Les carabiniers
quittent le marabout (26 septembre). — Le massacre près des Ouled-Ziri. — Rentrée des
survivants à Djemmaa-Ghazaouet.
Le 26
au matin, les défenseurs du marabout n'espéraient plus de secours : le manque
de sommeil, les tortures de la faim et de la soif commençaient à les abattre
de telle façon que, s’ils tardaient encore à prendre une décision, ils
risquaient d’être incapables de marcher ; une pareille situation ne pouvait
se prolonger davantage. Le
capitaine tint conseil, et prit la résolution de sortir le jour même ; mieux
valait, disait-il, mourir en combattant que tomber d’inanition dans ce
réduit. Par un heureux hasard, les Kabyles, qui étaient venus renforcer les
postes pendant la nuit dans l’espoir d’accabler les Français, se retirèrent,
ne laissant autour du marabout que le contingent habituel. L’instant était
donc propice, il fallait en profiter. Toutes
les dispositions furent prises pour le départ : les hommes avaient coupé
leurs balles en plusieurs morceaux afin d’avoir pins longtemps des munitions
; vingt furent désignés pour partir en avant, vingt en arrière et une
quinzaine sur chaque face. Vers 6
heures, Géreaux donne le signal du départ ; aussitôt les murs sont franchis,
et les carabiniers se précipitent dans la direction de quelques ruines qui
étaient les restes de vieilles maisons kabyles ; c’est là que se trouvait le
poste le plus rapproché, celui d’Aïn-Schem, qui gardait la route de
Djemmaa-Ghazaouet ; les Kabyles qui composaient le poste, au nombre d’une
quarantaine, étaient occupés à manger le couscouss ; surpris à l’improviste,
ils se défendent à coups de fusil, mais ils ne parviennent à blesser qu’un
Français, tandis qu’un grand nombre d’entre eux sont passés à la baïonnette ;
les autres prennent la fuite dans toutes les directions. Leurs cris ont donné
l’éveil aux postes voisins, qui sont bientôt sur pied. Géreaux
est encore une fois sauvé par la rapacité des Indigènes qui, au lieu de le
poursuivre immédiatement, se précipitent vers le marabout, pour piller les
bagages abandonnés. Les carabiniers ont prévu ce pillage ; ils ont pris des
dispositions pour arrêter leurs ennemis le plus longtemps possible, et ont,
avant de partir, entravé les chevaux solidement par des moyens compliqués.
Les Indigènes s’attardent au marabout, sans doute parce que l’enlèvement et
le partage du butin ne se font pas sans difficultés. Les
carabiniers en profitent ; ils marchent vers Ghazaouet formés en carré, les
hommes échelonnés en tirailleurs sur les quatre faces ; ils ont emporté avec
eux le drapeau du marabout ; ils entrevoient la fin de leurs angoisses ; un
moment même ils se croient sauvés, ils se mettent à chanter le Chant du
départ. Leur carré chemine vers le but tant espéré : Géreaux marche en
tête, à pied, soutenu par deux hommes. La
petite troupe n’est pas suivie de trop près ; elle se heurte à la forte
position des Ouled-Hammou, et change de direction
vers l’est pour gagner le large plateau de Tient, sur lequel la marche sera
moins dangereuse. Pendant ce mouvement, les Kabyles essaient de la décimer :
ils se cachent dans les broussailles, attendent qu’elle les ait dépassés, puis
tirent sur ses derrières ; mais leur feu reste sans effet. Bientôt
les habitants de Tient et des villages voisins accourent ; trois carabiniers
tombent les jambes fracassées ; ils supplient leurs camarades de les achever.
Il faut hâter la marche : la horde des Kabyles grossit sans cesse sur les
derrières ; d'autres courent en avant pour barrer la route à la colonne.
Cependant les pertes sont peu sensibles jusqu’à ce moment ; cinq hommes
seulement sont tombés pendant ce trajet ; le hussard Natali reçoit une
blessure grave : une balle l’atteint à l’épaule gauche et va se loger vers le
bas du cou : le capitaine donne l'ordre de le placer au milieu du carré et de
le faire soutenir par deux soldats ; Natali laisse son fusil au lieutenant de
Chappedelaine, qui prend sa place dans le rang. Les
carabiniers arrivent ainsi à l’extrémité du plateau de Tient : ils sont
exténués ; leur capitaine, que sa corpulence et-sa blessure gênent beaucoup
pour marcher, est lui-mème-très las ; ils font une balle pour reprendre
haleine. A 3 kilomètres à peine en ligne droite, exactement à 2.700 mètres à
vol d’oiseau, ils voient les grosses tours berbères en ruines de Djemmaa-Ghazaouet
; mais ils en sont séparés par l’oued Mersa qui coule à leurs pieds, dans une
vallée plus basse d’une centaine de mètres. Les
Kabyles qui ont devancé la colonne occupent déjà cet te-vallée ; les
Ouled-Ziri, habitants du village perché sur la hauteur qui fait face au
plateau de Tient du côté du nord-ouest, se hâtent de descendre aussi dans la
plaine pour barrer le passage aux malheureux. « Quel spectacle !... racontait plus tard le carabinier Tressy ; devant nous, à
nos pieds, une-multitude, une cohue immense armée de fusils et de sabres, d'armes
de toutes sortes est là sur une profondeur de plus de 200 mètres ; des
milliers d’Arabes vocifèrent, gesticulent, attendant une proie qui ne peut
leur échapper... Il n’y a pourtant pas à hésiter, deux mille Kabyles arrivent
sur nous ; il faut passer sur le corps de cette fourmilière humaine, entrer
dans cet enfer, y faire sa trouée ou mourir. » Avant
de se résoudre à cette extrémité, Géreaux veut attirer sur lui l’attention de
la garnison de Ghazaouet ; il espère toujours que ses camarades vont enfin
venir à lui. « Nos 'Clairons sonnèrent pour demander secours, a écrit le
hussard Natali. Mais nous n’avions rien à attendre du fort, car il n’y-avait
plus dedans que le nombre d’hommes strictement nécessaire à sa garde. Noire
capitaine tint conseil pour demander ce qu’il fallait faire. En ces moments
si critiques et si solennels, les hommes aussi formulaient leur avis. Il
s’agissait de prendre une résolution pour savoir si nous allions nous
défendre sur place, ou nous diriger sur le fort en traversant les endroits
dangereux. Notre capitaine nous demanda alors ce qu’il nous restait de
cartouches ; les mieux partagés en avaient tout au plus quatre. « Du moment »
que nous n’avons plus de munitions, il faut nous en aller », dit notre
capitaine ; « advienne que pourra. » Aucun
secours ne vient de Djemmaa-Ghazaouet ; la garnison est sans doute trop
faible pour tenter une sortie... Les carabiniers se lancent sur la pente, la
baïonnette en avant ; mais les broussailles entravent leur marche ; les
Kabyles arrivés derrière eux sur la hauteur font rouler des rochers qui les
blessent ou les tuent, tandis que d’autres, cachés derrière les buissons, les
fusillent à petite distance ; bientôt leur carré est rompu, et la fin de la
descente s’exécute avec quelque désordre, chacun essayant d’éviter les
broussailles, les rochers, les coups de feu. Vers le
bas de la pente, le carré peut se reformer, déjà bien diminué ; pourtant à ce
nouvel arrêt les deux officiers, ainsi que le chirurgien et l’interprète,
sont encore debout. Mais les munitions sont épuisées ; les hommes ne peuvent
plus se défendre qu’à l’arme blanche contre les Indigènes, tandis qu’ils sont
fusillés par eux à bout portant ; beaucoup-de carabiniers tombent à ce
moment. Il faut à tout prix aller de l’avant, c’est la seule chance d'éviter
un anéantissement complet. La
vaillante petite troupe se remet en marche ; le fond de la vallée, assez
large à cet endroit, était couvert de jardins qui pouvaient lui offrir des
points d'appui favorables. Les officiers vont toujours en tête, lorsque tout
à coup Chappedelaine est atteint de deux balles et tombe pour ne plus se
relever. Les
survivants arrivent à un bouquet de figuiers qui se trouve au pied même du
village des Ouled-Ziri, près d’une source et non loin du lit du ruisseau ;
ils forment là un troisième carré : au milieu sont encore debout le capitaine
de Géreaux, le chirurgien Rosaguti et l’interprète Lévy, Les Indigènes tirent
toujours sur ces hommes sans défense. Les carabiniers se bornent à frapper de
leur baïonnette ceux qui s’approchent trop près ; un certain nombre n’ont
déjà plus leur carabine, ils l’ont jetée comme trop lourde à porter ou comme
inutile puisqu’ils n’ont plus de munitions ; d’autres se la voient arracher
par les Indigènes. D’ailleurs ils se sont crus sauvés un moment :
Djemmaa-Ghazaouet n’est-il pas à quelques centaines de mètres ? On doit y
avoir entendu leurs appels de clairon. La proximité de beau les tente ; ces
hommes dévorés par la soif depuis trois jours essaient d'aller se désaltérer
; un certain désordre se met dans leur troupe ; leur carré est enfoncé,
rompu. Les
Kabyles du village de Sidi-Amar, situé sur la côte orientale de la vallée,
face aux Ouled-Ziri, sont descendus eux aussi à la curée ; les femmes ne se
montrent pas les moins acharnées. Rien ne peut arrêter la fureur de cette
horde. Un vieillard nommé El Hadj Kaddour ben Hoceïn,
cheikh de sa fraction depuis b arrivée des Français, et à qui appartient le
grand figuier autour duquel se défendent les carabiniers, intervient auprès
des siens pour empêcher le massacre : « Si vous exterminez les Chrétiens, leur
dit-il, leur mort vous coûtera cher ; ce sera la perte de vos biens et
peut-être de votre vie. » Mais ni la considération dont jouit ce vieillard,
ni la perspective d'un châtiment probable ne peuvent arrêter ces fanatiques ;
à coups de matraque, à coups de pierre, ils s’acharnent sur ces Chrétiens
qu’ils haïssent. Zohra, sœur de Kaddour, surnommée El Afia,
« la Paisible », est parmi les plus féroces ; elle se trouve sur le
grand figuier lorsque le massacre commence, elle excite les siens contre les
Roumis et elle combat elle-même. Les carabiniers se défendent par petits
groupes ; bientôt chacun d’eux est entouré par un grand nombre d’indigènes
qui crient, qui gesticulent, qui menacent. Le
combat devient une lutte individuelle pour ceux qui restent ; ils ne peuvent
plus avoir qu’un but, atteindre le poste qui est à 1.500 mètres ! « Dès lors
chacun pour soi, racontait plus tard le carabinier Tressy, et en avant dans
la masse profonde des Arabes qui nous poussent de toutes parts. La baïonnette
décrit toutes les arabesques de l’escrime, un moulinet continuel. Devant
nous, à nos côtés, derrière, on ne voit que yeux flamboyants de colère, dents
de fauve se disputant une proie, faces de démon incarnant la haine, bras
tendus, mains crispées, armes de toutes sortes, cherchant par tous les moyens
à nous atteindre et à nous donner la mort. On n’entend que vociférations et
hurlements ; c’est un vacarme effrayant, une mêlée terrible. » Déjà
bien des carabiniers sont tombés : le capitaine de Géreaux, blessé, refuse de
se rendre et préfère la mort ; le sergent-major Merley
succombe après lui, puis le chirurgien Rosaguti ; l'interprète Lévy, qui
gesticule et qui apostrophe ses ennemis en arabe, est fait prisonnier.
Bientôt il ne reste plus debout que le caporal Lavayssière et une vingtaine
d'hommes. Ils sont isolés, séparés, traqués ; ils n’ont plus qu’à essayer de
gagner Ghazaouet : Lavayssière cherche à les rallier, à les entraîner du côté
du poste : « A la baïonnette ! » leur crie-t-il, et les voilà repartis. Ils
se défendent toujours contre la meule acharnée à leur poursuite ; ceux qui
tombent sont massacrés sans pitié. Le moment est critique ; les derniers
combattants vont succomber. Une
heureuse diversion vient fortuitement les sauver : trois coups de canon sont
tirés du fort à un court intervalle, et jettent beffroi parmi les agresseurs
; le premier projectile tombe même au milieu d'un des groupes les plus
acharnés à la poursuite des carabiniers. L’effet produit, est immédiat., les
Indigènes s’enfuient tous précipitamment ; ils emmènent avec eux quinze
prisonniers, dix hommes du 8e bataillon de chasseurs, trois hussards,
Moureau, ordonnance de Montagnac, et l'interprète Lévy. Les
carabiniers qui restaient debout avaient la route libre ; ils devaient
gravir, pour arriver à la redoute, le côté opposé du ravin qu’ils avaient
descendu, et non suivre simplement le lit du ruisseau. Ils se dirigèrent de
ce côté, isolément ou par petits groupes, sans être inquiétés. Personne ne
vint à leur rencontre. Les
premiers arrivés eurent même quelque peine à se faire reconnaître ; les
défenseurs du poste, qui avaient appris les événements des derniers jours,
étaient en effet d'une défiance extrême, et s’imaginaient tout d’abord que
les Indigènes avaient pris un déguisement français pour pénétrer dans la
redoute. Le
docteur Artigues sortit seul pour aller au-devant des malheureux qui
arrivaient ; il rencontra le hussard Natali à 300 mètres des murs environ, et
revint avec lui. Natali passa par la petite porte, la grande étant fermée, et
trouva toute-la garnison à son poste de combat. A la
vue de ces hommes épuisés, hâves, méconnaissables, la garnison s’émut ; de
nombreux militaires et quelques civils sortirent pour porter secours aux
derniers restes de la vaillante troupe ; ils ramenèrent encore quelques
hommes. Mais, de la colonne de chasseurs d’Orléans et de hussards partis de
Djemmaa-Ghazaouet le 21 septembre au soir, il ne revenait, le 26 au matin, ni
un officier, ni un sous-officier ; seize hommes seulement avaient pu
atteindre la porte de la redoute. Ces
braves s’appelaient : Lavayssière
(Jean), caporal de chasseurs. Tressy
(Jean-Florentin-Désiré), carabinier. Antoine
(Claude-Charles), carabinier. Léger
(Gabriel), carabinier. Michel
(Victor), carabinier. Laparra
(Etienne), carabinier. Langevin
(Maurice), carabinier. Delfieu
(Elie), carabinier. Langlais
(Charles-Auguste), chasseur. Rimond
(Joseph-Martin), chasseur. Siguier
(Joseph), clairon de carabiniers. Médaille
(Bazille), carabinier. Fert
(Daniel), carabinier. Jean-Pierre
dit Ronat, caporal. Audebert
(Louis-Lepic), carabinier. Natali (Ange-François), hussard. Ils
étaient sans armes ; seul le caporal Lavayssière était rentré avec sa
carabine sur l’épaule, après avoir encore tué un agresseur à 200 mètres du
camp ; Tressy, Langevin et Laparra avaient conservé les leurs jusqu’à une
petite distance du fort ; on les retrouva le jour même dans une sortie. Les
malheureux étaient dans un état d’épuisement et de fatigue impossible à
décrire ; le carabinier Audebert tomba à 6 ou 7 mètres de la porte et mourut
aussitôt ; le caporal Jean-Pierre expira en franchissant le seuil. Médaille
survécut un mois et mourut le 26 octobre 1845 à l’ambulance sédentaire de
Ghazaouet ; le clairon Siguier alla mourir à l’hôpital d’Oran le 11 décembre
1845, et le carabinier Fert, transporté à l’hôpital militaire de Tlemcen, les
suivit dans la tombe le 19 janvier 1846. Pendant leur maladie, ces hommes
étaient atteints d’accès de délire, dans lesquels ils revoyaient les affreux
détails des journées de lutte et de souffrance. Quant aux autres, ils restèrent impressionnés à un tel point qu’au mois de septembre 1892 Tressy disait à un de ses compatriotes, à Chilleurs-aux-Bois : « Pour moi, durant quinze ans, à peu près toutes les nuits, je reproduisais quelques-uns des épisodes de ce terrible combat ; et aujourd’hui, après quarante-sept ans, le souvenir m’en reste aussi présent que le premier jour. » |