Retraite de la
compagnie de Géreaux. — Tentatives d'Abd el Kader contre le marabout de
Sidi-Brahim. — Le blocus du marabout par tes tribus (24-25
septembre).
De
toute la colonne partie l’avant-veille de Djemmaa-Ghazaouet il ne restait
plus que la compagnie de carabiniers, laissée à Sidi-Moussa-el-Anber auprès
des bagages. Géreaux
avait été tenu au courant des événements du Kerkour par Chappedelaine qui, de
son poste d’observation, pouvait suivre les différentes phases de la lutte.
Barbut et son hussard étaient d’ailleurs venus jusqu’au camp expliquer les
ordres donnés par Montagnac ; puis ils étaient retournés au combat avec
Froment-Coste. Un moment après. Géreaux avait vu arriver le hussard Daveine,
le même qui avait jeté à la compagnie Burgard, en passant près d'elle,
quelques mots désespérés. L’horrible spectacle du Kerkour et probablement
aussi l’ardeur du soleil avaient fortement agi sur l’esprit de ce malheureux
; il était entré dans le camp, avait répété la phrase qui le hantait : « Ils
sont tous morts... tout est fini ! » puis il avait repris sa course folle
dans la direction de Djemmaa-Ghazaouet. Chappedelaine
assistait de loin à l’héroïque résistance de ses camarades ; il ne se
rabattit avec ses quinze hommes sur le camp qu’après avoir vu succomber la
compagnie Burgard. Déjà les cavaliers ennemis se jetaient sur son faible
détachement ; c’est alors que deux de ses carabiniers, nommés Co-hard et
Caillé, serrés de trop près, se laissèrent glisser le long d’un escarpement
que les chevaux ne pouvaient franchir, gagnèrent les ravins qui sont à l’est
et se dirigèrent sur Nedroma. Un autre, nommé Rapin, put aussi s’échapper et
partit vers Djemmaa-Ghazaouet prévenir Coffyn de la position dans laquelle se
trouvaient ses camarades. Chappedelaine, avec le reste de son détachement,
put rejoindre son capitaine et lui dire que tout était fini. Géreaux,
qui voyait depuis quelques minutes les cavaliers indigènes arriver de toutes
parts vers son camp, songeait déjà au salut de sa troupe. L’endroit où il se
trouvait était peu favorable à une longue défense ; il rallia en toute hâte
trois escouades de la compagnie Larrazet (3e compagnie), qui étaient détachées, l’une à
la garde du troupeau, les deux autres en grand’garde sous les ordres du
caporal Lavayssière ; il fit charger rapidement les six mulets des principaux
bagages, et il abandonna le camp. Il se dirigea tout d’abord vers une petite
colline située au nord-est (cote 334) où, disait-il, les carabiniers pourraient vendre
chèrement leur vie ; il était à cheval, ainsi que le chirurgien Rosaguti et
l’interprète Lévy, et guidait la marche de la compagnie. Bientôt un
carabinier sortit des rangs pour aller lui dire qu’il y avait à quelque
distance vers l'est un marabout entouré de murs, dans lequel il serait
possible de se bien défendre ; Géreaux, changeant alors de direction,
conduisit sa troupe de ce côté. La
situation des carabiniers était critique. Heureusement les Indigènes qui
avaient écrasé la compagnie Burgard, entraînés par leur instinct de pillards,
s’étaient arrêtés pour la plupart au camp de Sidi-Moussa, où étaient restés
les sacs des compagnies disparues et une partie des bagages. Géreaux avec ses
82 hommes en profita pour hâter sa retraite vers le marabout et ne perdit
dans le trajet que cinq soldats. Lorsque
la petite troupe arriva au marabout, il était temps qu’elle y trouvât un abri
; si elle avait eu 50 mètres de plus à parcourir, la masse des cavaliers
ennemis l’aurait enveloppée à son tour. Le
marabout de Sidi-Brahim est une koubba blanche à dôme hémisphérique, perdue
au milieu d’une plaine inculte et hérissée de chardons ; cette koubba était
entourée à petite distance d’un mur en pierres sèches, de forme carrée, ayant
environ 1 mètre de hauteur. La
porte donnant accès dans l’enceinte étant très étroite, les soldats
escaladent le petit mur croulant par endroits ; ils massacrent ou mettent en
fuite les quelques Indigènes qui se trouvaient là ; puis ils font entrer dans
l’espace qui entoure la koubba les cantines des officiers et trois chevaux ;
le hussard Natali et ses six camarades reçoivent du capitaine l’ordre
d’abandonner leurs montures, qui ne tardent pas à tomber aux mains des
Indigènes. Géreaux
avait reçu une balle dans la cuisse. Néanmoins, avec l’aide de Chappedelaine,
il organise rapidement la défense : il dispose vingt hommes sur chaque face
de la petite enceinte, les fait mettre à genoux et les avertit de se tenir
prêts à faire feu. Les Indigènes qui poursuivaient les carabiniers,
déconcertés, s’arrêtent. Alors les brèches des murs sont réparées, l’entrée
du marabout est fermée à l’aide des cantines, et le capitaine s’établit au
centre avec l’interprète Lévy. On
songe à réunir tout ce que les hommes peuvent avoir de vivres ; hélas ! c’est
peu de chose : ils ont abandonné au camp de Sidi-Moussa leurs sacs et les
provisions qui s’y trouvaient, car ils pensaient, en le quittant, non pas à
soutenir un siège, mais à vendre chèrement leur vie. Lorsque tous les vivres
sont réunis, leur répartition est faite : il y a un pain et une gamelle de
pommes de terre pour six hommes ; chaque pain et chaque gamelle de pommes de
terre sont partagés en six portions, et il n’y a plus désormais à compter sur
d'autres ressources que sur les figues des deux arbres qui se trouvent entre
le mur et la koubba. Quant à l’eau, elle manque complètement ; les bidons
sont à peu près à sec, et tous ces hommes n'ont, pour étancher leur soif, qu’une
bouteille d’absinthe ! Du moins ils se trouvent momentanément protégés
contre les-hordes ennemies. Tl est à ce moment 11 heures. C’est
vers midi seulement qu’arrive la grande masse des cavaliers indigènes : ils
ont fini de décapiter les cadavres, de dépouiller les prisonniers et de
piller le camp ; ils se ruent alors, a raconté le carabinier Tressy, « comme
un torrent déchaîné, comme les flots d’une mer en furie, contre les murs
croulants du petit marabout ». Au galop de leurs chevaux, ils s’élancent vers
les quatre faces à la fois ; mais les carabiniers attendent le dernier moment
pour décharger leurs armes et ne tirent qu’à bout portant. Les Indigènes,
décimés par ce feu, sont contraints de se retirer, laissant les abords du
marabout jonchés de leurs morts. Cependant
la foule des assaillants augmente d’instant en instant : aussi loin que la
vue peut s’étendre, la plaine est couverte de burnous ; c’est une multitude
grouillante et vociférante qui s’agite autour des héroïques combattants ; ce
sont des vainqueurs enivrés de leur succès, des fanatiques excités par la
présence de l’Emir et désireux de venger la mort de leurs amis. L’Emir,
qui a perdu un grand nombre des siens, essaie d’amener par la persuasion les
assiégés à se rendre. Il leur envoie un cavalier porteur d’une dépêche : les
carabiniers le font descendre de cheval et le laissent approcher, mais ne lui
permettent pas d’entrer, car ils ne veulent pas lui laisser constater qu’ils
n’ont ni vivres, ni eau, ni munitions. Ils cherchent alors un moyen de
communiquer avec lui : au pied du figuier sont deux longs roseaux qui servent
d’ordinaire aux Indigènes à cueillir les ligues ; ils en prennent un, le
fendent à son extrémité et le font passer par-dessus le mur ; l’émissaire
glisse dans la fente du roseau le message de l’Emir. On regarde le billet ;
il est écrit en arabe, et l'interprète Lévy constate que c’est une sommation
de se rendre : Abd el Kader promet aux assiégés de les bien traiter s’ils
deviennent ses prisonniers sans combattre, mais les menace d’être impitoyable
à leur égard s'ils résistent. Géreaux écrit au bas du billet que ses hommes
et lui préfèrent mourir que se rendre. Celle réponse provoque une fusillade
nourrie contre le marabout. Une
nouvelle accalmie se produit, pourtant, et une seconde dépêche arrive ; elle
est comme la première rédigée en arabe et est traduite à haute voix par
l'interprète Lévy. L’Emir emploie cette fois exclusivement les menaces : il
déclare qu’il a entre les mains 82 Français et que, si les assiégés refusent
de se rendre, il fera décapiter tous les prisonniers qui sont tombés ou qui
tomberont en son pouvoir. Les chasseurs écoutent attentivement ces
propositions, mais pas un ne songe à les accepter ; le capitaine de Géreaux
répond à Abd el Kader que ses hommes et lui sont sous la garde de Dieu,
qu’ils ont des munitions et des vivres et qu’ils se battront jusqu’à la fin. Enfin
une troisième sommation est rédigée en termes pressants ; écrite en français,
sur l’ordre de l’Emir, par un des prisonniers, l'adjudant Thomas, elle ne
renferme aucune menace : « Vous êtes sans munitions et sans vivres, dit-elle
en substance, vous n’avez aucun secours à attendre ; le poste français le
plus rapproché ne peut arriver avant huit jours ; d’ici là, vous serez en mon
pouvoir ; je pourrais vous prendre d’assaut, mais il me faudrait sacrifier
cinq cents hommes pour en prendre cinquante ou soixante ; je ne veux pas, je
vous réduirai par la famine. » Géreaux, qui souffre de sa blessure, ost allé
se reposer un moment dans l’intérieur de la koubba : Lavayssière va lui
communiquer la nouvelle lettre, mais le capitaine refuse de répondre. Alors
le caporal lui demande son crayon, et écrit au bas de la sommation : « M....
pour Abd el Kader ; les chasseurs d’Orléans se font tuer, mais ne se rendent
jamais » ; puis il lui tend la lettre. Géreaux sourit malgré ses souffrances,
et lui dit : « Tu as raison, caporal, fais-leur passer cette réponse. » L'Emir
essaie à nouveau d’envoyer son émissaire ; cette fois, Géreaux le chasse sans
plus vouloir l’entendre ; des coups de feu sont même tirés sur lui. Cependant
Abd el Kader veut en finir avec les derniers Français qui lui résistent ; une
pensée criminelle germe dans son esprit ; il se fait amener l’un des
officiers qui sont tombés entre ses mains, le capitaine adjudant-major
Dutertre, que ses blessures n’empêchent pas de marcher ; il lui ordonne
d’aller trouver ses camarades du marabout, pour les engager à se rendre, et
il le menace de le faire décapiter s’il ne réussit pas dans sa mission.
Dutertre, conduit par six Indigènes, arrive devant l’une des faces du carré,
celle où se trouve le carabinier Tressy, qui devait échapper, et il s’arrête
à 50 ou 100 mètres du mur : il est très pâle ; il n’a que son pantalon : sa
chemise est en lambeaux. Les Indigènes l’invitent à parler, il refuse tout
d’abord ; puis comme ses gardiens veulent l’obliger à formuler la proposition
infâme : « Camarades, leur crie-t-il, le reste du bataillon est mort ou
prisonnier, et Abd el Kader m’envoie vous demander de vous rendre. Mais moi
je vous engage à résister à nos bourreaux, et à vous défendre jusqu’à la
mort. » A peine
Dutertre a-t-il parlé que les Indigènes tirent sur lui deux coups de pistolet
à bout portant, et le traînent vers le ravin ; là, loin de la vue de tous,
ils lui tranchent la tête ; un Kabyle la prend pour venir la montrer aux
défenseurs du marabout et l’élève en ricanant. Les carabiniers peuvent voir
avec horreur les yeux et la bouche ensanglantés de celui qui venait de mourir
en héros. Cet affreux spectacle les fait frémir de rage : quatre coups de feu
partent en même temps, et le Kabyle tombe mort avec son sanglant trophée. Le
supplice du capitaine Dutertre ne pouvait pas produire sur les assiégés
l’effet qu’Abd el Kader en attendait : il montrait au contraire aux
carabiniers le traitement qu'ils avaient à attendre de leurs ennemis, et il
constituait pour eux un exemple qui leur dictait leur devoir. La
lutte reprend plus ardente, la fusillade plus nourrie, les Indigènes se
précipitent vers les murs du marabout et, pendant cinq quarts d’heure, ils
livrent au faible refuge de furieux assauts. Chaque fois ils sont repoussés ;
les carabiniers, assis ou agenouillés derrière leurs créneaux, attendent pour
tirer que leurs ennemis ne soient qu’à quelques pas et les fusillent alors à
bout portant. L’Emir, qui se trouvait à ce moment à 600 ou 700 mètres de là
avec les principaux chefs de ses troupes, est atteint lui-même à l’oreille
gauche. Ses fidèles, surexcités, donnent l'assaut avec une nouvelle fureur. Bientôt
le marabout est entouré d’un second rempart formé par les cadavres ennemis
entassés devant les murs. Les assiégés n’ont au contraire aucun homme tué ;
seul le vieux sergent Steyaert, déjà blessé à la cuisse gauche en gagnant le
marabout, reçoit une nouvelle et plus grave blessure ; comme il levait
fréquemment la tête au-dessus du mur, les chasseurs le prévenaient qu’il
s’exposait inutilement : « Prenez garde, sergent, lui disaient-ils, vous
allez voir, il va vous arriver quelque chose » ; et, tout à coup, une balle
lui avait traversé les deux joues, mais, par un hasard étrange, sans lui
fracasser la mâchoire. Il devait vivre encore une quinzaine d’heures. Tous
les efforts des Indigènes échouent et, vers 15 heures, Abd el Kader se décide
à quitter le champ de bataille avec le gros de ses troupes ; il laisse à la
garde du marabout un effectif encore considérable, formé tant de ses propres
soldats que des habitants des villages environnants. Vers 16
heures, Géreaux aperçoit de loin, sur une hauteur, un groupe de cavaliers :
est-ce le salut ? La colonne de Barral doit se trouver dans les environs,
c’est elle sans doute, il faut à tout prix attirer son attention. Le
capitaine ordonne de hisser un drapeau sur le marabout ; comme il n’v en a
pas, les hommes se hâtent d’en fabriquer un ; Chappedelaine donne un morceau
de sa ceinture rouge, Lavayssière sa cravate bleue de chasseur, on y joint un
mouchoir-blanc, et voilà les trois couleurs assemblées ; il manque encore une
hampe : on prend un des deux roseaux qui étaient là, celui qui ne servait pas
de boite aux lettres, on fixe le drapeau à son extrémité, et le carabinier
Strapponi monte attacher au haut d’un des figuiers le glorieux emblème de la
patrie. Une grêle de balles accueille l'apparition du brave carabinier ;
Strapponi ne s’émeut pas, il s’acquitte de sa périlleuse mission sans être
atteint, et fait flotter le drapeau au-dessus du marabout et de ses
défenseurs. Ce
signal n'est pas aperçu, il ne peut pas l’être ; comment serait-il remarqué,
si petit, sur ce marabout perdu au milieu des montagnes ? Les Indigènes n’ont-ils
pas d’ailleurs l’habitude de pendre aux arbres des lieux saints des étoffes
qui constituent un lien magique entre eux et le saint personnage de l’endroit
? Rien ne peut révéler la présence d’une troupe dans ce faible réduit ; les
carabiniers sont dissimulés le plus possible, assis ou couchés le long du
petit mur d’enceinte, pour être à l’abri des projectiles, et, de plus, la
fusillade a presque cessé. Abd el
Kader est parti ; les Indigènes qu’il a laissés à la garde de la koubba, et
qui se sont battus depuis le matin-sous un soleil brûlant, sont las, et ils
éprouvent le besoin de se reposer ; les habitants des villages sont allés
porter leur butin en lieu sûr, ou mener leurs prisonniers à l’Emir ; les uns
et les autres s’occupent d'ensevelir leurs morts, qui sont nombreux, et de
soigner leurs blessés. Quant aux carabiniers, ils sont toujours aux aguets ;
mais l’ordre est d’économiser les munitions, de ne tirer que dans un cas de
nécessité absolue. Le silence est presque complet vers la fin de la journée,
aux abords de la koubba. De temps à autre, un ou deux coups de feu isolés ;
ce sont des Indigènes qui tirent sur les carabiniers : mais ces décharges se
confondent avec toutes celles qui retentissent dans les montagnes, et qui
sont la manifestation de la joie générale. Le jour
tomba sans qu’un nouvel assaut eût été tenté contre la koubba ; la nuit
apporta un peu de fraîcheur aux malheureux Français, qui étaient exténués par
tant de luttes et d’émotions, et qui ne pouvaient ni se garantir contre les
ardeurs du soleil, ni étancher leur soif. Cette
nuit du 23 au 24 fut assez calme ; mais, tandis que leurs ennemis mangeaient,
dormaient, réparaient leurs forces, les assiégés s’occupaient d’organiser la
défense de leur asile ; ils crénelaient leurs murs, et coupaient leurs balles
en morceaux pour avoir plus de coups à tirer. Le 24
au matin, Abd el Kader, qui était allé camper sur les bords de l’oued Taouli,
à l’endroit même où Montagnac avait bivouaqué la veille, expédia sous bonne
escorte Courby de Cognord et les autres prisonniers dans la direction du
Maroc, de manière à être plus libre pour continuer sa marche. Vers
quel point allait-il se diriger ? Il eut un moment l’intention, comme Courby
de Cognord l’apprit plus tard au cours de sa captivité, d’aller attaquer
Djemmaa-Ghazaouet ; mais lorsqu’il sut que le poste était muni de canons, il
renonça à ce projet, préférant s’emparer de Nedroma, et marcher ensuite
directement sur les Trara. L’Emir connaissait l’effroi que l’artillerie
inspirait à ses coreligionnaires, et il craignait sans doute d'être arrêté
longtemps devant Djemmaa-Ghazaouet ; la poignée d’hommes qui lui résistait à
l’abri de petits murs d’un mètre de hauteur lui montrait ce dont étaient
capables des soldats décidés à tout ! Il ne
pouvait cependant laisser sur ses derrières la troupe française qui tenait
encore dans le marabout ; if voulait en finir avec elle. Il envoya donc à
Géreaux un nouveau billet : il lui disait qu’il était revenu pour s’emparer
de lui coûte que coûte ; il lui promettait de le bien traiter, lui et ses
hommes, en cas de soumission immédiate, mais il l’avertissait que dans le cas
contraire il massacrerait tous les combattants. Géreaux lui renouvela sa
fière réponse. Les Indigènes commencèrent alors à tirer sur la koubba ; leur
fusillade prit vers 10 heures une grande intensité, lorsque le gros des
forces de l’Emir fut arrivé auprès de lui ; mais les cavaliers, rendus
prudents par la sanglante expérience de la veille, n’osèrent pas s’approcher
des carabiniers. Un
nouvel assaut paraissait inutile à Abd el Kader, qui comptait sur la famine
pour réduire les assiégés. Sans prolonger ses efforts, il fit sonner la
marche de la cavalerie par un clairon français prisonnier, pour donner à ses
hommes le signal du départ ; les carabiniers purent alors voir la foule des
cavaliers s’éloigner en colonne dans la direction de Nedroma. L’Emir
continuait vers l'est sa marche victorieuse, mais en laissant autour du
marabout un nombre d’hommes suffisant pour surveiller et harceler les
Français qui le défendaient ; il avait en effet disposé à quelque distance
trois postes de 150 hommes chacun, fournis respectivement par les
Ouled-Djenane, les Souhalia et les Msirda, qui avoisinent le marabout. Après
le départ de l’Emir, la fusillade devint moins vive de part et d’autre. Les
Indigènes avaient consommé beaucoup de poudre dans la journée précédente, et
ils avaient pu constater que les balles frappaient les murs sans effet ;
quant aux carabiniers, ils avaient bien emporté chacun quarante cartouches,
mais dans les premiers moments de la lutte ils en avaient tiré beaucoup, et
la résistance aux assauts en avait aussi exigé un grand nombre ; ni les
assiégeants ni les assiégés n’étaient donc en mesure de fournir un feu
nourri. Les
Indigènes cherchaient à arriver assez près pour lancer des pierres ; voyant
que les assiégés ne leur répondaient pas, ils s’enhardissaient et
s’approchaient jusqu’à ce que quelques coups de fusil tirés à bout portant
eussent semé la mort dans leurs rangs. C’est ainsi que dans la soirée, le
caporal Rossignol tua un notable. La nuit
du 24 au 25 se passa dans l'attente ; les Indigènes se rapprochaient,
jetaient des pierres dans le marabout et demandaient aux carabiniers s’ils
voulaient boire de l’eau fraîche et manger des galettes chaudes ; peut-être
cette offre était-elle dictée par l'ironie, peut-être était-elle provoquée
par l’appât du gain ; quoi qu’il en soit, Géreaux refusa leurs services. Cependant,
dans la matinée du 25, la faim commençait à torturer les assiégés : les
maigres provisions réparties le 23 consommées, les quelques figues des arbres
cueillies, les carabiniers avaient été réduits à mâcher les herbages et les
feuilles qui se trouvaient dans l'enceinte du marabout. La soif surtout était
un supplice pour ces malheureux, enfiévrés par trois jours de lutte, épuisés
par les veilles et brûlés par le soleil ; la souffrance les poussait aux
pires extrémités : les uns buvaient leur urine en l’additionnant d’un peu
d’absinthe prise à l’unique bouteille qu’ils possédaient ; les autres
recueillaient l’urine des trois chevaux qui se trouvaient dans l’enceinte, et
la portaient avidement à leurs lèvres. Le
capitaine de Géreaux, de forte corpulence et souffrant en outre de sa
blessure, était presque toujours assis ; il paraissait soucieux et fatigué,
mais il dirigeait néanmoins la défense avec calme. Le lieutenant de
Chappedelaine allait sans cesse d’une des faces de l'enceinte à l’autre, en
se baissant, et transmettait les ordres du capitaine ; c’était lui qui
parlait aux hommes, qui les encourageait ; c’était à lui que les hommes
s’adressaient pour savoir s’ils n’allaient pas tenter de sortir de cet enfer
: « Lieutenant, lui disaient-ils, allons-nous achever de cuire dans cette
marmite ? Mourir ici de l’horrible famine, ou mourir en combattant les armes
à la main, ce dernier parti 11’est-il pas de beaucoup préférable ? Sortons
donc, tandis qu’il nous reste encore la force de marcher. » Dans
cette journée du 25, les Indigènes continuèrent à lancer des pierres aux
carabiniers ; cependant, ils cessèrent pour demander la permission d'enterrer
leurs morts, qui couvraient les abords du marabout. Ils renouvelèrent encore
leurs offres de vendre de l’eau et des vivres ; mais Géreaux refusa ces
avances, par crainte que les aliments offerts ne fussent empoisonnés. Le
capitaine n’avait pas perdu tout espoir ; il comptait être secouru. Il avait
envoyé dès le 23 à Barral, par un Kabyle, un billet dans lequel il lui
exposait sa situation et lui demandait de le délivrer. Barral, auquel les
deux carabiniers échappés avaient raconté que la colonne était complètement
anéantie, et qui avait dû recevoir par des Indigènes confirmation de la
défaite de Montagnac, pensa que cette lettre n’était qu’un subterfuge d’Abd
el Kader destiné à l’attirer dans un guet-apens ; il fit donner vingt-cinq
coups de bâton au malheureux émissaire, puis le renvoya cependant s’assurer
de l'existence et de la position de Géreaux ; le Kabyle revint au marabout
recevoir les dix francs qui lui avaient été promis, mais il ne voulut pas
recommencer une mission qui lui avait valu un pareil traitement. Un autre
Kabyle avait été envoyé dès le 23 au général Cavaignac ; Géreaux n’avait plus
eu de ses nouvelles. Le 24,
des Indigènes avaient de nouveau offert leurs services aux défenseurs du
marabout. Ils s’approchaient pendant le jour à une certaine distance, ils
esquissaient un geste discret, puis ils gagnaient du terrain en faisant
semblant de tirailler, pour ne pas exciter la méfiance de leurs
coreligionnaires. Les carabiniers les laissaient venir, l’interprète Lévy
conversait avec eux, et les billets leur étaient passés par le moyen du long
roseau fendu ; mais ces intermédiaires semblaient offrir peu de garanties : «
Nous n’avions aucune confiance en ces hommes, disait à ce sujet Natali, car
nous avions tout lieu de croire que c’était nous qu'ils trompaient. » La
nuit, il était encore plus difficile que le jour de communiquer avec eux,
parce que la surveillance des postes était plus active ; les carabiniers
entendaient à chaque instant des cris que l’interprète leur traduisait : «
Sentinelles, prenez garde à vous ». Malgré
le peu de confiance que lui inspiraient ces hommes, Géreaux s’était servi
d’eux ; c’est parce qu’il ne voulait négliger aucun moyen de salut qu’il
avait envoyé des émissaires à Barral et à Cavaignac. Celui qui était revenu
au marabout affirmait avoir accompli sa mission auprès de Barral ; mais
peut-être à son tour Géreaux ne l’avait-il pas cru sincère. D'ailleurs,
même en ajoutant foi au récit de l'Indigène, même en pensant que l’éveil eût
été donné aux camarades de Lalla-Maghrnia, le capitaine des carabiniers se
voyait forcé d’abandonner l’abri qu’il occupait, puisque nul secours
n’apparaissait. La
surveillance des assiégeants ’s’était relâchée dans l'après-midi du 25, et ne
se manifestait plus par des attaques ; mais si les Indigènes se contentaient
de rester dans leurs postes, c’est parce qu’ils paraissaient sûrs de tenir
leur proie. Cependant
une lueur d’espoir brilla aux yeux des assiégés : vers 16 heures, un Indigène
se présenta à eux et fît signe qu’il désirait leur parler ; on le laissa
approcher, et l'interprète Lévy lui demanda ce qu'il voulait dire. Il proposa
alors de conduire pendant la nuit le détachement en sûreté, soit à
Djemmaa-Ghazaouet, soit à Lalla-Maghrnia ; il se disait « maire » d’une
localité voisine, et s’offrait lui et son fds unique comme gages de sa bonne
foi ; les carabiniers les auraient tenus en Ire leurs mains, liés tous les
deux, et les auraient tués à la moindre alerte ; il demandait, en retour du
service qu’il rendrait, une bonne récompense. Le capitaine de Géreaux, ne
voyant pas d’issue à la situation, accepta ces propositions, et promit même à
l’Indigène une somme énorme s’il réussissait dans ce projet. Le rendez-vous
fut donc pris pour 20 heures. Mais, la nuit venue, on attendit en vain le
retour de l’Indigène ; c’était probablement un espion qui avait voulu
connaître les intentions des Français. L’interprète entendit en effet les
assiégeants dire à leurs sentinelles au moment où ils les plaçaient : « Sois
sans crainte, une fois désarmés, nous les conduirons tous à l’Emir. » Géreaux
avait résolu de partir coûte que coûte dans la nuit ; mais cette
malencontreuse convention avait donné l’éveil aux Indigènes, qui redoublèrent
de surveillance et rapprochèrent leurs sentinelles plus que de coutume. Les carabiniers étaient aux aguets, épiant les gestes de leurs ennemis ; ces malheureux, déjà épuisés par trois jours de fatigues, de combats et de privations, passèrent ainsi de longues heures dans la fièvre et l’angoisse ; et cependant ils ne purent trouver d’occasion favorable pour mettre leur projet à exécution. L’aube du 26 parut sans qu’ils eussent tenté de quitter le marabout. |