La charge des
hussards. — L'intervention des trois compagnies de chasseurs. — Le commandant
Froment-Coste et la compagnie Burgard.
Le jour
parut, mettant un terme à ces heures d’angoisse. Pendant que les soldats
faisaient le café, Montagnac examina le terrain environnant ; il put
distinguer vers l’ouest, non loin de l’itinéraire qu’il avait suivi pendant
la nuit, des Indigènes qui paraissaient l’observer ; ils étaient à peu près
le même nombre que la veille, installés sur la crête qui, partant du djebel
Kerkour, se dirige vers le nord en dominant les ravins de l’oued Mettons ;
les uns étaient assis, les autres à cheval. Tenter
une attaque contre un ennemi qui disposait probablement de forces
considérables, au milieu d’un pays peu sûr et même hostile, c’était une
opération risquée. Montagnac
s’en rendit compte et envoya à Barral un cavalier indigène, porteur d’une
lettre dans laquelle il demandait à son camarade de l’appuyer sans retard ;
cet émissaire fut arrêté par des Indigènes du pays qui l’engagèrent à rester
avec eux. Les
communications étaient donc coupées. Montagnac ne devait plus compter que sur
ses propres moyens, jusqu’au moment incertain où la colonne de Barral
interviendrait d’elle-même. Mais il ne pouvait plus être arrêté par aucune
considération ; sa décision était prise. A 6 h.
½, il donne l’ordre à Courby de Cognord de se tenir prêt à monter à cheval,
en selle nue, avec ses hussards. Trois compagnies de chasseurs doivent les
suivre sans sacs sous les ordres du capitaine de Chargère ; ce sont : la 3e,
commandée par le sous-lieutenant Larrazet, la 6e par Chargère, la 7e par le
lieutenant de Raymond-Lasbordes. Le commandant Froment-Coste reçoit l’ordre
de rester au camp avec la compagnie de chasseurs du capitaine Burgard (2e compagnie) et la compagnie de carabiniers
du capitaine de Géreaux ; ces compagnies gardent avec elles les mulets et
tous les bagages, ceux de la cavalerie comme ceux de l’infanterie ; de plus,
7 hussards, parmi lesquels un jeune cavalier nommé Natali, sont laissés avec
elles. La
petite colonne, guidée par Montagnac, s’engage dans le ravin de l’oued
Mettous, situé un peu à l’ouest de Sidi-Tahar, et qu’elle a traversé pendant
la nuit ; les cavaliers conduisent leurs chevaux par la bride, pour ne pas
effrayer les Indigènes et ne pas leur faire prendre la fuite ; Montagnac
craint de laisser échapper cette occasion de leur infliger une leçon. Mais à
peine a-t-il marché pendant dix minutes qu’il voit les Indigènes placés en
observation monter tous à cheval et le suivre sur la crête qui domine le
ravin à l’ouest. Aussitôt il donne l’ordre à Courby de Cognord d’aller les
disperser avec ses hussards. Le commandant saute en selle, gravit la montagne
au galop et, arrivé au sommet, poursuit avec vigueur les cavaliers ennemis ;
ceux-ci tirent quelques coups de fusil, puis ils vont se joindre à des
groupes masqués par des accidents de terrain. Les hussards n’ont cependant
pas encore en face d’eux plus de 200 hommes. Courby
de Cognord échelonne alors ses deux pelotons à très petite distance et
continue son mouvement en avant. Mais des fantassins indigènes surgissent de
tous côtés et commencent un feu nourri, tandis que le nombre des cavaliers
augmente d’une façon inquiétante. Montagnac, qui s’est porté en avant avec
les hussards, et se trouve à leur tête, donne à Courby de Cognord l’ordre de
charger l’ennemi ; les deux pelotons s’élancent successivement, se
précipitent sur les Indigènes et les repoussent en leur faisant éprouver
d’assez grandes pertes. Mais, au lieu de fuir comme d’ordinaire, ceux-ci
résistent vigoureusement ; ils sont fanatisés par la proximité de l’Emir et
ils se savent supérieurs en nombre, ayant pu compter homme par homme les
Français. La mêlée devient sanglante ; les hussards n’attaquent plus, ils
cherchent seulement à résister ; de tous côtés se livrent des combats
partiels et acharnés, se déroulent des épisodes saisissants. Un
brigadier nommé Nélig, qui avait son congé dans son porte-manteau et allait
rentrer en France, disparaît tout à coup au milieu d’une nuée d’indigènes ;
quelques minutes se passent ; les hussards qui se sont précipités à son
secours le ramènent bientôt, mais dans quel état ! il avait été jeté à terre
et les Indigènes avaient commencé à lui scier le cou, du côté de la nuque. «
Les hussards, en ramenant Nélig, le soutenaient, a raconté Barbut : mais
quand ils n’avaient pas la précaution de lui soutenir la tête, celle-ci
tombait en avant. C’était une image affreuse à voir. Ce malheureux remuait
ses lèvres et ses yeux ; il agitait ses bras, il faisait des efforts inouïs
pour parler, il ne pouvait plus se faire entendre ; le souffle lui manquait
et, à chaque soubresaut, cette tête à demi décollée retombait en avant, comme
une jugulaire qu'on abaisse, et le sang qui s’échappait de cette horrible
blessure coulait à flots sur les hommes qui reconduisaient le brigadier. A
peine l’infortuné Nélig était-il ramené au milieu des siens qu’il rendait le
dernier soupir. » Les
pertes des hussards sont sensibles. Bientôt trois officiers sur quatre sont
atteints ; Montagnac est gravement blessé d’un coup de feu au bas-ventre, le
capitaine Saint-Alphonse a la tête traversée d’une balle, le lieutenant Klein
reçoit plusieurs blessures, et va mourir un peu plus à l’est, dans les bras
du hussard Maetz. Courby
de Cognord est encore indemne : lancé à 20 ou 30 pas en avant de ses deux
pelotons, il lutte vaillamment contre la horde qui l’entoure. Mais son cheval
reçoit une balle dans le haut de la jambe droite de devant, se sent blessé,
et part au galop vers l’ennemi ; une cinquantaine de pas plus loin, il reçoit
une seconde balle, chancelle et tombe avec son cavalier. Les Indigènes se
précipitent de ce côté. Un
hussard du nom de Testard a vu la scène ; il s’élance au galop, arrive vers
Courby de Cognord qui se relève avec peine, et, descendant de cheval :
« Montez, mon commandant, lui dit-il ; à pied que ferez-vous ? Vous seul
pouvez nous sauver tous. Quant à moi, advienne que pourra. » D’un
coup d’œil, Courby de Cognord a jugé la gravité de la situation ; il accepte
: « Ce n’était pas le moment, a-t-il écrit plus tard, de faire assaut de
générosité avec Testard ; il fallait veiller au salut des braves qui me
restaient. » Il dit à Testard de se retirer sur les derrières, saute sur le
cheval qui lui est offert, et se dirige vers les hussards qui luttent encore
; les Indigènes se lancent à sa poursuite. Testard
en profite pour chercher dans les fontes de la selle du commandant une paire
de pistolets qui s’y trouve ; il va les sortir lorsque le cheval se relève
par un effort brusque, rendant la besogne plus difficile. A ce moment trois
Indigènes arrivent vers le hussard et tirent sur lui ; par un hasard
providentiel, les balles ne le touchent pas et vont se loger dans les flancs
du cheval, qui tombe à nouveau. Testard en profite pour prendre dans les
fontes les deux pistolets qui, par bonheur, sont chargés ; il étend roide
mort l’un des trois Indigènes et tire sur les deux autres qui fuient, sans
les toucher. Il jette ses pistolets désormais inutiles, prend en mains son
fusil chargé qu’il a jusqu’alors gardé en bandoulière, engage dans son
poignet droit la dragonne de son sabre, et se met en mesure de rejoindre ses
camarades. Courby de Cognord a rallié les hussards ; il a exécuté avec eux
une nouvelle charge et a repoussé les Indigènes à 100 ou 150 mètres. Mais la
cohésion ne peut se maintenir dans sa troupe ; le champ de bataille se
déplace à chaque instant ; des charges partielles ont lieu, par quatre, par
six : les hussards qui sont, démontés se forment en groupes, protégés par
ceux dont les chevaux ne sont pas encore touchés ; des isolés se défendent
individuellement, jusqu’à ce qu’ils soient morts ou pris. Testard,
qui se dirige vers un groupe de hussards, rencontre un fantassin kabyle qui
lui crie de se rendre ; il l’ajuste, le manque, mais lui fend la tête d’un
coup de sabre. Plus loin, il ramasse un képi à cinq galons, c’est celui de
Montagnac ; le lieutenant-colonel, qui veut encore prendre part au combat,
passe à côté de lui affreusement pâle, la voix éteinte, la main sur sa
blessure : son uniforme et son cheval sont couverts de sang ; Testard lui
présente son képi, que le colonel remet avec beaucoup de peine sur sa tête,
pour le laisser retomber quelques pas plus loin. Le brave hussard continue
vaillamment sa retraite ; mais, après avoir abattu successivement plusieurs
ennemis, il est attaqué par trois Indigènes à la fois, reçoit un violent coup
de crosse sur la nuque, est renversé et pris ; Il n’a aucune blessure. Ses
vainqueurs, trois officiers d’Abd el Kader, n’ont pas la barbarie de lui
couper la tête ; il se contentent de le dépouiller de ses armes et de
l’emmener en croupe loin du champ de bataille. Du haut
du djebel Kerkour, position dominante, Abd el Kader observait les événements
; le gros de ses troupes était massé au sud-ouest des crêtes, du côté de
Souig, et n’attendait que le moment favorable pour agir. Tout à coup une
masse énorme de cavaliers indigènes débouche de tous côtés : les uns arrivent
sur la droite de Courby de Cognord, grâce à des ravins qui ont dissimulé leur
marche, par le petit col de Dar-Zaouia : ce sont les soldats du khalifa
Bou-Hamidi ; les autres surgissent devant son front, en franchissant les
crêtes du djebel Kerkour : ce sont les fidèles d’Abd el Kader, commandés par
l’Emir en personne. Les hussards, réduits à une quarantaine au plus, sont
menacés d'être enveloppés par le flot grossissant des Indigènes. Courby
de Cognord songe à la retraite. Il ne peut se rabattre vers l’infanterie
restée assez loin en arrière, car il serait obligé pour cela de s’enfoncer
dans les ravins, et risquerait d’être écrasé sans pouvoir se défendre. En
jetant un coup d’œil sur le terrain et sur la direction d’attaque de
l’ennemi, il ne voit qu’un parti à prendre : gagner un mamelon situé sur ses
derrières, à 1 kilomètre environ au sud-est, et y attendre l’infanterie. S’il
n’a pas l’espoir d’y battre l’ennemi trop nombreux avec lequel il est aux
prises, il compte du moins y vendre chèrement sa vie. C’est donc vers ce
point, où s’élève aujourd’hui la colonne Montagnac, que les hussards se
dirigent ; ils chevauchent pêle-mêle, avec les Indigènes et se défendent
contre ceux qui les poursuivent, en même temps qu’ils s’ouvrent un passage à
travers ceux qui leur barrent la route. Chemin
faisant, ils aperçoivent à quelque distance l’infanterie qui vient à eux ;
les Indigènes, qui, dans l’ardeur de la lutte avaient négligé de l’attaquer,
se trouvent surpris à sa vue, et cessent un moment leur feu ; Courby de
Cognord profite de ce répit pour gravir le mamelon. Mais les Kabyles et les
réguliers à pied commencent à déboucher en grand nombre de tous côtés ; ils
viennent surtout du ravin escarpé de l’oued Kerkour, par lequel leurs
cavaliers ne peuvent passer, et dirigent sur les hussards une vive fusillade.
Le commandant perd bientôt son second cheval, atteint de plusieurs balles, et
il arrive au piton n’ayant plus qu’une trentaine d'hommes, dont les chevaux
sont presque tous blessés. Montagnac
s’était dirigé vers le piton avec les hussards. Courby de Cognord l’avait
rencontré dans ce trajet : le lieutenant-colonel était affreusement pâle, la
tête nue, la main droite appuyée sur sa blessure, et paraissait mortellement
atteint. Il arrive au mamelon sous la protection du détachement, et s’assied,
aidé par quelques hommes, sur le revers nord-ouest du mamelon, face au point
d’où viennent les trois compagnies de chasseurs. Pendant ce temps, Courby de
Cognord court au revers opposé : là, combattant à pied à la tête de ses
hussards, il s’efforce de repousser les Kabyles et les réguliers qui montent
à. l’assaut de ce côté et essaie de tenir bon jusqu’à l’arrivée de
l’infanterie. Les
trois compagnies de chasseurs, restées en arrière lors de la première charge
de Montagnac, avaient continué à suivre le ravin qui les menait au Kerkour ;
mais, quoique ayant pressé l’allure, elles n’avaient pu prendre part à
l’engagement de la cavalerie. En approchant du théâtre de la lutte, elles
étaient arrivées sur le flanc des cavaliers ennemis acharnés à la poursuite
des hussards ; les Indigènes avaient abandonné la lutte contre leurs premiers
adversaires pour faire face aux seconds, et s’étaient arrêtés sur les pentes
de la montagne, entre l’endroit où avaient eu lieu les premières charges et
le mamelon où s’était réfugié Courby de Cognord. Les
chasseurs ont alors à choisir entre deux partis : ou se précipiter sur les
cavaliers indigènes pour les repousser vers l’ouest, ou chercher à gagner le
mamelon pour s’y défendre avec les hussards ; le second parti est le plus
sage, mais ce n’est pas celui qu’adopte Montagnac. De
l’endroit où il est assis, et malgré son horrible blessure, le
lieutenant-colonel continue à diriger le combat ; il donne l'ordre, de la
voix et du geste, aux compagnies qui arrivent, de charger l’ennemi. Lorsque
Courby de Cognord, qui n’a mis que quelques minutes à repousser les
agresseurs du versant sud, revient du côté opposé pour appeler à lui
l’infanterie, il est trop tard, la tête de colonne se trouve déjà engagée
avec les cavaliers indigènes. Alors
commence, selon l’expression de Courby de Cognord, « une scène épouvantable
de carnage et d’horreur ». Les compagnies d’infanterie, qui n’ont pas pu
arriver en ordre, puisqu’elles marchent au pas de course depuis longtemps,
sont, attaquées par les Indigènes, dont le nombre s’est considérablement
accru. Il y a autour d’elles, d’après Courby de Cognord, « de cinq à six
mille hommes, sans compter les réguliers à pied et les Kabyles du pays. » Le
capitaine de Chargère veut faire occuper un mamelon situé vers l’est, du côté
où se sont retirés Montagnac et Courby de Cognord, de manière que l’ennemi ne
puisse pas le séparer des hussards, et l’envelopper complètement ; il confie
ce soin à une section commandée par le sous-lieutenant Larrazet. Le brave
officier s’élance à la tête de ses hommes ; mais en un instant sa section est
écrasée, dispersée, anéantie par les cavaliers indigènes ; lui-même, frappé
de deux coups de sabre à la tête, aveuglé par le sang, tombe évanoui au
milieu des cadavres de ses soldats. Le lieutenant de Raymond-Lasbordes
succombe à la tête de sa compagnie, après avoir fait preuve d’une valeur
héroïque. Le
capitaine de Chargère rassemble les débris des chasseurs et les forme en
carré pour mourir les armes à la main. Comme les Indigènes lui offrent la vie
sauve, il s’écrie fièrement : « Plutôt être haché cent fois que de me rendre
», et se fait tuer quelques instants plus tard. Les chasseurs sont enveloppés
de toutes parts ; formés par petits carrés, ils accomplissent des prodiges de
valeur. Montagnac
voit dans quelle situation désespérée il se trouve, et songe à appeler du
renfort ; il s’adresse à Barbut, qui se trouve près de lui, et qui a
jusque-là vaillamment combattu aux côtés de Courby de Cognord : « Monsieur
Barbut, lui dit-il, allez au camp d’où nous sommes sortis dans la matinée,
vers 6 h. ½ ; courez prévenir le commandant Froment-Coste que je suis
blessé mortellement ; qu’il vienne en personne me remplacer et prendre le
commandement, et qu’il nous envoie sur-le-champ une compagnie de secours. »
Barbut s’élance, accompagné d’un seul hussard. Les cavaliers indigènes
aperçoivent bientôt les deux Français, et près de trois cents d’entre eux se
jettent à leur poursuite ; mais c'est en vain qu’ils déchargent leurs armes
contre eux : Barbut et le hussard ne sont pas atteints, et ils continuent
leur course vers le camp. Pendant
que la tête de la colonne de Chargère s’est engagée sur l’ordre de Montagnac,
les chasseurs qui n’ont pu suivre ont obliqué à gauche en arrivant vers leurs
camarades, et se sont ralliés sur le mamelon à la voix de Courby de Cognord ;
le commandant se trouve bientôt à la tête d’une soixantaine d’hommes,
hussards et chasseurs. Cette vaillante phalange, entourée par les Indigènes,
leur oppose une résistance désespérée et leur inflige des pertes énormes. A
plusieurs reprises, les réguliers d'Abd el Kader crient aux Français : Macach
baroud, semi semi, c’est-à-dire : « Ne vous battez plus, soyons amis » ;
mais ils ne reçoivent d'autre réponse que des coups de fusil. Dans une
situation si critique, pas un soldat ne manifeste la moindre faiblesse, tous
luttent avec ardeur. Le
lieutenant-colonel de Montagnac leur donne l’exemple de l’énergie ; quoique
souffrant horriblement de sa blessure, il s’efforce de maintenir la confiance
autour de lui ; soutenu par un chasseur du 8e bataillon nommé Perrin, il
s’écrie : « Courage, enfants ! vous le voyez, les balles ne font pas de
mal. » Il a placé son mouchoir entre son ceinturon et sa tunique, pour
arrêter le sang qui s’écoule ; son visage ne s’altère pas, son regard brille
toujours de la même audace ; mais ses forces diminuent, et bientôt il tombe
dans les bras de Perrin, en prononçant une dernière fois les mêmes mots : « Courage,
mes enfants, courage !... » Courby
de Cognord, qui depuis un moment déjà commande d’une manière effective,
continue à organiser la défense du mamelon ; il place les hommes aux points
les plus menacés, il les anime de son courage, il leur fait espérer la
prochaine arrivée de Froment-Coste. Le
commandant du 8e bataillon de chasseurs n’avait pas attendu les ordres de
Montagnac pour voler au secours des combattants. Peu après le départ des
trois compagnies, il avait envoyé sur une hauteur en avant du camp une
quinzaine de carabiniers commandés par le lieutenant de Chappedelaine ; cet
officier avait vu la charge de Montagnac, la défaite des hussards, leur
retraite sur le mamelon, et l'enveloppement de l’infanterie par une masse
indigène qu’il estimait à trois mille hommes ; il avait assisté aux deux
assauts infructueux donnés au mamelon, et il avait prévenu de ces événements
Froment-Coste. Celui-ci, impatient de savoir ce qui se passait, était
lui-même monté sur un petit mamelon proche du camp, avec le sergent clairon
Saint-Martin et le clairon Rolland ; ce qu’il put voir lui confirma ce qu'il
venait d’apprendre par Chappedelaine. En
présence du danger que courent ses braves camarades, Froment-Coste n’hésite
pas : il se met en route dans la direction du combat avec la compagnie
Burgard, sans sacs : le capitaine adjudant-major Dutertre part avec lui.
Géreaux reste donc seul à la garde des bagages, avec le lieutenant de
Chappedelaine, le chirurgien Rosaguti et l’interprète Lévy : il n’a plus sous
ses ordres que sa compagnie de carabiniers et les 7 hussards. A une
petite distance du camp, Froment-Coste rencontre Barbut qui venait le
chercher. Le brave sous-officier, malgré les dangers auxquels il s’est
exposé, n’a pas de blessure ; seul le cheval du hussard qui l’accompagnait a
été touché par une balle. Barbut transmet à Froment-Coste les ordres de Montagnac,
et il lui explique la terrible situation dans laquelle se trouvent ses
camarades. La compagnie Burgard double l’allure. A
quelques pas plus loin, elle est rejointe par le hussard Maetz. Au plus fort
de la mêlée, cet homme avait quitté un moment ses camarades pour panser les
blessures de son officier, le lieutenant Klein ; il l’avait accompagné sur le
revers du mamelon vers lequel devait se diriger un moment après Courby de
Cognord, l’avait couché à terre et lui avait prodigué tous ses soins ; mais
Klein était mort dans ses bras. Maetz avait alors voulu retourner au combat ;
armé des deux pistolets de son lieutenant, du sien, de son fusil et de son
sabre, il s’était dirigé vers son escadron. Les Indigènes avaient déjà
progressé et lui barraient la route : il s’était trouvé aux prises avec cinq
d’entre eux, et s’était décidé à se diriger, tout en se défendant, sur le
camp de Sidi-Moussa ; lorsqu'il arriva vers la compagnie Burgard, il avait
tué trois de ses adversaires ; les deux derniers, auxquels il tenait toujours
tête, prirent la fuite en voyant les chasseurs. Froment-Coste cita Maetz en
exemple à ses hommes, et continua sa route vers le théâtre du combat. Du côté
du Kerkour, le feu se ralentissait, l’œuvre de destruction s’achevait. Des
chasseurs d’Orléans qui avaient exécuté la charge contre les cavaliers
indigènes, pas un ne restait debout : ceux qui n’avaient pas été tués
gisaient couverts de blessures ou étaient prisonniers. Déjà les Indigènes
décapitaient les morts et les mourants ; tandis qu’ils coupaient les télés du
lieutenant de Raymond-Lasbordes et du capitaine de Chargère, ils relevaient
le sous-lieutenant Larrazet, le dépouillaient de tous ses vêtements, et
l’emmenaient prisonnier. Sur le petit mamelon, les défenseurs, hussards et
chasseurs, n’étaient plus que douze ou quinze... Leur perte était imminente
si les secours n’arrivaient pas. La
compagnie Burgard marchait toujours, lorsque tout à coup apparaît devant elle
un hussard lancé au galop ; il a les effets en désordre, le visage couvert de
sueur et de poussière, les yeux hagards. C’est un nommé Daveine, qui sert
depuis 1839 et qui porte le galon de première classe : « Que
veux-tu ? lui crie-t-on. — Ils
sont tous morts... tout est fini ! » Et
Daveine continue sa course vers le camp. Cette allure égarée, ce mot jeté au
passage produisent quelque impression sur les chasseurs ; un frisson parcourt
la troupe qui avance. Elle
n’est plus guère qu’à un kilomètre du mamelon ; Froment-Coste a envoyé en
avant le capitaine Burgard et le maréchal des logis chef Barbut, pour être
renseigné sur ce qui se passe. Ceux-ci, d’une petite éminence qui permet de
voir le champ de bataille, assistent aux derniers efforts de la poignée
d’hommes qui combattent encore, et les voient succomber sous un troisième et
plus furieux assaut. Ce fut
une lutte poignante et héroïque, dans laquelle chaque soldat accomplit des
prodiges de valeur. Courby de Cognord, frappé de trois coups de feu à la
fois, tomba, et les Indigènes, ne voyant plus le chef, s’élancèrent avec des
cris sauvages sur les quelques soldats encore debout et les accablèrent en un
instant. Ceux qui moururent sur-le-champ emportèrent à jamais le secret de
leur vaillance, mais ceux qui tombèrent vivants aux mains des Indigènes
gardèrent la trace de la fureur avec laquelle ils avaient combattu. Le caporal
Parés avait douze blessures : deux coups de feu. trois coups de yatagan, et
sept coups de poignard ; le hussard Sutty, cinq : trois coups de feu et deux
coups de yatagan ; le hussard Peignier, qui avait eu deux chevaux tués sous
lui, était blessé de trois coups de poignard et d’un coup de yatagan à la
tête ; le hussard Bois avait reçu un coup de feu à la cuisse et un autre à la
tête ; le maréchal des logis Barbier, un coup de feu à l'œil et un coup de
yatagan à la tête ; le chasseur Jules Perrin, un coup de yatagan à la tête ;
le chasseur Jean-Baptiste Perrin, un coup de yatagan au bras droit et un
autre à la jambe gauche ; le chasseur Roustant, un coup de feu au pied droit
; le chasseur Durant, un coup de feu à la cuisse droite, un au bras droit et
un autre au bras gauche ; le chasseur Chevrot, deux coups de feu, dont un à
la tête ; le chasseur Blancard, un coup de feu au bras droit, un autre au
bras gauche. Des soixante combattants environ qui avaient résisté sur le
mamelon autour de Courby de Cognord, c’étaient les seuls survivants. Les
Indigènes se mirent aussitôt en devoir de couper les têtes et de dépouiller
les morts et les vivants. Courby de Cognord était étendu à terre sans
connaissance, baignant dans son sang ; il reçut à ce moment deux coups de
yatagan, dont l’un lui trancha le menton jusque vers la langue ; il allait
être achevé et décapité, lorsque le khalifa Bou Hamidi, qui venait d’avoir
son cheval tué sous lui et avait été blessé à la jambe en chargeant à la tête
de ses cavaliers, reconnut l'uniforme d’un chef et arrêta le bras des
meurtriers. Il donna l’ordre à un officier de cavaliers réguliers de faire
mettre le commandant sur un cheval, de l’emmener du champ de bataille,
d’avoir soin de lui, et de le conduire à Abd el Kader s'il survivait. Burgard
et Barbut viennent annoncer à Froment-Coste que, du côté du Kerkour, tout est
fini. Depuis un moment déjà, un grand nombre d’Indigènes harcèlent la petite
troupe, et l’obligent à tirailler ; les autres, occupés à dépouiller et à
décapiter les cadavres, ne pensent pas encore à elle, et ne peuvent
d’ailleurs que difficilement d’apercevoir. Burgard ne veut pas cacher la
situation à ses chasseurs, mais au contraire leur proposer l'exemple donné
par leurs camarades : « Mes amis, s’écrie-t-il en s’avançant vers ses hommes,
ils sont tous morts en braves ; apprêtons-nous à faire comme eux. » Nulle
hésitation ne se marque dans les rangs. Cependant une voix se fait entendre :
« Nous sommes perdus. » C’est un jeune soldat du nom d’Ismaël qui exprime
cette crainte. Le
commandant Froment-Coste se retourne vers sa troupe et cherche l’homme. « C’est
toi qui oses te plaindre ainsi ? lui dit-il. Quel âge as-tu ? —
Vingt-trois ans, mon commandant. — J’en
ai quarante, moi ; j’ai donc dix-sept ans de souffrances de plus que toi. Eh
bien ! suis-moi, et viens apprendre comment un soldat français doit mourir
sur le champ de bataille. —
Pardonnez-moi, répond Ismaël, et vous verrez que les jeunes soldats se
battent aussi bien que les vieux. » Cependant
le commandant Froment-Coste songe à sauver les deux compagnies qui lui
restent. Il faut d’abord les réunir : aussi ordonne-t-il la retraite vers le
camp de Sidi-Moussa, afin d’y rejoindre Géreaux et les carabiniers. Mais à
peine a-t-il marché pendant un quart d’heure dans cette direction que le gros
des Indigènes arrive sur lui. Leur œuvre était accomplie au Kerkour ; guidés
sans doute par les cavaliers qui avaient suivi des hauteurs les mouvements de
la troupe française, ils venaient piller le camp de Sidi-Moussa et anéantir
ses défenseurs. Un flot d’indigènes sans cesse grossissant descend de la
montagne ; ces hommes se mêlent à ceux qui harcèlent déjà la compagnie
Burgard, et la petite troupe est en un instant complètement entourée. Froment-Coste,
à cheval au milieu de ses chasseurs, leur donne l’exemple du courage et du
sang-froid ; exposé plus que tous à la mort, il dirige le feu contre les
assaillants ; il vient de prononcer les mots : « Formez le carré », lorsqu’une
balle l’atteint au front ; il tombe entre le clairon Rolland et le sergent
Saint-Martin, qui le relèvent aussitôt ; mais il est mort sur le coup. Le
capitaine adjudant-major Dutertre prend alors le commandement et fait
continuer le mouvement de retraite. Les hommes sont serrés de si près par les
Indigènes qu’ils n'ont pas le loisir de recharger leurs armes ; ils ne tirent
presque plus, ils sont obligés de se défendre à l’arme blanche, et se
contentent de repousser les plus audacieux des assaillants. La compagnie
chemine ainsi sur une hauteur en dos d’âne pour regagner le camp ; à
l’extrémité de ce dos d’âne, elle doit une seconde fois former le carré ;
puis elle reprend sa marche. Dutertre tombe, frappé de plusieurs balles,
l’une au ventre, l’autre à la tête ; étendu à terre sans connaissance, il
paraît mortellement atteint. Les
Indigènes deviennent plus nombreux, plus audacieux. Le capitaine Burgard
reçoit une balle qui lui casse la cuisse ; le maréchal des logis chef Barbut
et l’adjudant Thomas se précipitent vers lui pour le relever et l’entraîner
avec la compagnie ; un genou à terre, Burgard les repousse en leur disant : «
Allez, laissez-moi, occupez-vous de vos hommes, occupez-vous de la compagnie
» ; puis, s’adressant à Thomas, qui ne veut pas l'abandonner : « Je vais
mourir sous cette broussaille. Prenez le commandement. Défendez-vous le plus
longtemps possible. A tout à l’heure ! Nous nous reverrons là-haut. » Au même
moment, plusieurs balles l'atteignent à nouveau et l’étendent mort. Les
chasseurs se groupent alors sous les ordres de l’adjudant. Thomas et du
maréchal des logis chef Barbut, dont le cheval a été tué ; ils forment une
troisième fois le carré, et continuent à lutter. C'est vainement qu’ils
tentent de recharger leurs armes, ils ne peuvent en trouver l’occasion ; le
clairon Rolland, surpris à l’improviste, n’a pas même le temps de retirer sa
baguette du canon, et l’envoie comme projectile à ses agresseurs. Le
désarroi commence à se mettre parmi ceux qui sont encore debout ; chacun se
bat pour son compte. Le sergent Saint-Martin, voyant que l’arme blanche peut
seule dégager les abords du carré, s’écrie à ce moment : « A la baïonnette,
mes garçons ! » et une charge vigoureuse des braves chasseurs fait reculer
les cavaliers indigènes de 50 à 60 mètres. Mais il n’y a plus que douze ou
quinze hommes capables de se battre, et les cavaliers arrivent toujours ; les
fanions d'Abd el Kader apparaissent, encourageant encore les assaillants. Ecrasés
par le nombre, piétines par les chevaux, perdus dans cette foule, les
derniers combattants sont fait prisonniers. Presque
tous étaient blessés : cependant Thomas et Barbut, quoique ayant leurs
vêtements déchirés par les balles, se trouvaient sains et saufs ; ils
allaient avoir la tête tranchée lorsque l’agha des spahis d’Abd el Kader,
Kada ben Hachemi, voyant les galons qui ornaient leurs uniformes, les arracha
à la fureur des Indigènes, les prit sous sa protection et les emmena avec
lui. Les autres furent emmenés individuellement par ceux qui s’en emparèrent.
Rolland, que son clairon signalait à l'attention, fut conduit à Abd el Kader
pour être utilisé au besoin par l’Emir. Le chasseur Ismaël avait tenu la
parole donnée à son commandant : il s’était battu avec une énergie farouche,
et n’avait été pris qu’après avoir reçu trois blessures. C’en était fait de la compagnie Burgard. |