L'ARMÉE D’AFRIQUE

DE 1830 À 1852

 

CHAPITRE XII. — SOUS LA DEUXIÈME RÉPUBLIQUE (1848-1852).

 

 

Tandis que le duc d’Aumale envisageait pour le printemps de 1848 l’expédition de Kabylie, des événements soudains amenaient en France la chute du Gouvernement de Louis-Philippe.

L’émeute éclata à Paris le 22 février, à la suite de l’interdiction par le ministère Guizot d’un banquet hostile au Gouvernement.

Elle s’accentua le 23 février. Un coup de feu tiré vers dix heures du soir, boulevard des Capucines, par un sous-officier d’un bataillon du 14e de ligne, sur un manifestant trop agressif, provoqua une décharge générale de la troupe énervée. La promenade à travers les rues d’un chariot portant les corps de seize des victimes, et accompagné de torches, suscita l’indignation populaire. La révolution se déchaîna.

Un certain nombre de généraux ou d’anciens généraux de l’armée d’Afrique étaient à Paris à ce moment. Le maréchal Bugeaud y remplissait son mandat de député. Le général de la Moricière s’y trouvait pour la même raison, ayant laissé l’intérim de la province d’Oran à Cavaignac. Le général Duvivier, désigné à la fin de 1845 pour commander l’expédition contre Madagascar, qui n’avait pas eu lieu, était en disponibilité depuis le mois de mars 1846[1]. D’autres avaient jugé le moment opportun pour jouir en France d’un repos qu’ils n’avaient pas goûté depuis longtemps. Bedeau était en congé de trois mois[2], ainsi que Saint-Arnaud, nommé depuis peu maréchal de camp, et arrivé dans la capitale au milieu de janvier[3].

Le maréchal Bugeaud, tout dévoué au régime et au souverain, fut appelé le 24 février à deux heures du matin aux Tuileries par Louis-Philippe, qui lui fit offrir le commandement des troupes et de la garde nationale. Il ne put refuser. En même temps, Thiers fut chargé de former un nouveau Ministère avec Odilon Barrot.

Bugeaud trouva les soldats démoralisés, dépourvus de vivres et de munitions. Il organisa néanmoins quatre colonnes, destinées à détruire les barricades et à pénétrer dans le cœur de la ville, et les fit partir du Carrousel le 24 février au point du jour. L’une d’elles, commandée par le général Bedeau, devait, par la rue Richelieu, la Bourse et les Boulevards, prendre la direction de la Bastille : une autre, aux ordres du général Sébastiani, devait marcher sur l’Hôtel de Ville ; une troisième, conduite par Bugeaud lui-même, soutiendrait les deux premières en empêchant les barricades de se reformer ; une quatrième marcherait sur le Panthéon[4].

Bedeau, après avoir détruit quelques petites barricades, se laissa arrêter près du théâtre du Gymnase par des bourgeois et des officiers de la garde nationale, qui le persuadèrent de mieux prévenir le peuple du changement de Ministère. Il accepta l’envoi d’un habitant du quartier auprès de Bugeaud.

Au milieu du désordre général, le Maréchal conservait son calme et son sang-froid ; mais il se trouva paralysé dans son commandement par l’intervention constante des ministres, du Roi, des princes, de la bourgeoisie, de tous ceux qui aiment en pareil cas à discuter ou à parler au lieu d’agir. Il ne connaissait pas ses troupes, qui ignoraient elles-mêmes la manière de commander de leur chef.

Louis-Philippe commit l’erreur de vouloir à la fois négocier et combattre. Bugeaud était impopulaire à Paris en raison de la rigueur avec laquelle il avait réprimé les insurrections antérieures ; pour faciliter le rétablissement de l’ordre, La Moricière lui fut adjoint, et reçut le commandement des gardes nationales. Il fut chargé, ainsi qu’Odilon Barrot, de tenter la conciliation avec les insurgés.

Au moment où tous deux sortaient des Tuileries, Bugeaud, qui venait d’apprendre l’irruption des émeutiers dans plusieurs casernes et le progrès des barricades vers les Tuileries, donnait l’ordre à Bedeau de suspendre les hostilités et de se replier sur le Carrousel. Odilon Barrot échoua auprès des manifestants. La Moricière par contre fut acclamé par la foule, mais avec des cris de Aux Tuileries ! Aux Tuileries ! qui semblaient vouloir le mettre à la tête de l’émeute ; il se hâta de revenir au château.

Quant à Bedeau, il exécuta une retraite lamentable, sous la protection d’une compagnie de la garde nationale chargée de proclamer les intentions pacifiques du Gouvernement ; au passage d’une barricade reformée, son artillerie confia ses pièces à la garde nationale, et laissa piller ses caissons de munitions. Après une méprise sanglante au débouché de la rue Royale, il regagna la place de la Concorde avec des bataillons démoralisés[5]. La guerre civile était plus difficile que la guerre d’Afrique.

Dès lors, les événements se précipitèrent. Le Roi essaya de passer une revue des troupes encore massées autour du château. Il avait auprès de lui : le général Trézel, qui n’était cependant plus ministre ; le maréchal Bugeaud ; le général de la Moricière ; M. Thiers. Des cris de Vive la Réforme s'étant fait entendre dans les rangs des légions de la garde nationale, par lesquelles il avait commencé sa revue, il rentra au château sans même passer devant l’infanterie de ligne !

L’heure était grave. Louis-Philippe était sollicité d’abdiquer par Emile de Girardin et par le duc de Montpensier. Malgré les efforts de Bugeaud pour le dissuader de prendre cette décision, il abdiqua avant midi en faveur de son petit-fils le comte de Paris, fils de la duchesse d’Orléans, et partit pour Saint-Cloud. Les émeutiers envahirent les Tuileries, évacuées par les troupes qui avaient cédé la place à la garde nationale. Bedeau avait encore ses troupes place de la Concorde et aux Champs-Elysées, mais restait sans ordres... La Chambre des Députés ayant été envahie par les émeutiers, un Gouvernement provisoire fut institué, sous l’égide de Lamartine, et proclama la République.

Le Gouvernement provisoire reçut bon accueil de la part du pays, et en particulier de l’Armée et des Africains.

La Moricière, appelé dans la soirée du 24 février à l’Hôtel de Ville, se mit sans réserve à la disposition du nouveau Gouvernement ; mais il déclara ne vouloir accepter qu’un commandement de troupes correspondant à son grade de général de division ; nommé le 3 mars au commandement de la 8e division militaire, il refusa, et fut appelé le 8 mars à faire partie de la Commission de défense nationale[6].

Bedeau fut appelé, lui aussi, le 24 février à l’Hôtel de Ville, où il s’entretint avec Lamartine et Garnier-Pagès : « Qui voulez-vous que nous prenions, lui disait-on ; à quels généraux voulez-vous que nous fassions appel ? Le général Sébastiani est pourvu d’un commandement, nous ne croyons pas qu’il puisse le garder ; les autres généraux sont membres de la Chambre des Députés ou de la Chambre des Pairs. Vous êtes ici deux généraux qui venez d’Afrique, le général de la Moricière et vous ; nous espérons que M. le général de la Moricière acceptera le Ministère de la Guerre ; nous vous demandons de prendre le commandement des troupes de Paris. Et pourquoi ? Parce que vos noms n’ont pas été mêlés à la politique, et que nous les considérons comme pouvant être plus efficaces que tous autres pour le maintien de l’ordre[7]. »

Le Gouvernement provisoire procéda aussitôt à des nominations aux principales fonctions civiles et militaires.

Le maréchal de camp Cavaignac fut désigné le 25 février comme gouverneur général de l’Algérie, en remplacement du duc d’Aumale, et promu le 28 février général de division[8].

Le général Duvivier fut chargé le 26 février d’organiser 24 bataillons de garde mobile[9], dont la création fut décidée surtout pour détourner la jeunesse parisienne des excitations dangereuses.

Bedeau, nommé ministre de la Guerre le 24 février par le Gouvernement provisoire, refusa ; par contre, il accepta le 26 le commandement de la 1re division militaire, c’est-à-dire le gouvernement militaire de Paris, et donna aussitôt son « adhésion pleine et entière au Gouvernement de la République française[10] ; » il fut nommé le 8 mars membre de la Commission de Défense nationale[11].

Le maréchal Bugeaud et les principaux généraux donnèrent leur adhésion à la République dans les journées qui suivirent le 24 février. Les grands chefs de l’armée d’Afrique se trouvaient, par le hasard des circonstances, jouer un rôle important dans le nouveau Gouvernement.

 

Le duc d’Aumale apprit à Alger dès le 28 février la Révolution qui avait renversé son père ; mais il ne reçut tout d’abord aucune confirmation officielle des événements. La nouvelle de la proclamation de la République, apportée par un navire marchand, se répandit en ville, sans trouver immédiatement créance.

Les militaires, sachant que Bugeaud commandait les troupes de Paris et avait sous ses ordres des généraux comme Bedeau et La Moricière, ne pouvaient croire à un échec du Maréchal. « A toutes les tables d’officiers, a écrit du Barail, le jour où l’on fut contraint d’admettre que l’émeute avait triomphé, ce ne fut qu’un cri : « Si Bugeaud est vaincu, c’est que Bugeaud est mort. » Et, de fait, le bruit de sa mort courut pendant quelque temps[12]. »

Le bas peuple d’Alger, par contre, s’agitait et commençait à manifester. Il réclama à grands cris la Marseillaise à la musique du 32e de ligne, lors de son concert habituel sur la place du Gouvernement ; le morceau n’étant pas inscrit au programme, le chef de musique refusa de le jouer et ramena ses musiciens à la caserne[13].

Comme le duc d’Aumale ne prenait aucune mesure, attendant des instructions de Paris, le président du tribunal et le procureur général crurent bon d’aller, à la tête d’une députation, lui demander ses intentions. Le Prince leur répondit qu’il n’avait pas de renseignements précis sur les événements, et qu’il se trouvait dans la situation d’une sentinelle ne devant pas quitter sa faction avant d’en avoir été relevée régulièrement[14].

Il reçut dans la soirée même, le 2 mars, une communication officielle du Gouvernement provisoire : la République était proclamée et il était remplacé par le général Cavaignac. Il écrivit aussitôt au Ministre de la Guerre : « Fidèle à mes devoirs de citoyen et de soldat, j’étais resté à mon poste tant que j’avais pu croire ma présence utile au service du pays. Aujourd’hui, elle pourrait devenir un embarras. Soumis à la volonté nationale, j’aurai quitté demain la terre français[15]. »

Cavaignac n’étant pas arrivé, il remit ses fonctions au général Changarnier, qui commandait la division d’Alger. Il adressa aux troupes un ordre d’adieux plein de tristesse et de dignité : « En me séparant, disait-il, d’une armée modèle d’honneur et de courage, dans les rangs de laquelle j’ai passé les plus beaux jours de ma vie, je ne puis que lui souhaiter de nouveaux succès... J’avais espéré combattre encore avec vous pour la patrie. Cet honneur m’est refusé ; mais, du fond de l’exil, mon cœur vous suivra partout où vous appellera la volonté nationale ; il triomphera de vos succès ; tous ses vœux seront toujours pour la gloire et le bonheur de la France[16]. »

Le duc d’Aumale et le prince de Joinville s’embarquèrent dès la matinée du 3 mars pour Gibraltar : « La scène fut grande et solennelle, écrit du Barail. Le temps était sombre ; le ciel, bas, laissait tomber une pluie fine et pénétrante. Le général Changarnier avait consigné les troupes. Il n’y avait pas un soldat dans Alger, et les rares officiers qu’on y rencontrait n’appartenaient pas à sa garnison. Les Princes et les Princesses quittèrent le palais du Gouvernement à dix heures, et, suivis de leurs jeunes enfants, portés sur les bras des domestiques, descendirent à pied à la Marine, où le canot de l’amiral les attendait pour les conduire à bord du Solon[17]. » Ils furent d’ailleurs accompagnés par Changarnier, acclamés sur leur parcours, salués à bord par une foule de canots, et honorés de salves d’artillerie.

Les troupes ne s’étaient pas réjouies à la nouvelle de la Révolution : « L’armée d’Afrique n’était pas républicaine, déclare du Barail ; à part quelques officiers ambitieux inféodés par leurs attaches, par leur nom même, au parti triomphant, ou encore affligés d’une tare, soit publique, soit cachée, elle vit arriver la République non seulement sans enthousiasme, mais encore avec mauvaise humeur... Mais elle ne voulait pas non plus se séparer du reste du pays, et ils la connaissaient bien peu, ceux qui ont prétendu que le duc d’Aumale n’aurait eu qu’à faire appel à la confiance et au dévouement des troupes d'Afrique, pour relever le trône de Louis-Philippe, soit au bénéfice du Roi, soit au bénéfice de son petit-fils, le comte de Paris[18]. »

La remarque, souvent formulée, que le duc d’Aumale avait à ses ordres plus de 80.000 hommes dont il eût pu faire usage, ne résiste pas à l’examen. Il eût fallu tout d’abord le maintien du gouvernement de Louis-Philippe en un point quelconque du pays, et appel du Roi au loyalisme de son armée ; il eût fallu ensuite aux troupes d’Afrique une flotte pour passer en France. Changarnier se hâta, le jour même du départ des Princes, de demander au Ministre de la Guerre, par une dépêche télégraphique, le commandement de la frontière la plus menacée. Il doubla cette dépêche d’une lettre où il exposait ses titres avec une orgueilleuse naïveté : « Quelque aptitude pour l’organisation, écrivait-il, une expérience éclairée par des études sérieuses, l’habitude de manier les troupes qui m’honorent d’une grande confiance, l’amour passionné de la gloire, la volonté et l’habitude de vaincre, me permettraient sans doute de remplir les devoirs qui me seraient confiés[19]. » Le Ministre de la Guerre lui envoya, le 13 mars 1848, l’ordre de rentrer en France pour recevoir une affectation.

 

Le général Cavaignac, qui commandait par intérim la province d’Oran, la laissa au général Pélissier, pour aller à Alger par mer prendre les fonctions de gouverneur général.

Avant même de quitter Oran, il avait rédigé et fait imprimer pour l’armée d’Afrique une proclamation un peu grandiloquente ; il évoquait la mémoire de son frère le républicain, à laquelle il devait sa désignation, et exaltait la discipline :

« Le Gouvernement provisoire de la République m’a appelé à votre tête. Soldats, je ne m’y trompe pas ; si la Nation n’avait eu besoin que d’un homme dévoué, son Gouvernement pouvait presque jeter au hasard, parmi vous, le bâton du commandement. Le Gouvernement a voulu autre chose, il a voulu répondre à la pensée du pays tout entier. En me désignant, il a voulu honorer, au nom de la Nation, la mémoire d’un citoyen vertueux, d’un martyr de la Liberté...

« La Nation veut que vous soyez commandés avec fermeté, avec justice. A ceux à qui elle confie son pouvoir sur vous, elle ordonne de ne pas oublier que vous êtes ses enfants... Quant à vous, vos devoirs se résument dans un mot : l‘ obéissance ; l’obéissance non à la volonté d’un homme, mais à la loi militaire telle que la Nation l’a faite. Soldats, votre amour du devoir et de la discipline vont rassurer les amis de la République et inspirer à ses ennemis une crainte salutaire[20]. »

Arrivé à Alger le 10 mars, Cavaignac prit aussitôt les fonctions de gouverneur général.

Des revues eurent lieu dans les diverses garnisons à l’occasion de l’établissement de la République. La cérémonie fut très brillante à Alger[21]. Elle fut partout célébrée avec éclat.

Le colonel Bosquet, commandant par intérim la subdivision d'Orléansville, écrivait le 13 mars au général Levasseur, commandant la division d’Alger : « J’ai passé hier à Orléansville une revue de la milice et de toutes les troupes présentes. A la même heure, des revues étaient passées à Ténez et dans les camps. Partout, l’ordre le plus imposant a été conservé sans effort, et les manifestations les plus unanimes ont de nouveau consacré publiquement l’ère républicaine qui commence. A Orléansville, la journée s’est terminée par un banquet de 150 couverts pour lequel avaient souscrit les principaux colons et les officiers de toutes armes[22]. »

Quelques jours plus tard, nouvelles revues dans la subdivision, passées cette fois conformément aux prescriptions de la circulaire ministérielle du 1er mars. Bosquet en rendait compte en ces termes à son général : « Hier, 17, j’ai passé et fait passer à Orléansville, à Ténez et dans les camps de travailleurs, une revue de toutes les troupes de la subdivision. Cette revue a eu lieu, partout, à midi. Dans cette solennité militaire, MM. les officiers, les sous-officiers, les caporaux ou brigadiers et les soldats ont donné leur adhésion à la République, par le cri individuel de Vive la République ! Les procès-verbaux et les listes d’adhésion de MM. les officiers ont été dressés et signés immédiatement après la revue. J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint, ces procès-verbaux et ces listes d’adhésion[23]. »

L’armée d’Afrique devait prendre part aux élections qui allaient avoir lieu, en Algérie comme partout. Ce n’était pas un devoir facile à remplir pour des soldats dont beaucoup étaient illettrés. Cavaignac prescrivit aux officiers de donner des explications à leurs hommes sur l’instruction du Gouvernement provisoire du 12 mars 1848 relative aux élections générales en Algérie. Il leur exposa qu’il ne s’agissait pas, pour les soldats, de faire des choix dans l’armée, « d’élire des députés de l’armée » ; « chacun d’eux doit, précisait son ordre général, se transporter par la pensée dans son pays, dans son canton, et composer sa liste comme il l’eût fait dans ses foyers, des noms des citoyens qui par leur patriotisme, leurs lumières, leur notabilité dans le département aux élections duquel il s’agit de concourir, leur paraîtront mériter leur suffrage individuel et avoir la probabilité du succès dans l’élection départementale. » Les officiers devaient mettre leurs hommes à même « d’exercer en connaissance de cause, en toute conscience et en toute liberté, leur droit de citoyen français[24]. » Cette tâche spéciale était bien différente de leur tâche habituelle !

Cavaignac disposait d’une armée de 92.000 hommes. Un tel effectif n’étant pas nécessaire au maintien de l’ordre en Algérie, et la situation internationale étant incertaine, il ne mit pas opposition au rapatriement de nombreuses unités.

Cependant la Révolution de février fut exploitée en Algérie pour y fomenter de l’agitation, comme il arrive toujours en cas de troubles politiques en France ; les départs d’unités favorisaient cette agitation. Des bruits tendancieux circulèrent dans les tribus : Bou Maza était miraculeusement revenu ; les Français allaient évacuer l’Algérie ; l’Angleterre avait déclaré la guerre à la France ; la ville d’Alger avait été complètement dévastée. Des incidents se produisirent en divers points de la colonie.

Cavaignac fut obligé d’envoyer plusieurs colonnes rétablir l’ordre : dans la province d’Alger, le général Marey-Monge, commandant la subdivision de Médéa, se porta chez les Ouled Naïl ; dans la province d’Oran, le général Pélissier, avec la colonne de Mostaganem, le colonel Bosquet, avec la colonne d'Orléansville, et le colonel Maissiat, avec la colonne de Mascara, exercèrent une action combinée contre les Béni Ouragh et les Flitta[25] ; dans la province de Constantine, le colonel Canrobert, commandant la subdivision de Batna, fit une colonne pacifique.

Tandis que ses subordonnés se consacraient à ces tâches professionnelles, Cavaignac ne recueillait pas les satisfactions qu’un grand chef militaire doit avoir. Il se trouvait souvent dans des situations fausses. Avant de quitter Oran pour Alger, raconte du Barail, il avait dû subir les félicitations de toute la canaille de la ville, qui était venue, précédée d’un drapeau rouge, lui serrer la main au Château-Neuf. Après cette cérémonie, il avait dit les yeux pleins de larmes, à son chef d’état-major : « Ce n’était pas ainsi que je comprenais la République[26]. »

A Alger, le nouveau Gouverneur se laissa arracher, par un club démagogique, l'ordre d’abattre la statue équestre du duc d’Orléans édifiée place du Gouvernement ; la foule indignée obligea les soldats chargés de l’opération à se retirer. L’arbre de liberté planté à côté de la statue, sur cette place, fut coiffé pendant la nuit d’un bonnet rouge, qui y resta jusqu’à ce que deux capitaines du génie le fissent jeter à la mer[27].

Ces incidents symbolisaient le malaise général. Pour recruter dans l’armée des adhérents à la République, des agents avaient été envoyés de Paris ; ils recherchaient surtout des sous-officiers, « à qui ils promettaient l’héritage des officiers qui seraient frappés pour leurs opinions réactionnaires[28]. »

 

La situation politique s’assombrissait à Paris, où la discorde entre l’élément modéré et l’élément radical du Gouvernement provisoire ne cessait de s’accentuer. Le 16 avril, une manifestation fut organisée par le parti radical ; son cortège devait se diriger sur l’Hôtel de Ville.

Lamartine fit battre le rappel pour rassembler les gardes nationales. Il mit d’autre part à la disposition du Gouvernement les gardes mobiles que le général Duvivier avait été chargé d’organiser ; mais Duvivier n’avait encore formé qu’un certain nombre de bataillons, et ne pouvait pas répondre de leur attitude, par suite même de leur récente formation.

Le général Changarnier, revenu en France sur sa demande, se trouvait à Paris, et venait d’être nommé ambassadeur à Berlin. Il alla à l’Hôtel de Ville demander des instructions à Lamartine : celui-ci lui ayant réclamé son concours, il prit le commandement militaire, aux côtés d’Armand Marrast, président de la Municipalité.

Changarnier laissa les gardes nationaux, répondant au rappel, se masser aux abords de l’Hôtel de Ville ; comme les manifestants avançaient le long des quais, il donna l’ordre au général Duvivier de faire déboucher au moment opportun ses gardes mobiles par les rues perpendiculaires à ces quais, de manière à couper les colonnes séditieuses en tronçons. Ce plan réussit parfaitement : les manifestants, pris entre les gardes nationaux de l’Hôtel de Ville et les gardes mobiles de Duvivier, se dispersèrent sans résister, hués en bien des endroits aux cris de : A bas les communistes. L’échec de la démagogie était complet[29].

Cavaignac se morfondait en Algérie, malgré l’intérêt des expéditions organisées par son ordre dans les trois provinces. Avant même que ces colonnes eussent terminé leur tâche, il demanda le 22 avril son rappel au Ministre de la Guerre, jugeant son autorité diminuée par l’envoi auprès de lui d’un commissaire du Gouvernement[30].

Les élections du 23 avril donnèrent la majorité au parti républicain modéré. Cavaignac reçut satisfaction, et fut remplacé dès le 29 avril par Changarnier comme gouverneur général de l’Algérie.

Changarnier prit aussitôt ses dispositions pour rejoindre son nouveau poste. Quant à Cavaignac, héritier de la popularité dont avait joui son frère Godefroy, il fut nommé ministre de la Guerre par la Commission exécutive et remplacé provisoirement, jusqu’à son arrivée en France, par le lieutenant-colonel Charras, un ancien de l’armée d’Afrique, lui aussi, et un fervent républicain.

Changarnier étant venu prendre ses fonctions de gouverneur général à Alger le 11 mai, Cavaignac s’embarqua le 12 mai. Il était, d’après Changarnier, « pressé de quitter une position tristement compromise par des actes scandaleux de faiblesse. » Le bonnet rouge placé en sa présence sur l’arbre de la Liberté lui avait fait du tort auprès de la population : il avait été accueilli par des sifflets à son entrée dans sa loge au théâtre. « A mon arrivée, a écrit Changarnier, il était confiné depuis huit jours au Palais. Pour s’embarquer la nuit, il devança de six heures le moment publiquement annoncé. Ses aides de camp et moi nous fûmes les seuls confidents de cette retraite clandestine[31]. »

Cavaignac arriva à Paris au moment où les extrémistes venaient d’organiser le 15 mai une manifestation au cours de laquelle la Chambre des Députés avait été envahie et qui avait abouti à l’arrestation des meneurs. L’Assemblée se discréditait, en France comme en Afrique. Saint-Arnaud exprimait bien le sentiment général lorsqu’il écrivait de Mostaganem le 27 mai à son frère : « Quoi, dans neuf cents représentants de la France, pas une tête, pas un cœur ! Ni force, ni dignité, ni courage !... Notre pauvre pays s'en va. Pas un homme, pas l’ombre d’un homme ! Des criards, des phraseurs, des trembleurs[32]. »

Au milieu de tous les orateurs qui déversaient des flots d’éloquence devant les masses populaires ou devant leurs collègues de la Chambre, le général Cavaignac, calme, réfléchi, silencieux, ayant donné en Afrique la mesure de son énergie, inspirait confiance aux éléments modérés ; il était à leurs yeux le chef indiqué du gouvernement fort dont la nécessité se faisait sentir.

En Algérie, son successeur, le général Changarnier, continuait son œuvre de pacification. Il reçut le 15 juin la nouvelle de la soumission de l’ancien bey Ahmed de Constantine ; le colonel Canrobert, parti de Batna, avait définitivement découragé son adversaire par un coup de main destiné à s’emparer de lui, et l’avait cerné le 5 juin avec l’aide du commandant de Saint-Germain[33].

Il n’y avait plus à surveiller que deux foyers d’agitation, l’un au Sud de la province d’Oran, chez les Hamiane Gharaba, l’autre dans la province de Constantine, chez les tribus des environs de Bougie. La situation paraissant calme, Changarnier s’embarqua pour la France le 22 juin, afin d'aller exercer son mandat de représentant du peuple.

Le général Marey-Monge prit l’intérim du gouvernement général, qui changeait ainsi de mains bien souvent, par suite des événements politiques de la Métropole.

 

À ce moment même, lAssemblée Constituante avait de nouveau affaire aux masses populaires. Elle avait décidé, le 21 juin, daccord avec la Commission exécutive, de dissoudre les « ateliers nationaux », créés par le Gouvernement provisoire pour donner du travail à tous et devenus très encombrants ; à cet effet, les ouvriers de 18 à 25 ans devaient opter entre un engagement dans larmée et la radiation des ateliers. Cette résolution fut promulguée au Moniteur du 22 juin[34]. Le 23 juin, l’émeute éclata, se développant avec une rapidité inouïe ; les barricades se dressèrent.

Cavaignac fut aussitôt chargé du commandement de toutes les forces militaires. Depuis son arrivée au Ministère, il avait renforcé la garnison de Paris et banlieue, la portant à 30.000 hommes d’infanterie, artillerie, cavalerie et 12.000 gardes mobiles, soit 42.000 hommes, sans compter la garde nationale. Son plan, approuvé par La Moricière et Bedeau, consistait à placer son quartier général loin de l’insurrection, et à agir par masses contre les quartiers rebelles, en maintenant ses communications avec les troupes en action. Il l’exposa à la Commission exécutive, et malgré les objections soulevées, obtint toute latitude pour l’appliquer.

Etabli au Palais-Bourbon, il divisa ses troupes en trois corps, dans les directions suivantes : La Moricière, boulevards et faubourgs, du quartier Montmartre au quartier du Temple ; Bedeau, Hôtel de Ville et faubourg Saint-Antoine ; Damesme, Panthéon, faubourg Saint-Jacques et faubourg Saint-Marcel. Il n’était pas sans inquiétudes, la garde nationale prenant, dans les quartiers populaires, le parti de l’émeute, et la garde mobile étant composée de gamins de Paris capables de se laisser entraîner.

La lutte fut ardente et sanglante. Le général Damesme enleva quelques barricades. Le général de la Moricière dut demander des renforts à Cavaignac, qui accourut lui-même au faubourg du Temple avec des réserves, et fut obligé d’employer de l’artillerie, un bataillon frais et des détachements latéraux pour enlever une formidable barricade. Le général Bedeau parvint à dégager le bas-quartier de la rive gauche, mais il fut blessé d’un coup de feu ; il fut remplacé par Duvivier, l’ancien commandant des gardes mobiles, qui avait été promu général de division au mois de mai, et se trouvait disponible.

Dans la matinée du 24 juin, la situation s’aggrava ; les insurgés, maîtres de deux mairies et de la caserne des Tournelles, menaçaient l’Hôtel de Ville. La Chambre vota la proposition suivante : « Paris est mis en état de siège. Tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains du général Cavaignac. » Le dictateur ainsi établi adressa trois proclamations, l’une à la garde nationale, aux « soldats volontaires de la nation intelligente », la deuxième aux soldats, et la troisième aux insurgés.

La lutte continuait sans amener de décision. La Moricière, malgré une incroyable activité et une bravoure poussée jusqu’à la témérité, échouait devant le Faubourg du Temple ; Duvivier ne pouvait pas progresser au Faubourg Saint-Antoine ; Damesme, qui réussissait mieux au Panthéon, était atteint à la cuisse d’une balle dont il devait mourir, et était remplacé par le général de Bréa. Des gardes nationales arrivaient de partout, Versailles, Pontoise, Clermont, Beauvais, Amiens, Rouen, Orléans, pour défendre la cause de l’ordre.

Le 25 juin fut encore une journée très dure. La Moricière ne parvint pas à réduire le Faubourg du Temple. Duvivier, en attaquant le Faubourg Saint-Antoine, fut atteint d’une balle au pied, blessure dont il mourut ; son remplaçant, le général de Négrier, en attaquant les barricades qui défendaient la place de la Bastille, fut à son tour atteint d’une balle et expira presque aussitôt. C’étaient deux Africains au passé glorieux qui tombaient sous des balles françaises... Le général de Bréa, ayant voulu parlementer à la barrière de Fontainebleau avec les insurgés, fut traîtreusement retenu par eux comme otage, et sauvagement assassiné.

La journée du 26 juin vit enfin l’hésitation et la discussion dans le camp de l’insurrection. Les délégués de l’émeute demandèrent la cessation des hostilités, en prétendant fixer certaines conditions. Cavaignac, en plein accord avec La Moricière, exigea leur soumission absolue et sans conditions[35].

Le chef du pouvoir exécutif put, dans l’après-midi, annoncer le succès des troupes à l’Assemblée ; puis il adressa à la garde nationale et à l’armée une proclamation où il disait : « Citoyens, soldats, la cause de la République a triomphé : votre dévouement, votre courage inébranlable ont déjoué de coupables projets, fait justice de funestes erreurs. Au nom de la Patrie, au nom de l’humanité tout entière, soyez remerciés de vos efforts, soyez bénis pour ce triomphe nécessaire ». Il déclarait d’ailleurs être « prêt à rentrer au rang de simple citoyen[36]. »

Si Cavaignac avait voulu, à ce moment, conserver la dictature, il la tenait entre ses mains. Nombre de ses collègues, dont le ministre des Affaires Etrangères, Bastide, le pressaient d’agir ainsi : « Si je faisais ce que tu me demandes, répondit-il à Bastide, j’autoriserais, dans l’avenir, n’importe quel ambitieux à fomenter une émeute, à se faire déléguer le pouvoir pour la réprimer et à le garder indéfiniment sous prétexte de salut public ; je ne donnerai un tel prétexte à personne[37]. » Le 28 juin, à l’ouverture de la séance, il vint rendre à l’Assemblée l’autorité qu’il avait reçue d’elle le 24 juin.

En constatant cette modestie et cette abnégation, les représentants furent émus ; ils décidèrent, par acclamations, que le général Cavaignac « avait bien mérité de la patrie » ; ils rendirent aussi hommage à l’armée et à ses chefs, à la garde nationale, à la garde mobile, au président Sénard, à l’archevêque de Paris, Monseigneur Affre, tombé en essayant de ramener la paix. Enfin, ils votèrent un décret qui fut longuement applaudi : « Le pouvoir exécutif est confié au général Cavaignac[38]. »

Grâce à son passé dévoué à la cause républicaine, Cavaignac put exercer une autorité rigoureuse sans être traité de tyran. Il commença par constituer un ministère de son choix, dans lequel il prit son camarade africain La Moricière comme ministre de la Guerre. Il confia le commandement des gardes nationales à Changarnier. Puis il supprima par un arrêté les ateliers nationaux et prit des mesures contre la presse et contre les clubs. A un député qui l’interrogeait, le 7 juillet, il répondit que, « dans sa pensée, l’état de siège devait être longuement prolongé[39]. »

Cavaignac fit maintenir l’état de siège pendant près de quatre mois, jusqu’au 19 octobre 1848, et prit ou proposa, dans cet intervalle de temps, des mesures de tout genre.

 

Le chef du pouvoir exécutif n’avait pas oublié ses longues méditations sur les moyens de coloniser l’Algérie. Il décida d’essayer d’aider cette colonisation en mettant à sa disposition les ouvriers parisiens sans travail.

Les officiers de l’armée d’Afrique qui virent arriver ces colons ont tracé d’eux des portraits peu flatteurs. D’après du Barail « il avait fallu, avant tout, débarrasser Paris et les grandes villes des éléments révolutionnaires qui avaient fait leurs preuves aux journées de juin » ; aussi ces malheureux « représentaient plutôt une lie ouvrière qu’une élite agricole. »

Le premier convoi de colons fut accueilli par le général de Saint-Arnaud, commandant la division d’Alger par intérim : « Tous ces pauvres diables, écrit du Barail, que nous allâmes recevoir aux portes de la ville, avec des morceaux de musique et de bonnes paroles, nous firent l’effet d’assez tristes pionniers de la civilisation, et nos soldats, qui n’ont pas besoin de beaucoup de phrases pour caractériser les choses, adoptèrent presque immédiatement le mot de colon comme expression d’un joyeux et sympathique mépris[40]. » Ce mot de « colon » est d’ailleurs resté dans l’argot militaire sous la forme de « mon colon », dont les troupiers ne connaissent plus l’origine.

Les villages préparés pour recevoir les apprentis cultivateurs avaient été construits par le Génie sur un plan uniforme, « beaucoup plus inspiré des nécessités de la défense que des exigences de la vie champêtre. » Chacun d’eux était administré par un officier remplissant les fonctions de maire et de juge de paix, chargé de noter mensuellement ses colons et leur situation. Certains officiers étaient remarquables et dévoués à leur tâche, comme le capitaine du génie Malglaive commandant le village de Marengo, ou le capitaine d’état-major Lapasset, commandant le village de Montenotte tout en restant chef du bureau arabe de Ténès ; mais d’autres ne prenaient ces fonctions qu’en raison de leur insuffisance professionnelle, et faisaient de piètres directeurs. Leurs administrés étaient souvent, il est vrai, peu faits pour la colonisation, tel celui noté par Lapasset : « N’entend rien aux travaux de la campagne ; a une peur affreuse de son bœuf[41]. »

Tandis que des efforts en faveur de la colonisation se poursuivaient ainsi, Marey-Monge s’appliquait à rétablir l’ordre. Il faisait circuler des colonnes incessantes commandées par le général de Mac-Mahon, le général Gentil, le général Herbillon, le général Camou, le colonel Carbuccia[42].

Changarnier, ayant pris des fonctions en France, avait renoncé à venir exercer celles de gouverneur général en Algérie ; il essaya en vain de les faire attribuer au Gouverneur général par intérim : « Mes efforts, a-t-il écrit, pour faire nommer définitivement Marey-Monge échouèrent, contre le souvenir de vieilles rivalités. La Moricière lui préféra le général Charon, qui ne le valait pas[43]. »

Charon, ancien élève de l’Ecole Polytechnique, sorti dans l’arme du Génie, fut nommé gouverneur général le 9 septembre et il arriva le 22 à Alger. Les colonnes du général de Ladmirault dans la province de Constantine et du colonel Canrobert aux environs d’Aumale maintinrent l’ordre sans difficultés.

La Révolution de février aurait eu en Algérie une répercussion toute autre si Abd el Kader avait encore tenu la campagne. « Heureusement pour nous, a écrit du Barail, il n’y avait plus une tête assez forte et assez puissante pour grouper en un seul faisceau les fanatismes, les rancunes et les mécontentements[44]. »

 

C’est sur les événements politiques de la Métropole que tous les yeux étaient fixés.

La Constitution fut votée en novembre 1848. Elle donnait le pouvoir exécutif à un Président élu pour quatre ans par le suffrage universel et direct, et ne pouvant être réélu. Elle confiait le pouvoir législatif à une seule Assemblée, élue pour trois ans par le suffrage universel et direct, et ne pouvant être dissoute par le Président. Le parti modéré eut dès lors deux soucis : empêcher l’élection à la Présidence du général Cavaignac, considéré comme trop républicain, et abréger le mandat de l’Assemblée Constituante en fonctions.

Cavaignac fut l’objet d’une campagne de dénigrement acharnée ; il fut attaqué en raison de l’attitude de son père, le « Conventionnel », le « Régicide » ; il fut accusé d’avoir prolongé, dans un but ambitieux, la lutte sanglante de juin ; il fut combattu dans tous les départements par la presse modérée. Son concurrent, Louis Bonaparte, poussé par tous les ennemis de la « coterie du National », et en faveur de qui Bugeaud lui-même se prononça, fut élu Président de la République le 10 décembre 1848 à une majorité écrasante, par cinq millions et demi de suffrages, contre un million et demi à Cavaignac. La popularité du général républicain s’était progressivement effacée devant celle de l’héritier du nom impérial, dont l’habile manifeste électoral était intitulé : « Louis-Napoléon à ses concitoyens ».

Cavaignac quitta le pouvoir le 20 décembre dès la proclamation à la Chambre des résultats officiels du scrutin. Il le fit en ces termes d’une émouvante simplicité : « Citoyens représentants, j’ai l’honneur d’informer l’Assemblée que MM. les Ministres viennent de remettre à l’instant entre mes mains leur démission collective. Je viens vous remettre à mon tour les pouvoirs que vous avez bien voulu me confier. L’Assemblée comprendra, mieux que je ne pourrais l’exprimer, quels sont les sentiments de reconnaissance que me laisse le souvenir de sa confiance et de ses bontés pour moi[45]. »

Louis-Napoléon Bonaparte monta ensuite à la tribune ; il prononça un discours modéré et conciliant dans lequel il disait : « La conduite de l’honorable général Cavaignac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment du devoir qui est la première qualité d’un chef d’État. »

Dès son entrée en fonctions, le Président procéda à un certain nombre de changements.

Le général de la Moricière, ministre de la Guerre, et le lieutenant-colonel Charras, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, furent remplacés par le général Rullière, l’ancien commandant de la division d’Alger, en retraite depuis peu.

Le maréchal Bugeaud fut placé à la tête de l’armée des Alpes, dont la répartition semblait plutôt conçue pour assurer l’ordre intérieur que pour intervenir à l’extérieur.

Le général Changarnier, qui commandait les gardes nationales de la Seine, reçut en outre le commandement de la 1re division militaire. Cette double fonction était contraire à la loi de 1831 sur la garde nationale, d’après laquelle aucun officier en emploi actif dans les armées de terre ou de mer ne pouvait exercer un commandement dans la garde nationale ; elle montrait la volonté de réunir dans les mêmes mains toutes les forces militaires de la région parisienne.

La nécessité de pouvoir dominer Paris se fit bientôt sentir. A la suite de l’arrêté du 24 janvier 1849, réduisant les bataillons de la garde mobile de 25 à 12, les mécontents tentèrent le 29 janvier d’organiser un mouvement insurrectionnel. Changarnier put étouffer l’émeute naissante grâce à un déploiement immédiat de forces considérables[46].

Les excès démagogiques amenèrent la création d’un « parti de l’ordre », dont les chefs étaient Bugeaud, Changarnier, et le ministre de l’Intérieur, Léon Faucher.

Bugeaud considérait son commandement de l’armée des Alpes comme un moyen d’agir sur la vaste région occupée par ses troupes ; il prodiguait de sages conseils à tous ceux que les circonstances réunissaient autour de lui, officiers des régiments, gardes nationales, magistrats, commerçants ; il leur adressait des harangues parfois un peu rudes, mais que sa bonhomie paysanne et militaire faisait accepter.

Changarnier répondait de l’ordre à Paris ; il affichait sa confiance avec une vanité présomptueuse et même avec un arrogant dédain vis-à-vis de l’Assemblée. Cette dernière trouva l’occasion de riposter en supprimant le crédit affecté au commandant des gardes nationales de la Seine : « Qu’importe, dit gaiement Changarnier à l’annonce de ce vote, je les battrai gratis » ; et il conserva néanmoins ses doubles fonctions[47].

Les officiers qui, des garnisons d’Afrique, suivaient la marche des événements, étaient généralement peu favorables à l’Assemblée : « Je m’attends tous les jours, écrivait Saint-Arnaud à son demi-frère le 1er février, à vous voir vous fusiller dans Paris. Vous ne vous débarrasserez de vos Montagnards que le fusil à la main[48]. » Quelques jours plus tard, le 19 février, il écrivait à son frère :« As-tu vu ces Montagnards criant : A bas les Africains ! Ils ont raison de les vouloir à bas ; ce sont les Africains qui les écraseront, et Dieu veuille que je sois de la fête ; je ne m’y épargnerai pas : ils perdront la France si on les laisse faire[49]. »

Les élections du 13 mai 1849 marquèrent la défaite des principaux membres du Gouvernement provisoire et de la Constituante, de Lamartine lui-même ; elles amenèrent à l’Assemblée législative une large majorité de conservateurs. Le parti socialiste, appelé la Montagne, disposait néanmoins d’une minorité agissante, et tenta bientôt de provoquer une émeute, à propos de l’expédition de Rome, dirigée par le général Oudinot.

Oudinot, duc de Reggio, l’ancien commandant de la brigade d’avant-garde à l’expédition de Mascara en 1835, avait éprouvé un échec devant Rome le 30 avril ; renforcé, il reçut l’ordre de reprendre les opérations, et livra un combat le 3 juin. Les représentants de la Montagne accusèrent le Ministère d’avoir violé la Constitution en attaquant la République romaine pour rétablir le pouvoir temporel du Pape, et provoquèrent une émeute à Paris, le 13 juin 1849.

Changarnier constitua une colonne dont il prit lui-même le commandement, et dégagea les boulevards. A la Chambre, l’état de siège fut voté : Cavaignac prononça un très beau discours, montrant que si la République devait périr, ce serait par suite des « exagérations et des fureurs » de la Montagne. Malgré une tentative des Montagnards de créer un centre de résistance au Conservatoire des Arts et Métiers, où ils avaient entraîné l’artillerie de la garde nationale, l’émeute, peu encouragée par la population parisienne, fut mâtée par Changarnier grâce aux habiles dispositions prises. L’Assemblée décréta des poursuites contre 32 de ses membres[50].

Malgré ses succès, Changarnier n’était pas populaire : « A Paris, écrivait de son bivouac Saint-Arnaud à son frère, la popularité est chère à acquérir et ne dure pas longtemps. Vois Changarnier, les Rouges le craignent et ils s’acharnent après lui. Ils en tueront bien d’autres[51]. »

Le maréchal Bugeaud, commandant l'armée des Alpes, était l’espoir de beaucoup de Français, et particulièrement des Africains, au milieu de cette période troublée. Quel allait être son rôle ? Saint-Arnaud écrivait le 4 juin à son frère : « Le maréchal Bugeaud est à Paris ? Que fera-t-on de lui ? Un ministre, un général en chef ? Il sera bien partout[52]. » Le sort allait en décider autrement. Le Maréchal, venu à Paris à la fin de mai pour assister aux séances de l’Assemblée dont il faisait partie, fut atteint du choléra le 6 juin. Bientôt, il se sentit perdu, et dit au Président de la République, venu à son chevet : « Vous avez une grande mission à remplir. Dieu ne m’a pas jugé digne de rester pour vous aider. » Il succomba le 10 juin.

Sa mort fut profondément ressentie par l’armée d’Afrique. « Tout le monde pleure le Maréchal, écrivait d’Alger le général de Saint-Arnaud à son frère, excepté, si tu le veux, quelques envieux qui ne lui allaient pas à la cheville, et les Rouges, heureux d’avoir remporté sans combat une éclatante victoire[53]. »

 

La situation intérieure et extérieure de la France avait fait perdre beaucoup de leur intérêt aux événements d’Algérie. Les troubles de la rue et la possibilité d’une guerre européenne attiraient l’attention sur les troupes de la Métropole, qui devaient se tenir prêtes à toute éventualité : « Notre Afrique s’en va, frère, écrivait Saint-Arnaud ; nous ne pesons plus dans la balance... Les Ministres lui refusent tout. On dirait qu’ils veulent abandonner l’Algérie[54]. » Un peu plus tard, il exprimait les sentiments qu’éprouvaient les officiers d’Afrique eux-mêmes : « Nous vivons des bruits de France[55]... »

Le général Charon avait envisagé pour l’année 1849 un plan d’ensemble d’opérations contre les agitateurs indigènes ; mais le général Rullière, ministre de la Guerre, l’avait prié de se borner à des tournées de police ou d’impôt.

Le Gouverneur général fut cependant obligé d’envoyer des colonnes contre les tribus dissidentes.

Ces colonnes étaient dirigées par une pléiade de jeunes chefs qui avaient été nommés aux commandements laissés libres par le départ des anciens. C’étaient : dans la province d’Oran, le général Pélissier et le général de Mac-Mahon ; dans la province d’Alger, le colonel Daumas, le lieutenant-colonel Vergé, le général Bosquet, le général de Ladmirault et le colonel Canrobert ; dans la province de Constantine, le colonel Carbuccia, le colonel de Barrai, le général de Saint-Arnaud, le général de Salles, le général Blangini, le colonel de Tourville, et le général Herbillon lui-même[56].

Dans la plupart des cas, ces colonnes avaient pour but de faire rentrer les impôts, auxquels s’ajoutaient des amendes plus ou moins fortes. Pour obtenir les soumissions, une fois le camp établi, des bataillons sans sacs allaient faire de petites opérations, qui aboutissaient surtout à brûler les villages et à saccager les moissons.

Les procédés de coercition ou de châtiment à l’égard des populations indigènes devenaient de plus en plus rigoureux.

Le général Pélissier, lorsqu’il dirigea en avril 1849 une expédition dans le Sud oranais, infligea aux ksour de Moghrar Tatahni et Moghrar Foukani, qui avaient trahi le général Cavaignac, un exemple terrible destiné à impressionner les populations.

Il décrit lui-même l’opération en ces termes : « Je procédai méthodiquement à la démolition (de Moghrar Tatahni). Le 15 (avril) au soir, le ksar n’était plus qu’un monceau de décombres ; la mosquée seule et les marabouts avaient été respectés pour témoigner que nous ne nous attaquons pas à la religion... Murs des jardins, arbres fruitiers, enceinte en pisé, bois de palmiers comptant au moins 12.000 têtes, tout était détruit... Je consacrai le 16 et le 17 à démanteler complètement le Moghrar Foukani, dont la muraille flanquée de tours faisait un repaire inexpugnable poulies Indigènes. Les jardins furent saccagés, les orges données aux chevaux ; les grains étaient suffisamment mûrs pour que la récolte soit tout à fait perdue, quelques soins que les habitants se donnent pour raviver ces orges à leur retour à force d’arrosage. Cette opération terrible, mais indispensable, avait pour témoins des gens de tous les autres ksour. Ils étaient pétrifiés de cette destruction rapide[57]. »

Le général Charon était cependant partisan de l’action politique, par l’intermédiaire des bureaux arabes. Il exprimait à ce moment même à Pélissier sa satisfaction de constater, dans le rapport central des affaires arabes qui venait de lui parvenir, la disparition de l’inquiétude des populations : « L’action des bureaux arabes, écrivait-il, doit y concourir puissamment. Il est nécessaire que les officiers de ces bureaux parcourent le pays et se mettent en contact encore plus immédiat avec la population, pour l’éclairer sur la fausseté des bruits qui avaient été répandus ; dans ces tournées, ils jugeront par eux-mêmes de l’état des esprits[58]. » Il désirait d’ailleurs, ajoutait-il, que tout officier de bureau arabe envoyé en tournée ou en mission spéciale rédigeât un rapport dont copie lui serait envoyée. C’était là de la bonne politique indigène, qui aurait pu sans doute éviter les rigueurs excessives des colonnes de répression.

Les populations indigènes de l’Afrique du Nord obéissent avec joie aux chefs qui savent les comprendre, elles sont les ennemies de ceux qui les méconnaissent. Cette vérité si simple commençait à apparaître, non seulement grâce aux officiers des bureaux arabes, mais aussi grâce aux nombreux officiers de troupe ayant servi longtemps dans le pays.

Tel était le chef de bataillon Pellé, commandant les tirailleurs indigènes de Mostaganem. Il soumettait au Gouverneur, par l’intermédiaire de son général, des observations sur une mesure à son avis inopportune, l’envoi d’une compagnie de tirailleurs dans une garnison éloignée de leur pays d’origine. Son but était d’empêcher le dégoût et la désertion de ses soldats, la démoralisation et la dissociation de son bataillon : « Nous avons dans nos mains, écrivait-il, de bons et intelligents soldats ; il faut faire tous nos efforts pour les conserver... Ma longue expérience des Indigènes et de la politique du pays m’a beaucoup servi. En 1832, malgré les observations du chef de bataillon commandant alors les zouaves, des Indigènes zouaves furent envoyés pour tenir garnison à Bône. Plus récemment à Biskra, on sait ce qu’a coûté l’idée d’avoir voulu éloigner les troupes indigènes de leurs familles et du cantonnement pour lequel elles s’étaient engagées. Des malheurs semblables ne seraient pas arrivés si ces détachements avaient été employés à leur spécialité[59]. »

Les tirailleurs indigènes, affirmait le commandant Pellé, avaient toujours montré d’admirables qualités quand ils avaient été bien commandés, et pouvaient rendre souvent plus de services que les troupes françaises, « moins acclimatées, moins sobres, marchant moins vite et moins craintes » ; il citait, pour preuve de la discipline et de la bravoure des soldats indigènes de son bataillon, l’affaire du 1er mai 1848, où « 32 tirailleurs envoyés pour dégager 10 chasseurs d’Afrique s’étaient battus pendant un quart d’heure contre mille Cabayles ». Mais il ne fallait pas envoyer ces hommes tenir garnison loin de leur pays d’origine, les déraciner et les déconcerter, si on voulait conserver pour la guerre de magnifiques unités. Il exprimait ainsi des vérités bien souvent méconnues et toujours utiles à méditer !...

 

De la pléiade de jeunes chefs qui se formaient en Afrique émergeait particulièrement le général de Saint-Arnaud. Après des débuts dans la vie assez accidentés, il avait franchi les échelons de la hiérarchie avec une grande rapidité. Ambitieux, intelligent, ardent, sans grands scrupules, il avait, au physique comme au moral, figure de condottiere.

Il éprouvait peu de sympathie pour la République et manifestait un profond mépris pour les bavards de la politique : « Il faut que le nom et la forme du Gouvernement changent, écrivait-il à son frère l’avocat en février 1849. Chacun en a assez de cette inconcevable surprise qui a jeté la France à la merci de quelques fous, pour faire un essai nouveau de république tout aussi malheureux que le premier[60]. » Puis, en novembre 1849 : « Pour nos péchés, nous sommes condamnés à vivre et à mourir républicains... malgré nous. Nous l’avons bien mérité[61]. » Il avait horreur des avocats : « L’immense majorité dans toute la France est bonne à pendre. C’est un amas de tracassiers, de parleurs et de révolutionnaires quand même. C’est aux avocats que nous devons les malheurs de 1848. Que Dieu leur pardonne ; pour moi, je ne leur pardonnerai jamais. Vienne le jour de la revanche : ils s’en apercevront[62]. »

Saint-Arnaud était décidé à intervenir dans la lutte politique, non par des mots, mais par des actes, le jour où il le faudrait : « Je ne sais, écrivait-il en décembre 1849, si les socialistes, communistes et autres espèces du même genre, nous laisseront un avenir ; mais je suis, avec tous les honnêtes gens, bien disposé à leur disputer ma part du soleil jusqu’à la dernière goutte de mon sang. Nous ne nous laisserons pas esgorgiller doucettement comme nos pères en 1793 ; vois-tu, mère, je me ferais plutôt chef de parti ; s’ils veulent absolument la guerre civile, nous placerons le remède à côté du mal[63]. »

Il n’entendait d’ailleurs pas aliéner sa liberté en s’enrôlant dans un parti, et s’élevait au-dessus des querelles pour voir le but à atteindre. L’opposition qui s’accentuait à la fin de 1849 entre Louis-Bonaparte et les représentants du peuple avait amené la constitution du parti de l’Elysée et du parti de l’Assemblée. Il écrivait à ce sujet, au moment où il venait de recevoir le commandement de la province de Constantine : « Armée du Président, armée du Parlement, je n’aimerais rien de cela ; je me rallierais à celle qui ne voudrait pas de République, que je n’aime ni pour elle-même, ni pour ses formes, ni surtout pour ses hommes. La France ne lui va pas ; la France la repousse. Après nos désordres et nos folies, il nous faut une main de fer pour gouverner. Un passage par le régime despotique absolu pourra seul nous ramener à un gouvernement constitutionnel sage[64]. »

Le siège et l’assaut de l’oasis de Zaatcha, dont les habitants s’étaient révoltés, furent l’épisode le plus émouvant et le plus sanglant de cette période.

Le colonel Carbuccia avait échoué dans un premier assaut en juillet 1849. Puis le chef de bataillon de Saint-Germain, commandant supérieur de Biskra, avait été tué au cours d’une rencontre avec les dissidents en septembre. Saint-Arnaud écrivait à son frère : « Si Abd el Kader revenait, et qu’on nous laissât dans de telles conditions, avant six mois nous en serions réduits au Littoral[65]. »

Le général Herbillon décida d’aller, au début d’octobre, châtier les habitants de l’oasis. Il dut faire le siège de Zaatcha, qui occasionna l’abattage de centaines de palmiers, puis l’enlever d’assaut le 26 novembre. Là se distinguèrent le colonel de Mirbeck, qui commandait la cavalerie, le colonel Carbuccia, le colonel du génie Petit, le commandant Bourbaki à la tête du bataillon de tirailleurs indigènes, le colonel de Barrai, le colonel Canrobert, et le lieutenant-colonel de Lourmel[66].

Pendant ce temps le colonel Daumas, venu de la division d’Alger avec une colonne, soumettait Bou Saada, puis les Ouled Naïl.

Enfin, le colonel Canrobert alla en décembre pacifier l’Aurès. Il dut, le 5 janvier 1850, donner l’assaut aux villages de Narah, qui refusaient de payer l’impôt. Sept heures consécutives furent employées à la destruction de ce repaire ; les défenseurs périrent dans la lutte ou furent écrasés sous les décombres des terrasses et des maisons livrées aux flammes. Une fois de plus, suivant la méthode qui se généralisait, le châtiment fut terrible.

Saint-Arnaud remplaça en janvier 1850 Herbillon à la tête de la division de Constantine. Il avait encore à triompher de résistances sérieuses.

Le général de Barral, chargé en mai d’établir des communications entre Sétif et Bougie, fut atteint d’une balle à la poitrine au cours d’un engagement avec les dissidents, et mourut quelques jours plus tard. Ainsi tombait glorieusement l’ancien compagnon du lieutenant-colonel de Montagnac. Le colonel de Lourmel continua sa tâche. Partout il fallait, pour obtenir les soumissions, détruire les villages, couper les arbres, faucher les moissons. La guerre avait repris un caractère sans pitié.

Saint-Arnaud, précédé par un bataillon aux ordres du lieutenant-colonel Espinasse, alla en mai fonder un poste à Khenchela ; puis, avec sa colonne, parcourir l’Aurès. Le colonel Eynard ayant poussé en juin jusqu’à La Calle, où avaient lieu de fréquentes embuscades, Saint-Arnaud renforça la garnison de cette place ; il y envoya le cadre d’une compagnie de tirailleurs indigènes, pour recruter des hommes du pays[67]. La politique indigène venait ainsi corriger heureusement, parfois, les excès de la répression brutale.

Des déportés politiques étaient arrivés en Algérie. Saint-Arnaud vit un de leurs convois le 15 mai 1850 à Bône ; il les décrit en ces termes : « J’ai passé, ce matin, trois heures à la Casba avec les énergumènes les plus forcenés, les fous les plus pitoyables que l’on puisse imaginer ; amas hétérogène de tout ce que peuvent réunir les débris d’une révolution vaincue ; mélange d’artisans et d’instruments de désordre : journalistes, poètes, maçons, instituteurs, peintres, puis des échappés de prison..., tous socialistes, tous rouges, mais, par-dessus tout, tous fous enragés, posant pour un martyre que personne ne songe à leur infliger ; hurlant, vociférant, demandant des juges, criant vive tout, excepté ce qui est honnête ; ennemis jurés de la société, qu’ils ont voulu renverser, et qui les repousse. Ce sont des gens dangereux, mais je ne les crains pas[68]. »

Ces hommes, dont l’activité était nuisible à la paix intérieure dans la Métropole, allaient-ils pouvoir s’employer utilement au développement de l’Algérie ?

 

L’agitation politique se poursuivait en France et faisait constamment craindre de graves événements dans la rue.

Changarnier, en raison de la force militaire dont il disposait, était l’arbitre de la lutte éventuelle entre les partis, particulièrement entre le parti de l’Elysée et le parti de l’Assemblée. Il s’attachait à rester dans une grande réserve et à conserver une stricte impartialité ; appelé le « Sphinx » par certains journaux, en raison de son attitude hautaine, énigmatique et froide, il faisait obstacle à tout coup de force ; il était « le général du Parlement ».

Le Président Louis-Napoléon, ainsi gêné par Changarnier, cherchait à se créer des partisans dévoués parmi les populations grâce à des voyages et des discours ; dans l’armée, par des revues où il se laissait acclamer par les unités, et après lesquelles il faisait faire aux troupes des distributions de vivres et de vin. A une séance de la Commission de permanence de la Chambre, où des explications étaient demandées au général d’Hautpoul, ministre de la Guerre, celui-ci déclara qu’il était impossible d’empêcher les cris sous les armes : « Les acclamations, répliqua Changarnier, ont été non seulement encouragées, mais provoquées ; elles l’ont été malgré mon avis. »

Pour obliger pareil gêneur à la retraite, d’Hautpoul proposa de partager en quatre la 1re division militaire. Le Cabinet n’ayant pas admis ce point de vue, d’Hautpoul démissionna ; il fut remplacé au Ministère de la Guerre par le général Schramm, et nommé gouverneur général de l’Algérie par décret du 22 octobre 1850. Il arriva dès le 4 novembre à Alger et y remplaça le général Charon.

On n’osait pas encore frapper Changarnier directement. On l’atteignit indirectement en éloignant de la garnison de Paris le général Neumayer, son subordonné, dont la faute était d’avoir répondu à un colonel sous ses ordres que les acclamations étaient interdites. Changarnier riposta à cette disgrâce en faisant paraître le 2 novembre un ordre du jour rappelant à ses troupes l’interdiction des acclamations par les règlements militaires.

Une demande d’explications ayant été formulée à la tribune le 3 janvier 1851, par le prince Jérôme Napoléon, au sujet de prétendues instructions de Changarnier à ses officiers, Changarnier prit la parole pour dire qu’il n’avait jamais nié le droit constitutionnel de l’Assemblée. Il fut longuement applaudi, et se trouva ainsi posé en défenseur des prérogatives de l’Assemblée.

A la suite de cette ovation, le Président Louis-Napoléon se décida à se débarrasser du général. Les Ministres lui ayant remis leur démission, il réunit le 8 janvier 1851 à l’Elysée les principaux membres de la majorité, et leur exposa l’impossibilité de tolérer un troisième pouvoir entre l’Assemblée et lui ; malgré les objections formulées, il partagea le commandement de Changarnier en deux : la 1re division militaire au général Baraguey d'Hilliers ; la garde nationale au général Perrot.

L’Assemblée se trouva atteinte par cette décision. Des protestations véhémentes s’y firent entendre. Le général Bedeau s’écriait à la séance du 10 janvier : « Des clameurs séditieuses ont été poussées à Satory. Qui a-t-on frappé ? Ceux qui avaient crié ? Non, mais le général Neumayer, qui avait rappelé les règlements. Le général Changarnier rend hommage à l’Assemblée. Qu’arrive-t-il ? Le lendemain on le destitue. »

Changarnier eut d’ailleurs l’occasion d’exprimer son sentiment au cours de débats parlementaires : « Je n’ai voulu, dit-il, que l’exécution des lois ; je n’ai favorisé aucune faction : c’est pourquoi les démagogues et les partisans de la dictature impériale m’ont voué des haines irréconciliables. »

Il fut l’objet d’une démarche singulière d’un ami du Président, Persigny, qui vint le voir dans le modeste logis où il s’était retiré : « Quelle tristesse, lui dit son visiteur en entrant, de voir dans un si petit réduit un homme qui tient une si grande place dans le pays. » — « Oh, répondit Changarnier avec à propos, c’est que j’ai besoin d’un petit cadre pour paraître grand » ; et il resta sourd à ses avances.

Il prit au contraire la parole, à une séance de la Chambre, pour affirmer que l’armée n’était nullement prête, comme on le prétendait, à favoriser un changement de régime : « Le soldat, déclara-t-il, entendra toujours la voix de ses chefs. Mais personne n'obligera les soldats à marcher contre le droit, à marcher contre cette Assemblée. Dans cette voie fatale, on n’entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas une escouade, et l’on trouverait devant soi les chefs que la France est accoutumée à suivre dans la voie du devoir et de l’honneur. Mandataires de la France, délibérez en paix[69]. »

Changarnier s’illusionnait, sur les sentiments des chefs de l’armée, et particulièrement sur ceux de l’armée d’Afrique. Parmi les anciens Africains, les uns étaient morts, comme Bugeaud, Duvivier, Négrier ; les autres, comme Cavaignac, Bedeau et lui-même, avaient pris position dans la politique, et avaient conservé peu de contact avec leurs successeurs.

 

Louis-Napoléon avait jeté les yeux vers la « jeune Afrique », c’est-à-dire vers la pléiade des généraux et des officiers qui avaient pris part aux dernières campagnes. Ces nouveaux Africains raillaient volontiers leurs anciens : le bouillant La Moricière devenu législateur ; l’énergique Cavaignac transformé en « casuiste » de la République ; les généraux-avocats comme Le Flô et Charras, qui faisaient campagne dans les couloirs du Palais-Bourbon.

Parmi les nouveaux chefs qui émergeaient, le général de Saint-Arnaud, commandant la division de Constantine, avait été distingué par le Président ; mais il avait besoin d’une consécration militaire éclatante pour jouer un rôle en France.

L’expédition de Kabylie, dont le gouverneur général d’Hautpoul désirait lui confier la direction, pouvait lui apporter cette consécration. Comme d’Hautpoul n’était pas d’accord avec le Conseil des Ministres sur les buts géographiques de l’expédition, il décida d’aller à Paris exposer ses vues, et s’embarqua à la fin d’avril 1851, laissant l’intérim du gouvernement général à Pélissier, qui commandait la province d’Oran.

Saint-Arnaud partit le 9 mai 1851 de Mila avec une division comprenant les brigades de Luzy et Bosquet, pour opérer contre un agitateur du Djurdjura surnommé Bou Baghla (l'homme à la mule). En se portant de Mila à Djidjelli, il eut dans les montagnes des engagements sanglants et acharnés avec les dissidents. Il livra ensuite de durs combats aux Béni Amran, et leur infligea des pertes sévères. Opérant de concert avec le général Camou, à qui le général Bosquet amena des renforts, il obtint d’excellents résultats.

Au cours de ces expéditions, les colonnes brûlaient les villages, dévastaient les jardins et détruisaient les récoltes[70], parce que les tribus estimaient peu honorable de se rendre sans y être contraintes par ces cruelles exécutions. « Nous leur avons fait bien du mal, écrivait le 20 juin Saint-Arnaud à sa femme, brûlé plus de cent maisons couvertes en tuiles, coupé plus de mille oliviers. Les insensés ! Et ils se soumettent après[71]. »

Les troupes partaient généralement, pour ces opérations, du camp établi par elles, sans impédimenta. Le commandant de la colonne emmenait ses bataillons sans sacs, sa cavalerie, quelques pièces d’artillerie, et ne laissait parfois au camp que les grand'gardes ; il atteignait l’objectif choisi, et revenait à son point de départ, sa mission remplie[72].

Les succès remportés, quoique relativement faciles, avaient un écho dont Saint-Arnaud se préoccupait : « J’en sortirai toujours avec une belle réputation, écrivait-il au cours de la campagne, et qui sait ce que le ciel me réserve. Si j’aime la guerre, je n’aime pas la politique. Enfin, il faut obéir à sa destinée. » Il était curieux de savoir si Paris saurait apprécier l’expédition, et si l’Illustration reproduirait les dessins des combats faits par un témoin[73] ; mais il était bien décidé à ne pas trop attacher d’importance aux « articles de journaux », quand ils dénigraient sa conduite[74].

Saint-Arnaud paraissait réellement peu désireux de se lancer dans la politique. Il donnait ses raisons à sa femme, le 18 juin, d’un de ses bivouacs :

« Je n’ai nulle envie, lui écrivait-il, de m’avancer ni de me compromettre dans la politique. Vois le triste rôle que joue à présent Changarnier. Il est monté à la tribune, a brûlé ses vaisseaux avec l’Elysée, et annoncé aux mandataires du peuple qu’ils pouvaient dormir et délibérer en paix. A qui croit-il faire peur ? Et ce qu’il y a de fâcheux, c’est que c’est le rôle de presque tous les généraux d’Afrique, excepté Baraguey d'Hilliers. Cavaignac, Changarnier, La Moricière, font fautes sur fautes ; sur des échelons moins élevés, Le Flô... et plus bas encore, Charras qui tourne au fanatique.

« Daumas et Canrobert restent dans leur spécialité. Randon aussi. La scène du monde et de la politique est glissante. Le sage reste dans la coulisse, observe et ne paraît qu’à propos. Les Africains qui se sont mis en avant n’ont fait encore que de fausses entrées et de fausses sorties. Le public rit quand il ne murmure pas. Avec tout cela, j’aimerais mieux rester en Afrique, quand je devrais faire chaque année une expédition de deux ou trois mois. Ici, l’on a sa réputation dans sa main. A Paris, on la joue sur une phrase, sur un mot, sur une démarche, sur un sourire. J’aime mieux l’Afrique ; m’y laissera-t-on ? Nous saurons cela dans un mois[75]. »

Les courriers venus de France lui montraient que son prestige augmentait. Le Prince président, le Ministre de la Guerre, le général Charon, d’Hautpoul, Daumas, Fleury, lui écrivaient. L’Illustration publiait de lui un portrait qu’il déclarait « comique »[76].

Sa nomination au grade de général de division le 10 juillet le combla de joie[77] ; elle était à ses yeux la récompense de son expédition, qu’il qualifiait « critiquée au début, rude à conduire, aujourd’hui juste sujet d’éloges[78]. »

Le retour de ses troupes fut marqué par des manifestations de sympathie, ce qui ne s’était guère produit depuis Bugeaud : « Les Philippevillois, écrivait-il le 23 juillet, milice, autorités civiles, commerce, population, m’ont fait, ainsi qu’à mes troupes, une réception cordiale. Les toasts à l’armée, à la France, à l’Algérie, au commerce, tout cela roulait, mais de politique point. Je n’avais pas permis qu’il en fût question... C’est la première fois qu’en Afrique je vois la population civile fêter ainsi les colonnes expéditionnaires qui viennent de se battre pour la sécurité et le progrès de nos intérêts algériens. C’est ainsi que notre expédition se distingue un peu de toutes les autres. Isly à part, elle est peut-être la première[79]. »

Tandis que se déroulaient ces opérations en Algérie, les partis politiques envisageaient en France la manière dont pouvait être évitée ce qu’ils appelaient « la crise de 1852 ». Cette crise devait résulter des vices même de la constitution : renouvellement simultané du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif ; interdiction de réélire le président ; etc.

Un débat s’ouvrit à la Chambre le 14 juillet 1851 sur la révision de la constitution. Cavaignac combattit cette révision, qui à son avis entraînait la discussion du principe même de la République. Au scrutin du 19 juillet, non seulement Cavaignac, mais les autres généraux d’Afrique, Changarnier, La Moricière, Bedeau, Le Flô, la repoussèrent, pour ne pas favoriser le maintien au pouvoir de Louis-Napoléon. La majorité des trois quarts, nécessaire à la révision, ne fut pas atteinte.

Louis-Napoléon se trouvait ainsi amené à chercher son maintien en dehors de la loi. Il s’était déjà entouré d’un personnel civil dévoué à sa personne et à ses projets. Il avait une confiance particulière dans le jeune de Morny, qui avait été officier en Afrique, attaché à l’état-major de Trézel, et décoré. Morny avait quitté l’armée, s’était lancé dans les affaires, les spéculations, la Bourse, la politique, et était devenu député à 30 ans, en 1842.

Afin de compléter son entourage civil, le Président chercha, dans les rangs de la « jeune Afrique », appelée aussi parfois « nouvelle Afrique », les partisans militaires qui lui étaient indispensables.

Il avait écrit de sa main à Saint-Arnaud pour lui annoncer sa nomination de général de division[80]. Il le fit, peu de jours après, affecter au commandement d’une division de Paris, avec ordre de rejoindre immédiatement son poste[81]. Il ne lui accorda qu’une courte permission avant sa prise de fonctions[82].

Saint-Arnaud étant arrivé le 6 septembre au soir, apprit dès le 8 par un familier du Président que le Ministère de la Guerre lui était réservé, et fut invité à dîner à l’Elysée le 9 septembre « en bourgeois »[83]. Après ce dîner, il écrivit à sa femme : « J’ai dîné hier chez le Président. Il a été pour moi affectueux, charmant. Il m’a mené au spectacle. En sortant, nous avons été accueillis par des cris de : Vive Napoléon ! vive le Président ! quelques cris de : Vive la République ! Tout le monde se découvrait : cela vaut mieux que les cris[84]. »

A l’état-major de Louis-Napoléon, Saint-Arnaud retrouva le lieutenant-colonel Fleury, un de ses anciens subordonnés en Afrique, qui était venu le revoir pendant l’expédition de Kabylie. Il eut d’ailleurs l’occasion de retrouver bien d’autres camarades, puisqu’il rencontrait le 10 septembre à Vincennes, chez le colonel Répon, Canrobert, d’Allonville et Marulaz, qui avait été nommé général après l’expédition de Kabylie : « Tout Orléansville était là », écrivait-il à sa femme[85]. Bien d’autres « jeunes Africains », parmi ceux qui aiment à railler « les généraux du Parlement », étaient à Paris.

Ceux restés en Algérie, sous les ordres du général Pélissier, continuaient à assurer le rétablissement de l’ordre : tels étaient le général de Ladmirault, le lieutenant-colonel Bourbaki, le général Camou et le général Cuny.

Les Flissa s’étant révoltés, Pélissier constitua à la fin d’octobre une forte colonne de toutes armes à Dra-el-Mizan avec Camou, une autre à Bordj-Tizi-Ouzou, et prit le commandement de l’ensemble. Ses troupes brûlèrent les villages kabyles, ravagèrent et détruisirent moissons et cultures ; dans la seule journée du 3 novembre, vingt-neuf villages, dont quelques-uns très importants, furent brûlés. C’était « un dur châtiment, une cruelle nécessité de guerre », mais le seul moyen, pensait-il, d’obtenir la soumission des tribus de la région en « épargnant les fatigues et le sang de ses soldats[86]. » Il installa comme caïd à Dra-el-Mizan le lieutenant de zouaves Beauprêtre, avec une compagnie de 175 tirailleurs et un maghzen de 50 cavaliers.

Quoique ces opérations fussent en dehors du programme officiel, et qu’elles eussent occasionné des dévastations excessives par rapport aux résultats obtenus, elles valurent aux troupes d’Afrique et à leur chef les félicitations du général de Saint-Arnaud, devenu ministre de la Guerre. Saint-Arnaud signalait cependant au Gouverneur général les inconvénients de la publication par les journaux de détails trop précis sur les opérations : « On ne tient pas assez de compte, lui écrivait-il, de la susceptibilité de l’opinion publique et de la mauvaise foi des ennemis du Gouvernement, en s’appesantissant, comme on le fait, sur la destruction et l’incendie qu’on est dans l’obligation de porter dans les villages des rebelles. Ces rigueurs sont nécessaires ; elles sont faciles à justifier, je le reconnais ; mais il n’y a aucune utilité à les raconter au public européen[87]. »

 

A la faveur d’une crise ministérielle, Saint-Arnaud avait remplacé le 26 octobre, au Ministère de la Guerre, son ancien chef de l’armée d’Afrique, le général Randon. Dans son ordre du jour d’entrée en fonctions, il s’abstint d’affirmer, comme il était d’usage, son respect pour la légalité et les institutions ; par contre, il fit appel à l’esprit de corps, et laissa entrevoir le jour où l’armée « apparaîtrait comme un moyen de salut à la société menacée. »

Il pouvait compter sur l’armée de Paris, qui comprenait les trois divisions Carrelet, Renault et Levasseur, sous le commandement du général Magnan, et la division de cavalerie Korte, de Versailles. Il attendait le jour où il se débarrasserait, grâce à elle, du régime qu’il détestait.

Ce jour approchait, mais devait être tenu secret. Pour cela, des diversions étaient faites, tel l’article du Constitutionnel du 24 novembre, par lequel Granier de Cassagnac, familier de l’Elysée, dénonçait deux projets successifs de dictature : une blanche avec Changarnier, une rouge avec Cavaignac. Le coup d’Etat fut fixé au 2 décembre.

Le 1er décembre au soir, il y avait à l’Elysée une réception, qui se passa fort normalement ; il y avait aussi à l’Opéra-Comique une première représentation, où Morny apparut dans une loge voisine de celle où se trouvaient ses anciens camarades de l’armée d’Afrique, La Moricière et Cavaignac.

Le 2 décembre, à 4 heures du matin, Saint-Arnaud écrivait à Madame de Forcade : « Bonne chère mère, je t’écris dans un moment solennel. Encore deux heures et nous allons assister à une Révolution qui, je l’espère, sauvera le pays. Cette Assemblée folle, aveugle, factieuse, sera dissoute, et un appel au peuple décidera du sort d’une nation fatiguée d’être ballottée par les inquiétudes et les soucis. Nous aurons un gouvernement stable, et j’ai la confiance que tout ira bien. La République reste, avec le Président nommé pour dix ans. Je n’ai pas le temps de t’écrire tous les détails. Paris se réveillera ce matin, la révolution faite ![88] »

Dans la deuxième partie de la nuit, les opérations se déroulèrent conformément au plan établi. Parmi les seize représentants à arrêter étaient nombre d’anciens Africains : les généraux Cavaignac, Changarnier, La Moricière, Bedeau, Le Flô, et le lieutenant-colonel Charras. Conduits à Mazas, ils eurent des attitudes fort différentes. Charras arriva nerveux et irrité ; La Moricière, fatigué et abattu. Bedeau apostropha dans la cour un peloton de gardes républicains en leur disant : « Voilà de braves soldats qui doivent être bien étonnés de voir leurs généraux amenés ici comme des voleurs » ; ses paroles n’eurent aucun écho. Changarnier dit à Cavaignac dans la salle du greffe : « Comme Bonaparte nous traite ! Il a bien tort ; en mai prochain, il aurait été certainement réélu, tandis que maintenant[89]... »

Les illusions conservées jusque-là par les « vieux Africains » allaient tomber. Le coup d’Etat avait pu réussir grâce à leurs cadets. L’occupation du Palais-Bourbon avait été réalisée par les soins du colonel Espinasse, commandant le 42e de ligne, dévoué à Saint-Arnaud avec qui il avait fait la campagne de Kabylie, et au Président qui l’avait nommé colonel. Espinasse avait un de ses bataillons de garde au Palais-Bourbon ; comme il avait visité le Palais grâce à ses relations avec le général Le Flô, questeur, il avait pu donner ses ordres en toute connaissance de cause. Un peu partout, dans la Capitale, des officiers venus de l’armée d’Afrique assuraient le maintien du nouvel état de choses : le général Renault gardait la rive gauche, ayant sous ses ordres le général Forey ; le général Herbillon était à l’Hôtel de Ville et le général Marulaz à la Bastille ; les généraux Canrobert, de Cotte, Bourgon, se trouvaient dans la zone des boulevards.

L’ordre fut rétabli dans Paris le 5 décembre. D’après un décret du 8, tout individu ayant fait partie des sociétés secrètes ou en rupture de ban put être transféré à Cayenne ou en Algérie. Le plébiscite du 20 décembre décida, par 7.439.000 oui contre 640.000 non, le maintien de l’autorité de Louis-Napoléon et lui délégua les pouvoirs pour faire une constitution.

Les adversaires de Louis-Napoléon, dont les plus redoutables étaient les Montagnards et les anciens Africains, furent diversement frappés. Le lieutenant-colonel Charras partagea le sort des Montagnards, expulsés de France et des colonies. Changarnier, La Moricière, Bedeau et Le Flô, classés dans une autre catégorie, furent momentanément éloignés. Cavaignac fut remis en liberté[90].

 

La fin de l’année 1851 marquait le commencement d’un régime nouveau. Elle marquait aussi le début d’une ère nouvelle pour l’armée d’Afrique. Ses chefs les plus connus, ceux qui avaient joué un si grand rôle dans la conquête et la pacification de l’Algérie, prenaient le chemin de l’exil ou étaient condamnés au silence. Ses nouveaux chefs allaient mener à des expéditions hors d’Algérie les magnifiques troupes françaises et indigènes formées par plus de vingt années de marches et de combats.

 

 

 



[1] Dossier du général Duvivier. Archives administratives du Ministère de la Guerre.

[2] Le lieutenant général Henri d’Orléans, duc d’Aumale, gouverneur général, au Ministre de la Guerre, d’Alger, 29 novembre 1847 (original). Dossier du général Bedeau. Archives administratives du Ministère de la Guerre.

[3] Saint-Arnaud au baron Dufay de Launaguet, d’Orléansville, le 29 novembre 1847. — Le même à son frère, avocat à Paris, de Marseille, le 8 janvier 1848. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, pages 164 et 167-168.

[4] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, 5e édition, 1909, pages 58 à 63.

[5] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, pages 66 à 69. Le général Bedeau a donné de longs détails sur cette journée dans sa lettre au rédacteur en chef de la Patrie, publiée dans Le Moniteur de l'Armée du 6 avril 1851.

[6] Le général de la Moricière au général Subervie, ministre de la Guerre, de Paris, 5 mars 1848. Dossier du général Juchault de la Moricière. Archives administratives du Ministère de la Guerre.

[7] Discours de Bedeau à la séance de l’Assemblée législative du 23 mai 1850. Le Moniteur Universel du 24 mai 1850, n° 144.

[8] Dossier du général Eugène Cavaignac. Archives administratives du Ministère de la Guerre.

[9] Dossier du général Franciade-Fleurus Duvivier. Archives administratives du Ministère de la Guerre.

[10] Le Ministre de la Guerre au général de division Bedeau, de Paris, 26 février 1848 (minute). Le lieutenant général Bedeau au Ministre de la Guerre, de Paris, 26 février 1848 (original). Dossier du général Bedeau. Archives administratives du Ministère de la Guerre.

[11] Dossier du général Bedeau. Archives administratives du Ministère de la Guerre.

[12] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, pages 327 et 328.

[13] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, page 328.

[14] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, page 329.

[15] Henri d’Orléans, duc d’Aumale, au Ministre de la Guerre (lieutenant-général baron Subervie), d’Alger, 3 mars 1848 (original).

[16] Ordre général n° 29 (imprimé).

[17] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, page 331.

[18] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, page 332.

[19] Le général Changarnier au Ministre de la Guerre, d’Alger, 3 mars 1848 (copie).

[20] Imprimé de la topographie Ad. Perrier, à Oran, joint à la lettre de Cavaignac au Ministre de la Guerre, d’Oran, 8 mars 1848 (original).

[21] Le général Cavaignac au Ministre de la Guerre, d’Alger, 12 mars 1848.

[22] Le colonel du 53e, Bosquet, commandant par intérim la subdivision d'Orléansville, au général Levasseur, commandant la division d’Alger, d’Orléansville, 13 mars 1848 (original).

[23] Le colonel du 53e, Bosquet, commandant par intérim la subdivision d'Orléansville, au général Levasseur, commandant la division d’Alger, d’Orléansville, 18 mars 1848 (original).

[24] Ordre général n° 8, au Quartier Général à Alger, le 19 mars 1848, par le général de division, gouverneur général de l’Algérie, E. Cavaignac. Imprimé.

[25] Voir : Général Paul Azan, Conquête et Pacification de l'Algérie, pages 398-399. — Pour le détail : Rapport d’ensemble du général Marey-Monge, 8 juin 1848. Journal des opérations du général Pélissier, 6 juin 1848. Journal des opérations du colonel Bosquet.

[26] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, page 330.

[27] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, pages 333-334.

[28] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, page 334.

[29] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, 5e édition, 1909, pages 195-201.

[30] Le général Cavaignac, gouverneur général de l’Algérie, au Ministre de la Guerre, d’Alger, 22 avril 1848.

[31] Mémoires du général Changarnier, page 304.

[32] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, de Mostaganem, 27 mai 1848. Lettres, tome II, page 179.

[33] Le général Changarnier, gouverneur général de l’Algérie, au Ministre de la Guerre, d’Alger, 15 juin 1848, 11 heures 50 (original).

[34] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, 5e édition, 1909, pages 325-326.

[35] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, 5e édition, 1909, pages 331 à 385.

[36] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, 5e édition, 1909, page 388.

[37] Maxime du Camp, Souvenirs de l'année 1848, Paris, Hachette, 1876, page 303.

[38] Voir : Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, 5e édition, 1909, pages 397-398.

[39] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome I, 5e édition, 1909, page 413.

[40] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, pages 346-347.

[41] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, pages 347-348.

[42] Voir : Général Paul Azan, Conquête et Pacification de l'Algérie, pages 401-402. — Pour le détail, voir les Journaux d’opérations.

[43] Mémoires du général Changarnier, page 315.

[44] Général du Barail, Mes souvenirs, tome I, Paris, 1894, page 357.

[45] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, 5e édition, 1909, tome I, page 482.

[46] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, 5e édition, 1909, tome II, pages 5 à 21.

[47] Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome II, 5e édition, 1909, pages 126 à 132.

[48] Le général de Saint-Arnaud à M. Adolphe de Forcade, d’Alger, 1er février 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 197.

[49] Le général de Saint-Arnaud à son frère Leroy de Saint-Arnaud, avocat à Paris, d’Alger, 19 février 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, pages 197-198.

[50] Voir : Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome II, 5e édition, 1909, pages 141 à 178.

[51] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, du bivouac sur l’oued Djemmaa, le 4 juin 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 207.

[52] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, du bivouac sur l’oued Djemmaa, le 4 juin 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 207.

[53] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, d’Alger, 20 juin 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 213.

[54] Le général de Saint-Arnaud à son frère, d’Alger, avril 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 199.

[55] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, d’Alger, 10 août 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 217.

[56] Voir : Général Paul Azan, Conquête et Pacification de l'Algérie, pages 402 à 405.

[57] Le général Pélissier, commandant la province d’Oran, au gouverneur général de l’Algérie, du Bordj près de Sfissifa, 19 avril 1849 (copie).

[58] Le gouverneur général Charon au général Pélissier, commandant la division d’Oran, d’Alger, 12 avril 1849 (copie).

[59] Le chef de bataillon Pellé, commandant les tirailleurs indigènes, à un général, de Mostaganem, 10 avril 1849 (original).

[60] Le général de Saint-Arnaud à son frère Leroy de Saint-Arnaud, avocat à Paris, d’Alger, 19 février 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 198.

[61] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, d’Alger, 2 novembre 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 225.

[62] Le général de Saint-Arnaud à M. de Forcade, d’Alger, 22 novembre 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 227.

[63] Le général de Saint-Arnaud à Madame de Forcade, 29 décembre 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 234. — Voir aussi : Le même au commandant Chardron, en retraite à Sedan, d’Alger, 20 janvier 1850. Idem, page 238.

[64] Le général de Saint-Arnaud à son frère Leroy de Saint-Arnaud, avocat à Paris, d’Alger, 3 février 1850. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, pages 240-241.

[65] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, d’Alger, les 3 et 9 octobre 1849. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 223.

[66] Journal des opérations de la colonne expéditionnaire des Ziban, septembre-octobre-novembre 1849, Constantine, 14 décembre 1849, par le colonel chef d’état-major Borel de Brétizel.

[67] Voir : Général Paul Azan, Conquête et Pacification de l’Algérie, pages 412-414.

[68] Le général de Saint-Arnaud à son frère Leroy de Saint-Arnaud, avocat à Paris, de Bône, 15 mars 1850. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, 1855, pages 246-247. — Voir aussi : Le même à M. de Forcade, de Constantine, 22 mars 1850. Idem, page 250.

[69] Voir : Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome II, 5e édition, pages 374 à 424.

[70] Le général Camou au Gouverneur général, d’Azil ou Safsaf, 26 juin 1851 (copie).

[71] Le général de Saint-Arnaud à Madame de Saint-Arnaud, à Constantine, du bivouac de El-Kriba, 20 juin 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, 1855, page 340.

[72] Journaux de marche des colonnes.

[73] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, du bivouac sur l’oued Bou-Kchaïd, 6 juin 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, 1855, page 336.

[74] Le général de Saint-Arnaud à sa femme, du bivouac sur l’oued Menchar, 18 juin 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 338.

[75] Le général de Saint-Arnaud à sa femme, du bivouac sur l’oued Menchar, 18 juin 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, pages 338-339.

[76] Le général de Saint-Arnaud à sa femme, du bivouac sur l’oued Menchar, 28 juin 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, pages 343-344.

[77] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, de Melia-Oued-Kebir, 10 juillet 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 347.

[78] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, de Collo, 15 juillet 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 349.

[79] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, de Philippeville, 23 juillet 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 350.

[80] Le général de Saint-Arnaud à son frère, avocat à Paris, du bivouac de Melia-Oued-Kebir, 10 juillet 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, 1855, page 347.

[81] Le général de Saint-Arnaud à son frère, de Constantine, 31 juillet 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 352.

[82] Le général de Saint-Arnaud à Madame de Forcade, de Paris, 20 août 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 356.

[83] Le général de Saint-Arnaud à sa femme, de Paris, 9 septembre 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 359.

[84] Le général de Saint-Arnaud à sa femme, de Paris, 10 septembre 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 360.

[85] Le général de Saint-Arnaud à sa femme, de Paris, 11 septembre 1851. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, page 360.

[86] Le Gouverneur général au Ministre de la Guerre, 3 novembre 1851 (original). — Journal de marche du général Pélissier.

[87] Le Ministre de la Guerre au Gouverneur général, 17 novembre 1851 (minute). — Voir : Général Paul Azan, Conquête et Pacification de l’Algérie, pages 415 à 419.

[88] Le général de Saint-Arnaud à Madame de Forcade, de Paris, 2 décembre 1851, 4 heures du matin. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, tome II, 1855, pages 366-367.

[89] Voir : Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, tome II, 5e édition, 1909, pages 473 à 505.

[90] Pierre de la Gorce, Histoire du Second Empire, tome I, 1908, pages 6 à 16.