SIDI-BRAHIM

 

CHAPITRE XIV. — LE CHÂTIMENT DES TRIBUS DE L’OUEST.

 

 

Le prestige d'Abel el Kader après Sidi-Brahim. — Mesures proposées par Bugeaud. — Leçon aux Djebala ; investissement des Trara. — Dissentiments entre Bugeaud, La Moricière et Cavaignac. — Châtiment des tribus : Ouled Ziri et Taount ; Djebala et Souhalia ; Athia ; Msirda.

 

Les Indigènes avaient été éblouis par l’éclat des deux succès qui avaient marqué le retour d’Abd el Kader en Algérie : le désastre du colonel de Montagnac au Kerkour et la capitulation du lieutenant Marin à Sidi-Moussa, près d’Aïn-Temouchent.

Leur imagination entoura ces événements de légendes propres à augmenter le prestige de l’Emir ; ils donnèrent de la conduite différente des soldats français en ces deux occasions une singulière explication : A Sidi-Brahim, Abd el Kader, pour éprouver le courage et la foi de ceux qui combattaient sous ses ordres, avait voulu que les Chrétiens se défendissent en héros ; à Sidi-Moussa, pour récompenser sa troupe du courage déployé à Sidi-Brahim, il avait fasciné le détachement français de son regard tout-puissant, et l’avait fait tomber sans résistance en son pouvoir.

L’Emir, toujours habile à profiter des circonstances, laissa ces bruits s’accréditer ; il persuada de la sorte à ses partisans qu’il décidait à son gré de la victoire, et que, si parfois il essuyait des défaites, c’était pour les rendre dignes des récompenses célestes promises par le Prophète aux martyrs de la religion.

Il sut exploiter les événements pour réchauffer le zèle des Musulmans ; il envoya partout des paroles d’espoir et de réconfort ; il essaya même de correspondre avec ses coreligionnaires détenus en France.

Des lettres destinées aux prisonniers du fort Sainte-Marguerite furent saisies à Oran entre les mains d’un Juif qui servait d’intermédiaire ; elles étaient écrites, les unes par l’Emir lui-même, les autres par son khalifa Mustapha ben Thami.

Les termes employés montrent combien le succès avait exalté la confiance de l’Emir : « J’ai de bonnes nouvelles à vous apprendre, écrivait-il à la fin d’octobre. Vers le milieu du Ramadan, nous avons attaqué l’Infidèle ; nous nous sommes rencontrés avec la colonne qui était dans le Sahel, près de Djemmaa-Ghazaouet ; nous lui avons livré un combat, elle a fui devant nous, et nous l’avons complètement défaite. Ce qui n'a pas été tué a été fait prisonnier. »

Dans une lettre du 24 octobre, il était plus précis encore :

« J’ai à vous communiquer une heureuse nouvelle. : Dieu, en effet, nous a hautement favorisés dans les circonstances suivantes : Nous avons attaqué le mécréant (Dieu l’extermine) dans la journée du 17 Ramadan ; le combat s’est engagé avec ses troupes, qui composent la garnison de Djemmaa-Ghazaouet, et nous lui avons infligé une défaite (Dieu l’extermine). Nous les avons tous atteints : ceux qui n’ont pas été tués ont été capturés ; enfin il n’est resté qu’un groupe de 85 hommes qui se sont retranchés derrière un abri. Je les ai fait cerner et surveiller, de jour et de nuit. Après trois jours de blocus, ils ont fait une sortie, mais les « émigrés pour la Foi » les entourèrent et les tuèrent tous, à l’exception de 15 d’entre eux, qui furent capturés et rejoignirent les leurs, faits prisonniers avant eux. Ils sont donc quatre-vingt-dix-huit prisonniers en tout, parmi lesquels : un commandant, un capitaine, deux lieutenants ou sous-lieutenants, deux sergents ; le reste est composé de cavaliers et de fantassins. »

Cette lettre, portant le sceau de l’Emir, contient quelques erreurs sur les grades des prisonniers, mais donne un récit fidèle des événements ; elle se terminait par l’énumération des avantages remportés par les Musulmans jusqu’à la fin d’octobre, et racontait le soulèvement et l’émigration des tribus kabyles de la province d’Oran.

Mustapha ben Thami, lieutenant de l’Emir, écrivait aux mêmes prisonniers en des termes plus lyriques, plus vagues, et aussi plus exagérés :

« Si vous demandez de nos nouvelles, grâces à Dieu, qui seul doit être loué, nous vous dirons que nous sommes bien, que nos moulins commencent à marcher, et que ceux de l’ennemi tournent à l’envers, à tel point qu’il est dans le dernier embarras et ne sait plus quel parti prendre à la vue des Musulmans réunis. Grâces à Dieu, notre Emir est resplendissant comme le soleil. Toutes les populations de la province, tribus, fractions de tribus, Arabes et habitants des villes, se sont levés comme un seul homme avec toutes les nations musulmanes pour combattre ceux qui ne suivent pas le chemin delà vérité.

« Au milieu du Ramadan, toutes nos troupes sont parties de la Moulouïa, marchant vers l'Est. Le camp des Musulmans brillait d’un bien vif éclat, lorsque nous arrivâmes entre le Sahel et les Msirda. Alors une colonne qui se croyait prête à triompher se porta à notre rencontre ; nous nous dirigeâmes franchement sur elle. Le feu des défenseurs delà foi fut si vif que nous renversâmes les Chrétiens jusqu’au dernier. Nous les rendîmes immobiles comme des poutres qui reposent sur la terre, et silencieux comme des ruches abandonnées. Environ 600 morts et plus de 100 prisonniers furent les trophées de cette journée. »

Ben Thami racontait ensuite la marche triomphale de l’Emir vers l'Est, la capitulation du détachement de Sidi-Moussa, l’émigration des tribus de la province, la triste situation des postes français : « Tous les forts sont bloqués, disait-il, Maghrnia, Sebdou, Daïa, Bel-Abbès, Saïda, Tiaret, le Kremis du Riou, Orléansville, Bel-Acel, Miliana, Médéa ; nul ne peut y entrer ou en sortir. Quant au poste de Djemmaa-Ghazaouet. Dieu seul sait, combien la peur a été grande. »

 Cette lettre, écrite le 2 octobre 1845, donnait aussi un aperçu de la situation générale telle qu’elle apparaissait à cette date aux yeux des fidèles de l'Emir : « Tout le pays, de l'Ouest à Tunis, est au pouvoir de notre maître. Que Dieu l’aide ! Chaque tribu obéit à sa parole et il leur prescrit de-fuir le pays des Chrétiens. Nous allons continuer vers l’Est. Le but de notre maître est de retirer momentanément tous les Musulmans de notre pays natal, afin que nous puissions, s'il plaît à Dieu, y entrer tous ensemble. Voici le moment qui arrive. Communiquez-vous cette bonne nouvelle ; ne faites rien paraître ; prenez encore patience, car Dieu nous protège, et bientôt nous nous reverrons, par l’effet de la puissance de Dieu que nous invoquons à chaque instant. »

Les Indigènes avaient été impressionnés par les premiers succès de l’Emir. La Moricière l’avait constaté dès son arrivée dans la province d'Oran ; il écrivait au Ministre le 4 octobre : « L’émotion produite dans le pays par les derniers événements a été très grande. Beaucoup de faits en sont la preuve. Pour n’en citer qu’un seul qui donne la mesure des autres, il suffit de dire que, dans l’intérieur de la ville de Tlemcen, six coups de fusil ont été tirés par des habitants sur des soldats de la garnison. » Le lâche assassinat du commandant Billot près de Sebdou montrait que les populations au sud de Tlemcen avaient suivi les conseils perfides qui leur étaient donnés.

Partout l’émir Abd el Kader ou les différents agitateurs étaient représentés comme ayant écrasé les Infidèles. On peut juger des exagérations qui trouvaient créance par la manière dont Babah ben Djilani, un des lieutenants de Mohammed ben Abdallah, surnommé Bou-Maza, écrivait à Ameur ben Ferhat, un des bachaghas restés fidèles à la France : « Quant à Abd el Kader le Victorieux pour la religion, il a entre ses mains trois armées de chacune dix mille hommes ; l’une d’elles bloque Tlemcen, l’autre Oran, et Abd el Kader avec la troisième cerne Mascara. Il a tué six cents infidèles et en a fait trois cents prisonniers, a pris deux mille fusils, douze canons, des troupeaux de bœufs et de moutons, du fer et de l’argent dont Dieu sait le nombre. Il doit venir de notre côté à la fin de ce mois, s'il plaît à Dieu : mais Dieu est le plus savant. Quant à Si Mohammed ben Abdallah, tous les gens de l’Est à l'Ouest se sont placés sous son obéissance jusqu’au rivage de la mer, excepté les gens que vous possédez. Il doit venir très prochainement de ce côté. »

 

La Moricière faisait des réflexions mélancoliques sur la fidélité que l'on pouvait attendre des sujets musulmans de la France. Les lignes qu’il écrivait au Ministre, de Djemmaa-Ghazaouet, le 10 octobre 1845, sont à retenir :

« Les événements qui viennent de se produire, disait-il, auront prouvé combien peu nous devons l’aire de fonds sur la population musulmane ; combien sont profondes les antipathies que le fanatisme, je devrais dire la religion, les mœurs, les traditions, ont fait naître entre elle et nous.

« Cette population peut subir notre joug quand elle voit devant ses yeux la force qui l’y contraint ; mais elle est oublieuse des châtiments, prompte à la révolte et toujours disposée à recommencer la lutte, dès qu’elle croit y apercevoir quelque chance de succès.

« La conclusion de ce qui précède est qu’il n’y aura de conquête sérieuse, durable, réelle, que quand nous aurons transplanté sur le sol africain une population européenne qui puisse prêter, à l’armée qui doit la défendre, l’assistance que les Indigènes sont toujours prêts à nous refuser, dès qu’ils s’aperçoivent qu’elle nous devient nécessaire. »

C’était là une opinion qu’avait toujours partagée Bugeaud, puisqu’il écrivait le 18 septembre d’Excideuil à Soult : « Tout homme un peu considérable et marabout qui a l’audace de prêcher la guerre sainte trouve toujours quelqu’un qui prend les armes pour lui. Cette disposition des esprits doit nous convaincre que de longtemps encore il ne sera possible de réduire l’armée. »

La colonisation militaire était destinée, suivant Bugeaud, à introduire un élément français vigoureux dans la nouvelle race européenne qui se développait sur le sol de la colonie : peu à peu, cette race deviendrait assez forte pour lutter par elle-même contre les Indigènes : « Nous avons affaire, écrivait-il à Soult le 6 octobre, à un peuple énergique, persévérant et fanatique. Pour le dompter, il faut nous montrer plus énergiques et plus persévérants que lui, et, après l’avoir vaincu plusieurs fois, comme de tels efforts de notre part ne peuvent pas toujours se renouveler, il faut, coûte que coûte, l’enlacer par une population nombreuse, énergique et fortement constituée. Hors de cela, il n’y aura que des efforts impuissants et des sacrifices qu’il faudra toujours renouveler. Ce n’est assurément pas le développement prématuré des institutions civiles qui consolidera la conquête. »

Soult comprenait que toute faute devait être suivie d’une répression immédiate et énergique. Dès qu’il avait appris la-soumission des Msirda à l'Emir et la fuite de Mouley Cheikh dans les Trara, il avait approuvé l’envoi d’une colonne. L’annonce du désastre de Sidi-Brahim le disposa à sévir avec rigueur.

Bugeaud lui envoya le 11 octobre, de Marseille, ses projets sur la manière de châtier les révoltés ; il ne lui cacha pas que-son intention était, si le gouvernement se rangeait à cet avis, « de ne pas les ménager » :

« Je veux, disait-il, les attaquer autant que possible dans leurs propriétés et faire tous les prisonniers que je pourrai pour les expatrier à toujours. Les faits qui viennent de se dérouler et beaucoup d’autres nous prouvent suffisamment que nous ne pouvons pas compter sur la fidélité des Arabes. Sauf de rares exceptions, ils se soumettent quand ils sont exténués et ruinés ; dès qu’ils ont un peu réparé leurs pertes, ils obéissent au premier fanatique qui leur prêche la guerre sainte. J’ai essayé avec eux tous les moyens de douceur et de magnanimité ; je leur ai rendu leurs prisonniers, leurs femmes, leurs enfants, et même une partie de leurs troupeaux ; tant de bonté, tant de douceur, ne les ont pas empêchés de se révolter. Vous voyez que les Beni-Amer, à qui nous n’avons fait aucun mal, à qui au contraire nous avons fait gagner beaucoup d’argent par les transports, passent successivement à l'ennemi.

« J’ai envie de proclamer que toutes les tribus qui ne seront pas rentrées sur leur territoire d’ici à la fin de novembre en seront bannies à perpétuité et que leurs terres passeront dans le domaine de l’Etat. Il vaut mieux avoir l’ennemi en avant de soi qu’au milieu de soi. Ces tribus émigrantes se fixeront dans le Maroc ou dans le désert ; tout leur territoire restera disponible pour la colonisation. On pourra le distribuer aux soldats qui voudront se faire colons.

Bugeaud proposait d’ailleurs, à l’égard des prisonniers de guerre, une mesure assez étrange ; il voulait leur faire passer la mer pour les établir comme « colons en France » ; ou même pour les répartir entre des paysans qui les prendraient moyennant une légère rétribution, jusqu’à ce qu’ils fussent mi état de gagner leur vie ! « J’ai la conviction que la crainte d’être transportés en France, ajoutait-il, serait un frein très puissant contre les insurrections. » La raison qu’il donnait, pour justifier cette mesure, était que nous n’avions intérêt à accroître la population indigène nulle part, et que l’envoi de prisonniers fanatiques dans une province calme comme celle de Constantine ne pourrait qu’y porter des ferments de trouble.

Le gouvernement approuva, dans leur ensemble, ces procédés de répression. Soult écrivit à Bugeaud le 22 octobre qu’il lui laissait le choix des moyens pour punir les tribus révoltées ; le gouverneur général était autorisé, suivant qu’il le jugerait bon, à leur imposer de fortes amendes, à les désarmer, à leur retirer leurs chevaux, à leur prendre des otages pour les expédier en France, enfin à traduire devant des conseils de guerre les principaux coupables. Quant aux mesures sévères proposées contre les émigrés : bannissement à perpétuité et confiscation des terres, le gouvernement les approuvait aussi. Soult autorisait Bugeaud à les proclamer ; il faisait cependant remarquer que le délai accordé aux tribus pour rentrer sur leur territoire devait être reculé à la fin de décembre au lieu de la fin de novembre, de manière qu’elles pussent être prévenues. Les prisonniers seraient envoyés en France, mais pour y être « détenus et gardés avec soin ». Soult restait muet sur la proposition de la colonisation indigène en France ; il se bornait à conseiller de ne pas faire passer la mer à des femmes, des enfants et des vieillards, mais d'expatrier seulement des hommes valides.

 

Ces mesures étaient justifiées, car les Indigènes s’étaient montrés lâches et perfides au moment de l'invasion. Ceux-là même qui avaient des rapports étroits et fréquents avec les Français de Djemmaa-Ghazaouet s’étaient retournés contre eux pour les accabler lorsqu’ils les avaient vus dans la détresse ; c’étaient non seulement les Djebala, les Msirda et les Souhalia, qui avaient poursuivi et massacré les carabiniers de Géreaux, mais c’étaient aussi les Ouled-Ziri et les Ouled-Amar, qui habitaient aux portes mêmes de Djemmaa-Ghazaouet. Les habitants de Taount avaient, à l'annonce du désastre, abandonné leur village et s’étaient enfuis vers les Trara ; le 1er octobre, ils demandaient déjà à rentrer, mais pendant les pourparlers les hommes des Trara qui bloquaient le poste tiraient sur les sentinelles.

Le caïd Nekkache, de Nedroma, était un des rares chefs de la région restés fidèles à la cause française ; il avait subi la loi de la nécessité en livrant à Abd el Kader un cheval de soumission, quelque argent et des vivres, mais n’avait pas ouvert à l’Emir les portes de la cité. Il prévenait Quillico que Msirda, Djebala, Souhalia et Trara surveillaient les Français de Djemmaa-Ghazaouet dans l’espoir de les surprendre et de les écraser comme la colonne de Montagnac.

Dès le 7 octobre, Cavaignac avait commencé à châtier les coupables. En arrivant, dans la matinée, à Bab-Taza, il avait vu fuir vers l’Ouest des populations, et avait lancé sur elles sa cavalerie. C’étaient des Djebala. En peu de temps, ils avaient perdu plus de 100 morts, 74 prisonniers, femmes et enfants, 200 à 300 bœufs et environ 1.200 têtes de menu bétail. Abd el Kader, qui se trouvait chez les Beni-Ouarsous et était occupé à presser l’émigration des tribus au Maroc, n’avait pu intervenir.

La Moricière, ayant rejoint Cavaignac, gagna Djemmaa-Ghazaouet le 10 octobre, séjourna le 11 dans le poste, puis il décida d’aller châtier les tribus rebelles et chasser l’Emir du territoire algérien. Il partit le 12, à 5 heures, avec une colonne mobile qui comprenait environ 4.500 baïonnettes, 650 sabres el 10 pièces de montagne. Arrivé sur l’oued Tleta, il fut attaqué sur son flanc gauche par des fantassins des Beni-Menir et quelques cavaliers : au loin, sur les crêtes qui dominent le col d’Aïn-Kebira, la nombreuse cavalerie de l’Emir attendait la tournure qu’allait prendre le combat pour intervenir si les Français paraissaient faiblir ; mais quelques bataillons sans sacs et quelques escadrons eurent en peu de temps repoussé Ks assaillants dans leurs montagnes.

Le bivouac fut établi le 12 au soir près de Nedroma ; les chefs de cette ville vinrent s’excuser de leur altitude vis-à-vis d’Abd el Kader, et apprirent à La Moricière que les Trara, les Ghossel et une petite portion des Beni-Amer Gharaba se trouvaient entassés dans le triangle compris entre Djemmaa-Ghazaouet, Lalla-Maghrnia et la Tafna, ayant avec eux l’Emir avec 2.000 chevaux ; toutes ces forces devaient défendre le col d’Aïn-Kebira, passage naturel pour entrer dans les montagnes.

Le 13 au matin, les troupes françaises montèrent vers le-col en trois colonnes. La Moricière prit à droite un sentier en corniche assez pénible ; le colonel Gachot, avec un bataillon et une section de montagne, se dirigea au centre sur un mamelon saillant bien garni de défenseurs, dans la partie moyenne du col ; enfin Cavaignac eut la tâche la plus difficile : il dut gravir, en face d’un ennemi nombreux, des pentes escarpées et exposées dans toute leur longueur à une fusillade plongeante ; mais il imprima, avec l’aide de Mac-Mahon, un tel élan au 41e ligne, que la position fut enlevée en un instant. La Moricière établit son camp au col d’Aïn-Kebira, pendant que Cavaignac poursuivait au loin sur les pitons les fantassins kabyles. La cavalerie d’Abd el Kader ne s’était pas compromise dans ces terrains difficiles, et s’était retirée, malgré les cris des Trara qu’elle abandonnait.

Le lendemain 14, La Moricière ne fit que quelques kilomètres, pour refouler vers la mer les populations et commencer à leur fermer les chemins de l’Ouest. Dès le soir, les chefs des Beni-Ouarsous et des Ghossel envoyèrent des lettres de-conciliation.

Le 15 octobre au matin, la colonne marcha de l’avant. Cavaignac sortit le premier du défilé qui donne accès à Souk-Ouled-Aloui, et enleva la position avec l’aide du colonel Chadeysson.

Ce nouveau succès acheva de décourager les révoltés. Le 10 au matin, lorsque La Moricière commença à marcher vers le pic de Tadjera, se rapprochant de plus en plus de la mer, les chefs des Trara, ainsi que les caïds des Ghossel et de la fraction des Beni-Amer qui n’avait pas émigré au Maroc, vinrent au-devant de lui implorer sa clémence.

Les tribus indigènes étaient à la discrétion du vainqueur ; resserrées entre son camp et la mer, elles n’avaient comme dernier refuge que des ravins profonds où l'infanterie française en eût fait un horrible carnage. Dans l’état d’esprit où se trouvaient les troupes, La Moricière craignit que les représailles ne fussent terribles ; il était d’ailleurs pressé de regagner la plaine et de se rapprocher de Nedroma pour surveiller les mouvements d’Abd el Kader ; il voyait le camp de l’Emir à Aïn-Kebira, à une distance assez courte, mais il en était séparé par des rochers et des précipices infranchissables. Il accorda le pardon demandé ; mais il prescrivit aux Ghossel et aux Beni-Amer de rester enfermés dans les montagnes des Trara ou dans celles des Oulhassa, dont une députation était venue le trouver, jusqu’à ce que la sécurité de leurs plaines fût rétablie.

C’était non seulement par magnanimité que La Moricière se montrait clément, mais aussi par calcul : « Je pourrai, écrivait-il à Soult, mettre un peu plus tard à ce pardon des-conditions dont je n’aurais pu suivre l’accomplissement aujourd’hui. C’est déjà un résultat que de fermer à l'Emir cette espèce de forteresse. Je me trouve maintenant en mesure de le suivre dans les plaines, s’il essaie d’y tenir. »

La punition infligée par Cavaignac aux Djebala et la soumission par les armes des Trara firent sur les Souhalia et les autres tribus de la région une impression profonde. Dès le 15 octobre, lorsqu’ils avaient appris que les Trara étaient acculés à la mer, les Souhalia et les gens de Taount avaient envoyé des demandes de soumission au lieutenant-colonel Quillico, commandant supérieur de Djemmaa-Ghazaouet.

La lettre des Souhalia était conçue en des termes équivoques : « Dieu a voulu cette affaire entre nous, disaient-ils. Nous avons bien prévenu plusieurs fois le colonel de ne pas sortir, et il est sorti malgré nos avertissements ; il n'a pas voulu nous écouter. Vous remplacez celui qui est mort, nous aussi nous vous mettons à sa place. Nous ne savons pas ce que vous avez dans le cœur, si c’est pour le mal, ou si c’est pour le bien. »

La lettre des gens de Taount, plus humble, exposait que les Trara les maltraitaient en les accusant d'être des Français, et les gardaient par la force : « Le colonel qui est mort nous avait donné sa parole, disaient-ils ; si vous nous donnez votre parole, nous y croirons. Si nous avons fait mal, vous pouvez arranger cela pour le mieux. Si vous voulez nous mettre en prison, nous sommes à votre disposition, et vous pourrez nous faire grâce après. Le commandant de la place et le capitaine Coffyn nous veulent du mal et pas de bien... Nos affaires et les vôtres sont les mêmes ; les chefs veulent faire du bien et les jeunes dérangent les affaires. »

Le lieutenant-colonel Quillico connaissait le caractère des Indigènes ; il répondit aux Souhalia et aux gens de Taount par une seule lettre, dont les termes étaient énergiques : « Je ne suis pas habitué à composer avec mes ennemis, disait-il ; que ceux qui ont besoin de moi viennent me trouver ; je suis chef et je ne veux avoir affaire qu’aux chefs. Vous me demandez la promesse qu’il ne vous sera rien fait, mais vous n’êtes pas les plus forts pour faire des conditions. » Quillico ajoutait que les chefs, s’ils n’osaient s’adresser à lui, n’auraient qu’à venir à Djemmaa-Ghazaouet le jour où La Moricière y arriverait avec sa colonne ; que seul ce général pouvait les autoriser à rentrer dans leur village et décider du sort de ceux qui avaient trahi.

La soumission complète des Trara et le départ d’Abd el Kader avaient ramené quelque sécurité dans la région. La garnison de Djemmaa-Ghazaouet pouvait, le 20 octobre, aller à la corvée de bois aux environs du poste sans être inquiétée comme la semaine précédente. Les Trara venaient vendre des bœufs à l’administration militaire. Les Souhalia insistaient pour obtenir de Quillico leur pardon ; le 24 octobre, ils envoyaient à nouveau Une lettre de soumission, en se faisant recommander par le caïd Nekkache, de Nedroma.

 

L’Emir, en quittant Aïn-Kebira, était descendu vers la Mouïla ; puis avait bivouaqué sur la Tafna, brûlant les ponts de ces deux rivières ; il s’était, porté ensuite vers les Beni-Snous. La Moricière prit la route de Tlemcen, où il arriva le 21 octobre au matin.

A Tlemcen, le lieutenant-colonel de Barral, commandant supérieur, avait pris des mesures rigoureuses. C’est ainsi qu'un « recass » (coureur à pied), étant venu du Maroc apporter des lettres des prisonniers faits à Sidi-Brahim et détenus à la Deïra, avait profité de cette occasion pour remettre à des Indigènes deux lettres de l’Emir ; l’une était destinée à Si Hamnladi Sakal, caïd de la ville, l'autre à Hadj ben Ali, capitaine de la milice indigène. Barral condamna le recass à être pendu, après avoir fait le tour de la ville accompagné d’un crieur publiant les causes de sa condamnation ; l'exécution eut lieu le 11 octobre en présence d une foule considérable d’indigènes.

La Moricière apprit qu'Abd el Kader marchait vers l’Est, et avait passé la nuit du 21 au 22 à Tellout ; il décida alors de se séparer de Cavaignac et de se porter vers Bel-Abbès pour s'opposer aux tentatives de l’Emir contre ce poste et contre les populations des plaines d'Oran ou de Mostaganem. Il emmena à peu près toute la cavalerie et l’infanterie partie d'Oran avec lui, plus un bataillon pris à Tlemcen. Il arriva le 24 octobre à Sidi-bel-Abbès. Apprenant alors que l’Emir n'avait pas dépassé Tellout, il résolut d'attendre des nouvelles pour agir suivant les circonstances.

Cavaignac devait se porter vers Sebdou, y prendre une partie de la garnison, et, se trouvant ainsi à la tête d’environ 2.500 baïonnettes et 200 chevaux, opérer contre les Beni-Snous et les autres tribus insurgées au sud de Tlemcen. La région qui avait été la plus compromise dans la révolte paraissait en bonne voie de pacification.

La clémence que La Moricière avait montrée vis-à-vis des Indigènes fit le meilleur effet en France. Le maréchal Soult l'en félicita : « Il est beau, lui écrivit-il le 29 octobre, il est noble de savoir pardonner, surtout lorsqu’on est en droit, comme vous l’étiez, d’exercer une légitime vengeance. » Mais Soult. fit néanmoins sentir au lieutenant général la nécessité de prendre à l'avenir des mesures sévères : « Plus tard, vous aurez cependant à rechercher les auteurs de ces soulèvements, et à les faire arrêter pour les mettre hors d’état de nous nuire et les déporter. Cela sera indépendant des peines que vous pourrez avoir à infliger à ces diverses populations pour les mettre aussi dans l'impossibilité de nous nuire à l’avenir, en leur retirant leurs armes, leurs chevaux, leurs mulets et même une partie de leurs bestiaux. »

Beaucoup d’officiers de la division d’Oran el les troupes sous leurs ordres jugèrent que La Moricière n’avait pas été assez dur dans la répression. Le commandant d’Exéa, par exemple, ne pardonna jamais à son ancien chef de ne pas avoir tiré de la mort de Montagnac et de ses soldats une vengeance éclatante. La Moricière avait, suivant lui, promis aux chefs de corps réunis à Tlemcen, qu’il aurait « dix tètes d’Arabes pour chaque soldat tué », et il n’en avait « pas même une ». « La division de Tlemcen était furieuse, ajoute d’Exéa. Je ne me trouvais pas à cette expédition, car on m’avait encore laissé à Lalla-Maghrnia ; mais, de ce poste, je vis parfaitement au loin Abd el Kader et son monde gagnant la plaine. Après ce bel exploit, on revint à Tlemcen : je me joignis à la colonne, car on venait de me relever ; je formai l’avant-garde. Le général Cavaignac était à côté de moi, il était d’une humeur de dogue, et le soir, au bivouac, il eut une scène terrible avec La Moricière ; il ne voulut pas vivre avec lui. »

Il y eut, en effet, à cette époque, de graves dissentiments entre La Moricière et Cavaignac ; la raison en est que La Moricière demandait beaucoup à Cavaignac, sans lui accorder de compensations. Ainsi, dans les opérations contre les Trara, Cavaignac avait été chargé par La Moricière des missions les plus difficiles ; puis, quand il fut détaché seul contre les Beni-Snous, il ne reçut en partage qu’un effectif fort maigre. La Moricière avait cependant dit à Cavaignac, le 20 octobre, que, sans des forces suffisantes, aucune entreprise sérieuse ne pouvait être menée à bien, et que l’inaction risquait de « démonétiser » un chef aux yeux des Indigènes. « Pour me tenir parole, écrivait Cavaignac à son oncle, il me prenait le 21 quatre escadrons, el s’en allait dans l’Est, me promettant celte fois le premier régiment qui arriverait de France. »

Le régiment ayant eu une autre destination, Cavaignac ajoutait, : « J’ai écrit au lieutenant général pour le remercier, comme je pouvais le faire, de travailler aussi loyalement à me démonétiser, en me condamnant à un misérable rôle, et je lui déclare que, jusqu’au jour où j’aurais du monde, je resterais inactif quand dix Abd el Kader se mettraient en branle. »

Revenu le 9 novembre à Djemmaa-Ghazaouet, Cavaignac exposait en quelques lignes sa situation à son oncle : « Si l’on me donne du monde, la besogne ne me manque pas dans nos montagnes du Sud, où il y a de la poudre à brûler ; si on ne m’en donne pas, j’en laisse la honte à qui de droit. Je suis décidé à ne plus agir. Si je ne fais rien, on me démonétisera. Si j’agis, on dira : « Ce diable de Cavaignac s’en va toujours avec trop peu de monde. Il se fait tuer des hommes et ne finit pas. Démonétisé pour démonétisé, mon cher oncle, j'aime mieux le premier moyen ; ce sera un peu de sang versé de moins. »

Cavaignac ne se louait pas plus de Bugeaud que de La Moricière : « J'attendais le maréchal, écrivait-il, pensant trouver chez celui-là moins de perfidie que chez l’autre. Il ne paraît pas qu'il y ait grand fonds à y faire, puisqu’il se laisse voler des lettres intimes qu’on imprime pour prouver que nous ne sommes que des maladroits. Ce que je lui pardonne le moins, c’est d’avoir écrit, d’avoir inventé que la seule chose certaine, c'était, que j'étais rentré à Tlemcen après nos affaires au lieu de tenir le pays. »

La Moricière et Bugeaud n'étaient pas non plus en très bons termes. Le maréchal avait, dès son retour en Afrique, montré les lettres par lesquelles le gouverneur par intérim lui avait demandé de reprendre son poste. D’Exéa, chaud partisan du maréchal, a reproduit ces confidences : « Je ne voulais pas revenir, disait Bugeaud avec son air goguenard, mais vraiment après une pareille insistance, c'eut été bien mal à moi délaisser La Moricière dans le pétrin. »

Les officiers qui formaient le parti de Bugeaud critiquaient avec ironie La Moricière. Le colonel Eynard, officier d’ordonnance de Bugeaud, écrivait d’Alger le 11 novembre à son ami de Saint-Arnaud : « Il parait que la fameuse affaire des Trara des 12, 13 et 15 est une flouerie ; qu'Abd el Kader, voyant qu’on entrait dans ce cul-de-sac, y a poussé de tout son pouvoir ; et que, quand il a vu la colonne bien engagée, il est venu sur les derrières enlever les populations pour les faire interner dans le Maroc. On a vu la poussière de l'émigration, mais on n’a pu rien entreprendre, parce qu'une partie de la cavalerie avait été laissée à Ghazaouet el que l’infanterie était trop engagée avec les Kabyles. Dès qu’on a pu, on s’est hâté de sortir de cette souricière, mais sans conditions ; c’est, ce qu’on appelle un triomphe et qu’on célèbre. Montons au Capitole rendre grâce aux dieux d’une si savante manœuvre ! »

 

Les Trara, les Ghossel et les Oulhassa étaient rentrés dans le devoir ; mais les tribus situées à l’ouest de Djemmaa-Ghazaouet n’étaient pas encore châtiées de leur trahison au début de 1846. Seuls les Djebala avaient éprouvé la colère de Cavaignac, et une cinquantaine de femmes, qui avaient été prises couvertes des dépouilles de nos soldats, étaient toujours détenues à Mers-el-Kébir.

Le village des Ouled-Ziri, au pied duquel Géreaux et ses carabiniers étaient tombés, avait été rasé, et une trentaine de ses habitants se trouvaient prisonniers à Djemmaa-Ghazaouet.

Le village de Taount, dont les habitants s’étaient enfuis après le désastre de Sidi-Brahim, avait été occupé en partie par les Français ; dès son retour en Algérie, Bugeaud avait considéré comme indispensable d’utiliser cette bourgade, dont les deux mosquées et les maisons restaurées pouvaient convenir au développement de Djemmaa-Ghazaouet.

Les populations des environs vivaient dans des craintes continuelles, tour à tour pillées par les partisans de l’Emir qui les accusaient d’être au service des Chrétiens, et traquées par les colonnes françaises qui voulaient venger les morts de Sidi-Brahim. Le 7 novembre 1845, lorsque les Kabyles avaient appris l’arrivée à Djemmaa-Ghazaouet de la colonne Cavaignac revenant du Sud, ils avaient quitté leurs villages pendant la nuit, pris de terreur, et s’étaient dirigés vers les Trara ; mais ils avaient donné dans la colonne et s’étaient vu enlever des bestiaux. Le 6 décembre, c’était au contraire Bon Hamidi qui était venu imposer une amende aux Msirda et avait chargé ses cavaliers de détruire les villages des Souhalia parce que cette tribu avait marqué des velléités de se soumettre. En janvier, des goums marocains exécutaient des razzias dans toute la région voisine de la frontière et poussaient jusqu’à Nedroma et Djemmaa-Ghazaouet. Cet état de choses faisait souhaiter aux tribus le retour de la domination française.

Un spectacle impressionnant avait excité dans le cœur des soldats français le désir de la vengeance. Le 11 février 1840, au retour d’une expédition sur la frontière du Maroc, la colonne de Cavaignac s’était arrêtée sur le champ de bataille du Kerkour. C’était la première fois qu'une troupe française passait là depuis la sinistre journée, et l'émotion avait gagné tous les cœurs devant les ossements qui y blanchissaient. Cavaignac écrivit le 25 à La Moricière :

« Si nous n’avions eu connaissance du rapport de M. le commandant de Cagnard, il nous eût été facile de lire sur le terrain l’histoire de cette sanglante journée. Sauf ceux qui furent tués dans la première charge des hussards, nos officiers et nos soldats sont morts comme nous le savions déjà, chacun à son rang. Leurs restes ont été religieusement recueillis, les troupes ont défilé devant leur tombe et nos bataillons leur ont rendu les honneurs militaires.

« Nous passâmes ensuite au marabout de Sidi-Brahim ; nous cherchions sur les murs du marabout quelques souvenirs des carabiniers du 8e bataillon ; une seule inscription s’y trouve : « 23 septembre ».

Les Msirda avaient tenté d’obtenir leur pardon. Cavaignac, qui s’était porté à trois reprises sur le Kiss, dans le courant de l’hiver, avait chaque fois reçu leurs avances ; les deux premières fois, il leur avait fait répondre qu’ils devaient se livrer à discrétion ; la troisième fois, ii avait vu arriver à son camp une quinzaine d’entre eux ; mais comme ce n'étaient pas des chefs, il les avait renvoyés. Les Msirda étaient alors allés se présenter à Djemmaa-Ghazaouet, où, d’après les instructions de Cavaignac, ils n’avaient pas été mieux accueillis. Enfin, vers le commencement de mars, comme différents chefs du Sahel avaient tenté des démarches auprès du caïd Nekkache, Cavaignac autorisa le caïd à les réunir pour les lui amener, s'ils se rendaient à discrétion.

Les tribus faisaient ainsi des demandes de soumission qui n'étaient pas suivies de démarches décisives.

Cavaignac qui avait regagné son poste à Tlemcen, comprenait qu'il fallait en finir ; « et cependant, écrivait-il le 15 mars à La Moricière, on ne châtie pas à jour fixe les gens qui, ne prétendant pas résister au châtiment, se dispersent lorsqu'il approche ». Il pensa que le moyen le plus simple était d'accepter que Nekkache lui amenât les chefs des tribus ; mais Nekkache ne put réunir qu’une partie des chefs, probablement les moins importants. Cavaignac lui fit savoir qu’il ne voulait pas les recevoir. Cependant Nekkache renouvela ses avances : « Je vous informerai, disait-il, que les Souhalia et les Djebala pleurent et se plaignent en disant : « Nous voulons aller trouver le général ; il fera de nous ce qu'il voudra ; mais nous n’attendrons pas les Msirda ni d'autres. » Le caïd ajoutait avec raison : « Vous n’ignorez pas ce que sont les Kabyles ; ces gens ne sont jamais tous du même avis. »

Cavaignac se laissa fléchir et répondit à Nekkache d’amener à Tlemcen les principaux habitants de chaque village des Djebala et des Souhalia ; Quillico fit partir le 17 mars de Djemmaa-Ghazaouet les chefs et deux hommes par village. Ces tribus purent dès lors être considérées comme définitivement soumises.

Les Msirda seuls restaient à l’écart ; un certain nombre d’entre eux voulaient se soumettre, mais un parti encore puissant refusait d’accepter la domination française. Poussés par la crainte, ils avaient fait plusieurs fois des offres de soumission incomplètes ; on ne les avait écoutées que pour les empêcher de passer la frontière.

Bugeaud désirait leur faire sentir son autorité, au moyen d’une colonne qui irait, sans tirer un coup de fusil, s’il était possible, leur imposer de fortes amendes et les organiser. Il décida, dans les premiers jours de juin 1846, après un long entretien qu’il eut à Djemmaa-Ghazaouet avec Cavaignac, que ce général se porterait sur l'oued Kiss à la tête de 3.800 baïonnettes et 800 chevaux, « pour régler nos comptes avec les tribus des Msirda et des Athia ».

Le 14 juin, Cavaignac partit de Lalla-Maghrnia avec une colonne comprenait. 9 bataillons, 9 escadrons et une batterie de montagne ; parmi ces corps, marchaient les 8e et 10e bataillons de chasseurs à pied et le 41e de ligne, qui étaient particulièrement désireux de venger le désastre de Sidi-Brahim. La colonne bivouaqua le soir aux puits de Sidi-bou-Djenane.

Le 15 au matin, elle alla faire le café sur le Kiss, et la cavalerie se chargea de razzier les villages des Athia qui se trouvaient au pied des montagnes. Après quatre ou cinq heures de repos, la colonne reprit sa marche ; elle suivit d’abord le cours de l'oued, traversant un pays d’une fertilité-remarquable, puis se rabattit vers l'est pour pénétrer dans les montagnes. Chemin faisant, elle détruisit les habitations et s’empara des Indigènes ; dans presque toutes les maisons et sur les prisonniers, on retrouvait des armes et des effets ayant appartenu au 8e bataillon ; la vue de ces dépouilles exaspéra les soldats. Le bivouac fut établi au milieu de nombreux villages des Athia ; Cavaignac renvoya les prisonniers, mais garda les troupeaux.

Le 16 juin au matin, Cavaignac fit mettre le feu à tous les villages, puis se dirigea vers l’oued Kouarda ; le pays devenait de plus en plus difficile et accidenté, les chemins presque impraticables ; la colonne occupait une étendue de près de deux lieues. Les Indigènes couronnaient les crêtes ; ils s’embusquaient dans les passages dangereux pour l’accueillir à coups de fusil. Mais la colonne avançait vers la mer, resserrant son cercle autour des Msirda ; elle bivouaqua sur l’oued Kouarda, à remplacement qu’Abd el Kader avait occupé avant de se porter sur Sidi-Brahim.

Le lendemain, les Kabyles eurent l’insolence de tirer sur le camp de l’oued Kouarda en plein jour ; ils se tenaient sur un pic très élevé, on entendait à peine leurs cris, et leurs balles tombaient mortes au milieu du bivouac.

Cavaignac forme alors deux colonnes d’infanterie, composées d’hommes d’élite, sans sacs, afin de fouiller les montagnes entre le camp et la mer. Le colonel de Mac-Mahon prend le commandement de l’une des colonnes ; il a avec lui le 8e bataillon reconstitué, qu’il place à l’avant-garde ; le colonel Chadeysson dirige l’autre colonne.

Peu à peu les Indigènes, qui ne peuvent passer à travers les mailles de ce filet, sont repoussés vers la mer. Bientôt l’infanterie les aperçoit ; malgré la difficulté des chemins et l’ardeur du soleil, elle prend le pas de course ; sur un plateau élevé et couvert de broussailles, non loin de l’embouchure de l’oued Kouarda, elle se trouve face à face avec des-partis de cavaliers ennemis ; les compagnies sont déployées en tirailleurs ; les Kabyles se voient perdus, acculés à la mer ; ils poussent de grands cris, ils essaient de se sauver. Les Français s’élancent sur eux à la baïonnette ; une lutte terrible s’engage, au-dessus de rochers qui surplombent la mer à une grande hauteur. En moins de deux heures, 200 cadavres gisent sur ces rochers, d’autres tombent à la mer. Tous les Kabyles qui peuvent être atteints sont impitoyablement massacrés ; quelques-uns se sauvent au prix des plus périlleux efforts, en se jetant à la mer pour fuir à la nage, et en se réfugiant dans des criques ou dans des grottes inaccessibles. Les morts de Sidi-Brahim étaient vengés.

Cette exécution eut dans le pays un grand retentissement ; le lendemain 18, les chefs de la région vinrent à la tente de Cavaignac ; ils racontèrent que dans le combat de la veille une fraction tout entière des Msirda avait péri et implorèrent leur pardon ; mais, comme ils n'y étaient pas tous, prétextant que les Msirda se trouvaient très dispersés, le général leur donna rendez-vous le 22 à Djemmaa-Ghazaouet.

Le 19, la colonne reprit la route de ce poste ; sur tout le parcours, les villages étaient abandonnés et le pays était désert. Les Msirda fugitifs ne purent d’ailleurs trouver asile ni chez les Souhalia, ni chez les Ouled-Amar, ni chez les Trara ; toutes ces tribus prirent les armes pour les empêcher d’entrer sur leur territoire, par crainte des Français. Nedroma seule fut accusée de ne pas leur avoir fermé ses portes, et le caïd Nekkache fut informé d’avoir à payer de ce fait une amende de 10.000 francs.

Le 24 au soir, Cavaignac n’avait encore pas reçu la visite des chefs msirda, qui devaient venir s’acquitter d’une forte amende imposée par lui. Il avait déjà donné des ordres de départ pour le lendemain, afin d’aller les châtier à nouveau, lorsque les principaux de leurs tribus vinrent apporter une partie de la somme.

Peu à peu, les derniers chefs qui n’avaient pas osé reprendre contact avec les Français Vinrent demander l'aman. Mohammed el Trari, ce caïd des Souhalia qui avait guidé Montagnac lors de son expédition, se rendit à discrétion au poste de Djemmaa-Ghazaouet. Les autorités françaises avaient proclamé que ceux qui viendraient se livrer auraient la vie sauve ; néanmoins le général d’Arbouville, qui à la fin de juillet 1846 commandait par intérim la division d’Oran, écrivit au général de Bar, gouverneur par intérim, pour exprimer l’avis de traduire Mohammed el Trari devant un conseil de guerre. Le général de Bar refusa de manquer aux engagements pris, et donna l’ordre de diriger le prisonnier sur Alger. Le ministre de la Guerre décida, au milieu d'août, que l'ex-caïd des Souhalia serait déporté en France : ce malheureux alla expier dans un des forts de Cette sa conduite équivoque et mourut obscurément, sans qu'on ait eu de ses nouvelles dans le pays.

Au milieu de l’année 1846, les tribus qui avaient pris une part directe ou indirecte au drame sanglant du Kerkour et de Sidi-Brahim avaient chèrement payé leur faute.