Reddition d’Abd el Kader à Sidi-Brahim.
Au mois
de décembre 1847, Abd el Kader, attaqué par les troupes marocaines aux ordres
du fils du Sultan, songea à mettre la Deïra à l’abri. Obligé de passer la
Moulouïa sous le feu de l’ennemi, il vint, après avoir franchi le Kiss,
l'installer en territoire algérien, chez les-Msirda. Quelle décision
pouvait-il prendre ? Au sud-ouest, le caïd d’Oudjda s’était établi vers
Cheraa. Au sud-est, le général de La Moricière était en surveillance avec sa
colonne ; il fit occuper le 21 décembre, le col de Guerbous par deux petits
détachements de spahis, dont l’un commandé par le lieutenant Bou Khouia, afin
de couper la route du Sud. L’Emir
se rendit compte de la situation. Il pouvait abandonner sa Deïra et
s’échapper avec ses fidèles ; il ne le voulut pas. Il réunit les principaux
d’entre eux, parmi lesquels Mustapha ben Thami et Kaddour ben Allai ; puis,
dans la nuit noire et pluvieuse, il tint conseil. Il leur déclara que, Dieu
ne lui ayant pas donné la victoire, c’est qu’il avait voulu que les Chrétiens
fussent maîtres du pays ; il leur conseilla de se résigner, et conclut que
mieux valait se rendre aux Français qui l’avaient combattu qu’à Moulay Abd er
Rahman qui l’avait trahi. Deux hommes dévoués furent désignés pour aller
demander l’aman à La Moricière. Déjà,
les gens de la Deïra avaient envoyé au général français des émissaires pour
faire leur soumission. La Moricière, qui se dirigeait à cheval vers le col de
Guerbous, leur avait donné l’aman sans ralentir l’allure, et les avait
envoyés à son camp recevoir des lettres confirmatives. Il rencontra un peu
plus loin les deux délégués de l’Emir, accompagnés de Bou Khouia : le
lieutenant de spahis apportait une feuille de papier revêtue du cachet de
l’Emir, sans autre mention à cause du vent et de la pluie. La Moricière, ne
pouvant rien écrire non plus, accorda l'aman demandé, et, comme preuve, remit
aux délégués son sabre et le cachet du commandant Bazaine. Poursuivant sa
route, il arriva au point de la frontière le plus rapproché du Guerbous, le
22 décembre vers 5 heures et demie du matin. Comme,
au début de l’après-midi, La Moricière n’avait aucune nouvelle d’Abd el
Kader, il retourna à son camp : il y trouva les chefs de la Deïra et des
troupes régulières, qui lui demandèrent deux jours de repos, à cause de
l’extrême fatigue de tous et de la présence parmi eux de nombreux blessés. La
Deïra avait été inquiétée par les Msirda au cours de la nuit, et avait dû
être protégée par le colonel de Montauban et 500 cavaliers. Bou
Khouia revint au camp avec les deux délégués, porteur d’une lettre de l’Emir,
écrite par Mustapha ben Thami. Abd el Kader demandait comme condition de sa
reddition d’être transporté à Alexandrie ou à Saint-Jean d’Acre, et priait
aussi la France d’intervenir auprès du Sultan du Maroc pour que Bou Hamidi,
envoyé par lui en ambassade à Fez, pût suivre son sort. La Moricière répondit
par une lettre acceptant ces conditions, « au nom du fils du Roi », le duc
d’Aumale, gouverneur général. Ayant
reçu cette promesse solennelle, rapportée par Bou Khouia et les deux
délégués, Abd el Kader se mit en marche le 23 décembre. Il rencontra tout
d’abord, dans l’après-midi, le colonel de Montauban, qui bivouaquait près du
marabout de Sidi-Brahim, et fit acte de soumission auprès de lui. Il
renouvela sa soumission à La Moricière, qui arriva bientôt avec Cavaignac ;
puis il fit route avec eux sur Djemmaa-Ghazaouet, déjà baptisée Nemours ; il
y arriva à 18 heures. Le duc
d'Aumale, débarqué le matin même, le reçut aussitôt : « J'aurais voulu, lui
déclara l’Emir, faire plus tôt ce que je fais aujourd'hui ; j'ai attendu
l'heure marquée par Dieu... » Le
prince confirma les engagements pris par La Moricière ; puis il écrivit
aussitôt au ministre de la Guerre ; il lui disait : au sujet de la rencontre
d’Abd el Kader et de Montauban : « Sidi-Brahim, théâtre du dernier succès de
l'Emir, et que la Providence semble avoir désigné pour être le théâtre du
dernier et du plus éclatant de ses revers, comme une sorte d’expiation du
massacre de nos infortunés camarades. » Il ajoutait plus loin : « J’annonçai
à l’Emir que je le ferais embarquer dès demain pour Oran avec sa famille ; il
s’y est soumis non sans émotion et sans quelque répugnance : c’est la
dernière goutte du calice ! » Le
lendemain 24 décembre, Abd el Kader se présenta à cheval, entouré de ses
principaux chefs, au duc d’Aumale qui venait de passer une revue des troupes,
et qui l’attendait dans le petit jardin attenant à la demeure du commandant
supérieur. Arrivé à quelques pas du prince, Abd el Kader mit pied à terre, et
lui offrit son cheval comme témoignage de soumission. Le duc d’Aumale
ajoutait, dans un post-scriptum à sa lettre au ministre : « Abd el Kader
vient de me remettre un cheval de soumission ; c’est un acte de vasselage
vis-à-vis de la France, c’est la consécration publique de son abdication. » Parmi
ceux qui demandèrent à accompagner Abd el Kader étaient Mustapha ben Thami et
Kaddour ben Allai, qui partagèrent sa captivité en France ; Hadj Salem,
l'agha des fantassins réguliers, qui mourut peu après asphyxié. Quant à Bou
Hamidi, pour qui l’Emir demandait l’intervention de la France auprès du
Sultan du Maroc, il était déjà mort : Moulay Abd er Rhaman, à qui l’Emir
l’avait envoyé en ambassadeur, avait refusé de le recevoir, l’avait jeté en
prison pour intrigues contre lui, et l’avait fait empoisonner. Ainsi,
Abd el Kader était venu se rendre sur le champ de bataille où Montagnac était
tombé, et se constituer prisonnier au marabout où Géreaux s’était défendu ;
c’est sur le lieu même de son plus sanglant exploit qu’il avait subi la pire
des humiliations et consommé l’écroulement de sa fortune militaire. Bien
plus, après avoir cheminé sur l’itinéraire suivi par Géreaux, c’est devant la
maison même de Montagnac qu’il avait remis, comme symbole de soumission, son
propre cheval au fils du Roi des Français. FIN DE L'OUVRAGE
|