Le but de Montagnac :
prendre Abd el Kader. — Les intermédiaires indigènes ont-ils trahi ? —
Inexactitude des renseignements donnés par les fuyards français. — Rôle de
Coffyn. — Attitude indécise de Barral. — Responsabilité de Montagnac et
Barral.
Quand
un désastre est consommé, on recherche toujours quelles en ont été les causes
; les contemporains répartissent les responsabilités le plus souvent d’après
leurs sympathies ou leurs préjugés, les historiens modifient ces
appréciations à leur guise, et la vérité n’est pas facile à dégager de ces
jugements divers. En ce
qui concerne l’affaire de Sidi-Brahim, les causes qui ont amené
l’anéantissement de la petite colonne peuvent être déterminées. Il y a
lieu d’examiner successivement les différents rôles qu’ont tenu dans ces
journées : le lieutenant-colonel de Montagnac ; ses alliés ou sujets kabyles,
c’est-à-dire les Souhalia, les Msirda et autres tribus ; les soldats échappés
isolément au massacre le 23 septembre ; le capitaine Coffyn, qui commandait
le poste de Djemmaa-Ghazaouet ; enfin le lieutenant-colonel de Barral, qui se
trouvait à la tête de la colonne de Lalla-Maghrnia. Quel
était le but de Montagnac en sortant de Djemmaa-Ghazaouet, c’est ce qu’il
importe avant tout de savoir. Les
officiers témoins de son départ pensaient qu’il allait surveiller les tribus
de la frontière et s’opposer à un mouvement d’Abd el Kader. Le
capitaine Bidon chargé, en raison de ses fonctions de commandant de place, de
tenir le journal des événements, notait à la date du 21 septembre : « Le
commandant supérieur est sorti de la place... il s'est dirigé sur Mysserdah (c'est-à-dire
vers les Msirda)
dans le but d’arrêter les mouvements qu’Abd el Kader fait sur l'oued Kiss. » Le
capitaine Coffyn écrivait au général Thiéry, dès le 24 septembre,
c'est-à-dire le lendemain même du combat, que son chef était parti « pour
surveiller les Msirda et les tribus de la frontière très disposées à passer à
Abd el Kader ». Dans
les rapports officiels établis par la suite, on retrouve à peu près la même
version. Le chef
d’escadrons d’état-major de Martimprey, envoyé à Djemmaa-Ghazaouet dès que la
triste nouvelle fut connue à Oran, et arrivé par mer à destination le 27 à 2
heures, écrivait le soir du même jour, dans son rapport au général Thiéry :
« Le but de la sortie du colonel était d’empêcher la jonction d’Abd el
Kader avec le cheikh Ben Ali, des Ghossel (Mouley Cheikh), réfugié chez les Trara, et de
protéger les Souhalia. » Le
capitaine du génie Vauban, qui était lui aussi allé faire son enquête à
Ghazaouet, disait dans son rapport du 5 octobre, en parlant du colonel : «
Son but, en se portant au milieu des tribus qui occupent notre frontière,
était de soutenir le parti français en lutte ouverte avec le parti d’Abd el
Kader, d'empêcher celui-ci de faire des progrès, en un mot de s’opposer à
l'incendie qu’il sentait sur le point d’éclater. » Peut-être
étaient-ce les raisons que Montagnac avait données à Coffyn, ou du moins
celles qu'on pouvait lui prêter naturellement ; mais il en est une autre que
les pièces officielles passent sous silence, et qui a décidé le mouvement de
Montagnac : c’est le désir de s'illustrer. Montagnac
était le type du soldat brillant, cultivé, actif, brave jusqu'à la témérité,
mais très désireux de se distinguer par des actions d'éclat. Dès le 8 janvier
1845, il écrivait à son oncle : « On me donne un pays à commander, un
territoire de cinquante lieues de circonférence, avec quatre pelés et un
tondu pour dominer tout cela. C’est tout au plus si je puis garder mon
poste... Je suis obligé, au point de vue militaire, de me croiser les jambes
et les bras, et de regarder la mer clapoter... » Il
aurait voulu se mesurer avec Abd el Kader, qu'il trouvait un adversaire digne
de lui ; il attendait le moment où cette occasion se présenterait ; il se
moquait, dans ses lettres, de ceux qui, en France, représentaient l’Emir
comme « interné » au Maroc, en vertu du traité du 18 mars 1845
entre la France et le Maroc : « Abd
el Kader... est en ce moment très fort, écrivait-il en janvier 1845. Il a
profité de son séjour à Sebra, sur le' bord de la Moulouïa, pour s’organiser.
Il a aujourd’hui plus de deux mille chevaux et de mille fantassins. « ...
Voilà ce que vos avocats, vos épiciers de France viennent vous démontrer
comme un internement. Oh ! tas de marchands de blagues et de mélasse, que ne
puis-je vous-placer aux premières loges, avec moi, pour recevoir quelques
pruneaux par vos faces... « J’attends
ce dénouement avec grande impatience pour me-sortir de mon ennui et rire de
bon cœur. « Pourvu
que le sanglier débouche de mon côté ! c’est pour le coup qu’il y en
aura, des affaires ! Laissez le joli mois de mai nous apporter des
herbes pour nourrir nos bêtes, et vous verrez les cavaliers et leurs longs
fusils faire-parler la poudre. « Ah
! vous voulez interner Abd el Kader, pauvres cornichons ! — Cet homme que
pousse une main puissante : la ; main de Dieu ; cet homme pour qui la terre
n’est pas assez large ! Interner Abd el Kader, comme on internerait un
misérable émeutier, un Barbés, un Fieschi, quelques polissons de cette espèce
? — Voyez-vous cela ? — « Il est enjoint au citoyen Abd et Kader, à
l'issue de la présente, de se rendre dans le plus bref délai, à la citadelle
de Fez... » Voilà pourtant comment on rêve en France, et tout le monde de
répéter : Abd el Kader est interné ! Ô mon Dieu !... Faudrait d'abord le
prendre ! « Enfin,
portez-vous bien, mon cher oncle, moi aussi, en attendant qu’Abd el Kader
veuille bien me sauter dessus. » Montagnac
était d’autant plus excité qu’Abd el Kader ne pensait nullement à lui
« sauter dessus ». L’Emir allait, venait, razziait, organisait, sans
paraître se préoccuper de la garnison de Djemmaa-Ghazaouet. « A deux pas de
nous, sur un territoire qu’il nous est défendu de violer, constatait
Montagnac en mai, il nous fait les cornes et la grimace, remonte son armée,
se procure des armes, des munitions ; fait la police dans notre pays mieux
que nous-mêmes ; lève des impôts chez nous, à notre nez, à notre barbe ;
envoie dans l’intérieur des contrées que nous occupons des goums de quatre à
cinq cents chevaux pour une razzia. Des contingents nombreux arrivent à son
camp, des troupes en partent, d’autres y rentrent. Il règne, comme par le
passé, et gouverne. Le titre-de sultan lui est conservé ! Et voilà comment
s’exécute le fameux traité !... Abd el Kader attend le moment opportun. Il le
saisira, je vous en réponds. — Dieu sait ce qui se passera alors. — Quant à
moi, je n'en doute point. » Le
désir de Montagnac de se mesurer avec l’Emir apparaissait encore quand il
convoitait le commandement de la colonne de Lalla-Maghrnia ; il éclatait
enfin dans une lettre à son frère : « Je suis un peu trop fatigué, lui
disait-il, de jouer le rôle d'huître, dans mon écaille de Djemmaa, il faut
que j’en sorte. L’inaction me tue. » Or, le
21 septembre, Abd el Kader venait précisément passer à sa portée, entre
Djemmaa-Ghazaouet et Lalla-Maghrnia, et, d’après les bruits qui circulaient,
il n'était accompagné que d’un petit nombre de cavaliers ; les Souhalia
déclaraient qu’abandonnés à eux-mêmes ils ne pouvaient s’opposer à ce
passage, mais qu'ils étaient prêts à soutenir le colonel. L’occasion était
d'autant plus tentante que, depuis le mois d'août, la garnison de
Djemmaa-Ghazaouet était devenue « assez solide ». Montagnac
se trouvait d’ailleurs, au moment de son expédition, dans un état d’esprit
spécial ; l’existence solitaire qu’il menait avait aigri son caractère. Dès
le mois de décembre 1844, il écrivait : « Dans l'inaction, en face de ma
solitude..., je deviendrais fou, enragé ou idiot. » Il était rongé par une
mélancolie sans cause qu’il définissait ainsi en janvier 1845 : « Les trois
quarts des hommes se nourrissent du contentement de leurs œuvres... Eh bien,
moi, je n’ai jamais pu me coucher encore sans avoir une arrière-pensée de
tristesse sur tout ce que j'ai fait au monde. Quels que soient mes actes, ils
ne m’ont jamais paru complets. » Cette
vague tristesse avait à tel point pris possession de lui, que deux mois plus
lard, le 15 mars 1845, il écrivait à M me Elizé de Montagnac : « Je travaille
comme un damné, et je ne suis pas satisfait, quoique mes chefs veuillent bien
ne pas manquer une occasion de m’adresser des paroles bienveillantes. — Que
voulez-vous ? je ne puis pas me refaire. — Je n’ai jamais été complètement
satisfait, une fois dans ma vie, d’une de mes actions. — Je crèverai comme
cela. » Le
malaise moral n’avait fait qu’empirer dans les mois suivants, au point qu’il
réagissait parfois sur la santé de Montagnac : « Ce sont des maux de tête,
écrivait-il à son oncle en mai 1845, et rien de plus. On souffre beaucoup,
trop même, mais on n’en meurt pas. Cette vie de scribe que je mène ici, les
mille et une petites contrariétés qui me talonnent sont un peu cause de ces
misères-là. Ma pauvre tête n’est pas ce que j’ai de meilleur dans ma longue
et sèche organisation. Elle m’a souvent causé bien des soucis de tout genre,
et, jusqu’à ce qu’elle soit allée s’appuyer au fond d’une tombe, elle me fera
encore bien souvent gémir. Heureux ceux qui ont des têtes de veau et des
cœurs de salade ! — Ils vivent longtemps, ceux-là, et meurent gras. — Ne pas
penser, ne rien sentir, manger beaucoup, dormir longtemps, c’est une bonne
vie de crapaud. Elle m’a fait quelquefois envie, lorsque, la tête entre mes
dix doigts, je maudissais ma nature nerveuse, penseuse, remuante, inquiète et
sensible ; mais, tout bien réfléchi, le crapaud me paraissait, en fin de
compte, un être ignoble. » La
déception qu’avait éprouvée Montagnac en n’obtenant pas le commandement de la
colonne de Lalla-Maghrnia l’avait aigri davantage. C’est pour une certaine
part dans cet état général maladif qu'il faut chercher la raison de son
départ le 21 septembre et l’explication de sa conduite le 22 et le 23. Les
ordres qu’il avait reçus de ses supérieurs, loin de l’encourager à sortir de
son poste, lui recommandaient cependant la prudence. Cavaignac,
son chef direct, connaissait sa nature bouillante et faisait tout pour en
arrêter les élans ; parlant, le 9 novembre 1845, dans une lettre à son oncle,
de l’affaire de Sidi-Brahim, il disait de Montagnac : « Le malheureux avait
dans son bureau vingt défenses, écrites par moi, de sortir. Je lui avais, il
y a quatre mois, laissé juste ce qu'il fallait pour monter la garde. Pendant
mes courses dans le Sud, on lui avait rendu un gros bataillon et deux
escadrons ; à mon retour, je lui avais repris un escadron, et, lorsque le
pays se remua, j’avais écrit qu’on lui reprît tout, sauf les éclopés. Il
était déjà en route, entraîné par un sentiment d'honneur que je ne blâme pas,
puisque l’infortuné y a laissé sa tête, mais que je déplore. » Dans une
lettre écrite le même jour à sa mère, Cavaignac appréciait en termes
analogues la fin de Montagnac : « Si sa mort n’était pas si belle,
écrivait-il, il serait bien inexcusable, après les ordres qu’il avait reçus
de moi et de tout le monde. » La
Moricière exprimait les mêmes sentiments dans son rapport du 28 septembre au
Ministre de la Guerre : « Le colonel Montagnac, disait-il, s’est sans doute
éloigné beaucoup trop du poste de Ghazaouet, dont la défense lui était
confiée. Il ne devait point faire une colonne mobile de sa garnison ; ses
instructions lui prescrivaient d’agir avec la plus grande prudence et
d’attendre la venue d'une colonne, soit pour réparer les irrégularités dont
il avait souvent à se plaindre dans les relations des tribus avec lui, soit
pour rassurer les populations frontières qui chaque jour nous annonçaient la
venue de l’Emir. Mais, quoiqu’il ait agi avec imprudence et transgressé les
instructions qu’il avait reçues, il n’en est pas moins victime d’une trahison
flagrante et de la violation des traités. » Bugeaud
lui-même avait recommandé à Montagnac de rester calme, et, certain jour que
cet officier lui parlait de livrer des combats hors de son poste, il lui
avait fait « sentir avec force » combien une telle façon d’agir pouvait être
dangereuse. Le maréchal connaissait bien le caractère de Montagnac ; aussi ne
comprenait-il pas comment La Moricière, tout en lui ordonnant de ne pas se
compromettre, avait pu lui laisser un escadron du 2e hussards : « Pourquoi
lui donnait-il de la cavalerie ? écrivait Bugeaud au Ministre le 6 octobre : elle
n’était pas nécessaire pour garder les murailles, et c’était l’inviter à
sortir. » Bugeaud
avait interdit à maintes reprises les sorties aventureuses ; nul officier
servant depuis quelques années en Algérie ne pouvait l’ignorer. Il venait de
faire punir et relever de son commandement le chef de bataillon Chassy,
commandant supérieur de Cherchell par intérim, qui avait failli faire
anéantir une colonne de 320 fantassins envoyée le 6 septembre contre
Bou-Maza. Dans la lettre qu’il écrivait au Ministre le 18 septembre, cinq
jours avant le désastre du Kerkour, il justifiait ainsi sa rigueur : « Cet
officier, au mépris de mes instructions répétées, a voulu faire quelque chose
pour se donner du relief. » Le
maréchal développait d’ailleurs à nouveau ses principes dans sa lettre au
Ministre : « On prête en général aux troupes régulières et tacticiennes des
avantages contre les irrégulières, avantages qu’elles n’ont pas quand elles
sont en petit nombre ; c’est cette fausse pensée qui a été la cause de
plusieurs échecs. L’organisation, la discipline et la tactique n’ont une
grande supériorité que dans les nombres un peu élevés ; 6.000 ou 8.000 hommes
des troupes actuelles de l’armée d’Afrique battraient, bien conduites, 20.000
ou 30.000 Arabes ; mais 600 à 800 hommes ne battraient pas 6.000 à 8.000
irréguliers. » C’est
là tout le secret du désastre de Sidi-Brahim ! Il est
donc bien certain que Montagnac avait reçu maintes fois l’ordre de ne pas
s’aventurer hors de Djemmaa-Ghazaouet. ; l’unanimité sur ce point de ses
trois chefs hiérarchiques, Cavaignac, La Moricière et Bugeaud, ne peut
laisser de doutes. Toutefois,
au moment où ces critiques lui étaient adressées, Montagnac n’était plus là
pour se justifier. Pour le juger en toute impartialité, il serait nécessaire
de connaître les termes exacts dans lesquels la défense de sortir lui avait
été faite et la part d’initiative qui lui avait été laissée. Lorsque
Cavaignac avait appris que Mouley Cheikh, agha des Ghossel, s’était enfui
dans les Trara, il avait écrit à Barral une lettre dans laquelle il le
prévenait de cet événement et le priait d’en avertir Montagnac ; c’est cette
lettre que Courby de Cognord avait reçue le 20 pendant une première sortie de
Montagnac, et dont il avait pris connaissance. Or, il l’analyse dans ses
Mémoires en-disant quelle « recommandait aux deux colonels de redoubler, s'il
était nécessaire, leur surveillance pour arrêter le passage de l’agha ».
Cette lettre laissait à Montagnac le choix des moyens, puisque le colonel
disait le 20 au soir à Courby de Cognord : « Je verrai demain ce qu’il y aura
de mieux à faire. » Mais,
si elle constitue pour Montagnac une excuse possible au point de vue de la
discipline militaire, elle ne peut l’absoudre de s’être engagé, en sortant de
Djemmaa-Ghazaouet, dans une entreprise hasardeuse. Avec le faible effectif
dont il disposait, il ne pouvait s’éloigner de son poste sans s’exposer à
être écrasé ou sans laisser en danger le poste lui-même. Il le sentait si
bien qu’il s’en était plaint dans les lettres adressées à sa famille, et
qu’il avait hésité, avant de se décider au départ, pendant toute la nuit du
20 et la matinée du 21 ; ce n’est qu’à 14 ou 15 heures qu’il avait donné des
ordres pour le soir. L’impression
ressentie dans les milieux militaires à la première nouvelle du désastre de
Sidi-Brahim fut défavorable a Montagnac ; on estima généralement qu’il avait
eu tort de s’aventurer hors de Ghazaouet. Le Ministre de la Guerre écrivait,
dès le 4 octobre, au lieutenant général de Bar que celle sortie était une «
imprudence insigne », une inconcevable témérité », il employait à peu près
les mêmes termes dans sa lettre du même jour à La Moricière. Si
Montagnac a été téméraire en s’éloignant de Djemmaa-Ghazaouet, il a eu
surtout le tort de ne pas rentrer après avoir reçu la lettre de Cavaignac,
qui lui prescrivait d’envoyer le 8e bataillon de chasseurs à Barral, et celle
de Coffyn, qui lui donnait des détails sur l’arrivée d’Abd el Kader avec des
forces considérables. Ces lettres lui parvinrent le lendemain de son départ,
vers 15 h. 30 ou 16 heures, à son bivouac de l’oued Taouli ; il avait tout le
temps de revenir à Djemmaa-Ghazaouet le même soir. Quelle
excuse donne-t-il à ce moment pour ne pas envoyer le bataillon qu’on lui
demande ? Il ne peut, dire que cette faible troupe serait trop exposée en
traversant la région, puisqu’elle lui suffit pour tenir la campagne ! Sa
raison est plus chevaleresque : il ne peut se retirer, écrit-il à Coffyn,
parce qu’il exposerait les Souhalia à une déroute complète. Il a écouté les
Indigènes qui venaient se mettre sous sa protection, il leur a assuré qu’ils
n’avaient rien à craindre, puisque les Français étaient là, il leur a promis
qu’il ne les abandonnerait pas. C’est ce sentiment généreux qui a guidé en
partie sa conduite. Mais
Montagnac a surtout été poussé à ce moment par le désir de combattre ; sa
lettre à Coffyn le laisse pressentir, celle à son camarade Barral, dont le
commandant d’Exéa a conservé la teneur, le dit clairement. Il ne peut plus
être arrêté par aucune considération ; il a appris par des rapports qu’Abd el
Kader est à la tête de 1.200 hommes ; il a lu, dans la lettre de Coffyn,
qu’il s’agit de forces considérables ; il est convaincu lui-même que les
partisans qui accompagnent l’Emir sont pins nombreux qu’on ne lui dit ;
enfin, il n’est pas sûr de la fidélité des Djebala. Il veut néanmoins
attaquer le lendemain matin avec ses 400 hommes. Loin de le faire reculer, le
danger l’excite : il rêve de prouesses qui étonneront l’armée. Ces
sentiments de paladin peuvent rendre sympathique un homme qui est mort en
héros ; ils ne l’excusent pas d’avoir oublié les règles du devoir militaire
en n’obéissant pas à l’ordre de Cavaignac. Courby
de Cognord et Froment-Coste ont participé quelque peu à cette désobéissance,
puisque consultés, ils ont été d’avis de pousser de bavant ; mais tous ceux
qui ont fait colonne savent combien l’avis d’un chef est prépondérant en
pareil cas ; combien un projet présenté par lui avec la conviction du succès
prochain, appuyé de son autorité et de la confiance qu’il inspire, est
accepté facilement par ses subordonnés. Il faut donc laisser à Montagnac la
responsabilité de son acte ; s’il est sorti de Djemmaa-Ghazaouet, c’est dans
l’espoir de surprendre l’Emir ; s’il a poussé ensuite sa troupe de l’oued
Taouli au Kerkour, c’est pour y avoir un brillant engagement. On a
voulu souvent — Courby de Cognord en particulier — attribuer ce désastre à la
trahison des Souhalia et considérer le combat comme le résultat d’un «
guet-apens » savamment combiné. Presque tous les contemporains, entraînés par
des haines qu’accentuaient des engagements meurtriers, ont pensé de cette
façon ; mais, les passions calmées, il est plus aisé d’étudier impartialement
la conduite des Kabyles qui, au moment où Abd el Kader passait la frontière,
étaient encore soumis. Il y a
eu des traîtres parmi eux, comme le prouve la lettre par laquelle le caïd Bel
Hadj des Ouled-Riah, annonçait le 24 septembre la triste nouvelle au
commandant Bazaine, chef des affaires arabes à Tlemcen : — « Je
vous informerai que, d’après les nouvelles venues du Gharb, lui disait-il,
les Kabyles auraient trahi les Chrétiens qui sont à la Marsa (Djemmaa-Ghazaouet) ; ils les auraient conduits
dans un endroit appelé Dar-el-Foul, où El hadj Abd el Kader avait avec lui
les Beni-Snassen, ainsi que tous les Kabyles. » A quel
moment la trahison a-t-elle commencé ? Lorsque
les notables des tribus voisines vinrent parler à Montagnac le 22 septembre,
avant le jour, au bivouac de Sidi-el-Hadj-Abdallah, ils lui apprirent qu’Abd
el Kader s’avançait vers l’Est, et qu’il devait coucher le lendemain soir à
Sidi-bou-Djenane avec 1.000 à 1.200 cavaliers. Puis,
dans l’après-midi, lorsque, vers 15 heures, les vedettes ennemies apparurent
sur les mamelons aux environs du nouveau camp de l’oued Taouli. Mohammed el
Trari, caïd des Souhalia, confirma ces nouvelles en les précisant. Les
cavaliers qu’on apercevait, déclara-t-il, appartenaient à la colonne du
khalifa Bon Hamidi, qui observait les Français ; Abd el Kader n’était pas
loin et devait coucher à Bou-Djenane avec 1.000 à 1.200 cavaliers. Dans la
matinée du même jour, Si Hamed, caïd des Beni-Menir, et Derouich, cavalier du
maghzen, étaient venus fournir des renseignements presque identiques à Coffyn
; ils lui avaient annoncé l’arrivée d’Abd el Kader « avec des forces
considérables », et dévoilé son projet de camper le 22 ou le 23 à
Sidi-bou-Djenane ; ils avaient ajouté que les Ouled-Riah et les Ouled-Melouck
étaient chargés des approvisionnements, et que les émissaires d’Abd el Kader
parcouraient ce pays en semant l’inquiétude. Tous
ces renseignements, qui parvinrent à Montagnac directement ou indirectement,
étaient concordants et exacts. Mohammed
el Trari fut accusé par la suite d’avoir trahi Montagnac en lui donnant de
faux avis ; rien n’indique cependant qu’il ait eu l’intention de tromper les
Français. Si M'hammed ben Rahhal, savant indigène de Nedroma, bien placé pour
connaître la vérité, dit avec raison : « Le caïd des Souhalia n’a jamais
trahi ouvertement, si tant est qu’il ait jamais trahi... Un des principaux
griefs relevés contre lui fut d’avoir racheté à l’ennemi le cheval de
Montagnac el de s’en être servi comme monture. Trari a été fait probablement
le bouc émissaire des fautes commises et des faiblesses montrées à
Sidi-Brahim. » Courby
de Cognord reproche à Trari d’avoir indiqué le chiffre de 1.000 à 1.200
hommes comme étant celui des partisans de l’Emir, alors que, le lendemain, il
s’en est trouvé 4.000 à 5.000 sur le champ de bataille. Mais, pour qui
connaît la facilité avec laquelle se recrutent les hommes en pays musulman,
quand il s’agit de faire la Guerre Sainte et de courir sus aux Chrétiens, il
n’était pas possible de déterminer ce chiffre exactement. Abd el Kader
pouvait n’avoir que 1.000 à 1.200 hommes avec lui le 22, et en avoir trois ou
quatre fois plus le lendemain, grâce à l’arrivée des contingents accourus de
l’Ouest et de toutes les tribus avoisinantes. Courby de Cognord dit dans ses
Mémoires que, durant sa captivité, il a appris que l’Emir, parti de la
Moulouïa le 17 septembre après avoir prêché la Guerre Sainte, avait mis six
jours pour arriver à Sidi-Brahim, et qu’il avait fait des stations très
fréquentes « pour attendre les contingents des tribus auxquelles il avait
écrit et envoyé des tolba ». Les
survivants du désastre sont d’accord sur ce point que les Indigènes n’avaient
nullement caché leurs craintes à Montagnac, et que le colonel n’avait pas
voulu les écouter. Dans la vie au bivouac, où le soldat campe aux côtés de
l'officier, tous les gestes du chef sont observés et la moindre de ses
paroles passe rapidement de bouche en bouche ; quelquefois même, le chef
utilise ce moyen pour faire connaître ses projets sans rassembler sa troupe,
et pour lui communiquer un enthousiasme d’autant plus certain qu’il n'est pas
officiel. Or, les
survivants ont raconté de la même façon comment Montagnac avait accueilli les
déclarations des Indigènes : « L'Emir doit coucher à Bou-Djenane, disait-il, eh
bien ! nous irons l’y trouver ; il veut la bataille, nous aussi. » On sent là
une phrase dite devant le soldat et à l’intention du soldat ; cependant, les
narrateurs qui la rapportent insistent sur le fait que les Indigènes ont
voulu attirer Montagnac dans un guet-apens ; en réalité, c’est le colonel qui
a tenu à pousser de l’avant. Il est
certain que, le jour du désastre, les tribus hésitantes se sont tournées
contre les Français ; mais elles étaient restées jusque-là, sinon entièrement
dévouées, tout au moins à peu près neutres. C’est l'arrivée de l'Emir, la vue
de ses fidèles, l’espoir de la victoire et l'appât du pillage qui les ont
décidées à accabler Montagnac en difficulté. Ce revirement était fatal chez
cette race, qui reste soumise tant qu’elle se sent tenue par une main
vigoureuse, mais qui se révolte dès qu'elle entrevoit des chances de
triompher. Un
officier de réguliers d'Abd el Kader, fait prisonnier par une colonne
quelques mois après le combat du Kerkour, donna sur la manière dont cette
affaire avait été menée des détails qui ont été recueillis par le lieutenant
de gendarmerie Dugat. Ces informations, venues du camp même de l’Emir,
éclairent la conduite des Indigènes. D'après
le régulier, les Kabyles des environs de Djemmaa-Ghazaouet étaient en
relations constantes avec Montagnac, surtout par l’intermédiaire de leur chef,
qui avait de nombreuses entrevues avec le lieutenant-colonel. La prise de
l'Emir était, paraît-il, le sujet favori de leurs conversations : « Si tu
veux m’aider à prendre Abd el Kader, disait Montagnac, ta fortune est faite »
; le chef répondait qu’il en avait le plus grand désir, et jurait par Mahomet
et le Koran de chercher à atteindre ce but par tous les moyens. Mais,
avec cette duplicité qui est un des traits caractéristiques de sa race, le
chef kabyle se rendait aussi jusque chez Abd el Kader ; il expliquait à
l'Emir que, réduit à se courber devant la force, il était entièrement dévoué,
ainsi que toute sa tribu, au défenseur de la cause musulmane. Abd et Kader
était trop adroit pour ne pas l'accueillir avec bienveillance ; il
l’entretenait de ses projets, il le fascinait de son prodigieux ascendant. «
Certain jour, relate Dugat, le chef kabyle était venu voir Abd el Kader, qui
se trouvait campé non loin de la frontière. L’Emir l’avait interrogé, lui
avait demandé de quelle façon les Français traitaient les Musulmans, l’avait
questionné sur le caractère et les habitudes des officiers de Djemmaa-Ghazaouet.
Le Kabyle avait répondu qu’il n’avait qu’à se louer des procédés des
Chrétiens, lorsque l’Emir lui dit : « —
Et le commandant de Djemmaa-Ghazaouet, quel homme est-ce ? parle-moi de lui. « —
Il est généreux, et me reçoit toujours avec bonté ; je n’ai qu’à me louer de
lui... Toutefois, je ne sais ce que tu lui as fait, il a une envie extrême de
te faire prisonnier. « —
Ah ! fit Abd el Kader en souriant. » Il y eut une pause de quelques minutes. « —
Ah ! il veut me faire prisonnier, reprit l’Emir ; eh bien ! tu vas toi-même
m’aider à le prendre. « A
cette proposition inattendue, le chef surpris releva la tête, mais il la
baissa aussitôt devant l’attitude inspirée d’Abd el Kader qui, attachant sur
son serviteur un de ces regards magnétiques qui fascinent, continua de sa
voix prophétique. « —
Obéis ! c’est un infidèle ; Dieu le veut ! « Le
chef sortit précipitamment, l’âme bouleversée, et peu de jours après, le
colonel Montagnac, trompé par lui, le suivait à Sidi-Brahim. » Le
récit fait par l’officier de réguliers s’applique sans-doute à Mohammed el
Trari. Ce chef était obligé de jouer un double rôle : pour renseigner
Montagnac, il s’entretenait avec Abd el Kader, et pour gagner la confiance de
l'Emir, il paraissait trahir les Français. Une telle attitude avait
l’avantage de le garantir contre toute éventualité. La
conduite de Mohammed el Trari ne peut être jugée qu’en tenant compte de la
conscience musulmane, qui ramène tout à la question religieuse, et pour
laquelle la soumission volontaire à l'Infidèle est un crime. C’est pour cela
que l’officier de réguliers disait au lieutenant Dugat : « Abd el Kader a,
dans la contrée où il opère, autant d’espions qu’il y a d’Arabes dans le
pays... ; réunis, ils le rendent fort ; disséminés, ils assurent sa sécurité
en masquant tous ses mouvements et en l’informant de vos plus insignifiantes
marches. » C’est
non seulement le fanatisme qui poussait les tribus à embrasser la cause de
l’Emir, mais encore le souci de leur avenir ; elles avaient peu de foi dans
notre installation définitive en Algérie ; elles attendaient en 1845, comme
souvent depuis lors, le « Maître de l'heure », qui devait les délivrer de
l’infâme Chrétien. Les alliés les plus sûrs des généraux français leur
disaient naïvement : « Lorsque vous quitterez le pays, nous serons fort
malheureux, car nos frères ne nous pardonneront pas notre défection à leur
cause, et nous serons en butte à de cruelles représailles. » La
situation des tribus de la frontière, tiraillées entre Abd el Kader et les
Français, était particulièrement délicate. Si les Msirda avaient présenté des
chevaux de soumission à l’Emir, c’est sans doute parce qu’ils étaient les
plus exposés, et que la configuration tourmentée de leur pays les mettait à
l’abri d’une expédition française. Leur caïd avait été assez adroit pour
aviser Abd el Kader de ne pas se lancer dans sa région difficile, et il avait
fait dire en même temps à Montagnac, : « Non, Abd el Kader ne viendra pas
dans l’oued Kouarda, mes hommes sont trop mauvais. » Les
Souhalia se trouvaient donc être les premiers chez qui l’Emir devait paraître
; leur fanatisme religieux les entraînait à souhaiter son succès, mais la
crainte qu’avait su leur inspirer Montagnac les empêchait de manifester
ouvertement leurs désirs. Ils étaient disposés à trahir, mais n’osaient le
faire. Ils étaient prêts surtout à se ranger du côté du vainqueur ; une
défaite des Français présentait le double avantage de satisfaire leur haine
religieuse et de leur offrir un plus riche butin. Il y a
eu trahison de la part des Souhalia, mais il est difficile de dire quand elle
a commencé. Jusqu’au dernier moment, en effet, leur caïd Mohammed el Trari a
indiqué la direction exacte suivie par l’Emir ; il a signalé les cavaliers en
vue comme étant ceux de Bou Hamidi ; il a déclaré enfin que les forces d’Abd
el Kader étaient, considérables. Lorsque, le 22, à 23 heures, Montagnac leva
le camp de l'oued Taouli, c’est encore lui qui guida la colonne ; mais, vers
2 heures, à la faveur des ténèbres, il disparut tout à coup. On a
conclu de cette fuite qu’il avait voulu faire tomber Montagnac dans une
embuscade ; tel ne paraît pas avoir été son rôle. La preuve qu’aucune
embuscade n était préparée avec sa complicité, c’est que Montagnac ne fut pas
attaqué pendant la nuit : ce fut même lui qui attaqua le lendemain. Et
cependant, combien il eût été facile de l’écraser pendant qu’il exécutait sa
marche de nuit ; l’occasion était plus propice encore au camp de Sidi-Moussa,
où ses soldats étaient, fatigués, démoralisés par l’obscurité, par
l’ignorance de ce qu’ils allaient faire, et par la fuite de leur guide... Si le
caïd s’est esquivé, c’est beaucoup plus pour ne pas se compromettre que pour
trahir, car il est fort probable qu’il ne conduisait pas la colonne de son
plein gré ; il savait l'Emir à proximité et, malgré la confiance que
Montagnac pouvait lui inspirer, il craignait une issue fatale à sa téméraire
entreprise. Mohammed el Trari dut être un timoré ; mais le mot de traître
paraît trop dur pour lui. Les
Indigènes qui renseignèrent le capitaine Coffyn n’essayèrent pas, de leur
côté, de l’induire en erreur ; on peut même admirer la précision et la
promptitude des renseignements qu’ils donnèrent. Dès le
22 septembre, Coffyn apprend par Si Hamed, caïd des Beni-Menir, et par
Derouich, qu’Abd el Kader arrive « avec des forces considérables », qu'il
doit camper le 22 ou le 23 à Sidi-bou-Djenane, que ses émissaires parcourent
le pays pour le soulever ; il apprend aussi la position exacte de Cavaignac,
qui est, lui dit-on, à Sidi-bou-Lenouar, sur la Tafna, prêt à attaquer les
Beni-Ouarsous. Le
lendemain 23, Coffyn entend la fusillade de Sidi-Brahim ; il est presque
immédiatement informé que le colonel est entouré des Beni-Snassen et des
Ghossel commandés par Bou Hamidi, qu’il a éprouvé un échec el qu’il essaie de
se replier sur Ghazaouet. Il se décide alors à tenter une sortie. Lorsque
Derouich est pris par ses hussards, c'est à lui qu’il confie le soin de
diriger la colonne. Au moment où cet incident se produit, Coffyn est « fort
indécis », rien ne le guide positivement dans sa marche, il « craint à chaque
instant de se heurter contre une masse d’Arabes ». Derouich,
au contraire, mène sans hésitation la petite troupe dans la direction du
combat ; il détourne le détachement de la route de Gaamès, prise conformément
aux ordres reçus, et il en explique les raisons à Coffyn : Montagnac, dit
l’Indigène, n’a « qu’un seul chemin à suivre dans sa retraite, celui qui
longe la rive droite du ravin de Sidi-Brahim », et il ajoute que dans l’état
du pays tout entier en armes contre les Français, son retour n’est possible
que de nuit, la route par Gaamès lui restant d’ailleurs interdite. Derouich
jugeait ainsi la situation, non seulement en homme qui connaît parfaitement
la topographie des lieux et l’esprit des populations, mais en véritable
tacticien : il disait l’exacte vérité. Coffyn, malgré la défiance qu’il
manifestait pour son guide, suivit son conseil et se rabattit vers l’Est pour
revenir à Ghazaouet ; ce mouvement sauva sa petite troupe d’une destruction
certaine, et c’est à Derouich qu’il faut en reporter le mérite. Les
renseignements que donnèrent les différents Indigènes envoyas par Coffyn
furent aussi exacts. Le
courrier expédié à Barral dans la nuit du 23 au 24 revint dans la matinée du
24 à Ghazaouet sans avoir pu remplir sa mission ; mais il rapportait des
détails : la troupe de Barral avait été attaquée et harcelée jusqu’au-delà de
Bab-Taza ; Cavaignac avait été tenu en échec vers la Tafna ; les Trara
espéraient que, la colonne de Montagnac anéantie, Abd el Kader se porterait
sur Ghazaouet. Le
courrier envoyé à Montagnac dans la même nuit du 23 au 24, et qui revint à
Ghazaouet le 24 vers 13 heures sans être arrivé à destination, rapporta de
son côté des détails précis sur ce qui se passait. Les Français étaient,
suivant lui, retranchés à Sidi-Brahim, avec des pierres, entourés par les
tribus révoltées ; Abd el Kader venait de partir pour les Trara, après avoir
envoyé au Maroc les prisonniers faits la veille, c’est-à-dire une soixantaine
de fantassins et quelques cavaliers. Ces renseignements étaient exacts. Dans
cette même journée du 24 septembre, Derouich et le caïd de Taount vinrent à
Ghazaouet ; ils racontèrent la défaite de Montagnac, la destruction de la
colonne, mais ils ajoutèrent que des Français, commandés par un officier,
s'étaient réfugiés dans le marabout de Sidi-Brahim, qu’ils s'y
défendaient et refusaient de se rendre ; ils déclarèrent aussi qu’Abd et
Kader était à une lieue de Ghazaouet, et qu’il avait l’intention de
l’attaquer dans la nuit du 24 au 25. Le lendemain 25, ces deux Indigènes
vinrent à nouveau donner des nouvelles : les Français se défendaient toujours
dans le marabout ; Abd el Kader s’était éloigné vers Bab-Taza, décidé à
marcher sur Oran, et il avait laissé 300 cavaliers à la garde des Français
; Nedroma n’avait pas voulu ouvrir ses portes à l’Emir. Ils parlèrent aussi
du combat de Cavaignac contre les Beni-Ouarsous. Ainsi
Coffyn a été instruit quotidiennement par les Indigènes de la situation
exacte de Barral, de Montagnac, des carabiniers de Sidi-Brahim ; mais il n’a
pas dû ajouter foi à leurs dires. Il est difficile de lui reprocher son
incrédulité ; car nombreux sont les cas où des officiers trop confiants se
sont laissés entraîner par les affirmations des Indigènes et sont tombés dans
des embuscades ; mais on doit reconnaître qu’il a été loyalement renseigné
par les Kabyles. La même
suspicion a empêché Barral et Cavaignac d’écouter les émissaires qui leur
arrivèrent de Montagnac et de Géreaux. Ces malheureux furent accueillis comme
des espions ou comme des traîtres ; ils subirent les plus mauvais traitements
et furent accablés de coups de bâton ou couchés tout nus sur des lits de
chardons. Et cependant ils apportaient des billets authentiquement signés,
des nouvelles rigoureusement vraies !... Si des
hommes doivent porter la responsabilité de l’inaction de Coffyn d'une part,
de Barral de l’autre, ce sont non pas les Indigènes, mais les Français
eux-mêmes. Les rares soldats échappés au désastre le 23 septembre, les uns
vers le Nord, les autres vers le Sud, racontèrent de part et d’autre, avec
une unanimité étonnante et des affirmations absolues la destruction complète
de la colonne. Suivant
le hussard Daveine, qui arriva le 24 à 23 heures à Djemmaa-Ghazaouet, la
troupe de Montagnac était anéantie, il avait vu périr toute la colonne
; le récit de cet homme, quoiqu’un peu incohérent, ne pouvait guère être mis
en doute : Daveine venait du champ de bataille et n’avait pas, comme les
Kabyles, intérêt à mentir. Le
carabinier Rapin, arrivé le 26 à 4 heures, fut plus affirmatif encore ;
suivant lui, des camarades s’étaient réfugiés à Sidi-Brahim, mais « le
marabout avait été enlevé et tous les Français massacrés ». Voilà
pourquoi Coffyn ne put croire, le 26 au matin, au retour de la compagnie
Géreaux ; voilà pourquoi, lorsqu'on lui signala au loin un détachement
français, il pensa qu’d s’agissait de la colonne Cavaignac ; il était
convaincu à ce moment de la destruction totale de la troupe de Montagnac. Du côté
de la colonne de Barral, le même fait se produisit ; les carabiniers Cohard
et Caillé, interrogés séparément, racontèrent avec beaucoup d'exactitude les
phases du combat, mais terminèrent en affirmant tous deux le massacre de la
compagnie qui s’était dirigée vers le marabout. C’est pour cela que, lorsque
parvint à Lalla-Maghrnia le billet de Géreaux, il ne fut pas considéré comme
authentique. On voit
quelle atténuation les récits des soldats échappés au massacre apportent à
l'inaction de Coffyn et Barral. Que pouvaient d’ailleurs ces deux chefs ? Coffyn
fit une sortie le 23, en entendant la fusillade ; mais il manquait
d’initiative, de volonté et surtout d'habitude du commandement ; il était
plus habile à organiser une défense qu’à diriger une reconnaissance, tout le
prouve dans sa conduite, et en particulier la lettre par laquelle il
demandait « une tête de plus » pour commander à Djemmaa-Ghazaouet : le
rapport du capitaine de Vauban, un officier de son arme qui cherche pourtant
à le louer, montre son incertitude lorsqu'il dirige sa colonne et son peu
d’autorité lorsque trente hommes refusent d’aller plus avant. Officier
discipliné et scrupuleux, il suit à la lettre les instructions que lui a
données Montagnac, et il se dirige sur Gaamès, comme il en a reçu l’ordre ;
mais il est si dépourvu d’esprit d’initiative que c’est un Indigène,
Derouich, qui l'amène vers le lieu où se tirent les coups de fusil ! Il
arrive en vue du champ de bataille, puis il se replie aussitôt... Sa
retraite était sage. Pousser plus loin eût été une folie. La faible troupe
qu’il commandait se retira sans pertes ; mais, si elle eût suivi au retour le
même chemin qu’à l’aller, elle eût, sans doute, subi le sort de la colonne
Montagnac. Peut-être
Coffyn se rendit-il compte du danger qu’il avait couru ; peut-être aussi
fut-il impressionné par les récits de ses agents indigènes, et par ceux du
hussard Daveine et du carabinier Rapin ? Ce qui est certain, c’est qu’il se
montra timoré à partir de ce moment et que, le 26, lorsque les survivants du
marabout arrivèrent sous les murs de Ghazaouet, il fît preuve de peu de
sang-froid. S’il
avait su prendre une décision rapide lorsque la poignée de Français fut
aperçue au-dessus du ravin ; s’il avait même, au dernier moment, fait sortir
le capitaine Corcy avec ses cavaliers, au lieu de placer tous les hommes aux
créneaux, Géreaux et ses carabiniers eussent été sauvés. Mais ses craintes
étaient si grandes que, lorsque les survivants s’approchèrent des portes,
exténués, sans armes, il crut à une attaque de la place par des Indigènes
déguisés. Les coups de canon qui délivrèrent seize hommes furent tirés sur la
horde que l’on croyait voir se porter vers la place. Coffyn
a partagé avec Bidon, aux yeux de l’armée d’Afrique, la faute commise à
Djemmaa-Ghazaouet ce jour-là. Corcy qui se trouvait avec eux dans le poste,
leur garda une telle rancune qu'il fut l’objet d’une plainte en conseil de
guerre pour avoir insulté Bidon. Le général Cavaignac, dans son rapport à ce
sujet au lieutenant général commandant la province d’Oran, s’exprimait en ces
termes : « Je vous demande de décider que M. le capitaine Corcy soit
traduit devant un conseil de guerre, cela importe à la discipline ;
d’ailleurs, les imputations dont M. le commandant de place est l’objet
doivent être justifiées ou sévèrement punies. » Or, sans doute à la
suite des explications que lui fournit Corcy, La Moricière écrivit en haut de
ce rapport : « A classer », et nulle trace n’en resta dans la carrière du
capitaine de chasseurs d'Afrique. Si l’affaire fut étouffée de la sorte,
c’est probablement pour ne pas soulever un procès qui aurait pu révéler, sans
profit, l'hésitation de certains caractères. Dès la
semaine qui suivit le désastre, les officiers de la province d’Oran surent
déjà quelles étaient les responsabilités engagées. Le lieutenant Colin, du 8e
d’Orléans, resté à Tlemcen, écrivait le 5 octobre à l’ancien commandant du
bataillon, à propos des carabiniers massacrés dans le ravin. « Je vous dirai
qu’ils sont venus mourir près de Djemmaa-Ghazaouet : une petite démonstration
de la redoute, quelques coups de canon tirés deux minutes plus tôt, et cette
poignée de braves était sauvée. » Le
lieutenant avait quelque scrupule à nommer Coffyn ; mais la femme d’un
malheureux cantinier du 8e, nommé Reignier, massacré avec les carabiniers par
les Ouled-Ziri, garda à cet officier une rancune féroce, et, plus de quarante
ans après, elle s’exprimait en ces termes dans une déposition écrite : « Le
capitaine du génie Coffyn, un petit, qui était resté avec des invalides et
dix artilleurs pour garder la place, avait perdu la tête. Il avait donné
l’ordre de fermer les portes et, apercevant de loin, au moment où ils
descendaient dans la vallée, nos malheureux soldats qui s’étaient dépouillés
de leurs tuniques, de leurs schakos, et n’avaient qu’un pantalon de toile et
une chemise, il les prit pour des Arabes et fit tirer le canon sur eux. « Je
suppliais qu’on m’ouvrît les portes. J’aurais couru seule au-devant de mon
mari. « —
Ecoutez ! vous n’entendez donc pas le clairon ? » criai-je à tout le monde. « C’est
la marche du 8e bataillon ! Je vous dis que ce sont les nôtres, qu’il faut
les secourir ! « L'ordre
du capitaine Coffyn était formel ; si j’avais eu un pistolet, je lui aurais
fait sauter la cervelle... » Sans
formuler des appréciations aussi violentes, le commandant d'Exéa a écrit plus
tard dans ses Mémoires des lignes sévères pour Coffyn : « S'il se fût trouvé (à
Djemmaa-Ghazaouet)
pour commandant supérieur un homme énergique, on pouvait les sauver ; il
suffisait de sortir avec tout ce qui restait de soldats dans la place,
c’est-à-dire 250 hommes environ, et d’aller au-devant d’eux ; on les
ramenait. Mais le commandement était exercé par un capitaine du génie qui
n’osa pas sortir et laissa égorger sous ses yeux une cinquantaine de braves
gens. » Un
autre officier qui servait alors dans la province, le capitaine Blanc, a
rejeté lui aussi sur le capitaine Coffyn la responsabilité du massacre des
carabiniers : « Le jour de la dernière catastrophe, lorsqu’on entendit la
fusillade de Nemours, que les sentinelles rendirent compte de ce qui se
passait à la descente des villages et dans le ravin, le capitaine craignit de
compromettre le poste confié à sa garde et ne sortit que quand tout était
consommé. Ce fut pour cet officier la source de bien grands déboires ; sa
conduite lui fut reprochée publiquement ; personne ne se gênait pour en
parler. » Tous
ces témoignages prouvent combien il est dangereux de confier un commandement
à un homme qui ne connaît pas la troupe et qui, en dehors de son bureau, est
exposé à perdre son sang-froid. Coffyn n’est du moins coupable que d’avoir
laissé exécuter le massacre du ravin ; il ne pouvait secourir Montagnac, car
la faiblesse de l’effectif sous ses ordres et le souci de la sécurité du
poste ne lui permettaient pas de s’aventurer dans un rayon étendu autour de Djemmaa-Ghazaouet. Si
quelqu’un pouvait empêcher les tristes événements du Kerkour et le siège du
marabout de Sidi-Brahim, c’est seulement le lieutenant-colonel de Barral. Il
avait, à trois reprises différentes, l’occasion d’intervenir d’une manière
efficace. En
répondant, le 22 septembre, à l’appel de Montagnac qui lui annonçait son
projet d’attaquer le lendemain matin, il empêchait l’engagement du Kerkour ;
c’est à lui en effet que revenait le commandement général des troupes ; il
pouvait donc protéger la retraite de Montagnac et des hussards vers
Ghazaouet, garder 300 hommes du 8e d’Orléans et aller ensuite appuyer
Cavaignac. En
poussant, le 23, jusque sur le terrain du combat au lieu de s’arrêter à
quelques centaines de mètres, il fût arrivé trop tard pour empêcher le
massacre du Kerkour, mais il eût sauvé les carabiniers et recueilli peut-être
quelques débris des autres unités. Enfin,
s’il eût conduit le 24, de Lalla-Maghrnia, une colonne à Sidi-Brahim, il eût
ramené la compagnie de Géreaux qui espérait toujours un secours venant de
lui. Ce fut
l’hésitation de Barral, donnant des ordres, puis des contre-ordres, marchant
au combat, puis revenant sur ses pas, et restant inutile entre la colonne de
Cavaignac et celle de Montagnac, qui fut une des causes principales de la
malheureuse affaire du Kerkour. Barral était un soldat brave au feu, il
l’avait montré déjà et sut le prouver par sa mort héroïque en 1850, comme
général, en attaquant les Beni-Immel révoltés ; mais il manquait de cette
qualité essentielle pour un chef, la décision. Le
capitaine Blanc n’a pas caché l’impression qu’éprouvèrent à cette époque les
officiers de la province d’Oran : — « Ce
sont là, a-t-il écrit, de ces faits que pas un de nos contemporains n’a
ignorés et qu’aucun historien n’a voulu dire, retenus qu’ils étaient par leur
position officielle ou par des considérations d’intérêt particulier. » Parlant
alors du récit fait à Barral par les deux carabiniers échappés au massacre du
Kerkour : « Ces hommes racontèrent les détails de cette funeste journée, et
tous les auditeurs, officiers et soldats, remplis de douleur et d’une noble
colère, demandèrent à marcher sur Sidi-Brahim. Deux surtout, le commandant
d’Exéa et le capitaine de Jonquière, pressèrent vivement le colonel, qui fut
sourd à leurs prières et reprit la route de Lalla-Maghrnia. Il donna pour
raison de sa retraite qu’Abd el Kader pourrait venir s’établir au col de
Bab-el-Taza et lui fermer sa route, comme si une pareille éventualité était à
craindre avec une colonne comme la sienne. » Puis, à
propos du billet écrit par Géreaux : « Le billet fut lu et relu, et de toutes
les bouches sortit le même cri : « Allons les délivrer ! » Seul M. de Barral
se montra froid et insensible ; il trouva que ce n’était peut-être pas
l'écriture de Géreaux, tandis que tout le monde la reconnaissait ; mais
naturellement l’avis du colonel l’emporta et personne ne bougea du camp. » Le
jugement de ce contemporain qui avait entendu les confidences des bivouacs et
des petites garnisons, se résume en ces quelques lignes : « Le
récit des chasseurs échappés au massacre aurait dû donner des ailes à M. de
Barral et il le trouve impassible et calculateur ; le billet du brave de
Géreaux lui paraît gros de trahisons. Et cependant si la veille un seul coup
de fusil avait été tiré du marabout, les tirailleurs y auraient couru
d’eux-mêmes ; si M. de Barral avait eu plus de confiance dans les 800
excellents soldats qu’il avait sous ses ordres et un peu plus de chaleur dans
famé, il serait allé quand même à Sidi-Brahim, n’eût-ce été que pour
recueillir les ossements de nos camarades. Dans l’un ou l’autre cas, les
carabiniers étaient sauvés. » Le
commandant d’Exéa, que sa bonne amitié pour Montagnac et son ardeur naturelle
auraient fait voler du côté de Sidi-Brahim s’il avait eu le commandement, ne
put, malgré ses efforts, décider son chef à prendre ce parti et ne lui
pardonna jamais cette obstination : « Barral était un très brave soldat,
a-t-il écrit dans ses Mémoires, et très intelligent ; mais la responsabilité
paralysait ses qualités, il la craignait ; cette crainte est malheureusement
trop commune chez nous. » Plus tard, dans une lettre particulière donnant des
détails sur les opérations de la colonne à laquelle il appartenait, d’Exéa
terminait en disant : « Ce cruel événement vient, selon moi, du grand défaut
du caractère français, la crainte de la responsabilité. » Cette
impression éprouvée par d’Exéa paraît être la vraie. Barral, froissé de ce
que Montagnac ne se fût pas conformé aux ordres de Cavaignac, ne voulut pas
l’imiter dans sa désobéissance ; attaquer l’Emir dut lui paraître d’ailleurs
une aventure imprudente ; il pensait qu’en n’amenant pas ses troupes à
Montagnac, il empêcherait son camarade d’aller de l’avant. Peut-être
faut-il remarquer que Montagnac et Barral étaient tous deux en mesure d’être
proposés pour le grade de colonel, et qu’une affaire heureuse pour l’un des
deux entraînait sa promotion. Barral n'avait rien à gagner à un succès,
puisque c'est lui qui était régulièrement proposé le premier, tandis qu’il
avait tout à perdre à un échec. Montagnac, au contraire, ne pouvait compter
que sur une action d’éclat pour satisfaire son ambition et son désir de
gloire. Les deux officiers furent tentés d’observer une conduite en rapport
avec leurs intérêts. On ne doit cependant pas prêter à Barral des calculs
indignes de son cœur de soldat, et le soupçonner d’avoir laissé écraser son
camarade par jalousie. Barral
eut le souci de ne pas désobéir aux ordres qu’il avait reçus et de ne pas
engager sa responsabilité. Malgré l’étroitesse de ses vues et l’indécision de
sa conduite, il ne doit pas être accusé d’incapacité, parce qu’il n’a pas été
le maître de diriger les événements comme il avait le droit de le faire ;
c’est lui, en effet, qui devait être obéi par Montagnac, tandis que, par un
étrange renversement des rôles, c’est Montagnac qui voulut lui donner des
ordres en lui écrivant : « J’attaque demain ; venez. » La
question se complique d’un retard considérable dans la transmission des
ordres. La lettre de Cavaignac à Barral lui ordonnant de prendre 300 hommes à
Djemmaa-Ghazaouet lui arriva le 21 septembre à 23 heures, avec un retard de
quatorze ou quinze heures ; expédiée le lendemain à Montagnac par le
capitaine Perrin-Jonquière, elle subit un nouveau retard par suite du départ
du colonel et ne parvint à destination que vers 16 heures. Lorsque Montagnac
la reçut, avec plus de vingt-quatre heures de retard, il pensa que la
situation générale était suffisamment modifiée pour lui permettre d’agir à sa
guise. Par une
curieuse coïncidence, les événements de septembre 1845 fournissent ainsi
l’exemple des dangers que présentent deux formules très différentes du devoir
militaire. La plus simple est : « Je respecte (ou j’attends) les ordres » ; elle est adoptée
par les timorés, qui craignent d’engager leur responsabilité, par les
incapables qui ne savent pas eux-mêmes prendre une décision et par les
envieux qui aiment à laisser dans l’embarras un chef ou un camarade ; elle
est toujours mauvaise et quelquefois criminelle. La formule plus hardie : «
Je modifie (ou je préviens) les ordres » est d’application difficile ; sans doute, elle
permet de prendre les dispositions nécessaires en face d’événements imprévus,
mais elle peut amener des catastrophes quand elle est employée par les
hésitants ou les aventureux. Barral
employa la première de ces formules ; chargé de rassembler des troupes pour
appuyer Cavaignac, il apprit que Montagnac allait s’engager contre des forces
supérieures et qu’il risquait d’être écrasé ; mais il ne voulut pas
participer à ce combat qui était le fruit d’une désobéissance et se trouvait
en dehors du programme tracé. On ne peut s’empêcher de regretter son
inaction. Montagnac,
au contraire, employa la seconde formule. Il fit preuve d’une initiative
excessive ; il interpréta tout d’abord l’ordre de surveiller la frontière en
celui d’arrêter Abd el Kader ; il refusa ensuite d’envoyer le 8e d’Orléans à
Cavaignac, sous prétexte qu’il se trouvait dans une situation particulière ;
il pensa enfin qu’en attaquant Abd el Kader il forcerait son camarade à
marcher au feu et à engager l’action à sa suite. L’hécatombe du Kerkour fut
sa terrible punition. Montagnac
et Barral se partagent les responsabilités du désastre, mais c’est Montagnac
qui en a la plus grande part. C’est lui qui a engagé une action téméraire,
sans ordres et même contre les ordres de son chef ; il l’a d’ailleurs engagée
dans les plus mauvaises conditions, en faisant donner ses troupes par petits
paquets successifs. Barral eut surtout le tort de ne pas aller jusque sur le
terrain du combat, alors qu’il en avait pris la direction, et qu’il en était
si près ; l’envoi d’une colonne le 24, de Lalla-Maghrnia, eût été dangereux ;
l’opération eût été comparable à celle de Montagnac, mais elle eût du moins
été inspirée par un but généreux, la délivrance des carabiniers. C’est à
Coffyn en revanche qu’il faut imputer le massacre final de la compagnie de
Géreaux ; car ces malheureux carabiniers, arrivés aux portes mêmes de
Djemmaa-Ghazaouet, tombèrent à 1.200 mètres d’une garnison française sans
qu’un homme fût sorti pour les secourir ! L’armée
fut unanime à reconnaître l’incapacité dont Coffyn avait fait preuve ; elle
se divisa au contraire en deux camps au sujet des responsabilités qui
incombaient à Montagnac et à Barral. On trouve la trace des discussions qui
animèrent les officiers d’Afrique dans les Mémoires inédits laissés par
d’Exéa : « Lorsque, dans l’armée, on connut bien les divers incidents de
l’affaire de Montagnac, ceux qui le jalousaient ou ne le connaissaient pas
assez le blâmèrent ; cette opération devait, selon eux, amener une
catastrophe, surtout, disaient-ils, puisque la veille du combat le colonel
s’était assuré que les ennemis étaient bien plus nombreux qu’on ne le lui
avait dit. Mais nous, qui le connaissions bien, moi surtout, son ami, nous
avions d’autres arguments : Montagnac, en apprenant qu’Abd el Kader se
trouvait sur le territoire de son commandement, ne pouvait pas faire
autrement que de marcher à lui ; lorsqu’il se fut assuré qu’il avait devant
lui des forces plus considérables qu’il ne l’avait cru, il fut presque en
même temps informé qu’une colonne de 1.200 à 1.500 hommes (la nôtre) était
dans le pays, à 10 ou 15 kilomètres de lui ; il ne pouvait douter un seul
instant que le chef de cette colonne, connu par sa bravoure et son
intelligence, prévenu par lui pendant la nuit de sa position et des
difficultés qu’il prévoyait, ne se mît aussitôt en route, et n’arrivât se
ranger en bataille auprès de lui de 6 à 7 heures du matin ; il eût eu, dans
ce cas, une magnifique affaire, car, si nous ne prenions ou ne tuions pas Abd
el Kader, nous anéantissions du moins ses espérances. Voilà pourquoi
Montagnac devait attaquer. Je suis bien certain que mon brave camarade, en
engageant le combat avec des forces si inférieures, tournait souvent la tête
de notre côté pour voir si nous arrivions ; lorsqu’il fut tué, presque au
commencement du combat, il espérait que les braves gens qu'il avait menés au
feu seraient dégagés par nous. Du reste, la majorité de l’armée donnait tort
à Barral de ne pas avoir suivi mes conseils. » Dans ce
plaidoyer en faveur de Montagnac, d’Exéa sait, ménager son ancien chef Barral
; il est éloquent en faveur de l’un, réservé vis-à-vis de l’autre. Montagnac
avait dans l’armée une grande réputation que sa fin dramatique ne fit
qu’accentuer. A tous les degrés de la hiérarchie, dans tous les milieux, et
jusqu’à la cour, des regrets sincères accompagnèrent sa fin : « Je pleure cet
officier, s’écria le duc de Nemours à une soirée des Tuileries, le 6 octobre
1845 ; il n’en était pas de plus brave et de plus intelligent. Le colonel de
Montagnac était un de ces hommes de la plus haute espérance dont la France
doit porter le deuil, parce que de telles pertes sont irréparables. » Avec
des dispositions plus sages dans le combat, Montagnac eût évité un désastre
complet ; avec une prudence plus réfléchie, il eût même pu faire une retraite
honorable. Mais il rêva d’un coup de fortune et eut confiance en son étoile ;
s’il eût réussi, sa gloire eût été immense, la France entière l’eût acclamé.
Il devait être sous l’impression de la prise de la Smala par le duc d’Aumale
en 1843 ; par une coïncidence curieuse, il renouvela les fautes commises au
cours de cette action extraordinaire : la cavalerie-s’engagea seule,
l’infanterie arriva en paquets successifs, mais l’affaire tourna autrement.
Il ne faut pas, à la guerre, compter sur le hasard heureux. Il joua la partie et la perdit. L’enjeu était sa vie ; il sut la donner ; il se montra fidèle au principe qu’il exprimait deux ans auparavant dans une lettre à son frère : « Selon moi, un chef de troupe ne doit abandonner la partie que mort. » Mais lui qui aimait ses soldats comme ses enfants les vit mourir par sa faute : la vision rouge qui se déroula devant ses yeux déjà troublés par l’approche de la mort dut être pour lui une souffrance plus cruelle que le sacrifice de sa personne. Montagnac tomba, comme il l’avait rêvé, sur un champ de bataille, dans un cadre digne de sa vie de soldat. Sa mort fait oublier ses erreurs ; on pardonne au héros les fautes du chef, et le Kerkour fut pour lui le calvaire sur lequel il monta pour un sacrifice glorieux, mais inutile. |