Le poste de
Djemmaa-Ghazaouet. — Le lieutenant-colonel de Montagnac, commandant supérieur
: l'homme, le chef, l'administrateur. — Nedroma et Lalla-Maghrnia. — Le
lieutenant-colonel de Barral, commandant l’arrondissement de l'Ouest.
Sur les
bords d’une petite rade ouverte à tous les vents, et voisine de la frontière
marocaine, s’élevaient, en 1845, quelques baraques d’assez piètre aspect ;
c’était le poste naissant de Djemmaa-Ghazaouet. Les
Français avaient fait pour la première fois leur apparition sur ce point de
la côte le 25 juin 1844 : c’était le maréchal Bugeaud lui-même qui, avec un
détachement pris dans la colonne opérant sur la frontière marocaine, était
venu examiner le petit port qu’on lui avait signalé. Le
maréchal avait, en deux jours, organisé à Djemmaa-Ghazaouet un magasin
pouvant être approvisionné par mer et permettant de ravitailler les troupes
de la région. En rejoignant sa colonne, il écrivait, le 28 juin, dans un
billet au crayon : « Mon
cher général... Je n’occupe pas Djemmaa-Ghazaouet, mais j’y ai fait un
magasin sous la garde des Kabyles ; j’ai lieu d’espérer que les convois
marcheront sur cette ligne comme d’Oran à Tlemcen, pourvu que nous soyons
toujours vigoureux en avant. J’ai formé une milice de 100 hommes au caïd de
Djemmaa et j’ai nommé le caïd du port avec 600 francs de traitement ; le caïd
de Nedroma est chargé des convois avec 1.200 francs de traitement et 10
cavaliers soldés. Je n’ai pas le temps de vous écrire davantage. » Le
maréchal Bugeaud s’était donc borné à utiliser les indigènes en leur donnant
une ébauche d’organisation. La
Moricière, au contraire, était partisan de l’établissement d’un poste.
Lorsque, après la bataille de l’Isly, il était resté à Djemmaa-Ghazaouet avec
des troupes, il avait pu mûrir ses plans ; il avait même fait commencer les
travaux sous sa direction le 14 septembre 1844, après autorisation
ministérielle, sans que Bugeaud y mît obstacle. Mais,
dès que la paix avec le Maroc parut assurée, le ministre de la Guerre et le
gouverneur général décidèrent d’un commun accord qu’il valait mieux laisser
Djemmaa-Ghazaouet sous la garde des Indigènes. Le 27 septembre, Bugeaud
annonçait à La Moricière la prochaine évacuation du poste dans ces termes : «
M. le maréchal ministre de la Guerre m’écrit pour me dire que, dans son
opinion, la paix étant survenue, il ne faut pas occuper Djemmaa-Ghazaouet
d’une manière permanente. Vous savez que je ne m’y étais décidé qu'avec une
extrême répugnance, et seulement parce que je regardais comme possible que la
guerre se prolongeât pendant l'hiver ; j’ai donc écrit à M. le maréchal
ministre de la Guerre que je retirerais la garnison française quand la
division rentrerait dans l'intérieur, c’est-à-dire quand la paix sera
certaine, et quand vous aurez fini ou à peu près votre route de mulets propre
à devenir une route carrossable. Cette détermination ne doit pas vous
empêcher de fortifier le poste. » Cette
lettre arrivait un peu tard ; les travaux commencés ne pouvaient être
abandonnés, et La Moricière tenait d’ailleurs à ce qu'ils fussent poursuivis.
Djemmaa-Ghazaouet n'offrait cependant ni l’espoir d’un développement
immédiat, ni l’assurance d'une sécurité complète. Il n’y
a là, entre la mer et les collines dénudées qui finissent en pente abrupte,
qu’une étroite bande de terrain plat ; cependant, les collines présentent, au
milieu de leur demi-cercle, une échancrure assez large qui laisse passer le
cours de l'oued Ghazouana. Ce ruisseau, comme tous ceux d’Algérie, déborde
furieusement au moment des pluies, mais ne roule qu'un filet d’eau pendant
les chaleurs ; sa vallée, riante et cultivée, remonte vers l'intérieur dans
la direction de Nedroma ; elle s’élargit et se rétrécit tour à tour, sans
jamais être bien spacieuse, et elle est assez encaissée aux abords de
Djemmaa-Ghazaouet. Les
Indigènes n’avaient jamais eu, le long de la plage, que des jardins ; ils
étaient installés sur les hauteurs, en particulier sur le promontoire de
Taount, où s’élevaient un village et une mosquée, contigus à d’importantes
fortifications berbères. Isolé
d’Oran par le massif des Trara, le poste ne pouvait avoir avec le chef-lieu
de la division que des communications irrégulières et incertaines. Par mer,
il fallait compter avec le mauvais temps : Ghazaouet n'ayant pas de port, les
barques chargées d’aller de la terre au bateau, et inversement, ne pouvaient
faire ce trajet quand les vagues étaient fortes ; le bateau lui-même ne
pouvait rester en rade, exposé aux assauts de la tempête. Par terre, il
fallait tenir compte de l'insécurité : la route qui allait à Lalla-Maghrnia
et Tlemcen, à proximité de la frontière marocaine, risquait d’être coupée dès
qu’Abd el Kader ferait un mouvement en avant, ou dès que la moindre révolte
se manifesterait chez les tribus de la région. L’organisation
d'un tel poste ne pouvait être confiée qu’à un officier d’élite ; La
Moricière avait désigné le lieutenant-colonel de Montagnac. Agé
seulement de 42 ans, Montagnac était estimé de ses chefs, aimé de ses
camarades, et imposait le respect à ses soldats par son intelligence, son
énergie et sa fière allure. Un de ses subordonnés qui l’avait connu au 61e,
J. Rémy, le dépeignait ainsi : « Le colonel avait une voix de stentor, les
traits du visage fortement accentués, la moustache épaisse, le front large,
le regard intelligent et sévère ; d’une taille imposante, sa belle tête
s’élevait, de même que celle de Kléber, au-dessus des rangs, comme un
drapeau. D’une instruction profonde et variée, sobre, de mœurs simples et
antiques, s’occupant beaucoup du bien-être matériel des autres, sans aucun
souci du sien, il n’avait, étant officier supérieur, en expédition, qu’une
simple tente-abri, ainsi que le dernier des soldats. » Un de
ses meilleurs amis, le commandant d'Exéa, a laissé de lui, dans ses Mémoires
inédits, un portrait détaillé : «
Montagnac, dit-il, était un vrai type de gentilhomme, de soldat et d’artiste.
Je n’ai pas connu, dans toute ma carrière, d’officier plus complet que lui ;
s'il n’avait pas été tué, il serait certainement devenu maréchal. Je n’ai vu
aucun officier d’Afrique qui fût à sa hauteur. « Il
avait quatre ou cinq ans de plus que moi, étant sorti de Saint-Cyr en 1820 ou
1821. Je l'avais connu à la petite école de Saint-Cyr : j’étais un enfant de
10 à 11 ans, lui était dans les grands. Aussi fus-je très heureux lorsque je
fus nommé chef de bataillon en 1841, de me trouver dans le même régiment que
lui, le 61e de ligne, qui était dans la province de Constantine. Nous nous
liâmes ensemble. Du reste, tout le monde l’aimait. Ses supérieurs faisaient
le plus grand cas de ses capacités militaires et de la droiture de son
caractère ; ses égaux n’en étaient pas jaloux, car il nous était supérieur, à
tous, de beaucoup ; ses subordonnés l’adoraient tout en le craignant, car,
dans le service, il était très dur pour lui-même et exigeait beaucoup d’eux ;
mais ils savaient qu’ils étaient les objets de sa plus grande sollicitude ;
que, dans le danger, il se présentait toujours le premier, et que lorsqu’il
s’agissait de récompenses, il les demandait pour eux, jamais pour lui. « Montagnac
était grand, cinq pieds six pouces environ, maigre avec de grands yeux bleus
exprimant l’énergie de son âme et eu même temps la bonté ; il avait de fortes
moustaches qu'il portait longues. Il était d’une grande force corporelle,
s’étant toujours exercé à la marche, à l’équitation et à l’escrime. Il
montait à cheval comme peu d’officiers de cavalerie ; il était de première
force à l’épée, tirait très bien le pistolet et le fusil et était un chasseur
infatigable et très adroit ; il lui est arrivé plusieurs fois, lorsqu'il
était capitaine au 1er de ligne, de nourrir sa compagnie avec le gibier qu’il
tuait. Il dessinait et peignait d’une façon fort remarquable. Lorsqu’il était
en garnison en France, jusqu'au grade de capitaine, il prenait tous les ans
un congé de trois mois pour venir travailler dans l'atelier de Charlet,
dont il était un des meilleurs élèves. Il aurait pu gagner sa vie avec son
pinceau, à ce que disait son maître ; mais jamais il n’a fait commerce de son
talent. Il n’avait pas de fortune et comme, en semestre, il n’avait que la
demi-solde, il partait de son régiment pour venir à Paris, à pied, portant
sur le dos un sac dans lequel il mettait son mince butin, en pantalon de
toile, blouse et guêtres. Il vivait de privations pendant ce temps, mais il
était heureux. « Il
était fort instruit, car il travaillait toujours ; il avait une très haute
intelligence, un jugement parfait, une très grande connaissance de la guerre,
une honorabilité à toute épreuve ; aussi était-il un peu trop sévère pour les
autres. La moindre infraction aux lois de l’honneur le mettait hors de lui,
il ne la pardonnait pas. Le métier des armes était un culte pour lui. » Le
général Ambert écrivait, au lendemain même des événements de Sidi-Brahim : «
Montagnac était l’une des natures les plus complètement militaires que l’on
pût rencontrer. Chez lui, l’harmonie la plus belle existait entre le corps,
l'intelligence et les habitudes de la vie. Il y avait en lui du Spartiate, du
gentilhomme, de l’artiste et du grenadier de la Garde. » Sorti
de l'Ecole de Saint-Cyr en 1821, Montagnac avait fait avec le 1er régiment de
ligne les campagnes de 1823 à 1825 en Espagne ; nommé lieutenant en 1827,
puis capitaine en 1836, au même régiment, il était parti l’année suivante
avec lui pour l’Afrique. Depuis cette époque, il s’était distingué à
plusieurs reprises ; cité à l’ordre de l’armée le 26 juillet 1840 par le
maréchal Valée pour sa conduite dans la campagne de Médéa, il avait été
proposé l’année suivante pour l’avancement par La Moricière, dans les termes
suivants : « Officier d’une capacité peu commune, reconnue dans son régiment
par tout le monde, et que j’ai en occasion de remarquer plusieurs fois. Doit
être nommé de suite chef de bataillon, parce qu’il peut aller et ira plus
haut. » Promu à
ce grade le 18 juillet 1841, et affecté au 61 e de ligne, il avait été cité
dans les rapports du général. Baraguey d’Hilliers de février, mars et avril
1843 sur les expéditions des Zerdeza, de l’Edough et de Collo. Dans
l’expédition de l’Edough, il avait été chargé de s’emparer de Si Zerdoud,
fanatique dangereux, et avait pris des dispositions telles, que Si Zerdoud
avait été tué le 3 mars et sa famille faite prisonnière. Proposé pour le
grade de lieutenant-colonel, il avait été nommé le 10 mars 1844. Les
généraux inspecteurs avaient successivement jugé Montagnac comme un officier
de grand avenir. Sa dernière note d’inspection, donnée en 1843 par le
lieutenant général duc de Fezensac, était ainsi rédigée : « Officier très
distingué ; il s’est fait remarquer à la guerre ; il inspire une grande
confiance à ses chefs ; il est instruit à tous égards, ferme, actif, un peu
brusque, ce qui ne l’empêche pas d’être fort aimé au régiment ; son caractère
est un peu susceptible, ce qui tient à un sentiment peut-être exagéré
d’honneur et de délicatesse. » Dès sa
prise de commandement de Djemmaa-Ghazaouet, le jeune lieutenant-colonel
s’était donné à sa tâche avec ardeur. Arrivé le 4 septembre 1844, il écrivait
deux jours après à son oncle : « J’ai été choisi pour créer le nouvel
établissement, et j’ai planté ma tente sur cette vaste plage qui prendra tous
les jours plus d’importance. » Il décrivait ensuite avec complaisance
l’emplacement confié à ses soins. Montagnac
ne se dissimulait pas les difficultés qu’il éprouverait à « créer une ville
et un port de mer » là où il n’y avait rien ; mais l’effort le tentait : «
J’aime cette vie, écrivait-il ; j’ai de l’énergie à dépenser, il faut que
j'en trouve l'emploi ; pour l’homme qui’ n’a pas du sang de navet dans les
veines, les difficultés sont autant de maîtresses qu’il doit vaincre afin de
les caresser, plus tard, avec bonheur. Je sens que j’ai besoin de faire mon
sillon comme un bœuf, l’inaction m’endort et me tue. Enfin, me voilà mon
maître, et le maître des autres ; je régnerai, je vous en réponds, et je
gouvernerai ; vivent les gouvernements absolus ! » Il
était certainement ambitieux ; mais il voulait avant tout s’illustrer : « Le
père La Moricière se charge de mon avenir, disait-il à la fin de 1841, je le
lui abandonne ; qu’il en dispose à son gré ! J’ai du sang dans les veines,
une machine bien trempée, deux bons chevaux, l’amour de la guerre,
c’est-à-dire tout ce qu’il faut pour galoper franchement vers l’avenir. » Sa
fougue le conduisait quelquefois à des conceptions étranges. N’imaginait-il
pas, lorsqu’il était à Philippeville en janvier 1843, que le gouvernement
devrait créer un corps spécial pour maintenir, protéger ou châtier les
Indigènes, suivant les cas ; ce corps serait composé, disait-il, « de
dix-huit cents à deux mille hommes faits, de volontaires, de jeunes gens
aventureux, n’ayant d’autre pensée, d’autre avenir en partage que la mort,
ayant un costume fantastique en rapport avec leur mission... Ce serait un corps
franc commandé par un homme à qui on laisserait toute latitude. Cet homme
? Ce serait... Moi. Eh bien ! dans deux ans je vous promets qu’il ne
resterait pas un Arabe ayant la plus légère velléité de lever le nez, à cent
lieues à la ronde. » Il se
sentait brave, mais il voulait être apprécié et récompensé comme tel. Les «
choses flatteuses » que Bugeaud disait de lui étaient des « banalités » qui
lui importaient peu, quand elles restaient sans conséquence pour sa carrière
: « Voyez-vous, écrivait-il à son oncle, il faut que je me fasse administrer
encore quatre ou cinq balles par la figure pour attraper quelque petit
avancement. » Il ajoutait : « Je commande le 61 e de ligne depuis un mois.
Qu’ils viennent voir si, tout chef de bataillon que je suis, je ne sais pas
remuer trois mille hommes militairement et administrativement. On leur en f...
des troupiers de mon espèce ! » Peu de temps après, c’était à son frère qu’il
exprimait son regret de ne pas pouvoir aller en France : « Que veux-tu ? la
gloire est une maîtresse exigeante et jalouse ; quand on court après, il ne
faut pas s’arrêter en chemin. » La
gloire l’attirait d’une façon irrésistible. Mais les grades, les croix ne lui
auraient fait aucun plaisir s’il n'avait eu conscience de les avoir mérités.
En 1832, alors qu’il était lieutenant au 1er de ligne, il avait enlevé trois
barricades pendant les journées de juin, et avait été fait chevalier de la
Légion d’honneur ; il refusa la croix ; ce n'est pas en se battant contre des
Français qu’il voulait la gagner. Il aimait l’Afrique parce qu’elle lui
ouvrait des champs d’action plus larges que les rues de Paris ou le terrain
de manœuvre d’une garnison de province : « S’il me fallait retourner dans un
régiment de France, écrivait-il en 1844, pour y conduire mes hommes p..., je
tomberais de terriblement haut » ; il ajoutait : « Je ne suis pas un
spéculateur, je n’embêterai jamais personne pour avoir des grades ; on me
trouvera toujours prêt à affronter toutes les difficultés, quelle qu'elles
soient, et à me faire tuer quand on voudra. » Montagnac
ne voulait pas jouer le rôle de « bonasse » : « Plus je vais, écrivait-il à
son oncle en 1843, plus je me cramponne à cette conviction : qu’un bonasse
mérite d'être mangé, comme une couenne de fromage par les rats. » Il était
très jaloux de son autorité ; c’est ainsi qu’il avait eu avec Le Creurer,
adjoint à l’intendance à Djemmaa-Ghazaouet, des démêlés assez vifs ; le
général de La Moricière et l’intendant de Guiroye avaient dû intervenir,
après une plainte de Montagnac, pour ramener Le Creurer « à la véritable et
saine appréciation de sa position et de la conduite qu’il devait tenir
vis-à-vis de l’autorité militaire. » Il
avait, à l’égard de ses inférieurs, un peu de dureté et de rudesse ; mais
c’était pour les rendre eux-mêmes durs et rudes. Il aimait les vieux soldats
capables de sérieux efforts et ne pouvait supporter l’idée d’avoir des
recrues à commander. Comme il devait recevoir des conscrits à
Djemmaa-Ghazaouet en septembre 1844, il écrivait à son frère : « Nous
tâcherons de leur pousser du cœur au ventre ; je me charge de leur remuer la
bile en conséquence. » Il tenait parole, et il s’en vantait peu après à son
oncle : « J’ai les mioches, arrivés de France depuis quelques jours... Ils
deviendront bons comme les autres ; mais il faut les secouer. » Montagnac
voulait mener à bout les travaux du poste ; c’étaient les hommes de la
garnison qui piochaient, creusaient, nivelaient, bâtissaient. Les travaux
avançaient peu à peu ; deux blockhaus avaient été construits sur la crête qui
borde au sud la petite plage, pour éviter une surprise de ce côté. Quelques
petites concessions avaient été accordées, et « vingt-huit sales civils :
cantiniers, marchands, épiciers », étaient déjà établis à Djemmaa-Ghazaouet
en novembre 1844. Cependant aucune décision n’était encore prise en haut
lieu, au sujet de l’occupation du poste. La Moricière profitait de certains
malentendus pour hâter l’installation, malgré ce que lui avait dit Bugeaud à
ce sujet ; il écrivait à Montagnac le 28 février 1845 : « Il n’y a rien
encore de décidé pour Djemmaa-Ghazaouet, mais on est revenu à des sentiments
plus humains envers ce poste. Je n’insiste pas aujourd’hui, et je laisse le
génie faire en vertu des instructions qu'il reçoit. Le maréchal avait défendu
de travailler au casernement. Le Ministre a envoyé des fonds au génie.
Laissez faire, et continuez à bien employer votre monde. » Un
incident faillit compromettre encore une fois la destinée du poste naissant.
Le 4 avril 1845, Bugeaud débarqua à l’improviste ; il avait voulu se rendre
compte de ce qui se faisait et il avait amené avec lui La Moricière. Le
maréchal devint « furieux » en voyant qu’on avait occupé ce point malgré lui,
et surtout qu’on lui « avait donné un développement exagéré » ; il s’indigna,
s’en prit à La Moricière, et en partant il dit à Montagnac : « Si je ne
trouve pas une population européenne à jeter ici, j’évacuerai ce poste ;
c’est un boulet qui nous est accroché à la jambe. » Le
lieutenant-colonel racontait à son oncle cette visite, en des termes
humoristiques : « Le papa Bugeaud est donc parti d’ici furieux. Quoique cela
ne me touche pas beaucoup, et que, pour mon compte particulier, je me f...,
comme d'un coq en broche, de l’occupation de ce point ou de son évacuation,
cela ne m’a pas laissé beaucoup de satisfaction. Le général La Moricière, de
son côté, n’était pas content d’être daubé, de sorte que tous ces gros
messieurs sont partis d’ici avec des ligures comme des pistons de seringues.
J’aurais autant aimé, dans l’intérêt de tous ceux qui ont commencé quelques
établissements et même de la tranquillité du pays, que le papa ne se
prononçât pas aussi crûment sur l'avenir de ce malheureux poste, toujours
suspendu entre un oui et un non. » Les
protestations passagères de Bugeaud n'arrêtèrent cependant pas les
constructions ; elles furent même poussées, pendant le printemps et l’été,
avec une grande activité. Dans les premiers jours d’avril, Montagnac prit
possession « d’une maison à un étage » ; plus tard, des écuries pour
quatre cents chevaux furent commencées. A la fin d’août, Montagnac écrivait à
son oncle : « Mon poste est devenu un lieu de convalescence où l’on me jette
tous les malades de la subdivision de Tlemcen. Ils s’y rétablissent bientôt,
car c’est un des endroits les plus sains de l’Afrique. Maintenant on y veut
tout faire à la fois. Nous sommes dans les constructions de tous les côtés.
Le général de La Moricière est passé ici et a trouvé que nous avions bien
travaillé. » Les
multiples occupations que créait à Montagnac son rôle compliqué d'ingénieur
en chef, de commandant supérieur et d'administrateur des populations
indigènes plaisaient infiniment à son caractère ami de la difficulté, à son
tempérament avide de se dépenser : « J’aime l’existence que je mène,
écrivait-il ; elle a pour moi un charme que je ne puis rendre ; il me faut du
mouvement ; il me faut du travail, de l’activité, sans quoi je mourrais, car
dans l’inaction, en face de ma solitude, en lace du néant qui me montre sans
cesse sa figure livide, en face de moi-même, ramené à ma plus simple
expression, je deviendrais fou, enragé ou idiot. » Cette
activité devenue presque maladive ne pouvait être attribuée à des excès
d’aucune sorte, car Montagnac était sobre. Sa vie était d'une simplicité
monacale ; il la décrivait à son oncle : « Je vis seul (bien entendu) ; par conséquent, je n’ai pas à
subir les exigences des bâfreurs que j’aurais à ma table ; je mange
régulièrement, tous les jours, le matin, trois œufs ; je prends un verre
d’eau par là-dessus et une tasse de café : voilà pour le déjeuner. Le soir,
du riz, ou un plat de pommes de terre, un verre d’eau et une tasse de café.
Le matin, en me levant, une tasse de café. Voilà mon régime, et je me porte
bien. » Montagnac imitait, par une hygiène bien entendue, la sobriété des
populations. Ces
populations, il cherchait le plus possible à les connaître. Les fonctions de
commandant supérieur de Djemmaa-Ghazaouet, dont il avait été investi,
comportaient l’administration des territoires dépendant du nouveau chef-lieu.
Il écrivait à son oncle, le 6 septembre 1844 : « J’ai non seulement cette
installation à créer ; mais j’ai tout ce pays difficile, sans cesse remué par
les Marocains et Abd el Kader, à contenir, à administrer, à dominer. » Une
pareille tâche exigeait un esprit d’observation très sûr, du tact et de la
finesse unis à de l’énergie et de la fermeté. Montagnac avait ces qualités.
Il savait être réfléchi quand il le fallait, et exposait ainsi son programme
à l’un des siens : « J'ai à traiter les affaires arabes du pays que je
commande ; c'est ce qu’il y a de plus délicat et de plus difficile. La
constitution de ce pays est très intéressante à étudier, et l’indépendance
qui règne chez les populations kabyles complique beaucoup leur organisation.
Ils sont très intelligents, très fermes dans leurs déterminations, très
rusés, se tuent entre eux pour le moindre différend, détestent cordialement
tout ce qui est Roumi, aiment beaucoup leur argent et ne reconnaissent notre
puissance que parce que nous sommes matériellement les plus forts. Pour
assembler tous ces éléments hétérogènes, pour calmer tous ces gens inquiets,
pour leur offrir des intérêts moraux et matériels qui compensent tous ceux
que nous venons froisser, vous comprendrez qu’il faut une bien grande
patience, un tact bien fin et une fermeté bien énergique, soutenue avec
persévérance. Je tâcherai de m’en tirer. Mais il y a à faire. » Montagnac
avait constaté, pendant les années déjà passées en Afrique, que la race
indigène ne respecte que la force brutale. Au moment de ses expéditions en
1843 dans la province de Constantine, il avait fait la guerre en sauvage,
décapitant les morts et leur coupant le poignet : « Une tête coupée,
disait-il, produit une terreur plus forte que la mort de cinquante individus.
» A la
même époque, il écrivait à son ami de Leuglay : « Qui veut la fin, veut
les moyens. Selon moi, toutes les populations qui n’acceptent pas nos
conditions doivent être rasées ; tout, doit être pris, saccagé, sans
distinction d’âge ni de sexe ; l’herbe ne doit plus pousser où l’armée
française a mis le pied. Si vos tendres cœurs saignent d'anéantir tout ce qui
résiste, entassez hommes, femmes et enfants sur des bâtiments de l’Etat, et
expédiez-moi tout cela aux îles Marquises ou ailleurs. Tuez ou exportez ainsi
quelques tribus, el je vous réponds que les autres se défendront contre ce
fantôme qui les terrifie. Chaque fois qu’un chef de tribu a trahi ou n’a pas
agi avec vigueur, tous les hommes de la tribu doivent être tués, le reste
exporté. » De
telles phrases, prises à la lettre, feraient frémir d’indignation et
frissonner d’horreur ! Montagnac n’était pas féroce à ce point ; c’est par
esprit de protestation contre les tendances humanitaires qu’il exprimait
certaines idées sous une forme excessive et paradoxale. Il avait constaté que
les troupes françaises ne réussissaient qu’à l’aide de moyens de répression
énergiques à soumettre un pays qui n'avait jamais accepté ses dominateurs ;
il sentait que la guerre avec des peuplades rudes et fanatiques, devait
nécessairement conserver un caractère impitoyable. Inspiré
par de tels sentiments lorsqu’il avait à combattre les Indigènes, Montagnac
resta dur pour eux lorsqu’il fut appelé à les administrer. La fermeté est
indispensable à ceux qui veulent gouverner en Algérie, pourvu qu’elle soit
accompagnée d’un grand esprit de justice. Montagnac avait compris l’état
d’âme des Indigènes : « Les populations que je suis chargé d’administrer,
écrivait-il en décembre 1844, de conduire, de gouverner enfin, ont le
sentiment de la justice poussé à un très haut degré ; je le vois par la
confiance qu’elles ont dans les décisions que je prends à leur égard. Pour
peu qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas clair, pour peu que la justice
ne soit pas d’aplomb sur ses bases, ils s’en aperçoivent tout de suite, avec
une vivacité extraordinaire ; aussi ces hommes qui apparaissent, à ceux qui
ne les connaissent pas, sous forme de sauvages, seraient-ils très faciles à
conduire, avec une justice invariable et ferme. Je voudrais bien parler un
peu mieux leur langue, j’en ferais ce que je voudrais ; mais il ne faudrait
pas craindre de leur couper la tête illico, selon le cas. Quand ils vous
savent toujours un sabre au bout du bras pour frapper à l’occasion, ils
deviennent souples comme des gants. Lorsque le coup porte juste, ils ne se
plaignent jamais ; mais frappez bien et frappez fort. » Montagnac
mettait en pratique ces moyens de gouvernement et faisait suivre toute
sentence d'une exécution immédiate. Le 31 janvier 1845, il s'emparait d'un
Kabyle qui avait assassiné un sous-lieutenant du 32e de ligne : « Le 1er
février, à midi, on attachait à un poteau un individu dont l’impassibilité
n’annonçait certes pas qu’il allait à la mort. Une seconde plus tard, quatre
balles lui entraient dans le cœur, et sa tête était placée au-dessus du
poteau. » Le
général Cavaignac lui infligea, en apprenant cette exécution, quatre jours
d’arrêts et des reproches. Montagnac accepta la punition sans trop d’humeur,
mais sans modifier une méthode qu’il croyait bonne : « Le général,
écrivait-il à son oncle, aurait voulu que je livrasse l’assassin à nos
tribunaux militaires, pour donner aux populations une idée de notre haute
justice ! Tout cela est bel et bon, lorsqu’on est fort, bien retranché, comme
l'est le général Cavaignac. Avec ses troupes, et dans la ville où il est, on
peut faire très bien de la justice froide ; mais quand, comme moi, on n’a
qu’une poignée de monde et que l’on est en présence de gens qui, vous sachant
faibles, peuvent vous tourmenter tous les jours, il faut des moyens
épouvantables pour les frapper de terreur ; — voilà les moyens que j’emploie.
» Au mois de mai suivant, Montagnac usait de moyens aussi rapides, sinon
aussi énergiques, vis-à-vis des habitants de Nedroma qui, pendant le séjour
chez eux d’un capitaine chargé de la remonte, lui avaient volé 500 francs
dans ses fontes. Il part de Djemmaa-Ghazaouet à minuit, avec 250 hommes, et
arrive devant Nedroma au petit jour ; les habitants lui envoient le caïd et
les notables : « — Que
veux-tu de nous ? me demandent-ils. — De l'argent : les 500 francs qui ont
été volés, ou je vous rase. — Mais cependant, si..., car..., d'autant
plus que... — Assez de conversation ; payez où je vous rase. — Nous
n’avons pas d’argent. — Vous en trouverez. » Il
entre alors dans la ville, place ses postes, et tient, aux habitants, le
discours suivant : « Si,
dans une demi-heure, je n’ai pas mes 500 francs, j’envahis vos maisons et je
vous pille. » Un
instant après il avait la somme, et repartait pour Djemmaa-Ghazaouet. Rien
n’est plus amusant que sa description à son oncle de la colère de Cavaignac
en apprenant son nouvel abus de pouvoir : « Le général Cavaignac est furieux.
Il demande un rapport au général Roguet : « Qu’a donc encore fait le colonel
de Montagnac ? Il est incorrigible. Pourquoi ces moyens violents ? Est-ce
qu’il n’aurait pas dû, au lieu d’agir ainsi, donner aux habitants de Nedroma
le temps de rechercher les coupables, avant d’exiger d’eux le remboursement
de la somme volée ? Adressez-lui des reproches sévères, etc., etc. » — Mais,
mon Dieu, est-ce que je n’ai pas fait ce que le général désirait ? Seulement
je leur ai dit : « Payez, coquins, et vous chercherez après. » Ils
chercheront bien mieux. En attendant, j’ai eu mon argent, et sans cela je ne
l’aurais pas encore, je ne l’aurais peut-être jamais. Je n’agirai jamais
autrement, quoi que disent et fassent tous les prudents et philanthropes
comme le général Cavaignac. » Montagnac
comprenait que les lois françaises ne pouvaient s’appliquer aux populations
indigènes et il exprimait cette idée à son oncle en ces termes : « Je ne puis
pas encore me dépouiller de la conviction que nos lois, nos tribunaux sont
des stupidités pour faire la police de ces pays qui sont avec nous depuis
deux jours ; plus tard, peut-être arriverai-je à des sentiments plus
généreux. » Voilà pourquoi il employait « quelques moyens de rigueur, qu’il
n’allait pas raconter aux arabomanes » ; ces moyens lui réussissaient si bien
qu’on ne lui volait pas une poule dans son poste et que, lorsque des bœufs
étaient enlevés à son parc, on les ramenait le même jour. Il
savait que ses procédés énergiques pouvaient être blâmés, mais il ne se
laissait pas influencer par la crainte d’un mouvement d’opinion ou d’un
désaveu officiel. « Un de ces jours, écrivait-il à son frère en janvier 1845,
vous allez me voir dénoncé dans les journaux pour ma barbarie, pour ma
férocité. Quelle horreur ! tuer d’honnêtes gens qui n’ont été poussés
que par leur instinct de nature à assassiner des Français !... Ce butor de
militaire qui ne comprend pas cette circonstance atténuante ! Voyez,
France bénévole, ce que c'est que de confier un pays à des soldats ! —
Quelles atrocités ils commettent ! — Va-t’en voir s’ils viennent, Jean ! » Ce qui
rendait Montagnac intransigeant, c’étaient l’ignorance et la sottise de la
presse française, quand elle discutait des questions dont elle négligeait les
premiers éléments. « Vos stupides, stupidissimes journaux de France sont bien
drôles, écrivait-il ; ce serait à mourir de rire, de voir comme on y écrit l’histoire
d’Afrique, si cela ne faisait pitié ! Les enfumades du colonel
Pélissier les exaspèrent. Ce sont les moyens sentimentaux qu’il faut
employer pour leur faire plaisir ! Tas de cochons ! Que je me trouve en
pareille circonstance, je leur fournirai de quoi hurler. Ah ! rossailles que
vous êtes, et qui vous gobergez tranquillement chez vous, il faut, pour vous
plaire, que les pauvres diables qui viennent ici se disloquer la carcasse et
verser leur sang se laissent encore dévorer par des bêtes fauves plutôt que
de les détruire ! Tout cela pour satisfaire les exigences de votre stupide
philanthropie... » Si
Montagnac se montrait parfois impitoyable, c’est qu'il n’avait pas d'autre
moyen de mener à bien la tâche difficile qui lui était confiée. Il s'en
expliquait à ses parents, en décembre 1844 : « Le cœur le plus sensible peut
devenir féroce, lorsqu’il est obligé d’endosser cette immense responsabilité
de la tranquillité d’un pays. Il y a quelques jours encore, à minuit, j'ai
fait une descente, à deux lieues et demie d'ici, dans une maison où je
voulais arrêter le caïd du pays qui m’entoure. J'ai trouvé seulement les
femmes et de pauvres petits-enfants ; le coquin était parti, il y avait
quelques heures. J’ai emmené tous ces êtres au milieu de la nuit, par la
pluie, jusqu’au fort. Le cœur me saignait de voir ces pauvres petites filles,
ces femmes, ces malheureux petits enfants tripoter dans la boue, dans les
broussailles ; il fallait encore faire taire chez moi tout sentiment
d’humanité. Je souffrais, je vous l’assure. A chaque instant, je suis forcé
d’user de ces moyens qui brisent toutes les fibres de mon pauvre vieux cœur,
pour réprimer certains crimes, pour maintenir ces populations remuantes, et
qui ne comprennent encore que celte justice saignante. Ce ne sont que roses
auprès de ce que leur faisaient subir leurs anciens chefs, sous le régime des
Turcs ou d’Abd el Kader. » Montagnac
avait adopté le régime du « bon tyran », le seul, à son avis, qui pût
convenir aux Indigènes. Son
interprète était le Juif Lévy, employé, ainsi qu'un certain nombre de ses
coreligionnaires, à défaut de Français connaissant suffisamment l’arabe.
Lévy, qui ne servait qu’en qualité d’interprète auxiliaire, jouait, sous les
ordres d’un chef tel que Montagnac, un rôle très effacé. Montagnac
remplissait ses fonctions d'administrateur avec conscience. Les Kabyles
venaient lui soumettre leurs différends et le faire juge de questions de
divorce, de plaintes de femmes contre leurs maris, et de nombreux
assassinats. Les affaires arabes lui prenaient « les trois quarts de son
temps. » Le dernier quart était pris par ce qu’il appelait ses « affaires
intérieures », c’est-à-dire par la construction des bâtiments ; il faisait
presser le travail, pour mettre son poste en état de défense et ses hommes à
l’abri. Au
commencement de septembre, les fortifications extérieures s’achevaient ; bon
nombre de baraques étaient déjà construites, et abritaient deux compagnies de
chasseurs ainsi que les chevaux des hussards ; le reste de la troupe était
sous la tente. Montagnac s’occupait même de la sûreté des villages de son
cercle, et, le 7 septembre, il allait placer une porte à Nedroma. Nedroma
était la seule agglomération nombreuse entre Djemmaa-Ghazaouet et le poste
français le plus voisin, Lalla-Maghrnia. Cette petite cité riche était bâtie
sur une terrasse inférieure du djebel Fillaoussen, d’où elle dominait la
plaine mamelonnée qui s’étend jusqu’à la mer ; elle était le centre d’un
commerce important et désirait la paix. Les Français étaient venus pour ta
première fois dans ses murs le 8 mars 1842 ; la petite colonne du général
Bedeau avait obtenu sa soumission sans difficultés, les habitants tenant
avant tout à ne pas s’exposer à un pillage. Le «
sahel de Nedroma », c’est-à-dire la bande de terrain comprise entre la
Mouïla, la Tafna et la mer, relevait directement de la subdivision de Tlemcen
et du bureau arabe ; cette région était commandée par Hadj Mohammed Nekkache,
qui résidait à Nedroma et entretenait les meilleurs rapports avec les
officiers français. A une
vingtaine de kilomètres plus au sud, dans une cuvette située au sud-ouest du
confluent de la Mouïla et de la Tafna, se trouvait le camp de Lalla-Maghrnia.
Les travaux avaient été commencés en cet endroit le 20 avril 1844 sous la
direction de La Moricière, en vertu des ordres de Bugeaud, a tin de créer un
poste de dépôt et de ravitaillement pour les colonnes agissant sur la
frontière du Maroc. Autant
la situation de Djemmaa-Ghazaouet était agréable, autant celle de
Lalla-Maghrnia était triste. Un chirurgien-major de grande valeur, le docteur
Clama, avait été chargé par La Moricière de visiter les deux postes et de lui
adresser ses réflexions ; il lui envoyait, le 9 août 1845, un long rapport
dans lequel il établissait entre eux un parallèle saisissant : à Ghazaouet,
il avait trouvé « une exposition au nord, un aspect riant et agréable, des
jardins charmants, un ordinaire du soldat excellent, un moral ferme et
enjoué, le désir d’une prolongation de séjour » ; à Lalla-Maghrnia, au
contraire : « une exposition au sud, un aspect monotone et triste, une
absence complète de toute culture, un ordinaire du soldat mauvais, un moral
nul ou triste, la crainte d’une prolongation de séjour. » Montagnac
avait séjourné à Lalla-Maghrnia au mois d'août 1844, avant de se rendre à
Djemmaa-Ghazaouet ; il en donnait à son oncle une description peu
enthousiaste : « Lalla-Maghrnia est une immense redoute dans laquelle on a
entassé force vivres, des baraques, des tentes et une caserne, seul
établissement en pierres qui s’y trouve encore. Abrité des vents du nord par
un contrefort assez élevé, ce poste n’a pour respirer que le souffle qui
vient du sud ; jugez s’il doit faire chaud ! Pas un arbre ! Un ruisseau
d’assez bonne eau passe au pied du fort, et quelques sources alimentent les troupes
campées ici. C’est le plus abominable séjour que je connaisse, surtout en
cette saison ; on y enfonce dans la poussière jusqu’au jarret ; je n’ai
jamais vu tant de poussière que là. Ce poste commande une immense plaine
assez fertile, la plaine des Angad. » Le
poste comprenait deux parties distinctes : la redoute et le village. La
redoute était un emplacement entouré de fossés, sur lequel devaient s’élever
les baraques destinées à abriter la troupe ; ces baraques étaient en
construction au milieu de 1845. Le village, situé à quelques centaines de
mètres plus à l’est, ne comprenait que quelques « gourbis » en laurier-rose
ou en torchis. Au mois d’août, tous les corps constituant la garnison du
poste étaient encore établis sous la tente ; ils campaient en partie dans la
redoute et en partie à côté du village. La population civile, ne comptant que
23 Européens (dont une femme) et 4 Indigènes, habitait la piètre agglomération désignée sous
le nom de village. Ce
poste triste et malsain aurait été probablement évacué s’il n’avait, pas été
indispensable aux opérations ; mais sa situation sur la route d’Oudjda, à 27
kilomètres de cette petite ville marocaine, en avait fait le point d’appui
d’une colonne destinée à faire régner la sécurité dans l’Ouest, le chef-lieu
de « l’arrondissement de l'Ouest ». A la
tête de l’arrondissement, Cavaignac avait placé le lieutenant-colonel de
Barral. Cet officier supérieur n’avait que 39 ans ; né trois ans après
Montagnac, il était sorti de Saint-Cyr comme sous-lieutenant en 1827, six ans
après lui ; il avait eu des débuts de carrière agités, puisqu’il s’était fait
rayer des contrôles de son régiment en décembre 1832 pour absence illégale,
et qu’il était resté quatre ans hors de l’armée. Réintégré au mois de mai
1836, il était venu en Afrique et y avait, en quelques années, regagné le
temps perdu ; promu capitaine aux zouaves en 1837, puis chef de bataillon le
14 mai 1841, il avait été nommé lieutenant-colonel le 10 mars 1844, le même
jour que Montagnac. Le
lieutenant-colonel de Barral avait su réparer ses erreurs de jeunesse ; dès
1839, il s’était fait apprécier par le général Bugeaud comme « brave et
capable », et il avait été blessé d’un coup de feu an menton le 10 novembre
1840. La Moricière, dans la division duquel il se trouvait, savait que son
subordonné avait « beaucoup aimé le plaisir et avait eu l’intention de
quitter le service » ; mais il lui donnait néanmoins, en 1844, des notes
élogieuses : « Officier fort capable, intelligence développée, plus de
facilité que d’étude ; a voyagé dans le Levant, a profité de ses voyages ;
homme d’action remarquable, caractère très honorable, a commandé à Tlemcen
d’une manière très distinguée. » Au point de vue physique, Barral n'avait pas
l’allure dégagée de Montagnac ; il était noté en 1842 comme « bel homme, quoiqu’un
peu gros », mais « rempli d’activité ». Un
auxiliaire utile de Barral était le chef du bureau arabe de Lalla-Maghrnia,
officier énergique qui avait servi huit ans à la légion étrangère, le
lieutenant Saab Né en 1816, en Bavière, engagé à la légion à 20 ans, il y
était devenu sergent-major dès 1838 ; blessé en 1839 d’un coup de feu à
Djidjelli, il avait été promu sous-lieutenant en février 1841, à 25 ans ;
deux mois après, il était cité à l’ordre de l’armée, pour sa vaillance contre
des Indigènes qui attaquaient le troupeau ; le 22 janvier 1843, il avait été
nommé lieutenant et, le 31 mai 1844, il avait pris les fonctions de chef de
bureau arabe de Lalla-Maghrnia. Proposé pour la Légion d’honneur dès le mois
de juin 1845, il était appuyé par La Moricière en ces termes flatteurs : « ce
brave officier a donné de nombreuses preuves d’énergie, de dévouement et de
capacité ». Les
troupes placées sous les ordres de Barral portaient le nom de colonne de
l’Ouest ; cette colonne, partie de Tlemcen te 3 août, comprenait le 10e
bataillon de chasseurs d’Orléans, un bataillon du 15e léger, deux escadrons
du 4e chasseurs d’Afrique et une section d’artillerie de montagne. Au lieu de
la maintenir tout entière dans le poste malsain de Lalla-Maghrnia, Barral
n’avait laissé que deux compagnies pour garder le camp. Depuis le 14 août,
c’était le 10 e bataillon de chasseurs d’Orléans qui fournissait ces deux
compagnies ; elles étaient relevées tous les trois ou quatre jours, pour
échapper à l'influence néfaste du climat, et restaient d'ordinaire sons le
commandement du chef de bataillon d’Exéa. D’Exéa
était sorti de Saint-Cyr à 18 ans, en 1825, et avait fait les campagnes
d’Espagne en 1826-1827, puis de Morée, en 1828-1829 ; lieutenant en 1830,
capitaine en 1836, il était venu en Afrique en 1837 et n’avait plus quitté ce
pays ; en 1840, il avait été cité à l’ordre de l’armée pour s’être distingué
devant Cherchell. Nommé en novembre 1841 chef de bataillon au 61e, il avait
rencontré à ce régiment Montagnac, qui y servait avec le même grade ; les
deux camarades avaient su s’apprécier, au cours des expéditions faites dans
la province de Constantine, et étaient devenus d’intimes amis. Montagnac
avait été nommé, en mars 1844, lieutenant-colonel dans la province d’Oran ;
huit mois plus tard, d’Exéa avait été nommé au commandement du 10e bataillon,
dans la même province, et dans le poste le plus proche de celui de Montagnac,
à Lalla-Maghrnia. Le
capitaine adjudant-major du 10e bataillon, Perrin-Jonquière, était l’ami en
même temps que l’auxiliaire du commandant d’Exéa. Entré à Saint-Cyr en 1826,
il était en Afrique depuis le début de 1843. Il était considéré par La
Moricière comme un « officier distingué à tous égards, d’une bravoure
brillante, ayant beaucoup d’intelligence et d’amour du métier ». Au mois
de septembre 1845, tandis que d’Exéa gardait Lalla-Maghrnia avec deux de ses
compagnies, Barral bivouaquait avec le reste des troupes dans un périmètre
d’une dizaine de kilomètres autour du poste ; il se tenait généralement sur
la route de Nedroma, soit au bord de la Mouïla, soit sur le revers méridional
des monts et non loin de la crête, à Aïn-Tolba. La
colonne assez considérable que commandait Barral, la faculté qu’il avait de
pouvoir lever son camp tous les jours et d’aller où bon lui semblait,
devaient exciter l’envie de Montagnac, qui, avec sa garnison composée en
grande partie de recrues, se sentait cloué au rivage, voué à l’inaction : «
Mon rôle ici, écrivait-il dès le 16 mai à son frère, peut être des plus
insignifiants, des plus stupides, comme il peut être des plus importants. Si
l’on me laisse avec trois cents melons, c’est absurde, et je refuse net de
continuer plus longtemps les fonctions de commandant supérieur à
Djemmaa-Ghazaouet, en donnant mes motifs. Si l’on me confie la direction de
l’arrondissement de Lalla-Maghrnia avec six ou huit cents hommes, ma position
devient belle. Avec un pareil effectif, je puis couvrir Djemmaa-Ghazaouet,
commander tout le pays, depuis la frontière du Maroc jusqu’à la Tafna,
paralyser les insinuations du Maroc, déjouer les projets de l’Emir et
maintenir toutes les populations inquiètes qui couvrent un cercle de cent
cinquante lieues carrées. — J’accepte. » Ce rêve
s’était évanoui. Montagnac n’avait pas eu à accepter le commandement du
cercle de Lalla-Maghrnia, parce que Cavaignac ne le lui avait pas proposé ;
Barral avait été l’heureux élu. Ce choix devait être sensible au commandant
supérieur de Djemmaa-Ghazaouet. Barral, en effet, malgré son début de
carrière accidenté, malgré ses trois ans de moins que Montagnac, avait
autorité sur lui dans le service, et, en cas de jonction des deux officiers,
avait le commandement des troupes ; nommé lieutenant-colonel le même jour, il
avait pris rang avant lui parce qu’il était plus ancien dans le grade de
commandant. Enfin, les deux officiers pouvaient être, en 1845, l’objet d’une
proposition pour le grade de colonel. Ce
n’est pas la raison d’ancienneté qui avait guidé Cavaignac dans son choix.
S’il n'avait pas nommé Montagnac, c’est surtout parce qu'il craignait ses
imprudences. Dès le mois d’avril il avait été obligé de lui donner des
conseils de modération, sans grand succès : « Vous ne vous faites pas une
idée, écrivait Montagnac à son oncle, des inquiétudes de nos généraux à
l’endroit du Maroc. Les recommandations que l’on me fait sont mirobolantes ;
je crois que, si l’on osait, on me dirait de ne pas aller p... sur le bord de
la mer, de peur de choquer le muley Abd er Rhaman. Dernièrement, je
les ai prévenus que j’avais reçu chez moi deux chefs marocains, qui m'ont
donné beaucoup de renseignements fort intéressants ; le pauvre père Cavaignac
n’en dort plus, il se figure que j’ai tout compromis !... Honnêtes gens !
» Puis, après avoir raconté qu’il était « entré en marché » avec un bandit
marocain « pour une tête assez importante », il ajoutait : « Si
j’avais dit cela au père Cavaignac, il se serait noyé dans sa cuvette. Le
général Cavaignac devrait pourtant bien être tranquille, car je n'ai jamais
eu l’intention de rien bouleverser ; la manière dont j’ai conduit ma barque
jusqu’à ce jour devrait le lui prouver. » Le
général Cavaignac, qui s’entendait à juger les hommes, n’était cependant « pas
tranquille » ; Montagnac, sentant que son chef n’arriverait jamais à lui
accorder son entière confiance, écrivait le 31 mai à son oncle : « Je n’ai
pas encore quitté Djemmaa-Ghazaouet ; il est pourtant probable que j’irai à
Lalla-Maghrnia faire un intérim, mais je doute que l’on me donne le
commandement de ce poste. Le général Cavaignac, quoi qu’il en dise,
tremblerait que je ne revinsse, à chaque instant, à mon système, qui n’est
pas le sien, c’est-à-dire qui n’est pas une modération poussée quelquefois
jusqu’à l’absurde. » L’entente ne pouvait être complète entre le chef
pondéré, prudent, réfléchi, et le subordonné fougueux, bouillant, étourdi. Si donc
Barral avait été désigné pour le cercle de Lalla-Maghrnia, c’est parce qu’il
semblait plus disposé que Montagnac à se conformer aux instructions qui lui
seraient données ; moins brillant que son camarade, il paraissait plus sûr. Les
deux lieutenants-colonels n’appréciaient pas de la même façon l’état, de la
frontière. Barral
était plutôt pessimiste. Dès le 19 août, il avait écrit de Lalla-Maghrnia à
Cavaignac pour lui signaler le bruit d’un prochain mouvement de l’Emir ;
cette nouvelle avait été confirmée par des « khialas » (cavaliers) envoyés à Oudjda. Ces rumeurs
avaient inquiété Cavaignac, qui écrivait le 20 août à La Moricière, en lui
parlant des craintes éprouvées par les tribus soumises : « C’est à regret, et
pour me conformer à vos ordres réitérés, que j’avais retiré la colonne de
l’Ouest, et réduit la garnison de Lalla-Maghrnia à 500 hommes et celle de
Djemmaa-Ghazaouet à 300. » Le jour
même où Cavaignac s’exprimait ainsi, trois cents chevaux de la Deïra
passaient la Moulouïa. Barral put entendre le 21 août, du col de Bab-Taza,
une fusillade de réjouissance semblant indiquer qu’Abd el Kader en personne
avait suivi ce mouvement ; il en prévint Cavaignac. Celui-ci, en recevant
cette nouvelle le 22, résolut de se porter vers l’Ouest, et annonça à La
Moricière son départ de Tlemcen en des termes qui montrent son inquiétude : « M. le
colonel de Barral, toujours laconique, me dit que l’impression qui lui reste
de tout ce qui se passe et de tout ce qui se dit, c’est qu’il est impossible
de ne pas regarder comme probable un mouvement contre les tribus de son
arrondissement. L’inquiétude que vous a laissé votre dernière visite de ce
côté, l’impression de M. le colonel de Barral, dont je ne puis ne pas tenir
compte, me décident à me porter vers l’Ouest avec les zouaves, un escadron et
une section de montagne. Je donne l’ordre au colonel de Barral de se reporter
à Bab-Taza. Je serai ce soir sur la Tafna. » Le
lendemain matin 23 août, Cavaignac rejoignait Barral sur la Tafna ; il rentra
le 26 à Tlemcen sans avoir tiré un coup de fusil. Peut-être
le lieutenant-colonel de Barral se trouva-t-il un peu confus d’avoir provoqué
un déplacement inutile, car, par la suite, il se montra plus sobre en
renseignements, plus « laconique » encore. Mais la mauvaise impression qu’il avait fait partager à Cavaignac avait été communiquée à La Moricière ; le commandant de la division d’Oran écrivait le 24 août au Ministre : « Avec les troupes dont nous disposons, nous pouvons tenir la défensive qui nous est prescrite ;
nous arriverons, je l’espère, à ne point avoir de détachement surpris, de reconnaissance
compromise, etc. ; la question militaire, en ne considérant que l’armée, peut
sans doute être résolue ; mais quant aux populations de la frontière, le
problème n’est plus le même, et je crains que nous ne parvenions à le
résoudre... » Montagnac
n’éprouvait pas les mêmes inquiétudes ; se considérant comme le protecteur
des tribus qui l'environnaient, il s’imaginait être aimé d’elles. Sa
crédulité contrastait avec la méfiance de Cavaignac et de Barral. Cavaignac,
par exemple, savait dès le 22 août qu’Abd el Kader avait écrit aux tribus des
environs de Djemmaa-Ghazaouet ; comme il constatait en même temps que ces
tribus paraissaient moins inquiètes, il écrivait à La Moricière : « Faut-il
croire qu’elles attendent Abd el Kader avec confiance ? » Montagnac, qui ne
pouvait ignorer à la même date les démarches de l’Emir, croyait à la fidélité
de ses administrés. Il
était cependant convaincu de la duplicité des Marocains et de l’appui que
trouvait Abd el Kader dans leur pays ; il en parlait dans ses lettres, en
souhaitant une attitude plus énergique à leur égard : « Depuis un an,
écrivait-il à son oncle le 21 août 1845, je tourne dans le même cercle et
répète la même chose : le Maroc se moque de nous et Abd el Kader nous
fatigue. Voilà la guerre que nous feront ces braves gens jusqu’à ce que nous
sachions prendre un parti. » Il constatait que les incursions des partisans
d’Abd el Kader en territoire français se multipliaient ; il les signalait le
9 septembre au commandant de la subdivision d’Oran : « Les maraudeurs
arrêtent de temps en temps des gens isolés, écrivait-il. Il y a eu dimanche
huit jours, un cavalier venant de Maghrnia a été pris près du col de Bab-Taza
et a eu la tête coupée. Hier, cinq (mulets appartenant à des Juifs de Nedroma
ont été enlevés. Ces coups sont faits par des gens qui partent de la Deïra et
du Maroc. » Mais, loin de tirer de ces faits les mêmes conclusions que
Cavaignac, il ajoutait sans transition : « Le pays est du reste
tranquille. » Quelquefois
cependant un soupçon traversait son esprit : « Mon cercle est pourtant bien
tranquille, écrivait-il le 21 août, — à la surface du moins, — plus qu’au
fond. Les insinuations d’Abd el Kader se font un peu sentir, et quelques
tribus méritent d’être châtiées. » Mais ces inquiétudes s’apaisaient rapidement
dans son esprit. Son
optimisme était partagé par certains officiers sous ses ordres, puisque le
capitaine Dutertre écrivait le 29 août à son père que « le moment de la
soumission complète n’était pas éloigné. » Un tel état d’esprit tenait peut-être à ce que les marchés français étaient fréquentés par de nombreux Indigènes du Gharb (Ouest) qui venaient acheter des graines ; mais ces réunions devaient au contraire fournir aux émissaires d’Abd el Kader l’occasion de fomenter des troubles et permettre des conciliabules dans lesquels se préparait l’insurrection. |