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L’introduction
au Sidi-Brahim de 1905 était destinée à présenter les Récits
d’Afrique, que ce volume inaugurait. Elle contenait tout d’abord une
confession littéraire, que j’ai souvent désirée chez les auteurs, et
expliquait comment j’avais été amené à m’intéresser à l’Afrique du Nord. A ma
sortie de Saint-Cyr, en 1897, j'avais demandé mon affectation dans ce pays,
que je connaissais uniquement par mes lectures ; j’étais fasciné par le renom
militaire des zouaves et des tirailleurs, depuis le jour où, tout enfant,
j’admirais sur des images d’Epinal leurs hauts faits dans les guerres
d’Afrique, de Crimée, d'Italie et de 1870. Dès mon arrivée dans la province
d’Oran et pendant tout mon séjour, je m’étais appliqué à étudier les races,
la religion, l'histoire et l’évolution sociologique du pays. Appelé
en 1902 à la Section historique de l’état-major de l’armée, j’avais trouvé et
copié, dans les riches archives du ministère de la Guerre, des documents de
toute nature relatifs aux événements étudiés sur
place en Algérie. J’avais de même fouillé les divers dépôts d’archives de
Paris, et re cherché dans les familles ayant des attaches avec l’histoire
algérienne les papiers qu’elles conservaient. Sous quelle forme allais-je
tirer parti de cette documentation ? « Fallait-il,
écrivais-je en 1905, prendre l’histoire de la conquête à ses débuts et
recommencer le récit de la prise d’Alger, pour y apporter quelques légères
modifications ou additions ? C’eût été raconter des événements trop connus. « Fallait-il
aborder dans son ensemble, à une date déterminée, un sujet qui embrasse
quelquefois huit ou dix théâtres d’opérations, des populations de mœurs
diverses, des régions de climat différent, et qui exige la connaissance
approfondie de chacun de ces éléments ? C’eût été fournir un effort
prématuré. « Une
méthode plus simple m’a paru préférable. Elle consiste à mettre au jour,
pendant que s’amassent les matériaux destinés à l'œuvre complète et
définitive, quelques résultats partiels du travail entrepris. « La
série de volumes intitulée Récits d’Afrique comprendra donc, sous cette
désignation intentionnellement vague, les épisodes les plus divers relatifs à
la conquête et à la colonisation de l’Afrique du Nord ; elle donnera tantôt
le récit d’une expédition ou d’un combat, tantôt l’analyse du caractère d’un
chef français ou indigène, tantôt l’exposé d'une suite de négociations. « L’ordre
chronologique ne sera pas suivi pour la publication de ces volumes ; chacun
d’eux constituera un élément isolé de l'histoire algérienne, tunisienne ou
marocaine. » J’avais
eu raison d’écarter a priori toute méthode chronologique ou autre pour la
publication de mes volumes, comme les événements me l’ont prouvé. Après Sidi-Brahim,
je m’attachai à étudier la Légion étrangère pendant une période peu
connue de son histoire, celle où elle fut cédée à l’Espagne, de 1835 à 1839. A peine
ce volume venait-il de paraître en 1907 que commença la pacification du Maroc
par la France. J’eus la bonne fortune de participer, sous les ordres directs
du général Lyautey, à l’expédition contre les Beni-Snassen, au Maroc
oriental, et de recueillir à ce moment des notes vécues que j’utiliserai
quelque jour. Puis, en 1908, je pris part à la conquête de la Chaouïa, à
l'état-major du générai d’Amade. Cette campagne pittoresque pouvait si bien
donner une idée de la guerre au Maroc et de la vie des troupes, surtout avec
l'aide de mes photographies quotidiennes, que je publiai en 1911 mon carnet
de route détaillé, sous le titre Souvenirs de Casablanca. Je fus
affecté, en 1912, à la Section d’Afrique de l'état-major de l’armée, qui
conservait les documents relatifs à l’expédition de 1911-1912 par laquelle le
général Moinier venait d’entrer dans les grandes villes de Fez et Meknès. J’y
retrouvai mes amis les commandants Verlet-Hanus et Capperon, qui possédaient
eux-mêmes des documents personnels de grand intérêt sur ces événements. Je
pus ainsi écrire aisément le récit de L’expédition de Fez. En même
temps, j’avais commencé à rédiger une biographie d’Abd el Kader. L’étude de
ce vaste sujet, qui faisait revivre l’histoire indigène de l’Algérie de 1830
à 1850, m’amena à compléter ma documentation et à prendre de nombreuses
copies de documents dans les archives officielles ou privées. L'ouvrage était
en voie d’achèvement lorsque éclata soudainement la Grande Guerre. De
graves blessures me mirent à deux reprises bien près de la mort. Le cours de
mes idées se trouva momentanément changé : dans mon lit d’hôpital, tout
entier aux événements auxquels je venais de participer, j’écrivis en 1915 un
volume de réflexions tactiques et stratégiques que je déposai aux Archives de
la Guerre ; d’abord critiqué comme peu conforme aux idées admises, ce volume (traduit et
publié en anglais en 1917)
rencontra peu à peu plus d’indulgence, si bien qu’il a laissé sa trace dans
les règlements d’après-guerre. Depuis
lors, l’existence menée à l’armée d’Orient, sous les ordres du maréchal
Franchet d'Esperey, en 1919 et 1920 ; aux
Etats-Unis, en 1920-1921 ; en Algérie de 1921 à 1925, et au Maroc en 1920, à
la tête du 6e régiment de tirailleurs ; aux Hautes-Etudes militaires en 1927
; enfin en Tunisie, en 1928, à la tête de la 1re brigade d’infanterie, ne m’a
guère permis que des articles épars dans diverses revues. Du
moins ai-je publié, en 1925, mon étude sur L’émir Abd el Kader,
donnant ainsi à ma série Récits d’Afrique un des ouvrages de synthèse
que j’annonçais comme le couronnement de mes travaux. Le volume expose, avec
l’aide de documents inédits, l’évolution d’un indigène qui, après avoir été
l’âme de la résistance à la pénétration française en Algérie, est devenu un
ami dévoué et un serviteur fidèle de la France. La
période de luttes que je définissais en 1905 à propos de l’Algérie, s'est
élargie par suite de V installation de la France au Maroc et au Sahara. Mais
c’est toujours la même armée quelle met en lumière, l’armée d’Afrique, qui a
conservé à travers les années ses traditions et son prestige. C’est à
son sujet que j’écrivais en 1905 : « Tandis que l’armée impériale a été
étudiée dans tous ses détails, et que des centaines d’ouvrages ont raconté
son organisation, son fonctionnement et ses exploits, l’armée d’Afrique, sa
fille aînée, a été jusqu’ici un peu négligée par les historiens. « Elle
eut un cachet particulier ; après avoir recueilli pieusement, en 1830, les
traditions que les vieux soldats de la République et de l’Empire lui
apportèrent, elle conserva dans ses rangs toutes leurs grandes vertus
militaires, mais elle se transforma néanmoins profondément ; le soldat
africain, façonné par le climat du pays, par le contact des indigènes et par
le genre de vie qu’il dut mener, acquit rapidement un caractère nouveau et
original, qu’il a conservé jusqu’à nos jours. » Le
militaire français servant longtemps en Afrique du Nord, c’est-à-dire
« l’Africain », a encore évolué, depuis que ces lignes ont été écrites.
Mais il y a plus : une transformation profonde s’est peu à peu accomplie, qui
n'est pas apparue à tous les yeux. L’armée d’Afrique n’est plus aujourd’hui
une armée de Français destinée à combattre les indigènes ; elle est en
majeure partie une armée d’indigènes venant volontairement servir la France,
et prêts à mourir pour elle en combattant ses ennemis. Cette transformation
avait été si peu observée qu'aucun système tenant compte de la religion, des
mœurs et clés coutumes de ces nouveaux Français n’avait été adopté, pour
mettre sur pied l’armée indigène : les méthodes admises avaient non seulement
été nuisibles à la constitution de cette armée, mais elles avaient, en outre,
à peu près détruit l’ancienne. C’est
pour cette raison que, abandonnant pour un moment l’histoire de l’Afrique du
Nord, dont les hauts enseignements dominent d’ailleurs toutes ces questions,
j’ai écrit un volume sur l’Armée indigène nord-africaine ; le système proposé
a, comme mon projet de règlement de 1915, choqué les idées admises et m'a
valu d’abord des mécomptes ; mais il a progressivement été accueilli, lui
aussi, avec plus d’indulgence. L’histoire
a toujours une utilité pratique. Les circulaires de Bugeaud concernant les
postes fixes et les colonnes mobiles analysées dans Sidi-Brahim ; les
inconvénients découlant d’une dualité de direction soulignés dans
L’expédition de Fez ; les résultats de traités ou même de conversations avec
un Musulman nord-africain, exposés dans L’Emir Abd el Kader, et tant
d’autres exemples, pouvaient être utilement rappelés en 1925 et 1926, à
propos de la lutte contre Abd el Krim. Pas
plus qu’en 1905, je ne puis définir un programme pour la continuation de mes
Récits d’Afrique. Je suis d’ailleurs, bien plus encore qu’à cette époque,
imprégné de la doctrine, musulmane qui ne cherche pas à prévoir. Sera-ce dans
mes documents accumulés pour l’histoire, ou dans les noies prises au cours
d’événements vécus, que j’irai puiser mon prochain récit ? Puisqu'il s’agit
de travaux dominés par la connaissance de l’Islam, je laisse le Koran
répondre pour moi (XVI-9) : « Dieu se charge de la direction du chemin. » Tunis, juin 1928. |