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L’épisode
de Sidi-Brahim, légendaire dans l’armée française, a été souvent dénaturé. Les
littérateurs en ont tiré des pages colorées qui sont loin de la vérité ; les
historiens ont puisé leurs récits à des sources erronées, sans rechercher les
documents officiels ou privés et sans consulter les témoins oculaires. Les
peintres n’ont pas montré plus de souci de l’exactitude. Le tableau de Chigot, popularisé par la gravure, représente une redoute
sans aucun rapport avec la petite koubba de Sidi-Brahim, et il ne donne pas
l'idée du combat tel qu'il a eu lieu. Il a été refait depuis par son auteur.
Un autre tableau, destiné à perpétuer le souvenir de ces événements, figure
dans les collections du ministère de la Guerre ; il a été composé d’après un
croquis exécuté jadis en Algérie, intitulé : Vue du camp de Sidi-Ibrahim,
croquis sur lequel l’artiste a consciencieusement disposé les troupes d’après
les relations officielles des Archives historiques ; mais les Sidi-Ibrahim
ou Sidi-Brahim sont nombreux en Algérie, et le paysage en question
représentait un camp situé près d’Arzew, dont l'aspect diffère complètement
du lieu où succomba le 8e bataillon de chasseurs. Le
tableau militaire comme le récit historique doivent allier la vérité à l’art.
Si peu de peintres ou d’écrivains arrivent à un juste équilibre, c’est
généralement parce qu’ils laissent jouer un rôle trop considérable à leur
imagination et ne vont pas observer leur sujet sur place. Des
tableaux fidèles ont été exécutés, en septembre 1924, par la princesse
Wolkonsky, qui a reconstitué l’aspect exact du marabout de Sidi-Brahim et du
djebel Kerkour, en séjournant longuement sur ces lieux à plusieurs reprises
et en me demandant de l’y accompagner. Comme
historien, j’ai eu moi-même la chance d’être bien placé pour étudier te
combat de Sidi-Brahim et les événements qui l’ont précédé ou suivi. De 1897 à
1902, période pendant laquelle j’ai été en garnison plusieurs fois à
Lalla-Maghrnia et à Nemours, j’ai pu parcourir tous les sentiers de la région
où s’étaient déroulés les événements de 1845. J’ai exploré les confins
marocains d’où était partie l’agression d'Abd el Kader, d’abord en 1906 lors
d’une mission au Maroc, puis en 1907-1908, au cours de la campagne contre les
Béni-Sn-a s-en. J’ai séjourné en 1926, pendant la
campagne du Bif, dans les lieux mêmes où avaient été conduits les prisonniers
de Sidi-Brahim. J’ai eu enfin sous mes ordres, de 1921 à 1928, comme colonel
du 6 e régiment de tirailleurs algériens, les garnisons de Lalla-Maghrnia,
Djemmaa-Ghazaouet (Nemours), Sebdou, et j'ai eu l’occasion de sillonner le
pays en tous sens, lors de mes inspections. Les
circonstances m’ont mêlé en outre à différentes cérémonies relatives au
combat. En décembre 1898, eut lieu à Oran l’inauguration du monument
commémoratif élevé devant l'hôtel de ville. Les « survivants » avaient été
invités à y assister. A la grande réception qui leur fut offerte au cercle
militaire, je me trouvai à côté du seul qui eût réellement pris part au
combat de Sidi-Brahim, le clairon Rolland. Nous causâmes longuement : le
vieux brave me raconta tous les détails de l'affaire, el, lorsque tout le
monde eut parlé, il prononça modestement, le dernier, une petite allocution.
Tout ce qu’il voulut bien me dire au cours de cette soirée fut inscrit dans
des notes que j’ai contrôlées depuis, en correspondant avec lui[1]. Au
printemps de 1899 eut lieu la translation des restes des carabiniers tués
près de Nemours ; leurs cendres étaient restées dans l'ancien cimetière du
poste, abandonné depuis longtemps, et une petite colonne de pierre, rongée
par le temps, indiquait seule leur emplacement au milieu des ronces ; mon bataillon
eut l’honneur de les transporter dans le mausolée qui avait été bâti sur le
lieu même où les carabiniers étaient tombés ; c’est ce mausolée qu’on appelle
le « Tombeau des braves ». Deux
ans après, en 1901, je revins à Nemours ; au cours de marches et de
manœuvres, le commandant Fourié aimait à s’entretenir avec des Indigènes qui
avaient pris part à l’action ; il se faisait montrer remplacement des
bivouacs ; il nous conduisait, d'après ces indications, le long des
itinéraires qu’avaient jadis suivis Montagnac et de Géreaux : il obtenait
même communication de manuscrits arabes racontant l’épisode. A
Paris, je trouvai la trace de descendants de quelques-uns des héros de
l’affaire. Le petit-fils de Courby de Cognord, M. Raymond Malartic, voulut
bien me confier les Mémoire-inédits du général, qui contenaient le récit du
combat et de sa captivité au Maroc. Je réunis peu à peu, en écrivant aux
familles, d’autres récits laissés par des hommes qui avaient pris part à
l'action : celui du chasseur Antoine conservé par son fils ; celui du hussard
Natali, écrit sous sa dictée par le maire du village où il s’était retiré ;
celui du chasseur Léger, recueilli par le capitaine Pernot : celui de
Lavayssière, envoyé en 1846 à un parent du capitaine Dutertre ; celui du
chasseur Tressy, rédigé en 1892 par un de ses
compatriotes, et contenu d'autre part en abrégé dans une lettre à M. H.
Anceaume, etc. Je
retrouvai, dans les familles des descendants des officiers de l’époque, des
documents précieux : les Mémoires inédits du général d'Exéa, ancien
commandant du 10e bataillon de chasseurs et ami de Montagnac ; les notes,
explications et croquis topographiques du lieutenant Marin, les notes et
récits du docteur Cabasse, tous deux prisonniers d’Abd el Kader au Maroc,
avec ceux de Sidi-Brahim. Les
pièces officielles du ministère de la Guerre, les rapports rédigés sur place
en 1845, d’après les témoins oculaires, me fournirent les grandes lignes des
événements de celte époque et maints détails intéressants. L’utilisation
des documents réunis n’était pas sans présenter quelques difficultés.
Beaucoup d’entre eux étaient entachés d’erreurs : les rapports des généraux
et des officiers contenaient des renseignements recueillis par eux trop
hâtivement et sous le coup d’une vive émotion ; les mémoires laissés par les
combattants n’étaient précis que pour les événements auxquels leurs auteurs
avaient directement pris part, et relataient les autres d’une manière
inexacte ; les récits des soldats renfermaient des confusions fort excusables
chez des hommes peu instruits et connaissant mal le pays. Il a
donc fallu, par une critique rigoureuse, arracher à chaque document la part
de vérité qu’il contenait, et, avec les éléments obtenus de la sorte,
composer un récit homogène. Il n’est pas une ligne de cet ouvrage qui ne
puisse se justifier par une source digne de foi. L’édition
parue en 1905, aujourd’hui épuisée, contenait non seulement tout le travail
de critique et de bibliographie, mais encore, dans une seconde partie, les
documents présentant le plus d’intérêt et des caries détaillées. Elle existe
dans la plupart des grandes bibliothèques, en sorte que te travailleur et le
curieux pourront toujours y recourir. La
nouvelle édition se trouve ainsi allégée d’un appareil scientifique
encombrant. Elle contient, par contre, dans un chapitre nouveau, la
description du sort fait aux prisonniers de Sidi-Brahim envoyés au Maroc. L’intérêt
qui s’attache à ce récit ne diminue pas avec le temps. Sidi-Brahim, c’est une
page superbe de l'histoire de nos chasseurs à pied et de nos hussards ;
chaque année, ces deux corps fêtent avec éclat l’anniversaire du combat, et
la date du 23 septembre est chère à tous ceux qui ont porté l’un de ces deux
uniformes. Le
voyageur se rendant en Algérie pouvait autrefois hésiter à faire le
pèlerinage de Sidi-Brahim, en raison des difficultés d’accès de la célèbre
koubba ; aujourd’hui, des chemins de fer et des routes pour automobiles lui
permettent de se rendre facilement sur ces lieux historiques. L’étude
fouillée de ces événements fameux a une portée plus
générale qu’un hommage rendu à des héros. Elle
révèle ce qu’était la vie du soldat et de l’officier d’Afrique à l’époque de
la conquête ; elle met en lumière la valeur professionnelle de leurs grands
chefs, tout en laissant voir les rivalités qui existaient entre eux ; elle
montre comment se créaient et se développaient les postes qui sont devenus
des villes florissantes ; elle cherche à définir la politique de la France à
l’égard du Maroc ; elle fait apparaître le caractère qu’avait la guerre avec
Abd el Kader et avec les tribus qui le soutenaient ; elle permet de
comprendre les principes essentiels qui ont toujours dominé les campagnes
faites dans les colonies contre des adversaires nombreux et mal armés, sur de
vastes théâtres. Tous
ces événements présentent des analogies frappantes avec les-événements qui se
renouvellent en Afrique du Nord. Le lecteur fera de lui-même bien des réflexions qu’il est inutile de provoquer par des remarques ; peut-être pourra-t-il tirer quelques idées générales et quelques enseignements d’un épisode qui apparaît surtout, au premier abord, comme pittoresque et émouvant. |
[1]
Ce héros modeste m'a paru digne d’une biographie : Le Clairon Rolland
(Paris, L. Fournier, 1914, 53 p., phot. et carte).