Le capitaine Coffyn. —
Les officiers et la garnison de Djemmaa-Ghazaouet. — Correspondance entre
Coffyn, Barral et Montagnac. — Reconnaissance dirigée par Coffyn le 23
septembre. — Coffyn renseigne le général Thiéry à Oran. — L'arrivée des
survivants de Sidi-Brahim.
La
fatalité qui avait empêché la colonne de Barral et la garnison de
Lalla-Maghrnia de secourir les carabiniers de Géreaux empêcha aussi la
garnison de Djemmaa-Ghazaouet de leur porter une aide efficace. Lorsque
le colonel de Montagnac avait quitté son poste le dimanche 21 septembre, il
avait laissé par écrit le commandement supérieur au capitaine du génie
Coffyn. Cet officier, en Algérie depuis 1843, avait été chargé, au
commencement de septembre 1844, d’exécuter les travaux de construction et de
défense de Djemmaa-Ghazaouet. Dès le
début, Montagnac avait été animé de certaines préventions contre lui :
« Le temps m’a manqué jusqu’ici pour le juger à fond, écrivait-il le 11
septembre 1844 ; mais mon intuition du cœur humain me fait craindre que nous
ne nous accordions pas longtemps ensemble. Il est souvent difficile de
s’entendre avec les officiers du génie. Leur esprit de caste est terrible.
Enfin, nous verrons ! Il faudrait qu’il fût un bien grand j. f. pour ne pas
s’entendre avec moi, car je crois que je m’accorderai toujours avec un
honnête homme. » Coffyn
était, certainement un « honnête homme » ; néanmoins Montagnac n’avait pu
s’accommoder de son caractère, et, au commencement de novembre 1844, il lui
avait fait sentir d’une manière énergique le poids de son autorité. Montagnac
faisait à son oncle un récit humoristique et pittoresque de ces incidents : « J’ai
à lutter contre un capitaine du génie, écrivait-il ; mais il n’a pas encore
eu le dessus et il ne l’aura pas, dussé-je lui brûler la cervelle... La
position que s’est faite le génie, à l'égard des autres armes, est tout à
fait indépendante, et par conséquent il n’accepte en aucune façon l’autorité,
quel qu’en soit le rang, qui émane d’un officier appartenant à une autre
arme. Partant de ce principe, il n’est pas d’entrave qu’il n'apporte au
service. Aussi un officier du génie, pour présenter un projet bien dessiné,
avec rapport à l'appui, et autres billevesées pareilles, sacrifie-t-il
complètement la question militaire. C’est là le cas de mon génie infernal, de
qui je ne puis obtenir qu’en bataillant qu’il m’exécute le plus petit ouvrage
pour nous mettre à couvert contre l’ennemi ; on ne se fait pas d’idée des
niaises difficultés qu'il soulève. S’il avait eu affaire à un de ces bonasses
officiers supérieurs, comme l'armée en est farcie, on serait encore à
chercher la trace de la plus petite enceinte provisoire. « Il
a planté sur des positions fort importantes deux malheureux blockhaus
vermoulus, dans lesquels j'ai trente hommes. Ces blockhaus, établis sur des
points très élevés, ont failli dernièrement être culbutés par le vent (à la lettre). Je lui ai ordonné de les
étançonner, pour éviter que nos hommes ne soient pris comme des grillots sous
cette masse de bois, et pour nous éviter, à lui et à moi, une mystification ;
croiriez-vous que cela m’a valu un plaidoyer de dix pages, pour prouver que
les blockhaus étaient solides, et qu'il était inutile de les soutenir ? Il a
fallu le menacer de lui enlever tous ses ouvriers, ses matériaux, ses outils,
et lui dire que je me chargerais, à l’avenir, de la direction de tous les
travaux si dans deux heures les blockhaus n’étaient pas étayés ainsi que je
l’avais ordonné. La chose a été faite immédiatement. Toute ma vie se passe à
me chamailler pour des choses de ce genre, et souvent encore plus simples. »
Montagnac terminait par les mots : « Ah ! quel cauchemar qu'un officier du
génie !... N’en parlons plus. » Ce «
cauchemar » le hantait pourtant, puisqu’il écrivait à nouveau, cinq lignes
pins bas : « Je vais toujours parfaitement, je suis sous la lente, bien
entendu, et mon capitaine du génie est dans un joli petit appartement,
bien couvert en-tuiles. Tout ceci, pour moi, est la moindre des choses ;
— j’ai comme principe que le chef de l’armée doit être logé le dernier ; —
mais c’est l’impudence avec laquelle M. Coffyn est allé se construire une
maison, au moment où l’on avait besoin de matériaux, qui me vexe, et l’aplomb
avec lequel il vient quelquefois me parler de son abnégation (il est bien
reçu). » Montagnac
considérait donc Coffyn comme un officier s’appliquant uniquement aux
questions techniques particulières-à son arme, et dépourvu de qualités
militaires. Coffyn sortait cependant de l’Ecole d'application et avait été
nommé capitaine en 1838, à 28 ans. Il était le plus ancien des officiers
restant à Djemmaa-Ghazaouet au départ de Montagnac, et c’est à lui que
revenait le commandement supérieur par intérim. Le
capitaine Bidon remplissait les fonctions de commandant de place ; son rôle
consistait à exiger la bonne tenue du poste-et à surveiller les habitants
venus à la suite de l’armée. Dès les
débuts de l’installation du poste, en novembre 1844, Montagnac écrivait à son
oncle : « Eh bien ! croiriez-vous que les vingt-huit sales civils :
cantiniers, marchands, épiciers, que j'ai ici, me donnent plus de mal à
conduire que tous les Arabes des environs et les soldats de ma garnison ?
J’ai un commandant de place qui remplit les fonctions de juge de paix et
passe sa journée à régler les différends entre cette-ignoble race et à juger
leurs puants méfaits !... Quelle horrible engeance que ces gueux d’Afrique
qui se jettent, comme des corbeaux, sur les nouveaux points où l'on
s’installe ! Vous ne pouvez vous figurer ce que c’est que cette tourbe
plébéienne-qui infecte notre sol africain !... » Les
vingt-huit civils avaient vu leur nombre s’accroître pendant l'année 1845 ;
non seulement de nouveaux « marchands de goutte » avaient pu s’établir à
Djemmaa-Ghazaouet, mais aussi des soldats libérés ou des cultivateurs ; dès
le mois de-décembre, vingt-trois colons et neuf officiers ou
employés-militaires avaient obtenu des concessions de terrain, à
titre-temporaire. Au mois
de septembre 1845, il n’y avait pas encore de milice organisée à
Djemmaa-Ghazaouet ; mais Bidon comptait dans la place 55 hommes capables d’en
faire partie ; 18 d’entre eux avaient été armés au mois d’avril et faisaient
des patrouilles toutes les nuits ; puis, au commencement d’août, pour leur
rendre le service moins pénible, 19 autres avaient reçu des fusils et
concouraient depuis lors au service de nuit ; il y avait ainsi au total 37
hommes armés. Bidon,
qui les dirigeait, avait eu une carrière modeste ; engagé comme soldat au 1er
génie en 1820, il avait été réformé en 1821 après huit mois de service. En
1831, la commission des récompenses nationales, chargée d’attribuer un grade
aux citoyens qui s’étaient distingués dans les journées de Juillet 1830,
l’avait proposé pour sous-lieutenant ; mais, comme son instruction était
faible et que sa femme était « en condition de domesticité », Bidon s’était
vu attribuer seulement un emploi de casernier à Strasbourg. A la suite de ses
réclamations, il était parvenu à être sous-lieutenant, avait passé à un
bataillon d’infanterie légère d’Afrique en mai 1833, et avait toujours servi
dans ces troupes depuis lors. Blessé en novembre 1836 devant Constantine, il
s’était distingué en plusieurs circonstances, et avait reçu la croix en 1837.
Sa bravoure n’excusait pas des faiblesses de caractère dues à ce qu’il
n’avait pas été préparé, par son éducation et son passé, à être officier. Le
capitaine Corcy était détaché du 4e chasseurs d’Afrique pour l’achat des
chevaux de la remonte. Quoique venant à peine d’être nommé capitaine, il
avait plus de services effectifs que Bidon : cuirassier en 1825, passé au 3e
chasseurs d’Afrique en 1833, sous-lieutenant en 1836, il avait été cité à
l’ordre de l’armée en 1842 pour sa belle conduite au combat du 11 avril entre
Boufarik et Beni-Mered : c’est lui qui, avec une trentaine de chasseurs
d’Afrique, était parti au secours de l’héroïque sergent Blandan et avait
sauvé les quelques hommes qui restaient debout. C’était un bon officier de
troupe. Un
autre officier de cavalerie se trouvait encore à Djemmaa-Ghazaouet, le
sous-lieutenant Roux. Engagé volontaire au 2e hussards en 1830, Roux y était
devenu adjudant, et était arrivé en Afrique avec son escadron en juillet 1844
; quatre mois plus tard, il avait été nommé sous-lieutenant. Le
lieutenant d’artillerie Courty commandait un détachement d’une quarantaine
d’hommes ; c’était un officier fort au courant de la pratique de son métier,
car il avait servi treize ans dans le rang avant d’arriver au grade de
sous-lieutenant en 1843. Le
médecin ordinaire de 2e classe Artigues, qui avait la charge de l’ambulance
de la place, était instruit, intelligent et actif. Il avait déjà servi à
l’armée d’Afrique de 1833 à 1840 ; il avait fait preuve d’une grande bravoure
en 1839, se tenant sur la ligne des tirailleurs et allant relever et panser
les blessés sous le feu de l’ennemi, et avait été cité à l’ordre de la
division de Constantine. Il était revenu en Algérie depuis le mois d’août
1844. La
garnison de Ghazaouet comptait encore un adjoint et un commis de
l’intendance, trois officiers d’administration, un payeur, quatre officiers
de santé, deux officiers de douane et un officier de marine ; tous étaient
d’un faible secours au point de vue de la défense de la place. Les
troupes laissées sous les ordres de Coffyn formaient le plus étonnant mélange
qu’on pût voir ; il y avait là des sapeurs du 1 er et du 3e régiments du
génie, des artilleurs du 5e et du 9e d’artillerie, des hommes du 1er
bataillon d’Afrique, du 2e bataillon de zouaves, du 15e léger, du 8e et du
10e d’Orléans, du 41e de ligne, des cavaliers du 2e hussards, du 4e
chasseurs, du 2e escadron du train, des ouvriers d’administration, des
infirmiers, des douaniers, des marins ; pas un de ces corps n’avait plus de
20 soldats disponibles ; sur 460 sous-officiers, caporaux et soldats que
comptait environ le 8e d'Orléans, 346 étaient partis sous les ordres de
Montagnac avec les 9 officiers présents. Le total des hommes capables de
marcher, pour toutes les armes et tous les corps, ne s’élevait guère qu’à 200
; il y avait par contre plus de 350 indisponibles ! Des
officiers qui pour la plupart n’étaient pas des officiers de troupe, des
hommes appartenant aux corps les plus divers, et dont beaucoup étaient des
convalescents, ne constituaient pas un effectif bien solide. Néanmoins
Montagnac avait invité verbalement Coffyn, avant de partir, à se porter
au-devant de lui dans la direction de Gaamès lorsqu'il rentrerait, afin
d’appuyer son mouvement. Pour
bien comprendre la conduite de Coffyn pendant les événements qui se
déroulèrent autour de Djemmaa-Ghazaouet, il est nécessaire d’examiner heure
par heure les lettres et informations que cet officier reçut ou envoya. Le 22
septembre au matin, Coffyn reçut de Montagnac une première lettre, écrite du
bivouac de Sidi-el-Hadj-Abdallah et relative à des guides ; le colonel y
annonçait son départ pour l’oued Taouli. C’est
dans la même matinée qu’arriva le capitaine Perrin-Jonquière, chargé de
laisser à Ghazaouet des éclopés et des malades, de ramener des vivres et de
remettre à Montagnac la lettre par laquelle Barral demandait les chasseurs du
8e. Coffyn prit connaissance de cette lettre ; elle annonçait que le général
Cavaignac était campé à Sidi-bou-Lenouar sur la Tafna, prêt à entrer chez les
Beni-Ouarsous, et que la colonne de Barral, après avoir reçu les renforts de
Ghazaouet, devait le rejoindre en prenant la direction d’Aïn-Kebira. Coffyn
remit Perrin-Jonquière en route avec les approvisionnements et 35 hommes, en
le chargeant de dire à son chef que le 8e bataillon était parti la veille à
22 heures ; en même temps, il envoya par un exprès une copie de la lettre de
Barral au lieutenant-colonel de Montagnac ; ce dernier lui répondit à 17
heures 30 en lui exposant sa situation sur l'oued Taouli, en lui disant
l’impossibilité dans laquelle il se trouvait d’abandonner les Souhalia
menacés par Abd el Kader, et en lui demandant des vivres pour deux jours ; à
ce billet, il avait joint une lettre pour Barral dans laquelle il annonçait
son intention d’attaquer l'Emir. Ces lettres arrivèrent à Djemmaa-Ghazaouet
dans la soirée ; celle qui était destinée à Barral ne lui fut expédiée que le
lendemain matin ; mais Montagnac en avait envoyé directement à Barral un
duplicata, qui arriva le soir même. Cependant
Barral ne pouvait croire que Montagnac mettrait ses projets à exécution, en
négligeant les ordres de Cavaignac ; aussi le 23, à 5 h. 1/2, écrivit-il à
Coffyn un billet par lequel il demandait instamment des nouvelles de son
camarade ; ce billet, confié aux soins de deux cavaliers, arriva à
Djemmaa-Ghazaouet peu après 6 heures. Coffyn
renvoya immédiatement ces cavaliers à Barral, avec une lettre dans laquelle
il lui donnait les nouvelles qu’il avait recueillies et le billet écrit la
veille par Montagnac. Déjà à
cette heure une animation extraordinaire se manifestait dans les environs de
Ghazaouet : les populations accouraient se réfugier à Taount ; bientôt la
route de Nedroma était interceptée ; enfin les Ouled-Ziri, qui devaient
fournir huit mulets chargés de conduire à Montagnac les vivres qu’il avait
demandés, n’arrivaient pas, et leur village était abandonné. Vers 8
heures, une fusillade se fit entendre vers le sud ; comme elle durait sans
discontinuer, paraissant être l’indice d’un engagement sérieux, Coffyn fit
rentrer le troupeau et prendre les armes à la petite garnison. Bientôt
il apprit par des Indigènes que Montagnac était entouré par les Beni-Snassen
et les Ghossel commandés par Bon Hamidi, qu’il avait essuyé un échec et qu’il
tentait de se replier sur Djemmaa-Ghazaouet ; il décida de se porter,
conformément aux ordres qu’il avait reçus, sur la ligne de retraite que le
colonel devait suivre par Gaamès. Coffyn,
après avoir donné le commandement du poste au capitaine Bidon et fait partir
une « balancelle » pour Oran, sort avec l’effectif disponible : 120
fantassins, et 16 cavaliers commandés par le sous-lieutenant Roux ; il prend,
comme Montagnac le lui a recommandé, la direction de Gaamès. Bientôt il peut
se rendre compte que ce n’est pas de ce côté que se livre le combat, mais
dans le sud, el que le colonel, au lieu de venir passer par Gaamès, battra
plutôt en retraite directement vers Ghazaouet ; il s’engage alors dans le
ravin d’Aïn-el-Msirda, au sud des Ouled-Ali. A ce
moment, 5 sous-officiers et 29 hommes, qui sont tous des convalescents, sont
tellement harassés qu’ils ne peuvent pas aller plus loin ; Coffyn les laisse
sous les ordres d’un sergent du 1er bataillon d’Afrique, de Livoudray, auquel
il recommande de se tenir à sa hauteur sur les crêtes, pour le flanquer. Coffyn
marchait un peu à l’aventure, craignant à chaque instant de rencontrer une
masse indigène en travers de sa route. Tout à coup, quelques hussards
poursuivent un cavalier, qui vient tomber dans l’infanterie ; on se saisit de
lui, et l’on reconnaît Derouich, qui explique sa présence sur les lieux d’une
manière équivoque. Coffyn le met sous bonne escorte à la tête de la colonne,
avec mission de la conduire vers le lieu où se trouve Montagnac ; peu après,
inquiet sur la route que l'Indigène lui fait prendre, il lui demande s'il est
certain de bien le guider. Derouich lui répond qu’il est incapable de trahir
; que Montagnac n’a qu’un seul chemin à suivre pour battre en retraite, celui
qui longe la rive droite du ruisseau de Sidi-Brahim (rive droite de
l’oued Taïma) et
qu’il ne peut même suivre ce chemin que la nuit, tout le pays étant en armes
contre les Français ; en tout cas, ajoute-t-il, la retraite par Gaamès lui
est complètement interdite. Au
loin, la fusillade se prolonge d'une manière continue ; pourtant, vers 11
heures, elle a presque cessé et, à midi, on n'entend plus que de rares coups
de fusil. Que se passe-t-il ? Coffyn est inquiet : son guide le trahit-il ?
cherche-t-il à l'éloigner du champ de bataille au lieu de l’en rapprocher ? Il faut
sortir de cette situation. En avant de la troupe vers le sud, s’élève un
piton sur lequel se montrent des vedettes indigènes en observation ; le
sous-lieutenant Roux, des hussards, qui est allé faire une reconnaissance,
vient avertir Coffyn que de ce piton on peut voir le champ de bataille et
surtout en être aperçu ; il l’engage à s’y porter. Coffyn suit ce conseil,
après avoir fait faire à sa troupe une petite halte dont elle a grand besoin.
Arrivé sur : un plateau intermédiaire, il envoie le sous-lieutenant Roux au
sommet du mamelon El-Koudia. De
cette hauteur, Roux découvre le champ de bataille, à quelques kilomètres. Le
combat paraît avoir cessé. La plaine est couverte de groupes indigènes qui se
croisent ; un moment Roux croit voir des hussards ; mais c’est une erreur,
ces cavaliers se précipitent dans sa direction pour le charger, et l'obligent
à se replier sur l'infanterie. Il
annonce au capitaine Coffyn qu’il est urgent de se retirer, car les Indigènes
essaient de le tourner ; déjà une cinquantaine de cavaliers et 150 ou 200
Kabyles viennent attaquer la colonne. D’ailleurs les hommes n’ont pas mangé
depuis 9 heures, et il est 15 h. 30. Coffyn
donne l’ordre de la retraite ; la colonne se dirige vers Djemmaa-Ghazaouet,
protégée par une section du génie que commande le sergent Bertrand ; elle
marche avec calme, à l'allure normale. Les Indigènes se sont portés en masse
vers le chemin qu’elle a suivi à l’aller (du côté de Safra), pensant la surprendre au
passage et l’écraser ; mais Coffyn se rabat vers l’est, prend la ligne des
plateaux et marche droit sur Ghazaouet. Les Indigènes, voyant ce mouvement,
quittent leur embuscade et se précipitent dans cette direction. Il est trop
tard. La colonne a déjà dépassé les ravins et chemine sur un terrain
favorable à la défensive, qui s’étend sans discontinuer jusqu’à Ghazaouet ;
elle est séparée des cavaliers ennemis par le ravin peu praticable de l’oued Krendak.
C’est en vain que l'ennemi commence un feu nourri : la petite troupe lui
riposte, et, sauf trois ou quatre Kabyles qui viennent se faire tuer à bout
portant, les assaillants se maintiennent à 200 ou 250 mètres, n’osant
franchir le ravin ; seule l’arrière-garde est serrée de près. Pendant
ce temps, le sergent de Livoudray avec son détachement s’est trouvé coupé du
gros de la troupe ; il s’est efforcé de ne pas perdre de vue le capitaine
Coffyn, et a changé plusieurs fois de position pour lui ménager une retraite.
Vers 13 heures, des coups de feu sont tirés sur sa troupe. Il se trouve sur
la ligne des hauteurs des Ouled-Ali ; il voit Coffyn commencer sa retraite et
aperçoit le mouvement des Kabyles. Avec une sûreté de coup d’œil remarquable,
il comprend qui si le coude du ravin au sud des Ouled-Ziri est occupé par
l’ennemi, la retraite est coupée aux Français ; il se hâte vers ce point, s'y
embusque, ouvre un feu nourri contre 100 ou 150 Kabyles qui y montent déjà et
les met en fuite. De sa position, il enfile le ravin par lequel Coffyn peut
être assailli, et il empêche l’ennemi d’avancer de ce côté. Coffyn
aperçoit de loin les hommes de Livoudray, mais il ne sait si ce sont des amis
ou des ennemis ; presque tous, en effet, sont en chemise et pantalon de
toile, à cause de la chaleur, et peuvent être pris pour des Indigènes. De
Livoudrav remarque 1 hésitation de son chef ; il détache en avant, bien en
évidence, deux hommes qui ont des pantalons rouges ; Coffyn les reconnaît et
fait porter par un brigadier de chasseurs Tordre de tenir fortement la
position occupée ; les deux troupes se flanquent ainsi mutuellement ; les
Kabyles qui ont voulu occuper le bas des pentes se trouvent pris entre deux
feux et sont réduits à s’enfuir. Coffyn et de Livoudray peuvent alors se
rejoindre sans difficulté. La
petite troupe rentre à 16 h. 30 à Djemmaa-Ghazaouet, n’ayant qu’un seul homme
blessé ; les Indigènes ont eu de leur côté 5 hommes tués et une vingtaine de
blessés. Coffyn
avait pu se rendre compte de la gravité de la situation ; il avait dû son
salut au flanquement fortuit assuré par de Livoudray et à ce que les
Indigènes étaient fatigués par le combat soutenu dès le matin ; il avait vu,
sur tout son parcours, les villages abandonnés par leurs habitants, et il
avait trouvé les Kabyles du pays embusqués dans des figuiers et dans des
broussailles pour le harceler. Il avait acquis la conviction que toute
communication avec la colonne était désormais impossible. Coffyn
fit reposer sa troupe, et donna immédiatement des ordres pour la mise en état
de défense de Djemmaa-Ghazaouet. Il était dans une cruelle incertitude sur le
sort du colonel de Montagnac, et il ne savait quel crédit accorder aux récits
divers que lui faisaient les Indigènes des alentours avec lesquels il était
encore en communication. Pour
connaître exactement l’issue du combat, il envoya dans la nuit un messager à
Montagnac ; il en envoya un autre à de Barral pour l'informer de ce qui se
passait. Le lendemain 24, Coffyn fit partir dès le matin quelques hussards en
reconnaissance ; l’officier qui les commandait vint lui dire que les Trara
occupaient la route de Nedroma, et que les communications, de ce côté aussi,
deviendraient bientôt difficiles, sinon impossibles. Puis,
dans la matinée, le courrier expédié à Barral pendant la nuit revint sans
avoir pu remplir sa mission ; il rapportait la lettre que Coffyn avait écrite
à Barral, lettre importante puisqu’elle racontait au colonel ce qui s’était
passé la veille 23 septembre et l’informait de la fâcheuse situation de
Montagnac. Ce
courrier lui donna des renseignements d’une extrême gravité : d’après lui,
les Trara, Djebala et Zemmara avaient attaqué le colonel de Barral, l’avaient
battu et l’avaient harcelé jusqu’à Bab-Taza et même au-delà ; les Beni-Mishel
et les Oulhassa-Cheraga avaient tenu en échec le général Cavaignac à un gué
de la Tafna qu’il voulait passer pour rentrer à Tlemcen ; les Beni-Menir
s’étaient emparés de deux postes et avaient assassiné la veille quatre
chasseurs d’Afrique, peut-être porteurs des nouvelles de de Barral. Les Trara
espéraient que, la colonne de Montagnac anéantie, Abd el Kader se porterait
sur Djemmaa-Ghazaouet. Coffyn
écrivit aussitôt ces renseignements au général Thiéry, qui commandait à Oran
: « Pour moi, ajoutait-il, qui ai vu les populations qui nous entourent, les
défections successives, je pense qu’il est impossible que la colonne de
Djemmaa-Ghazaouet puisse arriver à se tirer du mauvais pas dans lequel elle
se trouve, à moins que vous ne nous envoyiez au moins 600 hommes. » Il
ajoutait qu’il prenait les dispositions nécessaires pour résister à une
attaque contre Djemmaa-Ghazaouet ; cette attaque lui paraissait sans
importance si Taount restait fidèle, et très dangereuse au contraire si ces
crêtes dominantes étaient occupées par l’ennemi. La
lettre que Coffyn venait d’écrire vers 11 heures allait partir pour Oran par
une balancelle lorsque, vers 13 heures, le messager expédié pendant la nuit à
Montagnac revint à Djemmaa-Ghazaouet. Il n’avait pu, lui non plus, remplir sa
mission, et il rapportait les plus graves nouvelles. Le lieutenant-colonel,
disait-il, s’était retranché avec des pierres, et se maintenait sur un
mamelon à Sidi-Brahim, entouré par les Msirda, les Djebala et les Souhalia
révoltés ; quelques cavaliers et une soixantaine de fantassins étaient tombés
aux mains des Indigènes, qui les avaient envoyés au Maroc à Abd er Rahman ;
toutes les routes étaient interceptées, et Abd el Kader était parti pour les
Trara. Coffyn
écrivit hâtivement sur une feuille ces nouveaux détails au général Thiéry, en
terminant par ces mots : « Cette lettre n'a pas besoin de commentaires, il
faut aller au plus vite au secours du colonel de Montagnac. » La balancelle
parti immédiatement pour Oran. Dans
cette journée du 24, Hamed, caïd de Taount et Derouich vinrent au camp ; ils
disaient que le colonel, la plupart des officiers et des hommes avaient été
tués dans le combat de la veille ; mais ils ajoutaient que les survivants,
commandés par un officier, s’étaient réfugiés dans le marabout de
Sidi-Brahim, qu’ils s’y défendaient et refusaient de se rendre. Ils
ajoutaient qu’Abd el Kader était à une lieue de Djemmaa-Ghazaouet, et qu’il
devait attaquer ce poste dans la nuit du 24 au 25. Coffyn
s’occupa de compléter le plus rapidement possible les défenses de la place :
certaines parties de l'enceinte, qui n’étaient pas encore terminées, furent
palissadées, et un tambour fut établi en avant de la porte de Taount ; on
assigna enfin à chaque troupe le poste qu’elle devait occuper. A 23
heures, les factionnaires signalent un homme qui demande à entrer ; on lui
ouvre : c’était un cavalier de la colonne Montagnac, le hussard Daveine, qui,
démonté, accablé de fatigue et mourant de faim, avait dû se traîner sur les
genoux pour atteindre Djemmaa-Ghazaouet. Très impressionné, il raconta dans
un récit incohérent qu’échappé au désastre de la veille, il avait vu périr
toute la colonne ; d'après lui, tout était fini depuis le 23 à 11 heures ;
Montagnac, Courby de Cognord, Saint-Alphonse avaient été frappés à mort, les
hussards et l'infanterie exterminés. Coffyn
écrivit immédiatement ces détails au général Thiéry, en lui disant qu'il
venait d’apprendre ce que tous pensaient déjà sans vouloir le dire. Il
ajoutait qu’Abd el Kader étant campé ce jour-là sur la route de Nedroma, à
une lieue à peine du poste, il s’attendait à une attaque. La gravité des
circonstances n’était pas sans l’effrayer ; sa lettre écrite, au milieu de la
nuit, après les émotions successives qu’il venait de traverser, en gardait le
reflet : « Puissions-nous être plus heureux que nos frères de Sidi-Brahim,
disait-il. Envoyez-nous au plus vite des renforts et un chef : j’accumule en
ce moment sur moi les doubles fonctions de capitaine du génie et de
commandant supérieur ; une tête de plus ne serait pas de trop dans d’aussi
graves circonstances. » Il
envoya immédiatement une deuxième balancelle porter sa lettre à Oran ; cette
balancelle arriva à destination dans la nuit du 25 au 26, avant celle qui
était partie le matin, et qui n’arriva que le 26 à 16 heures. L’attaque
attendue pour la nuit du 24 ou 25 ne se produisit pas. La journée du 25 se
passa dans l’anxiété. Le caïd Hamed et Derouich continuaient cependant à
donner des nouvelles : les Français se défendaient dans le marabout ; Abd el
Kader était parti vers Bab-Taza, décidé à marcher sur Oran ; les deux
Indigènes ajoutaient que Bou Hamidi avait été blessé et que le commandant de
Nedroma n’avait pas voulu ouvrir ses portes. Dans la
nuit du 25 au 26, la garnison de Djemmaa-Ghazaouet redoubla de précautions ;
mais nulle attaque ne se produisit. Le 26,
à 4 heures, arrive un carabinier du 8e bataillon. C’est Rapin. Il confirme le
récit du hussard Daveine ; après avoir raconté le désastre, il ajoute qu’une
partie de la colonne a pu se réfugier dans un marabout, mais que la fusillade
ayant bientôt cessé de ce côté, il ne doute pas de la mort de tous ceux qui
s’y étaient retirés. Pour lui, il a pu échapper au massacre en se cachant
dans le feuillage d’un figuier ; puis il s’est, dirigé sur Djemmaa-Ghazaouet
et a marché pendant trois nuits pour revenir. Coffyn
ne doute plus que le désastre ait atteint la colonne-tout entière, lorsque,
un-peu après 7 heures, des coups de feu se font entendre vers le sud ; le
capitaine Corcy va demander au capitaine Bidon l'autorisation de monter à
cheval avec les cavaliers disponibles ; mais le commandant de place-lui
répond qu’il est inutile de sortir, parce que ce doit être la colonne
Cavaignac qui arrive. Des blockhaus, en effet, on a cru voir avec la lunette
deux bataillons marcher en se flanquant mutuellement, et pousser devant eux
les Indigènes. Peu après, rentre une reconnaissance envoyée dès le matin aux
environs du camp ; le maréchal des logis qui la dirigeait vient dire que, du
grand plateau, il a entendu les détonations et aperçu la fumée de quelques
coups de feu. Corcy
va demander à nouveau au capitaine Bidon l’autorisation de sortir avec 50
hommes ; Bidon la lui accorde, mais en croyant toujours que c’est la colonne
Cavaignac qui arrive : il est environ 8 h. ½. Corcy donne ses ordres ;
malheureusement ses cavaliers se trouvent aux créneaux assez loin de leurs
chevaux, et il éprouve quelque difficulté à les rassembler rapidement. Le
docteur Artigues descend alors du blockhaus ; il déclare à Coffyn et à Bidon
qu’à l’aide d'une longue-vue il a reconnu des militaires poursuivis par des
Indigènes ; que ces hommes, sans tunique, sont peut-être les défenseurs du
marabout de Sidi-Brahim. Coffyn
monte au blockhaus, d’où l'on peut voir une poignée de Français qui arrivent
à la pointe du mamelon situé de l’autre côté du ravin des Ouled-Ziri, et qui
sont entourés d’ennemis accourant de toutes parts ; soudain ils descendent la
pente du plateau et disparaissent aux vues ; on entend une fusillade très
vive et de plus en plus rapprochée. A ce
moment Corcy est parvenu à rassembler ses hommes ; il va sortir, lorsque le
capitaine Bidon s’écrie : « Fermez la porte ! pied à terre, les chasseurs !
Tout le monde aux créneaux. » Corcy et ses chasseurs obéissent et se rendent
aux créneaux. Bidon est convaincu que l’assaut de la place va être donné par
les Indigènes. Pendant
ces hésitations, le dernier épisode de la glorieuse retraite se déroulait :
le dernier carré était rompu ; les hommes luttaient individuellement ou par
petits groupes, et essayaient d’atteindre le N poste. La garnison de
Djemmaa-Ghazaouet, alignée derrière ses créneaux, ne semblait pas devoir
accourir. Heureusement un sous-officier de celle garnison eut l’idée de faire
tirer, du blockhaus qui domine la vallée, trois coups de canon dans la
direction des combattants ; le premier boulet vint tomber au milieu des
Indigènes, et les mit en fuite ; puis le silence se fit... Les
soldats placés aux créneaux, qui ne voyaient rien de ce qui se passait à
l’extérieur, se demandaient pourquoi la fusillade si rapprochée avait cessé
tout à coup ; il y avait un-quart d’heure à peu près qu’ils n’entendaient
plus rien, lorsque trois chasseurs du 8e bataillon arrivèrent. Ce n’est qu'au
bout d’un moment que la porte s’ouvrit devant eux ; les défenseurs, craignant
une feinte des Indigènes pour pénétrer dans la place sous un déguisement
français, étaient d’une méfiance extrême. D’ailleurs les survivants se
trouvaient dans un état qui les rendait méconnaissables : c’était un
spectacle affreux que l’arrivée de ces malheureux, « par un, par deux, tête
nue, pieds nus, tombant dans les bras de ceux qui s’étaient portés au-devant
d’eux, sans souffle, sans voix. » Ils rentrèrent par la petite porte du fort,
la grande étant fermée. Personne
n’était encore sorti du poste. Mais à la vue des premiers carabiniers
rentrés, une cinquantaine d’hommes, civils et militaires, s’élancèrent
spontanément hors de la place pour porter secours à leurs camarades ; ils
ramenèrent les derniers survivants, sans avoir à livrer aucun combat. Ni
Coffyn, ni Bidon, ni Corcy ne sortirent ; seul le lieutenant d’artillerie
Courty fit une démonstration avec un détachement par le plateau du blockhaus,
qui domine le ravin. Entre
midi et 13 heures, une sortie régulière fut organisée par le capitaine
Coffyn, pour recueillir les blessés qui pouvaient se trouver dans les
environs, et relever les corps des hommes tués près du poste. Ce détachement,
placé sous les ordres de Corcy, fut vigoureusement reçu par les Indigènes,
mais put néanmoins ramasser quelques cadavres ; un sapeur du génie ayant été
tué, sans qu’on pût ramener son corps, Corcy jugea prudent de ne pas
s’engager davantage. Il était trop tard pour rien tenter d’utile ; le dernier acte du drame était joué. |