SIDI-BRAHIM

 

CHAPITRE VIII. — LA COLONNE DE BARRAL ET LA GARNISON DE LALLA-MAGHRNIA.

 

 

Le lieutenant-colonel de Barral les 21 et 22 septembre. — 23 septembre : en marche vers le Kerkour. — Retour à Lalla-Maghrnia. — Un billet du capitaine de Géreaux.

 

Pendant qu’ils défendaient le marabout de Sidi-Brahim, Géreaux et ses carabiniers espéraient toujours voir arriver à leur secours la colonne de Barral ; tout leur faisait penser qu’elle se trouvait dans les environs et quelle avait été prévenue de leur situation.

Que s’était-il donc passé à cette colonne ? Pourquoi n’était-elle pas venue secourir les combattants de Sidi-Brahim ? Comment la garnison qui se trouvait au camp de Lalla-Maghrnia n’avait-elle pas été informée du drame qui se déroulait si près d’elle ?... Il faut, pour le comprendre, suivre le détail des ordres ou des renseignements qui étaient arrivés à Barral, et voir quelles décisions en étaient résultées.

C’est le 21 septembre, à 23 heures, à l'heure même où Montagnac venait de quitter Djemmaa-Ghazaouet, que Barral avait reçu, à son camp près du col de Bab-Taza, la lettre de Cavaignac lui ordonnant de l’appuyer dans l’opération dirigée contre les Trara ; il avait à ce moment avec lui le 10e bataillon de chasseurs d’Orléans commandé par d’Exéa, un bataillon du 15e léger, 200 chasseurs d’Afrique sous les ordres du capitaine de Vernon et une section d’obusiers de montagne. Il devait, d’après la lettre, demander à Montagnac 300 hommes du 8e bataillon, puis se diriger sur Aïn-Kebira.

Le 22 septembre, dès le matin, le capitaine Perrin-Jonquière partit pour Djemmaa-Ghazaouet chercher le 8e bataillon et des vivres. En même temps, Barral descendit du col Sidi vers la plaine, jusqu’au Bled-el-Djemmaa, à un ou deux kilomètres au-dessous de Nedroma, pour y attendre l’arrivée-de ce renfort ; mais, dans la journée, il apprit, par une lettre que Montagnac lui avait écrite la veille au soir avant de partir, l’expédition dirigée du côté des Souhalia. Perrin-Jonquière revint d'ailleurs vers 19 heures, ne ramenant avec son convoi que 35 hommes du 15e léger et du 10e d’Orléans ; il confirma le départ de Montagnac.

Barral ne cacha pas son désappointement ; mais lorsqu’il sut que le capitaine Coffyn avait immédiatement envoyé un courrier indigène porter à Montagnac l’ordre de Cavaignac, il pensa que son camarade viendrait peut-être lui amener ses ; hommes. Il fut bientôt, détrompé ; vers 21 heures, en effet, lui arriva la lettre écrite par Montagnac à 17 heures, de son bivouac de l’oued Taouli ; elle était très explicite, puisqu’elle disait : « J’ai reçu votre ordre, mais je ne puis y obtempérer », et ajoutait : « Demain matin, à 6 heures, j’attaquerai. »

En recevant cette lettre, Barral se trouva fort embarrassé ; il n’avait pas le temps de communiquer avec Cavaignac et de lui apprendre les projets de Montagnac ; d’autre part, il ne pouvait laisser là, si près de lui, son camarade seul aux prises avec les forces de l’Emir.

Un conseil se forme, composé de Barral, d’Exéa et Perrin-Jonquière. Barral veut rester en place, tandis que d’Exéa propose de rejoindre immédiatement Montagnac. D’Exéa sait que Montagnac se conformera à la décision qu’il a prise, et qu’il est perdu s’il n’est, pas secouru. Après une longue discussion, il l’emporte. Barral dit à Perrin-Jonquière : « Donnez l'ordre à tous les corps de faire de suite le café ; on le prendra à 1 heure du matin ; à 2 heures, nous nous mettrons en route, pour arriver de 6 à 7 heures près de Montagnac. » Cette nouvelle se répand dans le camp et est accueillie avec joie.

Comme il est 23 heures, et que la journée a été fatigante, d’Exéa se retire dans sa tente pour se reposer un moment avant de partir. Il sommeille depuis une heure environ lorsque Barral vient le réveiller et lui dit :

« Toute réflexion faite, je ne quitte pas ma position ; faites-donner contre-ordre pour le départ.

— Mais, mon colonel, Montagnac est perdu avec toute sa colonne ; vous savez qu’il n’a avec lui que 400 chasseurs à pied et 60 hussards.

— Non, voyant que nous n’arrivons pas, il n’attaquera pas et battra en retraite.

— Mais vous ne connaissez pas Montagnac ; il a dit qu’il attaquerait à 6 heures, il attaquera positivement à cette heure, le ciel dût-il lui tomber sur la tête.

— J’ai l’ordre d’attaquer les Trara, le général compte sur notre attaque, il faut la faire.

— Mais, encore une fois, la colonne de Montagnac est perdue si vous n’allez pas à elle, tandis que celle du général est assez forte pour ne pas avoir de désastre. — Je n’irai au secours ni de Montagnac ni du général, je resterai ici. Donnez l’ordre qu’on se tienne prêt à partir à 6 heures, que les mulets soient chargés et les chevaux bridés. Je verrai alors ce que j’aurai à faire. »

Le commandant d'Exéa obéit ; mais il ne dort pas de la nuit : ce contre-ordre est dans son esprit la perte de Montagnac. Vers 5 heures, il sort de sa tente pour prêter l’oreille aux bruits qui peuvent venir de la direction de l’Ouest ; il n’entend rien ; autour de lui règne le silence impressionnant particulier à ces contrées.

Barral est, de son côté, inquiet, agité, indécis. Il se demande si vraiment son camarade mettra son projet à exécution, ou si, revenant sur son premier mouvement, il ne se décidera pas à exécuter l’ordre de Cavaignac. Dès 5 h. ½, il écrit à Coffyn un billet très pressé, dans lequel il demande instamment des nouvelles de Montagnac. A 6 heures, il est prêt à se porter avec sa troupe du côté où il entendra la fusillade. Comme son bivouac est établi dans un ravin, et que les Djebala, vers lesquels s’est porté Montagnac, occupent au contraire les hauteurs, tout combat livré chez eux doit être entendu par la colonne.

 

Peu après 6 heures, le bruit d'une fusillade venant de l’Ouest arrive à Barral ; c’est Montagnac qui attaque.

Barral va trouver d’Exéa :

« Faites prendre de suite les armes, lui dit-il, et portons-nous au secours de Montagnac.

— C’est bien tard, répond le commandant ; tâchons d’aller rondement. »

La colonne se met en marche du côté où l’on entend la fusillade. Le marabout de Sidi-Brahim est à 12 kilomètres de Nedroma à vol d’oiseau ; mais la traversée de nombreux ravins allonge considérablement la distance. La chaleur est d’autant plus accablante que la colonne avance dans des terrains bas et à l'heure la plus pénible de la journée. Au loin, la fusillade redouble d’intensité. Les hommes se hâtent le pas.

Vers 9 heures, Barral vient à d'Exéa ; il est très pâle et il lui dit : « Tout cela m’inquiète ; je vais prendre les devants avec la cavalerie et voire compagnie de carabiniers ; forcez la marche avec le reste de la colonne tant que vous le pourrez. » Barral se détache en avant avec les 200 chasseurs d’Afrique du capitaine de Vernon et la compagnie de carabiniers du 10e bataillon ; il est accompagné du chef du bureau arabe de Lalla-Maghrnia, le lieutenant Saal.

Après une heure et demie environ d’allure vive, le lieutenant-colonel croit se trouver assez près des combattants pour leur faire entendre les trompettes de son escadron ; il ordonne de sonner souvent la marche. La chaleur est étouffante, les chemins difficiles ; chasseurs d’Afrique et carabiniers du 10e marchent toujours du côté de la fusillade, qui devient plus rapprochée, mais moins nourrie. L'infanterie suit à assez grande distance ; elle ne marche pas vite, puisque, partie entre 6 et 7 heures, elle n'est pas encore, à 11 heures, selon le commandant d’Exéa lui-même, arrivée chez les Djebala.

Bientôt le bruit de la fusillade cesse. A cette heure, en effet, le massacre était achevé, la compagnie de Géreaux venait de s’enfermer dans le marabout ; c’est, le moment où se produisait une accalmie dans la lutte ; les Indigènes pillaient les bagages, dépouillaient les morts et les vivants, coupaient les têtes, et emmenaient leurs prisonniers : le grand assaut du marabout ne se donnait pas encore.

Barral n'entend plus rien ; il s’avance, néanmoins vers le Kerkour, lorsqu’il voit deux carabiniers du 8e bataillon descendre le versant du dernier ravin qu’il s'apprête à franchir ; ces hommes se précipitent vers lui ; ce sont Cohard et Caillé qui, faisant partie du détachement de Chappedelaine et poursuivis par les cavaliers indigènes, se sont jetés du bout d’un escarpement pour leur échapper.

Barral interroge les deux carabiniers séparément, pour avoir le récit aussi exact que possible de ce qui s’est passé ; leurs déclarations sont parfaitement concordantes. Ils racontent le combat du Kerkour ; de la hauteur où ils se trouvaient avec leur lieutenant, ils s’étaient rendu compte de la résistance désespérée des hussards et des trois compagnies de chasseurs, et de leur anéantissement ; puis ils avaient assisté au massacre de la compagnie Burgard ; enfin ils avaient vu les Indigènes arriver sur eux, et se jeter sur les 80 hommes du capitaine de Géreaux ; leurs camarades avaient bien essayé, disaient-ils, de gagner le marabout, dont ils se trouvaient séparés par un ravin, avec l’espoir de s’y défendre encore ; mais ils avaient été rejoints par les cavaliers, et égorgés comme les autres.

Il paraît étonnant que les deux carabiniers aient pu, dans ces graves circonstances, raconter avec un parfait accord un massacre qui n’avait pas eu lieu. Leur erreur s’explique si on examine les conditions dans lesquelles ils s’étaient échappés. Placés avec Chappedelaine sur une éminence en avant du bivouac de Sidi-Moussa-el-Anber, ils devaient se trouver à 1.000 ou 1.200 mètres environ au sud-ouest de ce bivouac, près du marabout de Sidi-Tahar, un peu au nord d’Achasserie. Lorsque la compagnie Burgard fut anéantie, ils se rejetèrent vers la compagnie de Géreaux, qui déjà levait le camp, et c’est dans ce trajet qu’ils s’échappèrent par le ravin de l’oued Zlamet ; ils avaient eu le temps de voir les carabiniers., harcelés par les Indigènes, se diriger vers le marabout. Pour gagner Nedroma, ils durent suivre le ravin de l’oued Kerouar ; arrivés sur les hauteurs qui le dominent, ils jetèrent un coup d’œil en arrière ; ils ne virent plus trace des hommes de-Géreaux, déjà réfugiés dans le marabout, mais ils purent voir la plaine sillonnée en tous sens d’Indigènes à cheval ou à pied ; du côté du marabout, plus de lutte, plus de fusillade. Ils en conclurent que la compagnie de Géreaux, moins nombreuse que les deux fractions exterminées, avait subi le même sort.

Le récit des deux carabiniers ne laisse pas de doute dans l'esprit de Barral ; les coups de fusil isolés qui se font entendre ne sont pas pour lui un symptôme de lui le, car les Indigènes ont l’habitude de « faire parler la poudre » pour célébrer une victoire. Il voit d’ailleurs les crêtes se garnir de burnous, il comprend la difficulté qu’il aura à revenir en arrière, au milieu de ces populations hostiles, s’il s’engage davantage. Il sait Djemmaa-Ghazaouet défendu par une garnison, et bien placé pour recevoir rapidement des secours d’Oran, tandis qu’à Lalla-Maghrnia il n’a laissé que 138 hommes peu valides. Aussi se décide-t-il à revenir vers ce dernier poste. Son intention est de gagner rapidement le col de Bab-Taza, avant que l'ennemi l'ait occupé.

 

Il faut prévenir de celte décision l’infanterie restée en arrière sous les ordres du commandant d’Exéa, et qui marche toujours vers le Kerkour. Le lieutenant Saal est chargé de cette mission ; il se porte au galop vers d’Exéa et l’entraîne en dehors de la colonne. Un dialogue émouvant s’engage :

« Trois à quatre mille Djebala, dit Saal, se sont joints à Abd el Kader ; cette masse s’est ruée sur notre petite colonne qui a été égorgée. Montagnac et Froment-Coste ont été tués clés le commencement. Le colonel de Barral revient avec les siens ; il vous donne l’ordre de battre de suite en retraite sur Lalla-Maghrnia et d’arriver le plus tôt possible au col de Bab-Taza, car si les Arabes s’en emparent avant nous, nous ne pourrons plus passer.

— Vous avez donc été sur le terrain du combat ?

— Nous arrivions au pied du plateau où a eu lieu l’affaire, lorsque nous avons rencontré deux chasseurs du 8e bataillon qui nous ont dit qu’ils étaient les seuls survivants du bataillon ; que tous leurs camarades avaient été tués, qu’eux avaient pu se glisser dans les broussailles ; et en effet on n’entendait plus de coups de fusil. Le capitaine de Vernon voulait pousser jusque sur le plateau avec ses braves chasseurs ; le colonel n’a pas voulu, disant qu'il y avait assez de monde tué. »

D’Exéa exécute l’ordre donné, fait rebrousser chemin à son infanterie et prend la direction du col. Barral le rejoint bientôt avec les cavaliers et les carabiniers ; sa pâleur révèle son émotion ; s’adressant à d’Exéa :

« Saal vous a dit le malheur qui vient d’arriver ?

— Oui, M. Saal m’a dit des choses que je ne puis croire.

— Quoi donc ?

— Il m’a dit que, vous en rapportant au dire de deux poltrons qui se sont sauvés du combat, vous n'avez point poussé sur le terrain de l’action, où il y avait peut-être quelques hommes à sauver. Ce n’est pas possible.

— Si fait, il a dit vrai. J’ai la responsabilité ici ; et je ne veux pas sacrifier des hommes dont nous aurons probablement besoin avant quelques heures. Tenez, voyez ces masses d’Arabes qui se portent en courant vers le col ; s’ils y sont avant nous, malheur à nous ! Il faut à tout prix y être avant eux. Je vais y aller avec la cavalerie et une compagnie de votre bataillon, car vos carabiniers sont trop fatigués pour prendre le pas de course ; vous, continuez à monter ; mais, dans vos haltes, prenez des positions de combat. »

La marche vers le col continue donc en deux échelons. Les troupes sont harassées, mais il est de toute nécessité d’aller vile ; plusieurs Indigènes viennent en effet prévenir Barral que l’Emir fait marcher ses contingents dans la direction de Bab-Taza, et l’on peut voir de loin une colonne de cinq ou six cents cavaliers progresser de ce côté par les hauteurs. Barral est obligé de s’arrêter quelque temps à la Zaouïa El-Yacoubi pour laisser reposer ses hommes, et il arrive au col entre 14 et 15 heures.

D’Exéa s’avance en occupant autant que possible des points défensifs. Les deux carabiniers échappés à l’hécatombe sont avec sa colonne ; ils ont raconté aux soldais du 15e léger et du 10e chasseurs le désastre du Kerkour ; la consternation se lit sur tous les visages. Les chasseurs surtout sont atterrés, en raison des liens étroits qui les unissaient à leurs camarades du 8e ; les deux bataillons avaient constamment fait colonne ensemble ; les officiers, les sous-officiers étaient intimement liés, les hommes eux-mêmes se connaissaient ; le désastre jette le deuil dans tous les cœurs. La petite colonne n’en marche pas moins avec ardeur, et arrive à Bab-Taza peu après Barral.

Depuis un moment déjà, quelques Indigènes qui ont occupé les rochers tiraillent contre Barral ; leur nombre grossit à chaque instant ; ils ne peuvent cependant pas inquiéter sérieusement la colonne.

Il n’y a plus qu’un mauvais passage à franchir avant d'arriver à Lalla-Maghrnia ; c’est, au pied même de la montagne du côté sud, un fort ruisseau encaissé et boisé, la Mouïla. D’Exéa conseille au lieutenant-colonel d’aller occuper ce point à l’avance, avec la cavalerie et une compagnie du 10e chasseurs ; Barral se range à cette opinion et part de l’avant avec son détachement, laissant à d’Exéa une quinzaine de chasseurs d’Afrique pour éclairer son infanterie.

Etabli au col, d’Exéa donne une demi-heure de repos à ses hommes, qui en ont un réel besoin, et il lance sur sa gauche sa compagnie de carabiniers commandée par le capitaine Le Vassor, pour tenir les Indigènes à distance. Puis, avant de continuer sa route, il groupe autour de lui ses chasseurs et leur dit : « Chasseurs du 10e bataillon, je vois sur vos ligures la douleur d’avoir perdu vos camarades du 8e : mais soyez certains que nous les vengerons. »

Il est un peu plus de 15 heures lorsque la colonne se remet en route ; sur ces hauteurs où l’air est frais, la marche devient moins pénible. Les carabiniers lancés sur la gauche en flanqueurs sont à 700 ou 800 mètres, et cachés par des accidents de terrain ; ils ont tiré au début de nombreux coups de fusil ; puis le silence est devenu complet.

Au bout de dix minutes, d’Exéa craint qu’il ne soit arrivé malheur à celle compagnie ; il part au galop de ce côté avec son peloton de chasseurs d’Afrique. Arrivé près d’un bouquet de bois, il essuie la décharge d’une vingtaine de fusils ; aussitôt les chasseurs mettent pied à terre et entrent dans le bouquet de bois ; en cinq minutes, dix-sept cadavres jonchent le sol ; c’était tout ce qu'il y avait d’indigènes en embuscade. D’Exéa n’a eu que deux chasseurs d’Afrique légèrement, blessés ; il rejoint bientôt la compagnie Le Vassor, qui, après avoir tué deux Indigènes, marchait sans être inquiétée. Rassuré, il revient en haie vers le gros de la colonne. Il chemine sans incident jusqu'à la Mouïla, où il rejoint Barral qui l’attendait.

Comme il n’y a dès lors plus rien à craindre, Barral prend à nouveau les devants pour atteindre le plus tôt possible Lalla-Maghrnia. D’Exéa fait reposer ses hommes un moment et repart ; il arrive au poste entre 21 et 22 heures.

Les malades et les fiévreux laissés à Lalla-Maghrnia avaient entendu dans la journée des détonations dont le son étouffé semblait indiquer que la colonne s’exerçait à tirer à la cible ; mais cette hypothèse, après réflexion, leur avait paru invraisemblable, au moment où les munitions devenaient précieuses et où l’ennemi était proche. Us avaient conclu à un engagement dans les environs. Le retour de la colonne leur apprit la triste vérité.

 

Barral avait attendu pour dîner l’arrivée du commandant d’Exéa et du capitaine Perrin-Jonquière, qui étaient ses commensaux habituels. Vers 22 heures, tous trois se mettent à table, et devisent sur les événements de la journée. Ils étaient encore ensemble à 23 heures lorsqu’on vient dire à Barral qu’un Indigène demande à lui parler ; le lieutenant-colonel fait entrer cet homme, qui lui dit, en un français qu’il fait traduire :

« Je viens du marabout de Sidi-Brahim, et je t’apporte une carta, que t’envoie un capitaine qui s’est réfugié dans le-marabout et qui s’y défend avec quelques soldais noirs[1]. »

En même temps l'Indigène remet à Barral un morceau de papier qui avait servi à envelopper des cartouches, et sur lequel étaient écrits au crayon les mots suivants :

Je suis dans le marabout de Sidi-Brahim avec quelques soldats de ma compagnie. Je me défendrai tant que j’aurai des cartouches, mais je n’ai pas d’eau, pas de biscuit ; si vous ne venez pas à notre secours, nous sommes perdus. — Géreaux.

L’étonnement des trois officiers à la lecture de ce billet-est extrême. Barral interroge l’Indigène pour voir s'il dit la vérité :

« Comment as-tu pu prendre cette « carta » devant tous des camarades ?

— Je leur ai dit que j’allais voir si les Français étaient nombreux.

— Et c’est le capitaine qui t’a remis ce papier ?

— Oui, c’est lui, et il m’a promis que tu me donnerais 100 douros si je te l’apportais.

— Quels sont les Arabes qui attaquent le marabout ?

— Ce sont 500 Djebala que le sultan (Abd el Kader) y a laissés pour les empêcher de sortir, et il emmené tous les autres avec lui pour couper la route d’Oran à Tlemcen, parce qu’il y a toujours sur ce chemin des soldats ou des marchands qui y voyagent. »

D’Exéa intervient alors auprès de Barral :

« Mon colonel, lui dit-il, laissez-moi choisir 400 hommes dans mon bataillon et je vais aller dégager Géreaux.

— Si quelqu’un marche, ce sera moi, répond Barral ; mais qui vous dit que ce n’est pas un traître qui veut nous attirer dans un guet-apens ?... Y'a-t-il quelque officier de votre bataillon qui soit très lié avec Géreaux et qui connaisse son écriture ?

— Oui, je crois qu'il y a le capitaine Duportal.

— Envoyez-le chercher. »

Puis, se retournant vers le Kabyle :

« Est-ce que tu pourrais nous conduire au marabout ?

— Oui, je suis venu pour cela.

— Combien nous faudra-t-il d’heures ?

— Avec les soldats noirs, il faudrait trois heures.

— Vous voyez qu’il nous trompe, dit alors Barral à d’Exéa ; nous savons bien qu’il faut de six à huit heures en forçant la marche. »

Sur ces entrefaites, Duportal arrive ; on lui montre la lettre ; il ne reconnaît ni l’écriture, ni la signature de Géreaux. Alors, Barral, persuadé que le Kabyle est un traître, le fait mettre en prison.

Le lendemain 24, un chasseur du 8e arrive au camp et confirme le terrible événement de la veille : « Le bataillon a été massacré hier, dit-il... il a été surpris par des masses arabes... J’étais resté en arrière par suite d’indisposition, et en rejoignant j’ai vu le carnage du haut d'un mamelon ; il n’y-avait presque plus d’hommes debout sur les faces du carré ; je me suis caché et la nuit j’ai marché dans la direction de Lalla-Maghrnia ; mes pauvres camarades, bien sûr, il n'en reste plus un seul... »

L’anéantissement de la troupe de Montagnac semble donc certain ; personne au camp ne dit un mot, un silence attristé règne sous les tentes, et les officiers, sans se livrer à aucun commentaire, se bornent à répéter de temps à autre quelques brèves paroles de regret : « Comment cela s’est-il fait ?... Est-ce possible ?... » Le billet apporté la veille par le Kabyle passe de mains en mains ; la signature est très nette, et est suivie d’une phrase ainsi rédigée : « P.-S. Ayez confiance dans ce qui précède, c’est l'exacte vérité. »

Certains officiers du 10e bataillon croient à l'authenticité de cette lettre ; ils discutent le parti à prendre. Le 10e bataillon a pour mission de garder la redoute sans agir au dehors ; d’ailleurs le grand nombre de malades et de fiévreux qu’il compte ne lui permet de mettre sur pied qu’un effectif relativement faible. En admettant que 200 hommes partent au secours de Géreaux, ne sont-ils pas sacrifiés, au milieu de ces tribus révoltées, sans profit pour leurs camarades ? La redoute ne peut-elle pas être attaquée et prise en leur absence, et les malades massacrés ? Mais, d’autre part, peut-on reculer devant le péril certain qui menace Géreaux, dans la crainte d’un danger problématique ? peut-on laisser mourir, si près de soi, des camarades qui appellent à l’aide ?

Les officiers de Maghrnia étaient plus disposés à une intervention généreuse qu’à une circonspection raisonnée ; mais un examen attentif de la lettre les fit douter de son authenticité. Plusieurs officiers connaissaient la signature du capitaine, et le « Géreaux » très lisible qui terminait la lettre ne lui ressemblait nullement. Peut-être le capitaine avait-il pris cette précaution pour qu’on distinguât mieux son nom ; mais alors pourquoi ce post-scriptum destiné à donner confiance ? Comment avait-il pu communiquer par un Kabyle, alors qu’il se disait entouré d’ennemis acharnés ? Pourquoi cet Indigène avait-il risqué sa tête pour apporter cette missive ?... Tout s’expliquait au contraire en admettant qu’Abd el Kader avait fait écrire la lettre par un prisonnier, ou même par une personne de son entourage sachant le français ; la signature très lisible, le post-scriptum encourageant devaient naturellement venir sous la main de l'écrivain chargé de rédiger la fausse lettre ; le dévouement du Kabyle devenait explicable, puisqu’il travaillait pour les siens ; la lettre était ainsi destinée à attirer les Français dans un piège.

Ce qui confirma les officiers de Maghrnia dans celle pensée, c’est que le 24 ils n’entendaient plus, comme la veille, de fusillade ; or il leur semblait que si Géreaux avait été assiégé dans le marabout, les détonations auraient dû arriver jusqu’à eux. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que le combat de la veille s’était livré sur les pentes du Kerkour ; ces pentes ont plus de 500 mètres d’altitude, tandis que Sidi-Brahim se trouve à l’altitude d’environ 280 mètres ; cette différence de niveau suffit à expliquer comment le bruit de la fusillade pouvait arriver jusqu’à Maghrnia du premier endroit et pas du second.

Après mûre réflexion, et en présence des témoignages des soldats échappés au massacre, personne ne voulut ajouter foi aux déclarations du Kabyle ; il reçut même vingt-cinq coups de bâton par ordre de Barral, puis fut renvoyé ; c’est lui qui était retourné au marabout toucher la récompense promise, mais qui n’avait voulu recommencer sa tentative à aucun prix.

La garnison de Lalla-Maghrnia ne bougea pas.

 

 

 



[1] Les indigènes désignaient sous le nom de « soldats noirs » les chasseurs d’Orléans, à cause de la couleur sombre de leur uniforme.