SIDI-BRAHIM

 

CHAPITRE XI. — THIÉRY, CAVAIGNAC ET LA MORICIÉRE.

 

 

L'émotion dans l'armée d'Afrique. — Mesures prises par le général Thiéry à Oran. — Cavaignac chez les Beni-Ouarsous les 23 et 24 septembre. — Les dispositions prises par Cavaignac concordent avec les ordres donnés par Thiéry. — Projets et opérations de La Moricière et Cavaignac. — Leur jonction le 9 octobre à Bab-Taza. — La situation exige des renforts.

 

La nouvelle du désastre de Sidi-Brahim se répandit avec rapidité en Algérie et provoqua une émotion considérable.

Toute l’armée d’Afrique brûlait du désir de venger les malheureux tombés si bravement. Les lignes que le colonel de Saint-Arnaud écrivait, le-30 septembre, de son bivouac, au lieutenant-colonel Claparède, traduisaient bien le sentiment général : « Quels affreux malheurs ! La révolte, la guerre, ce n’est rien ; nous nous y attendions toujours, mais le massacre de nos camarades... Nous les vengerons. C’est une belle et glorieuse mort que les Arabes payeront bien cher. Tenez-vous sur vos gardes. Le pays est encore tranquille ; le sera-t-il longtemps ? Tous les Arabes sont inquiets... »

Le lendemain 1er octobre, il écrivait en des termes analogues au lieutenant général de Bar : « Ces affreux détails, disait-il, et la mort si glorieuse de nos camarades n’ont fait qu’allumer dans le cœur des officiers et soldats de ma colonne une ardeur de combattre et un désir brûlant de vengeance. Je crois qu'Abd el Kader ne nous enlèverait pas, et d’ailleurs nous ne ferions pas de petits parquets. C’est ce qui a perdu mon brave et téméraire ami le colonel Montagnac, dont la mort a été aussi noble que la vie. »

Le colonel Le Flô, commandant le 32e, écrivait le 29 septembre de son bivouac de Relizane au lieutenant-colonel Mellinet, resté à Mostaganem : « Quel héroïque exemple, quelle admirable leçon donnée à l’esprit étroit de notre époque par celte sublime compagnie du 8e bataillon de chasseurs d’Orléans. Honneur, honneur vingt fois à ce noble capitaine de Géreaux et à ses compagnons. On voudrait mourir comme cela pour perpétuer l’honneur dans notre armée. Je vous assure que ces malheurs m’exaltent au lieu de m’abattre. N’en parlez qu’ainsi à tout ce qui appartient au 32e. Attendons avec confiance ; notre tour viendra. »

L’Algérie se trouvait aux prises avec une véritable invasion. La révolte, qui grondait partout, allait se propager avec rapidité. Il fallait prendre des mesures promptes et énergiques. Or ces événements se produisaient au moment où, à chaque échelon de la hiérarchie, le commandement venait de passer en de nouvelles mains. Le maréchal Bugeaud était en France ; La Moricière avait quitté Oran pour le remplacer à Alger ; le général de Bourjolly, auquel revenait le commandement de la province, était parti en colonne chez les Flitta ; le général Thiéry se trouvait avoir le commandement de la division d’Oran ; Cavaignac était sorti de Tlemcen pour opérer dans les Trara.

C’est en de telles circonstances qu’on peut juger la décision et le caractère des chefs.

 

Coffyn avait envoyé à Oran, dans la journée du 24, deux « balancelles » pour porter des nouvelles au général Thiéry ; la première, vers 13 heures, après le retour successif des courriers qui n’avaient pu parvenir ni à Barral ni à Montagnac ; la seconde, à 23 heures, après l’arrivée à Ghazaouet du hussard Daveine. Ce fut cette seconde balancelle qui arriva la première, dans la nuit du 25 au 26 : elle apporta au général le billet de Coffyn, affirmant le désastre subi par Montagnac, et à Vauban, capitaine du génie, une autre lettre de Coffyn donnant les détails sur sa sortie et sur des dispositions prises pour fortifier son poste.

Le général Thiéry donna l'ordre, le matin même du 26, de faire partir le Caméléon pour Djemmaa-Ghazaouet, avec deux officiers, cent hommes du bataillon d’Afrique, 30.000 cartouches et des vivres ; le lieutenant-colonel Quillico fut nommé commandant supérieur du poste, et prié de se rendre aussitôt à destination ; le Caméléon partit à midi.

Le même jour, vers 15 heures, arriva à Oran un courrier de Tlemcen ; il apportait à la fois le récit des combats livrés aux Beni-Ouarsous par Cavaignac et la lettre adressée par le caïd des Ouled-Riah au commandant Bazaine. Puis, vers 16 heures, la première balancelle envoyée par Coffyn parvint enfin à Oran. Ces diverses dépêches ne pouvaient laisser de doute dans l’esprit de Thiéry.

D’autres lettres arrivées le 26 confirmaient d’ailleurs ces nouvelles. Le lieutenant de vaisseau Cornillon, directeur du port de Djemmaa-Ghazaouet, avait écrit le 24 à minuit au lieutenant de vaisseau Cordé, directeur du port de Mers-el-Kébir, que la colonne sortie avec Montagnac avait été « entièrement détruite » ; que le reste de la garnison et la population civile étaient sous les armes et s’attendaient à être attaqués dans la nuit même.

Le général Thiéry prit aussitôt ses mesures pour parer à toute éventualité. Il pensa que Cavaignac serait forcé d’appeler à lui le colonel de Mac-Mahon avec ses troupes ; pour remplacer ce dernier, il décida de former, aux dépens des garnisons de la province, une colonne sous les ordres du général Korte. Il fit partir le soir même un bateau à vapeur pour Alger, afin d’envoyer sans retard à La Moricière les différentes lettres reçues des colonnes.

Le lendemain 27 septembre, Thiéry compléta ces mesures. Il écrivit à Mac-Mahon pour l’engager à aller se mettre à la disposition de Cavaignac, sans attendre d’autres ordres ; en même temps, il prévint Cavaignac de la formation de la colonne Korte, en ajoutant qu’il ne devait « pas hésiter un seul instant » à rappeler Mac-Mahon ; « à mon avis, ajoutait-il, vous devez agir avec toutes vos forces et faire au besoin la part du feu ». Korte partit d’Oran avec un bataillon et trois escadrons comme premiers éléments de sa colonne.

A 19 heures, le Caméléon revint à Oran et apporta à Thiéry la confirmation du désastre de Sidi-Brahim ; te général apprit ainsi qu’une douzaine de soldats seulement avaient échappé au massacre. C’est alors que se révèlent une fois de plus les solides qualités et le calme de cet homme que les Indigènes avaient surnommé « Face de fer » : il songe à tout ; il écrit à Korte pour lui donner des détails sur la gravité de la situation : il le prie d’instruire Mac-Mahon de son mouvement et d’insister auprès de lui, au besoin, pour qu’il rentre à Tlemcen à la disposition de Cavaignac.

Les lettres de Thiéry sont pleines de précision et de tact : le général sait écrire à chacun ce qu’il faut pour éviter des malentendus ou des hésitations. Il sent qu’il faut avant tout renforcer l’effectif de Cavaignac, et il fait son possible pour arriver à ce résultat, sans laisser de trouée par où puisse passer l’ennemi.

 

Cavaignac, de son côté, n’était pas resté inactif. Il avait pu, mieux que personne, se rendre compte de l’évolution de la situation, car il avait vu successivement les Msirda payer l’impôt à l’Emir et lui envoyer des chevaux de soumission, Mouley-Cheikh prêcher la révolte dans les Trara, enfin les Ghossel s’agiter. Il était alors allé se placer, le 19 septembre, avec les troupes qu’il avait sous la main, à Sidi-bou-Lenouar sur la Tafna, entre les Ghossel et le pays des Trara. Là, il avait cherché à se mettre en relations avec les quatre fractions des Trara ; trois d’entre elles, les Beni-Khaled, les Beni-Menir et les Beni-Mishel, l’avaient assuré de leur fidélité par une réponse collective ; mais la quatrième, les Beni-Ouarsous, lui avait fait, sous l’inspiration de Mouley-Cheikh, des réponses insultantes.

N’ayant encore affaire qu’aux Beni-Ouarsous, Cavaignac envisageait seulement une révolte locale. Il écrivait au général Thiéry, de Sidi-bou-Lenouar, le 21 septembre : « Les Beni-Ouarsous ont appelé le concours des Kabyles de l’Ouest, celui d’Abd el Kader lui-même ; il ne leur a été répondu que des paroles évasives. Les faits actuels n’ont d'autre cause que l’état d’indiscipline ordinaire des Beni-Ouarsous, mis en effervescence par des hésitations de Mouley-Cheikh... Nous ne devons pas laisser échapper cette occasion nouvelle de donner aux Trara insoumis une leçon sévère, et elle ne leur sera pas épargnée, si nous les pouvons atteindre. »

Cavaignac aurait voulu agir plus rapidement ; mais ce n’est que le 21 au soir qu’il avait pu réunir, à son bivouac de Sidi-bou-Lenouar, 1.350 hommes d’infanterie, 250 à 300 chevaux et deux sections de montagne.

Le 22 au matin, il se dirigea vers le pays des Beni-Ouarsous, et il arriva de bonne heure à l’oued El-Hammam, au centre de leur territoire ; le village des Ouled-Zikri, qui couronnait une colline, était occupé par 300 ou 400 Kabyles qui, abrités derrière leurs murs, tiraillaient sur ses avant-postes. Cavaignac décida d’enlever cette position : un détachement de 120 cavaliers, appuyé par des fantassins, se lança au galop, malgré une vive fusillade, gravit la pente, et força l'ennemi à se jeter sur le revers opposé ; les Kabyles, poursuivis d’une manière vigoureuse, furent réduits à se réfugier dans des ravins profonds ou sur des crêtes inabordables. La position prise fut occupée par trois compagnies de zouaves ; les maisons et les enceintes furent crénelées par les soins des sapeurs du génie.

Les Kabyles paraissaient disposés à la résistance ; établis en face des troupes françaises dans des positions défendues par des retranchements en pierres sèches, ils manifestaient une ardeur et un enthousiasme que Cavaignac ne s’expliquait pas.

La matinée du 23 fut employée par le général à reconnaître avec un fort détachement le pays au centre duquel il se trouvait et les positions occupées par l’ennemi ; aucun incident grave ne se produisit. Mais, vers 14 heures, les Kabyles, au nombre de 400 environ, s’élancèrent avec une vigueur inouïe sur la position qu’occupaient les zouaves, commandés par le chef de bataillon Peyraguey. Ils abordèrent une enceinte crénelée et tentaient d’y pénétrer, lorsque Peyraguey s’élança pour les repousser à la tête d’une compagnie ; le brave commandant, vieux soldat de l’ile d’Elbe, tomba mortellement atteint de trois balles. Les zouaves, aidés d’une section d’obusiers, repoussèrent l’ennemi, sans autres pertes que 3 tués et 9 blessés.

Vers la fin du jour, alors que les Kabyles s’étaient retirés sur leurs positions, une décharge générale de leurs armes apprit à Cavaignac qu’ils venaient de recevoir une nouvelle importante ; ils célébraient la victoire du Kerkour, que le général ignorait encore. Leur acharnement de la journée était dû à la proximité de l’Emir.

La reconnaissance que Cavaignac avait laite dans la matinée du 23 lui avait permis d’arrêter un projet d’attaque. Il écrivit le soir au colonel Gagnon, commandant supérieur à Tlemcen, qu’il espérait terminer le lendemain son opération contre les Beni-Ouarsous, et revenir coucher à Sidi-bou-Lenouar ; il le priait en même temps de transmettre à Barral l’ordre de reprendre position sur la Mouïla, puisque son concours était désormais inutile.

Le 24, avant le jour, la colonne quitta la vallée de l'Hammam. Elle avait deux positions à enlever. Celle de droite, Bab-Meteurba, fut évacuée par les Kabyles, soucieux sans doute d’aller mettre à l’abri leurs familles et leurs troupeaux. Celle de gauche, Bab-Messemar, garnie de 400 à 500 défenseurs, fut enlevée par l’infanterie, appuyée par l’artillerie ; les Kabyles durent se retirer en désordre et perdirent beaucoup des leurs. L’occupation de ces deux positions ne changeait rien à 1 état de la région. Cavaignac le comprenait, et il écrivait le lendemain à La Moricière, avec loyauté et modestie ; « C’était le succès militaire aussi complet que possible, ce n’était point le succès politique. »

Les Beni-Ouarsous étaient chassés, dispersés, vaincus ; ils n’étaient pas soumis ; ils s’étaient rejetés sur le territoire de leurs voisins, les Beni-Menir et les Beni-Khaled, où l'on ne pouvait les poursuivre sans provoquer un soulèvement. Or ces deux tribus étaient jusque-là restées tranquilles.

Le général hésitait donc à pousser plus avant, et revenait à Sidi-bou-Lenouar, lorsque lui parvint la nouvelle de l’arrivée d’Abd el Kader dans le pays des Souhalia et d’un combat livré par Montagnac. Ce fut par les cris des Indigènes ennemis qu’il eut tout d'abord connaissance de l’engagement du Kerkour. Puis un émissaire vint lui raconter le désastre éprouvé par la colonne sortie de Djemmaa-Ghazaouet ; il ajouta qu’il avait reçu du commandant du poste de Lalla-Maghrnia, c’est-à-dire de Barral, un billet avec mission de l’apporter ; mais que, craignant d'être fouillé, il l’avait caché au bord du chemin. Cavaignac n’ajouta pas foi à ce récit, et pensant que l’Indigène était un espion ou un imposteur, il le fit attacher et le confia à la garde des zouaves.

Cependant, inquiet du sort des troupes de l’Ouest, il envoya à Barral des courriers pour avoir des nouvelles, et il se décida à prendre la direction de Lalla-Maghrnia. Sa marche fut retardée au début par 150 Kabyles qui attaquèrent son arrière-garde avec acharnement ; on put voir sept d'entre eux venir se faire tuer sur le corps d’un, soldat français. La colonne s’établit vers la fin de l’après-midi à l’oued Azzaba, sur la rive gauche de la Tafna.

L’émissaire indigène avait été laissé « à la disposition des zouaves » qui, dans la soirée, le couchèrent tout nu sur un lit de chardons ; le malheureux finit par démentir la mauvaise nouvelle qu'il avait apportée.

 

Le 25 septembre, Cavaignac, presque rassuré sur le sort de Lalla-Maghrnia, se rapprocha de Tlemcen pour évacuer ses blessés. Les courriers expédiés à Barral n'étaient pas revenus ; mais l’émissaire indigène, traîné à la suite de la colonne, avait retrouvé, sur le chemin suivi, le billet qu’il y avait caché ! C’était la preuve qu’un engagement avait eu lieu dans l’Ouest.

Cavaignac évacua ses blessés sur Tlemcen et écrivit à Mac-Mahon, à Thiéry et à La Moricière.

A Mac-Mahon, il prescrivit de rentrer à Tlemcen sans autre ordre, dès qu’il serait relevé. A Thiéry, il demanda de faire relever Mac-Mahon, chargé jusque-là de couvrir le pays entre Sebdou et la Mekerra, par la petite colonne de Bel-Abbés, alors à Daya ; il lui fit part aussi de son intention de se porter vers Lalla-Maghrnia pour savoir ce qui se passait à la frontière.

A La Moricière enfin, il exposa la situation telle qu’elle lui apparaissait : « La révolte des Trara, disait-il, est l'expression la plus nette des effets du voisinage d’Abd el Kader ; leur acharnement redoublant avec leurs pertes ne peut avoir d’autre explication, et par la résistance qu’ils ont opposée j’aurais dû deviner l'invasion de notre territoire par cet ennemi infatigable.

« Je vous écris avant d’être exactement informé de ce qui s’est passé dans l'Ouest. Il est évident que le colonel Montagnac, appelé par les Souhalia, a marché sur Abd el Kader et l’a combattu. Quels que soient les événements, ils ont eu un contre-coup immédiat dans le pays.

« Il ne s’agit plus maintenant d’une révolte des Beni-Ouarsous, c’est la guerre recommençant sur la frontière. »

Le lendemain 20, Cavaignac apprit d’une manière certaine par Bel-Hadj, caïd des Ouled-Riah, que Montagnac avait été battu par Abd el Kader ; le général décida de se porter vers Djemmaa-Ghazaouet, autant pour savoir ce qui s’était passé que pour protéger le pays. Il faisait une grande halte sur l'oued Souf-en-Nirouf lorsqu’il reçut une lettre de Barral lui annonçant la mort de Montagnac et la destruction de sa colonne ; pendant ce temps, des cavaliers ennemis tiraient des coups de fusil sur son goum, l’insultaient et lui confirmaient par des cris la triste nouvelle.

Cavaignac, qui jusqu'à ce moment n’avait pu croire à un désastre complet, battit en retraite pour couvrir Tlemcen et ses environs ; il établit son bivouac à l’oued Zitoun. Il apprit alors que l’Emir se trouvait à Aïn-Kebira et menaçait ainsi du haut des monts les plaines avoisinantes.

Comprenant la gravité de la situation, il envoya à 18 heures, en double exemplaire, une lettre au « colonel commandant la colonne de Sidi-bel-Abbès ou la plus voisine » : « Montagnac, lui disait-il, attiré dans une embuscade par la tribu des Souhalia, a été enveloppé par Abd el Kader ; sa faible troupe a été détruite » ; il lui donnait l'ordre de se rendre à Aïn-Temouchent en deux marches forcées, s’il avait un effectif de 500 hommes au moins. Cavaignac voulait assurer de la sorte sa communication avec Oran, sans diminuer sa-colonne, déjà bien faible pour se mouvoir au milieu d’un pays révolté. Mais comme la veille, il avait demandé à Thiéry d’envoyer la colonne de Bel-Abbès remplacer dans le Sud celle de Mac-Mahon, il annulait par avance cet ordre s’il était donné.

Le 27, Cavaignac continua son mouvement vers l’Est, et reçut un convoi de vivres. Le 28, il alla s’établir à Sidi-Kahouen, pour couvrir le pays et maintenir les Trara ; il y fut enfin rejoint dans la soirée par Mac-Mahon.

Les deux exemplaires de la lettre qu’il avait écrite dans la soirée du 26 au commandant de la colonne de Bel-Abbès furent remis le 27 au lieutenant Wolff, chargé des affaires arabes à Bel-Abbès ; cet officier envoya l’un à Korte, parti le matin même d’Oran, et l’autre à Thiéry.

Korte, arrivé le 29 à Bel-Abbès, y prit les escadrons qui s’y trouvaient, se dirigea le 30 vers le Sud et rallia les troupes disponibles de Daya. La nouvelle colonne de Bel-Abbès, ainsi constituée, se porta le 1 er octobre vers l’ouest et bivouaqua à Aïn-el-Hadjar, comblant le vide laissé par la colonne Mac-Mahon.

On voit ce qu’était la guerre d’Algérie à cette époque, quelles complications elle présentait et quelles qualités de décision, de hardiesse et de sang-froid elle exigeait. Les différents chefs se débattent au milieu d’incertitudes impossibles à lever : les colonnes, isolées, au milieu d’un pays hostile ou révolté, éprouvent les plus grandes difficultés à communiquer entre elles et avec le commandement supérieur ; elles ne peuvent le faire que par des cavaliers français qui risquent à chaque instant d'être arrêtés, égorgés, dépouillés, ou par des courriers indigènes qui peuvent être pris ou trahir. L’ennemi est plus rapidement, plus sûrement informé que les Français ; il connaît tous leurs mouvements sans laisser connaître les siens.

Dès qu’un chef de détachement français possède un renseignement certain, il est obligé de prendre une décision et de prévenir de son mouvement les chefs des détachements voisins ; chacun d’eux doit veiller à ce que les mailles du réseau défensif ou offensif ne se distendent pas trop, pour que l’ennemi ne puisse passer.

Le commandement supérieur, qu’il soit à Oran ou à Alger, a une tâche délicate vis-à-vis de toutes ces colonnes ; il parvient difficilement à leur donner des ordres en temps utile, car il se trouve renseigné trop tard ou incomplètement ; pendant qu’un courrier va et revient, la situation est déjà modifiée, les mesures à prendre ont un but différent. Le gouverneur général, ou même un commandant de division, ne peut imprimer qu’une direction d’ensemble ; il doit savoir pressentir certains événements, faire face à certaines éventualités, tout en laissant à ses inférieurs une initiative suffisante. Les subordonnés, de leur côté, doivent aller au-devant des ordres et non les attendre dans l’immobilité ; ils doivent largement user de leur initiative, et savoir au besoin assumer une responsabilité.

Les qualités nécessaires pour commander et obéir dans des circonstances aussi délicates ne sont pas de celles qui se rencontrent communément ; mais la province d'Oran possédait un cadre d’officiers généraux remarquables ; on peut les juger par leurs actes.

Dès le 26, Thiéry envoie des renforts à Djemmaa-Ghazaouet ; il prévoit d’autre part que Cavaignac aura rappelé à lui Mac-Mahon, et il forme une colonne pour boucher l’intervalle laissé libre par ce déplacement.

Il reçoit, le lendemain 27, la lettre écrite le 25 par Cavaignac : ce général le prévient précisément qu'il a écrit à Mac-Mahon de revenir à Tlemcen sans autre ordre, dès qu’il aura été relevé. On voit combien les deux généraux devancent l’un et l’autre réciproquement leurs désirs !

Thiéry répond à Cavaignac que la colonne Mac-Mahon sera remplacée par celle de Korte, mais que de toutes façons elle doit partir, en faisant au besoin « la part du feu ». Il envoie en même temps une lettre directement à Mac-Mahon, pour « l'engager » de tout son pouvoir à rentrer à Tlemcen, « sans attendre d’autres ordres ». Enfin il écrit le même soir à Korte ; il lui demande de prévenir Mac-Mahon de son arrivée, et d'insister auprès de lui pour qu’il se rende à Tlemcen, à la disposition de Cavaignac.

Thiéry et Cavaignac semblent voir en Mac-Mahon un observateur trop fidèle de la consigne, et craindre qu’il ne veuille quitter son poste qu'avec des ordres bien en règle. Ils ne négligent rien pour remédier à un défaut d’initiative éventuel de leur subordonné commun.

Ces deux généraux, prennent, avant que le gouverneur ait pu être informé, toutes les mesures de prudence et de protection nécessaires. Guidés par une complète unité de vues, ils donnent simultanément des ordres presque identiques ; comme l'un concentre les renseignements venus des colonnes françaises et peut connaître leurs déplacements respectifs, et comme l’autre est à la source des renseignements-du côté de l’ennemi, et peut suivre les mouvements de l’Emir r leurs ordres se complètent mutuellement.

 

Si la conduite de Thiéry et de Cavaignac en ces circonstances est digne d’éloges, celle de La Moricière ne l’est pas moins. Le commandant de la division d’Oran vient à peine d’être nommé gouverneur général par intérim, qu’il se trouve aux prises avec les difficultés les plus graves ; mais il est en si étroite communion d’idées avec ses subordonnés, que ses ordres sont déjà exécutés quand ils arrivent à destination.

On sent que La Moricière, Thiéry et Cavaignac, connaissant tous trois les menées d’Abd el Kader et les intentions des tribus de l'Ouest, avaient dû réfléchir antérieurement à la politique à suivre, et aboutir à des conclusions identiques. Cavaignac écrivait, le 28 septembre, de Sidi-Kahouen, à La Moricière : « Mon rapport relatif à l’opération chez les Beni-Ouarsous vous fera connaître que j’avais devancé vos instructions. » De même, quoique le 26 il eût reçu du gouverneur par intérim l’ordre de lui envoyer ses rapports directement, il lui répondait en accusant réception : « Néanmoins, j’ai continué hier et aujourd’hui à les adresser à M. le général Thiéry, attendu que j’ai pensé qu’ils vous trouveraient à Oran. »

Cette supposition se réalisa ; le jour même où était rédigée cette lettre, La Moricière partait d’Alger avec trois bataillons, après en avoir, la veille, fait embarquer deux autres. Il devait, en passant à Mostaganem, voir si la présence de renforts était indispensable dans cette ville, et y laisser au besoin quelques troupes. Il comptait débarquer avec le reste soit à Oran, soit à Djemmaa-Ghazaouet, suivant les nouvelles qu’il recevrait : « Je pense, écrivait-il au Ministre avant de quitter Alger, qu’il faut d’abord faire tête à forage qui se forme dans l’Ouest. »

Cavaignac se trouvait seul aux prises avec l’insurrection ; mais il gardait tout son sang-froid. A peine se permettait-il, en écrivant le 28 à La Moricière, un reproche voilé à l’égard du gouvernement qui n’avait pas su prendre les mesures nécessaires, et une interrogation anxieuse sur le sort réservé à sa colonne relativement faible :

« La situation est grave, il est inutile que je vous le dise ; vous pouvez compter qu’elle ne me domine pas. J’ai toujours pensé, plus que je ne vous l’ai dit, que la position qui nous était faite nous conduisait à une crise du genre de celle-ci. A part la destruction de notre malheureux bataillon, on pourrait se consoler d'une secousse qui conduira sans doute le gouvernement à des résolutions nécessaires. Nous allons combattre, parce que cela importe à l’honneur de nos armes ; mais ce que nous allons faire n’aura d’autre résultat que de nous replacer dans une situation encore mauvaise.

« Depuis un an, nous avons travaillé, et vous, Monsieur le Gouverneur, plus que nous encore, sur un terrain dont le peu de solidité nous était connu. Aussi longtemps que la voie des négociations a pu paraître utile et profitable, nous l’avons acceptée comme nous devions le faire. C'est un titre aujourd’hui pour dire toute ma pensée. Dans une condition pareille il ne peut arriver que des malheurs. Hier un officier supérieur, s’exagérant ses devoirs et son point d’honneur, placé depuis près d’un an en présence d’un ennemi infatigable, a été entraîné à sa perte en ne croyant faire que son devoir. En face d’un chef ennemi qui entraîne à sa suite toutes les forces d’un empire, où est la limite du devoir d’un officier général ? Quel est le point où il aura à choisir entre le titre d’homme faible et celui d’un audacieux imprudent ?... »

Cette lettre constituait à la fois la condamnation et l’excuse de Montagnac. Elle montrait la cruelle alternative dans laquelle s’était trouvé le colonel ; elle posait un problème qui pouvait se renouveler : un officier est placé à un poste d’honneur, chargé de défendre un passage ; il se trouve tout à coup en présence de forces considérables ; doit-il laisser la route libre, au risque de faire accabler ceux qui se trouvent plus loin, ou doit-il essayer d’arrêter l’envahisseur, au risque de se faire écraser ?... Cavaignac paraissait dire qu’une situation semblable allait lui être faite.

La Moricière avait, dès l'arrivée des premières nouvelles de l’Ouest, senti leur gravité, puisque, le 28 septembre, il écrivait d’Alger au maréchal Soult : « J’espère que le général Cavaignac aura rejoint le colonel de Barral, et qu’il aura lui-même été rejoint par le colonel de Mac-Mahon, qui était au sud-est de Tlemcen. Mais néanmoins je ne suis pas sans de graves inquiétudes sur les résultats possibles d’une levée de boucliers d’Abd el Kader, sortant à ce moment du Maroc, non seulement avec les troupes qu’il s’y est créées, mais encore avec les nombreux contingents des tribus marocaines de la frontière. »

Il n’avait pas prévu une rentrée de l’Emir par l’Ouest, et le disait avec franchise au Ministre :

« La disposition de nos troupes sur la frontière de l’Ouest était basée sur la nécessité de protéger le pays contre les incursions des bandes qu’Abd el Kader envoyait sans cesse pour inquiéter nos tribus. Pour y parvenir, pour maintenir à la fois l’obéissance des tribus et la tranquillité, nous étions forcés de nous diviser ; sans avoir trop de confiance dans les assurances des Marocains, il était permis d’espérer qu’Abd el Kader n’entrerait pas chez nous par la frontière du Tell et se bornerait, comme il l’avait fait jusqu’ici, à pousser des entreprises par le désert, afin de laisser aux Marocains le seul moyen qu’ils pussent employer pour colorer, soit leur impuissance, soit leur mauvaise foi. »

La surprise avait été complète, l’imprudence de Montagnac l’avait accompagnée d’une catastrophe. En apprenant en rade de Tenès, le 29 septembre, les détails de l'affaire, La Moricière ne put néanmoins réprimer un mouvement d’admiration : « La manière vraiment sublime dont s’est conduite cette petite troupe jusqu'au dernier moment, écrivait-il au maréchal Soult, est un fait digne de l’histoire ; à peine quelques-uns de ces braves ont-ils pu échapper pour nous raconter la glorieuse fin de leurs frères d’armes » ; et il ajoutait avec quelque tristesse : « Ces nouveaux détails ne changent rien à la situation que je vous ai décrite hier. »

La Moricière sentait que les deux colonnes de Mostaganem et d’Orléansville réunies ne pourraient pas venir à bout de l’insurrection des Flitta, des Beni-Ouragh et de l’Ouarensenis ; mais il estimait qu’il devait néanmoins négliger cette région pour aller au secours de Cavaignac et pour arrêter la marche en avant d’Abd el Kader : « Il importe surtout, disait-il dans sa lettre à Soult, d’empêcher que les forces venues de l’Ouest ne se joignent à celles des insurgés de l’Est. »

Le gouverneur général par intérim fit débarquer à Mers- el-Kébir les trois bataillons partis d’Alger avec lui, les dirigea sur Misserghin comme lieu de concentration, et s’arrêta lui-même à Oran. Il y reçut le 1er octobre la lettre expédiée le 28 septembre par Cavaignac, et décida de partir le 2 octobre pour le rejoindre ; il ne savait pas exactement où le trouver ; mais comme il supposait que ce général se rapprocherait de Djemmaa-Ghazaouet, il demanda à Quillico de le renseignée ; à cet effet, il laissa le Chacal à sa disposition, les nouvelles devant arriver plus rapidement par voie de mer que par voie de terre. Il envoya d’autre part à Korte l’ordre de le rejoindre avec la colonne de Bel-Abbès et de se diriger à cet effet sur la pointe ouest de la Sebkha d’Oran.

Toutes ces dispositions avaient pour but de concentrer les colonnes éparses dans l’Ouest en une seule ; mais elles laissaient les postes avec des garnisons très réduites. Aussi La Moricière écrivit-il de nouveau au maréchal Soult pour insister sur la nécessité d’un envoi de renforts.

Cavaignac avait reçu le détachement de Mac-Mahon le 28 à Sidi-Kahouen, et, ayant ainsi achevé sa concentration, il avait l’intention de se porter vers l’Ouest dès le 30 ; il espérait que des mesures sérieuses seraient prises sur ses derrières. Le 29 il était encore à Sidi-Kahouen, lorsqu’une nouvelle inattendue vint modifier ses projets. Un des émissaires dont il attendait le retour lui apprit que 200 hommes, partis sur son ordre de Tlemcen pour Aïn-Temouchent, le 27 au soir, avec un convoi de 20.000 cartouches, n’étaient pas arrivés à destination ; cette faible troupe, constituée de soldats de corps différents et sortant pour la plupart de l’hôpital, avait été enveloppée près de Sidi-Moussa par la cavalerie d’Abd el Kader.

Aussitôt Cavaignac se fractionne à nouveau ; laissant Mac-Mahon avec trois bataillons et 200 chevaux à Hennaya pour couvrir Tlemcen, il se rend en toute hâte à Aïn-Tekbalet, afin de porter secours à la troupe attaquée et au poste menacé. Mais il n’était plus temps ; le détachement, commandé par le lieutenant Marin, s’était rendu sans combattre !

De son bivouac d’Aïn-Tekbalet, Cavaignac écrivit à La Moricière. Il résumait la situation à la date du 30 septembre d’après les renseignements apportés par ses émissaires :

« Abd el Kader est maître de tout le pays de montagnes entre la frontière nord et la Tafna inférieure. Il y a concentré toutes les populations émigrées ; il y a laissé, en outre, en se portant en avant, l’infanterie kabyle qui avait marché à sa suite ; une partie réunie à son infanterie occupe le col de Bab-Taza. Un camp de Kabyles est établi sur les positions que nous avons dû enlever il y a quelques jours aux Beni-Ouarsous. C’est la clef du pays.

« On peut attribuer deux motifs à cet acte d’agression audacieux. Ou bien il a pensé que sa situation dans le Maroc était compromise, et alors il est venu s’en faire une nouvelle là où il est, n’ayant point réussi dans ses projets sur le désert ; cette supposition est la moins probable. Ou bien, et c’est ce que l’on doit croire, il n’a eu d’autre but que de nous démontrer l’impuissance de nos traités avec le Maroc. Il n’est pas probable qu’il croie pouvoir rester maître longtemps du pays révolté, mais l’effet sera produit, et il se retirera, livrant les populations à nos châtiments, satisfait d'avoir renouvelé la guerre.

« Depuis la Tafna jusqu’aux Douairs et depuis la mer jusqu’à la chaîne du Sud, il ne reste pas un habitant. C'est un succès énorme pour Abd el Kader ; j’ai la conscience que je ne pouvais y mettre obstacle. Il fallait couvrir quelque chose, j’ai choisi Tlemcen et les populations qui l'avoisinent. Vu l’état sanitaire de mes troupes, vu le nombre des colonnes qu’il m’a fallu entretenir en vue seulement des événements probables, je me suis trouvé avec 1.100 hommes en présence d’une crise qui rappelle celle de 1839. Maintenant comme alors, les critiques ne manqueront pas. Je m’en affligerai ; je n'en serai ni surpris, ni abattu. »

Cette situation n’était d’ailleurs pas, à son avis, aussi mauvaise qu’elle pouvait paraître. Mouley-Cheikh, qui devait sa puissance à son influence dans les Trara, n’avait aucun intérêt à quitter le pays si Abd el Kader en était chassé. Les Beni-Amer n’avaient pas non plus l'intention d’émigrer vers l’Ouest. Le moyen de maintenir ces tribus était de réunir des troupes à Djemmaa-Ghazaouet ; mais cette opération ne pouvait se faire sans l’appui de La Moricière.

« Si je passais en ce moment à Djemmaa-Ghazaouet, lui-écrivait-il, qu’arriverait-il sous Tlemcen, ou sous Oran lui-même ? Abel el Kader pourrait sans aucun doute y paraître. La colonne du général Korte, la seule qui existe d’ici à Mostaganem, n’est point en état de l’en empêcher. Ce que je désire donc, c’est que vous soyez arrivé à Oran ou à Djemmaa-Ghazaouet avec des troupes suffisantes.

« Si vous êtes à Ghazaouet, il y aura lieu d’entrer immédiatement en opérations.

« Si vous êtes à Oran, il faudra que je me rende dans le bassin de Nedroma pendant que vous avanceriez vers Tlemcen. »

Le plan que proposait Cavaignac consistait à se rendre maître du pâté montagneux situé à l’ouest de Djemmaa-Ghazaouet, en y lançant deux colonnes de 2.000 hommes chacune, pendant qu’une autre colonne couvrirait Oran. Abd el Kader, voyant sa ligne de communications avec le Maroc coupée, se retirerait, et le massif des Trara resterait isolé. Ce serait alors le moment d’agir dans les Trara.

Cavaignac se porta le 1er octobre sur l’oued Bou-Messaoud et y appela les trois bataillons laissés à Hennaya pour couvrir. Tlemcen ; il comptait arriver le lendemain à Lalla-Maghrnia et se diriger le 3 vers le col de Bab-Taza. Il espérait ainsi arrêter les Beni-Amer dans le cas où ils voudraient émigrer, rappeler Abd el Kader pour défendre les tribus compromises, et empêcher la révolte des tribus encore fidèles.

 

La Moricière avait jugé nécessaire d’amener à Oran les cinq bataillons partis d'Alger, quoique deux d’entre eux eussent été tout d’abord destinés au général de Bourjolly ; mais i' n’avait pas cru bon de se rendre par mer jusqu’à Djemmaa-Ghazaouet, et avait pris la route d’Oran à Tlemcen. Dès le 1er octobre, le lieutenant-colonel Walsin, avec 25 chasseurs et 80 spahis, s’était porté du côté de l’Ouest ; il avait obligé les populations indigènes à se placer entre le lac (Sebkha) et la mer et avait réuni leurs cavaliers pour faire face à l'insurrection ; les éclaireurs ennemis étaient venus jusqu’à lui ; il craignait un effort contre Aïn-Temouchent, qui n’était défendue que par 73 hommes ! Dans la nuit du 1er au 2 octobre, un bataillon s’était porté à la pointe Ouest delà Sebkha pour soutenir au besoin Walsin.

Le 2 octobre dans la journée, quatre bataillons se trouvèrent réunis à Misserghin. Malgré la fatigue des troupes, que le voyage et la chaleur avaient éprouvées, La Moricière se mit en route à 22 heures et arriva le 3 au matin à Bourchach (Lourmel) sans avoir rencontré l’ennemi. Il s’y arrêta et reçut pendant la journée des nouvelles importantes : il apprit qu’Abd el Kader n’avait pas osé attaquer le poste d’Aïn-Temouchent, grâce à l’attitude énergique du capitaine Safrané ; le général Korte lui fit savoir qu’il le rejoindrait le soir même ; le commandant Bazaine lui annonça de Tlemcen l’assassinat du commandant Billot, près de Sebdou, et la révolte des tribus situées au sud-ouest d’Oudjda ; enfin il reçut la lettre de Cavaignac du 1er octobre, dans laquelle ce général lui annonçait son mouvement sur Lalla-Maghrnia et Bab-Taza. A 20 heures, Korte le rejoignit avec ses troupes, ce qui porta son effectif à 2.400 fantassins, 700 cavaliers et 4 obusiers de montagne.

A la tête de cette colonne, La Moricière se porta le lendemain 4 octobre à Aïn-Temouchent. Le soulèvement des tribus de Sebdou lui avait fait comprendre qu’il avait contre lui tous les Marocains de la frontière : « Le seul moyen de faire face à cette situation, écrivait-il dans la soirée au maréchal Soult, est évidemment une offensive décidée contre l’ennemi qui est la cause de ces mouvements, c’est-à-dire contre Abd el Kader ; aussi suis-je bien décidé à l’employer aussitôt que je le pourrai. »

Pendant ce temps, Cavaignac était parti vers Lalla-Maghrnia, avec le projet de se tenir dans cette région jusqu’à l’arrivée de la colonne La Moricière. Il comptait descendre dans le bassin de Djemmaa-Ghazaouet et arrêter l’émigration des tribus venues de l’Est qui se trouvaient encore campées dans les Trara. Plusieurs circonstances le firent changer d’avis : Bab-Taza n’était ni occupé ni menacé par l’ennemi, tandis que les communications avec Oran étaient coupées ; tout semblait donc indiquer qu’Abd el Kader s’était porté dans l’Est, et y avait attiré La Moricière. D’autre part, la situation de Tlemcen était inquiétante : en quelques jours, sept coups de fusil avaient été tirés par les Indigènes sur des fonctionnaires ou des colons ; le colonel Gagnon ne paraissait pas avoir les qualités nécessaires pour maintenir l’ordre. Enfin Cavaignac avait besoin de se ravitailler, parce qu’il avait laissé son troupeau à la garnison de Lalla-Maghrnia, qu’il avait trouvée réduite à une petite ration.

Pour ces différentes raisons, Cavaignac, arrivé le 2 octobre au soir à Lalla-Maghrnia, en repartit le 3 et vint camper le 4 près de Tlemcen ; il ramena avec lui le lieutenant-colonel de Barral, qu’il réintégra dans ses fonctions de commandant supérieur à Tlemcen. Il alla en ville dès le 4 avec la cavalerie, y coucha, et y resta pendant la matinée du 5.

Il écrivit de Tlemcen à La Moricière : « J’ai renoncé avec regret à m’établir au moins sur Bab-Taza jusqu’à votre arrivée ; mon opinion est qu'il faut s’y porter au plus vite. Demain (G octobre) je me porterai sur l’oued Bou-Messaoud. Il vous est facile d’y arriver en une marche ; si donc votre intention est que je vous y attende, je vous demande de me le faire connaître. Une grande partie du mal peut encore être réparée si nous gagnons dans l’Ouest. » A 13 heures il quitta Tlemcen pour rejoindre son camp, et dès le lendemain 6 il se dirigea vers le col de Bab-Taza.

L’Emir avait enlevé toutes les populations des Beni-Amer-Gharaba et des Ghossel, et les avait jetées chez les Trara avec l’intention de les conduire au Maroc. Comme ce mouvement devait s’opérer par le bassin de Nedroma, au nord de la chaîne du Fillaoussen, Abd el Kader avait montré beaucoup de cavalerie au col de Bab-Taza afin de donner confiance aux Indigènes qui hésitaient à se diriger vers la frontière. Pour des raisons opposées, Cavaignac avait le désir d’amener ses troupes au col. Une rencontre devait nécessairement en résulter.

Abd el Kader s’imagina que Cavaignac allait recommencer l’opération tentée quelques jours auparavant contre les Beni-Ouarsous ; il concentra ses forces dans les monts des Trara et laissa libre le col de Bab-Taza. Cavaignac put occuper ce point sans résistance dans la matinée du 7 octobre. Puis, comme il aperçut au pied des monts de Nedroma, vers le Nord, une émigration qui se dirigeait-vers l’Ouest, il la poursuivit avec sa cavalerie ; il tua environ 130 hommes, ramena à son camp une soixantaine de femmes et d’enfants, et enleva un troupeau considérable, sans éprouver aucune perte. Après ce premier châtiment infligé aux Indigènes de la région, il revint s’installer près de Bab-Taza, attendant l’arrivée de La Moricière, dont il n’avait toujours pas de nouvelles.

Le gouverneur par intérim avait fait reposer ses troupes à Aïn-Temouchent pendant la matinée du 5 octobre ; il avait laissé à ce poste un renfort de 130 hommes, des vivres, des munitions et des outils, puis il avait pris la route de Tlemcen dans l’après-midi. Le pays était complètement évacué par les Indigènes ; un incendie l’avait dévasté aussi loin que la vue pouvait s’étendre. La chaleur et la fatigue des troupes obligèrent La Moricière à bivouaquer à la fontaine d’El-Bridj. Le lendemain G octobre, il se porta à L’Amiguier, et n’aperçut, comme la veille, pas un être vivant. En arrivant le soir au bivouac, il reçut de Bazaine une lettre lui annonçant que Cavaignac avait ramené Barral à Tlemcen, puis était reparti le matin même.

7, il vint camper devant Tlemcen. Cavaignac en était parti la veille, sans préciser ses projets, parce qu’il avait écrit à La Moricière une lettre lui donnant des détails. La Moricière n’avait pas reçu cette lettre ; il craignit que son subordonné ne se trouvât aux prises avec des forces considérables, car on disait le col de Bab-Taza fortement occupé. Il se hâta donc de se porter dans cette direction et, malgré le besoin de repos qu’avaient ses troupes, il alla dans la journée du 8 camper sur l’oued Souf-en-Nirouf ; il aperçut alors distinctement le camp de Cavaignac dans la direction de Bab-Taza.

Cavaignac et Lamoricière purent enfin communiquer entre eux dans la nuit du 8 au 9 octobre, non sans difficultés ; l’Indigène porteur de la lettre de La Moricière fut blessé par une embuscade de Cavaignac. Ce dernier désirait descendre vers Nedroma ; La Moricière lui prescrivit de l’attendre, et le lendemain matin, 9 octobre, la jonction des deux colonnes s’opéra. Cavaignac alla dans l’après-midi établir son bivouac au nord du col, pour laisser plus d’eau aux troupes du lieutenant général.

Abd et Kader avait profité de la nuit pour faire passer les Beni-Amer au Maroc, pendant que le sahel de Nedroma était encore libre. Les Ghossel, liés aux Trara par de multiples intérêts, avaient au contraire refusé de quitter le pays et s’étaient joints à leurs voisins pour se défendre dans leurs montagnes. Enfin les Indigènes émigrés, revenus à la 'suite d’Abd el Kader, avaient voulu retourner au Maroc ; mais les Trara s’y étaient opposés en leur disant : « Vous combattrez-avec nous, ou vous vous soumettrez avec nous. » Abd el Kader avait donc à sa disposition, dans les montagnes des Trara, des forces considérables.

Avant de commencer les opérations, La Moricière conduisit l’ensemble des deux colonnes à Djemmaa-Ghazaouet, où il arriva le 10 octobre à midi. Il envoya un détachement de 150 hommes, commandé par le capitaine Bidon, recueillir les restes des carabiniers qui avaient été massacrés dans le ravin des Ouled-Ziri ; on retrouva 46 cadavres, échelonnés à de-longs intervalles entre le lieu de la première attaque et les-abords de la place.

Le lendemain 11, eut lieu une cérémonie funèbre à l’occasion de l’inhumation de ces restes au cimetière du poste ; : toutes les troupes y assistèrent, et La Moricière prononça un discours. Il adressa à l’armée d’Afrique un ordre général, dans lequel il cita les noms de ceux qui depuis les derniers jours de septembre étaient tombés victimes de la révolte : Berthier, Peyraguey, Billot, Montagnac, Froment-Coste ; il envoya aux héros de Sidi-Brahim, à Géreaux et à Chappedelaine, un souvenir ému, et il cita les noms des braves qui avaient combattu jusqu’au bout auprès de leurs officiers. Le même jour Lavayssière fut nommé sergent ; Fert, Delfieu, Siguier, Tressy, Antoine, Léger, Michel, Laparra, Langevin, Langlais, Rimond et Médaille furent nommés caporaux. Seul le hussard Natali fut oublié.

 

Il fallait venger les victimes de septembre et réprimer l’insurrection. Dans la soirée du 10 octobre, le gouverneur par intérim écrivit au maréchal Soult pour lui exposer la situation militaire.

Cette situation était mauvaise. Lalla-Maghrnia, Tlemcen et Sebdou étaient bloquées, en ce sens que ces postes ne pouvaient avoir de communications entre eux ou avec la mer qu’au moyen d’une forte colonne. La Moricière faisait remarquer au Ministre que les appréhensions qu’il lui avait manifestées dans sa lettre du 23 juillet se trouvaient justifiées : les représentations faites au Sultan du Maroc n’avaient eu aucun effet ; les tribus, voyant que, malgré le traité qu’on leur disait signé, elles ne pouvaient être protégées, avaient pris parti contre nous ; celles des plaines avaient émigré, celles des montagnes s’étaient révoltées.

« Depuis la pointe du lac jusqu’à Tlemcen, écrivait La Moricière, depuis Tlemcen jusqu’à Maghrnia, on ne rencontre personne, c'est le désert. La majeure partie de ce vaste bassin a passé au Maroc, le reste s’est réfugié chez les Trara et les Oulhassa, dont les montagnes forment au Nord le foyer de l’insurrection. Au midi de Tlemcen, les rochers des Beni-Snous et des Beni-bou-Saïd servent de refuge à celles de nos tribus de celle région qui n’ont pas passé la frontière. »

Pour faire face à l’insurrection, le gouverneur par intérim n’avait que des bataillons affaiblis : les nombreuses expéditions faites pendant l’été pour protéger contre Abd el Kader les tribus soumises, les chaleurs excessives de l’automne, et l’insalubrité des postes de Lalla-Maghrnia et de Sebdou avaient diminué les effectifs dans de notables proportions : c’est ainsi que Cavaignac, après avoir laissé à Sebdou, à Tlemcen et à Lalla-Maghrnia les garnisons nécessaires à la défense de ces postes, n’avait pu mobiliser que 1.800 hommes, et n’aurait pu opérer contre les Trara sans l'arrivée de La Moricière. Le besoin de renforts empruntés aux garnisons de France se faisait vivement sentir.

La Moricière estimait qu’il fallait deux colonnes dans la province d’Oran. L’une, comptant 4.000 fantassins et 600 cavaliers, s’appuierait sur Djemmaa-Ghazaouet et opérerait dans 3e pays d’où l’Emir tirait ses ressources ; au cas où elle irait châtier les Beni-Snassen, il lui faudrait 1.000 baïonnettes de plus. L’autre, forte de 3.000 fantassins et 400 cavaliers, s’appuierait sur Tlemcen pour soumettre les montagnards du Sud et pour menacer les derrières de l’ennemi dans le cas où il tenterait de pénétrer dans l’Est.

Il fallait aider au développement des postes destinés à servir de base aux colonnes ; d’une part, Djemmaa-Ghazaouet devait être amélioré et agrandi ; d’autre part, la petite redoute d’Aïn-Temouchent devait devenir un grand dépôt de vivres destiné à faciliter les approvisionnements de Tlemcen et de la deuxième colonne. Il était en outre indispensable de compléter les bataillons d’Algérie jusqu’à l’effectif de 700 ou 800 hommes, de faire venir de France deux régiments, l’un à Alger, l'autre à Oran, ainsi qu’une compagnie de sapeurs à Oran ; enfin de compléter en hommes l’escadron du train des équipages, et de se procurer 500 mulets pour remplacer les transports que ne fournissaient plus les tribus.

Ayant ainsi mis le maréchal Soult au courant de la situation et des mesures propres à y remédier, La Moricière fit pendant la journée du 11 ses préparatifs d’expédition ; il avait hâte de chasser Abd el Kader du pays et de châtier les tribus révoltées.