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I. — ROBESPIERRE A LA CONSTITUANTE QUELQUE opinion que l'on ait sur
l'éloquence et sur la politique de Robespierre, une remarque s'impose d'abord
c'est que son caractère ne fut pas sympathique à ses contemporains. Il eut
des séides, et pas un ami, comme l'a dit très bien Louis Blanc. Il manquait,
dit-on, de cordialité, éloignait toute confiance familière et, quand il
descendait de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empressée ne se
tendait vers la sienne une atmosphère glaciale l'entourait et faisait le vide
autour de lui. Sauf au club des Jacobins, si son éloquence touchait les
esprits et ne laissait pas les cœurs insensibles, sa personne ne bénéficiait
jamais des mouvements généreux que provoquaient ses discours. Cet ami de
l'humanité semblait nourrir contre les hommes une sombre et mystérieuse
rancune, et on se demandait, on se demande encore d'où lui venait cette
misanthropie cachée sous ses paroles les plus nobles et les plus confiantes.
C'est là le trait le plus frappant de son éloquence c'est le premier point
qu'il nous faut élucider. Était-ce,
comme l'a dit Michelet, la misère qui lui donnait de l'amertume ? Mais
Robespierre touchait, comme les autres députés, dix-huit livres par jour. Ces
appointements, aujourd'hui modestes, constituaient, en 1789, une aisance très
large c'était une fortune pour un homme de goûts simples. Oui, Robespierre
était riche comparativement à Brissot, à Camille Desmoulins, à Loustallot et
à tant d'autres qui, en 1789, ne gagnaient peut-être pas, avec leur succès
d'écrivains, la moitié de l'indemnité d'un député. La légende de l'habit noir
emprunté par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous
sachions, sur aucun témoignage sérieux. Comme tant d'autres à cette époque,
Robespierre n'avait pas de fortune personnelle mais sa profession (chose rare en ce temps-là) lui donnait amplement de quoi
vivre. On l'a
représenté orphelin dès son enfance, déjà chef de famille, préoccupé et
inquiet de sa vie avant l'âge de là, dit-on, ce pli de gravité et ce visage
sombre. Sans doute, il perdit sa mère à sept ans et son père à neuf ans. Mais
il fut recueilli et élevé, avec son frère, chez ses aïeux maternels. Les
soins de la famille ne lui manquèrent donc pas. On le mit au collège d'Arras
et il n'y fut pas l'écolier taciturne qu'on veut trouver dans le futur héros
de la Terreur ses biographes nous l'y montrent bon élève, insouciant et gai
comme les autres enfants, jouant volontiers à la chapelle, élevant des
oiseaux, se plaisant aux récréations de son âge. Bientôt l'évêque d'Arras
obtint pour ce bon sujet une des bourses dont l'abbé de Saint-Waast disposait
au collège Louis-le-Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques écrits,
la légende de l'orphelin. Pauvre boursier raillé, exploité, victime, comment
pouvait-il éviter la misanthropie ? On oublie que jamais les boursiers des
grands collèges officiels ne furent traités autrement que leurs camarades.
Camille Desmoulins était lui aussi, en même temps, boursier à Louis-le-Grand,
et il resta optimiste et souriant jusqu'à l'échafaud. Sans doute Robespierre
perdit alors son correspondant vénéré, l'abbé de Laroche, et sa jeune sœur
Henriette. Mais ces deuils l'affectèrent sans modifier son caractère il
resta, la douleur passée, un enfant comme les autres. Déjà il a le bonheur de
sentir se former ses opinions : « Un de ses professeurs de rhétorique
dit M. Hamel, le doux et savant Hérivaux, dont il était particulièrement
apprécié et chéri, ne contribua pas peu à développer en lui les idées
républicaines. Epris des actes et de l'éloquence d'Athènes, enthousiasmé des
hauts faits de Rome, admirateur des mœurs austères de Sparte, le brave homme
s'était fait l'apôtre d'un gouvernement idéal et, en expliquant à ses jeunes
auditeurs les meilleurs passages des plus purs auteurs de l'antiquité, il
essayait de leur souffler le feu de ses ardentes convictions. Robespierre,
dont les compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et
d'enthousiasme sacré de la liberté, avait été surnommé par lui le Romain[1]. » Il était donc aimé, estimé
de ses maîtres. Quand Louis XVI vint visiter le collège, c'est lui qui fut
chargé de le haranguer, et le principal corrigea avec indulgence le discours
du Romain où les remontrances politiques se mêlaient aux louanges obligées.
Il faut n'avoir pas vécu dans cette république en miniature qu'on appelle un
collège pour s'imaginer qu'un fort, comme l'était Robespierre, qu'un héros
des concours scolaires, ait pu y jouer, de près ou de loin, le rôle d'un
souffre-douleur. Ses
études finies, connut-il de précoces épreuves capables de le porter au noir ?
Après avoir obtenu pour son frère Augustin la survivance de sa bourse, il fit
son droit sous le patronage du collège Louis-le-Grand, qui lui accorda une
gratification pécuniaire avec un certificat élogieux. Alors âgé de vingt ans,
en 1778, il eut avec Jean-Jacques Rousseau une entrevue qui décida peut-être
de sa vocation et de sa destinée Reçu avocat, il retourne à Arras, y plaide,
s'y fait connaître, est nommé juge au tribunal civil et criminel de l'évêque
d'Arras, résigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations capitales à
prononcer et éprouve toutes les joies de la popularité. Il rédige, en 1789, à
la nouvelle de la convocation des Etats généraux, une adresse très hardie sur
la nécessité de réformer les Etats d'Artois, et, mis en lumière par cette
publication, il est nommé à trente et un ans, député du Tiers de la
gouvernance d'Arras aux Etats généraux. Est-ce
là, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carrière manquée ? Admettons
que Robespierre, avocat à Arras, fût déjà grave était-il, comme on le veut,
triste et amer ? Membre de la joyeuse académie des Rosati, il rimait,
en rieuse compagnie ; d'aimables bouquets à Chloris, de petits vers galants,
se montrant gai et frivole quand il le fallait, ne laissant rien paraître
d'un être à part, d'un Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au
milieu des disgrâces du sort ou des hommes que l'orateur de la Convention se
prépara à ses tragiques destinées son enfance et sa jeunesse ressemblèrent à
celles des plus favorisés d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers
état d'avant la Révolution, il était, à tout prendre, un des heureux. Ce
n'est donc pas dans sa condition antérieure qu'il faut chercher la cause de
sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait rongé il
n'apportait aux Etats généraux aucun grief personnel contre la société et
contre les hommes. Mais il fut peut-être blessé des sourires railleurs avec
lesquels, dit-on, on accueillit sa première apparition à la tribune, d'autant
que les moqueries s'adressèrent moins à ses opinions politiques qu'à sa
personne. Son habit olive, sa raideur, sa gaucherie provinciale furent, à
première vue, ridicules. Le style travaillé et suranné des discours qu'il
lisait à la tribune mit en gaîté les assistants. Les députés de la noblesse
d'Artois, Beaumez et les autres, commencèrent contre lui une petite guerre de
quolibets, de sourires, de haussements d'épaules qui piquèrent et firent
saigner son amour-propre, si on en croit une tradition orale rapportée
surtout par Michelet. L'homme politique eût peut-être dédaigné ces sarcasmes
; mais le lettré en demeura profondément ulcéré, outragé dans sa dignité. C'est
que, sauf l'abbé Maury, personne à la Constituante ne fut plus jaloux que lui
de sa renommée d'homme de lettres. Académicien de province, il était habitué
à faire applaudir son talent d'écrivain et d'orateur, et à ses couronnes
d'élève du lycée de Louis-le-Grand il avait ajouté, à la mode du temps, des
lauriers cueillis à différents concours. L'année 1783 avait été une date
mémorable dans sa vie en même temps que l'académie d'Arras l'admettait dans
son sein, l'académie de Metz le couronnait pour un mémoire sur la
réversibilité du crime, où se trouvent déjà quelques-unes des formules qu'il
répétera volontiers à la Convention. En 1785, il n'obtint de l'académie
d'Amiens qu'un accessit pour un éloge de Gresset. Ce demi-succès le porta à
réserver ses œuvres à l'académie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel
et préféré, bientôt le président. A cette tribune pacifique, il exerça et
fixa ses aptitudes à l'éloquence d'apparat, débitant de longues dissertations
d'un style facile, un peu mou, un peu fleuri, pâle reflet de Rousseau, d'une
composition sage, bien ordonnée, très classique, presque scolaire, toujours
sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit là son habitude de
généraliser, de disserter en dehors du temps présent et de glorifier en beau
style les principes innés. Bien écrire et bien dire, ce fut sa peine et son
souci quotidien. Sa correspondance n'est pas moins travaillée que ses
mémoires académiques il badine dans l'intimité avec un art laborieux, avec un
apprêt qui va jusqu'au pédantisme. Remerciant une demoiselle d'un envoi de
serins, il lui dit avec effort : « Ils sont très jolis ; nous nous
attendions qu'étant élevés par vous, ils seraient encore plus doux et les
plus sociables de tous les serins. Quelle fut notre surprise, lorsqu'en
approchant de leur cage, nous les vîmes se précipiter contre les barreaux
avec une impétuosité qui faisait craindre pour leurs jours Et voilà le manège
qu'ils recommencent toutes les fois qu'ils aperçoivent la main qui les
nourrit. Quel plan d'éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d'où leur
vient ce caractère sauvage ? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent
pour le char de Vénus, montre ce naturel farouche ? Un visage comme le vôtre
n'a-t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines ?
Ou bien serait-ce qu'après l'avoir vu ils ne pourraient plus en supporter
d'autres ? » Il semble, même dans ses lettres familières, concourir pour un
prix de littérature. On
comprend maintenant quelle fut la déception du bel esprit d'Arras quand son
beau style, si apprécié dans sa province, lui valut, aux Etats généraux, un
succès de ridicule. Les journaux firent chorus avec les députés, et, dès
qu'on eut constaté cette susceptibilité aiguë et cet amour-propre maladif de
lauréat, ce fut une cible à laquelle chacun visa. La pire malignité fut de
défigurer son nom dans les comptes rendus. On l'appelait Robetspierre
ou Robert-Pierre, ou, par une cruauté plus raffinée, on le désignait
par M... ou simplement par : Un membre, ou Un député
des communes, et on lui ôtait jusqu'à la consolation de faire lire sa
prose dans l'Artois. D'ordinaire, on résumait ses opinions en quelques
lignes. Parfois même on ne soufflait mot de son discours, et quand
l'infortuné se cherchait le lendemain dans la feuille de Barère ou dans celle
de Le Hodey, il y trouvait tous les discours de la séance, sauf le sien. Les
rancunes littéraires sont vivaces la sienne fut inexorable et éternelle. Il
ne rit plus, il fixa sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire
prendre au sérieux, il se fit prendre au tragique. Par l'effroi qu'il
inspira, il devait regagner, à Paris, la faveur et les applaudissements
goûtés jadis à Arras. Lui dont on avait ri sans pitié, il vint un moment où
on n'osa plus ne pas l'applaudir. Voilà,
selon nous, l'explication de l'amertume farouche que fit paraître
Robespierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettré firent tort à
l'orateur et à l'homme d'État. Il lui manqua ce don de cordialité, qui
donnait du charme à Mirabeau, à Cazalès et à Danton. Accueilli par les
sifflets, il garda une attitude défiante et soupçonneuse, même au milieu de
ses plus grands succès de tribune. Mais
est-ce là tout Robespierre ? Sa politique et son éloquence ne furent-elles
que la revanche d'un amour-propre littéraire grièvement blessé ? Cet homme
remarquable eut assurément d'autres visées, un autre génie. La manière d'être
que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect de sa personnalité, qu'une
apparence il fallait néanmoins s'y arrêter, puisqu'un orateur n'est en
général que ce qu'il parait être, puisque même un rictus involontaire, même
un tic de sa physionomie font partie de son éloquence et qu'à la tribune
l'homme intérieur n'est connu et jugé que d'après l'homme extérieur. Était-il
vraiment ridicule à ses débuts ? Les journaux donnent peu de détails sur son
compte à cette époque, et les auteurs de mémoires, qui pour la plupart
écrivirent après avoir subi la terreur qu'il inspira, se vengent trop
visiblement de leur peur en défigurant leurs premières impressions. Malgré
eux, ils le représentent, dès juin et juillet 1789, comme un monstre à figure
de coquin. « J'ai causé deux fois avec Robespierre, dit Étienne Dumont ;
il avait un aspect sinistre ; il ne regardait point en face ; il avait dans
les yeux un clignotement continuel et pénible. » Nous chercherions vainement,
chez les contemporains, un souvenir juste et vrai de Robespierre débutant. Ce
qui est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au
milieu des difficultés les plus décourageantes. Excellente école il s'y
débarrassa de son air et de son style d'Arras à force de raturer et de limer,
il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de ses ennemis
l'empêchèrent de se contenter trop aisément. Lui qui, d'abord, de son propre
aveu, « avait une timidité d'enfant, tremblait toujours en s'approchant de la
tribune et ne se sentait plus au moment où il commençait à parler », il
s'enhardit bientôt, se fit une manière personnelle, dont il était maître aux
derniers mois de l'Assemblée constituante. Ses collègues procédaient de
Montesquieu chez lui, le fond et la forme sont inspirés de Rousseau. Il parle
déjà, à la tribune de la Constituante, la langue de la Convention et il
exprime en 1790 les idées de 1793. Qui ne
connaît sa politique ? Dans la Constituante, il renonça à toute influence
présente ou prochaine. Il se fit « l'homme des principes », l'homme de
l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Révolution ne faisait que
commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers instruments. Son souci
fut de se réserver, intact et fort, pour les luttes terribles auxquelles on
ne faisait que préluder. Dès l'origine il rompt avec les constitutionnels et
les triumvirs. « Son rôle, dit très justement Michelet, fut dès lors simple
et fort. Il devint le grand obstacle de ceux qu'il avait quittés. Hommes
d'affaires et de parti, à chaque transaction qu'ils essayaient entre les
principes et les intérêts, entre le droit et les circonstances, ils
rencontrèrent une borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait,
absolu. Contre leurs solutions bâtardes, anglo-françaises, soi-disant
constitutionnelles, il présentait des théories, non spécialement françaises,
mais générales, universelles, d'après le Contrat social, l'idéal législatif
de Rousseau et de Mably. « Ils
intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à tout,
pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière : lui, il
professait seulement. Ils semblaient des procureurs : lui, un
philosophe, un prêtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user à la
longue. « Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il
s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le terrain
scabreux des voies et moyens. Il dit ce qu'on devait faire, rarement, très
rarement, comment on pouvait le faire. » En
effet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave à ceux de
Robespierre, on est transporté dans un monde tout différent, monde idéal où
les difficultés et les contradictions de la vie réelle n'ont pas d'écho. Ce
n'est pas Robespierre qui se moquerait, comme ces deux orateurs, de la
théorie et la métaphysique. Il ne voit, ne glorifie qu'une chose le droit
pur. Le premier avant 89, dans ses écrits, il emploie usuellement les mots
d'égalité, de liberté et surtout de fraternité. Il ne suppose pas un instant
qu'on puisse transiger avec les exigences de la morale obéir à la morale,
c'est pour lui toute la politique. « Comment l'intérêt social, dit-il, à
propos de l'éligibilité des juifs, pourrait-il être fondé sur la violation
des principes éternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de
toute société ? » Il se pose comme l'Alceste de l'Assemblée, irrité du
sarcasme des Philintes politiques, mais se roidissant et allant néanmoins son
chemin, sans se gêner pour rompre en visière avec les compromis et les
défaillances. Sa rhétorique, c'est d'être honnête envers et contre tous et,
s'il l'est avec pédantisme, est-ce une raison pour suspecter sa sincérité
Oui, la plupart riaient ; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et répétait « Il
ira loin il croit tout ce qu'il dit. » Voyez de quel ton vraiment indigné il
apostrophe, en juin 1789, la députation envoyée par le clergé aux communes
pour leur demander de délibérer sur la rareté des grains et leur faire
consacrer, par cette délibération isolée, la séparation des ordres « Allez,
et dites à vos collègues que, s'ils ont tant d'impatience à soulager le
peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du peuple
dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais affectés
dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous faire abandonner
les résolutions que nous avons prises, ou plutôt, ministres de la religion,
dignes imitateurs de votre maître, renoncez à ce luxe qui vous entoure, à cet
éclat qui blesse l'indigence reprenez la modestie de votre origine ; renvoyez
ces laquais orgueilleux qui vous escortent vendez ces équipages superbes et
convertissez ce vil superflu en aliments pour les pauvres. » Mais il
se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se fait enfin
écouter à propos de la loi martiale. Bientôt
les rieurs commencent à se taire, et le 16 janvier 1790 il peut défendre,
sans être interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcéré illégalement
des fonctionnaires hostiles à la Révolution. Dès
lors, il est en possession de sa méthode oratoire et d'un genre
d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la durée de la
Constituante. Quelle que soit la réforme que proposent ses collègues de la
gauche, il la combat comme trop modérée, comme trop peu favorable au peuple.
Quels que soient les excès et les sévices commis par la multitude, il les
excuse et les présente comme de faibles taches à un beau tableau. Que
parle-t-on de la violence populaire ? Le peuple montre plutôt une patience
inconcevable après tant de siècles de servitude et de tortures, il se
contente, au jour de sa victoire, de brûler quelques châteaux et de pendre
quelques aristocrates. Y a-t-il là matière à tant s'indigner ? « Qu'on ne
vienne donc pas, dit-il le 22 février 1790, calomnier le peuple J'appelle le
témoignage de la France entière je laisse ses ennemis exagérer les voies de
fait, s'écrier que la Révolution a été signalée par des barbaries. Moi,
j'atteste tous les bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais révolution
n'a coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense,
maître de sa destinée, rentrer dans l'ordre au milieu de tous les pouvoirs
abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de siècles. Sa
douceur, sa modération inaltérables ont seules déconcerté les manœuvres de
ses ennemis et on l'accuse devant ses représentants » Tel est le thème que
Robespierre ne cesse de développer à la tribune, affectant de planer plus
haut que les accidents et les crimes isolés, jugeant l'ensemble de la
Révolution alors que ses contemporains n'en regardaient que le détail. Cette
placidité étonnait et scandalisait les Constituants, mais elle commençait
déjà à plaire aux tribunes et à la rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de
rapides progrès. Assidu aux séances, parleur infatigable, il s'impose à la
célèbre société, s'en fait aimer, s'y dédommage des premières rebuffades de
ses collègues. Bientôt les Jacobins ont la primeur des discours destinés à la
Constituante et, en Y79i, ils sont déjà séduits, conquis, sous le charme et
presque sous le joug. Robespierre peut se croire encore à la tribune et
devant l'auditoire de l'Académie d'Arras. Il triomphe et jouit d'unanimes et
constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au lettré qu'au politique. Cependant,
depuis le jour où il a fait taire les rieurs, il n'a cessé de parler à
l'Assemblée. Il a dit son mot dans toutes les discussions à l'ordre du jour.
Éligibilité des comédiens et des juifs, égalité politique (marc d'argent), établissement des jurés en
toute matière, permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal
de cassation, constitution civile du clergé, réunion d'Avignon, affaire de
Nancy, résistance des parlements, organisation du jury, droit de tester,
extension de la garde nationale, droit de pétition, droits politiques des
hommes de couleur, réélection des Constituants, abolition de la peine de
mort, licenciement des officiers de l'armée, liberté de la presse,
inviolabilité royale, établissement des conventions nationales, révision de
la Constitution, il parle longuement sur toutes ces questions si variées,
sans qu'on puisse l'accuser, comme l'abbé Maury, de déclamation car son but
est moins de traiter à fond ces sujets que de montrer dans quels rapports ils
sont avec les principes de la morale. Il excelle à dégager le côté théorique
des questions, à élever le débat. Il aime
aussi, nous l'avons, dit, à prendre la défense du peuple, à justifier ses
erreurs, à confondre ses détracteurs. Il a mis toutes ses qualités et tous
ses défauts dans ses opinions sur les troubles des provinces, sur
l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre, sur l'admission des
indigents aux fonctions politiques. Il veut être, à la Constituante, l'avocat
des pauvres et des humbles. Quoi d'étonnant que sa popularité devienne
formidable et que sa toute-puissance aux Jacobins finisse par lui donner de
l'autorité, même à l'Assemblée constituante ? Cette
autorité devint telle qu'il décida l'Assemblée à voter sa propre mort. C'est
en effet sur sa proposition que fut porté le décret relatif à la
non-rééligibilité des Constituants, et voici la péroraison du discours par
lequel il défendit sa motion le 16 mai 1791 « Il
est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts de l'âme
et de la pensée ; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait au moins de
l'imprudence pour tout le monde à se charger encore pour deux ans du fardeau
des destinées d'une nation. Quand la nature même et la raison nous ordonnent
le repos, pour l'intérêt public autant que pour le nôtre, l'ambition ni même
le zèle n'ont point le droit de les contredire. Athlètes victorieux, mais
fatigués, laissons la carrière à des successeurs frais et vigoureux, qui
s'empresseront de marcher sur nos traces, sous les yeux de la nation
attentive, et que nos regards seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la
patrie. Pour nous, hors de l'Assemblée législative, nous servirons mieux
notre pays qu'en restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de
cet empire, nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de
lumières nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de
l'ordre, des lois et de la liberté. (On applaudit à plusieurs reprises.) « Oui
voilà, dans ce moment, la manière la plus digne de nous, et la plus utile à
nos concitoyens, de signaler notre zèle pour leurs intérêts. Rien n'élève les
âmes des peuples, rien ne forme les mœurs publiques, comme les vertus des
législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour
l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la patrie ; donnez-le à vos
successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort des nations
que les Français comparent le commencement de votre carrière avec la manière
dont vous l'aurez terminée et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux
époques où vous vous serez montrés plus purs, plus grands, plus dignes de
leur confiance. « Je
n'insisterai pas plus longtemps il me semble que pour l'intérêt même de cette
mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemblée, cette motion ne doit pas
être décrétée avec trop de lenteur. Je crois qu'elle est liée aux principes
généraux de la rééligibilité des membres de la législature ; mais je crois
aussi qu'elle en est indépendante sous d'autres rapports mais je crois que
les raisons que j'ai présentées sont tellement décisives, que l'Assemblée
peut décréter dès ce moment que les membres de l'Assemblée nationale actuelle
ne pourront être réélus à la première législature. — L'Assemblée applaudit
à plusieurs reprises. La très grande majorité demande à aller aux voix. » Le 31
mai 1791, après la lecture de la lettre insidieuse de l'abbé Raynal, ce n'est
ni Barnave, ni Thouret, ni Le Chapelier, ni aucun des chefs de la gauche qui
répond au nom de l'Assemblée, c'est Robespierre. Et il le fait avec
infiniment de tact et de dignité «
J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre dont
vous venez d'entendre la lecture quant à moi, l'Assemblée ne m'a jamais paru
autant au-dessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vue écouter avec une
tranquillité si expressive la censure la plus véhémente de sa conduite et de
la révolution qu'elle a faite. — La partie gauche et les tribunes
applaudissent à plusieurs reprises. — Je ne sais, mais cette lettre me
parait instructive dans un sens bien différent de celui où elle a été faite.
En effet, une réflexion m'a frappé en entendant cette lecture. Cet homme
célèbre, qui, à côté de tant d'opinions qui furent accusées jadis de pécher
par un excès d'exagération, a cependant publié des vérités utiles à la
liberté, cet homme, depuis le commencement de la Révolution, n'a point pris
la plume pour éclairer ses concitoyens ni vous et dans quel moment rompt-il
le silence ? dans un moment où les ennemis de la Révolution réunissent leurs
efforts pour l'arrêter dans son cours. (Les applaudissements recommencent.) Je suis bien éloigné de vouloir
diriger la sévérité, je ne dis pas de l'Assemblée, mais de l'opinion
publique, sur un homme qui conserve un grand nom. Je trouve pour lui une
excuse suffisante dans une circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire
son grand âge. (On applaudit.) « Je
pardonne même, sinon à ceux qui auraient pu contribuer à sa démarche, du
moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir, parce que je suis persuadé
qu'elle produira dans le public un effet tout contraire à celui qu'on en
attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t-on, elle est donc bien
funeste à la tyrannie, cette Constitution, puisqu'on emploie des moyens si
extraordinaires pour la décrier, puisque, pour y réussir, on se sert d'un
homme qui, jusqu'à ce moment, n'était connu dans l'Europe que par son amour
passionné pour la liberté, et qui était jadis accusé de licence par ceux qui
le prennent aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros (Nouveaux
applaudissements),
et que sous son nom, on produit les opinions les plus contraires aux siennes,
les absurdités mêmes que l'on trouve dans la bouche des ennemis les plus
déclarés de la Révolution non plus simplement ces reproches imbéciles
prodigués contre ce que l'Assemblée nationale a fait pour la liberté, mais
contre la liberté elle-même ? Car n'est-ce pas attaquer la liberté que de
dénoncer à l'univers, comme les crimes des Français, ce trouble, ce
tiraillement qui est une crise si naturelle de la liberté que, sans cette
crise, le despotisme et la servitude seraient incurables ? « Nous
ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner. C'est en ce
moment où, par une démarche extraordinaire, on vous annonce clairement
quelles sont les intentions manifestes, quel est l'acharnement des ennemis de
l'Assemblée et de la Révolution ; c'est en ce moment que je ne crains point
de renouveler en votre nom le serment de suivre toujours les principes sacrés
qui ont été la base de votre Constitution, de ne jamais nous écarter de ces
principes par une voie oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui
serait le seul moyen de ne laisser à nos successeurs et à la nation que
troubles et anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M.
l'abbé Raynal ; l'Assemblée s'est honorée en en entendant la lecture. Je
demande qu'on passe à l'ordre du-jour. — M. Robespierre descend de la
tribune au milieu des applaudissements de la partie gauche et de toutes les
tribunes. » Ce beau
discours déjoua les intrigues des monarchiens, et Malouet lui-même, dans ses
Mémoires, reconnaît que Robespierre fut éloquent ce jour-là. Remarquons aussi
qu'il improvisa, lui qui était habitué à écrire ses opinions : son talent
n'avait pas moins grandi que son autorité politique. Après
le départ du roi, cette autorité s'accrut encore. Tous les yeux se tournèrent
vers celui qui n'avait cessé de flétrir les transactions hypocrites et qui
n'avait jamais cru à la sincérité de Louis XVI. Le soir même du 21 juin, il
prononça aux Jacobins un long discours, qui malheureusement n'a pas été
recueilli en entier, mais dont nous avons quelques phrases intéressantes,
ainsi conçues « Peut-être, en vous parlant avec cette franchise, vais-je
attirer sur moi les haines de tous les partis. Ils sentiront bien que jamais
ils ne viendront à bout de leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un
seul homme juste et courageux qui déjouera continuellement leurs projets et
qui, méprisant la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop
heureux si sa mort pouvait être utile à la liberté de sa patrie. » Alors, dit
le procès-verbal de la séance, « le saint enthousiasme de la vertu s'est
emparé de toute l'assemblée, et chaque membre a juré, au nom de la liberté,
de défendre Robespierre au péril même de sa vie ». Camille
Desmoulins, dans son journal, ajoute ces détails « ... Lorsque cet excellent
citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude de payer de sa tête
les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié Nous mourrons tous avant toi
! l'impression que son éloquence naturelle et la force de ses discours faisaient
sur l'Assemblée était telle que plus de huit cents personnes se levèrent
toutes à la fois, et, entraînées comme moi par un mouvement involontaire,
firent un serment de se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau
admirable par le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs
chapeaux, de tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration
soudaine. » Mme
Roland, qui était présente, dit que la scène fut « vraiment surprenante et
pathétique ». Robespierre
ne se prononça que tard pour la république il suivit et encouragea presque
les hésitations de l'opinion et des Jacobins, auxquels il disait, le 13
juillet 1791 : « On m'a accusé d'être républicain on m'a fait trop d'honneur
je ne le suis pas. Si l'on m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût
déshonoré je ne le suis pas non plus. » Et, le
14, il prononça un éloquent discours contre l'inviolabilité royale, un des
plus puissants que la Constituante ait entendus « ... Le
crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans l'ordre
social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre social. Si le
crime est commis par le premier fonctionnaire public, par le magistrat
suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir la première, que le
coupable était lié à la patrie par un devoir plus saint ; la seconde, que
comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien plus dangereux de ne pas
réprimer ses attentats. « Le
roi est inviolable, dites-vous ; il ne peut pas être puni telle est la loi.
Vous vous calomniez vous-mêmes ! Non, jamais vous n'avez décrété qu'il y eût
un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait attenter impunément à la
liberté, à l'existence de la nation, et insulter paisiblement, dans
l'opulence et dans la gloire, au désespoir d'un peuple malheureux et dégradé
Non, vous ne l'avez pas fait si vous aviez osé porter une pareille loi, le
peuple français n'y aurait pas cru, ou un cri d'indignation universelle vous
eût appris que le souverain reprenait ses droits « Vous avez décrété
l'inviolabilité mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur
l'intention qui vous avait dicté ce décret ? Avez-vous jamais pu vous
dissimuler à vous-mêmes que l'inviolabilité du roi était intimement liée à la
responsabilité des ministres que vous aviez décrété l'une et l'autre parce
que, dans le fait, vous aviez transféré du roi aux ministres l'exercice réel
de la puissance exécutive, et que, les ministres étant les véritables
coupables, c'était sur eux que devaient porter les prévarications que le
pouvoir exécutif pourrait faire ? De ce système il résulte que le roi ne peut
commettre aucun mal en administration, puisqu'aucun acte du gouvernement ne
peut émaner de lui, et que ceux qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet
que, d'un autre côté, la loi conserve sa puissance contre lui. Mais,
messieurs, s'agit-il d'un acte personnel à un individu revêtu du titre de roi
? S'agit-il, par exemple, d'un assassinat commis par un individu ? Cet acte
est-il nul et sans effet, ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui
réponde ? « Mais,
nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que la loi
cherchât la main qui a fait mouvoir son bras. Mais si le roi, en sa qualité
d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du mouvement spontané, avait
remué son bras sans agent étranger, quelle serait donc la personne
responsable ? « Mais,
a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certain excès, on lui
nommerait un régent. Mais si on lui nommait un régent, il serait encore roi
il serait donc encore investi du privilège de l'inviolabilité. Que les
Comités s'expliquent donc clairement, et qu'ils nous disent si, dans ce cas,
le roi serait encore inviolable. «
Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait votre
fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille, lui
diriez-vous Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout permis ? ...
Permettriez-vous au citoyen de se venger Alors vous substituez la violence
particulière, la justice privée de chaque individu à la justice calme et
salutaire de la loi et vous appelez cela établir l'ordre public, et vous osez
dire que l'inviolabilité absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre
social ! « Mais,
messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières, qu'est-ce que
tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et le bonheur du
peuple Si un roi appelait sur sa patrie toutes les horreurs de la guerre
civile et étrangère ; si, à la tête d'une armée de rebelles et d'étrangers,
il venait ravager son propre pays, et ensevelir sous ses ruines la liberté et
le bonheur du monde entier, serait-il inviolable ? « Le
roi est inviolable ! Mais, vous l'êtes aussi, vous ! Mais avez-vous
étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime ? « Messieurs,
une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à l'écarter, terminerait
cette discussion. On ne peut envisager que deux hypothèses en prenant une
résolution semblable à celle que je combats. Ou bien le roi, que je
supposerais coupable envers une nation, conserverait encore toute l'énergie de
l'autorité dont il était d'abord revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement
se relâcheraient dans ses mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute
sa puissance, n'est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger
perpétuel ? Et à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous
le revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions personnelles, si ce
n'est à attaquer la liberté et les lois, à se venger de ceux qui auront constamment
défendu contre lui la cause publique ? Au contraire, les ressorts du
gouvernement se relâchent-ils dans ses mains, alors les rênes du gouvernement
flottent nécessairement entre les mains de quelques factieux qui le
serviront, le trahiront, le caresseront, l'intimideront tour à tour, pour
régner sous son nom. « Messieurs,
rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un gouvernement faible
c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut envisager la question
actuelle qu'on me garantisse contre ce danger, qu'on garantisse la nation de
ce gouvernement où pourraient dominer les factieux, et je souscris à tout ce
que vos comités pourront vous proposer. « Qu'on
m'accuse, si l'on veut, de républicanisme je déclare que j'abhorre toute
espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne suffit pas de secouer
le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous le joug d'un autre
despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de ses rois que pour
retomber sous le joug plus avilissant encore d'un petit nombre de ses
concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je l'avoue, le génie puissant qui
pourrait jouer le rôle de Cromwell je ne vois non plus personne disposé à le
souffrir. Mais je vois des coalitions plus actives et plus puissantes qu'il
ne convient à un peuple libre ; mais je vois des citoyens qui réunissent
entre leurs mains les moyens trop variés et trop puissants d'influencer
l'opinion mais la perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait
alarmer la liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue
durée d'un gouvernement oligarchique. « Cela
est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient s'élever, se
fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu ralenties, si l'on
voyait dans une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont
nous sommes revêtus, si elles n'étaient plus favorisées en quelque sorte par
la suspension indéfinie de la nomination des nouveaux représentants de la
nation, dans un temps où il faudrait profiter peut-être du calme qui nous
reste, dans un temps où l'esprit public, éveillé par les dangers de la
patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux ? La nation ne
verra-t-elle pas avec quelque inquiétude la prolongation indéfinie de ces
délais éternels qui peuvent favoriser la corruption et l'intrigue ? Je
soupçonne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je
crains les factions, je crains les dangers. «
Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut substituer
des mesures générales évidemment puisées dans l'intérêt de la paix et de la
liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un mot elles ne peuvent
que vous déshonorer ; et si j'étais réduit à voir sacrifier aujourd'hui les
premiers principes de la liberté, je demanderais au moins la permission de me
déclarer l'avocat de tous les accusés je voudrais être le défenseur des trois
gardes du corps, de la gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. « Dans
les principes de vos Comités, le roi n'est pas coupable il n'y a point de
délit Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices.
Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un coupable
plus faible au coupable puissant, c'est une lâche injustice. Vous ne pensez
pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du spectacle du
supplice de quelques victimes subalternes ; vous ne pensez pas qu'il voie
sans douleur ses représentants suivre encore la marche ordinaire des
esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au fort, et ne
cherchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour prolonger impunément
l'injustice et la tyrannie ! Non, messieurs, il faut ou prononcer sur tous
les coupables ou prononcer l'absolution générale de tous les coupables. « Voici
en dernier mot l'avis que je propose « Je
propose que l'Assemblée décrète : 1° qu'elle consultera le vœu de la
nation pour statuer sur le sort du roi ; 2° que l'Assemblée nationale
lève le décret qui suspend la nomination des représentants ses successeurs ;
3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis des Comités. « Et si
les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je demande au moins
que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une marque de partialité
contre les complices prétendus d'un délit sur lequel on veut jeter un voile !
» Les
aristocrates furent tellement épouvantés de ce discours qu'ils firent passer
Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suède transmet gravement, le 18
juillet, ce bruit à son maître, et le dément avec la même gravité le 23
juillet. II. — LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA
CONVENTION NOUS venons de voir Robespierre à la
Constituante, sa vertu puritaine, sa vanité littéraire, son talent
grandissant peu à peu. Mais ce n'est là qu'une esquisse incomplète de cette
personnalité en voie de formation et qui s'ignorait peut-être encore. Très
simple au début, la figure de l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus
complexe de cet orateur raide et monotone que nous avons vu à l'œuvre en
1791, il va sortir peu à peu un politique astucieux, mystérieux, presque
indéchiffrable. On peut dire qu'il fut, jusqu'à un certain point, un
hypocrite, et qu'il érigea l'hypocrisie en système de gouvernement. Son idéal
politique était si étranger à la conscience de ses contemporains, qu'il ne
pouvait le réaliser qu'en le leur déguisant à moitié, et cette dissimulation
ne répugna nullement à sa nature orgueilleuse et timide, où une pensée
courageuse était servie par le plus lâche des organismes physiques. Nul homme
ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le sabre, et pourtant
nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses vengeances furent-elles d'un
traître, et comme son inquiétude nerveuse l'empêchait d'affronter Danton, il
le fit tomber dans un piège. Cependant par une éloquence mystique, chaque
jour plus grave et plus décente, il exerçait une influence religieuse sur les
âmes et marchait au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il
s'efforçait d'établir en France une nouvelle forme du christianisme ? Je ne
crois pas que la sincérité de ce fanatique puisse être suspectée dans sa
croyance aux dogmes prônés par le Vicaire Savoyard mais il se considérait
comme le seul pontife possible du culte néo-chrétien qu'il rêvait. En
politique, il affecte une orthodoxie étroite et immuable il excommunie ceux
qui s'écartent d'un millimètre de la ligne ténue, du point unique où est,
selon lui, la vérité. Veut-il tuer le pauvre Cloots ? « Tu étais
toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la Montagne. »
Quelles têtes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor ? Celles des
misérables « qui sont toujours en deçà ou au-delà de la vérité ». C'est là
que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne cessa lui-même de varier
sur toutes les grandes questions de politique purement gouvernementale. Ses
contradictions furent aussi rapprochées que violentes. Son hostilité à l'idée
républicaine avant le 10 août est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en
donner des preuves eh bien lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de
république, il s'indigne, en 1794, contre ceux qui n'ont pas toujours été
républicains, et il ose écrire, dans son rapport sur l'Être suprême : «
Les chefs des fractions qui partagèrent les deux premières législatures, trop
lâches pour croire à la République, trop corrompus pour la vouloir, ne
cessèrent de conspirer pour effacer des cœurs des hommes les principes
éternels que leur propre politique les avait d'abord obligés à proclamer. » Pour
lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la question
religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera peut-être l'œuvre
de conversion nationale soutenons la monarchie. Celle-ci se dérobe essayons
de la république. La république ne convertit pas les âmes préparons un
pontificat dictatorial. C'est
donc dans les tendances mystiques qu'est l'âme de l'éloquence de Robespierre.
La lecture du Contrat social, l'a instruit mais la Profession de foi du vicaire
savoyard est sa bible, la source ordinaire de son inspiration oratoire.
Précisons donc, avant de citer l'orateur lui-même, la pensée religieuse de
son maître. C'est à
coup sûr une pensée chrétienne. A la philosophie des encyclopédistes,
Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience calviniste l'interprète à la
science, il oppose la tradition et l'autorité son homme primitif et idéal
n'était pas seulement né vertueux, il était né chrétien, et la civilisation
ne l'a pas seulement rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le
ramener à lui-même, à la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au
christianisme romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le
Vicaire savoyard opère ce retour à la nature, qui est la religion
évangélique. C'est
d'abord une prétendue table rase, mais moins rase encore que celle de
Descartes. En réalité, Rousseau n'élimine provisoirement de son esprit que
les opinions ou les préjugés qui gênent sa théorie. Tout de suite, sur cette
table rase, il aperçoit et il adopte trois dogmes : 1° Je crois qu'une
volonté meut l'univers et anime la nature. 2° Si la matière mue me montre une
volonté, la matière mue selon certaines lois me montre une intelligence qui
est Dieu. 3° L'homme est libre de ses actions et, comme tel, animé d'une
substance immatérielle. Sur ces
trois principes, Rousseau bâtit une théodicée et une morale. Il orne son Dieu
des attributs classiques, tout en affectant d'écarter toute métaphysique, et
il reprend les formules même des Pères de l'Église. Il y a une providence — Robespierre
saura le rappeler à Guadet —, mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait
librement ne doit pas être imputé à la providence. C'est sa faute s'il est
méchant ou malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu
attend l'achèvement de notre œuvre pour nous punir ou nous récompenser. Notre
âme immatérielle survivra au corps « assez pour le maintien de l'ordre »,
peut-être même toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la plus
efficace des sanctions. « C'est alors que la volupté pure qui naît du
consentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili distingueront par
des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera préparé. » Et c'est
ici que se place cette belle apologie de la conscience « Conscience !
conscience ! instinct divin, etc. » Voilà
ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chrétien dans Rousseau. Un pas de plus et
il semble qu'il dirait Dieu, c'est la loi morale, Dieu est dans la
conscience, brisant ainsi, pour une formule supérieure, le vieux moule
religieux. Mais aussitôt il retombe, selon le mot de Quinet, dans la nuit du
moyen âge. Après de vagues attaques contre les religions positives,
l'hérédité et l'éducation rabattent son audace d'un instant et il s'écrie en
bon chrétien « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la
mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu. » Faut-il sortir du christianisme ? Non
il faut « respecter en silence ce qu'on ne saurait ni rejeter, ni
comprendre, et s'humilier devant le grand Être qui seul sait la vérité ». Je
suis né calviniste dois-je rester calviniste ? demande le jeune homme au
vicaire : « Reprenez la religion de vos pères, suivez-la dans la
sincérité de votre cœur et ne la quittez plus. » Et si j'étais catholique ?
Eh bien, il faudrait rester catholique. Moi qui vous parle, depuis que je
suis déiste, je me sens meilleur prêtre romain je dis toujours la messe, je
la dis même avec plus de plaisir et de soin. Le dernier mot du déisme de
Rousseau est celui de l'athéisme de Montaigne. L'auteur de l'Emile et celui
de l'Apologie de Raymond Sebond, libres en théorie, prêchent l'esclavage
intellectuel dans la pratique, et leur conclusion à tous deux est qu'il faut
vivre et mourir dans la religion natale. Mais il
y a autre chose dans Rousseau que cette théorie spéculative. On y trouve un
projet de culte national, dont l'idée ne s'accorde guère avec le conseil de
rester chacun dans sa religion. Déjà dans la profession de foi du Vicaire,
Rousseau, après avoir déclaré que la forme du vêtement du prêtre était chose
secondaire, reconnaissait que le culte extérieur doit être uniforme pour le
bon ordre et que c'était là une affaire de police. Dans le Contrat social, il
est explicite « Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile
dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément
comme dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels
il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. » Ces dogmes
indispensables sont, d'après Rousseau, l'existence de la divinité puissante,
intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante la vie à venir, le
bonheur des justes, le châtiment des méchants, et la sainteté du contrat
social et des lois. Vous êtes libres de ne pas y croire mais si vous n'y
croyez pas, vous serez banni, non comme impie, mais comme insociable.
D'ailleurs la tolérance est à l'ordre du jour, la tolérance est un de nos
dogmes négatifs. Telle est la religion civile de Rousseau. Parmi
tant d'idées contradictoires, la plupart des hommes de la Révolution
choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui s'écartaient le moins de
la philosophie du siècle. Les Girondins acceptaient un déisme vague, mais
écartaient par un sourire l'idée d'une constante intervention providentielle
dans les affaires humaines. Tous, ou à peu près, firent leur joie et leur
force d'une morale fondée sur la seule conscience, morale si éloquemment
rajeunie par Rousseau. J'estime que les volontaires de l'an II, les héros du
10 août, et, avant que l'émigration fût devenue dévote, plus d'un émigré,
moururent pour la seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou
crainte d'une sanction ultérieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas
étrangère à cet héroïsme désintéressé. Il y a plus ce qu'on remarque de plus
noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet éveil de sa conscience
provoqué par la lecture de l'Emile, comme ce qu'il y a de plus beau dans son
éloquence procède de ce pur sentiment moral, tout humain, tout indépendant de
la métaphysique qui inspira le culte de l'Être suprême. Il est orateur, il
s'élève au-dessus de lui-même quand il rappelle qu'à la Constituante il
n'aurait pu résister au dédain s'il n'avait été soutenu par sa conscience et
quand, à l'heure tragique, il s'écrie noblement : « Otez-moi ma
conscience, et je suis le plus malheureux des hommes ! » C'est
pour avoir proclamé ce culte de la conscience que Rousseau fut idolâtré dans
la Révolution, et non pour ses efforts contradictoires en vue de maintenir
les antiques formules chrétiennes et en vue de créer une religion civile.
Robespierre se sépara de ses contemporains et n'entraîna avec lui qu'un petit
groupe d'hommes sincères, comme Couthon, le jour où il voulut suivre le
maître dans ses contradictions, réaliser l'idéal du culte de l'Être suprême
et en même temps vivre en bons termes avec les différentes sectes du
christianisme. On voit déjà dans quelles incohérences de conduite le fit
tomber cette fidélité trop littérale à laquelle le condamnaient d'ailleurs
son éducation et son tempérament. Né
catholique, il resta catholique dans la même mesure que Jean-Jacques était
resté calviniste. Ecoutez-le : « J'ai été, dès le collège, un assez
mauvais catholique », dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un
discours anti-hébertiste. Il se garde-bien de dire je ne suis pas catholique.
Mais il ne faut pas se le représenter pratiquant. La vérité c'est que, dans
son adolescence, il fut touché de l'esprit du siècle et s'éloigna des
formules catholiques avec une gravité philosophique. L'abbé Proyart, sous-principal
du collège Louis-le-Grand, a raconté, dans une page peu connue et qu'il faut
citer, comment Robespierre, à l'âge de quinze ou seize ans, se comportait
dans les choses religieuses. Après
avoir esquissé le caractère sombre et farouche de ce constant adorateur de
ses pensées, et dit que l'étude était son Dieu, l'abbé écrit, en
1795 : « De tous les exercices qui se pratiquent dans une
maison d'éducation, il n'en est point qui coûtassent plus à Robespierre et
qui parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement
la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n'avaient pas
réussi à lui en inspirer le goût dans l'enfance, il ne le prit pas dans un
âge plus avancé, au contraire. La prière, les instructions religieuses, les
offices divins, la fréquentation du sacrement de pénitence, tout cela lui
était odieux, et la manière dont il s'acquittait de ces devoirs ne décelait
que trop d'opposition de son cœur à leur égard. Oblige de comparaître à ces
divers exercices, il y portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait
qu'il eût des Heures à la main : il les avait, mais il n'en tournait pas
les feuillets. Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres ses
camarades chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints
mystères et au pied de l'autel chargé de la Victime sainte, où la
surveillance contenait son extérieur, il était aisé de s'apercevoir que ses
affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s'offrait à ses
adorations. » Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par
hypocrisie, mais il ajoute que tous les élèves de Louis-le-Grand
communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses études, le
jeune homme, s'émancipant, ne communiait plus. C'est
au sortir du collège, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec l'auteur de
l'Emile, dont son imagination garda l'empreinte. En même temps, il
entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien professeur,
l'abbé Audrein qui devait être son collègue à la Convention, et avec l'abbé
Proyart, alors retiré à Saint-Denis. On voit que si, dans sa jeunesse, il ne
pratiquait plus, ses relations le rattachaient au catholicisme, en même temps
qu'il s'éprenait de Rousseau avec une ardeur qu'une entrevue avec le grand
homme tourna en dévotion[2]. Mais je
ne vois pas qu'avant i7gg sa politique religieuse ait différé de celle de la
majorité des Constituants, et qu'il ait tâché de préciser la théologie du
Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous l'influence des réels
déboires et des blessures d'amour-propre dont il fut contristé, en 1789 et en
i7go, son âme, naturellement mystique, ait cherché dans l'étude dévote du
texte de Rousseau une consolation religieuse. Il est possible qu'alors un
vague déisme et l'idée de conscience n'aient pas suffi à ce triste cœur,
hanté des souvenirs de toute sa première enfance, et qu'il se soit senti
chrétien en méditant l'Emile. Les résultats de ce travail latent parurent
avec force aux Jacobins, le 26 mars 1792, quand il répondit à Guadet,
qu'avait impatienté sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'étonnement
des contemporains montra combien la religiosité de Robespierre dépassait la
moyenne des opinions jacobines et révolutionnaires. Il y eut un sourire, que
réprima la gravité déjà terrible de l'orateur mystique. On
sentit bientôt que toute la philosophie encyclopédiste, tout l'esprit laïque
et libre de la Révolution étaient menacés par ce sombre doctrinaire. En
septembre 1792, il fallut mener toute une campagne pour obtenir de la Commune
qu'elle débaptisât la rue Sainte-Anne en rue Helvétius. L'opinion se prononça
franchement et ironiquement contre Robespierre et le gouvernement s'engagea
lui-même dans le sens encyclopédiste. Le Moniteur du 8 octobre inséra une
lettre de Grouvelle à Manuel qui était une longue apologie d'Helvétius et
Grouvelle était secrétaire du Conseil exécutif provisoire. On vit alors avec
stupeur que Robespierre avait réussi à gagner la majorité des Jacobins à ses
idées anti-philosophiques, et, le 5 décembre, le buste d'Helvétius, qui
ornait le club, fut brisé et foulé aux pieds en même temps que celui de
Mirabeau : « Helvétius, s'était écrié Robespierre, Helvétius était
un intrigant, un misérable bel esprit, un être immoral, un des cruels
persécuteurs de ce bon J.-J. Rousseau, le plus digne de nos hommages. Si
Helvétius avait existé de nos jours, n'allez pas croire qu'il eût embrassé la
cause de la liberté il eût augmenté la foule des intrigants beaux-esprits qui
désolent aujourd'hui la patrie. » Le surlendemain, dit le journal du club, «
un membre, fâché que la société ait brisé le buste d'Helvétius, sans entendre
sa défense par la bouche de ses amis, demande que l'on consacre un buste
nouveau à la mémoire de l'auteur de l'Esprit. Des murmures interrompent le
défenseur officieux d'Helvétius, et la société passe à l'ordre du jour. » Voilà
dans quel état d'esprit Robespierre avait mis ses plus fidèles auditeurs,
outrant même la pensée du maître car Rousseau avait écrit, en 1758, à Deleyre
que, si le livre d'Helvétius était dangereux, l'auteur était un honnête
homme, et ses actions valaient mieux que ses écrits. Mais il ne faudrait pas
croire que l'opinion fût devenue hostile aux philosophes avec les Jacobins.
D'abord les Girondins protestèrent, et il y eut dans le journal de Prudhomme
une amère critique de l'iconoclaste, sous ce titre L'ombre d'Helvétius aux
Jacobins. Déjà, le 9 novembre 1792, la Chronique de Paris avait inséré un
portrait satirique de Robespierre, où l'ennemi du « philosophisme » était
montré comme un prêtre au milieu de ses dévotes, morceau piquant et méchant,
dont l'auteur était, d'après Vilate, le pasteur protestant Rabaut
Saint-Etienne. On peut dire qu'à l'origine de cette entreprise religieuse de
Robespierre, il y a contre lui un déchaînement des éléments les plus actifs
et les plus intelligents de l'opinion, au moins parisienne. C'est
donc, pour le dire en passant, une vue fausse que celle qui présente cet
orateur comme uniquement occupé de prévoir l'opinion pour la suivre et la
flatter. Au moins dans les choses religieuses, il eut, à partir de 1792, un
dessein très arrêté, une volonté forte contre l'entraînement populaire, une
fermeté remarquable à se raidir contre presque tout Paris, dont l'incrédulité
philosophique s'amusait des gamineries d'Hébert. Ses plus solides appuis dans
cette lutte, sont les femmes d'abord, et puis quelques bourgeois libéraux de
province que des documents nous montrent, surtout dans les petites villes,
moralement préparés à la religion de Rousseau. Mais ce sont là pour
Robespierre des adhésions isolées ou compromettantes quand on considère la
masse hostile ou indifférente des révolutionnaires parisiens, girondins,
hébertistes ou dantonistes, il apparaît presque seul contre tous, et c'est à
force d'éloquence qu'il change véritablement les âmes, et groupe autour de
lui une église. Il ne
faut pas croire que tout son dessein éclate au début même de cette campagne
de prédication religieuse. Il prépare habilement et lentement les esprits, et
déconsidère d'abord ses adversaires aux yeux des Jacobins, comme incapables
de comprendre le sérieux de la vie. Avec un art infini, il sait rendre
suspecte au peuple de Paris, jusqu'à la gaîté des Girondins et des
Dantonistes. Ses discours sont plus d'une fois la paraphrase de ce mot de Jean-Jacques :
« Le méchant se craint et se fuit il s'égaie en se jetant hors de lui-même il
tourne autour de lui des yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse sans
la satire amère, sans la raillerie insultante, il serait toujours triste, le
ris moqueur est son seul plaisir. » Le méchant, pour Rousseau, c'était Voltaire,
c'était Diderot, avec leur gaîté païenne pour Robespierre, c'est Louvet avec
sa raillerie insultante, c'est Fabre d'Eglantine avec sa lorgnette de théâtre
ironiquement braquée sur le Pontife. Car il voit ses ennemis, ceux de sa
religion, à travers les formules mêmes du Vicaire. Plus il avance dans
l'exécution de son dessein secret, plus il se rapproche de la lettre même de
Rousseau, plus il s'en approprie les thèmes oratoires. Que de fois, il paraphrase
à la tribune l'éloquente et vraiment belle tirade de l'auteur de l'Emile, sur
la surdité des matérialistes ! Que de fois il reprend les appels de Rousseau
à Caton, à Brutus, à Jésus, en les ajustant au ton de la tribune Rousseau
avait dit, dans une note de l'Emile, que le fanatisme était moins funeste à
un Etat que l'athéisme, et laissé entendre qu'il n'y a pas de vice pire que
l'irréligion. Appliquant ces idées et ces formules, le 21 novembre 1793,
Robespierre déclare aux Jacobins, à propos des Hébertistes, qu'ils doivent
moins s'inquiéter du fanatisme, du philosophisme. C'est là qu'il prononce son
mot fameux : « L'athéisme est aristocratique. » En même
temps, il suit le maître dans ses contradictions et lui qui se pique
d'établir un autre culte, il prend le catholicisme sous sa protection, ne
peut souffrir même la vue d'un hérétique. C'est avec fureur et dégoût qu'à la
Convention (5 décembre 1793) il nomme « ce Rabaut, ce ministre protestant... ce
monstre... », qui, le même jour, montait sur l'échafaud et il déclare
soudoyés par l'étranger, tous les ennemis du catholicisme. Le 22 frimaire an
II, dans son terrible discours contre Cloots aux Jacobins (il le fit
rayer en attendant mieux),
son principal grief fut que l'orateur du genre humain avait décidé l'évêque
Gobel à se défroquer. Sa protection s'étend au clergé il s'oppose avec colère
à toute mesure tendant à ne le plus payer et à préparer la séparation de
l'Eglise et de l'Etat et le 26 frimaire an II, il fait rejeter une
proposition tendant à rayer des Jacobins tous les prêtres, en même temps que
tous les nobles. On se demande quels plus grands services les intérêts
religieux pouvaient recevoir d'une politique, en pleine Terreur. Quant à la
religion civile, la motion d'en consacrer par une loi le principal dogme,
l'existence de Dieu, éclata dans la Convention dès le 17 avril 1793, au fort
même de la lutte entre la Gironde et la Montagne. Mais Robespierre n'osa pas
encore se mettre en avant, et ce fut un obscur député de Cayenne, André
Pomme, qui tâta l'opinion. Son échec ajourna le dessein de l'Incorruptible au
moment où il croirait ses adversaires supprimés ou domptés. La
chute de la Gironde ne le rassura pas elle donna d'abord la prépondérance au
parti dantoniste, qui répugnait par essence à toute politique mystique, et
pendant toute cette année 1793, surtout à partir de la mort du mélancolique
Marat, le peuple de Paris laissa libre et joyeuse carrière à ses instincts
héréditaires d'irréligion frondeuse. Chaumette, Cloots, Hébert entreprennent
de détruire le catholicisme par l'insulte et la raillerie, et ils mènent dans
les églises saccagées une carmagnole voltairienne. C'est l'époque du culte
antichrétien de la Raison dont l'histoire n'est pas encore faite, mais qui
eut un caractère prononcé d'opposition à la politique religieuse qu'on avait
vu poindre dans les homélies jacobines de Robespierre. Celui-ci parut dépassé
et démodé sans retour, le jour où, sur la proposition du dantoniste Thuriot,
la Convention se rendit en corps à la fête de la déesse Raison, à Notre-Dame,
afin d'y chanter des hymnes inspirées par l'esprit le plus hostile à la
profession de foi du Vicaire savoyard (20 brumaire, an II). Toutefois
si Robespierre avait contre lui Paris, il avait pour lui la grande force
morale et politique de ce temps-là, le seul instrument de propagande
organisée et, en quelque sorte, officielle le club des Jacobins. Depuis
l'échec de la motion présentée par André Pomme, il n'avait pas cessé un
instant sa propagande religieuse, domptant les esprits les plus voltairiens
par la monotonie même de sa prédication infatigable, convertissant son
auditoire quotidien avec une éloquence dont sa sincérité faisait la force et
dont l'enthousiasme des femmes des galeries achevait le succès. Ceux qui
résistèrent furent épurés, comme Thuriot, ou destinés à la guillotine, comme
Hébert. Il n'y eut bientôt plus aux Jacobins que de fanatiques partisans de
la doctrine du Vicaire. La force de cette église groupée autour de
Robespierre eût été invincible, si l'opinion publique l'avait soutenue. Mais,
à partir du jour où les Jacobins, fermés et réduits, s'organisèrent en secte
religieuse, s'ils purent dominer un instant Paris et la France par le pouvoir
matériel qui avait survécu à leur ancienne popularité, leur autorité morale
disparut peu à peu, et la Révolution ne se reconnut plus dans cette coterie
violente et mystique de là vient la défaite de la Société-Mère au 9
thermidor. Mais,
après la fête de la Raison, le club robespierriste avait tenté toute une
réaction légale contre les tendances antithéologiques, et appuyé le coup
hardi, merveilleux, par lequel Robespierre essaya de mater violemment
l'opinion. Nous l'avons vu il réussit à faire porter à la tribune le premier
article de son credo, non plus par un André Pomme, mais par l'orateur
même, dont la gloire balançait la sienne, par le disciple de Diderot, par
Danton en personne (6 frimaire an II). Mais les Dantonistes s'opposèrent à cette
concession de leur chef, et firent échouer cette motion. Danton
ne la renouvela pas : il ne l'avait émise que du bout des lèvres et sous
la pression de Robespierre. Celui-ci se tut et attendit encore il attendit la
mort des Hébertistes, il attendit la mort des Dantonistes. Alors seulement il
osa. Danton périt le 16 germinal le 17, Couthon annonça tout un programme
gouvernemental et oratoire, dont l'article essentiel devait être un projet de
fête décadaire dédiée à l'Eternel. Cette fois, personne ne se permit de
protester contre cette tentative, pour faire de Dieu une personne politique,
et pour imposer des mœurs, comme dit justement M. Foucart, qui ajoute avec
esprit : « Le plan de Robespierre, pour achever la moralisation de la France,
était fait en trois points, comme celui d'un prédicateur annonce de Dieu, proclamation
légale de Dieu, fête légale de Dieu. » Couthon avait annoncé Dieu, avec
succès et au milieu des applaudissements un mois plus tard, Robespierre en
personne le proclama, dans la séance du 18 floréal an II, et en fit décréter
la reconnaissance et le culte. Quant
au rapport, qu'il lut dans cette occasion, au nom du Comité de salut public,
on peut dire qu'il avait passé sa vie entière à le préparer depuis un an,
depuis la motion d'André Pomme, cette vaste composition oratoire devait
exister dans ses parties essentielles et dans ses tirades les plus
brillantes. Le plan seul en fut modifié à mesure que les circonstances
fortifiaient ou supprimaient les adversaires du déisme d'État dans ce cadre
large et mobile, Robespierre glissait sans cesse de nouveaux développements
inspirés par les péripéties de sa lutte sourde contre l'irréligion. Le
discours s'enflait chaque jour il était énorme quand l'orateur put enfin le
produire à la tribune, et la lecture en fut interminable, quoique l'attention
de l'auditoire fût soutenue par le caractère même de l'orateur, que
l'échafaud avait rendu tout-puissant, par la curiosité d'apprendre enfin
quelle religion allait couronner le siècle de Voltaire, et, il faut l'avouer,
par la réelle beauté de certains mouvements où le moraliste avait mis tout
son cœur. Il
débute par déclarer que les victoires de la République donnent une occasion
pour faire le bonheur de la France, en appliquant certaines « vérités
profondes » qui délivreront les hommes d'un état violent et injuste. Ces
vérités, c'est que « l'art de gouverner a été, jusqu'à nos jours, l'art de
tromper et de corrompre les hommes il ne doit être que celui de les éclairer
et de les rendre meilleurs ». Et, après avoir posé cette maxime banale et
plausible, Robespierre s'avance par un chemin tortueux vers son véritable
dessein. Ce sont d'abord des anathèmes lancés à la monarchie, cette école de
vice. Puis vient cette remarque, que les factieux récemment vaincus étaient
tous vicieux. Ainsi La Fayette, Brissot, Danton, corrompaient le peuple à
l'envi, et mettaient une sorte de piété à perdre les âmes. « Ils avaient
usurpé une espèce de sacerdoce politique », s'écrie l'orateur, en prêtant aux
autres ses propres arrière-pensées et ses formules. « Ils avaient érigé
l'immoralité non seulement en système, mais en religion. » « Que
voulaient-ils, ceux qui, au sein des conspirations dont nous étions
environnés, au milieu des embarras d'une telle guerre, au moment où les
torches de la discorde civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup les
cultes par la violence pour s'ériger eux-mêmes en apôtres fougueux du néant
et en missionnaires fanatiques de l'athéisme ? » L'athéisme !
Et à ce mot, par lequel Robespierre désigne au fond toute la philosophie des
encyclopédistes, son imagination s'émeut et tourne avec chaleur un de ces
morceaux dignes de Jean-Jacques par lesquels il rivalise avec l'éloquence de
la chaire : « Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser
que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas Vous qui pleurez sur
le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous
dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile poussière ? Malheureux qui expirez
sous les coups d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice
éternelle L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de
triomphe aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé
Malheureux sophiste de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le sceptre
de la raison pour le remettre entre les mains du crime, attrister la vertu,
dégrader l'humanité ? » Ce
n'est pas comme philosophe, dit-il, qu'il attaque ainsi l'athéisme, c'est
comme politique. « Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde et
bon dans la pratique est la vérité. L'idée de l'Être suprême et de
l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice elle est donc sociale
et républicaine. » Le déisme fut la religion de Socrate et celle de Léonidas,
« et il y a loin de Socrate à Chaumette et de Léonidas au Père Duchesne ».
Là-dessus, Robespierre s'engage dans un éloge pompeux de Caton et de Brutus
dont l'héroïsme s'inspira, dit-il, de la doctrine de Zénon et non du
matérialisme d'Épicure. Personne n'osa interrompre l'orateur pour lui faire
remarquer que justement les stoïciens ne croyaient ni à un Dieu personnel, ni
à l'immortalité de l'âme, et que Marc-Aurèle n'eût pas sacrifié à l'Être
suprême de Rousseau. Mais, depuis longtemps, on ne faisait plus d'objections
à Robespierre on écoutait en silence, avec curiosité, stupeur ou hypocrisie. Il
continuait son homélie en montrant que tous les conspirateurs avaient été des
athées. « Nous avons entendu, qui croit à cet excès d'impudeur ? nous avons
entendu dans une société populaire, le traître Guadet dénoncer un citoyen
pour avoir prononcé le nom de Providence Nous avons entendu, quelque temps
après, Hébert en accuser un autre pour avoir écrit contre l'athéisme.
N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné qui, en votre présence même, à votre
tribune, pérorèrent avec chaleur pour bannir du préambule de la Constitution
le nom de l'Être suprême que vous y avez placé ? Danton, qui souriait de
pitié aux mots de vertu, de gloire, de postérité (lisez Danton qui
n'appréciait pas mon éloquence), Danton, dont le système était d'avilir ce
qui peut élever l'âme Danton, qui était froid et muet dans les plus grands
dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur
de la même opinion. D'où vient ce singulier accord ? ... Ils sentaient que,
pour détruire la liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce
qui tend à justifier l'égoïsme, à dessécher le cœur, etc. » Après
avoir loué Rousseau du ton dont Lucrèce exalte Épicure, Robespierre se
tournait vers les prêtres, et, d'un air à la fois irrité et rassurant, il
opposait à leur culte corrompu le culte pur des vrais déistes, dont il
faisait un éloge vraiment ému et éloquent. Ce culte doit être national, et il
le sera si toute l'éducation publique est dirigée vers un même but religieux
et surtout si des fêtes populaires et officielles glorifient la divinité.
L'orateur compte sur les femmes pour défendre et maintenir son œuvre : «
Ô femmes françaises, chérissez la liberté... servez-vous de votre empire pour
étendre celui de la vertu républicaine ! Ô femmes françaises, vous êtes
dignes de l'amour et du respect de la terre ! » Mais
sera-t-on libre d'être philosophe à la manière de Diderot ? La réponse est
vague et terrible : « Malheur à celui qui cherche à éteindre le
sublime enthousiasme ! » La nouvelle religion nationale ne laissera aux
hommes que la liberté du bien. Et l'orateur termine par ce conseil hardi qui
caractérise nettement toute sa politique religieuse et morale : « Commandez
à la victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. Les ennemis de
la République ce sont des hommes corrompus. » En conséquence, la Convention
reconnut, par un décret, l'existence de l'Être suprême et de l'immortalité de
l'âme, et elle organisa des fêtes religieuses. Si
Robespierre avait loué Rousseau, il n'avait pas affecté de parler toujours au
nom de Rousseau et il avait paru prétendre à quelque originalité religieuse,
de même qu'il avait laissé dans l'ombre les conséquences les plus illibérales
de la proclamation du déisme comme religion d'État. Ses acolytes sont plus
explicites le 27 floréal, une députation des Jacobins vint constater à la
barre la conformité du décret avec le texte même du dernier chapitre du
Contrat social, et cette constatation fut un suprême éloge. En même temps,
l'orateur de la députation justifia la Terreur robespierriste par le simple
énoncé des principes moraux, religieux et politiques de Jean-Jacques. On nous
reproche, dit-il, comme une sorte de suicide, d'avoir exterminé Hébert et
Danton « mais ils n'étaient pas vertueux ils ne furent jamais Jacobins ».
Quel signe distingue donc les vrais Jacobins ? « Les vrais Jacobins sont ceux
en qui les vertus privées offrent une garantie sûre des vertus politiques.
Les vrais Jacobins sont ceux qui professent hautement les articles qu'on ne
doit pas regarder comme dogmes de religion, mais comme sentiments de
sociabilité, sans lesquels, dit Jean-Jacques, il est impossible d'être un bon
citoyen, l'existence de la Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat
social et des lois. Sur ces bases immuables de la morale publique, doit
s'asseoir notre République une, indivisible et impérissable. Rallions-nous
tous autour de ces principes sacrés. » Est-ce
là un Credo obligatoire ? « Nous ne pouvons obliger personne à croire à ces
principes », répond l'orateur jacobin. Et que ferez-vous, si quelques-uns n'y
croient pas ? « Les conspirateurs seuls peuvent chercher un asile dans
l'anéantissement total de leur être. » Or, les conspirateurs sont punis de
mort. Donc, si les athées ne sont pas punissables comme athées, ils doivent
être guillotinés comme conspirateurs. S'il y
avait dans la Convention des philosophes ou des indifférents qui crurent,
comme dira plus tard Cambon, avoir adopté un décret sans but et sans objet et
donné au mysticisme de Robespierre une satisfaction innocente, on voit qu'ils
furent bien vite détrompés la démarche des Jacobins leur montra qu'ils
avaient, sans le vouloir, fondé une religion et institué un pontife. Déjà
Couthon, au moment où Robespierre descendait de la tribune, s'était écrié que
la Providence avait été offensée, qu'il n'y avait pas une minute à perdre
pour l'apaiser par un affichage à profusion, afin qu'on pût lire sur les
murs et les guérites qu'elle était la véritable profession de foi du peuple
français. Le 23 floréal, la Commune, épurée dans un sens robespierriste,
reconnut, elle aussi, l'Être suprême. Le même jour, le Comité de salut public
organisa le pontificat, arrêtant que le discours de Robespierre serait
lu pendant un mois, dans les temples. Cependant, en province, comme à Paris,
des agents du nouveau culte s'emparaient des ci-devant églises ;
quelques-uns, dit Cambon (dans son discours du 18 septembre 1794), gravèrent en lettres d'or sur
les portes de ces temples les paroles de leur maître. Ils provoquèrent même
un pétitionnement pour que le culte de l'Être suprême fût salarié. A une
religion naissante il faut un miracle. Robespierre obtint un miracle dont sa
personne fut même l'objet. Le nouveau Dieu le préserva merveilleusement du
couteau de Cécile Renault. Mais, il fit en même temps un second miracle dont
son pontife se fût volontiers passé il sauva les jours de Collot d'Herbois,
assassiné par Ladmiral. Les robespierristes célébrèrent surtout le premier de
ces incidents ; les futurs thermidoriens mirent toute leur malice à faire
mousser le second, comme Barère faisait mousser les victoires. Ce fut un
assaut fort comique d'ironiques doléances. Mais les robespierristes purent
donner un éclat officiel à leurs actions de grâces. Le 6 prairial, les
membres du tribunal du premier arrondissement vinrent remercier l'Être
suprême à la barre et se réjouir de ce que leur âme était immortelle ;
plusieurs sections déclarèrent que Dieu avait détourné le bras des meurtriers
pour reconnaître le décret du 18 floréal. Le 7, les Jacobins et d'autres
sections vinrent adorer la Providence pour ce miracle robespierriste. Le vrai
Paris, qui avait déserté ce club épuré, ces sections épurées, regardait et
laissait faire avec une curiosité narquoise. Enfin,
le 20 prairial an II (8 juin 1794), eut lieu la célèbre fête, si souvent racontée, où
il y eut, quoi qu'on en ait dit, plus de fleurs que d'enthousiasme. On a lu
Michelet, et on sait quel rôle joua Robespierre dans cette cérémonie qu'il présidait.
Ses deux discours furent de brillantes paraphrases de Rousseau. Il loua l'Être
suprême en disant : « Tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est
lui-même. Le mal appartient à l'homme... » Et il ajouta : «
L'Auteur de la nature avait lié tous les mortels par une chaîne immense
d'amour et de félicité périssent les tyrans qui ont osé la briser ! »
Périssent aussi les ennemis de la religion et de Robespierre ! Demain nous
relèverons l'échafaud. Le second discours se terminait par une prière
mystique et ardente, inspirée par une évidente sincérité car la bonne foi de
Robespierre ne fut pas douteuse dans ces manifestations mystiques et c'est
elle qui donne de la grandeur à son orgueil, de l'éloquence à son fanatisme.
Si le siècle avait pu être converti, il l'aurait été par cet apôtre mais dans
l'apôtre il ne vit que le prêtre, et il se détourna avec répugnance et
raillerie. Cependant
la nouvelle religion s'affirmait, sinon dans les esprits, du moins dans les
actes officiels. Le 11 messidor an II, la Commission d'instruction publique
interdisait formellement aux théâtres de représenter la fête de l'Être
suprême, et l'arrêté qu'elle prit à ce sujet fût approuvé par le Comité de
salut public le 13 messidor[3]. La profession de foi du
Vicaire savoyard était donc devenue la loi de l'État, quand la révolution du
9 thermidor la ruina en même temps que son fondateur. Mais
dira-t-on avec Edgar Quinet qu'il fut timide, cet homme qui lutta presque
seul contre l'esprit encyclopédiste ou sèchement déiste de ses contemporains
? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au créateur de la fête et du culte
de l'Être suprême ? Il échoua uniquement parce que la France de 1794,
j'entends la France instruite, n'était plus chrétienne son éducation la
rattachait à la philosophie du siècle, ses habitudes héréditaires la
retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait mortes, mais auxquelles
elle jugeait inutile de substituer une autre formule théologique. Il y a là,
ce semble, l'explication de l'échec religieux de Robespierre, et du succès de
la politique concordataire de Bonaparte. Si Robespierre eût vécu,
l'indifférence générale l'aurait forcé à se rallier au catholicisme, an
catholicisme romain, mais servi par de bons prêtres comme ceux dont il
faisait ses amis personnels, Torné, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme
l'étude de son développement intérieur nous l'a fait prévoir, la pensée du
pontife de l'Être suprême, aurait sans doute été ramenée à la religion natale
par le même circuit qu'avait suivi la pensée de Montaigne et celle de
Rousseau. III. — LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA
CONVENTION TELS furent les éléments essentiels
de l'inspiration de Robespierre. Faut-il le suivre dans toute sa carrière,
depuis la fin de la Constituante jusqu'au 9 thermidor ? Dans cet espace de
moins de trois années, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la brèche,
et prononça des centaines de discours. Bornons-nous à mettre en lumière les
harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans sa
querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalité avec Danton, dans
ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise finale, en
thermidor. Quand
Robespierre revint à Paris, à la fin de l'année 1791, il eut une surprise
désagréable pour son esprit lent : pendant son absence, une saute de
vent avait bouleversé l'atmosphère politique, et l'opinion, oubliant la
métaphysique constitutionnelle qui avait occupé les derniers jours de la
Constituante, discutait avec fièvre sur la guerre. On le sait la Cour et les
Feuillants la voulaient courte, restreinte aux petits princes allemands, avec
l'arrière-pensée de lever ainsi une armée contre la Révolution les Girondins
la voulaient générale, européenne, indéfinie, espérant que cette force
aveugle, une fois déchaînée, porterait dans le monde les principes de 1789,
et ruinerait les résistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature
hésitante, Robespierre ne sut d'abord où se tourner. Un instant, par
contagion, il fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791,
menaça Léopold « du cercle de Popilius ». Mais bientôt la réflexion réveilla
en lui trois sentiments fort divers : une méfiance envers la cour, dont la
politique belliqueuse ferait le jeu une horreur de moraliste pour la guerre,
horreur sincère et presque physique ; enfin une crainte jalouse de se voir
dépossédé par Brissot de la première place. Il crut qu'en étant l'homme de la
paix, il se réservait intact et fort pour le jour de la défaite, qui lui
semblait probable et prochain. Certes, ses calculs ou ses pressentiments le
tromperont ; et les victoires françaises, en le rendant inutile,
contribueront à sa chute finale. Mais comment cet esprit étroit, timoré,
formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en décembre 1791, que les armées
informes de la Révolution l'emporteraient sur l'expérience et la discipline
des soldats de l'Europe ? Pourtant,
les idées guerrières étaient déjà si fortes qu'il ne put les attaquer qu'en
biaisant. Sa première réponse à Brissot (Jacobins, 18 décembre 1791) se résume dans cette phrase
d'exorde « Je veux aussi la guerre, mais comme l'intérêt de la nation la
demande : domptons nos ennemis intérieurs, et ensuite marchons contre
nos ennemis étrangers. » Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence à
se poser en prédicateur de la Révolution, répétant ses homélies pour ceux qui
n'ont pu les entendre ou qui les ont mal écoutées. Mais, cette fois que
l'opinion est préparée, il retire ses premières concessions à l'esprit
belliqueux, contre lequel éclate franchement toute sa haine d'homme d'étude
et de parlementaire « La guerre, dit-il, est bonne pour les officiers
militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur ces
sortes d'événements elle est bonne pour les ministres, dont elle couvre les
opérations d'un voile sacré. Cette idée, parfois déguisée, est au fond de
tout ce discours, où Robespierre attaque, avec un art infini, les passions
les plus populaires et les plus françaises, les préjugés les plus généreux de
la Révolution. Lui qu'on représente dédaigneux de l'expérience, épris de la
théorie pure, il se moque ce jour-là de « ceux qui règlent le destin des
empires par des figures de rhétorique ». « Il est fâcheux, dit-il,
que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques prédictions il est
dans la nature des choses que la marche de la raison soit lentement
progressive. » Sur les illusions de la propagande armée, il jette goutte
à goutte l'eau froide de son ironie : « La plus extravagante idée
qui puisse naître dans la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à
un peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire
adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés
; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les
repousser comme des ennemis. » Ses sarcasmes n'épargnent même pas les
principes de 1789, où Brissot voit un talisman : « La déclaration
des droits n'est point la lumière du soleil qui éclaire au même instant tous
les hommes ce n'est point la foudre qui frappe en même temps tous les trônes.
Il est plus facile de l'écrire sur le papier ou de le graver sur l'airain que
de rétablir dans le cœur des hommes ses sacrés caractères effacés par
l'ignorance, par les passions et par le despotisme. » Et, d'un ton presque
voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir « descendre du ciel l'ange de la
liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et exterminer, par leurs
bras, tous les tyrans de l'univers ». Quels
ennemis poursuivra cette guerre ? les émigrés ? Mais « traiter comme une
puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, de juger, de punir
par contumace ; nommer pour les combattre des maréchaux de France
extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de l'univers La
Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une illustration ;
une importance qu'ils désirent, et qui convient aux ennemis du dedans qui les
favorisent ? ... Mais que dis-je ? en avons-nous, des ennemis du dedans ?
Non, vous n'en connaissez pas ; vous ne connaissez que Coblentz.
N'avez-vous pas dit que le siège du mal est à Coblentz ? Il n'est donc pas à
Paris ? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui
n'est pas loin de nous ? Quoi vous osez dire que ce qui a fait rétrograder la
Révolution, c'est la peur qu'inspirent à la nation les aristocrates fugitifs
qu'elle a toujours méprisés ; et vous attendez de cette nation des prodiges
de tous les genres Apprenez donc qu'au jugement de tous les Français
éclairés, le véritable Coblentz est en France ; que celui de l'évêque de
Trêves n'est que l'un des ressorts d'une conspiration profonde tramée contre
la liberté, dont le foyer, dont le centre, dont les chefs sont au milieu de
nous. Si vous ignorez tout cela, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe
dans ce pays-ci. Si vous le savez, pourquoi le niez-vous ? Pourquoi détourner
l'attention publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur
d'autres objets, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent ? » Il
était difficile de serrer Brissot de plus près, de lui mieux couper la
retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y a rien
là de nuageux, de mystique ; c'est une dialectique serrée, et, tranchons le
mot, admirable. Mais il
ne suffit pas à Robespierre d'avoir raison et de réduire ses adversaires au
silence il veut replacer au premier plan, en pleine lumière, sa personnalité
dont une longue absence a pu effacer les traits. Dans son exorde, il montre
avec habileté le beau côté du rôle impopulaire que sa sagesse lui impose : «
De deux opinions, dit-il, qui ont été balancées dans cette assemblée, l'une a
pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination, toutes les espérances
brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux, soutenu
de tous les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut
employer pour influer sur l'opinion l'autre n'est appuyée que sur la froide
raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la première
pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude de déplaire à
tous ceux qui ont le pouvoir de nuire c'est pour celle-ci que je me déclare.
» Dans sa péroraison, il emploie, pour se louer, un procédé auquel il
reviendra sans mesure jusqu'à la fin de sa carrière : il se suppose attaqué,
menacé, et il se plaint et se défend. Mais, cette fois, il le fait avec
autant de tact que de verve. « Apprenez que je ne suis point le défenseur du
peuple ; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux je suis du peuple, je
n'ai jamais été que cela ; je méprise quiconque a la prétention d'être
quelque chose de plus. S'il faut dire plus, j'avouerai que je n'ai jamais
compris pourquoi on donnait des noms pompeux à la fidélité constante de ceux
qui n'ont point trahi sa cause serait-ce un moyen de ménager une excuse à
ceux qui l'abandonnent, en présentant la conduite contraire comme un effort
d'héroïsme et de vertu ? Non, ce n'est rien de tout cela ; ce n'est que le
résultat naturel du caractère de tout homme qui n'est point dégradé. L'amour
de la justice, de l'humanité, de la liberté est une passion comme une autre
quand elle est dominante, on lui sacrifie tout ; quand on a ouvert son âme à
des passions d'une autre espèce, comme à la soif de l'or et des honneurs, on
leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanité, et le peuple et
la patrie. Voilà le secret du cœur humain voilà toute la différence qui
existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de
leur pays. » En
terminant, Robespierre, sûr de son auditoire, annonça une troisième harangue
sur le même sujet ; et, en effet, le 11 janvier 1792, il développa encore les
mêmes arguments, avec plus d'abondance et non sans quelque rhétorique. Cette
fois, il s'attacha surtout à démontrer que pour une guerre révolutionnaire,
il n'y a ni soldats, ni généraux : « Où est-il, le général qui,
imperturbable défenseur des droits du peuple, éternel ennemi des tyrans, ne
respira jamais l'air empoisonné des cours, dont la vertu austère est attestée
par la disgrâce de la cour ce général, dont les mains pures du sang innocent
et des dons honteux du despotisme sont dignes de porter devant nous
l'étendard sacré de la liberté ? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième
Brutus, ce héros encore inconnu ? Qu'il se reconnaisse à ces traits, qu'il
vienne ; mettons-le à notre tête. Où est-il Où sont-ils ces héros qui, au 14
juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la
patrie alarmée ? Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider nos
efforts victorieux. Où êtes-vous ? Hélas on arracherait plutôt sa proie à la
mort, qu'au désespoir ses victimes Citoyens qui, les premiers, signalâtes
votre courage devant les murs de la Bastille, venez la patrie, la liberté
vous appellent aux premiers rangs. Hélas ! on ne vous trouve nulle part. »
Quoiqu'il prolonge à l'excès ces apostrophes, il en tire parfois d'heureux
effets : « Venez au moins, gardes nationales, qui vous êtes
spécialement dévouées à la défense de nos frontières, dans cette guerre dont
une cour perfide nous menace ; venez. Quoi ! vous n'êtes point
encore armés ? Quoi depuis deux ans vous demandez des armes, et vous n'en
avez pas ? ... » Eh bien s'il en est ainsi, pourquoi les Jacobins ne
marchaient-ils pas eux-mêmes à Léopold, comme le veut Louvet ? « Mais
quoi ! voilà tous les orateurs de guerre qui m'arrêtent voilà M. Brissot qui
me dit qu'il faut que M. le comte de Narbonne conduise toute cette
affaire qu'il faut marcher sous les ordres de M. le marquis de La Fayette
; que c'est au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à la
victoire et à la liberté. Ah ! Français, ce seul mot a rompu tout le
charme il anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples. Si tous
les sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera pas par de
telles mains. » Si l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les
conseils de Robespierre, la réputation oratoire de l'austère moraliste fut
accrue par ce discours. C'est, disait Fréron, dans son Orateur du peuple, un
chef-d'œuvre d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles. Ce fut
dès lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de tous les
jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A l'éloquent éloge de
Condorcet et des Encyclopédistes que lui infligea Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre
répondit trois jours après, par une apologie personnelle qu'il faut citer : « Vous
demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh ! une grande chose sans doute :
j'ai donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à l'Assemblée
constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste caractère, elle
devait donner au peuple in grand exemple de désintéressement et de
magnanimité ; que les vertus des législateurs devaient être la première leçon
des citoyens, et je lui ai proposé de décréter qu'aucun de ses membres ne
pourrait être réélu à la seconde législature, cette proposition fut
accueillie avec enthousiasme. Sais cela, peut-être beaucoup d'entre eux
seraient restés dans la carrière ; et qui peut répondre que le choix au
peuple de Paris ne m'eût pas moi-même appelé à la place qu'occupent
aujourd'hui Brissot et Condorcet ? Cette action ne peut être comptée pour
rien par M. Brissot, qui, dans le panégyrique de son ami, rappelant ses
liaisons avec d'Alembert et sa gloire académique, nous a reproché la témérité
avec laquelle nous jugions des hommes qu'il a appelés nos maîtres en patriotisme
et en liberté. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres
maîtres que la nature. « Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé
bien des grands hommes de l'ancien régime que si les académiciens et les
géomètres que M. Brissot nous propose pour modèles ont combattu et ridiculisé
les prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les Mis,
dont ils ont tiré un assez bon parti et qui ne sait avec quel acharnement ils
ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la personne de ce
Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de ce vrai philosophe qui
seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de ce temps-là, mérita des
honneurs publics prostitués depuis par l'intrigue à des charlatans politiques
et à de misérables héros ? Quoi qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que,
dans le système de M. Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes
services tue je viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de
la part de mes adversaires. » On a vu
plus haut que la révolution du 10 août 1792, s'étant faite sans Robespierre,
l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde extra parlementaire,
agissante et franchement républicaine. A la Convention, il se sentait isolé,
suspecté, menacé. Il risquait de tomber au rang de faiseur de placards, si
Barbaroux et Louvet ne lui avaient ouvert la tribune pour une longue série
d'apologies personnelles aussi irréfutables que peu convaincantes. Cet
accusé, auquel les étourdis de la Gironde ne reprochaient aucun acte précis,
eut beau jeu pour être modeste, pour préparer habilement l'opinion en sa
faveur et se donner un prestige de victime calomniée. Ce
n'était pas assez : il voulut reprendre à Danton cette première place, à
l'avant-garde de la démocratie, que lui avait donnée son énergie au 10 août.
L'avocat qui s'était caché pendant l'attaque du château eut tout à coup une
grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours du 3 décembre
1792 exprima cette idée violente qu'il fallait tuer Louis XVI et non le
juger. Robespierre se donna ce jour-là un style concis, haché, abrupt. Il sut
être terrible et clair : « Il n'y a point ici, dit-il, de procès à
faire. Louis n'est point un accusé ; vous n'êtes pas des juges ; vous ne
pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de la nation. Vous
n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure
de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Louis
fut roi, et la république est fondée la question fameuse qui vous occupe est
décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses crimes ; Louis
dénonçait le peuple français comme rebelle il a appelé, pour le châtier, les
armes des tyrans, ses confrères la victoire et le peuple ont décidé que lui
seul était rebelle Louis ne peut donc être jugé ; il est déjà jugé. Il est
condamné, ou la République n'est point absoute. Proposer de faire le procès à
Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est rétrograder vers le
despotisme royal et constitutionnel c'est une idée contre-révolutionnaire,
car c'est mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut
être encore l'objet d'un procès, Louis peut être absous ; il peut être
innocent, que dis-je ? Il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. Mais
si Louis est absous, si. Louis peut être présumé innocent, que devient la
Révolution ? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la Liberté
deviennent des calomniateurs. » Et il demanda que, sans débats, on
guillotinât l'accusé. C'est
ainsi qu'il dépassait les hommes du 10 août par une violence qui, dans le
fond, devait répugner à son caractère de légiste. Mais il en voulait plus à
la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au peuple eut compromis
le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le poursuivre de ses dénonciations,
rendant impossible l'union des patriotes rêvée par Danton et Condorcet, et
dans laquelle son influence et sa personne auraient été éclipsées. On sait
que le projet de Constitution présenté par Condorcet était très démocratique.
Robespierre craignit que cela ne rendit les Girondins populaires. Aussi
peut-on dire que c'est par une sorte de surenchère à la politique des
Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur la propriété, il
exprime à la Convention des idées que nous appellerions aujourd'hui
socialistes : « ... Demandez,
dit-il, à ce marchand de chair humaine, ce que c'est que la propriété il vous
dira, en vous montrant cette longue bière qu'on appelle un navire, où il a
encaissé et serré des hommes qui paraissent vivants : « Voilà mes
propriétés, je les ai achetées tant par tête. » Interrogez ce gentilhomme qui
a des terres et des vassaux, ou qui croit l'univers bouleversé depuis qu'il
n'en a plus il vous donnera de la propriété des idées à peu près semblables. «
Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne ils vous diront que
la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit, le droit
héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, d'avilir et de
s'assurer légalement et monarchiquement les 25 millions d'hommes qui
habitaient le territoire de la France sous leur bon plaisir. « Aux
yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe de morale.
Pourquoi notre déclaration des droits semblerait-elle présenter la même
erreur en définissant la liberté « le premier des biens de l'homme, le plus «
sacré des droits qu'il tient de la nature ? » Nous avons dit avec raison
qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui ; pourquoi n'avez-vous pas
appliqué ce principe à la propriété, qui est une institution sociale, comme
si les lois éternelles de la nature étaient moins inviolables que les
conventions des hommes ? Vous avez multiplié les articles pour assurer la
plus grande liberté à l'exercice de la propriété, et vous n'avez pas dit un
seul mot pour en déterminer la nature et la légitimité, de manière que votre
déclaration paraît faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les
accapareurs, pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de
réformer ces vices en consacrant les vérités suivantes « I. La
propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la
portion de biens qui lui est garantie par la loi. « II.
Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de
respecter les droits d'autrui. « III.
Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, ni
à la propriété de nos semblables. « IV.
Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et immoral[4]. » Le 26
mai 1793, c'est Robespierre qui décida les Jacobins à l'insurrection, et il
le fit en termes singulièrement énergiques. « J'invite
le peuple, dit-il, à se mettre, dans la Convention nationale, en insurrection
contre tous les députés corrompus. (Applaudissements.) Je déclare qu'ayant reçu du peuple
le droit de défendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur celui qui
m'interrompt ou qui me refuse la parole, et je déclare que, moi seul, je me
mets en insurrection contre le président, et contre tous les membres qui
siègent dans la Convention. (Applaudissements.) » Toute la société se leva et
se déclara en insurrection contre les députés corrompus. Au 31
mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup de grâce
aux Girondins. Il défendait, avec quelque diffusion, la proposition de Barère
contre la commission des Douze. Vergniaud, impatienté, lui cria : « Concluez
donc !» « Oui, je vais conclure, répondit-il, et contre vous ! contre vous
qui, après la révolution du 10 août, avez voulu conduire à l'échafaud ceux
qui l'ont faite contre vous, qui n'avez cessé de provoquer la destruction de
Paris contre vous, qui avez voulu sauver le tyran contre vous, qui avez
conspiré avec Dumouriez contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les
mêmes patriotes dont Dumouriez demandait la tête contre vous, dont les
vengeances criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous
voulez faire un crime à ceux qui sont vos victimes ! Eh bien ! ma
conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de
Dumouriez et contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. » Cette
âpreté éloquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un accent original
et vraiment terrible au discours qu'il prononça, le 14 germinal an II, contre
Danton. J'ai déjà indiqué que Robespierre fut, à n'en pas douter, l'assassin
de Danton, quoi qu'en aient dit Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils
allèguent que Robespierre défendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an
II). Oui ; mais
comment le défendit-il ? Coupé (de l'Oise) avait accusé le tribun de
modérantisme. Danton répondit avec feu dans un long discours dont le Moniteur
n'analyse que la première partie : « L'orateur, dit l'auteur
robespierriste du compte rendu, après plusieurs morceaux véhéments, prononcés
avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits,
termine par demander qu'il soit nommé une commission de douze membres,
chargée d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y
répondre en présence du peuple. » Robespierre
profita de cette attitude d'accusé maladroitement prise par Danton, pour
l'accabler de sa bienveillance hautaine, pour le diminuer par de perfides
concessions à ses accusateurs. Sans doute, il déclara que Danton était un
patriote calomnié et Danton, absous, fut embrassé par le président du club.
Mais l'Incorruptible avait, comme en passant, établi deux griefs, alors
formidables, contre son rival « La Convention, dit-il, sait que j'étais
divisé d'opinion avec Danton que, dans le temps des trahisons avec Dumouriez,
mes soupçons avaient devancé les siens. Je lui reprochai alors de n'être plus
irrité contre ce monstre. Je lui reprochai alors de n'avoir pas poursuivi
Brissot et ses complices avec assez de rapidité, et je jure que ce sont là
les seuls reproches que je lui ai faits... » Les seuls reproches ! Mais
voilà Danton suspect d'indulgence pour Dumouriez et pour les Girondins.
N'était-ce pas le marquer d'avance pour le Tribunal révolutionnaire ? « Je me
trompe peut-être sur Danton, ajoutait Robespierre ; mais, vu dans sa famille,
il ne mérite que des éloges. Sous le rapport politique, je l'ai observé une
différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin,
quelquefois avec colère et s'il n'a pas toujours été de mon avis, conclurai-je
qu'il trahissait sa patrie ? Non ; je la lui ai toujours vu servir avec zèle.
» Une différence d'opinion ! Mais pour Robespierre il n'y avait, en dehors
de l'orthodoxie politique et religieuse, qu'erreur, vice et mensonge. Ainsi,
sous prétexte de disculper Danton de modérantisme, le Pontife avait attesté,
signalé l'indulgence et l'aveuglement de l'homme du 10 août. Au sortir de
cette séance fameuse, chacun pouvait se dire « Oui, Robespierre, le généreux
Robespierre a sauvé Danton mais Danton est suspect, Danton pense mal en
politique. » L'Incorruptible
ne perdit aucune occasion d'ôter à son rival sa popularité en le présentant
comme un indulgent, dupe ou complice de la réaction. On sait qu'il avait vu
les premiers numéros du Vieux Cordelier et encouragé Camille dans son
appel à la clémence voulait-il perdre ainsi et Camille et Danton ? L'embarras
qu'il montra quand ce fait lui fut rappelé à la tribune semble autoriser les
suppositions les plus défavorables. Il est incontestable qu'en cette occasion
il fut aussi déloyal que cruel envers Camille. Je vois aussi qu'il tendait
fréquemment des pièges à la bonne foi de Danton. On connaît l'affaire des
soixante-quinze Girondins désignés par Amar, officiellement sauvés par
Robespierre, troupeau tour à tour rassuré et tremblant, future majorité robespierriste
pour le jour où le dictateur arrêterait la Révolution et fixerait son pouvoir
personnel. Après Thermidor, Clauzel rappelait un jour ce fait à la tribune.
Alors, le bon Legendre voulut ôter à l'assassin de Danton le bénéfice de
cette clémence, si intéressée qu'elle fût. « Je vais vous dire, s'écria-t-il (3 germinal an
III), ce qui arriva
dans un dîner où je me trouvai avec Robespierre et Danton. Le premier lui dit
que la République ne pourrait s'établir que sur les cadavres des
Soixante-treize ; Danton répondit qu'il s'opposerait à leur supplice. — Robespierre
lui répondit qu'il voyait bien qu'il était le chef de la faction des
indulgents. » Legendre n'avait pas compris l'hypocrisie d'une réponse qui ne
tendait qu'à constater une fois de plus l'indulgence de Danton. Mais celui-ci
avait vu très clair dans le jeu de son adversaire ; il se sentait miné et
menacé par lui. Peu de jour avant son arrestation, un de ces Girondins
inquiets le consulta sur ce qu'il y avait à craindre ou à espérer. « Danton,
dit Bailleul, lui prit d'une main le haut de la tête, de l'autre le menton,
et, faisant jouer la tête sur son pivot « Sois tranquille, dit-il avec cette
voix qu'on lui connaissait, « ta tête est plus assurée sur tes épaules que la
mienne. » L'insouciance du tribun, son refus de fuir n'étaient donc pas de
l'ignorance, de l'aveuglement. Il devinait les mauvais desseins de
Robespierre, mais il ne croyait pas le péril si proche, et il comptait, pour
sauver sa tête, sur sa propre éloquence, sur sa popularité. On a
fait grand bruit du mot naïf de Billaud-Varenne, au 9 thermidor « La première
fois, dit-il, que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre se leva comme un
furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je voulais perdre les
meilleurs patriotes. » Indignation de commande l'occasion n'était pas mûre
encore pour perdre Danton il fallait d'abord détruire les hébertistes, ses
alliés possibles en cas de danger commun. Hébert une fois guillotiné,
Robespierre consentit à abandonner Danton, suivant l'expression de
Billaud-Varenne ; il céda aux objurgations patriotiques de Saint-Just, et
sacrifia l'amitié à la patrie, si on en croit Louis Blanc, qui s'écrie avec
émotion : « Ah ! quel trouble ne dut pas être le sien en ces moments funestes !
» Oui, je le crois, Robespierre au Comité se fait prier pour accepter la tête
de son rival. Oui, Billaud, Saint-Just le gourmandèrent je vois, j'entends
cette scène shakespearienne : Iago refusant ce qu'il brûle d'obtenir.
Et, certes, les larmes de ce faux Brutus nous duperaient encore, nous
croirions aux angoisses de son cœur, quand il vit Danton destiné à
l'échafaud, si nous n'avions pas la preuve écrite que lui-même fournit à la
calomnie les armes dont elle frappa les accusés de germinal. On a retrouvé et
publié en 1841 les notes secrètes qu'il fournit à Saint-Just, comme une matière
pour composer son terrible rapport. Là s'étale et siffle toute sa haine
contre celui qu'il avait feint de défendre aux Jacobins. Là, il ment avec
joie contre son frère d'armes et ses mensonges sont aussi odieux que
ridicules, soit qu'il accuse Danton d'avoir trahi et vendu la Révolution,
soit qu'il lui reproche d'avoir voulu se cacher au 10 août. C'est sur ce
texte même, orné et mis au point par Saint-Just, que fut condamné celui qui,
la veille encore, tendait fraternellement la main à Robespierre[5]. Que
deviennent, en présence de ce document, les allégations de Charlotte
Robespierre ? Elle dit, dans ses mémoires, que son frère voulait sauver
Danton. Et quelle preuve donne-t-elle ? qu'en apprenant l'arrestation de
Desmoulins, Robespierre se rendit à sa prison pour le supplier de revenir aux
principes. Pourquoi Camille ne voulut-il pas voir son ami ? Celui-ci dut, à
son vif regret, l'abandonner à son sort. Mais il avait voulu le sauver. Or,
Camille et Danton étaient trop liés pour qu'on pût sauver l'un sans l'autre.
Voilà le raisonnement de Charlotte Robespierre elle ne peut croire que son
frère n'ait pas voulu sauver un ami, un fidèle camarade avec qui elle vivait
familièrement, faisant sauter le petit Horace Desmoulins sur ses genoux.
Qu'eût-elle dit si elle avait pu lire, dans les Notes secrètes, cette
impitoyable critique du pauvre Camille et surtout les lignes où Robespierre,
sur une plaisanterie cynique de Danton, prête au pamphlétaire les mœurs les
plus infâmes ? Sur Camille comme sur Danton, il n'y a rien, dans le rapport
de Saint-Just, qui n'ait été soufflé par Robespierre. Danton,
avons-nous dit, comptait sur son éloquence pour sauver sa tête. Il eût suffi,
en effet, qu'il fût libre de parler soit à la barre de la Convention, soit au
Tribunal révolutionnaire, pour que son procès se terminât par un triomphe,
comme celui de Marat. Mais il ne s'agissait pas de juger Danton : « Nous
voulons, avait dit Vadier, vider ce turbot farci. » Il fallait
d'abord le bâillonner, ce qu'on ne pouvait faire sans l'aveu de Robespierre.
Si celui-ci, le n germinal, avait appuyé Legendre qui demandait que Danton
fût entendu, Danton était sauvé. Que dis-je ? si Robespierre se fût tu sur la
motion de Legendre, Danton obtenait audience. Il y eut un instant de trouble
et de révolte dans l'assemblée à l'idée de livrer l'homme du 10 août sans
l'avoir entendu. C'est alors que l'Incorruptible prononça cet infernal
discours où il mit toutes ses colères, toute sa haine fraternelle, une
énergie farouche, une éloquence terrible. En voici les principaux passages : « A ce
trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée aux
agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a parlé avant
le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet, qu'il s'agit d'un
grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui doivent
l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce changement qui paraît se
manifester dans les principes des membres de cette assemblée, de ceux surtout
qui siègent dans un côté qui s'honore d'avoir été l'asile des plus intrépides
défenseurs de la liberté ? Pourquoi une doctrine, qui paraissait naguère
criminelle et méprisable, est-elle reproduite aujourd'hui Pourquoi cette
motion, rejetée quand elle fut proposée par Danton, pour Basire, Chabot et
Fabre d'Eglantine, a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des
membres de cette assemblée ? Pourquoi ? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de
savoir si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur
l'intérêt du peuple français. (Applaudissements.) « ... Nous
verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole
pourrie depuis longtemps ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et
le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton ne pouvait-il pas s'appliquer à
Brissot, à Potion, à Chabot, à Hébert même, et à tant d'autres qui ont rempli
la France du bruit fastueux de leur patriotisme trompeur ? Quel privilège
aurait-il donc ? En quoi Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à
Fabre d'Eglantine, son ami et son confident, dont il a été l'ardent défenseur
? En quoi est-il supérieur à ses concitoyens ? Est-ce parce que quelques
individus trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour
de lui pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir ? Plus il a trompé
les patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit éprouver la
sévérité des amis de la liberté. « Et à
moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs on a voulu me faire croire qu'en
approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'à moi ; on me l'a
présenté comme un homme auquel je devais m'accoler, comme un bouclier qui
pourrait me défendre, comme un rempart qui, une fois renversé, me laisserait
exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit, les amis de Danton m'ont fait
parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs discours. Ils ont cru que le
souvenir d'une ancienne liaison, qu'une foi antique dans de fausses vertus,
me détermineraient à ralentir mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien
je déclare qu'aucun de ces grands motifs n'a effleuré mon âme de la plus
légère impression. Je déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton
dussent devenir les miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un
pas de plus pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme
une calamité publique. Que m'importent les dangers ? Ma vie est à la patrie ;
mon cœur est exempt de crainte et si je mourais, ce serait sans reproche et
sans ignominie. (On applaudit à plusieurs reprises.) « ... Au
reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour la patrie déjà
elle est une atteinte coupable portée à la liberté car c'est avoir outragé la
liberté que d'avoir mis en question s'il fallait donner plus de faveur à un
citoyen qu'à un autre tenter de rompre ici cette égalité, c'est censurer
indirectement les décrets salutaires que vous avez portés dans plusieurs
circonstances, les jugements que vous avez rendus contre les conspirateurs ;
c'est défendre aussi indirectement ces conspirateurs qu'on veut soustraire au
glaive de la justice, parce qu'on a avec eux un intérêt commun c'est rompre
l'égalité. Il est donc de la dignité de la représentation nationale de
maintenir les principes. Je demande la question préalable sur la proposition de
Legendre. » On sait
quel effet cette admirable et homicide harangue produisit sur Legendre et sur
la Convention tout entière. Une stupeur engourdit les âmes. La peur, la
lâcheté fermèrent les bouches et livrèrent au bourreau la victime demandée.
Jamais l'éloquence n'exerça, dans des circonstances plus tragiques, une
influence plus prodigieuse et plus criminelle. La mort
des Dantonistes, en supprimant la liberté de contradiction, donna toute
carrière à la rhétorique d'apparat où se complaisait Robespierre, et comme
lettré et comme prédicateur. Déjà il s'était plu à faire la théorie d'une
république fondée sur la vertu telle que l'entend Jean-Jacques dans son
rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire (5 nivôse an
II). Ces idées
constituent le fond du célèbre rapport du 18 pluviôse suivant, sur les
principes de morale politique. C'est là qu'il balance avec le plus d'art
et de bonheur ses antithèses favorites sur la vertu comparée au vice. « Nous
voulons, dit-il, un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles
soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées
par les lois où l'ambition soit le désir de mériter la gloire et de servir la
patrie où les distinctions ne naissent que de l'égalité même où le citoyen
soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple et le peuple à la justice ;
où la patrie assure le bien-être de chaque individu, et où chaque individu
jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie ; où
toutes les âmes s'agrandissent par la communication continuelle des
sentiments républicains, et par le besoin de mériter l'estimé d'un grand
peuple où les arts soient les décorations de la liberté, qui les ennoblit le
commerce, la source de la richesse publique, et non pas seulement de
l'opulence .monstrueuse de quelques maisons. « Nous voulons
substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, les
principes aux usages, les devoirs aux bienséances., l'empire de la raison à
la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, etc. » J'ai
déjà parlé du fameux discours du 18 floréal an II, sur les rapports des
idées religieuses et morales avec les principes républicains et sur les fêtes
nationales, où Robespierre proclama l'existence et organisa le culte de
l'Être suprême. Il y a là, parmi des banalités diffuses, de beaux morceaux
dignes de Jean-Jacques. Les deux harangues à la fête même de l'Être suprême
ne me semblent pas mériter, au point de vue littéraire, l'enthousiasme
lyrique de Louis Blanc. Mais les circonstances donnèrent une importance
extraordinaire à la parole de l'orateur, dont la tenue, l'attitude,
étonnèrent le peuple et éveillèrent l'ironie de ses collègues. L'imagerie
populaire a représenté Robespierre en habit bleu, cheveux poudrés, air de
gala, prêchant à la foule la religion nouvelle. On sait que le hasard ou la
malignité laissa un intervalle entre la Convention et son président, quand le
cortège se mit en marche. « A le voir, dit Fiévée, à vingt pas en avant des
membres de la Convention et des autorités convoquées, paré sans avoir l'air
plus noble, tenant à la main un bouquet composé d'épis de blé et de fleurs,
on pouvait distinguer les efforts qu'il faisait pour étouffer son orgueil
mais, au moment où les acteurs des théâtres de Paris, en costumes grecs,
chantèrent la dernière strophe d'une hymne adressée soi-disant à l'Être
suprême, et qui se terminait par ces vers qu'on adressait réellement à
Robespierre au nom du peuple français : S'il a rougi d'obéir des
rois, il est fier de t'avoir pour maître, à ce moment, tout ce que
l'homme renfermait d'ambition dans son sein éclata sur son visage il se crut
à la fois roi et Dieu. » C'est
alors qu'à demi voix, les amis de Danton le menacèrent et l'insultèrent à
l'envi. Cette scène est trop connue pour qu'il faille la rappeler en détail
disons seulement que jamais orateur ne parla dans une occasion aussi
extraordinaire, à la fois politique et pontife, président de la Convention et
fondateur d'un culte nouveau, acclamé officiellement et injurié tout bas par
son entourage, portant dans son cœur et sur son visage la joie d'avoir
réalisé un rêve surhumain et la rage d'être outragé dans son triomphe. Puis
il se sentit perdu, et Mme Le Bas l'entendit murmurer mélancoliquement, à son
retour chez Duplay : « Vous ne me verrez plus longtemps. » L'effroyable
loi du 22 prairial an II tendait à supprimer ceux qui avaient hué le Pontife
à la fête de l'Être suprême, dantonistes et indépendants. On sait comment
ceux-ci firent la révolution de Thermidor, pour sauver leur tête, avec l'aide
du terroriste Billaud. Je ne veux pas raconter, après M. d'Héricault, les
préliminaires de cette journée célèbre ni cette répétition générale de
son discours suprême que Robespierre fit aux Jacobins, le 13 messidor. Voici
seulement deux points qui me paraissent hors de doute, quoi qu'en dise le
spirituel critique, et qui expliquent tout ce discours : 1° Robespierre
voulait la fin de la Terreur, mais après la destruction de ses ennemis
personnels, dantonistes attardés comme Tallien, Thuriot, Dubois-Crancé,
Bourdon (de
l'Oise), ou
ultra-terroristes comme Billaud et les billaudistes ces hommes disparus, une
volonté unique aurait dirigé la République dans une voie légale, humaine,
pacifique, et Robespierre aurait été le dictateur par persuasion, le Périclès
de cet ordre nouveau ; 2° tout en gardant son influence sur les
affaires, tout en gouvernant par sa signature ou par ses manœuvres secrètes
dans son bureau de police, avec Saint-Just et Couthon, il crut devoir
s'absenter pendant quatre décades des séances du Comité de salut public.
Pourquoi ? par dégoût des hommes par lassitude morale ? Peut-être mais
surtout pour séparer ostensiblement sa personne des rivaux qu'il voulait
perdre. L'orgueilleux croyait les isoler. C'est lui qui s'isola. En délivrant
ses collègues de sa figure, de son éloquence, de toute sa personne
redoutable, il leur donna le courage et la liberté de conspirer contre lui.
Ecoutez les aveux de Billaud-Varenne (12 fructidor an II) : « L'absence de
Robespierre du Comité a été utile à la patrie, car il nous a laissé le temps
de combiner nos moyens pour l'abattre ; vous sentez que, s'il s'y était rendu
exactement, il nous aurait beaucoup gênés. Saint-Just et Couthon, qui y
étaient fort exacts, ont été pour nous des espions très incommodes. » De ces
deux remarques, il suit que le discours du 8 thermidor fut forcément ambigu,
et que l'orateur, ayant laissé respirer ses ennemis, eut affaire à plus forte
partie que s'il n'avait pas interrompu pendant un mois l'action terrifiante
de son éloquence. On s'était fait un courage en son absence on osa regarder
en face cette tête de Méduse, selon le mot de Boucher Saint-Sauveur. D'autre
part, il y a deux tendances dans le discours la clémence et la rigueur.
Robespierre, dit M. d'Héricault, mourut dans la peau d'un terroriste il ne
voulait que régulariser la Terreur à son profit. Robespierre, disent Louis
Blanc et M. Hamel, périt parce qu'il voulait faire enfin ce qu'avaient
proposé trop tôt Camille et Danton, parce qu'il voulait renverser l'échafaud.
Les uns et les autres ont raison Robespierre voulait dire « Je renverserai
l'échafaud, non demain, mais après-demain, quand cette poignée de méchants y
aura monté. » Mais il enveloppa ce programme dans des formules vagues, où
toute la Convention se sentit désignée. Et puis, quelle garantie avait-on que
ces quelques victimes lui suffiraient ? En sauvant la tête des collègues
menacés, chacun crut sauver la sienne. Quelque
confiance que Robespierre eût dans la puissance de sa parole, je crois qu'à
la veille de prononcer son discours, il avait senti, connu les résistances
que sa faute avait rendues possibles, et peut-être même s'était-il dit que
l'obscurité de ses paroles effraieraient le Centre et la Droite. Oui, il
était trop informé pour compter outre mesure sur l'appui problématique des
Soixante-Quinze, et des hommes comme Durand-Maillane. Mais cet esprit lent et
orgueilleux ne sut pas, ne voulut pas changer son plan d'attaque et de
défense. Dirai-je que son amour-propre littéraire répugna à sacrifier un
discours tout rédigé ? Il est positif qu'il travaillait depuis longtemps à ce
discours, qu'il y avait mis toute son âme, que c'eût été pour lui une
souffrance de supprimer ce beau testament politique. On n'aime pas
Robespierre ; mais on ne peut nier qu'il n'eût l'âme assez grande pour se
consoler d'un échec et de la mort par l'idée de laisser après lui un
chef-d'œuvre oratoire[6]. La promenade mélancolique
qu'on lui prête la veille de son duel, ses prévisions funèbres, tout cela
n'est pas une comédie comme il en joua souvent pour apitoyer sur lui-même. Mais je
crois aussi que, quand il relisait son discours, son orgueil lui rendait la
confiance, et qu'une fois à la tribune, écouté et applaudi, enivré lui-même
de sa parole, il se crut sûr de vaincre et que la désillusion finale lui fut
amère. On sait
que le Moniteur, pour plaire aux vainqueurs, résuma les paroles du
vaincu en dix lignes insignifiantes. Seul, le Républicain français osa
en donner une analyse étendue et fidèle. Mais le texte complet ne fut imprimé
que plusieurs semaines après la mort de Robespierre. On ignore donc quels
sont les passages que la Convention a particulièrement applaudis, ceux qui
l'ont laissée froide ou méfiante, et jamais il n'aurait été plus intéressant
d'avoir ces notes si incomplètes et si précieuses à la fois que les journaux
donnaient sur l'attitude de l'auditoire. Robespierre,
après un exorde classique et une vague esquisse de sa politique, également
éloignée de la violence hébertiste et de l'indulgence dantonienne, fit un
appel indirect aux honnêtes gens de la Droite. Puis il réfuta en ces termes
les accusations de dictature : « Quel
terrible usage les ennemis de la république ont fait du seul nom d'une
magistrature romaine Et si leur érudition nous est si fatale, que sera-ce de
leurs trésors et de leurs intrigues Je ne parle point de leurs armées mais
qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux
les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils m'ont expédiée les premiers il
y a trop d'insolence, à des rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leurs
couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres. » Qu'un
représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère sacré, « qu'un
citoyen français digne de ce nom puisse abaisser ses vœux jusqu'aux grandeurs
coupables et ridicules qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la
dégradation civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne
paraitra vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de
croire à la vertu Que dis-je, vertu C'est une passion naturelle sans doute
mais comment la connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent
jamais qu'à des passions lâches et féroces ces misérables intrigants qui ne
lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la
révolution à la suite de quelque personnage important et ambitieux, de je ne
sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de leurs
maîtres ?. Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et pures ;
elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, tourment et
délices des cœurs magnanimes cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle
compatissant pour les opprimés, cet amour plus sublime et plus saint de
l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui
détruit un autre crime elle existe cette ambition généreuse de fonder sur la
terre la première République du monde !... « Ils
m'appellent tyran... Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je les
gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les crimes, et
ils seraient reconnaissants Si je l'étais, les rois que nous avons vaincus,
loin de me dénoncer — quel tendre intérêt ils portent à notre liberté ! —, me
prêteraient leur coupable appui je transigerais avec eux. « Qui
suis-je, moi qu'on accuse ? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la
République, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons
m'outragent ; les actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la
part des autres sont des crimes pour moi un homme est calomnié dès qu'il me
connaît on pardonne à d'autres leurs forfaits on me fait un crime de mon
zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes
je ne jouis pas même des droits du citoyen que dis-je il ne m'est pas même
permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple. « Quand
les victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur disant :
C'est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en dispenser...
On disait aux nobles : C'est lui seul qui vous a proscrits ;
on disait en même temps aux patriotes : Il veut sauver les nobles ;
on disait aux prêtres : C'est lui seule qui vous poursuit ; sans lui,
vous seriez paisibles et triomphants ; on disait aux fanatiques :
C'est lui qui détruit la religion ; on disait aux patriotes persécutés :
C'est lui qui l'a ordonné, ou qui ne veut pas l’empêcher. On me
renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en
disant : Votre sort dépend de lui seul. Des hommes apostés dans
les lieux publics propageaient chaque jour ce système il y en avait dans le
lieu des séances du tribunal révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis
de la patrie expient leurs forfaits ils disaient : Voilà des
malheureux condamnés qui est-ce qui en est la cause ? Robespierre. On
s'est attaché particulièrement à prouver que le tribunal révolutionnaire
était un tribunal de sang, créé par moi seul, et que je maîtrisais
absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et même tous les
fripons, car on voulait me susciter des ennemis de tous les genres. Ce cri
retentissait dans toutes les prisons ce plan de proscription était exécuté à
la fois dans tous les départements par les émissaires de la tyrannie. Mais
qui étaient-ils, ces calomniateurs ? ... » Ce sont
ceux qui ont blasphémé à la fête de l'Être Suprême « Croirait-on qu'au sein
de l'allégresse publique, des hommes aient répondu par des signes de fureur
aux touchantes acclamations du peuple ? Croira-t-on que le président de la
Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que
ces hommes étaient des représentants du peuple ? Ce seul trait explique tout
ce qui s'est passé depuis. La première tentative que firent les malveillants
fut de chercher à avilir les grands principes que vous aviez proclamés et à
effacer le souvenir touchant de la fête nationale tel fut le but du caractère
et de la solennité qu'on donna à ce qu'on appelait l'affaire de Catherine
Théos... « Oh !
je la leur abandonnerai sans regret, ma vie J'ai l'expérience du passé, et je
vois l'avenir ! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre au moment où
il n'est plus permis de la servir et de défendre l'innocence opprimée
Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où l'intrigue triomphe
éternellement de la vérité, où la justice est un mensonge, où les plus viles
passions, où les craintes les plus ridicules occupent dans les cœurs la place
des intérêts sacrés de l'humanité ?... En voyant la multitude des vices que
le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai
craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux de la postérité par
le voisinage impur des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincères
amis de l'humanité, et je m'applaudis devoir la fureur des Verrès et des
Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et
tous les gens de bien. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la
liberté accablés par la calomnie mais leurs oppresseurs sont morts aussi Les
bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions
différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser vos
âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine Non, Chaumette, non,
la mort n'est pas un sommeil éternel Citoyens, effacez des tombeaux cette
maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre sur la
nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui insulte à la mort gravez-y
plutôt celle-ci : la mort est le commencement de l'immortalité ! » Dans sa
péroraison, il changea de ton et de but. C'est là qu'avec d'effrayantes et
vagues formules, il désignait de nouvelles victimes pour l'échafaud : « Quel
est le remède à ce mal ? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité
de sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le subordonner au Comité de
salut public épurer le Comité de salut public lui-même, constituer l'unité du
gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le
centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de
l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice
et de la liberté tels sont les principes. S'il est impossible de les réclamer
sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les principes sont
proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le
taire ; car que peut-on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir
pour son pays ? « Je
suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est
point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie les
défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des
fripons dominera. » Cette
vaste harangue, diffuse et inégale, mais où brillent des traits sublimes,
sembla d'abord assurer la victoire à Robespierre. Déjà la Convention avait
ordonné l'impression et l'envoi aux départements mais les conspirateurs
jetèrent le masque et jouèrent résolument leur tête, accusant l'orateur de
dictature. Le décret fut rapporté, et la querelle suprême remise au
lendemain. Le soir
du même jour, Robespierre lut son discours aux Jacobins. Il y remporta le
plus vif succès et mit le club en rébellion morale contre la Convention,
malgré l'opposition de Billaud et de Collot. Mais on ne connaît cette séance
oratoire que par les confidences de Billaud lui-même, narrateur trop partial
pour être exact et complet[7]. Le seul fait certain, c'est
que, le lendemain, Robespierre et Saint-Just se présentèrent à la Convention
avec l'appui notoire de la plus grande autorité révolutionnaire. Si
Robespierre avait pu parler, la journée tournait en sa faveur mais la
sonnette de Thuriot étouffa sa voix, rendant ainsi à son éloquence le suprême
hommage qu'on avait rendu à Vergniaud et à Danton, quand on les avait
bâillonnés pour les tuer. IV. — LA RHÉTORIQUE DE ROBESPIERRE CHARLES Nodier est presque le seul
écrivain qui ait discuté le mérite littéraire de Robespierre, mais il l'a
fait avec sa fantaisie extravagante et paradoxale, avec un air de
mystification. On n'a pas encore sérieusement préparé les éléments d'une
critique de ce talent oratoire, qui s'imposa et régna un temps sur la France.
Voyons donc ce que les contemporains pensaient de cet homme politique
considéré comme orateur, ce que lui-même pensait de lui, quels sont les
principaux procédés de sa rhétorique. A la
Constituante, Robespierre s'était montré préoccupé de sa réputation d'homme
de lettres, avec une irritabilité douloureuse d'amour-propre. Sous le
politique austère et déjà redoutable, on démêlait en lui le candidat au prix
d'éloquence. On a vu quels sarcasmes lui attira cette vanité littéraire, et
comment, sous le feu de la raillerie, il s'éleva au-dessus de lui-même dans
les derniers mois de la législature, soit qu'il improvisât une réponse à la
consultation réactionnaire de l'abbé Raynal, soit qu'il demandât
l'inéligibilité des représentants actuels. Depuis ce moment jusqu'à sa mort,
il ne cessa de faire des progrès, à force d'application fiévreuse, et de
monter chaque jour d'un degré, comme orateur, dans son estime et dans celle
du public son discours testamentaire du 8 thermidor couronnera avec éclat
tant de luttes intimes contre la lenteur de sa propre imagination, tant de
fermeté patiente contre les moqueries ou l'indifférence de l'opinion. En 1792
et en 1793, ces progrès sont attestés par les procédés mêmes dont usent ses
ennemis pour atténuer les effets de son éloquence. Ce sont des gamineries
inconvenantes comme celle de Louvet lui bâillant au nez ou de Rabaut
affectant la plus ironique inattention. Dans ses mémoires, l'auteur de
Faublas, surpris par l'éclosion du talent oratoire de Robespierre, voit là un
phénomène qu'une collaboration secrète peut seule expliquer : « Détestable
auteur et très mince écrivain, dit-il, il n'a aujourd'hui d'autre talent que
celui qu'il est en état d'acheter. » Non, Robespierre n'eut pas ses faiseurs,
comme Mirabeau, et il n'y a pas à craindre, quoi qu'en dise Mercier, qu'un
Pellenc ou un Reybaz revendique la paternité des discours sur la guerre ou de
l'homélie sur l'Être suprême. « Il y règne une trop grande unité, dit
justement M. d'Héricault, on y trouve trop les traces d'un tempérament et de
défauts qui eussent disparu sous la main d'hommes comme Sieyès ou Saint-Just
ou Fabre d'Eglantine, ou l'obscur prêtre apostat qu'on désigne aussi comme
son secrétaire-compositeur. » La vérité, c'est que ses ennemis le calomnient
jusque dans son talent, dont ils font ainsi un involontaire éloge. On ne
peut contester ni la quantité ni la qualité de ses succès oratoires il est
sûr qu'aux Jacobins l'enthousiasme pour sa parole devint peu à peu du
fanatisme. Ne dites pas que sa dictature, une fois fondée, lui valut des
applaudissements serviles ou payés à l'époque où il a contre lui la majorité
des Jacobins eux-mêmes (fin 1791), comme à l'époque où il inaugure son attitude
religieuse au milieu du Paris d'Hébert et de Chaumette, il remporte, lui qui
est presque seul contre presque tous, des triomphes de tribune qu'il faut
bien attribuer tout entiers à son talent et à son caractère. On voit que son
éloquence travaillée, académique, toujours grave et décente,
imperturbablement sérieuse et dogmatique, plaisait au peuple, lui semblait le
comble de l'art, un beau mystère de science et de foi. Quelques lettrés
s'étonnaient de cette faveur et Baudin (des Ardennes), dans son panégyrique des
Girondins, se demandera comment une parole si ornée et guindée a pu en
imposer si longtemps aux âmes incultes. « La popularité, dit-il, ne se
trouvait ni dans son langage, ni dans ses manières ; ses discours,
éternellement polémiques, toujours vagues et souvent prolixes, n'avaient ni
un but assez sensible, ni des résultats assez frappants, ni des applications
assez prochaines pour séduire le peuple. » Ils le séduisaient cependant, par
les qualités même ou les défauts que signale Baudin. A la fin, aux Jacobins,
dit Daunou, « il pouvait discourir à son gré sans crainte de contradiction ni
de murmures il recueillait, il savourait les longs applaudissements d'un
immense auditoire[8]. Un fait peu connu donnera une
juste idée de l'enthousiasme presque religieux qu'il excitait parmi les
frères et amis dès la fin de 1792 les membres de la Société ouvraient une
souscription pour imprimer et répandre ses principaux discours. Mais
que pensaient de son talent les rares esprits dont les passions du temps
n'avaient pas altéré tout à fait la finesse critique ? André Chénier raille
quelque part « les beaux sermons sur la Providence de ce parleur connu par sa
féroce démence ». Le plus grand styliste d'alors, Camille Desmoulins, est
parfois lyrique sur l'éloquence de l'Incorruptible. Tantôt, il trouve qu'aux
Jacobins, dans le débat sur la guerre, « le talent de Robespierre s'est élevé
à une hauteur désespérante pour les ennemis 'de la liberté il a été sublime,
il a arraché des larmes ». Tantôt il s'écrie, à propos de la réponse à Louvet :
« Qu'est-ce que l'éloquence et le talent, si vous n'en trouvez pas dans ce
discours admirable de Robespierre, où j'ai retrouvé d'un bout à l'autre
l'ironie de Socrate et la finesse des Provinciales, mêlées de deux ou trois
traits comparables aux plus beaux endroits de Démosthène ? » Certes, ces
éloges ont leur poids mais Camille, bon camarade, partisan exalté, ne se
laisse-t-il pas aveugler ici par son admiration pour le caractère de
Robespierre ? Ne se monte-t-il pas un peu la tête, par passion politique,
quand sa plume attique et légère compare à Socrate et à Pascal le rhéteur
laborieux ? Ses éloges feront place à un froid dédain quand l'auteur du Vieux
Cordelier se sera rapproché de Danton. Un
autre hommage vint à Robespierre et dut flatter voluptueusement son
amour-propre l'arbitre du goût académique, La Harpe, lui écrivit, en 1794,
pour le féliciter de son discours sur l'Être suprême, comme si l'admiration
ralliait l'ancien régime au génie de Robespierre. Mais bientôt La Harpe se
vengea de sa propre platitude en écrivant contre la littérature
révolutionnaire des pages furibondes. Tous ces jugements sont donc entachés
de partialité, et je ne trouve une note juste, une impression froide et équitable,
encore qu'un peu sévère, que dans les mémoires du littérateur Garat. « Dans
Robespierre, dit-il, à travers le bavardage insignifiant de ses
improvisations journalières, à travers son rabâchage éternel sur les droits
de l'homme, sur la souveraineté du peuple, sur les principes dont il parlait
sans cesse, et sur lesquels il n'a jamais répandu une seule vue un peu exacte
et un peu neuve, je croyais apercevoir, surtout quand il imprimait, les
germes d'un talent qui pouvait croître, qui croissait réellement, et dont le
développement entier pouvait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de
mal. Je le voyais, dans son style, occupé à étudier et à imiter ces formes de
la langue qui ont de l'élégance, de la noblesse et de l'éclat. D'après les
formes mêmes qu'il imitait et qu'il reproduisait le plus souvent, il m'était
facile de deviner que toutes ses études, il les faisait surtout dans
Rousseau. » C'est
bien là l'opinion des rares contemporains qui ont gardé assez de sang-froid
pour juger dans Robespierre l'artiste et l'orateur il est à leurs yeux un bon
élève, un imitateur appliqué de Rousseau. Le même Garat dit ailleurs de celui
qu'il appelle le dictateur oratoire : « Il cherche curieusement
et laborieusement les formes et les expressions élégantes du style il écrit,
le plus souvent, ayant près de lui, à demi ouvert, le roman où respirent en
langage enchanteur les passions les plus tendres du cœur et les tableaux les
plus doux de la nature, la Nouvelle Héloïse. » Robespierre ne laissait
échapper d'ailleurs aucune occasion de se présenter comme un disciple, un
champion du bon Jean-Jacques. Mais surtout il tient à passer pour un écrivain
décent et noble, selon la tradition académique. Après la gloire de
réformateur moral et religieux, il ambitionne surtout celle d'être pour la
postérité un orateur classique. Le faible Garat veut-il flatter cet homme
terrible ? Il lui écrit : « Votre discours sur le jugement de Louis Capet et
ce rapport (sur les puissances étrangères), sont les plus beaux morceaux qui aient paru dans
la Révolution ils passeront dans les écoles de la République comme des modèles
classiques. » Oui,
tenir un jour une place dans une anthologie oratoire, vivre dans la mémoire
des générations futures comme le mieux disant des orateurs moralistes, être
l'objet d'enthousiastes biographies scolaires, où il apparaîtrait dans son
attitude studieuse et austère, comme un instituteur du genre humain et le
premier disciple de Jean-Jacques, tel est l'idéal de ce rêveur né pédagogue.
Certes, il n'imagine cette gloire qu'à travers les souvenirs de l'antiquité
grecque et romaine, et toute sa religiosité ne l'empêche pas de s'offrir à
lui-même comme modèles les grands harangueurs de Rome et d'Athènes. Mais
l'orateur antique se piquait d'être un politique complet, d'exceller dans
toutes les fonctions de la vie publique, au forum, au temple, à la palestre,
à l'armée. Presque tout ce rôle a été repris, au tort de la Terreur, par
quelques hommes d'Etat républicains qui parlaient et agissaient à la fois,
comme Saint-Just, qu'on vit tout ensemble homme de guerre et de tribune,
comme la plupart des représentants missionnaires. Couthon lui-même, le
paralytique Couthon, se montrait presque aussi capable d'agir que de pérorer.
Robespierre est, avec Barère, un des rares révolutionnaires de marque qui
n'ait reproduit en sa personne qu'une des faces de l'orateur antique. Tout son
rôle fut de parler. Il attribua une importance exclusive à l'éloquence
considérée comme éloquence, inspirée non par des faits, mais par la méditation
solitaire, visant moins à provoquer des actes que des pensées et des
sentiments. Cette conception toute littéraire de l'art de la parole fit le
prestige et la faiblesse de la politique de Robespierre. Les appels qu'il
adressa, en artiste, à l'imagination et à la sensibilité de ses
contemporains, lui valurent des applaudissements et une flatteuse renommée chez
ces Français épris de la virtuosité oratoire. Mais son erreur fut de penser
que la parole suffisait à tout. Cette confiance imperturbable dans la
toute-puissance de l'outil qu'il forgeait et polissait sans cesse lui fit
croire qu'il possédait un talisman pour vaincre ses ennemis, sans avoir
besoin d'agir ; voilà pourquoi, dans la séance du 8 thermidor, il n'apporta
pas d'autre machine de guerre qu'un rouleau de papier. Si on
veut maintenant étudier de plus près comment lui viennent ses idées, comment
il les dispose et les exprime, il faut d'abord remarquer que son imagination
est lente et laborieuse. Elle ne s'éveille et ne s'échauffe que dans le
silence du cabinet. Même alors, elle est inhabile à cet écart si commun en
France et au dix-huitième siècle de saisir rapidement les rapports entre les
idées, art qui est le fond de l'esprit de conversation, alors si florissant.
A ce point de vue comme au point de vue de l'inspiration, Robespierre n'offre
ni les qualités ni les défauts de notre race. Il s'assimile avec peine ce que
d'autres ont pensé et il pense maigrement. Je crois que M. d'Héricault a eu
raison de dire : « Son esprit lent, son cerveau aisément troublé par des
appréhensions et où toute pensée nouvelle ne se présentait jamais qu'avec des
formes indécises ou menaçantes, le rendaient rebelle à toute idée survenant
brusquement[9]. » Ainsi l'idée de
république, subitement produite après la fuite à Varennes, le déconcerte et
lui répugne pendant de longs mois. Là où d'autres Français ont déjà évolué
dans une pirouette, il lui faut un délai infini pour achever un lent et
circonspect travail d'intime changement d'opinion. De même dans la mise en
ordre de ses propres pensées, c'est avec peine qu'il passe d'un argument à un
autre, c'est avec raideur qu'il quitte une attitude oratoire pour en revêtir
une seconde, même prévue et déjà essayée par lui. Il lui faut une ornière, il
s'y plaît, la suit jusqu'au bout, et la prolonge chaque jour davantage. De là
ces éternelles redites, ce délayage, ce retour des mêmes thèmes chaque fois
plus développés. Il ne se sent en sûreté, il n'est maître de lui que dans une
formule qui lui soit familière. Les interruptions le dérangent et
l'exaspèrent tous ont ri d'un sarcasme avant qu'il en ait saisi la portée.
Même un compliment brusque le déconcerte : il craint un piège, un
sous-entendu. Il lui faut une galerie muette et applaudissante, et il
n'excelle que dans le monologue « son rôle de pontife lui plaît en partie
comme monologue[10] », parce qu'il lui assure
un assentiment silencieux, un droit à n'être jamais interrompu, c'est-à-dire
désarçonné. Michelet
nous le montre courbé sous la lampe de Duplay et raturant, raturant encore,
raturant sans cesse, comme un écolier qui s'applique et dont l'imagination
laborieuse, ne peut ni aboutir ni se contenter. Il y a du vrai dans cette
vue. Pourtant, voici un renseignement tout autre sur sa méthode de
composition. Je l'emprunte à Villiers qui, en i7go, avait passé sept mois
auprès de Robespierre, comme secrétaire bénévole et non payé, et dont, à ce
titre, les Souvenirs ont quelque intérêt pour l'histoire : « Robespierre,
dit-il, écrivait vite correctement, et j'ai copié de ses plus longs discours qui
n'avait pas six ratures. » Comment concilier cette indication avec
l'aspect si souvent décrit, clue présente le manuscrit du discours du 8
thermidor, dont quelques pages sont noires de ratures ? Cette
apparente contradiction entre ce témoignage et ce document va nous donner le
secret de la méthode de composition et de style de Robespierre. Quel
est le caractère des ratures du fameux manuscrit ? L'auteur supprime des
tirades, des paragraphes il les supprime en les raturant tout entiers. Mais
presque jamais il n'efface un mot, un membre de phrase, pour les remplacer.
Il change le fond il touche très peu à la forme. D'où il suit qu'il modifie
sans cesse le plan de son discours, qu'il en corrige rarement le style.
Villiers a donc raison de dire : « Robespierre écrivait vite »,
et la tradition n'a pas tort de dire : « Robespierre composait
péniblement, et ses discours sentaient l'huile ». On a vu
comment l'homélie sur l'Être suprême, composée longtemps avant le jour où
elle fut prononcée, s'était peu à peu accrue d'incessantes additions dans la
pensée et sous la plume de l'auteur, jusqu'à former une harangue énorme. De
même, la plupart des grands discours de Robespierre ont été ainsi inventés et
formés d'avance, avant l'heure de leur publication. Puis, dans sa mémoire ou
sur le papier, ces discours, en attendant l'occasion de paraître enfin,
commençaient à se développer, à s'annexer toutes les idées nouvelles que les
faits suggéraient. Leur cadre mobile, sans cesse distendu, défait et reformé,
recevait incessamment des arguments inattendus, semblables pour la forme,
fort disparates pour le fond, parfois contradictoires. L'heure de la tribune
sonnait, et le discours se produisait, sans que cet incessant travail de
développement fût achevé à vrai dire, Robespierre eût attendu vingt ans
l'heure décisive, que son œuvre n'eût pas été plus fixée pour cela. Chacun de
ses discours est l'histoire de son âme depuis la dernière fois qu'il a pris
la parole. Il
arrive que l'étendue de son poème sans cesse enflé inquiète son goût alors,
non sans douleur, il retranche quelques-uns de ces morceaux, parce qu'il le
faut, parce qu'il ne peut lire à la tribune tout ce que lui a suggéré son
imagination en politique et en morale depuis son dernier discours. De là, les
ratures du manuscrit du 8 thermidor. Mais chacun de ces morceaux s'est
présenté à son esprit dans une forme aisée, abondante, analogue à sa pensée
sa plume a écrit sous la dictée facile de son imagination sans cesse en
travail solitaire, de sa méditation qui tourne et s'évertue sans relâche,
comme une roue dans une usine. C'est aussi la facilité acquise du nullus
dies sine linea : en Robespierre, le scribe aide l'auteur. Mais le
développement du discours ne s'arrête pas toujours quand l'orateur descend de
la tribune il arrive à Robespierre de reprendre sa harangue, de la répéter,
revue et augmentée, de l'imposer jusqu'à trois fois à ses auditeurs, comme le
discours sur la guerre, dont les trois éditions successives marquent chacune
un progrès d'abondance sur la précédente. Ce rabâchage est un besoin d'esprit
chez ce prédicateur et Michelet a finement montré qu'une telle monotonie, à
coup sûr littéraire, se trouve être un bon moyen politique et par conséquent
oratoire. Le
style de Robespierre fut toujours académique. Rarement il sortit de sa bouche
ou de sa plume un mot trivial, familier ou qui reflétât le ton simple et
négligé de la conversation. Il ne désigne guère que par des périphrases ou
des allusions les réalités actuelles, les faits et les hommes trop récents
pour que l'imagination ait eu le temps de les ennoblir. Même les réalités de
sa propre politique, le Tribunal révolutionnaire, la guillotine, la
dictature, la Terreur, il hésite à les nommer de leur nom, alors qu'il les
désigne le plus clairement. Si les monuments de la Révolution disparaissaient
un jour, et qu'il ne restât que les discours de Robespierre pour faire
connaître les institutions, les hommes, la langue de l'époque, l'érudit
pâlirait en vain sur ces généralités vagues, si conformes aux préceptes de
Buffon. Il semble que l'orateur parle, écrive en dehors du temps et de
l'espace, pour tous les moments et pour tous les lieux. Ecrit-il donc mal ?
Non, certes, en ce sens que son style convient justement à sa pensée, qui
est, elle-même, générale, abstraite, issue de la méditation solitaire dans le
silence du cabinet. Il ne se guinde pas pour écrire ainsi ses idées se
présentent à lui sous cette forme académique, et chez lui le langage
extérieur est d'accord avec ce que les philosophes appellent le langage
intérieur. Quand
il nomme, il ne nomme guère que les morts, que l'échafaud a déjà transfigurés
pour la haine ou pour l'amour. Tant que Brissot, Hébert, Danton firent partie
de la réalité tangible et par conséquent triviale aux yeux du spiritualisme
classique, il évite de prononcer leur nom. Sitôt que Sanson a fait tomber
leurs têtes, ils deviennent, aux yeux de Robespierre, les personnifications
du vice et de l'erreur. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des types il peut
les nommer, sans faillir au goût, mais il les ennoblit aussitôt d'une
épithète classiquement injurieuse, et il dit : Danton, ce monstre...
autant par tactique littéraire que par pudeur politique. Enfin,
cette rhétorique deviendra entre ses mains une arme de tyrannie. Ses vagues
allusions porteront l'effroi ou le repentir chez ses ennemis elles lui
permettront de ne pas s'engager trop, de reculer à temps si l'effet est
manqué ou si l'opinion proteste. Oui, ces formules de manuel glacent de
terreur les ennemis de ce virtuose en l'art de parler. Si on ne se défend
pas, on est perdu. Si on se défend, on se reconnaît donc ? Un jour, Bourdon (de l'Oise) se voit désigné par une de ces
périphrases si claires à la fois et si entortillées. Il se sent déjà bouclé,
couché sur la bascule. Il pousse un cri, un hoquet d'agonie. Robespierre
s'interrompt, dirige son binocle vers lui, et dit froidement : « Je n'ai
pas nommé Bourdon ; malheur à qui se nomme ! » Il
serait curieux d'étudier en détail l'emploi qu'il fait des figures de
rhétorique, à la fois comme moyen littéraire et comme moyen politique. Il
pratique avec prédilection la réticence, l'omission, la prétermission, que
sais-je encore ? tous les modes de diction qui éveillent en l'auditeur des
sentiments vagues, une admiration vague, une terreur vague, une vague
espérance. Il fait peser sur les esprits comme la tyrannie de l'incertitude
et un des effets les plus profonds de son éloquence, c'est qu'on se disait,
après l'avoir ouï Qu'a-t-il voulu dire ? Quelle est sa vraie pensée ? Ce
mystère redoublait la fidélité ardente de ses dévots et l'effroi lâche de ses
ennemis. Je l'ai
dit : ce qui me frappe en Robespierre, ce qui nous déconcerte, c'est
qu'il est d'une autre race que les autres hommes d'État français. On
retrouverait, je crois, dans la série de nos, politiques remarquables, et je
cite au hasard Henri IV, Richelieu, Mirabeau, Danton, Napoléon lui-même, qui
sut se franciser, on retrouverait, dis-je, des ressemblances fondamentales,
une pensée claire, peu d'imagination, Te goût et le don d'agir. Robespierre,
qui gouverna la France par la persuasion, fut au contraire un mystique et un
inactif. Je retrouve ce même tempérament antifrançais dans le style oratoire
du pontife de l'Être suprême. Il lui manque ce que possédait à un si haut
degré l'éloquence de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, je peux dire le
trait. Robespierre n'a pas d'esprit, pas de mots frappés en médailles, pas de
formules vives, courtes et suggestives. Il rêve, il déduit, il raisonne, il
parle pour lui, quand la parole de Danton est vive, hachée, sautillante comme
eût pu l'être une conversation lyrique avec Diderot. Le Français a peur
d'ennuyer, il se hâte, ou s'il s'attarde, il s'excuse Robespierre prend son
temps et ses aises. Il est lent et monotone. Il n'est remarquable, que quand
il est sublime et il le devient deux ou trois fois quand il parle de la
conscience, de sa conscience à lui, de la haute dignité de sa vie et de sa
pensée. Mais quel singulier phénomène, et antipathique à notre race, qu'une
éloquence où on ne retrouve rien de l'esprit de Rabelais, de Molière, de
Pascal, de Voltaire ! Michelet,
Louis Blanc, M. d'Héricault ont représenté Robespierre, décrit son action,
monotone comme son style et pourtant puissante. Ses portraits sont tous
dissemblables et contradictoires. Charlotte Robespierre affirme, dans ses
mémoires, que le plus ressemblant est celui de la collection Delpech, où il a
un air de douceur que démentent presque tous les témoignages. Boilly l'a
représenté jeune, gras, florissant, l'air studieux et un peu borné (musée
Carnavalet). Mais,
parmi tant de portraits célèbres, j'incline à croire que le dessin de
Bonneville, auquel tous les autres ressemblent par quelque point, est la plus
fidèle image de Robespierre tel que le peuple le voyait. Ses ennemis
s'accordent à comparer sa figure à celle d'un chat sauvage[11]. Beaulieu dit : « C'était,
en 1789, un homme de trente ans, de petite taille, d'une figure mesquine et
fortement marquée de petite vérole ; sa voix était aigre et criarde, presque
toujours sur le diapason de la violence des mouvements brusques, quelquefois
convulsifs, révélaient l'agitation de son âme. Son teint pâle et plombé, son
regard sombre et équivoque, tout en lui annonçait la haine et l'envie[12]. » Le témoignage de
Thibaudeau est analogue : « Il était d'une taille moyenne, avait la
figure maigre et la physionomie froide, le teint bilieux et le regard faux,
des manières sèches et affectées, le ton impérieux, le rire forcé et
sardonique. Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses vêtements, et il
avait conservé la poudre, lorsque personne n'en portait plus...[13] » Etienne Dumont, qui avait
causé avec lui, trouvait qu'il ne regardait point en face et qu'il avait dans
les yeux un clignotement continuel et pénible[14]. Toutes ces impressions ont été
résumées dans un pamphlet thermidorien d'une façon qui a semblé aux
contemporains si heureuse et si vraie que les innombrables factums qui
parurent presque en même temps le plagièrent mot pour mot : « Sa
taille était de cinq pieds deux ou trois pouces ; son corps jeté d'aplomb sa
démarche ferme, vive et même un peu brusque ; il crispait souvent ses mains
comme- par une espèce de contraction de nerfs le même mouvement se faisait
sentir dans ses épaules et dans son cou, qu'il agitait convulsivement à
droite et à gauche ses habits étaient d'une propreté élégante, et sa
chevelure toujours soignée sa physionomie, un peu renfrognée, n'avait rien de
remarquable son teint était livide, bilieux ses yeux mornes et éteints un
clignement fréquent semblait la suite de l'agitation convulsive dont je viens
de parler il portait toujours des conserves. Il savait adoucir avec art sa
voix naturellement aigre et criarde, et donner de la grâce à son accent
artésien mais il n'avait jamais regardé en face un honnête homme[15]. » Michelet
parle des deux binocles qu'il maniait à la tribune avec dextérité. Il portait
à la fois des bésicles vertes, qui reposaient ses yeux fatigués, et un
binocle qu'il appliquait de temps en temps sur ses lunettes pour regarder ses
auditeurs en 1794, ce maniement glaçait de terreur les personnes qu'il fixait
du haut de la tribune. Fiévée
le vit aux Jacobins dans une des séances fameuses où il parla contre Hébert,
et il nous a donné un croquis de son action oratoire « Robespierre
s'avança lentement. Ayant conservé à peu près seul à cette époque le costume
et la coiffure en usage avant la Révolution, petit, maigre, il ressemblait
assez à un tailleur de l'ancien régime il portait des bésicles, soit qu'il en
eût besoin, soit qu'elles lui servissent à cacher les mouvements de sa
physionomie austère et sans aucune dignité. Son débit était lent, ses phrases
étaient si longues que chaque fois qu'il s'arrêtait en relevant ses lunettes
sur son front, on pouvait croire qu'il n'avait plus rien à dire mais, après
avoir promené son regard sur tous les points de la salle, il rabaissait ses
lunettes, puis ajoutait quelques phrases aux périodes déjà si allongées
lorsqu'il les avait suspendues. » Voilà
ce que les contemporains nous ont laissé de plus vraisemblable sur le
physique de Robespierre, sur son attitude à la tribune ; le reste n'est que
passion et fantaisie. FIN DE L'OUVRAGE
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[1]
Histoire de Robespierre, d'après des papiers de famille et des documents
entièrement inédits, 1866-1867, vol in-8°, t. I, p. 17.
[2]
Charlotte Robespierre cite dans ses mémoires (Laponneraye, Œuvres de
Robespierre, t. II, p. 475), une dédicace que son frère avait projeté
d'adresser aux mânes de Rousseau : « Je t'ai vu dans tes derniers jours, disait
Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie orgueilleuse j'ai
contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte des noirs chagrins,
auxquels t'avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors, j'ai compris
toutes les peines d'une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité elles ne
m'ont pas effrayé. La confiance d'avoir voulu le bien de ses semblables est le
salaire de l'homme vertueux vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui
environne sa mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme
toi, je voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix même
d'un trépas prématuré. »
[3]
J. Guillaume, Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la
Convention nationale, t. IV, p. 714.
[4]
Voir mon Histoire politique de la Révolution, p. 290.
[5]
Discours de Billaud du 12 fructidor an II : « La veille où (sic)
Robespierre consentit à l'abandonner, ils avaient été ensemble à une campagne,
à quatre lieues de Paris, et étaient revenus dans la même voiture. » C'est
peut-être à cette campagne qu'eut lieu le dîner dont parlent Vilain-Daubigny et
Prudhomme, et où Robespierre resta sourd à la voix fraternelle de Danton.
[6]
Il n'est pas moins préoccupé de passer pour un honnête homme aux yeux de la
postérité, comme l'indique ce beau mouvement de son discours : « Les
lâches ils voudraient donc me faire descendre au tombeau avec ignominie Et je
n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un tyran ! » La même
préoccupation lui avait inspiré, dans les derniers temps de sa vie, ces vers
que nous a transmis Charlotte Robespierre :
Le seul tourment
du juste à son heure dernière,
Et le seul dont
alors je serai déchiré,
C'est de voir en
mourant la pâle et sombre envie
Distiller sur
mon front l'opprobre et l'infamie,
De mourir pour
le peuple et d'en être abhorré.
Sa crainte se réalisa, à en croire le compte rendu de
la séance du 9 thermidor publié par un journal peu connu, la Correspondance
politique de Paris et des départements : « Robespierre demande en vain
la parole il est hué par le peuple. » Cf. Vatel, Vergniaud, t. II, p.
167.
[7]
Réponse de J.-N. Billaud aux inculpations qui lui sont personnelles, an
III, in-8°. Voici les paroles qu'il prête à Robespierre : « Aux agitations de
cette assemblée, a-t-il dit, il est aisé de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas
ce qui s'est passé ce matin à la Convention. Il est facile de voir que les
factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple au reste, je les
remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir fait
connaître mes ennemis et ceux de la patrie. » — Après ce préambule, Robespierre
lit le discours qu'il avait prononcé à la Convention. Il est accueilli par des
applaudissements nombreux et la portion de la Société qui ne paraissait point
l'approuver, ne fait qu'exciter la colère... »
[8]
Taillandier, Documents biographiques sur Daunou, p. 293.
[9]
La Révolution de Thermidor, p. 115.
[10]
Cette fine remarque est de M. d'Héricault, La Révolution de Thermidor, p
206.
[11]
Mercier, Nouveau Paris, t. VI, p. 11 ; Buzot, Mémoires, éd.
Dauban, 43, 159 ; et surtout Merlin (de Thionville), Portrait de Robespierre
: « Cette figure changea de physionomie ce fut d'abord la mine inquiète, mais
assez douce, du chat domestique, ensuite la mine farouche du chat sauvage, puis
la mine féroce du chat tigre. »
[12]
Biographie Michaud, 1re éd., 1824.
[13]
Mémoires, t. I, p. 58. Son protégé, le peintre Vivant-Denon, se rappelait
l'avoir vu « poudré à blanc, portant un gilet de mousseline brochée, avec
un liseré de couleur tendre, et vêtu de tout point avec la propreté et la
recherche d'un petit-maître de 1789 ». Biographie Rabbe, art. Denon.
[14]
Souvenirs sur Mirabeau, p. 250. — Ajoutons ce témoignage de l'abbé
Proyart sur le physique de Robespierre adolescent : « Il portait sur de larges
épaules une tête assez petite. Il avait les cheveux châtains-blonds, le visage
arrondi, la peau médiocrement gravée de petite vérole, le teint livide, le nez
petit et rond, les yeux bleus pâles et un peu enfoncés, le regard indécis,
l'abord froid et repoussant. Il ne riait jamais. A peine souriait-il
quelquefois ; encore n'était-ce ordinairement que d'un sourire moqueur. » La
vie et les crimes de Robespierre, p. 52.
[15]
Vie secrète, politique et curieuse de M. J. Maximilien Robespierre, par
L. Duperron, Paris, an II, in-8°.