SIDI-BRAHIM

 

CHAPITRE IV. — L’EXPÉDITION DE MONTAGNAC.

 

 

Deux lettres de Cavaignac à Barral. — 21-22 septembre : de Djemmaa-Ghazaouet à l'oued Taouli. — Montagnac n'obéit pas à l'ordre de Barral. — La nuit du 22 au 23 : le bivouac de Sidi-Moussa-el-Anber.

 

Le 17 septembre 1845, le lieutenant-colonel de Montagnac ayant appris que la tribu des Djebala, située au sud-ouest de Djemmaa-Ghazaouet, était troublée par des querelles intestines, décida d’envoyer un détachement de ce côté. Le lendemain 18, à 3 heures, le commandant Froment-Coste partit avec 200 hommes de son bataillon ; il rentra vers 13 h. 30, ramenant avec lui quatre prisonniers. Cette intervention n'eut pas grand effet : les Djebala recommencèrent aussitôt la lutte interrompue, trois hommes furent tués, et les vainqueurs pillèrent les vaincus.

Montagnac résolut alors d’aller lui-même rétablir l’ordre dans cette turbulente tribu. Le 20 septembre, il se mit en route vers 4 heures ; il emmena avec lui le commandant Froment-Coste et 200 hommes du 8e bataillon d’Orléans, ainsi que des hussards ; en partant, il confia le commandement supérieur au chef d’escadrons Courby de Cognord, avec recommandation de lui communiquer les nouvelles importantes qui arriveraient en son absence.

Dans la journée, pendant que Montagnac procédait sans coup férir à quelques arrestations, Courby de Cognord reçut un envoyé du lieutenant-colonel de Barral porteur d’un pli. C’était une lettre écrite par Cavaignac à Barral ; elle lui annonçait que Mouley Cheikh, agha des Ghossel, avait fait défection et s’était dirigé vers les Trara ; Cavaignac priait Barral de faire connaître cette nouvelle à Montagnac, et il recommandait aux deux lieutenants-colonels de redoubler de surveillance.

Courby de Cognord envoya aussitôt cette lettre à Montagnac par un Indigène. Le lieutenant-colonel rentra à 18 heures à Djemmaa-Ghazaouet ; mais il ne prit pas de décision immédiate, et il se contenta de dire à Courby de Cognord : « Je verrai demain ce qu’il y aura de mieux à faire. »

Montagnac passa la soirée dans l’agitation. Cet homme qui vivait seul s’était trop habitué à ne prendre conseil que de lui-même ; son imagination s’exaltait dans la solitude ; il prenait les recommandations pour des remontrances, les conseils pour des reproches. La nature de ses relations avec Cavaignac depuis quelques mois avait encore développé cet état d’esprit. Il se trouva en proie à une grande hésitation. D’une part, Cavaignac lui avait souvent recommandé de ne pas commettre d’imprudence et ne lui avait confié qu’un effectif peu nombreux pour l’empêcher de faire colonne ; et d’autre part il venait lui demander de « redoubler de surveillance » ! C’était, à ses yeux, un reproche injuste, ou même ironique. Il se répandit en plaintes contre son chef, devant un interprète.

Exaspéré, furieux, il se promenait dans son bureau de long en large, et s’écriait : « Ah ! on se plaint que je ne fasse rien, et on me laisse, sans troupe, en présence de toutes les forces d’Abd el Kader. On veut que je l'arrête avec une poignée d’hommes ! Eh bien, soit ! Je sais que je n’en reviendrai pas. Pour moi, cela m’est bien égal, il y a longtemps que j’ai fait le sacrifice de ma peau, mais pour les malheureux qu’on va faire massacrer ! »

L’interprète insistait auprès du colonel pour qu’il ne partît pas ; il lui disait qu'Abd el Kader avait réuni des forces considérables près de la frontière, que ses hommes étaient aguerris, braves et bien armés : « Je le sais, répliquait le colonel, mais il ne m'appartient pas de discuter un ordre, je n’ai qu’à obéir. On verra bien si je suis un homme à reculer devant un devoir, si périlleux qu’il soit ! A la grâce de Dieu ! »

La matinée du 21 septembre se passa cependant sans que Montagnac donnât des ordres. Puis, vers 14 ou 15 heures, il écrivit à Courby de Cognord de se tenir prêt à partir avec lui à 22 heures, et de n’emmener que les chevaux et les hommes bien valides de son escadron ; il envoya des ordres analogues au commandant Froment-Coste pour son bataillon ; cette troupe avait à se munir de deux jours de vivres et, de plus, chaque homme devait être porteur d’un sachet contenant quatre jours de vivres. Les deux officiers supérieurs s’occupèrent aussitôt de réunir les hommes en état de faire colonne. Montagnac emmenait ainsi avec lui, contrairement à son habitude, presque toute la garnison de son poste.

Le même jour, 21 septembre, le lieutenant-colonel de Barral, pour mieux remplir la mission de surveillance que lui confiait Cavaignac, se rapprocha légèrement de Djemmaa-Ghazaouet. Il quitta à 7 heures le bivouac qu’il occupait depuis le 15 septembre, et vint s’établir vers 8 h. 1/2 au col de Bab-Taza ; il tenait ainsi un point stratégique important et dominait la plaine environnante vers le nord comme vers le sud. C’est là qu’il reçut, à 23 heures, une nouvelle lettre de Cavaignac. Le général, qui avait quitté Tlemcen pour opérer chez les Trara, lui prescrivait de prendre à Djemmaa-Ghazaouet 300 hommes du 8e bataillon et des vivres, puis d’amener sa colonne, augmentée de ce renfort, vers Aïn-Kebira. Barral devait ainsi appuyer l’attaque que Cavaignac préparait contre les Beni-Ouarsous.

La lettre qui apportait cet ordre avait subi un retard assez considérable, puisqu’elle devait arriver le matin. Il fallait donc se hâter d’aller prendre les hommes et les vivres nécessaires, de manière à arriver assez tôt pour être de quelque utilité à Cavaignac. Des voitures chargées de malades évacués de Lalla-Maghrnia étaient précisément de passage, se rendant à Djemmaa-Ghazaouet ; elles étaient escortées par un escadron de cavalerie. Barral les fît partir le lendemain matin 22 septembre, sous le commandement du capitaine adjudant-major Perrin-Jonquière ; cet officier reçut une copie de la lettre de Cavaignac pour la remettre à Montagnac, et fut chargé de ramener les 300 hommes du 8e et les hommes valides du 10e d’Orléans et du 15e léger ; les voitures, débarrassées des malades, devaient en même temps rapporter des vivres. Le reste de la colonne descendit du col vers la plaine et alla bivouaquer à un ou deux kilomètres au-dessous de Nedroma, au Bled-el-Djemmaa, pour y attendre les renforts qui devaient venir de Djemmaa-Ghazaouet.

Si Barral envoyait à Montagnac une copie de la lettre reçue, ce n’était pas seulement pour le tenir au courant des intentions exactes du général, mais aussi pour éviter de froisser son camarade en lui transmettant lui-même l’ordre qui lui arrachait à peu près toute son infanterie.

 

Montagnac était déjà parti dans la nuit du 21 au 22 septembre.

A 21 heures, la petite colonne dont il devait prendre le commandement s’était réunie.

Froment-Coste emmenait avec lui 8 officiers : le capitaine adjudant-major Dutertre, les capitaines de Géreaux, Burgard et de Chargère, les lieutenants de Chappedelaine et de Raymond-Lasbordes, le sous-lieutenant, Larrazet et le chirurgien Rosaguti ; il avait rassemblé 346 sous-officiers et chasseurs, et se trouvait ainsi à la tête de 354 officiers et hommes de troupe.

Courby de Cognord emmenait 2 officiers : le capitaine Gentil Saint-Alphonse et le lieutenant Klein ; il avait sous ses ordres 62 sous-officiers et hussards dans le rang, et de plus : deux hussards employés aux bagages des officiers, deux hommes du train des équipages et un soldat du 15e léger, employés comme ordonnances ou préposés aux bagages du lieutenant-colonel de Montagnac ; en tout, 69 officiers et hommes de troupe.

Le convoi comprenait quelques mulets et un petit troupeau de seize moutons constituant la « viande sur pied ».

L’interprète Lévy accompagnait la colonne. Ces effectifs étaient faibles, car on était à une saison où les fièvres sévissaient ; la petite garnison qui fut laissée à Djemmaa-Ghazaouet était composée surtout de malades et de malingres ; le commandement en fut donné an capitaine du génie Coffyn.

A 22 heures, le détachement ainsi constitué se mit en marche, Montagnac en tête, l’infanterie derrière lui, les hussards à l’arrière-garde. Le lieutenant-colonel avait fait garrotter l’indigène arrêté dans l’expédition du 11 au 12 septembre, Ouriachi, et l’avait placé entre quatre carabiniers du 8e bataillon.

La nuit était très sombre, mais le temps superbe. La colonne prit le chemin qui, se dirigeant vers le sud-ouest, passe par Beraoun, traverse le pays des Souhalia, et longe le bas du coteau de Zaouiet-el-Mira. Bientôt elle aperçut devant elle de grands feux sur les hauteurs ; c’étaient des signaux allumés par les tribus qui fuyaient à son approche, et se dirigeaient du côté du Maroc. Montagnac était inquiet ; en route, et sans arrêter la colonne, il fit fusiller Ouriachi comme espion. Après quelques heures de marche el environ une heure avant le jour, plusieurs chefs des tribus avoisinantes vinrent demander à lui parler.

La colonne s’arrêta ; elle se trouvait à Sidi-el-Hadj-Abdallah, où le bivouac fut établi, avec des postes aux alentours. Elle était là à une douzaine de kilomètres de Ghazaouet à vol d’oiseau, c’est-à-dire à près d'une vingtaine en tenant compte des sinuosités du sentier et des différences d’altitude.

Les Indigènes venus aux abords du camp ne dissimulèrent pas leur inquiétude aux soldats. Un Kabyle que le hussard Testard rencontra en menant boire son cheval s’imagina à certains signes de tête, être interrogé : sa figure s'anima et prit un air de pitié ; puis, sans prononcer une parole, il indiqua de son bâton la direction du sud et passa son index allongé sous sa gorge et sur son cou ; cette réponse laissait entendre le sort que l’Emir réservait aux Français ! Un Kabyle mieux informé et plus inquiet sans doute que les autres demanda à parler au colonel et lui donna en tête à tête des renseignements.

Le 22 septembre, dès que le jour parut, Montagnac manda auprès de lui Courby de Cognord et Froment-Coste, pour leur dire qu’on resterait en place encore une heure, afin de permettre aux soldats de faire du café ; il les prévint en même temps qu’il venait de recevoir l’avis qu’Abd el Kader s’avançait vers l’est, et se proposait de coucher le lendemain soir à Sidi-bou-Djenane avec 1.000 à 1.200 cavaliers au moins ; il ajouta que si ces nouvelles étaient vraies, le pays devait être soulevé, et qu’il n’avait pas la prétention d’arrêter l’Emir avec le peu de troupes dont il disposait.

Les renseignements donnés par les Kabyles avaient donc produit une certaine impression sur Montagnac ; mais elle ne fut pas de longue durée. Le matin même, il écrivit au capitaine Coffyn une lettre relative à des guides, dans laquelle il lui annonça qu’il se portait vers l’oued Taouli, et peu après il mit sa troupe en marche dans la direction du sud-est. Pendant le trajet, il apprit qu’Abd el Kader ne devait pas être loin de lui, et vers 13 heures, il s’arrêta pour bivouaquer. Il était arrivé à l’oued Taouli.

Montagnac était revenu en quelque sorte sur ses pas, ou plutôt il s’était porté à 5 ou 6 kilomètres vers le sud-est, se rapprochant ainsi de la route que devait suivre Abd el Kader ; ce mouvement s’accordait bien peu avec les inquiétudes confiées par le colonel à Courby de Cognord et à Froment-Coste.

Le bivouac fut établi sur la rive droite du ruisseau, à un kilomètre environ au sud de la maison appelée Dar-Sidi-bou-Rahal ; c’est vers ce point que l’oued Taouli change de nom pour s’appeler l’oued ben-Defal. Un peu en amont est un confluent pittoresque, formé par la réunion de l’oued Taouli, de l’oued Moussa-el-Anber et de l’oued Mettous.

Le ruisseau auquel ils donnent naissance serpente au milieu des lauriers-roses et roule en septembre un mince filet d’eau ; sur les bords, quelques bouquets de figuiers donnent des ombrages qui contrastent avec cette région dénudée ; vers le nord, on aperçoit, quand on sort du lit du ruisseau, les marabouts coquets et blancs de Zaouiet-el-Mira.

Montagnac fit placer des vedettes sur les deux mamelons situés au nord et au sud du camp, et il laissa reposer sa troupe. A 15 heures, il donna l’ordre de tuer des moutons et de faire la soupe ; à la même heure à peu près, des cavaliers indigènes apparurent à l’est sur les hauteurs de Kern-Anselm et vers le marabout de Sidi-Moussa-el-Anber, au sud, sur les pentes du djebel Kerkour et vers le pays des Ouled-Sliman ; c’étaient, selon les renseignements que lui fournit Mohammed-el-Trari, caïd des Souhalia, des hommes de Bou-Hamidi, khalifa d’Abd et Kader, qui surveillaient ses mouvements ; le caïd ajouta que l’Emir devait suivre de près son lieutenant et qu’il avait l’intention de coucher le lendemain à Sidi-bou-Djenane avec 1.000 à 1.200 cavaliers.

Quelques instants après cet entretien, Montagnac reçut un envoyé de Coffyn, qui lui transmettait l’ordre apporté par le capitaine Perrin-Jonquière. Cet officier était arrivé à 9 heures à Djemmaa-Ghazaouet avec les 100 chevaux d’escorte, les fantassins malades ou éclopés, et les voitures destinées à ramener les vivres. Il n’avait pu remettre à Montagnac, parti dans la nuit, la demande de Barral et la lettre de Cavaignac qui la justifiait. Coffyn en avait pris connaissance en sa qualité de commandant supérieur par intérim ; il avait donné à Perrin-Jonquière 35 hommes du 15e léger et du 10e Orléans, quelques isolés qui devaient rejoindre Lalla-Maghrnia, puis il l’avait fait repartir vers le lieutenant-colonel de Barral avec son escadron d’escorte ; il avait en même temps envoyé à Montagnac l’exprès qui venait de lui arriver vers 15 h. 30 ou 16 heures.

Dans sa lettre, Coffyn rendait compte à Montagnac des mesures qu’il avait prises pour satisfaire autant qu’il le pouvait aux demandes de Barral ; il lui racontait aussi les nouvelles que lui avaient données Si Hamed, caïd des Beni-Menir — fraction des Trara immédiatement à l’Est de Ghazaouet — et Derouich, cavalier du Maghzen. Ces deux Indigènes annonçaient l’arrivée d’Abd el Kader, qui devait camper le 22 ou le 23 au puits de Sidi-bou-Djenane ; l’Emir arrivait, disaient-ils, avec des forces très considérables, auxquelles les Ouled-Riah et les Ouled-Melouck étaient chargés de procurer des approvisionnements ; ses émissaires parcouraient le pays, semant partout l’inquiétude, et les populations des Beni-Menir se réfugiaient dans les montagnes ; le général Cavaignac était toujours à Sidi-bou-Lenouar sur la Tafna, prêt à attaquer les Beni-Ouarsous.

Le colonel appela Courby de Cognord et Froment-Coste, pour leur faire part de ces nouvelles : « Je reçois à l’instant, leur dit-il, une lettre du général Cavaignac par laquelle il me donne l’ordre de lui envoyer 300 hommes du 8e bataillon de chasseurs d’Orléans au passage de la Boule-Noire (Bou-Lenouar) sur la Tafna. Cette lettre a trente heures de retard. Le général me croyait à Djemmaa-Ghazaouet ; maintenant je ne pense pas qu’il convienne de lui envoyer cette troupe, pour deux raisons : la première, parce qu’on ne trouverait probablement pas le général au point indiqué ; la seconde, parce que, si nous quittions la position où nous sommes, tout le pays jusqu'à Djemmaa-Ghazaouet se soulèvera en voyant notre retraite. Mon avis est donc de rester ici. Quel est le vôtre ? » Les deux officiers partagèrent l’opinion de leur chef.

A 16 heures, un des hussards placés en vedette sur le mamelon au sud du bivouac vint prévenir le colonel qu'il avait aperçu un certain nombre de cavaliers indigènes se dirigeant de son côté. Montagnac envoya aussitôt le maréchal des logis Barbut, qui remplissait auprès de Courby de Cognord les fonctions d’adjudant, s’assurer de ce fait ; à peine ce sous-officier était-il arrivé sur le piton, qu’il vit s’avancer vers lui une trentaine de cavaliers, dont quelques-uns s’étaient détachés pour le cerner ; il n’eut que le temps de se replier sur le camp avec les vedettes : les hussards essuyèrent quelques coups de feu auxquels ils ripostèrent. Les Indigènes se retirèrent ; mais peu de temps après, une trentaine d’entre eux apparurent à nouveau sur la crête du djebel Kerkour : dans le nombre se trouvaient quelques cavaliers marocains que l’on pouvait reconnaître à leurs grands bonnets rouges ; le colonel envoya contre eux une section de chasseurs qui tirailla quelque temps. Dans la direction du nord, au contraire, les vedettes ne furent pas inquiétées, et rentrèrent au bivouac.

Montagnac répondit à Barral par une lettre datée de son bivouac de l’oued Taouli à cinq heures du soir :

« J’ai reçu votre ordre, lui écrivait-il, mais je ne puis y obtempérer, car je suis en ce moment en face d’Abd el Kader qui, m’avait-on dit, n’avait que 400 à 500 hommes avec lui ; mais je vois qu'il y en a bien davantage. De plus, 4.000 à 5.000 Djebala sont sur les hauteurs, attendant au dernier moment pour se joindre aux vainqueurs. Du reste j’en aurai le cœur net demain matin, car à 6 heures j’attaquerai. Vous comprenez bien, mon cher camarade, que je ne puis ficher le camp devant ces cochons-là. »

Il lui précisait que, parmi les goums qu’il avait devant lui, on distinguait parfaitement les Mokhaznis marocains, c’est-à-dire les cavaliers réguliers du Maroc.

Il adressa un exemplaire de cette lettre directement à Barral par un Indigène ; puis il en remit un autre à l’émissaire envoyé par le capitaine Coffyn, avec une lettre pour cet officier rédigée dans les termes suivants :

22 septembre, 5 h. ½ soir.

Mon cher capitaine,

Envoyez tout ce que le colonel Barral vous demande.

Je ne puis donner les hommes du bataillon de M. Froment-Coste ; nous sommes entourés de goums considérables composés de gens du Maroc ; nous avons eu quelques coups de fusil avec eux.

Abd el Kader arrive ce soir à Sidi-bou-Djenane. Je ne puis rejoindre Djemmaa-Ghazaouet sans exposer les Souhalia à une déroute complète.

Je vais me tenir sur la ligne où je me suis établi.

Envoyez-moi demain des vivres pour deux jours, de toute nature, par les Souhalia, au bivouac sur l’oued Taouli.

Faites toujours de même ; tenez-moi au courant de tout. Il faut huit mulets pour les vivres.

Tout à vous,

L. de Montagnac.

P-S. — N’oubliez pas deux jours de viande sur pied. Entendez-vous avec l’intendant.

L’exprès repartit immédiatement pour Ghazaouet.

Pendant ce temps, un incident significatif s’était passé ; peu après l’installation du camp, deux enfants indigènes étaient venus offrir aux soldats de leur vendre des poules qu’ils tenaient dans leurs mains ; ces enfants ayant demandé aux hommes s’ils avaient des canons, ceux-ci leur avaient répondu qu’ils étaient cachés dans le petit ruisseau, derrière les arbustes ; mais les enfants avaient objecté qu’ils n’en avaient pas vu, qu’il n’y en avait pas.

Lorsque Courby de Cognord eut connaissance de ces questions, les enfants avaient disparu. C’étaient, à n’en pas douter, des espions envoyés par les cavaliers qui se trouvaient sur la montagne la plus élevée dans la direction du sud, le djebel Kerkour ; de cette position dominante, les Indigènes pouvaient en effet compter les hommes et les chevaux de la troupe française, mais ils ne pouvaient savoir si les arbrisseaux ne dissimulaient pas de l’artillerie.

Montagnac donna l’ordre à ses hommes de se tenir prêts à lever le camp à 23 heures, et il leur recommanda d’allumer de grands feux au moment du départ. A l’heure dite, le ralliement des postes s’effectua sans bruit.

 

La lune s’était levée. La colonne se mit en marche vers le sud-est dans le plus grand silence, conduite par le caïd des Souhalia, Mohammed el Trari ; elle laissa à sa droite le djebel Kerkour, et traversa une gorge assez rapprochée du bivouac qu’elle quittait, vers le point où se réunissent les ravins venus de différentes directions. Elle avait laissé les feux allumés pour faire croire qu’elle restait en place ; mais les Indigènes veillaient ; lorsqu’elle eut défilé, elle entendit derrière elle deux coups de feu, signal convenu sans doute pour indiquer son mouvement. Elle remonta le ravin de l’oued Moussa-el-Anber, se rabattant ainsi peu à peu vers le sud ; elle marchait avec une extrême lenteur, puisque ce n’est qu’au bout de deux heures et demie environ, qu’elle arriva à proximité des pentes nord-est du djebel Kerkour. A ce moment le caïd disparut. Mis en éveil par cette fuite, Montagnac fit établir le bivouac et décida que les hommes se reposeraient pendant le reste de la nuit. Il était alors 2 heures.

L’endroit où le bivouac fut établi est situé près d’une petite koubba qui porte le nom de Sidi-Moussa-el-Anber, et non loin du ravin de l’oued Mettous.

La colonne n’avait guère parcouru que 3 ou 4 kilomètres depuis le camp de l’oued Taouli ; les incidents de la journée, les nouvelles données par les Indigènes, la marche de nuit vers un but ignoré de tous dans un pays à peine connu, les coups de feu entendus sur les derrières de la colonne, enfin la fuite du chef indigène qui servait de guide, avaient produit sur les soldats une fâcheuse impression.

Au bivouac, Montagnac défend d’allumer des feux et de fumer ; le malaise général s’en trouve augmenté. Nul n’ose manifester ses appréhensions, exprimer ses craintes, mais le camp ne présente pas sa gaîté habituelle ; privés de la flamme des foyers et de la fumée des pipes, les soldats se trouvent dans une inaction mauvaise.

Personne ne dort. Les hommes sont en proie à une agitation fébrile : ils vont, viennent, s’interrogent ; ils ont confiance dans leur chef, et cependant ils sont soucieux du mutisme qu’il observe, inquiets de ne pas connaître toute sa pensée ; l’insomnie contribue à accentuer leur anxiété. Les plus bouillants voudraient aller de l’avant pour en finir ; d’autres, plus circonspects, seraient d'avis d’attendre une occasion meilleure, mais n’osent manifester trop haut un sentiment qui pourrait passer pour de la peur. Tous paraissent pressentir l’approche d’un grave événement.