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I. — LE TEXTE DES DISCOURS DE DANTON A LIRE ce qui reste des discours de
Danton, à étudier dans les faits l'influence de sa parole, on devine que
cette éloquence fut plus originale que celle de Mirabeau, de Robespierre et
de Vergniaud, et on sent qu'il n'y eut pas, dans toute la Révolution, d'orateur
plus grand que ce véritable homme d'Etat. Mais sa gloire fut aussitôt
obscurcie par le peu de soin qu'il en prenait, et surtout par une légende
calomnieuse à laquelle concoururent à l'envi royalistes, girondins et
robespierristes tous les vices, toutes les erreurs, toutes les bassesses
furent prêtés jusqu'à nos jours à ce vaincu, et, pour déshonorer l'homme du
10 août, le mensonge usurpa une précision effrontée. Villiaumé le premier, en
1850, opposa à cette légende quelques faits ; puis vint M. Bougeart, qui
écrivit tout un livre pour réhabiliter Danton mais son mauvais style nuisit à
ses arguments. C'est à M. le docteur Robinet que revient l'honneur d'avoir trouvé
et réuni avec méthode d'irrécusables documents, d'une authenticité éclatante
et parfois notariée, propres à établir la certitude dans les esprits les plus
méticuleux. Il faudrait un volume entier, ne fût-ce que pour esquisser la
biographie de Danton, telle que la critique vient de la renouveler, pour
faire connaître, même sommairement, l'homme, le politique et l'orateur. Ce
grand sujet nous tente depuis longtemps, mais dans une histoire générale de
l'éloquence parlementaire, on ne peut qu'en indiquer les principaux points,
et fixer quelques-uns des caractères de cette parole, où revit toute la
Révolution. La
première remarque à faire, et elle explique le caractère équivoque de la
réputation oratoire de Danton, c'est que ses discours furent reproduits d'une
manière encore plus défectueuse que ceux de ses rivaux. Cet
orateur qui n'écrivait jamais, qui n'avait pas même, disait-il, de
correspondance privée, se livrait entièrement à l'inspiration de l'heure
présente. Ni ses phrases, ni même l'ordre de ses idées n'étaient fixés dans
son esprit, quand il se mettait à parler, comme le prouve la soudaineté
imprévue de presque toutes ses apparitions à la tribune et le perpétuel défi
que ses plus belles harangues semblent porter à ces règles de la rhétorique
classique. Il était improvisateur dans la force du terme, pour le fond comme
pour la forme, jusqu'à ne prendre aucun soin de sa réputation auprès de la
postérité. Je ne crois même pas qu'il existe une seule opinion de lui
imprimée par ordre de la Convention. Quant à la manière dont les journaux
reproduisaient ses paroles, il ne s'en inquiétait point et ne daignait pas
rectifier toute son attention était réservée à la politique active, et ses
rares loisirs absorbés par la vie de famille. Nul ne fut plus indifférent à
cette gloire littéraire si fort prisée par ses contemporains, depuis Garat
jusqu'à Robespierre. Nous
souffrons aujourd'hui de cette négligence. Ses paroles, aux Jacobins
notamment, furent longtemps résumées en quelques lignes sèches et obscures,
et le plus souvent en style indirect, par le journal du club, si indigent et
si infidèle. Plus tard, le Journal de La Montagne, qui reproduit si
complaisamment les paroles de Robespierre, affecte d'abréger les plus
importantes harangues de son fougueux rival. Un des
principaux discours de Danton, celui du 21 janvier 1793, fut énormément
mutilé par le Moniteur : on n'en trouvera un compte rendu
développé que dans le Logotachygraphe et dans le Républicain
français. Le discours sur Marat (12 avril 1792) n'est reproduit en détail que
par le Logotachygraphe. Les dernières paroles que Danton prononça à la
tribune de la Convention sont étrangement dénaturées par le Moniteur.
Le Républicain français a seul pris la peine ou eut le courage d'y
mettre un ordre clair. Le 26 août 1793, aux Jacobins, Danton prononça une
longue apologie personnelle où, à propos de son second mariage, il rendait
compte de sa fortune de manière à se faire applaudir du plus soupçonneux des
auditoires les journaux n'insérèrent qu'une analyse insignifiante. Nous
avons pu suivre, dans les plaidoyers de Vergniaud, les progrès de son
éducation oratoire l'insouciance de Danton laissa dans l'oubli son œuvre
d'avocat. On a cependant retrouvé quelques mémoires judiciaires de lui. Mais
on n'a publié aucun de ses plaidoyers. Voici
une lacune plus sérieuse dans la collection des discours de Danton. Nous
n'avons pas la harangue qui fut sans doute son chef-d'œuvre, à en juger par
les effets qu'elle produisit, je veux parler de sa défense au Tribunal
révolutionnaire. L'officieux Bulletin l'altéra, la réduisit à quelques
phrases incohérentes, et les notes de Topino-Lebrun, qui font paraître ces
altérations et rectifient plus d'un point capital, sont trop informes pour
nous permettre de restituer le vrai texte. Les détails qu'on a sur cette
tragédie disent assez de quel miracle d'éloquence le tribun étonna des
oreilles prévenues et malveillantes. Le président tenta d'éteindre avec sa
sonnette la voix de l'accusé, comme Thuriot étouffera, au 9 thermidor, la
voix de Robespierre il n'y put parvenir : « Un citoyen qui a été
témoin des débats, écrit un contemporain, nous a rapporté que Danton fait
trembler juges et jurés. Il écrase de sa voix la sonnette du président.
Celui-ci lui disait « Est-ce que vous n'entendez pas la sonnette ? Président,
lui répondit Danton, la voix d'un homme qui a à défendre sa vie et son
honneur doit vaincre le bruit de la sonnette. » Le public murmurait pendant
les débats ; Danton s'écria « Peuple, vous me jugerez quand j'aurai tout
dit ma voix ne doit pas être seulement entendue de vous, mais de toute la
France. » Cette voix surhumaine se faisait entendre par les fenêtres, de la
foule amassée sur le quai de la Seine, et déjà cette foule s'émouvait.
L'auditoire intérieur, composé d'âmes dures et hostiles, robespierristes,
royalistes ou indifférents, ne put résister à la vue de l'homme, au son de sa
voix, à la vérité de ses raisons. Il éclata en applaudissements, et le
président dut ôter la parole à Danton et demander une loi contre lui.
Croit-on que l'éloquence ait jamais remporté un triomphe plus surprenant ? Et
quelle perte irréparable que celle du suprême discours de Danton ? Si
incomplète, si mutilée que soit cette œuvre oratoire, telle était la force
des formules de Danton, telle était la vie de son style, que beaucoup de ses
phrases s'incrustèrent dans la mémoire indifférente ou hostile des faiseurs
de comptes rendus, et nous sont ainsi parvenues, presque malgré eux, dans
leur beauté originale[1]. II. — LE CARACTÈRE ET L'ÉDUCATION DE DANTON SUR l'homme même, allons au plus
pressé, et disons par quels traits précis la critique a remplacé la
caricature légendaire où Danton apparaissait crapuleux, vénal et ignorant. C'était,
à coup sûr, une nature énergique, violente même, dont l'exubérance fougueuse
étonnait au premier abord. Mais cette fougue se connaissait, se modérait, se
raisonnait au besoin, et, en somme, se tournait toujours au bien. Depuis
longtemps Danton avait su se discipliner et devenir maître de ses passions.
Sa mère, puis sa femme, l'y avaient aidé, sans doute ; mais c'est surtout sa
propre volonté, éclairée et fortifiée par les souvenirs scolaires des grands
Romains, par les leçons de la philosophie, qui avait opéré cette réforme
merveilleuse. A voir cette figure ravagée, à entendre cette parole parfois
brusque, cette gaîté souvent gauloise, des observateurs superficiels ou
prévenus s'imaginaient un fanfaron grossier, libertin, crapuleux. Rien de
plus faux que ces suppositions cet homme de famille et de foyer vécut avec
pureté et modestie, sans qu'on lui connût d'autre amour que celui de sa
femme, sans autres plaisirs que ceux qu'il partageait avec les siens.
Ajoutons que, bon camarade au collège, il resta tel toute sa vie avec ses
amis. Il avait le culte de l'amitié, et le don, si précieux, de la cordialité
sa joie était de réunir à sa table ses condisciples, ses compagnons de lutte.
Son grand cœur s'ouvrait à des sentiments plus larges encore il aimait ses
concitoyens, la vue du peuple le réjouissait. Durant les courts séjours qu'il
fit à Arcis, dans sa maison natale qui donnait sur la place principale, il se
plaisait à dîner, fenêtres ouvertes, à la vue de tous, non par ostentation,
mais par bonhomie et fraternité. Loin de haïr ses ennemis, il ne pouvait pas
leur garder rancune il avait toujours la main tendue vers ceux qui
l'insultaient le plus grièvement, vers les Girondins comme vers les
Robespierristes. Il ne voyait que la patrie, l'humanité. Les autres le
comprenaient mal ; ils cherchaient à expliquer par de bas calculs ce
patriotique oubli des injures. La vérité n'éclata que plus tard. En i8ag,
quelqu'un disait à Royer-Collard, qui avait connu Danton, mais qui n'aimait
pas sa politique « Il paraît que Danton avait un beau caractère ». « Dites
magnanime, monsieur ! » s'écria le froid doctrinaire avec une sorte
d'enthousiasme. On a
dit que Danton avait trafiqué de sa conscience et s'était vendu à la cour. Il
faut réfuter cette accusation qui fait de lui un déclamateur. Où prit-il,
dit-on, les 71.000 francs avec lesquels il paya sa charge d'avocat au conseil
? Voici où il les prit. Grâce à une action hypothécaire de 90.000 livres que
ses tantes lui donnèrent sur leurs biens, il put emprunter loyalement à
diverses personnes, notamment à son futur beau-père. Mais, le jour de son
mariage, il toucha en espèces la moitié de la dot de sa femme, soit 20.000
francs ; il avait 15.000 francs en argent, provenant d'un reliquat de
patrimoine, et 12.000 francs en terres ; total 47.000 francs. Il lui restait
à trouver 24.000 francs pour se libérer complètement. Or, il paya son office
en plusieurs fois et son dernier paiement n'eut lieu que deux ans après son
entrée en fonctions, le 3 décembre 1789. Put-il économiser cette somme en
deux ans et demi sur le revenu annuel de sa charge que tout le monde évalue à
25.000 francs environ ? En d'autres termes, sur 72.000 ou 73.000 francs qu'il
gagna dans ces trente-deux mois, put-il, avec ses goûts simples, économiser
24.000 francs ? Poser la question, n'est-ce pas la résoudre ? Ceux
qui veulent à tout prix que Danton soit un malhonnête homme affirment qu'en
1791 lors de la suppression de ces offices d'avocats au conseil, il fut
remboursé deux fois une première fois par la nation, légalement une seconde
fois par le roi, secrètement. Certes, le roi aurait bien mal placé son argent
car Danton ne cessa d'agir en franc révolutionnaire. Mais on objecte qu'à
l'infamie de ce marché scandaleux, Danton put ajouter celle de manquer de
parole à son corrupteur. Et sur quoi l'accuse-t-on de cette double perfidie ?
Sur ce qu'il acheta quelques biens nationaux. Mais quand il fut remboursé des
71.000 francs que lui avait coûté sa charge, il n'avait pas de dettes et il
avait même pu faire des économies sur les 50.000 francs qu'il gagna pendant
les deux dernières années qu'il fut avocat au conseil. Voilà donc les
dépenses de Danton expliquées, contrôlées. Ces choses ont été dites déjà.
Mais la passion politique ne veut rien entendre. Dans
les œuvres posthumes de Rœderer, il y a deux morceaux sur Danton. Après
l'avoir traité de dogue et de crapule, Rœderer ajoute ce trait bien naturel
de la part d'un pédant « Sans instruction » Au contraire, Danton avait fait
de bonnes études classiques à Troyes, dans une pension laïque dont les élèves
suivaient les cours du collège des Oratoriens. Son ami Rousselin et son
camarade Béon nous ont laissé de curieux détails sur ces années scolaires. «
Il préférait, dit Béon, à toute autre lecture celle de Rome républicaine. Il
s'exerçait à chercher des expressions énergiques, des tournures hardies, des
expressions nouvelles ; car il aimait à franciser les mots latins, dans les
traductions à faire de Tite-Live et autres historiens romains. » Rousselin
ajoute que ses amplifications renfermaient toujours quelques traits saillants
et originaux, qui provoquaient les applaudissements de ses camarades et du
maître. « Toute la classe attendait avec impatience que le professeur
désignât Danton pour lire lui-même ses compositions. » Il obtint en
rhétorique les prix de discours français, de narration et de version latine.
Ce bagage classique, auquel on attachait tant de prix alors, il en possédait
donc tout ce qu'il en fallait avoir, et sa scolarité avait été la même que
celle de Mirabeau, de Camille, de Vergniaud, de Robespierre, des plus lettrés
d'entre les hommes de la Révolution. Ce
n'est pas au collège seulement que Danton avait appris le latin, dont la
connaissance semblait à l'esprit ultra-classique des Jacobins une condition
indispensable de la parole et de l'action politique. « Son neveu, M. Marcel
Seurat, dit le Dr Robinet, se rappelle que son oncle parlait volontiers cette
langue, suivant l'habitude des lettrés du temps, notamment avec le Dr
Senthex, qui s'était profondément attaché à lui et qui l'accompagnait souvent
à Arcis. » Rousselin conte même à ce sujet une anecdote caractéristique.
Quand Danton, dit-il, eut acheté sa charge d'avocat au conseil, ses
collègues, sans l'avoir averti d'avance, lui demandèrent, à brûle-pourpoint
et comme par gracieuseté, de pérorer « sur la situation morale et politique
du pays dans ses rapports avec la justice », et d'improviser séance tenante
ce discours en langue latine. C'était, dit plus tard le récipiendaire
lui-même, lui proposer de marcher sur des charbons, mais il ne recula point
et il vivifia, de son souffle déjà puissant, les vieilles formes qu'on lui
imposait. « Il dit que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme
membre d'une corporation consacrée à la défense des intérêts privés et
publics de la société, il désirait que le gouvernement sentît assez la
gravité de la situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels
et tirés de son autorité qu'en présence des besoins impérieux du pays, il
fallait se résigner à se sacrifier ; que la noblesse et le clergé, qui étaient
en possession des richesses de la France, devaient donner l'exemple que,
quant à lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du Parlement qui éclatait
alors, que l'intérêt de quelques particuliers, mais sans rien stipuler au
profit du peuple. Il déclarait qu'à ses yeux l'horizon apparaissait sinistre,
et qu'il sentait venir une révolution terrible. Si seulement on pouvait la
reculer de trente années, elle se ferait amiablement par la force des choses
et 10 progrès des lumières. Il répéta dans ce discours, qui ressemblait au
cri prophétique de Cassandre : Malheur à ceux qui provoquent les
révolutions, malheur à ceux qui les font ! » Les
jeunes avocats, frais émoulus du collège, comprenaient et se gaudissaient.
Les vieux avaient saisi au passage des mots inquiétants, tels que motus
populorum, ira gentium, salus populorum, suprema lex
; méfiants, ils demandèrent à Danton d'écrire et de déposer cette déclamation
aussi séditieuse que cicéronienne. Mais, déjà, Danton n'écrivait pas, ne
voulait pas écrire il proposa de répéter sa harangue, pour qu'on pût la mieux
juger : « Le remède, dit Rousselin, eût été pire que le mal. L'aréopage
trouva que c'était déjà bien assez de ce qu'on avait entendu, et la majorité
s'opposa avec vivacité à la récidive. » Mais ce
n'est que par malice et ébaudissement que, ce jour-là, le futur orateur se
barbouilla de latin. Certes, les Diafoirus ne manquèrent pas dans la
Révolution, il leur laissa leurs grimaces et leur culte puéril pour
l'antiquité scolaire. Il prit l'attitude d'un homme moderne, franchement
tourné vers l'avenir, non sans traditions, mais sans pédantisme, qui se sert
du passé et en profite sans en subir l'étreinte rétrograde. Il est de son
temps, aussi franc de pensée et aussi libre de scolastique que l'élève
fabuleux de Rabelais. Sa toute première enfance paraît avoir été formée par
des exercices plus physiques encore qu'intellectuels, selon Jean-Jacques, et
au sortir du collège, il put dire comme cet autre : J'aime bien Les
anciens, mais je ne les adore pas. Laissant là l'école, il voulut être
français. Par-dessus tous les poètes, il aima Corneille, dans lequel il se
plaisait à voir un précurseur de la Révolution : « Corneille, disait-il
à la tribune de la Convention (13 août 1793), Corneille faisait des épîtres
dédicatoires à Montauron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna
Corneille avait parlé en Romain, et celui qui avait dit : Pour être
plus qu'un roi, tu le crois quelque chose, était un vrai républicain. » Sur ses
lectures françaises, Rousselin donne des détails précis. A Paris, faisant son
droit et retenu au lit par une convalescence longue, il voulut lire et lut
toute l'Encyclopédie. Il n'est pas besoin de dire qu'il se nourrissait, comme
tous ses contemporains, de Rousseau, de Voltaire et de ce Montesquieu dont il
disait : « Je n'ai qu'un regret, c'est de retrouver dans l'écrivain
qui vous porte si loin et si haut, le président d'un Parlement. » Et pourtant
cet esprit si peu académique était assez souple pour goûter même les grâces
académiques de Buffon, dont sa puissante mémoire retenait des pages entières. Mais ce
qui caractérise le mieux le tour qu'il voulut donner à sa culture
intellectuelle, c'est la composition de sa bibliothèque, dont M. Robinet a
publié le catalogue d'après l'inventaire de 1793. Presque aucun auteur ancien
ne s'y trouve en original, quoique Danton fût, on l'a vu, en état de
comprendre au moins les latins. Voici deux Virgiles, l'un italien par Caro,
l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en anglais, un Démosthène en
français. Le hasard n'a certes pas présidé à ce choix de livres, d'ailleurs
peu nombreux on sent des préférences d'humoristique, une fantaisie
personnelle et antipédante, surtout un vif sentiment de la modernité
française et étrangère. Il
savait et parlait l'anglais, cette langue de la politique indispensable à
l'homme d'Etat, si familière à Robespierre et à Brissot. C'est en anglais
qu'il converse, d'après Riouffe, avec Thomas Paine. Il a dans sa bibliothèque
Shakespeare, Pope, Richardson, Robertson, Johnson, Adam Smith, dans le texte
anglais. Il a aussi, par un caprice, du même goût, la traduction anglaise de
Gil Blas ; et il ne faut pas croire qu'à la fin du xvm6 siècle, cette
anglomanie littéraire fût aussi fréquente que l'anglomanie somptuaire ou
politique, qui courait les rues. A côté
de Rabelais, que son époque ne lisait guère, Danton avait placé quelques
livres italiens sévèrement choisis. « Tout en dédaignant la littérature
frivole, dit Rousselin, et n'ayant jamais lu de roman que les chefs-d'œuvre
consacrés qui sont des peintures de mœurs, il apprit en même temps la langue
italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et même le Dante. » M.
Manuel Seurat ajoutait, d'après le docteur Robinet, qu'il parlait souvent
l'italien avec sa belle-mère, Mme Soldini-Charpentier, dont c'était la langue
maternelle. Telle était la variété originale que ce prétendu ignorant avait
su mettre dans son savoir. III. — L'INSPIRATION ORATOIRE DE DANTON Cherchons
quelle était l'inspiration oratoire de Danton, c'est-à-dire à quelles idées
religieuses, philosophiques et politiques se rattacha l'ensemble de ses
discours. Si
Robespierre se trompa en voulant, d'après Rousseau, créer une religion
d'Etat, il eut raison de placer au premier plan de sa politique la solution
des questions religieuses. Son erreur même atteste qu'il voyait la vraie
difficulté de la Révolution, et que le dénouement, bon ou mauvais, dépendrait
de l'attitude prise vis-à-vis des religions. Danton ne parut pas se soucier
de ce grand problème, et il n'avait pas, à proprement parler, de politique
religieuse. Ses apologistes font de lui (mais sans preuves) un disciple de Diderot. Était-il
athée avec délices, comme le fut, dit-on, André Chénier ? Non, ces voluptés
de la raison satisfaite ou égarée et de la pensée qui s'exerce spécialement
furent étrangères à ce Français actif et heureux de vivre. Il ne philosophe
que dans la crise finale, en face de la mort, et, là, d'un mot net, il
proclame avec sécurité son sentiment. « Ma demeure sera bientôt dans le
néant. » dit-il au Tribunal révolutionnaire et, au commencement de sa
défense, il reprend cette courte profession de foi : « Je l'ai dit et je
le répète : Mon domicile est bientôt dans le néant et mon nom au
Panthéon. » Ce fier aveu ne dut-il pas soulager à demi la conscience du
véritable meurtrier de Danton, de ce Robespierre, inquisiteur du Dieu de
Jean-Jacques ? Il put se dire qu'évidemment sa victime n'était pas orthodoxe. Il est
probable que Danton n'attachait qu'une importance secondaire à ce qui
préoccupait si fort son rival. Il semble vouloir ignorer les rapports de la
religion et de la politique, par dédain philosophique ou par impuissance
naturelle. Quand la question se présente, il l'ajourne systématiquement.
Ainsi, le 25 septembre 1792, il répond à Cambon, qui avait proposé de réduire
le traitement du clergé « Par motion d'ordre, je demande que, pour ne pas
vous jeter dans une discussion immense, vous distinguiez le clergé en général
des prêtres qui n'ont pas voulu être citoyens occupez-vous à réduire le
traitement de ces traîtres qui s'engraissaient des sueurs du peuple, et
renvoyez la grande question à un autre moment. (On applaudit.) » Le 30 novembre suivant, il
s'oppose à la suppression du salaire des prêtres « On bouleversera la France,
dit-il, par l'application trop précipitée des principes que je chéris, mais
pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas mûr
encore. Et, avec une attitude toute girondine, il affirme sa libre-pensée, et
déclare en même temps la religion provisoirement utile au peuple « On s'est
appuyé sur des idées philosophiques qui me sont chères, car je ne connais
d'autre bien que celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et
de la liberté. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de
morale qui auront fait pénétrer la lumière auprès des chaumières, alors il
sera bon de parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-là il est
barbare, c'est un crime de lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans
lesquels il peut trouver encore quelque consolation ». Quand on tente une
solution radicale, quand les hébertistes veulent continuer Voltaire et
détruire le christianisme par le ridicule, il accueille mal cette tentative,
et parle avec mauvaise humeur contre ces « mascarades antireligieuses », où
il ne voit qu'une infraction aux convenances parlementaires. « Il y a un
décret, dit-il le 6 frimaire an II, qui porte que les prêtres qui abdiqueront
iront apporter leur renonciation au comité. Je demande l'exécution de ce
décret car je ne doute pas qu'ils ne viennent successivement abjurer
l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur la démarche d'hommes qui ne
font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour personne. Si
nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne
voulons pas non plus honorer le prêtre de l'incrédulité nous voulons servir
le peuple. Je demande qu'il n'y ait plus de mascarades antireligieuses dans le
sein de la Convention. Que les individus qui voudront déposer sur l'autel de
la patrie les dépouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un
trophée. Notre mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui
répètent toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux
félicitations. Je demande qu'on pose la barrière. » Ici la rondeur et la
franchise du langage cachent mal l'incertitude de la pensée. Faute d'idées
personnelles sur le problème religieux, Danton incline en apparence vers les
sentiments de Robespierre. Le même jour, sa nonchalance à prendre un parti
raisonné sur ce point l'entraîne à se prononcer contre les tendances qu'il
manifestera au Tribunal révolutionnaire, et à accepter officiellement la
croyance à l'Être suprême. Que dis-je, à accepter ? c'est lui qui le premier
proposa la religion d'Etat rêvée par Robespierre, et, dans un instant de
défaillance morale ou par une tactique parlementaire vraiment trop
compliquée, se fit l'interprète des conceptions mystiques de son adversaire.
Oui, seize jours après la fête de la Raison, où certains dantonistes avaient
déployé le même zèle que les hébertistes, quand les échos de l'hymne
philosophique retentissaient encore à Notre-Dame, Danton, sous prétexte de
donner une centralité à l'instruction publique, demanda que le peuple pût se
réunir dans un vaste temple, orné et égayé par les arts, et il ajoutait :
« Le peuple aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l'encens à l'Être
suprême, au maître de la nature car nous n'avons pas voulu anéantir la
superstition pour établir le règne de l'athéisme. » Et, avec un visible
embarras, il vantait l'influence des fêtes nationales et les bons effets de
l'instruction publique, en termes contradictoires avec sa proposition
jacobine d'organiser une religion d'Etat déiste, en termes qu'on eût dit
empruntés à Diderot ou à Condorcet. Il y
eut alors, parmi les dantonistes qui ne faisaient pas partie de l'entourage
intime, un instant d'étonnement, de stupeur. Thuriot, sur la motion duquel la
Convention avait assisté à la fête de la Raison, feignit de n'avoir pas
entendu la motion robespierriste de son ami « Mais ce que demande Danton est
fait, dit-il. Le Comité d'instruction publique est chargé de vous présenter
des vues sur cet objet ». Et il fit mettre à l'ordre du jour d'une prochaine
séance le débat sur l'organisation de l'instruction publique. Quant à la
proposition de Danton, on la renvoya au Comité, sans spécifier qu'il
s'agissait du culte de l'Être suprême ou de la tenue des fêtes nationales.
C'est ainsi que les dantonistes firent échouer l'intrigue si habile de
Robespierre et réparèrent la défaillance de leur chef. Il y eut là,
semble-t-il, un incident vif et grave, où il faut voir, non un acte
d'hypocrisie de Danton, mais cette incapacité religieuse qui lui a été si
durement reprochée par Edgar Quinet. La
métaphysique, comme on disait alors, n'était pas moins étrangère à la
politique de Danton que les idées religieuses. Il n'affectait pas, à
proprement parler, de principes. Il laissait Robespierre prêcher à son aise
l'Evangile de Jean-Jacques et ne semblait pas croire aux vérités sociales,
pas plus qu'au déisme, dont ces vérités étaient pour Robespierre la
conséquence naturelle. Les idées morales, telles que les entendaient les
adeptes du Contrat social, n'inspirent nulle part son éloquence. Il ne
catéchise jamais. A l'expérience seule il emprunte ses vues et ses conseils,
et son empirisme était bien fait pour plaire à nos modernes positivistes. Ceux-ci,
cependant, exagèrent si l'éloquence de Danton n'avait jamais procédé que de
faits tangibles ou démontrables, elle n'eût pas agi sur ses contemporains.
Danton repoussait, je l'admets, Dieu et l'immortalité de l'âme : mais il
croyait d'instinct, et comme on croit en religion, aux deux divinités
incontestées de la Révolution la Justice et la Patrie. Ce sont les deux idées
indémontrées grâce auxquelles son éloquence touche les cœurs et pousse les
hommes au seul genre d'action que ne puisse conseiller une philosophie
utilitaire au sacrifice. Lui-même est prêt à donner sa vie pour le succès de
la Révolution, et il ne croit pas faire un marché de dupe, quoiqu'il n'espère
aucun salaire ultérieur. Il avait donc certaines croyances irraisonnées,
contraires ou supérieures au bon sens, par lesquelles il réchauffait sa
parole et faisait germer dans les âmes l'enthousiasme et le goût de cette
générosité absurde et divine qui porta nos pères à mourir pour cette
abstraction, la Patrie, et pour cette chimère, la justice. Ainsi,
les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand ils
l'accusaient de ne point croire à la morale. Il avait, lui aussi, une morale
; sans morale eût-il pu se faire entendre du peuple qui, réuni, ne comprend
pas la langue de l'intérêt ? Mais cette morale de Danton, plus sommaire que
celle de Robespierre, se réduisait à un double postulatum, sur lequel il
évitait même de disserter. Robespierre, du haut de la tribune, raisonne sa
morale, la professe, la prêche et ne craint pas d'être pédant. Danton
constate en lui-même et chez autrui l'existence des deux sentiments dont nous
avons parlé, et il en fait l'inspiration, la flamme de son éloquence, sans
chercher à les démontrer, à les expliquer. Si les
principes diffèrent chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le même.
Robespierre, à l'exemple de Rousseau, rêve de moraliser le monde. Danton n'a
pas ces visées ambitieuses il ne cherche pas à réformer l'homme intérieur,
mais à entourer ses concitoyens des meilleures conditions matérielles pour
vivre dans la liberté, l'égalité et la fraternité. Il ne tend pas à faire
violence au génie de la nation et à changer Athènes en Sparte, comme on
disait alors. Il conseillerait plutôt à la race française d'abonder dans son
propre sens, de développer ses qualités héréditaires et d'être heureuse
conformément à son caractère. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient
charge d'âme ni que les députés à la Convention soient des professeurs de
morale. Ils auront, d'après lui, rempli leur tâche, s'ils résolvent les
difficultés de l'heure présente, s'ils chassent l'ennemi du sol français,
s'ils abattent à l'intérieur les partisans de l'ancien régime, s'ils donnent
à la France l'indépendance et la liberté. Il suit
de là que la politique de Robespierre se meut tout entière dans le passé et
dans l'avenir, qu'elle tient un compte énorme des idées, un compte médiocre
des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des sentiments et des
choses de l'heure présente. Robespierre donne une direction aux hommes.
Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire le jour même. Rarement
Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle circonstance. Toujours Danton
indique la mesure à prendre immédiatement. C'est
sa force, c'est la raison de son influence décisive en vingt conjonctures
importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et la raison de sa
chute. Il se condamnait, par son affectation d'empirisme, à toujours réussir.
Les échecs de Robespierre le relevaient c'était méchanceté des hommes et
nouvelle preuve de la nécessité de les rendre meilleurs. Les échecs de Danton
le diminuaient : c'était un démenti à sa perspicacité, à son génie. La morale
dont se couvrait Robespierre fut son bouclier si on n'eût fait croire que
c'était là un masque, si on n'eût montré en lui le Tartufe, eût-on jamais pu
lui ôter l'amour de ce peuple si sensible aux idées morales ? Eût-on jamais
pu, si coupable qu'il fût, le vaincre et l'abattre sans le calomnier ? Au contraire,
le peuple abandonna Danton dès qu'il fut vaincu, parce que sa politique
affectait de reposer en partie sur l'habileté et l'audace. Il ne fut pleuré
que d'une élite qui avait compris sa pensée et pénétré son cœur. Précisons
maintenant et demandons à Danton lui-même les éléments de sa politique. Nous
savons en général quelle fut son invention oratoire : empruntons des exemples
à ses discours. Voici
d'abord une protestation formelle contre la « métaphysique » en politique « Une
révolution, dit-il le 5 pluviôse an II, ne peut se faire géométriquement. »
La Convention n'est pas pour lui un concile destiné à définir la morale, à
incliner ou contraindre les âmes dans un sens meilleur : « Nous ne sommes,
sous le rapport politique, dit-il, qu'une commission nationale que le peuple
encourage par ses applaudissements. » Robespierre,
dépositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la nuance des opinions.
Il ne faut être à ses yeux ni en deçà ni au-delà de la vérité. Cette ferme
certitude exclut la tolérance, la conciliation ceux qui pensent autrement
sont Les méchants point de pacte avec eux. Danton, en sceptique, provoque au
contraire les adhésions, appelle et attire toutes les bonnes volontés c'est que
la Patrie et la Justice sont des divinités bienveillantes : « Rapprochons-nous,
rapprochons-nous fraternellement. » « Je ne veux pas que vous
flattiez tel parti plutôt que tel autre, mais que vous prêchiez l'union. » Il
n'a de colère que contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les
autres : « Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au
lieu de vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme
traîtres à la patrie je vous mets tous sur la même ligne. » C'est au nom de
la raison qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de
ralliement les plus généraux, les bannières les plus larges : «
L'énergie, dit-il, fonde les républiques ; la sagesse et la conciliation les
rendent immortelles. On finirait bientôt par voir naître des partis. Il n'en
faut qu'un, celui de la raison. ». Robespierre aurait dit : « Il n'en faut
qu'un, celui de la vertu », et Robespierre ne voyait de vertu que dans
l'évangile du Vicaire savoyard. La
défaite ou la victoire de la vertu, voilà le cheval de bataille de
Robespierre. Contre qui les ennemis intérieurs sont-ils coalisés ? Contre le
peuple ? Contre la Révolution ? Dites plutôt : contre la vertu. Par ce terme
abstrait, que désigne au fond l'orateur moraliste ? Ses partisans, ou mieux
ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout où il dit la vertu, Danton dit
plutôt la France par exemple, le 3o mars 1793 : « Non, la France ne sera pas
réasservie », ou le 21 janvier de la même année « La France entière ne saura
plus sur qui poser sa confiance. » Aux entités de son rival il oppose des
réalités vivantes et actuelles. La patrie, pour lui, est-ce, comme
Robespierre, une réunion idéale d'âmes possédées de la vérité, est-ce une
patrie mystique ? Non, ce sont des personnes, des villes, un sol, c'est
Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est la France, cette France qu'on ne peut
quitter. Qui ne se représente, sans effort, Robespierre, en exil, se
consolant avec sa pensée, jouissant de sa cité idéale qu'il a emportée avec
lui et y vivant comme à Paris ou à Arras ? Mais s'imagine-t-on Danton loin de
la France ? Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers ?[2] Il suit
de là que, si Robespierre s'inquiète surtout des ennemis intérieurs, des
hétérodoxes, Danton s'inquiète davantage de repousser l'invasion allemande.
Ces disputes sur les principes, si chères à Robespierre, il les écarte comme
byzantines. « Toutes nos altercations tuent-elles un Prussien ? » Il n'est
rien, d'après lui, qui ne doive tendre à fonder d'abord l'indépendance du
pays en chassant l'étranger. S'il dit, avec la brutalité du temps Il faut
tuer les ennemis intérieurs, il ajoute aussitôt pour triompher des ennemis
extérieurs. Plus son pâle et mystique rival se tourmente des progrès de
l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait
comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Français au
nom de la France. Ses paroles vivent encore « Le tocsin qu'on va sonner n'est
point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. (On applaudit.) Pour les vaincre, messieurs, il
nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France
est sauvée. » C'est dans ce sens qu'il pouvait dire : « Faisons marcher la
France, et nous irons glorieux à la postérité. » Il apparaît à nos yeux, en
effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie sauvée. Cette
patrie, il en affirme la personnalité à toute occasion, et il aime à en
proclamer l'unité, et cela par des images sensibles, sans mysticisme de
langage : « Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent donner la
main aux citoyens de Dunkerque. » Et il venait de s'écrier dans le même
discours : « Aucun de nous n'appartient à tel ou tel département il
appartient à la France entière. » Il voit
volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend qu'à cette
heure de crise la capitale doit réellement commander au reste du corps. Sans
aller jusqu'à la naïve adoration du bon Anacharsis Cloots, qui regardait
Paris comme la Mecque du genre humain ; Danton défend et loue « le peuple de
Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent, peuple qui
se compose de citoyens pris dans tous les départements... qui sera toujours
la terreur des ennemis de la liberté. Paris est le centre où tout vient
aboutir Paris sera le foyer qui recevra tous les rayons du patriotisme
français, et en brûlera tous les ennemis. On n'entendra plus de calomnies
contre une ville qui a créé la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui
triomphera avec la liberté et passera avec elle à l'immortalité ». Telle
est l'idée que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est la tête,
idée nette et concrète. De même, le peuple n'est pas pour lui une force
mystérieuse, une abstraction ce sont des Français, ouvriers et paysans,
répandus sur les places publiques, dans leur costume de travail, ou courbés
sur leurs outils, ou en marche vers la frontière. Tandis que Robespierre
divinise le peuple, comme un instrument de Dieu, et s'abîme devant lui en
méditations, Danton le coudoie dans les rues de Paris, le voit en chair et en
os, lui parle familièrement. La fraternité n'est pas pour lui, comme pour
Robespierre, un agenouillement devant le dieu du Vicaire savoyard c'est un
repas en commun, entre braves gens du même pays. On dit qu'à Arcis il
mangeait fenêtres ouvertes, mêlé à tous. C'est ainsi qu'il comprend la
fraternité, et qu'il l'explique à la Convention : « Il faut, dit-il, que
nous ayons la satisfaction de voir bientôt ceux de nos frères qui ont bien
mérité de la patrie en la défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la
gamelle patriotique. » Et il aime à dire à ses collègues : « Montrez-vous
peuple... Il faut que la Convention soit peuple. » Il sut
donc parler au cœur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une fois « Je ne
demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre raison. » Il prétend, en
effet, à une politique purement raisonnable, uniquement inspirée de
l'expérience et du bon sens, et c'est là l'autre face de son génie. Lui-même,
au lendemain des plus nuageuses dissertations de Robespierre, se plaît à
exagérer son empirisme, à parler de la machine politique, dont le
gouvernement est la grande roue à laquelle il faut, en cas de besoin, adapter
une manivelle. S'il conseille une mesure, c'est sous une forme aussitôt
applicable, c'est à un besoin de l'heure même qu'il répond, c'est à l'instant
même qu'on devra exécuter le décret proposé. Ainsi, à propos de la défense de
la Belgique : « Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que
la Convention nomme des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes
les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les
armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs serments, à voler
à la défense de la Belgique. » De même, quand il s'agit de révolutionner la
Hollande « Faites donc partir vos commissaires soutenez-les par votre énergie
qu'ils partent ce soir, cette nuit même. » Et il répète dans la même séance «
Que vos commissaires partent à l'instant que demain vos commissaires soient
partis. » Par-là, il ne donne pas seulement à la Convention le goût de la
promptitude, si utile à une politique de défense nationale, il rassure aussi
les esprits effrayés par les désastres récents, il ôte aux hommes le temps de
la réflexion, du découragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes
le vide que tant de mécomptes faisaient dans les cœurs. Ce politique habile
ne laissa pas à la nation un instant pour douter et, tant que dura sa
toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa d'agir. Ainsi,
l'âme de l'éloquence de Danton était le patriotisme ses moyens, l'expérience
et le bon sens. Est-ce tout N'y a-t-il pas à démêler d'autres éléments ? On a
parlé souvent, à propos de ce tribun, de terrorisme et de modérantisme.
Peut-on juger son éloquence, sans savoir s'il était un homme de sang ou un
homme de réaction et s'il méritait ces deux reproches qui, partis de camps
opposés, ne s'excluent pas forcément entre eux ? La réponse se trouve dans
les livres de MM. Bougeart et Robinet, après qui l'histoire et l'apologie de
Danton ne sont plus à faire. Mais toute politique a deux faces action et
réaction. Après avoir provoqué, on arrête ou on ramène. Après avoir détruit,
on fonde. Quel rôle ces tendances diverses jouent-elles dans l'éloquence de
Danton ? Nous
savons qu'il n'était pas haineux, et les mémoires du royaliste Beugnot nous
le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est-elle un de ses motifs
oratoires ? Voici les journées de septembre Marat les loue, les Girondins les
excusent. Que fait Danton, je ne dis pas dans la légende, mais dans
l'histoire ? Il y assiste avec tristesse, reste à son poste, tandis que
Roland et les autres ministres veulent déserter, et se garde de toute parole
d'approbation. C'est une calomnie trop légèrement acceptée, même par ses
apologistes, que de lui prêter cette distinction cynique entre le ministre
de la Révolution et le ministre de la justice. Le propos n'est pas
prouvé j'ai le droit de le dire inventé. Et à la tribune ? A la tribune, il
ne parla qu'une fois des journées de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes :
« Puisqu'on a osé, dans cette assemblée, rappeler ces journées sanglantes sur
lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût
alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si cruellement reproché ces
journées, ne les aurait pas ensanglantées je dirai, et j'aurai l'assentiment
de tous ceux qui auront été les témoins de ces mouvements, que nulle
puissance humaine n'était dans le cas d'arrêter le débordement de la
vengeance nationale. » Mais ne
poussa-t-il pas, dans cette même séance, à l'organisation du Tribunal
révolutionnaire ? N'est-il pas un complice du système terroriste ? Il le fut,
mais à son corps défendant, quand d'autres s'y complaisaient. Loin de nous
l'idée de glorifier aucun des meurtres de la Révolution l'usage de la peine
de mort fut, si l'on veut, sa tache et sa perte. Mais enfin comment ne pas
distinguer Danton et Marat, dont la sensibilité barbare se réjouit de la mort
des anciens oppresseurs du peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M.
Hamel, parait avoir allègrement remercié son Dieu quand l'échafaud le
délivrait des ennemis de la vertu ? Quand
Danton parlait du débordement de la vengeance nationale, il disait le
fond de sa pensée politique. Il lui semblait que, si l'on voulait garder la
direction du mouvement, il fallait faire une part à la colère du peuple, à
ces haines héréditairement transmises depuis tant de siècles et accrues
encore par la permanence des griefs. Faire la part du sang ! Chose horrible,
qui n'était pas nécessaire, mais qu'il crut, avec ses contemporains,
indispensable. Sa politique fut d'élever un échafaud pour empêcher des
massacres, pour porter du moins quelque lumière et quelque choix dans la «
vengeance nationale ». Et, ce qui condamne cette mesure, c'est qu'au lieu de
vengeance, on fut obligé de dire justice Quoi qu'il en soit, reconnaissons
que Danton, de bonne foi, fit le possible pour que la Révolution gardât
quelque mesure envers ses ennemis, et, dès la première séance de la
Convention, il développa cette idée qu'il faut faire faire justice au peuple
pour qu'il ne la fasse pas lui-même. Il combat généreusement le soupçon, ce
pourvoyeur de la guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie défiante de
Robespierre : « Je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie
de trouver sans cesse des coupables... Laissons à la guillotine de l'opinion
quelque chose à faire. » Et les
Girondins ? et le 31 mai ? — Danton n'est pas homme à reculer devant les
responsabilités : « Je le proclame à la face de la France, dit-il peu de
jours après ces événements, sans les canons du 31 mai, sans l'insurrection,
les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la loi. Que le crime de
cette insurrection retombe sur nous je l'ai appelée, moi, cette insurrection,
lorsque j'ai dit que s'il y avait dans la Convention cent hommes qui me
ressemblassent, nous résisterions à l'oppression, nous fonderions la liberté
sur des bases inébranlables. » Mais s'il condamnait la politique des
Girondins, il aimait leurs personnes, il estimait leurs talents, il avait
fait le possible pour les rallier « Vingt fois, disait-il à Garat, je leur ai
offert la paix ils ne l'ont pas voulue ils refusaient de me croire, pour
conserver le droit de me perdre. » Il se résigna à les écarter des affaires,
dans l'intérêt public. Mais les destinait-il à l'échafaud ? Garat, qui alla
le voir au moment où il fut question de juger la Gironde, lui prête une
attitude bien conforme à son caractère « J'allai, dit-il, chez Danton il
était malade je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa maladie
était surtout une profonde douleur et une grande consternation de tout ce qui
se préparait. Je ne pourrai pas les sauver, furent les premiers mots qui
sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes les forces de cet homme
qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues, de grosses larmes tombaient
le long de ce visage dont les formes auraient pu servir à représenter celui
d'un Tartare il lui restait pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud
et Ducos[3]. » Il accepte donc la terreur
comme une nécessité, il ne l'aime pas. Il parle de ces mesures de salut
public d'un tout autre accent que Robespierre et que Marat. Quant aux
chimères politiques, ce prétendu démagogue les écarte en toute occasion il
s'oppose énergiquement à l'adoption de lois agraires et rassure les
propriétaires du haut de la tribune. La République qu'il rêve n'est point une
Sparte, encore moins une démagogie. On l'a appelé barbare. Danton barbare !
Ecoutez-le lui-même : « Périsse plutôt le sol de la France que de
retourner sous un dur esclavage Mais qu'on ne croie pas que nous devenions
barbares après avoir fondé la liberté, nous l'embellirons. » Il croit que
quand le temple de la liberté sera assis, il faudra le décorer. Et il ajoute
« Nous n'avons point fondé une république de Wisigoths après l'avoir
solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer. » Si, au
fond du cœur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le veulent
Saint-Just et Robespierre, qu'un modérantiste, qu'un faux révolutionnaire ?
Il a répondu d'avance à cette accusation hypocrite, le jour où il s'est écrié
à la tribune « Il vaudrait mieux outrer la liberté et la Révolution, que de
donner à nos ennemis la moindre espérance de rétroaction. » Et il avait dit
déjà : « Faites attention à cette grande vérité, c'est que, s'il fallait
choisir entre deux excès, il vaudrait mieux se jeter du côté de la liberté
que de rebrousser vers l'esclavage. » Voici d'ailleurs la nuance exacte
de son prétendu modérantisme : « Déclarons, dit-il à la tribune de
la Convention, que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un
citoyen défendons contre toute atteinte ce principe que la loi n'émane que de
la Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative rappelons
ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont pris
les mesures qu'on nous a rapportées, et que nul représentant du peuple ne
prenne désormais d'arrêté qu'en concordance avec nos décrets
révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d'après les
instructions qui leur seront transmises par le comité de salut public.
Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec le
compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider l'édifice de
la société. Oui, nous voulons marcher révolutionnairement, dût le sol de la
République s'anéantir, mais, après avoir donné tout à la vigueur, donnons
beaucoup à la sagesse c'est de la constitution de ces deux éléments que nous
recueillerons les moyens de sauver la patrie. » Si nous faisions une histoire
suivie de la politique de Danton, nous rappellerions que ses amis, d'accord
avec lui, voulaient, il est vrai, un Comité de clémence. Mais était-ce
réaction, ou justice ? Et les robespierristes eux-mêmes n'y songeaient-ils
pas ? La clémence ne devait-elle pas être le don de joyeux avènement du
pontife-dictateur ? La clémence chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il
voulait la confisquer à son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule
un gouvernement pourrait s'établir. Robespierre voulait, lui aussi, la
clémence mais il la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces
considérations sont étrangères à l'étude des idées oratoires de Danton nulle
part, dans ses discours, il n'use de cet argument ; jamais, en public, il
n'aborde ce thème, même par voie d'allusion. Il parle de raison, de sagesse,
non de clémence il sait trop bien le parti terrible que ses rivaux tireraient
contre lui, aux yeux du peuple encore altéré de vengeance et affolé de peur,
d'un mot que tout homme éclairé portait alors gravé au fond du cœur et que,
seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer. Tels
sont les éléments de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on le voit,
fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa faiblesse, nous
l'avons déjà indiqué, fut précisément d'affecter l'empirisme, de se taire sur
les principes, d'appeler le gouvernement une roue, une manivelle, de se
condamner, en ne s'appuyant pas sur les idées supérieures dont vit le peuple,
à une infaillibilité perpétuelle de prévision et de succès. Il semble
presque, à lire ses discours que les échecs ne viennent jamais des torts,
mais des fautes, que l'habileté est la reine du monde, que la vertu n'est pas
indispensable pour fonder et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme
si moral, si désintéressé, prête aux autres les vices et les bassesses dont
lui-même est exempt. Il croit trop à la puissance de l'argent ; il parle trop
souvent d'argent à la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des
principes. Le 18 octobre 1792, à propos de sa reddition de comptes, n'est-il
pas forcé de reconnaître qu'il a plus dépensé que ses collègues pour de
secrètes mesures révolutionnaires ? En septembre 1793, il croit et il déclare
qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise : « Les revers que
nous éprouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens révolutionnaires nous
devons joindre les moyens politiques. Je dis qu'avec trois ou quatre millions
nous eussions déjà reconquis Toulon à la France, et fait pendre les traîtres
qui l'ont livrée aux Anglais. Vos décrets n'y parvenaient pas. Eh bien l'or
corrupteur de vos ennemis n'y est-il pas entré ? Vous avez mis cinquante
millions à la disposition du comité de salut public. Mais cette somme ne
suffit pas. Sans doute, vingt, trente, cent millions seront bien employés,
quand ils serviront à reconquérir la liberté. Si à Lyon on eût RÉCOMPENSÉ le patriotisme des sociétés
populaires,
cette ville ne serait pas dans l'état où elle se trouve. Certes, il n'est
personne qui ne sache qu'il faut des dépenses secrètes pour sauver la patrie.
» Tout le monde le savait, en effet. Mais dans ces premiers temps de la
liberté, on rougissait de parler d'argent à la tribune. Corrompre ses
ennemis, c'était un expédient sur lequel on aimait à se taire. Quant à
reconnaître pécuniairement le zèle des républicains, un tel cynisme n'était
pas encore entré dans les mœurs. On eut honte, quand on entendit Danton
regretter à la tribune qu'on n'eût pas récompensé le patriotisme des
sociétés populaires. C'était là un langage nouveau, que personnel encore
n'avait tenu dans la Révolution, pas même Mirabeau. Danton n'effleura ce
thème que deux fois mais son éloquence l'y déconsidéra. Il parut corruptible,
lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui lancèrent contre lui l'accusation
mensongère de vénalité, accusation aujourd'hui réfutée, mais indélébile,
connaissaient trop la nature humaine pour ignorer qu'un homme vénal prodigue
au contraire les protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de
conscience et de probité. Qui avait fait sonner plus haut son
désintéressement que Mirabeau ? Si Danton, lui aussi, eût été payé, ne se
fût-il pas gardé de parler de vénalité, de corruption ? Mais la calomnie n'en
fit pas moins son chemin, et le peuple ne pardonna pas à Danton son goût pour
les dépenses secrètes et l'argent qu'il avait manié pendant son ministère. Le
préjugé vulgaire qu'à toucher de l'or on s'enrichit diminua le prestige du
grand tribun, et, en ouvrant la voie à la calomnie, ôta de l'autorité à son
éloquence. IV. — LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON IL faut reconnaître, avant de
passer de l'étude des idées à celle du style, que cette unanimité des contemporains
à refuser aux discours de Danton un mérite littéraire qu'on accordait à
Robespierre, que ce soin que prennent tous les mémorialistes de l'appeler, ou
à peu près, le Mirabeau de la populace, qu'un tel accord dans l'appréciation
de son éloquence ne peut être entièrement l'effet d'une entente mensongère.
L'éloquence de Danton déconcertait, sinon le peuple, du moins ses collègues,
et surtout les lettrés, qui étaient nombreux encore à la Convention. Est-ce
un effet de ce cynisme qu'on lui attribue ? Emaillait-il ses discours
d'apostrophes à la Duchesne ? I1 est impossible d'extraire de ses œuvres
oratoires une seule parole, je ne dis pas obscène ou grossière, mais
simplement déplacée. Manqua-t-il jamais aux convenances parlementaires ? Il
en semble au contraire le gardien intolérant. Il s'oppose aux mascarades
anticatholiques dans la Convention et à ces défilés incessants de processions
chantantes ou hurlantes. L'antipathie des lettrés pour son éloquence ne
venait donc pas des motifs qu'ils alléguaient, mais, sans qu'ils s'en
rendissent bien compte, de ce que Danton rejetait les règles de la rhétorique
traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composées, ni écrites comme celles
des anciens ou même de Mirabeau et de Robespierre. D'abord,
les idées chez Danton ne sont pas distribuées comme on le veut au collège.
Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet à la fois et recherchent
avant tout l'unité d'intérêt. L'improvisateur Danton n'observe pas toujours
cette loi il lui arrive de traiter toutes les questions du jour, dans le même
discours, en les plaçant d'après leur ordre d'urgence. Il veut répondre, en
une seule fois, à toutes les préoccupations présentes, et donner des
solutions à toutes les difficultés pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il
traite, à propos de l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne
étendue, jusqu'à sept sujets différents 1°
Eloge funèbre de Le Peletier ; 2° opinion de Danton sur Pétion ; 3°
attaques violentes contre Roland ; 4° des visites domiciliaires ;
5° nécessité d'augmenter les attributions du Comité de sûreté générale ;
6° nécessité de faire la guerre à l'Europe avec plus d'énergie éloge du
courage des soldats ; 7° proposition d'enlever au ministre de la guerre
une partie de ses fonctions qui l'écrasent. Et
cependant l'incohérence n'est ici qu'apparente toutes ces questions si
diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que Danton
croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples répondent toutes à une
même préoccupation et tendent à un seul but le salut immédiat de la Révolution.
A distance, il nous semble que les transitions manquent mais pour l'auditeur
de 1793, dont ces idées étaient toute l'âme, point n'était besoin d'artifice
pour que son attention passât d'un objet à un autre. Au contraire les
lenteurs, parfois utiles, de la rhétorique, l'eussent fait languir. Dans
cette époque de crise — et quelle époque le jour même de la mort de Louis XVI
! — où des soucis bien divers s'éveillaient au même instant dans le même
esprit, quelle satisfaction n'était-ce pas d'obtenir à la fois autant de
réponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses Quelle source
d'autorité pour un orateur que de pouvoir, par cette simultanéité des
arguments, faire taire les doutes et calmer les inquiétudes à l'instant même
où on les sentait naître ! Parfois
aussi, par un procédé contraire, Danton sait concentrer sur un seul point
l'attention perfidement dispersée par un orateur ennemi. Citons
intégralement, comme un modèle d'unité apparente et réelle, le discours qu'il
prononça dans la séance du 25 septembre 1792, en réponse aux accusations
girondines si variées et si incohérentes « C'est
un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la République française,
que celui qui amène entre nous une explication fraternelle. S'il y a des
coupables, s'il existe un homme pervers qui veuille dominer despotiquement
les représentants du peuple, sa tête tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On
parle de dictature, de triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une
imputation vague et indéterminée celui qui l'a faite doit la signer ; je le
ferais, moi, cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur
ami. Ce n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut
inculper je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses membres, je
ne suis responsable pour personne je ne vous parlerai donc que de moi. « Je
suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis trois ans
j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberté. Pendant la durée
de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon caractère, j'ai
apporté dans le conseil toute l'activité et tout le zèle du citoyen embrasé
de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser à cet égard,
qu'il se lève, et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la députation de
Paris, un homme dont les opinions sont pour le parti républicain, ce
qu'étaient celles de Royou pour le parti aristocratique c'est Marat. Assez et
trop longtemps, l'on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de cet homme.
J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Pétion]. Il lut, votre président, la
lettre menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen il a été témoin d'une
altercation qui a eu lieu entre lui et moi à la mairie. Mais j'attribue ces
exagérations aux vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que les souterrains
dans lesquels il a été enfermé ont ulcéré son âme. Il est très vrai que
d'excellents citoyens ont pu être républicains par excès, il faut en convenir
mais n'accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout
entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à Paris je suis né dans un
département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un sentiment de
plaisir ; mais aucun de nous n'appartient à tel ou tel département, il
appartient à la France entière. Faisons donc tourner cette discussion au
profit de l'intérêt public. « Il
est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui voudraient
détruire la liberté publique. Eh bien portons-la, cette loi, portons une loi
qui prononce la peine de mort contre quiconque se déclarerait en faveur de la
dictature ou du triumvirat mais, après avoir posé ces bases qui garantissent
le règne de l'égalité, anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On
prétend qu'il est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler
la France faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de
mort contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible. Elle doit
avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille veulent donner la
main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort contre
quiconque voudrait détruire l'unité en France, et je propose de décréter que
la Convention nationale pose pour base du gouvernement qu'elle va établir
l'unité de représentation et d'exécution. Ce ne sera pas sans frémir que les
Autrichiens apprendront cette sainte harmonie ; alors, je vous le jure, nos
ennemis sont morts. (On applaudit.) » Ce n'est peut-être pas là le plus beau discours
de Danton mais nulle part il n'a montré plus de simplicité, une éloquence
plus familière, une aversion plus marquée pour la rhétorique scolaire. C'est
pourquoi, j'imagine, on le traitait ainsi d'orateur populaire, non qu'il
montât sur les bornes (c'est une vision de Michelet), mais parce qu'il pratiquait
une rhétorique nouvelle, née des besoins de l'heure présente. Autre audace
littéraire, qui devait scandaliser l'académicien d'Arras il supprimait
souvent avec l'exorde toute indication préalable du sujet. Il se levait pour
la riposte ou l'attaque à la seconde même où l'occasion le voulait et entrait
aussitôt au milieu des choses. C'est une règle de la rhétorique qu'à un sujet
important il faut un exorde grave et de haut style. Or, quel sujet plus
tragique que la discussion sur la manière de juger Louis XVI ? Voyez comme
Danton débute simplement : « La première question qui se présente
est de savoir si le décret que vous devez porter sur Louis sera, comme tous
les autres, rendu à la majorité. » Le 8 mars 1793, on discutait le rapport de
Delacroix. Les circonstances étaient tristes et les affaires de Belgique
allaient mal. Robespierre parla et débuta par un exorde classiquement adapté
aux circonstances : « Citoyens, quelque critiques que paraissent
les nouvelles circonstances dans lesquelles se trouvent la république, je n'y
puis voir qu'un nouveau gage du succès de la liberté. » Danton, qui lui
succéda à la tribune, affecta au contraire une simplicité nue dès les
premiers mots : « Nous avons plusieurs fois, dit-il, fait l'expérience
que tel est le caractère français, qu'il lui faut des dangers pour trouver
toute son énergie. Eh bien ce moment est arrivé. » Mais il
commit, en matière d'exorde, de plus fortes hérésies littéraires. Le
croira-t-on ? Il commença souvent ses discours par la conjonction et, en
démagogue qu'il était Ainsi le 15 juillet i7gi, aux Jacobins, il débute en
ces termes « Et moi aussi, j'aime la paix, mais non la paix de l'esclavage. »
Et à la Convention, le 29 octobre 1792, à propos d'une proposition d'Albitte
et de Tallien : « Et moi, je demande à l'appuyer. J'ai peine à
concevoir... » Suit un des plus longs discours qu'il ait prononcés. Enfin, le
2 décembre 1793, un citoyen se présente à la barre et commence la lecture
d'un poème à la louange de Marat Danton l'interrompt : « Et moi
aussi j'ai défendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j'ai apprécié les
vertus de ce républicain mais, après avoir fait son apothéose patriotique, il
est inutile d'entendre tous les jours son éloge funèbre et les discours
ampoulés sur le même sujet : Il nous faut des travaux, et non pas des discours. « Je
demande que le pétitionnaire nous dise clairement et sans emphase l'objet de
sa pétition. » Clairement
et sans emphase,
c'est bien là la devise littéraire de Danton. Mais s'il supprime souvent
l'exorde, ce n'est pas négligence chez lui, c'est habileté consommée il se
fait plus bref pour frapper plus fort. Quand l'exorde est nécessaire, nul ne
sait en user avec plus d'art. Violemment accusé par Lasource (25 septembre
1792), il n'entre pas tout d'un coup dans sa justification, mais il prépare
les auditeurs par ce préambule ironique : « Citoyens, c'est un beau
jour pour la nation, c'est un beau jour pour la République française, que
celui qui amène entre vous une explication fraternelle. » On
pourrait appliquer les mêmes remarques aux autres parties du discours. Ainsi,
pas de péroraison. Dans les preuves, Danton viole à plaisir les règles
adorées de Robespierre. Sa dialectique est décousue. Ses arguments ne se
succèdent pas dans l'ordre enseigné dans les manuels. Il effleure un motif,
passe à un autre, puis revient au premier qu'il quitte pour y revenir une
dernière fois et s'y fixer. D'autres convainquent d'abord la raison, puis
touchent le cœur il s'adresse à la fois à toutes les facultés. C'est le
désordre d'une conversation familière. Ce sont à la fois des élans de bon
sens et de sensibilité. On est déconcerté. Rœderer, ahuri, se plaint que
Danton soit sans logique, sans dialectique. « Jamais de discussion,
jamais de raisonnement » s'écrie douloureusement le littérateur, et il
ajoute, sans se rendre compte de la portée de l'éloge : « Tout ce qui
pouvait s'enlever par un mouvement, il l'enlevait. » C'est que, dans ses
discours, circulait une logique secrète, d'autant plus efficace qu'elle se
cachait, menant d'un bond les esprits à la conviction agissante. L'effet de
cette dialectique n'était pas de faire penser, de jeter des doutes,
d'indiquer des probabilités, de mettre en jeu tout l'appareil intime de la
réflexion et du raisonnement on était au contraire dispensé de peser le pour
et le contre ; on se levait et on faisait ce que l'orateur avait dit de
faire. Avouons-le
cependant cette absence de transition, qui est le caractère le plus frappant
de ses discours, nous fatigue parfois à la lecture. Nous, qui avons appris
ces événements, nous n'en possédons pas les rapports comme ceux qui les
vivaient. Il nous faut, pour ne pas perdre le fil, une certaine tension
d'esprit dont les contemporains étaient dispensés par la présence même des
faits indiqués, et aussi, ne l'oublions pas, par l'action de l'orateur, qui,
d'un geste ou d'une inflexion, donnait la transition aujourd'hui absente. Si des
lettrés du temps étaient choqués de la manière peu classique dont Danton
disposait ses idées, que devaient-ils penser de son style ? La période
continuelle chez Mirabeau, chez Barnave, chez Robespierre, est rare chez
Danton. Ce sont de courtes phrases, hachées, abruptes, dont les vides étaient
comblés par l'action. Dire l'indispensable dans le moins de mots possible,
voilà le but de cet orateur. Ce n'est pas seulement vitesse de l'homme
d'action, c'est aussi délicatesse d'un goût pur. Danton a horreur du banal,
du convenu. Il évite ces fleurs de rhétorique, si vite fanées, dont se
paraient à l'envi Girondins et Montagnards. Et, d'abord, il ne cite que
modérément l'antiquité. Rome et Sparte, qui fournissent à ses collègues tout
un arsenal d'exemples et de traits, n'apparaissent que rarement dans ses
discours, et sans nul pédantisme. Nous avons relevé en tout une dizaine
d'allusions à l'antiquité on va voir si elles sont sobres. D'abord,
dans son discours d'installation comme substitut en janvier 1792, il rappelle
le mot de Mirabeau qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne, et
il emploie les termes de plébiscite et d'ostracisme. Aux
Jacobins, le 5 juin 1792, « après avoir, dit le journal du club, rapporté la
loi rendue à Rome contre l'expulsion des Tarquins par Valérius Publicola, loi
qui permettait à tout citoyen de tuer, sans aucune forme judiciaire, tout
homme convaincu d'avoir manifesté une opinion contraire à la loi de l'Etat,
avec obligation de prouver ensuite le délit de la personne qu'il avait tuée
ainsi, M. Danton propose deux mesures pour remédier aux dangers auxquels la
chose publique est exposée ». Il
reprend cette comparaison à la Convention, 27 mars 1793 : « A Rome,
Valérius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait la peine de
mort contre quiconque appellerait la tyrannie. » Et quant aux autres passages
où il est question de l'antiquité, les voici tous : « Que le Français,
en touchant la terre de son pays, comme le géant de la fable, reprenne
de nouvelles forces. » « Le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un
seul signe fera rentrer dans le néant tous les ennemis. » « Nous avons fait
notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr que ma
tête, loin de tomber, sera la tête de Méduse qui fera trembler tous
les aristocrates. » « Ainsi un peuple de l'antiquité construisait ses murs,
en tenant d'une main la truelle et de l'autre l'épée pour repousser ses
ennemis. » « Nos commissaires sont dignes de la nation et de la Convention
nationale, ils ne doivent pas craindre le tonneau de Régulus. » « Les Romains
discutaient publiquement les grandes affaires de l'Etat et la conduite des
individus. Mais ils oubliaient bientôt les querelles particulières, lorsque
l'ennemi était aux portes de Rome. » « Après une guerre longue et meurtrière,
les législateurs d'Athènes, qui s'y connaissaient aussi, pour réparer la
perte que l'Etat avait faite de ses concitoyens, ordonnèrent à ceux qui
restaient d'avoir plusieurs femmes. » Je ne
crois pas qu'on puisse relever, dans toute l'œuvre oratoire de Danton,
d'autres allusions à l'antiquité. Et encore ces allusions sont-elles sobres,
souvent détournées, toujours amenées presque de force par le sujet traité,
par l'occasion survenue, avec si peu de pédantisme que la plupart seraient
encore tolérables aujourd'hui qu'on se pique tant de ne plus citer les Grecs
et les Latins. C'est que Danton est un génie tout moderne les auteurs
anciens, nous l'avons vu, n'étaient représentés que par des traductions dans
sa bibliothèque, où les textes des écrivains anglais et italiens tenaient une
place d'honneur à côté des classiques français. Chez Danton, l'homme de goût
était d'accord avec le politique pour bannir ces oripeaux de collège dont
tous les révolutionnaires, sauf peut-être Mirabeau, se paraient avec orgueil.
Sa République n'est pas une résurrection du passé, une exhumation érudite
elle est née du présent et elle y vit, les yeux tournés vers l'avenir. La
langue de Danton est moderne et française comme sa politique. De
même, les métaphores qui abondent dans son style n'ont rien de classique ou
elles sont simples et familières, tirées de la vie quotidienne, ou il les
invente et les crée. Jamais il ne les emprunte à l'arsenal académique où
Robespierre et les autres se fournissent. Voici
des exemples de cette simplicité alors nouvelle, presque scandaleuse : « Je
lui répondis (à La Fayette)
que le peuple, d'un seul mouvement, balayerait ses ennemis quand il le
voudrait. » Ailleurs, il parle de la nécessité « de placer un prud'homme dans
la composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens,
reconnu pour tel dans son canton, pour réprimer l'esprit de dubitation qu'ont
souvent les hommes barbouillés de la science de la justice ». A
propos du projet d'impôt sur les riches : « Paris a un luxe et des
richesses considérables eh bien par ce décret, cette éponge va être
pressée. » Nous
avons vu qu'il appelait le gouvernail de L'Etat une manivelle. Il reprend
cette expression « Ce qui épouvante l'Europe, c'est de voir la manivelle
de ce gouvernement entre les mains de ce comité, qui est l'assemblée elle-même.
» Enfin,
à propos du cautionnement exigé de certains fonctionnaires : « C'est
encore une roupille de l'ancien régime à faire disparaître. » Ce sont
là des métaphores vieilles comme la langue, mais bannies jusqu'alors de la
prose noble, laissées au peuple, et que Danton apporte le premier à la
tribune. Les
métaphores qu'il invente, il en emprunte les éléments aux choses du jour, aux
impressions présentes, à la guerre, à l'industrie, à la science, à la
Révolution même : « La Constitution... est une batterie qui fait un feu
à mitraille contre les ennemis de la liberté. » « Une
nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère dans le
creuset. La statue de la liberté n'est pas fondue. Ce métal bouillonne. Si
vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous brûlés. » « Quoi !
vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et
vous n'avez pas encore bouleversé le monde. » Il dit
à Dumouriez, aux Jacobins : « Que la pique du peuple brise le sceptre
des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge dont la société
vous a honoré. » La
pique populaire, que chacun voit ou tient, joue chez Danton le rôle du glaive
classique « Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse,
c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider
l'édifice de la société. » Plusieurs
de ces métaphores sont devenues proverbes, comme cette autre, à propos de
l'éducation nationale : « C'est dans les écoles nationales que l'enfant
doit sucer le lait républicain. » Mais, à force d'éviter le banal, Danton
tombe une ou deux fois dans le bizarre : « Je me suis retranché dans la
citadelle de la raison j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je
pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser. » Ce canon de la
vérité est une image fausse qui plut aux contemporains, mais dont le goût
de quelques critiques est justement choqué. Toutefois, parmi tant de
métaphores heureusement créées, je ne vois que celle-là, et la tête de roi
jetée comme un gant, qui ne satisfasse pas l'imagination. On les pardonnera
d'autant plus aisément à Danton, qu'il improvisait son style. Parfois
il s'élève et divinise deux des sentiments populaires. D'abord il montre la
Patrie en face des émigrés « Que leur dit la Patrie ? Malheureux vous m'avez
abandonnée au moment du danger je vous repousse de mon sein. Ne revenez plus
sur mon territoire je deviendrais un gouffre pour vous. » Il personnifie
aussi la liberté « S'il est vrai que la Liberté soit descendue du ciel, elle
viendra nous aider à exterminer tous nos ennemis. » « Oui, les clairons de la
guerre sonneront oui, l'ange exterminateur de la Liberté fera tomber ces
satellites du despotisme. » « (La guerre) renversera ce ministère stupide
qui a cru que les talents de l'ancien régime pouvaient étouffer le génie de
la liberté qui plane sur la France. » « Citoyens, c'est le génie de la
liberté qui a lancé le char de la Révolution. » La
Liberté et la Patrie, voilà tout l'Olympe métaphorique de Danton. D'autres
métaphores, mais plus rares, montrent que ce prétendu barbare n'est pas
insensible à la beauté de la Révolution considérée en elle-même et comme un
spectacle. Il aime à la comparer à une tragédie, et, bafouant le bicamérisme,
il dit avec esprit : « Il y aura toujours unité de lieu, de temps et
d'action, et la pièce restera. » Et plus tard, à propos de la pièce de Laya, l'Ami
des Lois : « Il s'agit de la tragédie que vous devez donner aux
nations il s'agit de faire tomber sous la hache des lois la tête d'un tyran,
et non de misérables comédies. » Danton
pouvait dire, dans sa réponse à l'imprécation d'Isnard contre Paris : «
Je me connais aussi, moi, en figures oratoires. » Ajoutons
que ces figures ne sont jamais un ornement, ni même une forme supplémentaire
de sa pensée. Danton n'exprime pas deux fois la même idée. Il cherche et il
donne la formule la plus frappante, et il passe sans redoubler, différent sur
ce point encore de tous ses rivaux en éloquence. Une métaphore, dans ses
discours, c'est toujours une vue politique importante, soit qu'il parle « de
cette fièvre nationale qui a produit des miracles dont s'étonnera la
postérité », soit qu'il excuse les erreurs de la Révolution en montrant
que « jamais trône n'a été fracassé sans que ses éclats blessassent
quelques bons citoyens », et que « lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour
arriver à la République, il dépasse son but par la force de projection qu'il
s'est donnée ». C'est
que Danton, même quand il parle sans figures, évite les longs raisonnements
et recherche le trait. Il a horreur du développement, de la tirade. Il résume
ses idées les plus essentielles en quelques mots topiques et pittoresques.
Ses discours sont une série d'apophtegmes brillants et forts. Toute sa
politique, ainsi résumée en phrases proverbiales, circule dans le peuple et
se fixe dans les mémoires. Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit à
la Convention : « Ne craignez rien du monde » ou « Il faut pour
économiser le sang des hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalité. » Ou
encore, au 3 mai : « Il est temps que nous marchions fièrement dans la
carrière. » Ou enfin, dans sa défense au Tribunal révolutionnaire «
J'embrasserais mon ennemi pour la patrie, à laquelle je donnerai mon corps à
dévorer. » C'est
surtout quand il parle des ennemis extérieurs qu'il trouve des traits
inoubliables : « Tout appartient à la patrie, quand la patrie est
en danger. » « Soyons terribles, faisons la guerre en lions. » «
C'est à coups de canons qu'il faut signifier la Constitution à nos ennemis. »
Voulons-nous être libres ? Si nous ne le voulons plus, périssons, car nous
l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre notre
indépendance. » Il
excelle à exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et nets,
qu'on ne peut plus oublier « Soyez comme la nature elle voit la conservation
de l'espèce ne regardez pas les individus. » Cette
concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos écrivains les plus
français ? Ce politique n'apportait-il pas à la tribune certaines qualités
des auteurs du XVIIIe siècle ? Oui, pour un La Rochefoucauld et pour un
Danton, aussi dissemblables entre eux que la Convention diffère du salon de
M-0 de Sablé, brille un même idéal littéraire dire le plus de choses dans le
moins de mots possibles, et forcer l'attention à force de brièveté. L'ancien
frondeur fait tenir en deux lignes toute une psychologie morale l'orateur
Cordelier condense en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un
cours de politique à l'adresse des modérés et des timides de 1793 : «
S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-même
n'avait pas été violent, il n'y aurait pas eu de Révolution. » C'est par
cette interprétation profonde de la réalité présente que Danton s'élève
souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois élevé, mais critique moins
pénétrant, penseur absorbé par sa conscience. Mais,
ne l'oublions pas, la plus grande qualité du style oratoire de Danton, c'est
que sa force concise, en frappant les esprits, les incline, non à réfléchir,
mais à agir. On ne pouvait résister à la voix de l'orateur ; toute l'âme
était remuée par des objurgations comme celle-ci, merveille d'art savant et
de pathétique naïf : « Le peuple n'a que du sang, et il le
prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses » Tel est
le caractère des métaphores et des traits qui ont servi de formule à la
politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses discours il s'y
mêle peu de questions étrangères aux mesures à prendre le jour même. Mais
l'orateur, ayant à répondre à des accusations immédiates et à combattre des
adversaires, est obligé, en quelques circonstances, de parler de lui-même ou
des autres. Ici encore son style n'est qu'à lui. En
effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs invectives
de formes classiques et vagues, que même leurs injures sont empruntées au
style noble, Danton use du style familier et en tire les effets oratoires les
plus imprévus. Pour Robespierre, un adversaire méprisable est un monstre
— c'est ainsi qu'il appelle Danton guillotiné — ; pour Danton, c'est un coquin.
A l'épithète académique il préfère l'adjectif populaire et vrai. Les hommes
qu'il stigmatise ainsi sont tués du coup dans leur prestige. Il dit, par
exemple : « Un vieux coquin, Dupont de Nemours, de
l'assemblée constituante, a intrigué dans sa section... » Biauzat ne voulait
pas qu'on se méfiât des intentions du roi en cas de guerre. Danton : « L’insignifiant
M. Biauzat... » Pétion avait demandé des poursuites contre les
signataires d'une adresse hostile à Roland : « La proposition de Pétion
est insignifiante. » Aux Jacobins, quand on apprend l'arrestation du
roi à Varennes, Danton l'appelle dédaigneusement individu royal : « L'individu
royal, dit-il, ne peut plus être roi, dès qu'il est imbécile. » Il dit de
même : « L'individu Dumouriez. » « Je n'aime point l'individu Marat. » A
propos de l'émigration de La Fayette, il remarque qu'il n'a porté aux ennemis
« que son misérable individu ». Il l'appelle ailleurs ce vil eunuque de la
Révolution. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lança du haut de
la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons déjà dit il s'agissait de
provoquer la démission du ministre de l'intérieur : « Personne, dit
Danton, ne rend plus justice que moi à Roland mais je vous dirai si vous lui
faites une invitation, faites-la donc aussi à Mme Roland car tout le monde
sait que Roland n'était pas seul dans son département. » Robespierre, en
pareil cas, eût procédé par une allusion très enveloppée, selon la règle du
genre académique qui veut qu'il soit de bon goût d'indiquer les personnes
sans les nommer. Danton, qui avait souffert des intrigues de Mme Roland,
dédaigna les circonlocutions et usa d'un trait brutal et vrai, qui déconcerta
ses adversaires, et les découvrit à l'opinion populaire. Il sait donc,
quoique sans fiel, déverser le ridicule sur ses adversaires, et son style
franc et rude ne les atteint pas moins que les subtiles et doucereuses
épigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de laisser voir trop de haine
Danton ne montre que du mépris, un mépris sans ressentiment personnel, mais
d'autant plus terrible qu'il est la vengeance du bon sens blessé ou du
patriotisme indigné. S'il
parle des autres avec une liberté peu académique, il ne manque pas moins aux
règles de la rhétorique quand il parle de lui-même. L'école croit qu'à la
tribune le moi est haïssable Danton est de l'avis opposé, et il a raison. Les
plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne sont-ils pas justement
ceux ou ces orateurs se mettent en scène, se louent ou se défendent ? Mais
ils ne parlent que de leur être moral ils se gardent de toute allusion à leur
personne physique. Mirabeau disait bien à Étienne Dumont qu'il n'avait qu'à
secouer sa crinière pour jeter l'effroi mais il eût craint de faire rire en
avouant publiquement de pareilles prétentions. Danton n'a pas ces pudeurs.
Avec une audace sans exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation
comme substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et
débute par cette phrase, qui étonna les gens de goût « La nature m'a donné en
partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté. » On
connaît la laideur de sa figure ravagée par la petite vérole et par un
accident de sa première enfance. Lui-même parle de sa tête de Méduse, « qui
fera trembler tous les aristocrates ». Il se vante, aux Jacobins, d'avoir «
ces traits qui caractérisent la figure d'un homme libre ». Enfin, dans sa
défense suprême, se tournant vers les jurés du Tribunal révolutionnaire, il
s'écrie fièrement : « Ai-je la face hypocrite ? » Il
parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualités : « Je
l'avoue, je crois valoir un autre citoyen français. ». « Pendant la durée de
mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon caractère. » Ce
caractère, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce même
discours d'installation comme substitut du procureur de la commune : « Exempt
du malheur d'être né d'une de ces races privilégiées suivant nos vieilles
institutions, et par cela même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en
créant seul mon existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant
cesser un seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que
j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la raison
à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les premiers
jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les bouillonnements du
patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré, pour n'être jamais faible,
si je me suis attiré une première proscription pour avoir dit hautement ce
qu'étaient ces hommes qui voulaient faire le procès à la Révolution, pour
avoir défendu ceux qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je
vis ce qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les
serpents de l'aristocratie. » Sa
prétention, c'est d'allier la sagesse politique à l'ardeur révolutionnaire.
Déjà, le 1er février 1791, dans sa lettre à l'Assemblée électorale qui
l'avait nommé membre du département de Paris, il se dit capable d'unir la
modération : « aux élans d'un patriotisme bouillant ». Cette déclaration
revient sans cesse dans ses discours « Je sais allier à l'impétuosité du
caractère le flegme qui convient à un homme choisi par le peuple pour faire
ses lois. » « Je ne suis pas un agitateur. » Enfin, il dit ironiquement :
« J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je
devais tempérer les moyens que la nature m'a départis. » Il aime
aussi à se proclamer exempt de haine : « Je ne suis pas fait pour être
soupçonné de ressentiment. » « Je suis sans fiel, non par vertu,
mais par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère. Je n'en ai pas
besoin. » « La nature m'a fait impétueux, mais exempt de haine. » Aussi
n'en veut-il pas à ses ennemis il dédaigne leurs calomnies et refuse,
imprudemment, d'y répondre : « Quels que doivent être, écrit-il à ses
électeurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique... je prends
l'engagement de n'opposer à mes détracteurs que mes actions elles-mêmes ». Et
à la Convention : « Que m'importent toutes les chimères que l'on
peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir la patrie ? » « Ce
n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. » Au
Tribunal révolutionnaire, il réfute l'accusation de vénalité en exaltant, non
sa probité, mais son génie, et Topino-Lebrun lui entend dire : « Moi,
vendu ? Un homme de ma trempe est impayable ! » D'après le Bulletin
du tribunal, il aurait parlé en outre des vertus qu'annonçait sa figure :
« Les hommes de ma trempe sont impayables ; c'est sur leur front qu'est
imprimé, en caractères ineffaçables, le sceau de la liberté, le génie
républicain. » Son
style s'élève encore quand il exalte son patriotisme : « Je mets de côté
toutes les passions elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté
celle du bien public. Je leur disais Eh que m'importe ma réputation ! que la
France soit libre et que mon nom soit flétri Que m'importe d'être appelé
buveur de sang ? Eh bien buvons le sang des ennemis de l'humanité, s'il le
faut combattons, conquérons la liberté. » Il se plaît à répéter qu'il
mourrait, qu'il mourra pour la patrie : « Si jamais, quand nous serons
vainqueurs, et déjà la victoire nous est assurée, si jamais des passions
particulières pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles
tentaient de creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y
précipiter tout le premier. » Et il fait au Tribunal révolutionnaire cette
déclaration dont la sérénité donne à son style une allure presque classique «
Jamais l'ambition ni la cupidité n'eurent de puissance sur moi jamais elles
ne dirigèrent mes actions ; jamais ces passions ne me firent compromettre la
chose publique tout entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice
de toute mon existence. » D'une
façon à la fois familière et cornélienne, il parle de lui à la troisième
personne dans cette même défense « Danton est bon fils. » « Depuis deux
jours, le tribunal connaît Danton ; demain il espère s'endormir dans le sein de
la gloire. Jamais il n'a demandé grâce, et on le verra voler à l'échafaud
avec la sérénité ordinaire au calme et à l'innocence. » Enfin,
il a conscience d'être un Français, non seulement par le patriotisme, le bon
sens lumineux, l'audace heureuse, mais par des qualités plus familières et
plus intimes. Quoique des circonstances tragiques l'aient toujours inspiré,
il n'est pas un génie tragique : « Je porte dans mon caractère, dit-il à
la Convention, une bonne portion de la gaieté française, et je la
conserverai, je l'espère. » Ce Champenois se sent le compatriote de La
Fontaine, et il laisse à Robespierre les mélancolies de Jean-Jacques
Rousseau. C'est
ainsi qu'il parle de lui-même et qu'il se peint au physique et au moral, avec
une ingénuité digne de Montaigne, qui semblera peut-être de l'effronterie,
mais qui était, pour le peuple de Paris (l'auditoire idéal de Danton), une
franchise heureuse, une confiance aimable, ou du moins toujours pardonnée. Si
nous avons insisté de la sorte sur ces confidences personnelles échappées à
Danton du haut de la tribune, c'est qu'elles donnent la plus juste idée de
son style oratoire. Car est-on jamais plus soi-même que quand on parle de soi
? C'est dans la forme de tels aveux qu'on surprend le style d'un écrivain ou
d'un orateur, son vrai style, c'est-à-dire la manière d'être la plus durable
de son être moral ; et, dans ces confidences, ce qui fait juger un homme,
n'est-ce pas moins ce qu'il avoue, que la façon dont il l'avoue ? Cet aveu
involontaire et inconscient, qui s'échappe, en quelque sorte, du style même
de l'orateur, montre l'homme bien mieux que les portraits contradictoires
émanés de l'étourderie ou de la passion des contemporains. Oui, le grand
patriote était bien tel qu'il se montrait, homme de bon sens, homme ardent et
modéré, vraiment peuple, c'est-à-dire vraiment national, terroriste par force
et par préjugé, plus pur de sang que les plus timides de ses collègues en tous
cas, pur de haine, et quant au génie, français et moderne, doué d'un
sentiment très vif, trop vif même, des nécessités de l'heure présente. C'est
même pour ce dernier motif, avouons-le, que certaines régions sublimes et
sereines, où planait la pensée de cet antipathique de Robespierre et où
atteignait parfois son éloquence, restèrent fermées ou inconnues à Danton. V. — DANTON A LA TRIBUNE IL est
évident que, chez Danton comme chez Mirabeau, l'action joue le premier rôle.
Danton improvise : Danton cherche à produire un grand effet de terreur ou
d'enthousiasme, à mettre ceux-là hors d'eux-mêmes pour une activité immédiate
et fiévreuse, à stupéfier ceux-ci pour l'obéissance ou l'inertie. Oui, son
éloquence est faite de raison et d'imagination mais c'est aussi, selon le mot
classique, le corps qui parle au corps. Danton à la tribune dégage de sa
personne une influence toute physique qui va surexciter ou engourdir les
volontés. Comment cette fascination s'exerçait-elle ? Les contemporains ont
plutôt constaté les effets de Danton qu'ils en ont décrit les moyens. Ils
disent que ses formes athlétiques effrayaient, que sa figure devenait féroce
à la tribune. La voix aussi était terrible. « Il le savait, dit Garat, et il
en était bien aise, pour faire plus de peur en faisant moins de mal. » Cette
voix de Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l'Assemblée, comme
le canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche. Je suis porté à
croire que son geste était sobre et large. Mais les contemporains sont muets
à cet égard. On sait seulement qu'il se campait fièrement, la tête renversée
en arrière. La mimique de son visage était parlante et il savait ainsi rendre
éloquent même son silence, comme le jour où Lasource osa l'accuser de
conspiration royaliste avec Dumouriez « Immobile sur son banc, il relevait sa
lèvre avec une expression de mépris qui lui était propre et qui inspirait une
sorte d'effroi ; son regard annonçait en même temps la colère et le dédain
son attitude contrastait avec les mouvements de son visage, et l'on voyait,
dans ce mélange bizarre de calme et d'agitation, qu'il n'interrompait pas son
adversaire parce qu'il lui serait facile de lui répondre, et qu'il était
certain de l'écraser[4]. » Cette apparence de force
physique, qui était une partie de son éloquence lui venait de sa toute
première éducation qui fut, pour ainsi dire, confiée à la nature selon le
goût du temps et les préceptes de Jean-Jacques Rousseau. Nourri par une
vache, il prit ses premiers ébats au milieu des animaux dans les champs.
C'est ainsi qu'un double accident le défigura pour la vie un taureau lui
enleva, d'un coup de corne la lèvre supérieure. Il s'exposa de nouveau avec
insouciance un second coup de corne lui écrasa le nez. Plus tard, la petite
vérole le marqua profondément. De là vient sa laideur si visible, mais que
faisaient oublier les yeux pleins de feu, un grand air d'intelligence et de
bonté. Merlin (de Thionville), qui l'aimait, disait qu'il avait l'air d'un dogue, et
Thibaudeau, qui ne l'aimait pas, lui trouvait, au repos, une figure calme et
riante. Voilà
ce que nous apprennent les portraits de Danton que les contemporains ont
écrits ceux qu'ils ont dessinés ou peints sont plus instructifs. Il y a
d'abord le dessin de Bonneville, que la gravure a popularisé. C'est le Danton
classique, tête énergique, attitude oratoire, visage grêlé, avec une trace
assez vague du double accident d'enfance. La poitrine découverte, à la mode
des portraitistes du temps, laisse voir le célèbre « cou de taureau ». Les
cheveux sont soigneusement relevés en rouleaux à la hauteur des oreilles. — On
a remarqué une ressemblance frappante entre ce portrait et un dessin à la
plume de David, reproduit dans l'œuvre du maître, publiée par son petit-fils.
Même pose, même expression, avec un peu plus de douceur pourtant et
d'urbanité, même atténuation des traces de l'accident d'enfance. David
avait fait aussi un portrait à l'huile que les Prussiens volèrent, dit-on, en
1815 à Arcis. Il en existe, dans la galerie de la famille de Saint-Albin, une
copie que Michelet a vue et décrite avec poésie, sans paraître savoir que
c'était une copie. « J'ai sous les yeux, dit-il, un portrait de cette
personnification terrible, trop cruellement fidèle, de notre Révolution, un
portrait qu'esquissa David, puis il le laissa, effrayé, découragé, se sentant
peu capable encore de peindre un pareil objet. Un élève consciencieux reprit
l'œuvre, et simplement, lentement, servilement même, il peignit chaque
détail, cheveu par cheveu, poil à poil, creusant une à une les marques de la
petite vérole, les crevasses, montagnes et vallées de ce visage bouleversé.
C'est le Pluton de l'éloquence. C'est un Œdipe dévoué, qui, possédé de son
énigme, porte en soi, pour en être dévoré, ce terrible sphinx. » Sans avoir
vu ce portrait, il faut protester contre cette belle page lyrique. Danton
était un génie simple et clair, tout bon sens et tout cœur, nullement
complexe ou mystérieux, absolument autre que ne l'a montré le grand écrivain. Il y a
aussi au musée de Lille un croquis de David où on voit Danton de profil.
C'est le Danton un peu fatigué et alourdi de 1794. L'artiste, tout en restant
vrai, a cédé à quelques préoccupations caricaturales, ou, si l'on aime mieux,
interprétatives. La commissure des lèvres est fortement relevée, le nez
grossi, le sourcil touffu et proéminent ; dans les autres portraits, l'œil
est petit, ici, il n'y a plus d'œil du tout. Ce croquis est frappant, génial,
comme tout ce que la réalité a inspiré à David il est certain qu'il a saisi,
à la Convention, une attitude caractéristique de l'orateur écoutant et bougonnant
à part lui[5]. Nous
avons vu aussi une photographie d'un croquis de Danton sur la charrette, fait
au vol par David, qui avait déjà saisi de même Marie-Antoinette. Mais ne
croyez pas que la passion ait guidé ici le crayon de l'ami de Robespierre.
Non, si le politique, en David, fut défaillant et incohérent, le peintre
resta le plus souvent respectueux de son art. C'est en artiste qu'il vit et
représenta la silhouette de Danton courant à l'échafaud, la bouche béante et
l'œil vague[6]. Voulez-vous
maintenant voir le vaincu de germinal dans un des entr'actes du merveilleux
drame oratoire qu'il joua au Tribunal révolutionnaire ? Voici un croquis
étonnant[7], furtivement surpris et comme
dérobé par Vivant-Denon, le peintre favori de Robespierre, qui, dit-on, assis
à bonne place au tribunal, trompa l'absolue interdiction de portraiturer
les accusés, en crayonnant à la hâte au fond de son chapeau. Là, Danton
écoute, écrasé, écroulé sur lui-même, le visage plissé et subitement vieilli,
les yeux noyés dans les rides, l'air hébété d'un homme assommé par la
calomnie ou d'un forçat déformé par le bagne, ou encore d'un dévot abêti par
la grâce et échoué au banc d'œuvre[8]. Les
yeux pleins de ce dessin horriblement réaliste, regardez une photographie du
portrait de Danton attribué à Greuze, qu'un amateur de Nancy exposa au
Trocadéro en 1878. Quel contraste L'écouteur engourdi de Vivant-Denon est un
fier et doux adolescent amoureux et gracieux comme un héros de Racine, mais
sans fadeur et sans préciosité. Danton a là vingt ans, un duvet de jeunesse,
un air de joie confiante et de juvénile langueur. Mais est-ce bien Danton ?
Oui, voilà son cou puissant, et c'est ainsi qu'il portait la tête. Mais où
sont ses cicatrices, son nez épaté, ses sourcils en broussailles ? J'aimerais
une preuve, une présomption, autre que le dire de l'amateur qui possède ce
joli portrait. Le portrait le plus authentique, celui que la famille jugeait
le plus ressemblant, c'est la peinture anonyme que le docteur Robinet a
léguée au musée de la ville de Paris et dont nous donnons une reproduction. J'ai donné, je crois, les principaux traits physiques et moraux de l'éloquence de Danton. Il eût peut-être été, lui qui ne joua jamais au littérateur, une des plus hautes gloires littéraires de la France, s'il eût vécu, s'il eût triomphé, si les circonstances eussent permis de recueillir intégralement les monuments de sa parole. |
[1]
Ces lignes ont été écrites avant que parût la bonne édition critique des
discours de Danton que M. André Fribourg a donnée dans la collection de la
Société de l'histoire de la Révolution.
[2]
Convention, séance du 18 nivôse, an III : « Legendre écoutez ce mot d'un de vos
collègues qui a été guillotiné. Il avait été prévenu du sort qui l'attendait ;
quelques jours avant qu'il fut arrêté, on lui conseillait de fuir : « Eh quoi !
répondit-il, emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers ? »
Plusieurs voix C'est Danton ! Legendre L'histoire et la postérité jugeront
l'homme qui a prononcé ces paroles. »
[3]
Garat, Mémoire sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les affaires
et dans les fonctions publiques, Paris, an III, in-8°, p. 187. — Il ne
savait pas haïr, et un jour, à propos d'un homme qu'il fréquentait sans
l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, digues de Térence : « Je vois
souvent X... dont le caractère atrabilaire ne m'inspire aucune confiance je
sais qu'il me dénigre toutes les fois qu'il en trouve l'occasion je pourrais au
besoin produire plus d'un témoin en voilà plus qu'il ne faut sans doute pour
cesser de voir cet homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu dès l'enfance
lutter contre sa mauvaise fortune que je lui ai fait un peu de bien que je puis
encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre d'être si malheureusement
né sa présence devient une espèce d'étreinte qui m'ôte jusqu'à la force
d'examiner sa conduite envers moi. » Notes et souvenirs de Courtois (de
l'Aube), publiés par le Dr Robinet dans la revue La Révolution française,
t. XII, p. 1.000.
[4]
Mémoires de Levasseur, t. I, p. 138. Ces mémoires ont été rédigés par
Achille Roche, mais sur des notes fournies par Levasseur lui-même. Le fond en
est donc authentique, et, dans le passage que nous citons, il semble qu'il y
ait l'accent d'un homme qui a vu.
[5]
Détail curieux, le démagogue échevelé portait encore un catogan, en 1794.
[6]
L'original a fait partie de la collection du peintre Chenavard. Je ne sais où
il se trouve aujourd'hui.
[7]
Collection de M. Clemenceau.
[8]
Ce dessin ne se trouve pas dans l'Œuvre de Vivant-Denon par la Fizelière
(2 vol. in-4°, 1872-1873), et c'est pourtant là une des productions les plus
originales de l'artiste qui, étrange destinée, fut l'ami intime de Mme de
Pompadour, de Robespierre et de Napoléon.