Le sultan du Maroc et
Abd el Kader. — La Moricière, Cavaignac et Bugeaud ne peuvent décider Soult à
agir. — Un avis du docteur Warnier. — Projets d'opérations contre le Maroc et
contre Abd el Kader. — L'expédition du Maroc est différée.
Avant
même que l’insurrection eût éclaté, les incidents de frontière avaient été
fréquents ; les Marocains venaient piller les sujets français sans que nulle
vengeance fût tirée de leurs méfaits ; le caïd d’Oudjda était impuissant à
contenir les tribus dont il avait la charge ; le sultan Abd er Rahman
laissait Abd el Kader réorganiser son armée sur le territoire marocain, soit
parce qu’il ne pouvait agir efficacement contre lui, soit parce qu’il
désirait le ménager. En
France, on ne voyait pas la situation sous son vrai jour, parce qu’on
ignorait tout des populations du Maroc. Les officiers qui se trouvaient dans
les postes de la frontière, s’ils ne savaient pas que l’invasion fût proche,
comprenaient du moins le rôle joué par le Maroc. Dès le commencement de 1845,
Montagnac s’indignait de la fausseté de notre situation et écrivait, en
racontant la façon dont Abd el Kader organisait ses forces à Ez-Zebra : «
L’empereur du Maroc a l’air de le retenir là. La France est satisfaite — il
lui faut peu de chose — ; Abd el Kader à l’air d’écouter le muley. Chacun est
content, Abd el Kader surtout, qui voit ses troupes se refaire et qui sent le
moment approcher où il pourra tout bouleverser et tout brouiller entre la
France et le Maroc. » L’impression
de Montagnac était que le Sultan du Maroc aurait bien voulu se débarrasser
d’Abd el Kader, pour éviter des complications avec la France, mais qu'il ne
le pouvait pas. Lors des travaux de délimitation de la frontière, au début de
1845, le général de la Rue avait envoyé Léon Roches à Oudjda ; cet interprète
avait été parfaitement accueilli et avait reçu en cadeau trois beaux chevaux
; six cents cavaliers marocains étaient venus s’installer dans cette petite
ville, pour faire face à Abel el Kader, mais sans rien entreprendre-contre
lui. « Le
muley Abd er Rahman voudrait bien le voir ailleurs que là, écrivait Montagnac
le 15 mars 1845 ; mais il ne sait comment s’y prendre avec ce serpent qui est
plus fin que-lui. Il l'a fait engager, il y a quelque temps, à une fête, par
la tribu des Ahlaf. Le chat s’est douté qu’on voulait lui tendre un piège, et
s’y est rendu escorté d’une partie de son monde. Les Ahlaf (tribu du
Maroc), le voyant
arriver en force, se sont sauvés, et les grands du pays ont été assez
embarrassés pour faire comprendre à l’Emir qu’ils ne pouvaient le recevoir en
aussi nombreuse compagnie. Abd er Rahman le prie de vouloir bien rester
tranquille et de ne pas troubler la paix. Il l’engage à se rendre, avec tout
son monde, dans l’intérieur du Maroc, où il lui promet qu’il sera nourri, lui
et les siens ; mais vous comprenez que Jugurtha craint Bocchus. » Deux
mois plus tard, en mai, Montagnac déplorait encore l'apathie française en
face du Maroc : « Nous sommes là à regarder tout cela, écrivait-il, sans oser
franchir le Rubicon et forcer le muley à prendre un parti. Ah ! nous ne
sommes-pas au bout, avec vos petits moyens ratatinés, rabougris, mesquins,
stupides. Vous vous en ferez tailler, des croupières, je vous prédis cela. Si
vous ne prenez pas une prompte détermination, nous aurons, l’année prochaine,
le Maroc et Abd el Kader sur les bras. » Le
commandant supérieur de Djemmaa-Ghazaouet jugeait sainement la situation. Il
était renseigné sur ce qui se passait à la Deïra d’Abd el Kader ; il
racontait à son frère comment l’Emir venait faire ses razzias dans la
province d'Oran, puis retournait au Maroc « se ravitailler, réparer ses armes
et remonter ses goums ». Dans toutes ses lettres, il appréciait sévèrement le
rôle de la France : « Nous jouons dans ces parages, disait-il à la fin de
mai, un rôle idiot. La question de délimitation n’est pas résolue. Les tribus
ne savent à qui obéir, et elles commencent toujours par décliner notre
autorité. C’est de règle, et nous n’osons rien leur dire, dans la crainte de
nous brouiller avec le Maroc. Nous sommes f... dedans par les Marocains d’une
façon mirobolante : pas une condition du traité n’a été exécutée ; ils
protègent nos ennemis, les voleurs, les maraudeurs, tous les goums des
environs qui viennent inonder nos contrées, et l’on trouve que tout est pour
le mieux dans le meilleur des mondes. » A la
suite des incessantes réclamations de la France, le-Sultan du Maroc avait
fini par remplacer le caïd d’Oudjda. Montagnac appréciait ce changement en
ces termes : « Le
caïd d’Oudjda est remplacé par un autre. L’ancien caïd ne convenait pas à
l’Empereur, qui le trouvait trop-facile à notre endroit, et il est probable
qu’on a désigné pour le remplacer un vieux reste du fanatisme musulman. La
mutation du caïd d’Oudjda sert de thème à l’empereur du Maroc. Il dit à la
France : « Le caïd Si Hamida se comportait » mal à votre égard, je le change.
» Aux siens, il dit : « Si Hamida était dévoué aux Chrétiens, je le chasse. »
Voilà le jeu de notre estimable Sultan. En attendant, nous sommes
singulièrement roulés par les Marocains. » Ces
lettres analysent bien la politique marocaine. Montagnac connaissait le
caractère des Musulmans ; il restait en contact permanent avec eux, et il
était renseigné sur ce qui se passait dans les tribus de la frontière. A la
fin d’août, c’était encore la même impression qui revenait sous sa plume : «
Le Maroc ne prend aucune mesure’ contre Abd el Kader ; au contraire, on le
laisse maître dans le pays qu’il occupe, et, certes, il y est plus maître
qu’Abd er Rahman lui-même... Depuis un an je tourne dans le même-cercle et
répète la même chose : le Maroc se moque de nous, et Abd el Kader nous
fatigue. Voilà la guerre que nous ferons ces braves gens, jusqu’à ce que nous
sachions prendre un parti, et, si nous en prenons-un, quel qu’il soit, je
crains qu’il ne reste sans résultat, pour avoir été pris trop tard. » La
Moricière et Cavaignac étaient au courant de cette situation ; s’ils
n’intervenaient pas, c’est qu’ils étaient tenus par les négociations
diplomatiques qui continuaient à propos de la délimitation de la frontière ;
ils étaient obligés d’attendre que le traité fut signé pour agir. La
Moricière écrivait de Tlemcen le 2 juillet à Cavaignac, alors en opérations
sur le Choit el Gharbi : « Le général de la Rue m’avait envoyé une lettre
pour le caïd d’Oudjda. Je la lui ai fait parvenir en me bornant à lui
demander si les agressions journalières dont nos tribus de la frontière, du
côté de Ghazaouet et Maghrnia, sont l’objet depuis quelque temps, se
faisaient par son ordre ou par celui de son maître. Il m’a répondu fort
poliment. Mais sa réponse est aussi insignifiante que les précédentes. Il a
tout à fait l’air en dehors de ce qui se passe au milieu du pays dont le
gouvernement lui est confié. C’est une position fort commode pour lui sans
doute, mais qu'il ne convient de tolérer que jusqu’à l’échange des
ratifications. Quand nous aurons un titre positif de notre droit politique
sur la frontière à opposer au Maroc ou vis-à-vis de l’Europe, nous serons en
mesure de l’obliger de prendre parti ; car la position transitoire dans
laquelle nous sommes serait intolérable si elle devait être permanente. » A la
fin de juillet, la situation ne s’était pas améliorée. La Moricière, qui
était venu à Tlemcen, commençait à être las du rôle auquel il était réduit :
« L’état actuel, écrivait-il au général Thiéry, c’est la guerre ; seulement,
tandis qu’on nous la fait, nous ne pouvons pas la faire à notre avantage.
L’ennemi a un tonneau dans le milieu de l’arène ; il s’y cache quand il veut,
il y dort, il s’y repose, s’y prépare, nous ne pouvons rien contre lui ; puis
il nous guette, et si par hasard quelqu’un de nous, qui veillons toujours,
s’endort épuisé de fatigue, il se jette sur lui et le mange. » La
Moricière s’était décidé à aller examiner par lui-même l’état des postes de
la frontière ; il avait passé le 7 août à Lalla-Maghrnia et s’était ensuite
rendu à Djemmaa-Ghazaouet, où il avait séjourné vingt-quatre heures. Revenu à
Oran le 10, il écrivit au Ministre : « J’ai quitté Tlemcen après y être resté
quelques jours avec M. le général Cavaignac. Nous nous sommes complètement
entendus sur toutes les dispositions de détail à prendre pour parer, autant
que possible, au brigandage et aux diverses éventualités qui peuvent se
produire d’un instant à l’autre dans sa subdivision, tout en laissant aux
troupes, ou du moins à une partie d’entre elles, le repos dont elles ont
grand besoin pendant les chaleurs qui nous accablent depuis une douzaine de
jours. » Quoiqu’il
fût d’avis de prendre patience, La Moricière envisageait une intervention au
Maroc, et s’y préparait. Il écrivait, le 10 août, à Bugeaud : « ... Pour
l’instant, nous devons attendre l’effet des représentations adressées à
l’Empereur. Si nous pouvions amener les Marocains à une collision avec les
gens de l’Emir, ce serait déjà beaucoup ; il vaudrait mieux entrer au Maroc
comme auxiliaires de l’Empereur que pour notre propre compte. Quelle que
soit, au reste, la manière dont nous y entrions, je serai en mesure de vous
adresser un plan de campagne pour cette opération lorsqu’il s’agira de
l’exécuter. » On
pouvait, en effet, commencer à prévoir que l'emploi de la force serait
nécessaire pour faire respecter l’autorité de la France. La situation
politique était modifiée, puisque le traité avec le Maroc, ratifié le 6 août
à Tanger par les soins du général de la Rue, avait été promulgué le 23 en
France ; et cependant aucun changement n’était survenu dans l’état de choses
sur la frontière. Bugeaud
sentait que les actes diplomatiques de Tanger ne pouvaient avoir aucun effet
sur le brigandage exercé par Abd el Kader. Il croyait que le meilleur moyen
de prévenir une agression venue du Maroc était d’entrer dans ce pays les
armes à la main ; dès le 2 août, il écrivait au maréchal Soult : « L’orage
qu’on permet à l’Emir de fomenter viendra fondre sur nous au moment opportun.
Je crois qu’on éviterait cela en faisant une entreprise vigoureuse sur les
tribus algériennes campées dans les plaines d’Angad, en représailles des
courses continuelles qu’elles font sur notre territoire, aidées des cavaliers
marocains de la frontière. » Le
général le plus clairvoyant était Cavaignac. Dans une lettre du 6 septembre,
il avait exposé à La Moricière ses impressions. La situation n’était plus «
provisoire », puisque le traité était signé, et qu’il définissait les droits
de chacun ; cependant les déprédations continuaient. Sans doute il fallait
tenir compte « d'habitudes séculaires » chez les tribus ; mais des « actes
d’hostilité véritables » étaient commis par Abd el Kader. Les
représentations faites au caïd d’Oudjda restaient sans effet, par suite de
l'impuissance de ce fonctionnaire. Le Sultan du Maroc voulait, disait-on,
agir par la désertion sur les troupes d'Abd el Kader, en créant lui-même des
corps réguliers ; des moyens aussi mesquins paraissaient insuffisants.
Cavaignac prévoyait des événements fâcheux si des mesures sérieuses n’étaient
prises, et conseillait l’envoi d’une forte colonne sur l’extrême-frontière. Ces
craintes étaient restées sans écho à Alger et en France ; l'invasion d'Abd el
Kader à la fin de septembre avait soudainement montré combien elfes étaient
justifiées : les Marocains avaient suivi l’Emir dans sa croisade contre les
Chrétiens, et contribué pour une grande part à ses premiers succès. Dès
qu'il apprit le désastre de Sidi-Brahim, La Moricière écrivit au Ministre le
28 septembre : « Il est difficile de prévoir quelle attitude va prendre le
Maroc ; mais, quelle que soit celle de son gouvernement, les populations de
la frontière seront entraînées par l'ascendant d’Abd el Kader. » Quelques
jours plus tard, le 4 octobre, il apprenait au Ministre que, d’après les
renseignements recueillis par Bazaine, de nombreuses tribus marocaines
avaient envahi le territoire algérien. Le
maréchal Soult montra quelque faiblesse vis-à-vis de ces tribus. Dans sa
lettre du 4 octobre à La Moricière, il glissait un post-scriptum d’allure
timide, dans lequel il lui demandait d’instruire Léon Boches, chargé de
mission à Tanger, de l’agression commise par Abd el Kader avec le concours
d’un grand nombre de sujets marocains ; Soult désirait d’ailleurs que Léon
Boches fût tenu au courant des événements d’une manière régulière, « afin
qu’il en fit l'objet de ses vives représentations à l’empereur Abd er Rahman
». Le ministre avait ainsi une étrange conception de l’influence qu’Abd er Rahman
pouvait exercer sur des populations qui n’avaient jamais reconnu aucun maître
; il ne paraissait pas comprendre ce que ses protestations auprès de «
l’empereur » du Maroc avaient de platonique et d’inefficace. Il
était cependant renseigné par La Moricière, qui essayait de lui faire sentir
la différence entre le « gouvernement » du Maroc et des tribus à
demi-sauvages jalouses de leur indépendance. « Après les événements qui
viennent de se produire, lui écrivait La Moricière, le 1er octobre, après le
massacre de 450 soldats par une troupe ennemie qui franchit la frontière, au
moment même où nous venons de publier le traité de paix, je pense que puisque
l’Empereur est impuissant à dominer les populations qui nous avoisinent, nous
devons nous regarder, non comme en guerre avec l’Empereur, mais comme en état
d'hostilité flagrante avec les populations riveraines. Dès lors, sans vouloir
— ce qu’à Dieu ne plaise ! — conquérir la moindre parcelle du Maroc, nous
devons, sans tenir compte du tracé de la frontière, porter le fer et le feu
chez toutes les tribus qui recevront Abd et Kader, ne nous arrêtant dans
celle marche que quand nos intérêts nous le commanderont. » La Moricière
prenait soin d’expliquer que nulle puissance européenne ne pouvait protester
contre des actes aussi naturels : « Tout ce que je viens de dire,
ajoutait-il, est parfaitement conforme, aux yeux de l’Europe, au droit des
gens le plus rigoureux. » Bugeaud,
de son côté, ne ménageait pas ses avertissements au Ministre ; il lui
rappelait, le 6 octobre, qu’il avait toujours signalé « la conduite perfide
et déloyale du Maroc depuis le traité de Tanger » ; il montrait que la
France, malgré ses intentions pacifiques, serait amenée à intervenir : « Je
ne saurais trop appeler l’attention du gouvernement sur les dangers qui nous
menacent du côté du Maroc. Les traités de Tanger et de Lalla-Maghrnia sont à
mes yeux une feuille de chêne que le vent emporte. Tout l’islamisme du nord
de l'Afrique est uni contre nous. » Soult
n’osait cependant pas donner des ordres précis au sujet d’une question qui
lui paraissait être d’ordre diplomatique. S'il approuvait les mesures
militaires de La Moricière, il restait, à l'égard de la question marocaine,
sur une prudente réserve : « Plus tard, lui écrivait-il le 6 octobre, lorsque
les intentions du Roi me seront connues, je ne manquerai pas de vous
instruire de la conduite que vous aurez à tenir pour vous venger des sujets
marocains qui sont venus en si grand nombre joindre Abd el Kader sur notre
territoire. » il insistait à nouveau sur la nécessité de tenir Léon Roches
informé des événements, pour les « représentations véhémentes » à adresser au
Sultan. Le
gouvernement français attribuait au Sultan une puissance et une autorité
qu’il n’avait jamais eues ; il décernait le nom « d’empire » à une
agglomération qui n’avait rien de commun avec les peuples européens, et dont
l’unité ou les limites n’existaient que dans son imagination. Un
homme au courant des affaires algériennes, mais qui n’était pas des amis de
Bugeaud, le Dr Warnier, envoyait, le 9 octobre, au directeur des affaires de
l’Algérie au ministère de la Guerre, l’intendant en retraite Vauchelle, des
observations intéressantes. R s’exprimait ainsi : Monsieur le Directeur, Le gouvernement paraît décidé à en finir avec Abd
el Kader et à le poursuivre partout où il trouvera un refuge. Cette
résolution me paraît une heureuse solution de ta question présente. Mats de
grandes difficultés vont surgir, aussitôt que nos troupes auront franchi la
frontière du Maroc. L’empereur Abd er Rahman ne peut sans se
compromettre, sans risquer son trône et sa tête, nous prêter un concours
matériel ; tout ce qu’on peut lui demander, c’est qu’il se tienne sur la
défensive, qu’il reste l’arme au bras et attende les événements. Il pourra,
il devra même nous éclairer, nous fournir des renseignements, des indications
utiles ; mais cette coopération morale doit rester un secret entre lui et
nous. Aussitôt notre entrée dans le Maroc, beaucoup de
Marocains vont croire, et le parti anglais ne manquera pas de répandre ce
bruit, que, sous le prétexte de poursuivre Abd el Kader, nous voulons
renverser l’empereur et nous emparer du Maroc. Il importe donc que nous
donnions, même au parti impérial, une preuve de notre volonté de ne pas agir
contre l’empereur. Malgré les précautions que nous pourrons prendre pour
séparer la cause de l’empereur de celle d’Abd el Kader, malgré toutes les
garanties que nous donnerons à la cour de Fès, il est certain qu’un grand
nombre de fanatiques, les uns pour défendre le texte de-l’Islam, qu’ils
croiront menacé, les autres pour gagner les récompenses promises aux
guerriers du Djehad, viendront s’enrôler sous la bannière de l’Emir, et le
nombre de ces fanatiques peut s’élever à 20.000, 30.000 et même 40.000
hommes-Les tribus indépendantes comprises entre la frontière et Tanger
comptent au moins 40.000 combattants. En admettant, ce qui est possible, probable,
certain même, que M. 1e maréchal Bugeaud et le corps d’armée dont le
commandement lui est confié se trouvent encore une fois, comme à l’Isly, en
présence de 40.000 hommes armés, comment le général en chef, comment les
troupes expéditionnaires, comment l’opinion publique pourront-ils savoir si
cette masse considérable de guerriers est réunie avec ou contre le
consentement de l’empereur ? L’année dernière, on n’a pas su distinguer, dans
les différentes attaques dirigées contre nous, celles qui ont eu lieu par
ordre ou malgré les ordres de l’empereur. Il en sera de même celle année ; nul en Algérie et
encore moins en France ne croira à la neutralité matérielle de l’empereur, si
nous rencontrons une résistance sérieuse. De grands embarras peuvent naître pour le
gouvernement d’une-fausse appréciation des événements ; il ne peut donc
prendre de trop grandes précautions pour être parfaitement éclairé et donner
lui-même à l’opinion publique des garanties sérieuses de sa connaissance
exacte de ce qui se passe au Maroc. Si l’empereur consent à nous fournir les
indications qui doivent diriger le chef de l’expédition française,
nécessairement une correspondance active devra s’établir entre lui et le chef
de cette expédition. Si celle correspondance se fait par les voies et moyens
ordinaires, nous savons à l’avance que toutes les réponses seront évasives et
il ne peut en être autrement, car l’empereur devra toujours craindre que ses
lettres, écrites en arabe, ne tombent entre les mains de ses ennemis. Le
vague qui existera dans les réponses de l’empereur peut encore faire croire à
une conduite incertaine, et aggraver la situation. Pour prévenir toutes ces difficultés ; pour donner,
en France, à l'opinion publique, une garantie de la neutralité de l'empereur
; au Maroc, une preuve excellente que nous restons en paix avec le
gouvernement ; pour qu’une correspondance active, sérieuse, détaillée,
complète, s’établisse entre Mouley Abd er Rahman et M. le maréchal Bugeaud,
il faut qu’un commissaire du Roi réside près de l’empereur pendant toute la
durée des opérations. Ce commissaire pourra connaître la situation réelle
du pays, apprécier le concours moral et matériel que nous pouvons demander à
l’empereur ; constater sa participation et sa neutralité dans la résistance
que nous rencontrerons ; enfin éclairer le général français et l'empereur sur
tous les faits obscurs, mal compris, mal interprétés. Eclairé par les rapports journaliers du commissaire
du Roi, le maréchal Bugeaud agira avec plus de sécurité et sans crainte
d’une-trahison. Instruit par le gouverneur général et par son représentant
spécial, le gouvernement pourra maîtriser l’opinion publique en France, si
facile à égarer, lorsqu’elle ne voit pas parfaitement clair, lorsqu'elle ne
se croit pas suffisamment renseignée. La présence d'un agent français près de l'empereur
ferait que toutes les affaires recevraient une prompte solution. La
correspondance se ferait à l’aide d’un chiffre, de sorte que, si elle était
égalée, elle n’apprendrait rien à l’ennemi. L’agent qui devra remplir cette mission doit : Savoir parfaitement la langue arabe ; connaître les
affaires de l’Algérie, du Maroc et d’Abd el Kader ; avoir quelques notions de
l'art militaire, pour donner des renseignements utiles ; jouir de tonie la
confiance du maréchal Bugeaud. M. Roches est le seul qui réunisse ces conditions.
Il est sur les lieux, et peut être rendu à Fès avant l’entrée en campagne.
Peut-être l’empereur pourrait-il hésiter à l'accueillir, parce qu'il a été,
pendant deux ans, le confident, l’ami d’Abd et Kader ; mais M. Roches lèvera
lui-même cette difficulté. Il me semble urgent que le gouvernement demande à
l’empereur d'accepter momentanément un résident français à la cour de Fès. Si l’empereur accepte, nous aurons une nouvelle
preuve de ses bonnes intentions. S’il refuse et s’il donne de mauvaises raisons, le
gouvernement saura qu’il doit se tenir sur la réserve. J’ai pensé devoir vous
soumettre ces observations, Monsieur le Directeur, convaincu qu’elles
méritent toute l’attention du gouvernement. J'ai l’honneur d’être, avec le plus profond
respect, votre très humble et obéissant serviteur. Warnier. Cette
lettre fut soumise au Ministre, qui en « loua l'esprit. ». Elle préconisait
une collaboration étroite avec le gouvernement marocain, par l’intermédiaire
de représentants attitrés de la France ; c’était un système illusoire et
bâtard, qui ne pouvait donner aucun résultat. Si, en effet, le gouvernement
marocain était trop faible pour faire observer par ses sujets musulmans les
traités qu’il avait signés, ce n'est pas une commission française qui pouvait
lui donner plus d’autorité ; s'il était perfide et mal intentionné, c’était
une faute que favoriser ses atermoiements. Des deux façons, la France devait
être amenée à intervenir directement avec ses propres forces ; elle devait
donc éviter de paraître subordonner ses décisions à celles du Sultan et d’accorder
publiquement à ce souverain une autorité et un prestige qui la rabaissaient
par contre-coup aux yeux des Indigènes. Entre
les deux partis extrêmes, recommandant une intervention armée immédiate, ou
une soumission humiliante aux volontés du Maroc, un parti moyen s’était fait
jour ; il conseillait une intervention discrète au moment opportun,
c'est-à-dire au printemps. Ce dernier parti était représenté par Bugeaud. Le
maréchal écrivait de Marseille le 11 octobre au Ministre : « Dans
la supposition où le gouvernement serait décidé à entreprendre quelque chose
contre les tribus marocaines qui ont fourni des contingents à Abd el Kader,
ce qui serait tout à fait dans mon sens, je dois vous dire, Monsieur le
Maréchal, que cela ne peut être fait fructueusement qu’à la fin d’avril ou au
commencement de mai, selon l’état de la végétation, c'est-à-dire lorsqu’on
pourrait trouver sur le pays de quoi nourrir les chevaux et mulets, et
lorsque l’état de la mer permettrait de compter sur l’approvisionnement, à
jours à peu près fixes, par des bateaux à vapeur à qui l’on donnerait
rendez-vous, soit à l’embouchure de l’oued Kiss, soit à l’embouchure de la
Moulouïa. » Bugeaud
exposait au Ministre le plan qui lui paraissait le meilleur : commencer par
balayer avec deux colonnes les montagnes des Oulhassa, des Trara, des
Souhalia, des Msirda, en un mot tout le pays jusqu’au Kiss ; pénétrer ensuite
chez les Beni-Snassen et pousser jusqu’à la Moulouïa, jeter un pont sur la
rivière, avec des bateaux apportés par des bâtiments à vapeur, et attaquer
l’Emir. Si Abd el Kader n’était, plus sur la rive gauche de la Moulouïa, et
se trouvait par suite hors d’atteinte, on se bornerait à châtier les tribus
de la rive droite qui lui avaient fourni des contingents et des ressources ;
on sommerait aussi le Sultan-de l’expulser, et l’on étudierait le pays pour
une action ultérieure. Ce plan
limité n’avait rien qui pût inquiéter l'opinion. Cependant, sans même que la
presse connût les intentions du maréchal, elle continuait ses attaques contre
lui. Dans son numéro du 12 octobre, l’Algérie représentait les
funestes effets que pouvait avoir l’intervention de Bugeaud : « C’est à lui
que l’on donne la mission d’aller poursuivre Abd el Kader sur le territoire
d’un souverain, l’allié et l’ami de la France, mais impuissant et que le
moindre choc peut anéantir. Plaise au Ciel que nous ne soyons pas prophète !
Si M. le maréchal Bugeaud est chargé de diriger les opérations contre Abd el Kader,
l’empereur Abd er Rahman sera renversé de son trône, Abd el Kader s’en
emparera et, pour obtenir satisfaction de ce dernier, il faudra conquérir le
Maroc tout entier. Encore un sacrifice d’un milliard et de cent mille hommes
! Encore quinze années de guerre et, comme résultat final, la ruine et
l’abandon de l’Algérie ! » Tandis
que ce journal concluait à une guerre entraînant des conséquences
désastreuses, le gouvernement gardait, une extrême prudence. Ni Bugeaud ni La
Moricière n’avaient reçu de Soult d’instructions précises sur la conduite à
tenir vis-à-vis du Maroc. Seul M. de Chasteau, consul général de France à
Tanger, avait reçu de Guizot une lettre écrite le 13 octobre et lui faisant
entrevoir une action militaire sur le-territoire marocain. Voici en quels
termes s’exprimait le ministre des Affaires étrangères : « Des
événements bien graves et bien tristes viennent de se passer en Afrique. Abd
el Kader vient de rentrer dans la province d’Oran ; il y a excité contre
nous, parmi les tribus, une insurrection violente. Un bataillon de notre
armée, attiré dans un guet-apens, a succombé tout entier, après la plus
héroïque résistance. La guerre est rallumée dans cette partie de l’Algérie.
C’est sur le territoire du Maroc qu’Abd el Kader a préparé cette attaque ;
c’est avec le secours de nombreuses bandes marocaines jointes à ses propres
adhérents, qu’il l’a exécutée. « L’an
dernier, des faits de même nature, moins graves peut-être, nous ont justement
déterminés à faire la guerre à l’empereur du Maroc. On sait avec quelle
efficacité nous avons conduit cette guerre et avec quelle modération nous y
avons mis fin. Par le traité de Tanger, l’empereur du Maroc s’est engagé à
mettre Abd el Kader hors d’état de renouveler contre nous ses agressions,
soit en l’internant loin de nos frontières, soit en l’expulsant de ses Etats.
Sans jamais perdre de vue cette promesse, et en en réclamant à plusieurs
reprises l’exécution, nous avons laissé à l’empereur la liberté et le temps
de l’accomplir, par les moyens les mieux appropriés aux difficultés de la
situation. « Des
renforts considérables sont envoyés en Afrique. M. le maréchal duc d’Isly
vient de repartir, muni de toutes les forces dont il peut avoir besoin. Il ne
se bornera point à faire rentrer dans le devoir nos tribus insurgées et à
repousser Abd el Kader de notre territoire ; il a ordre de le poursuivre sur
le territoire marocain et de châtier sévèrement les populations marocaines
qui, au mépris des engagements et sans doute des ordres de leur souverain,
non seulement ont prêté contre nous à Abd el Kader asile et appui, mais se
sont associées à ses agressions. « Vous
annoncerez à l’empereur du Maroc ces résolutions du gouvernement du Roi, en
lui demandant de vous donner son concours et de joindre ses moyens aux
nôtres, afin que nous poursuivions en commun le but qu’il s’était engagé à
atteindre lui-même. Il nous prouvera ainsi son désir sincère d’exécuter ses
engagements, en même temps que nous montrerons combien nous sommes éloignés
de toute vue d’agrandissement et de conquête. Nous ne voulons que garantir la
sécurité de nos possessions et pourvoir à une nécessité évidente, en usant
d’un droit incontestable. Mais si l’empereur, par un motif quelconque, nous
refusait son concours, le gouvernement du Roi agira seul, sans nouvelle
explication, et accomplira par ses propres forces ce que l’empereur n'a pu
exécuter, après l’avoir formellement promis. « Vous
ferez immédiatement parvenir à l’empereur copie de cette dépêche. » Cette
lettre, formulant la décision du gouvernement français, de châtier les
populations marocaines de la frontière, n’était doublée d’aucune lettre du
ministre de la Guerre donnant des instructions à La Moricière ou à Bugeaud. La
Moricière était étonné du silence gardé par Soult sur la conduite à tenir
vis-à-vis des Marocains : « Il est de la plus haute importance, lui
écrivait-il le 18 octobre, pour l’avenir comme pour le présent, que le
gouvernement du Roi prenne sur cette question une décision bien arrêtée. » Il
s’excusait de n’avoir pu envoyer de nouvelles à Léon Roches, les bateaux
étant tous employés pour les besoins de l’armée : « Ce que j’aurais pu dire,
remarquait-il, n’aurait eu aucun caractère officiel ; le consul, informé
directement et n’ayant point d’instructions de son ministère, aurait été fort
embarrassé de savoir quel langage il devait tenir. » Il insistait encore en
terminant : « Le Maroc est impuissant à empêcher ce qui se passe, alors même
que telle serait son intention. C’est une question fort délicate à engager
avec la cour de Fez, et il vaut peut-être mieux que dès le début le
gouvernement du Loi ait pu faire connaître au consul l’attitude qu'il voulait
prendre. » Bugeaud
n’avait reçu, lui non plus, aucune instruction relative aux tribus
marocaines. Ce fut même par la presse que le maréchal eut connaissance, le 23
octobre, au bivouac des Scorpions, à trois lieues à l’est de Teniet-el-Had,
des projets qu’on prêtait au gouvernement. Il écrivit aussitôt au maréchal
Soult pour demander confirmation de ces bruits : « Plusieurs
articles, insérés dans le Journal des Débats et dans l'Epoque,
m’ont donné lieu de penser que le gouvernement, après avoir démontré au monde
entier sa modération envers l’empire du Maroc, s’était décidé par Les
derniers événements à ne plus respecter un territoire qui sert d’asile et qui
donne des secours actifs à notre implacable ennemi ; que, sans vouloir se
mettre en guerre avec l’empereur du Maroc lui-même, la sûreté de notre
colonie exigeait la répression, par nous-mêmes, des tribus de l'est de
l’empire, qui ont recueilli Abd el Kader et lui ont fourni des contingents
pour venir nous attaquer. « Je
n'ai reçu aucunes instructions relatives à cette importante détermination ;
peut-être sont-elles en route ? Quand je les aurai reçues, je vous dirai les
compléments de toute nature que je jugerai nécessaires, pour répondre
dignement aux intentions du gouvernement contre l’est de l’empire du Maroc. » En même
temps que cette lettre confidentielle, Bugeaud expédiait au Ministre une
autre lettre dans laquelle il discutait la création d’une base d’opérations
dans l’ouest de la province d’Oran. Djemmaa-Ghazaouet ne pouvait être qu'une
base médiocre, puisqu’elle était éloignée du territoire où l’armée aurait à
opérer, et entourée d'une chaîne de montagnes difficiles. Bugeaud soulignait
ses préférences pour le petit port de l’oued Kiss. Comme les opérations
contre le Maroc ne pouvaient guère commencer qu’au printemps, il désirait
qu’on attendît des renseignements plus précis sur l'oued Kiss, avant de
développer Djemmaa-Ghazaouet. La
Moricière avait déjà donné le 18 octobre des ordres au capitaine de Vauban,
chef du génie à Oran, pour l’agrandissement de Djemmaa-Ghazaouet. Arrivé le
24 à Sidi-bel-Abbès en poursuivant l’Emir, il comptait prendre le plus tôt
possible l’offensive contre le Maroc ; il ne cachait pas ses désirs au
Ministre : « J’attends avec impatience, lui disait-il, de connaître les
intentions du gouvernement du Roi envers les tribus marocaines qui ont marché
avec l’Emir, et dont le territoire reçoit aujourd’hui nos tribus qui
émigrent. Le dessein de l'Emir se manifeste de plus en plus ; il vise à
dépeupler notre pays, à grouper autour de sa Deïra une émigration nombreuse,
d'où partiront sans cesse des partis chargés de nous inquiéter et de désoler
les tribus soumises. Je ne crois pas qu'il compromette sa troupe dans la
lutte où il engage les Kabyles révoltés à sa voix, mais décidés à rester dans
leur pays. La seule chance de succès contre cette tactique me parait toujours
être d'inquiéter la Deïra elle-même et les émigrés, sur le territoire où ils
se sont réfugiés. La manœuvre de l’Emir, l'inquiétude où j’étais pour la plaine
d'Oran, en l’absence de toute réserve dans celle place, m’ont obligé à
m’éloigner de la frontière ; les inquiétudes dissipées et la réserve formée
derrière moi, il me tardera beaucoup de reprendre cette idée d’offensive,
seule efficace suivant moi. » Comme
Bugeaud le supposait, les instructions relatives à la question du Maroc
allaient se croiser avec sa lettre du 23 octobre ; elles étaient parties de
Paris depuis la veille. Le maréchal Soult, président du Conseil en même temps
que ministre de la Guerre, spécifiait que Bugeaud avait à « venger la France,
non seulement de diverses tribus qui avaient manqué à la foi jurée, mais
encore des échecs fâcheux que nos armes avaient éprouvés sur la frontière du
Maroc de la part d'Abd el Kader, auquel s’étaient joints bon nombre de sujets
marocains ». C’était
seulement après avoir châtié les tribus algériennes que le maréchal devait se
porter contre les rassemblements formés par l’Emir : « Si la poursuite vous
conduit au delà de la frontière, écrivait Soult, vous n’hésiterez pas à la
passer, afin d’aller punir les Beni-Snassen et la partie des Angad du Maroc
qui ont accompagné Abd el Kader de leur déloyale agression, pour qu’ils ne
puissent être tentés de la recommencer. A cet effet, vous pourrez pousser
jusqu’à la Moulouïa ; mais lorsque l’expédition sera terminée, vous
reviendrez sur le territoire de l’Algérie. Vous aurez soin de ne former aucun
établissement dans la dépendance du Maroc, ce qui n'exclut pas les
précautions à prendre pour la sûreté de vos communications en arrière. »
Soult communiquait en même temps à Bugeaud, en le priant de ne les montrer
qu’à La Moricière, les instructions données le 13 par Guizot à M. de
Chasteau. L’expédition
contre les tribus marocaines de la frontière et contre les forces d’Abd el
Kader qui trouvaient refuge au milieu d’elles paraissait donc décidée ; le
gouvernement du Maroc était prévenu de cette intervention, et même invité à
prêter son concours. Soult disait, dans sa lettre du 22, que le gouvernement
français ne jugeait pas utile d’aller au-delà de la Moulouïa, et cependant il
donnait l’ordre, « par prévision », de faire parvenir le plus promptement
possible à Alger quinze bateaux d’équipage d’avant-garde. Dès le
lendemain 23, après avoir reçu la lettre écrite d’Alger le 15 par Bugeaud,
Soult se rendait compte que l’insurrection des tribus d’Algérie ne serait pas
éteinte de sitôt, et que, par suite, l’expédition du Maroc n’était pas une
éventualité immédiate : « Il se peut, en effet, écrivait le Ministre à
Bugeaud, qu’à l’approche de l’hiver vous n’ayez pas assez de beaux jours pour
continuer vos opérations ; mais l’essentiel est de détruire l’insurrection
des diverses tribus de la province d’Oran qui se sont soulevées, et d’agir
contre Abd el Kader pour le chasser du territoire de l’Algérie et entamer ses
forces si elles ne peuvent être détruites. » La tâche du maréchal se trouvait donc limitée pour le moment à châtier les tribus rebelles et à jeter l’Emir hors de l’Algérie. |