Les 300 prisonniers de
Sidi-Brahim à d'Aïn-Temouchent. — Correspondance avec l'Algérie et
changements de camp. — Séparée de ses officiers, la troupe est massacrée. —
Tentatives d'échange des survivants ; libération contre, rançon. — La
responsabilité du crime.
Le 23
septembre 1845, après l'hécatombe du Kerkour, Abd el Kader s'était porté à
l’attaque du marabout de Sidi-Brahim, où s’était réfugiée la compagnie de
Géreaux. Parmi
les premiers prisonniers qui lui furent amenés étaient l’adjudant Thomas et
le maréchal des logis chef Barbut, sans blessures, sauvés par Kada ben
Hachemi. Courby de Cognord, épargné grâce à l’intervention du khalifa Bon
Hamidi, avait repris connaissance lorsque des réguliers avaient lavé son
visage ; il fut amené sur un mulet, après avoir traversé le champ de bataille
du Kerkour, couvert de cadavres entièrement nus et la tête tranchée, parfois
horriblement mutilés. Assis à terre en face d’Abd el Kader, et soutenu par
Barbut et un régulier, il vit arriver la réponse, écrite en arabe pai
l'interprète Lévy, à la sommation faite à Géreaux : le brave officier disait
que lui et ses hommes étaient décidés à mourir, mais ne se rendraient jamais. Abd el
Kader, occupé par l’attaque du marabout, fit transporter sur un cheval Courby
de Cognord à l’endroit où la colonne française avait bivouaqué la veille. Il
vint lui-même y camper dans l’après-midi et fit dresser sa tente contre un
olivier sauvage, à quelques pas de Courby de Cognord, tandis que ses troupes
s’installaient en trois camps. Ses compagnons et les gens des tribus
accoururent le féliciter et lui rendre hommage, baisant sa main ou plus
souvent son burnous. Les
têtes coupées sur le champ de bataille furent apportées à l’Emir, comme
symbole de sa victoire, et déposées à terre à côté de sa tente, sous
l'olivier sauvage, de manière qu’il pût facilement les compter. Il y en avait
environ 300. Courby de Cognord reconnut avec horreur celles de Montagnac et
de Gentil Saint-Alphonse. Peu à
peu furent amenés les prisonniers, la plupart blessés et dépouillés de leurs
vêtements, quelques-uns la corde au cou. Le sous-lieutenant Larrazet n’avait
plus que sa chemise et son caleçon. Courby de Cognord ayant fait dire à
l’Emir qu’il désirait lui parler fut conduit dans sa tente, et le trouva
assis sur un tapis avec son beau-frère Mustapha ben Thami. Il lui demanda de
traiter les prisonniers français comme les nations européennes traitaient les
leurs, et de ne pas les laisser sans vêtements. Abd el Kader donna aussitôt
l'ordre de reprendre des effets d’habillement aux Indigènes qui en avaient
dépouillé morts et vivants, et de les distribuer aux prisonniers ; après
avoir informé Courby de Cognord de ces dispositions, il ajouta : « Tu t’es
bien battu, il ne te sera fait aucun mal, et on aura soin de toi. » Le 24
septembre de grand matin, les prisonniers français furent réunis sur un rang,
Courby de Cognord en tête, soutenu par Barbut et un autre. Abd el Kader, à
cheval, entouré de quelques chefs, les fit compter : ils étaient 80. Des
mulets fournis par les tribus furent amenés, portant de chaque côté un grand
panier ; dans chaque panier furent mises dix têtes coupées, enduites de miel
pour assurer leur conservation ; puis, les prisonniers que leurs blessures
empêchaient absolument de marcher furent placés sur ces mulets, leurs pieds
portant sur les têtes de leurs infortunés camarades ! Cette épreuve fut
épargnée à Courby de Cognord, qui reçut un mulet pour lui. Abd el Kader,
après avoir fait des recommandations sévères relativement à la vie des
prisonniers, s’éloigna dans la direction de Nedroma. A 6
heures, le convoi de prisonniers, escorté d’indigènes à pied et à cheval,
prit la direction du Nord-Ouest, se rendant au Maroc. Courby de Cognord,
malgré son épuisement, chevauchait de la tête à la queue ; il cherchait ci
protéger ses hommes contre la brutalité des Indigènes, qui frappaient les
traînards à coups de bâton ; il obtint, du chef de l’escorte, de fréquentes
haltes. Aucune nourriture ne fut distribuée pendant la journée : mais le
soir, près d’un petit village où le convoi s’arrêta, les prisonniers reçurent
une galette pour trois ; ils couchèrent par terre, entourés de leurs
gardiens. Le 25,
la marche reprit. Peu après le départ, un des mulets tomba avec le blessé
qu’il portait, et les vingt têtes contenues dans les paniers roulèrent dans
un ravin : les prisonniers furent astreints à les ramasser, puis à les laver
dans le ruisseau avant de les remettre dans les paniers. Chemin
faisant, les prisonniers croisaient nombre de cavaliers qui allaient
rejoindre Abd el Kader, et qui les apostrophaient-au passage. Dans une tribu,
ils furent insultés par quelques hommes, mais reçurent cependant des ligues
jetées par d’autres « avec une dédaigneuse bonté », suivant Courby de Cognord
; quelques soldats eurent même l’autorisation de cueillir des figues, en
échange de leurs derniers boutons d’uniforme, destinés aux colliers des
femmes. Le
convoi s’arrêta à la nuit close sur la rive droite de la Moulouïa ; sur
l’ordre de l’agha, des galettes et du couscouss furent apportés par les
tribus voisines, qui étaient des Beni-Amer et des Hachem émigrés. Les
Indigènes accoururent pour voir les prisonniers, et surtout les paniers
contenant les têtes coupées, sanglant témoignage de la victoire d’Abd el
Kader. Le 26
septembre, la Moulouïa fut passée à gué, et le convoi arriva vers 13 heures à
la Deïra, établie au pied d’une montagne à Zaïoun, sous le commandement du
khalifa Miloud ben Arach. Les
tentes de la Deïra étaient groupées respectivement autour des chefs de
fractions ; elles s’étendaient sur une longueur de trois ou quatre
kilomètres, et abritaient environ 1.000 personnes. Celles habitées par la
mère et les femmes d'Abd el Kader, au milieu de la ligne, se reconnaissaient
à un fanion vert et blanc surmontant l’une d'elles. Les
habitants de la Deïra, déjà informés du grand succès de l’Emir, accoururent à
l’arrivée des prisonniers ; les femmes poussaient des cris et témoignaient
leur haine contre les Chrétiens, en crachant au passage sur les têtes coupées
et sur les prisonniers. Cependant un nègre, sorte d'intendant de l’Emir, fit
venir les officiers près d’une tente où il leur offrit le café ; il donna
même à Courby de Cognord un mouchoir pour envelopper sa tête encore
saignante. Courby
de Cognord, Larrazet, Thomas et Barbut durent aller s'asseoir un moment
devant la tente où habitaient la mère et les trois femmes d'Abd el Kader, de
manière à satisfaire leur curiosité. Ils furent ensuite conduits à la
djemmaa, c'est-à-dire au lieu de l'assemblée ; les notables les
questionnèrent sur le nombre des combattants français au Kerkour,
s’étonnèrent de leurs prouesses et leur firent espérer un prompt échange avec
les Musulmans détenus en France. Les autres prisonniers étaient promenés à
travers le camp, comme un objet de curiosité et un témoignage de victoire.
Tous furent dirigés, vers dix-sept heures, sur le camp où ils devaient
séjourner, à 8 ou 10 kilomètres de la Deïra, et v arrivèrent un peu avant la
nuit. Ce
camp, situé sur la rive gauche de la Moulouïa, était celui d’un bataillon de
réguliers, fort d’environ 500 hommes et commandé par le nègre Hadj Salem. Il
était constitué par une ligne circulaire de gourbis, dans lesquels les
réguliers couchaient par deux ou par trois. Hadj Salem indiqua à Courby de
Cognord un emplacement au centre du camp, et le lit aussitôt entourer de
broussailles ; il donna au commandant, sur sa demande, deux mauvaises tentes,
qui servirent à abriter, l'une le commandant, avec Larrazet, Thomas et Barbut
; l'autre les blessés graves. Trois ou quatre factionnaires furent placés,
pour la nuit, au seul passage étroit ménagé dans la haie de broussailles ;
d'autres factionnaires gardaient cette haie de distance en distance. Parmi
les 80 prisonniers, 10 seulement appartenaient au 2e hussards : le commandant
Courby de Cognord, le maréchal des logis chef Barbut, le maréchal des logis
Barbier et sept hussards ; 70 appartenaient au 8e bataillon de chasseurs,
parmi lesquels le sous-lieutenant Larrazet et l’adjudant Thomas. Sur ces 80
hommes, 62 étaient blessés. Tous
étaient exténués, non pas que la distance parcourue en trois jours eût été
considérable, mais parce qu'ils avaient eu à supporter une forte chaleur et
n’avaient reçu qu'une nourriture insuffisante. Sans linge ni charpie, ils
n’avaient pu panser leurs blessures ; beaucoup d’entre eux, dépouillés de
leurs chaussures, avaient les pieds déchirés-Ils obtinrent la permission
d’aller laver leurs blessures à la Moulouïa et à une source d’eau chaude
beaucoup moins trouble qui leur fut indiquée. Ils mangèrent ensuite leurs
galettes, auxquelles Hadj Salem fit ajouter un peu de couscouss. Les
jours suivants, ils reçurent avec parcimonie des galettes, un peu de vieux
beurre et quelques oignons. Le 4
octobre, jour de fête musulmane, ils durent partir à 4 heures pour la Deïra,
sauf Courby de Cognord et les hommes grièvement blessés. Les autres, avec
Larrazet et Thomas, précédés de deux tambours et escortés de cavaliers et de
fantassins, furent promenés triomphalement, et reçurent quelque nourriture. Larrazet
et Thomas furent conduits ce jour-là chez Thérèse Gilles ; c’était une
Arlésienne, établie à Oran en 1839, qui avait une fille Julie, âgée d’une
quinzaine d’années, très belle, dont s’était épris un aventurier étranger,
nommé Manucci, fournisseur d’Abd el Kader. Manucci avait enlevé la mère et la
fille et les avait emmenées à Mascara. Comme il avait été assassiné, Abd el
Kader avait recueilli les deux femmes et avait marié Julie à l’un de ses
fonctionnaires, Hadj Bachir ; Thérèse Gilles vivait avec sa fille et son
gendre. Tandis
que les prisonniers du Kerkour étaient à la Deïra, arriva au camp un nouveau
convoi de prisonniers français. C’était le détachement du lieutenant Marin,
qui, chargé d’escorter un convoi de 20.000 cartouches de Tlemcen à
Aïn-Temouchent, s'était, rendu le 28 septembre sans combattre ; il comptait
trois officiers, le lieutenant Marin, le lieutenant Hillairin et le
chirurgien sous-aide Cabasse, 10 sous-officiers, 20 caporaux et 171 soldats,
en tout 204 hommes. Au
cours de sa marche vers le Maroc, ce détachement serait grossi, le 30
septembre, des quinze prisonniers faits par les Indigènes lors de la retraite
de Géreaux sur Djemmaa-Ghazaouet, parmi lesquels l'interprète Lévy. Le
total des prisonniers français devint alors de 300. Courby de Cognord fit
placer le nouveau détachement dans l’enceinte réservée aux prisonniers, le
laissa sous les ordres de ses officiers et prit le commandement de
l’ensemble. Afin
que fût étalé aux yeux des gens de l'Emir l'accroissement de leur chiffre,
les prisonniers furent encore astreints, le 6 octobre, sauf Courby de Cognord
et les blessés graves, à aller à la Deïra, et même à y coucher. Jamais pareil
trophée n’avait encore été entre les mains de l'Emir. Une
correspondance, autorisée par les représentants de l’Emir, s’établit bientôt
entre Courby de Cognord et les généraux d’Algérie. Le 5 octobre, le
commandant écrivit à Cavaignac ; puis, le 8, à Cavaignac et La Moricière. Le
17 octobre, lui arrivèrent des lettres des deux généraux, avec 1.000 francs
et des effets pour les prisonniers, des linges de pansement pour le docteur
Cabasse. Ces envois furent d’autant mieux accueillis qu’un incendie, dû à
l’imprudence d’un homme, détruisit ce jour-là les gourbis, et par suite
nombre d’effets d’habillement. Le
bruit d’une tentative des troupes françaises sur le camp des prisonniers
s’étant répandu à la Deïra, ce camp fut transporté, le 4 novembre, à 8 ou 10
kilomètres de là, sur la rive-gauche de la Moulouïa ; il fut installé sur un
plateau entouré de montagnes et d’accès difficile. Les vivres se faisaient
rares : le 5 novembre, les hommes furent mis à la demi-ration d'orge ; le 6
et le 7, ils ne reçurent aucune distribution. Les
prisonniers, quoiqu'ils ne fussent pas maltraités, menaient une existence
très dure. Fort peu vêtus, ils souffraient alternativement du soleil brûlant
du jour et de la température froide de la nuit. Ils étaient incommodés de
poux dont ils ne pouvaient se débarrasser, piqués parfois par des scorpions
et des tarentules, et même obligés de se défendre contre les serpents. Leur
nourriture, réduite à des distributions d’orge, était insuffisante : ils
faisaient, avec les petits moulins prêtés par les Indigènes, de la farine
qu'ils mangeaient en bouillie ou en galette. Les
envois d’argent faits par Cavaignac permirent à Courby de Cognord d’acheter
des haïes et de la toile de coton, dans lesquels il fit tailler et coudre des
chemises par quelques prisonniers. Il fit aussi confectionner de petits
capuchons, des vestes et des pantalons. Le 13 novembre, il paya un prêt au
détachement : 2 francs aux sous-officiers, 1 fr. 25 aux caporaux et 1 franc
aux soldats : en tout 300 francs. Cet argent permettait aux prisonniers
d’acheter aux réguliers quelques aliments supplémentaires. Le
docteur Cabasse, qui avait conservé ses instruments, extrayait les
projectiles, pansait les plaies et évitait la gangrène. Cependant, la santé
des hommes se ressentait des privations et du climat. Il ne se passait pas de
semaine qu’un ou deux ne mourussent. Le
khalifa Bou Hamidi arriva au camp le 19 novembre, avec une trentaine de
cavaliers, se rendant à la Deïra. Il fit venir dans sa tente les officiers,
parmi lesquels il était d’usage de comprendre Thomas et Barbut, leur fit
espérer que leur situation serait prochainement réglée et leur distribua 130
francs. Le
frère aîné d’Abd el Kader, Sidi Saïd, qui s’était établi près d’Oudjda, chez
les Beni-Snassen, vint aussi au camp le 25 novembre : il fit savoir aux
prisonniers que leur délivrance aurait lieu dès que les généraux français
consentiraient à un échange. Enfin, le 28 novembre, Bou Hamidi, qui avait
remplacé Miloud ben Arach dans le commandement de la Deïra, passa une revue
des prisonniers, accompagné du chef de l’importante tribu marocaine des
Ahlaf. L’année
1846 s’ouvrit sans qu’un changement se fût produit dans la situation des
prisonniers. Des lettres de Cavaignac, arrivées dans les derniers jours de
décembre, avaient apporté à Courby de Cognord la croix d’officier de la
Légion d’honneur ; à Barbut, Barbier et Testard celles de chevalier. Courby
de Cognord fit payer le 1er janvier un prêt au même taux que celui du 13
novembre. Le 8
janvier, un Indigène vint au camp, et, grâce au marché qui se tenait à
l’extérieur, il parvint à remettre à un prisonnier une lettre adressée au
chef des prisonniers français par le gouverneur espagnol de Melilla, Demetrio
de Benito. Courby de Cognord en prit connaissance : le gouverneur se mettait
à son entière disposition et disait qu’on pouvait suivre sans crainte le
porteur de la lettre. Après
avoir communiqué cette lettre aux officiers, le commandant décida avec eux de
ne répondre que verbalement, par crainte d’un piège : la lettre datait de six
semaines déjà, et l’Indigène avait été vu toute la journée avec ses
coreligionnaires. L’envoyé, comme il l’apprit plus tard, était cependant
digne de toute confiance. Pendant
le mois de janvier, Bou Hamidi fit de fréquentes visites au camp. Le 30, il
fut encore accompagné, pour une revue des prisonniers, par le chef de la
tribu des Ahlaf, qui était venu avec 50 cavaliers passer trois jours chez
lui. Les
officiers français, c’est-à-dire Courby de Cognord, Marin, Hillairin,
Larrazet, le docteur Cabasse, plus Thomas et Barbut, furent convoqués, le 1er
février, par Bou Hamidi à son camp. A leur arrivée, ils furent insultés par
les Indigènes, sortis de leurs tentes. Le khalifa, attiré par le bruit,
repoussa avec colère les insulteurs en leur disant : « Vous menacez ces
Français parce qu’ils sont peu nombreux ; s’ils étaient armés, ils en
feraient fuir 200 comme vous ! » Bou
Hamidi fit comprendre aux officiers que le Gouvernement français voulait que
le Sultan Abd er Rahman obligeât l’Emir à rendre les prisonniers ; il ajouta
que les sujets du Sultan ne consentiraient pas à exécuter une pression de ce
genre. Il eut
avec Courby de Cognord un entretien particulier, dans lequel il se servit
comme interprète d’un nommé Olliero, dit Chabannes (Chabane est un nom
arabe), soldat du 2e bataillon d’infanterie légère d’Afrique, qui avait
déserté à Cherchell en septembre 1840 : « J’ai
appris par des Arabes, déclara Bou Hamidi, que les généraux français ont dit
qu’ils s’empareraient de force de nos prisonniers. Sache qu’ils n’y
parviendront jamais. Plutôt que les laisser prendre, nous savons ce que nous
avons à faire. J’ai pleins pouvoirs pour opérer l'échange, et suis prêt à le
conclure, si vos généraux veulent le faire loyalement. Informes-en le général
Cavaignac. Sais-tu s’il a reçu des instructions relatives à cet échange ?
T’en parle-t-il dans ses lettres ? Je t’autorise à lui écrire de nouveau et à
lui rapporter notre conversation pour qu’il la fasse connaître au général de
La Moricière et au maréchal gouverneur. Je ne te permettrai d’écrire
qu’autant qu’il sera question de l’échange des prisonniers. » Courby
de Cognord lui répondit avoir déjà écrit plusieurs fois à Cavaignac, qui
portait aux prisonniers un grand intérêt, mais ne devait pas avoir reçu
d’instructions pour leur échange. Les
informations de Bon Hamidi étaient exactes. Cavaignac voulait enlever de
force le camp des prisonniers, et même la Deïra. Un cavalier de Bou Hamidi
eut l’adresse et l’audace de s’introduire dans le bivouac du général
français, en se mêlant à ses goums indigènes ; il surprit le secret de
l’expédition et prévint aussitôt son maître. C’était
le 9 février. Le camp des prisonniers fut levé précipitamment à midi, et
dressé après quatre heures de marche. Le 10
février, la marche fut reprise de 2 heures à 15 heures, sans trouver d’eau.
Les hommes les plus fatigués montèrent à tour de rôle sur un cheval prêté à
Courby de Cognord, ou sur les chevaux de Marin et du docteur Cabasse, que ces
officiers avaient conservés. Cependant, deux d’entre eux disparurent pendant
l’étape ; les prisonniers apprirent le soir que, n’ayant pu suivre, ils
avaient été massacrés, et qu’il en avait été de même de quatre hommes laissés
au camp la veille comme ne pouvant marcher. La halte se fit dans les
montagnes des Ahlaf. Le camp fut porté, le 14 février, à 8 ou 10 kilomètres
de là, en un endroit d’où on apercevait la ville des Guelaïa et le presidio
espagnol de Melilla. Les
prisonniers revinrent à la Moulouïa le 15 février. Deux d’entre eux, le
chasseur Bernard, du 8e bataillon, et Gagne, soldat du train, s’évadèrent.
Gagne fut tué chez les Beni-Snassen ; mais Bernard parvint à Lalla-Maghrnia. Le 18,
le caporal Moulin, le chasseur Ismaël et le zouave Poggi s’évadèrent. Moulin,
ramené dès le matin, reçut 85 coups de bâton et fut condamné à mort par Bou
Hamidi ; Ismaël et Poggi, ramenés dans l’après-midi, furent également
condamnés à mort. Courby de Cognord intercéda pour eux, représentant au
khalifa qu’une évasion était seulement punie de prison. Ce fut avec la plus
grande difficulté qu’il les arracha au supplice. Le 24
février, nouveau changement de camp, pour aller à Hassi-Berkane. La
discorde paraissait régner à la Deïra. Miloud ben Arach, l’ancien envoyé de
l’Emir à Paris, la quitta dans la nuit du 6 mars pour se rendre à Fez. Les
vivres se faisaient de plus en plus rares. Bou Hamidi, qui avait envoyé
parfois quelques moutons ou du bœuf, et même du café pour les officiers, ne
faisait plus-distribuer qu’une petite ration d’orge ou de pain. Cependant le
9 mars, une distribution de viande eut lieu : c’était la première depuis le 10
février. Courby de Cognord, ayant reçu, le 17 mars, de Cavaignac une somme de
1.180 francs, produit de la vente des olives cueillies par ses soldats, put
payer le 20 un prêt aux prisonniers. Le 21
mars, le camp fut encore changé, et porté de Hassi-Berkane sur les bords de
la Moulouïa ; aucune distribution de vivres n’eut lieu ce jour-là. Le 22,
arriva un convoi d’orge qui fut accueilli, selon Courby de Cognord, « avec de
vives acclamations de joie ». Bou
Hamidi étant revenu le 1er avril avec un troupeau de 150 moutons et chèvres,
les prisonniers, qui n’avaient pas eu de viande depuis le 9 mars, reçurent
onze chèvres, aubaine inespérée. De plus en plus apparaissait la difficulté
du ravitaillement. Deux
khalifas d’Abd el Kader arrivèrent au camp le 6 avril, venant de la campagne
que l’Emir avait menée en Algérie. C’étaient Mustapha ben Thami — toujours
appelé au camp Hadj Mustapha —, beau-frère d’Abd el Kader, ancien khalifa de
Mascara, et Berkani, ancien khalifa de Médéa. Mustapha
ben Thami remplaça dans le commandement du camp Bou Hamidi. Il fut loin
d'avoir, pour les prisonniers, les mêmes égards que son prédécesseur. Dans la
visite qu’il fit au camp le 10 avril, avec Berkani et Bou Hamidi, il ne
daigna ni parler aux prisonniers, ni même voir leur chef. L’ordre
que Mustapha ben Thami apportait à Bou Hamidi, de la part d’Abd el Kader, de
le rejoindre avec tous les guerriers disponibles, fut fort mal accueilli à la
Deïra. Les Beni-Amer ne voulaient plus être astreints à quitter leurs femmes
et leurs enfants, ni même à se déplacer avec la Deïra ; ils désiraient
cultiver en paix les terres que le Sultan leur avait promises, et échapper à
la guerre et à la misère. Peu de jours après le retour de Mustapha ben Thami,
ils partirent pendant la nuit pour Fez, sous la conduite du khalifa Berkani.
C’était une grosse perte pour la Deïra ; non seulement ils constituaient une
notable partie de sa force militaire, parles 1.000 à 1.200 cavaliers et 800
fantassins qu’ils pouvaient mettre sur pied : mais ils contribuaient dans une
importante mesure à son approvisionnement, par leur travail agricole et leurs
expéditions. Leur départ ne fit qu’accroître le manque de vivres. Le 24
avril, Hadj Habib qui était chargé de l’approvisionnement du camp des
prisonniers, revint de la Deïra, et avertit vers 15 heures le lieutenant
Marin que, par ordre de Mustapha ben Thami, les officiers devaient s’y rendre
de suite. Courby de Cognord alla s’informer à la tente de Hadj Salem,
commandant du camp, de la raison de ce-départ précipité, et y trouva aussi Hadj
Habib : « Le khalifa veut vous voir, lui dirent-ils, et vous offrir un
couscouss comme Bou Hamidi l’a fait il y a quelque temps. » Courby de Cognord
leur demanda de rester au camp avec ses hommes ou d’y laisser le lieutenant
Marin. Les deux chefs refusèrent, en disant que tous les officiers devaient
partir, et qu’ils retrouveraient leurs hommes le lendemain ou le surlendemain
au nouveau camp, à Zaïoun. Afin de
calmer l'inquiétude que ce départ faisait naître dans la troupe, Courby de
Cognord rassembla les sous-officiers et leur communiqua la promesse qu’ils ne
seraient pas maltraités pendant le changement de camp ; il passa au gourbi
réservé aux blessés et malades pour les rassurer. Mais il était, invité par
Hadj Habib à se hâter. C’est à grand peine qu’il obtint que les officiers
fussent accompagnés par quatre soldats : les hussards Testard et Maetz, le
chasseur Trotté du 8e bataillon et le soldat Michel du 41e. Le petit
détachement de onze hommes se mit en route vers 16 heures, escorté par trois
ou quatre cavaliers et cinq ou six réguliers à pied. En
cours de route, les hommes de l’escorte, interrogés sur les causes de ce
départ, répondirent que des troupes marocaines s’approchaient du camp pour
l’enlever. Cette explication correspondait avec la déclaration faite
précédemment par des chefs indigènes que Bugeaud avait fait presser le Sultan
du Maroc de rendre les prisonniers. Après
une douzaine de kilomètres, halle fut faite chez les Hachem ; ne recevant pas
de vivres, les prisonniers s'alimentèrent au moyen d’une petite réserve de
farine qu'ils avaient constituée. Ils couchèrent tous sous la mauvaise tente
qu’ils avaient emportée, et furent gardés, pendant la nuit, par les gens de
l'escorte renforcés par quelques Hachem. Le 25
avril, au lieu de les mener prendre le couscouss à la Deïra, qui, leur
dit-on, était obligée de se déplacer, on les envoya chez Si Sliman, chef des Hachem,
qui devait leur réserver le meilleur accueil. Ils furent, au contraire, fort
mal reçus, et gardés pendant la nuit par de nombreux factionnaires. Si Sliman
paraissait inquiet. Pourquoi ? Le
lendemain 26, ils furent conduits au camp de Zaïoun. N’y trouvant pas leurs
hommes, ils s’inquiétèrent. Le chef du camp répondit qu’ils avaient été
envoyés rejoindre Abd el Kader dans le désert, et que les officiers
n’auraient pas pu supporter les fatigues de ce voyage. Hillairin et Cabasse
se virent retirer leurs armes, qu’ils avaient conservées. La nuit, de grandes
précautions furent prises pour les garder. Les
jours suivants, comme des Marocains leur faisaient fréquemment le geste de
couper la tête, les prisonniers pensèrent qu'ils allaient être égorgés loin
de leurs hommes. Les chevaux de Marin et de Cabasse leur furent enlevés. Le 6
mai, ils partirent à pied de Zaïoun pour Hassi Berkane. Pendant la route, les
soldats de l’escorte mêlaient souvent, à leurs conversations en arabe, les
mots : « Mon Dieu ! Mon Dieu !... », que pouvaient-ils se raconter
? Au camp, ils répétèrent ensuite fréquemment les mots : thlèta ou thlètin
douros la cabessa, voulant dire que chaque Français pouvait être vendu
trente ou trente-trois douros. Après
un déplacement qui eut lieu le 18 mai, de Hassi Berkane à un camp en amont
sur la Moulouïa, un des gardiens proposa à Bar but de l’emmener aux Français.
Barbut ayant refusé d’y aller seul, le gardien lui dit : « Eh bien ! on te
coupera la tête comme aux soldats. On les a tués et on a jeté leurs corps dans
la Moulouïa qui les a portés à la mer. » Malgré ce propos, les officiers
croyaient que les prisonniers avaient pu être ramenés aux Français ou vendus
aux Marocains. Les
onze prisonniers furent menés, le 28 mai, dans les montagnes des Ahlaf, puis
le 2 juin à un nouveau camp. A peine étaient-ils arrivés à ce dernier que
Hadj Habib vint les trouver, tenant à la main une lettre d’Abd el Kader ; il
déclara que l’Emir, menacé par le Maroc de se voir enlever de force les
prisonniers, avait ordonné de les faire périr. Il était chargé d’en informer
les survivants et d’inviter Courby de Cognord à faire connaître au maréchal
Bugeaud leur situation ; Abd el Kader ne voulait plus écrire lui-même,
l’ayant fait cinq ou six fois sans obtenir de réponse. Dans sa dernière
lettre, ajoutait Hadj Habib, l’Emir avait prévenu le maréchal qu’il ferait
tuer tous les prisonniers s’il ne recevait pas de réponse dans les vingt
jours... Le
massacre avait eu lieu le soir même du départ des officiers, c’est-à-dire
dans la nuit du 24 au 25 avril 1846. Les
prisonniers avaient été rassemblés, porteurs de leurs effets, sous prétexte
de répondre à un appel : ils devaient, leur dit-on, partir dans la nuit pour
un autre camp. L’appel fait, ils furent répartis par groupes de cinq ou six
dans les gourbis des fantassins réguliers. Au
cours de la nuit, un grand cri donna le signal du massacre. Pour exciter les
réguliers, le bruit avait été répandu depuis plusieurs jours, à la Deïra, que
tous les prisonniers indigènes en France avaient été mis à mort. En outre,
comme les réguliers hésitaient à commettre ce crime, l’infâme Hadj Salem, le
commandant du camp, donna l’exemple en coupant lui-même la tête à
quelques-uns des sous-officiers. Certains
groupes de prisonniers furent attachés ensemble, et conduits par les
réguliers dans un ravin proche de la Moulouïa. Là, ils furent tués à bout
portant, leurs têtes coupées immédiatement, et leurs corps jetés à la
rivière. D’autres s’étaient, réfugiés dans leurs anciens gourbis au milieu du
camp ; le feu y fut mis, et ils furent massacrés au fur et à mesure qu'ils en
sortaient. Deux
prisonniers seulement purent échapper à l'hécatombe, le clairon Rolland et le
chasseur Delpech. Rolland,
placé dans un gourbi avec six de ses camarades, possédait un couteau trouvé
sur le bord de la Moulouïa. Il veillait. Lorsqu’il entendit le signal du
massacre, il se précipita dehors, blessa de son couteau un régulier qui
tentait, de l’arrêter, et traversa la haie d’épines entourant le camp. Il vit
de loin l’incendie des gourbis et entendit les coups de feu des assassins et
les cris des victimes ; il marcha pendant trois nuits, se cachant le jour,
fut emmené le troisième jour par un Marocain, qui le vendit deux douros à un
autre, et fut ramené le 17 mai à Lalla-Maghrnia. Il put faire aux autorités
françaises le récit du massacre. Delpech,
au signal donné, fut lié par une corde avec les cinq camarades de son gourbi,
et conduit avec eux vers la Moulouïa pour y être fusillé. Le coup qui lui
était destiné ayant raté, il put se délier, se sauver, et se jeter dans la
Moulouïa ; après trois nuits de marche, il tomba aux mains d’un Indigène, qui
le mena chez lui et l’employa à la moisson. Au bout de quelque temps, un
Marocain l’aida à s’évader, et le vendit à un autre qui le ramena à
Lalla-Maghrnia le 2 août 1846. Rolland
et Delpech étaient ainsi, avec le chasseur Bernard, échappé précédemment, les
seuls qui avaient pu rejoindre l’Algérie. L’interprète
Lévy, séparé dès le 10 octobre 1845 des prisonniers, avait en effet été
victime d’un autre crime. Il avait été mené à Abd el Kader, parce qu’il
pouvait rendre de grands services au cours de sa campagne dans l’Est, et il
avait retrouvé comme compagnon de captivité le lieutenant La-cotte, pris par
trahison près de Tiaret. Lévy et Lacotte avaient dû suivre Abd el Kader dans
ses déplacements, et étaient à son camp lorsque Yusuf le surprit le 13 mars.
Frappés chacun de plusieurs balles, tirées par leurs gardiens obligés de fuir
précipitamment, ils avaient été trouvés râlants par la colonne française.
Lévy était mort quelques heures après sa délivrance, et Lacotte transporté à
l’hôpital de Boghar n'avait pas survécu. Des 300
prisonniers de septembre 1845, onze seulement restaient sous la surveillance
des réguliers de l'Emir. La
nouvelle du massacre avait atterré les officiers prisonniers. Courby de
Cognord écrivit, le 2 juin, au maréchal Bugeaud et au général Cavaignac, deux
lettres identiques-pour leur annoncer cet événement. Après avoir énuméré les
noms des onze survivants, il affirmait que les chefs indigènes étaient bien
déterminés à ne les rendre que par un échange. Les lettres partirent le 6
juin. Une
réponse de Cavaignac, datée du 14 juin, arriva le 27 à Courby de Cognord ;
mais aucune du maréchal, dont la décision était impatiemment attendue par les
khalifas. Comme' la lettre de Cavaignac ne contenait rien de précis, Courby
de Cognord, qui avait été promu lieutenant-colonel à la date du 15 mars 1846,
fut prié de demander directement un échange à Bugeaud, en lui envoyant la
liste des prisonniers indigènes désirés. Le
lieutenant-colonel écrivit, le 28 juin, à Bugeaud et à Cavaignac des lettres
très réservées, mais dans lesquelles il laissait percer le danger de la
situation. Il s’ouvrait davantage-dans une lettre envoyée en même temps au
colonel de son régiment : « On a hâte de se débarrasser de nous d’une manière
ou d’une autre, et notre destinée est aujourd’hui entre les mains de M. le
maréchal, auquel je suis chargé d’envoyer, par l’intermédiaire du général
Cavaignac, les noms des Arabes qu’on demande en échange. Compter sur le Maroc
serait vouloir nous sacrifier. » Abd el
Kader arriva au camp le 18 juillet dans l'après-midi, avec 300 ou 400
cavaliers, revenant de sa longue campagne-dans l’Est et dans le Sud ; il y
resta environ une heure et partit ensuite pour la Deïra ; il revint deux
jours plus tard voir le camp. Courby
de Cognord étant sans nouvelles d’Algérie, écrivit à nouveau le 22 juillet au
général Cavaignac : « L’humanité, lui disait-il, réclame qu’on ne nous laisse
pas plus longtemps dans l’affreuse position où nous sommes, à moins de nous
sacrifier complètement, ce qui arriverait si nos dernières lettres restaient
sans réponse. » Le cavalier qui portait cette lettre partit le 23, avec ordre
d’attendre la réponse à Lalla-Maghrnia. Les
prisonniers continuaient leurs pérégrinations. Le 25 juillet, après un
changement de camp, Abd el Kader vint les voir, et leur parla par
l’intermédiaire de Bou Hamidi. Pourquoi, leur demanda-t-il, les cavaliers
porteurs de ses lettres avaient-ils été arrêtés ? Il avait écrit cinq ou six
fois au maréchal Bugeaud et au général de La Moricière pour demander un
échange de prisonniers ; n’obtenant aucune réponse et pressé par le Maroc, il
avait ordonné de faire périr les hommes. Le camp
fut porté le 31 juillet à la source Aïn-Zohra, près des montagnes du Bif.
C’est là qu’une lettre de Cavaignac, datée du 29 juillet, arriva le 10 août à
Courby de Cognord. Elle annonçait que le maréchal Bugeaud avait chargé le
consul de France à Tanger de s’occuper de l’échange des prisonniers. « Cette
nouvelle, répondit le 15 août le lieutenant-colonel, nous a à peine donné une
lueur d’espérance, car après sa réception, on s’est empressé de nous
apprendre que l’échange ne pouvait se faire ni par Tanger, ni par le consul
de cette résidence. » Abd el Kader avait ajouté que, « même si Bugeaud lui
offrait de lui rendre tous ses prisonniers par cette voie, il refuserait ». Courby
de Cognord était chargé d’écrire « pour la dernière fois » à Cavaignac :
Bugeaud 'était prévenu qu’un échange avec les prisonniers musulmans dont les
noms avaient été donnés pourrait se faire près de Lalla-Maghrnia ou de
Djemmaa-Ghazaouet ; il « n’avait qu’un mot à écrire à El Hadj Abd el Kader,
écrivait le lieutenant-colonel, ou bien à déléguer un des généraux pour
traiter ; une seule lettre suffirait pour s'entendre sur le lieu et le jour
de l’échange... Notre position, ajoutait-il, ne sera bientôt plus
supportable. De deux choses l’une : ou l’on consent à notre échange, ou l’on
nous sacrifie complètement ; mais que cette pénible agonie finisse, car mile
est plus atroce que la mort même. » On lui avait plusieurs fois répété que «
le Maroc serait cause de nouveaux malheurs ». Cette lettre partit le 15 août. Le
silence obstiné de Bugeaud provenait de ce qu'il ne voulait, avec Abd el
Kader, aucun arrangement qui remettrait, aux yeux des Musulmans, l’Emir sur
un pied d’égalité avec lui. Le maréchal devait souffrir du résultat sanglant
qu’avait amené, le 24 avril, cette attitude ; s’il fermait son cœur, en face
de la situation des survivants, c’était pour une raison de haute politique. Dès le
mois de février 1846, il avait adressé « aux Arabes de la frontière du Maroc
» une proclamation en des termes qu’il ne pouvait plus désavouer : « El
Hadj Abd el Kader fait courir partout le bruit qu'il traite avec nous, comme
s’il était un Sultan avec lequel le grand Roi des Français peut traiter
d’égal à égal. C’est une des mille rusés qu’il a si souvent employées pour
vous abuser et vous précipiter vers votre perle. N’ayez aucune foi dans ces
bruits. Nous ne renouvèlerons jamais avec lui des traités qu’il a brisés
lui-même. Il ne lui reste qu’une chose à faire : c’est de s’en remettre lui
et sa famille à la générosité du Roi des Français : notre souverain est grand
et généreux, il le traitera bien quand il se soumettra. En dehors de cela, il
n’y a que de la poudre pour lui. Sachez qu’il ne sera plus reçu de lui aucune
lettre, à moins qu’il n’envoie un homme de marque pour annoncer sa
soumission. Salut. » Cavaignac
s’était conformé strictement à cette ligne de conduite. C’est ainsi qu’ayant
reçu d’Abd el Kader une lettre pour lui et une lettre pour Bugeaud, il avait,
en présence de tous ses chefs indigènes, fait lire la lettre à son adresse et
brûlé, sans la transmettre, celle à l’adresse du maréchal. Comme
aucune décision n’intervenait de la part du Gouvernement français, Courby de
Cognord conçut le projet d'offrir à Abd el Kader une rançon pour lui et ses
compagnons. Il demanda à un officier de cavaliers réguliers qui avait servi
comme sous-lieutenant au 1er chasseurs d’Afrique de transmettre sa
proposition à Abd el Kader. Celui-ci la repoussa sans hésiter : « Ce n’est
pas de l’argent que je veux, répondit-il, ce sont mes prisonniers ; je ne
puis comprendre pourquoi le Gouvernement français n’accepte pas les
propositions d'échange que je lui ai plusieurs fois renouvelées. » Courby
de Cognord demanda à l’officier de représenter qu’un échange ne dépendait pas
de sa bonne volonté, que lui et ses compagnons finiraient par mourir tous
sans profit pour l’Emir. A ces arguments, Abd el Kader se borna à répondre :
« Nous verrons. » Les khalifas
furent-ils informés de cette démarche, ou eurent-ils spontanément la même
pensée ? Quoi qu’il en soit, le khodja Mohammed emmena, peu de jours après,
Courby de Cognord et Marin dans son gourbi ; là, assisté du déserteur Olliero
comme interprète, il déclara qu’il était chargé par le khalifa Kaddour ben
Allai de traiter la question de leur rançon, mais « sans le consentement
d’Abd el Kader et même à son msu » ; le marché se ferait avec les khalifas,
que la rançon indemniserait de leurs dépenses pour la nourriture des
prisonniers. Courby
de Cognord pensa que la rançon devait être, pour les khalifas, plutôt un
moyen de faire face à des besoins urgents qu’un dédommagement pour les
dépenses passées. La détresse à la Deïra était extrême. Les soldats du camp
ne recevaient plus de rations régulières, mais un peu d’orge quand il y en
avait, comme les prisonniers. Us ne touchaient plus de solde, avaient des
vêtements en lambeaux et des armes en mauvais état. La
proposition du khodja fut acceptée par les officiers. Il s’agissait de fixer
la rançon. Courby de Cognord proposa d’abord 10.000 francs, chiffre bien
éloigné des 12.000 douros (72.000 francs) que voulait le khodja, et éleva sa proposition
jusqu’à 20.000 francs. Le lendemain, le khodja, toujours assisté d'Olliero,
fit connaître au lieutenant-colonel et à Marin que les khalifas estimaient la
somme insuffisante, que le Gouvernement français était riche et pouvait
payer. Courby de Cognord insista sur le fait qu’il ne traitait pas au nom de
son Gouvernement, mais au nom des prisonniers et alla jusqu’à 30.000 francs ;
c’était, ajouta-t-il, tout ce qu’ils possédaient. Cette proposition ne fut
pas acceptée ; mais on lui fit dire que les khalifas la discuteraient entre
eux. Au bout
de six jours d’attente angoissante, le 16 septembre, Courby de Cognord et
Marin, conduits sous escorte au gourbi du khodja, apprirent de lui que leur
proposition avait été trouvée trop faible. Cependant, vers 23 heures, le
sous-officier de garde vint trouver Courby de Cognord dans la tente, fade
d’un haïk, où il couchait avec les officiers : il lui dit à voix basse que
s’il voulait donner 200 douros (1.200 francs) au khalifa Si Kaddour ; 200
francs au khodja et 50 francs à lui, Si Kaddour se chargerait de faire
admettre le chiffre de 30.000 francs par les autres khalifas. Courby de
Cognord accepta. Après
de nouvelles et âpres discussions sans résultat avec Hadj Habib, trésorier de
la Deïra, Courby de Cognord fut enfin prévenu, le 5 octobre, par le khodja,
que le marché était accepté, et qu’il pouvait écrire le jour même à Melilla,
lieu fixé pour l’échange. Mais il devait payer 6.000 douros espagnols, au
lieu de 30.000 francs, ce qui, au change, faisait en réalité 36.000 francs.
Après une longue et inutile résistance, les prisonniers acceptèrent cette
somme. En
outre, comme condition de la conclusion du marché, le khodja fit écrire et
signer de la main de chaque prisonnier la déclaration suivante : « J’ai
été bien traité pendant que j’étais prisonnier d’Abd et Kader. J’ai reçu pour
nourriture : du blé, du sucre, du café, de la viande, du beurre et des
oignons. Je n'ai été ni frappé, ni insulté. Nous avons écrit une fois de la
part du khalifa Bou Hamidi pour l’échange des prisonniers (1er février
1846), lorsqu’Abd
el Kader était dans le Sahara ; la réponse du maréchal ne nous est point
parvenue. Lorsque nos hommes ont été tués, nous avons demandé le motif ; on
nous a répondu que c’était parce que le Maroc voulait les enlever de force.
Abd el Kader nous renvoie à Melilla sans qu’il nous ait personnellement
demandé de l’argent. » Courby
de Cognord rédigea aussitôt une lettre au Gouverneur de Melilla, au nom des «
onze prisonniers français, pleins de confiance dans la sympathie de la nation
espagnole pour la leur ». Il lui demandait de vouloir bien mettre à leur
disposition 6.100 douros, prix de leur rançon. Le
gouverneur, le colonel Demetrio de Benito, ne pouvant pas réunir la somme à
Melilla, prévint aussitôt les autorités françaises de Djemmaa-Ghazaouet ; dès
le 18, il écrivit aux prisonniers qu’il avait leur rançon, en ajoutant : « Je
vous attends les bras ouverts. » Il ne restait plus qu’à régler les détails
de la libération. Abd el
Kader, qui avait quitté la Deïra le 12 octobre pour une razzia, y revint le 2
novembre. Dès le
3 novembre, Courby de Cognord fut convoqué seul à la Deïra, à un souper avec
les khalifas Mustapha ben Thami et Kaddour ben Allai, Bon Maza (qu’on
appelait le Chérit’) et Hadj Habib. Ces personnages lui conseillèrent de
solliciter une audience d’Abd el Kader, qui devait visiter le camp le
surlendemain, et de lui demander la libération des prisonniers, mais sans
parler de rançon. Ainsi
fut fait le 5 novembre. L’Emir vint au camp, reçut le^ officiers dans la
tente de Kaddour ben Allai, et, après avoir réservé sa réponse, leur fit
connaître dans la journée, par Hadj Habib, qu’ils partiraient dès que la
sécurité de leur voyage à Melilla aurait été assurée. Abd el
Kader convoqua Courby de Cognord à la Deïra le S novembre vers 19 heures,
l’invita à prendre le café avec Mustapha ben Thami, Bon Maza et Hadj Habib.
Julie, l’épouse de Hadj Bachir, voilée, servait d’interprète. Après
les politesses d’usage, un dialogue s’engagea : « Puisque
la France ne te réclame pas, dit Abd el Kader, et que tes généraux ne veulent
pas t’échanger, veux-tu me-servir ? Je te ferai grand ; je te donnerai de
belles armes et de beaux chevaux. » — « Je
te remercie ; je demande à rentrer dans mon pays ; je n'en servirai jamais
d’autre. » L’Emir
échangea alors quelques mots avec les chefs qui l’entouraient, et, tendant
une seconde fois la main à Courby de Cognord, lui dit en souriant : « Tu
reverras ta patrie. » Puis,
soucieux, il ajouta : « Mais
que dirai-je aux miens, quand ils me réclameront leurs parents qui sont
prisonniers en France ? — Tu
leur diras que je demanderai au Roi des Français d’être aussi généreux que tu
l’es pour nous. — Combien
me renverra-t-on de prisonniers ? — Je ne
puis te le dire. —
Veux-tu partir par le Maroc, Lalla-Maghrnia ou Melilla ? — Par
Melilla. — Pourquoi
plutôt par Melilla ? — Parce
que les bonnes relations entre la France et l’Espagne permettent à ces deux
pays de se rendre de mutuels services, et parce que c’est le point le plus
près de la Deïra. — Si
j’avais été à ma Deïra, la mort de tes hommes n’aurait pas eu lieu ; Moulay
Abd er Rahman ne serait pas venu me menacer de me les enlever. Je ne le
crains pas. Les Français seuls peuvent me battre. « Une
guerre continuelle est un fléau. Je désire faire la paix avec la France ;
penses-tu qu’elle y consente ? —
Adresse toi à elle ; ne sois pas trop exigeant ; la paix pourrait se faire. — Ne
parle à qui que ce soit de ce que je viens de te demander, reprit l’Emir, ni
d’une lettre que je te remettrai. Veux-tu prendre sous ta protection un chef
arabe, porteur de la lettre que j’adresserai au Roi ? Me promets-tu qu’il ne
lui arrivera rien ? — Je te
le promets. » Cette
conversation se prolongea sur des sujets moins importants, jusqu’à 2 heures
du matin. Abd el
Kader fit alors apporter à Courby de Cognord un peu de couscouss ; puis le
lieutenant-colonel alla terminer la nuit dans la tente isolée d’Hadj Habib,
sous la garde de quatre factionnaires, et rejoignit le lendemain ses
compagnons. Courby de Cognord avait dû promettre à l’Emir d’écrire à Bugeaud,
à Cavaignac et à Léon Roches, consul à Tanger, des lettres qu’Hadj Habib vint
lui réclamer le 10 novembre. Il écrivit en ces termes à chacun des trois
destinataires : « El
Hadj Abd el Kader me charge de vous écrire et de vous prévenir qu’il rend la
liberté aux onze prisonniers français qui lui restent ; qu’il vient de donner
des ordres pour que nous soyons conduits à la ville espagnole de Melilla, où
nous devons arriver dans peu de jours ; qu’il a été bon pour nous, et qu’il
espère que la France sera aussi généreuse que lui, en lui rendant également
les siens. » Le même
jour, 10 novembre, Courby de Cognord remit à Kaddour ben Allai 500 francs sur
les 1.000 convenus, et les 50 francs au sous-officier de réguliers ; c’est
grâce au reliquat du dernier envoi du général Cavaignac qu’il put donner-ces
sommes. Le
départ tardait, parce que les chefs du pays qu’on était allé chercher pour
protéger le voyage n’arrivaient pas ; dès qu’ils furent là, le 19, le départ
fut fixé au 21 novembre. Mais il fut différé le 21, parce que les 200
fantassins et les 100 cavaliers de l’escorte n’avaient pas de vivres ; puis
le 22, parce que les hommes n’avaient pas de babouches. Le 22
au soir, Abd el Kader fit encore venir Courby de Cognord dans sa tente, où il
était avec Mustapha ben Thami et Bou Hamidi. Julie servit d’interprète ; Hadj
Habib était présent. Abd el
Kader affirma de nouveau au lieutenant-colonel son désir de vivre en paix
avec les Français ; il le pria de faire connaître ce désir au Roi, et de lui
demander la liberté des prisonniers musulmans : « Intercède, lui dit-il, prie
pour nous. Je compte sur toi comme des enfants peuvent compter sur leur père.
» En même temps, il lui remit une note écrite de sa main, revêtue de deux
sceaux, qui contenait des noms de la famille Ben Allai, et il ajouta : « Je
réclame ceux-là en retour de ta liberté. » Parlant
à nouveau du massacre des prisonniers, il en exprima tous ses regrets, ainsi
que les khalifas : « Nous avons fait du mal, conclut-il, nous en sommes
fâchés. Mais nous espérons que ton sultan sera grand et généreux, et que,
si-nous avons fait le mal, il nous rendra le bien. » Dans
ces derniers jours, d’autres attestations furent encore demandées aux
prisonniers, pour certifier : que la rançon demandée par les chefs était
destinée à les indemniser des dépenses de nourriture faites par eux ; que
tous les envois d’argent et autres faits par La Moricière et Cavaignac
avaient été remis ; que Bou Hamidi avait sauvé la vie à Courby de-Cognord ;
que Kada ben Hachemi avait sauvé la vie à Thomas et Barbut. Le 23
novembre, à 2 heures du matin, l’ordre de départ fut enfin donné. Un beau
cheval, présent d’Abd el Kader, fut amené à Courby de Cognord, qui le refusa
tout d’abord, mais dut l’accepter sur l’insistance de Si Kaddour, Kada ben
Hachemi et Hadj Habib. La veille déjà, trois burnous avaient été apportés par
le khodja Mohammed, un pour le lieutenant-colonel, un pour Marin, un pour le
docteur Cabasse. Kada ben Hachemi accompagnait les officiers, afin d’aller en
France remettre des lettres de l’Emir au Roi et au Ministre de la guerre. Le
détachement traversa les Beni-bou-Yahi, puis une grande plaine, et coucha
dans le Rif. Dans la nuit, le lieutenant Hillairin succomba aux suites de la
dysenterie qui le minait, et fut enterré dans ces montagnes, au fond d’un
ravin. Le 24 novembre, après avoir marché toute la journée, la halte fut
faite-à environ 12 kilomètres de la mer, près d'un cours d’eau salée. Le 25
novembre, le détachement partit au jour et s’arrêta vers midi près d’un cours
d’eau salée. Il
était impossible de se porter directement sur Melilla, parce que les
Marocains entourant la place n’auraient pas laissé passer le détachement.
Aussi le gouverneur avait été prévenu, par une lettre de Courby de Cognord,
de diriger la barque du côté où il apercevrait un grand feu : ce feu fut
allumé par des Indigènes que Si Kaddour envoya en avant. Enfin, dans
l’après-midi, les prisonniers, après avoir contourné un grand lac salé,
arrivèrent sur le bord de la mer, d'où ils purent apercevoir la barque libératrice.
Ils se trouvaient à environ 12 à 15 kilomètres à l'est de Melilla. Si
Kaddour et Hadj Habib allèrent reconnaître la barque. Il fallut longtemps
pour compter les douros, d’abord dans la barque, ensuite à terre. Courby de
Cognord déclara à Si Kaddour qu’il ne voulait pas accepter le cheval qu’Abd
el Kader lui avait donné ; malgré l’insistance du khalifa, il le renvoya à
l’Emir ainsi que les trois burnous. A bord,
ce fut une effusion générale entre Espagnols et Français. L’enseigne de
vaisseau Durande était venu de Djemmaa-Ghazaouet attendre ses compatriotes.
La barque aborda à Melilla à 21 heures. Le
Gouverneur et les officiers espagnols étaient au débarcadère ; au milieu des
acclamations de toute la population, ils menèrent les Français chez le
Gouverneur, où eut lieu un banquet : « Nous n’étions pas encore en France, a
écrit Courby de Cognord, mais il nous semblait y être. Nous nous trouvions,
en effet, parmi des frères d’armes et des amis... Des enfants éloignés du
toit paternel depuis longtemps n'auraient pas été accueillis, à leur retour
dans la famille, avec plus de bonheur et d'effusion. » Le
lendemain 26, Courby de Cognord écrivit à Abd el Kader pour lui annoncer son
arrivée à Melilla ; il lui apprenait la mort du lieutenant Hillairin et
ajoutait : « Tu
m'as donné un cheval et trois burnous noirs pour MM. Marin, Cabasse et moi ;
nous te renvoyons tes cadeaux : nous ne pouvons recevoir des dons de toi,
après les événements qui se sont passés pendant notre captivité. Quant à ton
envoyé, Kada ben Hachemi, tu peux être tranquille sur son compte, pendant la
durée de sa mission. » Les
prisonniers libérés furent encore fêtés dans un grand banquet offert, le
matin, par les officiers de la garnison de Melilla. Puis, vers 15 heures, la
brise étant favorable, ils s’embarquèrent sur le bateau de l’enseigne
Durande, après avoir remercié avec effusion les Espagnols qui avaient montré
pour eux le plus affectueux dévouement. Ils naviguèrent toute la nuit, et
arrivèrent, le 27 novembre à 5 heures du matin, à Djemmaa-Ghazaouet. Là,
d'autres émotions les attendaient. Le 8e bataillon de chasseurs et le 2e
hussards étaient dans la place. Le colonel de Mac-Mahon, le
lieutenant-colonel Tremblay, du 2e hussards, les officiers et les hommes
accoururent : « Si on n’a pas été militaire, écrivait Courby de Cognord, on
ne comprend pas cette joie de famille qu’un officier éprouve en retrouvant
son régiment. » Le 1er
décembre, les 10 survivants partirent pour Oran, avec Kada ben Hachemi et son
khodja. Les fêtes et les honneurs les attendaient partout, à la suite de leur
glorieuse et douloureuse odyssée. La
responsabilité du massacre des prisonniers est généralement attribuée à Abd
el Kader. Lui revient-elle effectivement ? Le
massacre a eu lieu le 24 avril 1846, sur la Moulouïa. Or Abd el Kader, qui
avait quitté la Deïra depuis septembre 1845, et qui n’y était pas revenu, se
trouvait ce jour-là vers Gharza, dans l’est du pays des Oulad Naïl, sur le
méridien de Bou-Saada, à 680 kilomètres de la Deïra. Il
avait fait partir pour la Deïra, vers le 20 mars, de chez les Ouled-Sidi-Cheikh,
les khalifas Mustapha ben Thami et Berkani, avec des malades et blessés ; il
avait envoyé par eux au khalifa Bou Hamidi l’ordre de le rejoindre avec les
contingents qui ne seraient pas indispensables à la garde de la Deïra. Les
khalifas, arrivés le 6 avril à la Deïra, y avaient trouvé des tribus qui
n’avaient plus le désir de combattre. La seule troupe disponible était le
faible bataillon de 500 réguliers commandé par Hadj-Salem ; mais il était
occupé à la garde des 300 prisonniers français. Ces
prisonniers pouvaient servir à un échange avec les Indigènes détenus en
France. Mais Bugeaud ne voulait répondre à aucune des propositions directes
ou indirectes d’Abd el Kader, sachant quelle apparence prendrait, aux yeux
des tribus, toute convention ou même toute conversation avec lui, il
entendait le laisser « hors la loi », conformément au traité entre la France
et le Maroc. Les
généraux d’Algérie voulaient obtenir les prisonniers soit par un coup de
force de leurs colonnes, soit par une action du Sultan du Maroc. La tentative
manquée de Cavaignac, le 9 février 1846, et l'attitude prise par le Sultan du
Maroc, sous la pression de la France, étaient, aux yeux des gens de l’Emir,
la démonstration de cet état de choses. Ainsi
les prisonniers étaient un appât pour les colonnes françaises ou les
contingents marocains ; ils constituaient, d’autre part, une charge très
lourde pour les khalifas d’Abd el Kader, car ils exigeaient une garde
militaire, alors que les effectifs étaient réduits, et un ravitaillement
quotidien alors (pie les vivres étaient rares. On conçoit comment l’idée
pouvait venir de se débarrasser d’eux. Si la
question du massacre a été envisagée dans les conseils de l’Emir, c’est sans
doute comme moyen de pression sur les généraux français. Elle fut longtemps
débattue à la Deïra entre Mustapha ben Thami et Bou Hamidi ; or, si un ordre
ferme avait été donné par l'Emir, il n’eût pas été discuté par ses khalifas. D’autre
part, Abd et Kader, si respectueux des principes de la religion, n’eût pas
voulu se mettre en contradiction avec eux, en massacrant des prisonniers sans
défense. Son
fils, l’émir Mohammed, a écrit à ce sujet dans l’histoire de son père : « Le
massacre des prisonniers français faits dans les affaires de
Djemmaa-Ghazaouet et d’Aïn-Temouchent lui lit beaucoup de peine, et le
plongea dans la douleur. Il blâma son khalifa de la Deïra, Hadj Mustapha ben
Thami ; celui-ci donna plusieurs excuses, parmi lesquelles l’animosité qui
régnait entre lui et Hou Hamidi. » Les
deux khalifas n’étaient pas dans le même état d’esprit. Mustapha ben Thami
venait de faire avec l’Emir une campagne des plus dures, tandis que Bou
Hamidi était resté à la Deïra. Il était d’ailleurs aussi fanatique et cruel
que Bou Hamidi était tolérant et humain. Tandis que Mustapha n'envisageait
d’autre sort pour les prisonniers que leur massacre, Bou Hamidi voulait les
conduire, en les nourrissant à ses frais, jusqu’aux avant-postes des troupes
d’Algérie. Courby
de Cognord a recherché, pendant sa captivité, les causes du massacre. Il
n’admet pas la crainte de voir les Marocains enlever les prisonniers ; car,
s’il a entendu parler de quelques ouvertures du Sultan pour les obtenir,' il
n'a jamais eu connaissance d’une démonstration offensive. Il ne croit pas que
le bruit du massacre, en France, des prisonniers musulmans ait trouvé créance
auprès des khalifas. Il conclut dans ses Mémoires inédits : « Abd el Kader et
tous ses chefs, tant ceux qui combattaient avec lui que ceux de la Deïra,
éprouvaient une vive irritation de ce qu’on ne répondait pas favorablement à
leur proposition d’échange... Mais, ce qui, dans mon opinion, a déterminé le
massacre, c’est l’impossibilité où les Arabes étaient de nous nourrir. Il n’y
avait plus d’approvisionnements au camp. » Les
personnages français, bien informés, qui accusèrent Abd el Kader, furent
guidés souvent par la raison d’Etat. Il importait, en effet, de discréditer
Abd el Kader dans l’opinion. Le crime était horrible, en ce sens qu’il
n’avait pas pour excuse l’excitation du combat, mais qu’il avait été
froidement et lâchement prémédité ; il devait indigner les honnêtes gens de
toutes les nations et de toutes les religions. Bugeaud
exploita tout d'abord ce sentiment auprès des Indigènes, car il croyait
sincèrement qu’Abd el Kader était l’instigateur du massacre. Mais, dès le
début de juillet, il connut la vérité par M. de Chasteau, consul de France à
Tanger. Ce diplomate avait été fort exactement renseigné par un agent secret
envoyé à Fez, qui lui rapporta, le 3 juillet, des renseignements. « Le
massacre des prisonniers, déclara l’agent, n'a pas été ordonné par Abd el
Kader. Voici comment l’affaire s'est passée. « Dans
la journée qui a précédé l'exécution, une lettre de l’Emir prescrivait à son
khalifa Mustapha ben Thami de prendre les plus grandes précautions, parce que
les Français se disposaient à faire une razzia contre la Deïra, tandis que
les tribus marocaines, appuyées par les troupes régulières du Sultan,
devaient l’attaquer d’un autre côté ; il lui disait qu’il devait tout faire
pour sauver les prisonniers, mais qu’il ne devait pas hésiter à les massacrer
tous, jusqu’au dernier, plutôt que de les laisser tomber entre les mains du
Sultan-ou des Français. « Mustapha
ben Thami, s’exagérant le danger qu'il courait et ayant une grande difficulté
à nourrir et à garder les prisonniers, prit des mesures, le jour même de la
réception de la lettre d’Abd el Kader ; pendant la nuit, 317 prisonniers
français furent tués par le bataillon régulier chargé de les garder. Cinq se
sont sauvés dans les tribus voisines ; sept ont été épargnés par ordre du
khalifa. Parmi ces derniers se trouvent le colonel et le médecin. Ceux-là
n’ont plus rien à craindre. « Abd
el Kader est entré en fureur lorsqu'il a appris que Mustapha ben Thami avait
fait exécuter sans nécessité l’ordre conditionnel qu’il lui avait donné. » La
précision relative de ce récit tient à ce que, pendant le séjour de l’agent à
Fez, était arrivée, vers le 20 juin, une nombreuse émigration venant de la
Deïra, Hachem, Djafra et Ouled Sidi Yahia, qui avait donné les détails
rapportés. Le
Gouvernement français fut ainsi exactement informé. Mais M. de Chasteau
lui-même estimait utile de dissimuler la vérité, afin de laisser porter à
l’Emir le poids du forfait. Il écrivait à Guizot : « Notre politique nous
engage à maintenir qu’Abd et Kader est seul l’auteur de ce crime et à
accréditer ce bruit ; car il lui a fait un tort immense, même parmi ses plus
chauds partisans. » Le bruit qu’Abd el Kader avait donné l’ordre du massacre
fut donc répandu, el contribua largement à créer, dans l’opinion française,
une hostilité irréductible contre lui. Une
autre raison a contribué à faire considérer Abd el Kader comme responsable du
massacre, c’est sa propre attitude. Abd el
Kader a raconté le massacre des prisonniers dans trois lettres successives :
la première a été adressée, en septembre 1846, au général Cavaignac ; la
seconde et la troisième, dont les termes essentiels sont à peu près
identiques, ont été adressées, en novembre 1846, au Loi et au maréchal Soult,
ministre de la guerre. Dans sa
lettre à Cavaignac, l’Emir expliquait que Courby de Cognord et les officiers
survivants lui ayant demandé ; au cours d’une audience, pourquoi il avait tué
leurs compagnons, il leur avait répondu : « Ce sont vos frères qui commandent
Alger et ses dépendances qui les ont tués. » Il leur avait alors,
ajoutait-il, exposé ses griefs qui étaient les suivants : Tout
d’abord, il avait jadis renvoyé à Bugeaud plus de cent prisonniers détenus à
Tagdempt, sans que le maréchal reconnût ce service par aucun acte réciproque
de générosité. Il avait ensuite traité les prisonniers faits à Sidi-Brahim et
à Aïn-Temouchent « avec égard et respect, mieux que ses propres troupes, leur
donnant une plus forte ration, du savon, de la viande, du café, du sucre...
». Cependant, lorsqu’au cours de sa campagne dans l’Est, il avait écrit à
plusieurs reprises aux généraux français à leur sujet, il n’avait obtenu
aucune réponse ; bien plus, ces généraux avaient fait courir le bruit que les
prisonniers seraient délivrés de force, soit par les troupes françaises, soit
par le sultan de Fez. Il ne pouvait admettre que les Français eussent pu
croire le Sultan capable de lui enlever de force les prisonniers. Enfin, un
des chefs de son entourage, envoyé à Bugeaud pour l’entretenir de l'échange,
avait été jeté en prison et y était resté, contrairement aux usages de tous
les pays et de tous les temps. « Voilà,
concluait-il, ce qui nous a indisposés et qui a été cause que nous avons
donné l’ordre de tuer vos prisonniers. » La
lettre au Roi et celle à son « grand vizir » le maréchal Soult étaient
rédigées dans le même esprit. Abd el Kader disait à Soult : « Nous
avons écrit à Bugeaud, à La Moricière et à votre représentant en Algérie ;
nous leur avons écrit plus de trois fois à chacun sans recevoir aucune
réponse. Bien plus, chaque fois le porteur de nos lettres a été jeté en
prison, par une perfidie dont, jusque-là, les Français faisaient un crime aux
autres. On a transformé nos prisonniers en forçats. On a répandu le bruit que
le Sultan de Fez se préparait à venir nous arracher les prisonniers français
qui étaient entre nos mains. « Bugeaud
et La Moricière outrageaient autant les prisonniers que moi-même, en voulant
les délivrer de cette manière, car ils n’ignoraient pas mes procédés. Du
reste, ils ne me laissaient, malgré la trêve, aucun moment de repos. Aussi
la colère a-t-elle fini par déborder de mon cœur, et nous avons ordonné que l’on
tuât vos prisonniers. Nous les avions traités, quant à la nourriture et
aux égards, mieux que nos propres soldats ; ils avaient tout ce qu’ils
pouvaient désirer, café, viande et le reste. La responsabilité de cet
événement, c’est, sur les chefs de votre armée qu’elle pèse ; ce sont eux qui
les ont assassinés, eux qui ont manqué à leur parole et faussé leur promesse
de les racheter. Cette mauvaise foi est indigne de leur réputation de loyauté
et des rapports de confiance qui existaient entre nous. » Ainsi,
dans les trois lettres, Abd el Kader rejetait la responsabilité du massacre
sur les chefs français d’Alger et d'Oran et expliquait par les mêmes raisons
pourquoi l’ordre criminel avait été donné : tentatives des généraux français
pour reprendre les prisonniers par la force ; bruits d’intervention du Sultan
du Maroc ; refus de répondre à ses lettres proposant un échange ;
emprisonnement des messagers. Il précisait que l’ordre avait été donné par
lui. C’est,
l’attitude qu’il avait déjà prise aux yeux des survivants, lors de sa visite
à leur camp le 25 juillet 1846, en leur déclarant « qu’il avait écrit
plusieurs fois à Bugeaud et à La Moricière au sujet d’un échange, et que, ne
recevant pas de réponse, et pressé par le Maroc, il avait ordonné de faire
périr les hommes ». Le
docteur Cabasse était convaincu, malgré cette déclaration, que l’Emir était
resté étranger au massacre. Il savait, par les officiers et fonctionnaires de
la Deïra, auxquels il donnait des soins, que les chefs avaient longuement
délibéré sur le sort des prisonniers, que Hadj Habib avait été partisan
acharné du massacre, et Bon Hamidi de la mise en liberté. Il avait enfin
entendu souvent, après le massacre des hommes, discuter le sort des
officiers, la valeur de la tête de chacun d’eux, nouvelle preuve qu’il n’y
avait pas d’ordre de l'Emir à leur sujet. Pourquoi
Abd el Kader affirmait-il publiquement qu’il avait donné l’ordre du massacre
? C’était, pense le docteur Cabasse, pour ne pas laisser aux Français
l’impression que son autorité avait été méconnue par ses khalifas, et pour
les convaincre que la responsabilité du crime devait retomber sur la tête des
généraux français qui avaient refusé l’échange. It semble bien que tel ait
été son but dans ses lettres à Cavaignac, à Soult et au Roi. Ce
n’est jamais dans ses déclarations officielles ou publiques qu’Abd el Kader a
dit la vérité, mais dans les conversations personnelles où il montrait plus
d’abandon. Il la
disait à Courby de Cognord, dans son entretien du 8 novembre 1846 : « Si
j’avais été à la Deïra, la mort de tes hommes n’aurait pas eu lieu ; Moulay
Abd er Rahman ne serait pas venu me menacer de me les enlever. Je ne le
crains pas. » Cette déclaration montre que Mustapha ben Thami s’était
justifié auprès de l’Emir par la crainte de voir les prisonniers tomber aux
mains des Marocains. Le manque de vivres n’aurait, en effet, pas été admis
comme excuse par Abd el Kader, qui, en 1842, avait rendu sans conditions des
prisonniers qu’il ne pouvait plus nourrir. Le 22
novembre 1846, la veille du départ des survivants pour Melilla, Abd el Kader
exprimait encore à Courby de Cognord, en présence de ses khalifas, ses
regrets sincères au sujet du massacre. Plus
tard, lorsqu’à Paris, en novembre 1852, il reçut une visite de Courby de Cognord,
devenu général, celui-ci put l’entendre une fois de plus « rejeter sur ses
lieutenants le meurtre des prisonniers, tout en évitant d’en accuser son
beau-frère », et conclure avec une visible émotion par ce mot qui, pour un
Musulman, explique tout : « Dieu l’a voulu ». Mustapha
ben Thami n’avait pas reçu d'ordre de l’Emir au sujet des prisonniers avant
son départ, puisqu’il tint conseil, à-son arrivée à la Deïra, sur le sort à
leur réserver. Mais il put recevoir une lettre de lui entre le 6 avril, date
de son arrivée et le 24, date du massacre. D’après les gens de la Deïra
émigrés à Fez, une lettre d’Abd el Kader lui fut, en effet, apportée le jour
même du massacre, le 24 avril ; qu’elle répondît ou non à une question posée
par Mustapha, elle recommandait, d’après les Musulmans présents à la Deïra,
de « tout faire pour sauver les prisonniers, mais de ne pas hésiter à les
massacrer jusqu’au dernier, plutôt que de les laisser tomber entre les mains
du Sultan du Maroc ou des Français ». Mustapha
a profité de cette phrase conditionnelle pour décider de l’assassinat des
prisonniers, alors que la Deïra n’était pas sérieusement menacée. C’est ce
que disaient, à Fez, les témoins indigènes du drame, en ces termes : «
Mustapha ben Thami, s’exagérant le danger qu’il courait et ayant une grande
difficulté à nourrir et à garder les prisonniers, prit des mesures pour les
massacrer le jour même de la réception de la lettre d’Abd el Kader. » La
responsabilité de Mustapha ben Thami ne fait donc pas de doute. Elle ressort
aussi de l’attitude de ce khalifa pendant sa captivité en France ; elle
apparaît, enfin, dans le soin qu’Abd el Kader a apporté à ne jamais mettre
son premier khalifa en contact avec les Français, même lorsque, en 1852, il
vint à Paris avant de s’embarquer pour l’Orient, et qu’il amena avec lui son
second khalifa Kaddour ben Allai. Le
lieutenant Larrazet écrivit d’ailleurs à l’interprète Bellemare : « Ma
conviction est que Ben Thami est seul coupable de ce massacre, quoique Abd el
Kader en ait voulu assumer la responsabilité. Il a voulu lier tout ce qui
composait la Deïra, en ordonnant le massacre, et par là éviter les
désertions. » Tous
ceux qui ont connu et approché Abd el Kader ont été convaincus de son
innocence et de la culpabilité de Mustapha ben Thami. Mgr Dupuch, l’ancien
évêque d’Alger, qui s’entretint avec lui pendant sa captivité, écrivait : « Quand
on aborde avec lui ce délicat sujet, la rougeur lui monte au visage, on voit
que son âme se soulève... Il en repousse le soupçon avec une noblesse, avec
une énergie qui ne laissent pas même de doute à son égard ; puis, quand on le
presse davantage, il vous fait comprendre que ce n’est pas à lui qu’il
appartient d’en désigner le malheureux auteur. » Peut-être
l’Emir craignait-il, en disant la vérité, d’exposer son beau-frère à des
représailles. Mais, lorsque la liberté leur eût été accordée, il chercha
davantage à lever l’odieux soupçon qui pesait sur lui. Le jour
où il quitta Paris pour l’Orient, alors qu’il était déjà dans son
wagon-salon, il aperçut l'interprète Bellemare, qui l’avait accompagné
pendant tout son séjour à Paris, lui lit signe de monter auprès de lui, et
lui dit : « La
majeure partie de cette foule qui m’entoure me croit coupable du massacre de
la Deïra. Je n’ai pas pu te dire la vérité ; mais tu l’as entrevue le jour de
la visite que m’ont faite, à Paris, mes anciens prisonniers. Toi qui restes
au milieu de ces Français, fais tes efforts, soit par la parole, soit par la
plume, pour effacer le sang qui, dans leur opinion, existe entre eux et moi.
» L’histoire peut, aujourd’hui que la raison d’Etat n’existe plus, exaucer ce vœu, et laver la mémoire d’Abd el Kader d’un crime qui a été commis par son premier khalifa. |