt. Au premier commencement de la Révolution, elle était encore dans les hauts grades de sa profession et centre d'un petit cercle de gens d'esprit et d'hommes de lettres. Sieyès, Pétion et d'autres membres des états généraux étaient de ses amis. Son assiduité aux séances de l'Assemblée était si notoire que sa place était toujours réservée dans une des tribunes. Au 5 octobre, elle était déjà descendue dans la rue, et avait été remarquée distribuant de l'argent aux soldats du régiment de Flandre ; puis, elle s'était habituée aux opinions et au langage des clubs ; aux jours d'émeute, elle haranguait les groupes ; le 20 juin, elle avait été fort active. Cette fois, elle atteignit le dernier terme de la corruption révolutionnaire ; ce fut elle qui ameuta ce rassemblement, se fit livrer les prisonniers et présida au massacre.

Là périt Suleau, un des journalistes les plus distingués du parti royaliste. Cette furie ne le connaissait même pas, et demanda qu'on lui livrât l'abbé Suleau. Sa tête était une de celles que promenait une populace, si bien habituée déjà à de telles horreurs, qu'un groupe d'enfants chantaient et dansaient à l'entour de ces têtes sanglantes.

Les ministres étaient retournés auprès du roi ; Rœderer et les administrateurs du département furent retenus dans le vestibule qui conduit du jardin dans la cour ; un poste d'artillerie y avait été placé. « Messieurs, dit un canonnier, est-ce que nous serons obligés de tirer sur nos frères ? — Vous ne tirerez que sur ceux qui tireront sur vous : ce ne seront pas vos frères, » répondit Rœderer. Ce scrupule de fraternité inquiétait un grand nombre de gardes nationaux. Les administrateurs passèrent dans la cour, afin de rassurer les consciences troublées.

Cette cour n'occupait alors qu'environ le tiers de la grande cour actuelle ; l'espace de la façade était coupé en trois cours que séparaient des lignes de bâtiments. Au milieu était la cour royale. Le 10 août, au matin, elle était occupée, d'un côté par la garde nationale, de l'autre par les Suisses ; quelques pièces de canon tournées vers le Carrousel étaient destinées à défendre la porte ; elle était fermée. Rœderer passa devant les lignes de soldats et leur dit, ainsi qu'aux canonniers : « Point d'attaque, bonne contenance et forte défense. » Un canonnier retira la charge de sa pièce, et il éteignit la mèche.

En cet instant, les Marseillais arrivaient sur le Carrousel ; ils envoyèrent un parlementaire qui demanda aux Suisses de faire ouvrir la porte ; et comme elle restait fermée, les Marseillais frappaient à coups redoublés. Un nouveau député vint encore requérir passage. C'était, disait-il, pour se rendre à l'Assemblée et la garder contre les conspirateurs du château. On lui représenta que les Tuileries n'étaient pas le chemin pour aller à l'Assemblée. Cependant, on continuait à frapper à la porte ; elle commençait à s'ébranler. Les gardes nationaux répétaient : « Nous ne tirerons pas sur nos frères. ) Évidemment, les Marseillais allaient sans résistance entrer dans la cour.

Les administrateurs se hâtèrent de retourner près du roi : « Sire, lui dit Rœderer, nous désirons parler au roi, sans autre témoin que sa famille. » Sur un signe du roi, on se retira ; les ministres restèrent. « Sire, il n'y a pas cinq minutes à perdre, dit vivement Rœderer ; il n'y a de sûreté pour le roi que dans l'Assemblée nationale. L'opinion du département est qu'il faut s'y rendre sans délai. Vous n'avez point dans les cours un nombre d'hommes suffisant pour la défense du château ; ils n'ont pas bonne volonté ; les canonniers, sur la seule recommandation de la défensive, ont déchargé leurs pièces. -Mais, répondit le roi, je n'ai pas vu beaucoup de monde sur le Carrousel. — Sire, ils ont douze pièces de canon, et il arrive un nombre immense des faubourgs. »

Un des administrateurs, Gerdret, était connu de la reine, qui prenait ses dentelles chez lui ; il voulut affirmer ce qu'avait dit Rœderer. « Taisez-vous, monsieur, dit la reine, il ne vous appartient pas d'élever ici la voix ; laissez parler M. le procureur général. » Puis lui adressant la parole : « Nous avons des forces. »

« Sire, le temps presse, reprit Rœderer ; ce n'est plus une prière que nous vous adressons ; ce n'est plus un conseil que nous prenons la liberté de donner au roi ; nous n'avons qu'un parti à prendre en ce moment : nous vous demandons la permission de vous entraîner. »

Le roi releva la tête, regarda fixement Rœderer, se retourna vers la reine et dit : « Marchons. » Mme Elisabeth s'écria : « M. Rœderer, vous répondez de la vie du roi. — Oui, madame, sur la mienne ; je marcherai devant le roi. » Le roi jeta un regard de confiance sur Rœderer.

« Sire, ajouta-t-il, je demande au roi de ne se faire accompagner par personne de sa cour, de n'avoir d'autre cortége que le département, pas d'autre escorte que la garde nationale. — Oui, répondit le roi, il n'y a qu'à le dire. » De Joly, ministre de la justice, s'écria : a Les ministres suivront le roi. — Oui, ils ont place à l'Assemblée. — Et Mme de Tourzel, la gouvernante de mon fils ? dit la reine. — Oui, madame. » Rœderer sortit, et à haute voix, il dit aux personnes, qui se pressaient à la porte, que le roi et sa famille se rendaient à l'Assemblée, sans autre cortége que les ministres et le département ; puis il ordonna à l'officier de service de faire marcher la garde nationale sur deux files, entre lesquelles passerait le roi.

Lorsqu'on fut au bas de l'escalier, la pensée du roi se porta sur les fidèles serviteurs qui étaient venus si inutilement se dévouer à sa défense, et qui le voyaient partir avec désespoir. « Que vont devenir, dit-il, toutes les personnes qui sont restées là-haut ? — Sire, répondit Rœderer, ils ne sont pas en uniforme ; ceux qui ont des épées pourront les quitter, vous suivre et sortir par le jardin. — C'est vrai, » repartit le roi. Puis un instant après, revenant à son idée et à la tristesse de la détermination qu'il prenait : « Mais il n'y a pourtant pas grand monde sur le Carrousel. »

Alors, il descendit les marches du perron, et donnant son chapeau à un officier de la garde nationale, il prit le chapeau de cet officier et le mit sur sa tête. Ce déplorable cortége traversa lentement le jardin lorsqu'on fut sous les marronniers, le roi remarqua des tas de feuilles sèches, qu'on avait balayées, après un grand ouragan survenu la veille. « Les feuilles tombent de bonne heure cette année, » dit-il. Peu de jours auparavant, il avait lu dans un journal jacobin, que le roi n'irait pas plus loin que la chute des feuilles ; pendant ce temps, le Dauphin jouait avec les feuilles, les poussant du pied. Durant ce trajet, la reine aperçut un de ses serviteurs, qui souvent et la veille encore, l'avait conjuré d'accepter les projets du général La Fayette, et son regard lui témoigna qu'elle regrettait de ne l'avoir point écouté.

 

Avant d'entrer dans l'Assemblée, il fallait que la démarche du roi lui fût annoncée ; le président du département se chargea de cette mission. Sur-le-champ une députation de vingt-quatre membres fut envoyée au-devant du roi ; il était alors dans cette large allée qui règne au bas de la terrasse des Feuillants, à quelques pas du perron qui y monte. « Sire, dit le chef de la députation, l'Assemblée, empressée de concourir à votre sûreté, vous offre et à votre famille un asile dans son sein. » Pour arriver jusqu'à la salle, il fallait d'abord traverser la terrasse ; depuis quelques semaines, on avait réglé que cette portion du jardin ne serait plus sous la police du château et passerait sous la dépendance de l'Assemblée. Le perron et la terrasse étaient encombrés d'une foule pressée et qui semblait fort animée ; c'était à quelques pas de là qu'une heure auparavant, un rassemblement avait massacré Suleau et ses compagnons.

« Non, criaient ces hommes, nous ne les laisserons pas entrer dans l'Assemblée ; ils sont la cause de tous nos malheurs ; il faut que cela finisse ; à bas ! à bas ! » Un de ces furieux brandissait une longue perche et en menaçait le roi ; on la lui arracha. Les députés et Rœderer parlaient à cette cohue ; ils l'apaisèrent un peu ; toutefois il fallut, avec la permission des députés, que la garde nationale qui escortait le roi, fût admise sur leur territoire et prolongeât ses deux files, pour que la famille royale pût avoir un passage.

Lorsque la terrasse fut traversée, un garde national, de ceux qui gardaient l'Assemblée, s'approcha du roi et lui dit en termes grossiers et avec l'accent marseillais : « Sire, n'ayez pas peur, nous sommes de bonnes gens ; mais nous ne voulons pas qu'on nous trahisse davantage ; soyez un bon citoyen et n'oubliez pas de chasser de chez vous vos calotins et votre femme. » Plus on avançait vers la porte, plus la foule était compacte et difficile à pénétrer. Cependant le roi, et surtout la reine, continuaient à être poursuivis d'insultes et de menaces. Un sapeur, nommé Rochet, qui s'était fait remarquer dans toutes les émeutes, se montrait plus violent que tous les autres, et agitait un poignard. Il y eut un moment où la reine fut séparée du roi ; le Dauphin qu'elle tenait par la main allait être écrasé dans cette presse ; l'horrible sapeur le prit dans ses bras ; la reine frémit d'effroi. C'était un député nommé Pagarel, qui avait engagé ce furieux à préserver le royal enfant.

Le roi parvint enfin dans la salle ; le passage eût été impossible pour sa famille, si Rœderer n'avait pas demandé à l'Assemblée de retirer pour un instant les gardes qui obstruaient la porte. Quelques députés jacobins tentèrent de s'y opposer ; ils voulaient dire que ce serait compromettre le salut de la représentation nationale ; on ne fit pas attention à leurs alarmes et on laissa entrer la famille royale ; la reine s'avança devant le bureau, et le sapeur posa le petit prince royal sur la table des secrétaires ; puis la famille royale prit place au banc des ministres.

Le roi s'était d'abord mis à côté du président : « Messieurs, dit-il, je suis venu ici pour éviter un grand crime, et je pense que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de vous. »

Vergniaud occupait le fauteuil ; il répondit : « Sire, vous pouvez compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale. Ses membres ont juré de mourir en maintenant les droits du peuple et les autorités constituées. »

Selon la constitution, l'Assemblée ne pouvait délibérer en présence du roi ; l'observation en fut faite, et alors il passa avec sa famille dans une tribune grillée, occupée ordinairement par les sténographes du journal le Logographe. Les ministres s'y placèrent aussi. Successivement plusieurs fidèles serviteurs parvinrent jusqu'à lui. Le due de Choiseul, le prince de Poix, M. d'Hervilly, M. de Rohan-Chabot, le comte d'Haussonville, M. de Saint-Priest, le baron d'Aubier et quelques autres se tenaient dans la tribune auprès de la porte qui restait ouverte.

Rœderer et ses collègues du département s'étaient retirés à la barre ; il fit un long rapport sur toutes les circonstances qui avaient amené cette retraite du roi à l'Assemblée. Il fut écouté en silence. Le président donna des éloges à la conduite de l'administration départementale. Jusque-là rien n'annonçait un autre dénouement que la réalisation des projets et des espérances de la Gironde. Rœderer, qui les avait partagés, avait donné ses conseils en ce sens. A la vérité, il ne pouvait raisonnablement indiquer une autre conduite, lorsque le roi n'avait ni les moyens, ni la volonté de se défendre. La reine commençait à reprendre quelque espoir, tant elle avait de mobilité et d'ignorance de la situation.

En cet instant, un officier municipal vint annoncer que les rassemblements qui occupaient le Carrousel, se disposaient à attaquer le château avec du canon. A peine finissait-il ce récit, qu'un officier accourut et informa l'Assemblée que les portes du château étaient forcées, et que les citoyens étaient prêts à s'égorger.

L'Assemblée rendit aussitôt un décret qui mettait les propriétés et les personnes sous la protection du peuple de Paris, et elle envoya une députation chargée de porter cette déclaration aux rassemblements armés. Une autre députation fut destinée à se rendre à l'Hôtel de Ville. Il était alors huit heures du matin. Tout à coup le canon se fit entendre ; des cris confus pénétraient du jardin jusque dans la salle ; les assistants des tribunes publiques se levèrent et répondirent par leurs clameurs : « Vive la nation ! vivent la liberté et l'égalité ! » Les commissaires rentrèrent ; ils n'avaient pu accomplir leur mission ; le peuple ne les avait point laissés passer. Le bruit de la fusillade se mêlait aux détonations répétées de l'artillerie et semblait se rapprocher.

Après quelques instants d'effroi et de trouble[38], l'Assemblée reprit un aspect de fermeté et de calme. Dans cette terrible attente, elle conservait une courageuse dignité.

Pendant les irrésolutions du roi et l'inertie de l'Assemblée, voici quelle avait été la marche de l'insurrection. Le signal et l'ordre décisif étaient partis des Cordeliers. Danton avait quitté Paris depuis quelques jours ; il revint d'Arcis-sur-Aube le 9 août. Tout était prêt, et ses amis commençaient à s'étonner de son absence[39] ; il se montra fort résolu et contribua plus que tout autre à décider les Cordeliers à l'exécution de l'entreprise, trop commencée pour pouvoir être différée. Cela était d'autant plus essentiel qu'au faubourg Saint-Antoine, Santerre était au moins hésitant. Des commissaires se rendirent dans chaque section ; ils étaient délégués par l'autorité municipale, sous prétexte de calmer la population irritée. Danton rentra chez lui, se coucha et semblait peu empressé d'aller se mêler au désordre qu'il venait de susciter. Bientôt après, et lorsque le tocsin eut sonné, les assemblées de sections envoyèrent des députés à l'Hôtel de Ville ; Danton, délégué par sa section, montra peu de diligence à s'y rendre ; on fut obligé de l'envoyer chercher plusieurs fois. Ces commissaires siégèrent durant plusieurs heures sans se déclarer autorité officielle ; mais c'était à eux qu'obéissait Manuel, procureur général de la commune, ainsi que tous les agents. Par leur ordre, la disposition prise par le commandant général Mandat fut rétractée, et les canons placés sur les ponts furent ôtés ; la garde nationale fut avertie de ne point se rendre à l'appel des tambours qui battaient la générale.

Alors arriva Pétion ; il raconta les dangers qu'il avait courus aux Tuileries, et comment il avait été sauvé par quelques grenadiers, récit qui n'était point véritable. A trois heures Mandat comparut ; il déclara qu'il avait agi en vertu de la réquisition de M. le maire ; mais il ne put la représenter écrite[40]. Le président des commissaires de sections ordonna qu'il fût emmené en prison ; il fit en même temps un geste horizontal qui signifiait la mort. Mandat fut égorgé, et sa tête mise au haut d'une pique. On a écrit que ce crime avait été commandé pour reprendre l'ordre que Pétion lui avait donné ; cela est peu vraisemblable. Il avait reçu cet ordre par l'intermédiaire du procureur général du département, et cette circonstance n'avait rien de caché ; puis Pétion l'avait renouvelé, mais Mandat n'en était point porteur ; Mandat fut massacré, parce qu'il avait le projet et la volonté de pourvoir à la défense du roi. La générale avait été battue ; les légions arrivaient de toutes parts avec leurs canons, et quelques-unes étaient très-disposées à obéir au commandant[41]. S'il avait conservé sa liberté d'action, l'émeute pouvait être refoulée. Sa mort fut vraisemblablement la circonstance décisive de la journée.

Depuis le 20 juin, il avait été promis à Pétion que, lorsque la véritable insurrection éclaterait, on aurait soin de mettre sa responsabilité à l'abri, en le retenant consigné chez lui[42]. Dans ce moment critique on oubliait ou l'on tardait à lui rendre ce bon office ; il envoya plusieurs fois à la municipalité pour réclamer l'exécution de cette promesse. Plus tard, un de ses amis, Carra, membre du comité qui avait préparé et décidé l'insurrection, témoigna ainsi en sa faveur : « Pétion n'eut pas la moindre part au succès ; mais qu'il se soit trouvé maire, ce fut une véritable providence pour les patriotes. » En effet, au moment où il insistait si vivement pour être mis en arrestation, le succès était encore douteux, du moins il le pensait ainsi[43].

 

Maintenant nul obstacle ne pouvait empêcher les bandes révolutionnaires d'arriver jusqu'aux Tuileries ; il n'y avait plus aucun dessein concerté, aucun ordre donné pour en défendre les approches. Le défaut de plan, d'absence de discipline n'ont point les mêmes inconvénients pour une insurrection ; sa marche est nécessairement irrégulière ; elle ne comporte pas un plan arrêté d'avance ; elle profite plus qu'elle ne perd du hasard et de l'imprévu ; lorsque, dès le début, elle ne rencontre pas une résistance qui la trouble et la décourage, elle devient de moment en moment plus difficile à vaincre, souvent impossible.

Les diverses colonnes de l'émeute se mirent en marche plus tard que ne l'avaient espéré les conspirateurs. Les Marseillais et les Cordeliers furent quelque temps retenus par la crainte de la légion d'Aclocque, qui ne leur était pas favorable ; ils savaient aussi que des canons étaient placés sur les ponts. Lorsqu'ils n'eurent plus cette inquiétude, ils partirent.

Le faubourg Saint-Antoine se décida plus difficilement. Santerre avait la confiance du comité d'insurrection, et l'assemblée des sectionnaires le nomma commandant ; il n'était pourtant pas un homme sûr ; son dévouement était à la mesure de Pétion ; il retint longtemps les bataillons de son faubourg et ne prit sa résolution que lorsque Westermann, l'ardent ami de Danton, lui présenta la pointe de son épée sur la poitrine, en disant que les Marseillais étaient déjà sur le Carrousel.

Ils étaient arrivés entre six et sept heures, augmentés de cette foule qui, par curiosité, par besoin de mouvement ou par opinion, se joint toujours aux colonnes d'une émeute. Ils avaient occupé le Carrousel, le quai des Tuileries, la place Louis XV.

Vers huit heures du matin, pendant qu'ils parlementaient avec menaces, pour se faire ouvrir la porte de la cour royale et qu'ils se mettaient en intelligence avec les gardes nationaux de leur opinion, lorsque le roi était déjà réfugié à l'Assemblée, la colonne du faubourg Saint-Antoine, après avoir suivi la rue Saint-Honoré, déboucha sur le Carrousel ; elle était commandée par le Polonais Lazouski et par Westermann, à cheval, et remarquable par son grand plumet rouge.

Il alla aussitôt vers la porte royale, et comme les Marseillais n'avaient pas encore obtenu qu'elle fut ouverte, il la fit enfoncer. Aussitôt les canonniers qui devaient défendre l'entrée du château, emmenèrent leurs pièces ; Westermann les fit retourner contre les Tuileries.

 

Trois cents gardes nationaux et deux compagnies des Suisses avaient été détachés pour escorter le roi. Sa retraite avait découragé tous ceux des défenseurs qui étaient restés dans la cour. Dès que la porte fut ouverte, la foule se précipita ; nulle résistance ne fut tentée ; les gardes nationaux se dispersèrent ; les postes des Suisses se replièrent vers le château.

Sans essayer de défendre le grand vestibule, ils se placèrent sur l'escalier, dans la salle des gardes et dans les salles dont les fenêtres donnent sur la cour. L'escalier était alors au milieu ; on y montait du vestibule par une large rampe ; elle s'arrêtait à un palier, d'où, par deux autres rampes symétriques en retour de la première, on arrivait à la salle des gardes.

Les Suisses se hâtèrent de construire avec quelques pièces de bois une barricade sur le palier, en haut de la première rampe. Bientôt se présentèrent une cinquantaine d'hommes ivres de vin et de fureur, qui semblaient être travestis en brigands de théâtre ; ils demandèrent passage. « Nous voulons visiter les appartements, » disaient-ils avec de bizarres jurements et de féroces menaces proférés dans le dur accent du dialecte de Marseille. Les officiers alléguèrent poliment leur consigne, et en témoignage de concorde, ils criaient : « Vive la nation ! »

Les Marseillais tentèrent alors d'emporter la barricade de vive force, quelques-uns portaient de vieilles hallebardes à crochet ; ils les poussaient par-dessus la barricade, tâchant d'accrocher les hommes qui la défendaient. Ils entraînèrent ainsi un adjudant des gardes suisses, le dépouillèrent et voulaient lui trancher la tête ; ses camarades parvinrent à le dégager. Déjà les sentinelles qui étaient au pied de l'escalier, en avant de la barricade, avaient été égorgées. Les officiers trouvèrent cependant moyen de se faire écouter un moment par ces forcenés ; ils représentèrent que de braves soldats ne pouvaient rendre leur poste ni se laisser désarmer, et qu'ils sacrifieraient leur vie, plutôt que de manquer à leur devoir et à leur honneur. Pendant un instant, les Marseillais parurent comprendre ce noble sentiment militaire ; puis ils recommencèrent leurs cris et leurs menaces, mais n'espérant plus emporter le poste, ils se retirèrent ; ce fut à cet instant que commença la fusillade. De quel côté partit le premier coup ? question sans importance et qui ne comportait pas même un scrupule de formalité. Évidemment le combat était engagé, le sang avait coulé, et ceux qui ne se défendaient pas avaient été livrés au massacre. Les Suisses avaient un ordre écrit, donné au nom des officiers de la loi. « Un attroupement va se présenter, il vous est enjoint, ainsi qu'à la garde nationale et à la troupe de ligne, de vous opposer à cet attroupement et de repousser la force par la force. » Lorsqu'en rentrant au château, les commandants suisses avaient pris les ordres du maréchal de Mailly, il leur avait répété : « Ne vous laissez pas forcer. »

Le combat, qui s'engageait sur l'escalier, détermina sans doute les Suisses à tirer par les fenêtres. La cour était remplie d'une foule pressée, le désordre était complet ; les uns engageaient les défenseurs du château à fraterniser avec le peuple et à crier : « Vive la nation ! » d'autres les injuriaient : « A bas les habits rouges ! » criaient-ils. Un coup de pistolet avait même été tiré sur une fenêtre ; alors on commença à. se fusiller. Les grenadiers des Filles-Saint-Thomas, seuls de toute la garde nationale qui fussent restés à leur poste, étaient aussi animés que les Suisses. La troupe de Westermann et de Lazouski soutint vaillamment le premier feu des fenêtres et riposta par un feu vif ; elle fit aussi des décharges d'artillerie, qui furent meurtrières.

Mais parmi cette foule amoncelée dans la cour, où la plupart n'étaient pas venus pour se battre, tous les coups, partis des fenêtres, portaient ; bientôt la terreur s'empara de cette multitude désordonnée ; la cour se trouva vide et jonchée de cadavres. Une réserve des Suisses déboucha de la cour latérale du pavillon Marsan et reprit les canons abandonnés par les insurgea ; ils furent mis en batterie devant la porte royale. Les Marseillais avaient conservé deux pièces sur une terrasse de la cour des Suisses, d'où ils plongeaient sur la cour et sur la place : leur feu était meurtrier. Toutefois les Suisses balayèrent le Carrousel.

Pendant ce carnage, un jeune officier d'artillerie, qui devait un jour s'asseoir glorieusement sur le trône, dans ce palais des Tuileries dont il regardait l'attaque et la défense, était témoin du combat. Ce souvenir, après beaucoup d'années, revenait souvent à sa pensée. Selon son récit : « Les Suisses servirent vigoureusement l'artillerie ; en dix minutes les Marseillais furent chassés jusqu'à la rue de l'Échelle, et ils ne revinrent que lorsque les Suisses se furent retirés par ordre du roi[44]. »

C'est alors, en effet, qu'arriva M. d'Hervilly, sans armes, sans chapeau, à travers la fusillade et la mitraille. « Il ne s'agit pas de cela, criait-il, il faut vous porter à l'Assemblée[45]. »

Au premier coup de canon qui fut entendu à l'Assemblée, la reine reprit les illusions qui, depuis quelques mois, avaient si souvent traversé sa pensée. « Eh bien ! monsieur d'Hervilly, dit-elle, n'avons-nous pas bien fait de ne point partir ? — Je souhaite, répondit-il avec tristesse, que Votre Majesté puisse me faire la même question dans six mois[46]. »

Au même moment, un autre sentiment faisait dire au roi : « J'avais défendu de tirer[47]. » Il ordonna à M. d'Hervilly d'aller sur-le-champ faire cesser le feu.

Les Suisses se replièrent en bon ordre et passèrent dans le jardin. La position était meurtrière pour eux. De la grille du Pont-Royal et de la terrasse de l'eau, de l'entrée opposée et de la terrasse des Feuillants, on tirait sur eux. Ils traversèrent le jardin, en suivant l'allée du milieu, et en perdant beaucoup des leurs. Ils avaient placé deux pièces de canon devant le château, afin de protéger leur retraite.

Ces décharges de mousqueterie se joignant au bruit du canon entendu de près, répandaient, sinon l'effroi, du moins le trouble dans l'Assemblée : le moment semblait critique. Vergniaud avait été remplacé au fauteuil par Guadet ; il parvint à ramener le silence ; mais tout à coup les spectateurs des tribunes qui, par les fenêtres, voyaient dans le jardin, s'écrièrent : « Voilà les Suisses ; ils viennent attaquer l'Assemblée ; nous ne vous quittons pas, nous périrons avec vous. » Le commandant du poste se précipita à la barre : « Nous sommes forcés, » criait-il. Déjà des balles, traversant les fenêtres, étaient venues frapper le plafond de la salle. L'Assemblée se leva tout entière, et d'une voix unanime fit entendre : « Vive la nation ! vive la liberté ! »

En effet, les Suisses étaient parvenus sur la terrasse des Feuillants ; ils entraient dans les corridors de la salle. M. de Salis, l'épée à la main, parut à la porte de l'Assemblée. Un député lui ordonna de faire mettre bas les armes à sa troupe. Les Suisses demandèrent les ordres du roi ; leur commandant, M. de Durler, alla les prendre. Le roi lui dit : « Posez les armes entre les mains de la garde nationale, je ne veux pas que de braves gens comme vous périssent. » Puis, il lui remit un ordre entièrement écrit de sa main : « Le roi ordonne aux Suisses de poser les armes et de se retirer aux casernes. » Le ministre de la marine annonça à l'Assemblée l'ordre que le roi venait de donner. Deux députés furent chargés de conduire les Suisses et de veiller à leur sûreté.

Tout était consommé ; la nouvelle révolution était accomplie, la monarchie constitutionnelle avait cessé.

Le premier acte de cette Assemblée, devenue l'unique et absolu souverain, fut de réclamer de l'autorité encore inconnue, qui siégeait à l'Hôtel de Ville, la liberté de Pétion. Le président proposa et fit adopter une proclamation ainsi conçue : « Si la première autorité constitutionnelle est encore respectée, si les représentants du peuple, amis de son bonheur, peuvent encore réclamer la justice et la raison, ils prient les citoyens et leur ordonnent au nom de la loi, de laisser paraître aux yeux du peuple le magistrat que le peuple chérit. »

Puis arrivèrent les membres de la nouvelle commune de Paris, qui s'étaient conféré à eux-mêmes un pouvoir sans limite. « Les circonstances commandaient, dirent-ils, notre élection, et notre patriotisme nous en rend dignes. Le peuple, las des intrigues et des perfidies de la cour, a senti qu'il était temps d'arrêter l'empire sur le bord de l'abîme. Il ne vous reste plus qu'à seconder le peuple. Nous vous demandons, en son nom, des mesures de salut public. Pétion, Manuel, Danton sont toujours nos collègues ; Santerre est à la tête de la force armée. »

Ensuite ils demandaient vengeance des traîtres et des étrangers, qui avaient fait couler le sang du peuple. Et parlant toujours au nom du peuple, ils finissaient par déclarer que les mesures extraordinaires qui avaient été prises pour résister à l'oppression ne pouvaient avoir d'autres juges, que « le peuple, votre souverain et le nôtre, réuni en assemblée primaire. »

Le serment de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir à son poste fut prêté par chaque député, nominalement appelé ; diverses députations des sections demandèrent la déchéance du roi et vengeance des Suisses ; quelques mesures furent tentées pour arrêter le désordre et les massacres. Des boîtes et des bijoux étaient apportés en preuve de la probité des envahisseurs du château.

Telles furent les occupations de l'Assemblée jusqu'au moment où Vergniaud, au nom de la commission extraordinaire, vint présenter le projet de décret destiné à donner une forme législative aux volontés de l'insurrection. Il était conçu en ces termes :

 

« L'Assemblée nationale-, considérant que les dangers de la patrie sont parvenus à leur comble ; que c'est pour le corps législatif le plus saint des devoirs d'employer tous les moyens de la sauver ; qu'il est impossible d'en trouver d'efficaces, tant qu'on ne s'occupera point de tarir la source du mal ; — Considérant que ces maux dérivent principalement des défiances qu'a inspirées la conduite du chef du pouvoir exécutif, dans une guerre entreprise en son nom contre la constitution et l'indépendance nationale ; que ces défiances ont provoqué de diverses parties de l'empire, un vœu tendant à la révocation de l'autorité confiée à Louis XVI ; — Considérant néanmoins que le corps législatif ne doit et ne veut pas agrandir la sienne par aucune usurpation ; que dans les circonstances extraordinaires où l'ont placé des événements imprévus par toutes les lois, il ne peut concilier ce qu'il doit à sa fidélité inébranlable à la constitution avec sa ferme résolution de s'ensevelir sous les ruines du temple de la liberté plutôt que de la laisser périr, qu'en recourant à la souveraineté du peuple, et prenant en même temps les précautions indispensables pour que ce recours ne soit pas rendu illusoire par des trahisons, - décrète ce qui suit :

« ART. 1ER. Le peuple français est invité à former une convention nationale.

« ART. 2. Le chef du pouvoir exécutif est provisoirement suspendu de ses fonctions, jusqu'à ce que la convention nationale ait prononcé sur les mesures qu'elle croira devoir adopter pour assurer la souveraineté du peuple et le règne de la liberté et de l'égalité.

« ART. 3. La commission présentera dans ce jour un mode d'organiser un nouveau ministère.

« ART. 4. Les ministres actuels continueront provisoirement l'exercice de leurs fonctions.

« ART. 5. La commission proposera dans le jour un projet de décret sur la nomination d'un gouverneur du prince royal.

« ART. 6. Elle proposera un projet de décret sur le traitement à accorder au roi, pendant sa suspension.

« ART. 7. Le roi et sa famille demeureront dans l'enceinte du corps législatif jusqu'à ce que le calme soit rétabli dans Paris.

« ART. 8. Le département fera préparer un logement au Luxembourg, où ils seront mis sous la garde des citoyens et de la loi.

« ART. 9. Tout fonctionnaire public, tout soldat, sous-officier, officier de tout grade et général d'armée, qui, dans ces jours d'alarme abandonnera son poste, est déclaré infâme et traître à la patrie. »

Guadet proposa ensuite que l'Assemblée nommât les nouveaux ministres par scrutin individuel, chacun votant à haute voix. Le même mode devrait être employé à la nomination du secrétaire du conseil et du gouverneur du prince royal.

Toutes ces dispositions étaient adoptées sans discussion. A chaque moment de nouveaux rapports informaient l'Assemblée que le désordre continuait ; un vaste incendie consumait les bâtiments qui formaient alors l'enceinte des trois cours situées entre le château et le Carrousel. Les Suisses étaient massacrés sans défense ; un sentiment de vengeance et de rage animait les vainqueurs, et plus encore une populace qui n'avait pas combattu. L'Assemblée éprouvait de douloureuses impressions, en apprenant ces actes sanguinaires. « Quels cannibales ! » s'écriait Vergniaud ; On aurait voulu arrêter ces horreurs. De publiques louanges furent adressées à un homme qui venait de sauver un soldat suisse et l'avait amené dans la salle.

Des pétitionnaires se présentaient pour réclamer encore la déchéance ; Vergniaud leur expliqua que la suspension était une mesure équivalente et suffisait pour rassurer contre les trahisons du chef du pouvoir exécutif. Il espérait que le peuple voudrait bien connaître et entendre la vérité.

On ne pouvait manquer de songer aux armées. Douze commissaires furent choisis pour s'y rendre.

 

Un des grands sujets de réclamation contre l'Assemblée constituante et contre son œuvre constitutionnelle avait été la condition d'un cens de contribution directe, équivalant à trois journées de travail, exigé pour l'exercice des fonctions électorales. Il fut décrété que tout citoyen âgé de vingt-cinq ans vivant du produit de son travail, serait dorénavant admis à voter dans les assemblées primaires.,." Les plus grandes questions d'où allaient dépendre le sort et l'avenir du pays, n'étaient pas, ne pouvaient pas être examinées. La force venait de les trancher et ne permettait plus à la raison de les discuter. Les appels nominaux constatèrent qu'une Assemblée de sept cent cinquante membres ne comptait plus que deux cent quatre-vingt-quatre votants. Brissot, qui semblait désirer que tout se passât en règle et dans les formes, avait fait décréter que les ministres du roi avaient perdu la confiance de la nation. On procéda à l'élection d'un nouveau cabinet. Les trois ministres renvoyés avant le 20 juin, furent par acclamation, et comme de droit, réintégrés. Le scrutin donna à Roland, Clavière et Servan des collègues choisis dans une autre couleur d'opinion. Danton fut élu ministre de la justice ; Monge, de la marine ; Lebrun, des affaires étrangères ; Grouvelle, secrétaire du conseil.

Jusqu'ici les Girondins pouvaient sembler les maîtres d'une victoire où ils n'avaient pris part qu'en appelant depuis quatre mois l'insurrection, à laquelle ils ne s'étaient point associés, qu'ils avaient même voulu arrêter ou retarder. Vergniaud, Guadet, Gensonné, avaient successivement présidé l'Assemblée ; c'étaient eux qui avaient parlé en son nom. Les actes qu'elle venait d'accomplir, la dictature dont elle s'emparait, étaient conformes aux désirs et aux projets de la Gironde. La royauté n'était pas abolie ; un dernier semblant de respect, une intention de justice ou du moins d'humanité entourait le roi, vaincu, prisonnier et déchu. Leur pensée si bien connue de s'emparer du gouvernement d'un roi mineur, de lui donner un régent et de veiller à son éducation : ce programme de leurs espérances paraissait se réaliser.

 

Pendant qu'une minorité incompétente à représenter l'Assemblée nationale essayait de convertir en institution régulière le triomphe de la violence et s'imaginait peut-être inaugurer l'avenir de la France, la famille royale restait enfermée dans la loge, où on lui avait donné un asile et une prison. C'était sous les yeux du roi, sans qu'on fît même attention à sa présence, qu'on décidait le sort du monarque et de la monarchie ; il entendait les récits de cette guerre civile, qu'il avait voulu éviter, et qui n'était plus qu'un massacre de ses fidèles serviteurs vaincus sans combat pour lui obéir ; il avait à subir les outrages des pétitionnaires qui parlaient de ses trahisons, lui imputaient le sang versé et commençaient à demander sa tête.

Durant les longues heures qui s'écoulèrent ainsi, le roi conserva invariablement ce calme, qui n'était pas de la dignité, cette impassible constance, cette sainte résignation, qui pouvaient émouvoir les cœurs, mais ne ranimaient pas les courages et n'imposaient aucun respect aux âmes grossières ou perverses.

La tribune du Logographe avait dix pieds carrés ; une chaleur étouffante remplissait cet espace resserré. Près de la porte, cinquante gardes nationaux maintenaient un espace vide ; ils ne laissaient passer que des amis et des serviteurs de la famille royale, qui au péril de la vie, venaient offrir leurs services et leur inutile dévouement. Le roi parlait peu, sans aucune altération du son de sa voix, sans que sa physionomie exprimât une émotion, c'était sa simplicité habituelle, sa bienveillante politesse. Il s'accoudait sur le devant de la tribune et lorsque quelques députés dont il connaissait le visage, s'approchaient de lui, il leur parlait comme s'il eût encore été aux Tuileries ; il échangea quelques paroles avec Vergniaud. Coustard, député de Nantes, conversait avec lui pendant le vote du décret de suspension. « Cela n'est guère constitutionnel, disait le roi. — Sire, c'est le seul moyen de vous sauver la vie, » répondit Coustard. On lui - montrait des égards ; sa présence inspirait une compassion passagère, même à des ennemis violents.

Le peintre David se vanta de lui avoir adressé un horrible propos ; il s'était avancé à l'entrée de la tribune et observait, avec une curiosité d'artiste, l'expression du malheur, sur les physionomies diverses de cette famille auguste et déchue. Le roi l'aperçut et lui dit : « Monsieur David, quand pourrez-vous finir mon portrait ? » David prétendit avoir répondu : « Je ne ferai désormais le portrait d'un tyran que lorsque j'aurai sa tête dans mon chapeau. » David lui-même racontait que telle avait été sa réponse.

Cette séance, qui dura seize heures, succédait à une fatigante nuit ; le roi se sentit pressé de la faim et demanda à manger. Devant cette assemblée qui prononçait sur son sort, devant tant de regards portés sur lui, il déjeuna avec appétit. Cette nouvelle preuve d'un sang-froid imperturbable affligea la respectueuse pitié de ses amis et procura à la haineuse malveillance une occasion de plus pour abaisser son caractère et sa dignité.

La reine aussi supporta avec courage cette chute profonde, ce péril de tous les instants, cette agonie de la royauté ; mais sa contenance témoignait plus de fierté que de résignation ; elle ne paraissait ni troublée ni effrayée ; ses émotions étaient contenues. Elle parlait peu, restait presque immobile avec une expression de noblesse et même de hauteur, où se laissait voir de l'irritation. Elle ne repoussait point l'espérance ni les illusions ; sa fermeté conservait un caractère féminin. Elle avait entendu sans effroi les bruits du combat, comme une dernière chance de salut et de succès. Lorsqu'elle avait vu le triomphe complet de l'insurrection, elle disait : « Le duc de Brunswick n'en sera pas moins en France le 23 ; » et le roi avait répondu avec calme : « Ils me vengeront peut-être, mais ils ne me sauveront pas. » Puis, comme les Girondins semblaient prendre possession du pouvoir et disposés à ne point abolir la monarchie, la reine en revenait à l'idée que ce serait seulement quelques mauvaises semaines de captivité et d'angoisses. Lorsque l'Assemblée nomma des ministres, elle dit à M. de Sainte-Croix, qui se trouvait près d'elle : « J'espère que vous ne vous en croyez pas moins ministre des affaires étrangères. »

Elle n'avait pas même la consolation de se sentir aimée, regrettée, respectée par cette nation, à qui, dès sa première jeunesse, elle avait tant désiré plaire et où elle avait cru trouver une patrie. Elle gavait combien de haine et de fureur on avait excité contre elle par les plus infâmes calomnies. L'opinion était pervertie ; en sorte que le vulgaire, dans ses convictions, croyait avoir à se venger, tandis que la reine sentait, dans sa conscience, qu'elle avait beaucoup à pardonner.

C'est ainsi que le spectacle touchant de la famille royale, exposée comme des captifs pour orner le triomphe de l'insurrection, comme des victimes destinées au prochain sacrifice, inspirait tout au plus une pitié timide et muette à quelques âmes honnêtes ; tandis que les regards de l'Assemblée et de la foule entassée des spectateurs n'exprimaient qu'un sentiment hostile ou une insultante froideur. Le jeune Dauphin endormi sur les genoux de sa mère, les larmes qui coulaient sur le visage de Madame Royale, réservée à une si longue suite de malheurs, la physionomie angélique de Mme Élisabeth se dévouant avec tendresse et sainteté, elle qui vivait dans une région élevée au-dessus des opinions et des discordes de la terre : tout ce tableau, enfermé dans le cadre étroit de la tribune, était observé avec malveillance ; la passion politique et l'esprit de parti avaient endurci les cœurs et aboli la sympathie humaine.

La famille royale était entrée à l'Assemblée le 10 août, vers huit heures du matin, et y resta jusqu'au lendemain à trois heures et demie de la nuit. Alors la séance fut suspendue, et le roi fut conduit avec sa famille dans trois cellules du couvent des Feuillants, où un architecte avait fait porter quelques meubles.

Les députés se retirèrent : la journée du 10 août était close. Maintenant il ne restait plus rien de l'ancienne monarchie, rien du gouvernement que la France avait voulu se donner. En quelles mains tombera le pouvoir ? Comment sera-t-il exercé ? Quel sera le sort de la France ? Entrera-t-elle dans une ère de liberté et de bonheur ? Sera-t-elle livrée à l'anarchie et au désordre ? C'est ce qu'en ce moment personne ne pouvait prévoir, pas plus les vainqueurs que les vaincus de cette guerre civile qui ensanglantait la capitale.

 

 

 



[1] Mémoires de Mme Roland.

[2] Lettres de Mme Roland.

[3] Garat.

[4] Brissot.

[5] Toulongeon.

[6] Lettres de Mme Roland.

[7] Mme Roland.

[8] Mémoires du général La Fayette.

[9] Mémoires de Louvet. — Brissot à tous les républicains de France. — Id. séance des Jacobins, 3 avril 1793.

[10] Rapport au roi, 28 février 1792.

[11] Rapport de Brissot. — Discours de Vergniaud.

[12] Journal de Paris, 5 mai 1792.

[13] La Fayette.

[14] Mém. de Louvet. — Mém. de Barbaroux.

[15] Mémoires de Barbaroux.

[16] Déposition de La Reynie. — Mém. de Ferrières.

[17] Déposition de Mouchet.

[18] Chronique des cinquante jours. — Aveu de Legendre à Boissy d'Anglas. — Dénonciation contre Chabot.

[19] Anecdotes par Harmand (de la Meuse). — Mémoires de Buzot.

[20] Mém. du général La Fayette.

[21] Camille Desmoulins : le Vieux Cordelier.

[22] Mémoires du général La Fayette.

[23] Mémoires de Barbaroux.

[24] Mémoires de Mme Roland.

[25] Lettre de Blanc Gilly, député des Bouches-du-Rhône.

[26] Mémoires de Barbaroux.

[27] Rœderer. — Chronique des cinquante jours.

[28] Toulongeon. — Mémoires du général La Fayette. — Bertrand de Molleville. — Hue.

[29] Journal de Paris, 2 août 1792. — Lettre de M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély.

[30] Mémoires de Mme Roland. — Mémoires de Barbaroux.

[31] Journal de Paris, n° du 10 août 1792.

[32] Le Moniteur ne contient point la fin de cette séance ; les autres journaux la rapportent incomplètement. Le Logographe est plus exact. — Mém. du général La Fayette.

[33] Mémoires de Barbaroux.

[34] M. d'Aubier, témoin oculaire, voulait revenir de la Haye pour déposer de cette circonstance dans le procès du roi.

[35] Lettre du baron d'Aubier à Mallet du Pan. - Mercure britannique.

[36] Mémoires de Mme de La Rochejacquelein.

[37] Mémoires de Lavalette. — Souvenirs de la terreur. — Chronique des cinquante jours.

[38] Séance du 10 août dans le Logographe. — Histoire de France par l'abbé de Montgaillard. — Récit de la conduite des gardes suisses.

[39] Récit de Mme Camille Desmoulins. — Rapport de Saint-Just, du 31 mars 1794.

[40] Rapport d'Osselin à l'Assemblée nationale.

[41] Mémoires de Barbaroux.

[42] Mémoires de Barbaroux. — Observations de Pétion sur la lettre de Robespierre.

[43] Moniteur du 12 novembre 1792 : projet d'un discours en réponse à Robespierre par Pétion.

[44] Chronique des cinquante jours. — Mémorial de Sainte-Hélène.

[45] Récit de la conduite des gardes suisses.

[46] Mémoires de Bertrand de Molleville.

[47] Histoire de la Révolution, par M. de Toulongeon.