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M.
Garat écrivait en 1821 : « Le moment actuel, celui où vivent encore tant de
témoins, est le seul où la Convention puisse être bien jugée : c'est l'un des
plus grands services à rendre aux générations qui vont suivre. Si ce travail
n'est pas fait dans ce moment, il ne pourra jamais être bien fait. La
postérité ne recevra, sur la Convention, que des traditions et des jugements
opposés qui, par cela même, obtiendront très-peu de confiance et
n'augmenteront que le nombre de tant de sombres et insolubles problèmes dont
les ténèbres enveloppent de toutes parts le genre humain. » En exprimant ce
regret, le spirituel écrivain pensait sans doute que, dans les récits
historiques, rien ne peut remplacer le témoignage des contemporains ; non pas
seulement parce qu'ils l'apportent ce qu'ils ont vu, mais parce que leur
jugement, lors même qu'il est impartial et
désintéressé, garde l'impression vive et colorée des scènes et des
personnages ; parce qu'ils ont vu de leurs yeux cet aspect général d'une
situation ou d'une époque que ne peut reproduire l'étude des documents
écrits. Les
sentiments qui animaient une génération, ce qu'elle disait, ce qui était
approuvé ou blâmé par elle ; ce qui l'affligeait ou lui donnait la joie et
l'espérance, sont des faits historiques indispensables pour peindre et
raconter le temps passé. Plus
tard, l'histoire est écrite sous un autre point de vue ; elle prend une autre
sorte d'intérêt ; elle n'est plus un tableau ; elle n'est plus le drame
vivant d'une époque, mais un chapitre de la grande histoire générale d'une
nation, ou même de l'humanité. Les résultats plus ou moins inaperçus par les
générations éteintes deviennent pour l'écrivain le principal intérêt ; il se
forme un jugement total qui le guide dans son récit, qui en détermine la
couleur et en efface les détails ; il se complaît à résumer les événements,
et fait abstraction des circonstances, quand elles s'accordent mal avec
l'idée d'ensemble qu'il a conçue. Les faits accomplis l'ont mis, à ce qu'il
croit, dans le secret de la Providence, et il expose comment ce qui a été a
dû être. Les personnages sont présentés comme des instruments qui ont servi à
consommer des actes nécessaires, ou bien comme l'expression d'une idée :
ainsi leur caractère, leurs passions, leur mobilité, leurs contradictions
s'effacent dans le rôle qu'ils ont joué. Il semblerait que le libre arbitre
leur a été retiré, qu'ils ne sont plus responsables de leur conduite, et
qu'ils ont marché dans une voie tracée devant eux pour arriver à un but
déterminé. On peut
dire que les écrivains, qui envisagent ainsi l'histoire hors du temps où les
événements se sont passés, la voient de plus haut ; qu'ils ne participent pas
aux jugements incomplets des contemporains, à leurs partialités, à leurs
passions, h leurs préjugés. Il en est ainsi pour les historiens vraiment
philosophes, et de telles œuvres prennent place parmi les plus nobles
productions de l'esprit humain. Mais lorsque ces jugements portés de haut
n'ont point le calme de la sagesse ; lorsque le système ou les penchants de
l'écrivain ne lui laissent pas l'impartialité ; lorsqu'il est sous le joug de
son opinion, ses récits doivent exciter plus de méfiance encore que les
témoignages passionnés des contemporains ; les faits prennent une
signification arbitraire ; les personnages deviennent une conception de
l'auteur ; les situations ont une couleur factice ; les tableaux sont une
création du peintre et non pas un portrait de la réalité ; et si les passions
du temps passé ont légué à l'auteur leurs préjugés et leurs ardeurs, l'œuvre
historique n'est plus qu'un factum de controverse. M.
Garat, qui regrettait que l'histoire de la Convention ne fût pas racontée par
un contemporain, donnait lui-même un exemple de la différence des jugements
et des récits selon l'époque où ils ont été écrits. Dans un mémoire publié en
1795, il avait représenté avec de vives couleurs les séditions de la ville de
Paris, les luttes haineuses qui absorbaient toutes les préoccupations de la
Convention, le désordre universel, l'absence de gouvernement. Conformément
aux penchants de son esprit, il avait imputé les crimes et les malheurs
plutôt au cours des événements qu'à la volonté des hommes ; mais ces crimes
et ces malheurs, il ne les regardait pas alors comme la condition nécessaire,
comme la cause des grands résultats qui les avaient suivis. Vingt-cinq
ans après, son imagination mobile s'animait au souvenir d'un passé qui ne
produisait plus sur lui l'effet sérieux de la réalité, mais qui lui
paraissait comme la représentation d'un grand drame. L'affreux désordre qui
avait troublé et affligé le ministre de 1793, excitait les émotions
imaginaires du spectateur de 1820 : le poète ou l'artiste avait remplacé
l'homme politique et l'historien sincère. Empruntant à Pascal une éloquente
contemplation de la créature humaine, Garat disait : « Quelle nouveauté !
quel chaos ! quel sujet de contradiction ! quelle chimère est-ce donc que la
Convention ? Juge de toutes choses ; amas d'incertitudes ; gloire et rebut de
l'univers ; si elle se vante, je l'abaisse ; si elle s'abaisse, je la vante ;
je la contredis toujours jusqu'à ce qu'elle comprenne qu'elle est un monstre
incompréhensible. » Non
content de ce thème d'admiration où l'ordre social, où la justice et
l'humanité, où le bonheur d'une nation semblent oubliés, en présence de la
grandeur et de la poésie du chaos, l'écrivain fait un portrait de la
Convention : «
Convoquée pour tout renverser et pour tout construire, elle a dans son sein
et parmi ses membres des ouvriers et des princes, des avocats et des
procureurs, des chirurgiens et des médecins, des comédiens et des poètes, des
magistrats et des philosophes, des hommes qui savent à peine lire et des
hommes capables de donner de nouvelles perfections aux méthodes de l'esprit
humain, des écrivains qui prêchent le meurtre et des écrivains qui conjurent
la justice des nations d'abolir la peine de mort ; les conditions et les
rangs naguère séparés par les barrières de tous les préjugés et de tous les
orgueils font, partie, au même titre, d'un conseil de législateurs suprêmes,
de législateurs qui doivent donner des lois aux lois elles-mêmes. — Née au
sein de tous les orages, loin de les conjurer, la Convention les nourrit et
les multiplie autour d'elle et dans son propre sein ; il semble qu'elle en
fasse les éléments de son existence et de sa puissance. » — Et plus
loin, celui qui signifia à Louis XVI son arrêt, l'appelle maintenant la
fatale sentence ; il la déplore comme une iniquité et une faute politique : «
Rien de ce que la Convention pouvait et devait faire, elle ne le fera ; une
fatalité plus aveugle que toutes les fatalités des destinées humaines veut
que la Convention prononce que Louis, déclaré inviolable, sera jugé ; qu'il
ne sera jugé que par elle ; que la sentence de mort sera exécutée presque à
la porte des juges ; et ces sources de tant de divisions sanglantes ouvertes
dans l'Assemblée vont faire entrer bientôt, dans le sein de la Convention,
les massacres errant sur la nation entière. » Certes,
il faut renoncer à toutes les règles de la raison humaine pour voir dans une
telle confusion la cause créatrice d'un édifice régulier et durable destiné à
être l'abri d'une nation heureuse. Le Créateur fit sortir le monde du chaos ;
ce ne fut pas le chaos qui, par sa propre vertu, enfanta le monde. Une
grande nation, forte par son unité, animée d'un patriotique sentiment, apte
aux travaux et aux dangers de la guerre, a résisté aux attaques des
puissances européennes et a fini par les vaincre : cette guerre, ce sont les
révolutionnaires qui l'avaient voulue et suscitée ; ce sont eux qui avaient
rendu d'abord la paix impossible et la victoire sans résultat définitif ; ce
sont eux qui avaient mis la France dans la cruelle nécessité de sacrifier un
million d'hommes sur les champs de bataille ; ce sont eux qui, par une
administration anarchique, ont fait endurer à nos armées tant de misères et
de souffrances ; ce sont eux qui auraient anéanti la discipline, si en face
de l'ennemi et du danger elle ne s'établissait pas d'elle-même ; ce sont eux
qui avaient créé d'autres armées, recrutées au nom du désordre, pour les
employer contre les citoyens et dans la guerre civile. La
gloire qu'on a voulu décerner à la Convention se rapporte presque entièrement
à la défense du territoire ; quant à l'ordre public, à la législation, à la
liberté, à la prospérité du pays, au bien-être de la population, il ne peut
en être question. Une assemblée tenue sous la crainte continuelle des émeutes
et se décimant sans cesse ; une constitution dont l'essai n'a pas été fait
pendant un seul jour ; une autre qui a été brisée avant d'avoir duré deux
années, et qui a disparu dès que la France a voulu retrouver l'ordre et le
calme ; des lois de proscription et de spoliation dirigées contre la
propriété et la famille ; l'anéantissement du commerce accompli par des
mesures que dictaient les séditions de l'ignorance et de l'intérêt mal
entendu ; la disette pendant deux années ; tels furent les bienfaits d'un
gouvernement qui, uniquement pour se maintenir contre un mécontentement
général, pour se défendre contre le soulèvement de populations irritées,
employa et imagina les mêmes moyens qui avaient servi à l'établir : les
exterminations juridiques, les massacres, les emprisonnements innombrables. Mais on
ne s'est pas contenté d'admirer la grandeur du spectacle, « l'extraordinaire
et l'incompréhensible » des personnages, de se complaire aux émotions
qu'inspirent tant de mouvement, tant d'énergie, tant de passions déchaînées,
tant de souffrances répandues sur tout un peuple, et de traiter les malheurs
de nos pères comme une belle et terrible tragédie ; on a voulu nous imposer
un sentiment de reconnaissance pour la tyrannie exercée au milieu de ces
hasards sanglants ; après avoir attribué les crimes à une nécessité fatale, à
la force des choses, on a prétendu qu'il fallait en faire honneur à une
politique habile, à de nobles et grandes vues, à des systèmes qui devaient
donner à l'humanité un bonheur inconnu. Il
faudrait savoir d'abord quelles œuvres a laissées la Convention ; ce qui nous
reste de ses lois ; quelles institutions elle a fondées ; quelles libertés
nous lui devons. Nous gardons un souvenir reconnaissant pour la génération
qui produisit les cahiers des états généraux, qui établit l'égalité des
droits, la représentation nationale, la libre délibération sur les affaires
publiques ; qui voulut faire de l'exercice du pouvoir, non pas un droit mais
un devoir ; qui proclama que la souveraineté a pour titre l'intérêt général.
Mais les hommes à qui ces biens ne suffisaient pas, et qui, par ambition, par
envie, par chimérique orgueil, ont travaillé à détruire une société pour en
fonder une autre, ces hommes qui commencèrent leur entreprise par
l'insurrection pour la continuer par les égorgements et les échafauds, qui
ont égaré et trompé les classes laborieuses en leur témoignant une hypocrite
sympathie, qui ont vainement essayé d'écrire en code leurs maximes
politiques, et de donner une forme de gouvernement à leurs passions,
qu'ont-ils fait, sinon abolir toutes les libertés, afin d'établir leur
pouvoir ? Quelles mœurs avaient-ils installées dans la France civilisée ? A
quelles idées accoutumaient-ils les esprits ? A quels spectacles
formaient-ils les imaginations ? De longues années ont été nécessaires pour
guérir les maux qu'ils avaient faits, pour rapprendre au pays ce qu'étaient
le bon ordre, la sécurité, le libre développement de l'activité humaine, le
bienêtre et la prospérité. De
l'admiration pour cette assemblée qui ne fut point la même pendant six mois
consécutifs, qui présenta des phases si diverses, et qui fut successivement
entraînée par des opinions si contradictoires, les sectaires, héritiers des
passions révolutionnaires, ont passé au culte des hommes qui les ont mises en
pratique et les professaient comme principes. Ils ont entrepris des
réhabilitations dont la génération, qui avait vu à l'œuvre ces grands hommes
politiques, se serait fort étonnée. Jamais jugement ne fut plus incontesté ;
jamais témoignages ne furent plus unanimes ; les complices comme les
victimes, les appréciations éclairées comme l'instinct populaire
s'accordèrent dans leur détestation et leur mépris pour ces tribuns
despotiques. On peut lire tout ce qu'en ont dit et écrit des orateurs et des
écrivains froidement impartiaux ou qui portaient eux-mêmes une large part des
responsabilités révolutionnaires. Pour trouver l'admiration de Robespierre et
de Saint-Just, il faut s'adresser aux conspirateurs qui voulurent exterminer
la Convention, en vengeance du 9 thermidor, et à ce Babœuf qui complota
d'abîmer la société entière dans la ruine et le sang. M.
Garat est le premier qui ait revêtu Robespierre d'une couleur romanesque et
poétique ; dans ses mémoires, il avait apprécié son caractère moral en
l'appelant un monstre, et sa capacité politique, en disant qu'il n'était
qu'un dictateur oratoire. Quand ses souvenirs du passé se furent changés en
conceptions idéales, il compara Robespierre à Jésus-Christ. La conformité du
logement chez un menuisier, avec l'éducation du « Dieu nourri chez un
charpentier », lui suggéra ce blasphème. Le goût des réhabilitations
paradoxales et des idoles révolutionnaires s'est porté même sur Marat ; il
suffit pourtant de jeter les yeux sur un document contemporain quelconque,
pour voir que ce fou sanguinaire ne fut jamais regardé alors que comme un
charlatan de place, désavoué sans cesse par les autres notables de la
démocratie. La
séduction exercée sur les ennemis de la société, par une gloire qu'ils ont
eux-mêmes fabriquée, tient à une communauté de passions et de doctrines ;
ayant les mêmes haines, les mêmes mauvais vouloirs, ils pensent leur donner
une sanction empruntée au passé. C'est ainsi que leurs devanciers prenaient
leurs patrons dans l'antiquité de Rome et d'Athènes. Saint-Just et
Robespierre sont les Brutus et les Aristides des révolutionnaires
d'aujourd'hui ; mais un idéal de cinquante ans est plus discutable que des renommées
de vingt siècles. Toutefois
les esprits, à qui plait la cause victorieuse et qui voient dans le succès un
jugement de Dieu, doivent remarquer que les héros de la période
conventionnelle n'ont pas trouvé le moyen de réussir. Leur vie politique,
dans sa courte durée, fut employée aux combats livrés pour détruire leurs
ennemis. A peine les vainqueurs avaient-ils conquis le pouvoir qu'ils
entraient en lutte contre leurs complices ; de telle sorte qu'il est à peine
possible de constater l'instant fugitif où ils ont régné, et qu'on ne saurait
même conjecturer quel établissement ils voulaient fonder, quelle ligne de
conduite ils comptaient suivre, quelle digue ils auraient pu opposer au
torrent qui les entraînait. Une ligne de Tacite dit toute leur histoire : Perniciem aliis
ac postremum sibi invenere. L'auteur
du livre qu'on va lire s'est proposé de rétablir et de compléter la vérité
des faits, d'éclaircir le nuage dont ils ont été enveloppés par l'esprit de
système, par les passions politiques ou par les couleurs de l'imagination. Il
est loin d'avoir le talent que M. Garat exigeait d'un historien de la
Convention, mais il a du moins l'avantage d'avoir pu voir l'aspect de la
France a cette terrible époque. Sans appartenir à la génération qui prenait
une part active aux luttes des factions, il se souvient des souffrances de la
patrie, du deuil des familles décimées par l'échafaud et dépouillées de leur
héritage ; il n'a point oublié cette stupeur qui pesait même sur l'enfance,
ni la misère publique qui était l'égalité d'alors. La
tâche qu'il s'est donnée comportait nécessairement des récits détaillés.
L'appréciation des événements et des hommes n'inspirerait aucune confiance,
si elle n'était pas accompagnée de preuves, de témoignages, de pièces
justificatives. L'histoire de la Convention est tellement devenue un champ de
bataille pour des opinions préconçues, que la peinture, si elle n'était pas
minutieusement exacte, serait regardée, non comme une copie de la réalité,
mais comme une œuvre du peintre. Le récit ne devait pas être résumé et
abstrait, sous peine de rencontrer de continuelles dénégations. Il importait
sur tout de mettre en scène les personnages, de les appeler eux-mêmes en
témoignage de leur caractère, de leurs opinions, de leurs projets, de ce
qu'ils pensaient les uns des autres. Le
lecteur trouvera donc beaucoup de discours, de discussions, de rapports,
d'exposés. On n'a point voulu connaître les hommes par leurs fruits ;
peut-être consentira-t-on à les juger par leurs paroles. L'histoire d'une
assemblée se passe en grande partie à la tribune ; les discours sont souvent
des actes. D'ailleurs n'avons-nous pas pris l'habitude de nous intéresser à
ces dramatiques séances, à ces péripéties parlementaires, à ces tournois de
la parole, à ces émotions ressenties à la fois par les acteurs et par le
public ? Les drames de cette époque étaient d'un intérêt plus poignant : il y
allait de la tête pour les orateurs ; il y allait du sort de la France. La
guerre étrangère, la guerre civile, les proscriptions, l'établissement d'une
tyrannie sanglante sortaient de l'urne du scrutin. Toute
histoire ne saurait avoir d'intérêt si elle n'a point d'unité. L'écrivain
cherche toujours à mettre en spéciale évidence un certain ordre de faits,
dont les autres sont l'accessoire et l'entourage. Les uns ont écrit
l'histoire des souverains et des guerres ; les autres l'histoire des
institutions, l'histoire de la civilisation ou des lettres ; dans les
biographies, l'intérêt se concentre sur un personnage : une grande et vaste
pensée coordonne l'œuvre de l'historien qui écrit une histoire générale. L'auteur
s'est ici proposé d'écrire l'histoire des opinions et des partis : c'était un
motif de plus pour ne point leur prêter d'autres paroles que les leurs. En
outre il était curieux et important de présenter le tableau des mœurs de
cette époque ; la grossièreté et la violence du langage devaient, autant que
possible, être produites en nature et sans crainte de choquer la délicatesse
du lecteur. On s'est trop accoutumé à solenniser le monde révolutionnaire, à
lui prêter une gravité philosophique ou une pompe oratoire qui ont été
usitées seulement à la tribune de la Convention, et encore pas toujours.
Cette dignité officielle qu'on a reproché aux historiens d'avoir introduite
dans la peinture des temps barbares, serait encore moins conforme à une
époque où le respect de toutes choses et de soi-même était aboli. Marat ou
Danton ne peuvent parler en vers alexandrins que dans une tragédie. Il
était surtout essentiel de reproduire les discussions qui se rapportent aux
questions de philosophie politique, aux déclarations des droits, aux
institutions constitutionnelles. C'est là surtout que les déductions logiques
arrivent aux dernières extrémités. Le caractère propre de l'opinion
révolutionnaire, c'est de ne tenir nul compte des traditions et des mœurs
d'une nation, de ne point connaître de droits acquis, de dédaigner ou de
proscrire les conditions d'une société qu'elle veut détruire. Il est curieux
de remarquer comment, en suivant cette voie, on arrive à la souveraineté de
l'individu et à la subordination de tous les droits politiques au droit
suprême d'insurrection. Le
mécanisme du gouvernement, la difficulté de diviser les pouvoirs après avoir
reconnu la souveraineté absolue du peuple, les essais bizarres tentés pour
rendre réelle et pratique l'action de cette souveraineté ou pour donner une
apparence à la fiction du suffrage universel, étaient des questions où il
fallait faire entendre les publicistes et les orateurs de la première
république. La
législation révolutionnaire est de même un monument de grande signification ;
les codes qui réglèrent le sort des émigrés et des prêtres, la loi des
suspects, la confiscation, le divorce, la reconnaissance légale des enfants
naturels, devaient trouver place dans une histoire de la Convention. Le
tribunal révolutionnaire a eu aussi sa législation, mais elle n'appartient
pas aux annales juridiques. Il
était nécessaire de montrer la formation successive du gouvernement
conventionnel, et les pouvoirs se concentrant, non-seulement en droit, mais
en exercice dans une représentation nationale décimée et incomplète, pour
passer bientôt après aux mains du comité de salut public. L'administration
militaire ne pouvait être omise, puisqu'on voulait apprécier la part
véritable que la Convention a prise dans la glorieuse défense du territoire.
On a aussi cherché des motifs d'admiration dans l'administration des finances
; ses actes ne devaient pas être négligés, non plus que l'influence qu'ils
ont pu avoir sur la fortune publique et la prospérité du pays. En
somme, quelle que soit la multiplicité des questions diverses que fut appelée
à traiter une assemblée qui, ayant tout aboli, avait tout à régler, toutes
ces questions venaient se confondre dans le grand problème qu'elle était
appelée à résoudre. La
Convention, ou pour parler d'une façon plus générale et plus exacte, les
révolutionnaires qui avaient détruit la monarchie constitutionnelle, avaient
à établir en France une république. Les périls et les difficultés qu'ils
rencontraient provenaient d'eux - mêmes. Ils avaient voulu la guerre ; ils
avaient déchaîné l'insurrection et l'avaient acceptée pour maître. Ils
avaient brisé tous les ressorts de l'administration. Du reste, nulle
opposition ne s'élevait contre eux, du moins hors de leur propre sphère. La
soumission était complète, la peur avait rendu toutes les opinions muettes,
toutes les volontés dociles ; bientôt la victoire des armées leur vint en
aide. Ainsi
les républicains étaient entre eux ; jamais législateur ou fondateur d'empire
n'eut une puissance si absolue. S'ils eussent été réunis en une seule pensée,
s'ils avaient sincèrement voulu la même chose, s'ils avaient été disciplinés
par une croyance unique et sincère ; s'ils avaient aimé leur patrie, et non
point une patrie chimérique imaginée selon les intérêts ou les opinions de
chacun ; en un mot, s'ils avaient su ce qu'ils faisaient, l'occasion était
belle : en ont-ils profité ? ont-ils mené à bien l'entreprise pour laquelle
ils avaient bouleversé leur pays ? Serait-ce
qu'ils avaient tenté l'impossible et qu'ils s'attaquaient à cette force des
choses que l'ineptie des passions ne sait jamais reconnaître ? Serait-ce
qu'une nation ne peut être violemment arrachée à ses habitudes, à sa
religion, à ses souvenirs ? Serait-ce qu'on ne peut détruire une société, et
que, toute conquise qu'elle paraisse, elle est plus vivace que ses
oppresseurs ? Les
hommes, qui s'étaient chargés de cette énorme tâche, ne pouvaient donc faire
que faute sur faute, crime sur crime ; les obstacles qu'ils rencontraient,
c'étaient eux-mêmes qui les avaient soulevés ; les révoltes provenaient de
leur tyrannie et de leurs exigences. Ils ne pouvaient faire la paix ni avec
les ennemis du dehors, ni avec les citoyens opprimés dont ils avaient lassé
la résignation. L'aversion et le désir muet de vengeance s'accroissaient de
jour en jour. Toutefois
cette domination des révolutionnaires extrêmes, proposés aujourd'hui comme le
modèle des réformateurs, ne fut point renversée par une révolte contre
l'oppression ; la soumission demeurait complète ; la querelle s'engagea
encore entre les fondateurs de la république. L'expérience fut poussée
jusqu'à la fin. Cette république portait la mort dans son sein ; elle ne
pouvait faire vivre ensemble les hommes qui l'avaient inaugurée. Les opinions
révolutionnaires avaient eu leur libre cours ; rien ne les avait arrêtées ni
détournées. Si l'entreprise échoua, il faut en accuser la fausseté des
principes et la perversité des passions, ou bien il faut reconnaître que les
chefs de cette faction lurent aveugles, mal habiles et sans courage. La
seconde époque de la Convention produisit un nouvel essai de république,
conçu dans d'autres idées, avec l'intention honnête de préserver la société
et de ne plus la livrer aux hommes qui voulaient la détruire. Comment cette
seconde expérience tentée de bonne foi tarda peu a démontrer que la Constitution de 1795 n'aurait ni
consistance ni durée, c'est ce qui n'entre point dans l'histoire de la
Convention, encore qu'on puisse y entrevoir pourquoi il en devait être ainsi. Ce
livre n'aurait pas été publié sans la révolution de février ; la fausse
appréciation des hommes, des opinions et des circonstances de la plus funeste
époque de nos troubles civils était sans doute un sujet d'affliction et une
menace du prochain avenir suspendu sur nos têtes ; mais le public n'aurait
pas pris un grand intérêt a cette controverse : il
vivait dans la sécurité et l'indifférence. Les paradoxes historiques ne lui
déplaisaient pas ; il les trouvait ingénieux et piquants : l'histoire portée
dans la sphère de l'imagination, lui semblait une œuvre littéraire
attrayante. Maintenant,
ce qu'il a vu, ce qu'il a souffert, ce qu'il redoute l'a préparé peut-être à
bien accueillir la vérité ; il trouvera vraisemblable ce qu'il eût taxé
d'exagération ou de préjugé ; il reconnaitra les symptômes de la maladie
révolutionnaire, le même égarement des esprits, les mêmes chimères de
l'orgueil, la même exploitation des passions populaires excitées pour servir
d'autres passions, pour recruter une armée aux ordres de l'ambition, de
l'envie et de la haine ; il trouvera les doctrines, les sophismes, les
mensonges récemment renouvelés, qui furent employés il y a soixante ans, et
qui produisirent les guerres civiles, les séditions sanglantes, les
assassinats juridiques et la ruine du pays, sans qu'aucune des promesses
prodiguées par les prétendus amis du peuple ait été jamais accomplie par eux. Ces
analogies ne devaient pas être recherchées ni mises en lumière avec
affectation par l'auteur ; il convenait d'éviter toute allusion, d'oublier le
présent, en s'occupant du passé, et de ne point donner à l'histoire la
couleur du pamphlet. D'ailleurs, si les opinions sont semblables, si l'état
moral des révolutionnaires dérive de leurs devanciers, les circonstances
générales sont très-différentes. Ce qui
était spontané chez les uns est imité chez les autres ; conséquemment, les
convictions sont moins ardentes. Mais, ce qui est surtout différent, c'est la
disposition de l'esprit public. Lorsque, en 1792, la monarchie
constitutionnelle fut assaillie et renversée par l'insurrection, il n'y avait
déjà plus de gouvernement, ou du moins il était dépouillé de la force
nécessaire pour se défendre. Depuis trois ans on s'était accoutumé à le voir
ainsi désarmé ; on avait pris aussi l'habitude de se passer du bon ordre, de
l'obéissance aux lois, du respect pour l'autorité. Il n'en est plus ainsi
aujourd'hui ; la nation a appris, par une jouissance de cinquante ans, quels
sont les avantages et les douceurs de la paix publique et de la sécurité ;
elle aime l'ordre, surtout quand elle craint de le perdre ; alors elle est
toujours prête à se ranger à la suite de ses défenseurs. A cette époque, l’armée,
sauvegarde la plus efficace, n'était plus à la disposition des pouvoirs
publics pour réprimer les ennemis intérieurs ; aujourd'hui, elle veille au
salut du pays et tient en échec une autre armée, enrôlée pour l'émeute et le
désordre. La plus
grande et la plus heureuse dissemblance, c'est que le sentiment national et
l'amour d'une vraie liberté n'ont pas de motif pour s'inquiéter d'une
réaction et ne risquent pas d'être entraînés vers l'opinion révolutionnaire. Autrefois
le territoire était menacé par les armées étrangères ; l'indépendance de la
patrie était en question ; on s'alarmait dans la crainte d'une
contre-révolution ; on pouvait supposer qu'elle était vivement souhaitée par
les classes que la Révolution venait d'atteindre ; de là des méfiances, des
animosités qui égaraient même des hommes modérés et de bons citoyens, et en
faisaient les auxiliaires ou les complices du désordre d'abord, de la
tyrannie ensuite. Il n'y a plus rien de pareil : aujourd'hui la question est
posée nettement ; il s'agit du mécanisme de la constitution, du nom ou de la
forme du gouvernement bien moins que du maintien, de l'ordre social.
L'égalité des droits est irrévocablement acquise ; les lois sont douces et
libérales. Ce que demandent les révolutionnaires, c'est une autre société,
par conséquent la dissolution de celle qui existe. En
1792, la république se présenta d'abord sous un autre aspect ; il y eut des
illusions sincères ; presque aucun des promoteurs de cette entreprise ne se
rendait bien compte des conséquences prochaines où ils allaient être conduits
; ils croyaient réellement augmenter les libertés et distribuer, sans nul
danger, des droits politiques plus étendus et plus nombreux. Bientôt un
parti, pour vaincre le parti contraire, eut besoin d'employer les forces
aveugles de la multitude : alors il devint nécessaire de prendre un autre mot
d'ordre, et l'idée de république devint inséparable d'un bouleverse- ment
social : la propriété et la famille furent attaquées ; il ne restait plus
qu'à choisir entre l'anarchie ou le servage des citoyens sous le joug des
pouvoirs exercés au nom de l'État. Au milieu des malheurs publics, les
doctrines n'étaient point remarquées ; elles s'exprimaient par des actes. On
s'en prenait aux passions, à l'esprit de parti ; on détestait les hommes sans
savoir s'ils suivaient un système ; à peine le savaient-ils eux-mêmes. Dans la
situation actuelle, les doctrines, grâce à Dieu, s'expliquent et se
proclament avant de passer à l'exécution. De part et d'autre on se tient
préparé au combat. Pendant cet armistice de la guerre civile, la controverse
reste ouverte : la tribune et les libres discussions de la presse
éclaircissent les questions, avertissent du danger : mais les adversaires de
la société s'adressent à l'ignorance et aux passions, tandis que ses
défenseurs se bornent à démontrer la vérité et la raison à ceux qui marchent
déjà sous ce drapeau. L'histoire de la Convention pourra ajouter les enseignements de l'expérience aux leçons éloquentes et sensées, qui ont signalé le caractère et les symptômes du mal. Quand et comment pourra-t-il être, non point guéri, car plus d'une génération s'écoulera avant que le principe en soit amorti, mais en voie de guérison ? Ce ne sera point tant que la situation politique ne présente pas une assurance de calme et de durée. Les deux questions, de la société à conserver et du gouvernement à établir, se trouvent encore une fois liées et confondues ensemble. La république de 1793 reconnut qu'elle était incompatible avec la société française ; la république de 1848 n'a point tardé à confesser qu'il en était de même pour elle ; n'est-il donc pas naturel qu'on place si peu de foi et d'espérance en son avenir ? |