Le lieutenant-colonel
de Barral les 21 et 22 septembre. — 23 septembre : en marche vers le Kerkour.
— Retour à Lalla-Maghrnia. — Un billet du capitaine de Géreaux.
Pendant
qu’ils défendaient le marabout de Sidi-Brahim, Géreaux et ses carabiniers
espéraient toujours voir arriver à leur secours la colonne de Barral ; tout
leur faisait penser qu’elle se trouvait dans les environs et quelle avait été
prévenue de leur situation. Que
s’était-il donc passé à cette colonne ? Pourquoi n’était-elle pas venue
secourir les combattants de Sidi-Brahim ? Comment la garnison qui se trouvait
au camp de Lalla-Maghrnia n’avait-elle pas été informée du drame qui se
déroulait si près d’elle ?... Il faut, pour le comprendre, suivre le détail
des ordres ou des renseignements qui étaient arrivés à Barral, et voir
quelles décisions en étaient résultées. C’est
le 21 septembre, à 23 heures, à l'heure même où Montagnac venait de quitter
Djemmaa-Ghazaouet, que Barral avait reçu, à son camp près du col de Bab-Taza,
la lettre de Cavaignac lui ordonnant de l’appuyer dans l’opération dirigée
contre les Trara ; il avait à ce moment avec lui le 10e bataillon de
chasseurs d’Orléans commandé par d’Exéa, un bataillon du 15e léger, 200
chasseurs d’Afrique sous les ordres du capitaine de Vernon et une section
d’obusiers de montagne. Il devait, d’après la lettre, demander à Montagnac
300 hommes du 8e bataillon, puis se diriger sur Aïn-Kebira. Le 22
septembre, dès le matin, le capitaine Perrin-Jonquière partit pour
Djemmaa-Ghazaouet chercher le 8e bataillon et des vivres. En même temps,
Barral descendit du col Sidi vers la plaine, jusqu’au Bled-el-Djemmaa, à un
ou deux kilomètres au-dessous de Nedroma, pour y attendre l’arrivée-de ce
renfort ; mais, dans la journée, il apprit, par une lettre que Montagnac lui
avait écrite la veille au soir avant de partir, l’expédition dirigée du côté
des Souhalia. Perrin-Jonquière revint d'ailleurs vers 19 heures, ne ramenant
avec son convoi que 35 hommes du 15e léger et du 10e d’Orléans ; il confirma
le départ de Montagnac. Barral
ne cacha pas son désappointement ; mais lorsqu’il sut que le capitaine Coffyn
avait immédiatement envoyé un courrier indigène porter à Montagnac l’ordre de
Cavaignac, il pensa que son camarade viendrait peut-être lui amener ses ;
hommes. Il fut bientôt, détrompé ; vers 21 heures, en effet, lui arriva la
lettre écrite par Montagnac à 17 heures, de son bivouac de l’oued Taouli ;
elle était très explicite, puisqu’elle disait : « J’ai reçu votre ordre, mais
je ne puis y obtempérer », et ajoutait : « Demain matin, à 6 heures,
j’attaquerai. » En
recevant cette lettre, Barral se trouva fort embarrassé ; il n’avait pas le
temps de communiquer avec Cavaignac et de lui apprendre les projets de
Montagnac ; d’autre part, il ne pouvait laisser là, si près de lui, son
camarade seul aux prises avec les forces de l’Emir. Un
conseil se forme, composé de Barral, d’Exéa et Perrin-Jonquière. Barral veut
rester en place, tandis que d’Exéa propose de rejoindre immédiatement
Montagnac. D’Exéa sait que Montagnac se conformera à la décision qu’il a
prise, et qu’il est perdu s’il n’est, pas secouru. Après une longue
discussion, il l’emporte. Barral dit à Perrin-Jonquière : « Donnez l'ordre à
tous les corps de faire de suite le café ; on le prendra à 1 heure du matin ;
à 2 heures, nous nous mettrons en route, pour arriver de 6 à 7 heures près de
Montagnac. » Cette nouvelle se répand dans le camp et est accueillie avec
joie. Comme
il est 23 heures, et que la journée a été fatigante, d’Exéa se retire dans sa
tente pour se reposer un moment avant de partir. Il sommeille depuis une
heure environ lorsque Barral vient le réveiller et lui dit : « Toute
réflexion faite, je ne quitte pas ma position ; faites-donner contre-ordre
pour le départ. — Mais,
mon colonel, Montagnac est perdu avec toute sa colonne ; vous savez qu’il n’a
avec lui que 400 chasseurs à pied et 60 hussards. — Non,
voyant que nous n’arrivons pas, il n’attaquera pas et battra en retraite. — Mais
vous ne connaissez pas Montagnac ; il a dit qu’il attaquerait à 6 heures, il
attaquera positivement à cette heure, le ciel dût-il lui tomber sur la tête. — J’ai
l’ordre d’attaquer les Trara, le général compte sur notre attaque, il faut la
faire. — Mais,
encore une fois, la colonne de Montagnac est perdue si vous n’allez pas à
elle, tandis que celle du général est assez forte pour ne pas avoir de
désastre. — Je n’irai au secours ni de Montagnac ni du général, je resterai
ici. Donnez l’ordre qu’on se tienne prêt à partir à 6 heures, que les mulets
soient chargés et les chevaux bridés. Je verrai alors ce que j’aurai à faire.
» Le
commandant d'Exéa obéit ; mais il ne dort pas de la nuit : ce contre-ordre
est dans son esprit la perte de Montagnac. Vers 5 heures, il sort de sa tente
pour prêter l’oreille aux bruits qui peuvent venir de la direction de l’Ouest
; il n’entend rien ; autour de lui règne le silence impressionnant
particulier à ces contrées. Barral
est, de son côté, inquiet, agité, indécis. Il se demande si vraiment son
camarade mettra son projet à exécution, ou si, revenant sur son premier
mouvement, il ne se décidera pas à exécuter l’ordre de Cavaignac. Dès 5 h. ½,
il écrit à Coffyn un billet très pressé, dans lequel il demande instamment
des nouvelles de Montagnac. A 6 heures, il est prêt à se porter avec sa
troupe du côté où il entendra la fusillade. Comme son bivouac est établi dans
un ravin, et que les Djebala, vers lesquels s’est porté Montagnac, occupent
au contraire les hauteurs, tout combat livré chez eux doit être entendu par
la colonne. Peu
après 6 heures, le bruit d'une fusillade venant de l’Ouest arrive à Barral ;
c’est Montagnac qui attaque. Barral
va trouver d’Exéa : «
Faites prendre de suite les armes, lui dit-il, et portons-nous au secours de
Montagnac. — C’est
bien tard, répond le commandant ; tâchons d’aller rondement. » La
colonne se met en marche du côté où l’on entend la fusillade. Le marabout de
Sidi-Brahim est à 12 kilomètres de Nedroma à vol d’oiseau ; mais la traversée
de nombreux ravins allonge considérablement la distance. La chaleur est
d’autant plus accablante que la colonne avance dans des terrains bas et à
l'heure la plus pénible de la journée. Au loin, la fusillade redouble
d’intensité. Les hommes se hâtent le pas. Vers 9
heures, Barral vient à d'Exéa ; il est très pâle et il lui dit : « Tout
cela m’inquiète ; je vais prendre les devants avec la cavalerie et voire
compagnie de carabiniers ; forcez la marche avec le reste de la colonne tant
que vous le pourrez. » Barral se détache en avant avec les 200 chasseurs
d’Afrique du capitaine de Vernon et la compagnie de carabiniers du 10e
bataillon ; il est accompagné du chef du bureau arabe de Lalla-Maghrnia, le
lieutenant Saal. Après
une heure et demie environ d’allure vive, le lieutenant-colonel croit se
trouver assez près des combattants pour leur faire entendre les trompettes de
son escadron ; il ordonne de sonner souvent la marche. La chaleur est
étouffante, les chemins difficiles ; chasseurs d’Afrique et carabiniers du
10e marchent toujours du côté de la fusillade, qui devient plus rapprochée,
mais moins nourrie. L'infanterie suit à assez grande distance ; elle ne
marche pas vite, puisque, partie entre 6 et 7 heures, elle n'est pas encore,
à 11 heures, selon le commandant d’Exéa lui-même, arrivée chez les Djebala. Bientôt
le bruit de la fusillade cesse. A cette heure, en effet, le massacre était
achevé, la compagnie de Géreaux venait de s’enfermer dans le marabout ;
c’est, le moment où se produisait une accalmie dans la lutte ; les Indigènes
pillaient les bagages, dépouillaient les morts et les vivants, coupaient les
têtes, et emmenaient leurs prisonniers : le grand assaut du marabout ne se
donnait pas encore. Barral
n'entend plus rien ; il s’avance, néanmoins vers le Kerkour, lorsqu’il voit
deux carabiniers du 8e bataillon descendre le versant du dernier ravin qu’il
s'apprête à franchir ; ces hommes se précipitent vers lui ; ce sont Cohard et
Caillé qui, faisant partie du détachement de Chappedelaine et poursuivis par
les cavaliers indigènes, se sont jetés du bout d’un escarpement pour leur
échapper. Barral
interroge les deux carabiniers séparément, pour avoir le récit aussi exact
que possible de ce qui s’est passé ; leurs déclarations sont parfaitement
concordantes. Ils racontent le combat du Kerkour ; de la hauteur où ils se
trouvaient avec leur lieutenant, ils s’étaient rendu compte de la résistance
désespérée des hussards et des trois compagnies de chasseurs, et de leur
anéantissement ; puis ils avaient assisté au massacre de la compagnie Burgard
; enfin ils avaient vu les Indigènes arriver sur eux, et se jeter sur les 80
hommes du capitaine de Géreaux ; leurs camarades avaient bien essayé,
disaient-ils, de gagner le marabout, dont ils se trouvaient séparés par un
ravin, avec l’espoir de s’y défendre encore ; mais ils avaient été rejoints
par les cavaliers, et égorgés comme les autres. Il
paraît étonnant que les deux carabiniers aient pu, dans ces graves
circonstances, raconter avec un parfait accord un massacre qui n’avait pas eu
lieu. Leur erreur s’explique si on examine les conditions dans lesquelles ils
s’étaient échappés. Placés avec Chappedelaine sur une éminence en avant du
bivouac de Sidi-Moussa-el-Anber, ils devaient se trouver à 1.000 ou 1.200
mètres environ au sud-ouest de ce bivouac, près du marabout de Sidi-Tahar, un
peu au nord d’Achasserie. Lorsque la compagnie Burgard fut anéantie, ils se
rejetèrent vers la compagnie de Géreaux, qui déjà levait le camp, et c’est
dans ce trajet qu’ils s’échappèrent par le ravin de l’oued Zlamet ; ils
avaient eu le temps de voir les carabiniers., harcelés par les Indigènes, se
diriger vers le marabout. Pour gagner Nedroma, ils durent suivre le ravin de
l’oued Kerouar ; arrivés sur les hauteurs qui le dominent, ils jetèrent un
coup d’œil en arrière ; ils ne virent plus trace des hommes de-Géreaux, déjà
réfugiés dans le marabout, mais ils purent voir la plaine sillonnée en tous sens
d’Indigènes à cheval ou à pied ; du côté du marabout, plus de lutte, plus de
fusillade. Ils en conclurent que la compagnie de Géreaux, moins nombreuse que
les deux fractions exterminées, avait subi le même sort. Le
récit des deux carabiniers ne laisse pas de doute dans l'esprit de Barral ;
les coups de fusil isolés qui se font entendre ne sont pas pour lui un
symptôme de lui le, car les Indigènes ont l’habitude de « faire parler la
poudre » pour célébrer une victoire. Il voit d’ailleurs les crêtes se garnir
de burnous, il comprend la difficulté qu’il aura à revenir en arrière, au
milieu de ces populations hostiles, s’il s’engage davantage. Il sait
Djemmaa-Ghazaouet défendu par une garnison, et bien placé pour recevoir
rapidement des secours d’Oran, tandis qu’à Lalla-Maghrnia il n’a laissé que
138 hommes peu valides. Aussi se décide-t-il à revenir vers ce dernier poste.
Son intention est de gagner rapidement le col de Bab-Taza, avant que l'ennemi
l'ait occupé. Il faut
prévenir de celte décision l’infanterie restée en arrière sous les ordres du
commandant d’Exéa, et qui marche toujours vers le Kerkour. Le lieutenant Saal
est chargé de cette mission ; il se porte au galop vers d’Exéa et l’entraîne
en dehors de la colonne. Un dialogue émouvant s’engage : « Trois
à quatre mille Djebala, dit Saal, se sont joints à Abd el Kader ; cette masse
s’est ruée sur notre petite colonne qui a été égorgée. Montagnac et
Froment-Coste ont été tués clés le commencement. Le colonel de Barral revient
avec les siens ; il vous donne l’ordre de battre de suite en retraite sur
Lalla-Maghrnia et d’arriver le plus tôt possible au col de Bab-Taza, car si
les Arabes s’en emparent avant nous, nous ne pourrons plus passer. — Vous
avez donc été sur le terrain du combat ? — Nous
arrivions au pied du plateau où a eu lieu l’affaire, lorsque nous avons
rencontré deux chasseurs du 8e bataillon qui nous ont dit qu’ils étaient les
seuls survivants du bataillon ; que tous leurs camarades avaient été tués,
qu’eux avaient pu se glisser dans les broussailles ; et en effet on
n’entendait plus de coups de fusil. Le capitaine de Vernon voulait pousser
jusque sur le plateau avec ses braves chasseurs ; le colonel n’a pas voulu,
disant qu'il y avait assez de monde tué. » D’Exéa
exécute l’ordre donné, fait rebrousser chemin à son infanterie et prend la
direction du col. Barral le rejoint bientôt avec les cavaliers et les
carabiniers ; sa pâleur révèle son émotion ; s’adressant à d’Exéa : « Saal
vous a dit le malheur qui vient d’arriver ? — Oui,
M. Saal m’a dit des choses que je ne puis croire. — Quoi
donc ? — Il
m’a dit que, vous en rapportant au dire de deux poltrons qui se sont sauvés
du combat, vous n'avez point poussé sur le terrain de l’action, où il y avait
peut-être quelques hommes à sauver. Ce n’est pas possible. — Si
fait, il a dit vrai. J’ai la responsabilité ici ; et je ne veux pas sacrifier
des hommes dont nous aurons probablement besoin avant quelques heures. Tenez,
voyez ces masses d’Arabes qui se portent en courant vers le col ; s’ils y
sont avant nous, malheur à nous ! Il faut à tout prix y être avant eux. Je
vais y aller avec la cavalerie et une compagnie de votre bataillon, car vos
carabiniers sont trop fatigués pour prendre le pas de course ; vous,
continuez à monter ; mais, dans vos haltes, prenez des positions de combat. » La
marche vers le col continue donc en deux échelons. Les troupes sont
harassées, mais il est de toute nécessité d’aller vile ; plusieurs Indigènes
viennent en effet prévenir Barral que l’Emir fait marcher ses contingents
dans la direction de Bab-Taza, et l’on peut voir de loin une colonne de cinq
ou six cents cavaliers progresser de ce côté par les hauteurs. Barral est
obligé de s’arrêter quelque temps à la Zaouïa El-Yacoubi pour laisser reposer
ses hommes, et il arrive au col entre 14 et 15 heures. D’Exéa
s’avance en occupant autant que possible des points défensifs. Les deux
carabiniers échappés à l’hécatombe sont avec sa colonne ; ils ont raconté aux
soldais du 15e léger et du 10e chasseurs le désastre du Kerkour ; la
consternation se lit sur tous les visages. Les chasseurs surtout sont
atterrés, en raison des liens étroits qui les unissaient à leurs camarades du
8e ; les deux bataillons avaient constamment fait colonne ensemble ; les
officiers, les sous-officiers étaient intimement liés, les hommes eux-mêmes
se connaissaient ; le désastre jette le deuil dans tous les cœurs. La petite
colonne n’en marche pas moins avec ardeur, et arrive à Bab-Taza peu après
Barral. Depuis
un moment déjà, quelques Indigènes qui ont occupé les rochers tiraillent
contre Barral ; leur nombre grossit à chaque instant ; ils ne peuvent
cependant pas inquiéter sérieusement la colonne. Il n’y
a plus qu’un mauvais passage à franchir avant d'arriver à Lalla-Maghrnia ;
c’est, au pied même de la montagne du côté sud, un fort ruisseau encaissé et
boisé, la Mouïla. D’Exéa conseille au lieutenant-colonel d’aller occuper ce
point à l’avance, avec la cavalerie et une compagnie du 10e chasseurs ;
Barral se range à cette opinion et part de l’avant avec son détachement,
laissant à d’Exéa une quinzaine de chasseurs d’Afrique pour éclairer son
infanterie. Etabli
au col, d’Exéa donne une demi-heure de repos à ses hommes, qui en ont un réel
besoin, et il lance sur sa gauche sa compagnie de carabiniers commandée par
le capitaine Le Vassor, pour tenir les Indigènes à distance. Puis, avant de
continuer sa route, il groupe autour de lui ses chasseurs et leur dit : «
Chasseurs du 10e bataillon, je vois sur vos ligures la douleur d’avoir perdu
vos camarades du 8e : mais soyez certains que nous les vengerons. » Il est
un peu plus de 15 heures lorsque la colonne se remet en route ; sur ces
hauteurs où l’air est frais, la marche devient moins pénible. Les carabiniers
lancés sur la gauche en flanqueurs sont à 700 ou 800 mètres, et cachés par
des accidents de terrain ; ils ont tiré au début de nombreux coups de fusil ;
puis le silence est devenu complet. Au bout
de dix minutes, d’Exéa craint qu’il ne soit arrivé malheur à celle compagnie
; il part au galop de ce côté avec son peloton de chasseurs d’Afrique. Arrivé
près d’un bouquet de bois, il essuie la décharge d’une vingtaine de fusils ;
aussitôt les chasseurs mettent pied à terre et entrent dans le bouquet de
bois ; en cinq minutes, dix-sept cadavres jonchent le sol ; c’était tout ce
qu'il y avait d’indigènes en embuscade. D’Exéa n’a eu que deux chasseurs
d’Afrique légèrement, blessés ; il rejoint bientôt la compagnie Le Vassor,
qui, après avoir tué deux Indigènes, marchait sans être inquiétée. Rassuré,
il revient en haie vers le gros de la colonne. Il chemine sans incident
jusqu'à la Mouïla, où il rejoint Barral qui l’attendait. Comme
il n’y a dès lors plus rien à craindre, Barral prend à nouveau les devants
pour atteindre le plus tôt possible Lalla-Maghrnia. D’Exéa fait reposer ses
hommes un moment et repart ; il arrive au poste entre 21 et 22 heures. Les
malades et les fiévreux laissés à Lalla-Maghrnia avaient entendu dans la
journée des détonations dont le son étouffé semblait indiquer que la colonne
s’exerçait à tirer à la cible ; mais cette hypothèse, après réflexion, leur
avait paru invraisemblable, au moment où les munitions devenaient précieuses
et où l’ennemi était proche. Us avaient conclu à un engagement dans les
environs. Le retour de la colonne leur apprit la triste vérité. Barral
avait attendu pour dîner l’arrivée du commandant d’Exéa et du capitaine
Perrin-Jonquière, qui étaient ses commensaux habituels. Vers 22 heures, tous
trois se mettent à table, et devisent sur les événements de la journée. Ils
étaient encore ensemble à 23 heures lorsqu’on vient dire à Barral qu’un
Indigène demande à lui parler ; le lieutenant-colonel fait entrer cet homme,
qui lui dit, en un français qu’il fait traduire : « Je
viens du marabout de Sidi-Brahim, et je t’apporte une carta,
que t’envoie un capitaine qui s’est réfugié dans le-marabout et qui s’y
défend avec quelques soldais noirs[1]. » En même
temps l'Indigène remet à Barral un morceau de papier qui avait servi à
envelopper des cartouches, et sur lequel étaient écrits au crayon les mots
suivants : Je
suis dans le marabout de Sidi-Brahim avec quelques soldats de ma compagnie.
Je me défendrai tant que j’aurai des cartouches, mais je n’ai pas d’eau, pas
de biscuit ; si vous ne venez pas à notre secours, nous sommes perdus. —
Géreaux. L’étonnement
des trois officiers à la lecture de ce billet-est extrême. Barral interroge
l’Indigène pour voir s'il dit la vérité : « Comment
as-tu pu prendre cette « carta » devant tous des camarades ? — Je
leur ai dit que j’allais voir si les Français étaient nombreux. — Et
c’est le capitaine qui t’a remis ce papier ? — Oui,
c’est lui, et il m’a promis que tu me donnerais 100 douros si je te
l’apportais. — Quels
sont les Arabes qui attaquent le marabout ? — Ce
sont 500 Djebala que le sultan (Abd el Kader) y a laissés pour les empêcher
de sortir, et il emmené tous les autres avec lui pour couper la route d’Oran
à Tlemcen, parce qu’il y a toujours sur ce chemin des soldats ou des
marchands qui y voyagent. » D’Exéa
intervient alors auprès de Barral : « Mon
colonel, lui dit-il, laissez-moi choisir 400 hommes dans mon bataillon et je
vais aller dégager Géreaux. — Si
quelqu’un marche, ce sera moi, répond Barral ; mais qui vous dit que ce n’est
pas un traître qui veut nous attirer dans un guet-apens ?... Y'a-t-il quelque
officier de votre bataillon qui soit très lié avec Géreaux et qui connaisse
son écriture ? — Oui,
je crois qu'il y a le capitaine Duportal. —
Envoyez-le chercher. » Puis,
se retournant vers le Kabyle : « Est-ce
que tu pourrais nous conduire au marabout ? — Oui,
je suis venu pour cela. —
Combien nous faudra-t-il d’heures ? — Avec
les soldats noirs, il faudrait trois heures. — Vous
voyez qu’il nous trompe, dit alors Barral à d’Exéa ; nous savons bien qu’il
faut de six à huit heures en forçant la marche. » Sur ces
entrefaites, Duportal arrive ; on lui montre la lettre ; il ne reconnaît ni
l’écriture, ni la signature de Géreaux. Alors, Barral, persuadé que le Kabyle
est un traître, le fait mettre en prison. Le
lendemain 24, un chasseur du 8e arrive au camp et confirme le terrible
événement de la veille : « Le bataillon a été massacré hier, dit-il... il a
été surpris par des masses arabes... J’étais resté en arrière par suite
d’indisposition, et en rejoignant j’ai vu le carnage du haut d'un mamelon ;
il n’y-avait presque plus d’hommes debout sur les faces du carré ; je me suis
caché et la nuit j’ai marché dans la direction de Lalla-Maghrnia ; mes
pauvres camarades, bien sûr, il n'en reste plus un seul... » L’anéantissement
de la troupe de Montagnac semble donc certain ; personne au camp ne dit un
mot, un silence attristé règne sous les tentes, et les officiers, sans se
livrer à aucun commentaire, se bornent à répéter de temps à autre quelques
brèves paroles de regret : « Comment cela s’est-il fait ?... Est-ce possible
?... » Le billet apporté la veille par le Kabyle passe de mains en mains ; la
signature est très nette, et est suivie d’une phrase ainsi rédigée : « P.-S.
Ayez confiance dans ce qui précède, c’est l'exacte vérité. » Certains
officiers du 10e bataillon croient à l'authenticité de cette lettre ; ils
discutent le parti à prendre. Le 10e bataillon a pour mission de garder la
redoute sans agir au dehors ; d’ailleurs le grand nombre de malades et de
fiévreux qu’il compte ne lui permet de mettre sur pied qu’un effectif
relativement faible. En admettant que 200 hommes partent au secours de Géreaux,
ne sont-ils pas sacrifiés, au milieu de ces tribus révoltées, sans profit
pour leurs camarades ? La redoute ne peut-elle pas être attaquée et prise en
leur absence, et les malades massacrés ? Mais, d’autre part, peut-on reculer
devant le péril certain qui menace Géreaux, dans la crainte d’un danger
problématique ? peut-on laisser mourir, si près de soi, des camarades qui
appellent à l’aide ? Les
officiers de Maghrnia étaient plus disposés à une intervention généreuse qu’à
une circonspection raisonnée ; mais un examen attentif de la lettre les fit
douter de son authenticité. Plusieurs officiers connaissaient la signature du
capitaine, et le « Géreaux » très lisible qui terminait la lettre ne lui
ressemblait nullement. Peut-être le capitaine avait-il pris cette précaution
pour qu’on distinguât mieux son nom ; mais alors pourquoi ce post-scriptum
destiné à donner confiance ? Comment avait-il pu communiquer par un Kabyle,
alors qu’il se disait entouré d’ennemis acharnés ? Pourquoi cet Indigène
avait-il risqué sa tête pour apporter cette missive ?... Tout s’expliquait au
contraire en admettant qu’Abd el Kader avait fait écrire la lettre par un
prisonnier, ou même par une personne de son entourage sachant le français ;
la signature très lisible, le post-scriptum encourageant devaient
naturellement venir sous la main de l'écrivain chargé de rédiger la fausse
lettre ; le dévouement du Kabyle devenait explicable, puisqu’il travaillait
pour les siens ; la lettre était ainsi destinée à attirer les Français dans
un piège. Ce qui
confirma les officiers de Maghrnia dans celle pensée, c’est que le 24 ils
n’entendaient plus, comme la veille, de fusillade ; or il leur semblait que
si Géreaux avait été assiégé dans le marabout, les détonations auraient dû
arriver jusqu’à eux. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que le combat de la
veille s’était livré sur les pentes du Kerkour ; ces pentes ont plus de 500
mètres d’altitude, tandis que Sidi-Brahim se trouve à l’altitude d’environ
280 mètres ; cette différence de niveau suffit à expliquer comment le bruit
de la fusillade pouvait arriver jusqu’à Maghrnia du premier endroit et pas du
second. Après
mûre réflexion, et en présence des témoignages des soldats échappés au
massacre, personne ne voulut ajouter foi aux déclarations du Kabyle ; il
reçut même vingt-cinq coups de bâton par ordre de Barral, puis fut renvoyé ;
c’est lui qui était retourné au marabout toucher la récompense promise, mais
qui n’avait voulu recommencer sa tentative à aucun prix. La garnison de Lalla-Maghrnia ne bougea pas. |
[1]
Les indigènes désignaient sous le nom de « soldats noirs » les chasseurs
d’Orléans, à cause de la couleur sombre de leur uniforme.